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Revue d'histoire et de

philosophie religieuses

L'opinion païenne et la conversion de Constantin


William Seston

Citer ce document / Cite this document :

Seston William. L'opinion païenne et la conversion de Constantin. In: Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 16e
année n°3-5, Mai-octobre 1936. Cahier dédié à la mémoire de G. Baldensperger. pp. 250-264;

doi : https://doi.org/10.3406/rhpr.1936.2970

https://www.persee.fr/doc/rhpr_0035-2403_1936_num_16_3_2970

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L'opinion païenne

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1935,
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1935,
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Palanque,
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Baynes,
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Milan,
1929
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1933,
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Revu· d Hetäre et de Philosophie Religieuses , 1936, n°" 3-4-5.


LA CONVERSION DE CONSTANTIN 251

des voies différentes, ont été conduits à cette conclusion qu'il


y eut véritablement un changement radical dans l'attitude
de Constantin à l'égard des chrétiens aussitôt après 312 :
« tout se passe, écrit M. Palanque, comme si Constantin s'était
rallié sinon converti au christianisme dès le lendemain de son
entrée victorieuse à Rome ».

Sur la vision du Pont Milvius, il a été beaucoup écrit (1).


Une voie nouvelle a été ouverte à la discussion par l'exégèse
novatrice de M. Henri Grégoire, professeur à l'Université de
Bruxelles. Quelques faits indiscutables ont été rappelés :
Eusèbe de Césarée n'a pas fait la moindre allusion à la vision
de 312, tout au long des éditions différentes de son Histoire
Ecclésiastique. Cyrille de Jérusalem, vers 451, ignore encore le
miracle qui marquerait une date décisive de l'histoire de la
chrétienté, quand il glorifie Constance II d'avoir vu apparaître
la croix dans le ciel, présage de sa victoire sur Magnence, alors
que son père Constantin ne l'avait découverte que dans le
sol. Aucun des Pères du ive siècle n'en a fait mention. Pour la
première fois nous en lisons le récit dans la Vita Constantin i,
que la tradition des manuscrits attribue à Eusèbe de Césarée,
bien que S. Jérôme ne mentionne pas ce travail d'hagio¬
graphie dans son catalogue des œuvres d'Eusèbe. Il n'est pas
impossible, me semble-t-il, que l'histoire des dogmes ne nous
aide un jour à comprendre l'atmosphère de piété où la vision
de 312 a pris les traits que la tradition lui a conservés ; peut-
être la Vita Constantini n'a-t-elle accueilli la pieuse légende
que sous Théodose, quand l'orthodoxie nicéenne, telle que les
théologiens de Cappadoce l'ont imposée au monde catholique
en la renouvelant, mit l'accent sur Jésus, le Verbe incarné,
expirant sur la croix et triomphant de la Mort par sa résur¬
rection. M. Grégoire a signalé le premier que la vision chré¬
tienne de 312 a un prototype dans une vision païenne « offi¬
ciellement attestée, recommandée à la croyance des fidèles par
une pièce authentique », le panégyrique prononcé à Trêves
252 revue d'histoire et de philosophie religieuses

en 310 en présence de l'empereur ; par cette découverte, il


enlevait à la vision chrétienne le prestige de sa singularité et
beaucoup de son merveilleux. J'ai essayé pour ma part de
montrer que ni la vision païenne ni la vision chrétienne n'ont
eu sur les sentiments des contemporains la décisive influence
que les modernes leur accordent (1). Ce ne sont sous la plume
des panégyristes que des fictions littéraires, qui accompa¬
gnent, sans la déterminer, cette affirmation sans cesse renou¬
velée, que la divinité est avec Constantin. Le miracle du Pont
Milvius n'est pas plus à l'origine du chrisme des chrétiens, que
la vision païenne de 310 n'a donné naissance à un « signe ».
La numismatique, confrontée avec le texte des panégyriques,
nous en fournit la preuve : il existe un emblème propre à
Constantin, une étoile ou un soleil, qui est gravé sur les mon¬
naies, quand l'empereur juge nécessaire d'affirmer ses pré¬
tentions à la monarchie universelle ; ce symbole, qui fut
apollinien à l'origine, et dont les chrétiens ont fait le mono¬
gramme du Christ, est probablement antérieur à la vision
de 310 ; il garde sa valeur et son sens jusqu'à la fin du règne.
Il n'y eut pas de rapport entre la vision du Pont Milvius
et le monogramme du Christ ou même toute espèce de « signe ».
Lactance dit bien que Constantin fut averti dans son sommeil
d'avoir à marquer du nom du Christ les boucliers de ses
soldats (2). Mais c'est faire dire au texte du de Mortibus
persecutorum ce qu'il ne contient pas, que de retrouver dans
ce songe l'apparition d'une croix dans le ciel du côté de
l'Orient. Il se garde de toute précision sur la nature de cette
intervention céleste, soit qu'il ne veuille pas opposer son récit
à celui d'une version officielle ou plus accréditée du miracle,
soit qu'il ait craint qu'un récit trop circonstancié parût par
trop invraisemblable. A vrai dire, Lactance use ici d'un banal
procédé de rhéteur. On s'est parfois demandé pourquoi dans
sa description du monogramme, il a montré tant d'embarras,
pourquoi, ayant reconnu le chi , il n'a pas noté tout de suite le

gines
1936,
ut cœleste
(1)du
(2) p.Cf.
Jechrisme
373-395.
signum
résume
de Mort,
constantinien,
Dei
icipersec.,
un
notaret
article
44.inparu
Commonitus
sur ladans
scutis atque
vision
lesita
est
païenne
Mélanges
prœlium.
in quiete
deFranz
310
Constantinus
etCumont,
les ori¬,
LA CONVERSION DE CONSTANTIN 253

rhô qui le traverse. La périphrase du iotœ au summum caput


circumflexum s'explique, si ce dernier détail s'ajoute à une
haste ; en d'autres termes, si ce monogramme n'est autre
chose qu'un emblème retouché.
Ainsi les chrétiens, après 312, christianisèrent la victoire
d'un empereur, qui par ses anciens démêlés avec Galère le
persécuteur leur était sympathique, et dont la politique reli¬
gieuse n'était pas moins favorable à leurs intérêts que celle du
« tyran » Maxence. L'emblème du nouveau maître, qui devait
son prestige à la force de ses armées, leur suggéra un mono¬
gramme du Christ qu'ils n'avaient jamais encore imaginé, et
qui d'ailleurs ne devint populaire parmi eux que plusieurs
années plus tard. En 312, il n'y eut donc pas à leurs yeux un
fait d'importance capitale qui bouleversait les rapports de
l'Église et de l'État. En Occident, après comme avant la
bataille du Pont Milvius, on continua à appliquer l'édit de 311,
inspiré à Galère mourant à Sardique par Licinius, en l'absence
de Constantin ; au concile d'Arles, en 314, les évêques ne
cessèrent pas de s'y référer dans des documents officiels. Le
fait nouveau fut la domination de tout l'Occident par un
empereur unique ; celui-ci par ses traditions familiales se
séparait avec éclat des tétrarques persécuteurs, et, depuis 310
au moins, rêvait d'établir sur le monde entier une monarchie
qui ne serait plus fondée sur le partage et l'adoption, mais qui
pardivinité.
la une mission reçue par héritage réaliserait les desseins de

Ce que les panégyristes chrétiens ou païens, jusqu'au milieu


du ive siècle, ont dit de la bataille du Pont Milvius nous donne
l'exacte mesure de ce qu'on pensait dans les milieux officiels
de son importance dans l'histoire du règne. Nulle part leur
ennuyeuse rhétorique ne veut faire croire à une rupture dans
l'évolution des faits. Bien au contraire, on nous montre que
par cette victoire achève de s'accomplir un ordre divin que
Constantin a trouvé dans l'héritage de son père. Elle arrive
254 revue d'histoire et de philosophie religieuses

tantius assiste à la victoire et se réjouit d'une si grande


gloire (1). Les dieux n'ont cessé d'accorder leur assistance à
Constantin, et ils en sont remerciés dans des prières ; le
Sanctus Thybris devient l'allié divin « qui a voulu contribuer
pour sa part à la victoire de Constantin » (2). Tout le discours
a la gravité d'une manifestation religieuse, comme s'il s'agis¬
sait de célébrer la victoire des dieux plus que celle de Cons¬
tantin. C'est sur un rythme de Te deum , qu'il se termine dans
une solennelle invocation au Summus rerum sator, dans
laquelle les païens de toute obédience peuvent communier.
Quelques années plus tard, en 321, à la veille des luttes
qui achèveront d'unir le monde entier sous la domination de
Constantin, Nazarius célèbre à nouveau la victoire de 312. Il
en précise le sens religieux : Constantin n'est pas seulement
l'instrument de la volonté divine ; les dieux ont, dans le ciel,
mené le même combat que Constantin sur la terre, et, pour
la même cause, ils ont mobilisé les escadrons célestes sous le
commandement du divus Constantius ; la bataille du Pont
Milvius n'est que l'image du conflit qui oppose sur un autre
plan les dieux aux puissances démoniaques (3).
Il faut croire qu'un tel développement du thème n'avait
de valeur que pour la propagande politique des années 320-324,
car, le résultat obtenu et l'empire unifié, nous assistons à une
évolution toute contraire. Exaltant toujours un système
politique basé sur l'hérédité, Libanius en 348-349 continue à
célébrer dans Constantin l'interprète de la volonté divine, le
défenseur de l'Ordre et de la Justice ; mais il n'y a pas de place
dans son récit pour un large récit de la bataille (4). Pourtant
l'intervention miraculeuse des dieux eût valu d'être racontée,
si elle avait eu quelque rôle dans la propagande ou la polémique.
Dans le panégyrique que Julien écrivit quelques années
plus tard sur les deux mêmes empereurs, la victoire de 312
n'est pas mise hors de pair, comme si elle marquait l'origine
de la puissance de Constantin. Maxence n'est pas traité

(1) Cf. Pan.


(2)
(3)
(4) Pan. IX
OratioXII,
IX,
LIX,
[a.18.
19.
313],
chap.chap.
18-21,
2, 3,
ed.13,
Foerster.
25.
LA CONVERSION DE CONSTANTIN 255

autrement que Licinius. La défaite de l'un et de l'autre lut


l'œuvre non des dieux mais de l'habileté de Constantin, qui
réussit à s'attacher l'armée par ses présents et à gagner le
peuple des villes et des campagnes par une politiqué fiscale
qui mettait fin aux exactions des « tyrans ». Ainsi le thème
du miracle est abandonné, tout le merveilleux a disparu.
Certes Libanius et Julien écrivent à une époque où la magie et
les présages célestes sont compromis, les autorités réprimant
sur l'ordre de Constance II la théurgie idolâtrique. Aussi
Libanius parle-t-il avec une hautaine ironie des prodiges qui,
selon les poètes, ont accompagné la naissance d'un Cyrus ou
d'un Alexandre, la valeur personnelle de Constantin suffisant
à expliquer les mérites déjà acquis par Constance et Constant.
Cependant, si les chrétiens avaient alors cherché à accaparer la
gloire de Constantin en la faisant dépendre d'une intervention
miraculeuse de leur dieu, l'occasion eût été bonne pour Liba¬
nius, païen très convaincu (2), de précipiter dans la réprobation
officielle ses pires ennemis. Il paraît plus conforme à la logique
de penser que, Constantin mort et le principe d'une monarchie
héréditaire et unitaire étant admis, on en vint à une expli¬
cation rationaliste des victoires de Constantin.
On a de la peine à croire qu'à une époque, où les milieux
officiels sont aussi résolument opposés à toute mystique, le
récit de la bataille du Pont Milvius tel que le donne la Vita
Consiantini attribuée à Eusèbe ait pu être écrit et répandu ;
aussi est-il sans doute postérieur à 350. Comme ce résultat est
corroboré par le témoignage bien connu de Cyrille de Jéru¬
salem, nous sommes amenés à conclure qu'au milieu du
ive siècle chrétiens et païens ne savent encore rien d'une appa¬
rition de la croix brillant au milieu du ciel de Rome, un jour
d'octobre 312.

C'est certainement à la fin du ive siècle que le prestige de


Constantin a été le plus grand, car on voulait alors exalter en
lui l'empereur catholique pour l'opposer à l'arianisant
Constance. Mais il est évident qu'il a fallu du temps pour faire
256 revue d'histoire et de philosophie religieuses

du catéchumène d'Eusèbe de Nicomédie le champion de la


foi catholique ; l'apologie de Constantin a commencé beau¬
coup plus tôt. Déjà Julien dans une lettre vitupérait l'empe¬
reur qui avait renversé l'ordre traditionnel, et l'accusait
d'avoir corrompu la liberté romaine en confiant pour la pre¬
mière fois dans l'histoire de l'Empire le consulat à des bar¬
bares (1). Il y a dans cette diatribe de rhéteur partisan, que
l'on aurait tort de prendre pour la vérité (2), l'indice que
Constantin passait dès 360 pour le créateur d'un ordre nou¬
veau. Cet ordre, dont Julien déplore l'avènement ne touche ni
à l'économie ni à la politique, puisque Julien lui-même
conserva le système fiscal et monétaire appliqué sous Cons¬
tantin, et qu'il se réclama lui aussi d'un empire héréditaire et
unifié.
On conçoit l'intérêt qu'il y aurait à rassembler les textes
qui nous ont transmis dans des traditions différentes tout ce
que nous savons de la bataille du Pont Milvius. C'est cette
enquête, difficile entre toutes, que M. Bidez a entreprise (3) ;
la monographie qu'il annonce mettra au point nos connais¬
sances sur la formation de la légende constantinienne. Dans
cette légende un texte peu connu de Libanios paraît marquer
un moment important. Entre 384 et 390 l'orateur s'élève
contre la politique religieuse de Gratien ou de Théodose, qui
ont décrété l'abolition du culte païen et la destruction des
temples (4) : « Pendant notre enfance, dit-il au début du Pro
Templis, celui qui avait couvert Rome d'injures fut vaincu par

Marcellin,
par
monial
Avec
cédés
Dioclétien
français
Constantin.
ou
d'après
Templis
en
(1)
(2)
(3)
(4)
M.la
388
de
Les
Cf.
Oratio
Alföldi
même
Godefroy.
de
dans
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selon
(XXI,
été
J.
Julien,
procédés
Festschrift
la
Byzantion,
Bidez,
Byzantion
prononcé
pénétrante
XXX
cour
Van
dans
107).
M.
Epistulœ
Loy
des
Fragments
la
impériale
dans
de
Van
Ε.X,
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VIII,
rhéteurs
(en
l'édition
Byz
critique,
Vischer,
la
Loy
384
1935,
.etZeitsch.,
tradition
1933,
ànouveaux
d'après
en
leges,
ont
Foerster,
p.
1935,
Rome
aM.p.
donné
mémoire
411.
été
Gelzer
éd.
21
XXVII,
Tillemont
relative
p.judicieusement
(Rom.
suiv.
de
Bidez,
une
35
chap.
aPhilostorge
montré
ss.).

traduction
p.Mitteilungen,
à313-315),
p.
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1.
suivi
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la
persécution
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part
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nouvelle
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ou
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des
leen
1935).
vie
céré¬
pro¬
390,.
Pro
en
de»
LA CONVERSION DE CONSTANTIN 257

celui qui avait conduit contre lui une armée de Gaulois — ces
Gaulois qui combattirent les dieux après les avoir adorés
jadis — ; le vainqueur, après avoir triomphé aussi plus tard du
prince qui fait fleurir les villes, et après avoir jugé qu'il était
avantageux pour lui de reconnaître un autre dieu, se servit des
richesses des temples pour bâtir la ville à laquelle il consacra
son zèle, mais il ne changea absolument rien au culte légal ;
la pauvreté régnait il est vrai dans les temples, mais on pou¬
vait y voir s'accomplir toutes les cérémonies du culte. »
Libanius veut évidemment opposer la politique libérale du
premier empereur chrétien aux persécutions ordonnées de
son temps contre le paganisme. C'est pourquoi il se garde de
faire un trop grave grief à Constantin de s'être emparé des
trésors accumulés dans les temples ; les chrétiens bien informés
n'eussent d'ailleurs pas manqué de lui répondre que le reli-
giosissimus Dioclétien en avait fait autant dans un moment
de détresse financière (1). Cependant l'occasion lui paraît
bonne de discréditer au passage les idées reçues sur les origines
chrétiennes de l'Empire, et cette attitude de partisan nous
vaut
retenir
une
notre
« théorie
attention.
» de la conversion de Constantin qui doit

Par un procédé souvent employé depuis, à tort ou à raison,


pour expliquer une conversion, Libanius insinue que Cons¬
tantin a agi par intérêt : il a voulu mettre la main sur les
richesses des temples, afin d'ajouter à la gloire militaire la
puissance de l'or et le prestige d'une nouvelle capitale. Il est
ainsi amené à placer la conversion de Constantin vers 325,
sensiblement à la date choisie par Zozime. Le dieu des chré¬
tiens n'est donc pour rien dans les victoires remportées sur
Maxence et sur Licinius. Pourtant Libanius s'accorde avec

l'apologétique chrétienne de la fin du ive siècle sur ce point


important, que la guerre de 312 est le début d'une ère nou¬
velle dans l'histoire religieuse de l'Empire : « ces Gaulois qui
combattirent les dieux après les avoir adorés jadis ». Pour lui,
la campagne du Pont Milvius fut u-ne guerre de religion, où
258 revue d'histoire et de philosophie religieuses

successeurs, que cette campagne a consacré les droits divins


de Constantin à la monarchie universelle, a été remise en
valeur par les chrétiens, quand ils ont voulu sous Gratien et
Théodose exalter dans Constantin l'empereur catholique qui
réunit le concile œcuménique de Nicée. En admettant, non
sans imprudence, que l'Empire chrétien date de 312, Libanius
nous apprend qu'au moment où il écrit, entre 384 et 390, la
bataille du Pont Milvius a toute la signification que la tra¬
dition lui reconnaîtra dans la suite. Il est probable que le
caractère religieux de la guerre était montré aux fidèles dans
le récit d'un miracle, et qu'il paraissait impossible aux foules
chrétiennes de séparer cette éclatante manifestation de la
faveur divine de l'adhésion personnelle de Constantin à la
religion de Jésus. Nous sommes ainsi amenés à penser que la
chronologie de Libanius répond à une thèse chrétienne selon
laquelle Constantin serait devenu chrétien à la suite de la
victoire de 312.
A la fin du ive et au début du ve siècle, beaucoup de païens
disaient sans doute, avec Libanius, que Constantin s'était
converti vers 325, car l'historien chrétien Sozomène prit la
peine de réfuter leurs affirmations. A vrai dire, si la date
n'était guère changée, certains polémistes païens, dont nous
ignorons les noms, mais dont l'empereur Julien semble s'être
déjà fait l'écho, donnaient de la conversion une autre raison
que Libanius : ce n'est plus la cupidité qui aurait poussé
Constantin, mais le remords qui le hanta après qu'il eût fait
périr son fils Crispus. A l'empereur désemparé, le philosophe
Sopatros n'aurait pu donner l'apaisement, et son échec lui
valut la mort ; les évêques intervenant auraient promis à
Constantin le pardon de son crime s'il acceptait le baptême.
A cette polémique, qui charge l'empire chrétien d'une sorte
de péché originel, Sozomène, vers 425, répond par l'argumen¬
tation suivante (1) : « Crispus, dont on prétend que Constantin
eut besoin d'expier la mort, ne mourut que la vingtième année
du règne de son père. Comme il tenait le premier rang après
son père en qualité de César, il avait publié avec lui plusieurs
lois en faveur des chrétiens. Je n'avance rien qu'il ne soit aisé

(1) Cf. Sozomène, Hist. Eccl. I, 5.


LA CONVERSION DE CONSTANTIN

de justifier par les années et par les dates. Il n'y a point d'ap
rence que Sopatros ait jamais parlé à Constantin, puisque
prince était alors du côté de l'Océan et du Rhin. En effet,
différends avec Maxence qui régnait en Italie avaient appo
de si grands troubles dans l'Empire qu'il n'était pas fa
d'aller en Gaule, en Bretagne ou dans les autres provinces,
il est constant que Constantin fit profession de christianis
avant qu'il eût déclaré la guerre à Maxence, et avant qu'il
été en Italie et à Rome, comme les lois qu'il fit en faveur
chrétiens le font voir. D'ailleurs si l'on suppose que Const
tin a consulté Sopatros par lettres, il n'est pas probable
ce philosophe ait pu ignorer qu'après qu'Hercule, fils d'A
mène, se fut souillé par le meurtre de ses enfants et d'Iph
son hôte et son ami, il se purifia à Athènes. »
Comme on le voit, des arguments du polémiste chrét
est exclu tout appel à la mystique, car il ne toucherait pas
non-chrétien. C'est par la raison seule, et les faits enregist
dans les documents officiels, que les païens seront convainc
Avant la mort de Crispus, Constantin a fait des lois en fav
des chrétiens, où figure le nom de son fils ; donc le meur
du César n'a pas eu d'influence sur l'attitude de l'empereu
l'égard des chrétiens. Dans la conversion de Constant
Sopatros n'est pour rien, car avant 312, Constantin, sép
de lui par la distance et coupé de l'Orient par les États
son ennemi Maxence, n'a pu rencontrer le philosophe. D'a
leurs il est faux de prétendre que dans le paganisme, un cri
demeure inexpiable ; Sopatros, consulté par lettre, l'
facilement démontré ; donc sa mort en 326, qui n'est pas
conséquence de son impuissance à consoler l'empereur,
peut aider à fixer la date de la conversion de son ancien p
tecteur. Enfin la preuve décisive : chacun peut lire dans
codes, que Constantin a fait des lois en faveur des chréti
bien312.
de avant la mort de Crispus, avant même la campag

Il va de soi qu'une telle argumentation est étrangem


260 revue d'histoire et de philosophie religieuses

persécuter les chrétiens d'Orient, et Licinius, dont jamais


personne n'a dit qu'il entra dans l'Église du Christ. La légis¬
lation christianophile de Maxence n'est pas plus une preuve
de son christianisme que le rescrit d'Hispellum pris entre 333
et 337 en faveur des païens de l'Ombrie ne nous oblige à croire
que Constantin, à la fin de sa vie, est revenu aux croyances
païennes de sa jeunesse (1). Un Romain païen du ve siècle
aurait pu conduire Sozomène devant cet extrait des Acta
Senatus daté de 337, que les fouilleurs modernes viennent de
découvrir au Forum de César (2), et, retournant l'argument
de l'historien chrétien lui prouver que même à la veille de
mourir, Constantin n'était pas chrétien, puisqu'en se disant
pontifex maximus, il s'avouait encore le chef officiel du culte
rendu aux dieux du paganisme.
Sozomène manquait son but, même quand il invoquait
des faits dont l'exactitude pouvait être matériellement cons¬
tatée ; il devait prouver non pas que Constantin, bien
avant 326, s'était montré favorable aux chrétiens, mais qu'il
était lui-même devenu chrétien. Si ses preuves avaient été
péremptoires, il aurait du même coup enlevé toute raison
d'être au miracle du Pont Milvius, Constantin n'ayant pas
attendu l'appui souverainement efficace du Dieu de Jésus pour
se donner à lui. Or toute son argumentation contre les païens
suppose que la conversion date bien de 312, il croit fermement
dans le miracle, et il y voit la cause immédiate de l'adhésion
de Constantin au christianisme. Dans un chapitre qui précède
de peu celui que nous avons analysé, Sozomène l'a affirmé (3) :
« entre autres faits par lesquels nous avons appris qu'il fut
porté à embrasser la religion chrétienne, il y eut la vue d'un
signe qui lui apparut dans le ciel. On peut croire que, quand il
eut résolu de faire la guerre à Maxence, il eut d'abord des
craintes pour son issue, et qu'il se demanda de qui il pourrait
demander la protection. Comme il avait l'esprit occupé par

l'interprétation
des (1)
(2)
(3)
Études
Cf. Anciennes,
Sozomène,
Notizie
Dessau,
nouvelle
degli
Irise,
1929.
Hist.
Scavi,
lat.Ecel.
qu'en selectœ,
1935.
a I,donnée
3. 705. M.
VoirPiganiol
sur cette
dans
inscription
la Rev .
LA CONVERSION DE CONSTANTIN 261

cette pensée, il vit dans le ciel une croix... » Un apologète


moderne dirait que Dieu a inspiré à Constantin l'arrêt des
persécutions, puis, que cette œuvre de salut s'est parachevée
par la vision de 312, et que l'empereur, enfin désabusé autant
par les explications des évêques que par sa propre expérience
religieuse, s'est enfin converti. Cherchant lui aussi à concilier
les données de la tradition de son Église et les exigences de la
raison, Sozomène a noté avec plus de simplicité que le miracle
ne fut qu'une raison de plus de croire dans le Dieu des chré¬
tiens. Il y a pour nous dans cet effort de conciliation un indice
intéressant : la date de 312 pour la conversion de Constantin
et son explication par le miracle ne sont pas, au début du
ve siècle, acceptés depuis bien longtemps ; non seulement les
païens continuent à lui opposer une interprétation différente
des faits, mais encore il subsiste à côté d'elle, parmi les chré¬

tiens, une tout


christianisme de autre
Constantin
chronologie
bien avant
qui place
312. les origines du

L'enchaînement des faits, tel que Sozomène l'opposait


aux polémistes païens, ne devait pas « tenir » longtemps devant

tinienne.
le développement
Celle-ci trouvait
purementen mystique
effet un soutien
de la légende
efficaceConstan-
dans la

piété chrétienne de ce temps, soulevée par le mysticisme des


moines, nourrie de récits de miracles, où l'extase était souvent
précédée de luttes et de combats. La dévotion de la croix, si
nouvelle à la fin du ive siècle mais si intense, poussait fidèles
et docteurs à marquer de son signe l'histoire du catholicisme
tout entière. On trouva naturel d'attribuer à son intervention
miraculeuse la victoire de Constantin le Catholique, le fon¬
dateur de l'empire chrétien, le protecteur de l'orthodoxie.
Avec le développement de l'eschatologie chrétienne il devint
de plus en plus nécessaire d'associer la vision de la croix et le
triomphe de l'empereur chrétien ; n'était-ce pas par elle que
le Christ avait vaincu la Mort durant sa passion, puis quand
il descendit aux Enfers libérer des demeures de Satan la des¬
cendance d'Adam ? Il suffit de lire les sermonnaires de ce
temps, tels que Pierre Chrysologue de Ravenne, Philastre de
Brescia, et surtout Ambroise de Milan, pour voir que les pré¬
262 revue d'histoire et de philosophie religieuses

impériale : l'entrée de Jésus à Jérusalem ou la seconde venue


du Christ ont la couleur et le mouvement d'un triomphe
impérial ; la descente de Jésus aux Enfers devient l'héroïque
combat d'un empereur contre le Barbare ; la croix est le
trophée que le vainqueur rapporte du combat ; sur les sar¬
cophages elle se dresse étincelante comme autrefois le trophée
élevait au-dessus des barbares vaincus les dépouilles de
l'ennemi ; à la chapelle de l'archevêché de Ravenne, sur l'arc
triomphal de Saint-Paul-Hors-les-Murs, le Christ porte sur
l'épaule la croix de sa victoire, comme sur tant de monnaies
impériales Romulus, le héros dont se réclamèrent les empe¬
reurs,
C'était
ou Mars
chez qui
les auteurs
fut si souvent
chrétiens
leur
comme
dieu protecteur
une tradition
(1). de

comparer la croix à un trophée. Jamais cependant on n'a


donné à cette vieille image plus de sens qu'au début du
ve siècle. L'évêque de Ravenne, Pierre Chrysologue, parlant
vers 425, sur la mission des apôtres, après avoir tiré argument
de la mystique des nombres pour montrer que le Christ a
chargé les Douze de répandre dans le monde les dogmes
nicéens de la Trinité, interprète à sa manière ce verset de
Marc VI, 7 : « il leur donna autorité sur les esprits impurs ».
Ne concevant pas en effet que les démons pussent être chassés
autrement que ne le faisaient les Pères du désert, il pense que
Jésus a donné pour arme à ses disciples la croix, ou le signe
de la croix. Il ne pouvait mieux les équiper, car par la croix
Jésus a eu raison de Satan, et son triomphe eut son caractère
propre (singularis), car Satan vaincu a été définitivement
enchaîné et livré à ceux qu'il tenait autrefois captifs, soumis
à l'autorité de ceux dont la servitude faisait sa gloire : et
dédit, inqu.it, eis potestatem spirituum immundorum.
Hoc est divinae virtutis insigne, hoc tropœum singularisa
triumphi, ut prsedse suse prsedo ipse, ipsis captivis suis ipse
captivus , vinctis quondam suis vinctus ipse diabolus nunc

l'art
l'occasion
IIe (1)
Congrès
chrétien
A propos
d'étudier
de l'Association
duduve
un
Mausolée
exemple
siècle.G. de
Cette
Budé
deGalla
l'influence
(Nice,
communication
Placidia
1935),
deàest
l'eschatologie
Ravenne,
encore
présentée
inédite-
j'ai sur
au
eu
LA CONVERSION DE CONSTANTIN 263

tradatur, quatenus eorum subjiciatur imperio, quorum ante


fuerat magni ficus Servitute (1).
On peut dire qu'au début du ve siècle le culte de la croix,
étroitement lié au renouveau de la dogmatique nicéenne,
domine la piété catholique. Tous les fidèles ont présente à
l'esprit l'image du Christ triomphant de Satan grâce à la
croix qu'il porte. Cette image, qui va être incorporée au
Credo , est pour eux comme la démonstration de l'éternelle et
souveraine efficacité de la Croix. Il ne faut pas s'étonner dès
lors que Sozomène, ayant repris le récit «de la Vita Constantini ,
ait été tenté d'attribuer lui aussi à la croix la conversion

même de Constantin ; les évêques, dit-il, ont persuadé à l'empe¬


reur que, Jésus ayant par elle vaincu Satan, par elle, s'il en
adopte le culte, tous ses ennemis seront défaits. Si son récit se
termine par un tableau du jugement dernier, ce n'est pas
qu'il se laisse emporter par le développement d'un thème
eschatologique ; à côté du Christ juge de tous les hommes on
pourra facilement placer l'image de Constantin pareillement
armé de la croix, arbitre souverain de l'univers.
On a déjà signalé plusieurs fois les rapports de la mystique
impériale et de la liturgie chrétienne. Il vaudrait la peine
d'étudier de plus près l'influence de la pensée et de la piété
chrétiennes sur les historiens chrétiens du ive et du ve siècle.
C'est elle qui domine, croyons-nous, le développement de la
légende constantinienne. Le miracle de la croix apparaissant
à Constantin à la veille de la bataille du Pont Milvius est
peu connu, sinon ignoré, au milieu du ive siècle, ainsi que les
polémistes païens nous le laissent comprendre ; le culte de la
croix a pu en suggérer le tableau dans la deuxième moitié
du ive siècle ; il l'a chargé en tout cas d'un sens toujours plus

ailleurs
Rufin
signo,
ces
croix.
M.
célèbre
International
(1)
Kugener
mots
quod
adaptant
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l'Histoire
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Congrès
d'après
de de
la
264 revue d'histoire et de philosophie religieuses

efficace, pour l'imposer enfin à la tradition. Au ve siècle, l'appa¬


rition de la croix dans le ciel de Rome un jour d'octobre 312
a un double sens : elle rend compte du triomphe de Constantin,
origine d'un ordre nouveau pour le monde romain, et elle a
fait de Constantin un chrétien. W. Seston.