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QU’EST-CE QUE LE JUDAÏSME LIBÉRAL ?

Entretien avec Pauline Bebe, Propos recueillis par Nathalie Sarthou-Lajus, François
Euvé

S.E.R. | « Études »

2015/12 Décembre | pages 65 à 75


ISSN 0014-1941
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religion et s p i ri t ualit é

QU’EST-CE QUE
LE JUDAÏSME LIBÉRAL ?
Entretien avec Pauline BEBE

Première femme rabbin de France, ordonnée en 1990, Pauline


Bebe appartient à une tendance libérale du judaïsme. Elle re-
vient sur son parcours et éclaire les rapports du judaïsme libé-
ral à la tradition. Elle insiste sur l’importance accordée à l’égali-
té entre les hommes et les femmes, à la liberté d’interprétation
et au respect des autres voies, comme à la valeur aujourd’hui
centrale de la communauté.

Quand on est une femme, comment a-t-on le souhait de devenir rabbin ?

■■Pauline BEBE : J’aime bien la phrase de Troyat qui dit que la vocation,
c’est d’avoir son métier comme passion. C’est une passion pour moi.
D’où vient-elle ? On a toujours une explication qui nous vient après-
coup dans la relecture d’un parcours ; c’est une lecture, et elle peut chan-
ger au fur et à mesure du temps. J’ai été passionnée assez tôt. J’ai d’abord
commencé à suivre des cours qui sont l’équivalent du catéchisme – le
Talmud Torah – à partir de neuf ans, et quand j’ai eu l’âge de préparer
mon bac, la philosophie et le judaïsme étaient les deux sujets qui me pas-
sionnaient. Très tôt, j’ai voulu devenir rabbin. C’est toujours un peu dif-
ficile d’expliquer comment une
Rabbin ; dernier livre publié, telle idée vous vient – cela fait
Saisir le merveilleux dans l’instant, partie du merveilleux. Je peux
Le passeur, 2015.
cependant distinguer plusieurs

Études - Décembre 2015 - n° 4222 65


éléments. Il y a d’abord la passion des textes bibliques. J’ai commencé à
étudier les textes bibliques en allant au Talmud Torah, et c’est aussitôt
devenu très important pour moi, car cette passion des textes nourrit
ma vie quotidienne. Un rabbin est quelqu’un qui s’inspire des textes bi-
bliques pour soigner ou pour accompagner les gens, et inviter à un éveil
à la spiritualité qui provient de ces textes. Ce qui m’a attiré ensuite dans
le rabbinat c’est la dimension humaine, parce que notre «  matière  »,
comme pour les prêtres, c’est l’humain. On travaille avec l’humain, on
travaille avec les gens, on travaille avec leurs désespoirs, avec leurs es-
poirs, en essayant d’y apporter quelques étincelles, quelques moments
de respiration spirituelle. Ce souci des autres m’est venu de mes parents
qui, eux aussi, se sont consacrés aux autres dans leurs métiers de pé-
diatre et d’avocat. Il est aussi lié à un processus de réparation de tout ce
qu’il s’est passé pendant la guerre. Je sens plus pleinement aujourd’hui,
après 25 ans de rabbinat, que j’ai un rôle à jouer dans la réconciliation
des juifs avec leur héritage.

J’ai été ordonnée rabbin en juillet  1990 à Londres, après des


études rabbiniques qui ont duré cinq ans post-universitaires, c’est-à-
dire huit ou neuf ans au total. J’ai fait une licence d’hébreu et une
licence d’anglais, avec des études juives parallèles à l’École des hautes
études du judaïsme. Puis je suis partie en Angleterre poursuivre
mes études pour devenir rabbin ; elles ont duré cinq ans, trois ans
en Angleterre et deux ans en Israël. À l’époque, il n’y avait pas de
femme rabbin en France. Mais j’ai eu la chance de recevoir de mes
parents une éducation complètement égalitaire. On m’a transmis de
manière inconsciente qu’un homme et une femme pouvaient avoir
les mêmes métiers, occuper les mêmes responsabilités. Et puis j’ai su
assez vite qu’il y avait des femmes rabbins ailleurs, aux États-Unis et
en Angleterre, et je suis allée les rencontrer. Ensuite, j’ai grandi dans
un mouvement juif libéral où l’on annonçait l’égalité des hommes et
des femmes, même si dans la réalité, il a fallu que je me batte pour
être reconnue. Je n’étais pas tellement consciente de la révolution que
cela allait provoquer. En fait dans le mouvement du judaïsme libé-
ral, même si l’on énonçait l’égalité des hommes et des femmes, cela
ne correspondait pas à la réalité. On s’attendait à ce que je devienne
directrice de Talmud Torah, que j’aie des responsabilités éducatives,
mais pas que je devienne un rabbin. J’ai bénéficié du fait qu’il n’y avait
pas beaucoup de vocations, même masculines.

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Comment expliquez-vous cette forme de misogynie présente dans


toutes les grandes traditions religieuses monothéistes ? D’où vient cette
peur du féminin ?

■■P. B. : Les grandes religions monothéistes sont patriarcales, mascu-


lines et misogynes, cela s’explique pour des raisons historiques. Elles
sont inégalitaires comme l’étaient les sociétés où elles sont nées. Au
XXIe siècle, nous sommes égalitaires, et les représentations des rap-
ports entre hommes et femmes dans ces textes anciens peuvent nous
choquer. Évidemment ils sont misogynes, sauf quelques-uns qu’il me
paraît très important de souligner. C’est important de voir qu’il y a
des textes, même anciens, qui ont été égalitaires quand les sociétés
qui les ont vus naître ne l’étaient pas, des textes donc frondeurs pour
l’époque. Pour moi, ceci est de l’ordre de l’émerveillement. Quand je
lis, par exemple, un midrash qui date des premiers siècles de notre ère
et qui dit en faisant parler Dieu : « Bien que J’aie choisi des chefs et des
juges qui sont des hommes, pour moi tous sont égaux. » Les hommes
accordent plus d’importance aux hommes qu’aux femmes mais
« pour le Saint, béni soit-Il, cela n’est pas ainsi » Midrash Tan’Houma.
Je trouve que ce sont des textes extraordinaires parce qu’ils sont en
avance sur leur temps, et parce qu’ils mettent en scène un regard exté-
rieur sur l’Histoire. Ils font parler Dieu comme si Dieu justement était
à l’abri de toute misogynie, de tout patriarcat et de tout machisme. On
peut s’appuyer sur ces textes, même s’ils sont minoritaires, pour faire
avancer la tradition.

Avant les religions monothéistes, il y a eu des religions


polythéistes qui laissaient une place importante aux femmes ; elles
avaient leurs prêtresses. Et je pense que pour arriver au mono-
théisme, il a fallu, en quelque sorte, éliminer les femmes de la sphère
publique. On voit qu’à l’époque biblique, les femmes avaient un rôle
presque plus important qu’à l’époque talmudique, et on a l’impres-
sion qu’il y a eu une régression du judaïsme, du christianisme puis
de l’islam sur les questions de l’égalité des hommes et des femmes.
Mais est-ce que le monothéisme doit en rester là ? On est arrivé à
croire à l’existence d’un seul Dieu qui a des qualités masculines – en
tout cas que l’on attribue sociologiquement au masculin. Mais ne
peut-on pas se défaire de cela pour retrouver des qualités tradition-
nellement attribuées aux femmes, qui sont présentes dans la mys-

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tique juive, par exemple ? Dans la mystique juive, la présence divine
est aussi bien féminine que masculine. Un des noms de Dieu est
Shaddaï, c’est-à-dire « les seins ». Il n’y avait pas de problème, même
à l’époque biblique, à dire que Dieu pouvait être représenté comme
un homme ou une femme. On doit sortir de ces modèles patriarcaux
pour pouvoir laisser les femmes être des dirigeantes spirituelles. Il
n’y a aucune raison qu’une femme ne puisse pas diriger un office,
quelle que soit la religion.

Vous faites partie d’une tendance libérale du judaïsme, de quoi


s’agit-il ?

■■P. B. : Le mot libéral risque de prêter à équivoque. Il faut savoir


qu’il y a toujours eu différentes tendances au sein du judaïsme. La
division entre orthodoxes et libéraux remonte à l’époque des Lu-
mières, une époque qui coïncide d’ailleurs avec l’émancipation des
juifs en Europe, au moment où se développe, en particulier dans
les universités allemandes, une lecture historico-critique du texte
biblique1. Les libéraux pensent que la tradition juive doit évoluer,
comme elle l’a toujours fait en fonction du contexte socio-culturel
dans lequel elle se vit. La révélation divine ne s’arrête pas au Talmud,
dont la rédaction est achevée au VIe siècle de notre ère. Elle continue
aujourd’hui et s’exprime dans l’interprétation sans cesse renouve-
lée des textes. L’héritage du passé est réinterprété en fonction de la
conscience moderne. On adapte la tradition reçue aux circonstances
du présent.

L’interprétation conserve l’intention éthique des textes qui se


dit différemment selon les époques. Chaque génération a une
conscience de l’éthique différente de celle qui la précède. Par exemple,
les textes violents de la Bible ne peuvent être lus de manière litté-
rale, mais une interprétation adéquate permet d’en respecter l’esprit.
Dans l’histoire du judaïsme, peu nombreuses sont les pratiques qui
sont restées inchangées. La plupart ont été réélaborées en fonction
de l’époque. Le texte biblique lui-même atteste de tels changements :
le Deutéronome ne reproduit pas les lois du Lévitique ; la position
des prophètes quant aux sacrifices diverge de celle de la Torah.

1. Voir : Pauline Bebe, Qu’est-ce que le judaïsme libéral ?, Calmann-Lévy, 2006.

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Cela dit aussi que chacun doit faire son propre chemin vers Dieu,
recevant l’héritage des anciens mais aussi le questionnant sans cesse.
Le judaïsme libéral ne cultive pas la nostalgie des temps anciens.

Il faut avoir présent à l’esprit que la structure endémique du


judaïsme, c’est de ne pas avoir une seule tête comme c’est le cas du
catholicisme où il y a une structure très hiérarchique. Cela veut dire
que deux juifs, cela fait trois
présidents, quatre communau-
La diversité de points de vue
tés, etc. ! La diversité de points
de vue est propre au judaïsme
est propre au judaïsme
depuis les origines. On va tou-
jours lire un verset de différentes manières, comme on considère
une sculpture sous différents angles. Quand on pose une question,
on y répond toujours par un «  oui mais  » ou un «  non mais  ». Il
existe donc des mouvements qui se sont cristallisés autour de diffé-
rentes manières de voir les choses : un mouvement libéral, un mou-
vement massorti plus traditionaliste, un mouvement orthodoxe. Il
y a presque autant de judaïsmes que de juifs, puisque l’ouverture à
l’interprétation est très grande. Je reconnais que nous avons perdu
aujourd’hui une certaine forme de liberté, mais cela est vrai dans
toutes les religions. Il y a une tendance fondamentaliste qui attire
terriblement, parce que la diversité est difficile à penser et à vivre.
Le fondamentalisme est un discours binaire. Vivre dans la nuance,
vivre dans le doute, est plus difficile. Le judaïsme libéral affirme le
doute, affirme les nuances. Les deux grandes thèses du judaïsme libé-
ral sont les suivantes : le judaïsme a toujours évolué depuis la Bible
jusqu’à aujourd’hui, et il a été influencé par le contexte socioculturel
dans lequel il évoluait. Cela signifie qu’il peut exister à toutes les
époques des penseurs, des philosophes, des prophètes éventuelle-
ment qui expriment la « volonté » de Dieu, et qui ont autant de légiti-
mité aujourd’hui qu’hier. Même si personne ne peut savoir ce qu’est
véritablement la « volonté » de Dieu ni où elle se trouve exactement –
sinon on tomberait dans le fondamentalisme. Le mouvement libéral
est aujourd’hui majoritaire dans le monde : il compte presque deux
millions de membres. Il est encore minoritaire en France, où il y a
quand même quinze communautés libérales ; on vient d’ailleurs de
se constituer en assemblée du judaïsme libéral. Et il a un écho qui
grandit de jour en jour.

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La liberté d’interprétation est fondamentale quand on travaille l’Écri-
ture. En même temps, on voit bien comment la tentation d’un certain
fondamentaliste progresse pour tenir ensemble la communauté. Mais
comment concilier cette liberté de l’interprétation et le fait de faire
communauté ?

■■P. B. : Il faut s’accorder sur un minimum commun. Chaque com-


munauté le fait. Autrefois, il y avait des gaonim, c’est-à-dire des chefs
de communauté. On se réfère souvent à un rabbin ou à un groupe
de personnes. Nous nous référons à une littérature de responsa, de
questions/réponses du judaïsme libéral. Ce n’est pas un code pré-
cis, mais plutôt une sorte de marche à suivre. Le mot Torah signifie
« enseignement », en fait, la racine renvoie à l’expression « tirer une
flèche ». On suit ainsi une direction. Il y a effectivement un moment
où l’on va dire qu’on est hors limites, mais on cherche en perma-
nence des consensus. À l’époque talmudique, à propos des discus-
sions entre Hillel et Shammaï, le traité du Talmud « Eruvim » dit
que ces paroles-ci et ces paroles-là sont les paroles du Dieu vivant.
C’est-à-dire que même si Hillel et Shammaï se disputent, ils restent
néanmoins dans le cadre d’une communauté. Il n’y a pas d’excom-
munication, mais une tradition, une voie médiane qui va réunir le
plus grand nombre d’individus. La communauté est un cadre dans
lequel s’exprime la liberté d’interprétation des individus et la com-
munauté doit à son tour garantir cette liberté pour ne pas rester figée
ou ne pas se replier sur elle-même. L’orthodoxie a plutôt tendance
à dire que le judaïsme n’a pas évolué et qu’il ne doit pas évoluer.
La tendance libérale du judaïsme est un mouvement historique qui
tient compte des évolutions de la société.

Dans votre dernier livre, Saisir le merveilleux dans l’instant, vous in-
sistez beaucoup sur l’importance de la communauté et du souci des
autres. Cela vous apparaît aujourd’hui plus important à préserver ?

■■P. B. : Le judaïsme nous enseigne à vivre les événements joyeux ou

tristes de notre vie en présence des autres, de nos proches, de nos


contemporains comme de nos ancêtres à travers les rituels. La com-
munauté renforce le sentiment d’appartenir à un peuple à une his-
toire qui dépasse l’histoire individuelle. Elle apprend à être sensible
à l’autre. Nous avons perdu ce goût de la communauté, en accordant

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une place importante à la liberté individuelle. Se soucier des autres,


renforcer la communauté, cela ne signifie pas pour autant que l’in-
dividu doit se perdre dans la communauté. J’ai écrit une plaidoirie
pour la communauté au moment où on parlait beaucoup de ce mot
que je n’aime pas : le communautarisme. Une communauté n’est pas
isolée ; elle se comprend au sein d’une communauté plus grande, se-
lon des cercles concentriques : la famille avec ses traditions culinaires,
politiques, religieuses, spirituelles, la nation dont on est citoyen, et,
au-delà, le continent auquel on appartient et le monde. Pour assurer la
cohésion de l’ensemble de ces cercles, il faut commencer par le noyau
familial. Le repas du Shabbat reste dans les familles juives un moment
où l’on se retrouve. On se rend compte que dans la société moderne
les gens n’ont plus de repas où l’on échange ensemble, de repas sans
télévision, sans smartphone. Au-delà de la famille, il y a la commu-
nauté religieuse, la communauté religieuse qui est le particularisme
dans l’universalisme. Il ne s’agit pas de dire que la communauté est
plus importante que l’universel, mais de retrouver la dynamique de
l’ensemble de ces liens. Le fait de se retrouver, de discuter ensemble,
cela crée des liens qui sont une force, comme on se ressource à la sève
d’un arbre : on retrouve nos racines pour pouvoir mieux rayonner à
l’extérieur. Ce n’est pas une question de repli mais d’identité. En vou-
lant rompre avec toutes les appartenances, nous privons les individus
de leurs racines, et finalement ils sont perdus.

Comment garder la tradition ouverte ? Et enfin, une autre question


liée à la notion d’élection. Le christianisme se veut volontiers univer-
sel, le judaïsme particulier. Comment peut-on parler de l’amour de
Dieu pour toutes ses créatures sans passer par une particularité, sans
passer par un choix ?

■■P. B. : La langue hébraïque, qui véhicule notre tradition, est une


langue extraordinaire parce qu’elle n’a pas de voyelles. On peut lire
différemment un même mot. Lire, c’est déjà interpréter, choisir. La
langue se prête aux interprétations et aux jeux. Qu’est-ce que la tra-
dition ? C’est un ancrage. Il y a deux mots pour dire la tradition en
hébreu : kabbalah, c’est-à-dire ce que l’on reçoit, et massoret, ce que
l’on transmet. Lorsqu’un enfant devient bar ou bat mitzvah, à la majo-
rité religieuse, il est déjà en mesure de transmettre. C’est-à-dire qu’on
lui fait interpréter un texte, qu’il a un discours à faire, et ce discours

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est déjà l’interprétation d’un texte. Il se trouve donc devant un pu-
blic large, en situation d’interpréter la Torah. Pour utiliser une image
sportive, on peut dire que le ballon, on ne le garde pas pour soi, on le
passe à quelqu’un d’autre.

Être adulte, cela signifie être capable de transmettre. Le judaïsme


est très riche dans sa pédagogie de la transmission. C’est peut-être
la raison pour laquelle un si petit peuple a pu survivre, alors qu’il y
a de grandes civilisations qui se
sont éteintes. Un des secrets de
Vivre selon la tradition,
la transmission, c’est l’aspect
sans qu’elle nous emprisonne très pédagogique et l’aspect
presque empirique du rituel.
Construire une cabane pour la fête de Soukkot, cela nous enseigne
l’hospitalité. Chaque geste, chaque acte concret va transmettre une
valeur. Contrairement à la philosophie grecque qui se transmet par
des paroles, le judaïsme se transmet dans quelque chose de concret,
il ne sépare pas le spirituel du matériel, car il reconnaît que nous
sommes des êtres de chair et de sang. Les grandes théories pédago-
giques confirment l’importance de l’expérience dans l’élaboration
d’un savoir, il faut vivre les choses pour les retenir. Un voyage vous
en apprendra toujours plus que des cours, parce qu’alors on a vécu
quelque chose. Il y a une très belle image dans la tradition juive qui
dit que l’on se tient sur les épaules de la génération précédente. Cela
permet de voir plus loin, de voir autrement. Avec cette capacité de
toujours regarder en arrière, vers le passé, et de s’inspirer du passé
pour construire le futur. En hébreu biblique, il y a une petite lettre
qu’on appelle le « vav conversif » qui transforme le passé en futur et
le futur en passé. Il y a donc une fluidité des temps qui nous montre
qu’on s’inspire du passé pour construire l’avenir, et qu’on va sans
arrêt de l’un à l’autre. C’est cela vivre selon la tradition, sans qu’elle
nous emprisonne. Ce n’est pas vivre dans la répétition d’un code
poussiéreux. En hébreu, le mot shana, « l’année », est construit sur
les mêmes trois lettres qui veulent dire à la fois répéter et changer.
L’histoire juive, contrairement à l’histoire babylonienne représentée
par un cercle qui se répétait sans arrêt, commence à un point ; elle
est linéaire mais avec des répétitions. C’est une spirale : il n’y a pas
de répétition sans changement. On pense donc l’humanité comme
étant en progrès.

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La notion d’élection me pose problème, parce qu’elle a toujours


été mal interprétée. Il faudrait la reprendre différemment. D’abord le
mot pour dire élu ne veut pas dire cela en hébreu. Je pense que tous
les peuples de l’humanité ont réclamé l’élection, que d’une certaine
manière tous les peuples sont élus – on est tous les élus de quelque
chose. Chaque peuple, chaque religion a une mission. Encore faut-il
la trouver. Et il faut passer par le particularisme pour aller vers l’uni-
versel. Si on souffle du côté large de la corne de bélier, aucun son
ne sort ; si on souffle du petit côté, le son sort. Donc quand on veut
changer le monde, ou en tout cas l’améliorer, il faut commencer par
les actes concrets quotidiens pour aller vers l’universel, puis reve-
nir de l’universel vers des actes concrets. Le judaïsme s’est construit
ainsi. L’office aussi : on commence par des prières larges et univer-
selles, puis on va vers le particulier, comme un entonnoir, et enfin
on va de nouveau du particulier vers l’universel. La Bible commence
par la création de l’humanité, l’universel, et va ensuite à Abraham,
pour définir ce qu’est notre mission : segoula, qui est abusivement
traduit par « élu », a la même racine que mesougal « capable de ». La
dimension peut-être spécifique au peuple juif, c’est l’adaptabilité : la
capacité à s’adapter dans d’autres cultures.

Nous sommes très sensibles à la dimension incarnée que vous donnez


à la spiritualité dans votre livre ; tout le contraire d’un supplément
d’âme, de quelque chose d’éthéré. Vous insistez sur cette « capacité de
percevoir le caractère saint de chaque vie humaine ». Est-ce que vous
pensez que la spiritualité pourrait irriguer un humaniste sur lequel
chacun s’accorde ?

■■P. B. : Le judaïsme n’est pas un système de croyance, mais avant tout


une manière d’appréhender le monde. Ainsi, il change notre manière
de considérer un événement, de percevoir le réel. Un événement ou
une réalité banale deviennent des sources d’émerveillement car ils
sont des lieux de rencontre entre les humains et Dieu. On est passé par
un siècle qui a voulu la mort des religions. C’était peut-être un pas-
sage nécessaire pour appeler les religions à revisiter leurs traditions.
Il fallait aussi que les sciences humaines s’affirment, et elles se sont
ainsi développées dans un premier temps contre les religions. Et puis
on a vécu la chute du communisme ; c’était une vision politique qui
voulait elle aussi tuer la religion. Le XXe siècle fut aussi celui de l’in-

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dividualisme à outrance et de l’hédonisme. Je crois que ce temps de
l’émancipation des religions fut nécessaire, mais que l’on est en train
de dépasser cette période, pour essayer d’avancer dans la direction
d’une convergence des sciences
et des religions. Par exemple, la
Pour éviter l’idolâtrie,
psychologie n’est pas opposée à
il faut penser l’au-delà de soi la spiritualité, c’est-à-dire qu’on
peut s’inspirer des grandes
écoles de la psychologie, et même étudier la Bible grâce à ces sciences
nouvelles, et ne plus compartimenter l’humain. Aujourd’hui, l’hu-
manité a perdu tout ancrage spirituel, c’est peut-être d’ailleurs une
des raisons de la résurgence du fondamentalisme. La spiritualité est
un besoin humain, comme la nourriture, la sexualité ou le besoin de
s’émerveiller. On ne peut pas éliminer la dimension spirituelle de nos
vies sans porter atteinte à l’humain. On a cherché à répondre au com-
ment vivre, et on a abandonné le pourquoi. Beaucoup de personnes
aujourd’hui sont de nouveau en recherche du pourquoi, et cela se
manifeste par un retour vers le spirituel. Le danger est un retour du
spirituel sous des formes extrêmes qui étouffent l’humain dans des
carcans au lieu de lui permettre de déployer ses possibilités créatrices.
L’autre danger est que l’élimination du religieux dans nos vies conduit
à une idolâtrie de l’humain : nous avons donné tellement de place à
l’humain, que nous n’avons plus laissé de place pour Dieu. Pour éviter
l’idolâtrie, il faut penser l’au-delà de soi, l’au-delà de l’humain.

Comment voyez-vous le rapport entre judaïsme et christianisme ?

■■P. B. : De même que j’ai décrit les différentes tendances du judaïsme,


il y a différentes religions dans l’humanité. Pour moi, l’humanité est
comme une mosaïque. Les premiers pas du dialogue interreligieux
ont été douloureux, parce que chacun pensait détenir la vérité. Dans
ses prémisses, le dialogue interreligieux n’était pas vrai, parce qu’il
ne reconnaissait pas les différences. Quand on ne reconnaît pas les
différences, on ne peut pas dialoguer. Aujourd’hui, ce dialogue est
beaucoup plus vrai, parce qu’il admet les différences. Moi, je n’essaye
pas de convaincre qui que ce soit de ma religion, et le dialogue ne
tourne pas autour de la question de savoir qui détient la vérité. Nous
avons des chemins spirituels qui sont différents. Il n’y en a pas un de
meilleur qu’un autre. Il faut s’unir contre les formes extrêmes, les dé-

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voiements fondamentalistes, et l’utilisation – terrible – que certains


font aujourd’hui de la religion. Dans la mesure où l’on n’est pas dans
cette espèce de concurrence par rapport à la vérité, on peut se parler,
on peut lire des textes ensemble et confronter les interprétations. Au
Leo Baeck college, des personnes de différentes religions sont ve-
nues donner des cours. On avance énormément en connaissant par
exemple les religions qui nous précèdent, les interactions de chaque
religion sur l’autre. À propos des images par exemple, le judaïsme
n’a pas toujours été contre les images autant qu’il l’est aujourd’hui.
On sait que, dans les synagogues des premiers siècles de notre ère, il
y avait des représentations d’Abraham ou même de la main de Dieu
– ce qui est aujourd’hui interdit, en tout cas dans la plupart des sy-
nagogues orthodoxes. Pourquoi les images ont-elles été interdites ?
Parce que les chrétiens les utilisaient. On sait très bien que chaque
religion est influencée par les religions voisines avec lesquelles elle
est en contact. La connaissance de l’histoire des religions permet au
dialogue interreligieux de préciser sa pensée, nous éclairant à la fois
sur l’autre et sur nous-mêmes.

Propos recueillis par


Nathalie SARTHOU-LAJUS et François EUVÉ s.j.

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