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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza (sur quelques paradigmes
possibles du discours philosophique)
Author(s): Daniel Parrochia
Source: Dialectica, Vol. 38, No. 4 (1984), pp. 319-345
Published by: Wiley
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/42970521
Accessed: 06-02-2020 08:26 UTC

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens
et Spinoza
(sur quelques paradigmes possibles du discours philosophique)

par Daniel Parrochia *

Résumé
Le but de cet article est d'étudier quelques aspects des rapports entre Huygens et Spinoza.
Apres un court examen de l'optique des deux auteurs, nous montrons que cette science a servi de
«paradigme» a la métaphysique du philosophe. Nous considérons aussi bien la méthode (correc-
tion des aberrations) que le contenu (la Nature, comme la lumiere, est un milieu enveloppant et
expressif). Mais il y a d'autres paradigmes: la mécanique pendulaire, par exemple, dont la contra-
diction avec l'optique peut etre atténuée, grace a la géométrie de Huygens (théorie des dévelop-
pées); ou encore le début de la théorie des probabilités, au moyen de laquelle nous présentons une
nouvelle interprétation des fins de l'Ethique.

Summary
The purpose of this article is to study sorne aspects of the relations between Huygens and
Spinoza. After a short examination of the two authors' optics, we show that this science has been
used as a "paradigm" for philosopher's metaphysics. We take account of the method (correction
of aberrations) as well as the matter (Nature, like light, is an involving and expressive medium).
But there are other paradigms: pendulum mechanics, for example, those contradiction with
optics may be reduced, thanks to Huygens' geometry (theory of developed curves); or probability
theory's beginning, with which we presenta new explanation of the aims of Ethics.

Zusammenfassung
In diesem Artikel werden einige Aspekte des Verhaltnisses zwischen Huygens und Spinoza
untersucht. Nach einer Untersuchung der Optik der beiden Autoren wird gezeigt, dass diese Wis-
senschaft als Paradigma für die Metaphysik des Philosophen gedient hat. Wir ziehen sowohl die
Methode (Korrektur der Abweichungen) als auch den Inhalt (die Natur, wie das Licht, ist ein
umfangendes und expressives Medium) in Betracht. Es gibt aber auch andere Paradigmen: die
Mechanik des Pendels, z. B., deren Widerspruch mit der Optik dank der Geometrie Huygens'
abgeschwacht werden kann; oder auch der Beginn der Wahrscheinlichkeitstheorie, mit deren Hil-
fe wir eine neue Interpretation der Zwecke in der Ethik vorlegen.

* Université Lyon 111, Faculté de Philosophie, 74, rue Pasteur, F-69007 Lyon, France.

Dialectica Vol. 38, N° 4 (1984)

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1. Introduction. De septembre 1667 a mai 1668, le nom de Spinoza appa-


rait plusieurs fois dans la correspondance que Christian Huygens, alors a
Paris, échange avec son frere Constantin resté en Hollande 1• Avec la lettre 70
de Schuller, deux lettres de Oldenburg a Spinoza 3 et 36 et une de Spinoza a
Oldenburg 26, ce sont les seuls témoignages directs de l'existence d'une relation
entre les deux hommes qui se sont fréquentés a Voorburg ou ils habitent de
1663 a 1665 et sont considérés comme liés et s'admirant réciproquement 2 • Cet-
te relative pauvreté du témoinage écrit autant que l'absence d'une correspon-
dance entre eux 3 expliquent peut-etre que les rapports entre leurs reuvres
n'aient pas fait l'objet, dans le domaine fran~ais en tout cas4, d'une étude
approfondie, mises a part les remarques que, sur les suggestions de S. Gagne-
bin, M. Guéroult a pu consacrer a la physique spinoziste du livre II de l' Ethi-
que, et a la mécanique pendulaire inspirée del' Horologium Oscillatorium que
l'on y rencontre 5• Dans le présent article, nous nous efforcerons surtout de
dégager le contexte optique de la pensée spinoziste, que nous tenterons de
comprendre a partir de la. Nous discuterons ensuite les relations établies par
M. Guéroult entre la mécanique de Huygens et la théorie des corps solides de
Spinoza, en tentant de concilier ce paradigme avec le précédent. Enfin, nous
évoquerons, avec le « calcul des chances» et ses applications philosophiques
possibles, l'existence d'un nouveau lien entre ces deux auteurs que leur intéret
pour cette discipline naissante semble encore rapprocher.
2. Spinoza dans Huygens. Les lettres a Constantin. Les lettres que Huy-
gens envoie a son frere dans les années 1667-1668 ont pour principal sujet des
questions d'optique pratique, relevant tout spécialement de la construction
des lunettes. Sans prétendre dresser un bilao complet des recherches de Huy-
gens dans ce domaine, on peut sans doute esquisser un bref rappel de l'état de
ses travaux en 1667. A cette date, Huygens est familier des problemes de diop-
trique depuis une bonne quinzaine d'années 6 • Les parties principales du livre
qui résume ses connaissances en la matiere (la Dioptrique) sont déja écrites 7,
des problemes théoriques difficiles, comme ceux touchant aux aberrations,
sont en passe d'etre résolus, des inventions majeures (l'oculaire de Huygens,
par exemple) sont déja faites. En ce qui concerne la lunetterie proprement

1Huygens, Oeuvres Completes, tome VI, M. Nijhoff, 1895.


2M. Guéroult, Spinoza, tome 2, Appendice 5, p. 558, Aubier, 1974.
3 Trois lettres de Spinoza (34, 35, 36) autrefois considérées comme adressées a Huygens,
sont aujourd'hui présentées comme destinées a Hudde.
4 J. Préposiet, Bibliographie spinoziste p. 164, cite un article de Van Vloten, K. Huygens en
Spinoza, De Levensbode III, 1869. Citons également une allusion d' A. Robinet dans les Actes de
la Table ronde du CNRS consacrée a «Huygens et la France» (Vrin, 1982), p. 238.
5 M. Guéroult, op.cit. p. 172 sq et 555 sq.
6 Huygens, Oeuvres Completes, tome XIII, 1, Avertissement p. XLVI.
7 ibid. p. XLIX.

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dite, l'expérience de Huygens est vieille de douze ans, mais son intéret n'a pas
faibli. De Paris, ou il séjourne, le savant se plaint de la mauvaise qualité des
verres (épais) qui lui sont soumis. Voulant travailler a des lentilles de grande
ouverture, iI estime nécessaire d'reuvrer sur des verres d'une certaine épais-
seur, et non sur des « glaces ordinaires » qui souffrent trop et plient sous
l'effort du polissage. Spinoza a cette époque, poursuit visiblement le meme
but, mais semble en retard sur son compatriote. « Le sieur Spinoza, a ce que je
vois, écrit Huygens a son frere, n'a pas encore guere approfondi cette matiere,
et vous etes peu charitable de le laisser ainsi dans l'erreur» 8 • Le probleme de
fond concernant la nature du verre découle de la nécessité ou l'on se trouve en
astronomie de construire des lentilles munies d'un objectif ayant a la fois un
grand diametre d'ouverture et une grande distance focale. D'apres une rela-
tion connue de Huygens, en effet, on a une distance focale proportionnelle au
carré de l'ouverture 9 • D'ou les problemes de Huygens et l'essentiel des discus-
sions de ces lettres. La technique meme de polissage engendre en outre des
imperfections, relevées par le physicien qui évoque « le poli admirable, quoi-
qu 'il ne s' étendit pas par tout le verre » 10 de certaines lentilles que le « Juif de
Voorburg » avait dans ses microscopes. Tout au long de ces années 1667-1668,
Huygens se tient informé en permanence des travaux de Constantin et des
opticiens néerlandais en général, Spinoza compris, distribuant tour a tour, ici
et la, louanges ou blames: « Je suis fort aise de votre travail en Télé- et Micros-
copie, écrit-il, et j'en prone ici, parmi les amateurs, qui disent qu'il faudrait
que vous envoyassiez une Campanine 11 de votre fa~on pour la confronter avec
la véritable, et ils ont raison ... Le Juif de Voorburg achevait ses petites Ientilles
au moyen de l'instrument et cela les rendait excellentes, je ne sais pourquoi
vous n'en faites pas de meme. S'il continue au travail des grands verres vous
me ferez plaisir de m'apprendre comment il y réussit » 12 • Daos ce mouvement
qui entraine la dioptrique pratique a un perfectionnement incessant de ses
méthodes et de ses réalisations, Spinoza joue incontestablement un role non
négligeable. Saos doute, l'opinion de Huygens est-elle au départ légerement
ironique a l'égard de celui qu'il considere, sinon comme un amateur, du moins
comme un technicien et un théoricien moins avancé que lui. Peut-etre Spinoza

8 Huygens, op.cit. tome VI, p. 148.


9 Huygens, op.cit. tome XIII, 1, p. 276, Prop. 111. Si f est la distance focale, D l'ouverture et
e la plus grande épaisseur, on a, pour un indice de réfraction du verre n = 3/2: 4ef = D2 •
10 Huygens, op.cit. tome VI, p. 155. Sur la maniere de tourner les Ientilles, cf. Descartes,
Dioptrique, xeme discours, Oeuvres VI, Vrin, 1973, p. 211. cf. également, l'Encyclopédie de
Diderot et d' Alembert, article « Lentille ».
11 La Campanine est une lunette a 4 verres (cf. Huygens, op. cit., tome XIII, Avertissement
p. LXXXIX) appelée ainsi du nom de son inventeur, G. Campani connu pour avoir construit de
bons télescopes.
12 Huygens op. cit., Tome VI, p. 158. cf. p. 168.

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a-t-il cru un peu trop rapidement pouvoir résoudre la question des grandes
ouvertures? « II faut laisser faire notre J uif avec ses ouvertures, constate Huy-
gens avec placidité, et l'expérience le doit réfuter bien mieux que la théorie,
parce qu'en effet, la détermination des ouvertures a son premier fondement
dans l'expérience » 13 • A l'affut des découvertes susceptibles d'etre faites par
Hudde, son grand rival en Hollande, il écrit encore a Constantin: « Si les
objectifs de l'Israélite ne sont pas bons dans ses lunettes de trois et de six
pieds, il est bien éloigné encore d'en faire avec ces grandes ouvertures qu'il
avait concertées avec Monsieur Hudde » 14 • Au contact de la pratique, Spinoza
apprend sans doute assez vite a modérer ses ambitions concernant la dimen-
sion des objectifs. Huygens est d'ailleurs le premier a se réjouir de la conver-
gence de leurs points de vues dans d'autres domaines comme la microscopie:
«il est vrai, écrit-il ainsi, que l'expérience confirme ce que dit Spinoza que les
petits objectifs au microscope représentent plus distinctement les objets que
les grands, avec des ouvertures proportionnelles, et sans doute la raison s'en
peut donner, quoique le sieur Spinoza ni moi ne la sachions pas encore. » 15
En résumé, et au vu de cette correspondance entre les freres Huygens, il est
clair que Spinoza et Christian Huygens sont, dans ces années 1667-1668, en
rapport constant l'un avec l'autre. Cela ne signifie pas, naturellement, que
Spinoza ait connaissance de tous les travaux de Huygens a cette époque. Tout
au contraire, celui-ci lui dissimulera, de crainte qu'elle ne tombe dans les
mains de Hudde, sa principale invention du moment (la correction des aberra-
tions de l'objectif par celles de l'oculaire), ce qui, on le verra, ne sera peut-etre
pas sans conséquence philosophique. Meme un peu tardif, l'engagement de
Spinoza dans la pratique optique et les débats savants auxquels elle donne lieu
en cette seconde moitié du xvneme siecle n'en reste done pas moins un élé-
ment important de sa vie intellectuelle, dont les retentissements sont prévisi-
bles sur le plan de sa doctrine et qu'on peut ainsi difficilement passer sous
silence.

3. Spinoza opticien. Les lettres aHudde et aJarig Je/les. Les textes spino-
zistes completent l'image que nous avons donnée du polisseur de lentilles et
rendent également manifeste son « retard » par rapport au savant. La lettre 36
a Hudde, qui, datant de la mi-juin 1666, précede de peu la correspondance des
freres Huygens, en apporte une premiere preuve. Dans sa partie optique en
effet, Spinoza s'efforce de démontrer la supériorité des lentilles plan-convexes

Huygens, op. cit., Tome VI, p. 164.


13
ibid. p. 205.
14
ibid. p. 213. 11 se peut que, la qualité du verre étant meilleure, l'aberration chromatique
15
(dont Huygens reconnaitra tardivement l'importance) y soit moindre.

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sur les lentilles convexes-concaves, qui donnent des images moins parfaites,
alors qu'elles réclament un travail double de la part du polisseur. Dans son
calcul, globalement juste, se rencontrent cependant certaines approximations,
puisque le philosophe, comme le fait remarquer Appuhn, néglige en particu-
lier l'épaisseur de la lentille et, dans le cas convexe-concave, la seconde réfrac-
tion 16 • II est alors intéressant de constater qu'a peu pres a la meme époque,
Huygens est capable de donner les formules exactes de l'aberration sphérique
pour plusieurs types de lentilles 17 , et cela précisément dans la mesure ou il a su
définir le concept d'«épaisseur mathématique» d'une lentille comme la diffé-
rence des épaisseurs au milieu et au bord, considérant seulement comme nulles
l'épaisseur au centre d'une lentille concave et l'épaisseur au bord d'une lentille
convexe 18 • Ainsi, des cette époque, l'idée adéquate est du coté du savant et le
philosophe, pour un temps encore dans la course, se trouve déja distancé.
Les lettres 39 et 40, a Jarig Jelles, fourniraient un nouvel exemple de ce
décalage entre la pensée optique de Spinoza et celle de Huygens. Les passages
optiques de ces lettres touchent encore a la question de l'aberration sphérique,
bien que celle-ci s'inscrive ici dans le contexte d'une critique de la théorie de la
vision de Descartes, ou deux textes de la Dioptrique de ce dernier apparaissent
concernés 19 • Spinoza reproche en particulier au philosophe de n'avoir tenu
aucun compte de l'influence de l'angle formé par des rayons lumineux se croi-
sant a la surface de l'reil sur la dimension des images formées en son fond 20.
La source de cette omission, selon lui, est que Descartes n'a vu «aucun moyen
de rassembler les rayons paralleles provenant de divers points en autant de
points, et pour cette raison ... n'a pu calculer mathématiquement cet angle » 21 •
Spinoza fournit la solution du probleme (Fig.) en imaginant un systeme sphé-
rique dont le foyer est a 2R du sommet, tous les rayons paralleles convergeant
ainsi sur le fond (sphérique) en autant de points.

16 Spinoza, Oeuvres 4, Garnier-Flammarion p. 370 et p. 371.


17 Huygens, op.cit. Tome XIII, 1, Avertissement p. LIII sq. Précisons qu'il s'agit de
l'aberration sphérique longitudinale !;, qui est la distance des points ou les rayons centraux et les
rayons marginaux coupent )'axe optique.
18 ibid. Soient n = 312, e et/ données, r et R les rayons de courbure des dioptres, y la demi-
ouverture. !; ne dépend que du rapport r:R =X, arbitraire, et on a l'équation:
!; 27+6x+7x2 Jyid'ouf- i;=(I _ 27+6x+7x2y2)f
24R2 24R2
Comme 27 + 6x + 7x2 = O n 'a pas de racines réelles, le second terme de la parenthese est toujours
positif. Telle est la véritable cause des aberrations et la raison pour laquelle il est impossible de
construire des lentilles sans aberration pour des rayons incidents paralleles.
19 Descartes, Dioptrique, VII, VIII, Oeuvres VI, p. 152-153 et p. 188.
20 ibid. p. 152.
21 Spinoza, Lettre 39, Oeuvres 4, p. 254. Descartes, op. cit. p. 188.

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II est manifeste que l'angle au centre DOB (qui intercepte l'image) est égal
a AOC et a l'angle correspondant (a) des rayons. On peut rapidement démon-
trer que celui-ci est égal a 4 fois l'angle de réfraction r. En effet:
AOC + COB = 2D
d'ou AOC = 2OBC
et 2OBC + COB = 2D
or OBC = 2r (r = FBA (angles correspondants) et FBA = ABE = EBC
par hypothese).
doncAOC =a= 4r.
Pour un objet tres éloigné, cet angle a des rayons sera done tres faible (ces
derniers arrivant pratiquement paralleles) et l'image réfractée au fond du sys-
teme optique apparaitra minuscule. Elle sera pourtant absolument nette 22 a la
condition que l'angle r soit encore 4 fois plus faible que l'angle (a) des rayons.
Mais cela signifie que la distance du sommet du systeme optique au foyer sera
tres grande et la courbure du dioptre tres faible. C'est ce qui fait dire sans dou-
te a Spinoza qu'il faudra « fabriquer des appareils optiques extremement

22 Abstraction faite des autres types d'aberration géométrique et de l'aberration chromati-


que.

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longs » avant de pouvoir « percevoir ce qui est sur la lune aussi distinctement
que ce qui est sur terre» 23 • Le raisonnement du philosophe, sur ce point, n'est
pas seulement discutable en fonction de l'évolution ultérieure des techniques
de construction optiques 24 • 11 est l' exemple meme d 'une pensée fondamentale-
ment entravée par un obstacle épistémologique: l'insistance d'une image fami-
liere, celle qui associe a la vision l'organe des sens correspondant, engage a
concevoir analogiquement le télescope, a faire de lui un ceil aussi parfait
qu'immense, conception qui ramene curieusement Spinoza dans un espace
pré-scientifique abandonné par Huygens quinze ans plus tot. 11 est particulie-
rement remarquable en effet de constater que cette idée d'une application pos-
sible aux lunettes astronomiques d'un systeme aplanétique sphérique a été
envisagée par Huygens des 1652 25 • On peut meme dater de cette idée !'origine
de ses recherches en dioptrique pratique 26 • Or, l'espoir d'une telle application
a été aussitot abandonné par lui, ainsi qu'il le confie a Van Gutschoven dans
une lettre du 6 mars 1653 27 • Des lors, il ne mentionne plus cette pseudo-inven-
tion et aura recours a d'autres moyens pour affranchir les lunettes du défaut
de l'aberration sphérique (compensation de l'aberration de l'objectif par celle
de l'oculaire). De cette derniere possibilité cependant, Spinoza ne savait rien
en 1667. A cette date, la conception du philosophe en matiere de télescopie
restait, on le voit, assez sommaire, comme le confirme la lettre 40 qui, malgré
certaines précisions supplémentaires atténuant le caractere idéal du schéma
précédent, continue d'affirmer sa préférence pour les figures circulaires, con-
sidérées comme les seules constructions susceptibles de résoudre les problemes
d' aplanétisme 28 •

4. De l'optique a la métaphysique. Méthode géométrique et correction des


aberrations. Entre la pratique optique de Spinoza (son savoir-faire et ses limi-
tes) et ses spéculations philosophiques, nous ne prétendons nullement que le
rapport soit simple a établir. Plus que des considérations quantitatives, l'étude
de quelques textes précis démontrera cependant qu'il n'est pas exclu que les
phénomenes lumineux aient pu avoir, au niveau méthodologique d'abord, une
valeur paradigmatique. On connait par exemple l'importance de l'affirmation
du Traité de la Réforme de l'Entendement selon laquelle « la bonne méthode

23 Spinoza, Lettre 39, Oeuvres 4 p. 254.


24 Spinoza ne pouvait évidernrnent prévoir, par exernple, les arnéliorations apportées par les
rnontages type « Cassegrain » qui, en utilisant des rniroirs internes, augrnentent la puissance des
télescopes et lunettes astronorniques pour une lentille donnée comparable.
25 Huygens, Lettre a Van Gutschoven, 4 novernbre 1652, Oeuvres Completes, torne I,
p. 190-192.
26 Huygens, op. cit. torne XIII, Avertissernent, p. XLVI.
27 Huygens, op. cit. torne I, p. 224.
2s Spinoza, lettre 40, Oeuvres 4, p. 257.

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sera celle qui montre comment diriger l'esprit selon la norme d'une idée vraie »
(par. 40). L'Ethique développe cette formule a travers une comparaison:
« Comme la lumiere se fait connaí'tre elle-meme et fait connaitre les ténebres,
écrit Spinoza, la vérité est norme d'elle-meme, et du faux» (2P43S) 29 • A elle
seule, la métaphore de la vérité-lumiere, si répandue dans les systemes philoso-
phiques, resterait resterait évidemment impuissante a justifier chez Spinoza
l'existence d'un modele optique de la méthodologíe. Cependant, outre la for-
me particuliere qu'elle revet ici, on notera qu'elle s'accompagne d'un réseau
cohérent de propositions qui en déploie les aspects géométriques et optiques.
On le voit en particulier dans le statut réservé a l'erreur. L'erreur, on le sait,
est une idée inadéquate, c'est-a-dire mutilée ou confuse. L'explication de cette
fiction imaginative est qu'elle renvoie a l'état du corps qui l'a formée (lequel
est toujours limité dans son aptitude a se représenter clairement l'univers envi-
ronnant) plutot qu'a la nature des objets extérieurs dont elle voulait etre
l'idée. II se trouve que certains des exemples choisis par Spinoza pour illustrer
cette proposition dans l'Ethique sont précisément des «illusions d'optique»:
ainsi l'idée que le soleil parait distant de nous d'environ 200 pieds
(2P35S,4P1S) ou encore, celle qui nous incite a croire, quand ses rayons
« tombant sur la surface des eaux parviennent a nos yeux apres réflexion »
(ibid.), qu'il est dissimulé sous cette surface, l'irradiant pour ainsi dire de
l'intérieur. Le contexte de ces exemples indique que ce sont bien eux qui per-
mettent a Spinoza d'affirmer au plan philosophique que le faux n'est pas con-
traire au vrai ni d'ailleurs supprimé par sa présence puisque, dans l'exemple
du soleil, les illusions subsistent meme lorsque la distance réelle qui nous sépa-
re de l'astre est connue. Mais il y a plus, car ces deux exemples ne sont pasen
tout point semblables. A la différence du premier, en effet, le second objective
en quelque sorte le processus optique responsable de l'erreur. La réflexion de
la lumiere sur les eaux engendre l'illusion dans la mesure ou elle produit ce
qu'en terme d'optique on nommerait une caustique 30 , et qu'on peut définir
comme l'enveloppe de rayons lumineux convergeant dans un certain voisina-
ge. A l'erreur relative a la position (due a une impuissance organique de l'reil a
situer avec précision un objet de grande dimension éloigné dans le champ
visuel) se superpose ici une méprise résultant cette fois-ci de la confusion
objective des rayons en une nappe de forte luminosité simulant le soleil. Ces
exemples peuvent alors a bon droit, nous semble-t-il, etre considérés comme
représentant, au dela d'eux-memes, des types d'erreurs. C'est ainsi que

29 Spinoza, Ethique, 2P43S; cf. Traité théo/ogico-politique, Oeuvres 2, p. 90: «la lumiere
naturelle en effet n'exige rien que n'atteigne cette lumiere méme ».
30 Les caustiques, comme courbes mathématiques, furent seulement inventées par Tschirn-
haus en 1682, mais elles étaient déja couramment rencontrées en dioptrique pratique.

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 327

l'entendement situera mal certains objets tres éloignés de lui-meme. Dans son
usage vulgaire et non philosophique, il en donnera, au sens optique du mot, de
mauvaises « définitions »: cela parait vrai de Dieu, par exemple, qu'a la diffé-
rence des objets environnants et qu'on est accoutumé de voir, on ne peut ima-
giner (E.,2P47S). De meme, les termes transcendantaux, comme le mot
«Etre», dépassant en quelque maniere le «pouvoir de résolution» de !'esprit
par l'abondance des images qu'ils véhiculent, sont l'analogue exact des causti-
ques et de véritables aberrations pour la connaissance (E.,2P40). A travers le
catalogue des aberrations géométriques (coma, astigmatisme, courbure de
champ, distorsion), pourrait-on trouver un fil conducteur premettant de
reconstituer les erreurs de l'entendement avec leurs corrections éventuelles? 11
est évident, en fait, que l'analogie ne peut etre poussée trop loin, certaines des
aberrations évoquées n'apparaissant meme pas dans l'reuvre de Huygens qui
rencontra surtout, parmi les aberrations géométriques, les phénomenes de dis-
torsion 31 • Pourrait-on alors avancer, non sans quelque prudence, que ces limi-
tes concretes a la puissance des instruments d'optique ont cependant des équi-
valents philosophiques? Pour Spinoza, comme on le sait, rien dans la Nature
n'est te! qu'il puisse etre attribué a un vice existant en elle. L'immutabilité de
ses lois et de ses regles «conformément auxquelles tout arrive et passe d'une
forme a une autre» (E.,3, Introd.) permet de considérer les affections et les
appétits humains « comme s'il était question de ligues, de surfaces et de soli-
des» (ibid.). Que l'homme soit néanmoins, et malgré la méthode, toujours
soumis aux passions (4P4C) ne saurait s'expliquer par un mal fondamental et
releverait bien plutót d'une sorte de nécessité géométrique: les limites du pou-
voir de l'entendement dans sa tentative de se représenter clairement et distinc-
tement l'univers des passions ne sont-elles pas comparables en effet aux limi-
tes de la théorie optique 32 dans ses essais pour former, au moyen de len tilles
appropriées, des images adéquates des objets? Ne pourrait-on alors considérer
que l'inadéquation des idées comme l'aberration sphérique au plan optique,
est solidaire de distorsions (les passions) dans la champ de la représentation?
Mais comment remédier au plus gros de ces passions? En optique, on élimine
une bonne partie des aberrations géométriques, soit par compensation - en
combinant adéquatement plusieurs formes de lentilles - soit en restant daos
les conditions d'aplanétisme, c'est-a-dire au voisinage de !'axe optique, ce qui
revienta diaphragmer considérablement l'ouverture de la lentille, supprimant

31 Huygens, op, cit., tome XIII, p. 265.


32 On sait que dans le Traité Politique, Spinoza considere que les affections humaines sont
des propriétés de la nature humaine comme les météores sont des propriétés de l'air (par. 4
chap. !). Orle philosophe a procédé a une étude géométrique et optique de certain météore céle-
bre, l'arc-en-ciel (cf. plus loin).

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328 Daniel Parrochia

les rayons non-convergents. Spinoza, nous l'avons dit, n'avait pas connais-
sance de la premiere solution. II serait par ailleurs tentant de remarquer que
les «notions communes», qui correspondent a l'intersection des ensembles de
propriétés des corps causes inadéquates les uns des autres, s'identifiant par la-
meme a des quasi-essences, font penser, par leur formation, au processus
optique de l'élimination des rayons incidents trop divergents par application
d'un diaphragme sur la lentille. En philosophie comme en optique, ou Spino-
za, nous l'avons vu, l'a appris a ses dépens, de trop grandes ouvertures entrai-
nent des approximations douteuses (termes transcendantaux ou généralités
vides). On pourrait encore montrer que c'est dans le domaine théologico-poli-
tique que l'idée d'une méthode de correction des aberrations est la plus sédui-
sante. Ce n'est pas seulement l'existence d'un traitement quasi-optique de
l'«effet religieux» qui est en cause et l'appel partout présent a la «lumiere
naturelle». Les coYncidences sont précises. Parmi bien des illusions, celle qui
fait, sous couleur de religion, « adorer les rois comme des dieux » (TTP.,
p. 21) ressemble a s'y méprendre a l'erreur qui fait croire le soleil a 200 pieds
quand il est virtuellement a l'infini sur l'horizon. Nul texte plus que l'Ecriture
n'a subi davantage les altérations et distorsions que les diverses lentilles a tra-
vers lesquelles on l'a observé ont apportées avec elles et leurs «accommoda-
tions » diverses (TTP., p. 24). II faut done, par une méthode historique,
reconstituer le passé du texte et son environnement (ibid. chap. 7 p. 140), com-
me on s'inquiete des divers systemes optiques qui ont pu modifier la trajectoi-
re de rayon lumineux, induire ici ou la des «ombres » ou des « obscurités »
(ibid. chap. 4 p. 90), la langue n'étant elle-meme que l'une des composantes
d'un systeme global qui en comprend plusieurs. Et un peu comme on classe les
rayons lumineux en fonction de leur provenance, il faut, pour l'Ecriture,
« grouper les énonciations contenues dans chaque livre et les réduire a un cer-
tain nombre de chefs principaux, de facon a retrouver aisément toutes celles
qui se rapportent au meme objet» (ibid. p. 140). On pourrait multiplier les
exemples. Sans doute est-il plus sage de ne pas réduire la richesse expressive du
texte en lui substituant une interprétation unidimensionnelle par essence tou-
jours plus pauvre. II suffit d'avoir globalement montré les déterminations
optiques de la méthode géométrique, laquelle, bien entendu, ne s'y réduit pas.

5. Nature et milieu lumineux. Le paradigme optique, dont nous avons sou-


ligné la présence au niveau méthodologique dans quelques textes spinozistes
apparait dans certains commentaires comme susceptible de valoir également
pour l'ensemble du systeme et la représentation qu'il propose de la Nature en
général. On conna'it a ce sujet le mot de Feuerbach: « la philosophie de Spino-
za est un télescope, qui meta la portée de l'reil les objets invisibles a l'homme

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 329

en raison de leur éloignement » 33 • Ou encore: « Le monde de Spinoza, c' est le


verre achromatique de la divinité (achromatisches Glas der Gottheit), milieu a
travers lequel nous ne voyons rien sauf la lumiere céleste de la substance uni-
que, que rien ne colore» 34 • Ces formules a l'emporte-piece et qui valent au
départ ce que valent toutes les métaphores peuvent-elles etre mises a l'épreuve
des textes? II est certain que la problématique de la vision, le «voir», comme
souvent en philosophie, revet une importance particuliere chez Spinoza. On
notera d'ailleurs l'abondance de «videre» dans l'Ethique, (meme déduction
faite de son usage sous la forme impérative «vide» qui signale simplement les
renvois de proposition a proposition, de proposition a définition, etc.). L'on
connait, d'autre part, la fameuse formule selon laquelle les yeux de l'ame sont
les démonstrations elles-memes 35 • Dans l' Ethique sans doute, le contexte indi-
que que Spinoza utilise surtout cette expression pour signifier que l'ame ne
peut avoir connaissance de l'éternité par une quelconque réminiscence: car il
ne peut exister dans le corps aucune mémoire, aucun « vestige » d'une vie anté-
rieure. L'éternité reste cependant une certaine forme d'expérience (sentimus
experimurque, nos aeternos esse). Si cette expérience reste tres « intellectuel-
le », l'analogie réclame néanmoins qu'un organon, en cela comparable au
principal organe des sens lui corresponde, qui puisse ainsi etre reconnu com-
me la source proche du sentiment (de la «sensation») d'éternité: ce sont les
démonstrations, ces yeux de l'ame. Mais il faut suivre le raisonnement jus-
qu'au bout. L'ame se sent éternelle en tant qu'elle enveloppe l'essence du
corps avec une sorte d'éternité. «Envelopper» n'a pas seulement ici son sens
logique (2P49D). Envelopper une essence, c'est aussi tenter de la comprendre
en elle-meme, a l'exclusion de toute autre, puisqu'elles se limitent réciproque-
ment (5P40S), bref, tenter d'en former une idée adéquate. Or l'ame ne peut
avoir d'elle-meme, de son propre corps et des corps extérieurs une connaissan-
ce adéquate que si elle est déterminée « du dedans » a considérer dans les cho-
ses qui se présentent « les conformités qui sont entre elles, leurs différences et
leurs oppositions »(2P29S) pour aboutir enfin a la clarté et a la distinction. 11
faut se souvenir ici du modele de l'reil parfait, te! qu'il était présenté dans la
lettre a J. Jelles, puis tempéré dans la lettre suivante, le polisseur de lentille
sachant parfaitement que les systemes optiques réels sont imparfaits et
qu'aucun remede absolu ne peut entierement éliminer leurs nombreux

33 L. Feuerbach, Darstellung, Entwicklung und Kritik der Leibniz'schen Philosophie, Slimt-


liche Werke, 4, p. 34. cf Lénine, Cahiers phi/osophiques, p. 363.
34 L. Feuerbach, op. cit., ibid.
35 Spinoza, Ethique, 5P23S; cf. Traité théo/ogico-politique, chap. XIII, p. 232. les «choses
invisibles», écrit Spinoza en parlant des attributs de Dieu « ne peuvent etre vues par d'autres yeux
que les démonstrations».

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330 Daniel Parrochia

défauts 36 • En bon lecteur de Descartes, il sait aussi que « meme la structure de


l'reil, a la vérité, n'est pas telle que tous les rayons issus de divers points de
l'objet convergent rigoureusement en autant de points au fond de l'rei1» 37 •
C'est pourquoi peut-etre, l'expérience de l'éternité qu'apportent les «yeux de
l'ame» n'est, par analogie, qu'un sentiment et le troisieme genre de connais-
sance lui-meme surtout un effort, «le supreme effort de l'ame et sa supreme
vertu »(5P25). On voit done a quelle condition il serait possible de justifier, au
moins partiellement, la premiere métaphore de Feuerbach.
Concernant la seconde, on serait peut-etre porté a plus de sévérité. Les
principales aberrations que nous avons relevées jusqu'ici étaient en effet des
aberrations géométriques. Or, le propos de Feuerbach nous introduit dans le
domaine des aberrations chromatiques et de leur correction, la lumiere parfai-
tement incolore: ce qui est un véritable anachronisme car c'est seulement au
XVIII eme siecle que la découverte des verres au plomb (flint glass) amena, par
combinaison avec les verres normaux (crown glass) la correction des aberra-
tions chromatiques 38 • De plus, parler d'un «verre achromatique de la divini-
té» a propos du monde spinoziste et d'une «lumiere que rien ne colore» au
sujet de la Substance risque de trahir la forme meme du paradigme optique la
ou il existe. C'est en effet une interprétation hegelienne qui fait de la Substan-
ce un continuum incolore, parce que, sans doute, de son point de vue, indéter-
miné. On sait cependant, non seulement que la Substance spinoziste n'a rien
d'indéterminé, mais que son mode de détermination est en lui-meme problé-
matique. Entre la Pensée et les autres attributs un double déséquilibre existe,
qui tient au fait que celle-ci doit renfermer non seulement les idées, mais les
idées des idées avec l'infinité de leurs réflexions successives, et d'autre part
non seulement les essences de la Pensée mais les idées de tous les modes des
autres attributs. Pace a cette croix du commentaire, la solution de M. Gué-
roult, par son aspect « optique », ne manque par d'intéret: l'idée est que« cha-
que essence formelle ayant dans la Pensée le caractere d'essence objective,
c'est-a-dire de représentation ou d'idée, se réfracte en une infinité de reflets

36 D'ou son étonnement face aux lentilles «pandoches» de Leibniz (cf. lettres 45-46) qui,
sans supprimer l'aberration, étaient censées faire converger les rayons issus de points non situés
sur !'axe optique, dans le meme espace que les autres. La Noticia opticae promotae (Leibniz,
Opera omnia, III, Dutens, 1768, pp. 14-15), jointe a la lettre, parle de maniere un peu vague d'un
systeme de tu bes catadioptriques, normal aux lentilles, le tout conjuguant une vision dioptrique et
catoptique en une seule. Sur le sujet, cf. également la note 46 des Leibnizens nachgelassene
Schriften, physikalischen, mechanischen und technischen Inhalts (Gerland, Leipzig, 1906) pp.
97-98.
37 Spinoza, Lettre40, Oeuvres 4 p. 257; cf. Descartes, Dioptrique, VII op. cit. p. 152.
38 L'invention est due a l'anglais Chester Moor Hall en 1733. Restée secrete, elle fut révélée
par J. Dolland, qui se l'appropria, seulement en 1758.

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 331

(les infiniti modi) correspondant aux modes qui, sur la meme ligne que la sien-
ne, sont ses corrélatifs dans l'infinité des attributs. Mais cette réfraction ne
change rien a la réalité formelle, laquelle demeure ... identiquement une seule
et meme cause ou chose dans l'attribut Pensée» 39 • Ainsi, ajoute l'auteur, «les
infiniti modi qui la modulent ne l'accroissent pas plus que l'irisation n'accroit
la quantité de lumiere d'un rayon de couleur blanche» 40 • De meme, la
réflexion n'étant qu'un cas particulier de la réfraction, ne doit-on pas penser
que les réflexions successives de l'idée n'en sont que des « reflets » qui, aux
dires memes de Spinoza, n'ajoutent rien a l'original? Se pourrait-il que l'intui-
tion de }'historien recouvre ici un peu plus qu'une comparaison isolée 41 ? Par-
mi les inédits de Spinoza figure le Ca/cu/ Algébrique de /'Arc-en-cie/ 42 mi
l'auteur se propose, en marge des travaux de Huygens, Hudde et de Witt, et sur
la base du travail de Descartes, non seulement d'initier le lecteur a la géomé-
trie du ler livre des Eléments d'Euclide (qui commandera l'appareil des preu-
ves) mais de lui faire sentir en outre combien l'algebre est nécessaire dans la
recherche de l'explication de cette «magnifique créature divine aux fins pin-
ceaux» (die met deze fijne pincelen Godts heerlijcke schepselen) 43 qu'est
l'arc-en-ciel. L'épigraphe de Cicéron, qui figure au début du texte, alimente-
rait a elle seule un débat sur le statut de la géométrie chez Spinoza. « Chez eux,
écrit Cicéron en parlant des Orees, la géométrie fut en tres grand honneur,
c'est pourquoi on ne fait rien de plus remarquable comme mathématiciens.
Mais pour nous, c'est-a-dire les Romains, glose Spinoza dans sa traduction,
c'est dans l'utilité de la mesure et du calcul que nous avons fixé la limite de cet
art » 44 • Le sens et la finalité de la géométrie pour les modernes, si nous com-
pren o ns bien, tient done tout entier dans l'utilité ou l'intéret (utilitate, nuttig-
heydt) qu'on se propose d'en retirer. Ainsi, la physique moderne remplirait-
elle parfaitement le projet cicéronien: terminare modum geometriae. Cet état
de fait, cependant, suppose un peu plus qu'une simple application des propo-
sitions d'Euclide a des faits d'expérience, puisque dans l'explication d'un phé-
nomene comme l'arc-en-ciel, la connaissance de l'algebre est déja nécessaire

39 M. Guéroult, Spinoza, tome 2, p. 83.


40 ibid.
41 Remarquons que le modele lumineux est implicitement présent en filigrane dans l'inter-
prétation de M. Guéroult, qui itere le meme réseau métaphorique en comparant parfois la Subs-
tance au Soleil et l'ignorance ou nous nous trouvons de la nature de la plupart des attributs a un
phénomene d'«éclipse» (tome 2 p. 92).
42 Spinoza, Stelskonstige Reeckening van den Regenboog. Van Vloten, tome 3, pp. 235-
247.
4 3 Spinoza, ibid. p. 238.
44 Spinoza, ibid. p. 236. « In summo apud illos honore Geometría fuit, itaque nihil Mathe-
maticis illustrius. At nos metiendi ratiocinandique utilitate hujus artis terminavimus mo-
dum » (Cícero Tusculanum quaestionum, lib. 1. in princ.)

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332 Daniel Parrochia

(hoe zeer de kenisse der Stelkonst... van noden is) 45 . Les « applications » de la
géométrie euclidienne posent le probleme du dépassement de cette géométrie.
Elles sont, dans la lettre comme dans l'esprit, non-euclidiennes, la «transcen-
dance expérimentale », comme efit dit Bachelard, créant un etre totalement
différent (ainsi la géométrie analytique chez Descartes ou plus tard, la géomé-
trie des développées chez Huygens). On pourrait presque se demander si, par-
mi ces applications créatrices de la géométrie, on ne devrait pas également
compter la philosophie de Spinoza qui peut etre considérée comme une déter-
mination du «modum geometriae», dans la mesure ou rien n'oblige a exclure
le domaine philosopique de la sphere de l'«utilité». Pris en lui-meme en tout
cas, le contenu du traité sur le calcul de l'arc-en-ciel reste, sinon dans le cadre
euclidien, du moins dans le cadre cartésien. On pensera peut-etre alors que ses
démonstrations algébrico-géométriques ou Spinoza se borne en somme et
pour une large part a expliciter les calculs cartésiens 46 , dont il retrouve les
résultats, sont sans grand intéret philosophique. II se pourrait cependant que
l'arc-en-ciel ait été, parmi d'autres phénomenes, un support pour l'imagina-
tion spinoziste. Nous serions tentés de rapprocher de ce météore, non seule-
ment l'idée de la multiplicité des nuances modales que M. Guéroult comparait
lui meme a l'irisation mais encore l'ignorance ou nous sommes des attributs
autres que la Pensée ou l'Etendue, qu'il rapprochait du phénomene d'éclip-
se47. En effet, des que les rayons solaires tombent sur la pluie, il se constitue
de fait une infinité d'arcs-en-ciel, dont on ne voit précisément que deux pour
les raisons qu'expose Descartes, a savoir que le nombre des rayons percus par
l'reil de l'observateur est maximum seulement pour les angles qu'il a approxi-
mativement calculés, ce qui équivaut a dire que le reste est «dans l'ombre» 48 .
Aucune preuve décisive, sans doute, ne peut etre avancée qui démontrerait
formellement l'influence de ces spéculations géo-optiques sur la philosophie.
On ne peut cependant extraire celle-ci du contexte ou elle s'est inscrite et qui
lui a peut-etre fourni quelques paradigmes.

5. Unité de la Substance et Principe de Huygens. S'il est vrai que la Natu-


re, dans une certaine mesure, se comporte analogiquement comme la lumiere,
ne devrait-on pas supposer que ce sont les équivalents de ses propriétés géomé-

4 s ibid. p. 238.
Descartes, Météores, Oeuvres VI, Vrin, 1973, p. 338-339.
46
cf. note 41.
47
48 Descartes, Météores, VIII, op. cit. p. 336; Spinoza, Stelkonstige Reeckening van den
Regenboog op. cit. p. 247.

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 333

triques que Spinoza a, consciemment ou non, explicitées? Par son caractere a


la fois enveloppant et expressif, la Substance pourrait-elle alors présenter cer-
tains aspects de l' « éther lumineux » dont Huygens découvre a peu pres a la
méme époque la nature ondulatoire et les lois de propagation? L'étude de cer-
taines occurrences du verbe INVOLVERE, beaucoup plus fréquent que son
corrélatif EXPRIMERE dans le vocabulaire spinoziste, permettrait peut-étre
de répondre. Prenons par exemple la démonstration de la proposition 1P19
dans l' Ethique. Spinoza écrit que les attributs doivent envelopper « id quod ad
subtantiam pertinet » (ce qui appartient a la Substance). Or, « ce qui appar-
tient a la substance» est une explicitation de «ce qui exprime l'essence de la
nature divine», c'est-a-dire (Def. 4), les attributs. Le syntagme se réduit done
a cette tautologie apparente que « les attributs doivent envelopper les attri-
buts », ce qui peut signifier: soit que chaque attribut s'enveloppe lui-méme
(l'auto-enveloppement s'introduisant ici comme une nuance réflexive de
l'expressivité qui n'est pas reprise par EXPRIMERE puisqu'il n'y a pas
d'auto-expression); soit que tous les attributs s'enveloppent eux-mémes. Orla
proposition 1P 19 établit précisément une équivalence entre Dieu et tous les
attributs (Deus sive omnia Dei attributa ... ). 11 en résulte que le syntagme pour-
rait signifier, au lieu de l 'interprétation usuelle selon laquelle ce sont les attri-
buts qui enveloppent (expriment) la Substance que c'est ici au contraire Dieu,
qui enveloppe tous les attributs. Voila qui établirait la relation d'envelopper,
au seul niveau de la Substance, bien entendu, comme la réciproque de la rela-
tion d'exprimer: les attributs expriment Dieu, mais Dieu les enveloppe. Sans
doute l'attribut peut envelopper un propre (comme l'éternité), mais non
l'essence méme de Dieu, qu'il exprime ou développe. De meme, lPllS affir-
mera que l'essence de Dieu enveloppe la perfection absolue. Mais le Court
Traité dit aussi que chacun des attributs est infiniment parfait en son genre, et
en son genre seulement (CT, 1, chap. 2, par. 1). 11 faut done en condure que
l'«essence de Dieu» représente en fait «tous les attributs», c'est-a-dire Dieu,
et non pas l'un d'entre eux.
Ces relations d'enveloppement et d'expressivité, qui définissent au fond
l'unité véritable de la Substance et fondent la cohérence du systeme peuvent-
elles etre en rapport avec une géométrie comme celle de la lumiere? Considé-
rons d'abord le fameuxprincipe des ondes-enveloppes, tel que Huygens le for-
mula dans son tardif Traité de la lumiere, vers la fin du XVIIeme siecle. Les
dates semblent, cette fois-ci, interdire a priori toute espece de rapport avec la
philosophie spinoziste puisque l'ouvrage de Huygens n'est publié qu'en 1690
alors que Spinoza meurt en 1677. Toutefois, le savant était déja en possession
de l'embryon de la théorie ondulatoire vers 1672-1673, date de ses premieres
observations sur la «réfraction double» dans le «cristal d'Islande» (ou calci-

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334 Daniel Parrochia

te), solide rendu célebre par Erasmus Bartholinus, de Copenhague 49 et qui


défiait les lois cartésiennes de la réfraction (a l'inverse des corps ordinaires, les
rayons qui le frappaient perpendiculairement étaient réfractés tandis que les
º.
obligues le traversaient tout droit) 5 Pour expliquer ces phénomenes, Huy-
gens imagine d'abord (vers 1672-1673) l'existence de deux matieres différentes
dans le cristal, et de deux autres, également dissemblables, dans l'air ou
l' éther, dont le mouvement crée la lumiere 51 . Par la suite, en 1677, il concevra
cette différence de fac;on plus précise, en notant que l'un des types d'«émana-
tion»52 des ondes lumineuses (les ondes sphériques) pouvait se faire dans la
matiere éthérée répandue dans le cristal et subissait une réfraction réguliere,
tandis que l'autre (les ondes sphéroi"des ou elliptiques) passait aussi bien dans
les deux matieres et produisait la réfraction irréguliere, les rayons perpendicu-
laires aux surfaces d'ondes sphéroi"des se trouvant obligues par rapport aux
rayons perpendiculaires aux surfaces d'ondes sphériques. Ce sont ces spécula-
tions anciennes sur le cristal d'Islande qui forment l'origine de la théorie
ondulatoire. Comme on sait d'autre part que la premiere version du Traité de
la Lumiere a été lue a l' Académie des Sciences de Paris en 1678, il faut qu'a
cette date, la compatibilité de la théorie ondulatoire et de la propagation en
ligne droite des rayons lumineux ait été établie: autrement dit, il faut que le
príncipe des ondes-enveloppes et l'idée que tous les points atteints en meme
temps par une onde sphérique sont les centres d'ondelettes se renfon;:ant sur
leur enveloppe commune aient été élaborés dans la période précédente. Spino-
za pouvait-il avoir une connaissance quelconque de ces recherches sur la natu-
re de la lumiere? II faut d'abord remarquer que les travaux de Huygens
n'étaient pas isolés en cette fin de XVII eme siecle. On peut dire que depuis 1660
environ, certains livres anticipaient déja l'idée d'une nature ondulatoire de la
lumiere. Hooke, en 1665, parle, quoiqu'en termes généraux, d'ondulations se
propageant a une vitesse finie 53 . Grimaldi, lui, envisage un transport de la
lumiere par vibrations transversales et Pardies (mort en 1673) la corn;:oit analo-
giquement a partir du son. Newton, en 1672, et presque sans y croire, a cause
de la propagation rectiligne, développa la théorie des vibrations périodiques

49 Huygens connaissait, vers 1672-1673, l'ouvrage de Bartholinus «Experimenta crystalli


islandici didiasclastici quibus mira et insolite refractio detegitur », publié en 1669-1670 et dont un
exemplaire était déposé a la bibliotheque de Leyde. Picard avait, d'autre part, rapporté du Dane-
mark des fragments de tels cristaux qui avaient servi aux expériences de Huygens.
50 Huygens, op, cit. (Traité de la Lumiere), tome XIX, p. 495-496.
51 ibid. p. 414 (la réfraction double du cristal d'Islande, piece de 1672-1673).
52 Le terme est déja employé en 1672-1673. 11 est courant en optique. On sait par ailleurs
qu'«emanare» se rencontre sous la plume de Spinoza, parmi d'autres corrélatifs d'«exprimere»,
cf. G. Deleuze, Spinozaetleproblemede l'expression, p.11 et p. 155.
53 Huygens, op. cit. tome XIX, p. 393.

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 335

de l'éther, engendrant les diverses couleurs spectrales 54 • S'il est vrai cependant
que l'originalité de Huygens consiste, comme le disait Leibniz, dans la manie-
re dont il s'est avisé de considérer «chaque point du rayon comme rayonnant
et de composer une onde générale de toutes les ondes auxiliaires » 55 il nous
semble qu'un tel principe, dans sa généralité philosophique, est tres proche de
la conception spinoziste d'un univers expressif 56 • Nous pensons que le couple
EXPRIMERE-INVOLVERE, sans qu'on puisse naturellement s'exagérer les
analogies ni les pousser trop loin dans les détails, pourrait etre mis en relation
avec le double aspect de l'émanation lumineuse: la propagation rectiligne et le
rayonnement direct, d'une part; les ondulations corrélatives et leurs envelop-
pements successifs, de l'autre. Indépendamment du probleme historique des
influences, il ne serait pas surprenant qu'une forme similaire se soit imposée
au meme moment a des esprits engagés dans des activités paralleles.

7. Optique et mécanique. La contradiction des deux paradigmes. La pro-


blématique optique, meme si elle représentait pour la pensée spinoziste un
domaine d'investigation privilégié ne constitue naturellement qu'un mode
d'approche pour !'historien. En restant au niveau épistémologique, il faudrait
sans doute pouvoir coordonner ce paradigme optique avec ce que l'on sait par
ailleurs de la physique des corps solides au sujet de laquelle Spinoza avouait, a
la fin de sa vie, n'avoir jamais rien pu disposer avec ordre (lettre 88, a Tschirn-
haus). Si toutefois, comme le croit M. Guéroult, l'influence de Huygens s'y
fait sentir, il faut essayer d'analyser les tensions engendrées par ce nouveau
modele. Rappelons d'abord brievement le contexte des recherches de Huygens
dans la quatrieme partie del' Horologium Oscil/atorium (Du centre d'oscilla-
tion). Leur finalité est exprimée dans la proposition XXIII: «régler le mouve-
ment des horloges par l'addition d'un petit poids supplémentaire pouvant etre
mu vers le haut ou vers le bas sur la verge d'un pendule divisé en certaine
maniere» 57 •

54 ibid. p. 395.
55 Leibniz, Lettre du 22 Juin 1694 a Huygens, in Huygens, op. cit., tome X p. 643; cf. tome
XIX p. 396.
56 11 se trouve que le phénoméne de l'irradiation Jumineuse est associé, d'une fa(i:on générale,
et a des degrés différents, a l'expressionnisme philosophique, au moins depuis Plotin, Ennéades
IV, 3, par. 11 et 17.
57 Huygens, Horologium Oscillatorium, op. cit. tome XVIII, p. 338.

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336 Daniel Parrochia

Un tel pendule est done un pendule «compasé» et le ré-


sultat théorique important des recherches de Huygens est A
que dans tout pendule compasé, les vitesses des différen-
tes masses composantes sont dans des rapports constants
entre elles, avec la vitesse du centre de gravité et avec celle
d'un pendule simple dont la longueur est donnée par le
rapport de la somme des carrés des distances des différen-
tes masses au. points de suspension par la somme de ces
distances 58 • Sur la figure, ce propos prendra la significa- N
tion suivante: si la masse D oscillait dans un pendule sim-
ple, son mouvement serait plus rapide qu'il n'est lors-
qu'elle se trouve prise dans le pendule compasé ADC. In-
versement, le pendule compasé ADC sans son poids sup-
plémentaire D oscillerait plus lentement. On en peut done
condure que D communique du mouvement au pendule
AC, tandis que AC lui communique, pour ainsi dire, du
repos. Le montage illustre done parfaitement, comme e
l'ont d'ailleurs compris S. Gagnebin et M. Guéroult 59 le
propos spinoziste des lemmes 4 et 7 du livre 2 de l' Ethi-
que. Cette représentation, qui permet de comprendre que
tout corps se trouve dans l'univers et par rapport aux autres corps dans la
méme situation qu'une masse sur la verge d'un pendule composé ou coexistent
d'autres masses, entre done en contradiction avec le modele lumineux et
l' ensemble du paradigme optique. On pourrait naturellement se demander si
une théorie aussi cohérente peut s'accommoder des incertitudes manifestées
par Spinoza dans la lettre a Tschirnhaus que nous avons évoquée plus haut.
La se rencontre déja un probleme difficile. En admettant l'hypothese de M.
Guéroult, il resterait a prouver que le « gigantesque pendule composé » auquel

58 ibid. p. 260.
Sur la figure, on pose: AC = a. AN = a/2. AT = 2TC = 2/3)a. La verge doit etre imaginée divisée
en b particules, le poids Cene particules, le poids Den d particules. D'apres la proposition VIII,
(IVeme partie) la somme des carrés des distances, pour la verge AC peut etre identifiée au produit
AN .NT, multiplié par le nombre des particules. Elle est done égale a (1 /3)a2b. La somme des dis-
tance pour cette meme verge est, quant a elle, égale au produit de sa Iongueur a par la moitié du
nombre de ses particules, soit (1/2) ab. Comme il faut encore tenir compte des poids C et D, on
obtient finalement le rapport:
p = l/3 a2b + a2c + f2d 1
l/2ab+ac+fd
ou p est la Iongueur fixée du pendule simple isochrone au pendule composé, etfla longueur com-
prise entre le point de suspension A et le poids supplémentaire, laquelle intervient comme incon-
nue et se déduit facilement de l'éguation obtenue a partir du rapport (1), en fonction de a,b,c,d,p.
59 M. Guéroult, Spinoza, tome 2, p. 172-173; cf. S. Gagnebin, Spinoza et le monde non-
séparé, Studia Philosophica, XXI p. 35 et 54.

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 337

il compare la Nature, est bien, comme il le veut, « indéréglable » 60 • Sans dou-


te, puisqu'il s'agit de la Nature elle-meme, aucune action pertubatrice ne peut
venir du « dehors ». 11 reste les inégalités mécaniques du mouvement d'échap-
pement. Ne faudrait-il pas alors, conformément a la théorie de Huygens, que
le pendule oscille dans un mouvement cycloi'dal? On sait, en effet, que son
idée centrale est d'avoir imaginé qu'en faisant se mouvoir les pendules, non
selon un are de cercle (comme c'était l'habitude) mais selon un are de cycloi'de,
rendant ainsi en théorie les oscillations isochrones 61 , on compenserait par la-
meme aussi bien les inégalités mécaniques que les perturbations externes 62 •
Cette erreur physique conduit en fait a une belle théorie mathématique, pour
l 'époque sans doute inutile 63 , mais qui contient en germe le développement
ultérieur de la géométrie différentielle, notamment a partir de Monge. Ayant
en effet prouvé que le pendule devait se mouvoir selon une cycloi'de, encore
fallait-il établir a quelles conditions il pouvait le faire, autrement dit, trouver
la théorie d'un mécanisme qui le permette. La réponse de Huygens est simple:
le pendule décrira une cycloi'de s'il évolue entre deux ares de cycloi'de. La for-
me des «lames» de l'horloge a balancier devra done épouser cette courbure.
(cf. figure)

60 M. Guéroult, op, cit., p. 175.


61 Huygens, Horologium Oscillatorium, prop. XXV (4•me partie), op. cit., tome XVIII
p. 184.
Les oscillations, dans une cycloi:de, quelle que soit leur amplitude, sont rendues proportionnelles
a l'action de la pesanteur, résultat remarquable, dont Huygens escomptait l'exactitude des hor-
loges (en particulier marines) d'ou une précision accrue dans la détermination de la position des
navires et la maltrise des mers.
62 Le génie mathématique de Huygens et son pouvoir d'abstraction l'ont amené a commettre
une erreur sur le plan physique: les oscillations cyclo1dales ne sont en effet isochrones qu'en
théorie. Dans la pratique, le mouvement cyclo1dal ne supprime en aucune maniere les inégalités
du mécanisme d'échappement. Sur l'«erreur» de Huygens, cf. l'Encyclopédie de Diderot et
d' Alembert, article « Cyclo1de ».
63 cf. N. Bourbaki, Eléments d'histoire des Mathématiques, Calcul infinitésimal, Hermann,
1974, p. 222.

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338 Daniel Parrochia

Ce que Huygens démontre en effet des 1659, c'est que le lieu des points
d'intersection de normales infiniment rapprochées a la cyclo'ide (ou, ce qui
revient au meme, le lieu des centres de courbure) est également une cyclo'ide.
Si l'on nomme «développante» la courbe (C) ou ADE, les courbes (C') ou
ABC et (C") en sont les « développées ». Ce vocabulaire est justifié par les
définitions générales de la troisieme partie de l'Horologium, qui sont les sui-
vantes: «Si l'on considere un fil, ou une ligne flexible, enroulé(e) (circumpli-
cata) sur une ligne courbée vers un seul coté, et que, une extrémité du fil
demeurant attaché a la courbe, l'autre en est écartée de telle maniere que la
partie libre du fil reste toujours tendue, il est manifeste qu'une certaine autre
courbe est décrite par cette extrémité du fil. Donnons-lui le nom de Dévelop-
pante (m.a m. descripta ex evolutione).( ... ) Et que celle sur laquelle le fil est
enroulé porte le nom de Développée (evoluta)» 64 • On pen;:oit ainsi tres claire-
ment ce qu'en langage moderne on exprimerait de la fa~on suivante: alors que
toute courbe peut etre corn;:ue comme l'enveloppe de ses tangentes, la dévelop-
pée d'une courbe est l'enveloppe des normales a la courbe qui en est la déve-
loppante. 11 en résulte en particulier que la développée d'un cercle est un
point, ou si l'on veut, inversement, qu'un cercle est la développante d'un

64 Huygens, op. cit. tome XVIII, p. 188-189.

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 339

point. Et nous retrouvons ici, dans un langage mathématique cohérent, des


modeles stylistiquement proches de ceux du précédent paradigme. La géomé-
trie des développée est visiblement liée a la théorie des enveloppes, élaborée un
peu plus tard et utilisée immédiatement en optique. On pourrait montrer qu'elle
traduit assez bien le génétisme de la construction de la Substance et s'adapte
correctement a la problématique des rapports expressifs. On notera en parti-
culier sa compatibilité avec les exigences spinozistes concernant les définitions
(Traité de la Réforme de l'Entendement, par. 51 - 55), et d'abord celles des
choses créées, comme on l'a vu a propos du cercle. Plus généralement, toute
courbe pouvant etre considérée comme la développée d'une autre courbe, sa
définition comprend sa cause prochaine et se trouve etre aussi la source des
propriétés qu'on en peut condure comme ses développements successifs. Pour
une chose incréée, d'autre part, Spinoza déclare que la définition doit exclure
toute cause, autrement dit que la chose ne doit avoir besoin, pour s'expliquer,
d'aucune autre cause en dehors de son etre propre. Or il découle de la théorie
des développées que certaines courbes sont précisément et au sens strict « cau-
se de soi ». La cyclo1de, par exemple, admet justement pour développée com-
me pour développante, nous l'avons vu, une cyclo1de semblable a elle. Ne
pourrait-on pas alors penser que cette courbe opere l'unité profonde de
l'Etendue comme attribut? La comparaison de l'univers spinoziste a une
horloge a pendule, telle qu'elle est introduite par M. Guéroult, ne peut vrai-
ment valoir qu'au niveau modal. Au plan de la Substance, elle serait en effet
strictement démentie par ce passage du Court Traité: «Une chose qui est com-
posée de différentes parties, écrit Spinoza, doit etre telle que ses parties prises
en elles-memes puissent etre pensées et corn;ues l'une sans l'autre: comme par
exemple dans une horloge qui est composée de beaucoup de rouages, cordages
et autres pieces: la, dis-je, chaque rouage, cordage, etc., peut etre saisi et
conc;u par lui-meme, sans que le tout, tel qu'il est constitué par ces parties, soit
pour cela nécessaire.( ... ) Mais de l'Etendue, qui est une substance, on ne peut
dire qu'elle a des parties puisqu'elle ne peut devenir ni plus petite ni plus gran-
de, et que nulles de ses parties ne peuvent etre conc;ues séparément, attendu
que par sa nature, elle doit etre infinie » 65 • On pourrait peut-etre alors conce-
voir que l'essence de l'Etendue comme la raison de l'infinie variété de ses
mouvements pendulaires et la cause meme de leur accord trouvent en définiti-
ve leur fondement dans la théorie des développées. Ainsi la« Nature naturan-
te » ne serait pas seulement l'«enveloppe» des attributs, a la maniere dont le
paradigme optique nous l'a fait voir. On pourrait envisager qu'elle soit aussi,
puisque les modes « expriment » les attributs, une sorte de « développante » de

65 Spinoza, Court Traité, l ére partie, par 19, Oeuvres 1. p. 55.

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340 Daniel Parrochia

la Nature naturée qui en serait ainsi, comme dans le cas de la cycloide, une
«développée» semblable a elle-meme. Telle pourrait etre la géométrie de
l'expressivité. Cette unité retrouvée, grace au langage géométrique, ne saurait
entierement masquer la contradiction des paradigmes optiques et mécaniques.
Si le modele pendulaire appelle l'existence de la cycloi'de, inversement la géo-
métrie de la lumiere renvoie a des figures circulaires, sphériques ou sphéroi'-
des. On ne saurait d'ailleurs vouloir a tout prix rendre cohérent ce qui ne l'est
guere. On peut cependant entreprendre de disculper Spinoza face aux tensions
architectoniques de son systeme en observant que son « hésitation » entre des
représentations fluides (ondulatoires) et solides (corpusculaires) de la nature
n'est sans doute que l'écho philosophique d'un débat qui déja au XVIleme
siecle ne peut s'ouvrir qu'entre des physiciens, et ne sera jamais dos que par
eux.

8. Le «Ca/cu/ des chances» et lesfins de l'Ethique. L'influence de Huy-


gens sur Spinoza ne s'arrete pas, selon nous, a l'optique et a la mécanique. II
faut aussi prendre en compte l'intéret que le philosophe a manifesté, sans dou-
te assez tot, pour les probabilités. On sait que le Traité de Huygens Des ca/cuis
dans /ejeu de hasard (De ratiociniis in ludo aleae) fut publié en 1657 et consti-
tua, pendant pres de 50 ans, l'ouvrage de référence de plusieurs générations
successives. Le Traité de ca/cu/ des chances (Reeckening van Kanssen) 66 de
Spinoza se proposait, quant a lui, de trouver les solutions des exercices que
Huygens, a la fin de son ouvrage, avait laissés a la sagacité du lecteur 67 • Dans
son livre inachevé, Spinoza recopie done les 5 problemes proposés par Huy-
gens et fournit la solution du premier, qui est un probleme de dés, initialement
propasé par Fermat: «A et B jouent l'un contre l'autre a la condition suivante:
A aura gagné s'il jette 6 points, B s'il en jette 7. A fera le premier coup; ensuite
B 2 coups l'un apres l'autre; puis de nouveau A 2 coups, et ainsi de suite, jus-
qu'a ce que l'un ou l'autre ait gagné. On demande le rapport de la chance de A
a celle de B. Réponse: comme 10335 esta 12276» 68 • Dans la solution qu'il
propase pour ce probleme, Spinoza commence par diviser la difficulté (con-
formément a la 2eme regle de la méthode de Descartes) puis applique la métho-
de de Huygens, laquelle repose sur l'hypothese que « dans un jeu, la chance
qu'on a de gagner quelque chose a une valeur telle que si l'on possede cette

66 Spinoza, Reeckening van Kanssen, Van Vloten, ll. pi. 248-251. On trouve une traduction
complete, a quelques calculs pres, de la solution spinoziste dans Huygens, op.cit, tome XIV
p. 29-31.
67 Huygens, De ratiociniis in ludo aleae (Van Rekeningh in Spelen van Geluck). op. cit.,
tome XIV p. 88-90.
68 ibid. p. 29 et p. 88.

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 341

valeur, on peut se procurer la meme chance par un jeu équitable » 69 • Cette


hypothese, qui esta la base des démonstrations des propositions I, 11, 111, du
traité de Huygens, permet de montrer (bien que le théoreme ne soit pas explici-
tement énoncé sous cette forme générale) qu'avoir p 1 chances d'obtenir a 1, p 2
Epa70
d'obtenir a 2 , etc. vaut fp . Apres quelques manipulations algébriques,
Spinoza parvient done sans difficulté au résultat. Qu'il maí'trise parfaitement
la méthode de Huygens se laisse encore apercevoir dans la lettre 38 a Jean Van
der Meer dans laquelle, en réponse a une question de son correspondant, il
définit tres clairement les conditions générales sous lesquelles un jeu de hasard
est équitable: a savoir, l'identité des espérances mathématiques des joueurs
(autrement dit, des rapports entre les chances de gains et l'argent hasardé par
chacun d'entre eux). Ce qu'il reconstitue tres pédagogiquement a travers les
différents exemples qu'il évoque, c'est la définition de l'espérance mathémati-
que comme moyenne des gains pondérés par leurs probabilités, autrement dit,
l'essence meme de la théorie de Huygens.
Les textes que nous venons d'évoquer prouvent que le philosophe accor-
dait une certaine attention a la pensée probabiliste naissante. Venant de la part
d'un déterministe 71 , cela ne saurait franchement étonner. Spinoza, en effet,
comme tout déterministe, d'ailleurs, ne nie pas la contingence de certains évé-
nements: il la détermine seulement comme n'étant rien dans les choses (a parte
rei) et comme relevant plutót d'un défaut de notre entendement 72 , lequel se
trouve dans l'impossibilité de saisir les vraies causes. Pour autant que nous
sommes ignorants, le hasard existe, et la finitude de notre corps et l'impuis-
sance ou nous nous trouvons d'embrasser l'ordre commun de la Nature dans
son ensemble font que, voués a la connaissance inadéquate, nous sommes sou-
vent ignorants. II nous semble alors raisonnable de se demander si, dans tous
les domaines ou l'homme est aux prises avec le temps, la puissance des causes
extérieures et l'incertitude qui en résulte, le calcul des probabilités, a défaut
de restituer la vraie causalité, ne contribue pas cependant, pour Spinoza, a
aider les hommes a former des notions communes. On évoquera ici une nou-
velle fois le modele pendulaire. Une notion commune est comme une essence
spécifique: au plan des corps, elle correspondra a un certain rapport de repos
et de mouvement qui peut toujours etre exprimé dans un pendule simple iso-

69 ibid. p. 61.
70 ibid. Avertissement, p. 19.
71 Sur le probléme du déterminisme spinoziste et son caractére non-laplacien, cf. A. Naess,
Is feedom constistent with Spinoza's determinism, Spinoza on knowing, being and freedom,
Leusden, 1973 p. 6-23 et notamment p. 12-13.
72 Spinoza, Pensées Métaphysiques, Jere partie, chap. III, Oeuvres I, p. 347: «la possibilité
et la contingence ne sont que des défauts de notre entendement ».

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chrone au pendule composé considéré. Or Huygens traite du calcul des chan-


ces de la maniere dont il traite du calcul des masses. Dans les deux cas, il y a un
quasi-isomorphisme des lois, ou a tout le moins des raisonnements: dans le
calcul du centre d'oscillation, la longueur du pendule simple isochrone aupen-
dule composé s'obtient en divisant la somme des carrés des distances de toutes
les particules au point de suspension par la somme de ces distances; dans le
calcul des chances, l'espérance mathématique des joueurs est égale a la somme
des différents gains multipliés par leur probabilité, divisée par la somme de ces
probabilités. Dans un cas, Huygens se ramene a un pendule isochrone; dans
l'autre, il se ramene a un jeu équitable. II y a la comme un trait de style de sa
mathématique, car le calcul des probabilités n'impliquait pas nécessairement
l'utilisation continuelle de cette méthode qu'il emploie partout, a l'exclusion
de l'analyse combinatoire qui dresserait le hilan des cas favorables et défavo-
rables menant souvent plus facilement au but. Or, cette unité stylistique de la
mathématique de Huygens permet selon nous de fonder la possibilité de l'utili-
sation du modele probabiliste par Spinoza, car elle garantit sa cohérence avec
le processus de formation normal des notions communes 73 , dont elle n'est
qu'un cas particulier. Sans doute Spinoza n'a t-il pas utilisé ce modele dans
tous les cas possibles. II ne cessera, par exemple, d'affirmer qu'on ne peut
avoir de la durée de sa propre existence et de celle des choses autour de soi
qu'une connaissance extremement inadéquate (2P30, 2P31). II écrira meme
qu'on détermine généralement le temps d'existence des choses par l'imagina-
tion seule (4P62S). Pourtant, les spéculations sur la durée de la vie humaine
commem,:aient a l'époque a prendre une tournure rationnelle. Des 1662, Huy-
gens avait rec;u de Moray l'ouvrage de John Graunt intitulé «Natural and
political observations ... , made upon the Bilis of Mortality» dont la parution
était récente. En 1669, il opposa au calcul que son frere Lodewijk avait tiré de
cet ouvrage et qui donnait, en supposant la mortalité constante dans chaque
intervalle de dix années, la « vie moyenne » des personnes ayant atteint un a.ge
donné, le calcul de l'espérance mathématique de chacune d'entre elles, autre-
ment dit, celui de la «vie probable», différent du précédent 74 • Dans les années
70, le meme Huygens fut consulté par Hudde sur la méthode suivie par De
Witt, pensionnaire de Hollande et de West-Frise, «dans ses calculs sur la

73 On remarquera que les modeles optiques et mécaniques ne sont pas totalement incompati-
bles sur ce point précis, la lentille diaphragmée correspondant a l'espérance d'obtenir un maxi-
mum de rayons convergents en un meme point.
74 «Je viens d'examiner votre calcul des ages, écrit C. Huygens a son frere le 21 novembre
1669, et de refaire le mien que j'avais perdu. Je voudrais que le votre fut véritable, puisqu'il nous
donne un peu plus de vie, mais il ne sert a rien de nous flatter; scit nos Proserpina canos (Proser-
pine connait nos cheveux blancs), et elle ne s'arrete pas aux comptes que nous faisons ». Huygens,
op, cit., Correspondance (1669), Piece nº 1776, p. 524.

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 343

valeurs des rentes viageres que les Etats de Hollande se proposaient de négo-
cier>> 75 • Toutes ces spéculations, notons-le, s'appliquaient au calcul de la
durée de la vie humaine, pour un groupe caractérisé, mais ne supprimaient
pas, bien entendu, le caractere inadéquat de la connaissance qu'un individu
peut avoir de la durée de sa propre vie. 11 n'y a done en fait aucune contradic-
tion entre les affirmations de Spinoza et celles du calcul des probabilités dont
il pouvait néanmoins avoir connaissance, encare que rien ne !'indique positi-
vement. On remarquera en tout cas que la pensée probabiliste allait certaine-
ment dans le sens du calcul quasi-épicurien a quoi se ramene l'éthique de
l'existence dont il fait parfois l'éloge: « Si nous pouvions avoir une connais-
sance adéquate de la durée des choses, et déterminer par la Raison leur temps
d'existence, nous considérerions les choses futures et les présentes affectés du
meme sentiment et le bien que l' Ame concevrait comme futur, elle l'appéterait
comme un bien présent; par suite, elle négligerait nécessairement un bien pré-
sent moindre pour un bien futur plus grand et elle appéterait fort peu une cho-
se qui serait bonne dans le présent, mais cause d'un mal futur» (4P62S). On
rapprochera meme cette pensée probabiliste de la problématique de la maitrise
des affections. En l'absence d'une certitude entiere ou d'un pouvoir total sur
elles, Spinoza recommande, croyons-nous, de se mettre en quelque sorte « sta-
tistiquement » en position de pouvoir résister aux affections contraires: « le
mieux done que nous puissions faire, tant que nous n'avons pas une connais-
sance parfaite de nos affections, est de concevoir une conduite droite de la vie,
autrement dit des príncipes assurés de conduite, de les imprimer en notre
mémoire et de les appliquer sans cesse aux choses particulieres qui se rencon-
trent fréquemment dans la vie, de fa~on que notre imagination en soit large-
ment affectée et qu'ils nous soient toujours présents » (5PIOS).
On peut en outre expliquer, grace a ce modele, la formation d'une notion
commune comme l'idée de Dieu. Quelles sont en effet les choses les plus fré-
quentes que l'on rencontre dans l'existence, sinon les choses les plus nombreu-
ses: « plus il y a de choses auxquelles se rapporte une image, écrit Spinoza,
plus elle est fréquente, c'est-a-dire plus souvent elle devient vive et plus elle
occupe !'esprit» (5Pl 1). Or, plus les choses sont connues clairement et distinc-
tement, et plus leurs images se joignent facilement (5Pl2), c'est-a-dire (5Pl3),
ne forment a la limite qu'une seule image, d'autant plus fréquemment vive
que plus de choses y renvoient. II est done « statistiquement possible » que se
forme en l'homme une notion commune de toutes les images ou affections du
corps, autrement dit -que toutes les images ou affections du corps renvoient a
une seule idée, laquelle sera nommée « idée de Dieu » (5Pl4). Cette interpréta-

75 Huygens, op. cit. Avertissement au tome XIV, p. 12.

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344 Daniel Parrochia

tion probabiliste de la fin de l'Ethique permet selon nous de résoudre le pro-


bleme du déterminisme. On a souvent remarqué, en effet, l'introduction du
possible, dans cette derniere partie, tout particulierement au niveau des
actions de l'ame et du probleme de salut: l'ame, écrit Spinoza, « peut » faire en
sorte que toutes les affections du corps se rapportent a l'idée de Dieu (5P14),
comme elle « peut » former une idée adéquate de toute affection ou encore a le
«pouvoir» d'ordonner et d'enchainer ses affections selon un ordre valable
pour l'entendement. Comment, a-t-on pu demander, Spinoza peut-il ici rem-
placer le nécessaire par du possible? N'y a-t-il pas la une incohérence du syste-
me, un « indéterminisme latent » 76 dfi. a la volonté de préserver, pour tout
homme, la possibilité d'arriver a faire son salut par ses propres forces? En
fait, il est bien évident que la doctrine spinoziste est entierement déterministe!
La présentation du salut comme «possible» ne signifie pas qu'il n'est pas, en
réalité, produit par en enchainement nécessaire de causes. II ne peut en etre
autrement sans que la doctrine ne s'effondre. Parlant a l'homme se représen-
tant imaginativement la nature comme contingente, ignorant de son destin et
ballotté par des causes contraires, Spinoza utilise seulement, semble-t-il, la
rhétorique adaptée a son état. Aider cet homme a prendre de sa condition et
de la Nature elle-meme une représentation plus juste, c'est d'abord lui suggé-
rer que le salut est statistiquement possible, puisqu'il peut se trouver que le
nombre et la fréquence de certaines images engendrent en lui une notion com-
mune de l'idée de Dieu, d'ou toute connaissance pourra adéquatement etre
déduite selon l'ordre. II n'empeche que l'éventualité de cet événement repose
sur un enchainement nécessaire de causes. Si tel est le cas, dira-t-on encore, a
quoi peut bien servir l'Ethique, puisque sa lecture ne changera rien a l'enchai-
nement des causes dans lequel le lecteur se trouve pris et qui décidera si oui ou
non le salut est a sa portée? Ce raisonnement repose en fait sur une erreur
grossiere. L' Ethique, dont l'apparition était non seulement possible mais
nécessaire, entre elle-meme dans l'enchainement en question, et cela, dans la
mesure ou elle est lue. Sans doute la voie du salut est difficile, car la lecture 77
de l' Ethique est difficile. Mais, apres tout, il suffit de savoir lire. Plus rare et
plus difficile était d'écrire cet ouvrage, et il n'est qu'un seul homme, Spinoza,
que la nécessité y ait amené.

76 cf. par exemple, E. Leroux, L 'indéterminisme latent de Spinoza, Revue philosophique de


la France et de l'Etranger, 1924, tome 1 p. 301-308.
77 L'Ethique n'aura naturellement une action qu'en tant qu'elle ne sera pas seulement
« intellectuellement » comprise: « la connaissance vraie du bon et du mauvais ne peut, en tant que
vraie, réduire aucune affection » (4Pl4). C'est en tant qu'elle est une reuvre joyeuse, ou s'accom-
pagnant d'affections joyeuses qu'elle peut seconder notre puissance d'agir (4P08).

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Optique, Mécanique et Calcul des Chances chez Huygens et Spinoza 345

9. Conc/usion. Au vu des précédentes analyses, le hilan de la dette de Spi-


noza a l'égard de Huygens pourra sembler exagéré, face aux documents
réduits dont on dispose au sujet de leurs relations effectives. Cette impression
pourrait cependant se voir corrigée par le fait que nous avons moins voulu
souligner l'existence d'une dette de la philosophie a l'égard de la science, voire
d'un déterminisme de celle-ci sur celle-la, qu'une proximité structurale dans la
systématicité, signe qu'a une époque donnée, la pensée qui s'efforce d'établir
une image cohérente de l'univers ne peut guere se soustraire a la prégnance de
certaines formes, lesquelles ne sauraient etre séparées des forces qui les ont
fait surgir. Spinoza et Huygens, au fil des modeles et des métaphores, partici-
pent du grand mouvement qui anime la naissance d'un savoir de type opéra-
toire, dont le discours spéculatif ne pourra plus longtemps se dissimuler les
succes ni la valeur exemplaire. II reste que toute explication par les modeles est
fondamentalement parcellaire. Le discours philosophique se construit surtout
par un appel incessant a une multiplicité de paradigmes dont l'unité architec-
tonique s'opere, non sans tension d'ailleurs, dans le langage. Le probleme se
dose done de savoir ce qui garantit, pour un systeme, la cohérence de ces
champs hétérogenes que le philosophe rapproche parfois au détour d'une
phrase ou d'un mot, sans que leur possible unité soit toujours explicitée. Au-
dela, l'on pourrait encare chercher a savoir s'il serait possible d'associer des
formes de cohérences a des types de systemes particuliers. Mais ces questions
dépassent le cadre de ce travail et ne sauraient constituer qu'un horizon de la
recherche de l'épistémologue.

Dialectica Vol. 38, N°4(1984)

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