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ROYAUME DU MAROC

MINISTERE DE LA CULTURE
INSTITUT NATIONAL DES SCIENCES DE
L’ARCHEOLOGIE ET DU PATRIMOINE

BULLETIN
D’ARCHEOLOGIE
MAROCAINE

TOME XXII
2012
Dépôt légal : 20/1956
ISSN 0068-4015
Achevé d’imprimer (CTP) sous les presses
De l’Imprimerie El Mâarif Al Jadida, Rabat/ 2012
Directeur de la publication
A. Akerraz

Comité de publication
A. El Khayari - A.S. Ettahiri - M. Kbiri-Alaoui - A. Mikdad

Secrétaire de publication
F-Z. Kamal

Echanges et correspondances
H. Dermouk

Institut National des Sciences de L’Archéologie et du Patrimoine


Hay Riad- Madinat Al Irfane - Rabat-Instituts B. P. 6828- Rabat- Maroc
SOMMAIRE
PRÉHISTOIRE
Josef Eiwanger, Abdeslam Mikdad, Johannes Moser et Mustapha Nami
Découverte de coquilles perforées de type Nassarius au site Ifri N’Ammar (Rif Oriental, Maroc).........09

Mustapha Nami, Johannes Moser, Abdeslam Mikdad et Josef Eiwanger


Quelques aspects de l’Ibéromaurusien du Rif oriental (Maroc)................................................16

Hanoun Ibouhouten, Rachida Mahjoubi et Christophe Zielhofer


Changements environnmentaux durant la Protohistoire au Maroc nord- oriental...................34

Abdeslam Mikdad, Fadoua Nekkal, Mustapha Nami, Christophe Zielhofer et Fethi Amani
Recherches sur le peuplement humain et l’évolution paléoenvironnementale durant
le Pléistocène et l’Holocène au Moyen Atlas central : résultats préliminaires....................................53

Abdeslam Mikdad, Thomas Schuhmacher, Arnu Baénerjee, Willi Dindorf et Thomas Reischmann
Les objets en ivoire de kehf el Baroud (Ziaïda, Ben Slimane, Maroc) et la question de
l’Eléphant nord-africain........................................................................................................................................72

Abdelouahed Ben-Ncer et Youssef Bokbot


Les tumuli de la rive droite d’oued Melloulou (Guercif) : contexte archéo-ostéologique............103

Fadoua Nekkal et Abdeslam Mikdad


Nouvelles découvertes de céramiques campaniformes au Maroc : description et relations...121

ARCHEOLOGIE PRÉISLAMIQUE
Abdelaziz El Khayari et Maurice Lenoir
Production d’amphores tingitanes : un atelier près d’Asilah (Maroc du Nord).....................131

Abdelaziz El Khayari, Mohamed Makdoun et Mustapha El Rhaiti


Une monnaie à légende néopunique BB’T (BABBA) découverte à Volubilis.......................146

El Harrif Fatima- Zohra


Les «massinissa», leur diffusion à travers la Maurétanie et l’Afrique du Nord, circulation et
interprétation (202 av. J.-C.)..............................................................................................................................154

Laurent Callegarin et Pere Pau Ripollès


Une émission monétaire inédite de l’atelier de Lixus............................................................................176
Abdelfattah Ichkhakh
Recherches sur les maisons du quartier de l’arc de triomphe (Volubilis).............................188

Zahra Qninba
La mosaïque d’Hélios de Lixus...........................................................................................................215

Mohammed Benhaddou
Une nouvelle interprétation de la mosaïque des Amours aux oiseaux de Volubilis..............228

ARCHÉOLOGIE ISLAMIQUE
Grigori Lazarev, Virgilio Martiniez Enamorado Jacques et Jawhar Vignet
Proposition d’identification d’une forteresse idrisside du nord du Maroc. Les ruines de
Koudiet Demna/ Hisn al-Karam à Bni Gorfet...........................................................................................244

Ahmed Saleh Ettahiri


Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique........................................................................267

Abdellah Fili
Pour une relecture de la classification de la céramique à la lumière des sources arabes médiévales..........286

Jaume Coll Conesa, Laurent Callegarin, Jacques Thiriot , Abdallah Fili, Mohamed Kbiri
Alaoui, Abdelfattah Ichkhakh
Première approche de l’implantation islamique à Rirha (Sidi Slimane)....................................306

Jörg Linstädter, Abdallah Fili , Abdeslam Mikdad, et Abdeslam Amarir


Bouchih, un site almoravide sur la rive ouest de Moulouya (Rif Oriental).........................343

Ali Allouch , Fouad Benyaich, Abderrahim Chaabane et Lakhlifi Badra


Etude historique, archéologique et physicochimique d’une collection de pièces de monnaie
Almohade en argent..............................................................................................................................................362

Mohamed Belatik et Mustapha Atki


Deux mosquées présumées d’époque saadienne à Akka (Province de Tata)........................374

Mohamed Belatik, Mustapha Atki et M’barek Aït Addi


Tagadîrt Ügellid, une forteresse saadienne sur la route du Soudan (bilad as-Sudane)...........393
ANTHROPOLOGIE
Khalid El Aroussi
Le temps Stratégique.....................................................................................................................................................421

Khalid El Aroussi
A la recherches de pratiques perdues..............................................................................................................437

Mustapha Nhaila
De l’histoire à la problématique du pouvoir politique chez Ibn Khaldoun..............................453

Mustapha Nhaila
Le musée comme espace public : le cas du Maroc..................................................................................460

Ahmed Skounti
Transhumance, patrimoine et tourisme: le parc de l’Oukaïmeden au Maroc.....................467

NOTES ET DOCUMENTS
Halima Naji
L’amphore Dressel 14 B de Khédis..................................................................................................................476

Mohamed EL Hadri
Des monnaies inédites frappées à Safi à l’époque mérinide (Au nom de Mohammad al-Mas’Ud).........................481

‫ﻟﻴﻠﻰ ﺍﻟﺴﺪﺭﺓ‬
3..................................................................(‫ﻋﺮﺑﻲ‬-‫ﻣﻦ ﺃﺟﻞ ﻣﻌﺠﻢ ﳌﺼﻄﻠﺤﺎﺕ ﺍﻟﻌﻤﺎﺭﺓ ﻭﺍﻵﺛﺎﺭ)ﻣﻌﺠﻢ ﻓﺮﻧﺴﻲ‬

‫ﺍﶈﻔﻮﻅ ﺃﺳﻤﻬﺮﻱ‬
20.................... ‫ ﻋﻔﺮﺍﺀ ﺍﳋﻄﻴﺐ ﻭ ﺁﻻﻥ ﺭﻭﺩﺭﻳﻚ ﻭ ﻣﺼﻄﻔﻰ ﺃﻋﺸﻲ‬: ¬«ØdDƒŸ “‫ﻗﺮﺍﺀﺓ ﻓﻲ ﻛﺘﺎﺏ ” ﻧﻘﻮﺵ ﺻﺨﺮﻳﺔ ﻣﻦ ﺇﻗﻠﻴﻢ ﺍﻟﺴﻤﺎﺭﺓ‬
‫ﺍﳌﻤﻠﻜﺔ ﺍﳌﻐﺮﺑﻴﺔ‬
‫ﻭﺯﺍﺭﺓ ﺍﻟﺜﻘﺎﻓﺔ‬
‫ﺍﳌﻌﻬﺪ ﺍﻟﻮﻃﻨﻲ ﻟﻌﻠﻮﻡ ﺍﻵﺛﺎﺭ ﻭﺍﻟﺘﺮﺍﺙ‬

‫ﺍﻟﻨﺸﺮﺓ ﺍﻷﺛﺮﻳﺔ ﺍﳌﻐﺮﺑﻴﺔ‬

‫ﻋﺪﺩ ‪22‬‬
‫‪2012‬‬
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique
Ahmed Saleh Ettahiri*

Le mot «madrasa» (pl. madâris) est une forme du verbe «darasa», qui signifie
lire, étudier ou apprendre. Dans la société moderne, le terme fait plutôt référence
au lieu, à l’établissement qui abrite des cours ou des séminaires. Au Moyen-âge,
voire à des époques relativement récentes, le mot «madrasa» désigna au Maghreb
un bâtiment dont la fonction était, non seulement d’accueillir des cours, mais
aussi d’offrir aux étudiants étrangers à la ville le gîte et le couvert, leur permettant
ainsi de suivre les cours dispensés dans les mosquées et certaines medersas de
la cité. On peut d’ailleurs comparer ces « institutions de bienfaisances » à nos
1
actuelles cités universitaires : c’était en fait une sorte «d’hôtellerie spécialisée»
qui mettait à la disposition des étudiants (talaba), des cellules pour le logement.
Selon certains auteurs, la medersa aurait fait son apparition au Khûrâsân,
vers le début du 11e siècle et elle se serait ensuite répandue en Orient d’une
façon spectaculaire. La lutte des Saljûqides contre les hérésies chi’ites et leur
volonté d’imposer et de propager l’Orthodoxie sunnite favorisèrent sa diffusion
dans toutes les contrées du Monde Musulman. Elle apparut à Bagdad en 457/
1064, puis à Damas en 491/1097. Quant à la ville de Nishapûr, elle fut dotée de
quatre medersas très célèbres, au milieu du 11e siècle, sous le règne du gaznavide
Mahmûd (m. 422/1030). Cependant, cette présentation simple et générale cache
une réalité plus complexe. Et malgré l’intérêt qu’ont porté les historiens et les
historiens de l’art à cette institution, plusieurs facettes relatives à son origine et
à son évolution restent obscures et animent, jusqu’à présent, des débats et des
divergences loin d’être résolus.
Tout d’abord, il faut souligner que l’apparition et la diffusion de la medersa
furent liées aux grands bouleversements religieux qu’a connus l’Orient islamique
2
à partir du 3e/9e siècle . Malheureusement, devant la rareté des renseignements
historiques et l’insuffisance des données archéologiques, les chercheurs, aussi bien
historiens qu’archéologues, se sont limités à avancer des interprétations qui sont
3
restées à l’état d’hypothèses. Selon D. Sourdel , la medersa connut trois étapes,
dont la troisième fut celle qui débuta au
*. Archéologue, Historien de l’art islamique Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine.
Cette contribution est une réflexion développée dans une thèse de doctorat soutenue à Paris-Sorbonne (Paris
4) sur les medersas mérinide en 1996. E-mail. assettahiri@gmail.com
1
. M. Kably, Société, pouvoir et religion au Maroc à la fin du moyen-âge, Maisonneuve et Larose, Paris,
1986, p. 283.
2
. Pour plus de détails, voir : J. Pederson & G. Makdisi, «medersa », E.I, 2ème édition, T. V, pp. 1119-1144 ;
D. Sourdel, «Réflexion sur la diffusion de la medersa en Orient du XIème au XIIIème siècles», dans R.E.I,
T. XLIV, 1976, pp. 165-184 ; J. Sourdel-Thomine, «La mosquée et la medersa : types monumentaux
caractéristiques de l’art islamique médiéval», dans C.C.M., 1970, T.XII, pp.97-115 ; J. Sourdel-Thomine,
«Locaux d’enseignement et medersa dans l’Islam médiéval», dans R.E.I., XLIV, 1976, pp.186-197 ; G.
Makdisi, The rise of colleges : institutions of learning in Islam and the West», Edinburg University Press,
Edinburg, 1981.
3
. D. Sourdel, « Réflexion sur la diffusion… », op. cit., p. 165.
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique

tant qu’institution d’enseignement par excellence. Quant à la première et à la


seconde étapes, elles correspondirent tout d’abord aux medersas mentionnées
par la littérature historique, puis à celles qui fleurirent et se multiplièrent durant
4
l’instauration saljoukide et le retour en force du Sunnisme . Ces medersas, précise-
t-il, fondées à Bagdad par des personnages privés ou par des Sultans et des Califes,
5
sont devenues «inséparables de l’idée même d’enseignement organisé» ; elles
furent ainsi les meilleurs outils pour répandre les idéaux religieux et politiques
de l’époque.
J. Sourdel-Thomine nie l’existence de la medersa, au sens propre du
6
terme, avant le 6e/12e siècle . Se fondant sur une subdivision tripartite et sur
des éléments caractéristiques de ce type de monument qu’est la medersa, elle
pense que «certains des masjid et machhad, connus par nous sous ces noms», ou
«la forme fortifiée du Ribât nord-africain» ne sont qu’une variante des types
de «bâtiments couventuels et qui avaient, parmi leurs diverses vocations, celle
7
d’abriter les activités d’enseignants et d’enseignés...» . Au 6/12e siècle, précise
J. Sourdel-Thomine, la Syrie et l’Egypte virent la construction de bâtiments que
les chercheurs ont abusivement désignés «souvent indifféremment par les termes
de «collèges», ou de «couvents», parfois même d’»hôpitaux», dont la fonction fut
d’abriter l’enseignement et les étudiants. La medersa, avec son aspect institutionnel
et architectural n’exista, alors qu’à partir du 7e/13e siècle, avec la fondation de la
8 9
Mustansiriya de Bagdad » . G. Makdisi , partant de la primauté de l’hébergement
des étudiants et de l’accueil des cours, introduit un élément nouveau qui n’est
autre que le Khân, connu communément au Maghreb sous le nom de «Funduq».
10
Ainsi, la première institution ayant servi à l’enseignement aurait été la mosquée .
Celle-ci, pour permettre aux étudiants de se loger, s’agrandit par l’adjonction d’un
Khân (Funduq). Ultérieurement, les fonctions de ces deux bâtiments, la prière et
l’enseignement pour le premier, et l’hébergement pour le second, sont combinées
dans un seul et unique monument qu’est la medersa proprement dite. Celle-ci
garda de la mosquée sa salle de prière et son imam, parfois son minaret, et du
11
Khân (Funduq) ses cellules et sa grande cour à ciel ouvert .
4
. D. Sourdel, « Réflexion… », op. cit., p. 182.
5
. D. Sourdel, « Réflexion… », op. cit., p. 181.
6
. J. Sourdel-Thomine, « Locaux d’enseignement… », op. cit., p. 196.
7
. J. Sourdel-Thomine, « Locaux … », op. cit.,p. 196.
8
. J. Sourdel-Thomine, « Locaux … », op. cit., p. 196-197.
9
. G. Makdisi, The rise of colleges …, op. cit., p. 9 & ss.
10
. G. Makdisi, The rise of colleges …, op. cit., p. 9
11
. G. Makdisi, The rise …, op. cit., p. 27-28. En fait, la thèse de G. Makdisi a le mérite de mettre en valeur
le rôle polyvalent de la mosquée qui s’est confirmé, même après la création de la medersa. Cependant, il s’est
laissé séduire par la fonction d’hébergement commune aux deux édifices: la medersa et le funduq. Mais, pour
appréhender les phases de l’évolution de la medersa, il faut la situer dans son contexte historique. Celui-ci vit
des luttes doctrinales entre les Chi’ites et les Sunnites d’une part, et une effervescence religieuse et doctrinale
entre les différentes écoles sunnites de l’autre. Devant une telle diversité d’idées et d’idéologies, la Mosquée
risquait tout simplement de ne plus assurer l’unité et la cohésion de la communauté. Aussi, la recherche
d’autres tribunes pouvant accueillir et diffuser de tels idéaux fut-elle impérative. Ainsi le Fatimide al-Hâkim
fonda, en 395/1004, une maison de la science (dâr al‘Ilm), qui servit à répandre la doctrine ‘ismâ‘ilienne.
D’autres établissements similaires furent d’ailleurs construits à Bagdad, à Jérusalem et à Tripoli. Et Nîzâm
al-Mulk ne fit que s’approprier un instrument de propagande doctrinale, et un outil permettant le contrôle
et de l’enseignement et des enseignés, et la formation de fonctionnaires fidèles au gouvernement.

267
Ahmed Saleh Ettahiri

1- Genèse de la medersa au Maroc : des origines tributaires des textes


historiques
Le début de la medersa au Maroc islamique anime encore une grande
divergence. En fait, le manque d’indications précises et la rareté des sources
historiques, datant des deux premiers siècles de l’islamisation du pays, laissent les
spécialistes décontenancés. Des chercheurs12
pensent que la medersa a vu le jour
avec les Almoravides et les Almohades . D’autres y voient une simple adaptation
mérinide d’une institution, déjà apparue dans les pays du Levant islamique, où
elle a prouvé son efficacité à servir la Science, la Religion et le Pouvoir. A. al-
Tâzî13 affirme que les Almoravides ont construit, en 462/1069, c’est-à-dire trois
ans après la fondation de la Nizâmiya à Bagdad, la medersa des «Patients almora-
vides» (madrasat al-Sâbirîn al-Murâbitîn). Cette construction, ajoute-t-il, «fut
érigée par Yûsuf Ibn Tâshafîn lors de son entrée à Fès vers 462/1069, et certains
de ses vestiges, précise-t-il, sont encore visibles, non loin du quartier
14
appelé jadis
le quartier des Fabricants du papier (Hawmat al-Karrâtîn) » . L. Benjelloun-
Laroui rapporte la même version 15
et ajoute, sans préciser ses sources, qu’«une
bibliothèque lui fut adjointe» .
Quant aux historiens anciens, ils ne sont pas unanimes sur la première
medersa construite au Maroc. Certains citent des medersas fondées sous les
Almoravides et les Almohades. Ibn ‘Abi Zar‘ (8/1
que les Muminides ont édifié des medersas au Maroc, en Ifriqiya et dans toutes
les provinces conquises. «Ya‘qûb al-Mansûr, dit-il, qui fit la célèbre expédition
d’Al-’Arak, fortifia ses frontières, et embellit les villes ; il bâtit des mosquées et
des écoles au Maghreb, en Afrique (Ifriqiya) et en Andalousie (…) et il établit
des rentes pour les Fakyhs (Faqîh-s)
16
et les Tholbas (Talaba = Etudiants), suivant
leur rang et leurs mérites » . Une autre mention, 17
plus précise mais plus tardive,
est rapportée par al-Nâsirî qui, citant Ibn Sa‘îd , écrit que l’Almohade Ya‘qûb
al-Mansûr, «passant sur le territoire de Salé (...) fit construire la ville de Rabat,
Ribât al-Fath, et fit également construire la grande mosquée 18dans le quartier
de la Tala‘a à Salé et une medersa au nord de cette mosquée» . Marrakech ne
fut pas négligée. Aux dires d’Ibn Battûta (770/1368-69),
19
une medersa y fut
construite par les Almohades dans la Qasaba20 , que R. Brunschvig pense être la
plus ancienne medersa de l’Afrique du Nord .
,1972 ,ähÒH ,ÊÉæÑ∏dG ÜÉàµdG QGO ,…ôµØdGh …Qɪ©ŸG É¡îjQÉàd áYƒ°Sƒe ,¢SÉa áæjóà á©eÉ÷Gh óé°ùŸG :Újhô≤dG ™eÉL ,…RÉàdG …OÉ¡dG óÑY . 12
.121-122 ¢U ,∫hC’G Aõ÷G
121 ¢U ,¬°ùØf .13
14
. A. Al-Tâzî affirme que l’idée de fonder des medersas a atteint même le Sous où se trouvait une école
construite par Waggâg Ibn Zalw sur l’oued Zîz.
15
. Cf. L. Benjelloun-Laroui, Les bibliothèques au Maroc, éd., G.P. Maisonneuve et Larose, Paris, 1990,
P.23. Soulignons toutefois que les deux auteurs ne précisent pas où ils ont puisé leurs renseignements.
16
. Cf. Ibn Abî Zar‘, Rawd al-qirtâs: Histoire des souverains du Maghreb et annales de l’histoire de la ville
de Fès, imprimerie impériale, Paris, 1886, P.306 (texte arabe P.147-148).
Léon L’Africain rapporte que Ya‘qûb al-Mansûr construisit la ville de Rabat en quelques mois et qu’il la «
pourvut de temples, de collèges, de palais de toutes sortes ». Cf. J. Léon L’Africain, Description de l’Afrique,
trad. A. Épaulard, Adrien Maisonneuve, Paris, 1980, P.164.
17
. Il s’agit d’Abû al-Hasan ‘Alî Ibn Mûsa Ibn Muhammad Ibn Sa‘îd al-Magribi (605-685/1208-1286) ou
(610-673/1214-1274).
18
. Cf. A. al-Nâsirî, Kitab Al-Istiqsâ, in Archives marocaines, Vol.XXXII, T.III, 1927, P. 162.
19
. Cf. Ibn Battûta, Voyages: III- Inde, Extrême-Orient, Espagne, et Soudan, F. Maspero, Paris, 1982, P.374-
75.
20
. Cf. R. Brunschvig, La Berbérie orientale sous les Hafsides, T. I, P.350.

268
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique

Toutefois, d’autres historiens et chercheurs s’obstinent à nier son existence


dans le Maroc pré-mérinide, et plus précisément avant 671/1271-72, ou 675/1276-
21
77, date de la construction de la première medersa mérinide, celle d’al-Saffârîn .
L’historien d’Abû al-Hassan (731-752/1331-1351), Ibn Marzûq (m.781/1380)
affirme que «la construction des medersas était chose inconnue au Maghreb, jus-
qu’au moment où notre maître (…) le roi pieux -Abû Yûsuf Ya’qûb- construisit
22
celle d’al-Halfâ’iyyîn dans la ville de Fès, sur la rive d’al-Qarawiyyîn» . Partant
de cette affirmation d’Ibn Marzûq, contemporain des Mérinides, historiens et
historiens de l’art sont restés dans leur majorité perplexes devant les dires d’Ibn
Abî Zar‘, d’al-‘Umari et de Léon L’Africain et ils se sont ralliés à la confirmation
de l’historiographe d’Abû al-Hassan. C’est pourquoi, ils affirment toujours que la
medersa est apparue d’abord en Orient, et s’est répandue ensuite dans les autres
provinces du monde musulman, et que «dans sa marche vers l’ouest, elle s’im-
plante d’abord en Tunisie, et n’atteindra le Maroc qu’une trentaine d’années
23
après» . R. Brunschvig conclue d’ailleurs que la dite medersa de la Qasaba de
Marrakech, où les Califes almohades présidaient réunions et débats, animés par
des Faqih-s, des poètes et des théologiens, «avait pris abusivement la dénomi-
24
nation de medersa » .
Devant une telle divergence, seule une étude critique des sources historiques,
chroniques et compilations biographiques confondues, pourrait fournir des élé-
ments permettant de résoudre le problème, ou au moins d’en éclaircir certains
aspects. Ainsi, une double interrogation s’impose : comment et où l’enseignement
fut-il organisé sous les premières dynasties marocaines ? Il est regrettable de ne pas
avoir de renseignements plus précis sur les premières siècles de l’Islam au Maroc :
plusieurs domaines, parmi lesquels l’enseignement et ses locaux, sont encore très
mal connus. Il semble cependant que la mosquée, conformément à la tradition du
Prophète et à sa fonction de lieu de prières et de réunions des fidèles, ait abrité les
premiers cours afin d’initier la population fraîchement islamisée. Certes, c’était
21
. Cf. A. Al-Gaznâ’î, Zahrat al’Âs (la fleur de myrte), traitant de la fondation de la ville de Fès, trad. A. Bel,
ancienne maison Bastide-Jourdan, Alger, 1923, P.75 (texte arabe P.160).
22
. E. Lévi-Provençal, «Un nouveau texte d’histoire mérinide: le musnad d’Ibn Marzûq », in Hespéris, T.V,
P.29 (texte arabe, P. 405, trad. M.J. Viguera, Alger, 1981).
23
. Cf. G. Marçais, L’architecture musulmane d’Occident : Tunisie, Algérie, Maroc, Espagne et Sicile, Arts
et Métiers graphiques, Paris, 1954, P. 284 et W.& G. Marçais, Les monuments arabes de Tlemcen, ALbert
Fontemoing éditeur, Paris, 1903, P. 270. Il faut signaler que la même idée est développée par A. Bel. Ce
dernier décrit le parcours de la medersa en ces termes : «Née en Orient musulman dès l’aurore du V/XIème
siècle de J.C., l’institution des medersas n’apparaît qu’au milieu du V/XIIIème (siècle J.C.) en Ifriqiya hafside,
puis ensuite dans les royaumes de Fès et de Tlemcen, et enfin, en Espagne (à Grenade en 750/1349)». Cf.
A. Bel, la religion musulmane en Berbérie: esquisse d’histoire et de sociologie religieuse, T.I, P. Geuthner,
1938, P.317-18.
24
. Cf. R. Brunschvig, la Berbérie orientale…, op. cit., T.I, P.343. Quant à W. & G. Marçais, ils précisent que
« le collège maghrébin de droit et de théologie peut avoir son prototype dans «l’école» annexée à la zâwiya»,
et ils ajoutent que cette medersa « qui fleurit sous les monarques de Fâs et de Tlemcen, successeurs des
Almohades tombés, n’est peut-être qu’une «officialisation» de cette école de zâwiya ». Cf. W. & G. Marçais,
Les monuments arabes de Tlemcen, Albert Fontemoing éditeur, Paris, 1903, P. 270-72. Cette idée est
actuellement rejetée : nous savons que les zâwiya-s, centres d’enseignement et de propagande par la même
occasion, ont fait leur apparition à la fin du règne mérinide. Quant à celles datant du règne des Almohades
et du début des Marinides, elles furent un gîte, construit extra-muros ou au bord des routes (celles que
construisit le Saint Abû Muhammad Salih), pour les étrangers à la ville, les nécessiteux et les pèlerins.

269
Ahmed Saleh Ettahiri

essentiellement un enseignement des principes de l’Islam ; pourtant, elle fut et


25
resta le lieu de l’apprentissage par excellence . Quant au Kuttâb (école coranique),
il avait un rôle complémentaire qui consistait à offrir à ceux qui le désiraient une
éducation de base leur permettant de suivre les cours, plus consistants, qui se dé-
26
roulaient dans les mosquées. Rayyâth Ibn Abî Chabîb, rapporte Ibn Sahnûn ,
racontait que Sufiân Ibn Wahb, un compagnon du Prophète, «passait les voir,
quand ils étaient encore jeunes à Kairouan, et les saluait alors qu’ils étaient dans
27
le Kuttâb…» .
Au Maroc, notamment à Fès, une vie intellectuelle semble voir le jour avec
les Idrissides autour des deux grandes mosquées cathédrales, à savoir celles des
Andalous et de la Qarawiyyîn28. Une vague de migrants d’Ifriqiya et de l’Anda-
lousie, chassés de Kairouan et de Cordoue, vint s’y installer. Parmi ses membres,
affirment les sources, se trouvait un nombre considérable de Faqîh-s et de
29
lettrés . En plus, les Idrissides encouragèrent et participèrent à l’épanouissement
de ce mouvement intellectuel naissant. Al-Bakri, parlant de l’Idrisside Ahmad
al-Akbar Ibn al-Qâsim Ibn Idrîs, rapporte qu’il possédait effectivement quelques
connaissances et jouissait d’une certaine renommée au Maghreb, et qu’il «attira
dans le pays le poète Bakr Ibn Hammâd», pour donner «des cours de théologie
et de Fiqh» dans la mosquée de la Qarawiyyîn. Bien plus, Yahya Ibn Idrîs (234-
245/848-859), d’après le même auteur, organisait des réunions dans ses «Salons»
pour les poètes et les ‘Ulamâ-s, parmi lesquels Abû Ahmad al-Châfi‘î qui «prenait
part aux discussions scientifiques qui avaient lieu en présence du Prince». Et
30
«plusieurs scribes -warrâqûn- travaillaient à copier des livres» pour lui . A. al-
Tâzî énumère plusieurs bibliothèques, aussi bien à Fès qu’à Sabta, à Tanger et à
31 32
al-Basra , témoignant d’une dynamique intellectuelle florissante .
Sous les Idrissides, l’activité estudiantine fut ainsi animée par des Faqih-s,
des poètes et des théologiens dans les «Mosquées» et dans les «Salons» de la cour
princière. Les deux mosquées d’al-Qarawiyyîn et des Andalous abritaient des
réunions, halaqât, des débats qui s’adressaient à un large public, et d’autres réservés
à un public plus restreint désireux d’approfondir ses connaissances. Quant aux
. La majorité des sources historiques ayant traité du problème de l’enseignement et de la medersa sont
25

postérieures aux dynasties dont elles rapportent l’histoire et sont contemporaines de la dynastie mérinide
qui a fait de cette institution son cheval de bataille pour s’imposer dans le milieu religieux de Fès.
,¤hC’G á©Ñ£dG ,ʃæŸG óªfi PÉà°SCÓd √Gó¡e ä’É≤e áYƒª› ,ºcGÎdGh á°†¡ædG ‘ ,zäÓeCÉJh äɶMÓe : á«æjôŸG ¢SQGóŸG á«°†b{ ,»∏Ñ≤dG .Ω ô¶fG
47-63 ¢U ,1986
26
. Si nous ne pouvons nier le rôle de la mosquée dans l’enseignement, des chercheurs pensent que les
premiers Ribât-s servaient en même temps à lutter contre les Infidèles et à offrir un enseignement à ceux
qui s’y retiraient et/ou à la population locale.
27
. Il s’agit de Abû ‘Abd Allah Muhammad Ibn Abî Sa‘îd Sahnûn qui naquit à Kairouan en 202 H. et
mourut en 256 H.
33 ¢V ،1972 ،¢ùfƒJ ,Úª∏©ŸG ÜGOBG ÜÉàc ,¿ƒæë°S øHG .Ω .28
29
. Cf. A. al-Bakrî, Description de l’Afrique septentrionale, De Slane, 1965, P.226 (texte arabe P.116).
30
.Cf. A. Al-Bakrî, Description…, op. cit., P.252-255, (texte arabe P. 130-132).
31
. La ville d’al-Basra se situe à une vingtaine de kilomètres au sud de la ville d’al-Qasr al-Kabîr ; construite
par l’Idrisside Muhammad Ibn ‘Idris vers 215/833, elle fut «une ville de peu d’étendue qui fait dans les 2000
feux. (…) Elle fut très policée tant que régna la maison d’Idris. Les Idrissides eurent coutume d’en faire leur
résidence d’été …». Cf. J. Léon l’Africain, Description de l’Afrique…, op. cit., T.I, P.259.
32
. Cf. A. al-Gaznâ’î, Zahrat al’Âs (la fleur de myrte), traitant de la fondation de la ville de Fès, trad. A. Bel,
ancienne maison Bastide-Jourdan, Alger, 1923. P. 94.

270
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique

«Salons» de la cour princière, ils furent réservés à des séances qu’animait une élite
de savants et de lettrés en présence du prince. Ces salons privés ont d’ailleurs
survécu sous les autres dynasties, et les historiographes insistent incessamment
sur le rôle de cette élite et l’accueil que lui réservaient princes et hauts dignitaires
pour s’attirer la sympathie du Peuple.
Sous les Almoravides, nous sommes handicapés par un manque
immensurable de données littéraires. Les chroniqueurs rapportent que Yahya Ibn
‘Ibrahîm -notable de Guddâla- de retour du pèlerinage, s’arrêta à Kairouan vers
440/1048. pour assister aux cours d’Abû ‘Imrân Mûsa Ibn Abî al-Haggâg. En
quittant l’Ifriqiya, il pria son maître de lui recommander un homme pieux pour
l’accompagner à Guddâla afin d’instruire les gens de sa tribu, - al-Guddâliyyûn.
Abû ‘Imrân al-Fâsî, incapable de lui en assurer un parmi les siens, l’envoya chez
les Maghrâwa à la rencontre de Waggâg Ibn Zalw, fondateur d’une «maison»
33
où il enseignait et recevait des étudiants en quête de la science . Waggâg lui
nomma ‘Abd Allâh Ibn Yâsîn, qui « partit aussitôt pour s’installer chez la tribu de
Guddâla, où il s’est entouré de presque soixante-dix personnes, parmi lesquelles
34
des Faqîh-s, pour qu’il [Ibn Yâsîn] leur enseigne leur religion » .
Cet intérêt, que manifestait la population pour l’apprentissage, incita sans
doute les Almoravides -dont la devise fut de « propager la Vérité, réprimer l’injustice,
35
abolir les impôts illégaux » - à encourager l’expansion de la Science religieuse.
36
Sous le règne de ‘Alî Ibn Yûsuf «la ville de Sabta possédait (…) soixante deux
bibliothèques, dont quarante-cinq appartenaient aux illustres et aux notables de
38
l’époque ancienne»37. Bien plus, Abû ‘Imrân Abd al-Rahîm al-‘Agûz , après un sé-
jour à Kairouan, revint à Fès pour enseigner à la Qarawiyyîn où « plusieurs étudiants
39
s’étaient rassemblés pour assister à ses cours» . Cette évolution de l’instruction sous
les Almoravides donna même naissance à une philosophie de l’enseignement dont
40
Ibn al-‘Arîf, dans ses lettres à des Sûfis de son époque, offre l’exemple . Dans une
lettre adressée à Ibn al-’Abbân, il développe une «pédagogie» de l’enseignement.
Ainsi démontre-t-il la vanité d’un enseignement individuel - Tilmîdun wâhid-

.124 ¢U ,¬°ùØf ,…RÉàdG …OÉ¡dG óÑY .33


34
. Cf. Ibn ‘Idâri, al-Bayânu al-mu‘ribu fi ‘htisâri ‘ahbâri mulûki al-Andalusi wa al-Magrib, éd. P. Geuthner,
Paris, 1930.T. IV, P. 46 & A. Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique
septentrionale, trad. De Slane, Paul Geuthner, T. IV, Paris, 1956.T. II, P. 68-69 & A. al-Bakrî, Description
…, op. cit., P. 312-313.
35
. Cf. A. al-Bakrî, Description …, op. cit., P. 311.
36
. «Les Almoravides ont encouragé la construction d’une dizaine de medersas et de mosquées pour répandre
la science parmi les membres de la communauté … ».
312 ¢U ,1985 ,ähÒH ,ÚØ°TÉJ øHG ∞°Sƒj øHG »∏Y ó¡Y ‘ Ú£HGôŸG ádhO ,‘ôÿG .¢S ô¶fG
37
. Cf. E. lévi-Provençal, «Une description de Ceuta musulmane au XVème siècle: ( l’’ihtisâr al-ahbâr de
Muhammad Ibn al-Qâsim Ibn ‘Abd al-Malik al-’Ansârî) », in Hespéris, fasc. II, 1937, P. 154.
38
. Abû ‘Imrân al-Fâsî naquit en 365 H/976. à Fès ; il partit à Kairouan où il suivit les cours d’Ibn ‘Abi Zayd
al-Qayrawânî. Il est décédé à Fès en 413 H/1021. Cf. M. al-Fâsî, « Abû ‘Imrân …», in al-Manâhil, Mars
1980, P. 151-157.
.152 ¢U ,1980 ,¢SQÉe ,17 OóY ,πgÉæŸG á∏› ,z¢ùfƒJh Üô¨ŸG ÚH ᫪∏©dG ábÓ©dGh »°SÉØdG ¿GôªY ƒHCG{ ,»°SÉØdG .Ω ô¶fG .39
40
. Il s’agit d’Abû al-‘Abbas Ahmad Ibn Mûsâ Ibn ‘Atâ Allâh al-Sanhâgî, connu sous le nom d’Ibn al- ‘Arîf.
‘Alî Ibn Yûsuf l’invita à s’installer à Marrakech, la capitale des Almoravides ; il est décédé en 536 H./1142
Cf. M. Benaboud & I. al-Qadiri, « Educating during the period of al-Murabitin in the light of Ibn al-Arif ’s
letter to Ibn al-Abban », in Der Islam, 1991, P. 108.
271
Ahmed Saleh Ettahiri

et, insiste-t-il par la même occasion, sur l’importance d’organiser les étudiants
en groupe ; il déconseille par ailleurs aux professeurs de s’absenter pendant une
41
longue période . L’importance de cette lettre qui est, à notre connaissance, le seul
document ayant traité directement de l’enseignement sous les Almoravides est
unique. Le savant fut tellement notable qu’il nous a légué un «traité» précisant
l’organisation de la profession et de la pédagogie. Toutefois, cette connaissance
reste incomplète et par conséquent une interrogation s’impose : Où s’organisait
cette activité estudiantine ? Dans les Ribât-s, dans les maisons privées ou tout
simplement dans les grandes mosquées (al-Masajid-al-Jawami’) ?
A vrai dire, les sources sont rares et dans l’état actuel des recherches, il est
impossible de brosser une image complète de l’enseignement, notamment de
ses locaux durant le XIe et le XIIe siècles. Le Ribât fut avant tout une garnison
militaire ; il pourrait avoir abrité une instruction dont le but fondamental était
l’initiation de la population aux principes de la nouvelle religion. A. Al-Bakrî,
qui en recense un nombre considérable implanté tout au long des frontières
42
avec les Barghwâta de Tamesna , ne fait aucune allusion à une quelconque ac-
tivité estudiantine ; il ne parle pas non plus du Ribât d’Ibn Yâsîn, que certaines
sources historiques décrivent comme étant le centre où le fondateur de la
dynastie des Almoravides se serait réfugié en compagnie de ses adeptes avant
43
de lancer ses troupes à la conquête du Maroc . Par contre, il semble que les
mosquées aient continué d’accueillir des cours animés par des Faqîh-s et des
théologiens venus des quatre coins de l’empire : Yûsuf Ibn Tâshfîn aimait
s’entourer de savants et de Faqîhs et leur demandait conseil. Aussi les comble-
44
t-il de traitements pris sur les fonds du Trésor de l’Etat (Bayt al-Mâl) . Son
fils, ‘Ali Ibn Yûsuf, se conduisait comme un grand et illustre monarque: il fît
bâtir en 519/1126 une masjid-jâmi’ qui porte son nom (Ibn Yûsuf ), et attira
des savants et des philosophes d’une grande renommée pour s’installer dans
45
sa capitale tels que: Ibn Ruchd -al-Gadd- et Abû ‘Âmir ‘Utmân al-Sanhâgî .
Sa cour comportait d’éminents savants si bien qu’al-Murrâkusî la comparait à
46
celle des Abbassides . Il dota aussi la bibliothèque que fit construire son père à
47
Marrakech d’ouvrages «d’écritures essentiellement orientales et andalouses» . En
41
. Cf. M. Benaboud & I. al-Qadiri, « Educating during the period of al-Murabitin in the light of Ibn al-
‘Arif ’s letter to Ibn al-Abban », op. cit., in Der Islam, 1991, P. 114.
.“±hô◊G ‘ º¡«∏Y Oó°ûj ɪc ...º¡ª∏©j Éà πª©dG ‘ ¬fÉ«Ñ°U ≈∏Y º∏©ŸG Oó°ûj ¿CG »¨Ñæjh ,¢VôØdÉc hCG ¬«∏Y ¢Vôa º«∏©àdG ¿CG º∏©«dh”
42
. A. al-Bakrî, Description …, op. cit., P. 112, (texte arabe P. 153): « Parmi ces Ribât-s, al-Bakrî cite Ribât
‫ﹺ‬Chakir sur la rivière de Nefis, celui de Kuz ou Azemmour et enfin celui de Challa»
43
. Cf. V. Lagardère, Les Almoravides jusqu’au règne de Yûsuf B. Tâsfîn (1039-1106), coll. Histoire et
Perspective Méditerranéennes, éd. L’Harmattan, Paris, 1989.P. 58-59.
44
. Cf. Abî Zar‘, Rawd Al-qirtâs …, op. cit., P. 192.
45
. Cf. A. Chouqui-Binebine, Histoire des bibliothèques au Maroc, Publication de la faculté des lettres et
sciences humaines, Rabat, 1992, P. 32.
47
.138 ¢U ،1949 ،IôgÉ≤dG ,Üô¨ŸG QÉÑNCG ¢ü«î∏J ‘ Öé©ŸG ,»°ûcGôŸG .46
. A. Chouqui-Binebine, Histoire des bibliothèques …, op. cit., p. 37.
Cette tradition s’est perpétuée sous les dynasties postérieures aux Almoravides. Ibn Battûta, dans un chapitre
consacré aux mérites de son maître Abû ‘Inân, rapporte que ce dernier « noue des conférences savantes, tous
les jours après la prière de l’aurore, dans la mosquée de son illustre palais; les princes des jurisconsultes et les
plus distingués d’entre les disciples y assistent. On lit devant le souverain le commentaire du noble Coran, et
les ouvrages des Soufis, … » Cf. Ibn Battûta, Voyages…, op. cit., T. III, F. Maspero, Paris, 1982, p. 371-372.

272
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique

même temps, A. al-Bakrî et A. al-Nâsirî rapportent qu’Abû ‘Imrân al-Fâsî envoya


le chef de Guddâla, Yahyâ Ibn Ibrâhîm, chez les Maghrâwa de Sigilmâssa. Là un
de ses disciples, Waggâg Ibn Zalw, avait fondé une «maison» au bord de l’oued
Zîz pour y enseigner ; il l’appela «dâr al-Murâbitîn».
Sous les Almohades, l’enseignement s’est développé d’une façon notable
48 49
avec le Mahdî Ibn Tûmart . Celui-ci, rapporte une chronique anonyme , fut
surnommé «dans sa jeunesse, alors qu’il apprenait le Coran à «l’école», «Asafu»,
mot qui, en Berbère, signifie «la lumière» à cause de l’habitude invétérée qu’il
avait d’allumer sa lampe à huile dans «l’oratoire» pour lire et prier». Al-Baydaq,
dans son histoire des Almohades note d’aillleurs qu’al-Mahdi, de retour de son
voyage de l’Orient, fut accueilli dans chaque «ville-étape» par des étudiants
50
venant «apprendre de lui la science» . En arrivant à Fès, al-Mahdî Ibn Tûmart
se dirigea, affirme-t-il , «à une mosquée connue sous le nom de Taryâna, car il
s’y trouvait une chambre [vacante] dans le minaret. L’Imâm [Ibn Tumart] s’y
installa et se mit à y enseigner la science religieuse. De tous les points de la ville,
51
les Talaba -étudiants- de Fès accoururent vers lui…» .
Les successeurs almohades suivirent la même politique et ne cessèrent d’en-
courager la vie culturelle du pays. ‘Abd al-Mû’min attirait des hommes de sciences
52
-ahl al-‘Ilm- et les invitait à venir embellir sa résidence . Aussi fonda-t-il une biblio-
thèque et fit-il ériger une «medersa» pour former l’élite de ses fonctionnaires. Ils y
apprenaient le livre d’al- Muwatta’ de Mâlik et d’autres écrits d’al-Mahdi. Le ca-
life ‘Abd al-Mû’min les «reçoit chaque vendredi après la prière, dans son palais, où
les étudiants se réunissent ; ils étaient environ trois mille, comme les enfants d’une
seule nuit (…). Un jour il leur apprenait à monter à cheval, l’autre le tir à l’arc, et
53
le troisième la natation dans le bassin qu’il avait fait construire… » . Soucieux de
parfaire cet enseignement, il invita Ibn Ruchd -le fils- pour l’aider à en assurer une
54
meilleure organisation . Son neveu Ya’qûb al-Mansûr suivit la ligne qu’avaient
tracée ses ancêtres ; il fut, écrivent les sources, un grammairien, un philologue et
un philosophe ; d’où une grande attirance pour la science. Ainsi il organisait des
discussions scientifiques quotidiennes, recevait des Fuqahâ-s et des lettrés tout au
48
. al-Mahdî Ibn Tumart, chef spirituel des Almohades, est né dans la Tribu des Harga vers 472 H/1079
J.C. ; il part en Orient pour parfaire ses connaissances. De retour au Maroc, il prêche un retour aux sources
de l’Islam. Les Almoravides l’expulsent et il se retire à Tinmal en 518 H/1125 J.C, dans le Haut Atlas où
il s’entoure de fidèles et organise le premier noyau de la Dynasties des Almohades. Cf. E. Lévi-Provençal,
Documents inédits d’histoire almohade, P. Geuthner, Paris, 1928, J. Brignon & d’autres, Histoire du Maroc,
P. 104.
49
. E. Lévi-Provençal, Six fragments inédits d’une chronique anonyme du début des Almohades, Ernest
Leroux, Paris, 1925, P. 36 (texte arabe P.11). Ce mot signifie en fait “la torche ” (‫ )ﺍﻟﺸﻬﺎﺏ‬qui veut dire
l’illuminé.
50
. al-Baydaq, Tarîh al-muwahhidîn, in Documents inédits d’histoire almohade, Paris, 1928, P.99.
51
. E. Lévi-Provençal, Documents inédits d’histoire …, op. cit., P. 50.
201 ¢U ,1984 ,•ÉHôdG ,∫hC’G ó∏éŸG ,øeÉãdG Aõ÷G ,á∏ªµàdGh πjòdG ,∂∏ŸG óÑY øHG .52
53
. E. Lévi-Provençal, Séville musulmane au début du XIIème siècle : le traité d’Ibn ‘Abdun sur la vie urbaine
et les corps de métiers, G.P. Maisonneuve éditeur, Paris, 1947, P. 49.
54
. al-‘Abbâs Ibn Ibrahîm dénombre six medersas à Marrakech. « Ses medersas, dit-il, sont au nombres de
six: medersat hawmat bab dukkala, medersat al-qasba, medersat Ibn Sâlih, al-medersa al-Abbâsiya et la
medersa mérinide connue sous le nom d’al-Yûsufiya que firent construire Abû Yûsuf Ya‘qûb le mérinide et
Abû al-Hasan… »
á©Ñ£ŸG ,ΩÓYC’G øe äɪZCGh ¢ûcGôe πM øà ΩÓYE’G ,¢SÉÑ©dG º«gGôHEG øHGh 27 ¢U ,1982 ,•ÉHôdG ,á«Hô¨ŸG ábGQƒdG ïjQÉJ ,ʃæŸG .Ω ô¶fG
.98 ¢U ,1974 ,•ÉHôdG ,∫hC’G Aõ÷G ,᫵∏ŸG

273
Ahmed Saleh Ettahiri

long de la semaine et s’entourait d’»hommes savants» et d’une grande culture,


tels Ibn Tufayl (m. 581/1185), Abû al-Walîd Ibn Ruchd (m. 595/1198) et Ibn
55
Zuhr, son médecin particulier . Cet amour pour la science le poussa à construire
la medersa des «arts de la navigation» à Rabat, celle de la grande mosquée à
Salé et en dernier lieu celle de Marrakech. Celles-ci ont disparu. Seule celle de
Marrakech, construite dans l’esplanade de Tamarrakucht par Ya’qûb al-Mansûr
(580-595/1184-1199), est décrite par al-‘Umarî . «C’est sur cette esplanade que
se trouve la medersa, construction magnifique, avec la bibliothèque ; les califes
56
Banî ‘Abd al-Mû’min y prenaient séance avec les savants… » . Une description
tardive, mais plus exhaustive, est rapportée par Marmol Carvajal qui précise que
« près de cette mosquée est un vieux collège nommé «medersa», ou le marteau
des sciences qui a été bâti aussi par ‘Abd al-Mûmin. Il y avait autrefois grand
nombre d’écoliers, avec plusieurs maîtres qui faisaient leçons en Astrologie, en
Nécromancie et en plusieurs autres arts et sciences naturelles. On y enseignait
aussi l’arabe et la loi de Mohamet -Muhammad- tant pour ce qui concerne le
temporel que le spirituel. Ils étaient entretenus aux dépens du collège, qui est fort
riche : car les meilleures professions de la ville lui appartiennent ; mais ce n’est
presque plus rien, particulièrement depuis que le chérif qui règne aujourd’hui en
a fondé un plus beau au bas de la ville (…) ». Quant à son organisation spatiale,
Marmol Carvajal affirme que «dans ce vieux collège de la forteresse, il y a une
grande salle ornée partout d’un ouvrage à la mosaïque et une grande cour au
devant pavé de grands carreaux d’albâtre avec un bassin fort bas au milieu, à la
façon du pays, fait d’une seule pierre, qui n’a pas sa pareille pour la grandeur dans
57
toute la Barbarie» .
Marrakech ne fut pas la seule à bénéficier de cette renaissance intellectuelle.
Fès, grâce à ses deux mosquées, celles de la Qarawiyyîn et des Andalous, attira des
savants et des étudiants désireux de parfaire leurs connaissances. À l’époque de
Ya‘qûb Al-Mansûr et de son fils al-Nâsir, Fès « atteignit un degré de félicité, de
bien être, de tranquillité, de sécurité et de quiétude que n’a jamais atteint une ville
58
du Maghreb » . Cela lui permit de devenir, rapporte al-Murrâkuchî, «le siège
de la science au Maroc ; elle a cumulé la science de Kairouan et celle de Cordoue
(…). Des savants et des notables ont quitté l’une et l’autre, fuyant l’anarchie. La
majorité d’entre eux s’y installèrent (…) à tel point que j’ai entendu des notables
59
l’appeler la Bagdad du Maroc» . Aux palais princiers et aux mosquées-cathé-
drales s’ajouta alors une nouvelle institution officielle, la «medersa». Considérée
pendant de longues années comme une création mérinide, elle fait son apparition
sous les Muminides almohades. Les témoignages d’Ibn Abî Zar‘ et d’al-‘Umarî,

.196 ¢U ,¬°ùØf ,∂∏ŸG óÑY øHCG ô¶fG .55


56
. Ibn Fadl Allâh al-‘Umarî, Masâlik al-absâr fi mamâlik al-Amsâr : T. I: l’Afrique moins l’Egypte, trad. M.
Gaudefroy-Demombynes, P. Geuthner, Paris, 1927, P.184.
57
. Carvajal Marmol, L’Afrique de Marmol, trad. De Nicolas Perrot, Sieur d’Ablancourt, Thomas Iolly, Paris,
1667,T. II, P. 53.
58
. Cf. A. al-Gaznâ’î, Zahrat al-‘Âs…, op. cit., P.27.
.357 ¢U ,Öé©ŸG ,»°ûcGôŸG .59
274
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique

devant lesquels les chercheurs sont restés hésitants, sont affermis par de nou
veaux documents découverts par M. al-Mannouni. Ceux-ci dissipent le doute
et confirment l’ancienneté de cette institution au Maroc et plus précisément à
60
Marrakech . Une autre medersa est attestée à Sabta, oeuvre d’Abû al-Hasan al-
61
Ghâfiqî . «Celui-ci, écrit Ibn ‘Abd al-Malik (m. 703/1303), avait un vif amour
pour la science et fut passionné par la collection des livres à tel point qu’il en a
constitué un fonds considérable (…). Puis il en sélectionna un grand nombre et
l’immobilisa sur la medersa qu’il avait construite [à côté de la porte] du palais,
l’une des portes de la mer de Sabta. Et il fixa une partie de ses propriétés et de
ses riches possessions sur la medersa -waqqafahâ ‘alayhâ, comme le faisaient les
62
gens d’Orient - sâlikan fî dâlika tariqata ‘ahli al-Charq -» . Ainsi se confirme un
enseignement organisé, ayant ses propres établissements. Certes, les sources sont
avares, mais nous arrivons à y voir plus clair : elles permettent de distinguer quatre
institutions : la mosquée, la maison privée, les salons princiers et la medersa.
A- La mosquée, par son rôle polyvalent, se vit confier, en plus de sa fonction
63
de lieu de culte et de réunion, celle de l’enseignement ; elle devint d’emblée et
resta ainsi le lieu des études par excellence, offrant une instruction publique à une
population fraîchement islamisée. « Le qadî -juge- nous dit Ibn ‘Abdûn (5e/11e
s.), devra installer dans les galeries un homme qui connaisse la science islamique
64
et soit honnête, pour instruire les gens dans les questions de la religion… » . Les
mosquées, en particulier celles des Andalous et de la Qarawiyyin à Fès, celles
de ‘Ali Ibn Yûsuf et de la Kutubiya à Marrakech et celle de Tinmal, furent les
premiers lieux où s’est organisé un enseignement s’adressant à un large public.
Parallèlement à cette instruction publique, d’autres cours y furent dispensés
pour un public désireux d’assouvir sa soif d’apprendre et de parfaire ses connais-
sances.
B- Un enseignement privé et continu se donnait dans les palais des princes.
Ces derniers s’entouraient de théologiens assidus et de lettrés scrupuleux, pour
animer des débats et des «conférences» sur la théologie, la grammaire et la poésie,
voire la philosophie.

«professionnel», visant l’approfondissement des connaissances, avant d’entamer


le voyage vers l’Orient afin de perfectionner ces dernières dans les pays des
sources. Seule la maison des Murâbitîn nous a été conservée par les chroniques ;
des étudiants s’y réunirent autour de leur maître Waggâg Ibn Zalw.
60
. En effet, M. al-Mannouni a découvert une ordonnance de waqf (waqfiya) notée sur les colophons de deux
tomes d’un manuscrit «‫ »ﺍﻟﺘﻤﻬﻴﺪ‬, écrit par Ibn ‘Abd al-Barr. Les deux textes dédicatoires «immobilisent»
les deux tomes sur la «medersa de Marrakech», sur l’ordre du calife almohade al-Murtadâ (645-665/1242-
1266), et portent la date du «5 cha’bân 658 H/1259” ; sur un second livre, traitant du Gihâd et intitulé
«‫ »ﻛﺘﺎﺏ ﺍﻷﳒﺎﺩ‬composé par Muhammad Ibn <Isâ Asbâg al->Azdî, nous lisons le texte suivant : «ce livre est
immobilisé sur la medersa de la Qasaba de Marrakech, Que Dieu la protège ! ».
.201 196- ¢U ,¬°ùØf ,∂∏ŸG óÑY øHG .61
62
. Ibid. Ibn ‘Abd al-Malik affirme que « le qâdi, le lettré Abû al-Qâsim Ibn ‘Imrân (m. à Marrakech en 643
H.) écrit à [al-Râfiqî] afin de le féliciter et de le remercier pour sa réalisation…», op. cit., P. 201.
63
. « Masjids existed as colleges early in Islam. Abû J‘afar al-Ma‘dani (d. 132/75O) taught in the ‘Masjid of
the Massenger of God’ (Masjid Rasûli Allah). It is possible that the Prophet himself had taught his disciples
there…». Cf. G. Makdisi, The rise of …, op. cit., P. 21.
64
. E. Lévi-Provençal, Séville musulmane au début du XIIème siècle…, op. cit., P. 49.

275
Ahmed Saleh Ettahiri

D- Le quatrième local de cette activité est la medersa. Les sources


historiques rapportent qu’il en existait à Rabat, à Salé, à Fès, à Marrakech et à
Sabta. Toutefois, à l’exception de celles de Marrakech et de Sabta nous possédons
peu d’indications quant à leur organisation ainsi qu’à leur gestion : la medersa
de Marrakech, construite dans la Qasaba par les Almohades, fut appelée la
«medersa de la science» -madrasat al-’Ilm -; elle fut dotée d’une bibliothèque et
65
d’un scriptorium . Quant à la medersa de Sabta, elle fut érigée par un dignitaire
de la ville, Abû al-Hasan al-Ghâfiqî (m. 643/1246), à l’exemple de «celles de
66
l’Orient» . La medersa de Marrakech et celle de Sabta, bénéficiaient, toutes deux,
de biens de mainmorte et de traitements pour les enseignants et leurs étudiants.

2- Le parrainage mérinide de la medersa : l’âge d’or de la medersa


Le règne mérinide (7e-9e s./13e-16e s.) constitue l’âge d’or de la medersa au
Maroc ; celle-ci connut, grâce aux souverains Mérinides, un diffusion remarquable
et un rôle primordial dans l’évolution de la vie intellectuelle et politique du Maroc
musulman. Les Mérinides, contrairement aux Almoravides et aux Almohades,
arrivèrent au pouvoir en conquérants nomades fascinés par la richesse du pays
67
conquis . Pour gagner la sympathie de la population, ils se montrèrent d’un
grand zèle religieux et d’une piété ascétique. Leur stratégie les conduisit, par
conséquent, à vénérer des hommes pieux et des théologiens et à les attirer à leur
Cour afin de s’offrir un auditoire et de tirer profit de leur influence. Conscients
du rôle omnipotent qu’exerçaient les «hommes de science» et de «religion», les
sultans mérinides se montrèrent très attachés au malékisme sunnite et furent
d’ardents défenseurs de la langue arabe, «marginalisée» par les Almohades. Aussi
68
les 7e-9e s./13e-16e s. furent-ils ceux de l’apogée culturel du Maroc médiéval .
Ibn Marzûq rapporte qu’ Abû al-Hasan assistait à des discussions scientifiques
quotidiennes, l’une le matin, la seconde durant l’après-midi, et une troisième
69
le soir, après la prière du ‘Ichâ’ . Son fils Abû ‘Inân s’entourait de lettrés, tels le
grand vizir Ibn al-Khatîb, le juriste al-Maqarrî, le mathématicien Abû al-Hasan
70
‘Alî Ibn Ahmad al-Sanhâgî et le grammairien al-Ghâfiqî .
Par ailleurs,ils promurent l’enseignement en multipliant les medersas ;celles-ci
furent implantées dans les centres urbains les plus actifs du pays, tels Taza, Mèknes,

.29 ¢U ,ábGQƒdG ïjQÉJ ,ʃæŸG .Ω .65


.201 ‫ ﺹ‬،‫ ﻧﻔﺴﻪ‬،‫ ﺍﺑﻦ ﻋﺒﺪ ﺍﳌﻠﻚ‬.66
67
. Sur les mouvements almoravides et almohades voir respectivement : V. Lagardère, Les Almoravides :
jusqu’au règne de Yûsuf Ibn Tâsfîn (1039-1106), l’Harmattan, Paris, 1989 et D. Urvoy, « la pensée d’Ibn
Tûmart », in B.E.O., XXVII, 1974, P.19-44.
68
. A. Laroui, L’histoire du Maghreb : un essai de synthèse, Maspero, Paris, 1982, P. 197-198. Les Marinides
redonnèrent à la langue arabe son statut de langue officielle du culte et de l’administration, mettant ainsi
fin à la tradition almohade qui imposait aux Imâm-s d’être bilingues (arabe et berbère). Cf. A. al-Gaznâ’î,
Zahrat al-’Âs…, op. cit., P. 42-49, (trad. P. 99-109). Sur l’activité intellectuelle, voir M. Benchekroun, La
vie intellectuelle marocaine sous les Mérinides et les Wattasides (XIII- XIV- XV-et XVIèmes siècles, Rabat,
1974.
69
. Cf. E. Lévi-Provençal, «Un nouveau texte d’histoire mérinide: le musnad d’Ibn Marzuq », in Hespéris,
T. V, 1925, P. 76.
70
. Ibn Battûta, citant Ibn Juzay, rapporte que ce dernier racontait que « si l’on supposait un savant, sans nulle
autre occupation que d’étudier la science, la nuit comme le jour, il n’atteindrait même pas au premier degré
de l’instruction de notre maître (que Dieu l’assiste). Cf. Ibn Battûta, Voyages…, op. cit., T. III, P. 372

276
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique

71
Tanger Salé et Fès . Ce programme mérinide commença par la construction, au
sud-est de la Qarawiyyîn, de la medersa d’al-Saffârîn en 671-675/1273-1277 par
Abû Yûsuf Ya’ 72
qûb, quarante années après l’édification de la medersa privée de
Sabta en 635 . Il lui assigna des revenus pour les émoluments des professeurs et
les bourses des étudiants, et pour en assurer la gestion et l’entretien. Inauguré par
la medersa d’al-Halfâ’iyyîn (dite aussi al-Saffârîn) le programme fut interrompu
pendant presque quarante-cinq ans : il ne fut repris qu’en 720/1320-1321 avec
Abû Sa’îd ‘Utmân à Fès al-Gadîd en construisant, loin du centre traditionnel
de la cité qu’est la mosquée d’al-Qarawiyyîn, la medersa de dâr al-Makhzan.
Deux ans plus tard, en 723/1325-26, il construisit la medersa d’al-Attârîn à Fès
al-Bâlî. Son fils Abû al-Hasan, aux dires de son historiographe Ibn Marzûq, fit
élever des medersas non seulement au Maroc mais aussi au Maghreb central.
Ainsi, dit-il dans son «musnad» que Abû al-Hasan « fonda, Allah le Très Haut
lui en fasse tirer le profit! une medersa élégante à la ‘Adwa -’Adwat al-Andalus à
Fès. C’est la medersa dite du bassin (al-Sahrîg). Puis, il édifia la grande medersa,
dite medersat al-Wâdî : c’est celle que traverse par le milieu le principal bras de
la rivière de la ‘Adwa ; ensuite la medersa qui se trouve au nord de la mosquée
al-Qarawiyyîn, et que l’on nomme medersat misbâh 73
du nom du personnage
qui y fut officiellement chargé d’enseigner…» . Aussi ajoute-t-il, Abû al-
Hasan «…édifia dans chaque ville du Maghreb extrême et du Maghreb central, 74
une medersa
75
: il
76
construit d’abord à Taza la belle medersa qui s’y trouve et à
Maknès , Salé , Tanger, Ceuta, 77 Anfa, Azemmour, Safi, Aghmât, Marrakech,
Al-Kasr al-Kabîr et à al-’Ubbâd en dehors de Tlemcen, près de la mosquée
dont on a parlé plus haut, à Alger des 78
medersas d’importance différente suivant
chaque ville.
79
La medersa de Sebta est fort belle, mieux encore est celle de
Marrakech ; après elle vient celle de Meknès. Dans toutes, on trouve une belle
construction,80des décorations merveilleuses, des chefs-d’oeuvre nombreux, de
l’élégance…» . Enfin, Abû ‘Inân fit construire en 750-755/1350-1355, la plus
prestigieuse de ces medersas, la Bû ‘Inâniya 81
qu’il dota d’un minbar et d’un mi-
naret, entre Fès al-Gadîd et Fès al-Bâlî , clôturant le programme mérinide.
71
. Il faut rappeler que la plupart de ces medersas, à l’exception de celles de Fès et de Salé, ont été complètement
détruites.
72
. Ibn Marzûq la nomme medersat al-Halfâ’iyyîn ou al-Halfâwiyyîn. Les travaux y commencèrent vers
670/1271 et les cours y débutèrent en 675/1276-1277. Cf. inscription de fondation en annexe.
73
. Cf. Ibn Marzûq, « le musnad…», op. cit., P. 29-30.
74
. Dans sa thèse sur la ville de Taza, S. Mabrouk en a inventorié deux : la medersa d’»al-maswar» datant du
règne d’Abû Sa‘îd, au « onzième jour du mois de Safar de l’année 720 de l’Hégire (1320)», et la medersa du
Gâmi‘ al-Kabîr - la grande mosquée- dont la date de construction est inconnue ; elle pourrait dater « du
règne d’Abû al-Hasan ». Cf. S. Mabrouk, La ville de Taza: recherches d’histoire, d’Archéologie monumentale
et d’évolution urbaine, thèse de doctorat, Paris ( Sorbonne-Panthéon), Juin, 1992, P. 406- 419.
75
. les medersas de Meknès sont très mal connues : aux dires d’Ibn Gâzî, Abû al-Hasan aurait construit une
medersa à Meknès, appelée al-medersa al-Gadîda, probablement pour la distinguer d’une autre medersa
datant du règne d’Abû Yûsuf Ya’qûb. Cf.Ibn Gâzî, al-rawd al-Hatûn fî ahbâri maknâsat al-zaytûn, trad. O.
Houdas, in Journal asiatique, T.V, 1885, P. 139-40.
76
. Abû al-Hasan a construit deux medersas à Salé, la medersa de médecine et celle d’al-Tâl’a, au sud-
est de la grande mosquée almohade. La première, appelée «Asakûr» a été complètement refaite; seule la
somptueuse façade de la porte d’entrée nous a été conservée, témoignant de la majesté de l’art marocain
sous les monarques mérinides. La seconde a conservé son aspect originel et la presque totalité de son
éclatante ornementation. Cf. J. Hassar-Benslimane, le passé de la ville de Salé dans tous ses états: Histoire,
Archéologie, Archives, Maisonneuve et Larose, Paris, 1992, P. 103-112.
77
. La medersa dite d’al-’Ubbâd fut construite en 747/1347 en hommage au grand saint Sîdî Bû Madyan.
Cf. G. Marçais, L’Architecture musulmane d’Occident, Arts et Métiers graphiques, Paris, 1954, P. 290-291
&, W. & G. Marçais, les Monuments arabes de Tlemcen, A. Fontemoing, Paris, 1903, P. 270.

277
Ahmed Saleh Ettahiri

2-1 Pour ou contre la medersa :


Cependant, cette initiative du Makhzan mérinide ne fut pas une tâche facile,
surtout à son début ; son rôle polyvalent ne laissa pas les intellectuels indifférents.
Et la première medersa a été très mal accueillie par certains personnages de l’élite
savante de Fès, probablement soucieuse de conserver ses avantages, de ne pas
dépendre de l’Etat ou tout simplement des conséquences que pourrait entraîner la
82
mainmise du gouvernement sur l’enseignement, les enseignants et les enseignés .
Certes, les medersas entraînèrent une «démocratisation» du savoir en ouvrant leurs
portes aussi bien aux habitants des campagnes qu’à ceux des villes, leur offrant le
gîte, la nourriture et le savoir. Toutefois, par les bourses et les traitements qu’assu-
rait le gouvernement, ces institutions se trouvèrent assujetties au pouvoir. Ce
dernier accapara le droit d’affectation des chaires dans les mosquées et dans les
medersas : ainsi il nommait les professeurs, contrôlait l’enseignement, menaçant,
par conséquent, l’instruction qui était jadis libre et publique et qui s’organisait
sous les galeries des mosquées, surtout à al- Qarawiyyîn et à celle des Andalous.
Cette domination allait se généraliser pour englober aussi la nomination des
83
Imams et des Hatîb-s .
Le chef des contestataires fut al-’Âbilî, qui disait que la «science s’est affaiblie
à cause de la multiplication des manuels (Katrat al-ta’âlîf), et la construction
84
des medersas (wa binâ’u al-madâris)» . Son étudiant, al-Maqarrî, ajoute que la
«composition -des livres- a mis fin au voyage qui fut l’origine -’Asl- de la science (…);
quant aux medersas, elles drainent les étudiants par les «bourses», et les amènent

78
. Cette medersa nous est très mal connue. Seuls quelques vestiges de sa riche décoration ont été sauvegardés.
Cf. M. Terrasse, L’Architecture hispano-maghrébine et la naissance d’un nouvel art marocain à l’âge des
Mérinides, thèse de doctorat d’état, Paris-Sorbonne, Paris IV, 1979, T. II, 459, Fig. 94 (non diffusée).
79
. La medersa d’Abû al-Hasan à Marrakech a disparu. al-Ifrânî écrit dans sa «Nuzha» (1137/1724) que la
medersa Ibn Yûsuf fut reconstruite par le Sa’adien Abd Allâh al-Gâlib. Celui-ci « ne fut pas le fondateur
de cette medersa qui avait, précise-t-il, été primitivement bâtie par Abû al-Hasan al-Marînî… » Cf. M.
al-Ifrânî, Nuzhat al-Hâdî bi ahbâr mulûk al-qarni al-hâdî: Histoire de la dynastie sa’adienne au Maroc
(1511-1670), trad. O. Houdas, Ernest Leroux éditeur, Paris, 1889, p. 93.
Quant à al-Murrakushî, il dénombre six medersas à Marrakech : « ses medersas, dit-il, sont au nombre
de six: medersat hawmat bâb dukkâla, medersat al-qasaba, celle d’Ibn Sâlih, al-medersa al-’Abbâsiya et la
medersa mérinide connue sous le nom d’al-Yûsufiya. Elle fut construite par les mérinides A. Yûsuf Ya’qûb
et Abû al-Hasan…».
.9 ¢U ,∫hC’G Aõ÷G ,1974 ,•ÉHôdG ,...ΩÓYE’G ,»°ûcGôŸG ô¶fG
80
. Ibn Marzûq, « le musnad… », op. cit., dans Hespéris, p. 29-30 (texte arabe M.J. Viguera, p. 406)
81
. Abû ‘Inân a édifié une autre medersa à Meknès ; elle a cependant, beaucoup souffert et fut complètement
refaite au début de notre siècle. Elle a fait l’objet d’un mémoire de maîtrise soutenu en 1984. Cf. S. Bahichar-
Smiri, Datation, étude de l’architecture et de quelques ensembles décoratifs de la medersa Bû ‘Inâniya de
Meknès, mémoire de maîtrise, Paris IV, 1984.
82
. Sur la politique mérinide envers les hommes de religion, Cf. M. Shatzmiller, «les premiers mérinides et
le milieu religieux de Fès : l’introduction des médrasas» , in S.I., XLII, P. 109-118 et plus spécialement les
pages 112- 113 et 114.
En plus de ces raisons, il semble que le Malékisme n’est pas étranger à une telle réaction : une certaine
divergence subsistait encore autour du salaire qu’un enseignant recevait pour les cours qu’il professait.
,»eÓ°SE’G Üô¨dG QGO ,™HÉ°ùdG Aõ÷G ,Üô¨ŸGh ¢ùdófC’Gh á«≤jôaEG Aɪ∏Y …hÉàa øY Üô¨ŸG ™eÉ÷Gh Üô©ŸG QÉ«©ŸG ,»°ùjöûfƒdG óMGƒdG óÑY ô¶fG
.252 ¢U ,1981 ,ähÒH
. Cf. A. al-Gaznâ’î, Zahrat al-’Âs…, op. cit., P. 49-54 (texte arabe, P. 112-120) et M. Shatzmiller, « Les
83

premiers mérinides…»,op. cit., P. 113-14.


.59-60 ¢U ,...¢SQGóŸG á«°†b ,»∏Ñ≤dG .Ω ô¶fCG .84
278
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique

à fréquenter ceux des enseignants que désignent les gouvernants pour y en-
seigner ou ceux qui acceptent de passer sous leur loi et les éloignent par contre
des professeurs authentiques qui ne sont pas invités à une pareille tâche et s’ils
le sont, ils refusent, et ne se plient pas, en cas de réponse aux directives qu’ils -les
85
gouvernants- demandent » . Une telle attitude de la part de savants craignant que
la science ne faiblisse et se dégrade à cause de l’intervention de l’Etat correspond
au constat amer dont témoigne Ibn Haldûn dans sa muqaddima. Ainsi dit-il,
à «Fès et autres villes du Maghreb, l’enseignement y est inadéquat, depuis la
86
décadence de Cordoue et de Kairouan» .
En fait, dans chaque medersa, «des docteurs, des savants, un Imam, un
mu’addin et des employés» furent chargés de gérer les biens de mainmorte et
87
d’en assurer le bon fonctionnement et l’entretien . Admis à l’âge de vingt ans
88
ou plus , et ayant acquis les connaissances de base, l’étudiant devait suivre une
scolarité de presque seize années, répartie sur deux périodes : la première était un
essai qui durait dix années, pendant lesquelles il devait manifester ses capacités à
89
assimiler et à suivre l’enseignement, faute de quoi, il était expulsé et avec autorité .
En revanche, s’il avait fait ses preuves, il était admis à poursuivre son enseigne-
ment pendant une durée de six années ; un système qui ne pouvait qu’obscurcir
90
l’esprit et faire régresser le niveau des études. « Au Maroc, constate Ibn Haldûn ,
la scolarité dans les medersas est de seize ans, alors qu’elle n’est que de cinq ans
à Tunis : ce qui correspond au minimum de temps pour la pratique scientifique
ou les succès scolaires. Tandis que les seize années marocaines sont requises par
91
la médiocrité de l’enseignement qui rend difficile aux étudiants de réussir plus tôt » .

2-2 Les raisons du mécénat mérinide


«Louange à Dieu, Seigneur des Univers ! à Lui qui élève le rang des hommes
instruits, qui récompense généreusement les auteurs d’actions pies, qui fait
revivre par les medersas les traces effacées de la Science et de la religion, grâce
85
. al-Maqarri, Nafh al-Tîb, Bayrout, 1968, T. V, P. 275-276. Traduction M. Kably, Société pouvoir…, p. 283.
al-Maqarrî manifestait un grand mépris pour le système des medersas mérinides. Décrivant la situation
culturelle de l’Andalousie, il rapporte que ses gens «n’ont pas de medersas qui les aident dans la quête de la
science. Ils [les Andalous] étudient toutes les sciences dans les mosquées en payant eux-mêmes leurs charges
: ils étudient pour apprendre et non pour avoir un revenu (giraya). Cf. al-Andalus: extrait du Nafh al-Tîb…,
op. cit., Damas, 1990, p.341
86
. Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle : al-muqaddima, Sindbad, Paris, T.II, 1967-68, P.891-92.
87
. Ibn Abî Zar‘,Rawd al-qirtâs…,op. cit., P.571-72 & A.al-Wancharîsî ,al-Mi‘yâr …, op. cit.,T.VII,P.17 & P.363
88
. A. al-Wancharîsî, dans une jurisprudence -fatwâ- concernant l’occupation des chambres dans les medersas,
recommande de ne pas laisser y loger d’autres personnes que les étudiants. « Car est admis à habiter une
medersa uniquement le Tâlib - l’étudiant - qui a atteint l’âge de 20 ans ou plus et a commencé à apprendre
la science et à l’étudier selon ses capacités, celui qui assiste à la lecture du Hizb du matin et du coucher, et
qui assiste continûement aux cours de ses professeurs»
.7 ¢U ,™HÉ°ùdG Aõ÷G ,QÉ«©ŸG ,»°ùjöûfƒdG ô¶fG
.3-4 ¢U ,¬°ùØf ,»°ùjöûfƒdG .89
. Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire …, op. cit., T. II, P. 892.
90

. Ibn Khaldoun distingue deux catégories de sciences que « les gens de la ville » peuvent « apprendre
91

et enseigner » : la première est «naturelle à l’homme et le fruit de sa pensée» ; elle englobe toutes les
«sciences philosophiques» (‫ ; )ﺍﻟﻌﻠﻮﻡ ﺍﳊﻜﻤﻴﺔ ﻭﺍﻟﻔﻠﺴﻔﻴﺔ‬la seconde est «traditionnelle et institutionnelle» (naqli)
et comprend «toutes les prescriptions du Coran et de la Sunna (…), ainsi que toutes les sciences connexes,
nécessaires à leur utilisation…». Cf. Ibn Khaldoun, Discours …, op. cit., T. II, P. 897.

279
Ahmed Saleh Ettahiri

à celui de ses serviteurs qu’Il a spécialement guidé dans Sa direction et ennobli


par Sa sollicitude et Son amitié ! (…) Ceci est ce qu’a ordonné de fonder et
de réaliser, afin de repousser les mains criminelles et (de servir d’avertissement
aux hommes tentés de) s’y dérober, notre maître, le calife, l’imam, le soldat de
la guerre dans la voie de Dieu, la puissant grâce aux croyants en Dieu, Abû
al-Hasan ‘Alî …». Telle fut la devise apparente de la politique mérinide : faire
revivre et fortifier l’enseignement des Sciences à l’aide des medersas, faire barrage
à «l’ action des criminels» et mériter la récompense divine dans l’Autre monde.
Toutefois, le revers de cette politique cache d’autres ambitions. L’examen de cette
waqfiya, amène à formuler quelques remarques : Pourquoi faut-il faire revivre
«les traces de la science et de la religion ? Cette revivification fait-elle allusion au
retour du Malékisme ou tout simplement à l’instruction dans le sens le plus large
du terme ? Qui pouvaient-être ces «criminels» dont les souverains Mérinides
voulaient freiner l’action ? S’agissait-il des adeptes du Mahdisme déchu, ou de
nouveaux opposants aux Mérinides ?
L’attachement des Mérinides à la multiplication de ces locaux
d’enseignement fut, semble-t-il, dicté par leur désir de s’imposer dans un milieu
religieux et social le plus souvent peu accueillant. Ainsi la politique religieuse
officielle fut-elle «réaliste» et délibérément suivie. Elle aspirait à leur conférer la
légitimité qui leur faisait défaut, ou du moins un prestige religieux «légitime et
légitimant» leur pouvoir. Et par la même 92
occasion, elle leur attirait la sympathie
d’une population hostile et méprisante . Grâce au programme de construction
des medersas, ils se montrèrent comme de grands bâtisseurs, marquèrent la
stabilité de leur pouvoir politique et firent reconnaître leur autorité ; puis ils se
distinguèrent de l’Almohadisme, ménagèrent un milieu religieux et intellectuel
qui leur était favorable et formèrent une élite de Fuqahâ-s et de fonctionnaires
fidèles à leur trône.
A- La lutte contre l’Almohadisme : Pour se démarquer de leurs prédéces-
seurs almohades et de leurs réformes juridiques prêchées par le Mahdisme,
les Mérinides s’appuyèrent sur un retour fervent au Sunnisme malékite,
longtemps marginalisé et combattu 93
par les Muminides de 94Marrakech. Face
à la survivance du Mahdisme , à «l’hérésie des Rafidites» et à l’influence
persistante des Fatimides, les monarques Mérinides tournèrent 95
le dos au
«mysticisme astreignant» pour un «malékisme moins rigide» 96, et allèrent jusqu’à
imposer des livres tels al-Halîl et le Muwatta’ de Malik . Après quelques
92
. Si les Almoravides et les Almohades parvinrent au pouvoir grâce à leur mouvement religieux de
réformateurs, les Marinides s’en sont emparés en conquérants nomades, attirés par les richesses découvertes
lors de leurs incursions à l’intérieur du pays, dans la riche plaine du Sâys. Un prestige religieux leur fut,
par ailleurs important pour faire oublier la terreur et l’insécurité qu’ils avaient générées au début de leur
mouvement.
93
. Sur la survivance de l’Almohadisme et les pratiques de ses adeptes, Cf. al-Wancharîsî, al-Mi’yâr …, op.
cit., T. II, P. 453-454-455 et 456.
94
. Cf. M. Kably, Société, pouvoir…, op. cit., P. 277-278, &, A. Dhina, Les Etats de l’Occident musulman
aux XIII, XIV, et XVe siècles : Institutions gouvernementales et administratives, Office des publications
universitaires, Alger, 1984, P. 311.
95
. M. Kably, Ibid.
96
. Sur le Malékisme en Andalousie, se référer à A. Turki, «La vénération pour Mâlik et la physionomie du
malikisme andalou» P.43-68 republié dans son ouvrages: «Théologiens et juristes de l’Espagne musulmanes :
aspects polémiques», Maisonneuve et Larose, Paris, 1982.

280
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique

réticences, ils réussirent, parfois dans des bains de sang, à attirer les Fuqahâ’
malékites et les associer aux «charges de l’Etat», à faire barrage au Mahdisme
par le contrôle de l’enseignement et des enseignants, et à diffuser l’orthodoxie
97
sunnite en retournant «contre Fatimides et Almohades leurs propres armes» .
B- L’assimilation du milieu religieux : Assimiler et neutraliser les Fuqahâ’,
telle fut la ligne tracée par les premiers Mérinides, dès le règne de ‘Abd al-Haqq.
Ces derniers, froidement accueillis par la population de Fès qui ne cessait de
98
leur exprimer «des sentiments de mépris et de refus» persistèrent à user de tous
les moyens pour la déposséder de ses Fuqahâ’ et domestiquer ces derniers : les
sultans Mérinides s’appliquèrent à surveiller les mosquées, particulièrement à
Fès, pour réduire l’influence qu’exerçaient les Imâms et les Hatîb-s sur les fidèles ;
ils allèrent même jusqu’à intervenir pour en destituer quelques-uns et en nommer
d’autres, ou à offrir des salaires à des lecteurs et à des Fuqahâ’ dont les réunions
99
attirèrent une grande audience .
C- La formation des cadres et des fonctionnaires : Par la promotion de la
medersa, les traitements et les émoluments qu’elle offrait, par le gîte et le couvert
qu’elle assurait, la medersa permit non seulement d’assujettir et de contrôler
l’instruction, mais aussi de séduire les étudiants et de les détourner des Soufis
100
dont la puissance et l’influence ne cessaient de s’accroître . Ainsi, elle garantit
la formation «d’un milieu de Fuqaha-s zanatiyyîn-s, dont la fidélité au régime ne
101
pouvait être mise en doute» .
3- La madrasa sous les Sa’adiens et les Alaouites : essai de restauration, de
rénovation et de maintien
Les Sa’adiens trouvèrent au début du 16e siècle un pays déchu en pleine
régression politique et intellectuelle : les intrusions étrangères et l’anarchie
régnante en avaient détruit l’infrastructure ; les villes avaient été abandonnées et
102
la vie citadine avait cédé du terrain face à une «re-ruralisation» intense . Et les
savants-théologiens se partagèrent entre l’instruction et le devoir de participer,
103
ou parfois d’organiser la guerre sainte . Aussi, suite à des luttes internes d’une
part et externes de l’autre, les biens de mainmorte furent disputés et partagés
104
entre les adversaires pour former et équiper leurs armées . Pourtant, une fois le

94 ¢U ,1987 ,AÉ°†«ÑdG ,¥öûdGh É«≤jôaEG äGQƒ°ûæe ,Üô¨ŸÉH á«YɪàL’G ™FÉbƒdGh äÉ°ù°SDƒŸG ïjQÉJ ,¢TƒæcCG .CG .97
98
. A. Laroui, L’histoire du Maghreb : un essai de synthèse, Maspero, Paris, 1982, P. 197.
99
. M. Shatzmiller, «Les premiers mérinides et le milieu religieux à Fès… », in S.I., 1976, P. 110.
100
. M. Shatzmiller, « Banû Marîn », E. I., 2 ème édition, T. VI, P. 558 & A. Zammama, «Banû Marîn bi
Fâs », in al-Baht al-’Ilmî, N°. 27, 1977, P. 272 & H. Beck, L’image d’Idris II, ses descendants de Fès et la
politique sharifienne des sultans mérinides (656-869/1258-1465), Leiden University, E.J. Brill, Leiden,
1989, P. 123.
101
. Sur le mouvement soufi au Maroc, se référer au travail de G. Drague, Esquisse d’histoire religieuse du
Maroc: confréries et zaouias, Paris, 1957.
102
. Cf. M. Hajji, L’activité intellectuelle au Maroc à l’époque sa’adide, T. I, imprimerie de Fédala,
Muhammadiya, 1977, P. 64.
103
. Ibn ‘Askar, Dawhat al-Nâchir, Rabat, 1976, P. 25 (Trad. Graulle, in A.M., 1913).
104
. L. L’Africain, Description de l’Afrique…, op. cit., T. I, p. 186-87.

281
Ahmed Saleh Ettahiri

calme retrouvé et la réunification du pays assurée, un renouveau intellectuel vit le


105
jour, surtout sous Ahmad al-Mansûr . Ibn al-Qâdî (960-1028/1552-53-1616)
rapporte que la «vie intellectuelle atteignit son apogée durant le règne d’al-Mansûr,
et particulièrement en ce qui concerne l’accroissement du nombre des instituts
de science - ma’âhid al-’Ilm - et d’apprentissage, l’expansion des centres culturels
- al-Marâkiz at-Taqâfiya - dans les villes et les campagnes, la multiplication
106
du nombre de savants et d’étudiants et la diversification de leurs spécialités» .
Les souverains alaouites continuèrent sur la ligne tracée par leurs
prédécesseurs. «Mawlây al-Rachîd, précise Ibn Zaydân, assistait aux cours des
107
savants à la Qarawiyyîn et les incitait à répandre la science… » . Mawlây ‘Abd
Allah, Sidi Muhammad Ibn ‘Abd Allah et Mawlây Slimane s’entouraient de
lettrés et d’érudits. Ce renouveau sous les Chorfas s’est appuyé sur deux apports :
le premier est ancien et englobe tout l’héritage mérinide tandi que le second fut
le fruit de la conjoncture socio-religieuse du pays : les zâwiya-s.
A- L’héritage mérinide:
Les Chorfas n’arrivèrent jamais à égaler leurs prédécesseurs. Les Sa’adiens
s’activèrent à doter Marrakech d’institutions d’enseignement pour lui redonner son
éclat d’antan ; ils édifièrent le complexe d’al-Muwâsîn -mosquée et medersa-,
les mosquées de Bâb Dukkâla et d’Abû al-’Abbâs al-Sabtî, et la medersa d’Ibn
108
Yûsuf . Ils y instituèrent aussi des chaires d’enseignement dont les maîtres
109
furent nommés par des dahîr-s . À Fès, nulle medersa ne fut érigée : l’on se
contenta de rénover et de restaurer celles qui existaient, d’agrandir la mosquée
d’al-Qarawiyyîn par l’adjonction de la zâwiya d’al-Hazzâbîn et d’y créer des
chaires. En même temps, d’autres séminaires s’animèrent dans la mosquée des
110
Andalous et celle de Moulây Idrîs et dans les medersas . Leur nombre atteignit
quinze chaires qui furent dirigées par des savants réputés dans différentes
111
branches du savoir . Quant aux Chorfas alaouites, ils construisirent la medersa
112 113
al-Charrâtîn (1081-1089/1670-78) , et celles de Bâb al-Gîsa et de Moulây

105
. Les nouveaux Andalous expulsés suite au décret du 22 Gumâda II 1018/22 Septembre 1609, furent
des membres très actifs dans cette revivification. Cf. M. Hajji, L’activité intellectuelle au Maroc à l’époque
saâdide, Rabat, 1976-1977, T. I, p.64-65.
.228 ‫ﻥ ﺹ‬1986 ،‫ ﺍﻟﺮﺑﺎﻁ‬،‫ ﻣﻜﺘﺒﺔ ﺍﳌﻌﺎﺭﻑ‬،‫ ﺍﳌﻨﺘﻘﻰ ﺍﳌﻘﺼﻮﺭ ﻋﻠﻰ ﻣﺂﺛﺮ ﺍﳋﻠﻴﻔﺔ ﺍﳌﻨﺼﻮﺭ‬،‫ ﺍﺑﻦ ﺍﻟﻘﺎﺿﻲ‬.106
.12 ‫ ﺹ‬،1937 ،‫ ﺍﻟﺮﺑﺎﻁ‬،‫ ﺍﳌﻄﺒﻌﺔ ﺍﻻﻗﺘﺼﺎﺩﻳﺔ‬،‫ ﺍﻟﺪﺭﺭ ﺍﻟﻔﺎﺧﺮﺓ ﲟﺂﺛﺮ ﺍﳌﻠﻮﻙ ﺍﻟﻌﻠﻮﻳﲔ ﺑﻔﺎﺱ ﺍﻟﺰﺍﻫﺮﺓ‬،‫ ﺍﺑﻦ ﺯﻳﺪﺍﻥ‬.107
108
. Cf. H. Triki & A; Dovifat, Medersa de Marrakech, éditions Presse Audiovisuel, Paris, 1990.
109
. Cf. M. Hajji, L’activité intellectuelle …, op. cit., T. I, P. 144.
110
. Sur les autres chaires voir: M. Hajji, L’activité intellectuelle …, op. cit., T. I, P. 144.
111
. Cf. A. al-Tamanârtî, al-Fawâ’id al-Jamma bi Isnâdi al-Umma, trad. Col. Justinard, Chartres Durand éd.,
1953, P. 18-20 & M. Mezzine, «Quelques aspects de l’école à Fès et sa région au XVIème siècle», in Revue de
la Faculté des lettres et sciences humaines de Fès, T. VI, 1982-83, P. 108.
M. Mezzine précise que chaque medersa abritait un cours spécialisé: al-Sahrîg, al-Saffârîn, al-Wâdî et
al-‘Attârîn dispensaient des «séminaires» sur le Fiqh et la grammaire, celle de dâr al-Mahzan des cours de
grammaire; quant à la Bû Inâniya et as-Sab‘iyyîn, elles abritaient respectivement des cours de Fiqh et de
Hadît.
.12 ¢U ،‫ ﺍﻟﺪﺭﺭ‬،‫ ﺍﺑﻦ ﺯﻳﺪﺍﻥ‬.112
113.
Elle fut construite sous le règne de Sidi Muhammad Ibn ‘Abd Allâh (1757-1790), Cf. Ibn Zaydân,
ad-Durar …, op. cit., P. 58.

282
Genèse et rôle de la medersa au Maroc islamique

114
‘Abd Allâh . D’autre part, ils restaurèrent115
les medersas mérinides d’Abû Inân,
d’al-Sahrîg, d’al-‘Attârîn et d’al-Saffârîn . Seul Moulây Abd ar-Rahmân
(1822-1859) se soucia de moderniser l’enseignement. Il transforma la medersa de
Fès al-Gadîd en une école d’ingénieurs - al-Muhandisîn ; «des cours de sciences
116
y furent professés quelque temps, mais cette tentative n’eut pas de suite» .
B- Les zâwiya-s confrériques:
Conscients de la menace portugaise, des personnages religieux et vénérés
prêchèrent la guerre sainte pour faire face aux intrusions ibériques. Détournés
du pouvoir temporel et restant neutres dans les conflits tribaux, ces personnages
ne tardèrent pas à s’entourer d’une foule d’adeptes de plus en plus nombreuse ;
la mystique
117
individuelle, au début du 6e/13e s. se transforma en un mysticisme
collectif qui entraîna la fondation de zâwiya-s dans lesquelles s’organisaient
toutes les activités confrériques, et qui devinrent par la même occasion des centres
où se dispensait un enseignement religieux fervent. La piété et la neutralité du
fondateur dans les conflits sociaux en facilitèrent l’éclat et y attirèrent des étudiants
désireux de renforcer leurs connaissances et de bénéficier de la baraka du maître.
Ainsi, le mystique Muhammad Ibn Ibrâhîm (890-970/1483-1563) fonda des
«collèges» ou des maisons pour les étudiants dans le Tamanart, 118 au nord de Foum
Lahsan, où il se consacra à l’enseignement de la langue arabe . La zâwiya de
Bou Djad, construite en 960 H/1554-55. par Abû al-Qâsim al-Charqî, continua 119
à recevoir des étudiants venus de différentes régions jusqu’en 1320/1902-03 .
D’autres établissements s’implantèrent dans les quatre coins du Maroc et marquèrent
ainsi de leur «empreinte le devenir du pays».
En somme, appréhender la genèse et l’évolution de la medersa au Maroc
islamique reste confronté à la rareté des données et à leur austérité. Pourtant, et dans
l’attente de découvertes archéologiques, nous pouvons dégager les grandes lignes
de l’histoire des différents «locaux d’enseignement» : tout d’abord, la mosquée fut
le premier lieu où s’est organisée l’activité estudiantine. Ultérieurement, à la suite
des changements intervenus après l’islamisation du pays, on songea aux medersas
et aux zawiyas pour aider les étudiants à se consacrer à l’étude et à l’apprentissage.
La mosquée fut et demeura le lieu privilégié des études religieuses.
Les étudiants s’y réunirent en cercles pour suivre les cours que donnaient les
Faqîh-s et les lettrés. Ces derniers furent nommés par le qâdî de la ville afin
d’enseigner aux musulmans les principes de la religion. Deux témoignages, le
premier sur la mosquée des Andalous, le second sur celle d’al-Qarawiyyîn, en
illustrent l’importance.« Il y avait jadis, atteste al-Gaznâ’î (766/1365), un groupe
de docteurs - Gumlatan mina al-‘Ulamâ’- enseignant la science - al-‘Ilm - en divers
endroits de la mosquée. Ils étaient gens de bon conseil et hommes dont on suit
l’opinion -’Ahla shûrâ mimman yuqtadâ bihim - ; les musulmans venaient auprès
d’eux des diverses régions du pays. (Parmi ces hommes), les uns se livraient à
114.
Elle fut l’oeuvre d’ Abû ‘Abd Allâh Ibn ‘Abd al-Rahmân vers 1272 H. Cf. Ibn Zaydân, ad-Durar..., op. cit., p. 89-90.
115.
Ibn Zaydân, ad-Durar…, op. cit., P. 172 & R. Le Tourneau, Fès avant le protectorat…, op. cit., P. 88.
116.
R. Le Tourneau, Fès avant le protectorat: étude économique et sociale d’une ville de l’Occident musulman,
Publications de l’Institut des Hautes Études Marocaines, T. XLV, éditions La porte, Casablanca, 1987, P.
471
117
. G. Drague, Esquisse d’histoire religieuse du Maroc…, op. cit., P. 46.
118
. A. al-Tamanârtî, al-Fawâ’id… op. cit., trad. Col. Justinard, Chartres Durand éd., 1953, P. 100.
119
. Neigel, «La medersa et les bibliothèques de Bou Djad», in R. M. M., T XXIII, 1913, P. 290.
283
Ahmed Saleh Ettahiri

la récitation du Coran, d’autres à l’enseignement, d’autres enfin s’occupaient


de différentes branches
120
de la science, au milieu de nombreuses réunions
(d’auditeurs)… » . Au 9e/16e s., la mosquée al-Qarawiyyîn, centre vital de la
ville de Fès, comptait nombre d’étudiants. Ces derniers, après avoir appris à lire
dans le «Kuttâb», se hâtaient de rejoindre « des chaires de diverses sortes dans
lesquelles plusieurs savants-professeurs enseignent au peuple les choses de sa
religion et de sa loi spirituelle. Ces leçons commencent un peu après l’aube et
prennent fin une heure après le lever du soleil. L’été, les leçons n’ont lieu que de
minuit à une heure et demie du matin. L’enseignement porte sur les sciences
morales et spirituelles qui se rattachent à la loi de Muhammad. Les leçons d’été
ne sont données que par certaines personnes privées. Les autres ne sont confiées
qu’à des hommes parfaitement versés en ces matières. Chacun d’eux reçoit pour 121
ses leçons un très bon traitement et on lui fournit les livres et la lumière… » .
Parallèlement à cet enseignement qui se déroulait dans les grandes mosquées,
des savants et des théologiens se sont retirés dans leur demeure particulière,
sorte de medersa privée, pour y accueillir des étudiants avides d’assouvir leur
soif d’apprendre. Ibn Bashkuwal (m. 378/1182) précise qu’Abû ‘Âmir Ahmad
Ibn Sa‘îd recevait dans sa maison plus de quarante étudiants
122
et qu’il leur offrait
le gîte et le couvert pendant toute la saison d’hiver . Quant à Abû 123
al-Hasan
Ibn Hudayl, il hébergeait des étudiants dans sa maison à Valence . Et faute
d’indications historiques précises et claires sur la période almoravide, la medersa
officielle a commencé avec les Almohades qui en ont édifié à Marrakech, à
Rabat et à Salé. À cette medersa officielle fondée et organisée par les monarques
almohades s’ajoute une medersa privée, «semblable à celle qu’a connue l’Orient
islamique» ; elle fut l’œuvre d’Abû al-Hasan al-Chârî al-Ghâfiqî à Sabta, et reçut
des donations haboussées pour les traitements des étudiants et des enseignants
et fut dotée d’une bibliothèque et d’un cimetière. Cependant, il fallut attendre
le 8e/14e s. pour voir la medersa marocaine s’épanouir grâce au parrainage des
souverains mérinides. Ces derniers en multiplièrent les fondations dans presque
tous les grands centres urbains de l’époque et ils leur affectèrent des biens de
mainmorte afin d’en assurer la gestion et l’entretien, et offrirent généreusement
des traitements aux enseignants et aux enseignés. Mais, la medersa au Maroc,
contrairement à celle de l’Orient, ne supplanta jamais la mosquée. Elle préserva
ses particularités tout en restant complémentaire de celle-ci. Cela s’expliquerait
par l’absence de rivalité doctrinale et la centralisation, voire la concentration, des
études dans la mosquée, lieu sacré et symbole de l’unité des fidèles. A partir du
15e s., la zâwiya se développa et s’implanta dans les campagnes ; elle permit un
enseignement religieux qui marqua de son empreinte les lettrés marocains et le
devenir du pays.

. Cf. A. al-Gaznâ’î, Zahrat al’Âs…, op. cit., trad. A. Bel, P. 175-76, Texte arabe : édition de Rabat, 1967, P. 94.
120

. L. L’Africain, Description…, op. cit., 1980, P. 185.


121

.71 ¢U ,1955 ,IôgÉ≤dG ,∫hC’G Aõ÷G ,á∏°üdG ,∫Gƒµ°ûH øHG .122


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284

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