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Éléments

d ' é c o n o m i e industrielle
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Conseil éditorial : Christian de Boissieu, François Burdeau, Jean Com-


bacau, Pierre Mayer, Serge Sur.

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FINANCES PUBLIQUES
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INTRODUCTION AU DROIT PUBLIC FRANÇAIS
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POLITIQUE COMPARÉE
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DROIT INTERNATIONAL PUBLIC
( 5 é d . ) . — H u b e r t THIERRY, J e a n COMBACAU, S e r g e SUR, C h a r l e s VALLÉE.
D U MÊME AUTEUR

L e s m é c a n i s m e s d e l'économie, Cujas, 3e é d i t i o n , 1984.

L e s y s t è m e m o n é t a i r e i n t e r n a t i o n a l (en c o l l a b o r a t i o n a v e c J. M a r c h a i ) , Cujas,
8e é d i t i o n , 1984.

A n a l y s e m i c r o é c o n o m i q u e , Cujas, 2e édition, 1985.

A n a l y s e m a c r o é c o n o m i q u e , Cujas, 2e édition, 1987.

Statistique descriptive (en collaboration avec Ch. Labrousse), Cujas, 2 édi-


tion, 1988.
D O M A T É C O N O M I E

J a c q u e s Lecaillon
Professeur à l'Université de Paris I.

É l é m e n t s
d ' é c o n o m i e
industrielle

MONTCHRESTIEN
26, rue Vercingétorix
7 5 0 1 4 PARIS
© Éditions Montchrestien, 1988,
I.S.B.N. : 2-7076-0389-9
Avant-propos

L'objet de ce livre est l'étude des branches d'activité et des marchés


et du comportement des entreprises sur ces marchés; plus précisément,
il met l'accent sur l'interdépendance des entreprises et sur les relations
qui existent entre la structure des marchés, la stratégie des firmes et
leurs performances économiques.
Il ne s'agit donc pas d'un ouvrage d'économie ou de gestion de l'entre-
prise; il se propose simplement de montrer comment la théorie écono-
mique moderne étudie les motivations et les contraintes découlant de
l'appartenance de chaque entreprise à une ou plusieurs branches d'acti-
vité; dans une large mesure, ces contraintes résultent des actions des
autres entreprises.
Ce type d'analyse n'est pas véritablement nouveau; mais il s'est particu-
lièrement développé à partir des années 1950 au point de constituer
aujourd'hui une discipline relativement autonome, connue sous le nom
d'économie de branche ou, plus couramment, d'économie industrielle,
les marchés des produits industriels constituant son champ principal
d'application.
A l'heure actuelle, l'économie industrielle fait l'objet d'enseignements
spécialisés de haut niveau généralement réservés au second ou au troi-
sième cycle des universités et des grandes écoles. Toutefois, ses princi-
paux développements ne peuvent plus être ignorés des étudiants de pre-
mier cycle en économie ou en gestion dans la mesure où ils consistent
en une prolongation et un approfondissement des enseignements de
microéconomie.
Ce livre a l'ambition d'être accessible à ce public. C'est la raison pour
laquelle il ne contient que des éléments reprenant et poursuivant des
thèmes déjà en partie abordés au niveau des premiers cycles universitaires;
ces éléments sont présentés d'une manière volontairement simplifiée, éli-
minant les considérations superflues et dans le langage de l'analyse éco-
nomique courante. Mais il ne prétend pas pour autant se substituer
aux enseignements traditionnels de microéconomie qui constituent la base
de la formation économique générale.
Introduction

Par opposition à l'analyse microéconomique traditionnelle, principale-


ment axée sur le modèle de concurrence parfaite, l'économie industrielle
moderne prend pour point de départ l'imperfection de la concurrence.
Sur certains marchés, des firmes monopolistiques peuvent opérer à l'abri
de hautes barrières à l'entrée, auquel cas la théorie du monopole s'appli-
que. Cependant, dans la plupart des cas, plusieurs firmes coexistent
e t / o u les obstacles à l'entrée de nouvelles firmes sur le marché ne sont
pas suffisants pour éliminer toute concurrence potentielle; l'économie
industrielle cherche à déterminer les conséquences de ces situations inter-
médiaires entre la concurrence et le monopole.
Sur les marchés de nature oligopolistique la flexibilité des prix n'est
pas assurée comme en concurrence parfaite; par opposition à la
microéconomie traditionnelle, l'économie industrielle reconnaît que la
compétition est un phénomène plus vaste que la lutte de prix : la recher-
che, le lancement de nouveaux produits, la publicité... ont généralement
un rôle à jouer.
Dans ces conditions, bien que l'économie industrielle utilise largement
les instruments d'analyse forgés par la théorie néo-classique, sa vision
du fonctionnement des marchés est très voisine de celle de la théorie
post-keynésienne (1).

Le modèle de concurrence parfaite suppose l'homogénéité des produits.


Si cette hypothèse était vérifiée et si chaque entreprise était spécialisée
dans la fourniture d'un seul produit, l'économie serait composée de
groupes d'entreprises produisant des biens aisément identifiables (ciment,
acier, chocolat); chaque groupe constituerait une branche ou une indus-
trie dont le produit s'échangerait sur un marché bien défini. Dans la
réalité, chaque firme fournit des produits qui, dans une certaine mesure,
diffèrent de ceux des firmes concurrentes : les biens sont rarement homo-
gènes, mais le plus souvent différenciés (une automobile Renault R21
et une Peugeot 405 sont des produits différenciés); en outre, la plupart
des firmes sont appelées à diversifier leur activité et à vendre des pro-
duits différents qui s'adressent à des marchés différents (une automo-
bile et un avion sont des produits différents bien qu'ils répondent au
besoin de transport pris au sens large).

1) En principe, les produits différenciés appartiennent à la même caté-


gorie de produits; ils s'échangent sur un même marché et les entreprises
qui les offrent appartiennent à la même branche d'activité. En revanche,
des produits différents proviennent de branches différentes, ce qui impli-
que qu'une entreprise multi-produits fasse simultanément partie de plu-
sieurs branches.

La délimitation des branches et des marchés suppose par conséquent


que l'on puisse tracer la frontière entre produits simplement différenciés
et produits différents. Puisque les produits qui s'échangent sur un même
marché répondent à un même type de besoins, présentent de ce fait
des caractéristiques communes et sont directement concurrents entre eux,
on admet que seuls les produits étroitement substituables appartiennent
à la même catégorie et définissent une même branche et un même mar-
ché. Le degré de substituabilité peut être mesuré par l'élasticité-croisée
de la demande (2) : si l'élasticité-croisée est négative, les biens considé-
rés sont complémentaires; si elle est voisine de zéro, les biens sont indé-
pendants; ils sont substituables lorsque l'élasticité-croisée est positive : plus
cette valeur positive est élevée, plus la substituabilité est forte. Cepen-
dant, il n'est pas possible de dire à partir de quelle valeur positive deux
biens sont suffisamment substituables pour classer les entreprises qui
les produisent dans la même branche. Toute classification comporte de
ce fait une certaine part d'arbitraire.
2) Bien que les nomenclatures en vigueur diffèrent d'un pays à l'autre,
les règles de base sont généralement voisines. Elles répartissent les produits
en grandes catégories (par exemple, biens de consommation courante)
et les subdivisent progressivement pour aboutir à des classifications détail-
lées (par exemple, habillement; chaussures...). Le système utilisé en France
définit la branche comme un ensemble d'unités de production (en géné-
ral des établissements) fabriquant la même catégorie de produits. A toute
nomenclature de produits correspond donc une nomenclature de bran-
ches, sauf pour le commerce qui est une branche sans produits. Une
branche peut contenir des parties d'entreprises, par opposition aux sec-
teurs qui ne contiennent que des entreprises entières.
Les classifications les plus couramment utilisées sont les nomenclatures
en 16 branches (en U) et en 36 branches (en T) (voir tableau), mais
la décomposition peut aller jusqu'à 600 branches. Il est clair que plus
la classification est détaillée, moins les produits sont hétérogènes.

La plupart des domaines de l'analyse économique sont caractérisés par


des méthodologies, des manières spécifiques de poser les problèmes, par-
fois qualifiées de « paradigmes ». Dans l'économie industrielle moderne,
ce rôle est rempli par la relation structure-stratégie-performances.
1) Le point de départ est que la structure du marché et la stratégie
des entreprises déterminent les performances de la branche. Ces perfor-
mances se manifestent par la profitabilité des entreprises, l'efficience
de la production, le rythme du progrès technique ou l'expansion du
marché. Elles sont supposées dépendre de la stratégie des firmes aussi
bien en ce qui concerne les prix que la publicité, la recherche et le
développement; dans tous ces domaines, les objectifs des entreprises,
leur degré de collusion ou de compétition jouent un grand rôle. La
stratégie des firmes dépend donc à son tour de la structure du marché,
Structure par branches du produit intérieur brut.

Nomenclatures Valeur ajoutée


brute (en %
En U En T du total, 1985)

U 01. Agriculture T 01. Agriculture, sylviculture, pêche 3,9

U 02. Industries agricoles et alimen- T 02. Viande et produits laitiers 1,7


taires T 03. Autres produits agricoles et ali- 3,0
ments

U 03. Énergie T 04. Combustibles minéraux solides 0,2


T 05. Produits pétroliers, gaz naturel 2,3
T 06. Électricité, gaz, eau 2,8

U 04. Biens intermédiaires T 07.


Minerais et métaux ferreux 1,0
T 08.
Minerais, métaux non ferreux 0,4
T 09.
Matériaux de construction 0,7
T 10.
Verre 0,3
T 11.
Chimie de base, fibres, synthé- 1,4
tiques
T 13. Fonderie, travail des métaux 2,2
T 21. Papier, carton 0,7
T 23. Caoutchouc, matières plastiques 0,9

U 05 A. Biens d'équipement profes- T 14. Construction mécanique 2,4


sionnel T 15 A. Matériels électriques profes- 2,4
sionnels
T 17. Construction navale, aéronauti- 1,1
que, armement

U 05 A. Biens d'équipement ménager T 15 B. Biens d'équipement ménager 0,2

U 05 C. Automobile, transport ter- T 16. Automobile, matériel de trans- 2,4


restre port terrestre

U 06. Biens de consommation courante T 12. Parachimie, pharmacie 0,8


T 18. Textile, habillement 1,5
T 19. Cuirs et chaussures 0,3
T 20. Bois, meuble et divers 0,8
T 22. Imprimerie, presse, édition 0,8

U 07. Bâtiment, génie civil et agricole T 24. Bâtiment, génie civil 5,7

U 08. Commerce T 25 à T 28. Commerce 9,4


Tableau (suite)

Nomenclatures Valeur ajoutée


brute (en %
En U En T du total, 1985)

U 09. Transports et télécommunica- T 31. Transports 3,7


tions T 32. Télécommunications et postes 1,7

U 10. Services marchands T 29. Réparation, commerce automo- 2,0


bile
T 30. Hôtels, cafés, restaurants 2,4
T 33. Services marchands aux entre- 7,1
prises
T 34. Services marchands aux particu- 7,4
liers

U 11. Location, crédit-bail T 35. Location, crédit-bail immobilier 7,7

U 12. Assurances T 36. Assurances 0,4

U 13. Services des organismes finan- T 37. Services des organismes finan- 4,1
ciers ciers

U 14. Services non marchands T 38. Services non marchands 14, l

Valeur ajoutée totale des branches 100 %

c'est-à-dire de la différenciation des produits, de la concentration et


de l'intégration des entreprises, de la hauteur des barrières à l'entrée,
en un mot des facteurs qui déterminent l'intensité de la concurrence.
Par exemple, des profits élevés (performance) supposent une collusion
entre les firmes en matière de prix (stratégie) elle-même permise par
une forte concentration dans la branche (structure du marché). De même,
l'intensité du progrès technique (performance) implique un effort de
recherche (stratégie); celui-ci peut être favorisé lorsque les entreprises
sont protégées de la concurrence potentielle par de hautes barrières à
l'entrée sur le marché (structure). Ou bien encore, l'expansion de ce
marché (performance) suppose une politique de promotion des ventes
(stratégie); celle-ci peut être stimulée par un degré modéré de concentra-
tion (structure) considéré comme un facteur favorable à la concurrence
publicitaire.
2) Cependant l'enchaînement causal : structure-stratégie-performances,
n'est pas le seul type de relation concevable, sauf à considérer que la
structure des marchés est immuable ou ne subit que l'influence de fac-
teurs exogènes (fluctuations cycliques de la demande, modification de
la structure des coûts de production...). Le degré de concentration et
d'intégration (structure) peut changer, au moins à la longue, sous l'effet
des stratégies des firmes et de leurs performances. Par exemple, une
rentabilité élevée (performance) favorise l'entrée de nouveaux concur-
rents sur le marché, ce qui contribue à affaiblir la concentration. Le
progrès technique induit par les activités de recherche-développement
(stratégie) affecte les conditions de coût et de demande et, par là même,
la structure du marché. A plus court terme, les campagnes de publicité
modifient les parts de marché des entreprises et par conséquent la con-
centration. Plus généralement, les différences d'efficience entre firmes
influencent les profits et les parts de marché et donc la profitabilité
et la concentration de la branche.
La relation structure-stratégie-performances est donc réversible et par
là même complexe; il est clair que structures et stratégies sont inextrica-
blement liées; tout au plus les délais d'action des unes sur les autres
sont-ils différents, l'évolution des structures étant par nature relative-
ment lente.
Aussi, est-ce surtout par commodité d'exposition que l'on s'attachera
successivement aux composantes des structures et aux principales straté-
gies des firmes. Mais, pour bien marquer le caractère un peu artificiel
de cette distinction, on reviendra pour finir sur la stabilité des structures
et leur transformation.

NOTES

(1) Voir notre Analyse macroéconomique, Ed. Cujas, 2e édition, 1987.


(2) Voir notre Analyse microéconomique, Ed. Cujas, 2e édition, 1985, p. 73 et 260.
Première partie

La structure des marchés

Comme on l'a indiqué dans l'introduction, l'économie industrielle met


l'accent sur la structure des marchés comme élément déterminant du
comportement des entreprises et de leurs performances, en particulier
de leur rentabilité.
La structure des marchés présente différents aspects. Le premier est le
degré de différenciation des produits; il traduit la mesure dans laquelle
des biens similaires, répondant au même besoin, varient en qualité ou
présentent des caractéristiques particulières. Le second est la concentra-
tion des entreprises, qui concerne non seulement le nombre de firmes
dans la branche considérée, mais aussi leur taille relative (en termes
de production, de chiffre d'affaires, d'emploi...). Un troisième aspect
est constitué par l'existence de barrières à l'entrée, qui limitent la péné-
tration de nouvelles firmes sur le marché et protègent les entreprises
déjà implantées contre une concurrence potentielle.
Ces différents aspects ne sont pas indépendants les uns des autres.
Chapitre I

La différenciation des produits

On a souligné plus haut que, dès que l'on renonce à l'hypothèse d'homo-
généité des produits pour tenir compte des phénomènes de différencia-
tion, la définition de l'industrie comporte une part d'arbitraire puisque
la plupart des produits sont plus ou moins substituables entre eux. P o u r
contourner dans une certaine mesure la difficulté et préciser la nature
de la courbe de demande de produits différenciés, on peut prendre pour
point de départ l'analyse en termes de caractéristiques des biens.

A . Les c a r a c t é r i s t i q u e s des biens

L'analyse de la demande de caractéristiques s'appuie sur les travaux


de Chamberlin (1) et de Lancaster (2); elle suppose que la fonction
d'utilité des consommateurs soit définie en termes de caractéristiques
et non pas directement de biens; ces caractéristiques sont des qualités
objectives des biens, mais évaluées différemment par les différents con-
sommateurs; chaque bien peut donc être considéré comme un ensemble
de caractéristiques. Ainsi, la demande d'automobiles est une demande
de moyens de transport présentant certaines qualités de vitesse, de con-
fort et de sécurité; la demande de produits alimentaires est une demande
de calories et de protéines.
Supposons pour simplifier que les acheteurs d'une certaine catégorie
de produits prennent essentiellement en considération deux caractéristi-
ques mesurées sur les axes de la figure 1-1. Quatre produits (A, B, C, D)
fabriqués par quatre entreprises concurrentes proposent diverses combi-
naisons de ces deux qualités comme l'indiquent les rayons OA,... GD,
issus de l'origine des axes.
Une somme donnée de monnaie (disons 100 F) permet d'obtenir sur
le marché une quantité du bien A représentée par le point a; cette quan-
tité procure au consommateur un montant a1 de la première caracté-
ristique recherchée et un montant a de la seconde; les points b, c et d
ont la même signification.

Fig. 1.1.
A partir de là, deux cas sont possibles :
1) Les caractéristiques sont séparables des biens de telle sorte que le
consommateur peut combiner ces biens en différentes proportions. Dans
cette hypothèse, le lieu de tous les choix possibles est la ligne bri-
sée a, b, c, d, qui est la courbe des opportunités offertes par le marché.
La combinaison choisie dépend de la carte d'indifférence du consom-
mateur définie par rapport aux deux caractéristiques (3). L'optimum
correspond au point de tangence T de la courbe des opportunités à
la courbe d'indifférence II'; le consommateur achètera une certaine com-
binaison des biens B et C.
Ces biens sont qualifiés de « proches voisins » puisqu'ils sont en
concurrence étroite au niveau du prix actuel alors que, par exemple,
A et C ne le sont pas puisqu'aucune combinaison de ces deux biens
ne devrait être choisie par un consommateur rationnel.
Une baisse du prix du bien C a pour effet d'éloigner le point c de
l'origine des axes puisque davantage des deux caractéristiques peuvent
désormais être obtenues pour la même somme donnée de monnaie. Si
les prix des autres biens restent inchangés, le point de tangence T à
une courbe d'indifférence se déplace de telle sorte que le consommateur
achètera une plus grande quantité de C au détriment de B. Lorsque
le point c dépasse la localisation c', il devient plus avantageux pour
le consommateur de se procurer une combinaison des biens A et C qui
deviennent proches voisins; il cesse d'acheter le produit B.
Inversement, quand le prix de C monte, le point c se rapproche de
l'origine et les achats de ce bien diminuent; quand le point c dépasse
la localisation c" en direction de l'origine, il est plus avantageux pour
le consommateur d'adopter une combinaison de B et de D qui deviennent
proches voisins.
'La variation du prix de C a donc des effets directs sur la demande
des autres produits et l'on peut s'attendre à une réaction des entreprises
qui les offrent.

2) Cependant, il n'est pas toujours possible de combiner deux biens (par


exemple, deux automobiles) pour obtenir la combinaison optimale des
En l'absence d'un relèvement des coûts, l'effet de la hausse du prix
est de réduire le surplus du consommateur d'une quantité représentée
par la surface P2ACP1 une partie de cette perte est transférée aux
producteurs sous forme de profits de monopole égaux à la surface du
rectangle P2ABP1. La perte nette de bien-être correspond à la surface
du triangle ABC (= W1). Toutefois, en raison de la hausse des coûts
(de C, à C2), le profit des producteurs est seulement égal au rectangle
P2ADE. Si l'on suppose que l'accroissement des coûts est un pur gas-
pillage de ressources, la surface EDBP1 (= W2) doit être considérée
comme une perte supplémentaire de bien-être. Ainsi, le relèvement des
coûts et des prix représente le coût social (W1 + W2) du monopole.

2) On peut cependant observer que la hausse éventuelle des coûts ne


résulte pas nécessairement dans sa totalité d'une mauvaise gestion et
d'un usage inefficient des ressources productives. Elle peut découler,
par exemple, d'une hausse des salaires, d'une amélioration des condi-
tions de travail ou d'une augmentation des prix payés aux activités situées
en amont. Autrement dit, les profits de monopole peuvent être partagés
entre les dirigeants, les actionnaires, les salariés et les fournisseurs, auquel
cas la surface W2 ne correspond pas à un gaspillage de ressources,
mais à un simple transfert de bien-être des consommateurs à ceux qui
participent d'une manière ou d'une autre à la production; c'est ainsi
que certaines nationalisations ont contribué, en renforçant la puissance
syndicale, à provoquer un transfert des clients aux salariés.
Dans l'ensemble, la proportion de la surface W2 considérée comme une
perte de bien-être dépend des circonstances qui peuvent donner nais-
sance à un relèvement des coûts.

Pour l'essentiel, les réflexions sur les avantages et les inconvénients de


la concentration souffrent d'une double limitation.

1) D'une part, elles reposent sur une approche en termes d'équilibre


partiel: les consequences du monopole sont évaluées au niveau de l'indus-
trie considérée sans tenir compte des effets externes au niveau des autres
branches et de leur résultante globale. Par exemple, la modification du
prix d'un produit entraîne, pour le consommateur, des effets de revenu
qui ne sont pas sans influence sur les autres marchés; de même, l'aug-
mentation du degré de monopole dans une branche peut compenser les
distorsions provenant d'activités fournissant un produit substitut, en par-
ticulier d'activités localisées à l'étranger; ou encore, les regroupements
d'entreprises dans une branche réagissent sur la situation des branches
situées en amont ou en aval, c'est-à-dire sur les fournisseurs et les clients.
Toute appreciation partielle risque ainsi d'aboutir à des conclusions gra-
vement erronées.

2) D'autre part, I'analyse est généralement statique; elle ne tient pas


compte du fait que les consequences évoquées (modification des coûts,
des prix, de la production) se manifestent dans le temps, à des moments
ou à des rythmes différents; par exemple, la réduction des coûts peut
n' être que provisoire et la hausse des prix se prolonger; inversement,
la hausse des prix et la réduction de la production peuvent stimuler
la concurrence potentielle et attirer de nouvelles entreprises dans la
branche considérée. Plus généralement, les profits de monopole ont une
efficience dynamique en stimulant l'innovation et le progrès technique;
dans cette perspective, toute tentative pour réduire de tels profits, bien
loin d'améliorer le bien-être social, ne peut que détériorer la situation.
Il faut donc reconnaitre que I'analyse n'est pas concluante (14) et que
si des interventions publiques contribuent à faire évoluer les structures,
elles sont loin d'être toujours parfaitement éclairées. En ce domaine
comme en beaucoup d'autres, la théorie économique a encore de nom-
breux progrès à accomplir.

NOTES

(1) R. Gibrat : Les inégalités économiques, Paris, 1931.


(2) F. Galton : Family, Likeness in Stature, Proceedings in Royal Society, Londres,
40, 1886.

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