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FRIEDRICH SCHLEGEL LECTEUR CRITIQUE DE JACOBI

Alain Muzelle

Klincksieck | « Études Germaniques »

2015/1 n° 277 | pages 71 à 80


ISSN 0014-2115
ISBN 9782252039670
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Études Germaniques 70 (2015), 1 p. 71-80

Alain MUZELLE*

Friedrich Schlegel lecteur critique de Jacobi

Jacobis Woldemar is a review Friedrich Schlegel wrote in 1796 from the final
version of the novel. With this work, the young writer inaugurates the series of his
« Charakteristiken ». Under the influence of Fichte’s philosophy, he develops a new
form of criticism, a genetic method that explains the poetic works from the point of
view of their progressive construction, on the basis that « one can understand a book
or a mind only through reconstructing its internal dynamics ». After having showed
the weakness of the plot and portrayed Woldemar as a vulgar and selfish immoralist,
he refuses to acknowledge the work any specifically philosophical value, arguing that
he cannot succeed in finding any consistency in the course of the argument. Finally,
the profound unity of the book is to be found, for Schlegel, in the individuality of its
creator, whom he defines as a « mystical sophist ».

Mit Jacobis Woldemar, einer Rezension, die Friedrich Schlegel 1796 über die
endgültige Fassung dieses Romans verfasst, entsteht die erste seiner Charakteri-
stiken. Unter dem Einfluß von Fichtes Philosophie entwickelt Schlegel eine neue
Art von Kritik, eine genetische Methode, welche die poetischen Werke aus ihrem
Werden erklärt, da man erst « ein Werk, einen Geist [versteht], wenn man den Gang
und Gliederbau nachkonstruieren kann. » Nachdem er auf die innere Brüchigkeit
der Romanhandlung hingewiesen und von der Titelgestalt das Porträt eines immo-
ralistischen groben Egoisten entworfen hat, was ihn dazu führt, Jacobis ethische
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Lehre in Frage zu stellen, spricht er dem Werk jegliche echt philosophische Di-
mension ab, da es ihm an einer Kontinuität der philosophischen Gedankenführung
fehle. Schlegel erkennt schließlich die eigentliche Grundeinheit des Romans in der
Persönlichkeit des Schriftstellers selbst, den er als einen mystischen Sophisten de-
finiert.

Woldemar, le second roman de Friedrich Heinrich Jacobi, a connu une


gestation particulièrement longue. Une première partie de l’ouvrage est
publiée en 1775, la même année que son autre œuvre romanesque Allwills
Papiere, et elle porte en sous-titre Eine Seltenheit aus der Naturgeschichte.
Ce sous-titre disparaît dans la version en deux parties du roman, que
l’auteur fait paraître en 1794, pour la republier sous une forme corrigée et
définitive en 1796. C’est lors de cette réédition que Friedrich Schlegel se
voit proposer par Reichardt, directeur de la revue littéraire Deutschland,
d’écrire une recension du roman. Schlegel n’a pas lu la version de 1794

* Alain MUZELLE, Professeur des Universités, Université de Lorraine, 111 rue du Mont
Cenis, F-75018 PARIS ; courriel : amuzelle@wanadoo.fr
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lors de sa parution car à l’époque de sa publication il était entièrement


occupé par ses études sur l’Antiquité gréco-latine. Deux ans plus tard,
la situation du jeune critique n’est plus la même, et ce pour plusieurs
raisons. Après sa rupture brutale avec Schiller, qui lui ferme, à lui et à
son frère August Wilhelm, les portes de sa propre revue Die Horen, les
privant ainsi tous deux de revenus importants pour des intellectuels
sans fortune personnelle, il accepte d’abord la proposition de Reichardt
pour d’évidentes raisons financières, mais il semble également qu’il le
fasse alors sans grand enthousiasme puisque dans une lettre à son frère
August Wilhelm du 28 juillet 17961 il se dit prêt à lui laisser la critique
de Woldemar si ce travail l’intéresse. Mais il change rapidement d’avis
lorsqu’il se plonge dans la lecture des œuvres de Jacobi, comme en
témoigne Novalis, chez qui il séjourne durant cette époque de découverte.2
En 1796, Friedrich Schlegel s’est en outre en grande partie éloigné de
ses positions « néo-classiques » radicales antérieures, positions esthétiques
raillées cette même année par Schiller qui parle à son propos de « gréco-
manie »3 dans le distique satirique 320 des Xénies. En 1795, il a rédigé son
premier grand ouvrage, le Studium-Aufsatz où, sous prétexte de comparer
la littérature antique et la littérature moderne, il a surtout développé une
analyse détaillée de la littérature moderne, formule par laquelle il désigne
l’ensemble de la production poétique post-antique. Alors que la littérature
des Anciens est créatrice de beauté objective, la littérature des Modernes est
essentiellement subjective, expression d’une forte individualité, portée à la
représentation du laid et productrice de formes qui ne respectent nullement
le strict partage des genres poétiques tel que le pratiquaient Grecs et Latins.
Or ce qui dans le Studium-Aufsatz est encore connoté négativement par
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l’admirateur inconditionnel de la poésie grecque, notamment la subjectivité
et le non respect de la pureté générique, va se voir réévalué dans la théorie
romantique que Schlegel élabore à partir de 1796.
Enfin, 1796 est aussi l’année où il découvre la philosophie de Fichte
qui va fortement marquer sa conception de l’analyse littéraire. Il déve-
loppe sous son influence une méthode génétique qui consiste à analyser
jusque dans ses méandres les plus subtils la genèse d’une pensée et

1. « Reichardt hat mir eine Recension des Woldemar angetragen, die ich angenom-
men. Willst Du sie aber annehmen, so trete ich gern zurück. » In : Kritische Friedrich-
Schlegel-Ausgabe, 35 Bde., hrsg. von Ernst Behler. Unter Mitarbeit von J.-J. Anstett und
H. Eichner, Paderborn, München, Wien : Schöningh, 1958 sq., Abteilung 3, Bd. XXIII,
p. 325. Abréviation : KA.
2. C’est du moins ce que Jean-Paul rapporte à Jacobi dans une lettre du 27 janvier
1800 : « [Novalis] erzählte mir vor einem Jahr in Leipzig, wie es mit Schlegel […] gegangen
sei. Er habe […] alle Deine Werke auf einmal studiert, verschlungen, gepriesen. » Cité par
Hans Eichner in : KA, t. II, p. XVIII.
3. «  Die zwei Fieber. Kaum hat das kalte Fieber der Gallomanie uns verlassen,/Bricht
in der Gräkomanie gar noch ein hitziges aus. » In : Xenien, in : Friedrich Schiller : Gesam-
tausgabe der Werke, hrsg. von Gerhard Fricke und H. G. Göpfert, Nördlingen, Deutscher
Taschenbuch Verlag, 1965, Bd. II, p. 58.
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d’une œuvre considérées comme en mouvement, afin d’en reconstruire


la cohérence profonde. Il s’agit en quelque sorte pour lui de reconstituer
l’histoire d’une pensée, d’une œuvre considérées comme un organisme
se développant selon une loi qui lui est propre. Dans son article de 1804
consacré à Lessing, il reviendra en détail sur sa conception de la critique,
qu’il désigne sous le nom de caractérisation :
Nichts Leichtes ist es, die Entwicklung auch nur eines Gedankensys-
tems und die Bildungsgeschichte auch nur eines Geistes richtig zu fassen
und wohl der Mühe wert, wenn es ein origineller Geist war. Es ist nichts
schwerer, als das Denken eines anderen bis in die feinere Eigentümlich-
keit seines Ganzen nachkonstruieren, wahrnehmen und charakterisie-
ren zu können. […] Und doch kann man nur dann sagen, daß man ein
Werk, einen Geist verstehe, wenn man den Gang und Gliederbau nach-
konstruieren kann. Dieses gründliche Verstehen nun, welches, wenn es
in bestimmten Worten ausgedrückt wird, Charakterisieren heißt, ist das
eigentliche Geschäft und innere Wesen der Kritik.4
L’article consacré à Woldemar va inaugurer cette méthode, cette carac-
térisation donc, et il va le faire d’une manière proprement fracassante
pour l’époque, preuve que l’intérêt venu avec l’étude des textes n’a pas
conduit le critique à une approbation sans réserve de l’œuvre jacobienne.5

*
* *

Schlegel commence son article par des remarques positives qui peuvent
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donner à penser que l’auteur va porter un jugement globalement favorable
sur le roman. Il est vrai que la position de Jacobi, hostile à la philosophie
des Lumières considérée comme une vision matérialiste et réductrice, n’est
pas pour déplaire au jeune critique, ni le fait que l’auteur de Woldemar
mette l’accent sur la dimension spirituelle de l’homme, sur son lien, son
aspiration à l’infini :
‘Daß Gott kein leerer Wahn sei’ ist das große Thema dieses philosophi-
schen Romans, der bis in seine zartesten Teile von dem leisesten sittlichen
Gefühl, von dem innigsten Streben nach dem Unendlichen beseelt ist.6

4. In : Lessings Gedanken und Meinungen (1804), in : KA, t. III, p. 60.
5. Ce que Herder relève non sans ironie dans une lettre à Jacobi du 10 décembre 1798 :
« Man hat mir gesagt, daß [Schlegel] Deine Werke mit dem größten Entzücken gelesen und
sich immer tiefer hineingelesen, bis er Dir aus Dankbarkeit die Rezension herausquoll. » Cité
par Hans Eichner in : KA, t. II, p. XVIII. On pourrait rapprocher ce rapport paradoxal de
Schlegel aux textes de Jacobi de la façon dont il va passer de l’enthousiasme à la critique lors
de sa découverte du Wilhelm Meister de Goethe, une fois l’ouvrage lu et relu en profondeur.
Cela dit, la recension de l’œuvre de Goethe ne sera pas ouvertement négative : on ne traite pas
le roman du Weimarien avec la même audace que le roman du philosophe de Dusseldorf.
6. In : Jacobis Woldemar, in : KA, t. II, p. 57.
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D’emblée, Schlegel place donc Jacobi dans ce qu’il nomme le cou-


rant mystique de la philosophie contemporaine, « science spéculative
de l’absolu »7 qui est à ses yeux la plus porteuse d’avenir, comparée aux
deux autres courants que sont le scepticisme et l’empirisme : tandis que
pour l’empiriste le divin, le sacré, la noblesse et la beauté n’ont aucun
sens,8 le sceptique nie le savoir et ne voit partout que contradictions.9
Cependant, très vite, les réserves vont s’accumuler. Le lecteur ne
tarde pas à comprendre que l’auteur évoque les améliorations du texte
par rapport à la version de 1794 avec une ironie croissante. Il n’y a peut-
être de sa part que de l’humour, lorsque est évoquée la suppression des
nombreuses citations précédant le début du roman, à qualifier l’ouvrage
de sanctuaire devant lequel paradent des gardes suisses.10 Mais lorsque
Schlegel présente comme une louable amélioration du texte le fait qu’Hen-
riette lors d’un important conseil de famille où l’on s’entretient, une fois
de plus, du héros éponyme, n’a plus à lire un chapitre de Plutarque en
tenant sur ses genoux le lourd volume des Vies parallèles, mais qu’elle
se contente désormais de citer un résumé du chapitre concerné que
Woldemar lui-même a rédigé, on a clairement le sentiment que le ton du
commentaire tourne à la franche moquerie. Et cette introduction s’achève
sur une critique à peine voilée de l’article laudateur que Wilhelm von
Humboldt venait de consacrer au roman de son ami :
Ein Werk kann bei dieser hohen Tendenz dennoch durch und durch
unlauter und verkehrt sein, und wer, was er als Unphilosophie und
Unschicklichkeit erkennt, zu beschönigen sucht, ist unwürdig, daß man
auf sein Urteil achte, oder weiß nicht, was er will.11
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Le jeune critique va dès lors passer à l’analyse même de l’ouvrage,
en quête de ce qui le caractérise et pour cela il s’interroge d’abord sur sa
dimension poétique, puis sur sa dimension philosophique. Cette démarche
correspond à la nature même de l’œuvre qui sous la forme d’une fiction
romanesque assez simple entend essentiellement traiter des questions
philosophiques et morales, abordées au cours de discussions et de débats
plutôt animés entre les différents personnages constituant l’entourage
familial du personnage éponyme.
Schlegel se concentre d’abord sur la dimension poétique de l’œuvre.
Il n’est sans doute pas nécessaire de s’attarder longtemps sur ses cri-

7. « spekulative Wissenschaft des Absoluten » in : Friedrich Schlegel : Schriften zur


kritischen Philosophie, Hamburg : Meiner Verlag, 2007, p. XLVIII.
8. « Alles Göttliche, […] Heilige, […] Erhabne, Schöne ist aus dem Gesichtspunkt des
konsequenten Empirikers Unsinn. » In : Philosophische Fragmente. Erste Epoche. I., in :
KA, t. XVIII, p. 8.
9. In : Schriften zur kritischen Philosophie, p. XLVIII.
10. « Gleich vorn sind die vielen Mottos, die sich sonst vor dem Eingange des Heilig-
tums drängten, wie Schweizer an der Pforte eines Schlosses paradieren, sämtlich verab-
schiedet. » In : Jacobis Woldemar, in : KA, t. II, p. 59.
11. Idem, p. 60.
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tiques relevant d’une conception encore classique de la littérature et


auxquelles le jeune romantique renoncerait très certainement un an
plus tard : ainsi déplore-t-il que le récit ne s’achève pas sur une note har-
monieuse, regrette que nous soient présentés des caractères individuels
et non représentatifs, relève que de nombreuses scènes ne répondent
pas aux critères de la beauté… La première critique de fond porte sur
l’invraisemblance de l’intrigue et du rapport entre les deux principaux
personnages, Henriette et Woldemar. Le jeune critique considère en effet
que de nombreux indices dans le récit conduisent à s’interroger sur la
nature exacte de la relation qui lie Woldemar et Henriette : le sentiment
que la jeune femme éprouve pour le héros éponyme ne saurait être à ses
yeux de l’amitié, comme elle ne cesse pourtant de le prétendre tout au
long du roman. L’amitié pour Friedrich Schlegel repose en effet sur une
indépendance réciproque, et non pas sur un besoin de l’autre, or c’est
précisément ce que ressent Henriette face à Woldemar. Il met aussi en
doute l’idée qu’une amitié puisse être possible entre un homme aussi
sensuel que Woldemar et une femme comme Henriette, aussi peu apte à
s’élever au-dessus des préoccupations féminines communes. En d’autres
termes, il ne considère pas Henriette comme une de ces femmes supé-
rieures appelées à devenir à l’époque de l’Athenäum son propre idéal
féminin, lequel s’incarne déjà dans la personne de Caroline Michaelis,
qui devient l’épouse de son frère August Wilhelm précisément en 1796
et pour laquelle il ressent pour le moins une profonde admiration. Il
en conclut que ce qui nous est présenté comme une amitié, tant par le
narrateur que par les personnages, est en réalité un sentiment amoureux
et que Henriette est bel et bien dans son cœur l’épouse de Woldemar :
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Ein Weib, welches einen Mann « über alles liebt ; … aus ihm ihr bestes
Dasein – alles Dasein nimmt ; … ohne ihn nicht leben möchte – und –
nicht leben könnte » ist in ihrem Herzen seine Gattin.12
Après s’être livré à quelques considérations d’époque sur la « nature
féminine »,13 Schlegel concentre son propos sur « l’inépousabilité »
(« Unheiratbarkeit ») de ces deux principaux personnages, que le nar-
rateur pose comme allant de soi sans jamais justifier ni analyser ce qu’il
postule, et souligne ce qu’a d’invraisemblable à ses yeux la situation ser-
vant de base à l’intrigue romanesque : un homme, Woldemar, se trouve
étroitement lié à deux femmes, d’une part son amie de cœur Henriette
et d’autre part la jeune Alwina, qu’il épouse. Le jeune critique en vient
dès lors à s’interroger sur le comportement du héros éponyme. Pour lui,
Woldemar pose problème parce qu’il accepte sans aucune difficulté le
sacrifice d’Henriette, qui le pousse dans les bras d’Alwina, et jouit plei-
nement du mariage avec Alwina, qu’il possède sans être possédée par

12. Idem, p. 63.


13. Il présente par exemple comme une vérité d’évidence qu’une femme ne saurait
être insensible à la maternité.
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elle, une formule que Woldemar reprend en fait du philosophe hédoniste


Aristippe de Cyrène, qui entendait définir ainsi la relation qu’il entrete-
nait avec sa maîtresse, l’hétaïre Lais. En comparant explicitement cette
dernière avec Alwina, Schlegel montre qu’il a bien saisi l’allusion contre
laquelle il s’insurge.14
Toute cette analyse critique conduite par Schlegel repose sur son
refus du dualisme particulièrement développé et apprécié à l’époque
de la sensibilité (Empfindsamkeit). Il est clair que ce roman, conçu en
1775, s’enracine dans ce courant, de même qu’il est imprégné des idées
de Rousseau. Du reste, le choix du nom du héros illustre cette imprégna-
tion : le nom Woldemar est très vraisemblablement un anagramme du
nom d’un des principaux personnages de la Nouvelle Héloïse, Monsieur
de Wolmar. Ce dualisme conduit à une séparation entre le sentiment et
le désir amoureux et à une valorisation du sentiment au détriment de
la dimension corporelle de l’amour. Ainsi Jacobi écrit-il dans une lettre
à Humboldt : « Wer in seinem Leben geliebt hat, weiß, daß die erste
Bedingung der Liebe Feindseligkeit gegen die tierischen Triebe ist. »15
C’est contre cette conception de l’amour qui déconnecte la dimension
sentimentale du désir charnel que s’insurge le jeune Schlegel car il
considère qu’une telle séparation entre le corps et l’esprit ne saurait
correspondre au sentiment amoureux. Dans son roman Lucinde, publié
à la fin de l’année 1799, il donnera à voir, au travers de sa description
du couple que l’héroïne éponyme forme avec le narrateur Julius, ce que
doit être selon lui une authentique relation amoureuse : fusion des corps,
des cœurs et des esprits,16 cet amour s’adresse à toute la personne et
l’union entière avec l’autre, source d’une humanité plus accomplie, est à
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comprendre comme une union dont le caractère religieux est fortement
marqué. Proche en cela de son ami Novalis, dont on a trop longtemps
prétendu qu’il était son mentor en la matière, Schlegel prône une reli-
gion de l’amour,17 qui ne saurait se dispenser de l’expérience charnelle
car dans l’acte charnel amoureux l’homme appréhende l’amour divin.

14. « So genießt er Allwinen, die Lais seiner Seele, liebt sie nicht : es ist wirklich
empörend, wie er sich noch freuen darf, daß er sie nur besitze, ohne von ihr besessen zu
werden (T. II. S. 73). » In : KA, t. II, p. 65.
15. Cité par Eichner in : KA, t. II, p. XX. On trouve aussi dans le même commentaire
d’Eichner cet extrait d’une lettre de Jacobi à Matthias Claudius : « Jeder gut gesinnte Mann
[muss] bei der ersten Regung von Liebe den Gedanken an sinnliche Lust verabscheuen. »
KA, t. II, p. XX.
16. « Es ist alles in der Liebe : Freundschaft, schöner Umgang, Sinnlichkeit und auch
Leidenschaft ; und es muss alles darin sein, und eins das andre verstärken und lindern,
beleben und erhöhen. » In : Lucinde, in : KA, t. V, p. 35. Voir Alain Muzelle : L’Arabesque.
La théorie romantique de Friedrich Schlegel à l’époque de l’Athenäum, Paris : PUPS, 2006.
17. Ainsi Julius définit-il lui-même son récit comme un « grand évangile du plaisir et
de l’amour véritables » : « Und so sprach ich denn auch in jener unsterblichen Stunde, da
mir der Genius eingab, das hohe Evangelium der echten Lust und Liebe zu verkündigen,
zu mir selbst […] » In : Lucinde, in : KA, t. V, p. 25.
ÉTUDES GERMANIQUES, JANVIER-MARS 2015 77

Dès lors ce que le roman de Jacobi présente comme une situation


harmonieuse et morale paraît reposer sur une dangereuse illusion, voire
une tromperie. Woldemar se sert en réalité de ces deux femmes pour
satisfaire sa sensualité avec Alwina et son besoin de protection et d’écoute
avec Henriette. Il ne ressent pas pour elle de l’amour, du moins tel que
le conçoit Schlegel :
So braucht er Henriette, daß sie ihm seinen alten Traum von Freund-
schaft deute, zur Bestätigung, daß seine Weisheit kein Gedicht sei ; liebt
sie nicht.18
Le jugement porté sur Woldemar est donc sans aucune équivoque : cet
homme n’est en réalité qu’un vulgaire égoïste (« ein grober Egoist »19),
coupable d’immoralisme, d’une débauche de l’esprit (« ein geistiger
Wollüstling »20) et encouragé dans son comportement par tout son entou-
rage qui le cajole et le ménage. Or, souligne Schlegel, tout en admettant
les faiblesses de son personnage, Jacobi n’a de cesse de vouloir nous
faire aimer son héros, voire parfois de le poser en modèle en indiquant
l’influence positive qu’il exerce sur son entourage. Schlegel y voit une
contradiction non résolue et considérant que Woldemar parle davantage
de vertu qu’il ne la pratique vraiment, il en vient à mettre en doute la
validité de l’éthique jacobienne qui est exposée dans le roman et dont
le personnage éponyme ne saurait être une illustration convaincante.
L’évocation de la dimension philosophique du roman débute sur
cette première attaque. Le jeune critique affirme ensuite ne découvrir
dans l’ouvrage aucune unité philosophique, car il cherche en vain ce qui
pourrait être compris comme le résultat d’une réflexion conduite tout
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au long du texte, les développements philosophiques qui parsèment
l’œuvre, de qualité fort inégale à son goût, ne pouvant suffire à créer
cette continuité qu’il réclame :
Wir erwarten dann auch eine vollständige philosophische Einheit, wel-
che nur aus der durchgängigen Beziehung auf ein befriedigendes philo-
sophisches Resultat entspringen kann. Danach sucht man in Woldemar
vergebens.21
La sentence par laquelle s’achève le roman (« Wer sich auf sein Herz
verlässt, ist ein Tor — Richtet nicht ! ») lui semble en effet bien trop
pauvre et triviale pour prétendre à ce rôle de conclusion synthétique.
Tout au plus conviendrait-elle selon lui à une fable d’Ésope. L’évidente
condescendance du ton mérite explication. Si les écrivains des Lumières
aimaient et pratiquaient ce genre littéraire qui convenait à leur esthétique
du prodesse et delectare, il n’a plus vraiment la faveur du jeune critique

18. In : Jacobis Woldemar, in : KA, t. II, p. 65 sq.


19. Idem p. 65.
20. Idem, p. 65.
21. Idem, p. 68.
78 F. SCHLEGEL LECTEUR DE JACOBI

qui, en tenant de l’autonomie de l’art, ne croit plus à la dimension utili-


taire de la production poétique.

*
* *

Ce n’est donc ni dans sa dimension poétique, ni dans sa dimension


philosophique que Friedrich Schlegel découvre ce qui pourrait assurer
l’unité de l’ouvrage. Le roman trouve son unité profonde dans celle de
l’individualité de l’auteur qui s’exprime à travers lui, ce qu’il nomme
sa « Friedrich-Heinrich-Jacobiheit. »22 En s’appuyant sur son étude des
textes de l’écrivain, qu’il a lus avec l’attention que l’on connaît, il prétend
reconstituer l’histoire de l’individualité intellectuelle et psychologique
de l’auteur, ce qui lui permettra une meilleure et plus juste appréciation
de Woldemar.
C’est dans le besoin impérieux de croire qu’il découvre la motivation
profonde, le moteur de l’activité intellectuelle chez Jacobi :
Die Liebe zum Unsichtbaren, Göttlichen war der herrschende Affekt im
Busen des feurigen und ebenso weichherzigen Jünglings ; die Seele seines
Lebens. Ohne diese Liebe schien es ihm unerträglich zu leben, auch nur
einen Tag.23
Le but de tout son être était « la jouissance pleine et effective de
l’invisible. »24 Tout son travail poétique et philosophique est donc motivé
par son désir de « justifier cet amour ».25 Schlegel y voit la preuve que
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Jacobi a besoin de la philosophie non pour atteindre la connaissance,
mais pour des raisons purement existentielles. Et il le rapproche de son
héros Woldemar qui a besoin d’Henriette pour confirmer à ses yeux que
sa sagesse n’est pas une pure invention de son esprit.26 Or le philosophe
selon le jeune critique étant avant tout à la recherche de la vérité, il doit
toujours donner la préférence à cette dernière, même si son raisonnement
philosophique le conduit pour finir à devoir reconnaître que la thèse
posée initialement était erronée. Mais telle n’est point pour Schlegel
l’attitude de Jacobi. Il n’obéit pas à un impératif objectif, mais à un optatif
individuel : « Der elastische Punkt, von dem Jacobis Philosophie ausging,

22. Idem, p. 68.


23. Idem, p. 69 sq. Une phrase qui est à comprendre comme une allusion au roman
Allwills Papiere, ainsi que le confirme la référence que Schlegel inclut dans son propre
texte : « Allw. S. XIII, XIV. » In : KA, t. II, p. 70.
24. « der volle wirkliche Genuss des Unsichtbaren » De nouveau un évident rappel du
premier roman de Jacobi, avec une nouvelle référence : « (Allw. S. 294) » In : KA, t. II, p. 70.
25. « jene Liebe zu rechtfertigen » Nouvelle allusion, confirmée par la référence :
« (Allw. S. XIV) » In : KA, t. II, p. 70.
26. « daß seine Weisheit kein Gedicht sei » In : KA, t. II, p. 70.
ÉTUDES GERMANIQUES, JANVIER-MARS 2015 79

war nicht ein objektiver Imperativ, sondern ein individueller Optativ. »27


Loin d’accorder à la connaissance et à la vérité une valeur absolue, il les
soumet à son désir, dont la noblesse n’est certes pas en cause, mais ne
saurait suffire à justifier une démarche authentiquement philosophique.
La connaissance et la vérité cèdent le pas devant ses besoins subjectifs
et, si cela se révèle nécessaire, se voient déformées pour les besoins de la
cause. Une telle attitude est pour Friedrich Schlegel celle d’un sophiste :
Jeder Denker, für den Wissenschaft und Wahrheit keinen unbedingten
Wert haben, der ihre Gesetze seinen Wünschen nachsetzt, sie zu seinen
Zwecken eigennützig missbraucht, ist ein Sophist ; mögen diese Wünsche
und Zwecke so erhaben sein, und so gut scheinen, als sie wollen.28
C’est ainsi que Schlegel après avoir au début de sa recension approuvé
le mysticisme de Jacobi, le critique maintenant puisqu’il n’y voit plus
que sophisme. Il reconnaît dans sa démarche la source, l’explication
de la haine que Jacobi porte à la raison à laquelle il oppose la religion
révélée et ce qu’il appelle philosophie, ne saurait donc en être une aux
yeux du jeune critique puisqu’elle n’est que l’expression de sa quête
individuelle et subjective.
Certes, Friedrich Schlegel apprécie chez Jacobi un sens aigu de la prose
dont la qualité peut souvent transcender le contenu et il lui reconnaît
un certain talent poétique grâce à son aptitude à reproduire fidèlement
l’authentique féminité dans ses particularités les plus fines. Mais cette
qualité séduisante de la forme est précisément ce qui rend son immo-
ralisme si dangereux, un immoralisme qui trouve son origine dans une
débauche spirituelle excessive et illimitée détruisant toutes les lois de la
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justice et de la décence. Le trait dominant de son esprit est l’exaltation :
Der allgemeine Ton, der sich über das Ganze verbreitet, und ihm eine
Einheit des Kolorits gibt, ist Überspannung : eine Erweiterung jedes ein-
zelnen Objekts der Liebe oder Begierde über alle Grenzen der Wahrheit,
der Gerechtigkeit und der Schicklichkeit ins unermessliche Leere hin-
aus.29
Il ne reste plus à ce sophiste mystique qu’à s’abandonner à la grâce
de Dieu et – Schlegel détourne ici à son profit une formule célèbre qu’il
emprunte à l’ouvrage de Jacobi Über die Lehre des Spinoza –30 d’exé-
cuter un saut périlleux pour rejoindre les profondeurs de la clémence
divine : « Das theologische Kunstwerk endigt, wie alle moralischen

27. Idem, p. 69.


28. Idem, p. 69.
29. Idem, p. 76.
30. « Überhaupt gefällt Ihr Salto mortale mir nicht übel, und ich begreife, wie ein
Mann von Kopf auf diese Art Kopf-unter machen kann, um von der Stelle zu kommen.
Nehmen Sie mich mit, wenn es angeht. » In : F. H. Jacobi : Über die Lehre des Spinoza in
Briefen an den Herrn Moses Mendelssohn 1785, in : Schriften zum Spinoza-Streit, hrsg. von
Klaus Hammacher und Walter Jaeschke, Hamburg : Meiner Verlag, 1998, Bd. I, p. 30.
80 F. SCHLEGEL LECTEUR DE JACOBI

Debauchen endigen, mit einem Salto mortale in den Abgrund der gött-
lichen Barmherzigkeit. »31
Ainsi Friedrich Schlegel termine-t-il son article en achevant le roman
de Jacobi par une ultime pointe spirituelle. Sa recension, qui rompait
avec les canons critiques de l’époque, fit grand bruit et en scandalisa plus
d’un. Le jeune écrivain établit sa notoriété par ce premier coup d’éclat,
mais surtout il inaugura un nouveau style d’analyse, destiné à influencer
durablement la critique littéraire. Jacobi quant à lui fut très ébranlé par
cette recension dont la nouveauté radicale le dérouta ;32 vingt ans plus tard,
il ressentait encore le besoin de répondre aux critiques schlegeliennes.
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31. In : Jacobis Woldemar, in : KA, t. II, p. 77.


32. Il fut si profondément déstabilisé, traumatisé par ce qu’il prit pour une attaque
personnelle haineuse qu’il s’informa auprès de ses amis pour savoir ce que ce jeune
Schlegel pouvait avoir à lui reprocher…

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