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fantasme moderniste-avant-gardiste tel qu’au Cette question, il faut la préciser en se

début du siècle il se figurait par exem­ demandant si la poésie a une fonction esthé­
ple dans l’hymne à la technique, mais ce tique, ou même une fonction de connais­
peut être plutôt reprendre-transformer telle sance esthétique^ Pour prendre un exemple
ou telle forme-à-poèmes ancienne pour la banal, peut-on dire que la poésie révèle la
réinscrire dans notre modernité, par déca­ (les) beauté(s) de la langue, sa musicalité
lages, déplacements, changements d’angles, (comme le chant l’a révélé spécifiquement
anamorphoses et métamorphoses, comme ce pour la langue italienne), et peut-on dire
peut être aussi reprendre tel ou tel « con­ que cet effet est de connaissance esthétique?
tenu » longtemps quadrillé en l’inscrivant Ou, en avançant, peut-on dire que la poésie
dans une perspective d’écriture neuve, en le re-dispose le sujet par rapport à lui-même
faisant traverser la langue : par exemple, la en regard de sa langue, c’est-à-dire le trans­
poésie peut-elle se passer de ré-arpenter forme en transformant son rapport au réfé­
l ' « amour », mais, en même temps, peut- rentiel (de sa) langue — non pas seulement
elle le faire en suivant le vieux lit roman­ en lui « faisant voir » autrement le
tique, c’est-à-dire sans, entre autres, passer « monde », ce qui serait limiter l’effet à
par le corps et sa langue déployée?... Refu­ l’ordre spéculaire de la représentation, mais
sant tout pouvoir qui lui soit extérieur, la en traversant la stratification des affects
poésie réinvente l’audace dans le frayage pour déployer depuis le sujet une nouvelle
infini des différences, c’est pourquoi elle ne connaissance esthétique en effets différenciés?
craint pas de prendre en écharpe tel savoir, Mais peut-être cette question de la beauté
telle croyance, voire telle « forme fixe » : ou de l’esthétique dans la poésie ne peut-elle
sans manier nécessairement le paradoxe, la se poser qu’en traversant les questions du
poésie est plutôt hétérodoxe, et elle s’ouvre plaisir et de la jouissance — c’est-à-dire
ainsi les possibles de la réinvention — de aussitôt en venant y buter. Car comment ima­
nouveaux parcours, de nouveaux transports, giner une poésie moderne qui n’ait pour
de nouvelles différences. terme de s’ouvrir à la jouissance, au sans-
Par exemple, la question de la beauté. limite, à la dépense infinie? Or le plaisir (se)
Coincée dogmatiquement entre l’esthétisme compte — et comment imaginer pour la
dilettante et la sommation impérative des poésie une écriture qui compte? — C’est
croisés de l’illisible, la poésie semble parfois peut-être là d’ailleurs que se dessine la
récuser toute exigence de beauté, préten­ « frontière » entre la « poésie » et la
dant — je l’ai entendu — que la recherche « prose » : entre une écriture qui compte (et
(de 1’) esthétique entraîne une « perte d’éner­ qui conte) et une autre qui ne compte pas,
gie textuelle efficace » ! (comme si, par exem­ qui (s’)éclate — Et puis : le plaisir requiert
ple, le bel canto avait entraîné une déca­ un discours qui communique du signifié,
dence de l’opéra...), ou plus simplement, alors que la poésie, comme « dérèglement
paraît l’ignorer, se préoccupant exclusive­ de tous les sens », dérègle d’abord le code :
ment de « fonctionnement textuel ». Mais elle est aux prises avec le signifiant. C’est-à-
bien sûr, tu ne manqueras pas de me l’ob­ dire qu’elle diffère la signification (où peut
jecter, il faudrait d’abord (re)définir des se prendre, comme dans une toile, le plaisir)
termes aussi vieillement communs et vagues pour produire le sens (comme différence) :
que beauté, esthétique, en ce qu’ils ne sont ainsi, elle dé-compose la langue — et lui
pour le moment que des critères étroitement donne cet éclat intense qui est celui de la
subjectifs ou des alibis bêtement académi­ jouissance, ou de la mort. Car le plaisir est
ques. C’est bien pourquoi je lance cette positif, alors que la poésie, par l’incorpora­
question de la beauté, en nous la proposant tion d’une négativité non médiatisable, non
à réinventer — c’est-à-dire en demandant dialectique, (s’)ouvre le champ d’une dé­
d’abord qu’elle ne soit pas purement et sim­ pense, d’une prodigalité, d’un jour qui appa­
plement éliminée comme si c’était res nullius, raît comme le défi perpétuel à toutes notions
ou comme si le problème était résolu de d'accumulation, de réserve, ou de plus-value,
simplement le dénier. qui caractérisent le plaisir. Donc, il nous

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