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littérature, une langue universelle, où se perd une philosophie qui dit la fin de la philoso­

la spécificité de la littérature, où disparaissent phie, — l’intérêt pour la théorie peut aller


les problèmes de traduction, le fait même de jusqu’à cette limite que la théorie de l’écri­
la traduction. On y baigne déjà naturelle­ ture absorbe toute l’écriture, que la théorie
ment dans cette langue universelle. On recon­ intériorise toute la pratique, — extrême
naît la poétique science structuraliste d’il y opposé à l’autre intériorisation, celle de la
a dix ans, qui s’est justement tournée vers une théorie par la pratique. Tu écris : « L’arti­
poétique de la « prose » — une taxinomie des culation entre le document poétique mené à
formes du contenu, qu’elle s’appelle analyse cette raréfaction susdécrite et sa reconnais­
structurale ou sémiotique du récit. sance critique par la prose de type ‘ Théorie
De même que Saussure a écrit qu’ « étudier de la littérature' n’est pas accidentelle, su­
une langue conduit inévitablement à étudier perfétatoire » (Reliefs, p. 89). Il me semble
le langage » (lettre à Meillet du 4 janvier que cette inflation théorique, cette (pseudo)
1894), on peut poser qu’étudier la poésie involution de la poésie ou de l’écriture sub­
conduit inévitablement à une théorie, et à jective sur sa propre théorie ne se comprend
une théorie historique du langage. Exemple : pas sinon comme une pratique de la philo­
on a décrit la poésie comme une ambiguïté, sophie du langage qui mène à la poétique
comme la polysémie. On présupposait que la du dictionnaire : la philosophie du travail
monosémie était première, fondamentale. En « de » la langue, où convergent les heideg-
effet, si le langage est fait de mots, qui soient gérianismes, les lacanismes d’une vulgate,
des noms donnés (depuis Adam) aux choses, d’une lacantonade présente. Travail de la
à un mot doit correspondre un sens. Mais langue, sans discours. Pris pour le discours.
la polysémie est empiriquement le fait le D’où une dissociation entre poésie et dis­
plus courant — fonctionnellement premier. cours. Suit une raréfaction de la lecture.
Comme l’ambiguïté. Une logique (celle de Peut-être aussi la répugnance des poètes, en
Husserl), et non la linguistique, fait de la France, à lire à voix haute, et publique.
monosémie le point de départ et la norme. Parce qu’il n’y a de lecture que d’un dis­
Logique théologique. Ainsi décrire la poésie cours. Il n’y a pas de lecture d’une langue,
implique une théorie de l’ambiguïté, de la ni de la langue. Il y aurait à analyser un
polysémie, donc du langage. Autre exemple : goût contemporain pour le Littré : présaus-
le rapport entre la poésie et le dictionnaire. surien. Pendant que la vulgate structuraliste,
Le dictionnaire, comme Rimbaud, Mallarmé, par oppositions-couplages-complexité struc­
Ponge, surtout, entre autres, l’utilisent, pro­ turelle, fait la caution « scientifique » des pra­
duit un étalement de nomenclature qu’on fait tiques littéraires : une écriture non avec mais
jouer comme une polysémie. C’est le « mon­ par le savoir.
tage lexical » moderne dont tu parles (.Re­ Que la poésie n’est pas séparable de l’évo­
liefs, p. 51). En passant, je note que le lution de la théorie, la place de la parodie,
montage ne permet plus, au moins, le psy­ aujourd’hui, le montre, la notion d’inter­
chologisme de l’expression, où reste une part textualité comme effet de la connaissance de
importante des idées communes sur la littéra­ Lautréamont. Denis Roche. L’ « autocriti­
ture, et surtout sur la poésie. Décalage qui que » de la poésie dans Eros énergumène est
fait, en partie, la fameuse difficulté des mo­ voulue-reconnue telle : « théorie ‘ cure
dernes. Et si le « dérèglement de tous les aiguë’ » (TXT 6/7, hiver 1974, p. 117), et
sens » est un dérèglement (volontaire) de « Dé-figurer la convention écrite c’est, en
l’emploi des mots, il est mis fin à l’analogie écrivant, témoigner de façon continue que
universelle. Autre effet de la modernité. la poésie est une convention (de genre) à
Deux autres conséquences : la théorie n’est l’intérieur d’une convention (de communi­
pas séparable de l’évolution de la poésie, la cation) ».
poésie n’est pas séparable de l’évolution de On ne peut pas dire que le poème renvoie
la théorie. En rapport avec une poésie de la au monde. Monde est un terme phénoméno­
poésie (qui dit l’impossibilité de la poésie), logique, et la poésie ni la poétique ne peu­
un roman qui dit l’impossibilité du roman, vent être phénoménologiques, parce que la

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