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C1IAKM S ANIMÉ GII-IS

INTRODUCTION
À L’ ENSEIGNEMENT
ET AU MYSTÈRE
DE RENÉ GUÉNON

ÉDITIONS TRADITIONNELLES
32, rue des Fossés-Saint-Bemard
75005 PARIS
INTRODUCTION
À L’ENSEIGNEMENT
ET AU MYSTÈRE
DE
RENÉ GUENON

Nouvelle édition augmentée


d’une préface
DU MÊME AUTEUR
É tudes
- La D octrine initiatique du Pèlerinage (Paris, 1982, 1994).
- L'Esprit universel de l ’Iskun (Alger, 1989 ; Paris, 1998).
Lo Spirito universale d e ll’Islam (Rimini, 1999).
- M arie en Islam (Paris, 1990 ; Alger, 1990).
- René Guénon et Vavènement du troisièm e Sceau (Paris,
1991).
- Les sept Étendards du Califat (Paris, 1993).
- Etudes complémentaires sur le Califat (Paris, 1994).
T raductions com m entées
- Poèmes métaphysiques de l’Émir Abd al-Qâdir (Paris, 1983,
1996).
- Les trente-six Attestations coraniques de l ’Unité commen­
tées par Ibn Arabî (Paris, 1994). Première édition sous le
titre Le Coran et la fonction d ’Hermès (Paris, 1984).
- Textes sur le jeûne d’ibn Arabî (Alger, 1990 ; Paris, 1996).
The secrets o f the Fast (Paris, 1999).
- La Prière du Jour du Vendredi d’ibn Arabî (Paris, 1994).
- Le Livre des Chatons des Sagesses d’ibn Arabî (Paris, 1997-
1998).
A rticles
- Remarques complémentaires sur Om et le symbolisme polaire
(Études Traditionnelles, n° 449).
- La fonction d ’Abraham et l ’Occident : Abd al-Q âdir et René
Guénon (la Règle d’Abraham, n° 1)
- Ma al-Bannâ ? (la Règle d’Abraham, n° 1).
- La Sainte Égide (Vers la Tradition, n° 69).
- Le Maître de l ’O r (Vers la Tradition, n° 72, 73, 74, 75, 76,
77, 78, 80, 82).
- R especter les convenances (Connaissance des Religions,
n° hors série sur Frithjof Schuon). C om pte rendu de ce
numéro (Vers la Tradition, n° 79).
- Une interprétation cosmologique des Fusûs (Connaissance
des Religions, n° 60)
- Bouddhisme et Christianisme dans l ’œuvre de René Guénon
(Connaissance des Religions, n° 61 )
- Les Voies dans l ’ésotérisme islamique (Vers la Tradition, n° 81 ).
Charles-André Gilis

INTRODUCTION
À L’ENSEIGNEMENT
ET AU MYSTÈRE
DE
RENÉ GUÉNON

ÉDITIONS T R A D ITIO N N ELLES


32, rue des Fossés-Saint-Bernard
75005 PARTS
Copyright. Tous droits réservés pour tous pays
PRÉFACE À LA DEUXIÈME ÉDITION

La prem ière édition de cet ouvrage a été publiée il y a une


i/iiinzaine d ’années. Le terme « a u jo u r d ’hui », lo rsq u ’il figure
dans le texte, se rapporte à cette période, celle qui a suivi la
parution des grands Cahiers marquant le centenaire de la nais­
sance de René Guénon. A l ’époque, il s ’agissait pou r nous de
n ‘pondre à une tentative de d ésa cra lisa tio n de sa fonction,
nicnée p a r une coalition d ’auteurs déjà quelque peu oubliés :
Robert Am adou, Jean -P ierre Laurant, M arie-F rance James.
Notre ouvrage p ro p o sa it une interprétation nouvelle de cette
loi ici ion à la lumière des enseignem ents de Vésotérism e isla-
m itpie a u q u e l R en é G uénon a v a it é té ra tta c h é d e lon gu e
dote : q u ’il s ’agisse de son inspiration, de son initiation, de son
investiture, de la génèse de son œuvre, des grandes étapes de sa
<iit rière traditionnelle, de son passage à l ’Islam, de ses études
• ni le Christianisme, c ’est toujours aux principes énoncés dans
/< s doctrines du Tasawwuf que nous avions eu recours. Cette
interprétation n ’a rien perdu de sa vérité et de son actualité et, à
notre connaissance, aucune autre n ’a été proposée depuis. Seul
le contexte et les circonstances ont changé, rendant nécessaire
une présentation nouvelle. La plu part des mises au point que
nous avons fa ites sur des points particuliers ont conservé leur
intérêt, même si certains périodiques mis en cause, notamment
lvVn;iissance Traditionnelle, ont cessé de paraître. Seuls quelques
/•tissages concernant Pierre Collard ont été supprimés, car nul
ne songe plus à nier l ’Islam de René Guénon.
M. Jean Borella, l ’unique doctrinaire survivant, est devenu
un cas. Les critiques que nous avions form ulées à son encontre,
tnyyes parfois trop abondantes, se sont révélées prémonitoires.

7
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

Son récent ouvrage Ésotérisme guénonien et Mystère chrétien


est un monument d ’incompréhension qui n ’échappe, ni au ridi­
cule, ni à l ’odieux : au ridicule, quand il oppose au soi-disant
ésotérism e guénonien « la figure étonnante de Claudine Moine,
celle que le Père Guennou, qui l ’a découverte, a surnommée la
“Couturière m ystiqu e” » ( 1 ) ; à l ’odieux, car la présentation
caricaturale q u ’il donne de l ’enseignement de Guénon sur l ’ini­
tiation l ’am ène à évoquer d ’une façon insidieuse, tantôt « un
prom éthéism e fon cier qui nous pa ra ît incompatible avec la spiri­
tualité » (2), tantôt « l ’exaltation babélienne de la puissance
humaine, la révolte contre Dieu, voire l ’utilisation luciférienne
de la n a tu r e » (3 ). P lu s ré c e m m e n t en co re, il é c r i v a i t :
« Maintenant, une question demeure, la plus redoutable : si les
thèses guénoniennes ne trouvent de confirmation que dans la
science la plus antitraditionnelle, la plus bornée et la plus anti-
spirituelle, q u ’en est-il de ces thèses elles-m êm es ? » (4) Ce tra­
vestissem ent subtil, qui tend à présenter René Guénon comme un
auteur antitraditionnel et même luciférien, est, hélas, caractéris­
tique d ’un Catholicism e au jou rd’hui dangereusem ent vidé de
toute présence initiatique ; il exprime la rancœur de philosophes
et de clercs qui ne se sont jam ais remis de Thumiliation que
l ’enseignem ent de René Guénon, p a r sa qualité souveraine, leur
avait infligée ; il prolonge une vieille haine impuissante dont on
décèle les traces dès l ’époque de Madame Denis-Boulet (5) : il
nous souvient d ’a vo ir eu entre les mains le fa c-sim ilé d ’une
lettre que Guénon lui avait adressée, où il déclarait : « La réali­
sation métaphysique peu t être regardée en quelque sorte comme
une prise de possession des états supérieurs, c ’est-à-dire comme
une “ascen sion ” de l ’être récdisée dans ces é ta ts » ; et où une
plum e sacrilège avait tracé dans la marge les m ots « Vade rétro
Satanas » (Recule, Satan) ! Pour en fin ir avec cette contrefaçon
du Catholicism e représentée de nos jours p a r M. Borella, nous
pensons ne pouvoir mieux fa ire que citer cet extrait d ’une des

(1) Cf. p. 374.


(2) Cf. p. 356.
(3) Cf. p. 358.
(4) Cf. Vers la Tradition, n°78, p. 75.
(5) Cf. infra, p. 69.
PRÉFACE A LA DEUXIÈME ÉDITION

dernières lettres de cette merveilleuse série (6) : « C ’est toujours


une chose extrêmement grave, quand on est en présence d ’une
doctrine véritablem ent traditionnelle, que de vouloir la taxer
d"'erreur” ou de s ’exprim er à son égard d ’une façon peu res­
pectueuse. »
Si nous nous sommes attardé un moment sur ce cas, c ’est
aussi en raison de son caractère un peu désuet et anachronique.
\pparemment, M. Borella est devenu presque seul de son espèce,
car le changement le plus remarquable intervenu depuis la p re ­
mière édition de notre ouvrage est que chacun au jourd’hui se
réclame, peu ou prou, de René Guénon. Alors q u ’à l ’époque il
importait avant tout de souligner le caractère unique et incom­
parable de son enseignement, celui-ci n ’est plus guère contesté.
La cause principale de cette nouveauté considérable nous paraît
être le discrédit je té sur l ’œuvre de F rithjof Schuon, qui a long­
temps fourni un alibi commode à ceux qui entendaient se p rév a ­
loir d ’une certaine fid é lité traditionnelle tout en rejetant les
affirmations de René Guénon au sujet de l ’initiation chrétienne.
In façade, tout le monde est à présen t « p o u r » René Guénon ;
plus personne, ou presque, n ’est ouvertem ent « c o n tre » . Très
significative, à cet égard, est l ’évolution des périodiques qui,
suite à l ’a ffa ib lissem en t, p u is à la su sp en sio n d es Etudes
Traditionnelles, ont surgi dans leur sillage : Vers la Tradition et
< onnaissance des Religions. Le prem ier présentait à l ’origine
une double devise ; l ’une : « Tout ce qui est traditionnel est
notre » f a is a i t d ir e c te m e n t ré fé re n c e à F r ith jo f Schuon ;
l'autre: « F a c e au monde m oderne une seule révolution : la
l llADITION » évoquait un certain style « évolien » typique des
pi entiers numéros de la revue. Le second périodique avait été
fondé p a r Léo Schaya précisém ent p ou r pouvoir accueillir en
tonte liberté les écrits de Schuon et des représentants de ce q u ’il
huit bien a p p e le r le sch uon ism e. Or, que c o n sta to n s-n o u s
aujourd'hui ? La double devise a disparu en tête de Vers la
IVadilion dont la Direction voit désorm ais en René Guénon sa
ré féren ce m a je u re », F r ith jo f S ch uon é ta n t re n ié sa n s
vergogne ; quant à Connaissance des Religions, elle tente d ’opé-
iei depuis quelque temps une véritable mue : son Catalogue

IM Datée du 28 ju ille t 1921.

9
IN I k( )| )( l( ’TK)N A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

i><:lierai s'accom pagne à présent d ’une citation de René Guénon,


<ptalijic en outre, dans un éditorial récent, de « maître à penser
incomparable », ce dont on ne se serait guère douté à lire le
contenu de la revue. C ’est donc le triomphe, tout au moins appa­
rent, de l ’en se ig n e m e n t gu én o n ien , te l que n ou s l ’a vio n s
annoncé à mots couverts dans le dernier chapitre. Cette évolu­
tion était inévitable et il n ’y a sûrement pa s lieu de s ’en plaindre
: il est bon que / ’excellence unique de l ’œuvre de René Guénon
soit aujourd’hui reconnue p a r tous. Toutefois il fa u t se garder de
se réjouir trop vite et sans réserve car, ainsi que nous le décla­
rions déjà dans la prem ière édition : « il ne subsiste le plu s sou­
vent aucun rapport entre la qualité de “guénonien ” et le respect
véritable de la Tradition et de ses exigences ». Beaucoup d ’in­
compréhensions demeurent, et qui portent souvent sur des points
fondam entaux. Les O ccidentaux se sont toujours efforcés de
récupérer les enseignements de notre maître, plutôt que de les
suivre. C ’est là une tendance qui s ’est fortem ent aggravée dans
la mesure même où ils prenaient conscience du caractère irrésis­
tible et incontournable de l ’œuvre guénonienne. À cet égard
aussi, Vorientation des deux périodiques mentionnés plus haut
est significative et il y a un intérêt doctrinal, que nous précise­
rons p a r la suite, à les examiner de près.
Nous commençerons p a r Vers la Tradition qui est la revue la
p lu s ancienne ; son p rem ier numéro date en effet de 1982.
Simple bulletin au départ, transformée en revue au f il des ans,
cette publication n ’a cessé de se présenter ju sq u ’à nos jou rs
comme étant tournée vers l ’action plutôt que vers la connais­
sance : « bulletin d ’action traditionnelle » tout d ’abord, « revue
d ’action traditionnelle » ensuite. Selon cette orientation, on com ­
pren d que R ené Guénon dem eure une « référence doctrinale
majeure », m ais sans qu ’il soit considéré pour autant, ni comme
doué d ’une autorité infaillible, ni, à plus forte raison, comme
étant chargé d ’une fonction d ’ordre ésotérique. D e son propre
aveu, Vers la Tradition est un « forum » : on peut aussi bien « se
référer » à René Guénon p ou r le suivre que pour le contredire.
Alors que les Études Traditionnelles étaient une « publication
exclusivem ent consacrée aux doctrines métaphysiques et ésoté­
riques d ’O rient et d ’O ccident », Vers la Tradition ne veut évincer
personne : la quête « religieuse » est mise sur le même p ie d que

10
PRÉFACE A LA DEUXIÈME ÉDITION

la quête « initiatique » et des autorités exotériques comme le


Recteur de la M osquée de Paris sont invités ès qualités. Mens il
v a, à nos yeux, beaucoup plus grave. Lorsque, p a r référence à
la notion de tradition prim ordiale, son Directeur appelle de ses
vœux la m ise en p la ce d ’une « organisation » qui réaliserait
■■ une solidarité spirituelle entre les diverses form es tradition­
nelles » (7), il se fait, apparem m ent en toute bonne foi, le cham­
pion d ’une entreprise fallacieuse qui méconnaît, entre autres
choses, la vocation eschatologique de l ’Islam. Il serait peut-être
excessif d ’y voir une résurgence occidentale de ce que René
<luénon appelle « la révolte des kshatriyas », mais il est en tous
eus bien certain que l ’action dite « traditionnelle » n ’engage ici
que l ’individualité de son auteur. Comment peut-on, dans ces
conditions, considérer Guénon comme une référence majeure et
déclarer que « Vers la Tradition n ’est au service que de la
t radition » ?
La d évia tio n sp écifiq u e illu strée p a r C onnaissance des
Religions - dont le prem ier numéro date de Juin 1985 - n ’est
pas du même ordre. Elle est contenue en germ e dans le titre du
premier ouvrage de F rithjof Schuon : D e l’unité transcendante
• 1rs religions. Il ne s ’agit pa s d ’examiner s ’il valait mieux parler
<le « fo rm es tra d itio n n elles » p lu tô t que de « religion s » de
manière à s ’en tenir aux notions définies p a r René Guénon, ou
\/ l'expression « u n ité transcendante » convenait p ou r désigner
l'aspect principiel dont ces form es dépendent, mais bien de sou­
ligner que le Principe était envisagé ici, non p a s au degré m éta­
physique de l ’Essence et des Attributs, meus bien dans ses rap­
ports avec les relig ion s en visa g ées com m e telles. C elle s-c i
purent ainsi une importance q u ’elles n ’avaient nullement dans
I enseignement de René Guénon. La naissance de la revue m ar­
qua une étape supplém entaire dans ce processus d ’éloignem ent :
•lesonnais ce n ’est plus le Principe dont il importe d ’acquérir la
<onnaissance, mais uniquement les form es multiples et contin­
gentes à travers lesquelles il se manifeste. À p a rtir de là, la p ré ­
sentation de la publication reflète un certain embarras. Comme
la ■■ connaissance des religion s » ne sign ifie fin a lem en t p a s
i;/ and chose, on la définit com m e une sorte de fou rre-tou t :
S p iritu a lité , M é ta p h y siq u e , C o sm o lo g ie , A n th ro p o lo g ie ,

( 7) (T. le n° 73, p. 21-22.

11
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

Symbolisme, Sciences et A rts traditionnels », tout y est... sauf


l ’esprit de synthèse, irrém édiablem ent compromis p a r cette énu­
m ération lim inaire. On ne le rép étera ja m a is a ssez : René
Guénon ne s ’est intéressé aux religions et aux form es tradition­
nelles que dans la mesure où celles-ci sont le support et le véhi­
cule de la D octrine immuable et universelle qui seule importe à
ses yeux. Il les a considérées, au pis comme des déviations, aux
mieux comme des langages et des vêtements divers. Ici encore,
on s ’est éloigné, pour des motifs injustifiables du point de vue
traditionnel, d ’une publication « exclusivem ent consacrée aux
doctrines m étaphysiques et initiatiques » pou r lui substituer un
ersatz.
Le choix des deux revues dont nous venons d ’étudier l ’orien­
tation peut paraître arbitraire ou lim itatif ; il se justifie cepen­
dant, car, à la différence des autres, leur naissance ne peut être
dissociée des troubles qui agitèrent les Etudes Traditionnelles
après la disparition de M ichel Vâlsan, suivie de notre propre
départ en m ai 1977 : à une époque où celles-ci paraissaient
encore, la création de publications nouvelles perm ettait à ceux
qui se sentaient mal à l ’aise dans une revue devenue la proie de
factions doctrinaires rivales, ou qui en étaient exclus pour des
motifs qui n ’avaient plus rien de commun avec son orientation
proclam ée, d ’utiliser des supports d ’expression plus conformes à
leurs aspirations particulières. Toutefois cette explication ne tient
com pte que des apparences, car, si l ’on veut aller au fon d des
choses, on s ’aperçoit que la situation ainsi créée n ’avait rien de
fortuit et com portait un sym bolism e révélateur de fonctions ini­
tiatiques dépassant de loin les individualités concernées. Ce que
nous avons ici en vue ne relève rien moins que d ’un degré où
l ’ésotérism e islamique situe ce qu ’il appelle les « disputes du
Plérôm e Suprêm e » (8). Il y avait en effet une relation trop
étroite entre la fonction de René Guénon et l ’organe d ’expression
privilégié offert p a r les Etudes pou r que l ’on ait pu s ’écarter de
celles-ci sans q u ’interviennent des réalités d ’ordre supérieur. En
l ’occurrence, la doctrine q u ’il convient d ’évoquer est celle du
« M aître des trois mondes » que René Guénon a magistralement

(8) Cf. Cor., 3 ,4 4 : « T u n ’étais pas auprès d ’eux lo rsq u ’ils jetè re n t leurs
calam es p o u r savoir lequel d 'e n tre eux prendrait en charge M arie ; et tu
n ’étais pas avec eux lo rsq u ’ils se disputèrent ».

12
PRÉFACE A LA DEUXIÈME ÉDITION

exposée au chapitre IV du Roi du Monde. Il y mentionnait une


fonction suprême à laquelle « appartient la plénitude des deux
pouvoirs sacerdotal et royal, envisagés principiellem ent et en
(fuelque sorte à l ’état indifférencié », ces deux pouvoirs étant
ensuite distingués l ’un de l ’autre « p ou r se manifester ». Comme
tout symbolisme, celui-ci com porte des applications multiples.
Dans le cas présent, il apparaît que l ’aspect sacerdotal corres­
pond plutôt à Connaissance des Religions, revue placée sous la
guidance des « lumières angéliques » (9), et l ’aspect royal com­
plémentaire à Vers la Tradition, revue d ’« action traditionnelle »
qui est devenue, tout naturellement, l ’organe d ’expression d ’un
certain nombre de guénoniens rattachés à la Franc-Maçonnerie
f 10). Il n ’y aurait en tout cela rien que de très légitime, si ces
aspects n ’avaient été envisagés au départ dans un sens particula-
i iste dont elles n 'ont jam ais pu se dégager p a r la suite, en dépit
de leurs efforts pour rassem bler le plus de collaborations p o s­
sibles et tenter d ’effacer la faute originelle qui avcdt marqué leur
naissance. Cette double manifestation tendancieuse contribua à
mettre en relief le rôle axial dévolu aux Études Traditionnelles
chaque fo is q u ’elles furent dirigées p a r des êtres conscients de ce
i/ue représente la fonction initiatique suprême et de son lien avec
lu Doctrine dont René Guénon demeure l ’incom parable inter­
prète. Eux seuls avaient la possibilité de rassem bler et d ’unir
lions une diversité ordonnée et harmonieuse les applications mul­
tiples que l ’on pouvait légitimement tirer de son enseignement.
Dons ces conditions, Vaffaiblissement, puis la disparition des
I .Indes ont revêtu une signification exemplaire. Il ne nous paraît
pas exagéré, ni hors de propos, de rappeler ici ce que René
Guénon indiquait dans le dernier chapitre D’Autorité spirituelle
n pouvoir temporel, à sa vo ir q u ’au moyen âge, l ’Em pereur
i(présentait le pou voir royal et le Pape l ’autorité sacerdotale,
lundis que la fonction suprême, qui comprend en principe les
ileux autres, n ’y « a v a it p a s de représentation v isib le » . Ceci
u ‘est pa s étra n g er au f a it que, toujours selon Guénon, « si
l'Occident revenait à un état normal et possédait une organisa­

it) ( T. le num éro 60, p. V.


1 10) Un certain nom bre d ’autres ont rejoint La R ègle d ’A braham , revue de
conception étroite et de statut subalterne en tant q u ’elle est l’organe d ’une
'.tu irté qui se borne à 1’ « É tude des R eligions du L ivre ».

13
i i I !•( H>1X 11()N A I,’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

lion sociale régulière, on y trouverait beaucoup de Kshatriyas et


peu de Brahmanes » et que, d ’autre part, « la religion, entendue
dans son sens le plus strict, est une chose proprem ent occiden­
tale » (11). Comment ne pas voir que la prem ière de ces deux
remarques s ’applique de manière plus directe à Vers la Tradition
et la seconde à Connaissance des Religions. Comment ne pas
voir surtout que la suspension des Études Traditionnelles fut le
résultat d ’une réaction typiquement occidentale à l ’égard de ce
q u ’elles représentaient ainsi que le triomphe d ’un esprit factieux
prolongeant celui qui, au moyen âge, avait empêché l ’instaura­
tion d ’une société pleinem ent traditionnelle en Occident. A partir
de là, l'axialité principielle de la Doctrine transmise et rappelée
p a r René Guénon apparaissait à nouveau avec le caractère pure­
ment oriental qui avait été le sien à l ’origine. Ainsi que nous
l ’écrivions dans notre o u vra g e: « S eu ls les “guénoniens” véri­
tables, ceux qui, selon l ’expression de Michel Vâlsan, ont tém oi­
gné d ’une fid élité parfaite de tous les côtés à l ’enseignement de
leur grand prédécesseur, ont repris et développé cet aspect de sa
doctrine, guidés et encouragés en cela p a r les données très
riches que leur proposait la tradition orientale à laquelle tous,
semble-t-il, ils appartenaient » (12). L ’aspect doctrinal dont il
s ’agit est celui qui se rapporte au « C e n tr e » ou « Plérôm e »
suprême, tandis que la « tradition orientale » n ’est autre que
l ’Islam.
A ce poin t de vue, à la fo is « critique » et d écisif quelle est
la situation de l ’O ccident un dem i-siècle après la m ort de René
Guénon ? Du côté maçonnique, on met en avant une « initiation
virtuelle » ainsi que la notion cl’ « Arche vivante des sym boles »
qui sont, l ’une et l ’autre, incontestables. Toutefois, on voit mal
comment une organisation qui, dans le m eilleur des cas, ne peut
proposer qu 'une réalisation des « Petits M ystères » et la restau­
ration d ’un Saint Empire, pourrait servir de support form el à
une synthèse doctrinale universelle qui, de toute évidence, est
hors de la p o rtée des m oyens dont elle dispose. Au sein du
Christianisme, qui donc se soucie aujourd’hui de l ’enseignement
de René Guénon ? Du côté romain, l ’ésotérism e est nié et rejeté
en bloc. Du côté de l ’Orthodoxie, on chercherait en vain un

(11) Cf. chap. IV.


(12) Cf. infra, la fin du chapitre II.

14
PRÉFACE A LA DEUXIÈME ÉDITION

auteur acceptant ses indications relatives à l ’initiation chré­


tienne. P ar ailleurs, les mises au point de Michel Vâlsan sont
systématiquement ignorées, ainsi que notre propre contribution à
l'étude des « o rig in es de la religion chrétienne » (13), qui nous
paraît pourtant de nature à confirmer définitivement ce qu'a dit
René Guénon. Nous savons mieux que personne que les données
dont nous avons fa it état sont élémentaires ; q u ’elles devraient et
pourraient aisém ent être com plétées ; m ais nous ne som m es
guère encouragé à le faire p a r les pieuses surdités auxquelles,
t/uoi que l ’on puisse dire ou écrire, on se heurte toujours inévi­
tablement. On notera, pour ce qui concerne l'Orthodoxie, que
son rejet de l ’autorité romaine la conduit à une méconnaissance
de c e rta in s , s y m b o le s du C e n tre S u p rê m e q u i, d a n s le
( hristianisme, ont toujours été exclusivement attachés à la fo n c ­
tion papale : le Palladium, la tiare, le Souverain pontificat. (14).
Ou'il soit bien clair q u ’en rappelant tout ceci nous n ’entendons
nullement em pêcher qui que ce soit de croire et de pratiquer ce
i/u'il veut, ou de suivre la voie spirituelle qui lui convient, ni
contraindre directem ent ou indirectement quiconque à em brasser
l'Islam : là ikrâha lï-d-dîn (il n ’y a pa s de contrainte en matière
Je religion). Simplement, nous pensons q u ’on ne peut pas à la
lois prétendre œuvrer à un redressement occidental dans le sens
voulu pa r René Guénon et faire f i des fondem ents doctrinaux sur
lesquels son œuvre est bâtie : lui seul a fix é le but et les moyens
pour y parvenir ; et ceux-ci ne sont pa s « religieux » au sens
courant et purement exotérique du terme (15).
Si, dans nos études et nos ouvrages, nous n ’avons reconnu
de pleine autorité traditionnelle q u ’à nos trois maîtres : René
Guénon, M ichel Vâlsan et Ibn A rabî, c ’est avant tout parce
i/ ii 'ils confèrent un enseignement sans égal sur les Hiérarchies
sacrées qui ont en charge le gouvernem ent caché des affaires du
monde : le Cheikh al-Akbar, p a r les révélations qu'il donne, au
chapitre 73 des Futûhât, sur la fonction polaire dans l ’ésoté-
lisme islamique ; le Cheikh A bd al-W âhid (René Guénon) p a r

( I ) CT. infra, le chapitre XI.


( I l ) La négation de ce C entre a notam m ent pour effet de rendre irrém é-
iliiihlc la division du C hristianism e entre R om e et les É glises d ’O ricnt.
( I.S) Cf. supra, p. 12.

15
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

son exposé m agistral de la doctrine du Roi du M onde ; enfin le


Cheikh Mustafa Abd-al-Azîz (M ichel Vâlsan), p a r ses précisions
sur le rôle de l ’Assem blée des Saints (Dîwân al-Awliyâ) et du
Plérôm e Suprême (al-M ala’u al-A’lâ) ( 16). Toutes ces notions
culminent dans celle du Califat muhammadien qui les résume et,
initiatiquement, les synthétise : telle est, en définitive, la source
principielle unique dont l ’œuvre de René Guénon tire toute sa
légitim ité doctrinale. Il ne suffit donc pa s de p a rler à son sujet
d ’une sim ple « référence », même qualifiée de majeure et consi­
dérée comme plus importante que les autres. Ce q u ’il convient
d ’affirm er ici, c ’est l ’actualisation d ’une au torité universelle
s ’im posant à tous p a r la force de la Vérité, au même titre que la
Loi sacrée qui en est le support form el. Dans cette perspective,
les écrits de M ichel Vâlsan sont revêtus d ’une autorité com pa­
rable, car ils procèdent d'un même D épôt prim ordial de Science
et de Louange divines : ils ont ainsi à la fo is la vocation et la
capacité de montrer le com plémentarisme fonctionnel de l'ensei­
gnement guénonien et de la révélation muhammadienne, de la
D octrine immuable et de la M éthode providentielle qui, tradi­
tionnellement, lui correspond. Du reste, cette autorité est inhé­
rente, non pa s aux œuvres de ces deux maîtres, mais bien à l ’en­
seign em ent tran scen dant don t ils sont les interprètes. C ’est
pourquoi, à l ’exem ple du Prophète de l ’Islam, René Guénon
s ’est toujours présenté comme un simple serviteur de la Vérité
révélée dès l ’origine ; il n ’a ja m ais prétendu inventer ou instau­
rer une Voie nouvelle, et sûrem ent pas, com m e le su ggérait
naguère M. J ean -P ierre L au ran t (17), e t p eu t-ê tre d ’autres
a u jo u rd ’hui, une organisation préten du m en t fo n d é e su r son
enseignement, qui s ’ajouterait ou se superposerait aux form es et
aux institutions providentielles déjà existantes. Pour qui a bien
com pris ce poin t fondamental, l ’Islam ne peut plus apparaître
sim plem ent com m e une religion parm i les autres. La form e
muhammadienne jouit, de D roit divin, d ’un statut privilégié qui
la distingue de toute autre en vue de l ’accom plissem ent d ’une
fonction eschatologique universellement attestée et qui, comme
tout ce qui relève directem ent des Grands Mystères, est préser-

(16) Cf. ses textes sur l’investiture du C heikh al-A kbar au C entre Suprêm e,
sur les H auts G rades de l’É cossism e et sur Jeanne d ’Arc.
(17) Cf. infra, p. 122.

16
PRÉFACE A LA DEUXIÈME ÉDITION

vée par son origine des dérives spéculatives des modernes. Il ne


v 'agit donc p a s, en d é p it de ce que ceu x -ci veu len t fa ire
accroire, de donner une valeur absolue à ce qui relève d ’un
ordre contingent et relatif; ou, encore moins, de fa vo riser arbi-
irairement une form e déterminée sous l ’impulsion d ’un prétendu
■ zèle du néophyte » ; mais bien de reconnaître une réalité tradi­
tionnelle qui, en principe comme en droit, s ’impose aujourd’hui
ii tous. La proclam ation publique, pour la prem ière fo is dans
l'histoire, d ’une doctrine de la Vérité universelle devait néces­
sairement prendre appui sur une form e sacrée universelle. Or,
< clle-ci est déjà présente, de sorte que le plan divin apparaît,
sans plus de contradiction ; plus aucune concurrence ou rivalité
ne subsiste entre les form es diverses. La révélation islamique est
iiilêquate au genre humain tout entier car son prophète législa­
teur a été envoyé à l ’ensemble des hommes, alors que les pro ­
phètes antérieurs n ’ont jam ais eu en charge que des peuples
particuliers. Quant au Bouddhisme et au Christianisme, leur sta­
tut d'exception est lié, comme nous l ’avons montré., à. l ’idée d ’un
dépassement de la Loi » (18), de sorte q u ’ils ne peuvent, p a r
leur constitution même, s ’opposer en rien à la souveraineté uni-
r<7 selle de la form e islamique, ni entrer en com pétition avec elle
itu point de vue du D roit sacré.
A l'heure où, en dépit des adhésions apparentes, la fonction
./< René Guénon est méconnue ou avilie, où son nom est associé
sans vergogne aux pires erreurs, où son autorité infaillible est
i mi tournée et implicitement tournée en dérision, ce n ’est plus
son <euvre qui est entourée d ’un mur de silence, mais bien celle
./< Michel Vâlsan. L ’hostilité sournoise que celle-ci suscite à
i<ni te occasion s ’explique p a r une double raison q u ’il importe à
pu sent de mettre en lumière. La prem ière est que notre maître
s est toujours référé au cœur de l ’enseignement initiatique trans-
niis par René Guénon, c ’est-à-dire à une doctrine systématique-
uient ignorée p a r les champions occidentaux de la récupération
ile soii œuvre ; la seconde est q u ’il a montré l ’accord parfait de
ses écrits avec ceux d ’ibn Arabî, le « plus grand des maîtres »
./. /'ésotérisme islamique. A p a rtir de là, la reconnaissance de
I 'autorité actuelle du Tasawwuf apparaissait comme la finalité

I IH) ( T. infra, p. 104.

17
i I KM>1)l ( ' I l< )N A IEN SEIG N EM EN T ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

veri table et / ’aboutissem ent secret de l ’œuvre de René Guénon,


t/ui apportait en retour les clés de l ’eschatologie akbarienne. Les
défenseurs occidentaux de cette œuvre, constamment tentés de
voir dans ce que nous affirmons une dérive particulariste ou
exclusiviste, feraien t bien de réfléchir à ceci : les pires adver­
saires de renseignem ent de M ichel Vâlsan, les plus réticents à
reconnaître son autorité, sont aujourd’hui des musulmans qui,
pou r des raisons inverses de celles que nous avons exposées,
refusent d ’intégrer à leur vision de l ’Islam, voire même à leur
vision de Vésotérism e islamique, la doctrine du Centre Suprême.
Alors que les Occidentaux ne peuvent admettre la proclamation
d ’une fo rm e unique abrogeant toutes les autres, c ’est l ’idée
d ’une autorité universelle indépendante de la form e islamique
au sens strict, aussi bien dans sa Loi commune que dans ses
Voies spirituelles, que ces musulmans rejettent en aveugles, sans
voir que seule cette fonction suprême peu t ju stifier la vocation
eschcitologique de la tradition dont ils se réclam ent ; et qu ’elle
est seule aussi à détenir le D épôt de la Science sacrée totale et
totalisatrice que le Tasawwuf appelle « la Science des prem iers
et des derniers » ; celle que les Réalisés muhammadiens ont reçu
en héritage, celle dont René Guénon fut l ’inégalable interprète.
De ce côté, le désir de prom ouvoir l ’Islam ou de montrer l ’ex­
cellence de la révélation muhammadienne p eu t conduire aux
pires déconvenues lorsque cette science est rejetée, que ce soit
p a r ignorance, p a r incompréhension pure et simple, ou p a r sec­
tarisme. Ici encore, une présentation traditionnelle de l ’ésoté­
rism e islam ique im plique un recours à l ’au to rité de M ichel
Vâlsan, seul à même de p réserver de l ’illusion et de l ’erreur.
Une des déform ations les plus courantes est aujourd’hui de p a r­
ler à tout propos de « mysticism e islamique », en dépit des mises
en garde répétées de René Guénon sur ce sujet : c 'est là un
moyen fo r t peu honnête, mais malheureusement très efficace,
d ’occulter la nature véritable du Tasawwuf. Très répandu dans
les milieux universitaires, il montre une fo is de plus la collusion
entre l ’islam ologie officielle et la subversion du monde moderne.
Une autre déviation caractéristique est celle de « maîtres
spirituels » qui écartent toute référence à la Doctrine suprême
au nom des prérogatives attachées à leur fonction de guidance.
Ce rejet reflète le plus souvent une limitation de leur propre

18
PRÉFACE A LA DEUXIÈME ÉDITION

degré et trahit aussi une méconnaissance de leur subordination


a une hiérarchie plus centrale, d ’une autre nature que la leur. Le
discrédit actuellem ent je té sur l ’œuvre de F rithjof Schuon pou r­
rait être m édité avec profit p a r ceux qui seraient tentés de le
suivre dans cette voie. C itons deux cas qui nous p a raissen t
exemplaires. Le prem ier est celui d ’A bd al-W âhid Pallavicini qui
n'n pas hésité à faire publiquem ent état, dans ses écrits, de sa
qualité de Cheikh, ce que même Schuon a eu la sagesse de ne
iiunais faire. M. Pallavicini se réfère à l ’enseignement de René
i iuénon jusqu 'à un certain point, meus jam ais à celui de Michel
\'disan, se privant ainsi de toute p o ssibilité de synthèse avec la
11<>cl ri ne akbarienne. Sa p o sitio n rejoin t en fa it, selon une
variante islamique, celle des deux revues que nous avons men­
tionnées plus haut et apparaît p a r là comme typiquement « occi­
dentale ». Ceci explique son succès auprès de ceux qui, à des
titres divers, se préo ccu p en t de la fam eu se « intégration en
I urope de la communauté musulmane ». Le second cas, inverse
ilu précédent, illustre à quelles extrém ités on en est arrivé
aujourd'hui. Il s'a g it d ’une musulmane dont nous tairons le
iii'iii, qui entend prolonger une élite d ’origine arabe : elle rejette
d o n c en bloc toute référence à René Guénon et à M ichel Vâlsan,
•ilhuit ju sq u ’à interdire la lecture de leurs œuvres à ceux de ses
disciples qui sont entrés en Islam grâce à e lle s ! Dans un cas
<on une dans l ’autre, ces maîtres s ’efforcent de discréditer ceux
•/ni dem eu rent a tta c h é s aux en seig n em en ts de la D o ctrin e
suprême en les traitant d ’« intellectuels », suggérant ainsi, p a r
malveillance ou p a r ignorance de la situation réelle, l ’existence
d une incom patibilité entre leur fid é lité traditionnelle et toute
ta me de réalisation métaphysique, et fixant p a r là même les
limites de leur propre légitimité.
Tel est donc, p o u r nous, l ’éta t actuel de l ’œuvre guéno-
nienne. Son excellence doctrinale n ’est plus guère contestée,
mais elle fa it l ’objet à présent d ’une hostilité plus subtile, moins
•n sèment décelable, et partant plus dangereuse : il convient de la
ilelmsquer chaque fo is que cela demeure possible. Nous termine-
loiis ces rem arques en ra p p ela n t trois p a ro le s tirées de la
‘>wi:csse christique, la mieux connue en O ccident et la plus
poul i e de l ’enseignem ent eschatologique de l ’Islam. Comme
nous l'avons dit, la doctrine unique exposée p a r René Guénon,

19
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

M ichel Vâlsan et Ihn A rabî est celle du Verbe universel résidant


au Cœur du Monde, dont ces trois maîtres, chacun selon sa
fonction et sa m odalité initiatique propre, sont les représentants.
Au Cheikh Mustafa A bd al-A zîz revient plus particulièrem ent la
parole christique : « La pierre que ceux qui bâtissaient avaient
rejetée est devenue la tête de l ’angle » ; à ceux qui acceptent
pour une p a rt l ’enseignement du Cheikh Yahyâ A bd al-W âhid et
qui le rejetten t p o u r une autre s ’applique p lu tô t la p arole :
« Parce que tu n ’as été ni chaud ni froid, Je te vom irai de ma
bouche » ; enfin , c ’est aux disciples du Cheikh al-Akbar, le
« Soufre Rouge » détenteur de la doctrine du Califat muhamma-
dien, que les Gens du « goût initiatique » peuvent à bon droit
rapporter la parole : « Si le Sel s ’affadit, avec quoi le salera-t-
on ? »
C.-A. G.

20
CHAPITRE PREMIER

I/ENSEIGNEMENT ET LA FONCTION

L’enseignem ent de René Guénon est l ’expression particu­


lière, révclce à l’Occident contemporain, d’une doctrine méta­
physique et initiatique qui est celle de la Vérité unique et univer-
< Ile. 11 est in sép arab le d ’une fo n c tio n sacrée, d ’o rig in e
upra-individuelle, que Michel Vâlsan a définie comme un « rap-
l»« l suprêm e» des vérités détenues, de nos jours encore, par
l'Orient immuable, et comme une « co n v o ca tio n » ultime com-
piniant, pour le monde occidental, un avertissement et une pro-
mrsse ainsi que l’annonce de son «jugem ent ».
Si simple et évidente qu’elle soit, cette façon de comprendre
IHnvre guénonienne est généralement méconnue ou négligée
il.ms les présentations qui en sont données. Ces dernières années
ni tout, elles se sont distinguées par leur nombre plus que par
I' ni qualité, chacun s’autorisant de son propre chef à en disser-
i<•i voire à la juger. Combien pourtant, parmi eux qui l’abordent,
•a- soucient-ils vraiment d’en saisir l’intention et d ’en respecter
l.i portée ? Le plus souvent, c ’est tout le contraire que l’on
■nnstate : une volonté délibérée de contourner l’enseignement de
<•union et de désacraliser sa fonction. Les procédés utilisés pour
parvenir ne varient guère : l’accent est mis sur les aspects psy-
• Imlogiques et biographiques, au point que des travaux universi-
i.mvs ont intégré pêle-m êle analyse graphologique et thème
i nal ! On tente aussi d ’expliquer l’œuvre par des sources histo-
i ii nic*s ; une méthode dont les limites sont connues de tous pour
l interprétation des textes littéraires est utilisée sans discerne-
uimt, mais non sans arrière-pensées, pour rendre compte d ’écrits
■loin l’inspiration est essentiellement autre. L’enseignement tradi­

21
IN TRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

tionnel auquel Guénon se réfère est assimilé dans les faits à une
pensée profane et traité de même : une multitude de détails sont
critiqués de manière à mettre en cause sa science et à réduire
l’autorité de ses jugements.
Il y a plus grave encore. D ès 1973, M. Robert Amadou
posait la question « pour ou contre Guénon ? » avec l’intention
proclamée de montrer que « le guénonisme n ’égale pas la tradi­
tion », ce qui n ’est qu’un truisme et permet de passer habilement
à côté du point essentiel, à savoir le lien indissoluble qui unit
l’enseignement de Guénon à la fonction centrale qu’il représente
pour l ’Occident. Une telle interrogation renferme en réalité un
piège dans lequel sont tombés ceux qui s’imaginent qu’il suffit
de se placer dans le camp des « défenseurs » de son œuvre pour
pouvoir aborder le domaine des vérités essentielles dont elle est
le véhicule. Il convient de préciser, hélas, qu’aujourd’hui il ne
subsiste le plus souvent aucun rapport entre la qualité de « gué­
nonien » et le respect véritable de la Tradition et de ses exi­
gences. Pourtant, il n’est d ’autre critère ici que celui de la fidé­
lité scrupuleuse et totale à la Doctrine qui, de par son essence,
n ’a rien de commun avec l’esprit de système ou un sectarisme
quelconque. De là, s ’il est opportun de rappeler que le « guéno­
nisme n’égale pas la tradition », il nous faut ajouter aussitôt, afin
d ’év iter toute m ép rise, que la q u estion « pour ou contre
Guénon ? » est le type même du dilemme antitraditionnel et sub­
versif puisqu’il ne laisse de choix véritable qu’entre l ’hostilité et
la caricature.
L’enseignement transmis par René Guénon exige avant tout
d’être reconnu et suivi : il s ’impose à nous par la force de la
Vérité. Ceux qui le refusent se disqualifient par là-même : com ­
ment pourraient-ils prétendre encore œuvrer de façon efficace et
durable dans la voie qu’il a tracée en vue du redressement tradi­
tionnel du monde occidental ? C ’est Guénon qui a posé les prin­
cipes et déterminé les critères, en sorte que ceux qui vinrent
après lui se placèrent forcément dans la perspective des applica­
tions contingentes et des conséquences que l’on pouvait tirer de
ses écrits ; de fait, ses successeurs durent se situer et se détermi­
ner par rapport à ce qu’il représentait, alors que lui-m êm e,
durant tout le temps de sa carrière terrestre, ne se détermina
jamais vraiment que par référence à la Tradition.

22
L’ENSEIGNEMENT e t l a f o n c t io n

La volonté de minimiser et de réduire l ’autorité de Guénon,


le droit proclamé hautement - ou réclamé tout bas par ceux qui
lirsilent à pousser l ’inconvenance jusqu’à l’insolence - de « gué-
noniser un tem p s, v o ire de tem p s en tem p s, san s être
j'iicnonien », l ’assimilation toute superficielle établie entre son
n livre et celle d ’autres auteurs ou « penseurs » d’origine occiden-
u k \ reposent en définitive sur un malentendu. On ne peut com ­
parer que ce qui est comparable: l’enseignement de Guénon ne
n irait être compris et « situé » valablement, d’un point de vue
ii.ulilionnel, que par analogie avec d’autres qui sont du même
nuire, celui de Dante par exemple. Sa fonction relève en effet
• I un domaine que l’ésotérisme islamique désigne au moyen du
ii une Tàsarruf. Il s ’agit, comme l’a indiqué Michel Vâlsan, du
■j'.ouvernement ésotérique des affaires du m onde», ce qui n’a
m u de commun avec le fait de guider des disciples sur la voie de
lii réalisation métaphysique, mais implique en revanche une auto-
nic indiscutable, aussi bien dans l’ordre de la pure doctrine que
1l,ins celui de la détermination des normes et des critères destinés
i susciter, à inspirer et à légitimer l ’action. Si. les fonctions de
r.uidance» et de «gouvernem ent» peuvent coïncider chez un
Hi. inc être, il importe néanmoins de les distinguer avec le plus
h .nul soin et de préciser qu’une investiture ou une compétence
diablement exercée dans un des deux domaines ne comporte
un (moment par elle-même la possibilité et le droit d’intervenir
i mis l’autre.

I a doctrine métaphysique et la norme traditionnelle n’ont


i n 1rs pas commencé avec Guénon qui a eu la charge de les
..... . et de les représenter face à la déviation et à la subver-
i"ii du monde moderne. Au sein de ce dernier, son œuvre appa-
i mi comme exceptionnelle et irremplaçable, tant par sa portée

•iu. par son envergure. Il est aberrant de vouloir en diminuer


i i IIci et l’influence alors qu’on est incapable, en fait aussi bien
>|ii ni droit, de lui en substituer l’équivalent. Il importe de le
■i|'|>rliT avec toute la netteté nécessaire : l’Occident ne retrou-
'i.i sa vocation et son orientation traditionnelles que dans le
!• l'iri de la fonction de René Guénon et par une fidélité sans
i nlli a son enseignement.
Son autorité dans le domaine du Tasarruf est indémontrable
i' pu sa source même ; elle demeure intrinsèque à ses jugements

23
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

dont la vérité s’imposera seulement lorsque le cours des choses


l’aura, d’une façon ou d’une autre, vérifiée et rendue explicite. Si
l’on objecte que c ’est là une pétition de principe, nous répondrons
qu’il en va de même pour tout ce qui est d’origine traditionnelle et
non-humaine, et qui échappe de ce fait au contrôle de la raison et
de la conscience individuelle. L’expression « pétition de principe »
signifie d’ailleurs ici qu’il s’agit effectivement de recourir à l’au­
torité principielle pour accéder à une vérité que l ’intellect créé et
conditionné est incapable d ’atteindre par ses propres forces.
Néanmoins, la fonction majeure que Guénon représente pour le
monde occidental comporte dans ses interventions un aspect de
lumière et de miséricorde, une évidence que le regard intérieur
perçoit de telle sorte que le cœur s ’apaise. Toute révélation - et
son œ uvre en fut une - s ’accom pagne d ’indications et de
« p r e u v e s» que l ’intelligence saisit sans peine lorsqu’elle est
orientée par une intention droite.
On remarque tout d’abord que la « convocation » du monde
occidental est formulée dans ses livres de manière explicite, et
que les voies tracées en vue de son redressement traditionnel y
sont détaillées avec une précision et une clarté extrêmes. En
cette matière plus qu’en toute autre, rien de ce que Guénon a
déclaré n ’a été laissé au hasard. Son œuvre constitue en outre
une véritable somme doctrinale qui intègre et rend intelligible
pour un public non préparé à les comprendre tout « l’ensemble
des formes et des idées traditionnelles ». C’est bien là, comme
l ’écrivait M ichel Vâlsan, « le miracle intellectuel le plus éblouis­
sant produit devant la conscience moderne ». Miracle d ’expres­
sion, car en ce domaine la maîtrise de Guénon est vraiment pro­
digieuse : il a forgé, avec un art suprême et une souveraine
aisance, les concepts permettant aux Occidentaux de partir de ce
qu’ils connaissaient pour les conduire à saisir ce qu’ils igno­
raient tout à fait ou avaient oublié depuis longtemps. Miracle
aussi d ’ouverture, car les significations métaphysiques élevées,
dont ces concepts devenaient ainsi les porteurs, étaient appli­
quées en vue d’une interprétation illuminatrice des symboles de
tous ordres relevant de la Science sacrée. Dès lors son travail
prenait, sur le plan formel cette fois, une signification universelle
dans la mesure où il offrait une méthode pouvant amener à une
compréhension en profondeur, aussi totale que possible, des dif-

24
L’ENSEIGNEMENT ET LA FONCTION

liTcntes Révélations qui, dès l ’origine du cycle humain, furent


les véhicules et les supports de la Doctrine immuable ; et cela au
moment où l’envahissement du monde occidental moderne les
I.usait pour la première fois coexister, d ’une manière le plus sou­
vent chaotique, dans la conscience de nos contemporains. Ici
encore, l’apport de son œuvre est unique car les auteurs qui, en
<évident, se placèrent à un autre point de vue que le sien furent
leiluits par là même à n’envisager que des aspects plus particu­
liers : seule l ’adéquation apparemment meilleure de ces aspects à
l'é lu d e d e tr a d itio n s q u i, c o m m e le B o u d d h ism e et le
<ïuïstianisme, occupent, nous le verrons, une place tout à fait
péeiale au sein de l ’univers traditionnel, pouvait donner l’illu-
1011 qu’on avait, en quelque sorte, « corrigé » ce qui, chez
«iiirnon, sem b la it à tort unilatéral et in co m p let. B ien au
<nutraire, c ’est le caractère universel et totalisateur de son ensei­
gnement qui explique que celui-ci puisse fournir les clés permet-
iiiul aux Occidentaux de pénétrer à l ’intérieur de toute doctrine
meiaphysique quelle qu’elle soit, par la compréhension de ses
i pecis fondamentaux, et d’interpréter selon leurs significations
\ <niables les symboles présents dans les diverses formes tradi­
tionnelles. Très rares cependant sont ceux qui ont pu mesurer par
• n \ mêmes ce qu’une telle possibilité renferme, prenant ainsi
' niiscience d ’une manière directe de la richesse et de l ’envergure
n e l l e s de la somme guénonienne : on ne s ’étonnera pas qu’à
leurs yeux les restrictions plus ou moins intéressées que l ’on
■lirrehe encore de divers côtés à lui assigner paraissent, par
■"iuparaison, bien vaines et de peu de poids.

25
CHAPITRE II

LA QUESTION DU ROI DU MONDE

Dans la perspective d’ouverture et d’universalité que nous


•iv o ns évoquée, l’œuvre de René Guénon apparaît comme unique
■11<o ie à un autre titre. En effet, les conditions très particulières,
«i même exceptionnelles, qui sont celles de la phase actuelle du
■m le humain, rendaient possible l ’exposé public de certaines
i niés que des raisons d’opportunité avaient commandé jusqu’à
hih* époque récente de tenir cachées. Nous pensons ici avant tout
i l.i doctrine du Roi du Monde, qui peut être considérée comme
mi apport spécifique de l’enseignement guénonien. Même dans
11 Iradition islamique, où les allusions relatives à la fonction
nprême du Centre du Monde sont pourtant particulièrement
nombreuses et claires, on n’en trouve jamais la mention expli-
i llr. On remarque aussi, à partir de la seconde moitié du XIXe
are le, époque qui précéda directement celle de Guénon, une
ni le d’hésitation, fort curieuse à noter, portant sur l ’opportunité
•I autoriser le dévoilement de données relatives à cette question
■li lors que, du fait des conditions cycliques nouvelles, il deve­
nait possible : c ’est Saint-Yves d ’Alveydre détruisant les exem-
pl.lires de la M ission de l ’Inde, parce que, selon Barlet, il fut
averti de source certaine» que la publication de ce livre pou-
ail être « inopportune » ; c ’est Argos qui, se livrant à une expé-
n. iiee de psychométrie, obtient une vision dont il interprète le
n Millat en fonction des précisions «trop grandes» que Guénon
alliaient fournies dans son ouvrage sur le Roi du Monde ; c ’est
■niin et ceci est moins connu - l ’émir Abd al-Qâdir l’Algérien
ippiétant, sur un point qui touche de très près à la question du
1 ' nlre Suprême, à écrire « une chose à laquelle, à ma connais­

27
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

sance, personne n ’a eu accès avant moi », et recevant l’Ordre


divin exprès de garder le silence (1). Cet incident est d ’autant
plus significatif que la fonction de l’émir vis-à-vis du monde
occidental annonce justem ent de manière immédiate celle de
Guénon.
La publication du Roi du M onde revêt donc, dans l’œuvre de
ce dernier, une importance exceptionnelle qui concerne cette fois
non plus le seul Occident mais tout l’ensemble de l ’univers tra­
ditionnel. Il s’agit d’un véritable « signe des temps », de nature
providentielle et miséricordieuse, ainsi que d’une preuve mani­
feste au sujet de la fonction de Guénon. Ses adversaires - et
ceux qui refusent le plus souvent de se déclarer tels - ne s’y sont
pas trompés en soulignant tout ce qui pouvait contribuer à dis­
créditer l ’existen ce, voire l’idée, d ’une Hiérarchie Suprême
essentiellement indépendante des révélations et des formes tradi­
tionnelles, dont elle est par ailleurs l’unique source. Certains,
que leur participation active aux journées de mai 1968 et leur
refus de la « dictature des maîtres » qualifient, paraît-il, spéciale­
ment pour s ’exprimer au sujet de Guénon, ont été jusqu’à décla­
rer sans pudeur qu’on ne pouvait qu’« éclater de rire à la lecture
de son Roi du M onde, de ce délire sur le Centre Caché » (2). A
vrai dire, ce genre d’hilarité est de ceux qui nous donneraient
plutôt froid dans le dos. Quant au « délire », il implique, si nous
com prenons bien, que l ’existen ce de ce Centre devrait être
considérée comme une invention pure et simple, surgie de l’ima­
gination d ’une sorte de malade, ce qui, au-delà de l ’inconve­
nance inouïe à l ’égard de Guénon, fait bon marché des symboles
précis et concordants qui se rapportent à la Hiérarchie Suprême
au sein des différentes traditions. Sans doute notre rieur consi-
dère-t-il, du haut de son magistère journalistique, que ces sym ­
boles ne sont eux-m êm es rien d ’autre que le produit d ’un
« délire collectif des peuples » ?
On remarque en tous cas que le terme dont il use constitue
une inversion caractérisée, peu faite pour nous rassurer (3), de la

(1) Cf. Le L ivre des H altes, M a w q if 86.


(2) Cf. le D o ssier H sur R ené G uénon, p. 219.
(3) L’usage du term e « délire » et le recours à la dérision co n tre la doctrine
du C entre S uprêm e trahissent im m anquablem ent la « sottise du D iable ».

28
LA QUESTION DU ROI DU MONDE

i L'alité véritable. En effet, si un maître comme Ibn Arabî, dont


I autorité ne peut être contestée, situe le Centre caché du Monde
tliins le « monde des similitudes », cela signifie qu’effectivement
lü fonction correspondante n’appartient pas au domaine de la
métaphysique pure, où elle serait d’ailleurs sans objet, mais bien
.1 un degré d’existence où les vérités principielles sont revêtues
<k;jà de formes subtiles. Puisque «im agination» il y a, il faut
préciser qu’il s ’agit en l’occurrence d’une Imagination propre­
ment divine. Ne voir ici que l ’intervention d’une faculté psycho­
logique et individuelle, nier la réalité principielle du Centre du
Monde pour la simple raison que celui-ci fait l’objet de repré­
sentations traditionnelles sous forme de symboles et d ’images,
>'est prendre les choses à rebours. Un tel procédé revient à
mettre en cause l’idée même d ’une Tradition d ’origine non-
liumaine et trahit, par son usage, une intention subversive. Nous
.1 jouterons encore, pour ceux que continue d’intriguer la question
•le savoir s’il existe une hiérarchie spécifiquement «h u m ain e»
.ittaehée à ce Centre, que la localisation d’une telle hiérarchie ne
pourrait être vérifiée par des m oyens extérieurs et profanes,
puisque sa manifestation dans le monde coiporel n’est que le
upport de sa réalité véritable qui demeure toujours, de par son
essence, « secrète » et inaccessible.
De son côté, M. Marco Pallis est disposé à admettre « le
symbolisme du Centre ou des centres qui l’expriment dans les
n.ulitions respectives». Au terme d ’une longue étude critique, il
lecuse néanmoins « l e “Roi du M onde” tel que nous l ’avons
• onnu », c ’est-à-dire par l’intermédiaire de René Guénon, au
point de se demander « que devient alors le livre qui porte son
nom et qui, sans Ossendowski et son énoncé problématique,
on lit forcément revêtu une forme autre que celle qui nous est
i.imilière, si tant est que ce livre aurait vu le jour ? » (4) Nous ne
ieviendrons pas sur les arguments invoqués par M. Pallis - à la
plupart desquels il a déjà fort bien été répondu - pour souligner
plutôt le rapport étroit de la question ainsi soulevée avec celle
•|iu nous intéresse dans ce chapitre. Lorsqu’on lit attentivement

' I >Ihid., p. 154.

29
INI K< )l il K 11( )N A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

son élude, on s ’aperçoit en effet que ce n’est pas tant l ’idée du


« Centre Suprême » qui est de nature à le gêner, mais celle d ’une
fonction, ou plus exactement d’une « triple fonction » attachée à
ce Centre. Celui-ci n’est pas récusé en tant qu’il peut faire l ’ob­
jet d ’une « q u ête» ou d ’un « p è lerin a g e» traditionnel, mais
bien, sem ble-t-il, en tant qu’il comporte en même temps une
source d ’autorité qui lui est propre. La restriction apportée par
M. Pallis apparaît dès lors d ’autant plus grave que la fonction
d’autorité suprême dont le Centre initiatique du Monde est le
siège est précisément celle que Guénon a eu pour mission de
représenter de façon directe au sein du monde occidental. C’est
d’ailleurs pourquoi il a tenu à déclarer, dès le premier chapitre
de son livre sur le Roi du Monde : « indépendamment des témoi­
gnages que M. Ossendowski nous a indiqués de lui-même, nous
savons, par de tout autres sources, que les récits du genre de
ceux dont il s ’agit sont chose courante en M ongolie et dans toute
l’Asie centrale ». Il engageait sur ce point son autorité propre ;
c ’est donc bien cette dernière qui est visée en réalité - et aussi
paradoxalement confirmée - par M. Pallis.
M aintenant, com m e, toujours selon G uénon, « il existe
quelque chose de semblable dans les traditions de presque tous
les peuples », nous tenons à préciser pour conclure, à l’intention
de ceux qui seraient tentés de voir encore dans la doctrine expo­
sée dans cet ouvrage une simple « pétition de principe », que les
« trois fonctions suprêmes » sont en vérité parfaitement connues
dans les régions d ’A sie qui sont si familières à M. Pallis. Ce der­
nier n ’a décidém ent pas de chance quand il s ’en prend à
Guénon, car nous sommes en mesure d’affirmer que nulle part
sans doute les fonctions dont il s’agit n’ont donné lieu à une
représentation figurée aussi développée et précise. Nous son­
geons avant tout à celle où Manjuçri (qui brandit le glaive de
lumière pour dissiper l’ignorance et porte sur son épaule le Livre
de la Connaissance Suprême, c ’est-à-dire de la Prâjnapâram itâ)
a p p araît e n to u r é , d ’ un c ô té , par A v a lo k itê s h w a r a
(le Bodhisattwa de la Compassion), et, de l’autre, par Vajrapânî
(le Bodhisattwa de la Puissance). Ces trois figures sont d ’autant
plus remarquables qu’elles sont envisagées, en conformité totale
avec renseignem ent de Guénon, dans leur relation avec les trois
mondes. En effet, la partie cosm ologique qui accompagne habi-

30
LA QUESTION DU ROI DU MONDE

Les « trois fonctions suprêmes » dans le Bouddhisme thibétain.

inullement cette représentation comporte, autour d ’un carré cen-


n.il qui sym bolise l’Empire «terrestre», d’une part les « tri-
l'i.mimes », correspondant au «m on d e interm édiaire» qui est
• fini des « actions et réactions concordantes », et d’autre part un
/• xliaque, correspondant quant à lui au domaine de la manifesta­
tion « c é le ste » et supra-individuelle. Il s ’agit donc, on le voit,
d une représentation très complète (5). Dès lors, il est permis de
Im•user qu’au lieu de demander « l ’avis des autorités tradition-
miles compétentes », ce qui dans son cas n’allait peut-être pas
.tus risques, M. Pallis aurait été mieux inspiré de regarder tout
nnplement dans la bonne direction, ce qui lui aurait évité sans
doute bien des méprises et des mésaventures.
Tout c eci montre que la référen ce ex p licite au Centre
Suprême du Monde et à son Chef marque, plus que tout autre
i pecl de l ’œuvre de Guénon, le caractère incomparable et privi-
li fie que sa fonction revêt en Occident ; elle explique l’ampleur
.... verselle de son enseignement telle que nous avons tenté de la
d. finir, et constitue enfin une véritable pierre de touche pour
< <ux qui ont répondu à son appel et ont compris son message,
'.mis en effet les « guénoniens » véritables, ceux qui, selon l ’ex-
l'irvsion de M ichel Vâlsan, ont témoigné d ’« une fidélité parfaite

i 0 D’autant plus q u ’elle com porte égalem ent le m antra représenté p a r la


!11111ie des « dix fois p u issa n ts» (N a m tch o u w a n g d a n ), qui est un sym bole
•lin » i du C entre Suprêm e.

31
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

de tous les côtés à l ’enseignement » de leur grand prédécesseur,


ont repris et développé cet aspect de sa doctrine, guidés et
encouragés en cela par les données très riches et convergentes
que leur proposait la tradition orientale à laquelle tous, semble-t-
il, ils appartenaient. Ce dernier point demande toutefois à être
précisé davantage, ce qui sera l ’occasion d ’examiner de plus
près la nature essentielle et la source métaphysique de ces « trois
fonctions suprêmes » auxquelles nous venons de faire référence.

32
CHAPITRE III

UNE INSPIRATION PROPHÉTIQUE

I >;ms lès pages qui précèdent, nous avons fait appel, pour
• ■l.iner certains points décisifs, à des données appartenant à la
i* nlilion islamique. Si un recours aux doctrines ésotériques de
i Islam nous paraît en effet indispensab le pour interpréter
i " livre et le cas à tous égards exceptionnel de René Guénon,
■ > .1 parce que cette tradition possède, en raison de sa position
■ .■ Ii(|iie et de sa vocation récapitulative dans l’ordre doctrinal,
'm . iiseignement très complet et précis sur les différentes fonc-
ii"ii\ et possibilités que comporte le domaine initiatique tel qu’il
uh\iste encore, ainsi que sur les modes d’inspiration correspon­
du iiv Il ne faut pas perdre de vue que les études écrites par
• .m n o n sur ce sujet, si fondamentales qu’elles soient, ne consti-
iinnl, comme il l ’a souligné, que de simples « a p erçu s» qui
111 sent de côté bien des questions : ce serait une grave erreur
il. s ’en tenir aux seuls points de vue qu’il a envisagés de
manière expresse. D ’une façon plus générale, rien ne serait plus
. mili aire à l ’esprit de son enseignement que de considérer son
'•■livre comme une sorte de « c o r p u s» doctrinal fixé une fois
l'i'iii toutes ; on constate cependant que bon nombre de ceux qui
111 !1e 11 1 et critiquent G uénon ne d isp o sen t le plus souvent
I .mires ressources que les indications qu’il a données lui-même
I iir. ses ouvrages, et qu’ils ont assim ilées à la mesure de leurs
moyens.
Ainsi, on remarquera que les études magistrales publiées
l'.ii Michel Vâlsan sur René Guénon, sur d’autres sujets se rap-
p"i i-uil aux organisations initiatiques et aux conditions de la
" 111 .al ion métaphysique, tirent une grande part de leur vérité et

33
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

de leur force d ’une connaissance approfondie, très élaborée sur


le plan technique, des doctrines du Tasawwuf. Cette référence
n ’est pas toujours form ulée de manière ex p licite, de sorte
qu’elle peut passer inaperçue chez ceux qui n’ont pas eu accès
par eux-m êm es à cette source privilégiée de l’enseignement tra­
ditionnel. Pourtant, il en est résulté, principalement au sujet de
Guénon, des écrits d ’une qualité et d ’une autorité incompa­
rables. Tout l ’essentiel a été dit dans les grands textes vâlsa-
niens, et il n’y avait a p rio ri aucune raison d’y ajouter quoi que
ce fût.
Dès lors, une intervention nouvelle ne pouvait se justifier
qu’en considération de la littérature abondante qui a paru sur
l’œuvre guénonienne au cours des dernières années. Ces publi­
cations ont fait apparaître de nombreux malentendus nouveaux
qui appelaient à leur tour des mises au point et des précisions
complémentaires : il devenait nécessaire de souligner certains
aspects et d ’en développer d’autres pour tenter de mettre un
terme à ces incompréhensions.
Dans cette perspective, nous jugeons indispensable de sou­
ligner tout d ’abord le fait que, bien loin d’être purement théo­
rique - Coomaraswamy rappelait à juste titre que « du point
de vue de la philosophie traditionnelle, “théorique” n’est rien
moins qu’un terme de mépris » - l’enseignem ent de Guénon
procède en réalité d ’une source sacrée que les doctrines isla­
miques désignent par le terme nubuw w a, c ’est-à-dire « prophé­
tie ». Il convient de rappeler ici la distinction fondamentale
établie par les Maîtres du Tasaw w uf entre la prophétie dite
« légiférante », qui comporte l’établissem ent de règles ou de
statuts nouveaux, et la « prophétie générale » qui ne comporte
pas cet aspect. On sait que la prophétie légiférante a pris fin
avec l ’achèvem ent de la révélation muhammadienne et qu’elle
a été « s c e llé e » par le S cea u des E n v o y é s d iv in s ; en
revanche, la prophétie générale demeure toujours accessible à
ceux qui possèdent et réalisent initiatiquement la qualification
correspondante : c ’est uniquement de cette dernière qu’il peul
être question à propos de Guénon. D ’autre part, seule la pro­
phétie légiférante peut énoncer éventuellem ent des règles obli­
g a to ires pour l ’e n se m b le de ceu x au x q u els s ’ad resse le
M essage divin, alors que la prophétie générale n ’implique rien

34
UNE INSPIRATION PROPHÉTIQUE

'l<- semblable. Les interprétations ésotériques d ’ibn Arabî, par


exemple, ne doivent pas davantage être suivies en Islam que
If, enseignem ents de René Guénon en Occident, et cela du fait
<|ii’ils ne s ’adressent pas indistinctement à tous : s ’ils s ’impo-
■ ni, c ’est d ’une manière en quelque sorte conditionnelle, et
.... . à l ’égard de ceux qui sont appelés, en vertu d ’une
vocation qui tient à leur être mêm e, à œuvrer en vue d ’une
ievivification ou d ’un redressement traditionnel du milieu dans
I' i|iiel ils vivent.
Le recours à la notion de prophétie est d ’autant plus néces-
,111 e ici que la « con vocation » adressée dans l ’œ uvre de
' inenon au monde occidental n’était pas faite au nom d’une
.ii)1,esse ou d'une religion déterminée ; elle émanait directement
■I* la Vérité immuable dont les traditions procèdent toutes et qui
l< \ régit, ce qui confère au caractère principiel et primordial de
i inspiration de Guénon une grande évidence. Sa fonction et son
• geignem ent apparaissent dès lors comme une manifestation
nliime et suprême de la Grâce et de la Miséricorde divines à
I égard de ce m onde : « ... considère donc les traces de la
vlr.éricorde d’Allah : comment II vivifie la terre alors qu’elle
■i.iil morte... » (Cor., 30, 50). L’Islam enseigne en effet qu’il n ’y
• pas de communauté humaine à laquelle Allâh n’adresse un
i nvoyé ou un Avertisseur, qui est d’ailleurs aussi un « témoin à
lutj’e » : « I l n’y a pas de communauté où ne soit passé un
\veilisseu r» (Cor., 35, 2 4 ) ; « Oui, Nous avons suscité en
luque communauté un Envoyé : que vous adoriez Allâh ! »
i< oi . 16, 36) ; « Et le jour où Nous susciterons en toute commu-
.....le un témoin à leur charge issu d’eux-mêmes... » (Cor., 16,
i‘»i Le monde moderne constituant une communauté humaine
l " ci Tique, sans équivalent à l ’intérieur de la présente phase
i lique, on peut comprendre que la fonction évoquée par ces
sci sels s’est manifestée en son sein selon une modalité elle-
•>i. me très particulière.
Cela dit, René Guénon ne s ’est jam ais présenté com m e
piophète» et n ’a jamais prétendu être investi d’une sorte de
magistère» particulier. Constamment, d ’un bout à l ’autre de
i i arrière publique, il s ’est décrit com m e un simple interprète,
< Ilaçant autant que possible devant les idées qu’il exposait et
ii lonelion qu’il représentait. La seule qualité qu’il ait accepté

35
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

de revêtir fut celle d’un « serviteur de la Vérité ». Il convient de


souligner d’ailleurs, plus qu’on ne l’a fait jusqu’ici, l ’accord
profond, qui n ’a certes rien de fortuit, entre cette attitude et les
exigences de la « norme muhammadienne » selon laquelle la
réalisation métaphysique est envisagée en Islam. D ès lors, ce
n’est ni à sa personne, ni à son œuvre, que la qualité prophé­
tique peut être légitimement rapportée, mais bien à l’essence
même de la Science dont il avait reçu le don. Affirmer cette
qualité engage ainsi à reconnaître tout ce qui constitue la réalité
propre de son enseignement. Les idées exposées par Guénon ne
peuvent être envisagées en aucune façon com m e le produit
d’une spéculation individuelle. Leur apparence théorique, inévi­
table à partir du moment où il s ’exprimait par la plume et se
refusait à tout engagement direct dans le domaine de l’action,
ne doit pas faire oublier, d ’une part, que toute son œuvre a été
écrite avec l ’intention de préparer à la réalisation de la Vérité
métaphysique aussi bien dans ses modalités intérieures et initia­
tiques que sur le plan extérieur : « Quand je parle de métaphy­
sique, je pense surtout à la réalisation » écrivait-il en ce sens à
N oëlle M aurice-Denis ; d’autre part et surtout, que la source de
son enseignem ent se situe à un degré métaphysique où l’affir­
mation de la Doctrine s ’identifie à l ’expression mêm e de la
Volonté principielle, de sorte qu’elle est véritablement insépa­
rable de la réalisation de l ’Ordre divin en ce monde.
Ces considérations rejoignent d ’une façon fort directe celles
qui ont été développées au chapitre précédent à propos du Roi
du Monde et de la fonction de René Guénon en Occident. À cet
égard, on remarque en outre que le Coran définit la « mission
prophétique » en des termes très significatifs : « O Prophète
(nabiyyu), en vérité Nous t’avons envoyé comme un Témoin
(shâhidan), un Annonciateur de bonne nouvelle (m ubachchiran)
et un Avertisseur (nadhîran) » (Cor., 33, 45). Bien que ce verset
se rapporte avant tout au Prophète de l ’Islam, il est interprété
par les représentants du Tasawwuf, et notamment par Qâchânî,
en tant qu’il s’applique aussi à la nubuwwa initiatique telle que
nous l ’avons en v isa g ée plus haut. Le terme sh âh idan n ’a
d’ailleurs pas seulement le sens de « témoin », en l’occurrence
celui de « témoin de la Vérité » ; il désigne aussi, selon ce
Maître, la qualité de « l’être qui contem ple» et qui, ayant été

36
UNE INSPIRATION PROPHÉTIQUE

•• envoyé vers les créatures », s ’adresse à elles « sans être voilé


par la m ultiplicité à l’égard de l ’Unité m étaphysique essen ­
tiel le », ce qui est une définition aussi exacte que possible de la
Ionction traditionnelle assum ée par Guénon. L’annonce de
bonne nouvelle » est comprise, quant à elle, en tant qu’elle se
h-1ère à « ceux dont la prédisposition originelle est sans défaut
dans la lum ière du vrai », ce qui correspond égalem ent de
manière parfaite, dans le monde occidental, à ceux qui « par
leur “c o n stitu tio n in té r ie u r e ” ne so n t pas d es “h o m m es
modernes”, qui sont capables de comprendre ce qu’est essentiel-
lemcnt la tradition, et qui n ’acceptent pas de considérer l’erreur
profane com m e un « “fait accom pli” ». C ’est à ceux-là que
<inénon « a toujours entendu s ’adresser exclusivem ent » pour
leur annoncer la «b on n e n o u v elle» , c ’est-à-dire la possibilité
d'œuvrer efficacem ent en vue d ’un redressement et d ’une réali-
•ai ion métaphysique véritable, tout d ’abord en eux-m êm es, puis
autour d ’eu x . L’« a v e r tisse m e n t », en fin , tou jou rs selo n
Oaehânî, vise tous ceux dont la prédisposition est contraire, et
'•importe une menace d’exclusion et de disgrâce. D ès lors, si
l’on donne au mot « témoin » le sens de « celui qui a vu par lui-
meme », on peut dire de Guénon qu’il a été effectivem ent un
Témoin de la Vérité unique et universelle » pour reprendre,
n i encore, une expression de M ichel Vâlsan ; ce sens corres­
pond au premier des trois termes coraniques envisagés ci-dessus
• i se rapporte aussi, du point de vue principiel, à la réalité
axiale et transcendante du Centre du M onde. En revanche,
•liiand la fonction de celui-ci est considérée à partir de la mani-
i' '.talion cosm ique, elle apparaît com m e double et se polarise en
mi «pouvoir de vie et de m ort», ce qui équivaut par ailleurs
aux deux aspects de « M iséricorde» et de « R ig u eu r» impli­
ques par toute manifestation terrestre de la Sakîna. A partir de
la, si l ’on v e u t p arler e n c o r e de G u én on c o m m e d ’ un
témoin », et même plus spécialement com m e d’un « témoin de
la Tradition », il importe de préciser avec le plus grand soin
Mil il s ’agit en ce cas d’un aspect fonctionnel correspondant au
iioisième terme coranique qui a été mentionné, celui de nadhî-
/.///, c ’est-à-dire d’un témoignage à charge lié à la « crise du
monde m oderne» et porté directement au nom du Centre lui-
meine.

37
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

La triple qualification énoncée dans le verset cité évoque


donc clairem ent la réalité initiatique du Centre du M onde,
source véritable de toute prophétie, ce qui donne à la « convo­
cation » adressée à l ’O ccident par l ’interm édiaire de René
Guénon sa dimension et sa signification ésotérique réelles. Dès
lors, on comprend mieux les raisons profondes pour lesquelles
M ichel Vâlsan indiquait que cette convocation « contient en
même temps une promesse et un avertissement », tout en préci­
sant que c ’est en rapport avec la « présence de vérité » provi­
dentiellement assurée par l ’œuvre guénonienne « que devra se
définir la p osition ex a cte de l ’O ccident en général et du
Catholicisme en particulier ». On le voit, les données islamiques
auxquelles nous nous sommes référé ici pour rendre compte de
la fonction de René Guénon corroborent d’une manière frap­
pante les considérations développées au chapitre précédent sur
le caractère unique et incomparable de son enseignem ent, et
cela, pour ceux qui ont quelque connaissance de la « mission
traditionnelle» de l’Islam, n’a assurément rien qui puisse sur­
prendre.

38
CHAPITRE IV

L’INITIATION ET L’INVESTITURE

Nous-l’avons dit, René Guénon a toujours distingué soigneu­


sement « entre la conception des vérités métaphysiques qui, en
\<>i, échappe à toute limitation individuelle, et leur exposition
formulée, qui, dans la mesure où elle est possible, ne peut
■onsister qu’en une sorte de traduction en mode discursif et
i.iiionnel». Il n ’a revendiqué l’infaillibilité que pour la Doctrine
.eule, non pour son office d’interprète et d’écrivain, ce qui ne
signifie d’ailleurs nullement, com m e certains pourraient être ten­
tes de le déduire, qu’il ait méconnu la qualité prophétique de son
inspiration. S ’il sem ble effectivem en t que dans son œuvre
publique Guénon n’a pas fait de référence directe à son propre
• as, se bornant à l’évoquer de façon allusive et voilée, il s ’est
montré parfois plus explicite dans ses relations épistolaires ou
\ n baies avec des particuliers. On relève surtout, à cet égard, sa
déclaration très nette faite au Docteur Tony Grangier selon
l.iquelle « s a Vérité était impersonnelle, d’origine divine, trans­
mise par Révélation, détachée et sans passion » : ce propos, tenu
■i une époque où Guénon ne se présentait pas extérieurement
' omme musulman, constitue en effet une définition parfaitement
adéquate de cette « prophétie générale » dont il a été question au
»liapitre précédent.
Une lettre que G uénon adressa en 1936 à C oom aras-
uüiny contient une allusion plus précise encore. A propos d’un
.irliele que ce dernier avait écrit sur sayyidnâ al-Khidr, il lui
indiqua en effet : « votre étude... est très intéressante, et les rap-
IHochements que vous y avez signalés sont tout à fait justes au
point de vue symbolique ; mais ce que je puis vous assurer, c ’est

39
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

q u ’il y a là-d ed an s bien autre c h o se encore que de sim ­


ples “légendes”. J’aurais beaucoup de choses à dire là-dessus,
mais il est douteux que je les écrive jamais, car, en fait, ce sujet
est de ceux qui me touchent un peu trop directement. » Cette
déclaration confirm e entièrement celle qui avait été faite au
Docteur Grangier, car sayyidnâ al-Khidr représente par excel­
lence, au sein de la tradition islamique, la fonction de « prophé­
tie générale ». En outre, il fait partie des quatre prophètes qui
n’ont pas été atteints par la mort corporelle et qui forment ainsi,
comme M ichel Vâlsan l ’a magistralement établi dans son article
sur Les derniers hauts grades de l ’Écossism e, « la hiérarchie
fondamentale et perpétuelle de la tradition dans notre monde ».
Cette hiérarchie est celle du « Centre Suprême hors de la forme
particulière de l ’Islam et au-dessus du centre spirituel isla­
m ique» : l ’identification de ce Centre comme la source de la
nnbuwwa non légiférante se trouve donc également confirmée.
Maintenant, la mention d’al-Khidr fait référence aussi à un
mode exceptionnel de réalisation initiatique correspondant à la
« voie des A frâd » ou des « Solitaires » qui, selon ce qu’en dit
Guénon, se situe « en dehors de ce qu’on pourrait appeler la juri­
diction du “Pôle” (El-Qutb), qui comprend seulement les voies
régulières et habituelles de l ’initiation ». Il s ’agit en effet de
« quelque chose de plus “direct”, et qui est en quelque sorte en
dehors des fonctions définies et délimitées, si élevées qu’elles
soient». C ’est donc en partie à son propre cas qu’il faisait allu­
sion, dans le texte intitulé A propos du rattachement initiatique,
lorsqu’il évoquait un rattachement pouvant se produire « quand
certaines circonstances rendent la transmission normale impos­
sible, puisque leur raison d’être est précisément de suppléer dans
une certaine mesure à cette transmission », mais concernant
exclusivem ent « des individualités possédant des qualifications
qui dépassent de beaucoup l’ordinaire et ayant des aspirations
assez fortes pour attirer en quelque sorte à elles l ’influence spiri­
tuelle qu’elles ne peuvent rechercher par leurs propres moyens ».
Nous disons que ces lignes se rapportent au cas de Guénon en
partie seulement, tout d’abord parce qu’il ajoutait aussitôt que
« mêm e pour de telles individualités, il est encore plus rare,
l’aide fournie par le contact constant avec une organisation tradi­
tionnelle faisant défaut, que les résultats obtenus com m e consé­

40
L’INITIATION ET L’ INVESTITURE

quence de cette initiation n ’aient pas un caractère plus ou moins


fragmentaire et incomplet », ce qui, manifestement, ne pouvait
s’appliquer à lui ; ensuite et surtout parce que dans un autre
article : Sagesse innée et sagesse acquise, il envisageait aussi le
cas de l ’être pour qui « l’initiation, au lieu de n’être tout d’abord
que virtuelle com m e elle l ’est habituellement sera... immédiate­
ment effective ».
Le caractère mystérieux du statut privilégié de René Guénon
lient précisément à l’intervention d’une influence spirituelle opé­
rant « en dehors des voies régulières et habituelles de l’initiation »,
c ’est-à-dire indépendamment des organisations initiatiques exis­
tantes, aptes à conférer un rattachement initiatique régulier. On
remarquera d’ailleurs que le texte sur la Sagesse innée mentionne
le cas de l’être qui « reconnaît » en quelque sorte les degrés de la
Voie « comme les ayant déjà en lui, d’une façon qui peut être com­
parée à la “réminiscence” platonicienne, et qui est même sans
doute au fond une des significations de celle-ci » ; pour cet être, les
i iles et les symboles initiatiques « apparaissent comme s’il les avait
toujours connus, d’une façon en quelque sorte “intemporelle”,
parce qu’il a effectivement en lui tout ce qui, au-delà et indépen­
damment des formes particulières, en constitue l’essence m êm e».
( ’cs deux citations, comme les précédentes, sont directement appli­
cables à Guénon lui-même.
De là, il convient de préciser que la mention de sayyidnâ al-
Khidr faite à son propre sujet ne concernait pas seulement la
manière dont s ’était ouvert pour lui l’accès à la réalisation méta­
physique ; elle évoquait aussi la nature exceptionnelle de l ’in-
lluence qui s ’était manifestée pour lui conférer d ’une manière
immédiate, et sans l ’intervention d ’aucun intermédiaire, une
véritable investiture en vue d’une mission sans précédent au sein
du monde occidental contemporain. Les indications que l’on
irouve dans son œuvre montrent bien que cette mention ne s’ex­
plique vraiment qu’en relation avec la fonction majeure qui lui
avait été ainsi dévolue. On mesure à cette occasion toute la com ­
plexité du rôle attribué à Khidr, dont les interventions providen-
iii'Iles peuvent correspondre à des situations très diverses. On
remarque d ’ailleurs qu’en Islam, où les modes normaux de ratta­
chement ne font habituellement pas défaut, la rencontre de l ’être
avec ce prophète s ’opère le plus souvent, non pas au début du

41
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

processus initiatique, mais bien dans son cours même dont elle
inaugure une phase nouvelle et décisive, comme le montre juste­
ment le récit coranique de M oïse et d ’al-Khidr.
Dans le cas de Guénon, il faut insister encore sur le fait
qu’une initiation de ce type, en dehors des modes et des moyens
qu’il a définis lui-même com m e normaux, n’en était pas moins
parfaitement régulière. Rappelons ici qu’il a précisé de façon
très nette que, même dans les cas exceptionnels, « il s ’agit bien
toujours du rattachement à une “chaîne” initiatique et de la
transm ission d ’une influence spirituelle, quels q u ’en soient
d ’ailleurs les moyens et les modalités, qui peuvent sans doute
différer grandement de ce qu’ils sont dans les cas normaux, et
impliquer, par exem ple, une action s ’exerçant en dehors des
conditions ordinaires de temps et de lieu ». De telles interven­
tions, qui ne se produisent pas par le canal des organisations ini­
tiatiques existantes et n’impliquent même pas forcément la pré­
sence d’un intermédiaire « humain », ont en effet une origine
strictement « traditionnelle » et sont d’ailleurs envisagées en
Islam comme un « Don » divin conféré à l’être de façon immé­
diate et sans considération d’un mérite individuel quelconque.
Il serait naturellement tout à fait vain de rechercher les cir­
constances exactes qui ont entouré les débuts de la carrière initia­
tique de René Guénon. L’allusion, dans le dernier texte cité, à
une « action s ’exerçant en dehors des conditions ordinaires de
temps et de lieu » est bien propre à décourager toute approche
extérieure ou tout recours à une méthode purement « histo­
rique». Son secret est de ceux que l’on ne peut circonscrire ; il
faut accepter et respecter son mystère. Tout ce que l’on peut dire
avec certitude est que son rattachement initiatique s ’opère, au
plus tard, en 1907, car, dès le commencement de 1908, on per­
çoit les effets du changement intervenu et comme l’éclosion d’un
double « miracle ». Le premier concerne la personne même de
Guénon qui fait preuve, dès lors, de la plus grande maîtrise, aussi
bien en matière doctrinale que dans le domaine plus contingent
des actions et des réactions humaines ( 1). En particulier, pour ce
qui concerne la doctrine, on demeure stupéfait devant le jaillisse-

(1) « L es convictions se sont changées en certitudes » observe à ce propos


M. Jean-P ierre L aurant. C ’est vraim en t peu dire !

42
L’INITIATION e t l ’i n v e s t i t u r e

ment de cette pensée insolite et vraie qui fuse avec science et


• niitude dans toutes les directions à la fois, comme à partir d’un
<mire d’intellection subitement ouvert. Ce dernier est évoqué
missi par l’extrême « concentration » de l’expression. Dans un
Uwle comme Les conditions de Vexistence corporelle, ou encore
dans les notes de YArchéomètre, on observe en effet une sorte de
pirssion intérieure liée à la brusque abondance d’idées qui ne
mu pas encore entièrement canalisées, et que l’on ne retrouvera
plus dans les écrits de la maturité. En même temps, Guénon
.illinne son autorité, saisit toute occasion pour présenter la
Doctrine, dénonce des erreurs diverses, prend ses distances à
l'égard de ceux qui les soutiennent, ce qui le conduit, par
ru'inple, à se retirer du Congrès Spiritualiste et Maçonnique de
l‘>08, choqué par une phrase de Papus affirmant la vérité de la
irincarnation. Dès ses débuts, on constate que ses interventions
ne sont aucunement celles d ’un pur théoricien. Le souci des
ipplications et d ’une action tendant à m odifier la mentalité
ambiante est immédiatement perceptible, ce qui montre une fois
•li* plus que l ’enseignement, chez lui, est inséparable de la fonc­
tion. La polémique s’engage dès 1908 et le climat qui se crée ne
disparaîtra plus jamais entièrement, ni de son vivant, ni après sa
mort. Au demeurant, ne peuvent s ’en étonner que ceux, plus
nombreux qu’on ne croit, qui confondent doctrine et théorie,
miséricorde et tolérance : les mentalités spéculatives ignorent
loui de ce qu’implique véritablement une fonction magistrale,
m (ont lorsqu’elle s’exerce dans l ’ordre doctrinal. Il est bien vrai,
t omme l’enseignait Michel Vâlsan, que les grands métaphysi-
i ims ont toujours été des polémistes et ce n’est assurément pas
..ins raison profonde que l’« encre des savants » est assimilée en
I l.im au « sang des martyrs ». Si sereine et détachée que puisse
'•ire son apparence, une affirmation doctrinale relève en réalité
ion jours de cette « guerre sainte » qu’il y a obligation de mener,
• Inique fois que les circonstances le permettent, contre l’igno-
i;ince et l’erreur.
Le second « miracle » est étroitement lié au premier et n’en
>.1 même, au fond, qu’une simple conséquence. Il se manifeste
d;ins l’extraordinaire intensité des mouvements d’idées et de per­
sonnes qui s’observe autour de Guénon à ce moment précis. La
diversité et la complexité des situations où il se trouve mêlé, leur
imbrication et leurs m odifications incessantes sont d ’ailleurs

43
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

moins remarquables que la qualité même des interventions d’ori­


gine traditionnelle que l’on constate durant la courte période qui
va de 1908 à 1912. Une des plus étonnantes est sans doute cette
présence soudaine de la Baraka akbarienne qui s ’actualise pen­
dant quelques mois par l’intermédiaire d’Abd al-Hâdî, nom isla­
mique du peintre suédois John Gustav Agelii. Pour mesurer le
caractère insolite de l ’événement il faut savoir que, même en
terre d’Islam, des manifestations de ce niveau sont loin d ’être
ordinaires ou fréquentes ; a fo rtio ri sont-elles, en Occident, tout
à fait exceptionnelles. En vérité, les seules que l’on puisse déce­
ler se situent à plusieurs décades d ’intervalle par rapport à
l ’époque d’Abd al-Hâdî, tout en présentant l’une et l’autre un
rapport fort curieux et digne de remarque avec René Guénon : il
s ’agit, d’un côté, de l ’émir Abd al-Qâdir l’Algérien qui séjourna
en France de 1848 à 1852 et dont la fonction à l ’égard de
l ’Occident apparaît, du point de vue islamique, com m e celle
d ’un véritable précurseur de Cheikh Abd al-Wâhid ; de l’autre,
de M ichel Vâlsan qui, d’une manière particulièrement significa­
tive, s’affirme dès 1948 à la fois comme le meilleur défenseur
que l ’enseignement de Guénon ait jamais eu et com m e le fonda­
teur des études akbariennes en Occident.
Si exceptionnelle qu’elle soit, cette présence à Paris, en
1911, d ’une influence spirituelle de l’ordre le plus élevé prove­
nant de l’ésotérisme islamique ne représente pourtant qu’un élé­
ment parmi beaucoup d ’autres. On note d’ailleurs que l’enchaî­
nement com plexe d’actions et de réactions diverses qui s ’opère à
ce moment aura pour effet, au-delà d’une agitation apparente où
le meilleur côtoie le moins bon et quelquefois le pire, de mettre
Guénon en possession d ’une foule d’indications et d ’enseigne­
ments reliés, cette fois, de façon circonstanciée et précise, aux
formes traditionnelles actuellement présentes dans le monde. Ces
transmissions lui conféreront un avantage unique et d’une valeur
inestimable, à la mesure de la fonction supérieure qui était la
sienne : on ne peut pas se défendre de l’impression que certains
in term éd ia ires, com m e A bd al-H âd î lu i-m êm e ou en core
Matgioi, ont en réalité été suscités tout spécialement pour rem­
plir cette mission à l’égard de Guénon.
Toutefois, le point essentiel est que les influences spirituelles
qui convergent à ce moment vers lui à partir de centres initia­

44
L’INITIATION ET L’INVESTITURE

tiques particuliers, et par l’intermédiaire d ’individualités ayant


qualité pour représenter les grandes traditions métaphysiques de
l'Orient, apparaissent comme une conséquence de l’événement
majeur constitué par son investiture. Ceci explique que René
<iuénon ne s ’est jamais présenté comme le porte-parole d’une
tradition déterm inée ou d ’une organisation initiatique quelle
qu’elle soit. L’excellence de sa qualification et la force peu com ­
mune de son aspiration spirituelle eurent pour effet, tout d’abord,
d'attirer la «B én éd ictio n » transcendante qui présida à son ini-
lialion, ensuite, à un second degré, de diriger vers lui, en vue
d une action suprême à l ’égard du monde occidental, l’aide et le
support des centres traditionnels orientaux dont l’activité subsis­
tait encore. Outre l’appui d’origine islamique que nous avons
mentionné, il faut citer celui de la tradition extrême-orientale,
moins aisé à repérer et à déterminer sur le plan historique, mais
fort riche au point de vue de l’apport doctrinal. Enfin, et surtout,
I Hindouisme, dont le rôle fut essentiel, au point que pendant
près d’un quart de siècle certains ont pu s ’y méprendre et imagi­
ner que Guénon ne s ’était assigné d’autre but que celui de repré­
senter en Occident les doctrines et la tradition hindoues. Faute
d’une attention suffisante pour percevoir la portée et l’envergure
trelies de l ’œuvre guénonienne, une partie de la critique, notam­
ment celle qui émanait des milieux néo-scolastiques, se trouva
prise à contre-pied; jusqu’à nos jours encore, il semble bien
qu’elle ne s ’en soit jamais complètement remise. Cette interven­
tion de l ’Hindouisme s’est opérée, elle aussi, par des voies que
l'on ne pourra sans doute jamais élucider totalement.
La présence autour de Guénon de représentants qualifiés des
tmilitions à partir desquelles se développèrent les trois grandes
i ivilisations orientales ne peut en tous cas être mise en doute.
<)n sait, du reste, qu’il a confirmé lui-même à André Préau que
i est à « l ’en seign em en t oral d ’orientaux » q u ’il devait la
connaissance qu’il possédait « d e s doctrines de l ’Inde, de l ’éso-
terisme islamique et du Taoïsme ». De son côté, M ichel Vâlsan,
considérant « l ’Hindouisme, le Taoïsme et l ’Islam » dans une
perspective analogue, y voyait les «trois formes principales du
inonde traditionnel actuel, représentant resp ectivem en t le
Moyen-Orient, l’Extrême-Orient et le Proche-Orient, qui sont,
dans leur ordre et sous un certain rapport, comme les reflets des

45
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

trois aspects de ce mystérieux Roi du Monde dont justement


René Guénon devait, le premier, donner la définition révéla­
trice... ». La mention faite ici du Roi du Monde est indicative
d ’une confirm ation de la « m ission » de Guénon, venue du
Centre Suprême qui agissait cette fois par le biais des formes et
des institutions traditionnelles extérieures ; sa signification prend
du reste une dimension nouvelle quand on l ’envisage en relation
avec la naissance initiatique « sans intermédiaire » que nous
avons mentionnée.
Il est possible de préciser les correspondances entre les
« trois aspects » auxquels le texte de M ichel Vâlsan fait réfé­
rence et les formes traditionnelles qui m anifestent leur pré­
sence autour de Guénon à ce moment ; ce point n ’est pas sans
intérêt pour la com préhension de son rôle et de sa fonction.
Ces correspondances ne sont pas toujours évidentes du fait
que toute tradition intégrale com porte nécessairem ent ces
aspects dans leur ensem ble ; toutefois, nous pouvons les déter­
miner sans grandes difficultés en recourant aux indications qui
figurent dans son œuvre même. Si, en effet, par référence aux
alphabets sanscrit et arabe, l ’H indouism e est sym bolisé par
une dem i-circonférence dont la convexité est tournée vers le
haut et l ’Islam par la dem i-circonférence inférieure qui lui est
com plém entaire, il est évident que ces deux traditions repré­
sentent analogiquement et dans le même ordre, d ’une part le
monde céleste et principiel, de l ’autre celui de la manifestation
corporelle et terrestre. La tradition extrême-orientale sym bo­
lise alors de manière plus directe le « monde intermédiaire »,
ce qui se justifie aisém ent par référence à l’« idée de vie » que
Guénon, dans son Introduction générale à l ’étude des d o c ­
trines hindoues, identifiait à une « conception que l’on peul
rendre, sans trop d ’inexactitude, par “solidarité de la race” » ;
en effet, il définissait à son tour cette dernière com m e F« élé­
ment caractéristique », et surtout com m e le principe d ’unité,
de la tradition chinoise. Cet aspect est évoqué aussi par une
indication fort énigm atique de l ’ésotérism e islam ique. Elle
relève, sem ble-t-il, d ’un enseignem ent propre au Cheikh al-
Akbar, et figure dans les Fusûs al-H ikam à la fin du chapitre
sur Seth. Suivant cette donnée, « c ’est sous l’égide de Seth
que naîtra le dernier des engendrés du genre humain. Il sera

46
L’ INITIATION ET L’INVESTITURE

porteur de ses M ystères (2). Il n’y aura pas, après lui, d ’autre
• nj’cndré d ’entre les hommes : il est en effet le “Sceau des
engendrés” (khâtam al-aw lâd). II lui naîtra une sœur qui sera
mise au monde juste avant lui et contre les pieds de laquelle
.fia sa tête. Sa naissance se produira en Chine et sa langue
M-i'a celle de son pays natal ».
Rappelons que c ’est précisément dans le monde intermé-
■h.nrc que doit s’opérer la réunion, à la fin du cycle, des réalités
ii.ulilionnelles représentées par les deux dem i-circonférences
•liiiil il a été question plus haut. La figure complète sera reconsti­
tua' alors, tandis que la signification solaire qui lui correspond
■i rapporte essentiellement à la manifestation finale, dans l’ordre
temporel, du « C alifat » universel et de ses secrets, dont
l I•inpire chinois constitue, par excellence, le symbole annoncia­
teur.

i ’ i C 'e s t-à -d ire d e s M y stè re s de S e th . Le m ot w a la d , tra d u it ici p a r


■njvndré », désigne l ’enfant en tant q u ’il est issu de l’union de ses père et
CHAPITRE V

UNITÉ ET DIVERSITÉ
DE L’ENSEIGNEMENT

Dans son texte sur L'écôrce et le noyau, René Guénon, utili­


sant ici encore des données islamiques, évoque et commente une
triple distinction : celle de la haqîqa, qui est « la vérité ou la réa­
lité essentielle », ou encore, en relation avec le symbolism e géo­
métrique du centre, « la vérité une et immuable (qui) réside dans
r “invariable m ilieu” » ; de la sh a rî’a, « c ’est-à-dire la loi reli­
gieuse extérieure qui s ’adresse à tous et qui est faite pour être
suivie par tous, comme l ’indique d ’ailleurs le sens de “grande
route” qui s ’attache à la dérivation de son nom » ; et enfin de la
tarîqa qui est le « sentier», « la voie étroite qui n ’est suivie que
par un petit nom bre». La sh a rî’a et la tarîqa sont toutes deux
soum ises au changem ent et à la m ultiplicité, « la première
devant s ’adapter à la diversité des conditions extérieures, la
seconde à celle des natures individuelles ». La sh a rî’a est repré­
sentée par la circonférence ; la tarîqa par le rayon qui relie la
circonférence au centre, c ’est-à-dire la sh a rî’a à la haqîqa, la
" voie commune » à la « vérité essentielle » Si nous rappelons
ici ce symbolisme, c ’est parce qu’il permet de rendre compte
d'un autre aspect essentiel de la fonction et de l’enseignement de
<iticnon, lié lui aussi aux conditions exceptionnelles de son illu­
mination initiatique ainsi qu’à la qualité prophétique de son ins­
piration.
Cette distinction s’applique tout d’abord à son propre cas.
Nous avons vu en effet que son investiture était venue directe­
ment du Centre Suprême, et qu’elle s ’était accompagnée d’une
intervention opérative et réalisatrice de la haqîqa. Ce n’est qu’à

49
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

un stade ultérieur, se situant quelques années après cet événe­


ment initial, que se produisit la « régularisation » de son cas, du
moins au regard des critères habituels, par son rattachement à la
tarîqa shâdhulite (1). Enfin, il faudra attendre son départ pour
l ’Égypte en 1930 pour qu’il se «régularise» aussi du point de
vue de la Loi extérieure, par la mise en pratique des prescrip­
tions de la sh a rî’a. Il est évident qu’un tel processus, s’il permet
de rendre compte de manière adéquate des principales étapes de
la vie traditionnelle de René Guénon, est aussi l’inverse de celui
qui correspond à un développement habituel : l’être qui aspire à
la réalisation métaphysique doit en effet, d’après les indications
données par Guénon lui-même, commencer par pratiquer scrupu­
leusement les rites de la Loi commune, puis obtenir un rattache­
ment à une organisation initiatique régulière pour pouvoir enfin,
s’il possède les qualifications nécessaires, parcourir les étapes de
la Voie et, le cas échéant, parvenir à son but. La carrière de
Guénon va donc au rebours du développement ordinaire, ce qui
illustre et confirme encore le statut exceptionnel de son cas.
Ce processus confirme également la qualité prophétique de
son inspiration. En effet, si le déroulement de sa vie tradition­
nelle apparaît comme anormal au regard des critères ordinaires,
il n’en va plus de même à partir du moment où on l’envisage du
point de vue de la prophétie : s ’agissant de cette dernière, la
communication de l’Ordre divin s ’opère en mode axial et des­
cendant, d’une manière analogue à celle que l’on constate chez
Guénon. Bien qu’il faille tenir compte ici d’une certaine diver­
sité des situations particulières, la fonction d’Envoyé divin sup­
pose toujours un certain degré de réalisation personnelle effec­
tive : après une phase initiale de solitude, les êtres attirés par la
vérité de sa parole et de son message se rassemblent autour de
lui ; acceptant librement de le suivre, ils lui font allégeance et
s ’attachent à lui être fidèles. Vient enfin la dernière phase, celle
où le M essage divin s’impose uniformément à tous.

(1) M. Jean-P ierre L aurant écrit à ce propos q u ’A bd al-H âdî « tra n s m it à


son tour la “B araka” à G uénon, probablem ent à la M osquée de L ondres car
celle de Paris n ’était pas encore construite ». U ne telle ignorance de la tra­
dition islam ique est tout de m êm e surprenante : depuis quand est-il néces­
saire de se rendre dans une m osquée p o u r recevoir la B araka ?

50
UNITÉ ET DIVERSITÉ DE L’ENSEIGNEMENT

Bien entendu, en précisant tout ceci nous n ’entendons nulle­


ment suggérer que la fonction de René Guénon puisse être assi­
milée à celle d’un Envoyé ou d’un Prophète « légiférant », mais
plutôt qu’il y a effectivement une analogie entre la mission qui
riait la sienne au sein de la civilisation occidentale moderne et le
processus d’instauration d’une forme traditionnelle nouvelle. En
effet, tout en maintenant son enseignement propre dans un ordre
purement doctrinal, Guénon avait pour but déclaré de susciter,
chez ceux des Occidentaux qui possèdent les qualifications ini­
tiatiques requises, une prise de conscience de leur prédisposition
cl de leurs possibilités, en sorte qu’ils puissent œuvrer, avec
l'appui et le support d ’organisations initiatiques régulières, à un
redressement traditionnel d’ordre plus général. Assumant directe­
ment la fonction de rappeler l’existence, la nature et les préroga-
iives de la haqîqa dans un monde qui en avait perdu jusqu’à la
notion même, il donnait aussi les indications nécessaires en vue
»lc la constitution en Occident d’une élite disposant - grâce à la
présence effective d’une «in flu en ce spirituelle» véhiculée par
les organisations que l’ésotérisme islamique désigne précisément
par le terme tarîqa - des moyens opératifs indispensables pour
iamener l ’ensem ble de l ’humanité occidentale à un principe
d’unité, c ’est-à-dire au respect d ’une Loi divine totale capable
d’assurer, dans la mesure où les circonstances le permettent
encore, la sacralisation des intentions et des activités dans tous
les domaines. Telles furent l ’intention et l ’ambition véritables de
k’ené Guénon, immuables d’un bout à l ’autre de sa carrière ter-
icstre qu’elles suffisent à éclairer tout entière: dans ses études,
•es contacts, ses ouvrages, sa correspondance, c ’est toujours le
même but qui transparaît ; telle fut la fonction traditionnelle dont
il assuma la charge au milieu de difficultés et d ’oppositions
inouïes. Cependant, à aucun moment, la Faveur et la Bénédiction
■livines ne lui furent retirées, ni de son vivant, ni, pour ce qui
concerne l’actualité de son enseignement, après sa mort, ce qui
est la preuve même que sa mission fut accomplie ainsi qu’elle
devait l’être et qu’il ne s ’en montra pas indigne.
Ceci étant bien précisé, il est vrai que l’on observe aussi,
uni dans l’enseignement doctrinal que Guénon développa que
dans les m oyens qu’il envisagea en vue du redressement du
monde occidental, certaines variations qui engendrèrent à leur

51
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

tour de nombreux malentendus. Ainsi, les contradictions appa­


rentes entre les écrits de sa jeunesse et ceux de sa maturité furent
interprétées le plus souvent d ’une manière inadéquate, tant par
ceux qui en tirèrent la conclusion qu’il avait varié dans son
enseignement que par ceux qui, à l’extrême opposé, envisagèrent
celui-ci comme fixé dès l’origine, ce qui est vrai si on le consi­
dère du point de vue de l’unité de la Science principielle, mais
non forcément exact pour ce qui concerne la conscience actuelle
que Guénon pouvait avoir des divers aspects que cette Science
comporte. Il convient de rappeler ici que, même dans le cas de
fonctions traditionnelles liées aux Révélations proprement dites,
l’on constate des modifications d ’état et de statut portant quel­
quefois sur des points fondamentaux. On peut citer l’exemple de
M oïse brisant les Tables de la Loi avant de contracter avec
Yahwé une alliance nouvelle ; ou encore celui du Christ recom­
mandant tout d ’abord à ses Apôtres de ne pas « prendre le che­
min des païens » et d ’aller plutôt vers « les brebis perdues de la
Maison d ’Israël ». M ême en Islam, où la Parole divine revêt
l ’apparence d ’une Révélation immuable fixée une fois pour
toutes dans le Coran, il faut tenir compte des versets « abrogés »,
c ’est-à-dire com m uniqués au Prophète par voie d ’inspiration
mais qui, du vivant même de ce dernier, furent supprimés ou
rem placés par d ’autres, en dépit de leur statut ém inent. A
fortiori, il faut admettre qu’un enseignement dont l ’envergure est
autre puisse se développer dans le temps d’une manière qui
laisse place à certaines variations, sans que le caractère provi­
dentiel de son inspiration soit compromis pour autant. Celles que
l’on observe dans les aspects doctrinaux mis en évidence par
Guénon à divers moments de sa carrière n’ont, dès lors, rien qui
doive choquer ou même surprendre. Bien au contraire, dirions-
nous, elles tém oignent en réalité d ’une faculté d ’adaptation
constante aux possibilités d ’expression qui lui étaient offertes et
aussi d’une sensibilité tout à fait exceptionnelle à l ’« ambiance »,
c ’est-à-dire aux courants psychiques en fonction desquels se
« cristallisait » son œuvre. Elles montrent que son enseignement,
comme tous ceux qui relèvent de l’ésotérisme véritable, demeu­
rait exempt de tout esprit de système, au point que les notions
traditionnelles qu’il utilise revêtent parfois des significations
métaphysiques différentes d’un ouvrage à l ’autre.

52
UNITÉ ET DIVERSITÉ DE L’ENSEIGNEMENT

Dès 1910, dans un de ses tout premiers articles intitulé


L'orthodoxie m açonnique, Guénon précisait d ’ailleurs que « L a
IVadition n’est nullement exclusive de l’évolution et du progrès ;
1rs rituels peuvent et doivent donc se modifier toutes les fois que
i-cla est nécessaire, pour s ’adapter aux conditions variables de
U'inps et de lieu, mais, bien entendu, dans la mesure seulement
où les modifications ne touchent à aucun point essentiel. » Bien
<|iie ce texte vise avant tout les rituels maçonniques, sa portée est
>rpendant beaucoup plus générale et concerne en réalité tout
l'ensemble des manifestations d ’origine traditionnelle. D ès lors,
• 'est avec une certaine stupéfaction que l ’on découvre, dans une
hvente étude de M. Borella (2), la phrase « la Tradition n’est
nullement exclusive de l’évolution et du progrès » extraite de
■.on contexte d ’une façon qui permet à cet auteur de conclure
tout à son aise qu’à cette époque Guénon ne s ’était pas « dégagé
*k* certaines influences», et notamment de F« idéologie de la
libre p en sée» ! Pourtant, « l ’évolution et le progrès» dont il
.'agit ici correspondent, bien évidem m ent, aux « co n d itio n s
\ ariables de temps et de lieu » mentionnées ensuite. M. Borella
• ontinue de plus belle d’abuser ses lecteurs en publiant aussitôt
l.iphrase finale du même article selon laquelle la réalisation du
' n and Œuvre est « l ’accomplissement intégral du Progrès dans
ions les domaines de l’activité hum aine», laissant imprimer le
mol «p rogrès» sans majuscule, ce qui en change complètement
le sens puisqu’en ce cas la particularité orthographique permet
• nie de montrer que le « P ro g rès» ne doit pas être compris
iliins un sens moderniste et antitraditionnel. Bien loin de subir
■1rs « influences » à ce niveau, Guénon se montre au contraire,
iiutme dans le cadre somme toute assez étroit de La G nose, par­
eillement indépendant à l ’égard des langages qu’il utilise, sui-
vant le s c ir c o n s ta n c e s , pour e x p r im e r la D o c tr in e
immuable: dans divers textes qui datent de 1910, à l’intention
•1rs n é o -g n o s tiq u e s il p r é c is e que « la G n o se , c ’e st la
Connaissance traditionnelle qui constitue le fonds commun de
toutes les initiations, et dont les doctrines et les symboles se sont
n.insinis, depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours, à

i ’i G nose e t g n o s tic is m e c h ez G u é n o n , d a n s le D o s sie r H su r R ené


• ludion, p. 109.

53
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

travers toutes les Fraternités secrètes dont la longue chaîne n’a


jam ais été interrompue » ; s ’adresse-t-il aux Francs-M açons,
c ’est pour les inviter à « s ’unir pour travailler en commun au
Grand Œuvre de la Construction universelle » et pour évoquer
une conception des hauts grades qui en ferait « des centres initia­
tiques véritables, chargés de transmettre la science ésotérique et
de conserver intégralement le dépôt sacré de la Tradition ortho­
doxe, une et universelle» ; enfin, s ’il aborde la question de la
« Religion », c ’est pour dire qu’elle « est nécessairement une
comme la Vérité », les religions ne pouvant être, quant à elles,
que « des déviations de la Doctrine primordiale » : elles sont
envisagées dès lors comme « des modifications temporaires (qui)
ne peuvent affecter en rien la Vérité immuable et éternelle » (3).
On voit donc qu’en toutes circonstances ce sont les mêmes affir­
mations doctrinales qui apparaissent au cœur de son enseigne­
ment.
Cela dit, l’on reconnaîtra volontiers que la langue technique
u tilisée par R ené G uénon à ses débuts n ’est pas toujours
au point et qu’elle est de nature à déconcerter parfois ceux de
ses lecteurs qui, formés et marqués par ses ouvrages, sont deve­
nus par là même plus exigeants. Il en avait du reste pleinement
con scien ce, allant ju squ ’à déclarer, dans un texte publié en
1914 : « N o u s devons avouer qu’il est beaucoup de choses que
nous n ’avons pas encore trouvé le moyen d ’exprimer d ’une
façon claire et précise, surtout dans une langue aussi peu “méta­
physique” que le français ; cela peut paraître tout à fait surpre­
nant à nos contradicteurs, mais pourtant c ’est ainsi. » Il y a donc
de l’inconvenance et quelque ingratitude à utiliser contre les
écrits de sa jeunesse la réussite incomparable, en matière d’ex­
pression doctrinale, que sont les œuvres de sa maturité. Peut-être
aussi estim era -t-o n que certains aspects du langage qu'il
employait alors n’étaient pas forcément les plus aptes à exprimer
les vérités doctrinales q u ’il proposait à l’O ccident, et que
d’ailleurs ils n ’ont pas été repris plus tard dans ses livres. Ceci
revient à poser la question de la signification réelle que présente

(3) N ous som m es en droit de d em ander à M. B orella, sans m alveillance, en


quoi ces citations, « et autres bizarreries », sont issues de l’« idéologie de lu
libre-pensée ».

54
UNITÉ ET DIVERSITÉ DE L’ENSEIGNEMENT

tvlte partie de sa vie et de sa carrière traditionnelles. Il importe


de souligner le fait que, du point de vue strictement doctrinal, les
écrits de cette période sont d’une orthodoxie irréprochable, et
qu'il faut donc se garder soigneusement d’en tirer contre Guénon
des conséquences hâtives ou des conclusions imprudentes. Ses
premiers textes sont, tout comme les autres d’ailleurs, ceux d’un
< ’onnaissant véritable « puisant ses certitudes fondam entales
directement à la source principielle », comme l’écrivait Michel
Vfdsan. M êm e une affirmation aussi extrêm e que celle qui
*ofisiste à envisager les religions comme des «déviations de la
Doctrine primordiale », et que certains ont assim ilée à de l’anti-
« Irricalisme, se justifie en réalité parfaitement en tant qu’aspect
ilf la Vérité métaphysique. Il ne faut pas oublier qu’elle a été
avancée par Guénon par référence à une maxime du Taoïsme, ce
qui suffit à en garantir la légitimité traditionnelle : les critères de
l'orthodoxie peuvent différer en effet suivant que l’on se place
m point de vue de la Doctrine Suprême ou à celui des formes
traditionnelles révélées au cours des âges. On se rapportera utile-
ilient ici aux précisions données par M ichel Vâlsan dans son
tente sur L ’Islam et la fonction de René Guénon. Nous nous bor­
n io n s à indiquer, pour notre part, que cette manière négative
d ’en visager le rôle des r e lig io n s par rapport à la V érité
immuable n ’est pas propre au Taoïsme et qu’on la retrouve
.itissi, si étonnant que cela puisse paraître, chez les plus grands
maîtres de l ’ésotérisme islamique. A propos du verset coranique
as-tu vu celui qui a pris pour son dieu (ilâh) sa passion...»
M or., 25, 43 et 45, 23), Tbn Arabî en seign e q u ’en réalité
I homme « n’a jamais adoré que sa passion ». Cette façon d’ex-
pnmer le même aspect doctrinal est d’autant plus intéressante
quelle contient une référence implicite au Culte Axial et à une
interprétation ésotérique de la formule fondamentale de l ’Islam
I <i ilâh ilia Allâh : « il n’y a d ’autre Dieu (ou “objet d ’adora-
iio if) qu’Allâh », ce qui montre que dans cette tradition les
• useignements les plus téméraires en apparence sont inclus dès
l'origine dans les données les plus communes de la religion et de
l.iloi. On a là un exemple caractéristique de l ’aspect totalisateur
d< la Loi islamique qui inclut également « le s principes et les
méthodes de la Connaissance m étaphysique». Dans ces condi-
iittus, il est permis de penser que M. Borella force un peu la note

55
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

quand il prétend faire la leçon à Guénon en déclarant que « ce


qui fait défaut à Palingenius (4), c ’est, non pas la notion, mais
peut-être le sens vivant et concret de la Tradition, et donc le res­
pect des formes sacrées dans lesquelles elle s ’est exprimée ». Le
jour où M. Borella respectera lui-même toutes les prérogatives
attachées aux fonctions traditionnelles, et notamment à celle de
Guénon, nous aurons plus de raisons qu’aujourd’hui d’être ras­
suré sur son propre cas !
Rappelons enfin qu’il faut toujours prendre bien soin, lorsque
l’on veut étudier d’un point de vue historique les écrits de méta­
physiciens véritables, de ne pas établir des oppositions trop tran­
chées entre des idées vraies successivement exprimées, du simple
fait qu’elles relèvent de perspectives doctrinales différentes pouvant
apparaître parfois incompatibles entre elles du point de vue de la
pensée profane : c ’est là un défaut que l’on rencontre fréquemment
chez ceux qui abordent le domaine métaphysique avec une menta­
lité marquée par les méthodes universitaires. Récemment encore, à
propos de doctrines relevant de l’ésotérisme islamique, nous avons
eu la surprise de trouver la mention d’une métaphysique qui « n’a
pas de circonférence » opposée implicitement à une autre supposée
en avoir une, et jugée de ce fait plus adéquate. L’auteur de cette
trouvaille avait tout simplement perdu de vue que la perspective
doctrinale évoquée par la première correspond, dans l’enseigne­
ment d’Ibn Arabî, à la Station initiatique qui fut celle du Prophète
lui-même au terme de son Ascension Nocturne (5) ! On peut voir
par cet exemple combien il faut être prudent lorsqu’on prétend étu­
dier les doctrines métaphysiques au point de vue de l’« histoire des
idées » car on risque d’oublier, si l’on n’y prend garde, que ces
dernières reflètent des réalités d’un tout autre ordre qui échappent,
de par leur essence même, au domaine de l’investigation histo­
rique.
Maintenant, ce qui est tout à fait curieux, c ’est que l ’opposi­
tion entre la métaphysique décrite comme « ayant une circonfé­
rence » et celle décrite com m e n’en ayant pas rejoint, quant à sa

(4) R appelons que R ené G uénon collaborait à La G nose sous ce nom .


(5) C o m p are r l ’In tro d u ctio n de M . M ichel C h o d k iew ic z à V É p ître su r
l ’U nicité A b so lu e de Aw had al-dîn B alyânî, p. 36, avec le ch apitre 427 des
F utûhât.

56
UNITÉ ET DIVERSITÉ DE L’ENSEIGNEMENT

signification réelle, celle que M. Borella s ’efforce, dans son


élude, d’exploiter contre Guénon à propos du Démiurge. Il écrit
i*n effet que l ’assimilation de ce dernier au « créateur biblique »
révèle « une incompréhension radicale du mystère de l ’imma­
nence divine dans l ’extériorité cosm ique », avant de conclure
que « c e sont certaines de ces idées que l’on retrouve dans les
tout premiers textes de Guénon-Palingenius » (6), sans préciser
île quelles idées et de quels textes il s ’agit, laissant ainsi son lec­
teur libre de comprendre que ces écrits témoignent eux-mêmes
de ladite incompréhension. Le comble est que M. Borella s ’ap­
puie en cette circonstance sur l’enseignement du Coran au sujet
du Nom divin « l ’Extérieur», de sorte qu’il est insinué aussi,
pour faire bonne mesure, que la doctrine exposée par Guénon à
cette époque n’était pas conforme à l’Islam ! Pourtant, s’il est
bien vrai que le «m ystère de l’im m anence» sera mis en relief
surtout dans les écrits de la dernière période de Guénon - ceux
qui traitent de la « réalisation descendante » - et au moyen d’une
idécence expresse à l’Islam, en revanche il serait tout à fait
inexact et injuste d ’affirm er que les textes de P alingenius
méconnaissent ce mystère uniquement parce qu’ils se situent
dans une perspective doctrinale différente et qu’ils ne contien­
nent pas de référence directe à la tradition islamique. À la pré­
sentation équivoque de M. Borella nous opposerons l ’extrait sui-
\ aut du texte de Guénon sur Le D ém iurge, qui nous paraît
parfaitement clair : « Doit-on dire maintenant que cette Création
■cil imparfaite ? on ne peut assurément pas la considérer comme
parfaite ; mais, si l’on se place au point de vue universel, elle
n'est qu’un des éléments constitutifs de la Perfection totale. Elle
u'est imparfaite que si on la considère analytiquement comme
séparée de son Principe, et c ’est d’ailleurs dans la même mesure
qu’elle est le domaine du Démiurge ; mais, si l’imparfait n’est
qu'un élément du Parfait, il n ’est pas vraiment imparfait, et il
résulte de là qu’en réalité le Démiurge et son domaine n ’existent
pas au point de vue universel, pas plus que la distinction du Bien
d tlu Mal. Il en résulte également que, au même point de vue, la
Matière n’existe pas : l’apparence matérielle n’est qu’illusion,
d'où il ne faudrait d’ailleurs pas conclure que les êtres qui ont

m) Art. cit., p. 106.

57
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

cette apparence n’existent pas, car ce serait tomber dans une


autre illusion, qui est celle d'un idéalisme exagéré et mal com ­
pris. » Si donc René Guénon a pu effectivement écrire à propos
de « certaines allusions » contenues dans un « article fantaisiste »
de la Revue internationale des Sociétés Secrètes : « ceux de nous
qu’elles prétendent viser sont morts depuis b.en longtemps »,
c ’est pour des motifs qui n ’ont assurément rien à voir, n ’en
déplaise à M. Borella, ni avec la source d ’inspiration de ses pre­
miers écrits, ni avec leur orthodoxie métaphysique ; un texte
comme Le Démiurge demeure aussi vrai aujourd’hui qu’hier, et
sa lecture tout aussi profitable. La valeur émir.ente de ces pre­
mières études du point de vue doctrinal, ausri bien que leur
façon quelque peu déconcertante d’aborder la question du rôle
des religions et des formes traditionnelles, s ’expliquent finale­
ment l’une com m e l ’autre par le fait que, dès cette époque, René
Guénon puisait directement sa science à ce qu. est appelé dans
l’ésotérisme islamique la « Mine » originelle et primordiale d’où
procèdent, sous leurs diverses modalités, les manifestations de la
fonction prophétique en ce monde.

58
CHAPITRE VI

AUTOUR DE L’ORDRE DU TEMPLE

Nous en venons maintenant à l’autre aspect de la fonction de


Kcné Guénon, c ’est-à-dire au choix des moyens d ’ordre initia-
iique aptes à favoriser le redressement traditionnel du monde
m ci dental. Sur ce point également on constate des variations
notables liées aux possibilités cycliques qui subsistaient encore à
■Ilacune des étapes de sa carrière.
Il y eut, tout d ’abord, la tentative de rénovation de l’Ordre
■lu Temple qui se produisit en 1908. Michel Vâlsan a évoqué à
i e propos « la possibilité qu’une initiation proprement occiden-
iair. mais n’existant plus en Occident, se réactualise dans un
milieu intellectuel propice, avec des moyens appropriés», tout
• n précisant qu’il avait « certaines raisons de penser que Guénon
avait par lui-même quelque chose sur des possibilités de ce
l'i nre, car, à ses débuts, certaines tentatives se sont produites, à
l'iirlir d’interventions de l ’ancien centre retiré de la tradition
ni i identale ». Ces interventions doivent être envisagées comme
une conséquence de l’initiation exceptionnelle dont avait bénéfi-
>ir Guénon et comme une «réaction concordante» suscitée par
mi investiture: outre l ’actualisation autour de lui d'influences
piiituelles provenant de centres initiatiques orientaux, il faut
■•■lever aussi cette manifestation fort significative d ’une virtualité
•peiîifiquement occidentale, d’autant plus que celle-ci, toujours
• Ion Michel Vâlsan, n’était que « l ’ancienne initiation régulière
11 effective de l’Occident traditionnel retirée depuis longtemps,
la on se retire toute initiation qui n ’a plus la possibilité de se
maintenir dans son m ilieu norm al, lorsque le s con d ition s
• m liques lui sont défavorables... une telle retraite, quand elle

59
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

concerne la forme initiatique fondamentale d’une tradition, coïn­


cide avec la retraite du centre spirituel de cette tradition, et se
fait vers le point d ’origine de tout centre d ’une tradition particu­
lière, c ’est-à-dire, vers le centre spirituel suprême, où elle reste
alors à l ’état latent et d ’où elle peut se remanifester quelquefois
quand les conditions cycliques le lui permettent ». On note donc,
une fois de plus, qu’il s ’avère nécessaire de se référer au Centre
Suprême pour rendre compte, dans toute leur complexité, des
moyens traditionnels mis en œuvre au commencement de la car­
rière initiatique de René Guénon.
Les circonstances dans lesquelles s ’opéra, de 1908 à 1911,
cette revivification éphémère de l’Ordre du Temple sont en par­
tie connues ; nous ne pensons cependant pas que le dernier mot
ait été dit sur la question. Nous nous attacherons ici à mettre en
lumière certains aspects de cet épisode qui nous paraissen!
essentiels pour l ’étude de la fonction de Guénon : dans ce cha­
pitre, ceux qui concernent le sort de l’Occident, et plus loin, à
propos des conditions de l’existence corporelle, ceux qui eurent
une incidence sur le développement ultérieur de son œuvre.
La constatation la plus frappante que l’on puisse faire est
que rien, dans cette tentative, ne fut laissé au hasard : Guénon
fut appelé et désigné nommément comme le chef de l’organisa­
tion ; ses membres, au nombre de vingt et un, furent choisis de
m êm e; lorsqu’enfin, en 1911, suite aux difficultés qui avaient
surgi, la fermeture définitive de l ’Ordre fut décidée, c ’est, encore
une fois, une autorité « supra-indivuduelle » qui intervint pour
mettre un terme à ses activités. Un second point fort remar­
quable est que la liste des titres de toutes les conférences
montre, à l’évidence, qu’une première élaboration globale de
l’enseignement de Guénon s ’opère dès ce moment, tant dans le
domaine métaphysique qu’en matière de sym bolism e : l ’Ordre
du Temple Rénové fut, sans doute possible, le lieu privilégié où
son œuvre prit naissance. Les titres de certaines communications
seront même repris purement et simplement dans les grandes
œuvres de la maturité, notam m ent « Le S ym b olism e de la
Croix », « Les États multiples de l’Être » et « Les Principes du
calcul infinitésimal ».
La portée essentielle de ces deux facteurs oblige à établir
une distinction plus nette qu’on ne l’a fait jusqu’ici entre l’Ordre

60
AUTOUR DE L’ORDRE DU TEMPLE

du Temple et l ’É glise gnostique dont Guénon fit partie à la


même époque. Cette Église fut constituée par Jules Doinel à la
l in du XIXe siècle, puis dirigée par Fabre des Essarts que le jeune
(iuénon rencontra à l ’occa sio n du C ongrès spiritualiste et
maçonnique de juin 1908, c ’est-à-dire quelques mois à peine
après la fondation de l’Ordre du Temple Rénové. Ayant demandé
son introduction dans cette Église, il fut consacré « Évêque » en
1909 et prit le nom de Palingenius. L’analogie que certains ont
établie entre les deux organisations s ’explique par des simili-
ludes apparentes : dans le cas de l ’Église gnostique, on constate
également l’« élection » initiale d’un fondateur appelé à réaliser
l’actualisation nouvelle d’une « p r é se n c e » plus ancienne, en
l'occurrence cathare; une affirmation des prérogatives de la
Connaissance et de la Tradition; la prise de conscience d’une
l'onction à assumer à l ’égard du monde occidental dans son
ensemble. Tout cela tranchait assurément avec l’indigence doctri­
nale des milieux occultistes, et montre que l’on est confronté ici
a un phénomène complexe. Il importe d’autant plus de souligner
qu'à la différence de l’Ordre du Temple, l’Église gnostique ne
bénéficia jamais d’aucune transmission initiatique authentique,
même s ’il semble bien établi, d ’autre part, que la consécration
episcopale qu’elle conférait était régulière et réelle : non seule­
ment le caractère exotérique de cette consécration ne fait aucun
iloute, mais l’épiscopat lui-même apparaît comme une institution
plus tardive qu’on ne l’avait cru jusqu’ici, et comme l’un des
ef fet s les plus significatifs de la « d e sc e n te » des rites chrétiens
dans le domaine de la religion commune. À l’intention de ceux
•lui invoquent dans le cas de l’Église gnostique « un rituel d’ori-
î'ine m ystérieuse» (Jean Robin) ou « u n e consécration en mode
subtil » (Jean Borella), nous rappellerons dans son intégralité la
déclaration faite ultérieurement par René Guénon selon laquelle
• ces “néo-gnostiques” n’ont jamais rien reçu par une transmis­
sion quelconque ; et il ne s ’agit que d’un essai de “reconstitu­
t i on” d’après des documents, d’ailleurs bien fragmentaires, qui
sont à la portée de tout le monde ; on peut en croire le témoi­
gnage de quelqu’un qui a eu l ’occasion d’observer ces choses
d assez près pour savoir ce qu’il en est réellem ent». Ce juge­
ment catégorique que Guénon énonce en l’accompagnant d’une
lelérence explicite à son expérience personnelle et, par le fait

61
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

même, d ’une allusion implicite à l’Église gnostique, nous paraît


sans appel. On en chercherait vainement l ’équivalent - et pour
cause ! - au sujet de l’Ordre du Temple.
Maintenant, si nous pensons que l’importance de l’Église
gnostique a été délibérément grossie, le plus souvent au détri­
ment de ce dernier, nous reconnaissons volontiers qu’elle présen­
tait certains traits remarquables, et que l’enseignement qu’elle
dispensait était loin d’être médiocre : ce n’est certes pas sans de
bonnes raisons que Guénon lui a tém oigné de l’intérêt et a
demandé à y être introduit. Toutefois, il semble que ces aspects
positifs étaient liés, non pas à l’Église gnostique en tant qu’insti­
tution, mais plutôt à la qualité de certains de ses membres : il ne
faut pas oublier que Matgioi (Pouvourville) était rattaché au
Taoïsme et Abd al-Haqq (Champrenaud) à l’Islam, et que ces
deux personnages ont joué, selon toute vraisemblance, un rôle
déterminant dans la formation doctrinale des autres membres.
Pourquoi Guénon se serait-il privé d’un tel appui, compte tenu
de la fonction qui était la sienne ? Si son œuvre est née à l’inté­
rieur de l’Ordre du Temple, c ’est en revanche l’Église gnostique
qui lui a fourni, grâce à la fondation de la revue La Gnose, son
premier organe d’expression. Ce n’était pas un mince avantage.
Le rôle de cette Église apparaît de la sorte comme étant lié de
façon assez étroite à celui de l ’Ordre, tout en lui demeurant
subordonné. Par rapport à Guénon, la position des deux organi­
sations est d ’ailleurs inverse : s ’il fut l’instrument choisi du
«centre retiré de la tradition occidentale», l’Église gnostique
devint, au contraire, d’une certaine manière, un instrument entre
ses mains. D ès lors on comprendra parfaitement que le sort des
deux organisations ait été désormais commun : lorsque, suite aux
hostilités, aux trahisons, aux défauts apparus dans la qualifica­
tion de ses m embres, l ’Ordre du Temple fut définitivem ent
fermé, l’Église gnostique ne lui survécut guère. Cette fermeture
fut par elle-m êm e, que l’on ne s ’y trompe pas, un événement
d ’une extrêm e gravité. Ceux qui, aujourd’hui, sont les plus
enclins à en m éconnaître l ’importance sont aussi ceux qui
auraient, sans aucun doute, le plus besoin de méditer sur ses
causes et de mesurer ses effets. Quand M. Jean Robin écrit :
« L’échec de cette ultime remanifestation scellait le destin de
l’Occident - ou rendait au moins impossible un redressement sur

62
AUTOUR DE L’ORDRE DU TEMPLE

ses bases propres - ce que Guénon n’ignorait certes pas. Si elle


avait au contraire réussi, permettant à plus ou moins long terme
la reconstitution de la tradition occidentale dans son intégrité, sa
fo n c tio n eût é té to u t autre, et c e r ta in e m en t m o in s
“publique” » (1), nous ne pouvons que marquer notre accord
avec cette conclusion et constater que, sur ce point du moins, cet
auteur sem ble avoir bien assim ilé l ’enseignem ent de M ichel
Vâlsan. De son côté, celui-ci écrivait, dès 1951, à propos des
difficultés qui avaient provoqué la fermeture de l ’Ordre du
Temple, qu’elles avaient pu « déterminer dans un sens plus
“oriental” l’appui qui pouvait encore être offert à l ’Occident ».
lit il ajoutait : « nous ne voulons pas insister ici davantage sur ce
point, mais nous dirons que cela doit être mis en relation avec
les orientations spirituelles plus adéquates aux perspectives de la
“seconde hypothèse” quant au sort de l’Occident ». Cette hypo­
thèse envisagée par Guénon est celle, rappelons-le, où « les
peuples orientaux, pour sauver le monde occidental de cette
déchéance irrémédiable, se l’assimileraient de gré ou de force».
Il ne fait par ailleurs aucun doute que Michel Vâlsan envisageait
implicitement dans son texte une intervention de l’Islam.
Cela dit, nous avouons avoir quelque peine à comprendre
c omment l ’on n’a jamais souligné jusqu’ici la remarquable coïn­
cidence entre la fin de cette tentative de revivification de l ’Ordre
du Temple et, d’autre part, le rattachement islamique de René
Guénon, qui se situent l’un et l ’autre au cours de l’année
1911 (2). Pourtant, il ne nous paraît pas exagéré d ’affirmer qu’il
s'agit là d ’un moment capital de sa carrière, qui marque par cer-
lains côtés une véritable rupture avec la première période, et
dont les effets seront parfois décisifs pour l ’avenir. On note
d’ailleurs, et ceci renforce encore notre interprétation, que la
•• filiation m açonnique in d iscu tab le » que, selon M. René
I )ésaguliers, Guénon cherchait à obtenir à cette époque, et qui
lui avait été refusée en juin 1911 par la Loge «Travail et Vrais

11 ) Cf. R ené G uénon, Tém oin de la Tradition, p. 198.


(2) Pour ce qui co n cern e son ra ttac h e m e n t islam ique, cette date paraît
i le voir être retenue : la prem ière des deux années de l ’H égire m entionnées
il, ins la dédicace du Sym bolism e de la C roix, 1329 H, correspond en effet à
une période située tout entière en 1911.

63
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

Amis fidèles », devient effective quelques mois plus tard par son
affiliation à la Loge « Thébah » ; celle-ci intervient donc, elle
aussi, exactement au même moment. Quelle signification faut-il
donner dès lors à ces rattachements quasi simultanés à des orga­
nisations initiatiques régulières ? M. Borella évoque à ce propos
la considérable accentuation de « la transcendance de la méta­
physique sur tout le reste » (sic), « sa nature de tradition sacrée
et son origine primordiale » ayant conduit Guénon « à prendre
une conscience plus nettement hiérarchique de sa suréminence
principielle ». Toutefois, nous l’avons montré, cette conscience
était déjà parfaitement réalisée au cours de la période antérieure :
on a prétendu le contraire en sollicitant abusivement certains
textes, et on ne pourrait affirm er davantage qu’avant 1911
G uénon n ’avait pas vraim ent com p ris le sen s réel de la
Tradition. Ce qui semble avoir été nouveau, en revanche, c ’est la
nécessité, devant l’impossibilité où il se trouvait de poursuivre
sa mission à l’intérieur de l’Ordre du Temple, de recourir aux
organisations traditionnelles « ordinaires » pour la mener à bien.
Peut-être égalem ent, mais on ne peut avancer qu’avec une
grande prudence une supposition aussi conjecturale, réalisa-t-il
alors, de manière plus nette, le caractère unique et tout à fait
exceptionnel de son propre cas. Quoi qu’il en soit, il demeure
que l’extrême densité des événements, faisant écho à cette sorte
de « concentration » de la pensée que nous avons évoquée plus
haut, s ’accompagnait de coïncidences vraiment extraordinaires
permettant d’entrevoir la Sagesse qui présidait à leur cohérence
interne : cette constatation est d ’autant plus remarquable que,
pour une bonne part, ces événements ne dépendaient naturelle­
ment en aucune façon de Guénon lui-même en tant qu’individu.
Pour saisir toute l’ampleur et la portée du changement inter­
venu, le mieux est sans doute de considérer le contraste entre la
s é r ie d ’a r tic le s que R en é G u én on p u b lie sur la Franc-
Maçonnerie dans la revue La Gnose et les études qui, après
1911, traiteront du même sujet. Dans les premiers, il envisage
cette organisation en quelque sorte « par le haut » et dans une
perspective qui est justement, de manière caractéristique, celle
de la haqîqa. Ceci est particulièrement évident dans son texte
sur le Grand Architecte, dont la fonction est assim ilée à la fois à
c elle d ’A llâh et à c elle de l ’H om m e U niversel. La Franc-
Maçonnerie est considérée alors, non pas en tant qu’institution

64
AUTOUR DE L’ORDRE DU TEMPLE

mais « au sens universel », de sorte qu’elle « s ’identifie à


l'Humanité intégrale envisagée dans l’accomplissement (idéal)
du Grand Œuvre constructif ». De même dans son étude sur Les
hauts grades m açonniques où Guénon veut « faire entrevoir ce
(qu’ils) pourraient être... si, au lieu de vouloir les supprimer
purement et simplement, on en faisait des centres initiatiques
véritables, chargés de transmettre la science ésotérique et de
conserver intégralement le dépôt sacré de la Tradition ortho­
doxe, une et universelle ». La Franc-Maçonnerie n’est donc pas
prise en considération telle qu’elle est, mais telle qu’elle devrait
'•ire. C’est d ’ailleurs pourquoi elle est envisagée alors avant tout
dans son essence et assim ilée à la Gnose, c ’est-à-dire à « la
( onnaissance traditionnelle qui constitue le fonds commun de
loutes les initiations », sans qu’aucun examen soit entrepris des
possibilités d ’actualisation effective et des moyens dont elle
pouvait disposer pour faire parvenir à cette Connaissance. En
icvanche, la conférence que, toujours selon M. D ésaguliers,
(iuénon pron on ce en 1912 d evant ses frères de la L oge
• l'hébah », et dont l’essentiel a été repris au chapitre XXXI des
\perçus sur l ’Initiation, s ’inscrit dans une perspective tout à
l.nt différente : «ju sq u ’où peut aller cet enseignement (extérieur
.1 transmissible dans des formes) quand il s ’étend au-delà des
premières phases de préparation initiatique avec les formes
extérieures qui y sont plus sp écialem en t attachées ? Dans
quelles conditions peut-il exister tel qu’il doit être pour remplir
le rôle qui lui est dévolu et aider effectivem ent dans leur travail
eeux qui y participent, pourvu seulement qu’ils soient par eux-
iih:mes capables d ’en recueillir les fruits ? Comment ces condi­
tions sont elles réalisées par les différentes organisations revê-
inés d ’un caractère initiatique ? », etc. Ces interrogations
pouvaient, et peuvent toujours, s ’adresser de manière directe à
l.i Franc-Maçonnerie telle qu’elle existe en fait : M. Désaguliers
ne s’y est d ’ailleurs pas trompé. On assiste donc, à quelques
mois d ’intervalle, à un véritable «retournem ent» du point de
vue auquel se place Guénon, de sorte qu’on ne peut que s ’éton­
ner, une nouvelle fois, de l ’aisance et de la maîtrise avec les­
quelles il adapte les exigences de sa m ission, ainsi que r e n se i­
gnem ent de la D o c tr in e d on t il est l ’in te r p r è te , aux
( n constances les plus changeantes et les plus variées.

65
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

Si nous avons choisi cet exemple, c ’est parce que, dans l ’état
actuel de la documentation disponible, il nous semble permettre,
mieux que tout autre, et par référence à des textes accessibles, de
mesurer l ’ampleur et la portée des événements survenus à la fin
de 1911. Il n ’est pas e x c e ssif de dire que, dès ce moment,
l ’orientation et les modalités fondamentales de sa fonction et de
son œuvre sont fixées d’une manière quasi définitive. Les varia­
tions que l’on observe ensuite, si considérables qu’elles puissent
paraître, par exem p le lorsqu’e lles portent sur la nature du
Bouddhisme ou sur le rôle du Catholicisme en Occident, n’ont
en réalité, du point de vue de cette fonction elle-m êm e, qu’une
importance assez secondaire et contingente. Nous savons bien
qu’il y a là, pour beaucoup, un point qui peut être difficile à
accepter, mais nous ne pouvons affirmer autre chose que ce que
nous croyons être vrai, quitte à nous efforcer de dissiper plus
loin, dans la mesure du possible, les malentendus qui, déjà du
vivant de Guénon, ont pu naître. Il est certes facile d’ironiser,
comme Madame Denis-Boulet, sur la « simplicité » évoquée par
Chacornac à propos de la « vie » de René Guénon, mais il n ’y a,
pensons-nous, aucune raison de renoncer à cette qualification dès
lors qu’on s ’attache à rendre compte de ce que fut vraiment la
suite de la carrière guénonienne, en dépit des circonstances et
des situations fort co m p lex es au m ilieu d esq u elles elle se
déroula.

66
CHAPITRE VII

LE PASSAGE À L’ISLAM

S ’il fallait définir en quelques mots le lien qui unit la fonc-


uon de René Guénon à son œuvre, il suffirait sans doute de
icprendre ceux qu’il employait lui-même quand, dans la France
iintimaçonnique, il écrivait des « Supérieurs Inconnus » : ils « ne
i herchent jamais à créer des “m ouvem ents” » mais « seulement
•les “états d ’esprit” , ce qui est beaucoup plus efficace mais peut-
eire un peu m oins à la portée de tout le monde ». Dans O rient et
Occident il précisait par ailleurs que « les courants mentaux sont
soumis à des lois parfaitement définies, et la connaissance de
ees lois permet une action bien autrement efficace que l ’usage
•le moyens tout em piriques». C ’est la connaissance qu’il avait
•le ces lois qui détermina constamment, compte tenu des possibi­
lités du milieu concerné, le choix de ses orientations en matière
il'expression doctrinale. Les changem ents furent quelquefois
■oudains ou inattendus. Ainsi, dès le milieu de l’année 1913,
i iuénon devenait collaborateur régulier de la France antimaçon-
nit/ue dirigée par Clarin de la Rive, tandis qu’il mettait fin à ses
.!• livités à la Loge « Thébah » au plus tard en 1917. Pour ceux
•|iii s’attachent à étudier ces changements ou à les expliquer, le
•l.inger principal est certainement d ’interpréter les faits et les
intentions de Guénon de manière unilatérale, voire à les forcer
quelque peu, sans respecter ce qui demeure, et demeurera sans
limite toujours son « m y s t è r e » ; il y a aussi, à l’inverse, le
risque de s ’en tenir à un point de vue purement extérieur qui
i mmile ces m odifications à des considérations d ’ordre « tac-
iique », ou à des projets différents. Le fait qu’il n’écarta jamais
im une p ossibilité ni aucun langage pour faire résonner en
i >•vident quelques échos de la « Parole perdue » ne signifie nul­

67
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

lement qu’il s ’illusionnait sur les limites et les défauts des sup­
ports qu’il utilisait, com m e le montre déjà l’extrait de sa confé­
rence à la loge « Thébah » que nous avons reproduit. D ’un autre
côté, il savait pertinemment, dès 1911, que « n otre Voie est
beaucoup plus large encore que celle du Christianisme, même
“central” ». Ici encore, il n ’y a donc vraiment aucune raison de
mettre sa parole en doute lorsqu’il déclarerait en 1933 : « Pour
ce que j ’ai dit dans Orient et O ccident au sujet du rôle possible
de l’Église catholique... je dois dire que je ne me suis jamais
fait d’illusions sur ce qu’il pouvait en résulter en fait dans les
circonstances actuelles ; mais il ne fallait pas que l’on puisse
me reprocher d ’avoir paru négliger certaines possibilités, au
moins théoriques, ou ne pas en tenir compte », mêm e si le m otif
invoqué dans ce passage est loin d’être suffisant pour éclairer le
vaste ensem ble de ses rapports avec les m ilieux catholiques
depuis la fermeture de l’Ordre du Temple jusqu’à son départ
pour l’Égypte en 1930.
Du côté de ces milieux eux-mêm es, les quiproquos furent
constants. Séduits par l’intelligence de Guénon ainsi que par sa
compétence et sa valeur en des matières dont ils ignoraient à peu
près tout, les Catholiques cherchèrent à l’utiliser, tout en demeu­
rant le plus souvent d’une m éfiance extrême ; ils comprirent en
effet rapidement la menace que représentaient, pour le monopole
de vérité et d’autorité traditionnelles qu’ils prétendaient détenir,
les doctrines métaphysiques universelles auxquelles il se référait.
Il suffit d’ailleurs de lire l’ouvrage de M ademoiselle James pour
se rendre compte à quel point cette méfiance et cette mentalité
sont restées actuelles. Parmi les interlocuteurs de Guénon, un des
plus intelligents et des plus compréhensifs fut peut-être Clarin de
la Rive. Le rapprochement des deux hommes fut facilité par la
connaissance assez directe que le directeur de la France chré­
tienne antimaçonnique avait du monde musulman en général et
des organisations initiatiques islamiques en particulier ; en outre,
il possédait une documentation exceptionnellement vaste et de
première main sur certains des dessous les plus ténébreux de
l ’action antitraditionnelle à la fin du XIXe siècle et, à partir de là,
il avait compris mieux que bien d ’autres où se trouvaient les
dangers véritab les et les sources réelles de la subversion.
L’importance de ce second facteur est confirmée, de manière très

68
LE PASSAGE A L’ISLAM

significative, par la présence au même moment, parmi les colla­


borateurs de cette revue, de l ’hindou Hiran Singh qui fut le prin­
cipal informateur de Guénon sur l’activité des Sociétés néo-spiri-
lualistes en Orient et en Occident. On notera incidemment que
M. Désaguliers, qui a étudié cette période de la vie de Guénon
dans un récent article de Renaissance Traditionnelle, et qui va
jusqu’à qualifier de « saut périlleux » son passage « de l’apparte­
nance effective à une loge de la G.L. ... au projet de direction de
la France Anti-M açonnique », ne mentionne ni l’un ni l’autre de
ces deux facteurs.
Les contacts nombreux et suivis que René Guénon eut après
la Première Guerre mondiale avec l’Institut catholique de Paris
donnèrent prise aux mêmes équivoques : il retenait l’attention et
suscitait l ’intérêt par la façon dont il mettait en relief la surémi-
nence des doctrines purement métaphysiques ainsi que par ses
références à l ’Hindouisme ; on le considérait aussi comme un
.illié précieux et compétent pour combattre le néo-spiritualisme,
notamment le spiritisme et le théosophism e ; mais, en même
Icinps, la supériorité de son enseignement et l ’incapacité où se
lroulaient les Catholiques de se hisser au même niveau provo­
quaient, outre les rancœurs inévitables, des réactions incontrôlées
cl venimeuses. Comment ne pas évoquer ici la figure de Madame
IVnis-Boulet à qui René Guénon adressa une série de lettres
admirables : on ne peut que s ’ém erveiller de ces pages où la
Doctrine brille du plus pur éclat et qui complètent sur des points
parfois essentiels ce qu’il publia par la suite dans Les Etats mul­
tiples de l ’Être ; de ces feuilles où les idées s ’enchaînent avec
une rigueur, une aisance et une élégance sans pareilles ; de ces
lij-nes écrites d’un trait sûr et parfaitement maîtrisé, sans ratures
cl sans repentirs. Pourtant, com m e beaucoup d ’autres, elle se
montra peu digne du privilège dont elle fut ainsi honorée, allant
liisqu’à trahir la confiance de Guénon et l’amitié qu’il lui portait
en l’accusant publiquement, à l ’instigation de Jacques Maritain,
de proposer « une rénovation hindouiste de l ’antique Gnose,
nuire des hérésies». Autant de mots, autant d’erreurs; mais le
mal était fait, mêm e s ’il arriva à l’auteur de ces lignes d ’en
■prouver quelque regret.
De cette époque, on retiendra également que Guénon présenta
■il 1920 Y Introduction générale à l ’étude des doctrines hindoues

69
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

comme thèse de doctorat ; celle-ci fut acceptée tout d’abord, puis


refusée d’une façon qui lui parut tout à fait inexplicable et inatten­
due. Ce n’est donc pas lui, il convient de le souligner, qui a rejeté
l’Université a priori, mais bien au contraire cette dernière qui a
récusé et son enseignement et sa méthode. L’incident prend dès
lors une valeur exemplaire, car il montre que la rigueur qui s’im­
pose pour l ’exposé des vérités métaphysiques et l’interprétation du
symbolisme répond à des critères que l’Université moderne, avec
les limitations et les déformations mentales qu’elle comporte, est
incapable de vérifier. Les nombreuses tentatives faites depuis pour
y introduire le point de vue traditionnel, tout en acceptant les
normes universitaires courantes, ont immanquablement tourné au
détriment du premier et à l’avantage de ces dernières : il faut y
insister car, de nos jours encore, certains semblent nourrir des illu­
sions au sujet d’une « lactique » que M. Mircea Éliade présentait
jadis comme étant celle du « cheval de Troie ». On constate, hélas,
qu’à chaque tentative nouvelle nos modernes « Achéens » ont
perdu à la fois leur temps et la bataille, ce qui laisse un peu scep­
tique, sinon sur leurs bonnes intentions, du moins sur l ’opportunité
et l’efficacité du procédé employé.
Le troisièm e épisode des rapports de G uénon avec les
milieux catholiques fut marqué, de 1925 à 1927, par sa collabo­
ration à R egnabit qui se présentait comme la « Revue univer­
selle du Sacré-C œ ur» (1). Son intérêt principal est que notre
maître entendait se placer cette fois « plus spécialement dans la
“perspective” de la tradition chrétienne, avec l’intention d’en
montrer le parfait accord avec les autres formes de la tradition
universelle » (2). Il indiquait par là même dans quel sens aurait

(1) Pour tout ce qui concerne cette question, on se reportera avec profit à
Y Introduction de M ichel V âlsan aux Sym boles fo n d a m e n ta u x de la Science
sa c ré e, G allim ard, 1962.
(2) M adem oiselle M arie-F rance Jam es, D octeur ès L ettres, n ’hésite pas à
introduire le m ot « recentrem ent » p our désigner le passage de l’idée uni
verselle du S acré-C œ ur à la « notion du C œ ur de Jésus à travers le m ystère
de l’Incarnation et de la R édem ption ». Si nous com prenons bien, dans son
esprit c ’est ce qui est particulier qui doit être considéré com m e central de
telle m anière q u ’au term e de celte bizarre logique c ’e st l ’universel qui
apparaît co m m e unilatéral !

70
LE PASSAGE A L’ISLAM

pu être envisagée une revivification éventuelle de T ésotérisme


chrétien, dont un représentant éminent, en la personne de Louis
( ’h a r b o n n e a u -L a ssa y , c o lla b o r a it d ’a ille u r s à la re v u e.
Cependant, ici encore, les limites de l’entreprise apparurent très
vite : à l’absence d ’une organisation initiatique véritablement
apte à lui servir de support s ’ajouta l’hostilité renouvelée et
redoublée des milieux néo-scolastiques, ce qui entraîna finale­
ment l’éviction de Guénon. Les dernières possibilités « théo­
riques » d’un redressement traditionnel de l’Occident basé sur le
Catholicisme apparaissaient ainsi com m e ayant été définitive­
ment « épuisées » au moment même où était publié La Crise du
inonde moderne.
En 1930, René Guénon quitte la France pour l ’Egypte.
Après quelques semaines, il s ’installe définitivement au Caire et
adopte dès lors les manières de vivre prescrites par l ’Islam : au
rattachement à la tarîqa qui avait marqué sa carrière personnelle
en 1911 s ’ajoute donc une nouvelle « régularisation » de son cas
qui, cette fois, porte ses effets sur la vie communautaire et le
monde des apparences par la pratique de la sh a rî’a, c ’est-à-dire
île la Loi sacrée islamique. 11 s ’agit là, sans nul doute, d’un
autre moment décisif, qui divise le temps de sa maturité en deux
parties presque égales auxquelles correspondent, de façon assez
significative, ses deux mariages. Pourtant, ses conséquences du
point de vue de la fonction de Guénon et de son enseignement
nous paraissent moins importantes que celles qui découlèrent
lout d’abord du passage de la perspective de la « haqîqa » à
relie de la « tarîqa ». Alors que ce dernier s ’était accompagné,
nous l’avons vu, de modifications considérables dans sa manière
irenseigner et de s’exprimer, ce que l ’on note à partir de 1930,
e'est un simple changement d’« accent », marqué par le fait que,
des ce moment, le Cheikh Abd al-Wâhid inaugure la publication,
dans le Voile d ’Isis, d’une remarquable série d’articles sur l ’ini-
nal ion qui, d ’une façon indirecte mais néanmoins inéluctable,
conduiront ceux de ses lecteurs qui aspirent à la réalisation
métaphysique à rejoindre l’Islam. Une telle affirmation met en
cause un point particulièrement délicat et appelle de ce fait un
certain nombre de nuances et de m ises au point. On soulignera
cependant combien la correspondance est à nouveau étroite entre
l.i vie de Guénon et les événements extérieurs puisque c ’est pré­
cisément à la même époque que s ’amorce, après le départ de

71
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

Frithjof Schuon pour l’Algérie et son rattachement à la tarîqa


alawite, le processus qui permettra à ceux des Occidentaux qui
le souhaitent de donner une suite concrète aux indications
apportées dans les articles en question.
Un premier aspect qu’il convient de souligner est que René
Guénon n’a jamais envisagé la question du rattachement initia­
tique par référence exclusive à une religion ou une organisation
déterminée. En outre, s ’agissant de son propre cas, il a déclaré à
plusieurs reprises n’avoir jamais été « converti » à quoi que ce
soit, et même, en 1938, dans une lettre adressée à Pierre Collard,
n ’avoir « point “embrassé la religion musulmane”, à une date
plus ou moins récente, comme certains veulent le faire croire
pour d es r a iso n s qui é c h a p p e n t à ma c o m p r é h e n ­
sion ». Toutefois, il ajoutait aussitôt : « la vérité est que je suis
rattaché aux organisations initiatiques islam iques depuis une
trentaine d ’années, ce qui est évidemm ent très différent ». Il
im porte donc de respecter ici scrupuleusem ent toutes les
nuances : d’une part, Guénon lui-même, en dépit de la qualité
tout à fait exceptionnelle de son cas, de l’origine primordiale de
son inspiration, de son rattachement à de multiples organisations
initiatiques, terminera sa carrière par une pratique exclusive de
l ’Islam, tant sous ses aspects extérieur qu’intérieur, ce qui,
compte tenu du caractère éminemment symbolique qu’a revêtu
son existence terrestre, est évidemment très significatif ; d’autre
part, envisageant le cas de ceux qui « pour des raisons d’ordre
ésotérique ou initiatique, sont am enés à adopter une forme
traditionnelle autre que celle à laquelle ils pouvaient être ratta­
chés par leur origine, soit parce que celle-ci ne leur donnait
aucune possibilité de cet ordre, soit seulement parce que l’autre
leur fournit, même dans son exotérism e (3), une base mieux
appropriée à leur nature, et par conséquent plus favorable à leur
travail spirituel », il précisait expressément que le mot « conver­
sions » ne saurait s ’appliquer à eux « en aucune façon », ce qui
montre bien qu’à ce point de vue au moins le cas personnel de
Guénon a une certaine valeur exemplaire. Dans ces conditions.

(3) C ’est nous qui soulignons. L ’ensem ble de ce passage est extrait du texte
intitulé À p ropos de « conversions ». L’allusion à l ’Islam et au cas p e rso n ­
nel de G uénon est transparente.

72
LE PASSAGE A L’ ISLAM

on a peine à comprendre que le destinataire de la lettre citée plus


haut ait pu s ’appuyer sur elle pour décréter que tous ceux qui
avaient déclaré que René Guénon était musulman avaient énoncé
des « contre-vérités » et même, ce qui est vraiment incroyable,
que celui-ci « n ’était pas plus musulman que ne l ’avait été
Ramakrishna (4) » ! En revanche, il est vrai de dire que l ’islami­
sation de René Guénon entraînera pour son œuvre et son ensei­
gnement des conséquences bien moindres que celles qui découlè­
rent de la fermeture de l ’Ordre du Temple : rappelons que, selon
Michel Vâlsan, les difficultés qui provoquèrent cette fermeture
suffirent à déterminer « dans un sens plus “oriental” l’appui qui
pouvait en core être offert à l ’O ccid en t ». G uénon écrivit
d'ailleurs à l’un de ses correspondants, en novembre 1933 : « je
n'ai jamais cru à une restauration effective de l’esprit traditionnel
en Occident sur la base du Catholicisme ».
Ainsi, la troisième hypothèse, présentée dans Y Introduction
générale à l ’étude des doctrines hindoues comme la plus favorable
du point de vue occidental, était envisagée « en quelque sorte par
principe, pour ne limiter aucune possibilité et ne décourager aucun
espoir ». La question de la constitution de l’élite doit, comme nous
l'avons vu, être interprétée plutôt par référence à la seconde hypo-
ihèse. Si, pour des raisons d’opportunité, Guénon assignait à l’élite
l'étude de la tradition hindoue, dont les formes doctrinales sont rela­
tivement plus assimilables et «réservent de plus larges possibilités
d'adaptation », c ’est cependant la présence en Occident, dès le début

(4) À re n c o n tre de la qualité islam ique de G uénon, Pierre C ollard invoque


la m anière dont celui-ci envisage la pratiq u e rituelle dans une perspective
initiatique : cette conception ne serait pas conform e au « contenu dogm a-
liq u e » de l’Islam . C e type d ’argum ent est analogue à celui q u ’utilise de
son côté M lle Jam es p o u r récuser la notion d ’herm étism e chrétien : « nous
ne cherchons pas à nier l ’existence d ’un courant d ’herm étism e à l ’époque
m édiévale ; m ais ce que nous nous devons de m ettre en doute, c ’est son
i aractère authentiquem ent “chrétien” , conform e à la dogm atique ». Le fait
que la constitution d ’une sorte de « lig u e des exotérism es » se trouve ainsi
encouragée, aussi bien par la catholique M lle Jam es que par Pierre C ollard,
pourrait prêter à sourire si l ’in sistance avec laquelle ce d e rn ie r qualifie
<iuénon d ’« hérétique », tout en évoquant les bûchers, n ’am enait à se poser
des questions sur les intentions réelles de ce très singulier M açon.

73
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

du siècle, de représentants d’organisations initiatiques islamiques


qui apparut en réalité comme la seule alternative. Par ailleurs,
Michel Vâlsan, dans son article sur Les derniers hauts grades de
l ’Ecossisme, précisait la fonction de l’Islam vis-à-vis des initiations
de métier en écrivant que les centres spirituels des fonnes tradition­
nelles réduites au point de vue cosmologique « se rangent normale­
ment dans la dépendance immédiate, non pas du centre suprême,
mais d’un centre intermédiaire, plus complet qu’eux-mêmes au
point de vue spirituel ». Il poursuivait, en note : « dans l’ésotérisme
islamique, et selon sa “perspective” propre, il est dit que le Qutb
accorde son secours providentiel non seulement aux Musulmans,
mais encore aux Chrétiens et aux Juifs ». De là, « il était dans l’éco­
nomie la plus normale des choses que, à l’égard de l’Occident
moderne, la fonction intellectuelle de la doctrine traditionnelle
prenne son appui immédiat dans l’Islam, car celui-ci est l’intermé­
diaire naturel entre l’Orient et l’Occident ».
Ces indications, comme bien d’autres d’ailleurs, montrent
que la compréhension véritable des enseignements doctrinaux
de l’Islam et du Tasawwuf joua un rôle déterminant dans la réa­
lisation de la mission dont René Guénon était chargé : c ’est
aussi dans cette perspective, sem ble-t-il, qu’il s ’était occupé,
avant la Première Guerre mondiale, du projet de fondation à
Paris d ’une m osqu ée et d ’une u n iversité m usulm ane. On
conviendra, avec Michel Vâlsan, que « la position islamique de
René Guénon apparaît toute autre qu’un fait personnel privé et
sans signification quant à l’orientation intégrale de son œuvre
même et de son influence ». S ’il est donc vrai de dire, comme
l’affirme encore notre maître, que Guénon « ne s’est jamais pré­
senté spécialem ent au nom de l ’Islam, mais au nom de la
co n scien ce traditionnelle et initiatique d ’une façon univer­
selle » (5), en même temps tout ce que nous venons de men­
tionner prouve bien que l ’œuvre guénonienne telle qu’elle s ’est

(5) M. Frédéric T ristan s ’appuie sur cette phrase - sa citation et sa ré fé ­


rence sont d ’ailleurs inexactes - p o u r indiquer q u ’« il serait particu lière­
m ent erroné de penser, com m e on ose parfois le laisser entendre, que le
principal effort de G uénon fut de “con v ertir” l’O ccident au soufism e ! »
P récisons donc, une fois de plus, que G uénon ne s ’est jam a is efforcé, ni à
titre principal, ni à titre secondaire, de « convertir » qui que ce soit à quoi
que ce soit.

74
LE PASSAGE A L’ISLAM

développée après la Première Guerre mondiale ne peut pas être


dissociée entièrement d’une certaine finalité islamique. Soutenir
que l’Islam apparaît constamment en filigrane dans l’ensemble
de ses ouvrages, même ceux qui ont été publiés avant 1930, ne
revient donc nullement à déformer la portée réelle de son ensei­
gnement, ni à en restreindre l ’universalité par référence à une
tradition particulière ; c ’est, tout au contraire, donner la clé véri­
table qui permet d ’en saisir la signification profonde et de
résoudre les difficultés apparemment inextricables auxquelles se
heurtent toujours ceux qui cherchent à l’aborder d ’une façon
extérieure, c ’est-à-dire au m oyen d ’une approche purement
documentaire et par un recours exclu sif à la méthode « histo­
rique ». Cette affirmation devrait d’ailleurs d ’autant moins sur­
prendre que nous avons déjà souligné l ’accord parfait entre la
Doctrine métaphysique suprême telle que Guénon l ’a exposée
dès les premiers écrits de La Gnose, et celle du Tawhîd isla­
mique exprim ée dans la formule fondam entale Lâ ilâha ilia
Allâh « Pas de Dieu si ce n’est Allâh » ; elle permet d’expliquer
en outre les critères qui peuvent l ’avoir conduit, chaque fois
qu'il s ’appuyait sur le sym bolism e et sur les données révélées
d'une forme traditionnelle autre que l ’Islam, à privilégier, d’une
manière qui a pu paraître quelquefois unilatérale au premier
abord (6), les interprétations et les points de vue qui se rappor­
taient directement aux aspects les plus élevés de la métaphy­
sique. Rappelons à cet égard que le Prophète de l ’Islam a
déclaré dans une parole célèbre : « La chose la plus excellente
que j ’ai dite, moi et les Prophètes qui m ’ont précédé, c ’est Lâ
ilâha ilia Allâh. »
Cela dit, si l ’installation de René Guénon en terre d’Islam
n’a pas eu une importance décisive pour l ’orientation de son
œuvre, c ’est aussi parce que, ni avant ni après ce moment, en

(6) Cf. par exem ple ce q u ’écrivait M . Jean Filliozat dans le num éro de
l'ianète P lus sur G uénon : l ’école de Ç ankara « représente une doctrine
m étaphysique extrêm e et, com m e telle, a attiré p articulièrem ent l’attention
des savants européens, m ais elle ne l ’a pas attirée exclusivem ent, étant don­
née la grande p o p u larité en Inde de bien d ’autres po in ts de vue. M ais
( iuénon en a fait la tradition orthodoxe par excellence et déprécie toute
autre doctrine ».

75
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

dépit de tout ce qui vient d’être rappelé, il n’a jam ais engagé
publiquement personne à embrasser telle ou telle forme tradi­
tionnelle. Sa correspondance montre en outre qu’il n ’a décou­
ragé aucune bonne volonté, aucune aspiration sincère à œuvrer
dans le sens voulu par la Tradition : jusqu’à la fin de sa vie, il
s ’est voulu le porte-parole de la pure Vérité métaphysique, non
celui d ’une forme particulière, de telle sorte que c ’est unique­
ment par le biais de ses écrits sur l’initiation qu’une certaine
excellence de la tradition islamique se trouve suggérée, sans que
rien n ’y soit affirm é pour autant qui puisse être considéré
com m e décisif. Les raisons d ’une telle attitude relèvent par
excellence du « secret » de René Guénon ; faisons à ce propos
quelques remarques. Tout d’abord, il est évident que, s ’il avait
agi autrement, la portée de la « convocation » adressée par son
intermédiaire au monde occidental aurait été faussée : l’implan­
tation de l ’Islam en Occident risquait d’apparaître alors unique­
ment sous son aspect le plus extérieur et le plus « formaliste »,
ce qui eût ôté toute opportunité, et une part de sa légitimité, à
cette implantation même. Imagine-t-on l’ampleur des incompré­
hensions qui en auraient résulté alors qu’aujourd’hui encore, en
dépit de la prudence de Guénon, de sa sagesse, de toutes les
précautions qu’il a prises, elles se manifestent, non sans de
déplorables excès ? Toutefois, l ’attitude réservée et discrète qui
fut constamment la sienne s ’explique surtout, sem ble-t-il, par
des motifs d ’un ordre plus profond, liés à la nature même de
son enseignem ent : il faut bien voir que le redressement tradi­
tionnel auquel il appelait est inséparable de la qualification des
êtres destinés à l’accomplir, et que celle-ci tient uniquement à
leur prédisposition essentielle. En ne restreignant pas d ’autorité
les applications possibles de son œuvre, en laissant leur place à
plusieurs possibilités de lecture, Guénon obligeait chacun à se
déterminer en fonction de ses capacités et de sa compréhension
véritable. Lâ ikrâha fi-d -D in : « Pas de contrainte dans la
Religion » est-il écrit dans le Coran, précisément par référence
au Culte Axial et à la « Religion primordiale ». Tout être porte
en lui son propre jugem ent. Plus encore que pour d ’autres
sujets, il est bien vrai de dire en ce qui concerne les consé­
quences que l ’on peut tirer de l ’œuvre guénonienne... que l’on
reconnaîtra l’arbre à ses fruits !

76
CHAPITRE VIII

L’ÉNIGM E DES « CONDITIONS


DE L’EXISTENCE CORPORELLE »

Nous avons déjà évoqué l’exceptionnelle tentative de réno­


vation de l ’Ordre du Temple dans la perspective d ’un redresse­
ment traditionnel de l ’Occident ; il nous reste à étudier à présent
l'incidence de cette remanifestation passagère sur le développe­
ment ultérieur de l’œuvre guénonienne. À côté de l’appui et de
l’assistance dont celle-ci bénéficia sur le plan doctrinal de la
part des grandes traditions orientales, y eut-il aussi un apport
proprement occidental consécutif à l ’investiture conférée à René
Guénon ? La réponse à cette question est indubitablement néga-
live. On notera toutefois que, la formulation de l’enseignement
j’iiénonien relevant généralement des modes spirituels « sapien-
taux », l’utilisation d ’un langage sym bolique spécifique apparut
comme étant de nature à fournir un véhicule plus efficace et
mieux adapté à la transmission de doctrines que la rupture de
l’Occident avec ses propres fondements traditionnels lui avait
rendues complètement étrangères.
Pour expliquer la nature et le choix de ce langage, nous rap­
pellerons tout d ’abord l’indication donnée par M ichel Vâlsan à
propos du S ym bolism e de la C roix, selon laquelle ce livre
concerne au plus haut point les modalités occidentales de par-
Iicipation à l ’intellectualité traditionnelle» et procède comme
« tous ceux de son œuvre qui traitent du sym bolism e... de prin­
cipes caractéristiques des hommes spirituels “aïssaw îs” », c ’est-
à-dire de ceux d ’entre eux qui représentent la « S c ie n c e de
Jésus ». On remarque donc, d ’une manière tout à fait générale,
une certaine relation entre le recours à la méthode de l ’interpré­

77
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

tation symbolique pour l ’exposé des vérités métaphysiques et le


souci de s ’adapter aux « modalités occidentales de participation
à l ’intellectualité traditionnelle». D ’une façon plus précise, on
constate que le m êm e souci a conduit René Guénon à recourir,
dans la prem ière période de sa carrière, à un sym bolism e
d ’ordre spécifiquement cosm ologique qui joua un rôle considé­
rable dans le développem ent formel de son œuvre, tout en pré­
sentant par ailleurs des affinités avec l’organisation où elle prit
naissance, c ’est-à-dire l ’Ordre du Temple. C elui-ci avait, au
m oyen âge, notamment la fonction d ’être une sorte de trait
d ’union entre les initiés aux deux ésotérism es chrétien et isla­
mique ; après sa destruction, ceux que Guénon appelle les
« vrais Rose-Croix » inspirèrent une réorganisation des rapports
qui s ’étaient établis en vue d’une collaboration et du maintien,
« dans la mesure du possible, (du) lien qui avait été apparem­
ment rom pu». L’Hermétisme, qui, dans sa forme chrétienne,
subsista à la Renaissance sous des modalités plus limitées chez
les Rosicruciens, favorisa cette réorganisation du fait que son
sym bolism e, essentiellem ent cosm ologique, fournissait les clés
d ’un la n g a g e com m un qui n ’appartenait en propre ni au
Christianisme ni à l ’Islam. Or, ce même langage convenait aussi
parfaitement à l’expression des aspects doctrinaux liés à l’inspi­
ration directe de la haqîqa se manifestant, comme ce fut le cas
pour Guénon, sans l’intermédiaire d ’une forme ou d ’une organi­
sation traditionnelle quelconque. On peut voir par là qu’il existe
une relation étroite entre l ’Ordre du Temple Rénové et certains
traits caractéristiques de l’œuvre guénonienne, ce qui confirme
que le lieu où celle-ci prit sa forme première n’a en réalité rien
de fortuit.
Ces considérations permettront, pensons-nous, d ’apporter
quelque lumière sur une des plus curieuses énigm es de l’ensei­
gnement de notre maître, celle des « conditions de l’existence
corporelle ». La publication d ’un article portant ce titre com ­
mence dans les deux derniers numéros de la revue La Gnose,
ceux de janvier et de février 1912. À ce moment, la revue cesse
de paraître, de telle sorte que le texte publié demeure inachevé :
il comporte en effet, après une brève introduction dans laquelle
il est rappelé, d ’après le Sânkhya de Kapila, « que les cinq
conditions à l ’ensem ble desquelles est soumise l’existence cor­

78
L’ÉNIGME DES « CONDITIONS DE L’EXISTENCE CORPORELLE »

porelle sont l’espace, le temps, la matière, la forme et la vie »,


uniquement les parties se rapportant aux éléments « Éther » et
« Air » mis en correspondance avec le « temps » et la « forme ».
Or, non seulement la partie manquante ne fut jamais publiée, ce
qui est, sem ble-t-il, un cas unique dans l’ensemble de l’œuvre
de Guénon, mais en outre celui-ci annonce à plusieurs reprises,
dans Le sym bolism e de la Croix, puis dans Les Etats m ultiples
de l ’Etre, son intention de rédiger sur cette question une étude
complète, sans donner aucune suite à ce nouveau projet. On
note au contraire la publication, en 1935, dans le numéro
d’août-septembre du Voile d ’Isis, d ’une longue étude sur la
Théorie hindoue des cinq éléments où Guénon renonce en réa­
lité, par de brèves allusions, à développer la question, pourtant
étroitement connexe, des conditions de l’existence corporelle ;
ceci est d ’autant plus étonnant que, dans La Gnose, c ’est préci­
sément par le biais d ’une étude sur les cinq éléments que cette
question avait été traitée.
Toujours à propos du même sujet, on notera en particulier le
caractère fondam ental des correspondances établies, dans le
lexte de 1912, non seulement entre les facultés sensibles, les
cléments et les conditions de l’existence (1), mais aussi entre
tout cet ensemble et certains aspects principiels, par exem ple
entre l’Essence pure et l’Ether, ou encore entre l’Être et l’Air :
il s’agit donc bien d’un langage destiné avant tout à exprimer
des vérités et des doctrines. René Guénon s ’en servit abondam­
ment dans toute son œuvre, au point qu’il n ’est pas exagéré de
dire que plusieurs de ses ouvrages ont pour support direct, en
lout ou en partie, le sym bolism e des conditions de l ’existence
corporelle : outre le cas tout à fait évident du Sym bolism e de la
Croix qui utilise les propriétés de l’espace, et où la représenta-
lion géométrique est poussée, selon l’expression de Guénon lui-
même, « ju sq u ’à ses extrêm es lim ites concevables ou plutôt
imaginables », il faut mentionner aussi Les Principes du calcul

( I ) Rappelons, p our m ettre fin à un m alentendu tenace, que, p a r leur nature


même, les conditions de l ’existence corporelle n ’appartiennent en aucune
façon au dom aine de la « m anifestation grossière », q u ’elles ont précisé­
ment pour effet de délim iter et de définir.

79
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

infinitésim al qui traite de la condition quantitative (2) ; La


Grande Triade qui présente, pour des raisons indiquées précé­
demment, un lien spécial avec la condition vitale ; enfin, les
premiers chapitres du Règne de la Quantité qui constituent une
introduction magistrale à l ’étude de la notion de forme. On
mesure par cette énumération, d ’ailleurs non-exhaustive, toute
l ’importance de ce sym bolism e dans la présentation que Guénon
a donnée de son enseignement, compte tenu de l’« héritage»
particulier de la tradition occidentale et peut-être aussi de cer­
taines raisons d ’opportunité actuelle.
Maintenant, les conditions de l’existence corporelle ont un
rapport étroit avec la constitution primordiale de l’homme et
avec le point d’origine de l’état individuel humain que Michel
Vâlsan définissait comme étant celui où la norme traditionnelle
« n’est pas à vrai dire une institution imposée du dehors aux
êtres, mais plus exactement une forme intelligible inhérente à
leur propre nature ». Or, la présence de cette forme est elle-
m êm e liée au caractère exceptionnel de l ’initiation de René
Guénon, ce qui montre la parfaite cohérence des éléments utili­
sés ici. C ’est cet aspect que M ichel Vâlsan mettait également en
relief lorsque, dans l ’enseignement islamique qu’il donnait au
sujet de Cheikh Abd al-Wâhid, il désignait ce dernier au moyen
de l’expression a l - ‘aql al-m u jarrad wa-l-qalam al-m ufarrad :
« le pur Intellect et la Plume unique ». L’Intellect premier ( ‘a ql),
et la plume (qalarn) qui est son symbole, sont en effet tradition­
nellement liés à l ’idée de « création première » et peuvent dési­
gner le pôle actif et primordial de notre cycle d ’existence. C ’est
l ’éveil de cette faculté qui constitua le privilège de Guénon et
qui lui conféra cette « sensibilité spirituelle prodigieuse qui
devait servir pour un rôle de reconnaissance et d ’identification
universelle de la multitude des symboles et des significations »
dont a parlé par ailleurs M ichel Vâlsan. S ’exerçant et se mani-

(2) Ou « m atérielle ». P our cette raison, on ne saurait re te n ir à la fois la


m atière et la quantité parm i les conditions de l ’existence corporelle. La par
faite orthodoxie de l’enseignem ent guénonien se fonde ici sur les doctrines
de la cosm ologie trad itionnelle hindoue telles q u ’elles sont développées
notam m ent dans les Sânkhya-K ârikâ et Sânkhya-Sûtras.

80
L’ÉNIGME DES « CONDITIONS DE L’EXISTENCE CORPORELLE »

lestant en quelque sorte « à l ’état pur » lorsque Guénon traita


des conditions de l ’existence corporelle et de ses prolongements,
cette faculté primordiale contribua puissamment à donner à son
œuvre le caractère unique qu’elle revêt en Occident, ainsi qu’une
force de conviction proprement irrésistible. Elle fut utilisée
comme une preuve contre le monde moderne, destinée à montrer
tout ce qui lui manquait et demeurait pourtant virtuellement pos­
sible. Pour illustrer ceci et mieux faire comprendre ce que nous
voulons dire, le meilleur exem ple nous paraît être celui des
Principes du calcul infinitésimal, ouvrage dont on parle peu et
qui, bien qu’il ait été publié après la Seconde Guerre mondiale,
est typique de l’inspiration première et de la méthode de René
(îuénon. On aurait d ’ailleurs tort de le considérer com me un
écrit d’importance secondaire car il contient, notamment dans les
considérations développées sur la notion d ’« intégration », un
enseignement essentiel dont on ne trouve pas l’équivalent dans
le reste de l ’œuvre guénonienne. Cet enseignem ent s ’appuie
conjointement sur un examen critique des théories avancées par
I .eibniz pour justifier la méthode infinitésimale, de sorte que la
lumière de l ’Intellect primordial est projetée ici, non pas sur une
doctrine ou un sym bole traditionnel, mais bien sur les thèses
d’un ph ilosop he « sem i-profane ». On ju ge m ieux, par cet
exemple, comment certaines méprises ont pu naître au sujet de la
portée exacte de la doctrine exposée par Guénon : s ’il est bien
évident qu’aucune organisation initiatique n’a jamais fondé sa
méthode spirituelle sur la lecture de Leibniz, la compréhension
parfaite du sym bolism e mathématique exposé au chapitre XVIII
du Symbolisme de la Croix implique, en revanche, une connais­
sance approfondie de la méthode différentielle et du calcul inté­
gral.
Dès lors l’énigme posée par les conditions de l’existence
corporelle apparaît comme significative. A deux reprises, l’in­
tention de Guénon se manifeste à des moments cruciaux de sa
carrière islam ique: la première fois en 1912, quelques mois
après son rattachement au Tasawwuf', la seconde fois en 1932,
peu après son installation au Caire - il est toutefois probable
que Le Sym bolisme de la Croix et Les États m ultiples de l'Être
étaient en grande partie a c h e v é s avant son départ pour
l’E g y p te- Par deux fois, la réalisation de cette intention est

81
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

em pêchée : en 1912 à la suite d’un événement apparemment


fortuit, du fait que La Gnose cesse d’être publiée ; après 1932
parce que, cette fois de manière délibérée, Guénon renonce à
son projet. Si troublantes et singulières qu’elles soient, de telles
coïncidences ne constituent cependant pas un élém ent décisif ;
elles ne prennent leur sens véritable qu’à la lumière de la ques­
tion de fond qui leur est liée : l’attitude que Guénon adopte
après son départ pour l ’Égypte s ’explique, selon nous, par
l ’orientation plus « islam ique » qu’il donne dès lors, d ’une
façon indirecte, mais certaine, à l’ensemble de son œuvre. Il ne
fait aucun doute que Guénon, à la suite du texte publié en jan­
vier et février 1912, devait aborder l’étude de la «condition
vitale », en correspondance avec les données traditionnelles qui,
dans l’Hindouisme, se rapporte à Têjas, le Feu. Rappelons que
celui-ci apparaît comme « actif » par rapport à l ’Eau (Ap), qui
est l’élém ent « p a s s if » complémentaire, l’un et l ’autre étant
produits par polarisation à partir de l’élément « neutre », qui est
l’Air. Or, selon la tradition islamique, la « vie » n ’est pas liée à
la réalité archétypale du Feu mais bien à celle de l ’Eau. Ainsi
qu’il est dit dans le Coran : « Et Nous avons fait à partir de
l ’Eau toute chose vivante» (Cor., 27, 30). On constate donc,
dans le sym bolism e utilisé par ces deux traditions, une certaine
« inversion des pôles » qui s ’explique avant tout par des raisons
d’ordre cyclique : parmi les formes traditionnelles qui subsistent
encore, c ’est en effet l’Hindouisme qui représente de la manière
la plus directe la Tradition primordiale ainsi que le pôle essen­
tiel et « a c t if » de notre état d ’existence, alors que l’Islam, en
tant que révélation finale du présent cycle humain, représente
tout au contraire le pôle substantiel et « passif ». En outre, dans
le langage propre à cette dernière tradition, ces mêmes pôles
correspondent respectivement à a l- ‘aql, envisagé alors en tanl
qu’« Intellect primordial » inhérent à la nature originelle de
l’homme (3), et à ash-sharî’a, c ’est-à-dire la Loi sacrée ; ainsi,
à la fin du cycle, la norme légale extérieure se substitue à
l ’« ordonnateur interne » pour des raisons d’opportunité et d’ef

(3) S ur la notion de ‘a ql, cf. R ené G uénon et V avèn em en t du troisièm e


Sceau, chapitre II.

82
L’ÉNIGME DES « CONDITIONS DE L’EXISTENCE CORPORELLE »

ficacité. Dans line telle perspective, l ’abandon définitif de l’ou­


vrage projeté sur les « conditions de l’existence corporelle »
revêt une valeur symbolique riche d ’enseignements.
Au terme de ce chapitre, nous rappellerons encore que, dans
son texte sur La Théorie hindoue des cinq élém ents, René
Guénon figure la distinction traditionnelle de ces derniers en
tant qu’elle s’effectue à l ’intérieur d’une sphère : par rapport à
l’équateur où l’élément neutre, qui est l ’Air, « garde l’équilibre
entre les deux tendances opposées », c ’est le Feu qui occupe la
moitié supérieure de cette sphère et l’Eau la moitié inférieure ;
or, cette représentation est elle-m êm e analogue à celle des deux
demi-circonférences qui symbolisent par ailleurs l’Hindouisme
et l’Islam. L’énigm e des conditions de l’existence corporelle
louche donc d ’une manière fort directe, non seulem ent au
« se c r e t» qui présida à l’investiture et à l ’ensemble de la car­
rière traditionnelle de René Guénon, mais aussi, ce qui dans le
fond revient au même, aux mystères solaires et eschatologiques
de la lettre Nûn.

83
CHAPITRE IX

DISCIPLES ET CRITIQUES

Au cours du « Colloque international » sur Rcnc Guénon


qui se tint en 1973 à Cerisy-la-Salle, M lle Marina Scriabine, qui
en assumait la direction avec M. René Alleau, crut devoir faire
la déclaration suivante : ceci concerne « l ’attitude de René
Guénon envers de soi-disant disciples, et coupera court pour le
restant des débats à l ’idée qu’il y a, ou n’y a pas, de disciples
“orthodoxes” de Guénon. Ce texte (1) se trouve dans le numéro
de novembre 1932 du Voile d ’Isis, p. 444. C ’est une grande note
figurant après un compte rendu :
Nous prion s nos lecteurs de noter :
1° que, n ’ayant ja m a is eu de « disciples » et nous étant tou­
jours absolum ent refusé à en avoir, nous n ’autorisons personne
à prendre cette qualité ou à l ’attribuer à d ’autres, et que nous
opposons le plus fo rm el dém enti à toute assertion contraire,
passée ou future ;
2° que, comme conséquence logique de cette attitude, nous
nous refusons égalem ent à donner à qui que ce soit des conseils
particuliers, estimant que ce ne saurait être là notre rôle, pour
de multiples raisons, et que, p a r suite, nous dem andons instam ­
ment à nos correspondants de s'absten ir de toute question de
cet ordre, ne fû t-ce que p ou r nous épargner le désagrém ent
d'avoir à y répondre p a r une fin de non-recevoir ;

( 1) Mlle S criabine fait allusion à un post-scriptum dont elle va d onner lec-


iiire, et qui est de R ené G uénon. N ous en avons reproduit ici le texte origi­
nal.

85
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

3° q u ’il est pareillem ent inutile de nous dem ander des ren­
seignem ents « biographiques » sur nous-même, attendu que rien
de ce qui nous con cern e p e rso n n e lle m e n t n ’a p p a rtie n t au
public, et que d ’ailleurs ces choses ne peuvent a vo ir po u r p e r ­
sonne le moindre intérêt véritable : la doctrine seule compte, et,
devant elle, les individualités n ’existent pas.
«C ette troisième consigne, nous sommes en train de l’en­
freindre d'une façon scandaleuse (2). Mais je crois qu’après
cela, la question des disciples est réglée. M. Laurant a, m ’a-t-il
dit, confirmation de ceci. » Selon les Actes du Colloque, M.
Laurant cite alors une phrase extraite d’une lettre adressée en
1949 par Guénon à F. Galvâo : « ... je ne connais pas de pire
calamité qu’avoir des disciples » (3).
Cette intervention pose tout d’abord une question : qui donc
M lle Scriabine visait-elle par son allusion aux « disciples ortho­
doxes » de Guénon ? A notre connaissance, personne, ni à Cerisy
ni ailleurs, n ’a revendiqué cette qualité. Les termes qu’elle uti­
lise montrent que ce qui l’a gênée en réalité, ce ne sont pas les
prétentions éventuelles de tel ou tel guénonien, mais bien l’idée
m êm e q u ’il puisse y avoir des « d iscip les orthodoxes » de
Guénon. Cette idée était en tous cas suffisamment gênante pour
qu’il ait fallu se hâter d’y « couper court pour le restant des
débats ». Or, en dépit de cette mise au point, il se trouve qu'au
cours d'une autre discussion, un des participants au Colloque,
Najm ad-Dîn Bammate, a déclaré à propos de Michel Vâlsan,
alors que rien ne l’y obligeait : « Je saisis d’abord cette occasion
pour dire que le représentant le plus direct, le plus authentique,
me semble-t-il, de la pensée guénonienne, est sans doute Vâlsan,
et le travail qu’il poursuit actuellement sur Ibn Arabî est une
œuvre essentielle. » La notion de « représentant authentique »
nous paraît bien proche de celle de «disciple orthodoxe ». Saul
erreur, elle a été évoquée à Cerisy uniquement à propos de notre

(2) C et aveu sem ble n ’avoir gêné en rien ni M lle Scriabine ni les autres
participants au C olloque. Il est vrai q u ’en m atière de désinvolture à l’égard
de R ené G uénon, on a vu pire depuis !
(3) D 'a p rè s le D o ssier H, la lettre est datée du 12 novem bre 1950. L’extrait
est reproduit ainsi : « j e ne connais guère de pire calam ité pour q u e lq u ’un
que d 'a v o ir des disciples ! ».

86
DISCIPLES ET CRITIQUES

regretté maître, et est demeurée, ce qui est également bien signi­


ficatif, sans le moindre écho. La courageuse intervention de
Najm ad-Dîn Bammate était-elle donc si embarrassante pour les
organisateurs du colloque ? et l’idée à laquelle il importait avant
tout de «couper court» n’était-elle pas, précisément, que l’on
pût considérer M ichel Vâlsan, Directeur littéraire des Études
Traditionnelles se tenant volontairement à l’écart de la rencontre
de Cerisy, comme un « disciple orthodoxe » de René Guénon ?
Ce qui nous donne à penser qu’il pourrait bien en avoir été
ainsi, c ’est le fond m êm e de l’argument avancé pas M lle
Scriabine : ce dernier repose en effet sur une confusion entre
deux sens différents du mot « disciple ». D ’une part, il y a le
sens que l’on pourrait appeler « initiatiqu e» ou «tech n iq u e»,
qui fait référence à la condition de celui qui suit une voie de
réa lisa tio n m é ta p h y siq u e so u s la d ir e c tio n d ’ un m aître
spirituel ; d ’autre part, le sens « intellectuel » qui s ’applique, par
extension, à celui qui donne sa pleine adhésion à une doctrine ou
théorie déterminée, la respecte, et, le cas échéant, s ’en inspire.
De toute évidence, c ’est uniquement le premier sens que Guénon
avait en vue dans le tex te im prudem m ent c ité par M lle
Scriabine. La preuve en est qu’il précise - au deuxième para­
graphe, présenté comme la « conséquence logique » de l’attitude
définie dans le premier - qu’il se refuse à « donner à qui que ce
soit des conseils particuliers » (4). Or, justement, le fait de don­
ner de tels conseils est caractéristique de l ’exercice normal d’une
fonction de maîtrise s ’exerçant dans l ’ordre initiatique, et s ’ac­
compagne régulièrement de méthodes ou techniques complém en­
taires vivifiées par l’influence spirituelle. 11 est donc impossible
d’utiliser ce texte de Guénon pour étayer la thèse avancée par
Mlle Scriabine qui s ’est montrée, pensons-nous, un peu expédi­
tive en concluant « q u ’après cela, la question des disciples est
lég lée» ! On remarque d’ailleurs qu’en évoquant cette même
question, Najm ad-Dîn Bammate fit preuve, à tout le moins,
d’un certain sens des nuances puisqu’il déclara, au cours d’une
autre intervention, que Guénon « ne se considérait nullement
comme un maître spirituel - au sens de gourou - et ne voulait

(4) C e q u ’il r a p p e l le r a d a n s le n u m é ro de m a rs 1938 d e s É tu d e s


traditionnelles.

87
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

pas l ’être... son statut traditionnel était tout autre ». La restriction


« au sens de gourou », qui est le terme technique utilisé dans la
tradition hindoue pour désigner une fonction de maîtrise spiri­
tuelle, est ici essentielle et confirme toute l’importance de la dis­
tinction dont nous venons de faire état. Nous ajouterons que
l’emploi du qualificatif « orthodoxe » appliqué à un disciple de
l’enseignem ent de Guénon est, lui aussi, parfaitement justifié
puisqu’il se rapporte à la capacité d’interpréter et d’appliquer de
manière correcte la doctrine exposée par notre maître. Toutefois,
il faut prendre garde au fait que, logiquement, la question de
l’orthodoxie des interprétations et des applications tirées de son
œuvre est subordonnée à l’adhésion de principe qu'il convient de
lui donner au préalable. Autrement dit, l’idée qu’il puisse y avoir
des « disciples orthodoxes » de René Guénon présuppose néces­
sairement l’existence même de disciples, au sens « intellectuel »
que nous avons défini (5). Les réticences que nous aurions peut-
être, malgré tout, à employer cette expression - non pas à affir­
mer la réalité qu’elle recouvre - tiennent plutôt aux confusions
liées à son usage actuel. Dans l ’Occident moderne, où prédomi­
nent les formes religieuses de la Tradition, la notion d ’« ortho­
doxie » doctrinale est en effet inséparable, dans la mentalité cou­
rante, de la défense d ’un certain dogmatisme. Si la tendance « à
présenter comme des vérités incontestables ses propres concep­
tions individuelles » (6) est totalement absente de l’enseignement
de Guénon, il n ’en va pas de même pour certains défenseurs de
son œuvre qui, à défaut d’en pénétrer l’esprit, se contentent d’en
reproduire littéralement la forme sans faire preuve du moindre
discernement.
La notion de « disciple orthodoxe » n ’est pas la seule à
ne pou voir être u tilisé e sans certaines p récautions ; c e lle
d’« infaillibilité », qui lui est étroitement connexe, a donné lieu,
elle aussi, à de graves malentendus. A l’intention de ceux que le
mot irrite quand on l ’applique à Guénon, nous avons déjà rap­
pelé, à plusieurs reprises, que ce dernier n’a jamais revendiqué

(5) En toute rigueur, il est préférable de dire q u ’il n ’y a pas de disciple de


R ené G uénon, m ais de son enseignem ent.
(6) C onceptions sc ientifiques et idéal m açonnique. D ans le m êm e article,
G uénon écrit que la M étaphysique n ’a aucun rapport « avec une affirm ation
dogm atique quelconque ».

88
DISCIPLES ET CRITIQUES

ce privilège ni pour sa personne ni pour son œuvre, mais uni­


quem ent pour les d octrin es dont il était l ’interprète. Par
ailleurs, la célèbre phrase de M ichel Vâlsan concernant « celui
qui fut et sera la “B oussole infaillible” et la “Cuirasse impéné­
trable” » a été très souvent répétée, parfois avec ironie ou mal­
veillance ; or, il ne semble pas que les auteurs qui l ’ont reprise
aient rappelé, tout d ’abord, que ces deux expressions, qui relè­
vent du langage symbolique, ont été em ployées dans Orient et
O ccident à propos de l ’être qui, « ayant déjà acquis cette inva­
riable direction intérieure... est définitivement immunisé contre
toute déformation mentale » ; arrivé à ce point, cet être « ne
peut plus être séduit par l’erreur, sous quelque forme qu’elle se
présente, ni la confondre avec la vérité, ni mêler le contingent à
l’absolu». En second lieu, aucune attention n’a été portée au
sens du mot « boussole », terme qui est ici une véritable indica­
tion subtile : Guénon est infaillible dans la mesure où il pré­
cise, dans son œuvre et par elle, la direction à prendre en vue
d’un redressement du monde occidental ; il n ’a prétendu à rien
d’autre, mais cette prétention est parfaitement justifiée et on ne
saurait la mettre en cause impunément. Enfin, la formule vâlsa-
nienne « fut et sera » lie, de manière décisive, l ’autorité de son
auteur à celle de René Guénon ; elle comporte en outre une
« prédiction » fort lourde de c o n séq u en ces pour l ’avenir.
Cependant, ni Guénon lui-même, ni M ichel Vâlsan, ni aucun
de ceux qui les suivent n’ont jam ais écrit que l’œuvre guéno-
nienne était exem pte de toute erreur. Encore faut-il bien com ­
prendre que cette affirmation ne revient en aucune façon à
remettre en question l’autorité unique dont cette œuvre jouit
telle qu’elle est, dans la forme que son auteur lui a donnée, ni
sa qualité d ’instrument incomparable dès lors qu’il s ’agit d’in­
terpréter les doctrines et les sym boles de la Tradition univer­
selle : mettons simplement un terme aux assim ilations abusives
qui se font aujourd’hui. Puisque telle formulation de Guénon
est contestable, insinue-t-on, c ’est bien la preuve qu’il peut se
tromper ; s ’il peut se tromper, il n ’est pas infaillible ; et s’il
n’est pas infaillible, il ne faut lui accorder ni autorité particu­
lière ni crédit spécial : son œuvre ne jouit d’aucun privilège et
l’on peut, sans inconvénient ni dom m age, avancer dans une
direction autre que celle qu’elle indique. Il importe donc de

89
INTRODUCTION A L'ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

souligner qu’il n’y a aucun rapport entre l’infaillibilité bien


réelle de son enseignement et la constatation de tel ou tel défaut
dans l ’expression qu’il en donne, ou dans l’argumentation qu’il
em p loie. Pour ce qui concerne ces défauts eu x-m êm es, il
conviendrait d’ailleurs de ne rien exagérer : si l’on examinait
l’une après l’autre les objections et les critiques ém ises aujour­
d’hui de tous côtés, l’on s’apercevrait bien vite, non seulement
de leur inconsistance, mais aussi de l’atteinte qu’elles portent le
plus souvent au crédit de ceux qui les formulent. Toutefois, un
tel examen n’est désormais plus possible, et tel est bien le but
recherché par ceux qui estiment que tous les procédés sont bons
lorsqu’il s ’agit de mettre en cause l’autorité de René Guénon.
Cette im possibilité tient à deux raisons : la première est que le
nombre de ces critiques, joint à leur intérêt souvent fort minime
au point de vue doctrinal, fait que l’on s ’épuiserait rapidement à
les reprendre toutes ; une telle entreprise serait d'ailleurs bien
fastidieuse et ne manquerait pas de lasser les lecteurs : mieux
vaut ne pas couper leurs têtes à ces « hydres de Lem e » ! La
seconde raison est que l ’on en arriverait ainsi à donner une
sorte de prime à l ’objection. Il ne suffit tout de même pas que
n’importe qui affirme n’importe quoi pour mériter qu’on s ’inté­
resse à lui en lui donnant une réponse. Quant à ceux qui ne sont
pas n’importe qui, pourquoi acceptent-ils de se ranger aux côtés
des autres et de recourir aux mêmes procédés ?
Aujourd’hui il faut donc, soit répondre aux objections d ’un
point de vue plus général et s ’en tenir à des questions de prin­
cipe de manière à saisir les malentendus dans leur racine et à
les dissiper dans toute la mesure du possible ; soit entrer dans
les détails d ’une question particulière et montrer, à partir de cet
éch a n tillo n , l'in co m p réh en sio n de ceux qui s ’attaquent à
Guénon ainsi que les méthodes qu’ils utilisent : c ’est ce que
nous ferons précisément dans les deux chapitres suivants en
approfondissant la question du C hristianism e. Pour ce qui
concerne les réponses d ’ordre général, nous ajouterons aux
co n sid éra tio n s qui précèdent relatives à l ’in fa illib ilité de
Guénon, quelques remarques sur un type de critiques qui a pris
ces derniers temps une certaine ampleur, et que nous pourrions
appeler l’argument du « spécialiste ». Il se ramène à la formule
suivante : alors qu’il prétendait « tout savoir», Guénon ne peut

90
DISCIPLES ET CRITIQUES

se prévaloir d ’aucune autorité véritable dès lors qu’il s ’agit


d’une tradition ou d ’une doctrine particulière ; il ne comprenait,
dans leur n atu re p r o fo n d e , ni le C h r is tia n is m e , ni le
Bouddhisme, ni l’Hindouisme, ni la tradition gréco-romaine, ni
l’œuvre de Dante, ni la Kabbale... de sorte que, pour ces divers
sujets, ce qui est vérifiable par les méthodes ordinaires apparaît
habituellement com me tout à fait étranger au « systèm e » gué­
nonien. À partir de là, les objections de ce type comportent
inévitablement, chez ceux qui les émettent, la prétention, affir­
mée de manière plus ou moins explicite, de savoir, eux, ce que
Guénon ignorait. L’effet qui en résulte est quelquefois inat­
tendu. Par exem ple, lorsqu’A lain D aniélou déclare, le plus
sérieusement du monde, avoir été mis en contact avec « les plus
hautes sphères » (6) de l’enseignem ent traditionnel hindou,
comment ne pas sourire et s ’étonner d ’une façon de s ’exprimer
aussi naïve ? Le plus extraordinaire est que cet auteur proposa
autrefois à Guénon de le mettre en rapport avec les « hautes
sphères » en question, ce qui lui attira la réponse suivante : « Le
fait d ’être allé ou non dans l ’Inde n ’a absolum ent aucune
importance en ce qui concerne la compréhension “intérieure” de
la doctrine. » Il y a aussi, naturellement, Marco Pallis qui, à
propos du Roi du M onde, n ’a pas manqué, nous l ’avons vu, de
demander « l’avis des autorités traditionnelles compétentes »,
c ’est-à-dire « les Lamas et les érudits » (7) !
Pour montrer la méprise impliquée par de telles attitudes,
nous ne pensons pouvoir mieux faire que de nous référer à un
sujet qui nous est familier, et que d ’autres envisagent eux-
mêmes volontiers comme leur « spécialité », à savoir la doctrine
du Cheikh al-Akbar. Si nous l’abordions avec la même menta­
lité que c e lle que nous venons de décrire, nous pourrions
démontrer, nous aussi, sans aucune difficulté, l’incompatibilité
entre la doctrine akbarienne et l ’enseignem ent de Guénon. Il
nous suffirait pour cela de raisonner par l’absurde et de men-

(6) Cf. Le D o ssier H , p. 139.


(7) De son côté, M. D aniélou parle « des représentants les plus qualifiés du
Sanâtana d harm a ».

91
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

tionner, par exem ple, la façon dont celui-ci envisage, au premier


chapitre du Sym bolism e de la Croix, le sens de l’expression
w ahdat al-wujûd, qu’il comprend uniquement comm e une dési­
gnation de P« unicité de l’E xistence». Or, cette interprétation
n’a rien de commun avec la signification véritable de la wahdat
al-wujûd qui apparaît, en doctrine akbarienne, com m e un carac­
tère intrinsèque du Principe Suprême. Le terme wujûd se rap­
porte ici, en effet, non pas au domaine infra-ontologique auquel
Guénon fait référence, et qui est celui de « l’Existence univer­
selle », mais bien à la réalité supra-ontologique de la pure
E ssence p rincip ielle. A partir de là, nous serions fondé à
conclure, en empruntant son langage à Alain Daniélou, que, sur
un point tout à fait essen tiel, il y a contradiction entre ce
qu’écrit Guénon et ce qui s ’enseigne dans « les plus hautes
sphères » de l ’en seignem ent traditionnel islam ique, et que
l ’œuvre guénonienne ne donne du Tasawwuf « qu’un reflet par­
fois quelque peu déviant» (sic) ! Est-il besoin d ’ajouter que
nous nous garderons bien, pour ce qui nous concerne, de
reprendre à notre compte un pareil langage, car nous ne sau­
rions manquer du sens des convenances à l’égard de René
Guénon, ni faire preuve d ’une telle incompréhension sur le plan
doctrinal. Il est aisé de vérifier que la doctrine akbarienne de la
wahdat al-w ujûd est elle-m êm e présente dans son enseignement.
La d iv e r g e n c e apparente résu lte sim p lem en t du fait que
Guénon, justement parce qu’il n’était pas un « érudit », et qu’il
avait sans doute peu lu les écrits du Cheikh al-Akbar, pouvait
ignorer par là même le sens métaphysique suprême qu’y prend
le terme wujûd. Non seulement on est obligé de conclure qu’il
n’y a aucune divergence entre l’enseignement d ’ibn Arabî et
celui de René Guénon, mais l ’on doit admettre aussi que les
ouvrages de ce dernier constituent la m eilleure introduction
dont puisse bénéficier un occidental pour se préparer à la lec ­
ture des écrits du « plus grand des maîtres ». Davantage encore :
on trouvera chez Guénon nombre d ’indications précieuses dont
on chercherait en vain l ’équivalent ailleurs et qui permettent,
pour les raisons d ’ordre cyclique que nous avons déjà évoquées,
de comprendre et d’éclairer le sens de certains passages de
l’œuvre d ’Ibn Arabî, demeurés mystérieux de par la Volonté
divine. N ous avons montré par exem ple, dans notre premier

92
DISCIPLES ET CRITIQUES

ouvrage, qu’il est im possible d ’interpréter de manière complète


un rite aussi fondam ental que le pèlerinage islam ique sans
recourir à l’enseignement de Guénon.
Enfin, il faut bien voir que tout ce que nous venons de pré­
ciser est valable non seulement pour l’Islam mais aussi pour
l’ensem ble des traditions qui subsistent encore actuellement.
Chacune possède en effet un « cœur caché » dont elle procède
dans tout ce qui peut être connu d ’elle extérieurement. C’est à
ce cœur, toujours et nécessairem ent situé au-delà de toutes
« sphères » quelconques, si élevées qu’elles soient, et qu’aucune
« érudition » ou « documentation » ne peut atteindre tant qu’elle
dem eure dans son d om aine propre, que l ’œ uvre de René
Guénon renvoie de manière directe du fait de l’universalité de
son enseignem ent et de la connaissance « intérieure » et provi­
dentielle qu’il avait des sym boles fondamentaux de la Science
sacrée. Ceux qui acceptent de la lire et de l’utiliser avec une
intention droite et un esprit dégagé de tout préjugé verront s ’ou-
vrir d’eux-m êm es, quel que soit le champ d’études tradition­
nelles qu’ils abordent, des richesses et des trésors de connais­
sance dont, sans elle, ils n’auraient sans doute jamais soupçonné
l’existence : les témoignages, à cet égard, ne manquent pas, en
provenance de « guénoniens » ayant étudié les formes tradition­
nelles les plus diverses. En revanche, beaucoup de ceux qui se
posent en « spécia-listes » de telle religion ou de telle sagesse
particulière risquent fort, lorsqu’ils croient pouvoir prendre
leurs distances à l’égard de Guénon, de démontrer surtout com ­
bien il s ’avère difficile, dès lors qu’ils s ’agit d’établir une syn­
thèse véritable et d ’ordonner autour de leur unique centre méta­
physique les données élém entaires qu ’ils ont pu recueillir,
d’atteindre autre chose que des aspects relativement secondaires
et extérieurs relevant même, dans les pires des cas, de la vulga­
risation pure et simple ou de la contrefaçon.

93
CHAPITRE X

À PROPOS DE L’INCARNATION

Dans l’im possibilité où l ’on se trouve de répondre l ’une


après l’autre aux multiples objections et critiques avancées ces
dernières années à rencontre de René Guénon et de son œuvre,
mieux vaut se limiter, avons-nous dit, à l’examen plus appro­
fondi et détaillé d’une question déterminée. Si nous choisissons
de traiter plus spécialement du Christianisme, c ’est en raison de
l’importance que revêt cette tradition aux yeux des Occidentaux,
et de la place centrale qui semble être la sienne dans les préoc­
cupations de beaucoup de ceux qui ont écrit sur Guénon, comme
en témoignent les ouvrages de Sérant et de Méroz, celui de Mlle
James, une bonne part de celui de Jean Tourniac ainsi que de
nombreux textes parus dans le « Dossier H ». On ne pourrait
davantage envisager cette seule question sous tous les aspects
qu’elle comporte, et nous nous bornerons à l’étude de deux
d’entre eux qui sont à la base d’un grand nombre d’incompré­
hensions et de malentendus.
Le premier concerne l’« originalité » du Christianisme, que
Guénon aurait méconnue, de telle sorte que son enseignement ne
pourrait s’appliquer à ce qui concerne en propre cette forme tradi­
tionnelle. Or, il faut bien constater que ceux qui partagent ce point
de vue s’expriment le plus souvent d’une manière qui trahit, non
seulement leur ignorance des doctrines dont il s’est fait l’interprète,
mais aussi une méconnaissance apparente des données fondamen­
tales de la religion chrétienne. Prenons, à titre d’exemple, le texte
de Jacques-Albert Cuttat qui constitue la préface de l’ouvrage de

95
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

Mlle James. Cuttat, après s’être étonné que Guénon ait « eu une
véritable cécité à l’égard de la Personne divino-hum aine du
Christ », n’hésite pas à écrire que « pour le chrétien, Dieu est la
personne absolue et, dès lors, identique à Son Fils incarné ». Il
nous semble qu’en l’occurrence c ’est plutôt Jacques-Albert Cuttat
qui fait montre d’un certain aveuglement, car il n’est précisément
pas permis à un chrétien de s’exprimer de la sorte : en aucun cas,
dans la perspective doctrinale du Christianisme, on ne peut consi­
dérer Dieu comme « la personne absolue» et l’identifier, à partir
de là, à « Son Fils incarné ». En effet, Dieu y est considéré, ou bien
dans l’unité de Son essence impersonnelle, ou bien, en tant que
« personne », dans le mystère de la Sainte Trinité. Or, ce dernier
e x c lu t l ’id ée q u ’il p u isse y avoir une « p erson n e d iv in e
absolue » puisque la considération d ’une des trois Personnes
divines implique nécessairement celle des deux autres. Autrement
dit : ou bien Dieu est envisagé comme Un, et alors II n’est pas per­
sonnel ; ou bien II est envisagé comme personnel, et alors il est
Trois. L’identification de Dieu à l’une des trois Personnes divines,
à l’exclusion des deux autres, est absolument contraire à l’ensei­
gnement de la doctrine chrétienne. Nous supposerons charitable­
ment que Jacques-Albert Cuttat n’ignore pas cette vérité fondamen­
tale, mais nous devons bien constater aussi que son souci de
montrer la cécité de Guénon le conduit à s’aveugler lui-même et à
s’exprimer d’une manière qui, d’un côté, est un véritable non-sens
du point de vue de la métaphysique, car elle implique une identifi­
cation de l’Essence divine à l’un de ses aspects particuliers ; de
l’autre, elle constitue une erreur grave au regard des dogmes chré­
tiens. Quant à Mlle James, le moins qu’on puisse dire est qu’elle a
été singulièrement mal inspirée de placer son propre volume sur
Guénon sous l’égide d’un aussi fumeux personnage. Elle qui se
montre si soucieuse, tout au long de son ouvrage, de confronter
l’enseignement de Guénon à celui des théologiens « orthodoxes »,
donne ici toute la mesure de son manque de discernement ( 1) !

(1) Ce dernier s ’accom pagne du souci, m oins pardonnable encore, de traiter


avec une désinvolture délibérée les détenteurs d ’une autorité véritable dans
le dom aine ésotérique. Elle n ’hésite pas à écrire de M ichel V âlsan q u ’il
« débarque à Paris » et de F rithjof Schuon q u ’il fut « le prem ier à donner le
coup d ’envoi » dans la recherche d ’un rattachem ent oriental. P ourquoi ces
inconvenances ?

96
A PROPOS DE L’INCARNATION

Dans un registre semblable, on relèvera également une note de


M. Borella (2), qui reproduit un texte de Palingenius sur « les néo-
spiritualistes » où celui-ci répond à un de ses critiques : « Nous en
dirons autant de sa conception du Christ, c ’est-à-dire d’un Messie
unique qui serait une “incarnation” de la Divinité ; nous reconnais­
sons, au contraire, une pluralité, (et même une indéfinité) de
“manifestations” divines, mais qui ne sont en aucune façon des
“incarnations” car il importe avant tout de maintenir la pureté du
Monothéisme, qui ne saurait s’accorder d’une semblable théorie. »
M. Borella termine sa note en concluant, de façon quelque peu
agressive : « On voit qu’à l’occasion, Guénon fait bon marché des
Livres sacrés qui enseignent que “le Verbe s’est fait chair”. » On se
trouve donc ici encore, et toujours à propos de l’Incarnation, en
plein malentendu. Nous ferons observer tout d’abord à M. Borella
qu’il serait faux de prétendre que les Livres sacrés et les
Révélations traditionnelles s’expriment toujours dans un langage
conforme à celui de la Vérité métaphysique suprême, car, en ce
cas, la notion d’ésotérisme n’aurait aucun sens ; du reste, il est bien
connu que le terme «révélation» implique précisément l’idée de
«recouvrir d’un voile ». En l’occurrence, ce n’est pas Guénon qui
fait « bon marché des Livres sacrés » mais plutôt M. Borella qui
commet une confusion grossière entre le point de vue de la méta­
physique et celui de la théologie. Dans le même article, Guénon
précise d’ailleurs à propos du mot « Dieu » : « nous préférons en
éviter l’emploi le plus possible, ne serait-ce que pour mieux mar­
quer l’abîme qui sépare la Métaphysique des religions » ; on ne
saurait être plus clair.
Revenons à présent au texte cité par M. Borella dans sa note :
que pourrait-on lui reprocher du point de vue de la vérité doctrinale ?
Nous l’avons déjà dit : la seule question qui se pose pour cet écrit,
comme pour ceux qui datent de la même période, est celle de l’op­
portunité du langage utilisé par Guénon dans le cadre de sa
fonction : compte tenu des circonstances de l’époque, le recours à
cette forme d’expression devait avoir d’excellentes raisons d’être.
Une fois de plus, il n’est pas possible dans le cadre du présent
ouvrage d’examiner, même sommairement, tous les aspects doctri­
naux liés à la notion d’« incarnation », et nous devons nous borner à

(2) Cf. Le D o ssier H su r G uénon, p. 110.

97
INTRODUCTION A L'ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

donner ou à rappeler quelques indications qui serviront de repères.


Du point de vue métaphysique suprême, il est évident qu’aucune
« incarnation » n’est possible puisque l’Essence ne peut s’unir à une
chose qui ne serait pas elle. L’Essence est nécessairement une, alors
que l’Incarnation n’est concevable qu’à condition d’envisager au
préalable une dualité de natures. L’Incarnation implique donc la pré­
sence d’une certaine relation au sein de l’Essence elle-même, et c ’est
pourquoi, en théologie chrétienne, elle est inséparable de la notion de
Personne divine. En revanche, même dans cette perspective théolo­
gique spéciale, la notion de Personne, lorsqu’elle est considérée en
tant que telle, demeure entièrement indépendante de toute idée d’in­
carnation, puisque cette dernière ne concerne en réalité qu’une seule
des trois Personnes divines. Autrement dit, pour qu’il y ait incarna­
tion, il faut nécessairement que Dieu soit envisagé comme une
Personne, alors que l’inverse n’est pas vrai ; non seulement parce
que le Père et le Saint-Esprit ne s’incarnent pas, mais aussi parce que
la relation du Fils avec les deux autres Personnes n’est aucunement
conditionnée par l ’état passager où le Fils apparaît com m e
« incarné ». Celui-ci est « engendré » par le Père dans l’unité du
Saint-Esprit « avant tous les siècles » ; et il ne cesse jamais d’être tel
durant la courte phase de sa carrière terrestre : c ’est ce mystère qui se
dévoile au moment du Baptême du Christ. Il fout bien voir en effet
que la parole « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » est attribuée par la
tradition chrétienne à la Personne du Père qui engendre «éternelle­
ment » le Fils, non à celle de l’Esprit Saint, en dépit du fait que c ’est
de ce dernier que Jésus a été conçu lorsqu’il a « pris chair de la
Vierge Marie ». Ceci montre à l’évidence que, même si on la consi­
dère comme une «marque propre» du Christianisme, l’Incarnation
est loin d’y occuper la place privilégiée que lui confèrent les cri­
tiques trop zélés de Guénon : d’une part, parce que le centre véritable
de la spiritualité chrétienne se trouve en réalité dans le mystère trini-
taire, comme l’indiquent abondamment les écrits de Maître Eckhart,
par exemple ; d’autre part, parce que, lorsque la réalisation métaphy­
sique proprement dite est menée à son terme (3), il n’y a plus de

(3) C elte précision est indispensable, car il faut tenir com pte de la m odalité
initiatiq u e que les d octrines du T a sa w w u f d ésignent par le m ot ittihâcL
c ’est-à-dire l’union de deux substances envisagées initialem ent com m e dis
tinctes. Cf. Ibn A rabî, Le Livre de / ’E xtinction dans la C ontem plation,
p. 11-16.

98
A PROPOS DE L’ INCARNATION

place pour une « incarnation » quelconque, et dans ce cas, peu


importe que cette réalisation prenne pour support le Christianisme ou
toute autre forme traditionnelle. Ce mystère initiatique suprême est
illustré, dans le Christianisme, principalement par le cas de la Mère
de Jésus : Dante y fait une allusion fort précise au dernier chant du
Paradis, lorsqu’il recourt au symbolisme des relations d’«engendre-
ment » antithétiques : « O Vierge mère, et fille de ton fils... »
Maintenant, si la théologie de l’Incarnation apparaît comme
étant « sp éciale » au C hristianism e, la doctrine des « deux
natures » a, en revanche, une portée universelle dans la mesure
où elle se réfère à la conception même du symbolisme et à ses
principes fondamentaux. Le symbole implique en effet nécessai­
rement une relation déterminée entre une manifestation d ’ordre
sensible et corporel et une signification transcendante. C ’est
pourquoi l’Essence, qui ne peut jamais « s ’incarner» en quoi
que ce soit, ne peut davantage être sym bolisée par une représen­
tation sensible quelconque. Le symbole se rapporte toujours à
des fonctions ou à des aspects principiels déterminés, les plus
élevés culminant dans la Fonction divine. Cette analogie entre la
nature du sym bole et le processus de l’incarnation permet de
comprendre le sens profond de la remarque de Michel Vâlsan
selon laquelle Le Symbolisme de la Croix et les autres ouvrages
de Guénon « qui traitent du sym bolism e procèdent de principes
caractéristiques des hommes spirituels “aïssawîs” » ; et ceci est
en relation directe avec l’aspect eschatologique de la fonction de
Guénon en Occident. Dès lors il nous paraît utile d ’attirer ici
l’attention sur un autre malentendu, particulièrem ent grave.
Selon une récente livraison des Cahiers Villard de Honnecourt,
M. Jean-Pierre Laurant a en effet déclaré publiquement, au cours
d’une conférence : « Si l’on prend en exem ple les rapproche­
ments opérés dans le chapitre X V de La Grande Triade “le
Maître maçon entre l ’équerre et le compas” (4), on trouve ces
instruments associés à Niu-Koua et à Fo-hi dans des fonctions
Yin et Yang de façon tout à fait arbitraire du point de vue de
l’histoire des sym boles comme de celui des rôles de Fo-hi et de

(4) D ans to u te s les é d itio n s, le titre e x a c t e st « E n tre l ’é q u e rre et le


com pas ».

99
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

Niu-Koua ; aucune considération d ’influence, d ’emprunt, de


source n’est à retenir, il s ’agit bien d ’un sens intérieur ou d’un
non-sens. » Un tel jugement est inadmissible car l ’examen des
« rôles de Fo-hi et de Niu-Koua » dans la tradition chinoise n’at­
teste en aucune façon le caractère « tout à fait arbitraire » du
rapprochement établi par Guénon, rapprochement qu’il confirme
au contraire pleinement. M. Laurant ignore-t-il que Fo-hi est
considéré dans cette tradition comme le « premier empereur » et
comme le législateur primordial ? et que la réalisation du Saint-
Empire correspond à l’achèvem ent suprême et intégral de la
Maîtrise maçonnique ? Qu’il nous soit permis d’en douter. Nous
pourrions mieux comprendre qu’il ne sache pas que, selon la tra­
dition islamique, Abraham, envisagé en tant qu’il préside à la
construction de la Kaaba de la M ekke, apparaît lui-m êm e
comme le réalisateur d ’un Saint-Empire. A ce titre, il représente
aussi la fonction du Grand Architecte, et est d ’ailleurs aidé dans
sa tâche par la Sakîna. Or, la figuration symbolique de cette der­
nière est un serpent à deux têtes, ce qui équivaut manifestement
à celle où Fo-hi et Niu-Koua sont unis par leurs queues de ser­
pent. On constate dès lors que l’on pourrait difficilement trouver,
en réalité, des analogies plus précises : l’Empire chinois, la
Kaaba, la Loge maçonnique sont tous trois des représentations
év id en tes de l ’« Invariable M ilieu » ; F o-h i, Abraham , le
Vénérable ont pour fonction de régir et de gouverner ; l'équerre,
qui est l ’emblème de l’Empereur primordial et l’instrument du
Vénérable, sert, tout comme la Sakîna d ’Abraham, à « mesurer
la Terre », représentée par son « lieu central ». Le rapprochement
établi par Guénon est donc parfaitement justifié, l ’arbitraire se
situant exclusivem ent dans les affirmations pérem ptoires de
M. Laurant. Mais il y a plus grave : en effet, l’alternative propo­
sée entre un « sens intérieur » et un « non-sens » méconnaît le
principe fondamental du symbolisme, qui est précisément d’éta­
blir une relation entre un sens intérieur et une forme sensible.
C ’est parce que M. Laurant s’emploie à saper cette relation que
les rapprochements les plus évidents établis par Guénon finissent
par lui sembler « arbitraires ». Il peut se faire pourtant, comme le
montre fort bien le cas auquel il se réfère, qu’une même signifi­
cation transcendante se manifeste, à l’intérieur de traditions diffé­
rentes, dans des symboles dont l ’analogie demeure pleinement
vérifiable sur le plan extérieur. Il y a donc, ici aussi, une union

100
A PROPOS DE L’INCARNATION

nécessaire entre deux « natures », l’une d’ordre extérieur et sen­


sible, l’autre d’ordre intérieur et transcendant. Nous ne savons
pas quelles sont les intentions réelles de M. Laurant, mais nous
sommes bien forcé de constater qu’il s ’exprime d’une manière
qui constitue un jugement téméraire à l ’égard de Guénon et qui
surtout, sans qu’il s ’en rende peut-être com pte, traduit une
incompréhension des principes du symbolisme et porte atteinte,
par voie de conséquence, à un aspect tout à fait fondamental de
la Science sacrée.
Telles sont les mises au point qui nous ont paru les plus
im portantes au sujet de la so i-d isa n t m éco n n a issa n ce du
Christianisme attribuée à René Guénon par référence à la doc­
trine théologique de l’Incarnation (5).

(5) Signalons q u ’une critique analogue à celle form ulée plus haut à l’égard
de Jacques-A lbert C uttat a paru dans le C ahier de l ’H e m e sur G uénon,
p. 258.

101
CHAPITRE XI

LES ORIGINES DE LA RELIGION


CHRÉTIENNE

Nous avons vu que F investiture de René Guénon avait


entraîné, sur le plan form el, des « réactions concordantes »
concrétisées par la manifestation, autour de lui, d’influences spiri­
tuelles émanant de l ’Hindouisme, du Taoïsme et de l’Islam, ainsi
que de l’« ancien centre retiré de la tradition occidentale ». Nous
sommes ici immédiatement frappé par l ’absence de deux tradi­
tions, le Bouddhisme et le Christianisme, qui se présentent pour­
tant l’une et l’autre comme ayant une vocation universelle. Cette
absence n ’a rien de fortuit, pas plus que le rapprochement qui en
résulte, car ces deux formes traditionnelles possèdent des carac­
tères communs qui ne sont pas étrangers au fait qu’un grand
nombre de critiques et d’objections ont été formulées à rencontre
de l’enseignement de Guénon précisément par référence à leur
cas particulier: si c ’est une opinion commune de dire qu’il a
ignoré la religion chrétienne, c ’en est une autre de prétendre qu’il
s’est trompé à propos du Bouddhisme.
Les caractères dont il s’agit sont, pour la plupart, suffisam­
ment connus : absence de langue sacrée, place privilégiée attri­
buée à F « in term éd iaire » - c ’e st-à -d ir e le C hrist ou le
B ouddha-, position médiane, dans le temps, du Christianisme
par rapport aux deux religions monothéistes et, géographique­
ment, du Bouddhisme par rapport aux deux grandes traditions
orientales centrées sur l ’Inde et sur la Chine. De plus, et ceci est
plus rarement mentionné, le Christianisme et le Bouddhisme
constituent tous deux « une hérésie formelle au point de vue de
la tradition » dont ils sont issus, comme René Guénon le men-

103
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

tionna expressément à propos du second. S ’il s’est montré plus


discret au sujet du Christianisme, cela n’est peut-être pas sans
rapport avec les « raisons diverses » pour lesquelles il disait
n’avoir «jam ais senti aucune inclination pour traiter spéciale­
ment ce sujet ». Il est en tout cas extrêmement significatif que
son article Chritianisme et Initiation, dont sont extraites les cita­
tions qui précèdent, débute justem ent par un rapprochement
entre « l ’Église chrétienne » et le Sangha bouddhique.
Le Christianisme et le Bouddhisme qui, selon Frithjof Schuon,
« s e présentent comme des “innovations” spirituelles» (1) n’ont
pas, au point de vue du Droit sacré, le même statut que celui des
autres traditions. En effet, leur forme propre n’a pas été manifes­
tée en vertu d’un ordre direct émanant de l’Autorité traditionnelle
qui préside aux adaptations cycliques de la Doctrine immuable :
l’inspiration transcendante qui légitima leur naissance n ’eut en
réalité d’autre rôle que celui de confirmer une initiative qui revê­
tait à son point de départ un caractère irrégulier, en dépit du fait
qu’elle répondait par ailleurs à des exigences de sagesse et de
miséricorde qui la rendaient justifiable. De là, cette absence impo­
sait le recours à une synthèse, de statut « dérogatoire », opérée à
partir d’éléments traditionnels préexistants et qui demeurait par
conséquent moins homogène que celle des formes qui procèdent,
dans leur principe même, d’une élection et d’une inspiration mani­
festant de façon immédiate la Volonté suprême. A l’intérieur de
ces deux traditions, et singulièrement en Occident, ce statut d’ex­
ception occasionna des interprétations tendant à le considérer
comme un privilège lié à l’idée de «dépassem ent de la L oi».
Toutefois, sans nier aucunement le caractère providentiel d’un tel
statut, ni les époques de plénitude que le Christianisme et le
Bouddhisme ont pu connaître aussi bien dans l’ordre ésotérique
que d’un point de vue plus général, il n’en demeure pas moins
qu’en dépit de toutes les prétentions émises en sens contraire, ces
traditions représentent, non pas une manifestation de la Norme
universelle, mais bien une dérogation à cette Norme, ce qui
devrait, à tout le moins, inciter à plus de circonspection et de pru
dence ceux qui s ’imaginent, par référence à ces deux formes parti
culières, pouvoir montrer les erreurs et les insuffisances de l ’ensei
gnement de Guénon.

(1) Cf. É tudes Traditionnelles, 1982, p. 146.

104
LES ORIGINES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

Avant d ’illustrer tout ceci par un examen plus détaillé du


Christianisme, nous ferons quelques remarques occasionnelles
sur la manière dont le Bouddhisme est envisagé dans l’œuvre
guénonienne. Il est devenu commun de dire que Guénon s ’est
trompé à ce propos du fait qu’il a modifié, à partir de la seconde
édition de YIntroduction générale à l ’étude des doctrines hin­
doues, sa position initiale à l’égard de cette tradition. Or cette
rectification s ’est accompagnée de beaucoup de restrictions et de
nuances que certains négligent aujourd’hui. Il ne faut pas oublier
que Guénon n’a jamais renié les critiques qu’il avait formulées
initialement ; il les considérait, tout ou contraire, comme parfai­
tement orthodoxes par référence aux réfutations formulées par
Shankarâchârya à la lumière de la doctrine traditionnelle dont il
était l ’interprète. Si la position que Guénon adopta dans la
deuxième édition reflétait les vues de l ’hindou Coomaraswamy,
qui étaient traditionnelles et orthodoxes, celles de la première
édition reflétaient celles de l’hindou Shankarâchârya qui, tout en
procédant d’un autre point de vue, ne l ’étaient pas moins. Faute
de tenir compte de ces nuances, pourtant capitales, on aboutit à
de nouvelles incompréhensions. Ainsi, M. Jean-Pierre Laurant,
citant le passage suivant d’une lettre que Guénon écrivait en
1947 : « Il faut en effet maintenant tenir compte pour tout ce qui
concerne le Bouddhisme des travaux de Coomaraswamy qui
changent complètement l ’aspect de la question, avant cela je
n’avais jamais eu l’occasion d ’examiner les choses de plus près
et même je dois vous dire que la façon dont le Bouddhisme est
présenté habituellement le rend si peu intéressant... » (2), s ’em ­
presse de tirer la conclusion suivante : « Passage particulière­
ment important puisqu’il reconnaissait là que ses connaissances
historiques sur ce sujet lui venaient de la littérature de l’époque
et non d’une transmission orale. » Nous pensons, au contraire,
que le passage en question est tout à fait insuffisant pour expli­
quer les raisons véritables de la position initiale de Guénon, et
qu’il n’y a en réalité aucun rapport entre la « littérature de
l’époque» et les sources traditionnelles qui, par l ’intermédiaire,
non seulement des écrits de Shankarâchârya, mais aussi d’autres

(2) Cf. Le sens ca ch é dans l ’œuvre de R en é G uénon, p. 217. C et extrait de


lettre est reproduit, avec quelques variantes, dans le D o ssier H, p. 291 :
quelle est la version à reten ir ?

105
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

enseignem ents orientaux, lui inspirèrent la connaissance qu’il


avait alors du Bouddhisme. Pour cette question et d’autres du
même genre, toutes les difficultés naissent du fait que l ’on omet
de prendre en considération le lien indissoluble qui existe entre
l ’aspect doctrinal énoncé et la fonction traditionnelle exercée.
Dès lors les contradictions apparentes qui surgissent quand on se
place au point de vue spécial des formes traditionnelles et de
leurs rapports ne peuvent en aucun cas être résolues en s ’en
tenant au seul examen des faits et des documents, car celui-ci ne
permet pas de dépasser le domaine de la division et de la « sépa-
rativité ». Seul un recours à la notion de Droit principiel ou divin
rend possible la détermination des statuts, des compétences et
des fonctions, qui conditionne la compréhension de ces rapports
tout en éclairant leur raison d’être. Ceci se vérifie de manière
particulièrement nette dans la question des origines de la religion
chrétienne, dont nous allons à présent aborder l’étude.
De nombreuses critiques visent ce que René Guénon a écrit
sur ce sujet, notamment à propos de l’initiation chrétienne. Il
convient de rappeler tout d ’abord deux points fondamentaux de
son enseignem ent : le premier concerne « l ’obscurité presque
impénétrable qui entoure tout ce qui se rapporte aux origines et
aux premiers temps du Christianisme, obscurité telle que, si l’on
y réfléchit bien, elle paraît ne pas pouvoir être simplement acci­
dentelle et avoir été expressément voulue » ; le second se rap­
porte au fond même de la question : l’Église a constitué dans les
premiers temps « une organisation fermée ou réservée » de sorte
que « les rites chrétiens, et en particulier les sacrem ents »
avaient à l’origine un caractère initiatique qu’ils ont perdu par la
suite « pour devenir de simples rites exotériques » ; ces deux
points, selon Guénon, sont eux-m êm es en connexion étroite.
Nous rappellerons aussi les principales conceptions qui ont été
définies à l ’encontre de son enseignem ent : celle qui, selon
Michel Vâlsan, « attribue aux sacrements actuels le caractère de
rites d’initiation », de telle sorte que « l’emploi exotérique » de
ces m êm es sacrements apparaît « com m e un sim ple “état de
fait”, irrégulier même au regard de leur propre nature » ; et celle
qui considère les sacrements com me ayant « dès leur origine un
statut ambigu “éso-exotérique” » de telle sorte que, par référence
au sy m b o lism e du « V oile du Tem ple » qui se déchira au

106
LES ORIGINES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

moment de la mort du Christ, leur emploi généralisé correspond


à un « “état de droit” conforme à leur définition constitutive » :
cette dernière interprétation a été défendue par Marco Pallis,
alors qu’en définissant la première M ichel Vâlsan songeait, selon
toute vraisem blance, à celle que Frithjof Schuon a exposée
notamment dans son article sur les « M ystères christiques ».
Puisque les vues de Pallis continuent à faire, aujourd’hui encore,
d’incroyables ravages (3), nous prendrons acte, avec le plus
grand intérêt, des explications fournies par Frithjof Schuon dans
un texte publié récemment, d’où il ressort que sa thèse sur le
caractère initiatique des sacrements chrétiens n ’implique aucune­
ment l’existence d ’un lien actuel entre ces derniers et l’ésoté-
rism e « jn â n iq u e » , q ualifié par lui d ’« ésotérism e au sens
absolu », ce qui confirme qu’effectivement il n’entend pas tirer
du symbolism e du « déchirement du Voile » les mêmes consé­
quences totales et définitives que Marco Pallis. Nous rappelle­
rons enfin que l ’enseignement de René Guénon a été défendu
par Michel Vâlsan avec une maîtrise et une compétence excep­
tionnelles dans deux textes parus dans les Études Traditionnelles
en 1965 et en 1968. Bien que cet apport éclaire et précise
quelques points essentiels, il a été ignoré de manière systéma­
tique par l’ensemble des auteurs qui, par la suite, sont revenus
sur le sujet, ce qui a largement contribué à fausser le débat.
Cette considération, jointe au fait que ces mêmes auteurs s ’ap­
puient, dans les critiques qu’ils formulent à l ’égard de Guénon,
sur une connaissance des débuts du Christianisme étrangement
fragmentaire et insuffisante, nous amène à compléter ce qu’à pu
dire Michel Vâlsan. Nous sommes d ’autant plus à l’aise pour le
faire que. dès 1968, ce dernier déclarait, à propos de cette ques­
tion des origines : « Nous reviendrons dans une autre occasion

(3) M . G érard de Sorval écrit : « Selon la parole “quand deux ou trois sont
réunis en m on N om je suis au m ilieu d ’e u x ” c ’est l ’E glise, ou l ’ordre
m onastique, ou la confrérie initiatique qui représentent le M aître, actuali­
sent sa Présence et transm ettent l’influence spirituelle, en tant que ces com ­
m unautés c onstituent un corps psychique, support de l ’E sprit Saint où s 'in ­
carne le Verbe. » À partir du m om ent où le Verbe s ’incarne dans un « corps
psychique » (à m oins que ce ne soit dans l ’E sprit Saint lui-m êm e ?) on est
tout à fait édifié sur le genre et la qualité de la « m aîtrise » dont a pu béné­
ficier M. de Sorval !

107
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

sur les changements qui s ’opèrent actuellement dans ce domaine


des études et qui arrivent à vérifier les thèses guénoniennes, et,
chose significative, par la plume même d ’auteurs qui avaient
déjà eu l’occasion d’écrire pour les combattre » (4). Depuis, dix-
sept ans ont passé ; les changements annoncés ont amené un
véritable b o u lev ersem en t des id ées naguère gén éralem ent
admises, et l’on constate qu’effectivement, bien loin de mettre
en cause l’enseignement de René Guénon, elles témoignent de
l ’intuition prodigieuse dont il a fait preuve dans ce domaine des
études traditionnelles aussi bien que dans les autres.
Pour comprendre ce que furent les origines de la religion
chrétienne, il nous paraît indispensable de distinguer nettement
trois états successifs : celui de la mission terrestre et messianique
du Christ au sein du Judaïsme ; celui du Judaïsme chrétien après
la mort du Christ ; et enfin le Christianisme romain. Par cette
dernière expression, nous visons, non pas l ’Église Catholique
romaine telle qu’elle existe en fait actuellement, mais bien celle
qui fut fondée par saint Pierre et qui comprenait les grands
patriarcats orientaux : tout d’abord Alexandrie et Antioche, aux­
quels furent joints par la suite Constantinople et Jérusalem ; les
deux premiers sont réputés avoir été établis par Pierre lui-même,
tandis que les seconds furent agréés plus tard par l ’autorité
romaine qui détenait seule la juridiction universelle représentée
par le « pouvoir des clés ». La promesse concernant ce pouvoir
faite par le Christ au Prince des Apôtres ne s ’accomplit en effet
dans toute se plénitude que lorsque ce dernier prit possession de
sa Chaire à Rome, établissant dans la capitale de l’Empire l’É-
glise-mère dont allaient dépendre désormais toutes les autres. Il
importe de souligner à ce propos que l’Église chrétienne com ­
porte, outre la Hiérarchie de l’Ordre, une Hiérarchie dite « de
Juridiction ». La première culmine dans l’Épiscopat qui, par le
privilège qu’il détient de consacrer le Saint Chrême, est seul à
pouvoir maintenir les « moyens de grâce » représentés par les
sacrements, du moins dans toute la mesure où ces derniers sont

(4) C ette dernière rem arque visait, selon toute vraisem blance, le Père Jean
D aniélou dont le texte intitulé « G ran d eu r et faiblesse de R ené G uénon »
d a te d e 1 9 5 3 , a lo r s q u e s e s é tu d e s s u r la « t h é o l o g i e d u J u d é o
C hristianism e » sont plus tardives.

108
LES ORIGINES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

liés au Sacerdoce, ce qui est notamment le cas pour l’Eucharis­


tie. En revanche, la Hiérarchie de Juridiction, qui assume le gou­
vernement de la communauté chrétienne, a pour degré suprême
la Papauté et comporte une autorité traditionnelle propre qui
remonte au Christ lui-même (Mat. 16, 19). Dès lors, la thèse de
ceux qui soutiennent que les sacrements chrétiens ont conservé
un caractère initiatique se heurte à des obstacle insurmontables :
non seulement elle implique la supposition bizarre que les chré­
tiens baptisés sont des initiés qui s ’ignorent, mais elle entraîne
aussi com m e conséquence le dilem m e suivant : ou bien la
Hiérarchie de Juridiction appartient au domaine exotérique et, en
ce cas, toute intervention de sa part dans l’ordre sacramentel
serait parfaitement illégitime, en sorte que l ’extension du champ
d’application des sacrements à toute la communauté chrétienne
serait irrégulière dans son principe m êm e ; ou bien, il faut
admettre que cette hiérarchie appartient elle aussi au domaine
ésotérique, de telle manière qu’elle aurait vocation de régir éga­
lement les organisations initiatiques chrétiennes, le Pape étant,
quant à lui, au moins virtuellement, le Pôle initiatique de son
temps ! On a peine à comprendre que certains peuvent espérer
résoudre la question de l’initiation chrétienne en avançant des
thèses qui présupposent des affirmations aussi absurdes. Tous ces
obstacles s ’évanouissent en revanche lorsqu’on accepte l’ensei­
gnement de Guénon selon lequel les sacrements sont « descen­
dus » dans le domaine exotérique à la suite d ’une modification
providentielle de leur statut initial ; du reste, cet enseignement
est confirmé aussi par ce que l’on sait des deux autres « états
successifs » dont il nous reste à aborder l'examen.
Le premier correspond à la mission terrestre de Jésus. 11 est
admis de nos jours que, du fait même qu’elle s ’est située tout
entière au sein du Judaïsme, la révélation christique était celle
d’une voie initiatique nouvelle à l’intérieur de cette religion, les
sacrem ents fondés par le Christ et pratiqués par lui et ses
Apôtres ayant dès lors nécessairement le caractère de rites ésoté­
riques. Il faut ajouter cependant un point tout à fait essentiel, à
savoir que le Fils de Marie avait aussi, en tant que M essie, un
pouvoir législatif dont l’exercice devait aboutir à une certaine
« transformation » du Judaïsme, destinée à le rendre apte à servir
de support à une fonction divine moins particulière que celle qui

109
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

s ’était manifestée en relation avec la notion de « peuple élu ».


C ’est pourquoi le Coran désigne Jésus au moyen de l’expression
ra sû l ilâ b a n i I s r â ’îl qui s ig n ifie « E n voyé aux E nfants
d’Israël », le terme technique rasûl impliquant précisément le
pouvoir de modifier le Droit sacré. D ’ailleurs, si la mission du
Christ était demeurée purement ésotérique et intérieure, elle
n ’aurait entraîné aucun c o n flit avec les représentants du
Judaïsme, ainsi qu’Ibn Arabî en fait expressément la remarque.
En revanche, le refus des Juifs de reconnaître l’origine divine de
cette mission devait avoir des conséquences décisives, non seule­
ment pour le peuple juif qui sera sanctionné et dispersé, mais
aussi pour l’avenir de la révélation chrétienne. Entre l ’état que
nous venons de décrire et celui du Christianisme romain, au sens
où nous l’avons défini plus haut, il faut envisager en effet une
phase intermédiaire, qui est celle du Judaïsme chrétien après la
mort du Christ. Toutes les difficultés soulevées par la question
des origines du Christianisme et de son statut spécial tiennent à
l’existence de cette phase, dont il est impossible de se faire une
idée vraiment précise pour la raison indiquée par Guénon : cette
phase a été en effet délibérément et providentiellement occultée
par les représentants du Christianisme romain. Comme indices
de cette occultation volontaire on peut citer notamment le fait
que les écrits du Nouveau Testament ne s’intéressent vraiment,
pour ce qui concerne cette période, qu’à un seul apôtre, saint
Pierre, en sa qualité de fondateur de l’Eglise romaine ; l’impor­
tance donnée à saint Paul, qui pourtant ne fait pas partie des
Douze, s’explique, elle aussi, par la relation directe qui existe
entre sa fonction et la fondation de l’Église de Rome. Un autre
indice est fourni par les écrits de saint Luc. On sait que ce der­
nier est l ’auteur, non seulement de l’un des quatre Évangiles,
mais aussi des Actes des Apôtres : à l’origine, son Évangile et
les Actes ne formaient qu’un seul texte. Or, tandis que le premier
confère à la Vierge Marie un rôle et une importance exception­
nels dans l’ensemble du Nouveau Testament, les Actes la men­
tionnent à peine en dépit du fait que, durant toute la période qui
va de l’Ascension à sa propre mort, elle assuma une fonction
initiatique et spirituelle majeure ; c ’est d’ailleurs pourquoi Marie
occupe, selon la tradition chrétienne, une place centrale au sein
du collège apostolique, notamment au moment de la Pentecôte.

110
LES ORIGINES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

L’occultation opérée sur ce point par saint Luc est analogue à


celle que l’on trouve chez saint Paul qui ignore également, dans
le cadre de sa mission propre, tout ce qui se rapporte à cet aspect
de la fonction mariale.
T outefois, l ’élém ent essentiel pour la com préhension du
Judaïsme chrétien réside dans la fonction du Christ « ressus­
cité », dont le statut traditionnel est fondamentalement différent
de celui du Christ « incarné ». En effet, il ne peut plus du tout
être question, à ce moment, d ’un pouvoir législatif au sens
impliqué par le terme rasûl puisque les apparitions du Ressuscité
ne comportent en toute rigueur aucune participation à la « condi­
tion » humaine. La mission assumée par le Messie dans le cadre
du Judaïsme est entièrem ent et définitivem ent term inée au
moment de sa mort. Le Christ ressuscité a cessé d ’être un
homme, même quand, par la vertu de sa nature divine, il en
prend l ’apparence. C ’est pourquoi les modifications du Droit
sacré qui permettront, par le passage au « troisième état », la
constitution du Christianisme en tant que forme traditionnelle
distincte du Judaïsm e, ne sera pas opérée par la deuxièm e
Personne de la Sainte Trinité, mais bien par la troisième. Dès
lors il ne s ’agit plus d’un Envoyé ayant «pris chair» et exécu­
tant un mandat divin précis, m ais uniquem ent d ’un « Ins­
pirateur ». La substitution de l’« inspiration du Saint-Esprit » à la
mission législative du Messie reflète, en théologie chrétienne, la
différence entre deux sources distinctes du Droit sacré : d’un
côté, celle de la Prescription divine qu’Ibn Arabî définit comme
« la Religion droite instituée d’autorité par un organe prophé­
tique, voie d ’élection et de pureté » ; de l’autre, celle qui pro­
cède d’une initiative de type « sapiential ». La substitution de
cette seconde source de droit à la première est directement liée
au statut « dérogatoire » du Christianisme dont il a été question
plus haut.
Une conséquence de la plus haute importance découle de
tout ceci : les apparitions et les paroles du Ressuscité ne peuvent
en aucun cas être considérées comme des directives applicables
sur le plan extérieur et légal ; elles relèvent, en vertu de leur
nature même, de l ’ordre ésotérique. Il en est ainsi notamment
pour la parole : « A llez donc, faites des disciples de toutes les
nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

Esprit et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai


prescrit », qui est généralement comprise comme une injonction
adressée aux Apôtres d’entreprendre une prédication de type
missionnaire dans toutes les nations de l’univers. Or, cette inter­
prétation ne tient com pte, ni du texte du verset, ni de son
contexte, ni de la manière dont les Apôtres eux-m êm es l ’ont
mise en application. Le texte : parce que le verbe mathêteuô, au
sens transitif, peut signifier « enseigner » ou « faire des disci­
ples », mais en aucun cas « prêcher ». Le sens « faire des dis­
ciples » prévaut d’ailleurs ici puisque celui d’enseigner est repris
par didaskontes dans la suite du verset. En outre, le seul com plé­
ment direct de ce verbe est panta ta ethnê : toutes les nations. Il
ne peut donc s ’agir à ce moment d’une parole adressée indistinc­
tement à tous les hommes, mais uniquement d ’un enseignement
dont la teneur doit être communiquée aux différentes nations
dont les Apôtres auront la charge. Par quel moyen ? Par un
« baptême » permettant de recevoir le don du Saint-Esprit, bap­
tême conféré à une communauté spéciale désignée par le terme
autous, qui est sans antécédent dans la phrase ; par conséquent,
il ne peut être question ici de baptiser « les nations », mais bien
de conférer un baptême initiatique à un ensem ble particulier
d’hommes faisant partie de ces nations, ce qui est fort différent.
Le contexte : parce que cette parole du Christ est réservée à onze
disciples choisis qui, au moment où elle leur est communiquée,
se trouvent en état de prosternation « à la montagne où Jésus
leur avait donné rendez-vous », qui représente de toute évidence
un Centre ésotérique. Sans doute ces indications ne sont-elles
pas suffisantes à elles seules pour attribuer un caractère décisif à
notre interprétation (5). Nous sommes bien obligé de constater,

(5) R ené G uénon écrivait à l’un de ses correspondants, en ja n v ie r 1950, que


certains passages des É vangiles « vont dans le sens de l ’ésotérism e ; (...) il
est possible que certaines paroles, quand elles ont été transcrites en grec,
aient été rendues inexactem ent ou q u ’elles n ’aient pas eu la signification
q u ’on leur a attribuée par la suite (je pense par exem ple aux discussions
a u x q u e lle s a d o n n é lie u l ’e x p re ss io n “ to u te s les n a tio n s ” . .. ) » . C f. J.
Tourniac, Lum ière d ’O rient, p. 106. C ette rem arque s ’applique non seule
m ent à la parole du C hrist com m entée ici, m ais aussi aux paroles corrcs
pondantes, de caractère plus énigm atique encore, qui figurent dans l ’É van
gile de St M arc (16, 15-18) et dans celui de St Luc (24, 46-49).

112
LES ORIGINES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

en revanche, que cette dernière est seule compatible avec la


manière dont les Apôtres ont envisagé l ’universalité de leur mis­
sion, puisqu’ils continuèrent de l ’accomplir exclusivem ent à l’in­
térieur du monde judaïque : un « Gentil » qui voulait suivre l’en­
seignement du Christ devait tout d’abord s ’intégrer au Judaïsme,
et le rite d’introduction qui lui était imposé n’était pas le bap­
tême, mais la circoncision. On a avancé que les Apôtres, à ce
moment, n ’avaient pas encore « com pris » le sens exact de
l ’ordre donné par le Christ ressuscité, mais cet argument est sans
valeur puisqu’il s ’agit de la compréhension qui était la leur, non
pas avant, mais après la Pentecôte : s ’ils n’avaient pas compris à
ce moment les applications extra-judaïques possibles de cette
parole christique, c ’est parce que l’Esprit Saint, qui les inspirait
et les confirmait, ne voulait pas qu’ils les comprissent (6). Ceci
explique en outre que les témoignages « historiques » dont on
dispose sur la première expansion de la doctrine christique
concordent tous pour affirmer son caractère purement judaïque.
Les « nations » mentionnées dans cette parole ne sont pas celles
de l’univers en tant que telles ; elles ne sont pas non plus,
comme on l’a prétendu à tort, les nations comprises à l ’intérieur
de l’Empire romain ; il s ’agit en réalité des nations auxquelles
s ’étaient intégrées des communautés juives dans le cadre de la
diaspora antérieure à celle qui suivit la destruction du Temple de
Jérusalem, celles dont l’historien ju if Josèphe pouvait écrire : « il
n’y pas une communauté dans le monde entier qui ne contienne
une portion de notre peuple » (7). Cette expansion, après la
Pentecôte, fut littéralement foudroyante : très courte dans le
temps, puisque, selon la tradition, elle fut accom plie par les
Apôtres eux-mêmes, et très étendue dans l ’espace : saint Jacques
le Majeur en Espagne, saint André en Scythie d’Europe, saint
Matthieu en Ethiopie, saint Thomas et saint Barthélémy en Inde.
Il s’agit d’un événement exceptionnel, unique même dans l’his-

(6) L a prem ière indication en sens contraire est liée au cas du centurion
C orneille et se situe une douzaine d 'a n n é e s après la Pentecôte.
(7) R appelons que les A ctes des A pôtres m entionnent la présence, le jo u r de
la Pentecôte, d ’ « hom m es pieux, résidant à Jérusalem , venus de toutes les
nations qui sont sous le ciel » (Actes, 2, 5). O r certaines versions de ce
texte précisent expressém ent q u ’il s ’agit de Juifs.
INTRODUCTION A L’ ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

toire de la révélation chrétienne, et sans rapport avec l’instaura­


tion du Christianisme « gréco-romain » qui fut constitué ensuite
sous l’impulsion de saint Paul. Tout comme ceux que le Christ
avait pratiqués de son vivant, les rites et sacrements du Judaïsme
chrétien eurent nécessairement un caractère initiatique : ils ne
pouvaient faire double emploi avec les rites de la religion ordi­
naire. La prédication publique au lendemain de la Pentecôte, le
grand nombre de ceux qui reçurent à ce moment le baptême,
n ’infirment en rien ce caractère. Ils s ’expliquent, le premier par
le fait que, même après la fin de la mission terrestre du Christ, la
révélation chrétienne concernait toujours, par certains aspects,
l ’ensemble du peuple élu en tant que tel ; c ’est pourquoi saint
Pierre adresse sa première exhortation aux « Hommes d ’Israël » :
« Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude :
Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez cruci­
fié » (Actes, 2, 36). Quant au nombre des « baptisés », il est évi­
demment lié à la force d’attraction puissante qui s’exerça sur des
êtres qualifiés à divers degrés et les dirigea vers les représentants
du « c e n tr e » où l’Esprit Saint s ’était manifesté à la Pentecôte.
Cela n’a donc rien de commun avec le « rite populaire conféré à
la multitude » que certains, prenant à tort un événement excep­
tionnel pour une modification du Droit sacré, ont voulu y voir.
En outre, aucun texte du Nouveau Testament ne permet de
conclure de manière décisive à l’existence, à ce moment, d’un
baptême pouvant être conféré à des enfants.
Si, à propos de la mission terrestre de Jésus, et aussi du
Judaïsme chrétien qui se développa après sa mort, nous avons
parlé de « révélation chrétienne » en évitant soigneusement le
terme « Christianisme », c ’est parce que ce dernier ne prit vérita­
blement naissance qu’au moment où la doctrine inhérente à cette
révélation fut enseignée en dehors de la forme judaïque qui avait
été son premier support. Ni l’ordre du Ressuscité d ’« enseigner
les nations », ni la manifestation de l’Esprit Saint à la Pentecôte,
n’autorisaient les Apôtres et les disciples du Christ à s ’écarter
des préceptes du Judaïsme, du moins de ceux que Jésus avait
confirmés au cours de sa mission terrestre ; ils ne pouvaient pas,
non plus, les modifier de leur propre initiative. Ceux qui voient
une difficulté insurmontable dans le fait que, selon l’enseigne­
ment de Guénon, les sacrements ont perdu le caractère initia­

114
LES ORIGINES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

tique qu’ils avaient revêtu tout d ’abord lorsqu’ils furent institués


par le Christ, oublient que le Christianisme lui-même, si para­
doxal que cela puisse paraître, n’a pas été fondé par le Messie.
Le Christianisme, en tant que forme traditionnelle indépendante
du Judaïsme, fut instauré uniquement par l’Esprit Saint. La
« descente » des sacrements dans le domaine exotérique accom­
pagna la « sortie » du Christianisme hors de sa matrice juive.
L’une et l’autre impliquaient des modifications statutaires fonda­
mentales ne pouvant résulter d ’initiatives individuelles : elles
furent opérées en fait par l’Autorité traditionnelle qui, depuis la
Pentecôte, avait été substituée à celle du Christ. Ces modifica­
tions n ’affectèrent pas l’ensemble des communautés du Judaïsme
chrétien, m ais seulem ent certaines d ’entre elles ; les autres
conservèrent leur statut originel, de telle sorte que leur carrière
historique se poursuivit durant des siècles en marge de l’Eglise
« romaine » au sens que nous avons défini. E lles nous sont
connues par les apocryphes (8) et l’on en trouve les traces jus­
qu’au VIIe siècle, c ’est-à-dire jusqu’à l ’époque où l ’Islam prit
naissance.
C ’est, une fois de plus, à la science incomparable de René
Guénon qu’il faut avoir recours pour comprendre le sens du
changement intervenu : « si le Christianisme n'était pas “des­
cendu” dans le domaine exotérique, ce monde (occidental), dans
son ensem ble, aurait été bientôt dépourvu de toute tradition,
celles qui existaient jusque-là, et notamment la tradition gréco-
romaine qui y était naturellement devenue prédominante, étant
arrivées à une extrême dégénérescence qui indiquait que leur
cycle d’existence était sur le point de se terminer. Cette “des­
cente”... évita à F Occident de tomber dès ccttc époque dans un
état qui eût été en somme comparable à celui où il se trouve
actuellement ». Sur le plan historique, on peut tenir pour assuré
que l’Eglise d ’Antioche, où l’action de saint Pierre et de saint
Paul fut considérable, eut un rôle déterminant dans la naissance
du Christianism e proprement dit. Selon les A ctes (11, 2 6 ) :

(8) Le représentant par excellence du Judaïsm e chrétien fut saint Jacques


« frère du Seigneur ». L’É vangile selon T hom as va ju s q u ’à attribuer à Jésus
la parole suivante : « Là où vous irez, vous vous rendrez chez Jacques le
Juste, celui à cause duquel le Ciel ainsi que la Terre ont été produits. »

115
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

« C ’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçu­


rent le nom de “chrétiens” ». Cependant, pour ne négliger aucun
aspect essentiel, il faut encore tenir compte ici d ’une autre
remarque de René Guénon selon laquelle, après avoir rappelé
que l ’« extériorisation » du Christianisme « a dû commencer très
tôt, plus même que je ne l ’avais supposé », il précise qu’« il est
d ’ailleurs bien possible qu’il n ’y ait pas eu uniformité à cet
égard dans toutes les Eglises » (9). Ce manque d’uniformité est
reconnu aujourd’hui par les auteurs catholiques qui admettent
que les Apôtres ont effectivement fondé, non pas une, mais des
Eglises (10). Cette diversité s ’explique du reste parfaitement dès
lors que l’on accepte de considérer ces Eglises comme des sortes
de confréries liées, au sein du Judaïsme, à des organisations ini­
tiatiques d ’origine christique. En même temps, le statut déroga­
toire qui rendait possible la naissance de la religion nouvelle
explique aussi qu’aucune adaptation ne pouvait être considérée a
prio ri com m e normale, et encore moins comme « normative » ;
sans que soit perdue de vue pour autant la nécessité de préserver,
dans tous les cas, les mystères et la nature initiatique de l’ésoté­
risme chrétien.
Les trois états que nous avons envisagés dans ce chapitre
sont év o q u és de m anière sig n ific a tiv e par des versets du
Nouveau Testament. Au premier correspondent la parole de
Jésus: « J e n’ai été envoyé que pour les brebis perdues de la
maison d’Israël (Mat., 15, 24) et l ’ordre qu’il donne aux Apô­
tres : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans
une ville des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de
la maison d’Israël. » (Mat., 10, 5-6). À ces passages du Nouveau
Testament fait écho le verset coranique où « le M essie Jésus fils
de M arie» est qualifié de rasûlan ilâ Banî Isrâ ’îl (Cor., 3, 49),
c ’est-à-dire : d’« Envoyé aux Enfants d’Israël », le terme rasûl
s’appliquant, nous l’avons vu, à un Envoyé divin ayant pouvoir
d’énoncer ou de modifier le Droit sacré. Au second état corres­
pond la parole : « A llez donc, de toutes les nations faites des dis­
ciples », tandis que le troisième est illustré par le passage des

(9) Cf. J. T ourniac, Propos su r R en é G uénon , p. 57-58.


(10) Cf. R. E. B row n, The churches the apostels left behind, ouvrage public
avec Vim primatur.

116
LES ORIGINES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE

Actes (16, 6) où saint Paul et son compagnon Timothée sont


« em pêchés » par le Saint-Esprit « d ’annoncer la parole en
Asie », interdiction qui, de toute évidence, n’avait pu concerner
les Apôtres saint Barthélémy et saint Thomas. Les manifestations
successives de la Volonté divine, telle que ces versets la reflè­
tent, assignent à la révélation chrétienne des domaines d’exten­
sion fondamentalement différents, voire incompatibles. Il n’est
pas possible d ’expliquer ces différences, ni la portée réelle des
m odifications intervenues, sans recourir à l’enseignem ent de
doctrines traditionnelles aujourd’hui complètement ignorées en
Occident. De mêm e que le Cheikh Elish al-Kabîr, à la mémoire
duquel Guénon dédiait Le Symbolisme de la Croix, a pu dire :
« Si les Chrétiens ont le signe de la croix, les Musulmans en ont
la doctrine », de même la question des origines de la religion
chrétienne ne peut se comprendre vraiment que par référence à
une doctrine universelle des modes d ’inspiration et de communi­
cation de la Volonté divine. Les données très élémentaires dont
nous avons fait état dans ce chapitre pourraient donner lieu à des
développements considérables, mais ils sont étrangers à notre
propos. Elles nous paraissent en tout cas suffisantes pour mon­
trer le bien-fondé des jugements de Guénon, et la valeur ém i­
nente de son enseignement qui complète sur des points décisifs
celui, d’ordre plus général, que l ’on peut trouver chez le Cheikh
al-Akbar. Puissent donc les quelques lumières jetées ainsi sur
l’histoire si com plexe des origines de la religion chrétienne
ouvrir des voies nouvelles à l’étude d ’une question que les
auteurs acharnés à discréditer René Guénon ont contribué à
rendre tout à fait inintelligible par l’effet de leur ignorance et de
leurs erreurs.

117
CHAPITRE XII

REMARQUES FINALES

Longtemps, l’œuvre de René Guénon a été entourée d’un mur


de silence. La critique mit plusieurs lustres à en circonscrire la
forme extérieure, à y repérer des points apparemment vulnérables,
avant de l’attaquer de toutes parts. Aujourd’hui, les fosses du
vacarme étouffent à leur tour sa voix. Les études dont elle est
l’objet se développent dans une incroyable confusion et les malen­
tendus prolifèrent: presque partout, c ’est l’incohérence, la partia­
lité consciente ou non, l’ignorance plus ou moins complète des
questions d’ordre doctrinal. Au moyen d’un exemple précis, celui
du Christianisme, nous avons montré comment les objections
faites à l ’enseignement de Guénon sont avant tout révélatrices des
incompréhensions de ceux qui les formulent. La désinvolture et la
passion ont fini par ôter toute prudence. L’on devine déjà que les
efforts répétés depuis quinze ans pour le « démystifier » pourraient
avoir, à plus long terme, l’effet inverse de celui qui était recher­
ché. Q uoi que l ’on ait pu écrire, quoi que l ’on fa sse, le
« mystère » de René Guénon demeure à l’abri de toute atteinte. La
« cuirasse » qui le protège se révèle plus « impénétrable » qu’on
ne l’avait supposé ou espéré un moment. La convergence, l’achar­
nement, la diversité même des critiques portées contre son œuvre
montrent encore davantage, et en quelque sorte a contrario, son
caractère véritablement unique en Occident : gageons qu’aucun
autre auteur traditionnel ne recevra plus tard pareil hommage !
Au-delà de l’essoufflement perceptible de quelques critiques et
des signes avant-coureurs d’une rage impuissante, se profile déjà
la signification latente des tentatives faites pour porter atteinte à la
souveraine autorité de Guénon : s ’efforçant de la « ju ger», ce qui

1 19
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

dépassait visiblement leur envergure et leur compétence, ses cri­


tiques ne sont parvenus à rien d’autre qu’à se dévoiler eux-mêmes,
et toute la génération de ceux qui ont cherché à mettre en applica­
tion les principes d’un redressement occidental tels qu’il les avait
définis se trouve ainsi confrontée à son propre jugement. Tel est,
selon nous, le sens profond de la crise qui, depuis quelques
années, secoue le microcosme des « études traditionnelles », et
n’est pas près de s ’achever. Ceux qui assumèrent la fonction de
défendre son enseignement et de prévenir le désordre, autant que
le permettaient les circonstances et les moyens dont ils dispo­
saient, furent accusés de vouloir instaurer une sorte de « terro­
risme intellectuel ». C ’était oublier un peu vite que les questions
d’ordre traditionnel sont d’une nature absolument différente de
celle des autres, et qu’il peut y avoir en ce domaine des craintes
pieuses, de saines et salutaires terreurs : il est sûrement moins dan­
gereux de respecter la vérité, jusqu’à en avoir peur, que de la trai­
ter avec désinvolture. Comme il est dit dans le Coran : « Sont
seuls à craindre Allâh, parmi Ses serviteurs, ceux qui possèdent la
Science » (Cor., 35,28).
R appelons une fo is encore que toute l’œuvre de René
Guénon a pour but de faire prendre conscience à ses lecteurs
de la réalité et des exigences de la Tradition. 11 n’a revendiqué
pour lui-m êm e que la fonction d ’interprète et de porte-parole.
Jamais il n ’a entendu substituer son enseignem ent à celui des
form es providentiellem ent instituées par la S agesse divine.
C ’est uniquement par référence aux normes établies par cette
dernière qu’il a envisagé la possibilité d’un redressement o c ci­
dental. Aucun détournement de son intention ne serait pire que
celui qui con sisterait à ériger son œuvre en une sorte de
« voie » initiatique nouvelle, indépendante de celles qui subsis­
tent encore. Guénon n ’est pas, et n ’a jamais prétendu être « la
dernière chance de l’O ccident » ; il l ’est seulem ent dans la
mesure où son enseignem ent apparaît com m e la « B oussole
infaillible » permettant à une civilisation déviée et égarée de
retrouver les chem ins de la Lumière et de la Vérité. Guénon ne
conduit pas à Guénon, et l ’on ne saurait sans doute faire pire
injure à sa m ém oire que de vouloir transformer les Études
Traditionnelles en « Études guénoniennes », com m e le propo­
sait naguère tel collaborateur de cette revue.

120
REMARQUES FINALES

Une autre erreur, étroitement liée à celle que nous venons


d ’évoquer, consiste à confondre une bonne connaissance théo­
rique, certes indispensable, de l ’œuvre guénonienne avec la réa­
lisation initiatique elle-m êm e. N ous som m es presque gêné
d’avoir à préciser à nouveau un point aussi élémentaire, mais la
récurrence de cette confusion rend nécessaire une m ise au point
très nette. Lorsque Jean Tourniac évoque « l’existence d’une
unité conceptuelle entre les guénoniens de toutes lesî tradi­
tions », et ajoute que cette unité « découle de la connaissance
métaphysique », il importe de rappeler avec force que cette
connaissance, dont le propre est précisément de n’être ni théo­
rique ni conceptuelle, ne saurait avoir le moindre rapport avec
l’unité purement extérieure et formelle dont il s ’agit. Qu’il y ait
un certain langage commun entre des « guénoniens » apparte­
nant à diverses formes traditionnelles, c ’est indéniable, mais n’a
rien à voir avec la réalisation métaphysique proprement dite. De
même, à partir du moment où Denys Roman souligne qu’« une
Loge maçonnique constitue le lieu idéal où des hommes appar­
tenant à des religions différentes peuvent se rencontrer, sur un
pied de parfaite égalité, pour traiter de questions d ’ordre tradi­
tionnel et doctrinal », il devient nécessaire de faire observer que
les êtres doués d’une aspiration spirituelle authentique ont ordi­
nairement mieux à faire que de « se rencontrer sur un pied de
parfaite égalité » pour traiter de quelque question que ce soit, ce
qui, dans la plupart des cas, ne peut représenter pour eux
qu’une perte de temps ; qu’il ne suffit pas de rassembler dans
une même Loge des spéculatifs appartenant à des religions dif­
férentes pour faire naître l’initiation « e ffe c tiv e » au sens où
l ’entend Guénon ; enfin et surtout, que les « questions d ’ordre
traditionnel et doctrinal » ne présentent un intérêt réel que lors­
qu’elles sont traitées par ceux qui ont qualité et autorité pour le
faire. Or, ces derniers, par définition, ne pourront jamais être
considérés com m e étant « sur un pied de parfaite égalité » avec
les autres. De même, lorsqu’un collaborateur anonyme de la
revue Vers la Tradition affirme « qu’on peut avancer, sans faire
preuve d’une trop grande présomption, que les mieux préparés à
recevoir d’une organisation occidentale plus qu’une simple ini­
tiation virtuelle sont les “guénoniens” qui se sont vraiment assi­
milé les données doctrinales de l’œuvre », nous pensons, tout au

121
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

contraire, qu’il s ’agit là d’une présomption tout à fait exorbi­


tante. Le passage de l ’initiation virtuelle à l’initiation effective
résulte en effet de l ’actualisation de l’influence spirituelle trans­
mise au moyen du rite de rattachement initiatique. Cette actuali­
sation est liée à des conditions d ’une nature tout autre que celle
d ’une simple préparation théorique. C ’est pourquoi, même dans
les traditions où il existe une abondante littérature sur les modes
et les degrés de la réalisation métaphysique, l’aspirant engagé
dans la Voie n’est nullement dispensé pour autant de suivre un
Guide qualifié et de s ’astreindre à une méthode. A fo rtio ri,
l’œuvre de René Guénon ne saurait avoir pour rôle de suppléer
à l’absence quasi complète de doctrine et de méthode qui est la
marque habituelle des organisations occidentales car, ainsi que
nous l’avons dit, le caractère unique de son enseignement est lié
à une fonction qui n’a rien de commun avec celle d ’une maî­
trise spirituelle destinée à guider, en vue de leur réalisation per­
sonnelle, des êtres engagés dans un processus initiatique (1). On
ne pourrait prétendre le contraire sans s ’écarter gravement de
cet enseignem ent même puisque, de manière constante, Guénon
a dirigé ceux qui s ’en réclamaient, et aspiraient à dépasser la
phase préparatoire de l ’assimilation théorique de la doctrine,
vers les o rgan isation s in itia tiq u es régu lières. L orsque M.
Laurant évoque « l’échec d ’une organisation solide » fondée sur
la « doctrine » de Guénon, il énonce un non-sens pur et simple.
Guénon n’a entendu, ni exprimer une doctrine nouvelle, ni fon­
der une organisation quelconque. En revanche, il est exact de
dire qu’il a parlé un langage relativement nouveau qui ne coïn­
cide pas toujours, pour des raisons que nous avons précisées,
avec celui des révélations correspondant à la phase ultime du
présent cycle humain. L’exem ple le plus clair à cet égard est
celui de la Foi, que René Guénon a envisagée uniquement
comme un attachement sentimental à certaines expressions par­
ticulières de la Vérité, alors qu’en doctrine islamique, notam­
ment, elle accompagne la réalisation métaphysique jusqu’à son

(1) L orsque, dans ses publications et sa correspondance, G uénon traite de


l’initiation, les indications très p récises q u ’il donne sur le plan technique
dem eurent toujours d 'u n ordre assez général et relèvent plutôt du dom aine
que nous avons défini au prem ier chapitre com m e étant celui du Tasarruf.

122
REMARQUES FINALES

degré suprêm e. U ne adaptation des n otions gu én on ien n es


s ’avère donc ici indispensable, et elle ne peut se faire sans l’ap­
pui d ’un guide sûr connaissant aussi bien les aspects « inté­
rieurs » de l’enseignement de Guénon que ceux de la tradition
au sein de laquelle il exerce sa propre fonction. Ce rôle d’adap­
tation et de guidance fut précisément assumé, en Islam, par
Michel Vâlsan.
Du fait même que l’enseignement de Guénon procède, non
pas de telle « Voie » ou de telle forme traditionnelle, mais de
leur Centre commun, l’entrée dans une organisation déterminée
comportera nécessairement, pour l’aspirant, un certain « sacri­
fice » qui sera comme le ferment spirituel de son rattachement.
Il ne s ’agit d ’ailleurs pas ici seulem ent de l ’abandon d ’une
approche purement théorique de la Vérité, mais bien d’une véri­
table sacralisation de cet enseignement même, et de son intégra­
tion dans la vie rituelle et les formulations providentiellement
révélées. Ce dernier manifestera alors des possibilités d ’applica­
tion et de vivification traditionnelle insoupçonnées de ceux qui
n’auront pas été au-delà d ’une simple assimilation mentale de
l’œuvre guénonienne. Le nom du Cheikh Abd al-Wâhid Yahyâ
n’en indique-t-il pas, par son sym bolism e, les dimensions méta­
physiques fondamentales ? Si les initiales A.W.Y., dont il signa
certains de ses textes, représentent les trois voyelles primor­
d iales qui, dans un grand nom bre de trad ition s, sont un
emblème du Centre Suprême, si le lien entre sa fonction escha-
tologique et celle du Christ de la Seconde Venue est indiqué par
le nom du Précurseur « Yahyâ », équivalent de Jean-Baptiste,
l ’appellation purement islamique d ’Abd al-Wâhid fait référence,
d ’une manière peut-être plus évidente encore, à l’unique réalité
principielle et actuelle qui est celle d ’Allâh.

123
ANNEXES

La première édition du présent ouvrage a entraîné de nom­


breuses réactions. Une des plus significatives est celle tju’Elie
L em o in e a fait paraître dans le num éro 495 des E tu d es
Traditionnelles sous le titre À propos d'un livre récent. Il nous a
paru utile de reproduire l ’intégralité de ce texte ainsi que la
réponse apportée par l ’auteur dans le numéro 498.

125
À PROPOS D’UN LIVRE RÉCENT

,
M. Charles-André Gilis vient de faire paraître aux Editions de l’Œuvre
une Introduction à l ’enseignement et au mystère de René Guénon dans laquelle
il montre com m ent « les doctrines du Soufisme permettent d ’éclairer la genèse
de l'œ uvre guénonienne et le cas, à tous égards singulier et exceptionnel, du
grand rénovateur des études traditionnelles en Occident ». Dès les premières
lignes, l'auteur dessine à grands traits ce qui sera développé dans les pages qui
suivent (C ’est nous qui soulignons) : « L’enseignem ent de René Guénon est
l ’expression particulière, révélée à l ’Occident contemporain, d ’une doctrine
métaphysique et initiatique qui est celle de la Vérité unique et universelle. » Il
est inséparable d ’une fonction sacrée, d ’origine supra-individuelle, que Michel
Vâlsan a définie comm e un « rappel suprêm e » des vérités détenues, de nos
jours encore, par l’Orient immuable, et com m e une « c o n v o c a tio n » ultime
comportant, pour le monde occidental, un avertissem ent et une prom esse ainsi
que l’annonce de son « jugem ent ». Tout cela est fort bien vu et fort bien dit.
Nous n ’aurions, quant à nous, à apporter ici que ce que d ’aucuns pourraient
regarder com m e une simple nuance, mais n ’est-ce bien qu’une simple nuance ?
à savoir q u ’au point où nous en som m es actuellem ent, il sem ble bien que
l’« Orient im m uable » ait bel et bien disparu, et que, dès lors, il faille considé­
rer l’« avertissem ent » et l’annonce d ’un «jugem ent » comm e concernant, non
plus seulem ent le « monde occidental », m ais bien l’hum anité terrestre dans
son ensemble.
Nous n ’entreprendrons pas de faire du livre de M. Gilis un com pte rendu
exhaustif, ce qui, pour bien des raisons, ne nous serait guère possible. Nous
nous contenterons de relever les quelques passages sur lesquels nous aurions
quelques réserves à formuler ou même avec lesquels nous devons exprim er net­
tement notre désaccord. Tel est, notam m ent et avant tout, l’affirmation de l’au­
teur suivant laquelle les articles donnés par Guénon au Voile d ’Jsis à partir de
1930, « d’une façon indirecte, mais néanmoins inéluctable (c’est nous qui souli­
gnons), conduiront ceux de ses lecteurs qui aspirent à la réalisation m étaphy­
sique à rejoindre l'Islam » (p. 71). Que certains aient pu ressentir l’exigence de
rejoindre l’Islam comme inéluctable pour eux, nous n ’avons aucun m otif d ’en
douter, et ils n ’ont fait en somme qu’im iter Guénon lui-même. Ce que nous
contestons, c ’est que cette « inéluctabilité » soit universellem ent applicable, et
notre position à cet égard ne se fonde pas sur autre chose que sur les déclara­
tions mêmes de Guénon. Les Études Traditionnelles ont publié dans le numéro
491 de janvier-février-m ars 1986 des extraits de la lettre de René Guénon en
date du 4 septem bre 1934, dans laquelle il est dit notamment : « Non, certes, je
n ’ai rien d’un “converti”, à aucun point de vue ; et je ne conçois même pas que

127
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

ces choses puissent avoir eu un “com m encem ent” pour moi ; c ’est d ’ailleurs
pourquoi mon “exemple ”, si je puis dire, ne pourrait être d ’aucune utilité pour
qui que ce so it... » (c’est nous qui soulignons). Mais il y a plus explicite
encore. Nous voulons parler de l’article anonyme - que n’ignore pas M. Gilis,
comm e nous le verrons plus loin - paru dans la revue Vers la Tradition sous le
titre Islam et Christianisme. On pouvait y lire : « Dans l’article qu’il avait com ­
posé en 1935 pour la revue roumaine M em ra... et qu’ont publié les Études
Traditionnelles de janvier-février 1973, Guénon écrivait ceci : “(Les organisa­
tions initiatiques occidentales) sont tellement amoindries, sinon même déviées,
qu’on ne peut guère, dans la plupart des cas, en espérer plus qu’une initiation
virtuelle. Les Occidentaux doivent cependant forcément prendre leur parti de
ces imperfections, ou bien s’adresser à d’autres formes traditionnelles qui ont
l’inconvénient de n’être pas faites pour eux ; mais il resterait à savoir si ceux
qui ont la volonté bien arrêtée de se décider pour cette dernière solution ne
prouvent pas par là même qu’ils sont du nombre de ces exceptions dont nous
avons parlé” ». Et l ’auteur anonyme de l’article poursuit: « Pour savoir de
quelles exceptions il est question ici, il suffit de se reporter un peu plus haut où
l’on peut lire : “ ... il n ’y a de réserve à faire que pour les exceptions toujours
possibles... c ’est-à-dire pour le cas d ’un être qui se trouve accidentellem ent
dans un milieu auquel il est véritablement étranger par sa nature, et qui, par
suite, pourra trouver ailleurs une forme mieux adaptée à celle-ci. Nous ajoute­
rons que de telles exceptions doivent, à une époque comm e la nôtre, où la
confusion est extrême en toutes choses, se rencontrer plus fréquem m ent qu’à
d ’autres époques où les conditions sont plus normales ; mais nous n’en dirons
rien de plus, puisque ce cas, en somme, peut toujours être résolu par un retour
de l’être à son milieu réel, c ’est-à-dire à celui auquel répondent en fait ses affi­
nités naturelles.” » Et l’auteur de l’article de Vers la Tradition conclut (c’est lui
qui souligne) : « Il nous semble que ces lignes jettent une grande lumière sur le
cas de Guénon lui-même qui ne s ’est probablem ent jam ais considéré comme un
véritable “O ccidental” ». Elles donnent à entendre que si Guénon a passé à
l ’Islam, ce fut pour faire « retour à son milieu réel » auquel répondaient en fait
« ses affinités naturelles ». Ainsi, sa démarche a valeur d ’exem ple, non pour
tous indistinctem ent, mais seulem ent pour ceux qui se trouvent com m e lui
« dans un milieu auquel ils sont véritablem ent étrangers par leur nature », le
signe pour eux qu’ils sont dans ce cas étant leur « volonté bien arrêtée de se
décider pour cette dernière solution », à savoir s’adresser à une form e tradition­
nelle autre que celle qui est la leur « accidentellem ent ». On voit que l’article
que Guénon destinait à la revue M emra est en parfaite concordance avec ce
q u ’il écrivait dans sa lettre du 4 septembre 1934, presque contem poraine, tout
en explicitant ce que celle-ci pouvait avoir d ’énigmatique : « Je ne conçois
m ême pas que ces choses puissent avoir eu un “comm encement” pour moi. »
Nous disions plus haut que M. Gilis n’ignorait pas l’article sur « Islam et
Christianisme ». Il écrit en effet (p. 121) : « De même, lorsqu’un collaborateur
anonyme de la revue Vers la Tradition affirm e “qu’on peut avancer, sans faire
preuve d ’une trop grande présomption que les mieux préparés à recevoir d’une
organisation occidentale plus qu’une sim ple initiation virtuelle sont les ‘guéno­
niens’ qui se sont vraim ent assimilé les données doctrinales de l’œuvre” », nous
pensons, tout au contraire, qu’il s’agit là d ’une présomption tout à fait exorbi

128
A PROPOS D’UN LIVRE RÉCENT

tante ». Nous devons avouer notre surprise devant un jugem ent si opposé à l ’en­
seignement le plus certain et le plus constant de René Guénon. Faut-il citer :
« L’acquisition même de ces données n ’est pas une tâche si aisée pour des
Occidentaux ; en tout cas, et nous n ’y insisterons jam ais trop, elle est ce par
quoi il faut nécessairem ent débuter, elle constitue l ’unique préparation indispen­
sable, sans laquelle rien ne peut être fait, et dont dépendent essentiellement
toutes les réalisations ultérieures, dans quelque ordre que ce s o i t » ( l) . Est-il
possible d ’être plus catégorique? «insisterons jam ais tro p » ... «nécessaire­
ment » ... « unique » ... « indispensable » ... « rien » ... « essentiellement » . . .
« to u te s » ... «quelque ordre que ce so it» . Ailleurs, Guénon se montre plus
explicite encore, s’il est possible : « ... nul de ces moyens (il vient d ’énumérer :
mots, signes symboliques, rites ou procédés préparatoires quelconques) n’est
strictement nécessaire, d ’une nécessité absolue ; ou du moins il n ’est qu’une
seule préparation vraiment indispensable, et c ’est la connaissance théorique.
Celle-ci, d ’autre part, ne saurait aller bien loin sans un moyen que nous devons
ainsi considérer comm e celui qui jouera le rôle le plus important et le plus
constant : ce moyen, c ’est la concentration... Tous les autres moyens ne sont
que secondaires par rapport à celui-là : ils servent surtout à favoriser la concen­
tration, et aussi à harmoniser entre eux les divers éléments de l’individualité
humaine, afin de préparer la comm unication effective entre cette individualité et
les états supérieurs de l’être » (2). Et un peu plus loin : « Les rites, les procédés
divers indiqués en vue de la réalisation métaphysique, on pourrait les négliger
et néanmoins, p a r la seule fixation constante de l ’esprit et de toutes les puis­
sances de l ’être sur le but de cette réalisation, atteindre finalem ent ce but
suprême » (3). (C ’est nous, naturellement, qui soulignons.) Au fond, l’esprit de
M. Gilis est obnubilé par sa conviction de l’« inéluctabilité » du passage à
l’Islam, qui l’incline à nier toute autre possibilité que celle-là. Pour nous, les
conditions indispensables pour accéder à l’initiation effective peuvent être énu­
mérées comm e suit : 1. un « horizon intellectuel » suffisant ; 2. l’acquisition des
données théoriques ; 3. les qualifications initiatiques ; 4. la réception de
l’« influence spirituelle» ; 5. la concentration; 6. la qualification à passer de
l’initiation virtuelle à l’initiation effective. Et nous inclinons à penser que c ’est
surtout cette dernière condition qui fait défaut à l’humanité d ’aujourd’hui.
A ce propos, et même si cela peut sem bler une digression, nous voudrions
citer ici ce qu’écrivait Guénon en m ars 1927 dans la revue Vers l ’Unité sous le
titre « Un projet de Joseph de M aistre pour l’union des peuples », article qui a
été repris dans le tome prem ier des E tudes sur la Franc-M açonnerie et le
Compagnonnage. Dans le mémoire q u ’il adressait en 1782 au duc Ferdinand de
Brunswick, Grand-M aître du Régime Écossais Rectifié, Joseph de Maistre assi­
gnait comm e tâche à la Franc-M açonnerie de « restaurer l’unité, supranationale
plutôt qu’internationale, de l ’ancienne chrétienté... puis de s’élever de là à
l’universalité, en réalisant le Catholicism e au vrai sens de ce mot, au sens où
l’entendait égalem ent Wronski, pour qui ce Catholicisme ne devait avoir une
existence pleinement effective que lorsqu’il serait parvenu à intégrer les tradi-

(1) Orient et Occident, Véga 1976, p. 178.


(2) La Métaphysique Orientale, Editions Traditionnelles, 1970, p. 16.
(3) Ici., p. 16-17.

129
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

tions contenues dans les livres sacrés de tous les peuples ». Après avoir ainsi
présenté le projet de Maistre, Guénon se demandait : « E st-ce à dire qu’un tel
plan ne pourra jam ais être repris, sous une forme ou sous une autre, par quelque
organisation ayant un caractère vraiment initiatique ? » Et il répondait : « Nous
ne voulons aucunement préjuger de l’avenir, mais certains signes perm ettent de
penser que, malgré les apparences défavorables du monde actuel, la chose n ’est
peut-être pas tout à fait impossible ». L orsqu’il écrivait ces lignes quelque peu
énigmatiques, à quelle organisation Guénon pensait-il ? Avait-il en vue, comme
l’avait fait Joseph de Maistre, la Franc-M açonnerie ? Sûrement pas, cette éven­
tualité ayant été préalablement écartée par sa remarque que « sans doute la
Maçonnerie de la fin du XVIIe siècle n ’avail-elle déjà plus en elle ce qu’il fallait
pour accom plir ce “G rand Œ uvre”, dont certaines conditions échappaient
d ’ailleurs très probablement à Joseph de Maistre lui-même ». Alors, aurait-il
pensé à l’Église catholique elle-même, qui serait naturellement la première à
être concernée par un rétablissem ent de l'ancienne chrétienté, m oyennant les
adaptations rendues nécessaires par les circonstances nouvelles ? Évidem ment
non puisque ce qu’il avait en vue, c ’était « quelque organisation ayant un carac­
tère vraiment initiatique » et qu’il ajoutait même, ce qui va très loin, « possé­
dant le “fil d ’Ariane” qui lui permettrait de se guider dans le labyrinthe des
formes innombrables sous lesquelles est cachée la Tradition unique », et sans
lequel il serait impossible d’« intégrer les traditions contenues dans les Livres
sacrés de tous les peuples». On aura rem arqué tout particulièrem ent l’allusion
au labyrinthe et au « fil d ’Ariane ». 11 y a dans tout cela quelque chose de véri­
tablement énigm atique. On sait que, s ’il faut en croire Fr. Vreede, Guénon,
quelques années avant son départ pour l’Égypte, aurait envisagé de fonder une
association à laquelle il voulait donner le nom d ’« Union intellectuelle pour
l’entente entre les peuples », ce qui suggère un rapport assez net avec le « projet
de Joseph de M aistre pour l’union des peuples », titre de l’article qu’il écrivait
vers la même époque dans la revue Vers l ’Unité. Il est permis, toutefois, de
s ’étonner devant la « révélation » bien tardive de M. Vreede, et aussi devant le
fait que les quelques amis que Guénon aurait alors contactés en vue de consti­
tuer cette « union » aient de leur côté gardé le silence sur cet épisode de sa vie
qui n’était pourtant pas dénué d’intérêt. C ’est pourquoi il n’est pas interdit de
penser que M. Vreede, après tant d ’années écoulées, aurait pu donner dans sa
m ém oire de la consistance à quelque chose qui, en réalité, serait toujours
demeuré à l ’état de simple projet. Quoi q u ’il en soit de ce point, une chose en
tout cas est sûre, c ’est qu’« u n e union intellectuelle pour l ’entente entre les
peuples » n ’a m anifestem ent rien à voir avec l’« organisation ayant un caractère
vraim ent initiatique » à laquelle Guénon faisait allusion dans son article de
1927. Elle évoquerait plutôt, si elle a vraim ent existé, les «groupes d ’études»
dont il a parlé dans Orient et Occident à propos de la constitution et du rôle de
l’élite. Elle se justifierait alors par le fait que, étant donné les «conditions
actuelles de l’esprit occidental... on peut beaucoup m ieux... intéresser (l’élite
possible à une réalisation purement intérieure) en lui montrant que cette réalisa­
tion même doit produire... des résultats dans l ’extérieur » (4), et parce que

(4) Orient et Occident, p. 160.

130
A PROPOS D ’UN LIVRE RECENT

« nous n ’entendons ferm er la porte à aucune possibilité, sur ce terrain pas plus
que sur aucun autre, ni décourager aucune initiative, pour peu qu’elle puisse
produire des résultats valables » (5). Dans cette perspective, on comprend mieux
l'intérêt que Guénon m anifestait à l’époque pour la restauration de l’unité de la
chrétienté et il serait facile de m ontrer comm ent cette idée explique la parution
en ces années-là de plusieurs ouvrages dont le lien entre eux n ’apparaît guère à
première vue. Nous voulons parler de L ’Ésotérisme de Dante (1925), d’Autorité
spirituelle et Pouvoir temporel (1929) et de Saint Bernard (1929). En ce qui
concerne cc dernier ouvrage, on retiendra à cet égard le passage suivant : « En
somme, on peut dire que la conduite de Bernard fut toujours déterminée par les
mêmes intentions : défendre le droit, combattre l’injustice, et, peut-être par-des-
sus tout, m aintenir l’unité dans le monde chrétien. C ’est cette préoccupation
constante de l’unité qui l’anime dans sa lutte contre le schism e : c ’est elle
encore qui lui fait entreprendre, en 1145, un voyage dans le Languedoc pour
ram ener à l ’É glise les hérétiques néo-m anichéens qui com m ençaient à se
répandre dans cette contrée. Il semble qu’il ait eu sans cesse présente à la pen­
sée cette parole de l’Evangile : Q u’ils soient tous un, comme mon Père et moi
nous sommes u n ... ». Cela dit, « il est essentiel de remarquer que l’union telle
que l’envisage Joseph de Maistre doit être accomplie avant tout dans l’ordre
purement intellectuel » car, comme Guénon ne cesse jam ais de le rappeler, « il
ne peut y avoir de véritable entente entre les peuples (on n’aura pas m anqué de
rem arquer que sont employés ici les term es mêmes qui, d’après M. Vreede, ser­
vaient à désigner l ’“union” que Guénon se proposait de créer)... que celle qui
se fonde sur des principes au sens propre de ce mot » et « si l’accord sur les
principes est réalisé, l’entente dans tous les autres domaines devra en résulter
nécessairem ent » (6). Et encore : « Pourquoi ne se contenterait-on pas, sans
chercher plus loin, de redonner au Catholicism e la préém inence qu’il avait à
cette époque (au M oyen Âge), de reconstituer sous une forme appropriée l’an­
cienne “Chrétienté” , dont l ’unité fut brisée par la Réforme et par les événements
qui suivirent ? » Mais ici, la question est posée par certains qui seraient tentés
de ne recourir q u ’à des m oyens purem ent occidentaux, et c ’est pourquoi
Guénon ajoute que « si l’on s’enferm ait ainsi dans une forme spéciale, l’entente
avec les autres civilisations ne pourrait se réaliser que dans une mesure assez
lim itée » (7), ce qui est précisém ent le but final visé dans le dom aine des
« résultats dans l ’extérieur ». « Cependant, il va sans dire que, si le travail à
accomplir dans les deux domaines métaphysiques et religieux pouvait s’effec­
tuer parallèlem ent et en même temps, nous n’y verrions que des avantages » (8).
11 est d ’ailleurs évident que l’Église serait la première à retirer les bénéfices de
ce travail, elle qui a reçu de son Seigneur l’ordre d ’avoir à réaliser effective­
ment la plénitude de la « catholicité ». Et à ce propos, nous dirons qu’il nous est
im possible d ’acccptcr l’interprétation restrictive que donne M. Gilis de ces
paroles du Ressuscité : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples,
les baptisant au nom du Père et du Fils du Saint Esprit, et leur apprenant à

(5) ld„ p. 177.


(6) Etudes sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome I, Paris, 1975, pp. 28-29.
(7) Orient et Occident, pp. 165-166.
(8) kl., p. 166.

131
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

observer tout ce que je vous ai prescrit ». Pour lui, en effet, « les paroles du
Ressuscité ne peuvent en aucun cas être considérées comm e des directives
applicables sur le plan extérieur et légal ; elles relèvent, en vertu de leur nature
même, de l’ordre ésotérique» (p. 111). 11 semble d ’ailleurs avoir conscience de
la faiblesse de ses arguments, car il ajoute un peu plus loin : « sans doute, ces
indications ne sont-elles pas suffisantes à elles seules pour attribuer un caractère
décisif à notre interprétation» (p. 112), interprétation que nous dirions fort
peu... traditionnelle, et il est sans doute permis, sans lui faire injure, de douter
de la qualification comm e exégète des L ivres sacrés du christianism e, d ’un
hom m e qui confond la province d ’Asie avec le continent asiatique (p. 117), et
ignore manifestem ent, ce qu’on ne saurait naturellement lui reprocher, le sentire
cum Ecclesia. Dans cet ordre d ’idées, nous devons dire d ’ailleurs que nous res­
sentons toujours quelque malaise lorsque nous voyons un non-chrétien entre­
prendre, comme c ’est le cas ici à maintes reprises, de donner à des chrétiens des
leçons de théologie catholique, et cela parfois, sur un ton qui n ’est pas précisé­
ment des plus amènes. Mais c ’est assez sur ce sujet.
« À propos de l’Incarnation » (chapitre X), nous ferons la remarque sui­
vante : Réserve faite, naturellement, de ce qui constitue le caractère spécifique
de chacune des form es traditionnelles et qui demeure forcém ent inchangé, on
peut noter - ce qui, pour le m étaphysicien, est évident a priori - q u ’à mesure
q u ’on passe de l ’extérieur à l ’intérieur et que l’on approfondit davantage les
données doctrinales, les différences ont tendance à s ’estomper de plus en plus.
N o u s en d o n n e ro n s un d o u b le e x e m p le et qui c o n c e rn e p ré c is é m e n t
l ’Incarnation du Verbe selon la doctrine catholique. Nous les em pruntons à deux
des passages parmi les plus métaphysiques de la Somme Théologique de saint
Thomas d ’Aquin. Le prem ier concerne l’unicité de l ’Incarnation : « La puis­
sance d ’une Personne divine est infinie et ne peut pas se trouver limitée à
quelque chose de créé. C ’est pourquoi on ne doit pas dire qu’une Personne
divine ait assumé une nature humaine de sorte qu’elle n ’ait pu en assum er une
au tre» (9). Le second passage montre bien qu’il y a des limites à la notion
même d ’« incarnation » et sauvegarde l’immutabilité et la «non-associativité»
de l’Essence divine : « Cette union (de l’Hum anité et de la Divinité dans la
Personne du Christ) n’est pas en Dieu réellem ent, mais seulem ent selon la rai­
son. Dieu, en effet, est dit uni à la créature en ce sens que la créature lui est
unie, sans qu’il y ait changement en Dieu » (10). On pense au hadith : « Allah
était et rien avec Lui. Il est maintenant tel qu’il était ». Des rem arques de ce
genre, on pourrait en faire aussi en ce qui concerne la Trinité qui n ’est pas une
triplicité comm e il a été défini au concile de Tolède de 675 : Quae non triplex
sed trinitas et dici et credi debet. Elle est la suprême Unité, et, dirions-nous en
nous inspirant de la shahâda, il n ’y a pas de dieu en dehors de ce Dieu unique.
M. Gilis, qui mentionne aussi la Vierge Marie, assure que « durant toute la
période qui va de l ’Ascension à sa propre mort, elle assum a une fonction initia­
tique et spirituelle m ajeure » (p. 110). Il est en effet fort vraisem blable q u ’après

(9) Somme Théologique, Ille Partie, Question 3, Article 7.


( 10) Id. , Question 2, Article 7, réponse à la première difficulté.

132
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

observer tout ce que je vous ai prescrit ». Pour lui, en effet, « les paroles du
Ressuscité ne peuvent en aucun cas être considérées comm e des directives
applicables sur le plan extérieur et légal ; elles relèvent, en vertu de leur nature
même, de l’ordre ésotérique» (p. 111). 11 semble d ’ailleurs avoir conscience de
la faiblesse de ses arguments, car il ajoute un peu plus loin : « sans doute, ces
indications ne sont-elles pas suffisantes à elles seules pour attribuer un caractère
décisif à notre interprétation» (p. 112), interprétation que nous dirions fort
peu... traditionnelle, et il est sans doute perm is, sans lui faire injure, de douter
de la qualification comm e exégète des L ivres sacrés du christianism e, d ’un
homme qui confond la province d ’Asie avec le continent asiatique (p. 117), et
ignore manifestem ent, ce qu’on ne saurait naturellement lui reprocher, le sentire
cum Ecclesia. Dans cet ordre d ’idées, nous devons dire d ’ailleurs que nous res­
sentons toujours quelque malaise lorsque nous voyons un non-chrétien entre­
prendre, comme c ’est le cas ici à maintes reprises, de donner à des chrétiens des
leçons de théologie catholique, et cela parfois, sur un ton qui n ’est pas précisé­
ment des plus amènes. Mais c ’est assez sur ce sujet.
« À propos de l’Incarnation » (chapitre X), nous ferons la remarque sui­
vante : Réserve faite, naturellement, de ce qui constitue le caractère spécifique
de chacune des form es traditionnelles et qui demeure forcém ent inchangé, on
peut noter - ce qui, pour le m étaphysicien, est évident a priori - q u ’à mesure
q u ’on passe de l ’extérieur à l ’intérieur et que l’on approfondit davantage les
données doctrinales, les différences ont tendance à s ’estomper de plus en plus.
N o u s en d o n n e ro n s un d o u b le e x e m p le et qui c o n c e rn e p ré c is é m e n t
l ’Incarnation du Verbe selon la doctrine catholique. Nous les em pruntons à deux
des passages parmi les plus métaphysiques de la Somme Théologique de saint
Thomas d ’Aquin. Le prem ier concerne l’unicité de l ’Incarnation : « La puis­
sance d ’une Personne divine est infinie et ne peut pas se trouver limitée à
quelque chose de créé. C ’est pourquoi on ne doit pas dire qu’une Personne
divine ait assumé une nature humaine de sorte qu’elle n ’ait pu en assum er une
au tre» (9). Le second passage montre bien qu’il y a des limites à la notion
même d ’« incarnation » et sauvegarde l’immutabilité et la «non-associativité»
de l’Essence divine : « Cette union (de l’Hum anité et de la Divinité dans la
Personne du Christ) n’est pas en Dieu réellem ent, mais seulem ent selon la rai­
son. Dieu, en effet, est dit uni à la créature en ce sens que la créature lui est
unie, sans qu’il y ait changement en Dieu » (10). On pense au hadith : « Allah
était et rien avec Lui. Il est maintenant tel qu’il était ». Des rem arques de ce
genre, on pourrait en faire aussi en ce qui concerne la Trinité qui n ’est pas une
triplicité comm e il a été défini au concile de Tolède de 675 : Ouae non triplex
sed trinitas et dici et credi debet. Elle est la suprême Unité, et, dirions-nous en
nous inspirant de la shahâda, il n ’y a pas de dieu en dehors de ce Dieu unique.
M. Gilis, qui mentionne aussi la Vierge Marie, assure que « durant toute la
période qui va de l ’Ascension à sa propre mort, elle assuma une fonction initia­
tique et spirituelle m ajeure » (p. 110). Il est en effet fort vraisem blable q u ’après

(9) Somme Théologique, Ille Partie, Question 3, Article 7.


( 10) Id. , Question 2, Article 7, réponse à la première difficulté.

132
A PROPOS D ’UN LIVRE RÉCENT

le départ de son Fils, et en étroite relation avec l’Apôtre Jean « qui l’avait prise
chez lui », elle ait joué un tel rôle, mais comm e on omet de nous indiquer l’ori­
gine de cette information, nous demeurons dans l’expectative. Sans doute s’agit-
il d ’une tradition qui se rencontre dans l’Islam. Quoi qu’il en soit, là comme
chaque fois q u ’il est question des prem iers tem ps du christianism e, nous
som m es confrontés à bien des obscurités et l’on comprend Guénon qui n ’a
« jam ais senti aucune inclination pour traiter spécialement ce sujet». M. Gilis,
qui cite cette phrase, aurait été bien inspiré d ’im iter cette discrétion, qui, chez
Guénon, devait avoir des raisons plus profondes que celles qui peuvent résulter
d ’une simple question d ’opportunité. Quant à nous, nous ferons comm e Guénon
et n’entrerons pas dans l’exam en des nombreuses considérations de caractère
plus ou moins hypothétique auxquelles se livre l’auteur. Nous nous bornerons à
faire rem arquer à propos du parallélism e entre le christianism e et le boud­
dhisme, qui est en effet indéniable, que nous ne com prenons pas la passion que
mettent certains à vouloir nier, contre toute vraisemblance, que Guénon se soit
d'abord trompé sur le véritable caractère de la tradition bouddhique, - ou plutôt
nous ne la com prenons que trop. Il est sans doute vrai de dire, comm e le fait M.
Gilis, que la première position de Guénon reflétait le point de vue hindou qui
fut celui de Shankarâchârya, et pour lequel le Bouddhism e ne représentait
q u’une hérésie, il n ’en demeure pas moins que Guénon a rapporté et fait sienne
la « légende des portes de YAgarttha se ferm ant devant le Bouddha à la suite de
sa “révolte”, ce qui n ’est pas précisément lui conférer un brevet d’orthodoxie.
Mais il y a plus encore, et ce n’est pas M. Gilis qui nous contredira si nous
disons que Guénon parlait au nom de la tradition primordiale et non à celui
d ’une tradition particulière. Dès lors, le jugem ent qu’il portait sur la tradition
bouddhique n ’était pas seulement le reflet de celui de Shankarâchâya, et il fallut
attendre les informations mises à sa disposition par Ananda K. Coom araswam y
pour qu’il revienne sur sa position initiale. Cela ne le diminue en rien à nos
yeux, n’enlève rien à son éminente autorité, et, lorsqu’à la fin de l’Avant-propos
& Orient et Occident, il demande à ses lecteurs « q u ’ils se gardent de rendre
aucune doctrine responsable des imperfections ou des lacunes de notre exposé »,
nous ne l’en admirons que davantage. S ’est-il trouvé beaucoup de ses « d is ­
ciples » qui aient réitéré cette déclaration pour la prendre à leur compte ? « Si
quelqu’un s’imagine être quelque chose alors qu’il n’est rien, il s’abuse lui-
m êm e» (11). Qui se croit quelque chose, com m ent Dieu serait-il tout en lui ?
Lui savait que René Guénon n’est rien : il fut un vrai « pauvre spirituel ». Et,
puisque nous venons de faire allusion à YA garttha, n’est-il pas perm is de
s’étonner lorsqu’on voit que M. Gilis consacre tout un chapitre à « La question
du Roi du Monde » sans employer ce m ot une seule fois ?
Il est un passage du livre de M. Gilis q u ’il nous est tout à fait impossible
de passer sous silence, surtout dans cette revue. Le voici : « A u-delà de l’es­
soufflement perceptible de quelques critiques et des signes avant-coureurs d ’une
rage impuissante, se profile déjà la signification latente des tentatives faites pour
porter atteinte à la souveraine autorité de Guénon : s’efforçant de la “juger”, ce
qui dépassait visiblem ent leur envergure et leur compétence, ses critiques ne

(11) Épître aux Gâtâtes, ch. 6, v. 3.

133
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

sont parvenus à rien d ’autre qu’à se dévoiler eux-mêmes, et toute la génération


de ceux qui ont cherché à mettre en application les principes d ’un redressem ent
occidental tels q u 'il les avait définis se trouve ainsi confrontée à son propre
jugem ent. Tel est, selon nous, le sens profond de la crise qui, depuis quelques
années, secoue le microcosme des “études traditionnelles”, et n ’est pas près de
s’achever. Ceux qui assum èrent la fonction de défendre son enseignem ent et de
prévenu.' le désordre, autant que le permettaient les circonstances et les moyens
dont ils disposaient, furent accusés de vouloir instaurer une sorte de “terrorisme
intellectuel”. C ’était oublier un peu vite que les questions d ’ordre traditionnel
sont d'u n e nature absolument différente de celle des autres, et q u 'il peut y avoir
en ce domaine des craintes pieuses, de saines et salutaires terreurs : il est sûre­
m ent moins dangereux de respecter la vérité, ju sq u ’à en avoir peur, que de la
traiter avec désinvolture. Com me il est dit dans le Coran : “Sont seuls à craindre
Allah, parmi Ses serviteurs, ceux qui possèdent la Science (Cor., 35, 28).” »
Voilà. On remarquera l'am biguïté de l’expression : le m icrocosme des « études
traditionnelles » (avec des minuscules et entre guillemets), mais il apparaît bien
que les Études Traditionnelles (avec des m ajuscules et sans guillemets) en sont,
aux yeux de l’auteur, partie intégrante. 11 n'est pas bien clair si les actuels colla­
borateurs de cette revue sont de ceux qui sont accusés de « tentatives faites pour
porter atteinte à la souveraine autorité de Guénon : s’efforçant de la “juger” , ce
qui dépasse visiblem ent leur envergure et leur compétence » (tout le passage est
remarquablement impersonnel), mais ce qui est sûr, en revanche, c ’est que M.
Gilis et ses amis se rangent résolument parmi « les seuls à craindre Allâh »,
comme si les collaborateurs des Eludes Traditionnelles n ’avaient pas la crainte
de Dieu (qu’en sait-il ?), et parmi « ceux qui possèdent la Science », alors que
les autres, sans doute, en sont dépourvus. Nous ne parlerons pas ici d ’« orgueil
intellectuel », ce qui n'aurait aucun sens, mais peut-être est-il perm is de parler
d’orgueil tout court.
Au terme de cet article, beaucoup de nos lecteurs retireront sans doute
l’impression qu’il donne du livre de M. Gilis une image plutôt négative. Ce
serait une erreur. Nous l’avons dit dès le début : Nous n’avons voulu ici que
relever les points avec lesquels nous sommes en désaccord avec l’auteur. Et, en
somme, ils peuvent se résum er à deux, le second n ’étant d ’ailleurs que la consé­
quence du prem ier : l’exclusivism e islamique de M. Gilis et sa façon de traiter
le christianisme et les chrétiens. Cela ne doit pas nous em pêcher de reconnaître
que son livre constitue une im portante contribution à la connaissance de
Guénon. de sa fonction et de son œuvre. Seulement, il est bien vrai que la per­
sonnalité du « Serviteur de l’Unique » est d ’une telle profondeur et complexité
en son unicité qu’aucune perspective, si légitime soit-elle, n ’est capable à elle
seule de rendre compte de son extraordinaire richesse et d ’en dévoiler le « m ys­
tère ». Nous dirions volontiers de Guénon, métaphysicien, ce que lui-même a dil
de la m étaphysique : Quand on en parle, il faut toujours avoir soin de réserver
la part de l ’inexprim able, et qui est m êm e tout l ’essentiel. Encore une fois, le
principal reproche qu’on puisse adresser au livre de M. Gilis, c ’est son exclusi­
visme, et l’on pourrait lui appliquer ce qu’après Leibniz, Guénon a dit des sys­
tèmes philosophiques : il est vrai en ce qu’il affirme et faux en ce qu’il nie.
En terminant, nous voudrions encore dire ceci : S ’il est vrai que les organi­
sations initiatiques occidentales, dans leur état actuel, et en raison de l ’absence

134
A PROPOS D ’UN I.IVRE RÉCENT

d ’une méthode de réalisation, ne peuvent plus guère - nous disons bien avec
Guenon « ne peuvent plus guère », et non « ne peuvent pas » - assurer, à ceux
de leurs m em bres qui sont vraiment initiables, autre chose q u ’une simple initia­
tion virtuelle (ce qui est loin d ’être négligeable étant donné les suites « post­
humes »), il semble bien également, du moins à en juger par la dégradation
accélérée de l’Orient - et nous pensons ici notam m ent au monde m usulman que
nous avons vu franchir en quelques décennies des étapes que l ’Occident avait
mis des siècles à parcourir - , il semble bien qu’il n’y ail plus, là non plus, dans
le monde extérieur, beaucoup d ’initiés pleinement effectifs, et c ’est ce qui nous
faisait écrire au début de cet article que le « ju g em e n t» aurait désormais à
s’exercer sur l’humanité terrestre dans son ensemble et non sur le seul Occident
(12). Précisons, pour couper court à des objections qu’il n ’est que trop facile de
prévoir, que nous n ’entendons rien affirm er à cet égard. Nous parlons ici selon
les apparences et nous voudrions nous tromper. Faut-il donc désespérer ? Nous
dirons d ’abord que reste toujours possible, en tout état de cause, le salut indivi­
duel que certains semblent trop enclins à déprécier outre mesure, et, dans ce
domaine, nous rappellerons que, selon la doctrine catholique, le « désespoir »
est un péché, et même un péché grave. C ’est pourquoi il importe, aujourd’hui
plus que jam ais, de redire la nécessité d ’un rattachement effectif à l ’ésotérisme,
avec tout ce que cela comporte. De plus, nous savons que le redressement final
ne peut m anquer de se produire à l ’heure de la Providence divine selon un
mode qui nous échappe nécessairement, mais qui, à défaut d ’une «revivifica­
tion » extérieure préalable, devrait ém aner directem ent du « Centre du M onde ».
Alors sera rendue manifeste la vérité de la devise : Vincil omnia Veritas.
Élie LEM OINE

(12) Cf. toutefois Guénon, lettre du 4 septembre 1934 citée dans E.T. n° 491 : « Vous demandez
comment on sait qu'il existe en fait des hommes possédant l’état de jivan-mukta (et je dirai
même qu’il en existe toujours) ; on pourrait répondre qu’on le sait par la Tradition, mais ceci,
naturellement, exigerait d'autres développements... Cependant, on peut dire aussi que, s’il n’en
existait pas, le lien conscient de l’humanité terrestre avec le Principe se trouverait rompu, et
qu’alors cette humanité même cesserait d’exister ».

135
REPONSE A M. ELTE LEMOINE

Nous indiquions, au chapitre IX de notre Introduction à l ’enseignem ent et


au mystère de René Guénon, que le nom bre et l’intérêt souvent fort m inime au
point de vue doctrinal des critiques ém ises à l’encontrc de l ’œuvre de notre
M aître rendraient leur examen fastidieux, ce qui ne m anquerait pas de lasser
les lecteurs. Cela s’applique aussi aux objections form ulées par M. Lemoine
dans le n° 495 des Etudes Traditionnelles : si nous y répondons, c ’est pour
m ontrer q u ’elles touchent, en réalité, certains aspects de l’enseignem ent de
Guénon, et revêtent un caractère exem plaire qui permet à notre réponse d ’avoir
une portée tout à fait générale.
Dans ses prem ières rem arques, notre contradicteur écrit q u ’« il semble
bien que l’“Orient imm uable” ait bel et bien disparu, et que, dès lors, il faille
considérer 1’“avertissem ent” et l’annonce d ’un “jugem ent” com m e concernant,
non plus seulem ent le “monde occidental” , mais bien l’hum anité terrestre dans
son ensem ble ». Dans la partie finale de son texte, il ajoute q u ’« il semble bien
qu’il n ’y ait plus, là non plus [en Orient], dans le monde extérieur, beaucoup
d ’initiés pleinem ent effectifs ». Nous pourrions nous abstenir de répondre sur
ce point puisque M. Lemoine réduit lui-m ême à néant ses pseudo-vérités en
déclarant q u ’il n ’entend, au sujet de l’Orient, « rien affirm er à cet égard »
(sic !) et q u ’il parle « ici selon les apparences » (1) (ce dont, à vrai dire, nous
n ’avons jam ais douté !). Toutefois, dans la mesure où le point de vue défendu,
malgré d ’artificieuses précautions, par M. Lemoine rejoint notam m ent celui de
Julius Evola qui avait déjà mis en cause la réalité actuelle de l ’Orient tradition­
nel dans Chevaucher le tigre, nous estim ons qu’il y a là quelque chose de suf­
fisam m ent grave et de persistant pour que nous nous y arrêtions.
Nous nous contenterons de citer Guénon : « en ce qui concerne l’Orient,
nous convenons que les ravages de la modernisation se sont considérablement
étendus, du m oins extérieurement. [...] Toutefois, rien de tout cela n’atteint
encore le cœur de la Tradition, ce qui seul importe à notre point de vue (2), et ce
serait sans doute une erreur d’accorder une trop grande importance à des appa­
rences qui peuvent n’être que transitoires ; en tout cas, il suffit que le point de
vue traditionnel, avec tout ce qu’il implique, soit entièrement préservé en Orient

(1) L’« Avant-propos » de la Rédaction (cf. E.T. N° 494) contient un illogisme analogue : l'auteur
anonyme s’adresse à ceux « qui ne s ’en tiennent pas au domaine des apparences », et écrit
ensuite que scs remarques « ne peuvent ici prendre en compte que des apparences » !
(2) Dans les textes cités, tous les passages en italique sont soulignés par nous.

137
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

dans quelque retraite inaccessible à l’agitation de notre époque. [...] L’Orient


véritable, le seul qui mérite vraiment ce nom, est et sera toujours l’Orient tradi­
tionnel, quand bien même ses représentants en seraient réduits à n ’être plus
q u ’une m inorité, ce qui, encore a u jo u rd ’hui, est loin d ’être le cas » (3).
M. Lemoine, contre l’autorité de Guénon, estime que l’Orient immuable a «b el
et bien disparu » : dès lors, est-il possible d ’accorder le m oindre crédit aux
conséquences qui pourraient être tirées de ces prémisses erronées, notamment
quant à la restauration de l'unité de l’ancienne chrétienté ? Notre contradicteur,
qui affirme péremptoirement qu’il n’y a plus, en Orient, « dans le monde exté­
rieur, beaucoup d ’initiés pleinement effectifs », devrait pourtant se souvenir que,
pour G uénon, « l’élite existe encore dans les civilisations orientales, et, en
admettant qu’elle s ’y réduise de plus en plus devant l’envahissem ent moderne,
elle subsistera quand même jusqu’au bout, parce q u ’il est nécessaire q u ’il en soit
ainsi pour garder le dépôt de la tradition qui ne saurait p érir, et pour assurer la
transmission de tout ce qui doit être conservé » (4).
Quant à ce que M. Lemoine affirme à propos du « m onde musulman »,
nous lui rappellerons que « l ’altération produite par l’esprit m oderne», comme
l’écrivait dans cette revue (5) Michel Vâlsan, est « beaucoup m oins profonde
que ne le croient les Occidentaux, m êm e de mentalité traditionnelle, qui se lais­
sent trop facilem ent im pressionner par les dégradations extérieures du décor et
du style social » ; et notre Maître ajoutait en note une précision tout aussi vraie
aujourd’hui qu’à l’époque où il l ’énonçait: « E n Afrique du Nord même, où
cependant la présence occidentale a été longue et directe, et où la déchéance tra­
ditionnelle devrait être donc la plus accentuée, nous connaissons, par notre
propre expérience - et ceci pas seulem ent dans le monde, naturellement res­
treint, de l’ordre contem platif proprem ent dit - toute une hum anité qui continue
sa vie imperturbablem ent m illénaire de fidélité spirituelle dont, fort heureuse­
ment, on ne fait aucun cas ».
M. Lemoine. qui déforme l’enseignem ent de Guénon concernant l’Orient
immuable, conteste aussi notre affirmation suivant laquelle la publication par
G u énon, dan s le Voile cl’/sis, « d ’une re m a rq u a b le sé rie d 'a r tic le s su r
l'initiation (6) » a conduit, « d ’une façon indirecte m ais néanm oins inéluc­
table », « ceux de ses lecteurs qui aspirent à la réalisation m étaphysique à
rejoindre l ’Islam ». Il croit pouvoir nous opposer, à ce propos, certains passages
de l’article Y a-t-il encore des possibilités initiatiques dans les fo rm es tradition­
nelles occidentales ? non pas tirés de la version originale publiée ici même en
1973 par M ichel Vâlsan, mais à partir d ’extraits cités par l ’auteur anonyme
(ï Islam et Christianisme (7).
Nous répondrons à notre contradicteur en lui rappelant la question posée
par Guénon dans son texte au sujet du Christianism e : « un ésotérism e comme
celui qui existait très certainement au moyen âge, avec les organisations néces­
saires à sa transmission, y est-il encore vivant de nos jours ? » A cette interroga-

(3) Orient et Occident, Addendum de 1948.


(4) La crise du monde moderne, chap. IX.
(5) Études Traditionnelles. 1969, p.33.
(6) Pourquoi omet-il dans sa référence cette précision essentielle ?
(7) Vers la Tradition. n° 13-14. Cette bizarrerie pourrait être expliquée par la fascination quasi

138
RÉPONSE A ÉLIE LEMOINE

don, il répondait lui-même par une suite de remarques relatives à l'Église ortho­
doxe, sur laquelle il ne pouvait se « prononcer d ’une façon certaine, faute
d’avoir des indications suffisamment nettes » (8) ; au Catholicisme, pour lequel
« tout sem ble indiquer qu’il ne s ’y trouve plus rien de cet ordre » ésotérique et
initiatique ; et au Protestantisme, « déviation produite par l ’esprit antitradition­
nel des temps modernes, ce qui exclut qu’il ait jam ais pu renferm er le moindre
ésotérism e et servir de base à quelque initiation que ce soit ». En outre, Guénon
faisait état de « la possibilité de la survivance de quelque organisation initia­
tique très cachée » à l ’intérieur du Christianism e. Plus tard, il indiquera, dans
Christianisme et initiation, qu’il avait « même des raisons de penser qu’il en
subsiste encore quelque chose actuellem ent, mais cela, dans des milieux telle­
ment restreints que, en fait, on peut les considérer comme pratiquement inacces­
sibles », et il précisera, dans les A perçus sur l ’initiation, que ces rares organisa­
tions initiatiques occidentales relevaient de l’« hermétisme chrétien du moyen
âge », c'est-à-dire d ’une doctrine d ’ordre cosmologique qui concerne propre­
ment les « petits mystères », et non d ’une doctrine métaphysique. A la fin de
son article destiné à la revue M emra, Guénon ajoutait « que les seules organisa­
tions initiatiques qui aient encore une existence certaine en Occident sont, dans
leur état actuel, complètement séparées des formes traditionnelles religieuses, ce
qui, à vrai dire, est quelque chose d ’anormal ; et, en outre, elles sont tellement
amoindries, sinon même déviées, qu’on ne peut guère (9), dans la plupart des
cas, en espérer plus q u ’une initiation virtuelle ». D ’où l’alternative suivante : ou
les Occidentaux doivent « forcém ent prendre leur parti de ces imperfections, ou
bien s’adresser à d'autres formes traditionnelles ».
M. Lem oine a-t-il pris parti de ces imperfections ? on pourrait le penser
puisque, parmi « le s conditions indispensables pour accéder à l’initiation effec­
tive », il ne mentionne même pas le rattachement réel et effectif à une organisa­
tion initiatique actuellem ent existante, et se contente d ’indiquer, ce qui est bien
trop vague dans ce contexte, « la réception de l’“influence spirituelle” ». Il
oublie que, pour Guénon, l’une des conditions de l’initiation est précisément
« la transmission, par le moyen du rattachem ent à une organisation tradition­
nelle, d ’une influence spirituelle » (10) ; «transm ission et rattachement ne sont
en somme que les deux aspects inverses d ’une seule et même chose, suivant
q u’on l ’envisage en descendant ou en rem ontant la “chaîne” initiatique» (11).
Or, ce sont précisém ent ces indications qui conduiront « d ’une façon indirecte
mais néanmoins inéluctable... ceux de ses lecteurs qui aspirent à la réalisation

« narcissique » que ce texte semble exercer sur M. Lemoine ! Le fléau de l’anonymat et des pseu­
donymes qui sévit aujourd’hui dans diverses publications à prétention «traditionnelle» permet
trop souvent à la sottise et à la mauvaise foi de s’exprimer sous le couvert de l’irresponsabilité.
(8) Dans Christianisme et initiation, para fin 1949, il mentionna l’hésychasme comme la voie ini­
tiatique de l’Orthodoxie.
(9) Sous la plume interprétative de M. Lemoine cette expression devient : « nous disons bien
avec Guénon “ne peuvent plus guère”. »
(10) Aperçus sur l ’initiation, chap. IV. Au chapitre V. il précise « qu’il doit s’agir d’une organisa­
tion proprement initiatique ».
(11) Initiation et réalisation spirituelle, chap. V.

139
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

m étaphysique à rejoindre l ’Islam », form e traditionnelle com plète « sous le


double rapport exotérique et ésotérique ». Cependant, il ne faut pas oublier
qu’« une telle affirm ation », comm e nous l ’écrivions dans notre livre, « met en
cause un point particulièrem ent délicat et appelle de ce fait un certain nombre
de nuances et de m ises au point ». S u r la n ature de ces nuances, dont
M. Lemoine ne tient aucun compte, nous devons donc renvoyer le lecteur à
notre ouvrage.
Que notre contradicteur passe com plètem ent sous silence certaines de nos
mises au point est déjà suffisam ment grave ; mais lorsqu’il tente d ’abuser ses
lecteurs à nos dépens, cela confine à la m alhonnêteté. Ainsi, la citation : « De
même, lorsqu’un collaborateur anonyme de la revue Vers la Tradition... » est
interprétée par M. Lem oine d ’une m anière telle que l'o n peut croire que nous
n ’accordons, contre l’autorité de Guénon, aucun intérêt à l ’étude théorique des
doctrines orientales, ce qui est un com ble pour qui a lu notre livre et nos précé­
dents ouvrages ! Nous som m es obligé, là encore , de renvoyer le lecteur à ce
que nous avons écrit après cette citation. En effet, ce n ’est pas la question de
l ’acquisition des données doctrinales qui est ici mise en cause, mais bien « ces
im perfections», comm e le disait Guénon, qui tiennent à l’absence quasi com ­
plète de doctrine et de m éthode au sein des organisations initiatiques occiden­
tales. Devant une interprétation aussi m anifestem ent tendancieuse, n’est-on pas
en d ro it de se d e m a n d e r si « l ’e s p r it o b n u b ilé » n ’e st p a s c e lu i de
M. Lem oine ?
Venons-en aux objections concernant ce que nous avons écrit sur le
Christianism e. N ous apprenons que M. Lem oine ressent « toujours quelque
malaise » quand un non-chrétien entreprend « de donner à des chrétiens des
leçons de théologie catholique ». En quoi le fait que nous soyons musulman
affecte-t-il la vérité de nos rectifications sur divers points de doctrine ? Notre
contradicteur devrait pourtant savoir que la vérité d ’un jugem ent est intrinsèque
à ce dernier, et ceci indépendam m ent de celui qui l ’énonce. D ’autre part, il
devrait prendre conscience que nous ne donnons certes pas des leçons de théo­
logie, mais que nous défendons l’enseignem ent m étaphysique et initiatique de
Guénon et q u ’en l’occurrence nous nous plaçons dans un dom aine tout autre
que celui où se situe le sentire cum Ecclesia. Pourquoi nous reproche-t-il aussi,
sans la m oindre explication, notre façon de traiter les chrétiens ? Com m e cette
généralisation abusive vise en fait nos réfutations des thèses de chrétiens qui
critiquent l’enseignem ent de G uénon, sa « solidarité » nous paraît pour le
moins déplacée.
À propos de l’Incarnation et de la Trinité, M. Lem oine ne relève rien à
ren co n tre de notre réfutation des thèses développées notam m ent par M. Cuttat.
Il mentionne deux intéressants passages de la Somme théologique concernant,
d ’après lui, « l’unicité de l ’Incarnation » et « l ’im m utabilité et la “non-associa-
tivité” de l ’Essence d iv in e» (12). Par contre, notre contradicteur, qui déclare

(12) Selon Portarius, qui cite ces deux extraits, le premier « enseigne expressément la possibilité
d'une multiplicité d’incarnations divines (successives aussi bien que simultanées) » ; dans le
second, « l’Incarnation du Verbe (de même que la création) est dite n’apporter aucun changement
in divinis » (L'Herne : René Guénon, p. 294).

1 40
RÉPONSE A ÉLIE LEMOINE

« f o r t p e u ... tra d itio n n e lle » notre in terp rétatio n de certain es paroles du


Ressuscité (13) sans indiquer pourquoi il lui est im possible, doctrinalement,
d ’accepter ce que nous avons exposé, nous reproche d’avoir traité la question
des origines du Christianism e. Là encore, il s ’abstient d ’exam iner soigneuse­
ment ce que nous avons écrit. Nous nous bornerons donc à rappeler qu’un
grand nom bre de critiques ont été form ulées à rencontre de l’enseignem ent de
Guénon par référence à certaines conceptions du Christianism e. Notre intention
était de m ontrer le plein accord entre celui-ci et celui-là. D ’autre part, en choi­
sissant de traiter cette question, nous n’avons fait que répondre aux vœux for­
més par Guénon à la fin d’À propos des langues sacrées : en ce qui concerne
le Christianism e originel, « il serait fort à souhaiter que quelqu’un qui aurait à
sa disposition le tem ps et les m oyens de faire les recherches nécessaires à cet
égard puisse, un jour ou l’autre, apporter là-dessus quelques éclaircissem ents ».
Quant à notre prétendue confusion de « la province d ’Asie avec le conti­
nent asiatique », nous signalerons à M. Lem oine que, dans la version originale
d ’un ouvrage que Guénon a cautionné, M. Schuon a précisé que cette appella­
tion d ’« Asie » revêt un caractère sym bolique ; d ’autre part, dans une note que
l’on pourrait croire écrite pour notre contradicteur, l’auteur indique : « Nous
tenons à déclarer expressém ent que, si nous nous référons à des exem ples pré­
cis au lieu de rester dans les principes et les généralités, ce n ’est jam ais dans
l ’intention de convaincre des contradicteurs de parti pris, mais uniquement
pour faite entrevoir certains aspects de la réalité à ceux qui sont disposés à les
com prendre ; c ’est pour ceux-là seuls que nous écrivons, nous refusant par
avance à des polém iques qui n’auraient d ’intérêt ni pour nos contradicteurs
éventuels, ni surtout pour nous-m ême. Nous devons ajouter égalem ent que ce
n ’est pas en historien que nous abordons les faits cités à titre d ’exem ples, car
ceux-ci n'im portent pas en eux-m êm es, m ais seulem ent dans la mesure où ils
sont susceptibles d ’aider la com préhension des vérités transcendantes qui, elles,
ne sont jam ais à la merci des faits » (14).
C ’est au sujet du Bouddhisme que M. Lem oine a montré toute l’ampleur
de son incom pétence doctrinale : chez notre contradicteur, sur cette question,
c ’est l’autorité de Coom raswamy qui apparaît comm e supérieure, non seule­
m ent à celle de Guénon et de Shankarâchârya, mais encore à celle de la tradi­
tion primordiale. Q u’ajouter devant tant d ’absurdités ?
Ce qui nous choque, dans le compte rendu de M. Lemoine, ce sont ses
affirmations pérem ptoires et ses remarques inconsistantes ; ce sont ses nom­
breuses erreurs de détail que nous n ’avons pu, faute de place, toutes relever ;
c ’est son absence d ’argumentation doctrinale ; et ce sont surtout les distances
que son auteur prend vis-à-vis de l’enseignement de Guénon q u ’il déforme par­
fois grossièrement. Chacun aura compris qu’il vaut mieux, de ce fait, se reporter

(13) Les réserves que nous avons émises, et qui n’affectent en rien l’ensemble de notre thèse, ne
concernent que le passage où notre interprétation s'appuie principalement sur le texte grec, et le
fait qu’« il est possible que certaines paroles, quand elles ont été transcrites en grec, aient été ren­
dues inexactement ».
(14) De l ’unité transcendante des religions, chap. V.

141
INTRODUCTION A L’ENSEIGNEMENT ET AU MYSTÈRE DE RENÉ GUÉNON

directem ent à notre livre pour en avoir une idée réelle, plutôt que de se fier
imprudem ment à l’article de M. Lemoine.
D 'autre part, pouvons-nous croire que nous avons entre les mains un
exem plaire des Études Traditionnelles lorsque nous lisons, sous la plume du
com m entateur de Y A m i du Clergé (cf. E.T. N° 492, p. 113), « q u e reste tou­
jo u rs possible, en tout état de cause, le salut individuel » ? Les É tudes
Traditionnelles sont-elles toujours une « publication exclusivem ent consacrée
aux doctrines m étaphysiques et ésotériques d 'O rient et d ’Oceident » ? On pour­
rait en douter...
Charles-A ndré GILIS

1 42
TABLE DES M A TIER ES

P R E F A C E D E L ’A U T E U R .................................................................. 7

C h a p it r e I - L ’enseignement et la fonction............................. 21

C h a p it r e II - La question du Roi du M onde........................... 27


C h a p it r e III - Une inspiration prophétique............................ 33

CHAPITRE IV - L'initiation et l ’in vestitu re................................ 39

C h a p it r e V - Unité et diversité de l ’enseignem ent............... 49

CHAPITRE V I - Autour de l ’Ordre du Temple........................... 59

C h a p it r e V II - Le passage à l'Islam ......................................... 67


CHAPITRE V III - L ’énigme des « conditions de
l ’existence corporelle » .............................................. 77
CHAPITRE IX - D isciples et critiques.......................................... 85

C h a p it r e X - À propos de l ’Incarnation.................................. 95

CHAPITRE X I - Les origines de la religion chrétienne.......... 103

CHAPITRE X II - Remarques fin a le s............................................. 119

ANNEXES ................................................................................................ 125


- A propos d ’un livre r é c e n t.................................... 127
- Réponse à M. Elie L em o in e.................................. 137

143