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Paragraphe 2 : La propension de l’individu au contentieux et les lacunes législatives

Il semble absurde d’explorer les causes de l’accroissement de l’impayé sans mettre la


lumière sur les mutations socio-culturelles et historiques qu’a connu le Maroc.
En effet, beaucoup de facteurs ont marqué toute une idéologie au Maroc. Désormais être
en justice ou être assigné en justice pour un impayé ou sur un quelconque fondement n’est
plus un tabou dans la société Marocaine, alors qu’il l’a été des décennies en arrière. Car,
l’action en justice s’est banalisée au point que l’individu peut chercher d’autres motivations
dans une action en justice intentée contre autrui que celle de trancher un litige pour obtenir
satisfaction par une décision équitable et impartiale. Cette propension au contentieux (A) est
attribuable à des causes qu’on peut qualifier d’extrinsèques.
D’autres éléments, essentiellement à caractère législatif, peuvent être considérés comme
importants dans cet accroissement de l’impayé, étant donné que l’arsenal juridique
marocain souffre de sérieuses lacunes (B) de nature à accroître davantage l’impayé.
A- La propension de l’individu au contentieux
L’intérêt général et social peut parfois placer le débiteur dans une position assez
confortable et le favoriser au détriment d’un créancier et de son droit de recouvrer
entièrement sa créance. Nul ne peut nier l’incidence de l’évolution législative (1) sur la
hausse de l’impayé, cause non négligeable de l’accroissement de l’impayé, les législations à
caractère humain servant de tremplin pour quelques débiteurs de mauvaise foi pour se
soustraire à honorer leurs engagements contractuels. De surcroit les mutations
psychologiques et socio-culturelles (2) qu’a connu le Maroc ont normalisé l’impayé en dépit
des restrictions islamiques et morales qui en interdisent l’acte.
1- L’évolution législative
Autrefois, le pouvoir du créancier de contraindre son débiteur était exorbitant dans les
droits de l’antiquité, allant jusqu’à donner la mort à son débiteur en cas d’impayé ou le
vendre si sa famille ne parvient pas à honorer sa dette98mais au cours du temps, ces
pouvoirs conférés aux créanciers qualifiés d’inhumains se restreindront au profit du
débiteur, qui dans un passé assez proche encourait une peine d’emprisonnement s’il
n’arrivait pas de s’acquitter auprès de son créancier. Cet adoucissement des mesures prises
à son encontre et l’affaiblissement du pouvoir de contrainte mis à la disposition du créancier
sont à l’origine de plusieurs interventions législatives.
En effet le Maroc, et pour se conformer au pacte international relatif aux droits civils et
politiques99, a procédé à la ratification du dit pacte qui dispose dans son article 11 que « Nul
ne peut être emprisonné pour la seule raison qu’il n’est pas en mesure d’exécuter une
obligation contractuelle ». Toutefois la jurisprudence restait désunie quant à la primauté des
conventions internationales sur le droit interne100, un principe qui trouve ses sources dans la
constitution, et une grande partie des tribunaux Marocains continuaient à appliquer la
contrainte par corps au sens du dahir du 20 février 1961 relatif à l’exercice de la contrainte par corps et dont
la mise en œuvre est prescrite par le code de la procédure pénale, et
incarcéraient les débiteurs qui faisaient défaut à leurs obligations contractuelles, mesure
jugée archaïque jusqu’à l’adoption par le législateur Marocain de la loi n° 30-06 promulguée
par le dahir n° 1-06-169 du 22 novembre 2006 modifiant le dahir précité. A cet égard le
législateur abandonne l’application de cette mesure draconienne contre les débiteurs qui
arrivent à justifier leur insolvabilité, et contre d’autres débiteurs dont la situation est
particulière101. En revanche la contrainte par corps reste applicable contre les débiteurs qui
ne parviennent pas à justifier leur insolvabilité en matière de dettes civiles et commerciales.
De même pour les débiteurs de l’Etat en matière de créances publiques 102.
Au demeurant, les préoccupations du législateur d’ordre social et humanitaire ont passé
outre le souci du créancier de recouvrer sa créance. Le délai de grâce en a été la consécration en faveur d’un
débiteur malheureux et de bonne foi. Il s’est agi de la prise en
considération de sa situation, d’une humanisation103 à l’égard du débiteur surendetté, dont
la situation requiert une intervention du juge et mérite d’être analysée méticuleusement par
ce dernier.
Les législateurs Marocains et Français ont procédé à travers le dahir des obligations et
contrats et le code civil respectivement à conférer au juge le pouvoir d’accorder des délais
de grâce aux débiteurs de bonne foi. De cette manière la loi Française est plus explicite au
sens des articles 1244-1, 1244-2, et 1244-3, en vertu desquels le juge, et compte tenu de la
situation du débiteur et en considération des besoins du créancier, dispose de la faculté de
reporter ou échelonner le paiement des sommes dues dans une limite maximale de deux
années ; il peut toutefois par décision spéciale et motivée réduire les intérêts ou arrêter leur
cours, cette mesure ayant pour effet de suspendre les procédures d’exécution qui auraient
été engagées par le créancier.
Le législateur Marocain, quant à lui, s’est montré laconique par rapport à cette question, et
a autorisé le juge à n’accorder le délai de grâce que s’il est prévu légalement ou
conventionnellement au regard de l’article 128 du dahir des obligations et des contrats.
Cependant c’est une procédure qui se présente assez exceptionnellement.
N’en déplaise au créancier, cela reste une mesure à caractère humain qui joue en faveur du
débiteur, mais qui, néanmoins, rompt à certains moments l’équilibre contractuel par
l’intervention d’un tiers, le juge en l’occurrence, de même qu’elle peut mettre en péril la
viabilité économique eu égard aux dommages pécuniaires que cela pourrait provoquer au
créancier.
72. Le législateur Marocain, a procédé en outre à la mise en place d’une législation spéciale
pour le traitement des entreprises en difficulté, introduite dans le cinquième livre de la loi
n°15-95 formant code de commerce. Il s’est largement inspiré de la loi Française n° 85-98 du
25 janvier 1985 relative au redressement et à la liquidation judiciaires des entreprises, ayant
comme principal objectif de préserver l’emploi et l’entreprise débitrice.
En effet, à travers cette approche innovante, il a voulu mettre fin au principe de la faillite qui
diabolisait les entreprises, et dédramatiser un impayé qui était tant condamné. Cet état
d’impayé n’est plus perçu comme auparavant, et le désintéressement des créanciers n’est
plus une priorité absolue. Dans le cas présent, cette procédure demeure un privilège
manifeste pour le débiteur défaillant qui, au lieu d’être sanctionné, trouve le soutien du
législateur qui met tout en œuvre pour sauvegarder l’entreprise et l’emploi.
Par ailleurs, Il convient de souligner que la France dispose de davantage de dispositifs qui
relèvent d’un caractère social, dont le plus important, et qui a fait l’objet de maintes
réformes substantielles, est celui relatif à la prévention et au règlement de difficultés liées
au surendettement des particuliers et des familles, appelé loi Neiertz. A cela s’ajoute la
mesure instaurée par le législateur à travers la loi de modernisation de l’économie du 4 aout
2008, dont les principaux apports étant l’insaisissabilité des biens 104. Outre la résidence
principale de l’entrepreneur qui pouvait être déclarée insaisissable par ce dernier, le
législateur a voulu en étendre son champ d’application, pour porter sur tout bien foncier
bâti ou non bâti, non affecté à l’usage professionnel, tout en fixant les modalités et les
conditions de déclaration du bien.
73. Force est de constater que des finalités économiques et sociales étaient derrière ces
interventions législatives récurrentes, en vue de prendre en compte la situation du débiteur,
qui demeure toujours la partie la plus faible, et lui apporter, à ce titre, la protection
nécessaire. Cependant cette évolution législative nous laisse à penser que l’impayé n’ était
pas à l’abri, et, à l’inverse, la hausse de l’impayé peut être attribuée par ricochet à cette
évolution législative, et, ipso facto, on se trouve face à un débiteur prédisposé à être
assigné en justice pour confronter un impayé

98
- E.PERROU, L’impayé, Tome 438, LGDJ, collection : Bibliothèque de droit privé, 2005, p.3 et s.
99
-ce pacte a été conclu à New York le 16 décembre 1966.
100
-la cour de cassation a approuvé la primauté de cette disposition internationale, à ce titre la cour a cassé un
arrêt de la cour d’appel qui a appliqué la contrainte par corps pour une dette contractuelle résultante d’un
contrat de bail, arrêt 3515 du 26/09/2001, V., F.ELBACHA, « la contrainte par corps et le recouvrement des
dettes civiles », l’économiste, n°1626 du 20 octobre 2003
101
-ainsi l’article 635 de la loi n° 22-01 relative au code de procédure pénale prévoit que la contrainte ne peut
pas s’appliquer aux personnes âgées de moins de 18 ans ou plus de 60 ans, ne peut être appliquée également
sur débiteur au profit de son conjoint, ses ascendants, descendants, frères et sœurs, oncles et tantes, neveux
et nièces et alliés au même degré, ainsi que pour une exécution simultanée contre le mari et l’épouse, même
pour des dettes différentes, ni contre une femme enceinte ou une femme allaitante pendant les deux années
suivant son accouchement.
102
-aux termes des dispositions de la loi n°15-97 formant code de recouvrement des créances publiques, la
contrainte par corps est appliquée contre les débiteurs dont la dette est supérieur ou égal à 8000 Dh, et après
non aboutissement des voies d’exécution sur les biens du redevable.
103
- E.PERROU, L’impayé, Tome 438, LGDJ, collection : Bibliothèque de droit privé, 2005, p.20.
104
- L.LAUVERGNAT, « De l’abolition du droit des créanciers professionnels : la loi du 4 aout 2008. Réflexions sur
l’extension du domaine de la déclaration d’insaisissabilité et la généralisation du recours à la fiducie », Dr. et
procédures, Mars 2009, p.68 et s