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L'AUBE

D'UN

NOUVEAU LIB~RALISME
Du, (Jrai, la France a cette gloire
incommunicable à tout autre pays,
que, chez elle est établi de toute anti-
quité le (Jrai domicile de la liberté.

ANTOINE DE MONTCHRÉTIEN
Traité d'Économie politique, 1615.
INTRODUCTION

Ce livre est destiné au grand public, et, comme l'indique son


titre, il ne prétend pas révéler une nouvelle doctrine. Sa seule
ambition est de jeter quelque clarté sur les controverses qui S8
poursuivent entre partisans et adversaires du libéralisme. Si les
théories sont nécessaires, les doctrines ne sont pas négligeables,
car elles commandent les politiques économiques des législateurs.
Sans doute les· premières forment-elles la charpente de la science
elle-même et les secondes impliquent-elles des jugements de valeur;
sans doute aussi les unes et les autres sont-elles si étroitement
unies que le chercheur a peine parfois à les dissocier, mais le
grand public ignorant l'économie politique discute abondamment
des doctrines qu'il ne connaît pas davantage. Le désordre qui en
résulte atteint aujourd'hui un degré extrême. Des partisans l'ag-
gravent encore par de tendancieux slogans et le chaos devient
indescriptible lors des discussions qui éclatent incessamment
entre personnalités, même averties, au sujet des doctrines en isme
dont le nombre s'est accru dans des proportions inquiétantes depuis
le début du siècle dernier. Le jour où, dans ce domaine, s'appli-
quera la formule: « à chaque mot sa conception, à chaque concep-
tion son mot », un grand pas aura été fait dans la voie de la com-
préhension entre les hommes.
CHAPITRE PREMIER

QU'EST-CE QUE LE LIBÉRALISME P

Le seuil de notre étude est encombré de mots, de « pauvres


mots qui végètent au jour le jour », comme dit Rilke. Tout le
monde les utilisé, personne ne· les définit. Les plus réputés ont
des contours si vagues que des vocables voisins se sont installés
à leurs côtés en achevant de brouiller les perspectives: entre les
pôles du libéralisme et du socialisme se bouscul.ent et cherchent
à empiéter les uns sur les autres l'interventionnisme, le diri-
gisme, le planisme, etc. Un premier travail s'impose: un déblaie-
ment.
Certaines des doctrines, qui sont parmi les plus hautaines,
ne se laissent pas écarter sans résistance. Nous devroRs les
examiner dans des chapitres spéciaux, tels le dirigisme et le
planisme. D'autres seront réservées, au fur et à mesure de nos
développements. Il ~n est une qui mérite un examen immédiat
parce qu'elle a un grand passé, qu'elle est invoquée constam-
ment dans les discours et les écrits et qu'elle est en butte à de
vives attaques tout en demeurant très floue : le capitalisme.
Il suffit de se reporter à la conception-mère du « capital »
pour se rendre compte de l'atmosphère de brume dans laquelle
l'observateur pénètre. Les traités et cours d'économie politique
lui consacrent des explications qui ne sont pas toujours des
plus claires et qui impliquent généralement une série de dis-
tinctions. Ce mot caméléon change d'aspect suivant le milieu
dans lequel il se trouve situé; il est tantôt technique, tantôt
comptable, tantôt juridique. Quant au capitalisme, il est carac-
térisé soit par une accumulation de biens destinés à la produc-
10 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

tion, soit par une appropriation privée de biens susceptibles


de procurer un revenu, soit par un régime d'entreprise privée,
soit même par un désir illimité de profit. II apparaît donc tantôt
comme inévitable dans toute société progressive, sous forme
d'outillage, tantôt comme condamnable, sous forme d'esprit
de lucre. On conçoit les confusions qui en résultent. Chacun,
suivant son goût ou son intérêt, peut blanchir ou noircir cette
doctrine incolore. Dans ces conditions aussi, opposer capita-
lisme et socialisme comme le font de nombreux auteurs, et
non des moindres, c'est au moins une imprudence 1.
Historiquement, le capitalisme a été une technique d'en-
richissement grâce à l'appropriation privée et au jeu de la
concurrence. Le développement de la production en a été la
conséquence. Cette forme capitaliste est férocement reprochée
aux libéraux alors qu'elle est devenue une « catégorie hist~­
rique 2 ». Elle a certes de lourdes responsabilités : substitution
de la créance au droit de propriété, abus .des sociétés anonymes,
spéculation, gigantisme, puis, une fois l'épreuve venue, recours
au nationalisme et appel à l'État lui-même. Le plus piquant
est que ce dernier est l'héritier du capitalisme : on parle du
1( capitalisme d'État» de la Turquie 3 et même de la France '.

On voit combien il est inexact d'appeler libéral tout ce qui est


capitaliste et, pire encore, de nommer capitaliste tout ce qui
n'est pas socialiste 5. Ces notions ne se situent pas sur le même
plan 6.
Il serait logique de réduire le capitalisme à son sens technique:
situation de développement économique correspondant à un
emploi considérable de capitaux en nature (outillages, stocks ... )

1. Tel Schumpeter ; Capitalisme, socialisme et démocratie, trad. franç.,


Paris, 1951.
2. Le mot est de W. Rôpke. Voir, de cet auteur, sur ce sujet; SocialÏsm,
Planning and the Business Cycle, The Journal ofPolilical Economy, juin 1936,'
p.318.
3. J .-St. Germès ; L'Etat capitaliste, Paris, 1937.
4. Divers auteurs; Vingt ans de capitalisme d'État, Paris, 1951.
5. C. Bettelheim; L'économie allemande sous le nazisme, Paris, 1946.
6. F. Perroux; Le capitalisme, Paris, 1949. - J. Lhomme: Capi/ali,me
et économie dirigée dans la France contemporaine, Paris, 1942.
QU'EST-CE QUE LE LIBÉRALISME? 1.1

ou en monnaie (valeurs mobilières). C'est ainsi que l'artisanat


peut être qualifié de pré-capitaliste.
A notre sentiment, mieux vaut encore éviter l'emploi d'un
mot aussi plastique 1. Puisque l'économie politique est une
science « sans vocabulaire », le champ est libre pour toutes les
suppressions et rectifications verbales.
Abordons maintenant l'examen de la doctrine essentielle :
le libéralisme en la rattachant à ses origines puisqu'elle est de
formation historique 2.
Le libéral a d'abord été un révolutionnaire. Pendant plus
de quatre siècles, le dur ,mercantilisme a tenu sous s.on joug le
monde occidental. L'État, se substituant à l'Église médiévale,
a exigé le sacrifice de l'homme à la nation naissante 3. La puis-
sance devenait le but à atteindre, car elle seule assurait le pre-
mier des biens, la sécurité, et l'or qui donne la puissance deve-
nait le moyen. Les guerres, les grandes découvertes, la Réforme,
sources d'exaltation et de démesure, effaçaient peu à peu, dans
une atmosphère d'amoralité croissante, les leçons anciennes
de modération prêchées à l'ombre des cathédraJes et des monas-
tères. Raidie dans ses frontières encore incertaines, la nation,
sur la défensive, tendait son énergie pour vivre : il fallait une
balance du commerce active pour obtenir des métaux précieux,
grâce à des ventes d'objets manufacturés à bas prix, fut-ce au
détriment des salaires; il fallait des réglementations étroites,
étatistes ou corporatives, afin d'.assurer la bonne qualité des
marchandises et de leur permettre ainsi de conquérir les mar-
chés étrangers; il fallait un pacte colonial sévère pour contraindre
les possessions d'Outre-Mer à seconder les efforts de la mère
patrie. Partout se multipliaient les obligations et se dressaient

1. Il. Nogaro évite même l'emploi du mot capital: Principes de théorie


économique, Paris, 1951, p. 96.
2. Nous avons partiellement traité les développements suivants dans une
série d'articles de la revue anglaise The Owl en 1950 et 1951, sous le titre
The History of the Development of Liberal Thought in France.
3. Cette substitution serait là cause de la méfiance traditionnelle des
démocrates chrétiens à l'égard de l'État, attitude· identique à celle des
anciens libéraux (voyez une étude de J. Hours dans le Cahier nO 31 de la
Fondation nationale des sciences politiques, 1952).
12 L'AUBE D'UN, NOUVEAU LIBÉRALISME

les barrières. L'or et l'argent garantissaient le maintien du


pouvoir puisqu'ils servaient à payer les arm!lS et les mercenaires.
En bref, c'est dans les luttes économiques comme dans les
luttes militaires que se forgeait la nation.
Or, voici qu'au XVIIIe siècle des esprits s'insurgent. Les règle-
ments, les douanes, les péages paraissent pesants aux citoyens
d'un pays désormais unifié dont l'existence n'est plus menacée.
L'idéal de puissance fait place à l'idéal de bien-être. Une page
va être tournée. L'économique a été soumise à la politique:
que celle-ci maintenant obéisse à celle-là! L'économique a
été subordonnée à la théologie: que la liberté de l'activité accom-
pagne la liberté du culte! La naissance ou la renaissance des
civilisations dans le domaine du sacré est un thème banal et
l'émancipation postérieure de l'individu semble d'une logique
évidente au moins dans les pays méditerranéens 1. Le libéral
classique est un économiste qui observe la société dont il fait
partie et constate qu'une fois l'individu devenu libre, un ordre
s'institue de lui-même, ordre ~it « naturel ». Mais sur ce support
commun s'érigent deux formes distinctes de la doctrine.
1° En Grande-Bretagne, la volonté de dégager l'homme de
l'emprise religieuse est prédominante. Le libéralisme est une
phase d'un mouvement culturel général accordé au puritanisme
et doit être considéré comme un complément de la libération
de la pensée 2. La spontanéité est sa caractéristique essentielle.
L'économiste adopte une attitude d'humilité, il s'aperçoit que
la société des hommes libres apporte ,des solutions simples à
tous les problèmes économiques complexes que pose la vie
et qu'elle réalise un ordre supérieur à celui qu'ont désiré ses
propres membres. Il s'émerveille à bon droit, sans arrière-pensée
politique, sans appel à la raison humaine. Au contraire, il admet
l'irrationalité et l'incompréhension du résultat par ceux-là
mêmes qui ont contribué à l'obtenir. L'individu en soi est pris

1.. A. Piettre : Les trois dges de l'économie, Revue des travaux de l'Acadé-
mie des Sciences morales et politiques, 1951, 2 8 semestre, p. 72.
2. Max Weber: Gesammelte Aulsatze zur Religious-Soziologie, Tübingen,
1920. - F. H. Knight: The Ethics 01 Liberalism, Economica, février .1939,
p. 7. - F. Ernst: Die Sendung des Kleinstaats, Zürich,,1940.
QU'EST-CE QUE LE LIBÉRALISME? 13
pour une donnée indiscutée, imparfait comme le veut la doc-
trine chrétienne, nettement dépassé, immergé dans une société
à laquelle l'attachent des liens d'interdépendance. Le libéra-
lisme est bien une doctrine afférente à la société, non à l'individu
comme on le prétend souvent; exactement, il envisage l'indi-
vidu social 1.
Le libéral se borne donc alors à enr~gistrer les automatismes,
ces fameux alltomatismes qu'on lui a tant reprochés et qui se
sont fréquemment vengés, non sans cruauté, de leurs détrac-
teurs. Il ne pose pas de fin a priori, celle-ci sera ce que les indi-
vidus désirent qu'elle soit: pauvreté, obéissance, richesse, peu
importe 2. Le mécanisme se déclenchera à partir de ses compo-
santes psychologiques élémentaires. Mais un opportunisme bien
britannique donne à la forme correspondante du libéralisme une
souplesse curieuse, car l'économiste n'hésite pas à apporter au
système tous les tempéraments que lui suggère son respect de
la tradition mercantiliste, qui est loin d'être détruite, ou ses
idées personnelles sur certaines améliorations possibles. Ainsi
apparaît le libéralisme d'Adam Smith 3.
L'individu, dans cette conception, n'est nullement exalté,
bien au contraire. C'est un libéralisme et non un individualisme
dans le sens où souvent on prend ce dernier mot: mise en place
de l'individu sur un piédestal. L'homme semble bien petit et
l'immense intérêt que présente la société libre est d'aboutir
1. F. Hayek: Individualisme et ordre économique, trad. franç., Paris, 1953.
- Cet économiste appelle le libéralisme anglais « individualisme vrai " le
libéralisme français «faux individualisme " parce que ce dernier, comme
nous le verrons, tend à une rationalisation. Nous laissons de côté l'indivi-
dualisme étroit, strict, qui considère l'individu comme autonome, indépen-
dant de la société, asocial pour ainsi dire et source unique du droit. II faut
alors lui imposer un ordre en faisant de l'État le créateur de cet ordre.
Cette thèse n'est pas l'œuvre des économistes, elle est due à Hobbes et
aboutit à la dictature (Léviathan). Elle est inexacte. L'homme prend cons-
cience de lui-même dans le milieu primitif où règne le principe de réciprocité
et ne cesse pas d'être enrobé dans la société dont il ne se détache jamais
entièrement. Il rend des services à.la société qui lui fournit la contrepartie,
il a des droits naturels face au droit de l'État (E. Mireaux : Philosophie du
libéralisme, Paris, 1950, p. 8).
2. F. Knight : The Ethics ot Liberalism, op. cil., p. 9.
3. L. Baudin: Précis d'histoire des doctrines économiques, 4· éd., Paris,
1947, p. 61. - G.-H. Bousquet: Adam Smith, Paris, 1950.
14 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

à une heureuse harmonie, en dépit de la médiocrité de ses


membres. Y a-t-il plus cinglante critique de cet homme de la
rue que l'affirmation d'Adam Smith: « En poursuivant son
propre intérêt, il (cet homme) sert souvent d'une manière bien
plus efficace l'intérêt de la société que s'il avait réellement le
but de la servir ... » S'il en était vraiment ainsi, toute éducation
morale axée sur l'altruisme serait à décourager! Méfiance à
l'égard de la sagesse et de la compétence de l'homme, voilà
l'attitude du libéral anglais qui est « plus disposé à contempler
qu'à agir, plus poète que sculpteur 1 ».
Pour en juger avec plus de pertinence, qu'on se reporte à la
Fable des Abeilles de Bernard de Mandeville, écrite en 1705, et
surtout aux remarques et aux dialogues qui la suivirent et
qui sont du plus haut intérêt. Là, se trouve la source de la
doctrine libérale et d'un grand nombre d'autres thèses reprises
plus tard, même par certains de nos 'contemporains 2.
20 Le libéral français, c'est-à-dire le physiocrate, ne se
contente pas d'observer, il veut expliquer. L'homme réalise
l'ordre naturel en obéissant aux indications de sa raison (évi-
dence cartésienne) ou aux avertissements donnés par ses sens
(Condillac). Le physiocrate justifie ensuite l'excellence de cet
ordre en le bonsidérant comme providentiel. Ainsi fait-il appel
à la philosophie et à la théologie et identifie-t-il dangereuse-
ment la nature et la Providence.
Ce libéral est donc un individualiste, car il met en scène l'in-
dividu qui agit conformément à l'évidence, mais qui peut ne
pas agir de la sorte. L'homme reste libre de s'écarter des lois
naturelles, quitte à en souffrir.

1. P. Pradillon : Définitions et caractères. Le libéral. Le Monde, 2 jan-


vier 1946. Cette définition ne s'applique pas au libéral physiocratique qui
doit réaliser l'ordre naturel.
2. Intérêt personnel (remarque N et dialogue IV), harmonie des intérêts
(dialogue IV), éloge de la prodigalité (remarque K), prédominance de l'ha-
bitude (remarque Pl, fondement de la propriété (dialogue V). De Mandeville
énonce par avance la théorie de Malthus (dialogue V), la loi des débou-
chés (remarque L), la théorie des passions de Fourier (introduction aux
remarques), celle du plein emploi (Keynes, dans la Théorie générale, trad.
franç., Paris, 1942, p. 375).
QU'EST-CE QUE LE LIBÉRALISME? 15
Le motif en est que la situation de la France était alors très
différente de celle de l'Angleterre. Comment faire admettre à
un monarque disposant du pouvoir absolu une doctrine invitant
les citoyens à obéir aux lois naturelles dont le jeu assurera la
formation de la meilleure des sociétés, indépendamment de la
volonté du prince? Ces lois économiques sont tenues pour
impératives, comme celles qui régissent le fonctionnement du
corps humain, et la science économique n'est autre chose qu'une
biologie sociale ou, suivant l'expression de ce temps, une
« physique». De telles lois sont antérieures et supérieures à
celles du prince. Le problème est de faire admettre par le sou-
verain la limitation de son pouvoir.
C'est precisément la confusion entre Dieu et la nature qui
permet, avec une habileté quasi machiavélique, d'apporter une
solution heureuse. Le docteur Quesnay, médecin du roy et
chef de l'école - ou de la « secte» - physiocratique, ne peut
pas s'insurger contre l'absolutisme de son maître, il l'invite
seulement à contresigner les décrets de la nature, c'est-à-dire
à se soumettre à la volonté divine. Les textes royaux deviennent
désormais déclaratifs, le prince est un « despote éclairé » appelé
lui-même à subir un autre despotisme, le seul capable de s'im-
poser à lui, celui de Dieu, sous la forme des lois naturelles.
Il y a mieux. Les physiocrates admettent qu'il n'est pas
donné à tout le monde de bénéficier de la révélation nommée
évidence. Il existe des « dépositaires de l'évidence» qui sont
eux-mêmes et ceux qu'ils ont instruits. Et voilà le prince
dépouillé à leur profit de son pouvoir législatif.
Une telle doctrine, aboutissant à ce résultat d'ordre poli-
tique singulier, n'avait en elle-même rien de choquant. Sans
doute, la biologie n'était pas très poussée à cette époque, encore
que la circulation du sang eût inspiré au docteur Quesnay son
célèbre schéma de la circulation des richesses, mais elle exerçait
un grand attrait sur les chercheurs. Quant à la nature, elle
était déjà depuis longtemps regardée comme bienfaisante et
les sages lui faisaient d'autant plus volontiers crédit qu'ils se
méfiaient des praticiens, dont les naïvetés enchantaient les
spectateurs des comédies de Molière. « Laissez-faire lI, disait le
16 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

théologien espagnol Gracian, car trop souvent les remèdes


empirent les maux, et Montaigne ne s'exprime pas autrement
dès 1588 1 •
Cette genèse est caract.éristiqùe: l'insurrection contre le des-
potisme économique triomphe en France sans se heurter aux
pouvoirs établis, clercs ou laïques, et conformément aux règles
pratiques énoncées par de prudentii précurseurs. Aussi la liberté
reconquise n'a-t-elle rien d'une licence et les accusations
d'anarchie dont elle sera plus tard l'objet apparaissent-elles
sans fondement. Le prince, c'est-à-dire l'État, se trouve très
heureusement lié à la formation de la doctrine, il reste présent
et fort, il assume une tâche nécessaire et ingrate, celle de gar-
dien et d'arbitre. Les physiocrates ont limité son pouvoir, ils
ne pouvaient ni ne voulaient le détruire.
Que leur thèse prête à la critique sur bien des points, que
leur obstination à confondre l'existence et l'excellence des lois
na~urelles ait été une source d'erreurs et de difficultés, nous .le
savons aujourd'hui, mais le fait est là : le libéral, en France
s'est imposé comme savant et comme sage, la révolution qu'il
a provoquée dans les esprits n'a point troublé l'ordre, ni porté
atteinte à l'autorité.

Après le classique, sous ses deux formes, surgit le libéral pur


qui met l'accent sur la liberté, indépendante de l'ordre et regar-
dée comme une fin en soi. Il est en état de révolte ouverte contre
tous les pouvoirs et mélange sans crainte l'économique et le
politique. Il ne raisonne guère, il observe peu, il a la foi 2. Il
apparaît dans l'histoire pendant et après la Révolution fran-
çaise, et pour les motifs que nous venons de donner. Il est un
économiste ou un homme d'État 3.
Alors que le classique contemple avec saisissement un ordre
naturel qui le dépasse et fait prendre à l'homme conscience de
sa petitesse, ce libéral cherche à délivrer l'homme de ses chaînes
1. St. Bauer: Origine utopique et métaphysique de la théorie du laissez-faire
et de l'équilibre naturel, Revue d'économie politique, 1931, p. 1589.
2. Ce libéralisme peut aboutir à l'anarchisme.
3.' Exemples, au début du XIX· siècle: comme économistes, Joseph Gar-
nier, Dunoyer; comme homme d'État, Benjamin Constant.
QU'EST-CE QUE LE LIBÉRALISME? 17
et lui restitue sa grandeur. L'un tient les yeux fixés sur le
résultat, l'autre sur le processus. Le but du premier est l'ins-
titution (France) ou le maintien (Angleterre) d'un système de
liberté, celui du second est une libération:C'est que la Révolu-
tion a eu lieu et le libéral demeure hanté par la crainte d'un
retour aux horreurs dont il a été le témoin. Le despotisme, sous
toutes ses formes, est sa bête noire. La limitation du pouvoir
du monarque, obtenue par les physiocrates, est poursuivie sur
le plan démocratique, car la tyrannie de ce nouveau monarque
qu'est le peuple est plus cruelle encore que celle de la royauté.
Toutes les autorités sociales deviennent suspectes: les assem-
blées, les comités, les clubs, les associations. L'individu reste
seul en face de l'État et doit pouvoir se dMendre, non pas
parce qu'il convient de redonner à la personne humaine son
autonomie et son prestige, mais pour éviter à l'État la tenta-
tion de le soumettre et de l'exploiter. Comment assurer cette
défense? en permettant au citoyen de désobéir à l'autorité.
« La doctrine d'obéissance illimitée à la loi, écrit Benjamin
Constant, a fait, sous la tyrannie et dans tous les orages des
révolutions, plus de maux peut-être que toutes les autres erreurs
qui ont égaré les hommes 1. »
Ce libéral, avons-nous dit, ne s'inquiète pas du résultat. Il
pense que la liberté engendre des effets heureux ou tout au
moins meilleurs que ceux dont tout autre système serait la
source. Il étaye parfois seulement cette conviction sur la
croyance chère à Rousseau en l'excellence de la nature humaine.
Enfin, une troisième phase de l'évolution du libéralisme nous
amène à l'individualisme contemporain. Ce qui frappe l'indilJi-
dualiste, c'est le développement du socialisme qui dégénère
aisément en totalitarisme, à l'exemple des systèmes hitlérien
et soviétique. Comme son nom l'indique, son but est de sauve r

1. La difficulté est de préciser quels caractères font « qu'une loi n'est pas
une loi », c'est-à-dire n'emporte pas obligation. Benjamin Constant nous
indique les principaux d'entre eux: la rétroactivité, l'opposition à la morale,
la division des citoyens en classes, la punition pour des faits indépendants
de la volonté des individus. Encore faut-il, d'après lui, que ces « lois tendent
à nous dépraver ».Les dangers de cette thèse sont évidemment très grands.
C'est une «théorie désespérée ».
18 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

l'individu, de lui ~onserver sa valeur, de lui permettre {( d'être


lui-même». Il ne renie pas ses ~ncêtres, il les dépasse. La trame
de sa doctrine est fournie par les classiques, le moyen est indi-
qué par les libéraux, mais il ne se coutente ni des automatismes
qui ne jouent pas toujours et négligent l'action humaine, ni de
la seule liberté dont l'homme a trop souvent mésusé. Sa pensée
est centrée sur l'individu' dont il n'ignore pas la complexité,
aussi explore-t-il, au-delà de l'économique, les domaines de la
politique, de la morale et du droit. Il ne mérite pas l'épithète
de conservateur qu'on lui a souvent attribuée 1; s'il l'est par-
fois, c'est par un acte volontaire d'adhésion et non par un
attachement aveugle à la tradition. Il ne retient qu'après
examen les valeurs transmises par le passé 2.
Ce dernier aspect du libéralisme est celui qu'a mis en lumière
récemment le président Pinay dans son discours de Caen, le
30 août 1952, en déclarant: « Dans un régime de liberté, le but
profond du développement, économique est le développement
de la personne. humaine 3. »
1. C'est à partir de la Révolution de 1848 que la bourgeoisie libérale,
jusqu'alors révolutionnaire, a pris les apparences du conservatisme (D. Pa-
rodi : Le problème politique de la démocratie, Paris, 1945, p. 144).
2. R. Lacombe distingue un individualisme de la ratification et un indi-
vidualisme de l'innovation en signalant le danger des extrêmes : le besoin
de vérité absolue et immuable, le goo.t de la nouveauté pour la nouveauté
(Déclin de l'individualisme, Paris, 1937, p. 52).
3. Nous n'insistons pas ici sur cette forme actuelle du liberalisme qui fait
l'objet des chapitres suivants. Dans la pratique, nous emploierons indistinc-
tement les termes • libéralisme » et' • individualisme ». Il va sans dire que
les formes classiques et libérales proprement dites survivent chez certains
auteurs et sont encore défendues avec eclat : une doctrine économique ne
meurt jamais. "
Le but indiqué par le président Pinay est celui des chrétiens: • Pour nous,
chrétiens... l'augmentation du niveau de vie ne sera jamais une fin en soi,
mais seulement un moyen, indispensable d'ailleurs, pour atteindre cette fin
plus grande qui est le développement de la personnalité et de la dignité de
l'homme» (E. Delachenal, 39° Semaine sociale de France, Dijon, 1952,
p.269).
CHAPITRE II

LA CONDITION PREMIÈRE
ACCORD AVEC LA PSYCHOLOGIE.
L'EXEMPLE FRANÇAIS

Exprimer un idéal et construire une société qui lui soit


conforme est une tâche toujours plaisante et parfois instructive.
Il peut être bon de se détacher de l'affligeante réalité pour
rafraîchir son esprit aux sources pures de l'imagination. Nous
avons tous, consciemment ou non, quelque penchant à l'utopie.
Le danger est de croire applicable ce modèle abstrait et de
vouloir adapter l'homme à. un régime économique au lieu de
chercher à adapter le régime à l'homme. L'utopie, pour être
féconde, doit demeurer dans la région des rêves ou tout au
moins des anticipations. C'est être par trop audacieux que de
donner à un peuple une structure sociale d'après des principes
a priori en supposant on ne sait quel ajustement spontané de
l'âme à ces principes, à moins que l'on ne songe à un remodelage
de cette âme, au besoin par la contrainte.
Tout régime économique qui aspire à la solidité doit reposer
sur la psychologie de ceux qui en seront les bénéficiaires. Or,
la psychologie diffère extrêmement suivant les peuples, les
groupes, les individus. L'unité, en la matière, est évidemment la
nation et c'est vers l'étude des psychologies nationales que
s'orientent aujourd'hui un grand nombre de chercheurs. C'est
pourquoi, avant d'analyser et d'apprécier un régime écono-
mique, nous devons nous demander à qui il s'applique. Rien
n'est plus naïf que de vouloir imposer à des Latins des règles
20 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

qui ont fourni la preuve de leur excellence chez des Slaves ou


inversement. Nous sommes ici dans le domaine de la relativité.
Quels sont donc les caractères psychologiques des Français 1?
Mais de quels Français? car la moyenne est une abstraction
sans valeur lorsque la dispersion est grande. De ceux d'abord
qu'André Siegfried qualifie de « représentatifs », qui ne sont pas
les produits d'apports nouveaux et instables, mais qui sont
considérés comme des types nationaux traditionnels, c'est-à-
dire essentiellement les hourgeois, les paysans, les artisans 2.
Les autres catégories sociales doivent être examinées ensuite
et avec prudence.
Le mot fameux de Michelet: « la France est une personne »,
est devenu une banalité; pourtant il a été repris et précisé: le
Français est un jardinier a. Ainsi s'expriment des auteurs aussi
différents l'un de l'autre que Péguy et le docteur Curtius. Et
ils se trouvent d'accord sur ce point avec les grands caïds sud-
marocains qui, lors de leur première visite dans notre métro-
pole, après leur soumission, ne s'extasièrent ni devant les usines,
ni devant les palais, mais furent saisis d'admiration devant la
campagne française : (( Ce pays, s'écrièren:t-ils, est un grand
jardin! »
Or, le jardinier revêt deux caractères principaux qui com-
}Josent la personnalité du Français eIlle situant dans l'espace et
dans le temps: l'indiyiduàlisme et le traditionalisme.
I. - Le jardin est un domaine étroit mais sûr, entouré de
murs ou de haies, que le propriétaire connaît dans les moindres
détails, qu'il travaille lui-même et où il se sent à l'abri des
tempêtes du monde. Il s'identifie avec lui, car il lui a beaucoup
donné de sa peine et de son temps, et c'est dans cet univers
clos qu'il construit son (( cher petit bonheur » (Ludwig Bauer).
1. Certains des développements de ces chapitres ont été résumés dans
Les fondements psychologiques de l'économie fran~aise, Hommes el Commerce,
mai 1952.
2. G. Le Bras: Noies sur la psychologie de la France, Revue de psychologie
des peuples, 1 er trimestre 1952, p. 6. - A. Siegfried: Psychologie du peuple
français, Comptes rendus des séances et des travaux de l'Académie des sciences
morales et politiques, Paris, 1933, p. 179.
3. Nous avons développé cette idée dans Économie tran~ai8e, Anais da
Faculdade de Ciencias do Porto, t. XXV, 1940.
LA CONDITION PREMIÈRE: ACCORD AVEC LA PSYCHOLOGIE 21
Voilà bien cc le pire luxe» et la pire cc provocation» dans un
~nivers chaotique et jaloux 1. Il n'est pas seul cependant; son
individualisme, qui n'est pas égoïste, a été exactement qualifié
de cc robuste et familial» (sir Philippe Carr, Barret-Wendel).
Méfiant à l'égard de l'autorité, intellectuel et sentimental avec
mesure, le Français-type diffère à cet égard de l'Anglo-Saxon
dont l'individualisme demeure cc un peu sec et détaché 2» et
plus encore des groupes peu évolués à comportement stricte-
ment utilitaire 3. L'altruisme n'est pas exclu, mais à la condi-
tion d'être voulu, de ne pas prendre forme de solidarité impo·
sée. Le désir de liberté demeure vif. Le cc mur de la vie privée »
est très haut et solidement construit.
Ce cercle de famille, si exactement délimité, a pour centre la
femme qui a peu de droits et beaucoup de pouvoirs. Diplomate
avisée, elle dirige tout en paraissant ne rien diriger.' Conseillère
discrète qui suggère les décisions sans paraître porter atteinte
,à l'autorité du père ou de l'époux, habile ménagère qui utilise
au maximum les revenus du ménage, elle a sans ostentation
atteint la grandeur à l'époque de l'occupation allemande. Au
prix souvent de sa santé et parfois de sa vie, elle a été l'obscure
héroïne qui, par son intelligence et son esprit de sacrifice, a
sauvé la famille de la faim et du froid, élevé les enfants, redonné
aux hommes accablés par le destin le goût de la vie et la volonté
de triompher.
On ne saurait trop insister sur ce fait que les forces sociales
de la France se manifestent d'abord et surtout dans la famille.
Le Play n'a rien inventé quand il met celle-ci au'premier plan
et classe les sociétés suivant la nature de la famille 4. cc C'est
à la famille que le Français se donne tout entier, écrit F. Sie-
burg, c'est sur elle que repose sa volonté de construire, c'est
d'elle que sort sa raison de vivre ... Toute la civilisation Fran·
çais!l tient dans la prédominance de la vie privée sur la vie

1. J. Giraudoux : Le problème français, Civilisation, avril 1939, p. 10.


2. P. Haury :L'évolution de la famille française, Revue de pS!lchologie des
peuples, janvier 1947, p. 75.
3. Les communautés indiennes, par exemple.
4. F. Le Play: La réforme sociale, Paris, 1864, chap. III.
22 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

publique 1.» Et comme le remarque un autre observateur


étranger très averti, c'est par la famille que le Français s'in-
sère dans la société, qu'il devient « social» 2. La France est une
société de familles.
Épris de valeur individuelle et soutenu par sa. famille, le
Français regarde par delà le mur de son jardin. Son point de
départ étant bien assuré, il ne craint pas d'aller de l'avant.
Inventeur, pionnier, il obéit à son esprit d'initiative, il devient
découvreur et fondateur d'empires, mais il garde sageme~t sa
ligne de repli et sans doute pour ce motif n'a-t-il pas toujours
la persévérance suffisante pour exploiter ses inventions et
conserver ses découvertes. Il projette plus qu'il n'entreprend
et entreprend plus qu'il ne réalise. D'autres retirent les profits
de ses expériences et de ~,es conquêtes 3. Lui-même, retenu par
cette modération qui ~'accorde aux dimensions de son jardin,
il rêve modestement de la maisonnette voisine de la rivière où
il se livre à la pêche à la ligne.
Ce sont bie.tJ. là les traits d'un individualisme et ceux qui se
sont penchés sur ce problème de psychologie ne s'y sont pas
trompés: ce mot revient sans cèsse sous leur plume 4. L'histoire
et la géographie nous apportent, de leur côté, confirmation de
ce caractère national.
Notre civilisation, suivant une expression du Dr: Curtius,
est à la deuxième puissance. La grandeur romaine a longtemps
laissé dans l'ombre la finesse celte. Les Césars, au cours de
leur longue occupation, nous ont donné cette mentalité juri-
dique que l'on se plaît à nous reconnaître et parfois à nous
reprocher : le Français veut comprendre ou avoir l'air de
comprendre 5, il est « passionné de logique 6 » et manque du

1. F. Sieburg: De ma fenêtre, trad. franç., Paris, 1942, p. 175.


2. Barret-Wendel: La France d'aujourd'hui, Paris, 1934.
3. St. Germès : Essai de psychologie économique des peuples de l'Europe,
Revue de psychologie des peuples, août 1946, p. 146.
4. Notamment E.-R. Curtius : Essai sur la France, trad. franç., Paris,
1932. - P. Gaultier: L'{jme française, Paris, 1936. - A. Eckhardt : Le
génie français, Paris, 1942.
5. Le Bras, op. cil., p. 10.
6. Stephen Roberts: Hislory 01 French Colollial Policy. Londres, 1929.
LA CONDITION PREMIÈRE: ACCORD AVEC LA PSYCHOLOGIE 23
sens de l'irrationnel 1 comme de celui de l'opportunisme 2.
D'où, dans le domaine des sciences sociales, la tendance des
théoriciens il se satisfaire avec les abstractions que leur pro-
posent les Anglo-Saxons et celle de la masse à verser dans les
idéologies que lui suggèrent les Germains. .
Mais, si les Romains nous ont fait apprécier la raison et l'ordre,
les Celtes ont versé dans notre âme la sensibilité et la fantaisie.
Derrière la façade majestueuse, par delà l'unité apparente et
l'autorité fondée sur la puissance, subsistent la poésie, la légende
et le goût subtil de l'anarchie. Dans l'ombre de l'Imperator se
profile le druide, et le psychologue, docile aux leçons de l'his-
torien, hésite il_accorder la primauté au droit ou il la transcen-
dance, à la raison ou il la mystique 3.
Les géographes, de leur côté, insistent sur l'extrême variété
de la terre de France, « un des pays les plus harmonieusement
disposés\d'Europe 4 ». Quelques dizaines de kilomètres de route
suffisent pour passer des landes de Bretagne aux prairies de
Normandie, des neiges des Alpes aux oliveraies de Provence.
Le contraste est total avec l'uniformité sans limites du désert
saharien, de la forêt équatoriale ou de la pampa sud-améri-
caine. Ici tout est variation et nuance. Les frontières mêmes
offrent des hauts sommets, des plaines basses et une triple cein-
ture d'eau.
Le communiste Paul Guitard, qui rêvait de soumettre les
Français au dogme marxiste, découvrit l'infinie variété de la
terre de France et de ses habitants en suivant le Tour de France.
n comprit alors la sagesse de ce vieux gitan qui, du côté des
Saintes-Maries de la Mer, lui affirma simplement: « s'adapter,
c'est disparaître »; il aima ce multiple visage de sa patrie et
renonça à vouloir lui imposer sa doctrine 5.

1.8. de Madariaga: Anglais, Français, Espagnols, Paris, 1930, p. 84.


2. P. Gaultier, op. cil., p. 50.
3. H. Hubert: Les Celtes depuis l'époque de la Tène et la civilisation cel-
tique, Paris, 1932. - G. de Reynold : Le monde barbare. 1 : Les Celtes, Paris,
1949.
4. P. George: Géographie économique et sociale de la France, Paris, 1938.
- Michelet: Tableau de la France, Paris, 1934.
5. P. Guitard : La France retrouvée, Paris, 1938. Dans le même ordre
24 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Lieu de passage pour les hommes comme de transit pour les


marchandises entre la Ml:diterranée et les mers océaniques et
nordiques, la France a subi maintes invasions qui ont ajouté
la variété des types ethniques ù celle des paysages 1. Les trois
centi pays de Gaule ont créé leur unité dans de communes
luttes et il est vrai de dire que, grâce aux horreurs de la guerre
de cent ans, « les provinces se sont trouvées un peuple 2 ».
II. - L'horticulture, comme l'agriculture, est le « métier de
l'an qui vient ». Le jardinier a le sens de la durée, il s'inspire
des leçons de l'expérience et se pli~ au rythme des saisons. Le
Français ressemble à cet égard à ses voisins d'outre-Manche 3,
il est traditionaliste sans être conservateur, il comprend le
passé sans lui obéir aveuglément, il subit son influence par
raison et intérêt. Bien des observateurs ont noté qu'en dépit
de sa réputation, le révolutionnaire en France modifie lente-
ment et faiblement ses habitudes.
Comment le Français n'aurait-il pas le sens de la durée, alors
que l'histoire le guette à chaque détour du chemin? Il ne saurait
échapper aux enseignements que lui donnent les cathédrales,
les châteaux et les modestes églises de village elles-mêmes qui
gardent toujours au moins quelque porche ou quelque sculp-
ture en témoignage du passé. C'est par là que l'homme, combi-
'nant sonefiort à celui de la nature dont nous avons dit quelle
était la diversité, a donné à chaque agglomération une person-
nalité qui lui est propre, qui la distingue de toute autre, en un
mot une âme.
« Auguste maturité de la France », « sens et goût de la conti-
nuité », « vocation» ou « produit historique », toutes ces expres-
sions traduisent un même sentiment 4.

d'idées, voyez l'abjuration du communisme par Brice Parain dans Retour à


la France, Paris, 1936.
1. Vidai de La Blache: Tableau géographique de la Fr:ance, Paris, 1903.
2. Michelet, op. cit., p. 94. - G.-L. Jaray : Figure de la France, Paris,
1942, p. 491.
3. H. de Keyserling: Analyse spectrale de l'Europe, Paris, 1931, p. 65.
4. D. Curtius, op. cit., p. 325. - W. F. Ogburn and W. Joffe : The Econo-
mic Developmenl 01 Post-War France, A Survey 01 Production, New-York,
1929, p. v et 3,
LA CONDITION PREMIÈRE : ACCORD AVEC LA PSYCHOLOGIE 25
Cet attachement ,au passé n'implique aucun détachement
du futur, mais notre conception courante du progrès revêt une
nuance qui nous est propre et s'oppose à celle de nos voisins
de l'Est avec une grande netteté. Pour nous, le progrès est
plutôt accumulation que potentialité, sommè croissante de
connaissances, d'énergies et de produits plutôt qu'améliora-
tion technique. Pour eux, il est mouvement, création incessante,
devenir. Nous leur semblons manquer de vitalité, ils nous
paraissent manquer de mesure.
Le docteur Curtius distingue la civilisation française de la
culture germanique 1. La première, jaillie de sources nationales,
procède par rayonnement et cherch\! à s'étendre ainsi à l'huma-
nité entière à laquelle ses créateurs la croient destinée; de fran-
çaise elle devient internationale. La deuxième aussi déborde des
frontières, mais elle reste germanique et procède par voie de
domination. On a dit que le Français avait toujours le sentiment
de sauver la civilisation 2, il a dans tous les cas celui de l'uni-
versel qui lui vient peut-être de sa formation universitaire
catholique médiévale, comme le pense Étienne Gilson : « Le
vieux rêve de l'Université de Paris habite encore aujourd'hui
chaque cerveau français : penser le vrai pour l'humanité
entière 3 ... » National et universel tendent à se confondre pour
lui 4. Et s'il s'agit d'un individu d'élite, ce Français aura cons-
cience de la mission de son pays 5. Là est l'explication de ce
miracle que constitue le rayonnement intellectuel de la France
survivant à tous les. désastres. Nous sommes gens de pensée G,
éducateurs-nés des peuples, libérateurs pacifiques des esprits.
Les Allemands, au contraire, donnent la primauté à l'action,
seule capable de justifier la pensée. Pas de solution, une per-
pétuelle recherche; pas de perfection, une incessante tension.
1. D, Curtius, op. cit., p. 53 et suiv.
2., G, Le Bras, op. cit., p. 14.
3, E. Gilson: La philosophie au moyen âge, Paris, 1920, p, 312. - G. L.
J. Ray, op. cit., p. 496. ,
4: E. da Silva: Culture tran&aise, excellent pain de l'esprit, Bulletin des
éludes portugaises, 1939, fase. l, p. 32.
5. L. Lallement : Essai sur la mission de la France, Pari~, 1944.
6. « L'idée est le bien auquel le Français tient le plus» (S. de Madariaga,
op. cit" p. 175).
26 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Faust est un élément du devenir, Hélène est le symbole de la


perfection hellénique, leur union ne peut donner naissance qu'à
un monstre l Gœthe l'a bien noté 1.
Sur le plan plus étroit de l'économique, le sens de la conti-
nuité se traduit en France par la prévoyance. Tout a été dit
sur ce sujet qui n'en demeure pas moins étonnant: il faut vrai-
ment que l'esprit d'épargne ait été porté à un degré singuliè.
rement élevé pour qu'il ait résisté aux coups incessants des
législateurs. Le divorce entre le gouvernement prodigue et le
contribuable économe stupéfie à juste titre les observateurs.
L'État français, explique P. Gaultier, est gaspilleur par intérêt
. électoral, par incompéteIlce et par négligence 2. Tout le
monde connaît des exemples scandaleux, mais rares sont ceux
qui cherchent à leur donner un terme.
Peut-être cette tendance à la prévoyance est-elle la cause
de l'inquiétude si répandue à travers toutes les classes sociales
françaises. L'impuissance à tout prévoir, à se protéger contre
tous les risques à venir, engendre à la longue un certain pes-
simisme. « L'imprévu devient un spectre que l'on conjure avec
un excès de raison 3. »
Au total, l'individualisme du peuple français est hors de
contestation; il est affirmé même par les auteurs les moins
suspects d'être favorables à cette doctrine, tel R. Lacombe
qui se demande si la vocation de la France n'est pas de donner
à cet individualisme une nouvelle forme '. Ce comportement
psychologique n'est d'ailleurs pas sans présenter des inconvé-
nients et sans faire apparaître des défauts qu'il convient de'
rappeler loyalement pour parfaire le visage de la France.
L'inconvénient majeur est la menace que fait peser sur notre
pays l'évolution actuelle. Dans un livre prophétique écrit
entre les deux guerres, Ludwig Bauer a montré comment cette
évolution s'opposait au caractère français. L'abus de la méca-
1. Max Hermant : Idoles allemandes, Paris, 1935. - L'Allemand est un
• être,1nachevé • (H. de Keyserling : De la souffrance à la plénitude, Paris,
1941, p. 83).
2. P. Gaultier, op. cil., p. 10 et suiv.
3. F. Sieburg, op. cil., p. 163.
4. R. Lacombe: Déclin d,~ l'individualisme, Paris, 1937, p. 37.
LA CONDITION PREMIÈRE: ACCORD AVEC LA PSYCHOLOGIE 27
nique, la vulgarisation du goût, la frénésie du rythme de la vie,
. tout est agression contre le Français « qui estime et cultive la
personnalité 1». Nos compatriotes ne résistent pas toujours
à ces assauts venus de l'extérieur et nous aurons à connaître
des ravages causés par la « dépersonnalisation » de l'homme 2.
Quant aux défauts, nos propres psychologues les ont souvent
dénombrés. Rien n'est plus aisé que de passer de l'individua-
lisme à l'anarchie. Le Français, dit-on, « réclame l'autorité
mais refuse l'obéissance», (c il organise, mais n'est pas orga-
nisé ». L'esprit d'indépendance favorise le « débrouillardise »,
le (c resquillage », la fraude, et ce comportement a été aggravé
sous l'occupation allemande lorsque la désobéissance aux lois
est devenue un devoir patriotique.
Le « civisme » est lui-même un terme peu usité, le sens de
la solidarité fait défaut bien souvent. L'impôt sur le revenu
a été jadis considéré par beaucoup comme « l'impôt des autres »,
la baisse des prix en 1952 a été également, pour un grand nombre
de producteurs et d'intermédiaires, « celle des prix des autres »,
Chacun attend que le voisin commence par se sacrifier en espé-
rant, dans son for intérieur, ne pas avoir à le suivre. Cette atti-
tude nuit le plus souvent à ceux qui espèrent en tirer avantage.
De nombreux paysans ont refusé de souscrire à l'emprunt
3 1/2 % émis en 1952 et ont préféré garder leur or pour se
prémunir contre un échec possible, sans s'apercevoir qu'en
agissant de la sorte ils risquaient de provoquer cct échec qu'ils
redoutaient. Ils ne se rendaient pas compte que tous les Fran-
çais sont embarqués sur le même navire et que, si la tempête
éclate, tous sont également menacés. Essayer de se sauver
seul n'est ni intelligent ni moral. L'intérêt personnel bien com-
pris et le devoir civique s'accordent en ce cas 3.
D'autré part, le violènt désir de maintenir ou d'imposer sa
personnalité donne fréquemment naissance à l'envie qui a été
appelée « notre défaut national» et à la passion d'égalité, dénon-

1. L. Bauer : Morgen wieder Krieg, trad. franç. : La guerre est pour demain.
2. Plus loin, à propos du problème des élites.
3. L. Baudin: Intérêt persollllei et devoir civique. L'opinion économique et
financière, 24 juillet 1952.
28 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBERALISME

cée depuis longtemps 1 et· qui a engendré de si funestes consé-


quences. Alors tout devient objet de comparaison et de jalousie,
le prochain se transforme en voisin à surveiller et, si possible,
à amoindrir, toute grandeur est suspecte, chacun chèrche à se
rapetisser: ceux qui essaient de s'élevel;' au-dessus de la vulga-
rité et de la médiocrité générales se sentent menacés par, des,
dirigeants toujours prêts à fléchir sous la pression du nombre.
Récemment une tendance est apparue qui déforme aussi la
psychologie nationale sur un point essentiel: l'esprit d'initia-
tive, fruit de l'individualisme et source incontestée de progrès
matériel, fait place peu à peu à un désir de sécurité. Le goût
du risque ne s'efface pas, car il persiste dans une partje de la
jeunesse qui se livre aux tentatives désintéressées les plus
hardies (alpinisme, spéUlologie, etc.), mais il s'estompe logique~
ment au fur et à mesurè des progrès de l'étatisation dans l'en-
semble de la population. Comment garderaient-ils ce goût, les
hommes que les pouvoirs publics prennent à leur charge dès
leur naissance et que la mort seule délivre de « l'énormesolli-
citude de l'État 2 »?
Les difficultés matérielles croissantes sont sans doute la cause
de cette' évolution. Elles sont responsables de ces alternatives
d'irritabilité et de résignation dont nous sommes les témoins
attristés, irritabilité qui donne raison à César stigmatisant la
nervosité des Gaulois contre Strabon louangeant leur sociabi-
lité, résignation que traduit l'indifférence devant les brimades
des syndicats interrompant les services publics et devant les
files d'attente héritées de l'époque de pénurie.
La sorte de pessimisme qui envahit aujourd'hui les esprits
en présence des menaces internationales et de l'incompréhen-
sion du législateur n'est pas dans le caractère traditionnel du
Français qui, suivant Machiavel, a « une idée exagérée de son
propre bonheur ». Notre individualisme n'a jamais passé pour
morose et déprimant. L,es guerres elles-mêmes, si n?mbreuses

1. A. de Tocqueville: De la démocratie en Amérique, Paris, 1835. -Nous


reviendrons sur ce sujet capital.
2. L'expression est de Bernanos.
LA CONDITION PREMIÈRE : ACCORD AVEC LA PSYCHOLOGIE 29

pourtant, ont exalté nos ancêtres, unifié notre pays, forgé son
âme dans les combats 1.
En définitive, l'individualisme subsiste sous les nuances
nouvelles dont il est revêtu. « Le Français est essentiellement
lin individualiste qui croit qu'on peut vivre en individualiste »,
écrit A. Siegfried 2, et G. Duhamel renchérit en s'écriant: « Si
le peuple français renonce à l'individualisme, il est perdu pour
toujours, il cesse d'être un foyer lumineux dans les ténèbres
de cette époque horrible 3. »
Les forces que l'individualisme recèle et développe doivent
nous permettre de surmonter tous les obstacles. C'est grâce
à elles que notre peuple, après avoir étonné parfois le monde
par ses renoncements, l'a toujours émerveillé par ses renais-
sances.

1. G. Peel: The Economic Policy of France, Londres, 1937. - Machiavel


parle de l'impétuosité du Français, Heine de SOIl amour pour la guerre
(voyez A. Fouillée: Psychologie du peuple français, Paris, 1898).
2. Psychologie du peuple français, lac. cil.
3. Contre la résignation, Le Figaro, 7 août 1946. - On s'est demandé
pourquoi les sept tentatives de !ondation d'une société icarienne (commu-
niste), poursuivies pendant la deuxième moitié du XIX" siècle par des volon-
taires pleins de !oi et d'enthousiasme, ont toutes lamentablement échoué.
Il ressort des observations de Beluze, ami de l'auteur de l'Icarie, que ces
hommes n'étaient pas mûrs pour de telles expériences parce qu'ils étaient
en réalité des individualistes (voyez J. Prudhommeaux : Icarie et son fon-
dateur Étienne Cabet, Paris, 1907).
CHAPITRE III

DÉCOUVERTE DE L'INDIVIDU

Le libéralisme étant centré sur l'individu, examinons ce


personnage de plus près. Nous verrons en étudiant la division
masse-élite qu'il est loin d'être aussi autonome et précis que
les classiques le supposaient; il n'est pas non plus toujours
ni entièrement dépendant de son milieu et de son temps. Mais,
provisoirement, nous parlerons de lui comme d'un être homo-
gène et défini.
Cet individu, c'est pour nous le Français moyen, l'homme de
la rue. Le libéral est un réaliste. Il sait que la doctrine est née
des faits, il leur reste fidèle. Il n'est point dogmatique, écarte
les préjugés, constate et note. Travail scientifique plus diffi-
cile que d'énoncer des maximes a priori. Certains hésitent à
appréhender cet être moyen et d'apparence fuyante, à la lumière
des philosophies contemporaines. Il y a bien pourtant un être
qui tend à s'ignorer lui-même, qui perd « le sens ontologique »,
suivant l'expression de Gabriel Marcel, mais dont l'économiste
« retrouve la présence », en observant son activité 1 et en l'at-
tribuant à l'initiative intérieure qui permet à chacun de nous
de constituer sa propre réalité 2. Que notre point de vue soit
correct ou non, nous ne saurions le dire et laissons les philo-
sophes en discuter, mais, en ce qui concerne la France, nous
ne doutons pas de ce jaillissement créateur 3.

1. G. Marcel : Position et approches concrètes du mystère ontologique,


Paris, 1934. - L. Lavelle : La présence totale, Paris, 1934.
2. L. Lavelle : Le moi et son destin, Paris, 1936, p. 16.
3. A. Siegfried : Où va la civilisation occidentale?, Le Figaro, 28 jan-
vier 1945.
D~COUVERTE DE L;INDIVIDU 31
. Le but de cette activité est généralement dans notre pays
le bien-être matériel. Il n'en résulte nullement que le libéral
soit matérialiste ou utilitaire. Il n'invite pas à viser certains'
buts, il constate que l'homme s'efforce d'obtenir la richesse 1
et ne dédaigne pas les aspirations spirituelles, mais croit qu'un
milieu de bien-être relatif est favorable à leur naissance.
Les moyens employés par l'homme pour atteindre les fins
qu'il a choisies peuvent être et sont souvent inadéquats parce
qu'ils sont dans une large mesure irrationnels. Nous verrons
que le nombre des individus qui méritent ce qualificatif va en
croissant. L'individualiste moderne ne l'ignore pas et reproche
aux classiques français comme à bien des auteurs contempo-
rains de supposer toujours qu'ils ont affaire à des-- hommes
possédant des connaissances approfondies et doués d'une volonté
sans défaillance. Nous 'sommes avertis aujourd'hui par des
études très 'complètes de la manière dont les stimuli, c'est-à-dire
les excitations extérieures, suscitent chez le sujet des réactions
quasi-automatiques qui échappent à la raison. La publicité
et la propagande sont des applications de cette psychologie
expérimentale. L'irrationalité se traduit par la rupture de
la chaîne stimulus (appel)-raison-décision. L'anneau intermé-
diaire saute et l'appel engendre directement l'acte (réflexe con-
ditionné). Il en résulte en économique un manque d'analyse
qui entraîne un comportement global, massif (la théorie mar-
ginaliste par exemple devient inapplicable) et une indétermi-
nation qui rend floues les courbes s'ur les graphiques d'offre
et de demande. Nous renvoyons le lecteur sur ce point aux
récents ouvrages d'économie politique 2.
Le déclin de la rationalité dans les actions individuelles
n'est pas la seule imperfection à relever dans le méoanisme
psychologique que l'on considère généralement comme normal.
La perte du sens du réel est aussi grave. L'individu dans ce
1. L. von Mises: Human Aclion. A Trealise on Economies, New-Haven,
1949, p. 154.
2. L. Baudin: Manuel d'éeoT}omie politique, Paris, 1953, t. l, p. 102. -
P.-L. Reynaud: Économie politique et psychologie exp~rimentale, Paris, 1946.
- Nous entendons par rationalité l'adaptation consciente et logique des
. moyens aux fins. .
32 L'AUBE n'UN NOUVEAU UBÉRALlSME

cas ne manque pas de raison, bien au contraire, mais il l'ap-


plique à des objets situés hors de la réalité. Les psychiatres,
à côté du « cycloïde» perdu dans le milieu, accessible à toutes
les influences, placent le « schizoïde » qui ignore totalement ce
milieu et vit dans l'abstrait. L'un est externe à lui-même,
l'autre interne sans conülct avec l'extérieur. Le premier, sur
le plan économique, est un homme-masse, le second, un uto-
~~ 1
L'individualisme ne s'accommode pas de ces cas patholo-
giques puisque, comme nous l'avons dit, i.l considère l'homme
en société, non isolé, c'est-à-dire dans ses relations multiples
avec les êtres et les choses, et il étudie le mécanisme spontané
des incessantes adaptations mutuelles qui se poursuivent sous
ses yeux. Le premier de ees anormaux se rencontre fréquem-
ment ainsi que nous le constaterons, mais le second demeure
exceptionnel.
Le seul postulat sur lequel repose l'individualisme est la
croyance que l'individu est l'unité première dont dérive la vie 1.
Cette hypothèse s'accorde ici avec le sentiment profond, jus-
tifié ou non, que chacun de nous est irréductible aux autres
et que, sauf dérèglement de l'esprit, si manœuvré ou passif
qu'il soit, le « je » garde un sens.
A ce premier travail de découverte de l'homme que l'écono-
miste libéral doit effectuer, les spécialistes d'une discipline
voisine apportent leur concours : les psychologues. Aide per-
manente d'autant plus nécessaire que le comportement humain
est susceptible d'évoluer (,t peut en conséquence obliger l'éco-
nomiste à réviser ses thèses. Toutefois de telles évolutions se
poursuivent avec une extrème lenteur et le chercheur peut faire
état de certaines constante:3. Précisément le problème des mobiles
des actions économiques que nous abordons illustrera ces
remarques.

1. w. E. Hocking : The Lasling Element of Individualism, New-Haven,


1937, p. 3. - A ce postulat se rattache la conception de l'activisme qui eit à
la base de la théorie de l'entre:prise. L'individu éprouve une satisfaction à
déployer son activité, il • aiml~ l'action» (Alain : Propos Bur le bonheur,
Paris, 1928, p. 137). .
DÉCOUVERTE DE L'INDIVIDU 33
Il existe une foule de mobiles étudiés dans tous les ouvrages
économiques. Les classiques avaient accordé à l'un d'eux une
primauté qu'on leur a souvent reprochée: l'intérêt personnel.
Il est évidemment déplaisant d'~ntendre énoncer une vérité
qui ne semble pas flatteuse pour l'homme. Les classiques pour-
tant avaient raison incontestablement, à condition de définir
cet intérêt comme une propension à la recherche du maximum
d'avantages au prix du minimum de peine, ce qui revient à
dire que l'homme cherche toujours la meilleure solution, cons-.
tatation évidente l, Ils avaient encore raison, mais seulement
pour leur époque, lorsqu'ils se référaient à la recherche de gains
matériels, spécialement pécuniaire's. Arrêtons-nous sur cette
dernière définition qui correspond à la conception courante
du grand public. .
Démasquons d'abord l'hypocrisie, fréquente chez nous, de
prétendus moralistes qui considèrent comme basse et vile la
poursuite de l'intérêt personnel. En quoi est-il scandaleux de
travailler poul:' gagner sa vie 2 ? Beaucoup ont soin, il est vrai,
par un raffinement de perversité, de confondre l'intérêt per-
sonnel et l'égoïsme « qui n'en est que l'abus )l, comme le disait
déjà Aristote. Nous savons cependant que cet intérêt, mal
qualifié, s'applique généralement en France à un intérêt fami-
lial et qu'il est ridicule de prohiber un usage parce qu'il est
susceptible de conduire à des excès. L'existence de « chauf-
fards )! n'a jamais été invoquée pour condamner la circulation
des automobiles.
Mais il y a pire, cette vertueuse indignation masque souvent
la recherche d'un intérêt collectif plus violent et plus puissant
que l'intérêt personnelS. Celui-ci est considéré comme blâ-
1. R. Morquin : L'inlér€t personnel, mobile de l'activité économique, thèse,
Paris, 1946, chap. III et V. - H. K. Girvetz: From Wealth to Welfare, The
Evolution of Liberalism, Stanford, 1950, p. 130.
2. D. Villey: Pamphlet contre l'idéologie des réformes de structure, Les
Cahiers politiques, juin 1945, p. 35. Publié dans Redevenir des hommes libres,
Paris, 1946. . . .
3. Comparez H. Spencer: Problèmes d~ morale et de sociologie, trad. franç.,
Paris, 1894, p. 109 (<< Les ouvriers recherchent leurs intérêts privés avec
l'âpreté des commerçants '), et M. Charvet: Réformes de slructure, Paris,
1946 (les réformes de structure se ramènent à un conflit d'égolsmes collectifs).
34 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

mable et celui-là comme léi~time. Il est clair alors qu'il s'agit


d'une attaque contre l'individu au profit d'un groupe à la faveur
d'une confusion enfantine, mais parfois efficace, entre l'intérêt
collectif et l'intérêt général. Ces deux dernières formes d'inté-
rêt sont loin de s'accorder toujours: le premier est celui d'une
classe, d'un parti, d'un syndicat, trop souvent peu soucieux de
la situation économique de la nation et désireux simplement
de cc tirer à lui la couverture » au détriment d'autrui. Aucun
intérêt n'est plus combatif que celui de la collectivité, plus
hypocrite aussi, contrefaisant l'intérêt général auquel il s'op-
pose et exprimant qne somme d'intérêts strictement personnels
qu'il renie. Adam Smith prétendait que l'intérêt des proprié-
taires fonciers était identique à l'intérêt général, un homme
d'État déclarait récemment que cc l'intérêt de la classe ouvrière
et l'intérêt général sont une seule et unique réalité 1 ». Voilà
des erreurs bien caractérisées.
Nous constatons fréquemment que les groupements, en vue
de défendre leurs intérêts, n'hésitent pas à imposer des souf-
frances même à des innocents, ce que des individus peuvent
rarement faire. Rappelons-nous comment les grévistes des trans-
ports en commun, parce qu'ils désirent une hausse de leurs.
salaires, obligent les malheureux parisiens, qui n'en peuvent
mais, à se rendre à pied à leur travail.
Ce n'est pas tout, un autre mobile se substitue à l'intérêt
personnel par instants et de la manière la plus déplorable, c'est
la peur. Ainsi se caractérisent d'une part les époques de calme
pendant lesquelles les hommes agissent au mieux de leurs
intérêts pécuniaires, et les époques de trouble pendant les-
quelles ils recherchent avant tout la sécurité. Un optimisme
impénitent nous fait qualifier ces dernières d'anormales, mais
elles tendent de nos jours il devenir la norme.
Quand l'attrait du gain disparaît, l'économie française est
profondément déséquilibrée. Sa structure, en effet, suppose
l'existf}nce du mobile traditionnel de l'intérêt pécuniaire, comme
nous l'expliquerons. Les ravages causés par la thésaurisation

1. Au congrès socialiste d'août-septembre 1946.


DÉCOUVERTE DE L'INDIVIDU 35

et le vagabondage des capitaux sont spectaculaires. Il y a


incontestablement régression, retour aux époques lointaines
et que l'on croyait révolues, de la « peur originelle 1 ».
A côté de ces deux mobiles essentiels: l'intérêt pécuniaire et
la peur, l'un permanent dans nos pays d'Europe occidentale,
l'autre que l'on souhaite temporaire, se situent des sentiments:
l'amour, la haine, l'envie. Cette dernière joue chez nous un rôle
important comme nous l'avons indiqué lorsque nous avons
analysé la psychologie des Français 2. Elle porte souvent l'in-
dividu sensible aux arguments inlassablement répétés par
certains propagandistes politiques, à agir contre son intérêt,
soit qu'il perde celui-ci de vue, soit qu'il consente à se sacrifier
pour mieux nuire à autrui. L'exemple du propriétaire foncier
votant communiste est typique à cet égard. Il est triste de
constater que la haine trouve souvent dans les masses un ter-
rain favorable à son développement 3.
Les sentiments affectifs s'infiltrent dans le domaine écono-
_mique chez les peuples ibériques plus que chez nous, en rendant
difficile l'étude des marchés où les prix ont tendance à être
gradués d'après la consistance des relations personnelles qui
unissent vendeurs et acheteurs ".
Quelques auteurs, comme Thornstein Veblen, se sont fait
une réputation d'hétérodoxie, toujours flatteuse, en conférant
à certains mobiles une place éminente qu'ils ne méritent aucu-
nement, telles que le goilt du métier et le penchant à la curiosité
oisive 5. D'autres ont mis l'accent, avec plus de raison, sur les
influences que nous subissons par paresse ou inconscience et
qui se traduisent par l'inertie, la routine, l'esprit d'imitation.
Quant à la croyance,. elle mérite une place à part, car elle
1. H. de Keyserllng : Méditations sud-américaines, trad. frang., Paris,
1932, chap. II. - G. Ferrero: Pouvoir, New-York, 1943, p. 24.
2. D. Halevy : Visite aua; paysans du Centre, Paris, 1935, p. 324.
3. Ludwig Bauer : L'agonie d'un monde, Paris, 1933, p. 237.
4. Citons encore parmi les mobiles sentimentaux dominants, autrefois
l'honneur, aujourd'hui le prestige (la distribution des décorations en Russie
soviétique).
5. T. Veblen : The Instinct 01 Workmanship, 1914 (cette eXp!'ession est.
traduite par E. James:Le goftt du métier); The Theory of the Leisure CLass,
1899; Theory of Business Enterprise, 1904; The Vcsted Inlerests, 1919.
36 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

intervient plus ou moins toujours et partout. Dans toute action


économique qui se prolonge dans la durée entre une dose de
confiance, d'optimisme, de· foi, qu'il s'agisse de l'entreprise,
de la monnaie, de l'épargne, du crédit. L'homme qui se projette
dans le temps en s'efforçant de l'appréhender se livre, au-delà
des déductions et des extrapolations dont il sait l'insuffisance,
aux intuitions et aux paris.
Les économistes qui s'obstinent à se moquer des idoles moné-
taires et du fétiche de l'or méritent eux-mêmes les railleries
dont ils sont prodigues. Ils prouvent leur incompréhension de
la psychologie élémentaire des foules. L'homme est un être
croyant. Une doctrine réaliste ne saurait l'ignorer. La croyance
s'étend à un nombre d'objets d'autant plus grand que la raison
a de difficultés pour s'exercer. C'est pourquoi elle domine aux
époques troublées. La croyance à la hausse future du franc,
génératrice de spéculation après 1918, a sauvé notre monnaie.
L'inconvénient de ce moibile est la quasi-impossibilité de le
combattre. La logique, en ,effet, est inopérante. Le marxisme
qui, sous des apparences ~cientifiques, cache un mysticisme
profond et qui est devenu un substitut des religions déclinantes,
offre une belle illustration de ce danger.
Reste l'impératif moral qui est, à coup sûr, le plus beau des
mobiles, mais dont nous devons constater malheureusement
le caractère exceptionnel. Même quand il est évoqué, il
sert souvent à couvrir un de ces intérêts collectifs dont nous
avons dénoncé les manœuvres. La justice est réclamée au profit
d'une classe contre une autre classe, la libération du débiteur
par la loi au nom de la justi,~e, de la charité ou de la solidarité,
se traduira par l'exploitation du créancier. Chacun de nous a
tendance à penser aujourd'hui qu'il n'est pas traité avec équité
et à se croire sacrifié. On le comprend, d'ailleurs, dans une
société dont l'État assume au moins partiellement la direction
puisque les pouvoirs publics apprécient et récompensent les
mérites suivant leurs propl'es critères et qu'ils sont sujets,
comme tous les hommes, aux sentiments, aux passions, à la
négligence, à l'incompréhension. Dans une société libérale les
protestations justifiées ne sauraient atteindre que le hasard,
DÉCOUVERTE DE L'INDIVIDU 37
ainsi que nous l'expliquerons en indiquant quelle est la struc-
ture de cette société.
Nous avons laissé de côté les « mobiles collectifs» que la théo-
rie économique dégage en éclairant la route à suivre par les
individus pour aboutir aux fins qu'ils se proposent d'atteindre.
Par exemple, l'action engendrée conformément aux données
nouvelles de la science, afin d'éviter le retour des crises, attes-
terait l'existence de ces mobiles. Mais ici, comme dans le cas
des intérêts, les mobiles collectifs sont les mobiles qui se trouvent
être communs aux membres de la collectivité. Ni dans l'un ni
dans l'autre cas il n'en résulte l'existence d'une entité collec-
tive. Ce sont intérêts et mobiles groupés en faisceau, mais tous
individuels 1.

1. Les théologiens du moyen âge disaient que la collectivité est une « unité
d'ordre' fonctionnel» et non une «unité de substance» comme l'individu
(voyez Mgr de Wulf : L'individu et le groupe au moyen âge, et Les théories
politiques au moyen âge, Revue néo-scolastique, 1920, p. 351 et 1924, p. 252).
CHAPITRE IV

LA STRUCTURE DU LIBERALISME CLASSIQUE

1. Scht!ma sommaire.

Supposons une période calme et des individus librès. Une


société naîtra d'elle-même par la conjonctiGn des efforts indi-
viduels. Elle prouvera sa vitalité en vivant.
Supposons encore qu'il existe une économie d'échanges où
règne la division du travail et examinons d'abord le comporte-
ment individuel, comme il est logique de le faire, puisque par
hypothèse nous admettons qu'il est le premier moteur.
L'individu qui, pendant son enfance, dépend de son entou-
rage en raison de son incapal)ité à subvenir à ses propres besoins,
s'efforcera d'assurer sa subsistance dès qu'il en aura les moyens;
les sentiments affectifs qu'il nourrira pour sa famille l'y inci-
teront, la nécessité l'y contraindra. Immédiatement des choix
s'imposeront à lui qui feront apparaître le caractère de sa per-
sonnalité naissante. Il préférera se livrer au travail vers lequel
il se sentira attiré par sa vocation personnelle, physique et
intellectuelle, mais à cause de la grande variété de ses besoins
et de la possibilité de se livrer à des échanges, il se spécialisera
effectivement dans un seul travail ou un très petit nombre
de travaux et livrera à autrui la plus grande partie des produits
qu'il aura obtenus afin de recevoir toutes les denrées ou mar-
. chandises qui lui feront défaut et qu'il aura renoncé à culti-
ver ou à fabriquer lui-même. Mais immédiatement un problème
se pose: pour être certain d'obtenir les objets qu'il désire en
contre-partie de ceux qu'il offre, il faut que ces derniers plaisent;
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISl\IE CLASSIQUE 39

à autrui et non pas à lui-même. Tout le mécanisme du système


libéral apparaît ainsi dès l'origine du processus : l'individu,
préoccupé de satisfaire ses propres besoins, se voit obligé de
satisfaire ceux des autres. Il devient un altruiste maIgre lui.
Cette observation est confirmée chaque jour dans la réalité.
Le chef d'entreprise ne fait pas autre chose lorsqu'il commence,
avan~ même de monter son affaire, par s'assurer des débouchés.
Il y a donc toujours un compromis à établir par chacun entre
. ses go'Ûts e·t ceux des autres. Débat parfois douloureux. Son-
geons au poète condamné à faire de la comptabilité. Il accusera
sans doute ( la société », mais en vain, car celle-ci est exigeaqte;
elle veut des « utilités» et elle détermine elle-même ce qu'elle
enten~ par là. On voit à quel point l'individualisme est « social».
L'instrument qui permet au producteur de biens ou de ser-
vices dé se rendre compte de l'état de la demande globale,
ainsi que de celui de l'offre globale, est le mécanisme des prix.
L'invention de ce système à la fois d'information et d'orienta-
tion est certainement une des plus remarquables que les hommes
aient jamais faites et son emploi continuel seul.nous empêche
de nous émerveiller devant son ingéniosité. Son rôle est expli-
qué longuement dans tous les livres d'économie politique, il
s'exerce sur les marchés libres dans les économies monétaires,
qu'il s'agisse de produits, de capitaux ou de force de travail.
Dans la catégorie des facteurs de production, par exemple,
les variations du taux de l'intérêt et celui des salaires attirent
ou repoussent respectivement les épargnes et la main"d'œuvre
en les entraînant vers l'industrie qui offre les plus fortes rému-
nérations, c'est-à-dire vers celle dont le public réclame les
produits en faisant monter les prix de vente.
Instrument d'équilibre, ce mécanisme est aussi instrument
de progrès, puisque le producteur, en vue d'accroître ses biens,
multipliera ceux de ses produits qui font l'objet d'une demande
croissante, améliorera leur qualité, inventera de nouvelles
variétés, rendra leur présentation plus attrayante et leur livrai-
son plus facile, bref s'ingéniera à satisfaire les désirs de ses con·
temporains.
Cependant, si le succès couronne ses efforts, .il sera tenté
40 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

d'abuser de la situation méritée qu'il aura acquise. Nous l'avons


jusqu'à présent supposé seul dans la lice, c'est-à-dire ayant
en fait un monopole. Sous la pression de la demande croissante,
il élévera de plus en plus ses prix afin d'éliminer la partie des
demandeurs qu'il ne parvient pas à satisfaire. Si ces derniers
même ne sont pas disposés à renoncer à des produits qu'ils
estiment nécessaires (demande rigide), le prix montera à des
niveaux très élevés, sans rapport avec l'effort fourni. L'intérêt
'particulier commencera alors à diverger de l'intérêt général.
Ne disons pas que les libéraux ignorent le' monopole ou l'es-
camotent dans leurs explications. Loin de là, ils en montrent
la· nécessité, car c'est lui qui assure la récompense de l'entre-
preneur, de l'inventeur, de l'organisateur- en lui permettant
d'obtenir de bons prix. Le monopole fait partie intégrante du
schéma individualiste. La preuve de son utilité nous est donnée
par la législation sur les brevets d'invention.
Mais les inconvénients du monopole sont trop connus pour
que nous les rappelions ici 1. Il importe de les limiter. Le méca-
nisme de~ prix stimule le producteur, il doit le freiner également
et il le fait déjà grâce à l'élasticité de la demande. Si le mono-
poleur exagère ses prix de vente, un grand nombre d'acheteur~
éventuels devra se retirer, faute de moyens d'achat, et l'impru-
dent -vendeur verra le total de ses bénéfices fléchir en dépit
de la hausse du prix de chaque unité. C'est pourquoi les éco-
nomistes disent et prouvent qu'un monopoleur avisé cherche
à obtenir un prix optimum et non pas un prix maximum.
Mais il y a mieux. Changeons de perspective. Plaçons-nous
du côté des demandeurs qui constatent l'heureuse fortune du
monopoleur et obéissent, eux aussi, à leur intérêt personnel.
Pourquoi, songent-ils, n'en ferions-nous pas autant? Les
débouchés sont assurés, le risque est minime. Si donc le mono-
poleur s'obstine à maintenir des prix excessifs et surtout s'il
renonce à augmenter sa production de manière à les faire
monter plus encore (sous-production rentable), il poussera par
là-même d'autres individus à produire les mêmes objets que
1. Nous verrons cependant plus loin qu'ils sont moindres qu'on ne l'ima-
gine généralement.
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 41
lui, autrement dit 11 fera surgir la concurrence. Alors l'offre
'augmentera, les prix baisseront, le monopoleur perdra son
privilège. Un nombre croissant de consommateurs sera mis à
même de se procurer le produit jusqu'alors réservé aux indi-
vidus fortunés. L'article de luxe deviendra de consommation
courante, et ainsi se réalisera le progrès matériel.
Notons, car nous l'avons quelque peu oublié de .nos jours,
que le progrès, pour mériter son nom, doit être conforme à
l'intérêt général, c'est-à·dire favoriser l'ensemble des consom-
mateurs et non ceux qui appartiennent à une classe sociale
déterminée. Il consiste, en termes de libéralisme, dans la baisse
des prix et non dans une hausse des salaires ou de l'intérêt.
Cette baisse des prix, qui s'étend à tous les marchés, qui est
générale, est donc concomitante à une baisse des coûts. C'est
l'ensemble de l'économie qui est entraînée vers ,un fléchisse-
ment favorable à tous, et quiconque s'oppose à ce mouvement
au profit d'un intérêt particulier ou collectif en réclamant une
hausse commet ~n acte blâmable du point de vue libéral. C'est
bien ainsi d'ailleurs que l'entendent les partisans de la poli-
tique poursuivie en 1952 par le gouvernement français 1.
Telle est la structure du libéralisme. Les hommes libres pour-
suivent leur intérêt personnel et agissent, malgré eux, dans
l'intérêt général. Suivant l'expression de Bastiat, ils réalisent
sans cesse ce qu'ils évitent toujours. L'ordre social est totale·
ment imprévu, il est « surhumain ».
Le libéralisme ou individualisme apparaît finalement en
France comme un système d'organisation spontanée de la société
conforme à notre psychologie.
Précisons la technique du système maintenant que nous en
connaissons l'aspect général. Jusqu'où le prix va-t-il descendre
sous l'action de la concurrence? jusqu'au niveau du coût de
production en annulant le surprofit ou la rente, c'est-à-dire
tout bénéfice supérieur à celui qui est nécessaire pour permettre
au chef d'entreprise de subsister et de poursuivre son œuvre.

1. «C'est' le rôle du libéralisme de tendre san,s cesse à l'abaissement des


collts par la juste concurrence et au développement de la prospérité au
bénéfice du plus grand nombre» (Discours de M. Pinay, Caen, 30 aollt 1952).
42 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Le prix peut descendre plus bas encore si l'offre dépasse exagé-


rément la demande. C'est alors la disparition même de l'entre-
prise. mise en perte, qui tendra à rétablir l'équilibre.
A chaque instant de eette évolution la concurrence exerce
son action et le producteur s'efforce d'obtenir un prix optimum
cn tenant compte de la dimension de l'entreprise, de la combi."
nais on des facteurs de production et de la consistance des
marchés 1. Tous les éléments qui concourent à la production
sont incités à se mouvoir en se dirigeant vers les lieux où les
emplois sont le mieux rémunérés, c'est-à-dire là où ils sont le
plus utiles 2.
A cette répartition dans l'espace correspond une répartition
dans le temps. La demande des biens de consommation réagit
sur celle des biens de production qui en sont la source. Quand
]a première de ces demandes grandit, elle incite l'industrie
correspondante des biem; de production à s'étendre et à s'ou-
tiller, puisque les bénéfices s'accroissent en même temps que
Jes débouchés et même sur un rythme accéléré (loi des rende-
ments croissants). Cette industrie attire donc hommes et capi-
taux dans la Plesure où leur déplacement est nécessaire pour
rétablir l'équilibre entre la production et la consommation.

,. * ,.
Il faut reconnaître que ce schéma est si simple et si parfait
qu'il paraît irréel et presque choquant. On comprend qu'il
excite la verve des adversaires du libéralisme. Nous verrons
quelles critiques justifiées on peut lui adresser et nous lui
apporterons des retouches et des nuances.
Pourtant il n'y a pas là pure abstraction. Le maximum d'uti·

1. Tel est le problème de la « réconciliation des optima ». E: A. G. Robin-


son: The StruCture of Competitive lnduslry, Cambridge, 1948, chap. VII.
2. En effet, les producteurs paient logiquement d'autant mieux les fac-
teurs de production qu'ils ont intérêt eux-mêmes à les attirer, c'est-à-dir~
qu'ils peuvent accroître leurs ventes, donc leurs bénéfices: Or, leurs ventes
augmenteront en proportion de l'accroissement de la demande, elle-même
fonotion de l'utilité (réelle ou lIupposée) des objets oonsidérés pour les ache-
teur. éventuels.
LA STRUCTURE nu LIBÉRALISME: CLASSIQUE 43

lité sera ainsi effectivement obtenu au moindre coÜt et l'inté-


rêt général sera satisfait en dépit des intérêts particuliers 1.
Interrogeons les faits pour nous en assurer. Les progrès maté-
riels immenses réalisés au XIXe siècle en portent témoignage 2.
Jamais l'Europe occidentale n'a connu plus grande prospérité
et les classes ouvrières elles-mêmes en ont profité très large-
ment puisque le salaire réel a doublé en cent ans. Jugeons
l'arbre par les fruits et ne soyons pas ingrats.
Les théories modernes des « économies de bien-être ", lar-
gement développées par les Anglo-Saxons, prennent l' « effi-
cience » ou l' « efficacité» pour but 3. Ajouter que le calcul doit
se faire en tenant compte des coÜts humains, c'est le préciser,
non le détruire 4. Les grandes lignes du schéma demeurent
intactes sous des revêtements multiples et divers.

2. Présence de l'État.

« L'essence du libéralisme, écrit Francisco Ayala, est la résis-


tance à la réalisation de sa propre conception Il. » Le rôle de
l'État, en régime libéral, se présente donc comme particuliè-
rement important à préciser et difficile à remplir.
Cet organisme politique qui dispose de la force et décide
de son emploi garantit la liberté de l'individu 6, c'est-à-dire
procède à sa propre limitation. Les dimensions du domaine
dans lequel l'homme peut se mouvoir à sa guise sont fixées

1. J. Lhomme: L'intéret général, notion statistique, Kyklos, vol. J, 1947.


2. M. de Leener parlait au Congrès des économisles de langue fran,aise de
1933 des. prodiges réalisés sous le signe de la liberté» et demandait si le8
plus optimistes des hommes de la fin du xvm e siècle eussent pu prévoir une
organisation économique spontanée supérieure à celle qui s'est établie en
pleine liberté, par exemple dans le commerce mondial du blé.
3. Pigou, Hicks, Samuelson. Un acte est efficace quand il permet d'obte-
nir un résultat maximum avec un coût minimum, conformément au priri-
clpe du moindre efTort.
4. H. Guitton: L'fJbjel de l'écfJnomie politique, Paris, 1951, p. 99. - Il Y
a évidemment des efficacités défavorables, en matière d'alcool par exemple.
6. El prfJblema delliberalismo, Mexico, 1941, p. 13.
Q. K. Jasperil : La 8iluatlc1n 'pirituelle de notre époque, trad. franç., Paris,
1951.
44 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

par les pouvoirs publics d'après les fins qu'eux-mêmes ont


décidé d'atteindre, mais entre l'abdication absolue et le totali-
tarisme il y a mille formes de rapports possibles entre l'individu
et l'État.
Le libéralisme admet donc toujours des interventions de
l'État et c'est pourquoi l'interventionnisme n'est pas une doc-
trine. Si l'État disparaissait, alors nous aurions affaire à une
autre doctrine, qui a eu son histoire et qui n'est pas sans gran-
deur : l'anarchisme. Mais la confusion que les adversaires du
libéralisme aiment à perpétuer entre la conception libérale et
la conception anarchiste est une des plus sottes et des plus
malintentionnées qui se puisse imaginer 1. Le rôle de l'État
n'est même pas appelé à se réduire logiquement au fur et à
mesure que l'économie progresse. Au contraire: « A plus de
vie, il faut plus d'organes; à plus de forces, il faut plus de règles.
Or la règle et l'organe d'une société, c'est l'État 2. »
Sauf quelques exaltés qui n'ont pas fait école, comme de
Molinari, le libéral réclame la présence d'un État fort dans son
. action et modéré dans ses ambitions. Rome a su répondre à
ces exigences du libéralisme jadis en maintenant la puissance
de la gens face à des pouvoirs publics également forts. L'histoire
du XIX e siècle est celle d'un renforcement et d'une extension
de l'État, devenu aujourd'hui tentaculaire, suivant une expres-
sion banale, mais exacte 3. Les théoriciens, dès les débuts du·
libéralisme, ont cherché à limiter les interventions de l'autorité
considérée d'abord comme gardienne et arbitre du jeu auquel
se livrent les individus libres dans le champ clos de l'économie
nationale. Mais tous les étudiants de nos facultés de Droit savent
que déjà. Adam Smith prévoyait de nombreuses interventions
de l'État et que Stuart Mill en donnait une longue énumération.
1. Sous le couvert de la formule «laissez-faire, laissez-passer D, interprétée
comme une invitation à la liberté absolue, alors qu'elle signifie: abolissez
les règlements corporatifs, abolissez les douanes intérieures.
2. Dupont-White: L'individu et l'Etal, Paris, 1856, 5" éd., p. 65.
3. II ne faut cependant pas croire que la loi de la jungle régnait au len-
demain de la Révolution française. Le Code civil existait et prévoyait la
dure sanction de la faillite en cas de non-paiement, aujourd'hui bien éinous-
sée (voyez. sur ce point l'opinion d'un chef d'entreprise M. Goudard :
Défense du libéralisme, Paris, 1944, p. 166).
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 45

Nous verrons comment les partisans du néo-libéralisme ont


résolu ce délicat problème.
Jusqu'à nos jours, le rôle de l'État en matière de sécurité,
justice, travaux publics, services administratifs, n'a pas été
contesté. C'est à propos du cadre juridique et en particulier
des contrats et de la propriété que les controverses se pour-
suivent.
Le contrat n'est pas une création du libéralisme, il dérive
du statut ancien auquel il a emprunté sa force obligatoire 1 et
il devient en économie libérale. un élément capital puisqu~il
assure les liaisons dans la durée entre tous les participants.
Envisageons le chef d'entreprise qui, de son plein gré et
dans l'espoir dé réaliser des bénéfices, fait appel aux facteurs
de production, les coordonne et lance sur le marché un objet
. susceptible de satisfaire une demande éventuelle. Il exécute
un plan qu'il a dressé en fonction des prévisions qu'il a faites.
Il ne pourrait mener à bien une si lourde tâche s'il n'avait pas
obtenu des engagements de la part de tous ceux qui sont appelés
à collaborer avec lui et s'il n'était assuré de la permanence
de ces engagements. Ainsi s'efforce-t-il de conjurer dans la
mesure du possible les incertitudes de l'avenir et de saisir le
temps dans ses calculs. Signature engage. Dès que l'individu
a accepté la convention qui le lie, il doit s'y soumettre. Notre
célèbre article 1134 du Code civil proclame que le contrat est
la loi des parties.
Le droit remplit ainsi sa mission d'intermédiaire entre l'idéal
moral, philosophique, et les forces réelles, sociologiques 2, entre
l'ordre et la vie. Il a donc fatalement une tendance conserva-
trice, rassurante pour qui travaille dans la durée, mais il ne
doit pas se cristalliser en ignorant les évolutions économiques.
Or, aujourd'hui en France cette notion classique du contrat
est déformée par des interventions incessantes de l'État. Le
contractuel glisse vers l'institutionnel. C'est un effacement de

1. G. Davy: La foi jurée, Paris, 1922, p. 374. - P. Dieterlen : Au-delà


du capitalisme, Paris, 1946, p. 436.
2. P. Roubier : Théorie générale du droit, Paris, 1946. - Gurvitch: La
déclaration des droits sociaux, Paris, 1946.
46 L'AUBE D'UN NOUVEAU LtBÉRALlSMl':

l'individu que nous observons au profit du groupe: le droit se


fragmente, se spécialise, varie suivant les idéologies régnantes.
Au droit commun se superposent des droits fondés sur la qualité
sociale des sujets: il yale droit des familles nombreuses, celui
des combattants, celui des locataires ... , etc. 1. Les privilèges
sont en pleine résurrection et les contrats ne .sont plus respec-
tés. Un seul exemple : la loi du 13 avril 1946 qui donne au
preneur et au bailleur le droit de convertir un métayage en
fermage sans le consentement de l'autre partie.
Pour légitimer des dispositions aussi scandaleuses, juridique-
ment parlant, l'on se borne à remarquer que la liberté d'enga- .
gement suppose une égalité au moins approximative des forces
en présence. Si l'une de celle-ci se trouve placée dans une situa-
tion telle qu'elle soit pratiquement obligée de subir les condi-
tions de l'autre, la liberté n'est plus qu'un mot vide de sens.
Lacordaire l'a dit sous· une forme expressive et équivoque.
« Entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et è'est
la loi qui affranchit. » Mais un régime de liberté n'est conce-
vable que si des lois lui permettent de se maintenir, sinon
nous avons affaire à une anarchie. Ce que le grand orateur
sacré reproche à l'État, c'est de ne pas garantir la liberté
de l'individu, de ne pas avoir prévu la possibilité d'une exploi-
tation 2. Ainsi interprétée, la formule est exacte et ce n'est
pas elle qui prête à la critique, c'est l'application abusive qui
en a été faite. Le législateur, en effet, choisit les faibles et les
forts d'après des critères idéologiques étrangers à la raison et
à la justice. Il considère comme faibles les groupes sociaux
entiers qu'il désire favoriser, par exemple les débiteurs, même
s'ils sont fortunés ou gaspilleurs. La réforme agraire à laquelle
nous avons fait allusion est particulièrement frappante à cet
égard: en regardant l'exploitant comme faible et digne d'inté-
rêt, on a non seulement ruiné le propriétaire foncier, mais nui
gravement à l'intérêt général 3.
1. G. Ripert : Le régime démocralique elle droit civil moderne, Paris, 1936,
chap. V. - A. Toulemon : Le mépris des con Irais el la crise, Paris, 1938.
2. E. Mireaux : Philosophie du libéralisme, ·op. cil., p. 148 et 343.
3. Ainsi l'impossibilité, pOUl' les propriétaires, de renvoyer des métayers
ou fermiers, même âgés, incapables ou vicieux, a pour résultat de freiner le
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 47
Et pourtant, ce système d'engagement libre est fort avanta-
geux pour la société : il est un moyen poùr elle de se décharger
des risques de la production. Des audacieux se livrent à des
expériences dont ils supportent seuls les frais en cas d'échec
et dont ils partagent les bénéfices avec la société en cas de
succès, comme nous l'avons expliqué, pourvu que règne la
concurrence.
La propriété individuelle a été plus discutée encore que le
contrat. Rappelons des raisonnements élémentaires: pour que
le profit joue son rôle de stimulant, il faut que l'individu
jouisse du fruit de son travail. Les physiocrates ont correcte-
ment indiqué par quelle chaîne de raisonnement, en partant
de la loi de consommation qui oblige l'homme à emprunter
au milieu extérieur les matériaux nécessaires à sa subsistance
et de la loi de travail qui l'incite à forcer la nature à lui livrer
ces matériaux, on parvient à établir sur des bases solides la
propriété personnelle - ainsi nommait-on la liberté - , la pro-
priété mobilière et la propriété foncière.
Retenons cette expression : propriété personnelle, qui unit
d'une manière si caractéristique la propriété et la liberté.
Aujourd'hui, l'interdépendance de ces deux concepts est mise
en relief dans une autre lumière par des économistes qui n'ont
rien de dogmatique, ni d'orthodoxe, tel R. F. Harrod : « La
propriété est le fondement d'une attitude indépendante de
l'esprit ... L'idéal est que tout le monde dispose d'une propriéte ...
L'influence de la propriété sur la formation de l'indépendance
spirituelle d'une société ne doit pas être sous-estimée parce
qu'un petit 'nombre d'individus seulement occupent la situa-
tion privilégiée de propriétaires. Ceux-là, précisément, ont
donné le ton et établi un code du bien penser qui a servi de
base à d'autres individus moins fortunés 1. » Nous entrevoyons
ici l'importance du droit de propriété individuel pour la cons-
titution d'une élite sociale.

rendement et d'empêcher de jeunes exploitants de trouver des domaines.


Les agriculteurs sont victimes d'une mesure apparemment prise en leur faveur
et qui profite souvent à ceux d'entre eux qui sont le moins dtgnesd'intérêt.
1. l'owards Dynamic Economies, London, 1948, p. 148.
48 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Ce droit de propriété n'est plus considéré actuellement comme


d'essence divine, mais il ne revêt pas un caractère arbitraire,
car il répond à un des désirs les plus profonds de l'homme,
celui de posséder son œuvre 1 ; il est fondé sur la psychologie.
L'héritage est considéré par ses défenseurs comme le complé-
ment logique de la propriété .. Ce n'est pas sur un droit de
l'héritier, c'est sur le droit du travailleur à disposer du fruit
de son travail au moment de sa mort, comme pendant sa vie,
que l'héritage est fondé. Comment interdire à un père de famille
de transmettre son épar€;ne à ses descendants, alors qu'il a
pu en disposer par voie de donation en faveur d'un tiers?
Comment pratiquement empêcher cette transmission? Et fau-
dra-t-il, en bonne logique, s'efforcer d'éviter que l'enfant puisse
utiliser les capacités personnelles héritées de ses parents aux-
quelles il n'a pas plus droit qu'à leur fortune? S'efforcer de
briser la chaîne des générations est une tentative vouée à
l'échec, cal' elle s'oppose à un ordre de choses naturel sur lequel
nous aurons à revenir.
D'ailleurs l'intérêt général est en cause. Puisque l'intérêt
personnel est surtout familial, supprimer l'héritage serait faire
disparaître un des principaux stimulants du travail du père
de famille. Ce serait également empêcher que l'effort du père
soit poursuivi par le fils sur la voie de l'ascension sociale.
L'égalité au point de départ, chère. aux saint-simoniens, est
contraire au progrès. Le fils doit partir du point d'arrivée du
père et non du même point de départ. Ainsi pourra-t-on espé-
rer que certains enfants pourvus de biens ne soient pas hypno-
tisés par la course à l'argent et s'adonnent aux affaires publiques,
à la science, à l'art; « Ils seront le sel de notre société », écrit
R. F. Harrod 2•
1.. M. Crozet-Fourneyron; Re'lponsabilités, Paris, 1945, p. 83. - On peut
imaginer une gestion libre sanG propriété privée en théorie, mais en fait
M. Allais, qui émet cette hypothèse, reconnait que l'on se heurterait « à dés
difficultés insurmontables dans l'état actuel de l'éducation politique des
peuples)) (voyez son raisonnement dans Prolégomènes à la reconstruction
économique du monde, Paris, 1945, p. 33, note 19). Nous reviendrons sur ce 1
point (chap. V, § 1).
2. R. F. Harrod, op. cil., p. li55. - Nous avons cité cet argument d'un
disciple de Keynes en raison de l'intérêt qu'il présente, surtout du point de
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 49

Cependant, outre l'impression psychologique défavorable


causée par la présence d'un homme fortuné qui n'a pas lui-
même gagné sa richesse, l'objection courante adressée à l'héri-
tage subsiste. C'est que les héritiers privilégiés peuvent être
imbéciles, vicieux, gaspilleurs, bref incapables de rendre service
à la société.
« On doit admettre ce prix de la liberté, écrit encore Harrod.
Il vaut la peine de couvrir le coût d'une centaine de ces para-
sites en compensation de la formation d'un seul être capable
d'enrichir la vie de la communauté. Si l'humble ouvrier qui
doit travailler durement pour gagner son existence ne peut
pa!! comprendre qu'il est bon que quelques-uns de ses compa-
triotes soient exempts de tals travaux, alors nous n'avons plus
qu'à fermer ce livre: la démocratie aura échoué. Mais il peut
en être cO"Ilvaincu 1. »
Il serait intéressant de savoir dans quelle mesure l'héritage
contribue à provoquer l'inégale distribution des richesses, mais
les statistiques sont insuffisantes à cet égard 2.
En définitive, le libéral reste toujours méfiant à l'égard de
l'État. Il n'est pas hostile en principe aux interventions, mais
entend les limiter. Il ne veut pas- que l'arbitre se mêle à la
partie, d'autant plus qu'il considère l'État non comme une
entité supérieure autonome, mais comme une réunion de
quelques hommes tout-puissants et à qui rien d'humain n'est
étranger. Il admet même une organisation de certaines acti-
vités par les services publics, mais toujours en posant des
bornes, car il sait qu'une « société parfaitement organisée porte
en soi le germe de la plus totale tyrannie 3 ».
Rappelons, pour terminer, la mise en garde de Stuart Mill :

vue des élites; mais il est très discutable et n'a guère de chance d'être
admis en France où persiste un vif désir d'égalité.
1. R. F. Harrod, op. cil., p. 155.
2. En Angleterre, après une enquête portant sur les années 1924-1926,
Josiah Wedgwood conclut que les fortunes des membres des classes supé-
rieure et moyenne ont leur origine pour un tiers dans les successions et les
donations et pour un autre tiers dans une combinaison de l'héritage avec
d'autres éléments (The Economies of Inheritance, Londres, 1929).
3. Daniel Rops: Par-delà notre nuit, Paris, 1942, p. 131.
50 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

1° « il existe autour de chaque homme un cercle (de la vie


priyée) qu'on ne devrait permettre à aucun gouvernement de
franchir»; 20 c'est une erreur de croire qu'en multipliant les
interventions de l'État et en ajoutant à sa puissance on réalise
toujours un bien, car l'État représente seulement la majorité
de la nation 1 et il ne faut pas lui fournir le moyen d'opprimer
la minorité; 3° toute attribution nouvelle conférée à l'État est
un supplément d'occupation imposé à des p8rsonnes déjà sur-
chargées de fonctions, d'où il suit que cette occupation risque
d'être exercée de manière défectueuse (à moins d'augmenter
le nombre des agents de l'État); 4° un dicton populaire exact
affirme que les individus comprennent mieux leurs intérêts
que des fonctionnaires ne sauraient le faire; 5° un peuple qui
attend tout du gouvernement (c ne jouit que .de la moiÛé de
ses facultés 2 ».

3. La: liberté 3 •

Il peut sembler singulier d'avoir à préciser une notion aussi


courante que celle de liberté et qui a servi de cri de ralliement
à tant de révolutionnaires. Mais le sens de ce mot lui-même
est aujourd'hui déformé et obscurci.
Selon les philosophes, la liberté est la conscience que nous
avons de nQs possibilités de choix; elle est pouvoir de décision,
mais elle n'implique pas pouvoir d'exécution 4. Elle demeure
interne, subjective. C'est bien ainsi que l'entend la religion:
«L'homme. est libre de tuer Dieu 6. »
Dans le domaine économique, la liberté ainsi comprise revêt
deux formes: la première, passive, consiste dans l'absence de
contrainte et se nomme liberté d'indifférence; la deuxième,

1. Et encore seulement dans les démocraties correctement instituées.


2. Livre V des Principes d'économie politique. Voir analyse et extraits
in F. Trévoux: Stuart Mill, Paris, 1953, p. 59 et 351.
3. Une grande partie de ce paragraphe et du suivant est extraite de
notre article de la revue Banque de juin 1950.
4. A. Cuvillier : Manuel de philosophie. Psychologie, Paris, 1939, p. 634.
5. E. W. F. Tomlin: The Philosophy of Freedom, The Owl, décembre 1951,
p.16.
LA S'FRl:TCTW\E DU l.lBÉJI.ALISME CLASSIQUE 51
ac~i~e,stlppose un eompHteJ;llem autonome du sujet et s'ap-
pe~; libe.rté d'·mgagement. L'une; est la condiiion de l'autre.
Q~nd.ltls. portes de sa œllule sont ouvertes,. le prisonnièrpeut.
rest~ p3Il' lrentlm.t (pal' amour), par habitude, eonformisme~
incapacité d.'exereer Wl choix. S'il décide de rester ou de sortir,
il s'engage .. Ne croy.CJID.S pas que. Ylwmmeseit touj1Ours dési-
reux d'ê-we libre:,. il peut êtll6« las' de la liberté:» ou même se·
com.sidérecc:omme ~condamnéà( la. liberté 1.». Ainsi les peuples
qui: ont été pendant longtemps' diri.gés gardient parfois le ~ût
de ~t.e direction et ellaignent d'en être privés: les Indiens
des And:es,.sownis à un. régime sacialiste minutieux et pré-
voyant, redoutent une liberté qui les' forcera à décider et à
agir par elliX-mtêmes. De m.ême, à un moindre degré, de nom-
b:re.QX indifVidus aliènent leUl' liberté d'expression et d'action
en: s.'~éodant à U'D' groupement tyrannique' dont ils espèrent
des' avantages matéciels~ !s.'obéissance est une solution de faei-
lit~ pour les' médiocres:
La d~:libénale.S1lppose' que l'individu n'a pas un tem-
pérament: dlesalav.e. La: liberté' se: présente- donc pour elle' sous'
un aspect « austère et difficile 2». Elle est tension' et effort"
eUe, doit. être' saisie' et, ne· saUl!ait êtll.e'donnée. De là son impor-
tance primondiale puisqu'eUe: pemnet à' l'être conscient de cons-'
truioo; gllâc6' àl sas choiiX. incessants) sa· propre personnalité. La
qUQi\tion de,lai liberté, écrit- W. Eucken, est celle' « de l'homme
enl tanll,qulhomwe,a; »)., Cette"liberté' active autorise l'irrationnel.
eU Uahsurde, , car elle est" creatrice et c'est la, nier que de lui
delJ).ander' ses raisonsl~, Là est la, beauté. profonde, éclatante,.
de la liberté•. oette possibilité· de, création qui élève rhomme
en quelque sol'te,sur'un, plan. divin: 5 •

L J.-P: SartJ:e':'L'l!treeHe'néant'p; 6'66.


2.·L. Lavelle: Le moi,etrson\destin; Parisj.1936jp. 160.
3.. W. Euc\l:en,: Grundalitze'.der Wirtschattspolitik, Berne, 1952, p. 178.
4; L. Lavelle : Le moi et· son destin, op. cil., p. 153. - La liberté est
« cap,acit,l\;'<P:initiative',:cré4J.triee'» (H. dèKeyserling : De la sounrance à la
plénUutl~;.,op.cit;, cP; .3û9,).
5. Et qui fait de la durée une condition nécessaire, puisqu'il ne saurait
y ay;oir:-d~1ibertér.saM-·lluooe8siflnp; ,Lequier : Œuvres.;complètcs, Neuchâtel, .
1952).
52 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Le libéral, tel que nous l'avons défini lorsque nous avons


examiné la deuxième étape de l'évolution historique de la doc-
trine (période révolutionnaire et post-révolutionnaire), regarde
la liberté comme une fin en soi, mais, en raison des possibilités
d'erreur, l'individualiste contemporain ne se désintéresse pas
de l'usage qui en est fait : il considère que la liberté vaut en
fonction de la fin qu'elle doit permettre d'atteindre et qu'elle
est désirable seulement dans la mesure où l'homme est capable
de se fixer une fin et de la vouloir. Ainsi, par un détour, l'indi--
vidualiste pourra être amené à réduire le champ de la liberté._
Par exemple, il soutiendra que la liberté de disposer de leurs:
salaires nè doit pas être admise pour les « manœuvres gros:
travaux» trop souvent disposés à dépenser leurs revenus aU!
-cabaret et qu'il convient de la limiter en transformant pour'
eux la rémunération monétaire en rémunération en nature ou,
mieux encore, en permettant à la femme de l'ouvrier de pré-
lever sur le salaire le montant nécessaire à l'entretien de la
f~mille grâce à l'institution des économats. Le libéralisme alors
est loin d'être intégral, il pose la question de savoir si l'homme
est digne de la liberté 1 •.
La liberté active est redoutée parce qu'elle a pour suivants
des compagnons fort décriés aujourd'hui : le risque et la res'
ponsabilité. Dans le domaine économique, le producteur libre
peut se tromper, car le calcul économique est difficile à effec-
tuer, l'avenir demeure incertain, des troubles sociaux ou des:
caprices de la mode peuvent bouleverser les prévisions. S'il-
échoue, il n'a qu'à s'en prendre à lui-même. Là est sa grandeur'
et la justificatIon de son profit, il joue le rôle de pionnier, d'ex-'
plorateur de l'économie, en un mot, il est un chef.
Le consommateur libre peut se tromper aussi. Il est puni
s'il se laisse entraîner par une publicité insidieuse ou s'il"n'a(
pas prévu correctement ses besoins futurs.
Liberté, risque, responsabilité - tryptique sévère. Nous:
acclamons la première et cherchons à écarter les autres qui
sont ses corollaires. Les responsables s'évanouissent dans 'les;
. 1. Nous n'examinons. pas ici ce problème qui conduit à la théorie de>
l'élite.
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 53
:grandes unités économiques, administratives ou sociales, et
la victime ne peut même plus maudire son bourreau devenu
anonyme 1. C'est dire que la tyrannie est proche. Les che!s de
syndicats l'ont bien fait voir aux usagers qu'ils privent de
lùmière ou de moyens de transport.
La crainte du risque' et la fuite devant les responsabilités
attestent une médiocrité de caractère annonciatrice d'un déclin
de la nation. L'individu devient incapable de supporter les
« pressions émotionnelles » engendrées par les incertitudes, les
changements, les innovations qu'implique un progrès qui se
poursuit sur un rythme accéléré 2. La société libérale vibrante,
toujours en gestation de nouvelles formes, ignore les besoins
de calme, de routine, de sécurité. Mais ce même individu con-
tinue d'exiger un revenu croissant et tombe dans la contra-
diction, ear aucun système économique, pris dans son ensemble,
ne parvient à assurer des profits sans risques de pertes. Cette
situation ne peut exister que pour un groupe qui se décharge
des pertes sur le reste de la population, c'est-à-dire sur les
contribuables ou sur les consommateurs.
Dès que l'individu désire obtenir un avantage, de nos jours,
il proclame qu'il y a droit. Les droits se mtlltiplient à l'infini:
droit au travail, au loisir, au minimum d'existence, etc. Nous
sommes loin du temps où, selon la Constitution de l'État de
Mississippi, l'esclave seul avait droit à la sécurité et l'homme
libre avait le prifJilège de pourvoir lui-même à sa sécurité 3.
Ces hommes qui ont peur de risquer, peur de s'engager,qui
cherchent partout des garanties, ne sont-ils pas sur la voie du
renoncement à la liberté? Ne préfèrent-ils pas être le chien gras
à la chaîne plutôt que le loup maigre et libre? Le Grand lnqui-
siieur le savait bien lorsqu'il disait au Christ que les hommes
se soucie'llt peu de la liberté et suivent celui qui leur promet
du pain 4,
1. N .. Berdiaeft : Le destin de l'homme dans le monde actuel, Paris, 1934,
p.65 ..
2. O" H, Taylor: The Future 01 Economie Liberalism, American Econo~
plic Review, mai 1952, nO 2.
3. Dean Russel: Wards of the Government, New-York, 1950, p. 3.
~, DQstoïevs.\!:i : Le~ trère~ KqrqmqzQv,
54 L'AUBE n'UN NOÙVEAU LIBÉRALISME

Cette dégradation de l'idée de lihertê a abouti à une mOdifi-


cation de la définition de œ -concept dont les -conséquences
apparaissent comme très graves. La liberté devient pouvoir
effectif d'exécution, elle change complètement de cal'a-ctère. A
vrai dire, la déformation est telle que l'emploi de ce mot semble
incorrect et que l'utilisation d'un autre vocable s61'ait souhai-
table. En effet, contrairement à ce que nous avons constaté,
cette nouvelle liberté est donnée de l'extérieur et non conquise
par l'individu. De subjective elle devient obiectifJe 1.
Qu'est la liberté de voyager, demande-t-on, pour qui est sans
argent? Qu'est la liberté d'écrire, pour qui est sans cultul'e?
La liberté est fonction du montant des revenus et du niveau
des connaissances; elle consiste dans un affranchissement des
sel'vitùdes matéri'elles et intellectuelles grâce à une action des
dirigeants. Dans un régime libéral qui fonctionne correctement,
celui-là ne voyage pas qui n'a pas pris la peine de travailler et .
d'épargner, celui-là ne sait pas écrire qui n'a pas fait l'effort
d'apprendre. La liberté objective dérive, au contraire, de l'idée
du conditionnement de l'homme par son milieu, elle ne saurait
venir que de l'extérieur, elle est d'origine marxiste B.
Pratiquement, il apparaît immédiatement que cette nouvelle
conception de la liberté ouvre la voie aux aventures. Quand
pourra-t-on dire que l'individu est libre? Quand il sera assuré
d'obtenir un minimum vital et quand il aura été reçu à son
certificat d'études? Mais il ne jouira encore que d'une insuffi-
sante liberté et pourra continuer de revendiquer puisqu'il ne
sera pas libre de prendre un billet d'avion pour New-York,
ni de lire Platon dans le texte.
D'après ses partisans, la liberté objective doit résulter d'une
évolution poursuivie en deux étapes, l'une matérielle qui assure

1. A. Pasquier : Les doctrines sociales en France, Paris, 1950, p. 105


et suiv. - G. Lukacs : Existentialisme ou marxisme?, Paris, 1948. - Un
exemple typique de confusion des deux aspects est oJfert par le président.
Roosevelt lorsqu'il range à la fois parmi les libertés essentielles celles de la
parole, de l'expression, du cùlte d'une part et la Ubération de la misère
et de la crainte d'autre part (A. Pose: Philosophie du pouvoir, Paris, 1948,
p.112). _
2. A. Detœu! : Les deux faces de la liberU,Le Figaro, 4 juin 1946.
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 55
la surabondance grâce à une accumulation de biens, l'autre
intellectuelle qui comporte une éducation populaire.
Pendant'Ia première étape, les richesses font l'objet d'une
accumulation intensive,· soit que l'on se propose d'obtenir
d'abord des biens de production, au prix d'une austérité ou
même d'un dénuement temporaires, puis des biens de consom-
mation afin d'élever le niveau de vie au degré souhaité (sys-
tème effectivement appliqué en Russie, mais dont la deuxième
phase a été contrariée par la politique d'armement), soit que
l'effort se porté à la fois sur ces deux catégories de biens, comme
le préconisait Trotsky.
Pendant la deuxième étape, l'individu disposant d'un mini-
mum d'existence est soumis à l'action éducative des pouvoirs
publics. La science enseignée alors n'est pas celle que nous
connaissons dans un pays comme la France et qui est bour-
geoise, c'est la « science prolétarienne», fondée sur la dialectique
marxiste. « Faites-moi maître de l'enseignement, disait Leibnitz,
et je me charge de changer la face du monde. »
Ces deux étapes se pom'suivent selon des plans dressés par
l'autorité centrale. Il n'existe aucune spontanéité. L'homme
est obligé de produire et de se cultiver. « Entre la société sans
classes (future, souhaitée) et la société capitaliste s'étend une
période de transition durant laquelle la classe ouvrière exercera
son gouvernement direct, qui ne peut être que la dictature du
prolétariat 1. » Ce n'est donc pas pendant cette période que
pourra régner une liberté quelconque.
La verrons-nous apparaître une fois la transition terminée,
en supposant que celle-ci ne se prolonge pas indéfiniment en
raison de l'augmentation rapide de la population qui freine
l'accroissement prévu de la richesse par tête, ou bien à cause
de la mauvaise volonté ou de la faiblesse d'esprit d'individus
qui descendent de générations d'analphabètes, ou pour tout
autre motif 2? A l'instant que nous évoquons le citoyen sera

1. M. Thorez: Fils du peuple, p. 247. - A. Pasquier: Les doctrines sociales


en France, op. cil., p. 208.
2. Rien ne nous assure que des pressions extérieures aboutissent au
résultat souhaité. Les Jésuites du Paraguay ont exercé, dans les « Réduc-
56 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

complètement éduqué, c'est-à-dire devenu tel que ses maîtres


désirent qu'il soit. Alors, évidemment, il y' aura entre gouver-
nants et gouvernés cet accord dont parlent les communistes
ou apparentés, cette illusion de liberté qualifiée objective pour-
suivie avec ténacité par les doctrinaires, puisque le mQdelage
spirituel des sujets aura été mené à bonne fin. L'entente est
certainement parfaite entre l'inventeur et le robot qu'il a
créé.
Telle est la liberté objective qui n'a rien à voir avec le libé-
ralisme et que nous devons considérer comme un ultime et
précieux hommage rendu à la liberté, sans qualificatif, par
ses pires adversaires: nul n'ose construire de doctrine sans se
référer à elle, et si manifestement elle ne rentre pas dans le
cadre des thèses proposées, l'on garde le mot coûte que coûte,
à la manière d'une étiquette trompeuse destinée à attirer le
client 1.
Nous avons parlé jusqu'à· présent de la liberté en général.
Mais « qu'est-ce que la liberté? » demande Bastiat; et il répond:
« C'est l'ensemble des libertés 2. » La liberté en soi est consi-
dérée comme abstraite. Nous laisserons aux philosophes le
soin d'en discuter. Nous retiendrons seulement que nous avons

tions D, pendant un siècle et demi, une domination appuyée sur la religion


et génératrice de grands progrès matériels, or, lors de leur expulsion, le~
Indiens sont retombés dans leur misère et leurs vices d'autrefois, comme,
si leur mentalité n'avait pas été atteinte, Pur contre, les Russes semblent
avoir dbtenu quelque succès dans la «technique des aveux» puisqu'ils
amènentl'accusé à s'objectiver au point de se détacher de lui-même, de faire
violemment son auto-critique, de demander sa propre condamnation (réserve
faite des autres procédés d'aveu, d'ordre médical ou physique, que des diri-
geants sans scrupules sont susceptibles d'employer). Les théoriciens du
communisme considèrent la subjectivité comme une «malfaçon» (J.-P. Sartre)
dans la constitution de l'individu. Quand ce défaut est découvert, la cons-
cience du coupable s'extériorise, comme elle le fait dans la confession, juge
l'individu qui forme son rapport matériel, et recouvre ainsi sa sérénité par
son accord avec l'universel (Hegel). L'objectivité .,.tteint la limite extrême
du dédoublement de la pérsonnalité. .
1. Le Rassemblement démocratique révolutionnaire propose une li berté
concrète qu'il prétend très différente de la liberté objective et qui lui semble
cependant très proche. Nous le retrouverons au chapitre VII lorsque nous
parlerons du néo-libéralisme.
2. F. Bastiat: Œuvres, t. IV, p. 450.
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 57
un « sentiment vif interne de la liberté» (Descartes), que toute
démonstration en est futile autre que celle de l'expérience intime
(Maine de Biran) et que son moment essentiel est le choix sus-
ceptible de nous constituer nous-mêmes (Heidegger, Sartre) 1.
En fait, nous vivons « comme si » nous étions libres, la liberté
se manifeste par notre lutt,e contre les obstacles, par une libé-
ration 2.
L'expression « liberté partielle » est contradictoire, mais
si la liberté est une, les chemins de la liberté sont multiples 3
et nous pouvons légitimement hiérarchiser les libertés (reli-
gion, parole, presse, contrat, etc.) 4. Cette hiérarchie a varié
suivant les époques 5, mais ce que le réformateur ne doit pas
oublier, c'est cette unité de la liberté d'où résulte que les liber-
tés sont liées les unes aux autres, qu'elles sont solidaires. Quand
l'une d'elles est détruite, l'autre est menacée. Si la presse est
condamnée à obéir, la parole le sera bientôt.
Très critiquée a été la distinction établie fréquemment entre
la liberté politique, tenue pour sacrée, et la liberté économique,
regardée comme haïssable. Une longue expérience nous enseigne
que le politique et l'économique vont de pair et s'interpénètrent.
Les tyrans ne laissent pas les chefs d'entreprise produire à
leur guise et la planification intégrale suppose un pouvoir
politique puissant et centralisé. On n'imagine pas Bastiat
partisan d'une dictature et Hitler à la tête d'une économie
libérale 6.
Ce serait cependant une erreur de considérer qu'il y a là
une règle et qu'une incompatibilité absolue existe entre la dic-
tature politique et les libertés économiques. Une dictature
temporaire qui se propose de rétablir un régime libéral et qui
l. IV· Congrès des sociétés de philosophie de langue française, Neufchà-
tel, 1949, spécialement p. 22, 38, 212.
2. Congrès précité, p. 102 (Jean Wahl).
3. Congrès précité, p. VII (Pierre Thévenaz).
4. Sir William Beveridge, Why I am a Liberal, Londres, s. d., p. 34.
5. Voyez la fameuse comparaison établie pa,.. Benjamin Constant entre
la liberté chez les anciens et la liberté chez les modernes.
6. «Il n'y a pas'Ioin de la suppression des libertés à la suppreision des
citoyens assez rétrogrades pour s'en déclarer partisans» (F. Matlriac ; Le
drame de la libl!l'lé, Le Figaro, 21 mars 1946).
58 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

tend à se limiter elle-m~,me est parfaitement concevable. Le


danger est dans la possibilité d'une déviation, qui devient aisée,
et dans le glissement du tomporaire vers le définitif. Par contre,
une démocratie prétendue libérale se laisse facilement entrai-
ner à réduire ou à supprimer des libertés économiques. La
tyrannie d'une majorité, d'une classe ou d'un parti, est devenue
thème banal de dissertation depuis Benjamin Constant.
Il est rassurant de COn!ltater le prestige que garde ·la liberté
malgré les atteintes dont elle est l'objet. Les troupes se dé-
bandent, le drapeau reste. La li'berté, prétendait Faguet au
début de ce siècle, est toujours en France « saluée, honorée,
proclamée, adorée et ajo'arnée 1». De nos jours, elle est à la
fois invoquée et réduite, louangée et supprimée. C'est une sorte
de nostalgie qui survit chez ses fossoyeurs. « Si dans l'ordre
social rêvé par nous, écrivait Jaurès, nous ne rencontrons pas
d'emblée la liberté, la vraie, la pleine, la vivante liberté.... nous
reculerions vers la sociét,é actuelle, malgré ses désordres, ses
iniquités, ses oppressions. Il Plus près de nous, M. André Philip
déclare que ce bien suprême, la liberté, est « plus grand et plus
haut que le socialisme lui··même li Il.

4. La conséquence: l'inégalité.

L'égalité qui figure dam la d~vise inscrite sur le fronton de


nos édifices publics est une égalité de droits 3. Les révolution-
naires de 1789 voulaient détruire les privilèges, cOqlme le
prouve la lecture des cahiers rédigés pour être présentés aux
États généraux 4. L'idée d'une égalité de' fait n'était pas popu-
laire. Même la proposition de partager les terres n'a été soutenue
que par quelques exaltés et la Convention a décrété la peine
1. E. Faguet: Le libéralisme, Paris, 1903, p. 308.
2. Congrès socialiste de 194·6, Agence télégraphique universelle, 3 sep-
tembre 1946.
3•• Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droif • (décla-
ration des Droits de l'Homme de 1791) (voyez A. Fouillée: Ladémocralie
politique el sociale en France, Paris, 1910, p. 17).
4. L'égalité est pour Volney un facteur de justice (Catéchisme du citoyen
fran,aia, 1793). .
LA :STRUCTURE DU LIBERALISME CLASSIQUE 59

de mort contre qui parlerait de loi agraire (18 mars 1793).


Seul Babeuf osa le faire, à la tête de la « Société des égaux Il,
mais il paya cette audace de sa vie.
La conception de l'égalité de fait n'a rien à voir avec le libé-
ralisme qui est un régime d'inégalités de fait. Mais celles-ci
ont des origines diverses, elles sont naturelles et nécessaires
lorsqu'elles proviennent des différences physiques ou intellec-
tuelles qui existent entre les hommes ou des différences fonc-
tionnelles qu'implique toute société hiérarchisée 1; elles ne
sauraient prêter à la critique quand elles résultent des inégalités
d'effort et de sacrifice d'après la formule: « de chacun suivant
ses capacités, à chacun suivant ses mérites ». Elles doivent être
au contraire combattues lorsqu'elles proviennent d'une injuste
action de l'homme. Mais il est un cas où la solution ne s'impose
pas avec cette netteté et que nous devons envisager : celui de
l'intervention du hasard.
Dès que la liberté apparaît, ce mystérieux personnage la
suit. Impossible de l'éliminer sans instituer un système dicta-
torial. Le pourrait-on même qu'il faudrait se demander si l'on
a raison de le faire. Sans doute le hasard se plaît à agir de
la manière la plus irrationnelle, favorisant les uns,accablant
les autres, au gré de son humeur changeante, mais il apporte
dans la, vie un imprévu qui rompt l'uniformité pesaute des
journées trop bien réglées, il donne à l'existence un peu de
variété et de fantaisie, il est une source inépuisable d'espoir
et de rêve.
Le hasard n'est d'ailleurs pas un parasite: comme support
de la loi des grands nombres il entre dans le système libéral,
ainsi que nous l'expliquerons. Ses lois règlent le monde des
corpuscules et celui des sociétés humaines demeurées libres.
Mais s'il joue un rôle louable sur le plan de la multitude, il
risque fort de créer· de fâcheux déséquilibres à l'échelle de
l'individu.

1. Pour les chrétiens, il existe une source particulière d'inégalités : la i


grâce, don de Dieu (Mgr A. Ance! : 2galité et inégalités, 3ge Semaine 80ciale .
de France, Dijon, 1952, p. 161). L'égalité de fait n'est évidemment pas un
concept chrétien: qu'on se rappelle la parabole des talents.
60 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Le plus souvent, il se borne dans les sociétés progressives à


avantager les uns sans nuire aux autres. C'est le cas· banal de
la rente. Ce revenu supplémentaire découle de la conjoncture
par suite des inégalités de situation et du mouvement même
de l'économie sans que des individus déterminés subissent de
préjudice. Le propriétaire d'un immeuble, par exemple, devant
lequel est aménagé un parc, ou le commerçant situé dans un
quartier dont la population s'accroît, bénéficie d'un surplus de
revenu inespéré. Nul n'est lésé et pourtant l'opinion publique
s'émeut. Le sentiment de la justice entre en jeu, la « plus-value
non gagnée» irrite ceux qui n'ont pas eu la même chance, elle
est une spoliation « par exclusion». On co~prend que l'État
cherche à s'approprier ce revenu. La difficulté est pour lui
d'opérer la discrimination entre les revenus justifiés (récompense
d'action personnelle ou compensation d'un risque) et ceux qui
ne le sont pas (dont nous venons de donner des illustrations).
Ainsi la rente du sol. doit être distinguée avec soin de la plus-
value due au travail de l'exploitant 1.
Pour peu que nous gardions au cœur le moindre attachement
pour la liberté, nous devons faire place aux réactions impré-
visibles des hommes et aux caprices de la nature. Le hasard
est à la fois l'ami qui étahlit l'ordre spontané là où règnent la
multiplicité et la fantaisie, et l'impertinent qui se moque de
la logique et de la morale en nous obligeant à ajouter à la
formule du libéralisme : « à chacun suivant ses mérites», un
complément moins noble : « et suivant sa chance ».
Les interventions intempestives du hasard ne sont pas sans
dangers. Le plus grand de ceux-ci est d'ordre psychologique.
Le grand pûblic en ayant perçu çà et là les effets croit les voir
partout. II oublie que le profit et la perte offrent respectivement
le caractère de récompense et de punition et prend l'habitude
d'attribuer à la chance ce qui revient au mérite. Tous les revenus
ou tous les capitaux' sont :mpposés d'origine suspecte, tous les

1. Cas de l'indemnité de plml-value au fermier sortant (M. A. de Teza-


nos Pinto: EliTr\puesto imico y la Ilxenci6n de impuesto a las mejoras, BUll-
nos-Aires, 1923).
LA STRUCTURE -nu LIBÉRALISME CLASSIQUE 61
chefs d'entreprise sont regardés comme des profiteurs, tous
les intermédiaires comme des exploiteurs.
Les inégalités sociales injustifiées expliquent dans une cer-
taine mesure la mystique égalitaire, défense instinctive du
faible, de l'incapable, du malchanceux. Mais l'égalitarisme est
surtout le cri de l'envieux: « Pourquoi pas moi 1? » ou la vani-
teuse affirmation : « J'ai droit. personnellement à ce que per-
sonne ne soit plus que moi 2. » La distinction entre les « gros 1)
et les « petits Il prend un caractère haineux. La masse ne cherche
pas à savoir si le pauvre ne doit pas son état misérable à sa
paresse ou à ses vices, si le débiteur en difficulté n'a pas sotte-
ment dépensé ses capitaux, elle prend parti pour eux. Rien ne
subsiste même d'un sentiment de justice. L'envieux s'indigne
de l'ascension du voisin parce que lui-même regrette de n'avoir
pu en faire autant, il vitupère « le chançard Il et achète un
billet de loterie pour tâcher de le devenir 3. Le respect de la
fortune due au travail et à l'épargne s'évanouit, le revenu qui
résulte d'un effort semble normal et ne procure aucune joie,
mais le gain obtenu sans peine, voilà une source de vive satis-
faction.
Sous l'empire de tels sentiments, l'aspiration à l'égalité de
fait se transforme en passion. Tandis que le désir décroît au'
fur et à mesure qu'il est satisfait, la passion s'~xaspère d'autant
plus qu'elle approche du but et elle s'apaise seulement lorsqu'elle
l'a atteint, c'est-à-dire lorsqu'elle a réalisé le nivellement total '. '
Trois conséquences également graves en résultent. D'abord
l'individu qui fait p~rtie de la masse ne cherche pas générale-

1. G. Thibon : Diagnostics, Paris, 1939, p. 96.


'2. Faguet: Le libéralisme, op. cil., p. 64.
3. Lorsque l'individu est rongé par l'envie, l'amélioration de sa condi-
tion ne paryient pas à le rendre heureux, car il trouve toujours quelqu'un
dont la situation lui semble préférable à la sienne. M. C. Flory remarque
avec raison que, malgré le nivellement des jouissances et bien que le pro-
grès technique ait surtout profité aux classes laborieuses, celles-ci oublient
vite les avantages acquis et n'apprécient même plus aujourd'hui des jouis-
sances inespérées hier (39 0 Semaine sociale de France, Dijon, 1952, p. 19).
4. A. de Tocqueville: De la démocratie en Amérique, 1835. « La passi.on
d'égalité» est poussée à certaines époques «jusqu'au délire» (éd. de 1951,
t. II, p. 132).
62 L'AUBE n'UN NO.UVEAU LIBÉRJ\.LISltE

ment à obtenir ce nivellement en .s'élevant lui-même par dA>&


efforts multiples et méritoires jusqu'à la situation qu'il .envie,
il trouve plus facile d'amoindrir les avantages des autres
pour abaisser ceux-ci à son propre niveau : le nivellement lie
fait par le bas. .
Ensuite la masse, surtout lorsqu'elle est passionnée, perd le
sens critique, elle ne parvient .pas à comprendre que. le méca-
nisme même du régime libéral entraîne, inévitablement la
formation d'inégalités, ella oublie que la justice, toujours
réclamée par elle à grands cris, ne peut se concevoir que
si le mérite est récompensé par l'octroi d'avantages particuliers.
Le mérite, voilà toujours ce qu'elle veut ignorer. Dira-t-on qu'il
est. impossible à discerner, plus enc.ore à évaluer? ce n'est pas
une raison pour l'éliminer, et,d'ailleul's,il se révèle par le travail,
qui est le plus souvent une peine 1 et par l'épargne qui est
généralement un sacrifice 2. Que les gllerres, les crises, les
trou.bles sociaux créent U11 climat favorable à la multiplica-
tion des gains spéculatifs et, immoraux, nous le savoD.S,. mais
tous les gains ne sont pas de cette nature. Il existe toujours
dans les masses une tendance simplificatrice qui le.s porte.à
vouloir supprimer les systèmes .ou les mécanismes générateu~s
d'abus au risque de créer un graveho.uleversement, au lieu de
chercher à corriger ces abus qui ne sont pas toujours inévitables.
Frapper le travailleur et l'épargnant pour être ,certain de frapper
le profiteur ou le spéculateur heureux, c'est remplacer une inius-
tice paI" une autre pire encore. Les apôtres. du niv.ellament
dewaien.t méditer l'admirable formllled'Aris.tote; « Il n'y apas de'
pire injustice que de traiter également des choses inégales 3. Il

_ 1. Sans doute le travail est aussi SGuree de joie, mais les efforts,désespé-
rés, des masses ·o.uvrœres ·pour e::l réduir.e la dl1rée. prouvent bien qu'fi e,st
tOujours..surto.ut une peine•
.2. N aus savons 'bien que la théorie: de }'éparg:IMH!llCriflce est battue en
brèche., En ·fait, .cependant, :pour que l'acte: d'épargne ne compor,ttt. auCWl
.renoocement•.ilfaudrait·envisager u.n ind.iv:ida, dont tOlis·les désir.s-de.,c(}W!oOII!II-
matio.ll .immédiate. -en biens ou services. seraient sat.iBfaits,·ce q,ui es.L très-
e~~tiennel, surtout dans un PB ys où la plnpart des ·revenus sont. !Doèes.te&"
eGrume ,le nôtre.
3•• Ainsi me parle la justice : les hommes ne· sOOlt pas.tigau.*; U ne :filu.t,
pas non plus qu'ils le deviennent» (Nietzsche: Ainsi parlait ZÇll!I'Il"olUt~.
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 63
Ce n'est pas tout: les inégalités ne doivent pas être jugées
en elles-mêmes, elles doivent l'être par rapport à l'ensemble dont
elles font partie. Ne risque-t-on pas, en les éliminant, de faire
surgir des inconvénients pires que ceux dont on souhaite la
disparition? Le mieux n~est-il pas dans ce domaine l'ennemi
du bien? La réponse a été donnée en 1705 par Mandeville:
les pauvres, explique-t-il, victimes en apparence de la lutte'
des intérêts, en sont pourtant les bénéficiaires, car sans cette -
lutte, ils seraient plus pauvres encore 1. Autrement dit, le
système tel qu'il est, avec ses qualités et ses défauts - et quel
système n'a pas de défauts? - .crée une prospérité générale
que personne ne saurait nier et dont profitent même les moins
favorisés d'entre les citoyens. Si les défauts sont inhérents au
système, doit-on les faire disparaître au risque d'empêcher le
système de jouer son rôle? doit-on provoquer une régression
dont les moins favorisés souffriront comme tout le monde?
Supprimez les inégalités, nivelez fortunes et revenùs, vous don-
nerez une satisfaction au~ déshérités, mais du même coup vous
supprimerez da~s une large mesure l'intérêt personnel, vous
amoindrirez l'esprit d'initiative et l'esprit de prévoyance, vous
provoquerez un appauvrissement général. Les inégalités et le
progrès viennent d'une même source, impossible de détruire
les premières sans ruiner le second.
F. de Curel a porté .ce raisonnement à la scène en lui donnant
des arêtes vives et une forme dramatique : le roi des animaux
scandalise ses sujets en .s'octroyant la plus grande part des
proies qu'il saisit, mais le jour où par force, malade ou capturé,
il ne peut plus chasser, les bêtes qui profitaient des reliefs du
festin sont réduites à la famine (Le repas du lion).
Les trotskystes qui réclament « l'égalité spartiate» s'écar-
tent sur ce point des léninistes-staliniens qui ont largement
ouvert l'éventail des rémunérations, beaucoup plus qu'il ne
l'est en France: la journée passée par un paysan à mettre les
gerbes en tas est comptabilisée pour une demi-journée, celle
d'un conducteur de traeteur à chenille est inscrite à son crédit

1. Mandeville: remarque P.
64 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

pour cinq journées, soit dix fois plus 1. Un professeur de méde-


cine ayant vingt-cinq ans de service en Russie gagne en 1952
trente fois plus qu'une infirmière et quarante fois plus qu'un
professeur rural de classe enfantine. On cite de nombreux mil-
lionnaires 2.
En France, 'l'attitude de l'État en présence des inégalités
sociales est contradictoire. D'une part, il accentue le nivelle-
ment en fermant l'éventail des rémunérations et en élevant le
taux des impôts progressifs 3, d'autre part, il favorise certaines
catégories de population au détriment des autres. Ces deux
actions qui aboutissent, la première à décourager les initiatives,
la d~uxième à créer des avantages le plus souvent arbitraires
en obéissant à des pressions collectives, sont couronnées par
la création officielle de revenus non gagnés grâce à l'institution
de la Loterie nationale.
Il existait jadis un inconvénient de l'excès de fortune ou de
revenus, dont les moralistes faisaient le thème d'un grand nombre
de leurs discours et de leurs écrits: l'oisiveté, mais, si nous
faisons abstraction de cette forme louable de l'oisiveté qui cor':
respond à un état d'isolement et de recueillement de l'homme
supérieur, forme que nous retrouverons à propos des élites, nous
constatons que l'oisiveté est en voie de disparition, non par
élimination, mais par dilution. Entendue comme une exagé-
ration des loisirs telle qu'elle dépasse les nécessités du repos et
engendre l'ennui, elle est aujourd'hui fréquente, mais demeure
temporaire et sans conséquence grave.
Enfin, le rapport qui existe entre l'égalité et la liberté est
évident: la poursuite de l'une entraîne la disparition de l'autre,
puisque l'égalité, étant contraire à la diversité naturelle, ne

1. On sait qu'en Russie la journée-travail comptable est une unité abs-


traite. Remarquons que les inégalités sont surtout nécessaires dans les pays
sous-développés. Les experts de l'O. N. U. ont commis une erreur grave
en prétendant que l'inégalité e3t un frein au développement (Measures lor
the Economic Developmenl 01 t'nder-developed Counlries, 1951, p. 37).
2. Alexis TolstOÏ, petit-fils du romancier, Skolokhov, auteur de Calme
s'écoule le Don, Pirogov, le nouveau Chaliapine, etc.
3. En 1950, le salaire ouvrier est au coefficient 150 à 200 par rapport
à 1914, le traitement du haut fonctionnaire atteint à peine le coefficient 50.
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 65

peut être maintenue que par la contrainte: « Je pense que lcs


peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté,
écrit Alexis de Tocqueville; livrés à eux-mêmes, ils la cher-
chent, ils l'aiment et ils ne voient qu'avec douleur qu'on les
en écarte. Mais ils ont pour l'égalité une passion ardente, insa-
tiable, éternelle, invincible; ils veulent l'égalité dans la liberté
et s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'escla-
vage 1. »
Il ne résulte pas de ces considérations que l'État doive se
désintéresser des inégalités sociales. Sans chercher à les sup-
primer, il peut en réduire les excès et I)n atténuer les consé-
quences. Les très grandes fortunes et les revenus très élevés
risquent d'inciter à la paresse, au gaspillage et à toute sorte
de vices, sinon ceux qui les ont acquis, du moins leurs héritiers.
Ils exercellt aussi une influence fâcheuse par l'envie qu'ils ins-
pirent. Enfin, ils peuvent être à bon droit tenus pour suspects,
car rares sont les individus dont les mérites sont asscz grands
pour justifier de tels chiffres. .
Si l'on pense que Platon était dans le vrai lorsqu'il désirait
fixer· une double limite, l'une à la pauvreté et l'autre à la
richesse 2, du moins faut-il que ces barrières soient .assez
éloignées l'uI).e de l'autre pour permettre à l'esprit d'initiative
et à l'esprit de prévoyance de recevoir une récompense capable
de les stimuler.

5. L'appel à la justice sociale.

Penchons-nous sur cette ({ justice sociale » que tant de per-


sonnes réclament aujourd'hui. Une telle unanimité entre gens
fort différents les uns des autres ne s'explique que par l'obs-
curité du concept. Chacun entend la justice à sa manière et
s'il la qualifie de sociale, c'est qu'il pense à une certaine forme
de cette justice, mal définie, et qui n'est pas la justice pure et
simple.
1. A. de Tocqueville: De la démocratie en Amérique, op. cil., éd. 1951,
t. II, p. 133.
2. Afin d'éviter les séditions, disait-il, qui sont les pires des maux.
66 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIlliRALIS!\IE

Proudhon, qui fut hanté par l'idée de justice et qui lui doit
les plus belles pages de ses œuvres, en donne une définition :
« respect spontanément éprouvé et réciproquement garanti de
la dignité humaine 1», Elle comporte donc une attitude : l~
respect, et un comportemont : la garantie. La formule est
belle et traduit le pathétique du mot, mais elle s'applique à
l'csprit de justice en général, sans nous renseigner sur son
contenu. "
Cette large définition couvre plusieurs catégories que l'auteur
énumère: d'abord la justice-nécessité, pression du dehors sur
le moi, raison d'État qui fait de la vie des peuples une dialec-
tique, ensuite la justice chrétienne, divine, révélée, enfin la
justice immanente à l'homme, produit de la conscience, ins-
tinctive, sentie. Proudhon condamne la première forme qui
suppose la contrainte et il est hostile à la seconde parce qu'il
n'est pas chrétien; il admet la troisième. Nous reconnaissons
aujourd'hui dans la première la forme de justice chère aux
communistes et nous devons savoir gré à ce grand anarchiste
de l'avoir prévue; nous savons d'autre part que la négation
du lien entre le juste et le divin est due à cette sorte d'inimitié
persçnnelle et enfantine que Proudhon nourrissait à l'égard
de Dieu et nous retenons que la justice est transcendante à
l'homme.
La conception de la justice dépend donc de la conception
que nous nous faisons de cette transcendance. Du l)oint de vue
de l'Éternel, la justice se réalise dans l'éternité. Les injustices
dont nous souffrons sur terre ue sont pas définitives; elles trou-
veront leur résolution dans l'au-delà. D'où résulte que les athées
sont d'autant plus affamés de justice terrestre immédiate qu'ils
ne procèdent pas à l'intégration du fait terrestre dans l'évolù-
tion des âmes au-delà de la terre. « Pour nous qui ne croyons
pas à Dieu, il faut toute la" justice, ou c'est le désespoir 2, »

1. Dans son ouvrage La justice dans la Révolution el dans l'Église. - «La


justice, pour moi, régit tout: la cité et la f.amille, l'économie, le travail, les
lettres mêmes et l'art... La justice comprend tout, domine tout, détermine
tout... » (Lettre citée dans J. Lajugie : Proudhon, Paris, 1953, p. 24, note.)
2. A. Camus.: Les jU/ltes. .
tA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 67
Quand la religion est en déclin, la justice terrestre passe au
premier plan des exigences.
Cette justice présente deux formes classiques. La première,
connue depuis Aristote, est dite commutative et consiste dans
l'établissement d'une réciprocité: chacun doit recevoir l'exacte
contre-valeur de ce qu'il a fourni. Dans le domaine économique,
c'est la règle de l'échange libre sur un marché organisé.
La justice sociale qui nous préoccupe ici ne répond pas à
cette idée. Elle est distributive 1. Elle ne se réfère pas à l'impas-
sible fléau d'une balance, elle s'adresse à l'autorité qui fixe la
compensation à fournir. Plus de « donnant-donnant », mais un
impératif énoncé _par un tiers. La justice risque alors de chan-·
ger d'aspect suivant le critère adopté par le justicier, elle
dépend de l'arbitraire humain. Pratiquement, aujourd'hui, elle
trouve sa formule dans une « redistribution de revenu» grâce
à l'impôt. Cette méthode plaît à bien des individus persuadés
qu'elle jouera en leur faveur, étant donné la bonne opinion
qu'ils ont d'eux-mêmes et l'idée bien arrêtée que leurs mérites
n'obtiennent pas la récomperise qui leur est due.
Certes, la justice commutative apparaît froide, implacable,
presque cruelle.. « Pitié pour les justes », s'écrie un personnage
d'une pièce contemporaine 2.
Aussi bien la justice ne se suffit-elle pas à elle-même. Son
indispensàble complément, c'est la charité.

6. L' humanisation : charité et fraternité.

La justice commutative, tempérée par la charité, s'oppose


tradiïionnellement à la justice distributive inspirée par l'idéo-
logie. Le bon Samaritain prend charge personnellement et de
son propre gré du blessé gisant au bord de la route, il ne demande
l'as à l'Éta~ de répartir les frais entre les contribuables 3.
1. Chez saint Thomas, la justice distributive est une forme particulière
de la justice commutative (voyez B. de Jouvenel: Le mythe égalitttire et
la justice sociale, Nouvelle Revue de l'économie contemporaine, novembre 1952).
2. A. Camus: Les j u s t e s . .
3. R. J. Clinchy : Charity Diblical and Polilical, New-York, 1951, p. 6.
68 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Dès la fin du 1er siècle, le:s p'iaconies se multiplient, organisa-


tions charitables spontanées, pUIssantes et indépendantes dé
l'État 1. L'ordre naturel du XVIIIe siècle comporte· à sa marge
l'action altruiste dont la sociabilité est la source. La synthèse
de la liberté et de la sociabilité, par quoi la société humaine
se distingue de la société animale, trouve sa plus haute expres-
sion dans la charité' 2.
Les ouvrages économiques modernes parlent peu de cette
dernière. La solidarité, qui a pris forme d'assistance publique
quand' l'État a commencé d'intervenir dans ce domaine au
XVIe siècle, l'a en partie étouffée. L'impôt a remplacé le don,
la contrainte a brisé l'élan. Pourtant la charité est loin d'avoir
disparu. On est surpris de constater l'élévation du pourcentage
des revenus affectés en France aux œuvres charitables dans
bien des budgets modestes, malgré l'enchérissement tragique
de la vie.
Les philosophes discutent sur le point de savoir dans quelle
.mesure l'acte charitable garde sa pureté. Peut-être découvri-
rait-on souvent en lui quelque intérêt personnel, le vague espoir
d'une contrepartie, d'une récompense future ou l'idée d'une
rançon payée pour des fautes passées. Rarement cet acte
s'explique par le sentiment de satisfaction que l'on attend du
devoir accompli, car le gain de hasard, comme nous l'avons
indiqué, procure généralement plus de joie, par son imprévu
.et sa gratuité, que le gain acquis par peine ou sacrifice. Une
attitude stoïcienne est tout aussi improbable. Le mépris des
richesses, la « saveur» que Montaigne trouvait à l'indigence,
sauvegarde contre la corruption, sont des sentiments périmés.
Ce qu'est et ce que doit être la charité, c'est un acte d'amour,
amour du prochain qui doit être égal à celui que l'on a pour
soi-même.
Les premiers chrétiens vivaient en commun et partageaient
leurs biens entre eux volontairement, par charité. Ils n'ont
absolument rien de comparable à des communistes qUI, eux,
1. G. Lepoint€i : De la charité à la sécurité sociale, Revue des sciences
humaines de l'Université de Lille, 1949, p. 83.
2. E. Mireaux : Philosophie dil libéralisme, op. cil., p. 186.
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 69

agiraient par voie de contrainte en exigeant le partage des


biens. Le Christ a invité les riches à donner aux pauvres et
non les pauvres à prendre aux riches 1.
Si la liberté est un droit, la charité est un devoir. La société,
sur la route du progrès, abandonne des victimes, parfois cou-
pables, parfois innocentes, lamentable rançon de la liberté.
Elle ne peut ni ne doit les abandonner à leur sort, par esprit
d'humanité d'abord, par intérêt ensuite, car la misère est mau-
vaise conseillère. Ce sont là vérités incontestées.
Mais si la charité privée était très grande au moyen âge et
jouait alors un rôle considérable dans la société, elle est deve-
nue très insuffisante lorsque les fortunes et les revenus se sont
amenuisés et lorsque l'influence de la morale chrétienne s'est
estompée. L'on a parlé alors de fraternité, terme qui convient
mieux à des hommes libres enclins à considérer comme incom-
patible avec leur dignité le fait de dépendre' de la bonne volonté
d'autrui et comme pénible le fait d'être grevé d'une dette de
reconnaIssance.
« La fraternité profonde, écrit Gustave Thibon, naissait
(autrefois) de l'acceptation des inégalités 2. » En effet, la fami-
liarité régnait alors entre seigneurs et paysans parce que les
harrières entre les classes semblaient infranchissables et l'envie
n'avait pas germé dans les esprits. De nos jours, la fraternité
peut être développée par une éducation appropriée et améliorer
les relations sociales, car elle affaiblit l'envie, tout en admettant
les supériorités et même en les suscitant 3. .
Encore faut-il que ce beau sentiment ne subisse pas de dévia-
tion. Le vulgaire tend à transformer ce devoir en droit : au
lieu d'en faire une règle de sa propre conduite, il en réclame
la manifestation de la part des autres; au lieu de donner, il
prétend recevoir. La fraternité devient une arme et sa valeur
morale s'évanouit.
1. Le vol est un vol, a-t-on dit, même s'il est destiné à aider le pauvre.
2. G. Thibon : Diagnostics, op. cil., p. 36.
3. A. Pose: Philosophie du pouvoir, op. cit., p. 121. - Il est à craindre
que l'éducation, en cette matière, n'engendre que des conséquences très
limitées (A. G. B. Fisher: Alternative Techniques fol' Promoting Equality
in a Capitalisf Society, Amel'ican Economie Review, mai 1950).
70 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBtRALISME

Pire encore, il en réclame l'application par voie de contrainte,


ce qui la ruine définitivemont. « Sois mon frère, ou je te tue )J,
disait le révolutionnaire de 1789, à en croire l'humoriste Cham-
fort. « Puisque tu es mon frère, donne-moi tes biens )J, pourrait
dire aujourd'hui le pauvre au riche. Il s'agit alors simplement
d'un transfert de richesse par le moyen des impÔts ou des sel'.
vices sociaux, en somme d'une nouvelle forme de la politique
très simple qui consiste, pour le dirigeant, à prendre aux uns
pour donner aux autres, d'après un critère qu'il a lui-même
fixé et qu'il nomme justice, fraternité, etc. : ces mots ne sont
plus que des étiquettes apposées sur des mesures dictatoriales 1.

7. Recours à la statistique.

Nous savons maintenant sommairement ce qu'est l'ordre


libéral. La juxtaposition de ces deux mots, ord,re et liberté,
qui parut providentielle, quasi miraculeuse, à nos ancêtres, est
au contraire tout à fait compréhensible pour un esprit scienti-
fique. Non seulement il n'est pas surprenant que la liberté
puisse engendrer un ordre, mais encore il est nécessaire que
l'homme soit libre pour que cet ordre s'institue spontanément.
Le rôle de l'individu dans la société présente, du point de vue
li.béral, une analogie avec celui de la molécule dans un gaz,
Si une masse gazeuse heurte une paroi, nous ignorons tout de
la trajectoire que décrira chacune de ses molécules 2, les unes
se dirigeront dans un sens, les autres prendront une direction
différente; nous savons cependant que la pression exercée par

1. Il est triste de constate!" que même dans la doctrine anarchiste, la


célèbre" entraide », qu'on aurait pu croire issue de la seule tendance altruiste
de l'homme, peut se greffer sur l'intérêt personnel. D'après Kropotkine,
en efipt, la fraternité est le ciment de l'association; or, dans la lutte pour
l'existence, Cil sont les groupes 'lui l'emportent sur les isolés; il y a donc
intérêt à fraterniser.
2. Nous ne sommes même pas. certains que les molécules, atomes, noyaux
aient une Individualité. Nous n'avons peut-être affaire qu'à une « sténogra-
phie verbale >, mais les lois statistiques qui concernent ces particules n'en
sont pas moins valables (E. Schrôdinger, communication il la rencontre
internationale de Genève de sepV~mbre 1952 sur L'homme devant la BciencG).
LA STRUCTURE DU LIBÉRALISME CLASSIQUE 71

la masse est égale sur chaque unité de surface de la paroi.


Nous en concluons que des compensations s'opèrent, que les
forces opposées s'anIlulent, que le caprice originaire présidant
à la marche d'une molécule se résout en une harmonie de l'en-
semble. Anarchie de l'unité, discipline du groupe. Nous recon-
naissons là l'effet de la loi des grands nombres. Plus les objets
considérés sont nombreux, mieux l'équilibre est assuré, plus
aisément le désordro élémentaire assure l'ordre social.
Ce mécanisme est bien connu 1. Si nous le rappelons, c'est
pour mettre l'accent sur « l'incohérence)) qui le conditionne;
les molécules ou les hommes doivent être indépendants les uns
des autres. S'ils forment masSe en· obéissant à une tendance
commune, ils constituent une unité et les compensations ne se
font plus. Qu'un entraînement ou une panique cimente les
sujets et les précipite dans une même direction, le mécanisme
est faussé. La barque chavire parce que tous les passagers sc
sont entassés du même côté, le banquier fait faillite parce que
tous les déposants ont retiré leurs fonds au même moment.
Ainsi la multiplication, jointe à l'incohérence, confère la
rigueur; la probabilité dérive du nombre et de la liberté.
Ne poussons cependant pas trop loin les analogies. Les molé-
cules restent hors de notre portée, tandis que l'homme se meut
sur notre plan. Quand des dirigeants interviennent, leur action
peut être efficace, dans le cas notamment où ils demeurent
hors du mécanisme en s'attaquant à des obstacles qui l'em-
pêchent de jouer ou lorsqu'ils modifient la consistance du champ
clos où s'affrontent les forces libres', mais la société n'est pas
à leur merci tant que la psychologie de ses membres demeure
individualiste, car les tendances spontanées subsistent sous les
régimes les plus tyranniques et reparaissent dans la clandesti-
nité ou dès que la contrainte se relâche, à la surprise des réfor-
mateurs orgueilleux qui croyaient les avoir détruites.

1. Pour tout ce paragraphe, voir L. Baudin: Manuel d'économ.ie poli-


tique, op. cil., p. 1~4 et suiv. - L. Rougier : Les mystiques économiqueG,
Paris, 1949.
CHAPITRE V

EXAMEN DE CONSCIENCE

Quelle que soit notre admiration pour les progrès enregistrés


au XIXe siècle, nous ne saL.rions sans imprudence considérer
comme excellent le système qui a permis de les obtenir, car
il a ses lumières et ses ombreB comme toute institution humaine.
Les apologistes béats du libéralisme lui ont causé plus de mal
que ses adversaires. Passons donc rapidement en revue les prin-
cipales critiques qui lui ont été adressées.

1. L'auto-destruction.

Un argument répété à satiété, et que beaucoup considèrent


sans réplique, consiste dans cette constatation que le libéra-
lisme, conformément à sa définition, admet la liberté d'asso-
ciation, qu'il engendre donc des ententes et des monopoles,
ct qu'il aboutit ainsi à sa propre destruction. Cette doctrine
porterait en elle, par une serte d'affreuse fatalité, les germes
de sa dissociation progressive et marcherait au suicide. Remar-
quons immédiatement que cette mort,prévue avec tant d'assu-
rance, est à fort long terme, puisque le libéralisme continue
d'exister et manifeste même aujourd'hui, dans bien des pays,
une vitalité qui surprend ses détracteurs trop pressés de sonner
le glas .
. En outre, la course à l'abîme que l'on imagine ainsi doit être
géographiquement localisée, ear une évolution inverse se pro-
duit dans certaines contrées extra-européennes où l'économie
EXAMEN DE CONSCIENCE 73
de clan et de famille fait place à une économie individuelle l,
Reprenons, en le détaillant, l'argument précité pour le mieux
apprécier. La concurrence, dit-on, qui met aux prises les pro-
ducteurs, assure la victoire du plus fort et l'élimination du plus
faible, ou bien, si les rivaux sont d'égale force, les amène à
s'entendre pour éviter une lutte ruineusè. Tantôt, par consé-
quent, les entreprises se livrent une guerre au couteau en avi-
lissant les cours et en travaillant à perte, de manière à ruiner
les concurrents les moins solides et à les faire disparaître du
marché; tantôt elles constituent ces formes collec1;ives de pro-
duction dont la foule prononce le nom avec horreur : trust,
cartel, konzern, combinat 2. Bref, suivant une formule célèbre,
la concurrence tùe la concurrence.
L'économie de « grandes unités li qui s'établit de la sorte
diffère profondément de l'économie « atomisée» d'autrefois.
Chaque entreprise géante devient une sorte d'administration
qui souffre de tous les défauts de la bureaucratie, les agents
bénéficient d'un quasi-statut et prennent figure de fonction-
naires, ils forment une classe dépendante, perdent tout esprit
d'initiative, se comparent au personnel de l'État dont ils
réclament les avantages. Que l'on songe, par. exemple, au
parallèle classique établi par les auteurs des traités d'économie
politique entre la banque privée locale et la succursale du grand
établissement de crédit établi dans la même ville. En outre,
le jeu de hl loi du rendement croissant qui incite les chefs
d'entreprise à étendre leur affaire les amène à prendre à leur
charge un capital fixe de plus en plus important, mais ce poids
lourd aggrave la rigidité de leur coût et les rend sensibles aux
crises. Enfin, la concentration risque d'aboutir à un monopole
inconciliable avec une doctrine quelconque de liberté.
Alors l'État s'émeut, car la grande entreprise devient une

l.W. E. Hocking : The Lasting Element of Individualism, op. cil., p. 13.


2. Ces deux hypothèses correspondent aux deux cas envisagés par les
économistes en matière de duopole quand les vendeurs tiennent compte
de leur mutuelle dépendance, c'est-à-dire de la réaction du rival. S'ils sont
de force égale, ils restent passifs (duopole symétrique, entente tacite), si
l'un d'eux est plus p~issant que l'autre, ils se livrent à une lutte à mort
(duopole asymétrique: cul of priees).
74 L'AUJ'lE n'UN N'OUVEAU LIBÉRALISME

sorte de sel'vice public dont il ne peut pas se désintéresser


si elle réussit, elle est une puissance qui menace d'exercer une
influence sur le plan politique dans un sens favorable à ses
intérêts particuliers; si elle échoue, elle entraîne dans sa chute
un tel nombre d'individus que le gouvernement se voit contraint
d'intervenir pour essayer de la sauver: c'est l'histoire de cer-
taines banques après la crise de 1929-1930.
Chemin faisant, les auteurs du raisonnement dont nous repro-
duisons les grandes ligne:> ne manquent pas de souligner la
responsabilité encourue par la société anonyme. Ils ne peuvent
nier le,rôle de première importance que cette institution a joué
dans la marche au progrès qui s'est poursuivie depuis sa nais-
sance, mais ils expliquent qu'elle est devenue très différente
de l'organisme que ses fondateurs avaient conçu. Si, en théorie,
elle est une personne morale, comparable à une personne phy-
sique, aux mains d'un groupe d'associés liés par contrat et
nommés actionnaires, en fait, elle n'a rien d'humain, ni dans
la durée de son existence ni dans les mobiles de ses actions 1,
et l'actionnaire, généralement ignorant et naïf, n'a nullement
le sentiment d'être propriétaire de l'affaire que les administra-
tions gèrent comme ils l'entendent. On a pu dire avec raison
que la substitution de titres aux objets réels, immeubles, ate-
liers, machines, etc., avait « dévitalisé )) la propriété 2.
Dans son ensemble le raisonnement que nous venons de
formuler est certainement impressionnant, et pourtant nous ne
pouvons manquer de constater que, s'il était exact, notre éco-
nomie, comme celle des autres pays, devrait être formée uni-
quement ou presque, de grandes unités. Karl Marx aurait
certainement parié, lorsqu'il énonçait en 1867 la loi de concen-
tration, que toutes les petites entreprises auraient disparu en
1952. Or, il n'en est rien. En France les exploitations agricoles
sans saÎariés ou avec moins de 5 salariés représentent 98,1 %
du total en 1946 contre 98,2 % en 1906; l'artisan subsiste à côté
de l'usine et le boutiquier n'est pas absorbé par le grand maga-
sin. Ce qui frappe l'étranger qui parcourt notre territoire, c'est
L G. Ripert : Aspects juridiques du capitalisme moderne, Paris, 1946.
2. J. Schumpeter: Capitalisme, socia[{sme et d~mocra!le, op. cif.; p; 241.
EXAMEN DE CONSCIENCE 75
précisément cette résistance à la concentration : masse des
petites propriétés foncières qui transforment des régions entières
èn çJ.amiers aux cases irrégulières, closes de murs ou de haies
et piquées de maisonnettes, multitude des petits artisans de
village que le tourisme a fait surgir et qui offrent leurs services
aux automobilistes ou leurs objets d'art locaux aux amateurs
de passage, file de modestes boutiques aux devantures ave-
nantes, tentatrices,originales 1 • Notre économie n'est nullement
sclérosée et nous comprenons que le problème de son évolution
est infiniment plus complexe que le raisonnement précédent ne
nous inciterait à le croire.
L'individu désireux d'agir dans une société libre à le choix
entre la' concurrence et l'entente, la lutte ou la coopération.
La première est instinctive et elle est la forme habituelle du
comportement, lorsque les buts poursuivis sont peu nombreux,
elle correspond à l'éducation donnée dans les écoles publiques
américaines 2. Elle n'est pas regardée favorablement par ceux
des penseurs qui la considèrent seulement comme un moyen
d'éviter les monopoles, les profits excessifs, les fortunes inso-
lentes. Elle est destructrice d'unité, dissolvante, rude, brutale.
Mais elle constitue la force la plus efficace qui agisse dans le
sens du progrès conformément au schéma de société libérale
que nous avons tracé.
M. Allais estime qu'une économie concurrentielle seule peut
assurer un optimum de gestion, c'est-à-dire un rendement
social maximum. La situation économique qui correspond à ce
maximum est telle que toute modification susceptible d'aug-
menter la satisfaction de certains individus diminuerait néces-
sairement nelle des autres s. Mais elle ne saurait être précisée
1. Aux États-Unis, d'après l'étude publiée en juin 1947 par la Commis-
sion pour le développement économique, 98 % des entreprises occuperaient
moins de 50 employés, mais les statistiques ne tiennent pas compte de la
« concentration des influencOls " communautés d'intérêts ou autres formès
d'ententes qui laissent subsister l'unité de l'entreprise et sont rares en
France.
2, M. A. Mayet L. W. Doob :. Competition and CooperaWm, bulletin no 25
du Social Service Research COltncil, New-York, 1937.
3. M. Allilis : Éconamie pure et rendement social, Paris, 1945, p. 13. -
M. Brodsky et P. Rocher: L'économie politique math~mattquéJ Paris; 1949,
,
76 L'AUBE n'UN NOUVEAU LI~ÉRALISME

mathématiquement, car ]e chercheur se trouve en présence


d'un trop grand nombre d'équations pour que le calcul soit
pratiquement possible: il convient donc de recourir à une solu-
tion expérimentale à l'aide du mécanisme des prix. M. Allais
ajoute que ces considérations sont indépendantes des conce'pts
juridiques, notamment de la propriété et de la répartition, et
que l'établissement d'une organisation concurrentielle est com-
patible avec une économie cc totalement collectivisée» 1.
Cette union de la concurrence et de la socialisation semble
une gageure 2. On ne voit pas comment les chefs de service
d'une entreprise socialisée ou planifiée pourraient agir comme
le feraient des chefs d'entreprise privée. Il faudrait admettre
ou bien que les dirigeants leur laissent toute liberté d'action,
ce qui implique contradiction, ou bien que ces hauts fonction-
naires, par une singulière illusion, se comportent avec l'initia-
tive et la prévoyance d'entrepreneurs ayant engagé leur for-
tune et leur avenir dans leur affaire, alors qu'en fait ils doivent
obéir 'à leurs supérieurs et sont assurés du lendemain: la psy-
chologie ne se prête pas à ces substitutions de comporte-
ment.
En réalité, la concurrence est généralement impltrfaite; nous
sommes 'dans une période que l'on nomme parfois transitoire 3,
mais qui pourrait persister. Les entreprises n'ayant pas la
dimension optima ou ne réalisant pas la combinaison optima
des facteurs de production survivent et le prix d'équilibre ne
, correspond pas au maximum de satisfaction collective 4. Mais
il ne faut pas conclure que la concurrence doive cesser d'être
un idéal. D'abord il faudrait établir une comparaison entre le
système en voie de disparition et celui qui le remplacera, car
il est trop facile de se borner à la critique, et nous verrons ulté-

p. 244. - P. Dieterlen, Au-delà dll capilalisme, Paris, 1946, p. 313. - L'idée


que la concurrence assure la satisfaction ma?,ima est déjà exprimée au
XIV~ siècle par Ibn Khaldoun dans ses Prolégomènes (M. A. Nashat : lbn
Khaldoun, pioneer economisl, Le Caire, 1945).
1 et 2. M. Allais: :Bconomie pure et rendement social, op. ci/., p. 44; :Beo-
nomie et intér8t, Paris, 1947, t. Il, p. 572 et suiv.
3 et 4.P. Dieterlen: Au-delà du capitalisme, op. cil., p. 318-321, et les
ouvrages classiques de E. C. Chamberlin et de J. Robinson.
EXAMEN DE CONSCIENCE 77
rieurement quels sont les défauts inhérents aux directions,
planifications et socialisations. Ensuite la concurrence, même
imparfaite, comporte des avantages indéniables que nous avons
indiqués. II est légitime de désirer la perfection, mais il est
raisonnable de se cont~nter d'une certaine imperfection en
s'efforçant de la réduire. La recherche de l'absolu est parti-
culièrement dangereuse dans ce domaine où « qui veut faire
l'ange, fait la bête ».
L'accroissement de la production, le fléchissement des prix,
l'amélioration de la qualité sont les conséquences d'une « concur-
rence praticable» 1 qui, sans être aussi exigeante que la concur-
rence parfaite, suppose la liberté de choix de l'acheteur, l'ab-
sence d'entente généralisée, déclarée ou tacite, l'ouverture aux
nouveaux venus de l'activité productrice considérée 2.
Pour mieux mettre en lumière les bienfaits de la concur-
rence, envisageons maintenant la concentration qui se trouve
stimulée, dans l'industrie, par la loi des rendements croissants
et son corollaire au terme duquel le taux moyen du profit des
sociétés tend à croître avec les dimensions de celles-ci 3. Les
libéraux lui ont été toujours violemment hostiles et c'est pur
machiavélisme que de les représenter comme des défenseurs
des. t.rusts ainsi qu'on l'a fait souvent, car ils sont au contraire
leurs plus grands ennemis. Cependant, depuis le brillant plai-
doyer que vient de prononcer J. Schumpeter, on peut se
demander si le procès de III concentration ne doit pas être
révisé 4.
Les inconvénients de la conc.entratÎon sont exposés dans tous
les ouvrages généraux d'économie politique. Du point de vue
social la réunion des ouvriers dans de grands centres indus-
triels développe l'esprit grégaire et favorise la lutte des classes;
politiquement, la puissance de l'organisme concentré peut faire

, 1. Worlcable competition des Américains .


. 2. C. D. Edwllrds : Preserving Competition Versus Regulaling Monopoly,
American Economie Review, supplément, mars 1940, p. 164.
3. W. L. Crum : Corporate Size and Earning Power, Harvard, 1939.-
Cette règle se vérifie mieux dans l'industrie minière et le bâtiment que dans
les services publics et les industries de transformation. .
4. J. Schumpeter: Capitalisme, socialisme, démocratie, op. cil.
78 i' AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

échec à celle de l'État, comme nous l'avons déjà indiqué;


économiquement, les prix ont chance de monter puisque le
prix optimum de monopole est généralement fiupérieur au
prix de concurrence.
Déjà cependant ces observations appellent quelques retou-
ches. Il est exact que les incidences de la concentration sur la
vie ouvrière soient particulièrement graves, mais d'abord le
progrès technique qui exige une masse de capitaux et de main-
. d'œuvre peut parfaitement conduire à la dispersion de la seconde
comme il l'a fait pour les premiers. En effet, les capitaux appar-
tiennent à des millions d'épargnants qui mettent seulement en
commun ce que nous appellerions. volontiers la force productive
du capital; de même on conçoit que les ouvriers mettent en
commun la force productive du travail en restant isolés les
uns des autres, co~me les épargnants. C'est le résultat que l'on
obtient aujourd'hui grâcê aux procédés nouveaux relatifs au
transfert de 'l'énergie à distanèe et à l'utilisation de machines-
outils et d'électro-motèurs.
Ensuite, l'opinion publique, défavorable aux grandes unités,
se trouve déconcertée lorsqu'on étend logiquement le domaine
de la concentration aux syndicats. Le monopole de la force
de travail a donné lieu à des abus aussi bicn que celui du capital.
En 1949 un membre de la Chambre des Représentants nord-
américaine a voulu lier une enquête conduite à cette époque sur
l'activité des trusts à un examen de l'action exercée par èer-
taines fédérations ouvrières qui constituent effectivement des
États dans l'État 1. Il a, été approuvé par plusieurs hautes
personnalités 2.
L'intervention de l'État sous la pression de cette même

1. En juin 1949, J. L. Lewis, cbef de la Fédération des Mineurs, a décrété


une s,!spension de travail de dix jours pour réduire les stocks et rendre la
. situation des compagnies plus difficile dans les pourparlel's qui devaient '
avoir lieu en vue du renouvellement des conventions collectives de travail.
Il a ensuite décrété la semaine de trois jours.
2. M. Thurman Arnold, ancien chef de division au ministère de ln Justice,
M. Donald Richberg, .ancien directeur de la N. R. A., le professeur G. W.
Stocking, M. John Clark, membre .;lu Conseil économique privé du président
Truman, etc.
:J;;XAMEN DE CONSCIENCE 79
opinion· publique, dans le cas où la faillite d'un grand établis-
sement risquerait de prendre les proportions d'une catastrophe
nationale, a été regardée comme « une socialisation des pertes
avec individualisation des profits )l, slogan par lequel on exprime
une réprobation non seulement à l'égard de l'action de l'État,
mais encore à l'égard du système qui en permet l'application.
A quoi l'on peut répondre qu'il y a là une contre-partie de
l'intervention de l'État exercée en sens inverse par une socia-
lisation des profits et une individualisation des pertes lorsqu'il
existe des impôts excessifs : nous avons pu constater en
France même que certains de ceux-ci allaient jusqu'à absorber
la plus grande partie des bénéfices.
Économiquement, l'influence des grandes unités économiques
sur les prix a été l'objet de longues controverses. L'analyse
des prix nord-américains de 1837 à 1933 a prouvé que la rigidité
des prix industriels n'avait pas augmenté depuis un siècle,
contrairement à l'opinion courante 1. Ententes, trusts et cartels
ont pourtant souvent provoqué ou maintenu une hausse des
prix nettement contraire à l'intérêt général 2. Tout dépend des
politiques suivies par les dirigeants. Une régularisation des
cours, qui paraît heureuse, devient néfaste si le niveau choisi
est sensiblement plus élevé que celui qui résulterait du jeu
de l'offre et de la demande.
Les dirigeants des cartels gardent même une bonne cons-
cience lorsqu'ils font échec à la loi du progrès qui exige la dis-
parition des entreprises marginales en temps de dépression.
Ils considèrent, en toute bonne foi, que les entreprises, comme
les hommes, ont droit à la vie et s'efforcent de maintenir un
prix susceptible de couvrir le coût de production de l'affaire
la plus défavorisée. Ils empêchent ainsi l'assainissement du
marché et retardent la reprise.
M. Lewinsohn se demande si les cartels sont capables d'atté-
1". R. S. Stucker : The Reasons for Price Rigidity, American Economie
AS'Socialion, Round Tablé Conference, 29 décembre 1937.
2. La National Light Castings Association avait inscrit cyniquement dans
ses statuts: « L'objet de l'association est de faire monter et de maintenir les
prix» (R. Lewinsohn: Trusls el"cartèls dans l'économie mondiale, Paris, 1950,
p.284).
80 L'AUBE n'UN' NOUVEAU LIBÉRALISME

nuer les fluctuations de la conjoncture. Il ne le pense pas :


il cite l'exemple des prix des matières premières cartellisées dont
les variations ont été violentes entre 1935 et 1940. Il ajoute qu'en
temps de crise la tendance de ces groupements à maintenir
les prix par une restriction de la production augmente le chô-
mage et réduit la consommation, alors qu'en temps de reprise
leur influence diminue et qu'en temps de prospérité elle s'éva-
nouit puisque les prix s'élèvent sans l'aide d'aucune politi-
quel.
Passons aux avantages des grandes unités. Il en existe un
si grand nombre que nous devons nous borner à indiquer
quelques-uns d'entre eux: dans le domaine technique: norma-
lisation, spécialisation, calcul des coûts, organisation scienti-
fique du travail, bureaux d'étude, recrutement du personnel
qualifie; sur le plan économique: publicité, contrôle de la qua-
lité, étude des marchés, statistiques, facilités de crédit; dans
l'ordre social: formation professionnelle, promotion ouvrière,
application de méthodes perfectionnées derémunération, orga-
nisation de l'apprentissage.
Dans l'ensemble, la grande entreprise est à même de réduire
le prix de revient et par conséquent le prix de vente beaucoup
plus aisément que la petite entreprise; elle le fait en vue d'ac-
croître la demande pour conquérir de nouveaux débouchés, à
l'intérieur ou à l'étranger, et par là se concilier la faveur des
pouvoirs publics, des tribunaux et de l'opinion. Le Standard
Oil a fortement abaissé les prix du pétrole à la fin du siècle
dernier 2.
Reste l'argument massue: la concentration favorise la nais-
sance des monopoles. C'est contre lui que J. Schumpeter s'est
élevé avec force. Nous avons noté que le monopole était néces-
saire pour récompenser l'initiative privée, mais qu'il devait être
temporaire. Or il l'est généralement pour deux motifs.
D'abord la concurrence ne meurt jamais, à moins que l'État

1. R. Lewinsohn : Trusts el ca/'lels dans l'économie mondiale, op. cil., p. 302.


2. Les profits excessifs apparaissent plus souvent dans des affaires spécia-
lisées (produits pharmaceutiques, apéritifs) que dans les grandes entreprises
industrielles (L. Marlio : Dictature ou liberté, Paris, 1940, p. 73).
EXAMEN DE CONSCIENCE 81
ne la tue. Elle peut subir une éclipse en raison de circonstances
extérieures naturelles comme une pénurie de matières premières,
ou à cause d'un comportement humain, tel que celui d'ouvriers
syndiqués se refusant à concurrencer un autre groupe par
esprit de solidarité. Elle risque aussi de jouer peu ou mal
dans les époques de graves déséquilibres, par exemple lorsque
les entreprises, même les plus mal outillées et dirigées, trouvent
des débouchés inespérés grâce à une inflation continue.
Mais dès que les circonstances redeviennent normales et
surtout en temps de baisse des prix la concurrence reparaît 1.
Elle a une telle force vitale qu'elle profite de toutes les fis-
sures des ententes pour s'insinuer. Quand les prix sont fixés,
elle joue sur la qualité, les délais de livraison, les facilités de
paiement, etc. Elle est le moyen pour l'entrepreneur habile
d'obtenir un avantage sans encourir de sanction. La métal-
lurgie et la teinturerie françaises nous en offrent de nombreux
exemples 2. Mieux encore, la concurrence continue de s'exercer
aujourd'hui entre les banques de dépôt françaises nationa-
lisées 3.
Quand une brèche ne lui permet pas de passer, la concur-
rence attend son heure: résiduelle, elle est le foyer qui subsiste
et qui s'étend à la moindre imprudence du monopoleur (haussc
injustifiée du prix, détérioration de la qualité, négligence ou
retard dans l'emploi de nouveaux procédés de production);
virtuelle, elle est le feu qui couve sous la cendre, invisible, et
qui rallume l'incendie dès que ces mêmes circonstances se
présentent.
La concurrence, qu'on dit morte, survit à l'ombre même des
trusts. S'il est aux États-Unis une industrie favorable à la
création d'un oligopole en raison du petit nombre des fabri-

1. En temps de baisse des prix, les membres de certains cartels alignent


leurs prix sur ceux de leurs concurrents étrangers en avisant ensuite le
. bureau central.
2. R. Thibaut: Carlels et concurrence dans la métallurgie fran,aise, thèse,
Paris, 1938. - F. Ducos: L'organisation professionnelle de la leinlureRe,
thèse, Paris, 1944.
3.·3" rapport de la Commission de vérification des comptes des entre-
prises publiques, Paris, 1952, Journ. off., Annexe adm., p. 540.
82 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

cants et de la différenciation des produits, c'est celle des pneu-


matiques 1. Quatre sociétés dont les noms sont bien connus en
Europe se disputent le marché: Goodrich, Goodyear, Fircstone
et U. S. Rubber. Elles produisaient avant la deuxième guerre
mondiale les trois quarts des pneus américains et trois d'entre
elles avaient leur principal établissement dans la même ville,
à Okron dans l'Ohio. En outre, la demande de pneus est peu
élastique, car ces obj ets représentent une très faible fraction
du coût d'une automobile 2, elle dépend de la situation générale
de la production. De son côté, le coût est assez rigide .puisqu'il
comprend à cette époque 25 %de charges fixes lorsque l'affaire
travaille à pleine capacité. Les conditions sOIl;t donc très pro-
pices à la conclusion d'une entente et à l'établissement d'un
monopole. Or, la concurrence a continué de jouer. Ces grandes
entreprises se sont disputé les maisons de distribution, elles-
mêmes' fortClnent constituées sous forme de chaînes (retail
chains), en offrant des rabais qui allaient jusqu'au tiers du
prix, puis, pour éviter que ces grandes firmes intermédiaires
ne fussent incitées à abuser de leur situation, elles suscitaient
la concurrence de vendeurs indépendants à qui elles consentaient
des réductions plus fortes encore. En d'autres termes, elles
étaient amenées à faire concurrencer par ces dernières maisons
leurs propres marchandises vendues par les magasins des
chaînes.
Le deuxième motif pour lequel le monopole demeure tempo-
raire est l'accélération du rythme du progrès. Les innovations
se succèdent si rapidement que les possibilités de substitution
se multiplient et menacent les monopoleurs beaucoup plus
dangereusement que les concurrents classiques. Ce n'est plus
le prix ou la qualité qui est visé, c'est le produit entier qui
risque d'être éliminé du marché par un rival imprévu. Aucune
entreprise n'est à l'abri: les chemins de fer eux-mêmes ont
dû se défendre contre les transporteurs routiers. C'est pourquoi

J. C. A. Kiehel : Compelilion in Uze Rubùer-Tire Industry, American Eco-


nomie Review, septembre 1938. .
2. Moyenne 6 % environ; il y a là Une application de la théorie de la
demande conjointe.
EXAMEN DE CONSCIENCE 83
les monopoles à long terme sont rarissimes 1. L'entreprise
géante apparaît ainsi comme facteur de progrès, car c'est chez
elle que la « combinaison nouvt~lle » a les plus grandes chances
de voir le jour.
En définitive, les grandes unités économiques, fruits de la
concentration, ne sont pa"s bonnes ou mauvaises en soi. Il
importe de connaître le 'but qu'elles se proposent d'atteindre
afin de se prononcer sur leur qualité. Prenons à titre d'exemples
deux cartels internationaux qui sont nés à la même époque,
l'un, celui de l'aluminium, dési.reux de stabiliser les prix sans
les faire monter et correctement géré, l'autre, celui du cuivre,
orienté vers la hausse des prix: le premier a subsistê, le deuxième
Iii'est effondré 2.
C'est bien à cette discrimination entre les bons et les mau-
vais groupements qu'a abouti l'évolution de la législation et
de la jurisprudence. En Allemagne, les résultats de la grande
enquête conduite de 1903 à 1913 ont été favorables aux cal,'tels
et, en 1933, un tribunal spécial a été chargé de séparer les élus
et les réprouvés suivant que leur action était conforme ou
non à l'intérêt national. Quand le gouvernement national-
socialiste a pris le pouvoir, il a gardé la même attitude: « tout
dépend de l'usage qui est fait de ces instruments d'organisa-
tion du marché [les cartels] » 3.
L'exemple des États-Unis est particulièrement instructif.
Lors de l'application des célèbres lois anti-trusts, les tribunaux
ont été amenés à séparer le bon grain de l'ivraie en se référant
à la mesure dans laquelle ces organismes réduisaient la con-
currence '. La création de la Federal Trade Commission en 1914
dans le but de surveiller les trusts a amélioré le système, cal'·
les membres de cette commission ont une compétence écono-
mique et pas seulement juridique, et ils adressent aux sociétés

1. J. Schumpeter: Capilalisme, socialisme et démocratie, op. cil., p. 166 et


185.
2. L. Marlio : Compte rendu des séances du colloque Walter Lippmann,
Paris, 1938, p. 39 .
. 3. W. Rentrop : Pteisbildung und Pteisùberwachung in der Gewerblichen
WÎI"l8chaft, Hambourg, 1 9 3 7 . · .
4. Voyez surtout le Clay ton Act du -15 octobre 1914.
84 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

des injonctions avant de saisir les tribunaux si celles-ci ne sont


pas obéies.
Remarquons que le risque de monopole est faible aux États-
Unis en raison de l'accroissement rapide du progrès technique
auquel nous avons fait allusion. On compte dans ce pays en 1948
un million de sociétés de plus qu'en 1940. Le dynamisme inhé-
rent à l'économie américaine est le meilleur antidote au mono-
pole. Un bon observateur note que, vue de l'extérieur, cette
économie « conserve le caractère d'une économie de marché,
fondée sur la concurrence» 1.
La thèse de l'auto-destruction du libéralisme est donc à tout
le moins exagérée. Il n'y a aucune raison de désespérer et de
rêver d'un retour aux petites u-nités économiques ': propriété
paysanne, artisanat, comme le font de notoires libéraux
(W. Ropke et H. C. Simons) en suivant les traces de Sismondi 2•
Non seulement il semble impossible de remonter ainsi le cours
du temps, mais ce serait se priver des énormes avantages que
présentent les grandes entreprises.
Il serait tout aussi excessif et maladroit de vouloir supprimer
les sociétés anonymes en France parce qu'elles ont été des
instruments défectueux de la concentration. Ces sociétés sont
des créations de la loi 3; il suffit que le législateur les réforme
afin de corriger les abus dont elles sont responsables, ce qu'il
a commencé de faire par des lois de 1940 et 1943 4 • Les pion-
niers du libéralisme ont causé un grave préjudice à la doctrine
qu'ils entendaient promouvoir en regardant comme (( naturel»
ce qui était simplement le fait des hommes.
Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à retenir de la thèse que nous
examinons? nullement, nous devons admettre une part des
critiques qu'elle comporte. Même temporaires, de grandes unités
peuvent exercer une action néfaste. Certains organismes inter-
nationaux (( de haute politique » sous l'impulsion de chefs
1. S. Wolff: Les Étals-Unis, première puissance économique mondiale,
Paris, 1950, p. 75.
2. W. ROpke : Die Gesellschaillikrisis der Gegenwarl, Zürich, 1943, in fine.
- H. C. Simons : Economie Policy jar a Free Society, Chicago, 1948.
3. W. Lippmann: La cité libre, trad. franç., Paris, 1935, p. 293.
4. Lois du 18 septembre et 16 novembre 1940 et du 4 mars 1943.
EXAMEN DE CONSCIENCE 85
« intoxiqués par leur propre pouvoir» risquent, par leurs excès,
de discréditer toutes les associations analogues et de fournir
prétexte à des interventions des pouvoirs publics 1. L'État,
de son côté, favorise trop souvent la naissance et le maintien
de monopoles, notamment grâce à des mesures de protection.
Il a même été jusqu'à obliger les producteurs à se grouper en
cartels dans les trois grandes branches de l'industrie allemande:
le charbon, l'acier.et la potasse, et c'est lui qui a poussé à la
création des monopoles internationaux du café, du caoutchouc,
du blé, du coton 2. Il reste donc à faire dans ce domaine et le
néo-libéralisme a son mot à dire 3.
Il l'a surtout en France où la lenteur du progrès et les incon-
séquences des dirigeants risquent de favoriser le maintien des
monopoles et où les principales industries de base font l'objet
d'une nationalisation, autre genre de concentration et d'élimi-
nation de la concurrence. 4 • Le gouvernement de M. Pinay est
entré dans la voie du libéralisme à cet égard en faisant voter
une loi contre les ententes professionnelles 5 et dissoudre le
Comptoir des produits sidérurgiques qui enregistrait toutes
les commandes d'acier, les répartissait entre ses membres et
en discutait les prix avec les pouvoirs publics.
Aux États-Unis eux-mêmes un raidissement s'est produit
récemment. Il suffit aujourd'hui pour engager des poursuites
que l'attorney général accuse une affaire d'entraver le jeu de
la concurrence par l'établissement de multiples contrats com-
merciaux avec les fournisseurs et les clients. Tel a été, en 1949,

1. Exemple: les cartels dits « mercantilistes» de T. J. Kreps : The Poli-


tical Economy of International Cartels, American Economie Review, supplé-
m~nt no 2, mai 1945.
2. L. von Mises: Compte rendu des séances du colloque Walter Lippmann,
op. cil., p. 36.
3, Vn « comité ad hoc pour les pratiques restrictives de concurrence J,
créé par le Conseil économique et social de l'O. N. V., doit élaborer un
projet de contrôle dei cartels internationaux pour mars 1953. Au Conseil de
l'Europe, un groupe d'études a été formé afin de jeter les bases d'une conven-
tion européenne qui aurait ce même contrôle pour objet.
4. La nationalisation crée un « trust d'État» (Crozet-Fourneyron: Res-
ponsabilité, Paris, 1945, p. 78).
5. Loi du 18 juillet 1952 qui interdit la fixation d'un prix minimum.
86 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

le cas de la Dupont de Nemours, à laquelle on a reproché non


d'accaparer le marché ou de faire monter les prix, mais de
fausser le développement de la concurrence pur la multiplica-
tion de ses relations commerciales 1. En somme la possibilité
de nuire à la concurrence, et pas seulement le fait de lui nuire,
. suffit à déclencher la procédure. De même, dans l'affaire de la
Tobacco Co. l'identité de conduite de deux sociétés a suffi pour
les suspecter d'entente 2. On voit à quelle rigueur les Améri-
cains en sont arrivés.
La concentration n'a pourtant pa~ été entravée par ces
mesures et les spécialistes ne sont pas d'accord sur le point de
savoir si finalement les lois an ti-trusts ont ou non sauvegardé
la concurrence 3.
L'homme de la rue a parfois peine à comprendre l'intérêt
que présente le maintien de la çoncurrence qui lui paraît et
qui est effectivement souvent cruelle puisqu'elle sanctionne
les insuffisances par des pertes et des faillites. Il ne se rend pas
compte de cette nécessité 4. Il. continue à rêver d'une société
où le progrès serait sans risque, la direction sans responsabilité,
l'erreur sans conséquence, l'assainissement sans souffrance. Les
concurrents n'aiment pas la concurrence 5.
Que cette perspective effraye les timides et les faibles, on
le conçoit. Nous· avons vu cependant que rien ne les empêche
de s'associer. Si la révolution française, par crainte d'un retour
offensif du corporatisme, a institué le libéralisme (( atomique »
cette conception n'est plus valable aujourd'hui. M. Marlio,
partisan des ententes industrielles, se qualifie lui-même de

1. R. Picard: Trusts capitalisles el monopoles ouvriers. L'opinion écono-


mique et financière, 12 août 1949.
2. W. H. Nicholls : The Tobacco Gme of 1946, American Economie Review,
supplément, mai 1949, p. 284.
3. Voyez l'enquête conduite par D. M. Keezer auprès des professeurs
d'universités américaines sous le tltr,~: The Antitrust Laws. A Sympo$ium,
dans l'American Economic Review de juin 1949.
4. «C'est le rôle du libéralisme de tendre sans cesse à l'abaissement des
coûts par la juste concurrence ... » (Discours du président Pinay à Caen, le
30 août 1952.)
5. C. E, Griffin : En!erprise in a Prù SOcie!!!, Chicago, 1949, p. 300.
EXAMEN DÈ CONSCIENCE 87
« libéral social 1 » et dans la libérale Amérique, les associations
sont extrêmement nombreuses 2.
La lutte concurrentielle n'a, d'ailleurs, rien à voir avec un
combat; elle s'apparente plutôt au sport et elle est une « preuve
de jeunesse» a. C'est une erreur que de considérer le débat entre
libéralisme et communisme comme cc un choix entre deux vio-
lences 4 ». Mieux encore, .nous dirons que non seulement le
libéralisme suppose le respect de l'individu, mais qu'il le situe
dans la société. Les liens entre les citoyens ont d'autant plus
de solidité qu'ils sont consentis et non imposés. La société
puissante est celle dont l~s membres acceptent une discipline,
non celle qui 'obéit il. la force. Le véritable cc homme social»
n'est pas celui qui est obligé de s'intégrer à une masse par la
volonté d'un despote ou qui est réduit au rôle de robot par une
éducation appropriée, c'est celui qui a le cc sens social », c'est-
à-dire qui a le désir 4e faire partie de la société afin de lui appor-
ter un concours qu'il croit utile et de bénéficier des apports
d'autrui qui lui sont nécessaires. Nul n'est plus social que l'in-
dividualiste ..
L'impression générale qui se dégage de la société libérale
concurrentielle, où l'esprit de domination est limité par la dis-
cipline individuelle et par l'autorité publique, est celle d'un
élan vital. Il y règne l'optimisme, l'espoir du succès. Ni
mollesse ni ruse: chacun prend le dépa~t pour la course, avec
loyauté et confiance, sous le signe de la liberté. (c Nous voulons
la concurrence, écrit vers le milieu du XIX e siècle le rédacteur
du journal ouvrier l'Atelier, parce que nous voulons la liberté,
. et que détruire la concurrence, c'est détruire en même temps
l'émulation et la liberté 5. ))
1. L. Marlio:Larévoluliond'hier, d'aujourd'hui et de demain, New-York, 1943.
2. L'organisation professionnelle met à la portée des petites entreprises
las moyens coûteux utilisés par les grandes affaires grâce à des organismes
collectifs (coopératives, syndicats, etc.).
3. C. E. Griffin: Enterprise in a Free Society, op. cil., p. 300. - F. Hayek:
Free Enterpl'Îse and CompetiUlJt Order, Londres, 1944.
4. Marleau-ponty : Humanisme et terreur. Essai sur le problème comml1~
. niste, Paris, 1947.
5. Cité par P. Lhoste-Lachaume : Réha.bililatiQn du libéralisme, Paris,
1~50, p. 40.
88 L'AUBE D'UN NOrVEAU LIBÉRALISME

2. La responsabilité des crises.

Voici un autre argument cher aux adversaires du libéralisme:


depuis que règne cette doctrine, des crises désolent périodique-
ment les économies, avec leur cortège de misères et de troubles,
et rien ,n'a pu les empêcher de naître et même de devenir de
plus en plus redoutables. Les ~tats-Unis, pays libéral, sont
précisément à l'origine d'un grand nombre d'entre elles parmi
les plus récentes. '
La réponse à cette critique est difficile à formuler, car nous
ne pouvons ici suivre les « ingénieurs de la conjoncture» à
travers le dédale de leurs explications. Eux-mêmes sont loin
d'être d'accord entre eux et, pour ce motif, devraient être
prudents dans leurs accusations.
Nous remarquons déjà que l'exemple des ~tats-Unis n'est
pas pertinent. A. Detœuf l'a évoqué dans une conférence qui a
fait date 1 en prétendant que les Américains avaient tout fait
pour éviter les interventions de l'~tat et que pourtant la crise
a éclaté en 1929, pire qu'elle n'avait jamais été. Or cette pré-
sentation historique est tendanl~ieuse : lorsque les affaires ont
commencé à décliner en Amérique en 1927 les banques fédé-
rales ont espéré remédier à cette situation en pratiquant une
direction monétaire. A cet effet elles ont acheté des titres et
provoqué une tension inflationniste qui a momentanément
freiné le fléchissement des prix (opérations sur l'open mar/cet).
Ces disponibilités sont restées dans la circulation et celles qui
n'ont pas été investies daus l'industrie ont cherché emploi à
la Bourse. Ainsi les entreprises ont trouvé des facilités d'exten-
sion et les cours des valeurs mohilières ont monté. Les Améri-
cains ont profité de cette aisance monétaire pour spéculer.
Sous cette influence, les cours en Bourse ont monté plus encore
et l'enthousiasme s'est emparé du public impressionnable et
imprudent. Les avances sur titres, qui servent d'aliment à la
spéculation, se sont accrues dans des proportions anormales.

1. A. Detœuf: La fin du libéralisme, X· Crise, 1er mai 1936, p. 38.


EXÀMEN DE CONSCIENCE 89

Inquiètes, les banques fédérales ont voulu renverser leur poli-


tique, vendre des valeurs et dégonfler la circulation. Mais il
était trop tard. Une fièvre de spéculation avait gagné toutes les
classes sociales, du directeur au liftier. Les sociétés nationales,
puis les capitalistes étrangers, attirés par les taux d'intérêt
élevés pratiqués sUr le marché au jour le jour, consentaient
aux spéculateurs les prêts que les banques refusaient de faire.
Ce fut bientôt le boom, précurseur du krach. On voit que l'ori-
gine du mal s'est située dans une politique de direction.
Pour éclairer cette difficile matière de l'économique, com-
mençons par distinguer deux ordres de phénomènes que l'on
s'obstine à confondre: le fait du rythme et le fait des pertur-
bations économiques et sociales concomitantes. L'un consiste
. dans une récurrence, sinon une alternance, l'autre en troubles,
consécutifs .surtout à la période de dépression. Le premier
semble inhérent à la croissance même des économies: les mou-
vements des prix, des coûts, des revenus, des différents élé-
ments de l'économie ne sont pas linéaires; les tâtonnements
des initiateurs et les chocs provoqués par les influences exté-
rieures impriment à l'ensemble des activités une sorte de
balancement dont on ne voit pas pourquoi nous ne pourrions
pas nous accommoder, comme le marin du tangage. Notre esprit
se plaît même à imaginer que les hommes, comme les choses,
sont entraînés dans de vastes mouvements ondulatoires, indé-
pendants des régimes économiques, expression normale du
développement.
La preuve en est que, dans une économie planifiée, les crises
se succéderaient comme dans les nôtres si, comme bien des
théoriciens sont portés à le croire, leurs causes sont d'ordre
économique. D'abord la technique moderne engendre des erreurs:
en raison de l'allongement du processus de la production qu'elle
exige, ensuite l'insuffisance des statistiques ne permet pas de
les considérer comme des guides fidèles en matière de demande
et de prix. « Le mal, conclut A. Aftalion, ne vient pas de la
surproduction individualiste en vue du profit 1. »

1. Les crises périodiquell de surproduction, Paris, 1913, t. II, p. 405.


90 L'AUBE n'UN NOUVEAÙ LIBEftALISME

Même observation dans la mesure où la source des mouve-


ments de la conjoncture est d'ordre psychologique. Peu i~porte
que l'excès d'optimisme soit le fait d'entrepreneurs privés ou
de chefs de services d'administration, que le temps de la produc-
tion concerne des usines appartenant à des sociétés anonymes
ou à l'État, que l'inflation de crédit vienne dès banquiers ou
du Trésor, les résultats sont les mêmes. « Il est faux de dire qu'un
changement de structure fasse disparaître la conjoncture 1. »
Les communistes objecteront cependant que la crise résulte
de l'anarchie de la production à laquelle met fin l'établissement
du plan 2. Il faut,. bien entendu, supposer une autorité rigou-
reuse imposant son diktat à tous les échelons de la production
et de la consommation. Les économies hitlérienne et soviétique
ne nous permettent pas encore de tirer argument des appli-
cations pratiques. Sans doute les symptômes et les manifesta-
tions du mal seront-ils supprimés, mais celui-ci ne reparaîtra-t-il
pas sous d'autres formes? l'\'y aura-t-il pas simple changement
dans la localisation? L'optimisme, par exemple, qui aurait.
provoqué des surinvestissements, se traduira par des excès de
production dans certaines branches d'industrie, des stockages,
des ralentissements, des transferts momentanés de main-
d' œuvre, etc., bref des déséquilibres 3. La méthode soviétique
de l'autocritique nous permet de mesurer l'étendue des erreurs
commises dans l'application des plans et nous empêche de
regarder l'idée d'une application parfaite autrement que comme
une hypothèse de travail. Il est probable d'ailleurs que toute
suppression apparente autoritaire des déséquilibres, sans dis-
parition de leurs causes profondes, aboutit à diluer le mal à
: travers tout l'organisme. A défaut d'opération chirurgicale, 1

1. H. Guitton: Les f1uclualionll économiqu/l8, Paris, 1951, p. 617.


2. E. Varga: La crise économique, sociale, politique, trad. franç., Paris,
1935. - C. Segal : Principes d'.~conomie politique, :Paris, 1936, cité par
H. Ardant : Les crises économiques, Paris, 1946.
3. G. von Haberler, in, H .. Guitton: Les /lucluaUcms économiques, op. cit.,
p. 609. - W. Rôpke, examinant le caS du surinvestissement, contlut que
ce phénomène peut se produire sotlS tous leS régimes, mail! que le libéralisme il.
plus de chances que le socialisme de sortir aisément de la crise, parce qu'il
n'a pas à supporter le poids d'UIi.e bureaucratie (Socialisme, Planning and
the Business Cycle, The Journal 01 Politlcal Economy, juin 1936, p. 3iS),
EXAMEN DE CONSCIENCE 91
un état général pathologique prend alors naissance dont toutes
les pariies du corps social se ressentent et l'on en vient à sou-
haiter la formation de cet abcès de fixation qu'est la crise pour
éviter un malaise généralisé et prolongé 1.
Allons plus loin. Admettons que le plan soit parfaitement
conçu et parfaitement exécuté. La question resterait posée de
savoir si le progrès n'exige pas l'instabilité, si la perte totale
de liberté individuelle impliquée par cette perfection ne cris-
tallise pas l'économie. « Une politique capable de supprimer
les alternances d'essor et de dépression, par où procède la
marche en avant de l'humanité depuis un siècle ... ralentira ou
supprimera cette marche en avant», nous dit J. Lescure 2;
Si le système économique est « foncièrement instable 3 », c'est
qu'il n'obéit à aucune entropie et garde un caractère biolo-
gique. Régler impérativement sa marche, c'est supprimer sa
vie elle-même, c'est l'étouffer.
La sagesse, semble-t-il, commande de modeler notre propre
existence su.r ce rythme qui l'entraîne, afin de n'en point subir
de dommages. En ce qui concerne le problème des responsa-
bilités du libéralisme, il nous suffit de constater la persistance
du mystère, la vanité ou le danger des oppositions au rythme,
et ce fait surtout que les fluctuations présentent un caractère
extra -humain.
Le deuxième ordre de phénomènes que nous avons distingué
est d'une analyse plus aisée que le premier. Les ondulations de la
vie économique s'accompagnent de troubles qui, eux du moins,
engagent la responsabilité humaine, car ils sont à notre échelle.
Si tous les éléments de l'activité économique variaient en même
temps et dans la même proportion, rien ne serait changé à
leurs rapports et nul ne serait fondé à se plaindre. Le nominal
seul changerait, le réel demeurerait constant. Or, la phase
descendante du cycle revêt un caractère catastrophique tel

. 1. W. R!!pke: Zur Theorie des Kolleklillismus, Kyklos, 1949 et Die Gesell-


schaft'krisiB der Gegenwart, op. cil., p. 192.
2. Des crises générales et périodiques de surproduction, 50 éd., Paris, 1938,
t. II, p. 636. . ,
a. G. VQll Habefler : Prospérité et dépression, Genève, 1939, p. ll.
92 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉIIALISME

qu'elle a reçu le nom péjoratif de dépression et même, par


extension, celui de crise qui. devrait être correctement réservé
au seul moment où la ham:se des prix fait place à la baisse,
c'est-à-dire au sommet de la ,~ourbe du cycle. En système libéral,
cette dénomination est même paradoxale, car la période de
baisse des prix est profitable aux consommateurs, autrement dit
est conforme à l'intérêt général, et de plus elle oblige à des adap-
tations et procède à des sélections, toutes en définitive favo-
rables au progrès.
Malheureusement, en fait, nous constatons que les courbes
des éléments de l'économie SOIlt loin d'être parallèles. Prix, coûts,
revenus accusent des disparités. Ainsi les prix des moyens de
production varient plus que ceux des objets de consommation,
les prix de gros plus que les prix de détail; l'intérêt, de par sa
nature, se stabilise dans la durée tandis que le profit fluctue
violemment. En outre, ces disparités seraient peut-être sup-
portables si le rythme était de faible amplitude, mais il n'en
est rien car les mouvements économiques sont aggravés par
des mouvements concomitants psychologiques. L'optimisme
qui .devient entraînement et le pessimisme qui aboutit à la
panique sont de redoutables amplificateurs. Suivant leur sensi-
bilité propre, les éléments économiques réagissent plus ou moins
fortement et avec plus ou moins de promptitude.
. Toutes ces causes de troubles ne sauraient être éliminées,
pourtant une action peut être entreprise pour éviter au moins
de les aggraver, soit pendant la période de dépression afin
d'atténuer les disparités, soit pendant la période de prospérité
afin de réduire l'amplitude. Ainsi s'impose une intervention
destinée à régulariser le rythme en visant les deux termes
qu'Allan -Fisher a groupés dans la formule : « différenciation
dans l'expansion 1 ».
Les disparités sont dues soit à l'inertie propre à certains élé-
ments, comme les prix de détail, soit aux résistances opposées
par certains dirigeants ou. groupes. Ce sont ces dernières qui
intéressent naturellement les ehercheurs de remèdes. L'ennemi

1. Progrès économique et sécurité ~'ociale, trad. franç., Paris, 1945.


EXAMEN DE CONSCIENCE 93

du' rythme, c'est la rigidité, « cause première des difficultés 1 »,


et celle-ci est particulièrement redoutable en matière de collt.
L'incompressibilité du collt est le thème de discussions que nous
jugeons inutile de rappeler ici. On sait qu'elle dépend surtout
de la rigidité de l'impôt et de celle du salaire. La première est
due à l'impéritie du législateur et devrait être corrigée par une
politique fiscale conjoncturelle, la seconde est le fait des syndi-
cats et aboutit à un transfert de disparité de l'économique au
social puisque, si certaines catégories d'ouvriers maintiennent
leur salaire nominal, c'est-à-dire accroissent leur salaire réel,
d'autres, employés dans les industries marginales, sont mis en
chômage 2. La politique dans ce domaine exerce une forte et
regrettable influence' sur l'économique.
,Des résistances également dangereuses se multiplient de nos
jours en matière de prix, soit du' fait de l'État qui taxe,. bloque,
valorise, protège, subventionne, soit du fait des ententes et
groupements de producteurs dont nous avons parlé.
L'amplitude doit faire l'objet de mesures appropriées pendant
la période dite de prospérité. Les accusations portées alors contre
les excès de crédit et la spéculation ne sont pas dénuées de
fondement 3. La perte du souci de la mesure et du sens du risque
caractérise la mentalité de la masse qui se livre à une eupho-
rie naïve et escompte des avantages indéfiniment croissants.
Les pays neufs nous fournissent une illustration des déséqui-
lihres qui en résultent '. Dans ce cas, une action modératrice
de l'État s'impose 5.
Ces interventions que nécessite la politique de modération

1. 19 8 rapport annuel de la Banque des Règlements internationaux, Bâle,


25 juin 1949. .
2. La rigidité de l'impôt est battue en brèche depuis peu, celle du salaire
persiste : elle est à la base de la théorie keynésienne.
3. A. Detœuf (La fin du libéralisme, op. cit.) exagère lorsqu'il prétend que
la généralisation de la spéculation détruit la théorie libérale des marchés
(p. 41). On pourrait dire que la masse prévoit mal, à trop court terme. Si
elle était plus spéculative encore, elle prévoierait les réactions futures à ses
prop~es entratnements, elle se comporterait avec plus de modération.
4. L. Romier : Si le capitalisme disparaissait .•. , Paris, 1933.
5. Pour plus de détails, L. Baudin: Manuel d'économie politique, Paris,
1951, t. II, p. 278 et suiv.
94 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

et d'assouplissement n'empêchent nullement le déroulement


du rythme et ne changent en aucune manière la structure
libérale de l'économie. Elles n'entrent pas « en contradiction
avec les enseignements de la science économique l»j bien au
contraire, elles « modifient les données générales de manière
à faciliter les transformations requises selon les lois de l'éco-
nomie 2 », elles cherchent seulement à éviter les « convulsions »
ou « les spasmes 3 », mais en donnant ces indications, nolis quit-·
tons le domaine du libéralisme classique ou néo-classique pour
entrer dans celui du néo-libéralisme que nous explorerons plus
tard.

3. L'amoralité.
L'insuffisance morale du libéralisme est un argument facile
à réfuter sur le plan logique, mais difficile à combattre sur le
plan sentimental. La morale confère à l'individu son unité en
assignant un sens à son existence, en lui donnant un « style de
vie 4», elle exige doric une autonomie de l'homme, elle est liée
à l'individualisme.
Elle postule aussi la liborté puisqu'elle met en cause la
conscience. Une morale imposée est un non-sens, comme l'a
depuis longtemps expliqué Henouvier 5. .
En fait une société libérale ne saurait exister sans un minimum
de moralité, car si la grande majorité des citoyens ne se consi-
dérait pas comme tenue par SI~S engagements, il serait impossible
de faire respecter ces derniers. L'État se charge de ce soin
parce qu'il n'a à intervenir que dans un petit nombre de cas,.
autrement dit parce que le principe moral est admis par la
masse des administrés. Il est donc vrai d'affirmer que libéralisme
et moralité sont inséparables 6.

1. G. Pirou: Economie libérale el .3conomie dirigée, t. II, Paris, 1947,. p. 360,


2 et 3. L. Dlipriez : Les mouvl'ments économiques généraux, t. II, Louvain,
1947, p.545;
4. G. Gusdorf: Traité de l'exisfen,~e morale, Paris, 1949. . .
5. P. Mouy: L'idée de progrès àalls1a philosophie de Renouvier, Paris, 1927.
6. J. Ruen: : L'ordre social, Paris, 1947, p. 646 (. L'ordre libéral sans
morale serait un ordre sauvage "l.
EXAMEN DE CONSCIENCE: 95
En -économique, la morale se traduit non seulement par la
bonne foi dans les transactions, mais par l'honnêteté commer-
ciale et la conscience prqfessionnelle 1. Les politiques grecs,
d'après Montesquieu, estimaient que la vertu seule pouvait
soutenir les gouvernements populaires. Ce qui est vrai de la
démocratie l'est du libéralisme.
D'où vient alors l'étrange affirmation de l'amoralité de cette
doctrine?
La responsabilité en incombe aux classiques qui ont parfai-
tement connu les problèmes moraux, mais qui -les ont passés
sous silence. Comment Adam Smith aurait-il pu les ignorer
puisqu'il était professeur de morale et avait écrit une Théorie
des sentiments moraux en 1759? Son tort. a été de considérer
la moralité comme une donnée qui pouvait être sous-entendue.
Puisque la critique est cependant faite, il faut lui répondre.
Elle présente plusieurs aspects. Le premier, le plus grave,
concerne la justice. Le libéralisme serait injuste. On peut
en être surpris. Nous avons vu que cette doctrine avait pour
formule de répartition : A chacun suivant ses mérites et éven-
tuellement suivant sa chance. Chacun récol~e ce qu'il a semé
et doit respecter cette même règle lorsqu'elle s'applique à autrui.
Les droits de la minorité sont le corollaire de la liberté et confè-
rent à toute société libérale une indéniable noblesse 2.
Que veut-on donc insinuer en parlant d'injustice du libé-
ralisme ou de l'individualisme? Dans ce système, remarque
l'homme de la rue, les besoins sont satisfaits selon les possibi-
lités d'achat des demandeurs, c'est-à-dire d'après le montant
de leurs disponibilités monétaires. Les possesseurs de gros
revenus, les « riches )) sont donc privilégiés.
Nous répétons cet argument parce que nous l'avons entendu
formuler à plusieurs reprises et même par des personnes qui se
croyaient averties. Il prouve évidemment une méconnaissance
totale du régime libéral. Les revenus qui confèrent à leurs déten-
teurs un pouvoir d'achat ne sont pas tombés du ciel; si tout se

1. A. Toussain: Rapports de nconomique el de la morale, Paris, 1948, p. &7.


2. C. E. Grimn : ETlterprise.in a F,.ee Society, op. cil., p. 529~
96 L'AUBE n'UN N'OÙVEAU LIBÉRALISlliE

passe correctement, comme nous devons le supposer, ils sont la


contre-partie d'un effort de travail ou d'un sacrifice d'épargne,
ils représentent des utilités. Les demandeurs sont sélectionnés
à la fois d'après l'intensité de leurs désirs et d'après leur
apport antérieur à la soeiété. Rien n'est plus légitime. Si la
répartition était faite d'aprè!lles besoins, nous serions en régime
communiste.
Plus généralement et moins naïvement, le libéralisme est
accusé de provoquer l'exploitation de l'homme par l'homme.
Un grand nombre de théories d'exploitation ont été soutenues
au cours de l'histoire, nous ne saurions même les énumérer ici.
L'exploitation est la saisie par un individu ou un groupe, sans
compensation, du fruit de l'e:ffort d'un autre individu ou groupe.
Cette notion est très impréeise. Dans certains cas seulement,
elle ne prête pas à discussion: le type d'exploitation de l'homme
par l'homme est l'esclavage. L'exploitation d'un État par un
État trouve aussi des exemples célèbres dans l'histoire : elle
a été à l'origine de la révolte des colonies anglaises d'Amérique.
Quant à l'exploitation de l'homme par l'État, dictateur ou
miijorité parlementaire, le lecteur ne sera pas embarrassé pour
en citer des cas récents.
Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire d'insister sur l'im-
possibilité théorique de la détermination de la part de produit
qui devrait revenir à chacun dans l'œuvre de production.
Dans quelle mesure est-il juste de rémunérer l'ajusteur, l'es-
sayeur, l'ingénieur, le comptable, etc., qui ont pris part à la
construction d'une automobile? nous ne pouvons 'le savoir et
c'est pourquoi tous peuvent avoir l'impression d'être exploités
(problème dit de l'imputation).
Mais ici encore, il y a des ordres de grandeur qui permettent
des affirmations très générales. Si autrefois l'exploitation du
travail par le capital a été fréquente, la situation s'est aujour-
d'hui retournée dans notre pays au point que le capital ne se
forme plus et que le progrès économique se trouve freiné. Bien
que cette dernière conséquence soit évidente et bien connue,
,un grand nombre de nos contemporains sont restés en retard
d'un siècle à cet égard dans leurs jugements.
EXAMll:N DE CONSCiENCE 97
L'anachronisme est courant en économie sentimentale. Signa-
lons une forme nouvelle d'cxploitation qui découle de la cons-
titution d'entreprises monopolistiques: grâce à leur situation,
celles-ci augmentent leur prix de vente jusqu'au point optimum
et réalisent de la sorte des bénéfices qui semblent anormàux,
elles « exploitent» les consommateurs. Or, un grand nombre
d'entrepreneurs font participer leur personnel à cette aubaine
sous forme d'une élévation de rémunération et, s'ils ne décident
pas d'opérer cette répartition, le personnel ne manque pas
de la demander. L'exploiteur patronal a pour complice l'ou-
vrier de l'aveu des socialistes eux-mêmes 1.
Reste à savoir quand il y a yraiment eXploitation. Le grand
public a tendance à considérer les profits en général comme des
prélèvements indus et en outre à les croire très élevés.
Les erreurs commises à ce sujet sont si fréquentes que nous
croyons utile de rappeler ce qu'il faut entendre par ce mot.
Le profit, comme mobile des actions humaines, n'est pas
autre chose que l'intérêt personnel pécuniaire dont nous avons
dit qu'il est une des formes .de l'intérêt personnellato sensu 2.
Mais il importe de distinguer le profit ordinaire ou global,
simple marge entre le prix de revient et le prix de vente, et le
profit pur ou surprofit. Le premier comprend généralement du
salaire, à savoir celui du chef d'entreprise, rémunération du
travail de direction, et parfois aussi de l'intérêt lorsque eet
entrepreneur investit ses fonds dans sa propre affaire. Le total
de ces deux montaJ.lts représente le minimum, faute de quoi le
dirigeant a intérêt à quitter l'entreprise pour offrir ailleurs ses
capacités et à retirer ses capitaux pour les placer dans une affaire
plus lucrative. Mais au-delà de ce minimum peut apparaître
un surplus,. c'est lui qui est l'objet des critiques, car il est éga-
lement saisi par le chef d'entreprise. Notons immédiatement
que le personnel et les prêteurs ne peuvent se dire exploit.és
s'ils ne reçoivent rien de cet excédent, puisqu'ils sont corree-

1. A. Philip: La crise doctrinale du socialisme en Europe, La Revue socia-


lisle, avril 1952, p. 347.
2. Voyez plus haut chap. in et H. K. Girvetz : From Wealth to Wei/are,
op. cit., p. 132.
98 L'.AUBE n'UN NOUVBAU I.IBÉRALISME

tement payés selon les conventions passées entre eux et la


direction. Tout au plus pourrait-on parler de spoliation « par
exclusion» en arguant du fait que les dirigeants semblent n'avoir
pas plus de droits qu'eux à ce supplément. Mais cette appa-
rence correspond-elle à la réalité?
Le profit pur comporte deux catégories de rémunérations.
·L'une a pour origine des qualités inhérentes à l'entrepreneur:
capacité d'organisation des ateliers, perfection du calcul écono-
mique, intuition en matière de débouchés, etc.; elle correspond
à des mérites personnels et se présente sous la forme de récom-
pense pour les services rendus par celui qui assume la respon-
sabilité. L'autre a pour source soit des phénomènes de conjonc-
ture (insuffisances momentanées d'adaptation de l'offre à la
demande, déséquilibres et frottements au cours du développe-
ment dans le temps), soit l'action de puissance exercée par
l'entrepreneur sur la structure des marchés (déformation des
tableaux de désirs des acheteurs éventuels que favorise· la
dépersonnalisation de l'homme, pression sur les pouvoirs publips
qui trouve appui dans la tendance à la direction économique) 1.
Dans ces deux derniers cas, la chance peut jouer un rôle et
l'entrepreneur court des risques. Le profit apparaît alors comme
un appât, un stimulant de l'initiative 2.
Que ces risques soient considérabl~s, le grand public ne s'en
r~nd pas compte, car il voit les réussites et non les échecs. Le
cimetière des entreprises n'a guère de visiteurs. Consultons les
statistiques du pays qui passe pour celui des hauts profits :
les sociétés américaines donnant un revenu représentent 60 %
du total des entreprises en 1913, 48 % en 1921, ~9 % en 1939,
52 % en 1941. La mortalité est énorme: les pourcentages de
fermetures entre 1939 et 1944 inclus varient de 14,3 à 19. Le
profit net moyen des industries américaines de 1925 à 1942

1. J. Marchal: The Construction 01 a new Theory of Profil, American


Economie Review, septembre 1951, p. 549. - A. Marchal: La pensée écono-
mique en France depuis 1945, Paris, 1953, p. 117.
2. Pour accroltre la production afin de remédier à la misère « nous comp-
tons beaucoup sur la libre initiative et sur le stimulant duproflt»déclarele
président des Semainu lIociale. de France à la 39- session, à Dijon, en 1952
(op. cit., p. 31).
EXAM1;:N DE CONSCl1;:NCE gg

ne dépasse pas 3,67 %. On a calculé que si, de 1930 à 1944,


on avait distribué aux salariés le montant total des profits,
les salaires n'auraient été accrus que de 6 %1.
Ces observations ne nous empêchent pas évidemment de
déplorer l'apparition spectaculaire et démoralisante de profi-
teurs, mais nous ne saurions tirer de ces excès aucun argument
contre le système. Les ravages causés par les charlatans ne
doivent pas nous amener à maudire la médecine.
Nous avons été témoins, en France, de la multiplication des
profiteurs sous l'occupation allemande et au lendemain de la
Libération. La responsabilité en incombe au marché noir, c'est-
, à-dire à l'économie dirigée.
Il est piquant de constater que les adversaires du libéralisme
les plus prompts à lui reprocher son amoralité, sinon son immo-
ralité, sont favorables au marxisme; or cette doctrine tient la
morale pour un épiphénomène, un reflet des forces productives,
autrement dit, elle la nie comme fait de conscience.
Avant de quitter le domaIne de la justice, répondons à cette
critique des réformateurs qui prétendent ne pas pouvoir inflé-
chir le régime libéral dans un sens qualifié de social. Mais si ce
régime est « insuffisant pour améliorer le sort des travailleurs Il »,
rien n'empêche de le rendre (e suffisant ». La participation aux
bénéfices, l'actionnariat ouvrier, la promotion ouvrière, la sécu-
rité sociale, etc., se développent parfaitement dans un climat
libéral. Le libéralisme ne défend nullement le statu quo.
Le deuxième aspect de la critique adressée au libéralisme du
chef de la moralité concerne une insuffisance de charité. Nous
avons déjà répondu par avance, en montrant que celle-ci s'in-
tègre à la doctrine libérale, qu'elle en est l'indispensable complé-

1. Un exemple typique d'erreur est donné par l'opinion générale des


Américains au sujet des tramways. Le public est persuadé que si les villes
expropriaient ces moyens de transport et les prenaient à leur compte, elles
pourraient aisément réduire les tarifs en renonçant aux profits que doivent
encaisser les sociétés. Or, le chef d'entreprise qui, de 1939 à 1943, aurait
possédé tous les tramways américains, aurait perdu onze millions de dollars
(Sherman Rogers: Why killlhe Goose?, New-York, 1947).
2. C. Bouglé : Destinées de l'individualisme en France, Inventaires, Paris,
1936.
100 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBERALISME

ment 1. Mais il est nécessaire de revenir sur ce sujet parce que


les arguments invoqués ont pris parfois des formes nouv.elles
et parce que des légendes sont nées que nous devons dépouiller
de leur irréalité pour les ramener à la mesure des données uti-
lisables.
Le libér.al, dit·on, applique le principe que « les affaires sont
les affaires» et que l'obtention du maximum de bénéfices est
le but poursuivi indépendamment de tout autre. Il est certain
que le grand public n'admet pas la séparation entre les affaires
et la charité et qu'il a perdu confiance dans « la validité morale
des valeurs du marché 2». C'est pourquoi il continue de se
référer à ce moyen âge que, par ailleurs, il considère comme
révolu, en réclamant le juste prix, le juste salaire et le juste
profit. Le libéral pense, en effet, que si la charité doit complé-
ter la justice, elle ne saurait la remplacer. Une telle substitution
serait une régression 3. Les conceptions médiévales, appropriées
à un milieu profondément différent du nôtre, sont inutilisables
aujourd'hui; chacun ayant son critère propre de la justice,
elles aboutiraient au ·plus complet arbitraire. Le producteur
regardera comme juste le prix qui couvrira son coût, le consom-
mateur, celui qui lui permettra de vivre confortablement, etc.
Quand, sous couleur de science, on se propose de passer de la
justice commutative à la justice distributive, on quitte simple-
. ment le domaine de cette science que l'on invoque pour entrer
. dans celui des idéologies.
Un exemple typique nous est donné par un néo-libéral lui-
même. Walter Lippmann prétend que la politique libérale a
pour but de réaliser Ulle plus grande égalité des revenus 4.
Nous avons montré que la liberté exigeait, au contraire, l'iné-
galité et que la répartition idéale, celle qui a lieu suivant les
mérites, celle qui est morale, s'oppose à tout nivellement. Nous
savons, par ailleurs, qu'économiquement parlant celui-ci tend

1. Mgr Ancel va jusqu'à regarder les inégalités comme « des occasions de


développer la charité» (loc. cit., p. 164).
2. F. H. Knight : The Ethics of Liberalism, op. cit., p. 13 et suiv.
3. Ainsi s'exprime Renouvier dans sa Science de la morale en 1869.
4. W. Lippmann: La cité libre, op. cit., p. 274.
EXAMEN DE CONSCIENCE 101
à détruire les facultés d'initiative et de prévoyance, donc à
freiner dangereusement le progrès, et nous verrons, par sur-
croît, qu'il risque de gêner la formation des élites.
Si donc justice et charité doive!).t être liées, il est périlleux
de les confondre. Justice d'abord, charité ensuite, toutes deux
nécessaires, mais chacune à sa place. Certes, nous abordons
ici l'un des problèmes les plus troublants qui se posent aux
consciences. Un éonflit surgit fréquemment entre la justice et
la charité, et la tentation est grande de le trancher au détriment
de la première 1. La plupart des hommes sont appelés à être
juges en quelque manière: l'examinateur pour le candidat, le
père de famille pour ses enfants.
La théorie actuelle de la redistribution des revenus est bien
inquiétante à cet égard. Nous ne parlons pas de la possibilité
évidente qu'elle donne aux dirigeants de favoriser un parti ou
une classe puisqu'ils s'arrogent ainsi le droit de prendre aux
uns pour donner aux autres d'après des critères établis par
. eux-mêmes, mais nous songeons au parfait honnête homme
qui se laisse entraîner par le sentiment et qui cherche à satis-
faire les besoins sans s'apercevoir peut-être qu'il frappe le tra-
vailleur au bénéfice du paresseux et secourt le prodigue au
détriment de l'épargnant. Là est le danger de cette cc justice
distributive », si attirante et si décevante. '
Dans tous les cas, ce qui est inadmissible de la part des
défenseurs de cette théorie, c'est d'identifier libéralisme et capi-
talisme en ayant soin de noircir le second jusqu'aux limites
de l'absurde. Il est évidemment facile· de condamner le libéra-
lisme en le présentant sous les traits d'un capitalisme flam-
boyant, fondé sur une cc fonction injustifiée du capital» et
cc athée dans sa pratique qui constitue toute sa phiJosophie 2 ».
Dénoncer le matérialisme du capitalisme qui cc déshumanise la
vie 3 » n'a guère de sens quand on sait que le capitalisme est
1. ,Ch. Péguy explique que c'est là l'origine d'un désaccord permanent
entre la Vierge Marie et Dieu le Père. Car la Vierge est toute charité et Dieu,
il faut bien qu'Il soit pour la justice.
, 2. Osservatore Romano, 8 mai 1949.
3. N. Berdiaeff; Le destin de l'homme dans le monds actuel;'Paris, 1934,
p. 64••
102 J,.' AUBS J)'UN NOUV2AU tIBÉl\ÀtISME
. ,
Ulle méthode applicable aussi bien dans un régime libéral que
dans unrégime étatiste, comme nous l'avons expliqué 1.
Il serait facile d'ouvrir une pittoresque galerie de caricatures
dues à des auteurs pourtant avertis qui s'acharnent à prendre
les individualistes ou les libéraux pour boucs émissaires. Ces
derniers finissent par être confondus avec les anarchistes 2 et
par devenir des ~ortes de monstres d'égoïsme « affamés de jouis-
sance 3 ». Les ombres de Smith et de Mill doivent parfois
s'attrister aux Champs-Élysées.
Nous ne saurions trop souligner les dangers que présentent
les diatribes de ce genre. On comprend que des esprits soucieux
de moralité condamnent avec éloquence les athées, les maté-
rialistes, les profiteurs, et nous applaudissons à leurs paroles.
Mais appliquer ces qualificatifs à des libéraux comm8 tels ne .
peut que nuire à ceux-là mêmes qui poussent à ce point l'incom-
préhension des doctrines; ils risquent fort de rejeter les lec-
teurs ou les auditeurs vers les doctrines adverses, c'est-à-dire
vers le communisme qui est, lui, une doctrine mat.érialiste.
Nous avons souvent observé ce choc en retour dont de savants
écrivains ou d'illustres orateurs ne se rendaient nullement
compte et dont ils étaient victimes.
« Il n'y a que deux conceptions de la morale humaine ... L'une
d'elle est chrétienne et humanitaire, elle déclare l'individu saoré.
L'autre exige que l'individu soit en toute façon subordonné et
sacrifié à la communauté '. li La première de ces conceptions
est celle du libéralisme.
Malheureusement, le vulgaire continue de confondre le libé-
ralisme avec le conservatisme social et le capitalisme exploi-
teur qui fournissent de si beaux et de si faciles thèmes de pré-
dication morale.
Insistons sur cette irritante question en livrant d'abord à

1. Sur l'identification du capitalisme et de l'économie monétaire, M. Dobb :


Studies in the Development of Capitalism, New-York, 1948.
2. «L'individualisme implique le rejet de toute attache familiale locale,
professionnelle même» (Duthoit : Rénovation tran{;aise, 1942, p. 32). « Indi-
vidualisme égalitaire et anarchique» (G. Thibon: Retour au réel, 1943, p. 66).
3. Sermon de Notre-Dame, 25 février 1945.
4. A. Kœstler: Le zéro et l'infini, trad. franç., Paris, 1945, p. 177.
EXAMEN DE CONSCIENCE 103
la méditation des responsables ces lignes du Père Laberthonière,
dont nul ne contestera les qualités d'éminent éducateur: « Le
propre du christianisme ... , c'est la netteté, la décision, la force
avec lesquelles il se présente comme un vrai personnalisme,
en ce sens que ce qu'il met au premier plan, c'est d'une part
la préoccupation de ce que nous sommes ... , d'autre part l'affir-
mation, la révélation que ce qui nous caractérise, c'est d'être
chacun des fils de Dieu, voulus par Dieu en nous-mêmes et
pour nous-mêmes, et pas seulement des incarnations momen-
tanées de l'espèce 1. » Voilà bien posé le principe de la per-
sonne ou de l'individu qui a sa valeur en soi, voilà justifiée la
formule lapidaire d'un autre maître de l'Oratoire: « Chaque
esprit est un monde 2. »
De la part d'un catholique, toute hésitation en' face des doc-
trines matérialistes serait inadmissible. Le communisme a été
condamné en termes violents, que l'on trouve rarement dans
des textes de cette nature, par des encycliques nombreuses
depuis Qui pluribus (1846) et Quod Apostolici muneris (1878)
jusqu'à Dil'ini Redemptoris (1937). Le socialisme, nettement
distingué du communisme, a été déclaré « inconciliable avec le
christianisme authentique» (Quadragesimo anno, 1931) 3. L'État
est invité à obéir à l'ordre naturel, car il est postérieur à l'homme
(Rerum NOlJarum, 1891; Summi Pontificatus, 1939) '.
Bien que le capitalisme ne soit pas (c condamné en lui-même )1
(Rerum l'foyarumJ, car il n'est pas « intrinsèquement mauvais»
(Quadragesimo anno J, il l'est par certains catholiques 5.

1. Esquisse d'une philosophie personnaliste, Paris, 1942, préface.


2. P. de Bérule : Œuvres, éd. Migne, 809. ,
3. L. Baudin : Catholicisme et communisme, Revue politique et parlemen-
taire, novembre 1948, p. 258.
4. «Faire de l'étatisation la règle normale de l'organisation publique
serait renverser l'ordre des choses. La mission du droit public est de servir
le droit privé, non de l'absorber» (Discours du Saint Père à la g e Confé-
rence des associations patronales catholiques, in Professions, 28 mal 1949).
Pie XII lie l'absolutisme d'État au positivisme juridique, voyez son très
intéressant discours au tribunal de la rote en novembre 1949.
5. Les orateurs des Semaines sociales ont tendance à juger sévèrement
toutes les doctrines (voyez notamment les Semaines BocialM de 1945, 1947
et 1952). Démolir est aisé, reconstruire l'est moins. Les plus avertis cepen-
dant .'expriment d'une manl~re pertinente et mesurée. Dana lion remar-
104 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

De son côté, le Conseil mondial des Églises protestantes a


rejeté le communisme et le capitalisme à Amsterdam en 1947.
Toutefois, les évêques anglicans ne veulent pas faire cause
commune avec les forces anticommunistes, car ils craignent de
s'engager dans le domaine économique (Conférence de Londres,
1948).
Revenant' à la France, nous ne voulons pas clore ce para-
I graphe sans préciser l'instant qui a marqué le tournant de la
doctrine libérale chez nous dans la direction de la morale et
. sans évoquer la belle figure de celui à qui nous sommes rede-
. vables de cette évolution: Frédéric Le Play 1. Cet ingénieur
n'hésite pas à abandonner sa chaire de l'École des Mines pour
obéir à sa conscience qui lui commande de s'occuper d'abord
de la morale, car à quoi bon la science si règne le vice? Il est
bien un individualiste de la dernière étape, d'après notre classi-
fication, puisqu'il n'admet pas cc la liberté systématique », c'est-
à-dire absolue, et désire la tempérer par la cc hiérarchie sociale
et l'autorité ». La morale est mise au premier plan et l'économie
politique se présente dans une lumière jusque-là ignorée comme
une cc économie de 'vertu ». Le travail est cc le principal auxi-
liaire de l'ordre moral», parce que l'homme doit dompter sa
nature pour se livrer à un effort pénible. cc Le but suprême du
travail, dit-il, est la vertu et non la richesse. » L'épargne, de
même, cc signale la présence de certaines qualités morales, car
les individus témoignent alors par leur frugalité volontaire
qu'ils Qnt la force de réprimer leurs passions et de contenir leurs
appétits». Il est difficile de concevoir urie plus totale morali-
sation de l'économique. Après de tels textes, continuer de
prétendre que les libéraux français demeurent dans l'amora-
lité, c'est une ignorance ou une impertinence 1.

quable discours introductif à la Semaine sociale de 1952, le président


Charles Flory n'hésite pas à affirmer qu'il «compte beaucoup sur la libre
initiative et sur le stimulant du profit» (p. 31). De son côté, H. Guitton
reconnatt que l'individualisme postule des valeurs morales (Le christia-
nisme social, Paris, 1945, p. 214).
1. F. Le Play: Texles choisis, Paris, 1947. Ce~qu'on peut reprocher à
Le Play, c'est de ne pas avoir vu le « possible» à côté du « souhaitable ».
Son économie de vertu est presque surhumaine.
EXAMEN DE CONSCIENCE 105

• ••
Nous venons de passer en revue les trois critiques les plus
couramment adressées au libéralisme et nous avons noté loya-
lement ce qu'il fallait en retenir afin de procéder aux corrections
nécessaires. Bien d'autres reproches ont été énoncés. Beaucoup
ne valent pas la peine d'être examinés, tel celui de gaspillage,
d'erreur, de déséquilibre, car ces imperfections se retrouvent
dans tous les genres d'économie dès que l'on passe de la théorie
à la pratique. La plus autoritaire d'entre elles n'en est pas
exempte, celle de la caserne 1.
Par contre, il est deux points qui appellent quelques explica-
tions. D'abord, il ne faut pas croire que le libéralisme ne satis-
fasse pas l'instinct grégaire 2. Le « désencadrement )) risque de
conduire l'homme-masse au désespoir et même au suicide,
comme l'a montré Halbwachs, mais l'association est admise
et, comme nous l'avons dit, la société est d'autant plus solide-
ment constituée que les liens entre les individus sont volon-
taires. Suivant l'expression allemande, le libéral est einsam,
nicht allein 3.
Ensuite, il semble que le libéralisme ne fasse pas miroiter
aux yeux du grand public un idéal susceptible de l'entraîner. A
coup sûr, ce n'est pas la concurrence redoutée, ni le mécanisme
des prix qui peuvent provoquer son enthousiasme. Autrement
stimulant est le marxisme annonciateur de la « catastrophe )),
de l'écroulement de la société bourgeoise et de l'avènement
du paradis prolétarien. Nous le reconnaissons. Le· mythe, au
sens sorélien du mot, garde sa vertu, et la foule est toujours
sensible aux drames à grand spectacle, toujours favorable à la
destruction des idoles, toujours enchantée par des visions de

1. Ce sont là des évidences. Il n'y a pas de chômage à la caserne, mais il


y a dans tous les recoins des gens qui ne font rien (D. Villey: Pamphlet
contre l'idéologie des ré/ormes de structure, Redevenir des hommes li bres,
Paris, 1946).
2. Le « besoin de fraternité effective» d'!. Silone, in Le dieu des ténèbres,
Paris, 1950.
3. Isolé, non seul.
106 L'AUBB D'UN NOUVEAU LIBÉRALI'SMB

bien-être éternel. La liberté garde son charme, mais c'est un


cliché usé et dont l'image est bien déformée, comme nous
l'avons vu. La formation de la personnalité humaine serait
peut-être un but valable, nous la retrouverons lorsque nous
parlerons de l'élite. Vouloir appartenir à cette élite, n'est-clt
pas un bel idéal?
CHAPITRE VI

LA. CONTRE-ATTAQUE

1. Les lignes de départ.

En France, le libéralisme a régné en fait jusqu'à la crise de


1929-1930, malgré de nombreuses déformations. Il demeurait
le fondement du régime économique. La guerre de 1914 a
forcément marqué une poussée du dirigisme, mais dès le lende-
main de la victoire, les abus que celui-ci avait entraînés ont
discrédité ses partisans aux yeux du grand public. Les scandales
des comptes spéciaux, du ravitaillement, de la flotte d'État,
n'ont pas permis au socialisme de profiter des avantages que
lui avait procurés la centralisation réalisée pendant les hosti-
lités. Les institutions libres continuaient simplement à être
grignotées peu à peu, comme par le passé, par des réformes
sporadiques et multipliées.
En théorie, le libéralisme, violemment attaqué depuis Karl
Marx, restait sur la défensive. Les arguments anciens étaient
repris et développés avec plus ou moins de force, mais avec
peu de variantes; on critiquait la bureaucratie étatiste, les
atteintes portées à l'esprit d'initiative et à l'esprit de prévoyance
et cet ensemble de reproches était devenu banal à force d'avoir
été répété. Deux livres remarquables, parus l'un à la fin du
XIX e siècle, l'autre au début du xx e, résument ces arguments:
Schaeffie : La quintessence du socialisme (1874) traduit en fran-
çais en 1880 et 1904, et Bourguin : Les systèmes socialistes et
l'évolution économique (1906). Le premier de ces auteurs insiste
sur la difficulté qu'il y aurait à promouvoir le progrès dans une
108 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

société intégralement planifiée, le deuxième sur la complexité


de tout système socialiste, la multiplication des fonctionnaires,
la paperasserie, la nécessité de mettre à la tête de l'administra-
tion « une autorité infaillible, assistée d'un service d'informa-
tions irréprochable )J.
Quant au fond, pendant cette longue période qui va de 1867,
date de la publication du Capital, aux environs de 1930, le
libéralisme a subi une évolution dont les commentateurs n'ont
,pas assez tenu compte. Non seulement il s'est moralisé ou
· humanisé, avec Le Play et ses successeurs, et il a mis davan-
tage en lumière l'individu comme fin plutôt que la liberté,
· mais encore il s'est modifié dans le sens de la l'elatiçité et de la
· modération.
Les connaissances historiques et géographiques sont si répan-
dues que l'idée de principes èconomiques universels et immuables
devient insoutenable. La relativité s'installe dans les sciences
sociales en maîtresse incontestée. Les systèmes s'inscrivent
désormais dans des cadres qu'il convient de préciser pour cha-
cun d'eux et sont étrangers aux décrets divins. Aussi les libé-
raux ne prétendent-ils plus à la perfection : ils font acte de
modestie, reconnaissent leurs défauts et témoignent même
d'un· certain pessimisme. Ils savent qu'ils ne réalisent pas un
idéal, que l'ordre naturel n'est pas le meilleur que l'on puisse
imaginer, mais ils s'empressent d'ajouter: « Avant de condam-
ner une catégorie d'institutions, il faut se renseigner sur les
alternatives offertes 1.» Ils avouent qu'une société, dont les
membres s'efforcent de gagner de l'argent pour eux et leur
famille, peut ne pas être la plus noble forme d'association, mais
ils remarquent aussitôt que « l'histoire entière est un pis-aller 2 ».
Ne nous y trompons pas, cette attitude est beaucoup plus
dangereuse pour les adversaires du libéralisme que les affirma-
tions apologétiques d'un Bastiat. Les socialistes partaient jadis
à l'assaut d'une forteresse et quand ils avaient ouvert une

1. L. Robbins: L'économie planifiée et l'ordre international, trad. franç.,


Paris, 1938, p. 234.
2. H. A. L. Fisher: The Ethics of Capitalism, Bulletin de la Lloyds Bank,
avril 1933.
LA CONTRE-ATTAQUE 109

brèche dans les remparts, ils occupaient une partie de la place.


Aujourd'hui, ils trouvent devant eux une armée qui manœuvre
e·n rase campagne, abandonne, s'il le faut, les positions avan-
cées, mais repart ensuite à l'attaque. « Vous découvrez de!'!
défauts dans notre système, disent les libéraux, mais en avez-
vous un meilleur à nous proposer? Il est trop facile de critiquer
ce qui existe en parant de toutes les qualités ce qui n'existe
pas. Qui êtes-vous? Dévoilez vos figures! » De cette ligne de
départ solide, les soldats de la liberté sont partis à la contre-
attaque avec une telle impétuosité que leurs ennemis ont chan-
celé.
Non seulement les anciennes armes ont été utilisées, mais
des armes nouvelles ont été forgées, celle notamment du « cal-
cul économique » qui a donné lieu à une mêlée confuse. Les
premiers assaillants méritent d'être mentionnés : L. von Mises,
dès 1922, avec Gemeinschaft (traduit en français en 1938 sous
le titre Le socialisme), F. A. Hayek, G. Halm, L. Robbins l,
Malheureusement pour notre pays, la crise de 1929-1930
fut très habilement exploitée par les socialistes qui préten-
dirent voir en elle un phénomène nouveau, d'une nature diffé-
rente de celle des crises analogues, mais moins longues et moins
profondes, qui l'avaient précédée et ils en rendirent respon-
sables les institutions libérales. Les producteurs menacés se
tournèrent vers l'État pour lui demander de les protéger pal'
des droits de douane et des contingents. On alla jusqu'à inter-
préter la destruction du café brésilien, à la suite d'une politique
de valorisation incontestablement « dirigée », comme la preuve
de la perversité du libéralisme, créateur de misère dans une
économie d'abondance. Étrange atmosphère de contre-vé.rités
et de slogans qui aboutit au triomphe du socialisme en 1936 2,
Il n'y a ensuite qu'à examiner les statistiques de la production,
du commerce international, des cours du change, pour se rendre

1. Mentionnons en France C. Rist, J. Rueff, A. Aftalion (Les fondemenls


u socialisme, Paris, 1923).
2. Germain Martin, trois fois ministre des Finances entre 1930 et 1936,
est si indigné de l'attitude de certains parlementaires qu'il demande en 1934
au président Doumergue de retirer au Parlement l'initiative financière.
110 L'ÀUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME .

compte du déclin de notre pays et de la. situation d'infériorité


économique dans laquelle il se trouvait mis au moment où un
conflit international menaçait d'éclater 1.
La réaction de défense des économistes libéraux se traduit
alors par la réunion du Colloque Walter Lippmann, en aotît
1938, qui ouvre la période néo~libérale dont nous parlerons
ultérieurement.

2. Le bastion communiste.

Nous ne dirons rien des assauts menés contre le bastion


communiste pour plusieurs motifs.
D'abord, une telle étude dépasserait le cadre de cet exposé
étant donné que le communisme n'est pas.seulement une forme
d'économie, il est aussi une philosophie. Personne, croyons-
nous, ne nous contredira sur ce point et c'est.pour cette raison
qu'il est radicalement incompatible avec le catholicisme, quels
que soient les terrains d'entente que l'on puisse découvrir 2.
Le catholique affirme la primauté de l'esprit, engendré par la
divinité. Le communiste ne nie pas l'esprit, mais le fait dériver
de la matière.
Cette philosophie communiste repose sur des postulats, sur
une croyance. 011l'a souvent à juste titre appelée une mystique.
Or, une foi ne se discute pas. La .logique perd ici ses droits et
l'écrivain son temps 3 •
. Ensuite, la prétendue expérience communiste poursuivie en
Russie, qui semble être, à certains égards, bien peu communiste
si l'on observe les infiltrations multiples de capitalisme qui en
modifient le caractère 4, est non seulement mal connue et
1. «Évolution vers le désordre. que l'étranger considère. avec st.upeur "
not.e Germain Martin (Notice sur la vie et les œuvres de Germain Martin,
séance de l'Académie des sciences morales et politiques, 17 novembre 1952).
2. Le communisme est un antichristianisme, il est « antireligieux par sa
nature» (encyclique Divini Redemptoris).
3. Le communisme russe est «une transformation et une déformation
de la vieille idée messianique russe» (N. Berdiaev: Les sources et le sens du
. communisme russe, trad. franç., Paris, 1951, p. 249).
4. Méthodes d'organisation et de travail, éventail des laires, restaüra-
tion du profit, etc.
tA CONTRE-ATTAQUB 111
confuse, mais encore fort peu probante : « La différence est
de plus en plus grande entre ce que les communistes pensent
et écrivent, parce qu'elle est de plus en plus grande entre ce
qu'ils veulent et ce qu'ils font 1. »
Le trouble est porté à son comble par l'extraordinaire diver-
sité des moyens utilisés, chacun d'eux étant adapté à la men-
talité des individus dont les communistes veulent faire la con-
quête. Les Français se souviennent avoir vu, au lendemain
de la libération, des affiches électorales de candidats commu-
nistes qui se présentaient comme défenseurs de la petite pro-
priété et même de la petite épargne.
G. de Reynold distingue deux mondes barbares à l'aurore
de nos civilisations européennes. L'un est organisé autour d'une
mare nostrum en forme de dyptique : mer Baltique-mer du
Nord; il est complémentaire du monde antique civilisé; l'autre
s'étend sur des espaces illimités situés à l'Est de l'Europe et
en Asie. Le premier est composé de peuples assimilables qui
s'éduquent au contact des civilisés et qui sont amenés à respec-
ter les cultures, les traditions, les croyances étrangères : tels
les Germains et les .celtes. Le second comprend des hordes de
destructeurs qui chassent ou asservissent les populations sans
possibilité de fusion, ni même de rapprochement. Tels les
Finnois et les Mongols 2.
Nous parlerons ici seulement des socialistes qui ne s'ins-
pirent pas des doétrines et des politiques du monde étranger
au nôtre dont la zone géographique s'étend sur les steppes
orientales vers la mystérieuse Asie 3.

1. Merleau-Ponty: Humanisme el lerreur. Elsai 8ur le problème commu-


nisle, op. cit. .
2. G. de Reynold : Le monde barbare. 1 : Les Celles, Paris, 1949.
3. Les observations figurant dans ce paragraphe prennent leur source
dans l'énorme masse des documents relatifs au communisme parmi lesquels
nous mentionnerons les plus récents et intéressants. Divers auteurs : Le
communisme et les chrétiens, Paris, 1937. - R. G. Renard: L' :SgliBe el la
question sociale, Paris, 1937. - R. Mossé : L'économie collectiviste, Paris,
1939. - De Lubac: Le drame de l'humanisme athée, Paris, 1945. - A. Vène:
Vie et doctrine de Karl Mar::c, Paris, 1946. - H. Lefebvre: Le matérialisme
dialectique, Paris, 1947. - G. Lukacs : Exislentialisme ou marxisme, Paris,
1948. - P. Desroches : Siglliflcation du mar::cisme, Paris, 1949. - J. Mon-
112 L'AUBE n'UN NOUVEAU LllJÉRALlSME

3. La désagrégation du socialisme.

Rendons cette justice au communisme que, sur le plan <;le


la théorie économique, il présente des contours nets et des
arêtes vives : fonctionnarisation totale, établissement de sta-
tistiques des besoins préalablement limités et des possibilités
de la production, obligation au travail, constitution d'une
épargne publique, sanctions. En bref, substitution complète d'un
pouvoir central aux individus: un seul cerveau, un seul levier
de commande. Ni prix, ni monnaie, ni commerce, ni propriété
individuelle, ni revenus privés. Il est vrai que ce système ne
peut fonctionner que dans une société simplifiée, primitive et
soumise à une dictature autoritaire ou dans une petite commu-
nauté de. volontaires où règne un esprit religieux de renonce-
ment, de sacrifice, mais du moins pouvons-nous le concevoir.
La fourmilière ou la termitière humaine n'est pas une impos-
sibilité.
Mais, pour le socialisme, le cas est plus grave, car nous n'ar-
rivons pas à savoir exactement en quoi il consiste. Nous devrions
d'ailleurs correctement parler de collectivisme puisque le socia-
lisme englobe le communisme et le collectivisme. Mais le lan-
gage courant n'a pas suivi la terminologie scientifique sur ce
point et désigne par socialisme ce qui figure chez les meil-
leurs auteurs sous le nom de collectivisme. Nous suivrons cet
usage.
Scien tifiquement aussi, les deux formes du socialisme se
distinguent clairement dans le domaine de la production et
dans celui de la répartition. Le collectivisme exige une mise
en commun des seuls moyens de production et répartit les
produits d'après leur valeur-travail, le communisme met tout
en commun et opère les répartitions d'après les besoins. Mais
comme la théorie de la valeur-travail est trop manifestement

nerot: Sociologie du communisme, Paris, 1949. - H. Bartoli : La doctrine


économique et sociale de Karl Marx, Paris, 1950. - Divers auteurs: Le dieu
des ténèbres, Paris, 1950. - A. Camus: L'homme révolté, Paris,. 1951.
LA CONTRE-ATTAQUE' 113
inexacte pour pouvoir être soutenue, cette distinction n'est pas
valable dans la pratique.
Il n'est pas jusqu'au mot socialisme qui, pour nous dérouter,
n'ait changé de sens au cours de l'histoire. Forgé au début du
XIX e siècle, il signifiait alors : état social existant, par opposi-
tion à l'individualisme regardé comme révolutionnaire 1. Pris
dans un sens religieux par le pasteur Vinet en 1831, et appli-
qué aux saint-simoniens, il est utilisé en 1832 par Pierre Leroux
qui en revendique la paternité, et il revêt le caractère d'oppo-
sant à l'ordre établi, alors que l'individualisme prend à partir
de la révolution de 1848 des allures conservatrices. Les deux
mots ont donc èhangé de place, tout en continuant à s'opposer,
comme en un quadrille.
Passons en revue quelques définitions du socialisme que nous
rangerons en trois groupes.
Nous réunirons dans une première catégorie toutes les défi-
nitions non spécifiques, c'est-à-dire applicables à des doctrines
autres que le socialisme ou non applicables à toutes les formes
de socialisme. Nous pourrons les" rejeter sans autre examen.
Ainsi quelques auteurs et beaucoup d'électeurs regardent comme
socialiste quiconque s'intéresse particulièrement aux questions
sociales. Proudhon remarquait déjà que, dans ce cas, tout le
monde ou presque serait socialiste. De même on ne saurait
qualifier de socialiste toute évolution tendant à instaurer un
régime d'association, puisque celui-ci est compatible avec le
libéralisme.
Quelques formules énoncées par des hommes d'État ou des'
économistes figurent sous cette rubrique, celle que donne Léon
Blum par exemple : le socialisme est la doctrine qui se propose
« de réduire la souffrance et l'inégalité jusqu'à leur résidu incom-
pressible, d'installer la raison et la justice là où règnent aujour- ,
d'hui le privilège et le hasard 2 », définition insuffisante car nous
ne connaissons pas de doctrine dont le but soit d'accroître la
souffrance et d'instaurer le règne de l'injustice! Dans le même
1. Ch. Grünberg : L'origine des mols K socialisme. el • socialiste " Revue
d'hisloire des doctrines économiques, 1909, p. 289.
2. Revue de Paris, 1 er mai 1924.
114 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

genre, le professeur Antonio Garcia écrit: « La socialisation est


Je système économique de la démocratie, qui obéit à une triple
fin : assurer la primauté de l'intérêt général... élever progres-
sivement le niveau de vie de la population et faire de la liberté
politique un patrimoine sincère, authentique et universel l • »
Qui ne souscrirait à un si beau programme? On comprend le
désespoir de W. Ropke qui finit par traiter le socialisme de
« réceptacle de sentiments, passions,désirs, émotions et idées
vagues 2)).
Il va de soi que les définitions tendant à créer une confusion
entre des doctrines qu'il importe surtout de distinguer ne
sauraient convenir davantage. Telle l'affirmatitm de Jaurès:
« Le socialisme est l'individualisme logique et complet 3 )),
qui correspond à celles d'E. Fournière 4 et de V. Basch 5.
Les définitions de la deuxième catégorie, bien que spéci-
fiques, restent vagues. Déclarer avec Laskine que « la société
de demain ne peut pas être un objet de science pour le savant
d'aujourd'hui)) et que « le socialisme est la théorie d'un ordre
à venir 6 )) ne nous apprend rien sur les caractères de cette doc-
trine.Dire que la société' socialiste est « une construction arbi-
traire de l'intelligence humaine 7 » est exact et devra être retenu,
mais insuffisant sans autre précision 8. En effet, l'opposition
est alors tout indiquée entre le socialist~ qui fait appel à la
raison et le, libéral qui laisse faire la nature, « l'organisation
spontanée de la société a ses raisons que la raison ne connaît
pas 9 )). Or le libéral ne dédaigne nullement l'aide de la raison.
Bien au contraire, on lui a fréquemment reproché de négliger

1. A. Garcia: Planiflcacion municipàl, Bogota, 1949, p. 34.


2. W. Rôpke : The Problem 01 Economic Order, Le Caire, 1951, p. 6.
3. Revue de Paris, 1er décembre 1898, p. 499 ..
4. E. Fournière: Essai sur l'individualisme, Paris, 1901.
5. V. Basch : L'individualisme anarchiste, Paris, 1928, p. 218 et suiv. -
Pour cet auteur l'individualisme mène au socialisme; pour Fournière, l'in-
dividu est le but (voyez H. Michel: L'idée de l' JJ:tat, Paris, 1896, p. 416) .
. 6. Le socialisme suivant les peuples, Paris, 1920.
7. M. Schatz : L'individualisme économique et social, Paris, 1907.
8. C'est pour ce motif que lè fait familial, qui est naturel, constituè une
gêne pour le socialisme.
9. M. Schatz, op. cit.
LA CONTI\S-ATTAQUS 115
l'influente du milieu et des institutions parce qu'il suppose,
conformément aux enseignements de l'école psychologique autri-
chienne, que l'homme est capable de dresser un tableau de ses
désirs savamment hiérarchisés, avant de prendre une décision
d'achat sur le marché. L'intérêt personnel même est rationnel.
I:.a différence entre les deux systèmes est que l'individualiste
s'adresse à sa propre raison pour se décider, au lieu que les
citoyens d'un État socialiste doivent agir conformément à un
plan ratiormel, c'est-à-dire d'après la raison de ceux qui
détiennent le pouvoir 1.,
Nous en avons assez dit au sujet des théories d'exploitation
pour ne pas avoir besoin d'insister sur les définitions qui pré-
sentent le socialisme coinme une revendication contre une
injustice. « Le socialisme est un idéal de perfection sociale,
écrit M. Delevsky, s'opposant à toutes les formes d'oppression,
d'exploitatio!l et d'inégalité sociale.» D'où nous devrions
conclure que tous les. révolutionnaires de 1789 étaient des
socialistes 2.
Il est vrai que le socialisme n'a rien d'un appel à la charité;
il exige, il ne demande pas. D'où son caractère agressif. Mais
si c'est là une nuance certaine que revêt toute doctrine socia-
liste, ce n'est nullement une définition.
L'idée d'égalité, qui est souvent liée à celle de justice, est
fréquemment retenue comme essence du soci.alisme. « J'appelle
socialisme toute tendance ayant pour objet l'égalité réelle entre
les hommes 3. » « Est socialiste quiconque veut, comme but,
diminuer l'inégalité sociale '. » Mais cette définition est illcor-
_recte. Si l'égalité, par exemple, est réalisée par la voie du par-

1. • Le socialisme est un rationalisme social pratique. (W. Sombart :


Grundlagen und Kritik des Sozialismus, Berlin; 1919, p. VII. - G. H. Bous-
quet: Introduction aux systèmes socialistes de V. Pareto, Paris, 1926, p. xvm).
2. A. Philip: Quelques nouvelles éludes sur le socialisme, Revue d'économie
politique, 1931, p. 404.
3. E. Faguet: Le socialisme en 190'1, Paris, 1907, p. 1.
4. A. Aulard : Histoire politique de la Révolution fran,ais/l, Paris, 1901.-
Cette conception a été reprise récemment par J., Riès qui découvre la spé-
cificité socialiste dans la recherche de l'égalité et sa défense contre la liberté
(De l'aulonomi/l socialiste, Revue socialiste, 1951). Sur l'égalité, voir Bougl6:
Les idées égalitaires, Paris, 1899.
116 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

tage des biens, nous avons affaire à un « partagisme » qui tend


à multiplier les propriétés individuelles, à les consolider, et
s'oppose au socialisme. La preuve nous en est donnée par la
politique agraire de la Roumanie après la guerre de 1914-1918,
puisque c'est pour éviter la propagation des théories socialistes
venues de Russie que ce pays a décrété le partage des terres.
Contrairement à ce qu'imaginent beaucoup de paysans, la
socialisation ne leur donne pas la terre, elle la remet à la collec-
tivité.
Dans la troisième catégorie, les définitions sont plus soli-
dement assises. L'idée d'organisation légale autoritaire est
retenue par plusieurs auteurs. « On appelle socialiste toute
doctrine qui réclame le rattachement de toutes les fonctions
économiques ou de certaines d'entre elles qui sont actuellement
diffuses, aux centres directeurs et conscients de la société 1 ... »
« Par société socialiste, nous désignerons un système institu-
tionnel dans lequel une autorité centrale contrôle les moyens
de production et la production elle-même 2. » Cette autorité
ne laisse pas d'inquiéter ceux des hommes d'État socialistes
qui cherchent à sauvegarder la liberté dans la mesure du pos-
sible : « Nous ne sommes pas séduits par un idéal de réglemen-
tation tracassière et étouffante, écrit Jaurès. Nous aussi, nous
avons une âme libre. Nous aussi, nous sentons en nous.l'impa-
tience de toute contrainte extérieure ... Plutôt la solitude, avec
tous ses périls, que la contrainte sociale. Plutôt l'anarchie que
le despotisme, quel qu'il soit 3! »
Précisons que l'autorité n'est nullement incompatible avec le
libéralisme lorsqu'elle s'efforce de créer les conditions nécessaires
à l'établissement et au maintien de la liberté. Les « réformes
sociales », dont certains ont voulu faire la caractéristique du
1. Durkheim : Le socialisme, Paris, 1923.
2. J. Schumpeter : Capitalisme, socialisme et démocratie, op. cit., p. 272.
3. D'où la conception du « collectivisme décentralisateur» (voyez Bour-
guin : Les systèmes socialistes et l'évolution économique, op. cit., et M. Boitel :
LBS idées libérales dans le socialisme de J. Jaurès, thèse, Paris, 1921). Pour
P. Bourdan, le socialisme est libéral et ne reste marxiste que pour conserver
ses troupes (Les attardés, Le Figaro, 9 juin 1946). Ramsay Mc Donald s'est
également efforcé de concilier la liberté et le socialisme (Socialism, Critical
and Constructive, Indianapolis, 1924, p. 252).
LA CONTRE-ATTAQUE 117

socialisme, ne sont le monopole d'aucune doCtrine. Stuart Mill,


dé~ireux d'abolir le salariat, réforme sociale s'il en fut, ne cesse
pas pour ce motif d'être, libéral : il veut précisément libérer la
personne humaine. Une telle forme d'autorité entre dans le
cadre du néo-libéralisme.
L'autorité socialiste est tout autre. Elle détériore le méca-
nisme des prix et elle est incompatible avec le rétablissement
de la liberté. Quant à la dictature comme moyen d'instaurer
la liberté à long terme, nous avons dit à propos de la liberté
objective ce qu'il faut en penser. « Asservir pour affranchir
est un moyen de dressage et non d'éducation. Le dressage humain
détruit l'homme 1. »
Une telle organisation autoritaire, dans tous les cas, n'est
susceptible de justification, semble-t-il, que si elle est établie
dans l'intérêt général. Cette condition est sous-entendue. Or,
plusieurs bons observateurs parlent d'intérêts collectifs, non
d'intérêt général, et nous constaterons en examinant la situa-
tion du socialisme en France qu'ils ont raison, au moins pour
notre pays. Là est une des caractéristiques que nous devrons
retenir et dont la gravité n'a pas besoin d'être soulignée, car
elle éclaire d'un jour cru .la dure parole de Pierre Bourdan :
« Le parti tient lieu de conscience. » « Le socialisme, écrit Bour-
guin, est tout système qui implique suppression, réduc~ion
ou diffusion des revenus capitalistes par l'institution de droits
collectifs sur les choses au profit de communautés plus ou moins
vastes, à côté ou à la place des droits individuels 2. » « Le
socialisme, lisons-nous dans A. Spire, est une doctrine qui estime
que le but de l'activité économique se doit d'être conforme
aux intérêts collectifs 3. »
La réduction ou la suppression du droit de propriété indi-
viduelle est, à coup sûr, un élément du socialisme, mais elle
ne suffit pas, elle exige le remplacement par une propriété sociale
partielle ou totale, faute de quoi nous tomberions dans l'anàr-

1. H. Noyelle : Révolution politique et révolution économique, Paris,' 1945,


~1& .
2. Le8 8ystème8 80cialistes el· l'évolution économique, op. cil.
3. Inventaire ,de8 8ocialisme8 fran,aiB confempol'ains, Paris, 1945, p. 9.
H8 L'AUBE D'UN NOUV~AU LIB~RALISME

chis me. M. Lichtenherger appelle socialistes les écrivains qui,


au nom du pouvoir de l'État et « dans un sens égalitaire et
communiste», ont entrepris de modifier l'organisation tradi-
tionnelle de la propriété 1. Vilfredo Pareto, de son côté, écrit:
« Les systèmes socialistes sont caractérisés par le fait qu'ils
n'admettent qu'un minimum de propriété privée 2. »
Des observations analogues peuvent être énoncées à propos
de la réduction ou de la suppression de la concurrence qui, avec
la propriété privée, constitue l'économie de marché. Celle-ci
« doit être rigoureusement distinguée du deuxième système de
coopération sociale que l'on peut concevoir avec division du
travail: le système de la propriété sociale ou gouvernementale
des moyens de production. Ce deuxième système est communé-
ment appelé socialisme, communisme, économie planifiée ou
capitalisme d'État 3 ».
Ce rapide aperçu des diverses conceptions du socialisme laisse
une impression pénible d'indétermination. Dela brume émergent
quelques points de référence : l'organisation autoritaire par
le pouvoir central et la mise en commun plus ou moins étendue
de biens. Le reste demeure dans le vague. Certains esprits
peuvent se complaire dans cette absence de précision, accordée
à leur romantisme; plus nombreux encore sont ceux qui se
laissent séduire par l'esthétique, le caractère de nouveauté,
l'apparence humanitaire de cette doctrine. Il existe toujours
des tempéraments d'artistes qui apprécient l'originalité dans
toutes les disciplines, des scientifiques qui s'enthousiasment
pour toutes les constructions rationnelles, des jeunes qui ont
peur d'être en retard d'une idée, des sentimentaux comme
C. Péguy pour qùi le socialisme est « une disposition du cœur,
une conception évangélique 4 )J.
Venons-en à la contre-attaque libérale qui a pour cible ce

1. Socialisme et révolution française, Paris, 1899, p. 1.


2. Les systèmes socialistes, Paris, 1900, t. I, p. 110.
3. L. von Mises: Human Action. A Trealise on Economies, op. clt., p. 259.
4. J. et J. Tharaud: Notre cher Péguy, Paris, 1943, p'. 20 •• On n'est
socialiste que par conviction philosophique ét par sentiment. (Ch. Andler :
Les origints du loclàlilJme d'Btat tIl Allemagne, Paris, 1897).
LA CONTRE·ATTAQUE 119
« protée intellectuel» 1. Elle a débuté par la démonstration de
l'impossibilité du calcul économique par L. von Mises, faute
de marché où se forment les prix des facteurs de production
constitutifs des prix de revient 2. Après quelques hésitations,
il a été répondu que la demande des biens de consommation
impliquait une demande correspondante de biens de production,
compte tenu de leur combinaisoll technique optimum. Autre-
ment dit, nous connaissons la courbe de la demande globale
de chaque produit, son élasticité, les possibilités en ressources
naturelles, outillage et combinaisons techniques; au vu de ces
données, les' chefs de service ou gérants des entreprises en sys-
tème socialiste savent ce qu'ils auront à produire. Ils doivent
alors comparer les résultats ainsi obtenus avec les prix fixés
par le comité central pour les facteurs de production qu'ilS
sont obligés de lui acheter afin de mener à bien leur tâche. Se
trouvant ainsi en possession des chiffres de la demande et de
ceux des coûts, ils réalisent pour chaque objet considéré un
volume de production tel que les coûts marginaux soient égaux
aux revenus margmaux.
Les prix fixés par le comité central, de leur côté, ne sont pas
arbitraires; ils sont établis de manière à assurer l'emploi de
tous les facteurs de production et à écarter les demandes de
ces facteurs qui excéderaient les disponibilités 3.
Les libéraux répondent que ce raisonnement, dont ils recon-
naissent la validité, s'applique exclusivement à un système
statique. Les variations futures de la demande, son élasticité

1. Schumpeter : Capitalisme, socialisme e! démocratie, op. cil., p. 272.


2. Dans son ouvrage : Le socialisme, trad. franç., Paris, 1938, et dans sa
contribution à L'économie 'dirigée en régime collectiviste, Paris, 1939.
3. Nous simplifions à l'extrême afin de donner seulement une idée géné-
rale de la discussion qui est compliquée et souvent confuse. Pour des infor-
mations plus complètes, voyez, outre les livres précités, les ouvrages de
R. L. Hall: The Economie System of a Socialis! Slale, Londres, 1937.-
O. Lange et F. M. Taylor: On lhe Economie Theory of Soeialism, Mineapolis,
1938, et les nombreux articles de A. P. Lerner (Review of Economie S!lldies,
1934, et Economie Journal, 1937), E. F. M. Durbin (Economie Journal,
1936), H. D. Dickinson (Eeonàmie Journal, 1933), F. Knight (Ameriean
Economie Review, supplément, mars 1936), L. von Mises (Revue d'économie
politique, juillet 1938), récemment A. P. Lerner : Economies of Control,
New-York, 1944.
120 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

dynamique, sont des inconnues redoutables qui exigeront, à


tout le moins si l'on admet la méthode des « tâtonnements»
(trial and e1'l'or method), des rectifications incessantes du plan
primitif dans t.outes ses parties. Est-ce pratiquement possible l ?
Déjà les mathématiciens considèrent la tâche du Comité central
comme surhumaine en raison de la complexité de notre éco-
nomie moderne. Le nombre des équations simultanées serait
si grand et leurs données si souvent indéterminées dans l'état
actuel de nos connaissances qUI! leur résolution pratique appa-
raît imp.ossible à certains spécialistes 2. cc Seule une résolution
expérimentale, à l'aide du mécanisme c.oncurrentiel » semble
pratiquement p.ossible et s.ouhaitable à plusieurs auteurs 3.
Nous renc.ontrerons à propos du dirigisme des systèmes tout
à fait anal.ogues à celui que n.ous venons de décrire et nous nous
heurter.ons aux mêmes difficultés. Le débat reste .ouvert.
Par ailleurs, la c.ontre-attaque libérale reprend les thèmes
de la bureaucratie étouffante et de la destruction de la liberté
Le monde est engagé sur cc la route de la servitude ». La cen-
tralisation libérale fait place à la centralisation pire de l'État
.ou des .organismes nationalisés. Que l'on songe à ces gigantesques
trusts que sont Charbonnages de France et Électricité de France,
aux abus multiples relevés par la c( Commission de vérification
des comptes des entreprises publiques » et à la quasi-impossi-

1. Si les bolchevistes ont une monnaie, selon l'économiste soviétique


K. Ostrovitianov, c'est à cause de l'impossibilité sans elle « d'exprimer les
résultats de l'activité économique de l'entreprise en totalité, de déterminer
le niveau de rentabilité de la production, de prévoir les dépenses sociale-
ment nécessaires de travail vivant et mécanique, de comparer les résul-
tats de l'activité des diverses entreprises des différentes branches »
(H. Denis: La théorie monétaire en U. R. S. S., in La monnaie, Paris, 1952,
p. 483).
2. Pour 700 biens et 100 consommateurs, 71.000 équations (V. Pareto),
pour la millions d'individus consommant 1.000 biens différents produits par
des techniques artisanales: 10 milliards d'équations (M. Allais) (F. Hayek:
Socialist Calculation : The Competitive System, Economica, mai 1940). Dans
tout ce débat, ce n'est pas l'économie politique qui est en cause, c'est l'éco-
nométriè. G. Tintner en fait la remarque tout en regardant comme douteuse
la possibilité de planifier intégralement une économie complexe (Econome-
trics, New-York et Londres, 1952, p. 78). .
3. M. Allais : Prolégomènes à la reconstruction économique du monde,
Revue économique el lociale, novembre 1945, p. 20.
LA CONTRE-ATTAQUE 121
bilité d'y porter remède en raison de la politisation qui accom-
pagne toujours la nationalisation. Tous les Français savent,
ou devraient savoir comment, après des éliminations succes-
sives autoritaires, la gestion de ces entreprises est tombée aux
mains du personnel et des 'usagers qui n'ont aucun intérêt à
les rendre bénéficiaires et qui l'ont fait bien voir. Ces nouveaux
féodaux se sont octroyé des avantages exorbitants et ont ran-
çonné l'État 1.
Cependant de bons esprits désireux de politiser l'économie
s'inspirent de cette idée que les dirigeants savent mieux que
la masse ce qui lui convient. D'après eux, les pouvoirs publics
sont fondés à orienter leurs administr~s vers des modes de vie
qui leur semblent raisonnables. Mais la contrainte porte en
elle des germes de destruction des individus. La théorie selon
laquelle les chefs doivent faire le bonheur des sujets malgré
eux risque d'aboutir à l'anéantissement de ces sujets eux-
mêmes. Nous touchons ici à l'un des plus redoutables aspects
de tout régime autoritaire, même le mieux intentionné du
monde. Nous avons dit que la liberté impliquait des risques
d'erreur et de souffrance, et qu'ainsi se formait la personnalité
humaine. « Le pouvoir travaille volontiers au' bonheur des
hommes, mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre;
il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, faci-
lite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leurs
industries, règle leurs successions, divise leurs héritages; que
ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine
de vivre 2! » Voilà le danger: ce despote retire à l'homme son
humanité, l'homme devient moins homme 3.
Le déterminisme socialiste a fait l'objet d'autres critiques.
Les libéraux ont montré qu'il était en désaccord avec la forme
moderne de pensée, orientée vers le probabilisme. Le pl us

1. Pour cette triste histoire, voyez par divers auteurs: Vingt ans de capi-
talisme d'État, op. cil., p. 51 et suiv.
2. A. de Tocqueville: De la démocratie en Amérique, op. cil., t. II, p. 433.
3. Le cas est évidemment tout différent lorsque le despote ne cherche
pas à imposer ses conceptions, mais utilise la contrainte seulement afin
de renverser les obstacles qui s'opposent à l'établissement de la liberté
(néo-libéralisme ).
122 L'AUBE D'UN' NOUVEAU LIBlbAtISME

piquant est qu'ils ont trouvé un allié inattendu chez J. Bur-


nham 1. Cet ancien marxiste, en opposant un nouveau déter-
minisme au déterminisme ancien, a montré la vanité de l'un
et de l'autre. C'est vers une « société directoriale» que nous
glissons, prétend-il, vers la domination de la classe des organi-
sateurs et non vers une société sans classes.
Enfin d'anciennes objections ont ~té reprises et renforcées:
la difficulté d'adaptation, c'est-à-dire le manque de souplesse
d'un système centralisé, qui ne permet pas de croire à la possi-
bilité des « tâtonnements», procédé bon pour un organisme
léger et prompt aux réactions; la difficulté de trouvèrdes hommes
ayant une capacité suffisante pour diriger des ensembles tels
que des économies modernes, l'impossibilité de multiplier les
stimulants sans porter atteinte aux principes du système, la
gravité des erreurs qui se répercutent sans être amoindries ou
absorbées par les erreurs de sens contraire susceptibles de
nattre dans un milieu de petites unités indépendantes les unes
des autres, surtout le danger de porter atteinte au recrutement
des élites en réduisant ou en détruisant l'esprit d'initiative.
Passons maintenant aux faits. En France, c'est après la
Libération que des divergences multiples ont marqué le début
de l'éclatement du socialisme.
En 1946, Léon Blum, dans la Reflue socialiste, s'éloigne du
marxisme en déclarant considérer la lutte des classes comme
une action de classe; au congrès d'ao1lt de la même année, il
note que la peur du communisme entraine des membres de son
parti à paraître plus avancés qu'ils ne le sont en réalité. Les
scissions se multiplient : participationnistes (Renaudel, Bon-
cour) et antiparticipationnistes (Bracke, Zyromski), démo-
cr!ltes (La f1ie socialiste) et néo-guédistes (La bataille socialiste),
vieux démocrates (Ramadier) et néo-pianistes (Marquet), paci-
fistes (Paul Faure) et internationalistes (Léon Blum). Sur le plan
syndical, Force Ouvrière s'oppose à l'Action sociale, la C. F. T. C.
• 'affirme et des tendances à l'autonomie se manifestent (con-

1. The Managerial Revolution, trad. franç. : L'~r. des organisateurs, Paris,


1947.
LA CONTRE-ATTAQUE 123
ducteurs de métro, syndicat des mécaniciens-dentistes., etc.).
Dans le domaine international, les socialistes semblent
n'avoir guère d'influence: la première guerre mondiale a éclaté
sans qu'ils l'aient prévue, elle s'est poursuivie sans qu'ils y
aient joué un rôle quelconque, elle s'est terminée sans une déci-
sion de leur part. En Allemagne, les chefs socialistes ont laissé
échapper en 1918 toutes les occasions qui leur étaient offertes
par la défaite 1. Ils ont ensuite fait preuve d'une incapacité
d'action totale 9, ils n'ont en rien freiné l'essor de l'hitlérisme
et spnt restés aussi impuissants à empêcher la seconde guerre
mondiale que la première 3.
L'Internationale socialiste, qui s'était reconstituée après la
première guerre mondiale à Hambourg, a attendu six ans après
la deuxième guerre mondiale pour tenir ses assises à Francfort
le 3 jùillet 1951. Le manifeste publié à cette occasion traduit
un grand désarroi de la pensée. L'accent est mis sur le but
individualiste « émancipation et épanouissement de la personne
humaine ll, ·sur la liberté, « sans liberté, il n'est pas de socia-
lisme ll, sur la juste rémunération du travail, puis sur la néces-
sité de répartir le revenu national «en fonction des besoins
humains les plus élémentaires» - affirmation d'ordre commu-
niste - mais « sans que l'individu soit dégagé de son obliga
tion de contribuer, selon ses capacités, à l'effort de production »
- ce qui complique singulièrement le problème - , enfin sur
la planification « qui doit· respecter les droits fondamentaux de
la personne humaine». Il n'y a plus grand-chose de marxiste
dans cet exposé qui est loin d'être clair.
M. André Philip, grâce à une brillante communication à la
Société d'économie politique, le 8 janvier 1952, et à un impor-
tant article de la Repue socialiste, publié peu de temps après,
apporte à ces débats une contribution de premier ordre '. 11
énumère les erreurs de Marx, impitoyablement; il explique que
1. Otto Hué, Ebert, Otto Braun ont reculé devant une .socialisation pré-
cipitée (Laidler : A Hislory of Socialisl Thoughl, New-York, 1927, p. 5(8).
2. F. Sternberg, Der Niedergang des Deutschen Kapitalismus, Berlin, 1932-
3. F. Sternberg, Kapitalismu8 und Socialismus vor dem Weltgericht, Ham-
bourg, 1951.
4. La crise doctrinale du socialisme en Europe, op. cil;, p. 346.
124 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

la concentration n'a pas atteint toute l'économie, qu'elle déve-


loppe elle-même les classes moyennes nouvelles, que la classe
ouvrière se stabilise ou diminue en nombre, que la situation
des travailleurs s'est améliorée, que l'exploitation ouvrière a
changé de forme, que d'autres groupes sociaux s'opposent au
capitalisme sans tendre vers le socialisme. Ces observations sont
très intéressantes. A. Philip ne croit donc plus au fatalisme
marxiste, il tient compte de la formation d'autres classes non
socialisantes, il va même très loin en parlant de l'exploitation
des consommateurs par l'entrepreneur et l'ouvrier, pour une
fois d'accord entre eux, comme nous l'avons indiqué. Il révèle,
croyons-nous, le fond de sa pensée lorsqu'il remarque que les
partis socialistes favorisés par le succès sont ceux des .pays
de socialisme sans doctrine : Scandinavie et Grande-Bretagne;
l'organisation technique de l'éconOInie est l'essentiel, c'est-à-
dire la planification. Et ainsi le socialisme rejoint le planisme
et devient une méthode.
D'après A. Philip, le socialisme remplace Marx par Keynes
à cause de la fameuse théorie du plein emploi, mais ce dernier
économiste prétend lui-même qu'il est individualiste et qu'il
cherche à sauver le capitalisme.
Loyalement A. Philip reconnaît que des problèmes impor-
tants ne sont pas résolus: la direction de l'économie exige des
connaissances approfondies, elle a « une allure technocratique,
bureaucratique et autoritaire », elle aggrave l'état de dépendance
des hommes alors qu'un des buts du socialisme est la sup-
pression du salariat. Eu outre, toute direction suppose un État
fort, ce qui est politiquement dangereux et pratiquement diffi-
cil~ en raison du désordre qui règne aujourd'hui dans la société.
Enfin une direction efficace de l'économie n'est possible qUe
dans un cadre international à cause de l'étroitesse des marchés
nationaux et de leur dépendance vis-à-vis des États-Unis.
Ce qu'il faut souligner surtout, c'est que dans tous ces exposés
du leader socialiste, il n'y a pas une critique contre la propriété
privée, contre le capital ou contre le profit. Il en résulte que
nous ne savons plus comment définir le socialisme. Faut-il
le faire déchoir de son rang de doctrine? Solution simpliste
LA CONTRE-ATTAQUE 125
et humiliante. En quoi ce socialisme diffère-t-il du libéralisme
modéré et révisé que nous aurons à analyser?
En somme, ces deux doctrines aux noms retentissants, libé-
ralisme et socialisme, sont pareilles à deux bretteurs qui ne
parviennent pas à croiser le fer parce qu'ils ne sont pas oppo-
sés l'un à l'autre et qui, ayant pris conscience de cette situa-
tion ridicule, finissent par s'attabler ensemble au cabaret. Car
la conclusion de la discussion ouverte à la suite de la commu-
nication de cet éminent homme d'État a été qu'apr~s tout le
libéralisme (moderne) et le socialisme (ainsi entendu) pou-
vaient et devaient s'allier pour sauver ce qui peut être encore
sauvé de la personne humaine.
Cependant, si le socialisme apparaît aujourd'hui en France
comme privé de doctrine, rejeté par les libéraux intransigeants,
grignoté par les communistes hostiles, il demeure un instrument
de lutte de classe. Ses appels à la justice sont à sens unique;
il est « ouvriériste» et évoque le « justicialisme » du président
Peron. Les socialistes défendent avec acharnement les nationa-
lisations, la sécurité sociale, l'échelle mobile des salaires, au
point de s'opposer à la disparition des abus, d'en faire des tabous.
Et pourtant la masse ouvrière ne les suit pas toujours, elle se
tourne vers le communisme, plus clair et plus prometteur. La
clientèle du socialisme est surtout formée de petits employés,
mais on a remarqué que peu d'intellectuels marquants étaient
entrés dans les rangs de ce parti dans le courant de ces der-
nières années, alors qu'autrefois son recrutement se faisait
dans une large mesure parmi les normaliens.
On a dit que le socialisme français actuel n'a plus ni la.
méthode de Marx, ni la foi de Jaurès, ni l'austérité de Guesde,
et l'on parle couramment de sa déroute 1. Les plus courtois
notent un déclin 2. Les spécialistes de la politique mentionnent
un virage vers le radicalisme et une volonté de demeurer dans
la troisième force pour résister à la droite comme à la gauche 3.

1. L. Guigon : Alerte au parti socialiste, Revue socialiste, 1947, p. 467.


2. Divers auteurs: Modern France, Princeton, 1951, p. 181.
3. Articles de P. Giraud, F. Goguel, D. Olivier, J. Rous, J. Rovan, etc.,
dans la Revue socialiste et dans Esprit.
126 l.'AtHIE D'UN NOUVEAU LIBBltA.LISME

«L'histoire du socialisn16 démocratique, dans les cinquante


premières années du xx e siècle est, sur le continent européen,
l'histoire d'une longue défaite 1, »
P. Rimbert finit par se demander si le socialisme est encore
ouvrier, alors que sa progression a eu lieu en marge du prolé-
tariat. Un contre-courant se dessine avec R. Mossé qui
invite le socialisme à étendre sa sollicitude à toutes, les classes
et avec l'Internationale de Francfort qui ne veut pas être
« ouvriériste », mais P. Rimbert raille cette tendance en
rappelant l'opinion de Jaurès: « Le socialisme se réalisera par
la croissance du prolétariat 2 » et A. Philip écrit: « Le socia-
lisme s'affirme essentiellement solidaire du prolétaire, c'est-à-
dire en toutes circ~nstances, à propos de chaque problème, de
l'être humain le plus misérable et le plus exploité 3 Il.
La volonté de ne pas admettre la dépendance de l'homme ne
peut que plaire à des libéraux, réserve faite de la nécessité
d'établir une hiérarchie pour que la société soit viable et compte
tenu du paradoxe qui consiste à s'insurger contre le patron,
alors que dans un système socialist~ le petit fonctionnaire
dépend beaucoup plus de son chef de service que l'ouvrier du
chef d'entreprise, puisqu'il ne peut pas en changer, tout le
monde ou presque étant fonctionnaire. Mais il y a dans toute
cetie controverse une grande confusion. Le prolétaire n'est pas
forcément un salarié, encore moins un ouvrier, et les petits
épargnants ou retraités sont des êtres généraiement plus misé-
rables qUe" les travailleurs syndiqués des usines '. Comme nous
avons trop souvent l'occasion de le remarquer, la nuance
humanitaire, généreuse, sentimentale est appliquée à une caté-
gorie de population déterminée a priori.
1. J. Monnerot : Sur le déclin du socialisme, Liberté de L'Esprit, novembre
1950. .
2. M. J. M.och veut qûe le parti « se conSBcre au service exclusif du monde
du travail» (Arguments socialistes, Paris, 1945, p. 93. - Voyez surtout
P. RÎmbert: Classes et antagonismes de classes, Revue socialiste, 1951, p. 570).
3. A. Philip : La crise doctrinale du socialisme en Europe, op. cil., p. 358.
4. • Au commencement de ce siècle, en Angleterre, les riches se servaient
de la loi pour dépouiller les pauvres, maintenant on voit poindre un nouvel
état de choses dans leqUlil les rôles seront simplement intervertis. (V. Pareto:
Système6 socialisles, op. cil., t. II, p. 57).
tA CONTRE-ATtAQVE 127
Voici quelqué!! chiffres de tirages des journaux du matin en
milliers d'exemplaires qui donnent une idée· de la situation
des forces en présence :

1944 Octobre 1952

Le Figaro .. 231 440 (tendance modérée).


France Libre 194 ) 341 (ces deux journaux ont fu-
L'Aurore . . 80 t sionné, tendance radicale).

L'Humanité. 326 183 (organe officiel du parti com-


muniste).
Franc-Tireur. 182 137 (tendanèe socialiste).
Le Populaire . 235 27 (organe officiel du parti so-
cialiste unifié).

Il reste évidemment au socialisme certaines forces d'attraction


qu'il partage avec d'autres doctrines : celle qui est d'ordre
scientifique et esthétique, commune avec le dirigisme et le
communisme, celle qui s'adresse à la sensibilité des masses
dès qu'on centre le débat sur la justice, mémé partiale, ou
l'humanité, même nou définie, celle moins noble qui dérive de
l'ambition, car il ue faut pas être libéral si l'on désire exercer
une domination 1.
Le grand public voit souvent dans le socialisme un moyen
de procéder à une redistribution des revenus moins hardie et
moins risquée que celle dont userait le communisme a. C'est
là que les économistes découvrent un lien entre le socialisme et
l'inflation, car le premier est dépensier et la seconde permet de
lui donner rapidement satisfaction. Inversement, l'inflation
conduit au socialisme parce que les pouvoirs publics sont incités
à la freiner ou à la réduire par des interventions sur le marché :

1. W. Rôpke : Civilas Humana, op. cil., p. 46. - J. Schumpeter va plua


loin: «Je me suis souvent demandé, écrit-il, si certains d'entre eux (mili-
tants socialistes) se soucieraient d'un régime socialiste, si parfait soit-il à
tous autres égards, à la direction duquel ils ne participeraient pas. (Capita-
lisme, socialisme et démocratie, op. cil., p. 322).
2. Méthode. de redistribution des revenus par l' mpôt nommée 1 soda-
Hsm e fiscal.. .
128 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

blocage, taxation, etc ... 1. En fait, libéraux et socialistes ont été


souvent tous inflationnistes en France.
Si le socialisme français semble aujourd'hui si peu consistant,
trouvons-nous du moins quelque nouvelle forme de la doctrine
en Grande-Bretagne? On le croirait d'après les commentateurs
des New Fabian Essays, récemment publiés à Londres, qui
rassemblent les exposés de plusieurs députés aux Communes
et sont préfacés par Mr. Attlee. On sent nettement que les
auteurs redoutent l'avènement de « l'ère des organisateurs» et
qu'ils font des efforts pour éviter dans la plus large mesure la
concentration du pouvoir et la bureaucratie 2. En août 1950
déjà, une brochure du Labour Party, intitulée Labour and the
New Society, préconisait un socialisme à tendance individualiste
avec appel à la liberté « pour que l'individualité ne soit pas
étouffée ». Elle proclamait que l'idéal « n'est pas l'uniformité ».
Sans doute est-il facile de trouver quelque contradiction entre
ccs déclarations et les mesures indiquées ensuite: nationalisa-
tIon, contrôle des prix et des investissements, limitation des
dividendes, sécurité sociale, etc., qui sont autoritaires et sup-
posent un pouvoir central reposant sur une bureaucratie, mais,
conformément à une caractéristique bien connue de la menta-
lité b~itannique, le système présenté ne préteI1d pas à une
parfaite cohérence et se donne comme expérimental et révi-
sable, en un mot comme empreint d'opportunisme.
Nous ne nous étendrons pas sur l'aspect international du
socialisme où règne une contradiction fondamentale. Tout socia-
lisme est internationaliste, puisqu'il veut libérer les peuples,
comme les hommes, de l'exploitation 3, mais en pratique, il
tend vers le nationalisme (contrôle du commerce extérieur et
des c'hanges), sinon vers l'autarcie 4, c'est pourquoi il s'accorde
1. Repressed Inflation des auteurs anglo-saxons.
2. Il existe un mouvement en faveur de la décentralisation qui différencie
le programme électoral travailliste de 1950 de celui de 1945 : déclaration de
M. Fogartz, professeur à Oxford, de M. Crossman, etc.
- 3. A. Philip a marqué la contradiction: La crise doctrinale du socialisme
en Europe, op. cit., p. 358. M. Bevan en Angleterre tombe dans cette con-
tradiction avee éclat.
4. Pour l'ensemble de cette question, voir L. Robbins : L'économie pla-
nifiée et l'ordre international, trad. franç., Paris, 1938.
LA CONTRE-ATTAQUE 129
avec le mouvement nationaliste que nous constatons aujour-
d'hui chez un grand nombre de peuples et qui risque de conduire
« à la pauvreté et à la guerre », comme nous l'avon.s maintes
fois constaté à la lumière de l'histoire. Il ne pourrait être ques-
tion d'un internationalisme socialiste que s'il existait un pou-
voir supra-national capable de dresser un plan valable pour
tous les membres de la communauté internationale et de le
faire appliquer, ce qui n'~st certainement pas une probabilité
à court terme 1.
Les discussions relatives au Plan Schuman ont mis en relief
cette difficulté 2. Les travaillistes anglais se sont déclarés favo-
rables au pool dans la mesure où celui-ci permettrait une socia-
lisation ou nationalisation des entreprises. La Haute Autorité
a le pouvoir d'exercer une direction économique rigoureuse,
mais elle a été invitée à tenir compte de « la capacité concur-
rentielle » des industries, et les pratiques destinées à empêchcr,
restrcindre ou fausser le jèu normal de la concurrcncc ont
été interdites. Comment parviendra-t-elle à concilier une
direction jugée nécessaire et une concurrence estimée dési-
rable?
La Conférence socialiste internationale de Rangoon, du 6 au
15 janvier 1953, a mis en lumière la tendance nationaliste 3.
Cette capitale asiatique avait été choisie dans respoir d'unir
les peuples d'Europe et d'Asie dans un même élan. L'échec a
été complet. Les socialistes de ce dernier continent ont créé
leur propre centre et consenti seulement à établir des rapports
avec l'Illternationale socialiste (européenne). Encore certains
délégués manifestèrent-ils une vive hostilité contre ce rappro-
chement. L'anticolonialisme s'est donné libre cours. L'accent
a été mis sur l'antithèse entre le caractère ouvrier du socialisme
européen imbu de réformisme et l'aspect rural du socialisme

1. Sur les difficultés des rapports entre les économies de marché et les
économies planifiées en l'absence de pouvoir supra-national, voir E. Staley :
Economy ill Transitioll, New-York, 1939, p. 190.
2. Le Plan Schuman, par divers auteurs,' Nouvelle revue d'économie CO/Ltem-
poraine, 1951, nO 16.'
3. Le Populaire: 23, 24, 25 janvier 1953.
130 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

asiatique désireux de collectiviser les terres grâce à des mou-


vements de masse pacifiques 1.
Au total, le socialisme donne partout une impression de pro-
fond malaise. Accroché à quelques bouées qui flottent mal,
comme les nationalisations, auréolé encore de son ancien pres-
tige d'humanitarisme, il joue un rôle de plus en plus effacé.
Il n'ose pas ou ne parvient pas à ·se détacher complètement
d'idéologies que le communisme défend avec plus de logique et
de succès, et continue de se méfier des thèses modérées vers
lesquelles il glisse. Sa position est fausse et son avenir compro-
mis. Il est temps que des esprits éclairés construisent une doc-
trine, un néo-socialisme, dont les fondements lie seraient sans
doute pas très différents de ceux du néo-libéralisme dont nous
aurons à parler.

4. Les incertitudes du planisme.

Grande est la séduction qu'exerce le plauisme sur les jeunes


esprits. Il apparaît comme scientifique et la « nouvelle idole »
n'a pas fini d'avoir des adorateurs. Puisque l'homme réussit à
asservir la llature à sa raison, pourquoi n'en ferait-il pas autant
pour la société dont il fait partie, pourquoi ne parviendrait-il
pas à établir un ordre conforme à son idéal? Les moyens
existent aujourd'hui pour y parvenir, puisque nous disposons
de nombreuses statistiques et de vastes administrations.
Le plan présente sur le programme l'avantage d'être chiffré
. et de ne pas se réduire à une déclaratio ll de principes ou une
profession de foi. Il est vraiment l'instrument qui permet au
dirigeant de se projeter vers l'avenir, de le saisir dans ses cal-
culs, de le modeler à sa guise. L'économiste se transforme en
ingénieur social. C'est ainsi que le plan a été conçu par ses
promoteurs les plus célèbres, de Saint-Simon à Walter Rathe-
nau. La collectivité envisagée ou la nation elle-même est con si-

1. Nous assistons à la naissance sur le plan international d'un droit qui


ne manque pas de pittoresque, le droit à l'aide extérieure, qui est proclamé
par ces socialistes nationalistes ct neutralistes comme un droit naturel!
L~ CONTRE-ATTAQUE 131
dérée comme une firme. On comprend le sentiment de puissance
que ressent le chef d'une tellc entreprise et on s'explique qu'une
certaine griserie puisse l'entraîner au-delà des limites raison-
nables et lui voiler les insuffisances de ses calculs.
Au lieu de planisme, nous pourrions dire « dirigisme ». Les
deux mots sont pratiquement synonymes bien que le ,dirigiste
apparaisse comme moins précis ou plus souple que le pIaniste.
Il peut y avoir une certaine direction, assez flottante, sans plan
proprement dit, celle par exemple que l'administration peut
exercer au moyen de l'octroi d'autorisations, licences, permis,
ensemble de mesures fragmentaires, opportunistes, qui s'op-
posent parfois au jeu des lois économiques et qui ne méritent
d'être rattachées à aucune doctrine 1,
Des directions partielles ont toujours existé en régime libé-
ral. L'une des plus anciennes et des plus connues est la poli-
tique de défense d'encaisse ou de prévention de crise pratiquée
par la Banque Centrale au moyen des variations du taux de
l'escompte et plus tard des Çlpérations SUl' l'open market. Nul
n'y trouvait à redire, sinon pOUf critiquer les illusions aux-
quelles ces manœuvres donnaient quelquefois naissance.
La politique douanière a été également un procédé de direc-
tion autrefois, celle des changes différentiels l'est aujourd'hui.
L'on a même subtilement observé que le refus d'utiliser ces
politiques était aussi une forme de dirigisme. « Se refuser à
prendre des mesures fragmentaires (droits de douane) en vue
de provoquer des réactions plus générales, constitue une ten-
tative d'influencer l'économie 2.)) Nous dirions volontiers en
paraphrasant une formule de Pascal : « C'est être dirigiste
par un autre tour de dirigisme que. de ne pas être dirigiste. »
La direction par l'institution de crédits spécialisés ou par
des différentiations fiscales est banale et constante. En matière
sociale, elle donne lieu à un interventionnisme accentué dans
tous les pays.

1. L. Dupricz insiste avec raison sur b différencfl enir!> cette direction


administrative et la direction stratégique eu matière de crises; Les mf/U-
l.Iements économiques généraux, op. cit:, t. II; p. &46.
2. F. llaudhuin : L'économie dirifJée, Louvain, 8. tl., p. 1.
132 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Qu'est-ce au juste que le plan par quoi s'exprime la direc-


tion? Philosophiquement parlant, il est une tentative d'adap-
tation des moyens aux fins; en économique, il est une prévision
chiffrée en vue de coordonner des éléments de l'activité pendant
un certain temps. Il définit, selon de Man, des moyens d'action
constructive dont on attend la réalisation totale ou partielle
de la doctrine.
Ces moyens d'action sont directs ou indirects. Directs, ils
concernent la répartition des commandes, des matières pre-
mières et de l'énergie, de la main-d'œuvre, du crédit, le contrôle
des prix et du commerce extérieur. Indirects, ils se réfèrent à
l'orientation de la demande par action sur les revenus, à la
politique monétaire, bancaire et fiscale. Les procédés directs
donnent des résultats conformes aux prévisions, les procédés
indirects n'exigent pas la création de nouveaux organismes.
Tous nécessitent un bureau central, un « état-major écono-
mique » fonctionnant auprès du chef du gouvernement 1.
Il est clair qu'il y a plans et plans. Chacun de nous dresse des
plans: le consommateur (tableau de désirs), l'épargnant (pré-
visions d'investissements), le chef d'entreprise (ordre de marche
de l'usine), etc.; ces plans sont individuels. Ils peuvent égale-
ment être d'inspiration et d'application collectives. L'exemple
le plus connu est celui de la corporation dont le danger nous
a été révélé par de récentes expériences : les entrepreneurs
placés à la tête d'organismes directeurs ne réussissent pas à
oublier leurs intérêts personnels et s'opposent même souvent
à l'intérêt général, attitude stigmatisée sous le nom de « diri-
gisme privé 2 ».
Ici, nous parlons de plans établis par les pouvoirs publics,
e'est-à-dire par un organisme ·central 3. Encore sont-ils fort

1. Conseil ~upérieur de l'économie industrielle el commerciale,1 Rapport


préliminaire aux travaux de la Commission no 3 : Le plan en économie diri-
gée, mai 1943.
2. L. Baudin: Le corporatisme, 2" éd., Paris, 1942. - Rappelons aussi les
plans dressés par les cartels pour le caoutchouc, le sucre, etc.
3. Soulignons que les communautés agraires sont naturelles, familiales.
Le plan est embryonnaire ou inexistant; il n'y a ni appareil administratif ni
calcul économique proprement dit. Ces groupements entrent dans la caté-
LA CONTRE-ATTAQUE 133

différents entre eux. Certains services étatiques ou para-éta-


tiques ont depuis longtemps recours à des plans parce qu'ils
sont dans l'obligation de faire des prévisions à long terme et
ne sauraient s'accommoder de la règle budgétaire de l'annua-
lité. Tels sont les plans d'équipement militaire, de construc-
tions scolaires, de transport, d'urbanisme, etc. Il y a des plans
dits structuraux qui visent un secteur déterminé de l'économie
et laissent l'autre libre, ou se bornent à le réglementer (plan
français, plan de la C. G. T.). Il en est qui prévoient une inter-
vention directe de l'État, par exemple par des commandes de
cl'administration ou par un financement des productions désirées.
Il existe des époques favorables à l'éclosion des plans, celle
de la dépression de 1930-1934 notamment, où les réformateurs
ont souvent fait preuve de bonne volonté plus que de compé-
tence et ont pensé, pour la plupart, que la mainmise de l'État
sur le crédit' suffirait à remédier à tous les maux: plan de Man,
plan du Comité de Vigilance, plan du Nouvel Age, plan de la
. troisième force, etc. 1.
Les plans qui concernent l'équipement national présenten t
une grande importance dans les pays dévastés par la guerre.
Les critiques qui ont été adressées en France au plan Monnet
révèlent certains inconvénients de cette formule: double emploi
avec des services ministériels, absence de contrôle parlemen-
taire, avantages concédés aux industries nationalisées 2. Les
plans d'industrialisation des pays neufs présentent aussi des
défauts, aggravés par des considérations de prestige qui ont
amené les gouvernements de ces pays à précipiter le rythme de
l'exécution au point que de graves déséquilibres en sont résul-
tés dont nous reparlerons ultérieurement 3. Les plans de « plein
emploi» inspirés par la théorie keynésienne, se proposent d'obte-
gorie des « économies simples à direction centrale» de Walter Eucl<en par
opposition aux « économies à administration centrale» (Die Grundlagen der
NalionallJkonomie, trad. esp., Madrid, 1947, p. 116).
1. H. Noyelle; Les plans de reconstruction économique et sociale à l'étranger
et en France, Revue d'économie politique, 1934, p. 1595.
2. Lettre du délégué général de la Confédération des petites et moyennes
entreprises au président du Conseil, août 1952.
3. L. Baudin : Déséquilibres sud-américains, Industrie, Bruxelles, mars
1951.
134 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

nir des investissements suffisants, au besoin par des impôts


(épargne fortée) 1.
Évoquons enfin pour mémoire le plan intégral, celui qui
englobe toutes les activités et aboutit à une socialisation totale.
Il n'existe pas en fait et même les gouvernements les plus
hostiles à l'économie privée n'ont pas intérêt à le mettre en
œuvre. Il est commode en effet de maintenir des secteurs libres,
à titre de témoins et d'indicateurs. Les Soviets ont gardé des
marchés libres afin de connaître les besoins des consommateurs.
J. R. Hicks appelle « dictateur socialiste avisé» celui qui assou-
plit et décentralise la planification pour éviter les incertitudes
des variations de la demande 2.
Comment situer le planisme par rapport au libéralisme et au
socialisme? Il n'y a pas de socialisme sans planification, mais
il peut y avoir plan sans socialisme. Nous lisons dans le mani-
feste de l'Internationale de Francfort: « La liberté et la pla-
nification sont des objectifs du' socialisme. » L'ouvrage de
Barbara Wootton s'intitule: Liberté ayec planification, et un
chapitre de celui de Lionel Robbins sur l'Économie planifiée et
l'ordre international porte un titre analogue: « Le libéralisme
en tant que planisme 3. » Nous tirons de ces constatations la
conclusion que le planisme est une métJwde, une technique,
comme le capitalisme, et non une doctrine.
Confirmation nous est donnée de cette manière de voir dans
les systèmes qui se proposent de planifier, même largement,
sans socialisme. Ainsi a-t-on imaginé un réseau de contrats
passé~ entre l'Etat et les entrepreneurs aux termes desquels
ces derniers s'engagent à fournir des marchandises de quantité
et de qualité déterminées conformes aux indications du plan
et à les vendre à un prix égal ou inférieur à un maximum
donné, l'État en compensation garantissant un certain volume
de ventes de manière à maintenir le profit 4.
1. A. Bàrrère : Théorie économique et impl/lsion keynésienne,' Paris, 1952,
p.457.
2·. J. R. Hicks: Value and Capital, Oxford, 1948, p. 139.
3. B. Wootton : Freedom under Planing, Chapel Hill, 1945. - L. Rob-
bins, op. cil., p. 200.
4. M. Ezequiel: Jobs for alllhrou[Jh Induslrial Expansion, New-York, 1939.
LA CONTRE"ATTAQUE 135
La frontière devient difficile à tracer entre le libéralisme et
le socialisme, tous ·deux utilisant le plan 1. Il faut tenir compte
du degré d'intervéntion dans les mécanismes des prix et de.
l'importance de la mise en commun, autrement dit de la dété-
rioration du marché et de la restriction de la propriété indivi-
duelle. Entre le pôle du marché libre et celui de la planification
intégrale, on peut échelonner les systèmes: d'abord la liberté
à peu près complète (XIXe siècle), puis des interventions frag-
mentaires de l'État (Europe occidentale actuelle), ensuite des
interventions plus nombreuses et plus accentuées, même avec
respect de la structure (Allemagne hitlérienne); à titre d'inter-
médiaire se place ici le double secteur avec disparition quasi
complète de la propriété individuelle (Russie au temps de la
N. E. P.), enfin la socialisation totale 2.
Les limites sont d'autant plus vagues que bien des auteurs
ont des critères qui leur sont personnels, ou s'efforcent d'ériger
des compromis aux frontières 3. Nous retrouvons à propos de
plusieurs exposés relatifs au dirigisme ce que nous avons dit
au sujet de la socialisation. Tel est le cas lorsque nous examinons
la thèse de Carl Landauer qui cherche à éviter les crises, c'est-à-
dire à assurer la stabilité économique par une planification.
Les prix à inclure dans le plan sont alors des prix futurs. Nous
avons vu que dans une économie inMgralement socialisée, la
question est de savoir comment procéder au calcul économique
sans pouvoir recourir aux prix actuels d\! marché libre, puisque
ce marché n'existe pas. Maintenant le problème qui se pose
est de fixer les prix futurs sans se référer aux prix actuels,
1. W. Eucken distingue l'économie à direction centrale 10 totale et impé-
rative (planification intégrale, socialisme), 2 0 avec rèpartition en nature et
liberté des échanges des biens de consommation entre les individus (appa-
rition de la monnaie, des prix, des marchés), 3 0 avec répartition en monnaie
et choix libre des consommateurs dans les limites de la direction (sulariat,
réglementation de l'oiTre et de la demande, taxation des prix), 4 0 avec libre
choix de l'emploi dans les limites de la direction (la liberté entre ici dans le
cadre de la production, mais l'organisme central reste seul employeur et fixe
le salaire) (op. cil., p. 117 et suiv.).
2. E. Staley : World Economy in Transition, op. cil., p. 150.
3. Mme Zahn-Golodetz oppose l'économie dirigée en régime libéral à la
planification qui, d'après elle, impliquerait un changement de structure
(Etude comparative.sur l'économie planifiée, Paris, 1937).
136 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

pmsque les tendances de ceux-ci doivent précisément être


rectifiées en fonction des nécessités à venir. Le conseil chargé
de la planification doit estimer l'offre et la demande futures
et obtenir l'équilibre sur le papier, c'est-à-dire calculer les prix
d'équilibre par voie de tâtonnements, comme font les vendeurs
et les acheteurs dans la réalité (procédé dit des variations expé-
rimentales), sans avoir besoin d'envisager toutes les variations
imaginables de l'offre et de la demande, ce qui serait pra-
tiquement impossible 1.
L'analyse des budgets familiaux a fait croire à des écono-
mistes de l'école d'Ho Schultz que la discrimination entre les
éléments constants de la demande et les éléments variables
permettrait de mieux fonder les prévisions. Nous le pensons,
en effet, mais la proportion des éléments constants est trop
faible pour que nous disposions ainsi d'une base solide de calcul.
L'alimentation elle-même n'offre pas une constance assurée dans
des budgets modestes. Le danger est de se lancer finalement
dans des extrapolations plus ou moins aventureuses 2. . .
A côté du plan en valeur doit figurer le plan en nature, car
nous ne pouvons pas tirer des conclusions relativement à la
prévision des prix tant que nous ne savons pas quels chan-
gements matériels sont susceptibles de se produire dans la
production. Les prix actuels du marché libre ne peuvent pas
davantage servir en cette occurrence. Puis, une fois cette plani-
fication ml;\térielle mise au point, il convient d'ajuster les deux
plans l'un à l'autre. Il en va ainsi chez les Soviets: « Le plan
financier est la contrepartie du plan matériel qui détermine la
production et la consommation des matières premières' et des
objets manufacturés, le progrès de la construction, la rénova-
tion des fabriques, ateliers, installations, etc. Il va sans dire
'que les deux plans doivent s'accorder entre eux, car ils ne sont
pas autre chose que les deux aspects d'un même plan, et chacun
sert à vérifier l'autre 3. » C. Landauer· applique de nouveau la

1. C. Landauer : Theory 01 Planing, 1944, chap. II.


2~ H. Schultz: The Theory and Measurement 01 Demand, Chicago, 1938.
3. L. E. Hubbard : Soviet Money and Finance, Londres, 1936, p. 46, cité
par C. Landauer.
LA CONTRE-ATTAQUE 137
méthode des variations expérimentales aux rapports entre les
éléments des deux plans. C'est là son deus ex machina et donc
son point faible. Il répète que la résolution d'un nombre
considérable d'équations est nécessaire si on s'adresse à la
méthode mathématique parce que, dans ce cas, toutes les
combinaisons que le hasard peut produire sont envisagées,
mais que le système des variations expérimentales, confor-
mément à la pratique, élimine de prime abord une série d'hy-
pothèses irréelles, reste dans le cadre des possibilités et se con-
tente d'une approximation. En fait, aucun producteur ne
s'avise de rechercher par avance l'utilité de chacun de ses pro-
duits pour chacun de ses clients; il apprécie la demande en gros
et à peu près. Le conseil du plan fait de même, il n'a pas besoin
d'une exactitude rigoureuse dans ses calculs. L'auteur avoue
cependant que sa méthode est grossière et il en est réduit à
espérer que les mathématiques feront des progrès suffisants
pour permettre de se servir d'elles sans être obligé de se livrer
à d'interminables résolutions d'équations.
Ce n'est pas tout. Au fur et à mesure que le temps s'écoule,
il y aura lieu de modifier les données initiales au vu des diver-
gences qui ne manqueront pas de se produire entre le plan et
la réalité 1. L'auteur admet que le conseil du plan tolère de
nombreuses déviations par l'apport à ses projets originaires,
mais en s'efforçant d'obtenir que chaque entrepreneur fasse
connaître par avance ses intentions et qu'il mette ensuite effecti-
vement en pratique ce qu'il a annoncé. L'intérêt de ce système
est qu'il cherche à éviter toute socialisation et même toute·
contrainte, c'est-à-dire qu'ils institue une planification régula-
trice dans une société libérale où subsistent la propriété privée,
l'initiative individuelle, la monnaie, le marché, le profit. « L'im-
position d'un plan aux entrepreneurs, écrit l'auteur, totalement

1. C'est la planification dite élastique. Il y a de sérieuses difficultés qui


, surgiront. La modification d'un plan national ou englobant une industl'ie
entière ne se fait pas comme celle d'un plan d'entreprise privée, car il faut
mettre en mouvement toute une bureaucratie. La loi d'inertie des plans
dont on a parlé, non sans humour, aux États-Unis, s'énonce ainsi: la per-
manence du plan est fonction du nombre des fonctionnaires dont la signa-
ture est nécessaire pour obtenir un ehangement.
138 L'AUBE n',UN NOUVEAU LIBERALISME

ou principalement par voie de contrainte, serait non seulement


indésirable, mais encore impraticable», et il ajoute qu'il con-
vient d'inciter les entrepreneurs à accepter de bon gré les direc-
tives du conseil du plan en faisant miroiter à leurs yeux des
perspectives de profits.
En dépit des efforts faits pour le rendre possible dans la
pratique" le planisme continue d'être l'objet de nombreuses
critiques, outre celles adressées au socialisme relativement à
l'insuffisance des statistiques de base 1.
D'abord, par le fait que l'État est l'auteur et l'exécuteur du
plan, les interventions d'ordre politique sont difficiles à éviter.
Cette critique est d'autant plus valable que le plan est plusgéné-
rai et donc réduit le domaine où règne le mécanisme des prix.
Un bon économiste l'accuse de devenir finalement cc un bouil-
lon de culture d'espionnage, de corruption et de marché noir» 2.
Ensuite, le plan présente toujours un caractère divinateur
plus ou moins accentué. Les variations dans les ressources,
dans les goûts, dans la politique même sont très difficiles à
prévoir, quelles que soient les précautions prises. Ajoutons à ces
incertitudes celles qui ont leur source dans les transformations
internes au cours de l'exécution du plan dans les êtres (démo-
graphie) ou les choses (conditions météorologiques), dans les
réactions des individus, les intrigues en vue d'agir sur les diri-
geants du plan 3, les changements d'attitude morale, etc. On
dit que les individus sont soumis aux mêmes risques quand
ils dressent le plan de leur entreprise et c'est exact, mais ils ne
font pas retomber sur la société entière le poids de leurs erreurs.
, Le plan peut même engendrer de graves déséquilibres, car
ses auteurs doivent confronter sur la base des utilités margi-
nales des mesures hétérogènes s'ils veulent être logiques 4 et

1. J. Teissèdre : Les limites de la planification, thèse, Paris, 1946.


2; J.-E. Meade: Plans et pri!IJ, entre socialisme et libéralisme, trad. franç.,
Paris, 1952, p. 27.
3. La planification est «une sorte de socialisme bâtard qui n'est pas
conçu dans l'intérêt du public, mais imposé au gouvernement par la pression
d'organismes particuliers» (A. Salter : The Framework 01 an Ordered Society,
New-York, 1933, p. 17).
4, Par exemple : amélioration de la justice, accroissement des travaux
LA CONTRE-ATTAQUE 139
estimer les disponibilités en tenant compte de tous les besoins
de la nation, sinon ils créent des goulots d'étranglement. Si,
par exemple, ils désirent étendre l'activité de la métallurgie,
ils doivent songer à la nécessité d'obtenir un certain nombre de
techniciens. La capacité constitue un goulot d'étranglement
fréquent en pays neuf.
Les planificateurs, emportés par l'enthousiasme, en arrivent
parfois à négliger les possibilités ré,elles des économies; ils dres-
sent un plan conforme à un idéal inaccessible. La commission
australienne des salaires de base de 1920-1921 avait prévu pour
l'ouvrier une rémunération telle que son total aurait dépassé
le revenu national l •
Enfin, le coût d'une planification est toujours élevé en raison
du développement de la bureaucratie qu'elle favorise. A. Fisher
remarque, non sans malice, que « plus on souligne l'urgence du
planisme, plus s'élève le concert des critiques qui montrent
l'indignité des fonctionnaires chargés d'exécuter le plan 2 ».
En France, les plans sont divers et leurs résultats également
variés. Inévitables sont les plans en temps de guerre, d'une
incontestable utilité sont ceux de reconstruction (Plan Mar-
shall), discutables sont ceux qui exigent l'accord de pays
dont les potentiels économiqu!)s ne sont pas semblables et
plus encore beaucoup de plans partiels onéreux pour les
consommateurs ou pour les contribuables (plans betteravier,
viticole, etc.).
Nous ne pens'ons pas qu'il soit nécessaire de rappeler l'expé-
rience française d'économie planifiée sous l'occupation alle-
mande, elle a été maintes fois décrite et stigmatisée 3. Dira-
t-on que la direction était mauvaise? La question est de savoir
si elle peut être bonne et nous estimons que là où nous avons

publics, etc. Le plan obéira vraisemblablement à une idéologie ou à des


pressions (G.-V. Papi: Préliminaires à l'étude des plans pour l'après-guerre,
Rome, 1946, p. 304).
1. 'A.-G.-B. Fisher : Progr~s économique el sécurité sociale, op. cil., p. 214•
. 2. Op. cil., p. 218.
3. L. Baudin: L'économie française sous l'occupation allemande, Paris, 1945,
résumé dans An Oulline of Economie Conditions in France under the German
Occ!lpation, Economie Journal, décembre 1945.
140 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

échoué il Y a peu de chances que d'autres réussissent si leur


psychologie est analogue à la nôtre et si les circonstances sont
les mêmes.
Il n'est pas exagéré de dire que la direction économique du
temps de l'occupation et de la libération a sombré dans le ridi-
cule. Les Français se sont fort divertis en lisant les pages denses
du Journal officiel consacrées à la réglementation des escargots
« bouchés et coureurs »; ils ont admiré la sollicitude d'une admi-
nistration qui allait jusqu'à fixer la marge de bénéfice du ramas-
seur-trieur de poil du lapin angora épilé et exercé leur sagacité
en essayant de résoudre. les équations savantes qui composent
. le barème des pompes funèbres 1. Ils ont compris l'intérêt que
présentaient les relations personnelles et le marché noir lors-
qu'ils se sont aperçus que, pour transférer leur permis et leur
ration d'essence d'une automobile ancienne à une nouvelle
voiture dont ils venaient de faire l'acquisition, ils étaient dans
l'obligation de parcourir quarante kilomètres dans la capitale,
de perdre dix-sept heures dans les bureaux et d'attendre trois
mois et demi.
En résumé, les planifications peuvent. être heureuses ou
malheureuses 2, la valeur d'un plan dépend dans une large
mesure de la qualité de ceux qui président à son établissement
et à son application 3. Lorsqu'il s'agit de plans impératifs,
armés d'un appareil de contrainte, il convient pour réduire les
risques qu'ils comportent de limiter leur extension. Quand celle-ci
est très vaste, le maître du' plan a le sentiment qu'il dispose
d'un pouvoir considérable, qu'il devient le démiurge de l'ère
1. Pour le poil de lapin: arrêté du 4 novembre 1941, no II 68. Formule
générale des pompes funèbres :
T . 8 M V N
TO = a + b 80 + c MO + d VO + 0 NO'
Arrêté du 3 juin 1941 fixant le prix-limite de vente de la poudre Pom-Pom
fabriquée à Breteuil, etc.
2. J.-E. Meade admet une planification pour éviter le chômage, pour
améliorer la répartition, pour lutter contre les gaspillages, tout en soulignant
les menaces qui en résultent pour la liberté et la moralité (Plans et prix,
op. cit., p. 31).
3. Pour plus de détails, voyez notre contribution à l'ouvrage collectif :
VollbescMltigung, Inflation und Planwirtscha/t, Zurich, 1951.
LA CONTRE-ATTAQUE 141
nouvelle. Or, il reste humain, trop humain, sujet à l'erreur,
accessible parfois aux influences et aux passions, désastreu-
sement imparfait, et le seul effet du plan pour lui-même est
l'addition à ses défauts d'un incommensurable orgueil.
Lorsqu'il s'agit de plans indicatifs, ce danger disparaît et le
libéralisme s'en accommode comme nous l'avons noté à propos
de la théorie de C. Landauer. Ceux des anarchistes qui préconi-
sent une planification, car on trouve cette méthode chez ces
extrémistes du libéralisme, indiquent que le planisme est « une
étude », une « réserve d'idées», destinée à alimenter un mou-
vement spontané. Sous cette forme, il a été heureusement qua-
lifié « d'inspirateur» par M. A. Pasquier 1.
En général, le grand public, dans notre pays, ne réagit pas
aux mots planisme et plans comme à ceux de capitalisme ou
nationalisation. Le mot dirigisme est plus lourd de sens, car
il évoque de tristes souvenirs du temps de l'occupation. L'aura
de ces termes, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'aura popularis
subtile et inconstante dont parlaient les poètes latins, est suffi-
samment indéterminée, vague ou brouillée, pour laisser place
aux discussions et aux mises au point nécessaires 2.

1. A. Pasquier: Les doctrines sociales en France, Paris, 1950, p. 356.


Remarquons que les écarts observés entre certains objectifs et les réali-
sat.ions correspondantes ont amené les Soviets à fragmenter le 4" plan
quinquennal (1945-1950) en négligeant les liaisons. Cet assouplissement
facilite les ajustements qui s'effectuent spontanément en régime de liberté
et sont la bête noire des planifIcateurs.
2. Nous n'avons pas parlé des petites communautés à forme socialiste ou
dirigiste parce qu'elles ne sont d'aucun secours pour l'étude des économies.
des grands États. En effet, elles ont des caractères spécifIques qui ne per-
mettent pas de généralisation utile: elles sont constituées par des volon-
taires, les mobiles de l'affection et de l'intérêt personnel peuvent encore y
jouer un rôle (comme dans la famille), les dirigeants sont capables de domi-
ner l'économie en' nature sans se livrer à un « calcul économique» grâce à
ses petites dimensions. Tel est le cas des sociétés fondées par les Icariens, les
Mormons, etc. (voir notre cours polycopié de doctorat de la Faculté. de
Droit de Paris, 1948-1949). Nous disposons toutefois d'un modèle réduit
curieux fourni par les Perfectionnistes qui ont commencé de vivre en commu-
nauté près de New-York en 1846 : le bureau central enregistrait à la fin de
ch!\que année les désirs des membres pour l'année suivante et orientait
ainsi la production commune; il gérait en outre un fonds de réserve .destiné
à parer à l'imprévu. Ce groupement a fini par se transformer en société
anonyme, ce qui constitue la pire des déchéances- pour des socialistes.
CHAPITRE VII

LE NÉO-LIBÉRALISME

. 1. La confusion aux frontières.

Quand nous parlons du déclin du socialisme, nous ne pouvons


pas être taxés d'exagération, puisque les socialistes le reconnais-
sent. Mais nous admettons aussi que le libéralisme a perdu
ses anciennes positions. Les deux doctrines avancent donc
l'une vers l'autre et se rencontrent aux frontières. Un rappro-
chement est en vue, pourrait-il aboutir à une entente? Déjà des
formules nouvelles indiquent l'existence de possibilités : le
« libéralisme social» de L. Marlio 1, le « libéral-socialisme» de
Jacquier et Bruère 2, le « socialisme libéral» de C. Roselli 3,
le « socialisme individualiste» de R. E. Lacombe 4. Le titre
du récent et important ouvrage de G. Lasserre est très carac-
téristique à cet égard: Socialiser dans la liberté 5.
Il Y a beaucoup de monde sur les limites, mais rares sont
les constructeurs comme ceux que nous venons de citer et
nombreux sont les opportunistes. Ces derniers espèrent se
garder des coups éventuels en offrant pour cibles à leurs agres-
seurs des partisans situés à leur droite comme à leur gauche. Il
1.. Le sort du capitalisme, op. cit.
2. Refaire la France, Paris, 1945.
3. Le socialisme libéral, Paris, 1931.
4. Déclin de l'individualisme, op. cil., p. 284.
5. Paris, 1950. Dans son ouvrage fondamental sur La réL'olution coopéra-
tive (Paris, 1949), B. Lavergne écrit que le coopératisme est un « socialisme
libéral» (p. 339), mais il semble que cette doctrine, d'essence individualiste
(p. 342), s'éloigne du marxisme et se rapproche des associationnistes semi-
libéraux antérieurs à 1848.
LENÉO-LJBÉRALISME 143
faut pouvoir dire: je ne suis ni blanc, ni noir, ni révolutionnaire,
ni réactionnaire, et l'on se donne ainsi le prestige de qui suit la
« voie du milieu ». L'extrémisme de gauche est naturellement le
communisme, celui de droite est évanescent, mais on le ressus-
cite et l'on déclare avec force qu'on condamne un « laissez-faire,
laissez-passer )) que personne ne défend.
C'est pourtant bien en trouvant un compromis, en érigeant
une doctrine sur cette frontière que l'on fera œuvre utile. Un
socialisme édulcoré et un libéralisme assoupli, tous deux épris
de liberté et désireux de sauver la personnalité humaine doivent
pouvoir s'entendre 1. Planisme, oui peut-être, mais alors « pla-
nisme pour la liberté 2 )).
Il est clair que le rapprochement et l'édification d'une doc-
trine demandent du temps et il est absurde de reprocher à des
doctrinaires de ne pas appliquer immédiatement leurs théories
dès qu'ils prennent le pouvoir. On ne saute pas d'une doctrine
à une autre comme on passe d'un État à l'État voisin. Il faut
créer la mentalité, l'atmosphère, lorsqu'elles ne sont pas favo-
rables, et procéder aux ajustements. Il en résulte notamment
que les libéraux aujourd'hui sont obligés .de prolonger un pla-
nisme antérieur pendant un certain temps; il n'y a pas lieu
de s'en indigner.
Le gouvernement de M. Pinay a été attaqué très vivement en
1952 parce qu'il n'a pas appliqué immédiatement des mesures
conformes au libéralisme dont il se disait partisan. Il est pour-
tant· naturel. que tout ne rentre pas dans l'ordre instantané-
ment et que le gouvernement libéral « dirige» une popula-
tion qui a besoin de refaire l'apprentissage de la liberté 3.
Quand une barrière douanière élevée entoure un pays depuis
de nombreuses années et que des industries se sont fondées et
ont prospéré à son ombre, ce n'est pas trahir le libéralisme que
de croire dangereuse sa suppression immédiate et totale.
1. Il s'agit de ce libéralisme pragmatique, inspirateur et non dogmatique
que précise J. Weiller : Problèmes d'économie internationale, Paris, 1950.
t. II, p. 238 •.
2. La formule est de sir ·W. Beveridge : Why 1 am a Liberal, Londres,
s. d.,p. 36.
3. Le Français, jadis si frondeur, esl ùevenu un résigné.
144 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Quant à reprocher au libéralisme de ne pouvoir, par un geste


magique, sauver une économie qu'un dirigisme exaspéré a
conduit au seuil du désastre, c'est reprocher au passant qui
avait invité à la prudence des campeurs faisant du feu dans une
pinède en été,. de ne pas pouvoir arrêter l'incendie une fois
qu'il a pris naissance. Les coupables sont les campeurs et non
le passant! Les libéraux ont rempli leur devoir en criant casse-
cou, ils n'ont pas à jouer et ils n'ont jamais prétendu jouer le
rôle de sauveteurs.

2. Les pionniers.

L'année 1936 a été cruciale pour la France. La prise de pou-


voir par le Front populaire provoquait un déclin de notre éco-
nomie, d'autant 'plus apparent qu'une reprise de l'économie
mondiale se dessinait à la même époque et que l'Allemagne se
préparait ostensiblement à la guerre 1. Les libéraux français
résistaient difficilement à la pression des dirigistes, mais gar-
daient les deux citadelles de l'Académie des sciences morales et
politiques et de la Société d'économie politique. Plusieurs ouvrages
voyaient le jour, de L. Rougier, J. Rueff, -L. Marlio, B. Lavergne;
les admirables petits pamphlets du doyen E. Allix qui parais-
saient dans une feuille affichée aux portes des établissements de
crédit (Sans-Fil) rappelaient ceux de Bastiat par leur bon sens
et par leur verve 2. C'est un plaisir que de relire le Contrôle de
l'indéfrisable : le législateur avait interdit aux coiffeurs de
se rendre au domicile du client, à moins de présentation par
celui-ci d'un certificat médical, et le doyen Allix se félicitait de
la modération des auteurs de ce texte qui auraient pu interdire
aux Français de se raser eux-mêmes, habitude très préjudiciable
à la corporation des coiffeurs.
A l'étranger, les positions libérales étaient solidement tenues
1. Dans ses mémoires, non publiés encore, Germain Martin raconte qu'en
1936, il fut assailli au cours de sa campagne électorale par des socialistes
qui voulaient supprimer le service militaire. en affirmant qu'en cas de guerre
les soldats allemands ·se retourneraient contre leurs officiers.
2. Ces articles ont été réunis dans: Pages choi8ies d'économie politique el
de finance, Paris, 1948.
LE NÉO-LIBÉRALISME' 145

et l'on parlait même de renaissance du libéralisme sous la


direction de chefs d'école 1 : E. Cannan en Angleterre, avec
The Economie Outlook en 1912, An Eeonomist's Protest en 1:927,
suivi par la pléiade' des professeur~ de la London Sehool ot
Economies (Th. Gregory, L. Robbins, F. C. Benham); F. Knight
aux l!tats-Unis, auteur de Risk, Uneertainty and Profits (1921)
et de Ethies ot Competition (1935), accompagné de H. C. Simons,
A. Director, G. Stigler, M. Friedman; enfin L. von Mises en
Autriche, que nous avons cité à maintes reprises, second~ par
G. von Haberler, F. Machlup, F. A. Hayek et par les écono-
mistes allemands W. Eucken et W. Ropke.
Le moment était venu de grouper ces forces dispersées. Un
colloque eut lieu à Paris en août 1938 sous -la présidence de
Walter Lippmann qui venait de faire paraître la traduction
française de son ouvrage The Good Society 2. Y prirent part
activement des économistes réputés tels que J. B. Condliffe,
A. Detœuf, F. A. Hayek, M. A. Heilperill, E. Mantoux, L. Mar-
lio, L. von Mises, M. Polanyi, S. Possony, W. Ropke, J. Reuff,
M. Rustow. Malheureusement, les commentaires de cette réunion
qui dura cinq jours,' ont été peu nombreux et trop souvent
incomplets. Ainsi notre regretté collègue G. Pirou, qui n'assis-
tait pas à ces rencontres, n'a pas pu connaître le travail impor-
tant accompli hors séance et il a cru discerner deux tendances,
alors qu'une grande variété d'opinions s'est manifestée 3. Cette
variété elle~même a servi de prétexte à un autre commentateur
averti, qui n'était pas davantage présent au colloque ae 1938
et qui n'a pas interrogé les membres participants, pour faire
étalage des divergences et conclure à un rendez-vous manqué '.
Mais la caractéristique d'une discussion libre et largement
ouverte à tous est de faire apparaître une foule de thèses diffé-
rentes les unes des autres; son but est de découvrir des traits
communs sous-jacents à cette variété. Le heurt des idées était
inévitable, puisqu'il était voulu, provoqué. Il est certain que

1. F. A. Hayek: A Rebirll! of Liberalism, Tlle Freeman, 28 juillet 1952.


2. Traduit à la Librairie de Médicis sous le titre La cité libre, Paris, 1938.
3. Néo-libéralisme, néo-socialisme, néo-corporatisme, Paris, 1939.
,4. J. Cros: Le néo-libéralisme. Paris, 1951.
146 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

tous les participants ne pouvaient accepter les conceptions de


W. Lippmann sur le nivellement des revenus et celles de S.
Possony sur l'économie de guerre libérale. Ce qui est surprenant,
c'est qu'un accord ait été si vite réalisé sur un programme géné-
rai: l'agenda.
Ajoutons que l'appréciation des textes est insuffisante pour
comprendre et faire comprendre l'importance de ce colloque.
Le secrétaire, L. Rougier, en présentant le compte rendu des
travaux, écrivait justement : « Ce que ces pages ne sauraient
rendre, c'est la physionomie morale, c'est la haute tenue faite
d'une absolue sincérité intellectuelle, d'un profond sens humain
et parfois d'une intense émotion 1. »
Nous-même avons manifesté notre dissentiment au sujet du
nom de la doctrine: la liberté n'était pas le but que l'on se
proposait d'atteindre exclusivement, ce colloque n'avait rien
d'anarchiste. C'était si vrai que le « laissez-faire, laissez-passer»
avait été unanimement rejeté. Il ne semblait pas très adroit,
dans ces conditions, de prendre l'étiquette d'un système périmé,
même avec l'addition de « néo ». II en a été pourtant décidé
ainsi et le néo-libéralisme est entré dans l'histoire.
L'idée de base est le sauvetage de la personne humaine
menacée d'étouffement par le communisme, le collectivisme et
leurs satellites. La pierre angulaire technique posée en août
1938 est le mécanisme des prix. Que les néo-libéraux ne pro-
fessent pas· tous les mêmes opinions relativement aux détails
de l'édifice futur, rien de plus naturel. Un critique fort avisé a
bien noté: « La liberté est par essence exclusive d'un dogme
immuable. C'est pourquoi le libéralisme économique, s'il revêt
l'apparence de l'unité, c'est dans la mesure où il s'oppose à
l'autoritarisme pour le combattre. Mais en réalité il couvre un
ensemble de courants de pen-sée assez diverses dont le trait
commun est le respect de la personne humaine et l'utilisation
de l'initiative individuelle pour rechercher le profit en assumant
des responsabilités et des risques 2. »
Le colloque Walter Lippmann n'a pas pu développer norma-
l. Compte ren.du des séances du colloque Walter Lippmann, Paris, 1939.
2. Revue Banque, février 1952, p. 92•.
LE NÉO-UBÉ.RALISME 147
lement ses effets car la deuxième guerre mondiale n'a pas tardé
à éclater. Les périodes de guerre sont toujours favorables au
socialisme puisqu'elles comportent centralisation èt contrainte.
Les périodes d'occupation sont dans le même cas puisque la
pénurie exige des mesures de répartition autoritaires et que la
force règne dans tous les domaines. La libération n'a pas apporté
davantage de changement, car la pénurie s'est prolongée et
surtout l'influence des communistes s'est accrue grâce au pres-
tige de la Russie. Les socialistes eux-mêmes se sont trouvés
rejetés vers les modérés et c'est à partir de cet instant que
leur doctrine est devenue très imprécise et a menacé de s'ef-
friter 1.
L'idéologie triomphe dès lors en France sous le beau nom
d' « humanisation» et la reconstruction du pays est freinée
par les mesures qui en découlent : nationalisations hâtives,
réquisitions abusives, impositions écrasantes, lois agraires
expropriant le bailleur au profit du preneur. Le résultat de
cette politique à la fois partisane et peu cohérente est une dimi-
nution de l'épargne et un recours à la thésaurisation très préju-
diciable pour l'économie.
Les libéraux réagissent par leurs ouvrages ou articles :
J. Rueff par son Ordre social (1945), M. Allais par des livres d'une
haute technicité, Ch. Rist, D. Villey (Redeyenir des hommes
libres, 1946), M. Goudard (Défense du libéralisme, 1944), J. Gar-
ric, G. Mayer, Crozet-Fourneyron et quelques autres. A Paris,
dès le début de .1946, une série de conférences contradictoires
organisées par le Comité d'action économique et douanière sous
le titre Pour une économie libérée et sous la direction de J. La-
cour-Gayet, a un grand retentissement. De son côté P. Lhoste-
Lachaume fonde le Point de rencontre liberal-spiritualiste 2. Sur le .
plan politique, tQujours à Paris, le Parti républicain de la liberté
obtient un nombre important de voix aux élections. Enfin
la: Libre entreprise lance des brochures de propagande sugges-
tives dans le grand public qu'elle initie aux subtilités, absurdités
1. Les leaders tentent désespérément de remettre l'accent sur la liberté.
Ainsi Léon Blum dans A nell.lIe humaine.
2. Il publie Réhabilitation du libéralisme 611 1950.
148 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

.et contradictions des directions économiques et éclaire sur les


résultats des planifications.
Les progrès accomplis par le libéralisme dans le monde sont
depuis lors considérables. Citons notamment la Suède où le
parti libéral conduit par le professeur B. Ohlin vient de rem-
porter un grand succès 1, l'Angleterre 2, la Belgique, l'Allemagne
occidentale, sous l'impulsion du ministre libéral de l'économie
Ludwig Erhard 3, l'Italie sous la présidence d'un grand libéral
1. Einaudi 4. Si le socialisme a marqué des points aux Indes
et dans les pays arabes, il le doit à son puissant allié, le natio-
nalisme économique. Le désir d'indépendance qui jette au-
jourd'hui dans les pires aventures des peuples qui n'ont pas
généralement une maturité suffisante pour assurer l'ordre se
manifeste par le renforcement des barrières entre les États.
Le prestige de la Russie soviétique dans ces pays en efferves-
cence est dû à sa libération de toute tutelle économique euro-
péenne beaucoup plus qu'à la création d'une structure ori-
ginale 6.
En France, la vieille idéologie est tenace. Si les nationali-
sations ne se sont pas étendues, elles n'ont pas non plus été
réduites, malgré le rapport écrasant de la Commission du tra-
vail et de la prévoyance sociale du Sénat belge et les cris d'alarme
de la Commission de vérification des comptes des entreprises
'publiques 6. Le droit de propriété individuelle a été sauvé,
1. La Suède passait pour un pays socialisant, mais ici encore ce socialisme
était sans doctrine nette.
2. Livre Blanc United Kingdom Balance 01 Paymenls 1949 10 1952. Dis-
cours de M. Braithwaite et C. Cobbold au diner du lord-maire de Londres le
'7 octobre 1952.
3. L'étonnante reprise allemande à laquelle nous assistons, en dépit de
millions de réfugiés, de sinistrés, de victimes de guerre et de chômeurs, est
due dans une large mesure à la mise en pratique d'un « libéralisme antikey-
nésien ". Les Allemands ont subi la tutelle des Anglo-Saxons, mais ils ont
rejeté leurs théories. Le chancelier Adenauer a fait appel au proCesseul'
W. Ropke (A. Piettrc : L'économie allemande contemporaine, Paris, 1952,
p. 180 ct sui".).
4. Le revenu moyen individuel a regagné le niveau de 1938 en dépit de la
croissance de la population et de l'insuffisance des ressources naturelles.
5. M. Heilperin : Economie Nationalism as an Obslacle 10 Iree World Uni/y,
The Commercial and Financial Chronicle, 18 septembre 1952.
6. En 1949, 19;:)1 et 1952.
LE NÉO-LIBÉRALISME 149

de justesse, grâce au rejet par le referenduin de mai 1946 du


projet de constitution qui prétendait en faire une création de
la loi.
Dans leur désir de ~e pas paraître se rapprocher du libéra-
lisme, tout en évitant le communisme, un grand nombre de
. théoriciens se livrent à des raisonnements subtils. Les anar-
chistes, tenant compte de la double nature, individuelle et
sociale de l'homme, entendent à la fois affirmer l'autonomie de
la personne et son intégration dans le groupe. Ni individu replié
sur lui-même, ni entité sociale indépendante de l'individu. Mais
cetie « liberté intégrée» n'est-elle pas contradictoire 1?
L'existentialisme, fondé sur la liberté, n'admet pas davan-
tage le libéralisme. J.-P. Sartre prétend retrouver le sens de
la liberté grâce à une révolution, mais en évitant le totalita-
risme socialiste. Le mot révolution a dans cette conception la
signification d'émancipation à long terme obtenue grâce à une
planification, à des nationalisations, à des réformes de struc-
ture 2. C'est du moins ainsi que l'entendait le Rassemblement
démocratiqlteet révolutionnaire, créé fin 1947 et que J.-P. Sartre
quitta dès la fin de 1949.
En somme, un grand nombre de nos contemporains restent
attachés à la liberté, mais ont peur du libéralisme. Ils nour-
rissent le désir, sans oser le satisfaire. L'horreur de toutes les
tyrannies a toujours constitué un de leurs sentiments profonds,
alors que la crainte du libéralisme leur a été inspirée de l'exté-
rieur par l'historien attardé ou le politicien partisan .
. Certes, qui se veut libre doit admettre qu'autrui le soit aussi
et donc risquer d'être lui-même dominé s'il n'est pas capable
de s'élever. Certaines propagandes ne manquent pas d'évoquer
cette possibilité. Mais les Français, par contre, ne sont pas
près d'oublier les dures expériences qu'ils ont récemment subies;
ils ont goo.té aux régimes non libéraux et ont souffert de l'amer-
tume de leurs fruits. C'est pourquoi aujourd'hui entre les philo-
sophes parfois peu compréhensibles pour la masse et les hommes
1. A. Pasquier : Les doctrines sociales en France, Paris, 1950, p. 332.
2. Cette conception s'inspire de celle de la liberté objective que nous avoni
exposée. .
150. J}AUBE n'UN NO.UVEAU LIBÉRALISME

d'État porteurs d'étiquettes usées, entre la tyrunnie à l'alle-


mande qu'ils ont connue et la tyrannie à la russe qu'on leur
propose, entre l'étatisme et l'anarchi!'l, ils demeurent dans le
plus grand désarroi.

3. L'agend4.

L'acte de naissance du néo-libéralisme est un ag(mda qui


comprend quatre points essentiels!
10 Le nouveau libéralisme admet que seul le mécanisme des
prix fonctionllant sur des marchés libres permet d'obtenir une
utilisation optima des moyens de production et de conduire à
la satisfaction maxima des désirs humains.
20 A l'État incombe la responsabilité de déterminer le régime
juridique qui sert de cadre au libre développement économique
alllSI conçu.
3° D'autres. fins sociales peuvent être substituées aux objec-
tifs économiques énoncés ci-dessus.
40 Une partie du revenu natfonal peut être, dans ce but,
distraite de la consommation, à la condition que ce transfert
se fasse cc en pleine l).lmière » et soit (( consciemment consenti ».
Ces quatre points' concernent donc respectivement la clé de
vOlÎte du système, son cadre, ses buts, ses moyens d'applica-
tion.
Le premier point institue le mécanisme des prix comme prin-
cipe régulateur hors de la portée des pouvoirs publics, comme
seul procédé susceptible d'inciter les individus à produire sans
les obliger à le faire et donc de concilier le rendement social
et la liberté individuelle, et aussi comme seul moyen d'assurer,
sans un appareil administratif considérable, l'équilibre de la
production et de la consommation. Le néo-libéral désire que
la concurrence règne sur les marchés, mais attendu que celle-ci
est généralement imparfaite, il se contente d'un (( ordre concur-
rentiel approché 1 )l, en accusant l'État d'être souvent la cause
1. ,G. Rottier : Aspects d'un nouveau libéralisme, Économie appliquée,
avril-juin 1949, p. 258. Sur la nécessité de restaurer le mécanisme des prix,
H, S. Ellis; The Economies 01 Freedom, New-York, 1950, p. 535.
LE NÉO-LIBÉRALISME 151
de .cette imperfection. Quand les automatismes. ne jouent plus,
il est prudent et loyal de se demander d'abord si les autorités
publiques ne les empêchent pas de jouer, c'est-à-dire si les
institutions ou les politiques économiques n'en sont pas respon-
sables. Ainsi le chômage qui a sévi en Grande-Bretagne de
1925 à 1931 a été dans une large mesure la conséquence du
maintien des salaires nominaux par les syndicats dans une éco,
nomie qu'on voulait déflationniste, d'où hausse des salaires
réels, difficultés pour les industries exportatrices, déséquilibre
de la balance des comptes et fuite de l'or. Il convient ensuite
de réformer les institutions, c'est-à-dire· de réviser l'ordre
naturel physiocratique en le dépouillant de son caractère pro-
videntiel et en le complétant par un ordre légal.
Cet ordre légal fait l'objet du deuxième point. L'État entre
donc immédiatement en scène; il fait jouer les lois au lieu de
les laisser jouer. Son intervention implique une action autori-
taire sur des éléments économiques, uno organisation des mar-
chés en vue d'adapter l'ordre social aux conditions nouvelles de
l'économie 1. C'est une intervention d'adaptation, non de conser-
vation ni de réilolution. Marx a raison de penser que les change-
ments techniques sont des causes de déséquilibre, mais il àtort
de croire que le libéralisme tend à se cristalliser et à être en réac-
tion contre eux 2. Les révolutions industrielles futures ne sont
nullement inquiétantes pour le libéralisme, contrairement à
l'opinion de certains auteurs 3.
La construction du cadre dont nous parlons est l'œuvre des
juristes. La difficulté qu'elle comporte réside dans l'antinomie
qui existe entré la permanence nécessaire du droit destiné à
assurer la sécurité aux hommes dans la durée et l'adaptation

1. C'est. l'organisation sociale de marché» allemande (Soziale Markt-


wirtschatt). - E. Küng : Der Interuentionisml/s. Volskswirtschattliche Theo-
rie der ItaatlichenWirtschattspolitik, Berne, 1941, p. 2. - F. Marbach : Zl/r
Frage Wirtschattslichen Staats-Intervention, Berne, 1950, p. 37.
2. W. Lippmann: La cité libre, op. cil., p. 285.
3. L'adaptation peut naturellement être difficile. Un exemple nous en est
donné par les interventions en vue d'éviter les crises, c'est-à-dire d'empêcher
que les adaptations se réalisent par convulsions, comme nous l'avons indi-
qué à propos de l'accusation de fauteur de crise portée contre le libéralisme.
152 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

non moins nécessaire aux faits qui changent incessamment. Si


la cristallisation du droit est dangereuse, sa plasticité l'est
également. La sagesse semble commander une évolution lente
et progressive.
Deux catégories juridiques peuvent être. distinguées à cet
égard. D'une part, les droits fondés sùr des instincts profonds
de l'homme, accordés à la psychologie traditionnelle, corres-
pondent à ce droit naturel dont Gierke a pu dire que « si on lui
interdit l'accès du corps des lois positives, il flottera autour
de lui comme un fantôme et menacera de se changer en un
vampire qui sucera le sang de la loi 1 )). Ce droit a inspiré le
Bill of Rights britannique de 1689, la déclaration française des
Droits de l'homme, et il a revêtu une nuance providentielle
physiocratique dans la déclaration de l'indépendance améri-
caine de 1776 2 et dans l'encyclique Summi Pontificatus du
,20 octobre 1939 3.
Peu importe que « cette loi au-dessus des lois n prenne sa
source dans un acte de foi des libéraux 4, qu'elle dé·rive de la
conscience ou qu'elle soit une manière de « formuler des valeurs
fondamentales sous forme normative 5 n, « l'essentiel, c'est de
comprendre et d'affirmer avec une indéfectible énergie qu'il
y a une règle de droit supérieure à la puissance publique qui
vient la limiter et lui imposer des devoirs 6 )).
D'autre part, les droits qui se réfèrent à l'économique doivent
conserver une certaine souplesse afin de permettre éventuelle-
ment une adaptation aisée à des évolutions nouvelles. Ils sont
groupés essentiellement sous les rubriques: droit commercial,
droit fiscal, droit du travail. M. J. Hamel propose de consti-
tuer avec eux une discipline juridique particulière sous le nom

1. A. P. d'Entrèves : Nalural Law, Londres, 1951, p. 112.


2. «Tous les hommes ont été dotés par le Créateur de certains droits
inaliénables. » •
3. L'État doit obéir à « l'ordre naturel établi par Dieu ».
4. A. Berle : A Liberal Program and ils Philosophy, in S. E. Harrii :
Saving American Capitalism, N ew- York, 1948, p. 4 I.
5. A. P. d'Entrèves : Nalural Law, op. cil., p. 117.
6. Duguit : Traité de Droit comlillliionnel, III, 548
LE NÉO-LIBÉRALISME 153
de D1'oit économique 1. Il se garde d'ailleurs avec raison 'd'en
faire le droit de l'économie dirigée à la manière du Wirtschaft-
recht 2. Ainsi il laisse au. droit civil traditionnel les relations
d'ordre privé et les opérations de consommation qui continuent
d'être régies par des principes permanents et qui gardent un
caractère individualiste très prononcé, puisqu'elles reposent sur
l'autonomie de la volonté : chaque contractant crée son droit.
Il en va différemment du droit commercial: par exemple un
épargnant est libre de devenir actionnaire, mais le droit qui
règne s'il se décide à le devenir est déterminé par la loi indépen-
damment de lui. Du contractuel il passe· à l'institutionnel.
Cette deuxième catégorie concerne le cadre dont nous parlons.
L'économiste rejoint le juriste. Ce droit économique demeure
une technique, il peut assurer une étatisation ou non, il permet
dans tous les cas d'ajuster le cadre à l'économie dans la mesure
jugée opportune et convient parfaitement au néo-libéralisme.
A l'intérieur de cette deuxième catégorie de droits, les inter-
ventions de l'État ne sauraient elles-mêmes être toutes consi-
dérées comme également souhaitables. Une hiérarchie s'impose.
Nous avons déjà fait allusion à celle que Stuart Mill proposait:
fonctions obligatoires et fonctions facultatives, et nous avons
noté le rôle toujours reconnu à l'État, sauf par les anarchistes,
en matière de sécurité (armée, police), de justice, de travaux
publics, d'administration générale. L'État libéral de jadis était
surtout arbitre et gardien, il doit encore aujourd'hui éviter
de se mêler à la partie, mais son rôle est infiniment plus étendu.
Il intervient dans le domaine économique et dans un domaine
extra-économique. En outre, son action, en ce qui concerne la
première catégorie de ces interventions, est antérieure, posté-
rieure ou supérieure au mécanisme des prix qu'en tout état de
cause il laisse jouer librement.
10 Les interventions antérieures concernent les institutions
auxquelles nous venons de faire allusion sous le nom de cad1'e

1. J. Hamel: Vers un droit économique, Économie contemporaine, novembre


1951.
2. Dans la conception allemande, le droit commercial échappe à ce droit
de l'économie et demeure soumis au régime libéral.
154 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

et d'autres que 'nous ne saurions passer ici en revue. Le critère


de leur légitimité est leur conformité à la structure du libéra-
lisme: respect des droits naturels, définis comme nous l'avons
indiqué, et du mécanisme des prix. Ainsi la taxation, le contin-
gentement, le contrôle des changes, la répartition suivant les
besoins ne sont pas conformes, la réduction de la durée de
travail, la création d'un droit de douane, la participation des
ouvriers aux bénéfices sont conformes 1.
Rappelons une fois pour toutes qu'à l'exception des quelques
principes inscrits dans l'agenda, les indications que nous don-
nons ne sont pas admises par tous les économistes qui accep-
tent d'être qualifiés de néo-libéraux.
Commençons par l'organisation des marchés. Des règles sont
posées qui ne doivent plus permettre de parler de loi de la
jungle : concurrence loyale, brevets d'invention, dépôt de
marques et de modèles, appellations contrôlées, secret pro-
, fessionncl, sanctions contre les mauvais payeurs, etc.
Nous avons déjà parlé du droit de propriété individuel qui,
pour beaucoup et non des moindres, est de droit naturel 2, et
aussi des contrats.
Dans le domaine de la production, l'intervention de l'État
est admise très généralement lorsqu'il y a carence des initia-
tives privées, à la condition de s'efforcçr d'abord de susciter
ces initiatives. Un secteur public peut être créé lorsque toute
concurrence est impossible, du fait par exemple des dimensions
excessives des entreprises 3.
L'organisation de l'entreprise appellerait de longs dév.elop·
pements. Un des principaux objectifs de l'État, bien qu'il soit
négligé, consiste dans la formation du chef. Exiger un diplôme
1. Un exemple simple d'intervention conforme nous est donné en France
par les primes à la culture du lin qui respectent la liberté du marché et sont
destinées à maintenir cette production pour lui permettre de satisfaire la
demande nationale en temps de guerre. Le lin est la seule plante textile qui
offre cette possibilité dans notre pays.
2. Il l'est pour l'Église (Rerum Novarum, 19). Il est « afférent à la dignité
humaine .•. il est par conséquent un droit, et non pas seulement une fonction
sociale» (Message de Pie XII au Congrès catholique de Vienne, septembre
1952).
3. G. Rottier: Aspects d'un nouveau libéralisme, op. cit., p. 255.
J"E NÉO-LIBÉRALISME 155
pour accéder à la direction des grandes affaires privées, de
manière à réagir contre le népotisme, est une mesure de pro-
tection accordée aux participants de l'entreprise et à l'ensemble
du public, mesure qui n'est pas plus attentatoire à la liberté
que l'exigence d'un diplôme pour un médecin ou un avocat.
Mais la compétence n'est pas tout, aussi le contrôle des pou-
voirs publics s'impose-t-il pour garantir l'honnêteté, en matière
d'engagement contractuel et de publicité notamment. Le carac-
tère de l'entrepreneur, sa moralité et son esprit social posent
de difficiles problèmes : une éducation appropriée doit être
prévue et des dispositions doivent être prises pour mettre en
jeu sa responsabilité 1.
Les sociétés anonymes offrent l'exemple remarquable d'une
insuffisance d'intervention de l'État en France, car en régime
libéral l'État ne pèche pas seulement par excès, il peut encore
pécher par défaut, ce que le libéralisme ancien n'eût pas admis.
Les inconvénients de cette carence sont manifestes : les adver-
saires du système en profitent pour souligner ses faiblesses et
réclamer sa suppression. Puisqu'il s'agit d'une institution fon-
dée par la loi, il suffit que la loi la réforme, comme nous l'avons
déjà remarqué 2. ..
Nous ne reviendrons pas sur la question des monopoles :
l'État a le devoir de les contrôler et de remédier aux abus.
L'intervention de l'État en matière d'investissements doit
être réduite autant que possible 3, et elle le sera si l'épargne se
forme et s'emploie comme elle le fait en période normale. Il

1. R. Toubeau : Responsabilités actuelles des chels d'entreprise, Paris, 1952.


2. Nous n'insisterons pas sur cette question qui a fait l'objet récemment
de deux documents importants: le rapport de G. Lutfalla au Conseil écono-
mique en novembre 1952 et l'ouvrage de P. Vigreux, Les droits des action-
naires dans les sociétés anonymes, Paris, 1953. Les réformes essentielles
concernent la lutte contre l'abstentionnisme des actionnaires et une meilleure
répartition des bénéfices. Parmi les mesures à décréter d'urgence, nous sou-
lignerons l'octroi aux actionnaires du droit de prendre connaissance de la
gestion des filiales qui servent trop souvent à masquer des participations et
l'obligation de distribuer les tantièmes après les mises en réserve.
3. Les erreurs dans les investissements sont souvent le résultat de la
mauvaise orientation des capitaux par suite du détraquement du mécanisme
des prix.
156 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

est évident qu'en période anormale (de guerre, de préparation


à la guerre, de reconstruction) des investissements publics sont
nécessaires.
La monnaie idéale devrait être,' semble-t-il, la monnaie
neutre, celle qui n'agit pas sur le niveau des prix grâce à la
compensation opérée incessamment entre ses deux compo-
santes: volume et vitesse. Vue purement théorique et pratique-
ment utopique 1. Par contre, il convient qu'afin d'avoir une
monnaie saine les pouvoirs publics combattent l'inflation et
la déflation par les procédés connus : variations du taux de
l'intérêt, opérations sur le marché ouvert, accroissement ou
restriction de crédits.
E'n matière bancaire, l'Institut central joue le même rôle
que l'État pour l'ensemble de l'économie. Il doit être fort pour
assurer aux établissements de crédit privés le maximum de
liberté. M. R. Alheinc a traité cette question dans le sens néo-
libéral 2. Il préconise la création d'un observatoire économique
situé dans le domaine bancaire de manière à être immédiate-
ment infor'mé des opérations en gestation dans les établisse-
ments de crédit, la régularisation du crédit à court terme
par une triple action, psychologique (publication d'informations
économiques), contractuelle (conclusion de contrats de rées-
compte), mécanique (jeu de timbres-primes de sécurité et de
stabilité), enfin la tutelle de l'épargne. L'Institut central béné-
ficiantd'une telle maîtrise du marché devra être à l'abri de
toute immixtion politique, ce qui n'est pas le moindre risque
qu'il court.
Du point de vue de la répartition, il y a urgence à arrêter
la tendance au nivellement, surtout parce qu'elle freine la
formation des élites en décourageant les initiatives, et dans
ce but, à réviser la théorie de la redistribution des revenus
inspirée par une conception de justice distributive propice à
l'arbitraire et socialement dangereuse. La politique qui consiste
à prendre systématiquement aux uns pour donner aux autres

1. L. Baudin: La monnaie el la formation des prix, Z· éd., Paris, 1947,


p.637.
2. La banque au service des échanges, Paris, 1946.
LE NÉO-LIBÉRALISME 157
engendre un état permanent d~insécurité. D'une manière géné-
rale, toutes ces interventions accroissent les risques et incitent
l'individu à restreindre son activité en. se cantonnant dans
l'immédiat. Il n'est pas exagéré, en ce sens, de dire que la
liberté assure la sécurité 1. Sans être condamnable en principe,
l'action des pouvoirs publics doit être à cet égard très pru-
dente.
Nous avons enfin fait allusion aux mouvements internatio-
naux de marchandises. Les tarifs douaniers protecteurs sont
admissibles par les néo~libéraux qui, cependant, déplorent leur
établissement lorsque celui-ci ne correspond pas à une néces-
sité, par exemple à l'urgence de l'installation ou du développe-
ment d'une industrie de caractère militaire. Les contingents,
par contre, ne sont pas admis par eux, car ils détruisent le
mécanisme des prix : la décision d'importation n'est plus
confiée aux forces du marché 2.
2° Les interpentions postérieU/'es au jeu du mécanisme des
prix s'inscrivent en bénéfice ou en perte pour l'État.
La saisie des rentes (au sens économique du mot) par l'État
est théoriquement recommandable, mais souvent difficile en
pratique. Ces revenus \non gagnés par définition constituent
une assiette idéale pOUl' l'impôt à la condition d'être précis,
comme nous l'avons indiqué 3.
Aucune hésitation n'est possible en matière d'assistance aux
victimes du système. Le mécanisme est aveugle et des accidents
sont possibles dont l'individu n'est pas responsable. La société
qui bénéficie dix procédé de sélection prend à sa charge les
inconvénienis qui résultent de son emploi et l'État, coordina-
teur et suppléant des initiatives privées, doit prévenir et sanc-
tionner les fraudes, combler les déficits éventuels, remplacer
les organismes défaillants. Dès l'instant qu'une misère immé-
ritée apparaît, l'intervention est légitime.
C'est ici que se pose le problème du plein emploi. Des néo-

1. Siclierlieit durcit Freilteil, Zeitschrifl fUr das gesamle Kreditw68en,


1 er janvier 1952, p. 1.
2. E. Staley : World Economy in Transition, op. cit., p. 181.
3. Voir ci-dessus,. chap. IV, § 4.
158 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

libéraux admettent que les dépenses publiques soient augmen-


tées eil vue de remédier au chômage, à condition qu'elles
demeurent « résiduelles », c'est-à-dire que l'on ait recours à elles
seulement après avoir tenté de stimuler les initiatives privées 1.
n est entendu, en outre, que le plein emploi est pris dans le
sens donné à ces mots par sir W. Beveridge, donc abstraction
faite du « chômage frictionnel 2», que les salaires ne sont pas
considérés comme rigides, que les secours immédiats s'accom-
pagnent des mesures propres à fournir du travail utile, après
déplacement et apprentissage s'il y a lieu.
D'une manière générale, la société cherche à remédier aux
effets néfastes du hasard, dont la suppression n'est ni possible;
car elle entraînerait celle de la liberté· elle-même, ni souhai-
table, puisque ce fantaisiste introduit un peu de variété
dans un monde qui tend à devenir désespérément uniforme,
comme nous l'avons dit: «Le régime libéral apparaît aujourd'hui
comme un rempart contre l'impérialisme de la raison, contre
l'envahissement de la vie par l'activité calculée 3. »
3° Les interventions que nous nommons supérieures dérivent
. du fait que l'État représente l'unité et la continuité nationales.
A lui les grands espaces et les longues durées, à lui les politiques
de nat~lité, de reconstitution du sol, d'outillage national, de
mise en valeur de pays neuf. A lui aussi les actions éducatives
générales et à long terme: l'eugénisme, la lutte contre l'alcoo-
lisme, les encouragements à l'accroissement de la producti-
vité, etc. Il peut être amené à réduire le bien-être actuel en
vue d'assurer l'avenir, par exemple à interdire le travail des
enfants afin d'éviter le surmenage et l'usure physique préma-
turée.
Les politiques éducatives revêtent une importance que nous
tenons à souligner. Ainsi, dans la France actuelle, le détenteur

1. Il en est ainsi dans le Full Employmenf Bill américain de 1945 (H. K.


Girvetz : From Wealth to Wei/are, Stanford, 1950, p. 244).
2. Sir William Beveridge: Du trallail fXJJJ1' tous dan. une société libre, trad.
franç., Paris, 1945, p. 16.
3. D. Villey: Actualité du lilWralisme. économique, La, Porte O,éane, 1951,
p.7.
LE NÉO-LIB4RALlSME 159
de revenus habitué à voir fondre ses économies en raison d'une
dépréciation monétaire constante doit être incité à épargner
de nouveau non seulement par le fait de la stabilisation de la
monnaie, mais grâce à l'octroi d'avantages et surtout à raban-
dOJl officiel des doctrines hostiles au capital. La tâche est rude,
non impossible. Il faut changer le climat pour redonnei' vie
à des éléments psychologiques latents et non pour en créer de
nouveaux, ce qui serait une œuvre de très longue haleine et
peut-être irréalisable.
De même l'éducation du consommateur est nécessaire afin
de le réhabituer à résister à l'emprise du vendeur. Il suffit de
se rendre sur un marché de denrées pour constater que la
plupart des ménagères subissent sans discutei' la loi de J'inter-
médiaire. D'où résultent souvent des différences de prix
incroyables pour un même produit dans des boutiques proches
les unes des autres. Le. cons.ommateur se résigne, même lorsqu'il
a de faibles disponibilités. Les causes de cette attitude doivent
être cherchées non seulement dans une accoutumance à )a
hausse, mais encore dans l'idée néfaste que celle-ci sera compen-
sée par une augmentation des revenus. La ligne de moindre
résistance à la pression des intéressés est offerte pal' lè salaire,
croit-on, et l'adoption de l'échelle mobile Il renforcé cette opi-
nion. Il y a là un phénomène psychologique grave, car il fausse
le mécanisme des prix .lui-même : celui-ci suppose des parties
promptes à défendre leurs intérêts et non à renoncer en cher-
chant à se rattraper ailleurs. L'État a pour devoir de procéder
à une rééducation de ce consommateur d'autant plus que,
comme dans le cas précédent, lui-même est responsable du
changement intervenu.
4° A ces trois catégories d'interventions s'en ajoute une autre
que nous qualifierons d'extra-économique.
Pour l'~tat, comme pour l'individu, l'intérêt pécuniaire pré-
sent ou futur n'est pas le seul mobile des actions, et si « l'uti-
lité maxima est un lien social, elle n'est pas nécess.airement le.
seul qui doive être recherché ». Ainsi s'exprime l>agenda.
Ce serait .une grave erreur, à coup sûr, d'oublier que rlttat
cst avant tout un organisme politique. Son prerwer de .... uir,
160 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

très apparent au temps de sa naissance, et qui l'est malheu-


reusement redevenu de nos jours, est d'assurer la sécurité de
la nation. Les exigences militaires' peuvent primer toutes les
autres.
D'après l'agenda, « les fins sociales doivent être choisies par
la procédure démocratique ». Nous n'avons pas ici à parler de
politique. Nous nous bornerons à observer que la question est
controversée de savoir quels rapports existent entre le libéra-
lisme et la démocratie. Pour certains, la liberté se situe au
cœur des doctrines démocratiques; d'autres remarquent que
l'évolution à laquelle nous assistons depuis le début du xxesiècle
tend en Europe vers le totalitarisme; il en est enfin qui dis-
tinguent les pays : les Anglais ne mêlent pas les conceptions
de liberté et de démocratie, les Français identifient la démo-
cratie avec la souveraineté populaire manifestée par une majo-
rité. C'est ce dernier point qui prête aux interprétations abu-
sives : si la liberté est celle pour le plus grand nombre d'imposer
sa volonté au plus petit, la tyrannie est proche, et l'on a pu
dire que, sous cet aspect, le dogme de la souveraineté popu-
laire détruisait la liberté individuelle et le libéralisme s'effaçait
devant la démocratie 1. La vérité est dans cette affirmation
que la défense des droits de la minorité et non celle de la pri-
mauté de la majorité est le critérium de la démocratie 2.
Nous ajoutons que si le socialisme tend vers la centralisation,
le libéralisme politique tend vers la décentralisation et rejoint
pal' là le fabianisme et l'anarchisme 3.

4. Commentaires.

On voit que l'économie néo-libérale ne mérite plus le reproche


d' « inconscience » que l'on adressait au libéralisme ancien, elle

1. W. Rappard ; Les rapports de l'individu et de l'État dans l'évolution


conslitulionnelle de la Suisse, Paris, 1936.
2. C'est pourquoi Ortega y Gasset prétend que le libéralisme ùoit être une
manifestation de générosité.
3. S. Webb: Fabian Essays, Londres, 1920. - Proudhon: Du principe
fédératif, Paris, 1863.
LE NÉO~LIBÉRALISME 161

est une « économie inquiète 1 li. Il est vrai que l'agenda nous
indique seulement les grandes lignes et appelle bien des complé-
ments que nous ne pouvons fournir ici. Nous donnerons seule-
ment quelques précisions essentielles.
10 Techniquement, les interventions de l'État doivent d'abord
et surtout se conformer aux enseignements de la science écono-
mique, vérité élémentaire bonne à répéter. Sans doute de graves
incertitudes subsistent encore sur bien des points, mais ce
n'est pas une raison pour négliger les lois qui sont solidement
établies. Vouloir accroître ses exportations en fermant les fron-
tières aux importations, toutes choses éta'nt égales par ailleurs,
est un procédé contradictoire qui a encore été appliqué récem-
ment. Rappelons-nous ce projet australien, que nous avons
cité, comportant une telle hausse des salaires que le montant
de ceux-ci dépassait le revenu national. Dans leur enthousiasme
pour l'humanisation de l'économie, les adversaires du libéra-
lisme finissent par perdre de vue les possibilités humaines.
Toute intervention présente des avantages et des inconvé-
nients; il importe de faire la balance des uns et des autres. Le
coût, autrement dit, doit être calculé et consenti. C'est ce qui
ressort de l'invitation formulée par l'agenda d'exercer un choix
conscient lorsque plusieurs fins différentes s'offrent à nous.' On
peut, par exemple, en système libéral, préconiser des assurances
sociales, mais il ne faut pas en camoufler le coût grâce à une
inflation. J. Rueff a dénoncé avec force et raison les « fausses
créances 2 »: Le public ne se rend alors pas compte des sacri-
fices qu'il est amené à consentir, par la voie de la hausse des
prix notamment, et applaudit aux réalisations qui lui semblent
généreuses. Tout a été dit sur ce sujet. Bien des interventions
n'auraient jamais été admises par les gouvernés si les gouver-
nants en avaient fait connaître le prix réel 3.
20 L'importance de la psychologie comme fondement des

1. A. Piettre : Fondements, moyens .et organes de la répartition du revenu


national, 39° Semaine sociale de France, op. cil., p. 185, 187.
2. J. Rueff: L'ordre social, Paris, 1945.
3. L. Rougier : Technique économique et financière de l'État démocratiqu.
et libéral, Questions actuelles, juillet 1946, p. 37.
162 L'AUBE D'tJN NOUVEAU LIBÉRALISME

doctrines économiques nous oblige à un relativisme dont les


anciens libéraux n'avaient guère l'idée .. C'est un point sur lequel
nous devons insist()r parce qu'il est rarement mis en lumière.
« Le libéralisme, écrit C. E. Griffin, n'est pas pour tout le
monde », et il cite des peuples il peine sortis de l'état sauvage 1.
Sans aller jusqu'à cet exemple extrême, nous connaissons .des
cas actuels très caractéristiques. Convient-il d'introduire le néo-
libéralisme dans des pays sous-développés? Notre réponse est
négative. Ces pays ont besoin d'une préparation à la fois intel-
lectuelle et économique, il y aurait danger à les revêtir d'un
costume qui ne serait pas à. leur mesure et ne pourrait que les
gêner dans lellr marche. Donner la liberté n'a pas de sens,
il faut mettre les individus en état de l'acquérir et d'en tirer
profit. Le libéralisme doit se présenter chez les peuples qui
lui sont restés étrangers comme une libération progressive. La
politique prévue par le point IV du président Truman est
tout à fait recommandable à cet égard : envoi de missions
éducatives d'abord et surtout, puis apport de capitaux: sous la
forme d'investissements privés. Le développement doit se faire
suivant un certain rythme; matériellement et spirituellement,
de manière à permettre les ajustements des différents éléments
de l'économie et de la psychologie. C'est par là que cette poli-
tique a péché et c'est pour ce motif que nous constatons dans
plusieurs pays sous-développés un exode rural inquiétant, une
sous-alimentation, un déséquilibre de la balance des comptes 2.
Le néo-libéralisme ne se décrète pas comme un état de siège.
Les élites dans un pays neuf ont un vif désir d'opposer une
nouvelle doctrine au communisme qu'il& redoutent et à l'anar-
chisme dont ils ont souffert. A elles de la mériter.
Ce relativisme incite il. la tolérance et à la patience. Le libéral
doit attendre son heure.
La nécessité d'une période de transition existe également
dans les pays qui retourncnt au libéralisme. C'est pourquoi
celui-ci se présente d'abord avec un aspect hésitant qui déc~n-
1. En/erprise in a Free Society, op. cil., p. 572.
2. L. Baudin: Le libéralisme dans les pays sous-dé/}eloppés d'Amérique du
Sud, Banque, février et mars 1952.
LE NÉO·ttB~nALIsMrt 163
certe ses partisa.ns 'et crée des illusions chez Sê!l lidvèrsaires.
Tel il est apparu réeemment lorsque le président A. Pinay a
cherché, sans préoccupation doctrinale, à établir en France un
régime qui s'apparente au néo-libéralisme. Ainsi que nous
l'avons déià indiqUé, des esprits, pourtant avertis, lui ont
reproché de trahir les conceptions dont il prétendait s'inspirei',
ils l'ont traité de I( libéral autoritaire» et ont ri de voir « les
libéraux se dresser contre le libéralisme ». Ceux qui ont formulé
ces critiques sont-ils donc assez naïfs pour croire qu'il est pos-
sible de fuire passer au libéralisme du jour au lendemain un
peuple qui a subi Mpuis ,plus de quinze ans la pression d'un
étroit dirigisme? Ce qui est remarquable, c'est que M. Pinay
ait été approuvé et soutenu par la masse des consommateurs,
saturés de réglementation et las de servitude.
Le dirigisme laisse dans l'économie des traces profondes. La \
con:currence ne se rétablit pas aisément sur des marchés où les
ventes se :sont faites à la quantité, non à la qualité, parce que
les dirigeants n'auraient pu différencier les produits sans
compliquer exagérément leur tâche, et où les intermédiaires
prennent en conséquence l'habitude d'aligner les prix du tout
venant le plus médiocre sur le cours des (1 belles marchandises ».
Le personnel, de son côté, s'est multiplié outre mesure et ne
peut guère êtTe réduit, parce qu'il a des « droits acquis ».
Le cas des pays occupés par les communistes posera des pro-
blèmes plus difficiles encore à résoudre le jour de leur libération.
En effet, des déplacements de propriétés foncières et des trans-
formations d'asines ont été opérés qui interdisent le retour au
passé. L'on a songé à mobiliser dans oe cas les créances d'Cs
anciens propriétaires en les établissant, d'après une valeur d'in-
ventaire,. ,en monnaie ,de compte 1 afin de remédier. à une éven-
tuelte dépréciation ·de la monnaie rée'lle, et à procéder à des
ventes de ces créances aux enchères en réservant aQx anciens
propriétaires un droit de préemption 2.
1. Ce procédé rappelle notre système monétaire de l'Ancien Régime
lorsque la monnaie se définissait à un triple point de vue: taille (poids),
aloi (titre) et cours (rapport de la monnaie de compte à la monnaie manuelle).
2. Rapport deM. Radu Plessia au colloque du 18 novembre 1952 à Paris,
à la Fondation royale Charles le ••
164 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉJ!ALIiME

Enfin, il ne saurait même pas être question d'orienter vers


le libéralisme les pays dont les habitants ne sont pas encore
personnalisés et n'existent qu'en fonction des groupements
auxquels ils appartiennent. Ils ne sont pas mûrs pour ce régime
économique. C'est là une question de psychologie et non de
structure de l'économie, car la présence de formes collectives
de propriété n'implique pas, ù elle seule, une organisation socia-
liste. Les 'communautés agraires, par exemple, lorsqu'elles se
présentent sous l'aspect de grandes familles patriarcales, comme
la zadrouga yougoslave, peuvent s'iniégrer dans un système
libéral dont elles deviennent les unités capables de se concur-
rencer les unes les autres. Il est connu, d'ailleurs, que le paysan
serbe n'est pas favorable à la collectivisation et n'est entré
dans les prétendues « coopératives de type supérieur)l qll'en
raison des impôts écrasants frappant le cultivateur isolé et
des tracasseries policières dont celui-ci était victime. La preuve
en est qu'en 1952 il a fallu admettre les « coopératives de type
inférieur », analogues à nos syndicats agricoles.
Un autre témoignage, non moins éclatant, est fourni par
la réponse d'un leader yougoslave à des observateurs étrangers
qui s'étonnaient de ne pas trouver un sol nationalisé dans cet
État qui se dit communiste. Ce révolutionnaire répondit qu'en
Yougoslavie le paysan n'était pas un exploitant (fermier ou
métayer) à qui la socialisation aurait permis de « gagner la
terre )l, mais qu'il était un petit propriétaire à qui elle l'aurait
fait perdre. En Russie, il s'agissait d'exproprier le seigneu.l';
en Yougoslavie, on aurait exproprié le paysan. Cette réponse,
d'une curieuse naïveté, est un aveu 1.
Le cas des communautés agraires andines est tout différent.
Ce sont des groupements de très ancienne origine qui servent
de places de refuge à des Indiens peu évolués, incapables pour
la plupart de se faire une vlace dans les sociétés libres espa-

1. Boris Kidritch : Rapport au v· Congrès du parti communisle yougoslave,


1948. Le plus piquant est qu'un auteur français voit dans cette réponse une
contribution originale yougoslave à la théorie marxiste des rapports avec
la paysannerie, certes, tellement originale qu'elle détruit cette théorie 1
(L. Dalmas: Le communisme yougoslave, "Paris, 1950, p. 30).
LE NÉO-LIBÉRALISME 165
gnoles, faute d'initiative privée et de prévoyance. La dissolu-
tion. de ces communautés a toujours été désastreuse et l'Indien
libéré est tombé généralement dans le prolétariat. C'est pour-
quoi aujourd'hui le gouvernement péruvien cherche à maintenir
ces formes ancestrales de propriété et d'exploitation du sol,
et même à les reconstituer (Constitution de 1933) 1.
Encore ne faudrait-il pas généraliser les observations précé-
dentes en les appliquant indistincterrtent à toutes les popula-
tions indigènes de l'Amérique, par exemple aux métis du
Mexique. Les lois agraires qui se sont succédé dans ce pays
ont également reconstitué des communautés (ejidos), mais en
vue de morceler les grandes propriétés foncières, de restituer
le sol à ses anciens possesseurs et de constituer une étape sur
la voie de la propriété privée 2.
30 La physionomie de l'État néo-libéral est très différente
de celle de l'ancien État libéral. Ce n'est plus l'arbitre timide
du XVIIIe siècle; ce n'est pas davantage le « Leviathan» du
xxe siècle; le premier faisait place à.la Providence, le second
entendait la remplacer. C'est un État dont le rôle est considé-
rable, mai~ qui demeure respectueux de l'individu, un associé
et non un adversaire, un promoteur et non un maître, un
souverain qui sait commander, mais qui sait aussi se limiter,
en bref un État fort au service d'un individu libre.
A. Ponceau a montré comment tous les hommes sont des
tyrans virtuels et comment l'avènement des masses a pour
résultat l'établissement d'une tyrannie massive. Il a cherché
une voie entre «le simple veilleur de nuit» qui laisse une société
sans doctrine se dissocier en partis tyranniques et l'État totali-
taire qui impose une idéologie et aboutit à une tyran'nie policière .
générale 3. Cette troisième voie est celle du néo-libéralisme '.

1. L. Baudin: Quelques aspects des politiques économiques des Etats andins,


Revue d'économie politique, 1949, p. 302.
'2. Déclaration du président Calles, 30 mai 1933. - Code agraire de 1934.
- Voyez L. Baudin: Le régime des terres au Mexique, Mélanges Gonnard,
Paris, 1946, p. 45.
3. A. Ponceau: Timoléon, Réflexions sur là tyrannie, Paris, 1950.
4. Rome, au temps de la République, avait su concilier la force de l'État
et. la liberté de l'individu.
166 t'AUBE P'U'" NOUVEAU LIBÉRALISME

Accrohre l'autorité et limiter en même temps les attribution.


n'est pas chose aisée, car u le plus difficile pour las personnes
disposant d'un grand p~)Uvoir, c'est de décider de ne pas
l'employer 1 JO. Peut-on l'espérer? L'État n'est pas une entité,
nous l'avons noté, ce sont. des hommes sujets aux erreurs et
aux passions. 11 est impressionnant de constater que tant de
hons esprits, dont les, tendances étaient différentes les unes des
autres, ont eu une attitude réservée et parfois hostile à l'égard
de l'État. G. Ferrero affirme que « ce qui lui manque n'est pas
la force, c'est la sagesse, la dignité, la modération, la justice,
l'élévation morale, et par conséquent le prestige et l'autorité· lI Il.
Simone Weil l'appelle « le gros animal li. Dans les philosophies
qui prennent pour fin l'amour du prochain, il est regardé
comme un égoïsme collectif, un mécanisme sans âme, tout au
plus comme une commodité 3. Ceux-là mêmes qui sont parti-
sans d'une étatisation réclament la transformation de l'État.
« Le planisme de 1933-1935 s'est trompé en croyant que l'on
pouvait faire œuvre de réforme économique et sociale profonde
sans commencer par la réforme de l'État', li « Le but du socia-
lisme, c'est de transformer l'État 0, »
Pour les néo-libéraux, la réforme de l'État, c'est celle qui
doit conduire aux leviers de commande des hommes capables
et honnêtes, prêts à manifester leur autorité dans le but da
laisser l'individu agir en pleine liberté.
« Qui, a-t-on demandé, entreprendra de moraliser l'État
représenté par le fonctionnaire ... que le néo-libéral place comme
une nécessité de fait à l'origine du développement, afin d'en
faire le balancier parfait qui garde l'équilibre à toute la cons-
truction 6? »

1. Sir Oliver Franks, d'après A. C. Pigou : Central Planning and Prufessor


Robbins, Economica, février 1948.
2. G. Ferrero: Discours aux sourds, Paris, 1924, p. 84.
3. Bulletin de l'Ashram Sri Aurobindo, février 1952.
4. De Man: Cavalier seul, 45 années de sociali8me européen, Genève, 1948,
p. 196.
5. P. Rimbert : Esquisse d'un programme socialiste, La Revue socialiste,
ma11952, p. 514.
6. A. Nolette : Le néo-libéralisme, Mercure, 24 février 1946; p. 144.
LE NÉO-LIBÉRA.LISME 167
La réponse nous sera donnée....par la théorie des élites qui
complète le néo-libéralisme.

5. Illustrations.

La nécessité d'un État fort, pour établir un régime libêral,


apparaît clairement dans l'histoire actuelle du Pérou. C'est là
un avantage des gouvernements militaires quand ils sont
compréhensifs et bien conseillés, ce qui n'est évidemment pas
toujours le cas. Les dirigeants péruviens avaient pratiqué entre
1941 et 1949 une politique dite populaire qui consistait à assu-
rer aux populations urbaines un ravitaillement abondant et à
bon marché grâce à des subventions alimentaires et à des
contrôles du commerce extérieur et du change. Ne trouvant
plus de prix suffisants sur les marchés intérieurs et ne pou-
vant exporter, les producteurs avaient été découragés, ce qui
avait obligé les pouvoirs publics à multiplier les importations,
au grand dommage de la balance des comptes. Les entrées de
viande, qui se montaient à 800 tonnes en 1941, atteignaient
25.000 tonnes en 1949; le prix de ce produit essentiel était
fixé officiellement à la moitié environ de son cOlÎt. Rien de
surprenant à ce que, entre ces deux dates, le cheptel péruvien
ait diminué d'un tiers. Ce n'est pas tout; les prix normaux,
donc plus élevés, payés sur les marchés des pays voisins, don-
naient naissance à une contrebande fructueuse pour les mar-
chandises de petit volume et de grande valeur susceptiples
d'échapper facilement aux contrôles. Les produits médicaux,
par exemple, repassaient en grande partie les frontières. Un
million de dollars avait été dépensé pour se procurer la péni-
cilline qui restait introuvable. Le général Odria, en prenant le
pouvoir en octobre 1948, a flétri cette politique démagogique
et a proclamé l'urgence de livrer (( une grande bataille en vue
de la libération économique de la nation )J. Depuis lors, les
subve:Q.tions et les contrôles ont été abolis, le change s'est sta-
bilisé et le redressement de l'économie a été rapide l,
1. Augmentation de 25 % de la production des denrées alimentaires
pendant le premier semeshe de 1951 pllrrapportau premlersemestre de 1950.
168 J: AUI'IE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Plus généralement, dans les pays sud-américains où la carence


des individus, faute d'initiatives, de capacités et de capitaux,
risque de constituer un sérieux obstacle au progrès, la combi-
naison de l'État et des organismes privés s'est faite sous la
forme d'une « politique de développement» (fomenta) qui
entre dans le cadre du néo-libéralisme.
Le gouvernement chilien, après le terrible tremblement de
terre de juin 1939, créa la (c Corporation de développement»
chargée de promouvoir la production nationale sans se substi-
tuer aux affaires privées. Cet exemple a été suivi par le Vene-
zuela qui, à sou tour, fonda une corporation analogue en 1946.
« Dans le cas, dit un article du statut de cette société, où les
entreprises projetées existent déjà dans le pays ou sont en
voie de création, la Corporation s'efforcera de coordonner son
action avec celle des particuliers, afin de ne pas affaiblir l'ini-
tiative privée et de ne pas gêner son développement.» La
corporation surveille, dans une mesure plus ou moins large,
les affaires auxquelles elle s'intéresse. Les résultats - ont été
très encourageants : entreprises hydro-électriques, sidérur-
giques, chimiques, installations portuaires, etc. 1.
Même dans les cas où l'étatisation semble s'imposer avec le
plus de force, une place peut et doit être laissée à l'initiative
privée par les néo-libéraux. S'il est un domaine fermé, secret,
réservé à l'État, c'est bien celui de l'énergie atomique. Or,
d'après l'Atomic Energy Act américain de 1946, la prospection
des matières premières originaires est libre et même encouragée,
puisqu'un prix minimum est assuré pendant dix ans à l'ura-
nium raffiné, aux minerais d'.uranium à haute teneur et aux
concentrés, pendant trois ans aux minerais d'uranium-vana-
dium à faible teneur, et puisqu'une prime est offerte pour la
découverte de minerais à haute teneur provenant de nouveaux
gisements nationaux. La possession et le transport de ces
matières sont étroitement contrôlés. L'exploitation de l'énergie
atomique elle-même est monopolisêe par l'État, mais « toutes
les fois que la chose est possible, le Comité (chargé de l'appli-
1. Exemples: ies aciéries géantes de Huachipato (Chili), l'électrification
de Coro eU a création des fermes-modèles de l'État de Trujillo (Venezuela)_
LE NÉO-LIBÉRALISME 169
cation de la loi) s'efforce de concilier le monopole d'État de la
production des matériaux de fission avec le système américain
traditionnel de libre entreprise 1)J. II le fait en passant avec
les firmes privées des contrats de gestion pour l'exploitation
des installations de l'État et en accordant des licences pour la
fabrication des engins utilisant l'énergie atomique.
En Europe, le néo-libéralisme règne au Portugal sous la
forme d'un individualisme moralisé qui assure la primauté du
spirituel, respecte l'autonomie de la personne et maintient la
famille. « L'ordre n'est pas spontané, êcrit le président Sala-
zar, il doit être établi par l'État ll; celui-ci « doit maintenir les
principes de la propriété privée, de l'initiative individuelle,
de la concurrence modérée, tout en usant de son autorité pour
réprimer les abus », mais « il est liuùté par la morale et par le
droit 2 ••• ».

1. Rapport du Comité de l'énergie atomique du Sénat, 79° congrès, 2- ses-


sion, 1946. Pour le problème général posé par l'énergie atomique dans le
domaine économique, voir S. Schurr et J. Marschak : Economie Aspec/s of
A/omic Power, Princeton, 1950, et aussi W. Gellhorn: Security, Loyaltyand
Science, New-York, 1950.
2. L. Baudin: Au Portugal, Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1950,
p. 140.
CHAPITRE VIII

LES ELITES

Le chercheur téméraire qui s'aventure dans ce domaine mal


exploré bénéficie heureusement d'un triple avantage.
D'abC!rd le mot élite n'a pas été défraîchi par l'usage, il est
resté miraculeusement situé hors de la mêlée verbale. Nous le
trouvons sous la plume de bien des écrivains qui, conformé-
ment à la tradition, ne le définissent pas, mais l'employent
avec un certain respect. Ce mot désigne quelque chose de supé-
rieur, de meilleur; il a gardé du prestige.
Il est parfois remplacé par des périphrases ou par des syno-
nymes: « l'aristocratie naturelle 1», « les classes qui comptent 2»,
« les sages 3 »; les « initiateurs 4 »... , etc. Il figure dans des pro-
grammes politiques qui l'admettent 6 ou le rejettent 6, mais il
a toujours un caractère aristocratique.
Ensuite la nuance dont ce mot est revêtu est qualitative.
Nous devons, pour la saisir, dépasser le nombre et renoncer à
l'idée qu'il n'y a de progrès que dans l'évolution vers le quan-
titatif. Nous sommes sur un plan humain et il convient de nous
rappeler que les hommes, suivant la formule consacrée, ne

1. A. Fouillée: La démocratie politique et sociale en France, op. cil., p. 76.


2. H. Laski: Reflections on the Revolution ot our Times, New-York, 1943,
p. 143.
3. P. Laberthonière : Esquisse d'une philosophie de la personnalité, Paris,
1942, p. 60.
4. P. S. Ballanche: Palingénésie sociale, 1828-1829.
5. Plans d'études 19i19-1960 (du Catholicisme social), Semaine sociale
de Lille, 1949.
6. Programme de la Fédération anarchiste.
LES ELITES· 171
sauraient s'additionner comme des pommes de terre dans un
sac.
n va de soi que la qualité et la quantité, loin de s'opposer,
sont complémentaires puisque ce sont les deux aspects des
mêmes objets. En outre, dans la matièrt; qui nous intéresse
ici, la seconde apporte à la première un certain support, car
plus le nombre des individus est .grand, plus il y a de chance
de trouver parmi eux des êtres supérieurs, ce qui ne signifie
pas évidemment qu'on doive les trouver, ni qu'il y ait un rap-
port quelconque déterminé entre ces deux termes 1.
Enfin le problème des élites se pose dans tous les régimes
économiques, il est indépendant de la forme de société. Plus
centré dans les systèmes autoritaires, puisqu'il concerne les
dirigeants, plus dilué dans les systèmes de liberté, puisque tout
le monde est susceptible d'exercer une influence, il revêt tou-
jours un caractère d'extrême gravité.
L'on est appelé à se demander dans le premier cas ,comment
une planification peut fonctionner correctement si les maîtres
de l'économie ne sont pas d'une grande intelligence et d'une
moralité à toute épreuve, dans le deuxième cas dans quelle
mesure une démocratie fondée sur la loi du nombre est compa-
tible avec la reconnaissance et l'utilisation des compétences 2.
'Nous nous proposons de répondre successivement aux ques-
tions suivantes : Qu'est-ce qu'une élite? Comment s'est-elle
présentée dans le passé? Par quels moyens pouvons-nous espérer
la constituer dans l'avenir 3?

1. La masS6.

Les deux caractéristiques de notre société qui, sans nul doute,


frapperaient l'habitant de Sirius descendu sur la terre, sont

. 1. Voilà pourquoi L. Romier écrit: « Un peuple de fils uniques ne saurait


être qu'un peuple médiocre» (Explication de notre temps, Paris, 1925, p. 24).
2. L. Marlio : Le cycle infernal, Paris, 1951, p. 384 .
. 3. Nous avons étudié ces divers aspects dans: Le problème des élites; Paris,
1943; El problema de las elites, Revista de Dencho (Santiago du Chili); juillet
1947; Die Theorie der Eliten, Schwei:er Monal.h~ft6, janvier 1953.
172 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

l'inégalité naturelle profonde qui existe entre nous et les efforts


que nous faisons en vue de l'atténuer.
Ce personnage avisé se rendrait compte d'a,bord que la mul-
tiplication des statistiques et notre gOlÎt récent pour les calculs
globaux aboutissent à masquer d~_ considérables dispersions
sous des moyennes illusoires. Un dépass~ment du nombre
s'impose· à qui veut procéder à de correctes observations 1.
Mais ce même habitant d'une planète lointaine ne manquerait
pas de constater ensuite qu'effectivement les différences entre
les hommes tendent à se réduire, qu'une uniformisation se
poursuit et que la primauté du quantitatif sur le qualitatif,
aujourd'hui choquante, prend aspect d'anticipation. Évolution
relativement récente qui succède à une ère d'individualisation
notée par un grand nombre de sociologues et dont l'origine se
perd dans la nuit des temps.
Les économistes classiques des XVIIIe et XIX e siècles ont pris
pour sujets des individus, c'est-à-dire des êtres disposant d'une
sensibilité, d'une intelligence, d'une volonté propres à chacun
d'eux. Nous ne saurions en faire autant: une « dépersonnalisa-
tion » de l'homme est eu cours 2.
Les causes de ce mouvement sont multiples. Dans le domaine
démographique, l'accroissement de la population et surtout
la concentration urbaine ont contribué à agglutiner les habi-
tants de la plupart des pays. Politiquement, le totalitarisme
envahissant a séduit les esprits las des conflits et des désordres
en les précipitant dans les mêmes moules. Socialement, les
syndicats et les partis ont soumis leurs membres à de strictes
disciplines, tandis que, dans l'ordre économique, les réglemen-
tations de guerre ont imposé leur rigueur, les machines ont
rassemblé les ouvriers et, standardisant les produits, ont stan-
dardisé les désirs et les goûts. Surtout, les instruments de la
technique moderne chargés de diffuser la pensée ont trahi leur

1. «Premier principe: ne pas avoir égard au nombre» (Nietzsche: Volonté


de puissance, III, 575). «Vous ne vous rendrez pas à l'avis du plus grand
nombre pour vous détourner de la vérité» (Exode, XXIII).
2. «Déshumanisation» voilée par un camouflage verbal, dit K. Jaspers
(La situation spirituelle de notre époque, trad. franç., Paris, 1951).
LES ÉLITES 173
mISSIOn éducative : - presse, cinéma, radio, télévision. Quelle
vie intérieure peut avoir l'auditeur aux écoutes du matin au
soir? chaque moment de liberté qu'il pourrait consacrer à la
réflexion est rempli par l'éclat des musiques et le ronronnement
des discours. Il n'échange de propos avec sa famille qu'au son
du jazz ou dans l'intervalle des chansons, il demande à son poste
de lui livrer des opinions toutes préparées, comme à l'épicier
des boîtes de conserves, il ne conçoit de loisirs que meublés par
des « distractions », il s'ennuie quand il se rencontre.
Tel est l'homme moderne à personnalité évanescente que les
philosophes nomment homme-masse, affamé de technique et
non de science, bourré d'idées dont il n'a inventé aucune et
qu'il a mal assimilées, « carapace d'homme, sans dedans, sans
intimité ... vidé de sa propre histoire 1 ».
La réunion de ces pseudo-individus porte en politique le
nom de peuple 2, en sociologie le nom de foule lorsqu'elle est
temporaire 3, de masse lorsqu'elle présente une certaine unité
et une certaine permanence 4,
L'unité de la masse est élémentaire, elle est formée pa~ une
juxtaposition d'individus obéissant à des forces extérieures,
elle n'a pas pour origine une complémentarité, il y a « pseudo-
-intégration» des membres, suivant une expression de W. Ropke.
L'homogénéité est d'ailleurs loin d'être parfaite, car une évolu-
tion se poursuit qui aboutit à des condensations partielles, à la
formation de noyaux: les groupements à base d'intérêt collec-
tif (partis, syndicats, ligues, associations, etc.).
Nous avons noté que l'intérêt collectif risque fort d'être
plus égoïste et plus violent que l'intérêt personnel. Le dirigeant
du groupe a l'impression qu'il parle et agit au nom des autres

1. Ortega y Gasset: La révolte des masses, trad. franç., Paris, 1937, p. xIii.
2. «Avec un grand P les politiciens manœuvrent cette larve, en nour-
rissent leur bagout, en avivent leurs harangues, comme s'il était l'être actif
et inspiré» (G. Roupnel : Histoire et destin, Paris, 1943, p. 52).
3. Le pionnier dans ce domaine a été Gustave Lebon avec sa célèbre
Psychologie des foules.
4. La masse se distingue du «corps» dont l'unité est nette et qui a sa
hiérarchie et sa tradition. Le corps est souvent professionnel (G. Palante:
Combat pour l'individu, Paris, 1904, p. 9).
174 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

et pour leur bien, alors que lui-même se trouve intéressé au


résultat et ne manifeste pas la pudeur qui serait de rigueur s'il
était seul en· cause. Nous avons indiqué aussi le danger que
créait l'illusion d'une identité entre l'intérêt collectif et l'inté-
rêt général, souvent opposés l'un à l'autre.
Ces groupements agissent avec ,continuité en vue d'influen-
cer les pouvoirs publics, ils deviennent « les rouages imparfaits
d'un gouvernement invisible 1» et font de la politique le résultat
d'un compromis, bien différent de cette expression de la volonté
générale qu'elle devrait être théoriquement.
La masse ainsi constituée n'a pas une sorte de conscience
collective indépendante des consciences des êtres qui la com-
posent, ene ne peut pas. créer chez ses membres des facultés
que ceux-ci n'ont pas 2, mais elle se comporte à la manière d'une
personne simplifiée en éliminant les particularités individuelles.
Elle assimile les éléments communs à ses membres, donc géné-
ralement médiocres, et rejette les supériorités, qui sont forcé-
mel)t rares. Reste un noyau rétréci, replié sur lui-même, dont
l'insignifiance et le manque de caractère se résument en une
inertie caractéristique 3.
Cette inertie se traduit d'abord par la méconnaissance des
besoins spirituels 4. et l'incapacité de création. La technique
favorise la subordination de l'esprit aux objets extérieurs,
l'incite à une paresse qui lui interdit même le contrôle et le
perfectionnement des découvertes d'autrui. L'homme-masse
considère chaque progrès matériel comme un acquis à exploi-
ter et non comme une étape destinée à servir de point de départ
pour un progrès nouveau.
1. A. Mathiot : Les «Pressure Groups» aux Élals-Unis, Revue fran~aise
de science politique, juillet 1952. Voyez sur ces pressions collectives les
ouvrages des psychologues américains.
2. A. Joussain : Psychologie des masses, Paris, 1938.
3. «C'est l'emblème de la déraison, une simple impulsion musculaire et
nerveuse, pas de pensée, pas d'étincelle de vie spirituelle en elle [dans la
masse] » (Emerson: Journal, 1885).
4. Par exemple, l'enquête de l' lnslilule of Public Opinion en 1939 sur la
question: « Quel est à votre avis le problème le plus important qui se pose
aujourd'hui au peuple américain? » a révélé qu'une personne seulement sur
soixante-dix-huit se préoccupait des besoins spirituels (New- York Times,
3 décembre 1939).
LES ÉLITES i75
L'inertie mentale implique ellsuite un manque de sens cri-
tique qui amène la niasse à se fier aux apparences - au cos-
tume, dit Carlyle ~ et à donner la priorité aux mots sur les
idées. La propagande et la publicité doivent leur présente
fortune à la dépersonnalisation qui rend l'homme accessible aux
appels savamment orchestrés par les spécialistes d'après la psy-
chologie des victimes. Le succès des slogans n'a pas d'autre cause.
Cette inertie engendre encore le besoin d'un conformisme
reposant. L'action qui n'est plus provoquée par l'esprit d'ini-
tiative, l'est par l'esprit d'imitation. L'intolérance devient règle,
toute pensée libre prend aspect d'hérésie, toute dissidence
devient provocation, toute répression de dissidence s'appelle
épuration. L'homme supérieur est considéré comme suspect;
« sur la place publique personne ne croit à lui 1», et à la pre-
mière défaillance, « la masse s'en défait en le dévorant li ».
Cette masse se tient étroitement fermée et nourrit un égoïsme
collectif audacieusement hypocrite qui cherche à se faire passer
pour l'intérêt général. Elle ne supporte même pas la 'respon-
sabilité de ses actes : lorsque tout le monde est coupable, per-
sonne ne l'est.
La conséquence de ces pressions de la masse est une tendance
violente vers l'égalité de fait sous le prétexte de solidarité.
Pareto prétendait que le Tartufe devrait être révisé, car c'est
au nom de la solidarité qu'il chercherait de nos jours à dépouiller
Orgon 3. « Les hommes se précipitent sur l'égalité comme sur
une conquête. Ne leur dites pas qu'en se livrant ainsi aveuglé-
ment à une passion exclusive ils compromettent leurs intérêts
les plus chers; ils sont sourds. Ne leur montrez pas la liberté
qui s'échappe de leurs mains, tandis qu'ils regardent ailleurs; ils
sont aveugles '. » C'est ainsi que l'on aboutit à la termitière
ou à la fourmilière, maintes fois décrite 0.

1. Ainsi parlait Zarathoustra, trad. franç., 1902, p. 415.


2. M. Muret: Grandeur des élites, Paris, 1939, p. 20.
3. Le péril socialiste, Paris, 1900, p. 26, in Palante, Précis de sociologie,
Paris, 1903, p. 121.
4. A. de Tocqueville: De la démocratie en Amérique, op. cil., t. 11, p. 133.
'5. A. Huxley: Le meilleur des mondes. - J. O'Neill: Le peuple des té-
nèbres •••• etc.
176 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Dan.s le temps, l'inertie signifie que toute force de propulsion


vient de l'extérieur, que le démarrage de la masse est lent à
se produire, mais qu'une fois le mouvement déclenché, il se
poursuit de lui-même et ne peut être freiné qu'avec une extrême
difficulté. Les révolutions en apportent la preuve. La masse
est une force vitale, un pur élan qui échappe au calcul, inca-
pable de prévision et de modération.
Mais qui la fait sortir de son inertie? parfois un chef, générale-
ment un meneur. On entend sous ce nom un individu émané
d'elle, instinctif et imprévoyant' comme elle, mais qui fixe le
but et oriente le mouvement. Conscient de son caractère tem-
poraire et instable, il adopte les solutions immédiates et vio-
lentes, au contraire du chef qui procè"de avec lenteur et pru-
dence. Il capte la confiance de la masse « au profit de ses intérêts,
de ses rancunes 1 », ou de "sa propre idéologie, sans tenir compte
du bien commun comme doit le ~aire un chef. Il profite de
l'émotivité de la masse, contagieuse et favorable à l'exaltation
de sentiments primaires, pour accentuer le caractère passionnel
du mouvement 2. Ses moyens sont ceux du dompteur; il con-
traint la foule à lui obéir inconsciemment par des affirmations
brutales et répétées; il suggestionne et ne raisonne pas 3.
La science de la conduite de l'homme-masse par le meneur
est une variante de la moderne cybernétique. De même que
la tortue mécanique réagit spontanément en contournant l'obs-
tacle disposé sur son chemin, de même l'homme-masse réagit
de lui-même quand apparaît dans son champ visuel ou auditif
le mot « capitalisme» ou le mot trust, mais cette spontanéité
n'est qu'apparente dans les deux cas. La tortue ne jouit d'au-
cune autonomie de la volonté, elle ne fixe pas son but et n'éta-
blit pas de plan; grâce à la cellule photo-électrique logée dans
sa tête, elle obéit à l'intensité des lumières qu'elle perçoit;
elle n'a pas la faculté de libre choix, ni celle de refuser de

1. G. Palante: Combat pour l'individu, Paris, ~904, p. 127.


2. C'est la • passion collective"» que stigmatise Simone Weil dans sa Nole
sur la suppression générale des partis politiques; La Table ronde, février 1950.
3. H. de Keyserling : La révolution mondiale el la TJesponsabilité de l'es-
prit, Paris, 1934, p. 31.
LES ÉLITES 171
choisir. Il en va de même pour l'homme-massé, son dispositif
de réaction a été établi d'avance par le meneur. Il ne se rend
pas compte lui-même de l'emprise qu'il a subie et il attribue à
sa propre volonté les décisions qui lui ont été c9mmandées de
l'extérieur. Ce n'est pas la machine qui est devenue humaine
par évolution ou mutation, c'est l'homme qui est devenu
machine par sclérose ou désintégration.
Le but poursuivi par le chef ou par le meneur peut être
excellent ou détestable : une croisade désinté'ressée ou un
affreux massacre. L'homme-masse peut en changer brusquc-
ment. Les auteurs dramatiques ont depuis longtemps tiré des
effets spectaculaires de la versatilité des foules 1. Celle-ci, d'ail-
leurs, s'explique psychologiquement par l'ambivalence des sen-
timents humains : dans les états affectifs extrêmes les pôles
opposés se rapprochent sur un plan irrationnel où s'efface la
diversité de leur nature et où s'affirme l'intensité identique de
leur tension. Haine-amour, cruauté-pitié ... , etc., forment dans
cette atmosphère des binômes aux termes presque interchan-
geables 2.
Or, cette maSse dont nous parlons croît en richesse et en
puissance dans un grand nombre de pays et en particulier
dans le nôtre. Elle s'estime capable de diriger elle~même les
destinées de la nation et rompt les. cadres traditionnels qui la
maintenaient jusqu'à nos jours dans une certaine dépendance.
Rien d'étonnant à' ce que les faibles et les habiles l'aient prise
pour idole. Après la royauté de droit divin, puis le Parlement
de droit divin, voici la masse de droit divin 3. Une confiance
mystique règne dans l'intelligence des foules, dans leur intuÎ-

1. Exemple: Shakespeare (Jules César, Coriolan).


2. 10- Semaine internationale de synthèse, Paris, 1938, p. 87.
3. Exemple: en mars 1937, on lisait dans Vendredi: «La volonté du
peuple est, en démocratie, la volonté de Dieu. » Déjà l'auteur allollym? d'un
libelle édité en 1833 par la Société des Droits de l'homme sous le titre:
De l'égalité s'exprimait ainsi: «Là où le peuple choisit lui-même ses officier!',
il est sClr qu'il choisira toujours les' magistrats les plus vertueux et les plus
capables. » Relisons Simone Weil: « L'erreur qui attribue à la collectivité
un caractère sacré est l'idolâtrie» (La përsonnalité humaine, La Table ronde,
décembre 1950).
178 L'AtHJf; D'UN ROttVEAU LIBÉRALISME

tion du bien public 1. Mais un gOUVel'l'lenlent dê tnasse nê pèut


qu'aboutir' â la dictature, Mt' III fiJ.âss~ êst clipàble d'obéir,
non de se discipliner. La définition même d'un tel gouvern.e-
ment comporte Cëtte donnée Il•
. Cette masse ne représente même pU là nâtion puisqu'élIe
exclut les catégoriéS supêrieures; éllé n'est plia formée par Ufi
échanti1lonnage de claSSéS OU de groupes, elle êomprêhd oet-
taines classes et certains groupes entier!1 3. La maSsé tJu.V'l'lère
et la maSse paysanne, si souVént livoqu6es, en sOnt lèS eg(jnipléil
classiques '.

2. L'éiite.

Connaissant la masse, nous pouvons maintenant tellUt de


définir l'élite.
1!:tymologiquement, AUre signifie choisir. Un objet d'élite
est un objet de premier choix. Les homtIle8 d'élité SOnt lès
meilleurs, aristoi.
L'on a remarqué que le mot élite est éorit en français dans
un grand nombre de langues ~trangères; il est permis de voir
dans ce fait flatteur pour notre propre langue un hotmnagc
involontaire rendu à nos penseurs o.
L'élite se reconnaît li. trois cllractères: elle g'ouvre, elle
s'affirme, elle se donne.
1° L'élite est 'ouverte en Ce sens qUè tout III monde peut

i. A. Frins : De t'esprit du gouvernement démocratique, gruxeIills, 1906.


2. «Système politique qui. .. sans souci de la légalité, tend à la dictature
au profit d'un parti» (A. Gardie: La Commune de Paris, Paris, 1940, p. 319).
« La politique des masses n'est possibie què par }'Ilsservissemeilt tot1l1 des
masses» (anonyme! Résurrection li'an~l1ise; l'aris; 19.37, p. 126).
a.Dé même dans les entreprises dites nationalisées en 1944-1946, la pré-
tendue « nation. qui recévait la propriété et dlspoSàit dli droit de gestion
ne comprenait mémé pas les épargnal'lt$ qui avaient été lés tondàtelirs •
. 4. Thomas M~nn (A.VerUs8ement à l'Europe) penSé qué là crise de la
civilisationeul'opéenfie est due à 'une généroèité exCèssiVe à l'égard des
masses ail XIX. siècle (F. Knight : FreediJin and Refôrm, op; m., 1>; 101).
5.. Ainsi s'exprime A. Motisset : Paradoxes el anticipations 8U,. l'àvenlr de
l'Europe, Paris, 1952.
i?9
fih fa:re partie, poUrvu d'en être dig:tJ.e. Eile njadmet b.uoune
exclmlÏve et se distingue par là de la vuste. 1
Certes, la tentation est grande pour elle de se ferm~r loré"
qu'elle détient le pouvoir en favorisant ses descendants, parénb
et amis, mais elle ne saurait y succomber sans déchoir a.
L'homme d'élite vient donc de n'importe quel milieu. C'est
pourquoi il existe des élites spécialisées dans toutes les branches
d'activité, mais jamais une profession, ulle classe, une nQ,tion,
une race, ne Murait tout entière être d'élite 3. Celle-ci se oompose
des unités éparpillées à travers les groupes sociaux. Il existe
une élite intellectuelle qui ne dépend pas du nombre des
diplômes, une élite patronale qui n'est nullement fonction
de la dimension des entreprises, une élite ouvrière, Une élite
paysanne, une élite militaire. ", etc. On peut aussi distinguer
des élites politiques, économiques, religieuses ... , etll. 4, des élites
nationales, régionales, locales; des élites de commandement,
de maîtrise, de rayonnement 5; des élites de culture ancienne,
abstraite et philosophique, et de culture nouvelle, pratique et
technique s; ennn des élites de pensée et d'action 7.
A cette diversification horizontale en correspond une autre,
verticale. La supériorité comporte des degrés. A la base delà
hiérarchie, Nietzsche mentionne ]e gentilhomme, {( barbare
affiné Il sorti de la vulgarité ambiante, mais encore immergé
dans des sentiments ordinaires de pitié; il met au-dessus de

1. Bouglé : Essat 8ur ie régime de8 castes, ParIs, 1908. .:.... Il. Maunier :
E"ai Bur 161 groupements BOclauit, ParIs, 1929.
2. M. Allais : Quelques réflexions sur l'inégalité, les classes et la promotion
soCiale,Pai"ls, 1946, p. Il. .
3, V. BasOh parle de peuples c privilégiéS B; mals en ajoutant que «le
génie de oei! peuples» s'est Inoarné dans certaines individualités et que
l'anarchisme a • un culte fervent pour les supériorités» (L'individualisme
anarchiste, Paris, 1928, p. 286).
4. Thibaudet, François Marsal, Colrat, Max Hermant... , série d'articles
publiés dans la Revue de Pari., à partir du 161 septembre 1929. - P. de Rou-
siers : L'élite dans la société moderne, Paris, 1914.
6. G. Glldotrre : Cl'i.talliMlion de, élites nouvellu, BI{Jl'il, le. février 1945,
p.391.
6. 1. Savard: L'étranger et la culture, Esprit, 10 • juin 1\}45, 'p. 44.
7. Bergson: GommunicaliDn à l'Académie des science. mOMies et politiques,
1923.
180 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

lui le grand homme, du type Napoléon, indifférent à l'opinion,


fort, volontaire, mais· susceptible de se laisser corrompre par
les instruments puissants qu'il utilise; enfin, il place au sommet
le surhomme, indépendant de son milieu, inactuel, relié seule-
ment à ses ancêtres dans l'histoire 1.
Tous les individus d'élite ne se situent pas au sommet de
la hiérarchie. Il serait inexact et décourageant de ne donner
ce nom qu'aux génies de Stuart Mill, aux saints ou aux héros
de Carlyle, êtres d'intuition, à la fois visionnaires et hommes
d'action 2.
Précisons en terminant que, si l'élite est ouverte, puisque
chacun peut y accéder, elle se ferme parfois afin d'éviter de
mettre ses connaissances à la portée des indignes. Elle consi-
dère alors comme un devoir de ne pas divulguer ce que ses
membres seuls sont capables de comprendre et de s'assurer
de la valeur des candidats par des épreuves appropriées dites
d'initiation. .
Les conditions requises pour faire partie de l'élite, que nous
allons examiner maintenant, appartiennent à deux catégories:
les Ulles concernent la personnalité en soi, les autres le compor-
tement de cette personnalité vis-à-vis d'autrui; elles COrr~s­
pondent respectivement à ce que nous avons appelé l'affirma-
tion et le don.
2° L'homme d'élite s'affirme par une supériorité personnelle
et acquise. « Une seule chose est sûre, dit Palante, c'est que la
supériorité intellectuelle et morale est essentiellement indivi-
duelle. Il n'y a que des individus d'élite 3. » Nous ne saurions
trop insister sur ce point. L'homme d'élite est « conscient de
son unicité 4 ». Aussi ses rapports avec les groupes sont-ils
délicats à établir : ils posent le problème de l'individu face à

1. «Ma philosophie tend à l'établissement d'une hiérarchie» (Vololllé de


puissallce, liv. III, § 726).
2. Carlyle: Les héros, trad. franç., Paris, 1928, et aussi: E. Hennequin :
La critique scientifique, Paris, 1888.
3. G. Palante: Précis de sociologie, op. cil., p. 167 .
.... H. de Keyserling: La révolutioll mOlldiale el la respollsabilité de l'esprit,
op. cit., p. 105.
LES ÉLITES 181
la société « beaucoup plus difficile' (à résoudre) que celui de
l'individu contre l'État 1 ».
La prise de contact entre les hommes d'élite, appartenant ou
non au même milieu, doit être conseillée. Mais cette « cristalli-
sation» - nom qu'on lui a donné - est difficile à réaliser.
En effet, un groupe puissant a plus de' chances d'être formé
par les pires que par les meilleurs parce que les personnalités
intelligentes et instruites tendent à se différencier, parce que
l'homme-masse est facile à attirer, parce qu'un accord est plus
aisé à conclure sur un programme négatif que sur un programme
positif, contre quelqu'un ou quelq.ue chose que pour une per-
sonne ou une chose 2. Il existe, en outre, un risque dans toute
cristallisation, celui d'une dégradation sous forme de groupe-
ment « conformiste minoritaire », rassemblement des « à part»
ou des « réprouvés». Le progrès se réalise par les hommes
d'élite, membres de groupes peut-être et aidés par d'autres
membres, mais restant en marge ou au-dessus 3.
Une réunion d'hommes d'élite est par essence instable parce
qu'elle a de grandes chances d'être combattue par la masse
pour peu qu'elle « réalise la civilisation contre le gré de la
majorité 4», et aussi parce que chacun de ses membres ne
continue à en faire partie que dans la mesure où il maintient
les qualités primitives qui le classent parmi les hommes d'élite.
A la moindre défaillance il est en fait retranché de cette assem-
blée d'ordre supérieur, même s'il continue à y être inscrit en
droit. Un tel groupement diffère donc de tous ses pareils, il est
essentiellement' mouvant. Chacun à chaque instant peut y
entrer ou en sortir. Ainsi, c'est une erreur que d'identifier l'élite
à la bourgeoisie 5.
1. G. Palante: Précis de sociologie, op. cil., p. 28.
2. F. Hayek: La route de la servitude, trad. franç., Paris, 1945, p. 101.
3. Naturellement l'aide d'autrui peut être nécessairo et le travail d'équipe
se révéler fécond, mais la présence d'un chef demeure indispensable. Il ne
faut pas croire que l'élite doive se cristalliser pour être un élément de pro-
grès, comme certains l'ont écrit.
4. A. Schatz : L'individualisme économique et social, Paris, 1907, p. 529.
5., • Toutes les supériorités ne sont pas incluses dans la bourgeoisie et la
bourgeoisie comprend des éléments qui ne correspondent pas à l'élite.• Le
danger de cette confusion est d'amener le bourgeois à penserqu'U tait partii
182 L'AUBE D'UN NQUVEAU LIBÉRALISME

Rien ne nous empêche, par contre, de revêtir d'un nom géné-


rique les hommes d'élite d'une époque et d'une nation, sans
allusion à des groupements constitués. Par exemple, M. Muret
a pu décrire sous le nom d'homme d'élite le Kalokagathos de
1& Grèce antique, le citoyen romain, l'honnête homme du
XVIIe siècle, le gentleman britannique 1.
Délimitons avec plus de précision ce domaine mal exploré
des élites. Il existe dans le grand public une telldance à regar.
der comme membres d'une élite ceux qui détiennen.t la fortU/l6
et la puissance, ce qui revient à ranger les parveIlUS parmi
ces membres. Vilfredo Pareto a contribué à répandre cette
idée ell énonçant une théorie qu'il a imprudemment nommée:
théorie de circulation des élites. D'après lui, l'élite, formée
par les individus riches et influents, tend à se désagréger peu
il. peu par le fait même que la possession des biens et l'exercico
du pouvoir l'amolissent, la corrompent, lui font perdre ses qua.
lités originaires. En même temps jaillissent hors des couches
populaires des hommes nouveaux qui, énergiques et confiants,
luttent contre l'élite déclinante, la remplacent, puis se dété·
riorent à leur tour et sont détrônés par d'autres. Plus cette
circulation huma.iIle s'accélère, plus la prospérité grandit; plus
elle se ralentit, plus la dépression s'aggrave a. On a remarqué,
à. juste titre, que cette théorie complète celle de Karl Marx.
Pour (JO dernier, la circulation est à sens unique, les membres
de la bourgeoisie tombent dans le prolétàriat et il n'existe
aucune ascension sociale en contrepartie, en sorte que le pro.
de l'élite en raisQn de S:;J. seule situation sociale .• Tout le drame sociul de
notre temps s'Inscrit dans cette équivoque" (J. Lhomme: Transformations
économiques et classes sociales, Économie et humanisme, 1945, p. 45). Noua
savons bien qu'il existe des « corps d'élite " mais c'est là une pure expression
verbale destinée le plus souvent à. rappeler des souvenirs et à créer une
atmosphère stimulante. Un régiment à fourragère est un régiment d'élite;
ceux qui en fOllt partie aujourd'hui pourront en tirer quelque fierté, mais ils
n'ont été POUl' rien dan~ le comportement hérolque de leurs devanciers qui a
été la cau~e de cette distinction. et il 11e viendra à l'Idée de personne de
croire' que Durand est un homme d'élite parce qu'lia été incorporé' dans un
régÏ!nent è tourrllg~re.
1. M. Muret, op, çi/. •
2. Vilfredo Pllreto ; Tram de ~()ciQ1Qgie générale, Paris, 1917-1919, t. Il,
p. 2027. - J . LbomlJle : 1.1) prablème IÜ' GW6U, Paris. 1938, p. 221 et $wv.
LES llI.ln:s 183
létariat devient de plus en plus nombreux et la bourgeoisie
de plus en pluiirsstreinte (loi de prolêtarisation croissante des
massés).
Précisément, ce rapprochement entre la théorie do Marx et
celle de Pareto met en relief le défaut de cette dernière : il
s'agit d'une circulation de classes, comme chez Marx, et non
d'éliteil.
Répétons, avec les saint.simoniens : Cl Regardez ce qu'est
l'homme, et non pas ce qu'il a 1. »
La naissance, pas plus que la richesse, ne caractérise l'élite.
On ne naît pas homme' d'élite, on le devient. Il faut cependant
apporter un tempérament à cette affirmation, car l'hérédité
peut d'abord se manifester et l'influence du milieu s'exercer
ensuite : le fils de l'artisan qui, pendant toute sa jeunesse,
a aidé son père, même par manière de jeu et de passe-temps,
6$t plus apte que quiconque à devenir lui-même artisan plus
tard; de mê,me, l'enfant de membres de l'élite, ayant vécu
dans une atmosphère propice, est plus apte que quiconque à
devenir lui-même membre de l'élite.
Dire qu'il existe des familles d'élite signifie donc que les
membres de ces familles ont les plus grandes chances d'appar-
tenir à l'élite, mais ce n'est jamais qu'une probabilité puisqu'on
a vu surgir parfois des médiocres et des ratés même dans ces
milieux privilégiés.
Que le pouvoir ne soit pas un critère de l'élite, c'est ce qu'il
est superflu de souligner. « L'élite sociale reste souvent étran-
gère au gouvernement. Les personnes qui composent ce dernier
sont rarement celles qui composent l'élite 2. »
Distincts de l'élite sont également les cadres destinés à
commander des hommes en vue d'un travail déterminé (ingé-
nieur, administrateur, officiers ... , etc.) et qui mànifestent des
aptitudes à la maîtrise, mais parfois rien de plus.

1. Un apôtre de la famille, M, Vignes, va jusqu'à écrire à propos des grands


hommes: • La famille de ces Individualités originales et puissantes ne nous
Intéresse pas. Ella8 peuvent ne pas en avoir» (La science sociale d'après lell
principe' de Le Play el de ses continuateurs, Paris, 1897, t. l, p. 71).
2," G. Palante ; Pl'éci~.de .ociologill, op. cU., p. 78.
184 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Pas plus qu'elle ne doit disposer de la puissancep~)Ur exister,


l'élite n'a besoin d'être reconnue. La faire dépendre de l'opinion
publique, du suffrage d'une majorité, c'est-à-dire de la masse,
est un contresens grave 1. Les personnages qui sont considérés
comme supérieurs ne le sont nullement pour ce motif. Ils cons-
tituent des « notables» et exercent une influence sur leur milieu 2.
La question se pose pour chacun d'eux de savoir s'ils sont des
hommes d'élite. Si cette conjonction se produit, elle est infini-
ment heureuse et nous devons chercher à l'obtenir. Une élite
reconnue et dirigeante est une garantie de prospérité. Ainsi
en a-t-il été jadis fréquemment sous la monarchie française
et dans les réPubliques italiennes. La crise de la conscience
européenne, si bien analysée par Paul Hazard, traduit la rup-
ture des élites avec les notables, la prise de position de la masse
ct l'avènement de son règne 3.
Enfin, l'efficacité n'est pas en cause. L'élite n'est ni la mino-
rité agissante qui fait loi à la majorité passive ni le groupe
qui revêt la plus grande importance économique. Adopter ce
dernier sens, c'est confondre l'histoire des élites avec celle des
actIvités économiques dominantes. Ainsi parvient-on à mon-
trer en Grèce l'élite foncière cédant peu à peu la place à l'élite
industrielle et commerciale, processus qui se renouvelle plus
tard en d'autres pays, et est-on amené à mesurer la valeur de

1. • Stockmann : La majorité n'a jamais raison ... Qui est-ce qui forme la
majorité des habitants d'un pays'! Est-ce les gens intelligents ou les imbéciles?
Je suppose que nous serons d'accord qu'il y a des imbéciles partout, sur toute
la terre, et qu'ils forment une majorité horriblement écrasante. Mais, du
diable! cela ne pourra jamais être une raison pour que les imbéciles règnent
sur les intelligents ... » (Ibsen: Un ennemi du peuple, acte IV.) ,
2. L. Duprat considère que l'élite répose sur une supériorité « admise par
le plus grand nombre en un milieu donné ... condition d'un prestige qui
confère de l'autorité, du pouvoir ou du respect, de l'estime exceptionnelle ».
Il fait donc la confusion que nous dénonçons. Mais lui-même reconnalt
ensuite que le prestige existe hors de toute idée d'élite, chez le père et le
maUre notamment, et que l'autorité de l'élite est « plus ou moins aisément
reconnue .. (Congrès de l'lnslitut international de Bociologie, Bruxelles,
1935).
3. «Ceux qu'on appelait autrefois les notables sont désarmés ou n'existent
plus. La France devient une poussière d'hommes prêts à toutes les servitudes»
(L. Bertrand: Une destinée: mes années d'apprentissage, Paris; 1938, p. 259.
- P. Hazard: La crise de la conscience européenne, Paris. 1935).
LES ÉLITES 185
l'élite par le degré d'influence qu'elle exerce, par exemple à
déclarer que les grands propriétaires fonciers britanniques et
les petits propriétaires fonciers français ont constitué des élites 1.
L'élite vaut indépendamment de sa richesse, de sa puissance,
de son prestige, de son admission et de son efficace. .
30 Les -supériorités qui distinguent l'élite ne sont pas des-
tinées à lui permettre d'exercer une domination. Si l'individu
doit s'élever à un certain niveau, il doit aussi orienter son acti-
vité dans un certain sens : un sens conforme au bien commun.
L'élite est morale. Il est surprenant que ce caractère essentiel
n'ait pas toujours été admis, alors que l'intelligence sans mora-
lité a prouvé si fréquemment sa nocivité et que la plupart des
maux dont souffre l'humanité sont dus au déséquilibre éclatant
qui persiste entre le progrès technique et le progrès moral 2.
Rejeter ce (caractère, c'est reconnaître - comme le fait d'ail-
leurs Vilfredo Pareto - qu'il existe une élite de voleurs et une
élite d'assassins, puisque ce sont là groupements ouverts et
que leurs membres font incontestablement preuve trop souvent
d'une remarquable supériorité personnelle. _
L'exploitation d'une partie d'une classe sociale par une
autre partie qui devrait en constituer l'élite en raison de sa
supériorité apporte une preuve manifeste de l'insuffisance de
toute théorie de l'élite dont la moralité est absente. Pour nous
en tenir à la classe ouvrière, rappelons l'obstination des ouvriers
qualifiés du port de Londres, à la fin du siècle dernier, à empê-
cher les non-qualifiés de s'organiser, et celle des mineurs de race
blanche des mines d'or du Rand à refuser aux travailleurs
noirs l'accès aux emplois rémunérateurs (colour bar) au point;
de déclancher en 1922 une grève révolutionnaire si violente que
le gouvernement dut recourir à la force armée 3.

1 C. E. Ferri: Lineamenti di una teorica delle elites en economia, Milan,


1925, p. 42. -
2. «C'est parce que la conscience fléchit que les monstres de la multitude
et de la fatalité menacent» (Daniel Rops: Pour une nouvelle aristocratie,
Bevue hebdomadaire, 2 janvier 1937, p. 26).
3. Citons encore la bureaucratie soviétique d'origine ouvrière qui écrase
les manifestations des masses ouvrières affamées au lendemain de la révo-
lution (Zagorsky : La République des Soviets, Paris, 1921, p. 208).
186 J,' AUBE D'UN NQUVEAU LIBÉRALISME

Ce bien commun, oette moralité néces$airel se présente sous


un double aspect, l'un correspondant à un sentiment de jus-
tice et d'honnêteté élé;llentaire dont tOut homme doit faire
preuve et qui établit un équilibre économique et social de base
dans les rapports cont.ractuels, l'autre comportant un acte
gratuit de charité et d'amour qui tend à créer des liens affec-
tifs entre les êtres. Il n'y a aucune contradiction entre ce der-
pier caractère de l'élite et l'affirmation de la supériorité per-
sonnelle, bien au contraire, il y a complémentarité : chacun
doit Ile distinguer des !lutres pour mieux les servir ensuite. Ce
don volontaire, ce désir de communion, répond au précepte de
la j( dilection mutuelle II de saint Thomas l,
En d'autres termes, l'impératif de la .conscience situe l'in-
dividu parmi ses sembhlbles alors que sa supériorité contribue
il l'éloigner d'eux. Une telle attitude implique des risques :
l'homme d'élite ne recule pas devant ce qu'il croit être son
devoir. C'est dire que le courage aera une de ses plus néceB~
sairei qualités.
En résumé, le troisième caractère de l'élite atténue la rigueur
du second, il ramène veIS la masse l'individu qui s'était détaché
d'elle. L'homme d'élite ne connaît pas le repos. Après avoir
gravi la pente, il tend la main à son frère pour l'aider à monter
à son tour. Avec ses pareils il forme une minorité qui, loin de
cheroher à se restreindre, s'efforce de s'ételldre. Au nivellement
par le bail, but de la ma,se, il oppose le nivellement par le haut.

3. Précur~(Jurs (Jt précédents.

Faisons la quête des élites au long de l'histoire. De longues


controverses ont mis aux prises les partisans du « fait individuel»
et Il ceux du fait social », tous ayant raison dans la mesure où
ils affirment et tort dans la mesure où ils nient. De toute ét.er-
1. Qui dit morale, dit rell!(ion. Le recul de III morale auquel noui assistona
est dtl dans une large mest re à un lItTllibliisement du sentiment religie~
(voyez G. Madinier : Consdenc.6 el amour, Paris, 1938. - R. Jobannet :
VOy(lge 4 travers le capitali.lme, Paris, 1934. ~ A. Dauphin.14eunier : lA
doclrine éCQnomique de l' JZgliUl. Paris, l~ôO, p. 120 ~ sq.).
tES ,h.tTES 187
nité, des « individu. » ont eJ4st6 et imprimé le mouvement à
la mallel de toute éternité, la masse, entrainêe par sa force
d'inertie, a suivi la pente, obéi à l'habitude, à la coutume, à
la tradition. Le devin, le prêtre, l'inventeu,r, le guerrier ont
surgi de la tribu. C'est le chef qui a su déterminer les tendances,
les modifier, innover.
Il va de soi qu'il n'y a pas de limite précise entre la masse
et l'élite. Nous sommes dans le domaine de l'incertain et du
mouvant. Perpétuellement, des hommes se dégagent de la
masse, sans ,avoir encore parfait leur personnalité. Toute une
zone de brume s'étend entre le bloc compact et les unités dif-
férenciées. Ainsi la spontanéité, qui commande si 'nettement
l'évolution économique, n'est pas autre chose que l'expression "
de l'anonymat de créateurs multiples et de trop mince impor"
tance pour être connus.
A l'aube des civilisations, l'individu s'aIfirme par une supé-
riorité qui lui permet de donner à autrui plus qu'il ne reçoit.
Ce don qu'il fait d'une invocation, d'une prédiction, d'un aver-
tissement, d'un outil, d'un objet d'art le rend créancier et,
si la contre-partie ne peut être fournie par le bénéficiaire, lui
confère une emprise sur lui. L'échange, dans le domaine maté.
riel ou immatériel, n'est qu'un procédé de libération, une con.
séquence de la généralisation du principe de réciprocité qui
oommande les relations entre primitifs 1.
L'individu en formation, qui n'a sans doute pas encore com-
munément les qualités de l'homme d'élite, règne sur une masse
qui, elle, a toutes les caractéristiques de celle-ci et qui obéit
surtout à la « peur originelle Il dont parle Keyserling. Il sait
déjà susciter l'émotion pour préparer l'action et la masse, cohé-
rente à l'extrême, réagit fortement. C'est alors que l'individu
naissant crée l'institution, cette « ombre allongée d'un homme 2».
La masse manifeste sa complète inertie. On sait aujourd'hui
que l@ mythe lui-même est vraisemblablement l'œuvre d'un
nàrrateur originaire 3.
l. C. Lévi-StrauBS : Les structures élémentaires IÙ la parenlé, Parjs, 1949"
2. Emerson: Sept essais, trad. franç., Bruxelles, 1894, p. 17.
3. H. Krappe : La genèse des mythes, Paris, 1938, p. 15.
188 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

La. ségrégation de l'élite se précise avec l'in~titution des


mystères. L'esprit primitif est essentiellement cosmologique;
il se refuse à tracer des frontières infranchissables entre le ma-
tériel et l'immatériel, entre le ciel et la terre, entre les règnes.
Cel·ui que rien n'arrête est un maître et celui qui suit ses traces
est un disciple. Ces initiés ont été les pionniers de l'élite, semble-
t-il, en ces temps où ils ont réussi à briser les cercles. fermés
d.es nations et des cités en tissant sur de vastes zones de ter-
ritoires des réseaux de relations spirituelles, dans une large
mesure ésotériques.
L'élite de la Grèce antique semble très séparée' de la masse
qui souvent s'oppose à elle avec brutalité 1. Que l'on songe à
Socrate. Les avertissements répétés des moralistes. et des phi-
losophes n'ont pas empêché la foule, assoiffée de bien-être
matériel, de précipiter par ses excès la décadence des Répu-
bliques. Belle élite pourtant que celle dont les sommets étaient
occupés par les « sages ), par les hommes supérieurs (Héraclite)
qui savaient effectuer la synthèse et atteindre l'unité, le logos,
principe d'équilibre, de justice et de rythme .
. C'est bien une masse que les écrivains flétrissent sous le nom
de foule « inintelligente» (Hérodote) ou de multitude « incapable
d'un raisonnement droit» (Euripide). Et c'est bien une élite
que Platon rêvait de créer dans sa Cité future de la République,
car il voulait la former de personnalités éminentes et la res-
treindre aux races d'or et d'argent, c'est-à-dire aux magistrats
et aux guerriers. Le reste du peuple, commerçants, artisans,
marins, paysans, demeurait soumis au régime individualiste.
Les membres de l'élite étaient sélectionnés à la suite d'études
et d'épreuves, prolongées jusqu'à l'âge de cinquante ans. Ils
étaient non seulement orientés vers le bien commun, mais
même identifiés à lui, grâce à l'institution pour eux, et pour eux
exclusivement, d'un régime communiste. Platon imaginait
qu'en supprimant la propriété individuelle et même la famille,

1. Dans l'ancienne Chine, Confucius oppose « l'homme de bien» qui « ne


pense qu'à l'efficace» et • les gens depeu » qui «ne pensent qu'aux richesses
matérielles» (Lun-yu ou les entretiens philosophiques). L'efficace est ce qui
permet d'exciter les hommes à l'effort.
LES ÉLITES 189
il éviterait tout antagonisme entre l'intérêt particulier et l'in-
térêt général, il obtiendrait des magistrats inaccessibles aux
passions humaines, des symboles vivants de la Cité.
Au temps de la décadence, c'est l'absence d'une élite que
Polybe déplore. Il veut une aristocratie, un « gouvernement
des meilleurs », et il oppose l'aristocrate Rome à Athènes, où
« la multitude tient tout en sa main ». Le règne de la masse
provoque chez .lui un tel dégoût que, comme plusieurs de ses
contemporains, il va jusqu'à appeler de ses vœux la domina-
tion romaine.
Tout au contraire du système platonicien, qui est resté théo-
rique et qui socialisait l'élite seule, le système des Incas a existé
dans la réalité en socialisant la masse et en individualisant
l'élite. C'est sans doute le seul exemple que nous offre l'histoire
à la fois d'un grand empire socialisé et de la constitution d'une
puissante élite. La formation de cette société singulière est d'une
part spontanée, car elle comprend un substratum de commu-
nautés agraires d'ancienne origine, et d'autre part voulue, car
elle comporte une organisation rationnelle.
Nous né saurions ici tracer un tableau même sommaire de
cet étonnant système auquel 12 à 15 millions d'hommes ont
été soumis pendant deux siècles au moins 1. Nous nous borne-
rons à noter que les caractères spécifiques de l'élite sont très
nets : la supériorité personnelle des membres était exigée, car
HuI ne pouvait faire partie de la classe supérieure s'il n'avait
subi des épreuves à la fois physiques, intellectuelles et morales
qui avaient lieu à la suite de plusieurs années d'études dans les
écoles de la capitale, le Cuzco; le sens de l'intérêt général était
donné par l'éducation et maintenu par le fait que tous les
membres de l'élite, étant fonctionnaires, étaient responsables
de leurs administrés; l'élite, enfin, était ouverte, puisque des
Indiens du peuple pouvaient y être admis à titre de récompense
particulière, par exemple parce qu'ils avaient manifesté une
habileté particulière lors de l'exécution d'ouvrages d'art ou'
parce qu'ils s'étaient distingués dans les combats: ce sont ces
1. Voyez notre brochure: Essais sur le socialisme, les Incas du Pérou,
Paris, nouv. éd., 1947.
ttietnbres qUe les chrol1iquel1rs appellent ( IMas par prlvHège )),
Un des prindpaux adversàires des Espagnols; lors de la con-
quête, était Un général indien qui appartenait à cette catégorie
dé population.
Là tnllSsé était soumise à un régime sociaÎisté : la detnande
êta.it limitée, l'offre réglementée. et l'adaptation de l'une à
l'autre obtenue au moyen d'un jeu cOmplet de statistiques.
La constitution d'un 'Volant régulateur sous forme de dépôts,
l'imiilobilisation dés Indiens afin de ne pas fausser les dénom-
brements, les déplacements d'office en cas de nécessité, la éréa-
tion d'un réseau de routés tellés que l'empire l'othain n'en a
pàS connu de pareilles, l'établissement de courriers et la lIlenace
de sanotions :rigoureuses pour le moindre manquement; telles
étaient les pièces de ce mécanisme énorme, rigide, qui a etnpê-
ohé l'Indien d'acquérir une personnalité, qui a fait de lui cet
être passif, sans initiative, sans prévoyance, sam âme, et, ce
qui éllt pire, content de son sort, qui conduit encore aujour-
d'hui ses lamas à travers l~s nostalgiques solitudes des Andes.
Les membres de l'élite, au contraire, disposaient d'une pro-
priété individuélle, résultat des donations faites par l'Inca en
considéràtion du tnérite de chacun. La différenoe èntre eux et
les Indiens du peuple était tnarquée dans tous les domaines,
non seulement dans Mlui de l'instruction, dont la masse était
privée, - car à quoi bon instruire ceux qui n'avaient qU'à
obéir? - mais encore dans celui des sanctions, - car le blâme
était une punition àUssi pénible pour un homme supérieur que
la. mort pour Ul;1 homme vulgair~ - et même dans celui de
la religion, ~ puisque les Indiens du peuple adoràieht ie Soleil
et l'Inta, alors que l'élite croyait à un être immatériei, indé-
finissable, inconnaissable, impensable.
La solution adoptée nu Pérou mérite d'être méditée. La dif·
férence des tetnps et des lieux n'enlè'V~ rien à sa ~ignification
profonde. Le socialisme a fait de l'Indien un animal ~atisfâit,
mais l'indi-vidua.li!!me de l'élite a permill à l'empire de progres-
ser. Ainsi, d'une part la paix a été Msurée et les disettes sont
restées inconnues dans un pays où pourtant elles étaient à
craindre à cause de l'aridité d'une grande partie du sol,' ct
d1auti'e part, la technique et léS attA sil !!ont d~velÙPl>é8. Il y
eut, au Pérou, d&!! thonumetlts cyclopéeHs dont HOUs pOUYOfis
èncore admiréf las vestiges, des temples sômptuëU8e1i'ieIit déco-
1'6s, dés ponts 5uspendua, des poteries et déS tissus Admirables
qui font l'ornemcmt de nos Illuséea, une langué d'une grande
richesse de termés, déS Ohàntfi et des pitteM de théâtre, èt (jéla
alors qUê là toUe était igMtée et qu'aucun animâl domèstiqUé
n'existait en Aruérique, sinon le médiocre lama.
ReVéMÏlé à l'AMien Monde. Nous y constatons que le cshris-
tianisme, dès son origine, a distingué l'éliM et la mAS!lê. Tôute
la sighiflcàtion dM paraboles tient dans Mtte distinction. L'élite
èst celle qui ên capable de comprendre le seM pt()fdnd des
phtMéS prononéées pa.r le Christ. Relisons lé8 É1'l1llgiléll et
spécialelhéfit lé texte de saint Matthieù (XIII, 10) l i « Et
« ses disoiples s'approchant lui dirent : pourquoi lëüt parlez-
I( vOUs efi parabole8? 'II Le Christ leur répondit: cc Paree que,

1< pour voliS, il VOUII a été donné de catl.naUte leI! :rnystbl'tl du


« royaume des cieux, mais pOUl' eult, il fie leu!' li pail été dOflnê. »
Les Ifiêmbi'és dë Mue élite Mfit doM de!, véritables initiés 2.
L'ÉV!i.Ïlgilé se pMrBuit aifl$i : « Car ~êlui qui a, ob lui dOnnerA,
èt il gefadans l'ab011danCêj mail! celui qui Hfa pa!!, mémé ce
qu'il â lui 1!él'i1 Ôté. » Il est difficile d~ ïbi~ux marquer la di1f6·'
reMé èI1ttè lM deuJIi câtégotles.
Et le Christ continue d'e:l(pliquer sa pèhlbé : « C'est pot1l'quol
je lëüt' pârle étl pal'aboles, paMe quê voyant j ils ne voient Pbint,
et qu1éMutant, ils rtÔëntendêfit fii lie MmpI'éîtfieflt. 'II Mail! pour;.
qüoi la ïtitissè :testé-t'elle inllàpllble dé COmpi'eüdre, privéëde
llintelligenéë dM mystères? «Ca.r le éret1f' de M péuplé, dit Jé!JU3,
tI'mit appesanti ét liéS <Jtéillël! 8e 80fii éfidÙI'eiM, 6t il" OHt fel'mé
lët1i's yèuX j dé fjéur que leurs yèux ne 'VOiêfit, que leut'8 oreille.
n'entendent, que leur cœuf' fié COll'lpréiittê, et que, 116 MnVer·
tiSBàfit, je ne lèS gttéi'Î8se. >l t'homffié'mtl8ge reste plongé dtUl8
la masse, non par prédestination, mais parce qu'il ne fait pas

1. Voyez aussi saint Maré, IY, 10; 1 i, 12, 33, 34.


2. «Celui qui entend la Parole, qui la comprend et qui porte du ffuft 1
(saint ~atthieu, XIII, 23).
192 L'AUBE n'UN NOUYEAU LIBÉRALISME

l'effort nécessaire pour la quitter. Tout le monde peut SUIvre


le Christ, mais les disciples sont restés eri petit nombre.
Tout en se penchant sur la foule avec une infinie bonté, le
Christ la redoute et ne demeure pas avec elle. Après le miracle
de la multiplication des pains et des poissons, la foule veut le
suivre pour le proclamer roi. Mais Il s'échappe et s'enfuit seul
dans la montagne. La masse ne peut comprendre que la royauté
terrestre, elle espère la venue d'un Messie qui chassera les
Romains. Et Jésus ne cherche pas à la retenir, ni ne promet
de nouveaux miracles.
Les meilleurs éducateurs de la jeunesse chrétienne ont, eux
aussi, « choisi » leurs auditeurs. Le Père Gratry commence ses
célèbre instructions à la jeunesse par cette phrase : « Ces con-
seils ne s'adressent pas à tous: un très petit nombre d'esprits,
dans l'état actuel du monde, en sont ou voudront être capables. ))
Et il ajoute ces mots révélateurs après avoir indiqué que la
possession de la sagesse dépend de conditions très sévères :
« L'initiation exige d'austères épreuves 1. ))
En Europe occidentale, nous trouvons au moyen âge réfé-
rence aux élites dans bien des thèses de théologiens. L'estima-
tion commune, fondement du juste prix, n'est pas une moyenne
ni un appel à l'opinion publique; elle exprime l'avis des hommes
sages et compétents 2. Mais il y a mieux, une véritable insti-
tution d'élite a vu le jour: la cheyalerie.
En effet, la chevalerie est d'abord un groupement ouvert,
puisque tout le monde peut en faire partie, sauf les individus
infâmes ou non baptisés. Les Chansons de geste rapportent que
des vilains entrent dans cet ordre : un bûcheron (Macaire),
un paysan et même un jongleur (Berthe au grand pied). Ensuite,
la supériorité du chevalier est personnelle, incontestée, con-
sacrée par l'adoubement. En ce temps où le baron féodal est
souvent singulièrement brutal 3, le courage fait du chevalier

1. Les sources. Conseils pour la conduite de l'esprit, Paris, 1930.


2. A. Valentin: Le juste prix. Chronique sociale de la Frana, décembre 1922
et janvier 1923. - C. Turgeon : A la recherche du juste prix, Journal des
économistes, mars 1924.
3. Raoul de Cambrai, les Loherains ... , etc.
LES ÉLITES 193
un héros que la légende rend capable de tous les exploits 1.
Enfin le double aspect moral est très accusé. D'une part, le
chevalier est loyal, fi'dèle à sa parole et à sa dame, il remplit
rigoureusemerit ses devoirs féodaux, il ne saurait mentir
(Renaud de Montauban), il protège les veuves, les orphelins
. et l'Église. D'autre part, il pratique la charité: plusieurs che-
valiers servent les pauvres (Huon de Bordeaux), tous sont
(( cortois et saiges, et larges pour donner» (Raoul de Cambrai).
La noblesse et le clergé sous l'ancien régime recueillent l'hé-
ritage de la Chevalerie et des ordres en retiennent le message
au cours des temps. Désormais les masses prennent l'avantage.
Le XVIIIe siècle, rationaliste à l'excès; marque ce tournant que
nous avons déjà évoqué à partir duquel élites et notables
se séparent. L'idée d'élite se fragmente et s'estompe; elle appa-
rait sous des formes imprécises et incomplètes dans plusieurs
doctrines et théories. '
Les physiocrates auraient pu élaborer une théorie des élites,
s'ils avaient approfondi leurs conceptions. L'homme, en effet,
d'après eux, dispose d'un agent supérieur de certitude pour
déceler la loi naturelle; cet agent est l'évidence: (( discernement
clair et distinct des sentiments que nous avons et de toutcs
les perceptions qui. en dépendent ». L'évidence physiocratique
n'est pas, comme pour Descartes, une pure intuition ration-
nelle, une révélation intérieure, elle se mélange d'éléments
sensualistes empruntés à la philosophie de Condillac. Or, le
critère de l'évidence est pratiquement insuffisant et les phy-
siocrates ne pouvaient l'ignorer. Chacun entend l'évidence à
sa manière. Pour Quesnay et son école, il existe des (( déposi-
taires de l'évidence », comme nous l'avons dit (chap. l, p. 15).
Tout le monde n'est pas illuminé par l'évidence, il faut être pré-
paré à la recevoir, et c'est pourquoi Quesnay, Dupont de Ne-
mours et leurs amis insistent sur la nécessité de l'instruction.
Les dépositaires de l'évidence ne forment qu'un groupe
restreint dans les peuples insuffisammen~ instruits. C'est là
1. «L'idée de la chevalerie ... c'était, en son tréfonds, l'idée d'exploit..
l'exploit en soi, pour soi, pour s'anoblir» (R. Maunier : Sociologie coloniale,
Paris, 1936, t. II, p. 43). .
194 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

une élite, dont le rôle est bien d'amener il. elle tous ceux qUi
lui sont étrangers.
J. B. Say fait du chef d'entreprise Un véritable homme d'élite
puisqu'il exige de lui des aptitudes intellectuelles, du caractère
et de la moralité 1.
Avec Saint-Simon (1760-1825), nous découvrons une doctrine
d'élite conçue dans le cadre d'une économie dirigée et construite
successivement, par morceaux, d'abord intellectuelle, puis
morale. Cet édifice à deux étages n'a pas été sans déconcerter
les commentateurs, qui ont considéré cet auteur comme étrange,
alors que le cheminement de sa pensée est parfaitement logique
pour qui a présente àl'esprit la théorie des élites.
Saint-Simon veut une classe dirigeante et il la conçoit en
premier lieu comme intellectuelIe. Le développement de l'hu-
manité, pense-t-il, s'est fait par une série d'étapes, qui nous a
conduits de l'âge théologique à l'âge métaphysique, puis à l'âge
scientifique et positif. Ces trois phases correspondent à un État
d'abord militaire, ensuite libéral ou démocratique, enfin indus-
triel. Aujourd'hui, par conséquent, la classe supérieure est
umstituée par les industriels lato sensu. Le Parlement devrait
tire composé de trois chambres : la chambre d'invention, où
ICH artistes « ouvrent la marche J>, la chambre d'examen où les
~.nvants « établissent les lois hygiéniques du corps social », la
chambre d'exécution où les industri()ls « jugent ce qu'il y a
d'immédiatement praticable dans les projets d'utilité publique,
conçus et élaborés de concert par les savants et les artistes ».
Cette dernière chambre est la plus importante: « Les industriels
ont une supériorité très prononcée et très positive d'intelli-
gence acquise sur les autres Français. » Telle est l'élite: elle
doit prendre le pouvoir pour remplir sa mission 2. ,
En dcuxième lieu, Saint-Simon s'apcrçoit que cette élite,
pour jouer un rôle bienfaisant, doit être morale. Il préconise
le retour à la « morale pure de l'Évangile n, mais il comprend

1. Le mot « élite" est dans le commentaire que P. L. Reynaud donne de


cette conception (J.-B. Say, Paris, 1!J53, p. 27).
~'. C'est paTce qu'il considère l'économie de la France comme celle d'une
firme géante que Saint-Simon est regardé comme unprécurseur du dirigisme.
LES ÉLITES 195
que cette morale pure doit être complétée par la religion; c'est
alors qu'il construit le.deuxième étage d'apparence choquante,
parce qu'il n'adopte àucune religion reconnue et croit devoir
en fonder une: le nouveau christianisme. II ne résiste pas, plus
tard, à l'attrait de devenir grand prêtre de cette religion et se
ridiculise.
Chez les saint-simoniens, disciples du maître, nous retrouVOns
les idées précédentes parmi d'autres qui leur sont propres.
Plusieurs veulent faire de l'État le seul héritier de toutes les
fortunes privées. Il est certain que, dans ce cas, les « hommes
généraux » chargés de la tt,che particulièrement difficile de
distribuer les capitaux considérables ainsi accumulés, doivent
allier « le dévouement » et « le génie », et forment une manière
d'élite 1.
n est surprenant qu'aucune théorie d'élite n'ait été cons-
truite au début du XIX e siècle, en Angleterre, lorsque Robert
Owen soutenait qu'en modifiant le milieu, on pouvait parvenir
à modifier l'homme, et se .livrait à des expériences dans ses
propres entreprises. Des économistes contemporains ont objecté
que « IIi l'homme est le produit du milieu, on ne comprendguèr0
comment il~ pourrait changer ce milieu 2 ). Les disciples de
Robert Owen auraient pu répondre en s'inspirant de la théorie
des élites que le terme Il l'homme ») désigne une moyenne abs-
traite, que certains hommes sont le produit du milieu : ils
forment la masse, et que d'autres, plus rares, sont capables de
modifier ce milieu : ils constituent l'élite.
Stuart Mill inclut dans l'élite les individus libres qui ont
su se dégager de la masse et devenir les éléments moteurs du
progrès, mais il ne la définit pas clairement et désigne ses
membres sous des noms divers: personnalités éminentes, grands
hommes, génies, etc. 3. Ces individus s'élèvent par leur propre
effort et ce n'est nullement le milieu qui les crée. Dans son
J. Quant à A. Comte, il désire instituer un pouvoir moral en dehors du
christianisme et de la métaphysique de Cousin.
2. C. Gide in C. Gide et C. Rist: Hisloire des doctrines économiques, 6 e éd.,
194.4, p. 263, objection reproduite par n. Gonnarçl :. Hisloire des doctrifles
écollomiques, Paris, 1941, p. 474, unte 10. .
3.:F. Tré\Coux : Stuart Mill, Paris, 1953, p. 33.
196 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Système de logique (1843), Stuart Mill rejette la théorie de lord


Macaulay, suivant laquelle les fortes individualités sont com-
parables à des hommes qui, se tenant sur des lieux plus élevés
que la masse, reçoivent simplement les premiel's rayons du
soleil. Celui-ci, en leur absence, éclairerait quand même la terre,
mais avec un certain retard., Mill risposte qu'il faut être un'
individu supérieur pour monter sur ces sommets d'où l'on
aperçoit la lumière: « Si personne n'était jamais monté jusque-là,
la lumière, dans bien des cas, aurait pu ne luire jamais sur la
plaine. » Et il ajoute: « Ce serait une grande erreur de n'assi-
gner qu'un rôle insignifiant à l'action des individus éminents
ou des gouvernements. II '

La condition de, la formation de l'élite, pour Stuart Mill,


c"est la liberté. « L'homme qui laisse le monde, ou du moins
son monde, choisir pour lui sa manière de vivre, n'a besoin
que de la faculté d'imitation des singes II (La liberté, 1859).
Le non-conformisme est la règle de l'élite: « A la vérité, les
hommes de génie sont et seront toujours probablement en très
petite minorité, mais afin de les avoir, il faut trouver le sol
!;ur lequel ils croissent. Le génie ne peut respirer librement que
dans une atmosphère de liberté. Les hommes de génie sont ex
vi termini plus individuels que les autres, moins capables par
conséquent de se mouler, sans une compression nuisible, dans
aucun des moules en petit nombre que la société prépare pour
éviter à ses membres la peine de former leur caractère ... Tant
que les esprits sont grossiers, il leur faut des stimulants gros-
siers : qu'ils les aient donc! II , '
, Stuart Mill est très dur pour la masse qu'il nomme une
« médiocrité collective ». Il écrit ': « La masse du peuple est
toujours très portée à imposer, non seulement les idées étroites
qu'elle se fait de ses intérêts, mais ses opinions abstraites et
même ses go'Ûts, comme des lois obligatoires pour les parti-
culiers. La civilisation actuelle tend si fortement à faire des
masses le seul pouvoir existant dans la société qu'il n'a jamais
été plus nécessaire que de notre temps d'entourer de barrières
puissantes l'indépendance de la pensée, de la parole et d,e la
conduite de chaque citoyen, afin de maintenir cette originalité
LES ELITES 197
d'âme et cette individualité de caractère qui sont la seule source
du progrès réel et de la plupart des qualités qui mettent l'hu-
manité au-deiisus d'un troupeau de bétaill. »
Lfii Play, dans sa Réform.e sociale (1864), a en vue une élite
quand il souhaite que 'le chef de famille soit capable d'avoir
toujours présent à l'esprit « l'avenir de ceux qui lui sont chers»
et « de se mettre sans cesse par la pensée en présence de la
mort», et que les « autorités sociales» (chefs d'entreprise)
deviennent pour tous des « guides 'naturels » et des « exemples
vivants 2». Ce qu'on peut lui reprocher à cet égard, c'est de
n'avoir pas envisagé le possible' à .côté du souhaitable. L'éco-
nomie de vertu qu'il nous propose est presque surhumaine. « Le
,bùt suprême du travail, dit-il, est la vertu et non la richesse. »
Renan espère que des personnalités supérieures gouverne-
ront la masse des inférieurs 3. Il exige chez ces personnalités
une grande moralité et ne considère pas les masses comme
suscepti,bles de s'élever ou d'être élevées par les efforts des
élites : il leur marque un dédain qui contraste avec ses opinions
démocratiques, il veut qu'on « amuse» la masse et qu'on lui
permette une « joyeuse immoralité».
,Aucun de ces auteurs, même pas Palante, que nous avons
déjà cité et qui est un bon observateur de l'esprit grégaire, n'a
réussi à construire une théorie des élites.
N'allons-nous pas enfin la trouver, cette théorie, chez le
penseur taciturne et grave, violent et loyal, qui a dominé de
son orgueilleuse stature toute la philosophie du Xlx e siècle
finissant et dont le nom même il. quelque chose d'implacable :
Frédéric Nietzsche? Rudement façonné par la vie" ce sombre
génie eut le sentiment profond des inégalités humaines et de
la mission de l'élite, il l'eut douloureusement, avec une passion
de sincérité qui le rejeta d'abord vers la musique 4, cette

1. Principes d'économie politique, 1848, liv. V, chnp. XI, § 3. ,.


2. Voyez un passage typique de La conlllitution essentielle de l'hum.1nité
dans les textes choisis de la collection des grands économistes, Le Play, 1947,
p.293.
3. Réforme intellectuelle et morale, 1871.
4. La musique est « affaire des individus », elle aide à « former des élites.
(A. Colling : Musique et spiritualité, Paris, 1941, p. 227-235.
198 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

CI réponse de l'univers» au cri de l'homme anxieux et solitaire,

cette « expression de l'inexprimable qui ne trompe pas, parce


qu'ellé est sentie et non comprise)J. Wagner offrit à Nietz&che
le type même du surhomme incompris, luttant contre lui-
même, contre son propre doute et contré la réalité : le héros
du Vaisseau Fantôme, du Tannhaüser, de Lohengrin. Si Nietzsche,
s'écarta du grand (( hypnotiseur)J de Bayreuth, $.uivant sa
propre expression, c'est qu'il fut lui-même Siegfried, l'homme
libre dressé contre l'autorité de Wotan, qui est la loi de l'État,
et brisant le fer de lanee sur lequel les anciens dogmes sont
gravés. ZaratllOustra est la suite de la tétralogie 1.
Ce rappel des faits nous explique pourquoi Nietzsche, allant
à l'extrême, construit sa thèse avec une dureté, un excès qui
sont marqués même dans le choix des mots: il divise la société
en «( maîtres II et ( esclaves ", désignations qui épouvantent le
lecteur peu habitué à aller au-delà des expressions verbales.
Nietzsche n'aime pas le verbe, principal support des men-
songes, et le verbe se venge.
L'esclave, pour Nietzsehe, est ( celui qui ne peut pas se poser
lui-même comme fin, ni poser lui-même des fins "i son signe
distinctif est « sa nature d'instrument, froide, utile l) (Volonté
de puissance, III, 733-734). Les esclaves constituent la masse,
qui s'accroît sans cesse. Ils serrent les rangs parce qu'ils sont
faibles et lâches, mais en même temps rusés et défiants. Nietzsche
lance le cri d'alarme: « Fuis, mon ami, dans ta solitude ... Le
peuple comprend mal ce qui est grand, c'est-à-dire ce qui
crée ... Tout ce qui est grand se passe loin de la place publique
et de la gloire II (Ainsi parlait Zarathoustra). Toute l'évolution
du monde tient en cette phrase dramatique : ( Jadis, l'esprit
était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s'est fait
populace. l) .

Si la masse parvient à la domination, c'est que le propre de


l'esclave est de transformer en objet de scandale les justes
cau'ses de son infériorité. Elle se prétend exploitée, elle nomme
action de force celle qui vient du maître et elle lui oppose le

l. C. Andjer : Niel~sche, SIl vie,. sa pensée, Paris! 1931,


LES ÉLITES 199
droit, devenu ainsi élément destructif de la société; elle invoque
l'égalité, dogme sans aucun fondement raisonnable qui sert
simplement d'arme pour permettre aux faibles d'écraser les
forts, pour favorisaI' la révolte des esclaves, des « membres du
troupeau». Nietzsche éstime· que la démocratie tue l'élite. Il
n'y_ a pas de chefs, explique-t-il, il n'existera bientôt plus que
des assemblées d'animaux moutonniers, appelées Parlements
ou Conseils. «Ainsi parlent entre elles les tarentules : nous
voulons exercer notre vengeance sur tous ceUx qui ne sont
pas à notre meSurè et les couvrir d~ nos outrages ... C'est avec
ces prédicateurs de l'égalité que je ne veux pas êtreèonfondu. »
(Ainsi parlait Zarathoustra).
Les maîtres, de leur côté, individus « absolus », ne sont pas
libres d'agir à leur fantaisie; ils ont laur morale, mais « le sage
ne connaît plus d'autre moralité que celle dont il découvre
les lois en lui-même... ; il avance sur des sentiers non frayés »
(Volonté tk puissanée, IV, 559). Le maître est dOllC, lui aussi,
esclave, mais esclave de la morale qu'il s'est donnée. Le premier
caractère de l'élite est magnifiquement mis en lumière : la
volonté de dépassement. Ii Qui veut faire dans la vie une' mois-
son de bonheur et de tranquillité n'a qu'à s.e détourner tou-
jours des voies de la oulture supérieure » (Humain, trop humain,
l, 277) 1. _
Ces idées n'ont pas toujours été bien comprises. Nietzsche
rêve de voir les maîtres faisant marcher le troupeau humain
par la force, si besoin est, puisqtJ.e le troupeàu est devenu
indiscipliné. Comme l'explique Pierre Lasserre, ceUx qui voient
·là une morale. de brigands n'entendent rien à Nietzsche 2,
L'élite commande à la m~S36; inais Ellle a, comme contrepartie
de ses droits, des devoirs impérieux, sanctionnés nôn plus de

1. «Tout homme d'élite aspire instinctivement à sa tour d'ivoire, à sa


réclusion mystêrieuse où il est' délivrê de la masse, du vuigaire, du grand
ndmbtê, 00. il peut (Jubiier la règle homme, étant lut-même Imè exeeptlon à
cette, règle • (Par-delà le bien et le mal, 936). . __
2. La morale de Nietzsche, nouvelle pr6face, Paris, 1923. Voyez notre
étude: La plate de NitlZBclle dans ['histoire du docttinêB économiques, Btille-
tin de l'Université de Coïmbre, 1947.
200 L'AUDE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

l'extérieur par des châtiments, mais plus gravement de l'inté-


rieur même, par le sentiment de déchéance que la violation
de cette morale implique.
Le deuxième caractère de l'élite, celui d'être un groupement
ouvert, est admis par Nietzsche et ne suscite pas de difficulté,
mais c'est sur le troisième caractère que nous trébuchons :.
l'orientation vers le bien commun.
Nietzsche admet la valeur d'exemple du surhomme et parle
même de loi des exemples supérieurs (Volonté de puissance,
IV, 148), mais il pense que le but de l'homme, c'est de ,créer
des surhommes: « La société ne doit pas exister pour la société,
mais seulement comme une substruction et un échafaudage,
grâce à quoi des êtres d'élite pourront s'élever jusqil'à une
tâche plus noble et parvenir, en général, à une existence supé-
rieure» (Par-delà le bien et le mal, 258). « L'espèce inférieure
est la base sur laquelle s'appuie l'espèce supérieure pour l'accom-
plissement de sa mission propre» (Volonté de puissance, IV,
337). C'est en raison de cette conception que la théorie nietzs-
chéenne porte la marque de la dureté. « Ce n'est pas l'humain,
c'est -le surhumain qui est mon but» (Volonté de puissance,
III, 476). j( JI faut avoir à l'égard des masses le même cynisme
que la nature, elles conservent l'espèce» (Volonté de puissance,
III, 736).
Nietzsche ne connaît donc que le premier aspect de la morale,
il ignore le deuxième. Sa doctrine est éloignée de toute charité,
privée de' tout amour, et voilà pourquoi il fait fausse 'route,
il se perd sur des sommets grandioses et déserts et, cherchant
le surhumain, il aboutit à l'inhumain.
Des éléments d'une théorie d'élite, fr~ctionnée, incomplète,
se rencontrent chez un grand nombre d'écrivains de la fin
du XIX e et du début du xx e siècles. Pour Henri Michel, l'élite
est destinée à sauver la civilisation en péril et à marquer une
étape sur la route de l'individualisme 1. Pour Tarde 2, l'inven-
teur est le créateur de richesse, le capitaliste accumule les
1. L'idée de l'État, Paris, Hi96. ,
2. Dont l'œuvre s'échelonne de 1890 à 1902, notamment: Les lois de
l'imitation, La logique sociale, Les lois sociales, Psychologie économique.
LES ÉLITES 201
inventions .et le travailleur se borne à imiter. Le premier
constitue l'homme d'élite et se rencontre dans toutes les
branches d'activité: artistes, savants, financiers ... , etc. Il n'a
pas pour mission d'élever la masse, cette élévation se fait
d'elle-même par oppo5ition et imitation. Ainsi la masse et
l'élite sont liées entre elles et se' développent concurrem-
ment.
J. Schumpeter aussi considère comme initiateur du progrès
le « créateur de combinaison nouvelle» (nouvelle méthode, nou-
veaux débouchés ... , etc.) qui, en modifiant le circuit écono-
mique statique, le rend dynamique 1.
Dans le domaine du socialisme, H. de Man souligne l'impor-
tance du rôle de l'élite: cc Un esprit nouveau descendra-t-il sur
les hommes? demande-t-il. Ce que nous savons, c'est qu'un
esprit nouveau de cette espèce n'agit jamais qu'après qu'un
petit groupe d'hommes a été d'abord animé par lui. Le renou-
veau psychique d'une élite deviendra peut-être alors un phéno-
mène des masses 2. »
On ne saurait mieux terminer cette glane de noms illustres
qu'en citant Bergson, mais sous toutes réserves, car la pensée
de ce philosophe est subtile ct nuancée. Sommairement, d'après
lui, notre moi comporte deux aspects, l'un individuel, fonda-
mental, qualitatif, confus, mobile, source de mystique et
d'amour, l'autre superficiel, social, précis, durable, capable de
s'exprimer par une terminologie adéquate. Le premier moi
seul est libre et créateur, il reste sous-jacent et n'apparaît
que dans les cas graves: cc C'est le moi des crises. » Le deuxième
nous situe dans la société, cc nous vivons en général extérieure-
ment à nous-mêmes ».
La classification masse-élite s'adapte à cette conception dua-
liste. Le maître et l'esclave cohabitent en nous; ils sont les
deux possibles de notre être, ou cc le fantôme décoloré» ou
l'élan créateur. La mesure dans laquelle l'un ou l'autre domine
nous introduit dans la masse ou dans l'élite, et seule cette
1. Théorie de l'évolution économique, trad. franç., Paris, 1935.
2. Au-delà du marxisme, Paris, 1929; Le socialisme constructif, trad. franç.,
Paris, 1935.
202 L'AUDE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISM E

dernière peut donner au monde agrandi ce supplément d'âme


que le philosophe réclamait 1.
Il nous reste à évoquer une doctrine qui est nettement annon-
ciatri(lo de la théorie des élites. C'est le personnalisme dont le
point de départ est « l'affirmation du primat de la personne
humaine sur les nécessités matériel~es et sur les appareils col·
lectifs qui soutiennent son développement» (E. Mounier). Il
se pose comme réaction contre la bourgeoisie « possédée par
ses biens », et contre le marxisme c( négation fondamentale du
spirituel ». Il tente d'établir une antithèse entre la personne
et l'individu, celui-ci étant dispersion et avarice, celle·là maî-
trise et choix. Les personnalistes prennent le contrepied des
universalistes 2, la personne est pour eux le seul Tout, « la
société est une partie infime de la personne, son élément social;
le monde tout entier est une partie de la personne ». L'individu
est « quelque chose d'anonyme» et les sociétés actuelles ne
sont que « des individus agrandis ».
L'opposition est claire : l'individu est conçu comme un
IC concept juridique» (R. de Rougemont), il s'apparente à
l'homme-masse; la personne est caractérisée par des traits :
vocation, dépassement, adhésion, communion, qui corres·
pondent à ceux de l'homme d'élite.
Il faut savoir gré aux personnalistes d'avoir souligné la valeur
absolue de la personne humaine, source de. dignité, mais, dans
leur emportement vers le bien, ces esprits généreux ont été
injustes envers les « individus » des économies passées· qui ont
permis à l'homme d'atteindre un degré de prospérité maté-
rielle sans lequel la culture eût été ralentie, absorbée par les
soucis primordiaux de l'existence. En outre, le portrait qu'ils
brossent de la personne est tel qu'on se demande combien dc
membres de la société à laquelle nous appartenons méritent
ce nom. Ces « personnes» constituent un idéal. Des défenseurs

1. Voir notamment: Essai sur les données immédiates de la conscience,


17< éd., Paris, 1917, p. 97, 132; Les deux sources de la morale et de la religion,
3- éd., Paris,1932, p. 96, 335.
2. Doctrine d'Othmar Spann qui part de la totalité, antérieure il la partie
et nourrice de l'individu, sans lui donner pourtant d'existence cn 801.
LES ÉLITES 203
du persomialiSUi.e admettent que « la personne est inachevée ... »
(Berdiaeff), qu'elle « vit dam le risque et dans la décision, au
lieu que l'homme des masses (sic) vit dans l'attente, la révolte
et l'impuissance li (de Rougemont), qu'il y a des gens « aveugles
à la personne 1 )).

4. Exemples contemporains.

Penchons-nous sur l'évolution récente des conceptions rela-


tives au chef et au personnel de l'entreprise, afin de nous rendre
compte des mouvements de réaction contre la dépersonnalisa-
tion, dans la théorie et dans la pratique, qui nous permettent
de penser qu'en parlant des élites nous ne, restons pas canton-
nés dans le domaine de l'utopie.
Le chef d'entreprise, c'est-à-dire en fait le président directeur
général assisté des administrateurs, s'il est un homme d'élite,
agira en vue du bien commun sur les deux plans, économique
et social. Économiquement parlant il obéira au stimulant du
profit, mais sans le prendre pour but exclusif; il considérera
son affaire moins comme une source de revenus que comme
. une œuvre d'art qu'il modélera pour la: rendre aussi parfaite
que possible, ainsi que fait un bon artisan. Ce s'era sa création,
dont il sera fier, qui le dépassera, le prolongera, à laquelle il
sacrifiera sa propre fortune si les circonstances l'exigent.
Sur le plan social, il ne s'opposera ni au capitaliste, ni au
travailleur, ni au consommateur, il sera leur trait d'union.
Mais il ne demeurera pas seulement le coordinateur des élé-
ments de la production, il deviendra un manieur d'âmes. Tout
en s'appliquant à accroître la productivité, à chercher avant
tout à satisfaire l'intérêt général, c'est-à-dire celui des consom-
mateurs, il s'efforcera de donner à son personnel, non seulement
les améliorations matérielles compatibles avec la situation de
l'affaire, mais encore et surtout cette espérance, cet idéal sans

1. E. Mounier: Manifeste au service du personnalisme, Paris, 1936. -


D. de Rougemont: Politique de la personne, Paris, 1934. - N. 13erdiaeft ;
J,e comin r,plisrne et les chrétiens, Paris, 1937.
204 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

quoi tous ses efforts risqueraient d'être vains. Pour y parvenir,


il devra d'abord expliquer à l'ouvrier son rôle dans la produc-
tion, lui révéler l'unité de l'entreprise, l'intégrer en· esprit
comme en fait. La compréhension qui entraîne l'adhésion rem-
placera alors la nécessité qui implique contrainte et suscite
malaise ou révolte. Puis, il conviendra d'organiser la promo-
tion ouvrière pour permettre aux. plus dignes d'accéder à. la
maîtrise et au patronat par la double étape de l'apprentissage
et de l'adaptation spécialisée. II faut à tous un large horiz.on 1.
Chez les ouvriers existe depuis longtemps le dualisme des
qualifiés et des non-qualifiés. Le syndicalisme français à ses
origines, au temps héroïque de Tolain et de Pelloutier, préten-
dait devenir un foyer d'individus supérieurs. Malheureusement,
il s'est inféodé à un parti politique.
Quand l'ouvrier s'intéresse à son œuvre et comprend le sens
de sa mission, quand il n'envisage plus sa tâche « comme un
destin à combattre )J, alors peut se développer en lui le senti-
ment d'honneur du travail. Cette réforme de l'esprit est d'au-
tant plus nécessaire qu'elle seule peut permettre I],e faire des
conseils d'entreprise des organes de liaison et de compréhen-
sion mutuelle en mettant fin aux stériles antagonismes dont
nous sommes aujourd'hui témoins 2. Nécessité impérieuse aussi,
en raison de la confusion croissante qui se poursuit entre le
salaire et le profit et de la tendance qui en résulte à transformer
les salariés en associés 3. Ainsi peut se créer une élite ouvrière

1. Le type du chef d'entreprise d'élite se rencontre traditionnellement


dans certaines familles patriciennes du textile (Maurois: Bernard Quesnay.-
Marquand: The laIe George Aplay). Nous le trouvons aujourd'hui notamment
dans les membres des quatre groupements qui ont signé la déclaration du
12 juin 1952 (Centre français' du patronat chrétien, Centre des jeunes patrons,
Association des cadres dirigeants de l'entreprise, Union' des chefs d'entre-
prises). .
2. ~videmment, il faudra abolir la néfaste loi du 16 mai 1946.
3. Projets de « sociétés de travail et d'épargne " « d'entreprises en par-
ticipation •.•. , etc. La méthode du « sectionnement» permet une reperson-
nalisation de l'ouvrier en divisant l'usine en ateliers autonomes. Le système
B.oimondau (Valence) comporte une éducation intellectuelle obligatoire et
affecte une fraction de fa rémunération à la «valeur humaine» (sociale
et culturelle). .
LES ÉLITES 205
composée dc « véritables travailleurs aristocrates qui sentent
la nécessité et la bienfaisance de la hiérarchie 1 ».
Faisons une incursion, si risquée soit-elle, dans l'avenir.
Nous avons critiqué la cybernétique humaine, mais la mécani-
sation de l'homme n'est pas le stade terminal du progrès scien-
tifique. Allons plus avant en confiant à la machine tous les
actes automatiques de manière à libérer les êtres capables de
création. L'usine de demain aura des inventeurs, des répara-
teurs, des directeurs, des surveillants, qlais pas de manœuvres.
Les emplois inférieurs auront disparu. L'usine sera aux mains
d'une aristocratie du travail.
C'est ainsi que nous envisageons le point de rebroussement
de la courbe que trace sur le graphique la marche rythmée de
l'humanité. Le changement d'orientation dont nous parlons
a son point de départ dans un état rappelant, sous une autre
forme, celui qu'avaient prévu Stuart Mill et Herbert Spencer,
un état de suffisance matérielle qui permet à tous les hommes
de reporter leur idéal de hien-être, désormais assuré, sur de
plus nobles buts intellectuels et moraux.
Après les ouvriers, les artisans. La formation d'une élite
professionnelle apparaît plus aisée pour ceux-ci que pour ceux-là.
L'àrtisan a l'amotir du travail bien fait, il est fier de son métier;
il recherche autant, sinon plus que l'argent, le prestige que lui
confère la qualité de son ouvrage 2.
L'exemple le plus typique dont nous puissions nous inspirer
est sans doute celui d'une profession qui a fait l'objet souvent
de violentes critiques et qui pourtant a été un élément de mora-
lisation : la banque. Au temps d'Adam Smith, les banquiers
écossais distribuaient les crédits « eu égard aux qualités morales
des clients et exerçaient un contrôle permanent sur les mœurs
privées )J, ils ont contribué à élever ainsi le niveau moral de la
population. Beaucoup plus tard, Aug~ste Comte fait preuve

1. L. Bertrand: Une destinée, mes années d'apprentissage, op. cit., p. 252.


2. «Le·problème de la production de qualité ne peut être résolu que par
la formation de la qualité de l'homme» (G. Chaudieu: L'artisanal, cel inconnu,
Paris, 1942, p. 95). « L'artisan ... , c'est le métier fait homme» (P. Demondion:
L'artisanal dans Z' Élal moderne, Paris, 1943, p. 314).
206 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

d'esprit pratique en préconisant la formation d'une élite de


banquiers.
Des hommes d'élite peuvent surgir partout et jouer partout
un rôle éminemment bénéfique si les circonstances le permettent.

5. Formation de l'élite.

Le rapide aperçu historique que nous avons esquissé, appuyé


de quelques exemples empruntés am.:: élites professionnelles,
nous autorise à penser que la nécessité d'une élite a été reconnue
par beaucoup, mais ne nous livre pas le secret de sa formation.
Et pourtant, plusieurs siècles déjà avant l'ère chrétienne, la
formule lapidaire qui nous donne la clé du problème a été énon-
cée par un des plus grands philosophes de tous les temps,
Confucius : « Le sage, écrit-il, ne peut pas ne pas se cultiver;
dès qu'il pense il se cultiver, il ne peut pas ne pas !Servir ses
proches 1. » Par là se trouvent définies les deux étapes de la
formation de l'élite: création de la personne, rayonnement de
la personne.

1° Création de la personne.

C'est l'individu qui prend la décision et qui agit en consé-


quence. Les plus hautes philosophies eHes-mêmes, celles qui
sont les moins individualistes par leurs fins, puisqu'elles tendent
à une absorption totale de l'être dans l'amour divin, sont indi-
vidualistes à leur origine 2. On ne crée pas l'homme d'élite, il
se crée. Il ne saurait être institué par délégation, car le supé-
rieur hiérarchique n'est pas forcément capable de choisir le
meilleur de ses subordonnés, ni par cooptation, car le groupe
prend trop souvent forme de « chapelle » où chacun enèense son

1. Confucius dit encore: « Celui qui a la vertu d'humanité désire connaître


les principes des choses, et ensuite les faire connaître aux autres hommes.
(liv. III, chap. VI, § 28). .
2. Par exemple, en Orient, celle de Sri Aurobindo, Bulletin de l'A.shram,
février 1952.
LES ÉLITES 207
voisin, encore moins par élection puisque la loi de la majorité
est purement quantitative et que la masse n'est généralement
pas apte à discerner et à admettre les qualités personnelles 1.
L'homme d'élite construit lui-même sa personnalité.
Évidemment il suhsiste un mystère, celui de la naissance
de cette volonté d'auto-création. C'est la grande inconnue.
(1 La vocation est comme une puissance qui fond sur lui (sur
l'homme) 2. » Appel de Dieu? prédestination? conséquence de
vies antérieures? ce problème ne nous appartient pas.
L'homme d'élite commellce par s'isoler courageusement pour
se séparer de la masse. « La solitude, écrit Stuart Mill, est la
condition nécessaire de toute profondeur de pensée et de carac-
tère 3. )) Cet homme est le non-conformiste qui demeure face
à lui-même ~ dans le défilé de l'angoisse )), selon l'expression
de Kierkegaard, conscient de la gravité des décisions suprêmes
qu'il prend et dont il porte seul la responsahilité. Mais sa soli-
tude n'a rien d'anti-social; elle est détachetpent, non rupture,
dans le but précis d'obtenir cette connaissance profonde do
soi-même et des autres qui assure « la possession du monde 4 ),
L'homme d'élite ne se borne pas à surgir de la masse, il 6st
une création continue. Il doit lutter sans cesse contre lui-même,
contre la paresse et la lâcheté qui l'incitent à fuir son « exis- ~
tence authentique ) et à « chercher un train de vie facile dans
lequel la conscience de son être s'abolit 5 ». Sa volonté de per-
fectionnement l'amène à se retremper par instants dans le
silence, nourricier de sa personnalité.
La masse ne comprend pas plus cette nécessité de l'isolement
que celle du repos prolongé pour l'élite. Pour elle, s'isoler,
c'est mépriser la compagnie d'autrui, c'est être fier, et se repo-
ser, c'est ne rien faire, c'est perdre du temps. Or, la solitude

1. • Je n'ai jamais vu de chef véritable élu de bon cœur, par acclamation,


à la tête de Quoi que ce soit. » (M. Allais: Quelques réflexions ... , op. cil., p. 22.
Voyez les rénexions d'A. Pose sur l'intelligence du choix dans Philosophie
du pouvoir, Paris, 1948, p. 73.
2. D. de Rougemont: Politique de la personne, op. cil., p. 60.
3. "Un vrai chef est touj()urs un solitaire. (M. Allais, loc. cit.).
4. G. Duhamel: La posstJ3sion du mond/!. Pnri8, 1920, p. 27.
5. L. Lovelle : Le moi el son destill, Pal"is, 1936.
208 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

et le loisir' sont, pour ceux qui sont capables de les utiliser,


des sources de méditation et des moyens de dépassement 1.
L'intériorité chrétienne est une nécessité du même ordre. Le
croyant fait d'abord silence et cherche Diim eil lui-même. La
paix des Églises et des cloîtres est une manière d'assurer audience
aux voix intérieures 2.
Isolement cependant ne signifie pas abandon. Il faut un guide
pour l'homme d'élite comme il faut un dresseur pour l'homme
de la masse. ~
Le problème de l'éducation doit être résolu en tenant compte
de ce dualisme. L'enseignement actuel en France est générale-
ment considéré comme très insuffis,ant à cet égard parce qu'il
est donné par un personnel très qualifié 3, mais qui le
standardise. Les individus supérieurs sont formés par les mêmes
procédés que les médiocres, sans recherche spéciale de ceux des
enfants « qui possèdent de hautes potentialités 4 ». La distinc-
tion s'impose cependant entre ceux qui, peu doués, demeure-
ront vraisemblablement perdus dans la masse et ceux qui
semblent aptes à faire partie de l'élite 5. Tâche à coup sûr extrê-
mement délicate à quoi se mesure la valeur de l'éducateur.
cc Rien n'est encore fait (dans une classe) quand l'ordre exté-
rieur est établi 6 » et tant que le maître n'aura pas discerné cc la
pente profonde de l'enfant 7 ».

1. Comte et Nietzsche distinguent ces deux formes d'oisiveté. L'une est


« le commencement de tous les vices », l'autre se trouve « dans le voisinage
le plus proche de· toutes les vertus» (Humain, trop humain, éd. de 1899,
p. 284). Pour Comte, voir Cours de philosophie positive, t. IV, 3 e éd., Paris,
1889, p. 449). Emerson regarde la propriété comme un fondement de l'élite
en raison de la sécurité qu'elle lui confère; une telle opinion n'est plus valable
aujourd'hui en France, la propriété étant devenue une source de soucis cons-
tants et de pertes imméritées.
2. Mission, en allemand bestimmung, dont le sens étymologique est « dirigé
par. une voix intérieure ».
3. S. de Madariaga: Anglais, Français, Espagnols, Paris, 1930, p. 160.
4. Docteur Carrel: L'homme, cet inconnu, surtout chap. III et VII (trad.
franç., p. 328).
5. Pour un essai de création d'une division d'élite dans un collège, voir
J. Monval : Les Assomptionnistes, Paris, 1939.
6. Mme Daniélou: L'éducation selon l'esprit, Paris, 1939, p. 125.
7. Mme Daniélou: L'éducation selon l'esprit, op. cil., p. 28 et suiv.; Action
et inspiration, Paris, 1938. « Un vrai éducateur ne se réjouit pas tant quand il
LES ÉLITES 209
L'éducation qui convient à la masse est celle qui « l'atteint
du dehors et l'encadre» (Daniélou); elle se résume en règles, en
commandements; celle qui convient à l'élite consiste dans l'éta-
blissement d'un contact avec un être lui-même supérieur capable
d'éveiller les puissances de vie intérieure. Cette deuxième
éducation ne comporte la transmission des connaissances qu'à
titre accessoire, elle vise à suggérer une qualité d'existence, à
créer un état de conscience. L'individu d'élite s'éveille, prend
graduellement conscience de son unicité et de sa mission, et
cette transformation, qui trouve son origine dans le tréfonds
de son être, ne s'obtient que « par contagion et par rayonne-
ment».
Enfin, l'homme d'élite, une fois formé, s'introduit dans la
société en s'imposant, si possible, par sa valeur. Ses seules
armes sont la persuasion et l'exemple. Il ne quitte pas des yeux
son idéal et il prend ses risques. Dans une économie libérale,
c'est la constante et l'universelle concurrence qui lui donne sa
chance en remettant tout en question à chaque ·instant. Les
libéraux se méfient même de la consolidation de l'élite par sa
prise de pouvoir, bien que le résultat en fait soit heureux 1.

20 Rayonnement de la personne.
Piètre croyant qui n'est pas apôtre. Après avoir dit: « je
veux », il faut dire: « je sers ». L'élite n'a pas le droit de se rési-
gner. Certes, c'est là la tâche la plus difficile, la plus ingrate
de l'élite: ne pas succomber à la tentation d'un éternel isole-
ment - on a souvent reproché avec raison aux jeunes Français
d'élite de s'être trop désintéressés des affaires publiques avant
la guerre 2 - ne pas succomber à la tentation du repos, de la
voit un beau régiment d'enfants qu'on a réussi à uniformiser dans leur tenue,
leur démarche et jusqu'à leur pensée, qu'il ne frémit de crainte qu'il n'y ait là
un cœur d'enfant froissé, quand ce serait un seul, une valeur personnelle
méconnue, une âme captive» (L'éducation selon l'espril,loc. cil). Voir aussi
Sergent: La formation inlellectuelle el morale des élites, Paris, 1943.
1. F. Divisia : Cours d'économie politique el sociale, Paris, 1941-1942;
Économie doclrinale, p. 19.
2. H. Truchy : L'élite el la fonction publique, Revue politique el parlemen-
taire, 10 décembre 1927, p. 339.
210 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

sécurité qui conduit à rejeter les responsabilités et à perdre le


go-o.t du risque: l'homme d'élite ne doit pas craindre la mêlée
où certainement il recevra des coups; tout renoncement de sa
part est une désertion. Il est exact que l'élite a été trop souvent
mise « hors du pouvoir» en France dans le courant de ces der-
nières années 1, elle a même rarement joué le rôle de conseiller
et elle a trop aisément consenti à son abdication.
La responsabilité d,es membres de l'élite ne dépend pas du
pouvoir, elle est fonction de l'influence qui n'est pas toujours
en rapport avec le pouvoir et que tout hO!p.me d'élite exerce
inévitablement par le seul fait de l'exemple.
La place occupée par chaque individu dans la société implique
donc une certaine responsabilité 2. C'est dans cet esprit que
Le Play a classé les professions libérales cc d'après leur sensibi-
lité d'ordre moral a ». Chaque degré de la hiérarchie ainsi obte-
. nue présente, pour ainsi dire, un pôle positif et.un pôle négatif,
l'aptitude à s'élever ayant pour inévitable contre-partie l'ap-
titude à déchoir. Autrement dit, les disparités entre les membres
situés sur un même échelon de la hiérarchie vont en grandis-
sant. A la base de cette échelle, Le Play place les hommes de
guerre dont l'influence est médiocre, au-dessus d'eux les pro-
fesseurs et les savants, puis les artistes et gens de lettres, qui
sont à même d'entraîner le grand public avec lequel ils sont
en rapport en exaltant la vertu ou le vice, ensuite viennent les
avocats, les médecins, plus haut eIl:core les magistrats qui peu-
vent être de puissants agents d'ordre ou de désordre et les prêtres,
supérieurs aux précédents par le principe même de leur exis-
tence, mais dont l'indignité est une source redoutable de cor-
ruption, enfin au sommet se situent les hommes d'État et les
hauts fonctionnaires qui cc offrent au plus haut degré les termes
extrêmes d'élévation et d'abaissement n, qui soht cc de grands

1. P. de Rousiers : L'élite dans la société moderne, Paris, 1914, p. 276.


2. L'Académie des sciences morales et politiques, à la suite d'une remar- .
quable communication de M. le pasteur Bœgner, a discuté pendant plusieurs
séances le problème de la responsabilité des élites en novembre 1952.
3. Textes choisis de Le Play, collection des grands économistes, Paris, 1947,
p.36. .
LES ÉLITES 211
hienfaiteurs de l'humanité ou les pires fauteurs de vices 1 ».
La responsabilité est personnelle et il importe de la faire
jouer. C'est ainsi qu'aux États-Unis, dans les bureaux de poste,
le nom de l'employé est affiché près de chaque guichet.
L'élite s'impose avec d'autant plus de difficultés dans une
démocratie comme la nôtre qu'elle semble rompre le dogme
égalitaire. Elle risque, étant réduite, de faire figure de PrIVI-
légiée et de devenir suspecte. Il y a là une impression à dis-
siper 2.
Il est clair que, dans ces conditions, l'élite risque de connaître
une longue inquiétude et de multiples déceptions 3. Les échecs
doivent être causes de mûrissement, non de désespérance; les
souffrances sont elles-mêmes 'un procédé de sélection, car elles
n'améliorent pas toujours ceux qui les subissent, elles accusent
la séparation entre la masse et l'élite en rendant les bons meil-
leurs et les mauvais pires. Ceux-là seuls qui, par un effort de
volonté, surmontent leur détresse et atteignent la transcen-
dance, dominent le plan terrestre et se réfugient dans la séré-
nité.
Dans tous les cas et toujours, l'homme d'élite sait que, s'il
n'accomplit pas sa tâche, il est passible de la plus dure des
sanctions : le remords.
Et le bonheur? dira-t-on. « Est-ce que je recherche le
bonheur? » demande Zarathoustra, et il répond: « Je recherche
mon œuvre 4. » Le bonheur, pour la masse, c'est la satisfaction

I. I.e spectacle attristant qu'offre notre assemblée nationale est bien fait
pour illustrer cette proposition. Que l'on songe seulement au privilège des
bouilleurs de cru, cause du développement de l'alcoolisme, que l'Assemblée
s'obstine à maintenir.
2. M. le doyen G. Davy a insisté avec force sur cette idée dans une inté-
ressante note présentée le 17 novembre 1952 à l'Académie des sciences
morales et politiques.
3. Sur la mise à mort de l'initiateur comme moyen de parfaire l'initiation,
voir P.-S. Ballanche, op. cil.
4. « II y a peu d'ouvriers ", écrit le P. Gratry, et l'homme qui comprend
décide de devenir un de « ces ouvriers dont parle le prophète, qui travaillent
sur les nations» (Les sources, op. cil., p. 51). L'idée exprimée par Nietzsche est
développée dès le début du siècle dernier par Benjamin Constant et Lamen-
nais. « Est-il donc vrai que le bonheur, de quelque genre qu'il puisse être, soit
le but unique de l'espèce humaine? En ce cas, notre carrière serait bien
212 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

des désirs; pour l'élite, suivant la formule de Keyserling, c'est


l'expression de la teneur spirituelle de l'être et l'orientation
de la masse vers un idéal. Le grand crime de l'homme supé-
rieur est l'arrêt dans sa double marche vers le perfectionne-
ment de son moi et l'amélioration d'autrui. L'individu d'élite
a une mission à remplir, et celui qui ne remplit pas sa mission
est un déserteur. Tel est le sens profond du Faust de Gœthe.
L'homme d'élite peut se tromper, car l'erreur est la rançon de
la liberté, mais il n'a pas le droit de s'arrêter sur sa route:
« L'activité de l'homme, dit Dieu, mollit trop aisément; il a
vite fait de se complaire dans le repos absolu; c'est pourquoi
je lui adjoins ce compagnon, qui aiguillonne et stimule [: le
diable]. »
Quant aux résultats, ils sont généralement difficiles à dis-
cerner. L'homme d'élite sème les idées et ignore les obscures
germinations qui se poursuivent dans l'esprit de ceux qui les
recueillent. Parfois l'idée explose et épouvante son propre pro-
moteur, plus souvent elle semble se perdre, alors qu'elle che-
mine lentement en passant de subconscience à subconscience,
comme une eau souterraine, et on la voit sourdre avec étonne-
ment plus loin et plus tard.
Mais, demandera l'homme d'État, comment concilier la pro-
motion des élites avec le suffrage universel qui repose sur la
masse? On a remarqué que deux idées se trouvaient confondues
dans l'application de ce suffrage, celle de la souveraineté popu-
laire et celle de l'égalité d'éligibilité 1. La première est considé-
rée généralement COmme fondamentale dans les démocraties,
la deuxième en est indépendante et non seulement elle ne
présente aucun caractère impératif, mais elle émane d'une idée
inexacte: celle de l'égale aptitude des citoyens à gouverner.

étroite et notre destination bien peu relevée. Il n'est pas un de nous qui, s'il
voulait descendre, restreindre ses facultés morales, rabaisser ses désirs,
abjurer l'activité, la gloire, les émotions généreuses et profondes, ne po.t
s'abrutir et être heureux» (Benjamin Constant, Œuvres politiques)./Voyez le
chap. XII du Livre du peuple de Lamennais, et comparez Le livre des rois, de
Firdousi : • Ce qu'il faut rechercher, c'est non le bonheur, mais une renom-
mée durable. Renonce au bonheur et rehausse ton nom. »
L B. Nogaro: Vues sur la réforme constitutionnelle, Paris, 1945, p. 32.
LES ÉLITES 213
Nous retrouvons ici une manifestation de la tendance à l'éga-
litarisme dont nous n'avons pas fini d'enregistrer les fâcheuses
conséquences. Le résultat, en l'espèce, est qu'aucune garantie
de compétence ni de moralité n'est exigée des futures maîtres
du .pays. Il n'y a, en France, a-t-on souvent remarqué, que les
manœuvres gros travaux et les législateurs qui puissent trouver
emploi sans attestation de culture et d'honnêteté. C'est pour
faire contrepoids à ce sys1Jilme déplorable qu'en certains États
·une Chambre haute a été créée afin de grouper des hommes
qui se sont distingués par des services éminents : savants,
magistrats, médecins, ingénieurs, chefs d'armée ... , etc.
La difficulté subsiste de la communication de l'élite avec la
masse, car toute actiofl. autoritaire est naturellement exclue :
l'élite éclaire et ne contraint pas. Nous nous bornerons à rap-
peler l'insuffisance à cet égard de la presse,. du cinéma, de la
radio. Le livre lui-même, ce « ressort de l'individualisme créa-
teur », qui a été pour l'esprit solitaire « un incomparable instru-
ment de. travail, de libération, d'élévation », n'a pas apporté
les améliorations souhaitables à une masse qui a pris les infor-
mations pour des connaissances et n'a demandé à la lecture
que la satisfaction de ses-désirs les plus vulgaires ou le moyen
de lui épargner des efforts de compréhension dans le cas .OÙ
celle-ci était nécessaire 1. Les dirigeants se rendent compte du
rôle éducatif qu'ils sont susceptibles de jouer, mais la masse
assure le succès à ceux qui lui fournissent un aliment conf~rme
à ses goûts.
En définitive, il apparaît désirable de considérer les pro-
blèmes sociaux sous l'angle du dualisme masse-élite. Les ama-
teurs d'analogies entre le corps hu~ain et le corps social
n'auront d'ailleurs pas de peine à faire toutes sortes de compa-
raisons ingénieuses avec les cellules conjonctives et les cellules
nobles, les premières, « agcnts de vieillesse et de mort » s'effor-
çant de prendre la place des secondes qui assurent la prospérité
de l'ensemble 2. Quant aux auteurs dramatiques, ils ont depuis
1. G. Duhamel: Déje/Ule des iettres, Paris, 1937, p. 6, 21, 24.
2. Le docteur Voronoff, dans La conquete de la vie, explique que les cel-
lules nobles, hautement différenciées « s'usent à la longue, victimes du sacri-
214 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

longtemps évoqué le rôle des hommes d'élite, parfois en termes


violents 1.
Résumons-nous: l'élite n'est pas un groupement organisé,
comme le parti; elle ne se constitue et ne se maintient que par
l'incessant effort de ses membres; elle est qualité, volonté,
moralité, c'est-à-dire défi jeté au nombre, renoncement à la
facilité, affirmation de la primauté de la conscience. Le pro-
blème des élites se pose avec acuité depuis que se sont consti-
tuées les économies de grandes unités et surtout les économies
de puissance, dans lesquelles les dirigeants exercent une auto-
rité indiscutée. Mais, quel que soit le régime adopté, il faut
que des hommes d'élite aient en mains les leviers de commande.
Le sort même de ,la civilisation dépend de la mesure dans
laquelle cet impératif sera obéi 2.

fice de leur indépendance qu'elles ont fait à la communauté en se chargeant


d'un rÔle limité, d'une fonction particulière qui contribue à la prospérité de
toute la société, mais au détriment de leurs, propres moyens de résistance»
(p. 16); elles sont remplacées par les cellules conjonctives qui amènent un
« véritable triomphe de l'anarchie, règne éphémère des éléments inférieurs,
d'où résultent la désorganisation de toutes les fonctions et la mort finale de
l'organisme» (p. 21).
1. «Je me bornerai à vous parler d'un seul mensonge ... c'est cet. axiome
suivant lequel la basse classe, la grande masse du peuple serait l'élite de la
nation, le peuple même, que l'homme du peuple, que tous ces êtres imparfaits
et inexpérimentés auraient le même droit de juger, de diriger et de gouverner
que les quelques hommes véritablement nobles d'esprit» (Ibsen: Un ennemi
du peuple, acte IV).
Dira-t-on que chacun de nous se rangera lui-même parmi les hommes
d'élite? beaucoup hésiteront quand ils se rendront compte des devoirs et
des sacrifices impliqués par cette appartenance et seuls capables de justifier
le nom qu'ils se seront donné.
2. Nous n'abordons pas ici le problème de la démocratie que M. Duverger
définit « le gouvernement du peuple par une élite issue du peuple» (Les
parlis politiques, Paris, 1951). Voyez sur ce point les travaux de G. Vedel
(Les Éludes, janvier 1946-Fédération, juin 1951).
CONCLUSION

II est apparu, tout au long de cet exposé, que le socialisme,


entendu comme distinct du communisme, a perdu contact avec
le marxisme, qu'il s'est accroché à quelques institutions fragiles
et menacées, et qu'il· est à la recherche d'une doctrine. Il a
évolué vers l'hétérogénéité, vers l'imprécision, vers le pragma-
tisme. Aucun accord n'a régné sur les principes au Congrès de
l'Internationale socialiste de Milan de 1952. Aussi, ne parve-
nant pas à édifier une doctrine, plusieurs militants trouvent
opportun d'en nier la nécessité. Le raidissement du parti socia-
liste auquel les Français ont assisté au cours du dernier trimestre
de 1952 concerne des mesures particulières : subventions aux
écoles .lihres, échelle mobile des salaires, sécurité sociale, etc.
La tendance à considérer les problèmes économiques uniqus-
ment du point de vue ouvrier et non en s'inspirant de l'intérêt
général n'a rien de doctrinal.
De son côté, le libéralisme s'est écarté des grands ancêtres en
rénovant même SOIl nom. Il a évolué vers la relativité, la modé-
. ration, la modestie. Il a rejeté l'universalisme et la permanence,
révisé les impératifs, procédé à une sévère auto-critique.
Le rapprochement entre les deux mouvements est très appa-
rent 1. L'un est repoussé par le communisme, l'autre par l'anar-
chisme vers les zone~ intermédiaires où se mêlent le dirigisme,
le planisme, l'interventionnisme et toutes les formes mixtes et
nuancées. Les fins sont les mêmes, elles sont individuelles.

1. Nous l'observons même dans les erreurs: A. Philip et J. Cros (op. cil.)
revendiquent tous deux lord Keynes, l'un comme socialiste, l'autre comme
néo-libéral, alors que ce célèbre économiste ne semble pouvoir être rangé dans
aucune de ces deux catégories.
216 L'AUBE D'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Les moyens portent l'empreinte des psychologies nationales:


le libéralisme est la forme française, le socialisme la forme ger-
manique d'une idéologie com~une 1.
On a remarqué depuis longtemps que le socialisme, même
chez Platon, cherche à assurer le bien-être de l'individu et
« n'est bien souvent qu'une doublure, un démarquage ou une
transposition de l'idéologie individualiste libérale 2». La plu-
part des socialistes cherchent à maintenir le libre choix des
produits et des emplois. « La société, dit F. Knight en parlant
du socialisme, est une organisation plutôt qu'un organisme 3 »,
ce qui la différencie totalement du communisme. Enfin les
problèmes que libéraux et socialistes doivent résoudre se posent
dans les mêmes termes 4.
F. Marbach compare plaisamment Karl Marx et Adam Smith
en écrivant que tous deux cherchent la liberté, le premier à
travers le purgatoire du collectivisme et le second par la voie
de l'intérêt personnel, et il ajoute que le « cocktail d'économie
de marché et d'économie autoritaire », dont parle W. Ropke,
n'est pas seulement conforme au bon sens, il existe dans la
réalité 5.
Ne disons pas que les deux doctrines se sont « corrompues»
mutuellement 6, elles se sont influencées l'une l'autre. Ne par-
lons surtout pas d'évolution fatale, comme un grand nombre
de nos contemporains aiment à le faire. C'est un spectacle
étrange et ailligeant que nous offre le dernier livre de J. Schum-
peter 7. Ce grand esprit proclame avec une force inégalée les
vertus du libéralisme et se montre en même temps si intoxiqué

. 1. «Dans la sphère des idées, l'Allemagne a été l'exposant le plus sincère


de tous les rêves socialistes» (Plenge, in F. Hayek: La route de la servitude,
op. cit., p. 124).
2. R. Gonnard : Individualisme, socialisme, traditionalisme, Revue d'éco-
nomie politique, 1913, et Hisloire des doctrines économiques, éd. de 1941, p. 446.
3. F. Knight: Freedom and Re/orm, New-York, 1947, p. 138.
4. Il en va différemment pour le communisme. Voir la discussion du rap-
port de J. Lescure au Congrès des économistes de langue française de 1937.
5. F. Marbach : Zur Frage der Wirtschaltlichen Staalsintervention, op. cit.,.
p.94.
6. H. Simons : Economie Policy for a Free Society, op. cit., p. 30.
7. Capitalisme, socialisme et démocratie, op. cit.
CONCLUSION 217

par le marxisme qu'il en vient à croire à la victoire de ses


ennemis. Attitude tragique: mesurer la profondeur de l'abîme
et se sentir attiré irrésistiblement vers lui. Attitude peu scienti-
fique aussi, puisque les déterminismes cèdent le pas aux pro-
babilismes dans les théories générales d'évolution et que même
dans certains secteurs de l'économie des réversibilités se pro-
duisent, parfois imprévues: retour au troc, extension de l'indus-
trie à domicile grâce au transport de l'énergie à distance, etc. 1.
Quant à la renaissance de fait du libéralisme, nous en avons
déjà parlé· 2 •
. Il importe au plus haut point aujourd'hui que toutes les
bonnes volontés s'unissent en oubliant les divergences d'opi-
nion qui subsistent entre elles, pour établir une commune ligne
de défense contre la menace communiste 3. Le raidissement du
parti socialiste français fin 1952 fait le jeu de ses adversaires.
Le néo-libéralisme indique la voie à suivre. Qu'il ait encore
quelque dureté, il l'admet et cherche à la tempérer, « il la
rachète d'ailleurs par les services qu'il rend 4 lI. L'essentiel est
que la liberté ne soit pas étouffée et que son surgissement per-
mette à chacun de prendre conscience de lui-même, « de choisir
sa propre vie et de mériter son propre destin 5 ».
La théorie des élites fournit au néo-libéralisme un indispen-
sable complément. En même temps, elle lui apporte une justifi-
cation nouvelle, car le régime libéral est celui qui favorise le
plus la naissance, la formation et l'action des élites 6. Il vaut
surtout, en somme, comme néo-individualisme 7.

1. Pour une bonne critique de l'attitude de J. Schumpeter, voir B. La-


vergne, L'année politique et économique, novembre 1951, p. 359. .
2. Voir aussi W. H. Chamberlin: Europe Turns to Freedom, The Freeman,
17 décembre 1951. Une Revue libérale vient de parattre en 1953 à Paris.
3. Le candidat radical et le candidat M. R. P. ayant renoncé à s'entendre
pour un motif secondaire (Ialcité de l'enseignement), lors d'une élection légis-
lative dans le département du Lot en novembre 1952, le candidat communiste
a été élu.
4. De Curel: Le repas du lion, acte II 1.
5. L. Lavelle: Le moi et son destin, op. cil., p. 153.
6. E. James: Trailé collectif d'économie politique, Paris, t. l, 1951, p. 393.
7. II s'accorde à une tendance actuelle de la philosophie vers une certaine
remise en valeur de la conscience individuelle.
218 L'AUBE n'UN NOUVEAU LIBÉRALISME

Cette doctrine attend encore bien des précisions, nous en


convenons. II est bon de la laisser se constituer avec l'aide du
temps. Nous sommes dans l'imparfait, mais non dans le fluide,
comme en matière de socialisme. Un développement spontané
et continu à partir d'observations exactes et de jugements de
valeur considérés comme fondamentaux offre une garantie de
solidité. « Le temps harcelant» ne doit pas nous faire perdre
de vue la nécessité des longues gestations et des incessantes
réadaptations 1. Le néo-libéralisme est en voie de formation.
La semence est jetée, la moisson viendra à son heure.
A nous d'avoir foi dans la liberté, à nous de demeurer coura-
geusement dans une situation peu confortable de transition.
Comprenons que, dans ce domaine, les données de l'expérience
ne sont pas épuisées. Une doctrine n'est ni un dogme, ni une
recette. Qui croit dominer le tumulte des thèses et découvrir
immédiatement le définitif se condamne p~r là même. Tout
équilibre doit être éprouvé, tout dépassement doit être conso-
lidé. Engageons-nous donc avec confiance. Les premières lueurs
de l'aube éclairent l'horizon 2.

1. E. Castelli: Le temps harcelant, trad. franç., Paris, 1952.


2. Cet ouvrage était imprimé lorsque nous avons eu connaissance de
l'article de G. Blanc: Des chels ou des élites? (Chronique sociale de France,
janvier 1948) dont les idées se rapprochent des nôtres, et du livre de J. Bur-
nham : Les M achiavéliens (trad. franç., Paris, 1949) dont les conceptions
au contraire diffèrent grandement de celles que nous exposons ici (voir
notamment p. 243, n o··7 et 8). Quant à l'ouvrage important et récent de
J. Moch : Confrontations (Paris, 1952), il confirme notre opinion sur le .
socialismè. L'auteur s'éloigne du marxi5me (il reconnaît l'augmentation du
pouvoir d'achat des ouvriers, la renaissance des classes moyennes, etc.),
critique le communisme et le capitalisme (non le libéralisme, et toujours
avec les mêmes arguments), manque de clarté (défense de l'épargne et
expropriation contre indemnité en rente viagère avec abolition future de
l'intérêt, éloge d.e la liberté et destruction du mécanisme des prix avec
planification, etc.), maintient le socialisme dans la brume: «il est une morale,
presque une religion laïque, autant qu'une théorie ... , un idéal plus encore
peut-être qu'une doctrine économique» (p. 457), reconnaît. enfin que l'écart
a diminué, sans disparaltre, entre capitalisme et socialisme (p. 128).
TABLE DES MATIERES

Pages
INTRODUCTION. • • • • • • • • ;. • • • • • • • 7
CHAPITRE PREMIER. - Qu'est-ce que le libéralisme! . 9
II.-- La condition première: accord apec la psycho-
logie. L'exemple français . 19
III. - Découperte de l'indipidu.. . 30
IV. - La structure du libéralisme classique. 38
1. Schéma sommaire. . . . . 38
2: Présence de l'État . . . . 43
3. La liberté. . . . . . . . 50
4. La conséquence : l'inégalité 58
5. L'appel à la justice sociale. 65
6. L'humanisation: charité et fraternité. 67
7. Le recours à la statistique. . . 70
CHAPITRE V. - Examen de conscience. 72
1. L'auto-destruction . . . . 72
2. La responsabilité des crises. . 88
3. L'amoralité . . . . . . . . 94
CHAPITRE VI. - La contre-attaque. 107
1. Les lignes de départ. . . . 107
2. Le bastion communiste . . 110
3. La désagrégation du socialisme. .' 112
4. Les incertitudes du planisme. 130
CHAPITRE VII. - Le néo-libéralisme. 142
1. La confusion aux frontières .• 142
2. Les pionniers. . . • . . . . 144
220 TABLE DES MATIÈRES

3. L'agenda 150
4. Commentaires 160
5. Illustrations . 167
CHAPITRE VIII. - Les élites. 170
1. La masse . . . . . . 171
2. L'élite. . . . . ; . . 178
3. Précurseurs et précédents 186
4. Exemples contemporains. 203
5. Formation de l'élite. 206
CONCLUSION. • • • • • • • • 215
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