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L’ÉPREUVE D’ABRAHAM

Genèse 22

(22,1) Il arriva après ces paroles (évènements) que le Dieu mit Abraham à l’épreuve
et lui dit : « Abraham » et il dit « Me voici ». (2) Et il dit : « Prends, je te prie, ton fils,
ton unique, que tu aimes, Isaac, et va-t-en vers le pays de Morîyya et fais le monter
là pour un holocauste sur une des montagnes que je te dirai. »
(3) Et Abraham se leva de bon matin, il sella son âne et il prit ses deux garçons avec
lui, et Isaac son fils, et il fendit des bois d’holocauste, et il se leva et il alla vers le lieu
que lui avait dit le Dieu. (4) Le troisième jour, Abraham leva les yeux et vit le lieu de
loin. (5) Et Abraham dit à ses garçons : « Demeurez ici, vous avec l’âne ; moi et le
garçon, nous irons jusque là-bas pour nous prosterner et nous reviendrons vers
vous. »(6) Et Abraham prit les bois de l’holocauste et les plaça sur Isaac son fils, et il
prit dans sa main le feu et le couteau.
Et ils allèrent eux deux uniment. (7) Et Isaac dit à Abraham son père : « Mon père »,
et il dit « Me voici, mon fils », et il dit « Voici le feu et le bois, mais où est l’agneau
pour l’holocauste ? » (8) Et Abraham dit : « Dieu verra pour lui l’agneau pour
l’holocauste, mon fils. » Et ils allèrent tous deux uniment.
(9) Et ils arrivèrent au lieu que lui avait dit le Dieu et Abraham construisit là l’autel et il
disposa les bois et il lia Isaac son fils et le plaça sur l’autel par-dessus les bois. (10)
Et Abraham étendit la main et il prit le couteau pour immoler son fils.
(11) Et le messager du Seigneur l’appela du ciel et lui dit : « Abraham ! Abraham ! »
et il dit : « Me voici. » (12) Et il dit : « N’étends pas ta main sur le garçon et ne lui fais
rien. Oui, maintenant je sais que tu es un craignant Dieu, et tu n’as pas épargné ton
fils, ton unique, loin de moi. »
(13) Et Abraham leva les yeux et il vit, et voici un bélier, derrière, attrapé dans le
fourré par ses cornes, et Abraham alla et il prit le bélier et le fit monter pour un
holocauste à la place de son fils. (14) Et Abraham appela du nom de « Le Seigneur
voit/verra » ce lieu qui est dit aujourd’hui « Sur une montagne le Seigneur est/sera
vu ».
(15) Et le messager du Seigneur appela Abraham une seconde fois du ciel (16) et il
dit : « Par moi j’en fais le serment, oracle du Seigneur, oui, parce que tu as fait cette
dabar et que tu n’as pas épargné ton fils, ton unique, (17) oui, bénir, je te bénirai et
multiplier, je multiplierai ta semence comme les étoiles du ciel et comme le sable qui
est au bord de la mer, et ta semence prendra possession de la porte de tes ennemis,
(18) et se béniront en ta semence toutes les nations de la terre parce que tu as
écouté ma voix. » (19) Et Abraham revint vers les garçons, et ils se levèrent et ils
allèrent uniment vers Beér-Shèba et Abraham demeura à Beér-Shèba.

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L’ÉPREUVE D’ABRAHAM

Genèse 22

Le chapitre 21 marquait un sommet dans la vie d’Abraham puisque les promesses


que le Seigneur lui avait faites au moment de son départ, promesses qu’Il avait
confirmées ensuite, trouvaient leur accomplissement. Abraham va devenir une
grande nation par Isaac, le fils de son union avec Sara ; et d’Ismaël, le fils d’Hagar,
sortira aussi un grand peuple. Les familles de la terre commencent à voir en lui leur
bénédiction puisque le roi Abimélekh confesse qu’Abraham est béni par Dieu et
voudrait, lui, souverain d’un état philistin, avoir part à cette bénédiction. Enfin
Abraham trouve à Béer-Sheva un lieu de résidence dans le pays dont Dieu lui avait
parlé au départ de son aventure.
Un nouvel épisode de l’histoire du patriarche pourrait tout remettre en cause1. Le
premier verset du chapitre 22 en relie le récit aux évènements et paroles qui
précèdent. Dès le départ le narrateur précise à l’intention du lecteur que le Dieu mit
Abraham à l’épreuve. Le lecteur est informé, mais non pas Abraham, qu’il s’agit
d’une épreuve, d’un test, pour sonder ou vérifier la valeur du patriarche. Celui qui met
à l’épreuve est appelé ‘’ha Elohim’’, ‘’le Dieu’’, pour souligner sa transcendance qui
contraste avec la proximité attentive qu’implique le Nom YHWH. Le Dieu appelle :
« Abraham » et celui-ci montre sa disponibilité en répondant immédiatement : « Me
voici ».
Dieu reprend alors la parole et donne un ordre à Abraham : (2) « Prends, je te prie,
ton fils, ton unique, que tu aimes, Isaac, et va-t-en vers le pays de Morîyya et fais le
monter là pour un holocauste sur une des montagnes que je te dirai. »
Analysons attentivement ces paroles. Dieu dit au patriarche : Prends en faisant
suivre cet impératif de la particule ‘’na’’ qui renforce la demande, traduite ici par ‘’je te
prie’’ : Prends, je te prie. Dieu précise alors ce qu’Abraham doit prendre : ton fils.
Mais un doute demeure car le patriarche a deux fils de son sang, Ismaël et Isaac.
Ton unique mais chaque fils est unique pour le cœur de son père et chacun des
deux est un fils unique pour sa mère. Celui que tu aimes ajoute alors Dieu et ces
mots orientent vers le fils de Sara. Enfin, levant toute ambiguïté, Dieu nomme Isaac,
le fils né après vingt-cinq ans d’attente.
Dieu poursuit : Va-t-en vers le pays de Morîyya. Ce nom de Morîyya a une
signification symbolique et peut être rattaché à la racine de la vision, à la racine de la
crainte (au sens de vénération et d’adoration) ou encore à la racine de
l’enseignement.
Puis vient une phrase clé que je voudrais analyser en détail car les précisions
grammaticales nous permettront de mieux la comprendre. Elle commence par un
verbe qui signifie ‘’monter’’ à l’impératif hiphil, la forme factitive (qui a le sens de
‘’faire faire’’), suivi d’un pronom complément à la 3e personne : fais le monter. Le
verbe est suivi d’un adverbe de lieu : là. Puis vient un nom de même racine que le
verbe, un nom qui signifie ‘’montée’’ et qui a pris dans le langage cultuel le sens
précis de sacrifice qui monte complètement en fumée ou holocauste. Le mot montée
1
Le commentaire qui suit doit beaucoup à l’ouvrage d’André Wénin : Isaac ou l’épreuve d’Abraham-
approche narrative de Genèse 22, Editions Lessius, 1999.

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ou holocauste est précédé d’une préposition formée d’une seule lettre (‫ )ל‬dont le
sens est ici pour, vers, en vue de : pour un holocauste. Les derniers mots ne
présentent pas de difficulté, Dieu précisera le lieu du sacrifice qui devra avoir lieu sur
une des montagnes que je te dirai.

Cette phrase peut être comprise comme l’ordre donné à Abraham de sacrifier là-bas
son fils en holocauste, en sacrifice s’élevant en fumée, de l’offrir à Dieu comme une
victime consumée par le feu et c’est ainsi que la TOB et la BJ traduisent ces mots : et
là tu l’offriras en holocauste. Mais on peut aussi l’interpréter comme une invitation
faite à Abraham de faire monter son fils avec lui sur une hauteur pour un holocauste,
pour offrir avec son fils un sacrifice d’holocauste à Dieu, pour initier son fils au culte
rendu à Dieu. Rien ne dit expressément que la victime offerte doit être Isaac.
Les exégètes modernes ne sont pas les premiers à noter le caractère ambigu de
l’ordre adressé au patriarche ; en effet dans le Midrash Rabba sur la Genèse, un
recueil de commentaires rabbiniques des premiers siècles, Abraham se plaint des
contradictions de Dieu qui lui promet un fils puis lui ordonne de le sacrifier et enfin
arrête sa main et Celui-ci lui répond : « Quand je t’ai dit : Prends de grâce ton fils je
ne te demandais pas de l’immoler mais de le faire monter (au sens littéral) au nom de
l’amour. En le faisant monter, tu as accompli mes paroles, maintenant redescends-
le.2 » Deux commentaires figurant dans les Miqraot Guedolot3 sur ce verset relèvent
aussi qu’une double lecture est possible, celui d’un maître du XIIe siècle et celui de
Rabbi Lévi Ben Gershom, un provençal du XVe siècle. Ce dernier écrivait : « Cette
parole, il est possible de la comprendre comme exigeant qu’il sacrifie Isaac et en
fasse un holocauste ou comme demandant qu’il le fasse monter là pour faire monter
un holocauste afin qu’Isaac soit éduqué dans le service du Nom.

Dieu a, semble-t-il, parlé à Abraham pendant la nuit puisque le lendemain Abraham


se leva de bon matin pour exécuter l’ordre qu’il avait reçu. Comment Abraham va-t-il
interpréter cet ordre ? Va-t-il offrir, avec son fils comme assistant, une victime
animale en sacrifice à Dieu ou bien la victime offerte en holocauste sera-t-elle son
propre fils ? Nous ne le savons pas et, sans doute, lui aussi hésite-t-il encore.

Nous remarquons que l’auteur, généralement avare de détails, s’attarde sur les
préparatifs matériels pour traduire, sans doute, les hésitations du patriarche et lui
donner le temps de réfléchir au choix qu’il doit faire : il sella son âne lui-même, il prit
ses deux garçons avec lui, puis finalement Isaac, son fils. C’est alors seulement qu’il
fendit, lui-même encore alors qu’il aurait pu en charger ses garçons, des bois pour
l’holocauste. Enfin il se leva, c'est-à-dire qu’il passa à l’action, se mit en route et alla
vers le lieu que lui avait dit le Dieu.

Le voyage dure trois jours, trois jours de marche silencieuse dont rien ne nous est
rapporté, trois jours de marche comme, à la sortie d’Egypte, les trois jours de
marche d’Israël vers le mont Sinaï, à la rencontre du Seigneur. (4) Le troisième jour,
Abraham leva les yeux et vit le lieu de loin. Abraham lève les yeux vers les
montagnes, vers le Seigneur (comme dans le Psaume 121), il voit le lieu de loin et
cette indication nous fait entrer dans les sentiments du personnage. Il va devoir
choisir.

2
Genèse Rabba traduit par B Maruani et A. Cohen-Arazi, tome 1, p. 591.
3
On appelle Miqraot Guedolot (Grandes Ecritures) un présentation de la Bible dans laquelle le texte
hébreu est imprimé au centre de la page, entouré de commentaires de maîtres faisant autorité.

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Abraham décide alors de se séparer des deux garçons qui l’accompagnaient et leur
dit (5) : « Demeurez ici vous avec l’âne. » Les deux jeunes gens vont rester dans la
vallée pendant qu’il va monter vers la montagne que Dieu a désignée. Aurait-il choisi
de les laisser pour qu’ils ne s’opposent pas à l’immolation d’Isaac ? Ce n’est pas sûr.
Il poursuit en effet : « Moi et le garçon, nous irons jusque là-bas pour nous prosterner
et nous reviendrons vers vous. » Le père va aller sur la montagne avec son fils pour
se prosterner c'est-à-dire adorer Dieu, il ne parle pas d’holocauste, et il ajoute que
tous deux ils reviendront ensuite. Dissimule-t-il pour cacher aux garçons et à son fils
ce qu’il a en vérité l’intention de faire ? Va-t-il offrir une victime animale bien qu’il n’ait
rien prévu en ce sens. Espère-t-il une intervention divine ?

Abraham (6) prit les bois de l’holocauste qui étaient sur l’âne et les plaça sur Isaac
son fils. Puis il prit dans sa main le feu et le couteau ; le feu est probablement une
pierre à feu, comme traduit la TOB, et le couteau4 a en hébreu un nom formé sur la
racine manger, littéralement c’est ‘’la mangeuse’’ qui va dévorer la victime selon
l’expression de Wénin. Abraham avait dit que son fils et lui allaient se prosterner, et
Isaac et les garçons comprennent maintenant que ce geste d’adoration prendra la
forme d’un holocauste, comme Dieu, sans qu’ils en aient connaissance, l’avait
demandé à Abraham. Le fils n’a pas d’inquiétude et pense que son père veut
l’associer à son geste cultuel en lui accordant l’honneur de porter le bois pour le
sacrifice. Nous, les lecteurs, sommes toujours dans l’incertitude : Abraham va-t-il
offrir une victime animale ou faire monter en holocauste son fils Isaac ?

Le passage comprenant la fin du verset 6 et les versets 7 et 8 constitue le cœur du


texte, encadré par les mêmes mots : et ils allèrent eux deux uniment 5 dont la
répétition souligne le lien étroit entre le père et le fils. Puis un dialogue s’engage
entre eux. (7) Isaac dit à Abraham son père : « Mon père » et celui-ci lui répond :
« Me voici, mon fils ». Isaac qui se rend compte que manque l’élément essentiel pour
offrir un sacrifice, la victime, demande alors à son père : « Voici le feu et le bois, mais
où est l’agneau pour l’holocauste ? » Isaac pose, semble-t-il, cette question sans
inquiétude particulière mais elle est angoissante pour nous qui savons le risque qui
le menace et le dilemme qui torture Abraham. Il répond à son fils : (8) « Dieu verra
pour lui l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Abraham veut-il dire que Dieu verra
(en-verra), fera en sorte de fournir lui-même une victime animale pour l’holocauste ?
Ou bien a-t-il décidé de sacrifier Isaac ? Tout décidé qu’il soit, espère-t-il encore que
Dieu ‘’verra’’ une autre issue. Dans ce contexte ambigu, le mot ‘’mon fils’’ peut être
compris comme distinct de l’agneau du sacrifice, un vocatif paternel adressé Isaac,
son fils, auquel il parle, ou bien comme une apposition à l’agneau pour
l’holocauste c'est-à-dire mon fils. ‘’Dans ce cas, dit A. Wénin6, au moment précis où
le père insinue que l’agneau pourrait être son fils, il en appelle aussi indirectement à
Dieu, dans l’espoir que celui-ci « (pour) voie » une autre victime pour l’holocauste’’.
Le dialogue n’a rien résolu. Il a souligné les liens étroits entre le père et le fils :
chacun de ces deux mots est répété avec un pronom possessif ; et l’échange se

4
Le mot couteau utilisé ici n’est attesté que deux fois en dehors de ce passage, une fois en Proverbes
30,14 comme métaphore des exploiteurs et une autre fois en Juges 19,29 où il sert à découper le
corps de la concubine du Lévite.
5
La traduction ‘’ uniment’’ a été préférée à ‘’ensemble’’ pour faire apparaître que la racine ‘’un’’ revient
quatre fois dans ce texte, deux fois dans ‘’fils unique’’ et deux fois dans ‘’uniment’’.
6
Ouvrage cité, page 68.

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termine, nous l’avons dit, par la reprise de Et ils allèrent eux deux uniment. Ils sont
unis, certes, par le sang, par la tendresse, mais partagent-ils les mêmes pensées ?
Isaac a-t-il senti l’angoisse de son père, deviné le sort qui l’attend ?

Abraham et Isaac (9) arrivèrent au lieu que lui avait dit le Dieu. Abraham avait
entendu Dieu lui ordonner de prendre son fils et il l’a pris, d’aller vers le pays de
Morîyya et de monter sur la montagne qu’il lui indiquerait, et il y est monté, son fils et
lui sont sur la montagne. Pour que la tension atteigne son maximum pour le lecteur,
le narrateur recourt à deux procédés, il se concentre sur les gestes d’Abraham et il
ralentit le rythme de la narration.
Concentration sur Abraham. Isaac est passé sous silence, aucune réaction de sa
part n’est mentionnée. Tout est focalisé sur Abraham dont les gestes sont décrits
méthodiquement, dans un ordre logique qui nous apparaît implacable : et Abraham
construisit là l’autel et il disposa les bois et il lia Isaac son fils et le plaça sur l’autel
par-dessus les bois puis (10) Abraham étendit la main et il prit le couteau pour
immoler son fils.
Ralenti de la narration. Si on reprend les étapes décrites, on remarque que la
première action, la construction de l’autel, a pris au moins quelques heures ou une
demi-journée, plus peut-être, puis l’arrangement des bûches beaucoup moins de
temps, la ligature d’Isaac moins encore. A la fin, le récit prend plus de temps que les
gestes eux mêmes (dans le vocabulaire de l’analyse narrative, on dit que le temps
racontant est alors plus long que le temps raconté) : poser son fils sur les bois,
tendre le bras, prendre le couteau… Ce rythme de plus en plus lent traduit sans
doute le désir d’Abraham qui, nous l’avons compris maintenant, a fait le choix
d’interpréter l’ordre divin comme une demande d’immolation de son fils mais qui,
dans le même mouvement, n’a pas perdu l’espoir d’une intervention divine, ce que
déjà laissait entendre le nous reviendrons adressé aux garçons et Dieu verra
l’agneau répondu à son fils : il veut laisser à Dieu le temps d’agir.

Au moment où Abraham levait le bras, le couteau à la main pour sacrifier son fils
(11) le messager du Seigneur l’appela du ciel et lui dit : « Abraham ! Abraham ! » Le
Seigneur envoie son messager ou son ange qui, cette fois, en raison de l’urgence,
appelle à deux reprises le vieil homme. Abraham répond comme la première fois :
« Me voici. » On note que ce n’est plus Elohim, le Dieu, qui appelle mais Adonaï, le
Seigneur, ou son messager. Ce messager était déjà apparu plusieurs fois dans le
cycle pour secourir quelqu’un en grave danger, Hagar enceinte fuyant sa maîtresse
et errant dans le désert (16,7-11), Lot menacé de périr à Sodome (19,1.15) ou de
nouveau Hagar dont le fils Ismaël était sur le point de mourir (21,17). L’ange
transmet son message qui est, comme les fois précédentes, porteur de vie : (12)
« N’étends pas ta main sur le garçon et ne lui fais rien. » La main que tu as étendue
vers le couteau, ne la lance pas maintenant sur le garçon, ne le touche pas, ne lui
fais aucun mal, car à présent je sais : « Oui, maintenant je sais que tu es un
craignant Dieu, et tu n’as pas épargné ton fils, ton unique, loin de moi.»

(13) Et Abraham leva les yeux et il vit, et voici un bélier. Abraham avait déjà levé les
yeux en arrivant au pied de la montagne (22,4) et il avait vu la montagne qui était là
mais qu’il n’avait pas vue. Ici, de même, il lève les yeux et voit le bélier qui était déjà
là. Son expérience rappelle celle de Hagar qui vit un puits quand Dieu lui ouvrit les
yeux. Abraham alla et il prit le bélier et le fit monter pour un holocauste à la place de
son fils.

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14) Et Abraham appela ce lieu du nom de « Le Seigneur voit/verra ». Abraham
donne à l’endroit où il a été mis à l’épreuve un nom qui renvoie à ce qu’il avait
répondu en gravissant le mont à son fils qui l’interrogeait : « Dieu verra pour lui
l’agneau » mais ici le verbe n’a pas de complément ; il est à l’inaccompli, une forme
qui signifie soit un présent qui dure, soit le futur. On peut comprendre que le
Seigneur voit et verra toujours ceux qui le cherchent, ceux qui ont pour lui de la
crainte/vénération. Puis le narrateur sort du temps des évènements racontés et
passe à l’aujourd’hui des lecteurs et auditeurs en ajoutant : ce lieu est dit
aujourd’hui : « Sur une montagne le Seigneur est vu/sera vu. » ; le verbe voir est
cette fois au passif (au niphal en hébreu), une forme qui décrit souvent les
apparitions de Dieu comme en 12,7 ou 18,1. Dieu se fait voir en ce lieu à Abraham
comme il se fera voir à tout fidèle qu’il verra agir comme Abraham.

La structure de la double conclusion

Le récit a atteint son sommet dans la scène qui précède. Abraham a été reconnu
comme un homme qui vénérait Dieu, le sacrifice du bélier accomplit l’ordre initial et le
lieu est désigné comme celui d’une rencontre avec le Seigneur qui peut aussi être
celle du lecteur. On pouvait donc s’attende à une conclusion sobre et rapide mais il
n’en est rien ; la conclusion proprement dite du récit, le retour d’Abraham à Beér-
Shèba avec ses garçons, n’occupe qu’un verset mais elle est précédée d’un discours
du messager du Seigneur. Les deux volets de cette conclusion sont unifiés dans une
structure concentrique que la présentation qui suit fait apparaître.

(15) Et le messager du Seigneur appela Abraham une seconde fois du ciel


(16) et il dit : « Par moi, j’en fais le SERMENT, oracle du Seigneur,

oui, parce que tu as fait cette dabar


et que tu n’as pas épargné ton fils, ton unique,

(17) oui, BÉNIR JE TE BÉNIRAI


et multiplier, je multiplierai ta descendance
COMME les étoiles du CIEL
COMME le sable qui est au bord de la MER
et ta descendance prendra possession de la porte de tes ennemis,
(18) et SE BÉNIRONT en ta descendance toutes les nations de la TERRE

parce que tu as écouté ma voix. »

(19) Et Abraham revint vers les garçons,


et ils se levèrent et ils allèrent uniment vers Beér-Shèba
et Abraham demeura à Béer-Sheva (Puits du SERMENT)

Le texte est construit en chiasme où se répondent, aux bornes extérieures, les mots
SERMENT et Abraham au début et à la fin. Les deux motivations ‘’parce que’’ en
16b et 18b encadrent une partie centrale, 17 et 18a, où sont insérés, dans la coque
formée par deux BENIR de ta descendance, les deux COMME de la comparaison
qui évoquent l’abondance de cette descendance.

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Le second discours du messager (15-18)

Le messager avait appelé Abraham du ciel une première fois, en 11a, pour arrêter
sa main levée qui allait s’abattre sur son fils Isaac. Le messager du Seigneur appela
Abraham une seconde fois du ciel et il s’adresse à lui de manière solennelle. En
effet, le messager, ou plutôt Dieu lui-même, confirme ses promesses en s’engageant
par serment : « Par moi, j’en fais le serment ». Comme il ne peut jurer sur plus grand
que lui pour garantir sa parole, Dieu jure sur lui-même ce qui donne à cet
engagement un caractère irrévocable. De plus, il scelle ses paroles de la formule
« Oracle du Seigneur » par laquelle les prophètes annonceront qu’ils expriment un
message reçu du Seigneur, mais Abraham est seul et il n’y a pas encore de
prophètes.
La promesse est renouvelée et ratifiée à cause de la conduite d’Abraham. Deux
phrases en (16b) oui, parce que tu as fait cette dabar et que tu n’as pas épargné
ton fils, ton unique et (18b) parce que tu as écouté ma voix expriment cette
motivation dans un vocabulaire qui rappelle le Deutéronome. La phrase qui précède
la promesse donne un premier motif qui peut être entendu de deux manières selon le
sens que l’on donne ici au mot ‘’dabar’’ ; parce que tu as fait cette chose, parce que
tu as fait cela comme traduisent la BJ et la TOB, ou bien, parce que tu as fait cette
parole, c'est-à-dire parce que tu as accompli, mis en pratique la parole que je t’avais
adressée, l’ordre donné au début du chapitre. Il me semble que le sens de ‘’parole’’
est préférable car il fait mieux écho à 18b. Le ‘’cela’’ ou la parole dont il est question
est ensuite explicité en reprenant l’expression de la première intervention de l’ange,
parce que tu n’as pas épargné ton fils, ton unique. La phrase qui suit et enchâsse la
promesse : parce que tu as écouté ma voix rappelle le premier devoir d’Israël,
l’écoute de la voix du Seigneur.
Ces deux phrases : parce que tu as fait cette parole, parce que tu as écouté ma voix
évoquent par anticipation l’Alliance passée au mont Sinaï où le peuple d’Israël
unanime a répondu à Moïse qui lui avait lu le livre de l’Alliance (Deut. 24,7) : « Nous
ferons et nous écouterons ». Abraham est un modèle de fidélité à l’Alliance qu’il a
passée avec le Seigneur et qui, plus tard dans le récit, sera proposée par
l’intermédiaire de Moïse à tout Israël. En écoutant la parole que le Seigneur lui avait
adressée, en lui donnant tout ce qu’il avait de plus cher, il accomplit la grande prière
d’Israël qui commence en Deutéronome 6,4 par « Ecoute Israël… » et se poursuit
en 6,5 par « Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de
toute ta force. » Abraham est le modèle du juif pieux, fidèle à l’Alliance.
Au centre figure la déclaration solennelle du Seigneur dans laquelle il réaffirme les
promesses qu’il avait faites à Abraham au moment de son appel, promesses qu’il
avait ensuite répétées à plusieurs reprises.
En tête figure la bénédiction personnelle d’Abraham : « Oui, bénir, je te bénirai »,
promesse exprimée en hébreu par la répétition à deux formes différentes du même
verbe ‘’bénir’’ pour dire une abondance de bénédictions, ce que la BJ traduit par Je
te comblerai de bénédictions.
Ensuite l’accent est mis sur la descendance (ou la semence) et le mot revient trois
fois en deux versets : et multiplier, je multiplierai ta descendance comme les étoiles
du ciel et comme le sable qui est au bord de la mer. Ici encore la répétition du même
verbe sert à dire l’abondance de la postérité d’Abraham, puis deux images illustrent
cette multitude, celle des étoiles du ciel que le Seigneur avait déjà utilisée en
montrant la voûte étoilée à Abraham (15,2), et celle du sable au bord de la mer qui
est nouvelle bien qu’elle rappelle la poussière de la terre en 13,16. La descendance

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promise devient cosmique dans la mesure où elle évoque le ciel et les étoiles, la mer
et, par le sable, la terre. On note que la promesse ne porte plus sur Isaac qui n’est
pas mentionné (bien que la promesse implique qu’il aura lui aussi une postérité)
mais, au-delà de lui, sur une innombrable descendance.
La promesse de la terre qui avait déjà été donnée (en 12,1. 7) lors du premier appel
à Harrân, qui avait été confirmée après la séparation avec Lot (13, 15-17), réaffirmée
à l’occasion des deux alliances, celle conclue entre les animaux coupés (15, 7-8) et
celle de la circoncision (17,8), cette promesse de la terre est reprise ici en ces
termes : ta descendance prendra possession de la porte de tes ennemis. Le sens
général de cette affirmation est clair, à savoir que la descendance d’Abraham
prendra possession d’un pays occupé par d’autres, mais l’expression est étrange. La
porte implique que la descendance occupera les villes puisque la porte, souvent
fortifiée, est le lieu stratégique qui permet l’accès à la ville, donne pouvoir sur elle. La
porte est aussi le lieu où siège le tribunal : peut-on comprendre que la justice sera
rendue selon le droit du Dieu de la postérité d’Abraham ? Quoiqu’il en soit, cette
victoire n’entraînera pas l’extermination des ennemis puisque ceux-ci font partie des
nations et, au contraire, les promesses se terminent par ces mots : se béniront en ta
descendance (celle d’Abraham) toutes les nations de la terre. La même promesse
avait été donnée à Abraham dans l’appel initial (12,3) : en toi seront bénies toutes les
familles de la terre puis reprise après l’apparition de Mamré (18,18) : Abraham doit
devenir une nation grande et puissante en qui seront bénies toutes les nations de la
terre ; elle est étendue maintenant à toute sa postérité. La bénédiction ne concerne
pas seulement Abraham, sa famille, sa descendance, elle s’étend à tous les peuples
et à tous les temps.
Le second discours de l’ange reprend tout le passé d’Abraham en confirmant et
amplifiant les promesses qui lui avaient été faites et s’ouvre aussi sur le futur car il
annonce en filigrane la naissance du peuple d’Israël puis l’apparition de la multitude
innombrable de tous les croyants au Dieu Unique, nombreux comme les étoiles du
ciel et les grains de sable des rivages de la mer.

Le retour d’Abraham à Beér-Shèba (22,19)

Après l’épreuve et le discours du messager, le retour d’Abraham à Beér-Shèba est


raconté en un seul verset : (19) Et Abraham revint vers les garçons, et ils se levèrent
et ils allèrent uniment vers Beér-Shèba et Abraham demeura à Beér-Shèba.
Abraham revient vers les garçons, ses deux serviteurs qu’il avait laissés avec l’âne
pour monter avec Isaac sur la montagne. Il leur avait dit : « Nous reviendrons vers
vous » mais il revient seul puisque rien n’est dit d’Isaac. Il retrouve les garçons à son
service mais le récit ne parle plus de son garçon, Isaac. L’absence de celui-ci est
encore soulignée par le fait que le mot ‘’uniment’’ qui avait servi à deux reprises à
qualifier l’entente et l’unité entre le père et le fils s’applique maintenant à l’accord
entre Abraham et les jeunes à son service. Il a offert son fils au Seigneur et il en est
maintenant séparé. Est-ce la coupure du lien de possession qui l’unissait à son fils
qui lui permet d’établir à présent avec d’autres que le fils de sa chair un lien d’unité ?
Il revient habiter à Beér-Shèba, au Puits du Serment, la ville dont le nom était
expliqué au chapitre précédent par les alliances passées avec Abimélekh. Désormais
ce nom rappellera aussi le serment par lequel Dieu s’est engagé à combler Abraham
et sa descendance de sa bénédiction.

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Le sacrifice d’Abraham et l’interdiction des sacrifices humains

Les sacrifices humains ont été pratiqués par les populations de Palestine ; les
Cananéens et les Phéniciens brûlaient des enfants en l’honneur de leur dieu Moloch.
Les sacrifices d’enfants étaient également pratiqués dans le royaume d’Israël, nom
donné au royaume du nord qui se sépara du royaume de Juda à la mort de Salomon.
Selon 2 Rois 17,17 : Ils (les hommes d’Israël) ont fait passer par le feu leurs fils et
leurs filles, … ils ont fait ce qui est mal aux yeux du Seigneur, ils ont servi les idoles
et, pour ces raisons, le Seigneur les a écarté loin de sa présence : les habitants
d’Israël furent déporté en Assyrie et le royaume du nord disparut en 721.
Les sacrifices humains étaient également en usage dans le royaume de Juda, au
sud. Ainsi le roi Ahaz, qui régna sur Juda de 735 à 716 (au moment de la disparition
du royaume du nord), ne fit pas ce qui est droit aux yeux du Seigneur, comme l’avait
fait le roi David son ancêtre, mais, entre autres abominations, (2 Rois 16, 3) il suivit le
chemin des rois d’Israël et même fit passer son fils par le feu .
Le roi Ezékias succéda à son père Ahaz sur le trône de Juda. A l’opposé de son
père, il demeura attaché au Seigneur sans se détourner de lui. Il garda les
commandements que le Seigneur avait prescrit à Moïse. Le Seigneur était avec lui, il
réussissait dans tout ce qu’il entreprenait (2 R 18, 6-7).
A la mort d’Ezékias, son fils Manassé lui succéda et régna longtemps sur Juda, de
687 à 642, soit quarante-six ans. Il revint aux abominations des nations païennes, il
éleva des autels aux idoles jusque dans l’enceinte du Temple. Il fit passer son fils par
le feu (2 R 21,6). Il répandit le sang innocent (le sang des condamnés innocents et le
sang des sacrifices humains) en telle quantité qu’il en remplit Jérusalem bord à bord
(2 R 21,16).
Josias, un roi juste, exerça la royauté de 640 à 609 : il suivit exactement le chemin
de David son père, sans dévier ni à droite, ni à gauche. Pendant son règne, à
l’occasion de travaux dans le Temple, le grand prêtre y retrouva un livre de la Loi. Il
en parla au secrétaire du roi et tous deux vinrent en faire la lecture devant le roi
Josias. A la suite de cette lecture, en application des prescriptions du texte retrouvé,
le roi décide de centraliser le culte à Jérusalem et de détruire tous les sanctuaires et
hauts lieux dédiés aux idoles. En particulier (2 Rois 23,10) le roi ordonne de profaner
le Tophet, le "Brûloir", pour que personne ne fasse plus passer son fils ou sa fille par
le feu en l’honneur des divinités païennes.
Les réformes de Josias n’ont probablement pas réussi à extirper la pratique des
sacrifices humains car les prophètes continuèrent à les condamner. Ainsi Jérémie,
dont l’activité commence vers 605 et se poursuit jusqu’au-delà de la chute de
Jérusalem en 587, fait-il allusion aux sacrifices d’enfants dans un oracle au nom du
Seigneur, en 7,31 : Ils (les Judéens) érigent le tumulus du Tophet pour que leurs fils
et leurs filles y soient consumés par le feu, cela, je ne l’ai jamais demandé. On trouve
la même condamnation en 32,35, au moment du siège de Jérusalem : Ils ont érigé le
tumulus de Baal afin de faire passer pour Moloch leurs fils et leurs filles par le feu,
cela je ne l’ai jamais demandé, je n’ai jamais eu l’idée de faire commettre une telle
horreur. Le prophète Ezéchiel, qui fut déporté en Babylonie où se déroula son
activité, reprend ces condamnations en 16,20-21 et en 20,26. La "Loi de sainteté"
comprise dans le livre du Lévitique, écrite après le retour d’exil, condamne encore
ces pratiques en 18,21 et 20,2-5.
Les sacrifices d’enfants nous semblent une coutume barbare mais elle repose
cependant sur une idée juste : la vie vient de Dieu et il est normal de l’offrir à Dieu.
« Cette pensée est derrière la coutume de beaucoup de peuples d’offrir toutes

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prémices à Dieu. La loi en Israël prescrit d’offrir à Dieu les prémices des produits du
sol (Dt 26,2), les premiers-nés des animaux et des hommes (Ex 22,28-29). Mais le
premier-né de l’homme est toujours racheté : on offre un animal à sa place (Ex
13,13).7 »
Isaac, le vrai premier né d’Abraham, devait être rendu à Dieu mais le récit montre
que le fils peut être remplacé par une victime animale ; bien que l’interdiction ne soit
pas formellement exprimée, le texte contient une condamnation implicite des
sacrifices humains.

La lecture traditionnelle du sacrifice d’Abraham

Dieu demande à Abraham de lui offrir son fils en sacrifice d’holocauste. Il fait cette
demande soudainement, sans explication. En demandant cette offrande, Dieu
rappelle avec une précision qui semble cruelle les liens d’amour que le père éprouve
pour son fils Isaac, son fils unique, celui qu’il aime.
L’ordre divin exige non seulement le don du fils mais une collaboration active du père
qui doit être le sacrificateur et égorger son propre fils. Aucune justification n’est
donnée. Cette demande contredit toutes les promesses faites à Abraham depuis son
départ : Je ferai de toi un grand peuple (Gn 12,2), je rendrai ta postérité comme la
poussière de la terre (Gn 13,16) à ta postérité je donne ce pays (Gn 15,18)…
Abraham est plongé dans la nuit : comment faire confiance à ce Dieu qui se
contredit, comment garder l’espérance quand aucun avenir ne s’ouvre plus devant
lui ?
Et pourtant Abraham écoute et obéit : il se lève tôt pour faire ce que Dieu lui a
demandé et préparer le sacrifice, il marche trois jours interminables en silence, il est
prêt à sacrifier son fils, sa vocation.
Sans comprendre, Abraham va jusqu’au bout de l’obéissance et au dernier moment
Dieu arrête son bras,

La ligature d’Isaac ou "aqédah"

La tradition juive se réfère au récit du chapitre 22 en l’appelant la aqédah, la ligature,


ou la aqédat Yitshaq, la ligature d’Isaac. Aqédah est un substantif formé à partir du
verbe hébreu utilisé au verset 22,9, ‘’aqad’’ ( ‫ )עקד‬qui signifie lier (et il lia Isaac son
fils) et n’est utilisé qu’une fois dans la Bible.
Cette appellation traditionnelle n’implique pas que les commentaires mettent au
premier plan le rôle assumé par Isaac dans le sacrifice demandé à Abraham. Le
midrash et les prières de la liturgie juive donnent une place éminente à Abraham en
exaltant son obéissance et sa foi. Certains commentaires cependant mettent l’accent
sur le consentement serein d’Isaac qui n’était plus un enfant mais au moins un jeune
homme, voire, selon certaines traditions, un homme mûr. Voici, par exemple, un
passage de Genèse Rabba8 : « Lorsqu’Abraham voulut ligoter son fils, celui-ci dit :
Père, je suis jeune ! J’ai peur que mon corps se débatte sous l’angoisse du couteau,
je risquerai de te faire de la peine. En outre l’immolation risquerait de n’être pas
valide et ce sacrifice de n’être pas compté9. Alors attache-moi fort ! Et Abraham

7
Walter Vogels, Abraham et sa légende, p. 74
8
Ouvrage cité, 56,8.
9
Selon le Lévitique, la victime offerte en sacrifice doit être ‘’entière’’, sans aucun défaut de naissance
ou accidentel. Blessé, Isaac ne serait plus une victime entière agréée pour l’holocauste.

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ligota Isaac. Qui pourrait ligoter un homme de trente- sept ans10 contre son gré ? »
Dans ce passage, Isaac est présenté comme un exemple de courage et de sainteté
et, au Moyen-âge, il sera le modèle des martyrs juifs qui meurent pour leur foi.

Abraham ne retient pas pour lui le fils qu’il a reçu

Dieu a fait don à Abraham d’un fils, Isaac, le plus beau don qu’il pouvait espérer11.
Et voici que l’Elohim lui dit (22,2) : « Prends, je te prie, ton fils, ton unique, que tu
aimes, Isaac, et va-t-en vers le pays de Morîyya et fais le monter là pour un
holocauste sur une des montagnes que je te dirai. »
Cette demande initiale est, comme nous l’avons analysé, ambivalente c'est-à-dire
qu’elle peut être comprise de deux manières : ou bien le Dieu demande à Abraham
d’offrir un holocauste ordinaire avec Isaac, en emmenant son fils, ou bien il lui
demande d’offrir son fils lui-même en holocauste. Abraham retiendra-t-il son fils ou le
laissera-t-il retourner vers celui qui le lui a donné ?

Cette parole venant de Dieu a des rapports étroits avec l’ordre que le Seigneur avait
donné au patriarche au tout début de son aventure en 12,1-3.
L’invitation à s’en aller (lékh lekha en hébreu : va-t-en ou, littéralement, va pour toi,)
est la même et, dans les deux cas, la destination reste indéterminée : vers la terre
que je te ferai voir (12,1), sur une des montagnes que je te dirai (22,2) ; à chaque fois
Abraham part sans délai. Le premier départ a ouvert pour Abraham un chemin
difficile mais fécond. Il a eu un fils avec Sarah, a noué des relations avec Melkisédeq
ou Abimélekh, a pu devenir lui-même. Le nouvel ordre va-t-il de même ouvrir un
chemin de vie ?
L’ordre initial lui demandait de quitter son pays, sa famille et son père. Le nouvel
ordre concerne aussi un lien familial profond : comment va-t-il se comporter avec son
fils ? Nous avions noté au commencement de l’histoire d’Abraham, en lisant le verset
11,31 : Et Tèrah prend Abram son fils et Lot, fils d’Haran, fils de son fils, et Saraï sa
bru, femme d’Abram son fils, le pouvoir que Tèrah, père d’Abraham exerçait sur les
siens, pouvoir exprimé par l’abondance des possessifs et par le verbe qui exprimait
que Tèrah partait avec sa famille : Tèrah les ‘’prend’’ comme ses choses. Ce même
verbe ‘’prendre’’ est le premier mot de l’ordre divin ; comme Tèrah l’avait pris lui-
même, Abraham à son tour doit prendre son fils.
L’ordre divin de 22,2 souligne la relation entre Isaac et son père par un double
possessif (ton fils, ton unique), par une proposition relative (celui que tu aimes) ; le
mot unique rend l’hébreu yahîd qui peut être traduit aussi par "uni", une forme de
sens passif dérivant du verbe yahad, être uni, ce qui met encore l’accent sur le lien
d’union, de possession, entre Abraham et son fils.
L’enjeu du test d’Abraham apparait ainsi de manière de plus en plus nette :
« Gardera-t-il son fils pour lui en offrant avec lui un sacrifice sur la montagne ou
consentira-t-il à le laisser monter vers ce Dieu qui l’a promis puis donné, renonçant
ainsi à la mainmise sur le futur de la promesse ? » Et A. Wénin écrit encore : « La
question de savoir comment Abraham entendra l’ordre de Dieu est intimement liée à
une autre question portant sur la manière dont Abraham reçoit le don de Dieu qu’est
Isaac. Va-t-il se montrer jaloux de ce don, cédant comme l’Adam du jardin au piège

10
Sara avait 90 ans à la naissance d’Isaac et mourut aussitôt après la ligature à 127 ans (Gn 23,1)
11
Ce paragraphe doit tout à l’ouvrage d’André Wénin : Isaac ou l’épreuve d’Abraham. Mes emprunts à
cet excellent ouvrage sont si nombreux que je renonce à les signaler dans le développement qui suit.

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de la convoitise ? Va-t-il, au contraire, le laisser être entre Dieu et lui un signe de leur
volonté mutuelle de relation en vue de la vie ? »
Les versets 3 à 6 entretiennent l’incertitude sur le choix d’Abraham et chaque action
peut être comprise dans un sens ou dans l’autre ; fend-il le bois lui-même pour
assumer totalement l’holocauste de son fils ou bien le fait-il comme un geste banal,
parce qu’il prévoit de n’offrir qu’un sacrifice ordinaire ? Quand il dit aux garçons qu’il
reviendra vers eux avec Isaac, ment-il pour dissimuler sa décision à son fils et à ses
serviteurs ou a-t-il vraiment l’intention de redescendre avec son fils ? Ou peut-être
n’a-t-il encore rien décidé ?
Le lien intime entre le père et le fils est encore souligné dans les versets 7 et 8
encadrés par la répétition de Ils allèrent tous deux uniment qui dit l’union du père et
du fils tandis que, entre ces bornes, les mots Mon fils sont répétés ainsi que le mot
Père.
En 9 ils poursuivent leur montée, Abraham construit l’autel, dispose les bois et,
finalement, lie son fils et le place sur l’autel. Il a fait donc fait son choix et il interdit
ainsi à Isaac de s’enfuir. Mais cette ligature est aussi « le signe d’un lien qu’elle
mimerait en quelque sorte. C’est le lien qui unit étroitement Abraham à ‘’son fils’’, un
lien qui risque d’entraver celui-ci en l’enchaînant à son père au point qu’il ne puisse
prendre la distance nécessaire pour vivre sa propre vie. »
L’ange, l’envoyé du Seigneur YHWH (et non de l’Elohim), intervient et arrête le
couteau ; en le brandissant, Abraham a manifesté qu’il était prêt à renoncer à la
possession de son fils et le couteau ne servira plus qu’à couper le lien (ou le cordon
comme on dit aujourd’hui) entre son fils et lui. Le messager l’atteste : l’important
n’était pas d’immoler Isaac mais de ne pas le retenir à lui en un geste de mainmise,
de ne pas l’épargner comme on épargne et garde pour soi seul un trésor.
L’auteur aurait pu dire en deux mots qu’il prit l’animal et le sacrifia mais le bélier est
décrit avec des détails qui semblent superflus : et voici un bélier, derrière, attrapé
dans le fourré par ses cornes. ‘’Que cache donc cette extrême précision de la
description ? ‘’ demande A. Wénin, qui scrute le double sens de cette description.
Isaac avait demandé où était l’agneau pour le sacrifice ; Abraham, lui, voit un bélier
(‫‘ איל‬ayil), l’animal père de l’agneau, un mot dont la racine connote l’idée de chef,
de dirigeant, de force. Ce bélier est derrière, dans le dos ou, si on transpose dans
l’ordre temporel, dans le passé d’Abraham. Un participe passif le décrit attrapé, saisi,
possédé, par un végétal, buisson ou fourré, dont les branches sont tissées,
emmêlées. Une lecture littérale comprend qu’Abraham n’a pas de mal à attraper
l’animal immobilisé. Mais on peut y voir aussi, au second niveau, un père puissant
qui possède son fils dont le destin est entrelacé avec le sien. En offrant son fils,
Abraham a renoncé à une paternité exercée comme une possession, une
domination ; il n’a pas mis à part pour lui, réservé pour lui, épargné son fils. En tuant
le bélier, Abraham met fin à sa paternité possessive. Ainsi, celui qui était son fils est
devenu, comme le dit le messager, ‘’le garçon’’.
Le fait qu’Abraham ait accepté de couper le lien possessif l’unissant à son fils est
peut-être ce qui lui permet d’établir désormais avec les autres un lien d’unité : il
retourne ‘’uniment’’ avec ses serviteurs à Beér Sheva.
Et l’envoyé le dit expressément, c’est parce qu’Abraham n’a pas épargné son fils que
la promesse de bénédiction pour les familles de la terre, énoncée au début de son
histoire en 112,3, prend, comme il est écrit en 22,17-18, sa dimension universelle :
parce que tu n’as pas épargné ton fils, ton unique…je multiplierai ta semence comme
les étoiles du ciel et comme le sable qui est au bord de la mer, et ta semence

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prendra possession de la porte de tes ennemis et se béniront en ta semence toutes
les nations de la terre parce que tu as écouté ma voix. »

Le mont Moriyya

Au début du récit de l’épreuve, en Gn 22,2, Dieu dit à Abraham de prendre son fils,
d’aller vers le pays de Moriyya et de monter là sur une montagne. Pour cette raison,
on appelle le mont sur lequel Abraham se préparait à sacrifier son fils, le mont
Moriyya ou Moriah.
Le midrash s’est interrogé sur la signification de ce nom. On sait que les substantifs
hébreux sont souvent formés avec la lettre mem (m) précédant la racine d’un verbe
et Moriyya est rapproché de voir, raah (‫ )ראה‬en hébreu, puisque Abraham appela du
nom de « Le Seigneur voit/verra » ce lieu qui est dit aujourd’hui « Sur une montagne
le Seigneur est/sera vu ». Le nom Moriyya est parfois expliqué à partir de la racine
de la crainte yara (‫)ירא‬, la crainte de Dieu au sens de vénération ou adoration.
D’autres enfin le rattachent à yarah (‫)ירה‬, enseigner qui est à l’origine du mot Torah.
Les associations qu’éveille le nom du mont Moriyya, un mont sur lequel on peut voir
et rencontrer Dieu, être vu de lui, l’adorer et lui rendre gloire, recevoir son
enseignement, évoquent évidemment le mont du Temple, à Jérusalem. Et, si la
Genèse ne dit pas où se situe le mont Moriyya, pour le livre des Chroniques (2 Ch.
3,1) il est cette colline de Jérusalem que choisit Salomon pour bâtir le Temple. Le
Temple aurait donc été construit au lieu où Abraham accepta d’offrir en sacrifice à
Dieu son fils bien-aimé. Une relation est ainsi établie entre le mérite d’Abraham et la
Demeure où le Seigneur accepta de résider.

La lecture spirituelle du sacrifice d’Abraham

La lecture spirituelle de l’Ecriture comporte plusieurs orientations dont la lecture


morale, c'est-à-dire une lecture orientée vers la recherche de règles pour la conduite
de notre vie. Et, en méditant l’épreuve d’Abraham, chacun peut se demander quel
est son Isaac, quel est l’être ou l’objet qu’il aime (peut-être trop) passionnément.

C’est une lecture qui touche à l’intime de chacun et je préfère terminer par quelques
mots sur la lecture allégorique ou ‘’typologique’’ du Premier Testament (un mot forgé
à partir du grec typos qui signifie modèle, ébauche, figure…), une lecture "qui
discerne dans les œuvres de Dieu sous l’Ancienne Alliance des préfigurations de ce
que Dieu a accompli dans la plénitude des temps, en la personne de son Fils
incarné"12.
Un passage de l’Epître aux Hébreux fait un rapprochement entre le chapitre 22 de la
Genèse et la mort et résurrection du Christ (He 11,17-19) : Par la foi, Abraham, mis à
l’épreuve a offert Isaac ; il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et
qu’on lui avait dit : « C’est par Isaac qu’une descendance te sera assurée. » Même
un mort, se disait-il, Dieu est capable de le ressusciter ; aussi, dans une sorte de
préfiguration, il retrouva son fils.
Abraham conservait dans son cœur la promesse qu’il avait reçue de Dieu : (Gn
17,19) : Ta femme Sarah va t’enfanter un fils et tu lui donneras le nom d’Isaac.
J’établirai mon alliance avec lui comme une alliance perpétuelle pour sa
descendance après lui. Et Dieu lui ordonne maintenant d’offrir ce fils en sacrifice.

12
Catéchisme de l’Eglise Catholique (CEC), 128.

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Abraham ne comprend pas mais il croit que rien n’est impossible à Dieu et que, de
même que Dieu a pu faire naître un enfant de corps usés et proches de la mort, Dieu
pourra faire revenir à la vie, ressusciter, un fils immolé. Abraham est donc un
exemple de confiance absolue en Dieu : il crut en l’espérance contre l’espérance
même.

C’est Isaac, cependant, qui est la figure du Christ.


Nous avons déjà relevé que sa naissance est miraculeuse comme celle de l’enfant
Jésus.
Isaac est le fils bien-aimé de son père, son unique, celui qu’il aime13. Et Jésus est le
Fils unique du Père, celui qui a toute sa faveur.
Isaac porte le bois de l’holocauste comme Jésus porte le bois de la croix.
Isaac se laisse conduire vers le lieu du sacrifice comme Jésus vers le lieu du
crucifiement.
Isaac est ligaturé comme les gardes saisirent Jésus et le ligotèrent (Jean 18,12).
Isaac s’abandonne entre les mains de son père sur le mont Moriyya comme Jésus
entre les mains du Père sur le mont Golgotha.
Isaac est sauvé de la mort et vit, tandis que Jésus meurt puis est vivant après sa
résurrection.

Le récit de Genèse 22 n’est qu’une figure du sacrifice parfait qui s’accomplit en


Jésus-Christ. "Ce sacrifice du Christ est unique, il achève et dépasse tous les
sacrifices. Il est d’abord un don de Dieu le Père lui-même : c’st le Père qui livre son
fils pour nous réconcilier avec lui. Il est en même temps offrande du Fils de Dieu fait
homme qui, librement et par amour, offre sa vie à son Père par l’Esprit Saint, pour
réparer notre désobéissance. 14 "

13
Dans l’Evangile de demain, 13 janvier 2008, Baptême du Seigneur, les mots Mon fils bien-aimé font
allusion, entre autres, à Isaac, fils d’Abraham.
14
CEC 614.

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