Vous êtes sur la page 1sur 36

LE CONTRAT CHEZ BALZAC

Mensonge romantique et vérité contractuelle


Gaspard Lundwall

P.U.F. | L'Année balzacienne

2013/1 - n° 14
pages 353 à 387

ISSN 0084-6473

Article disponible en ligne à l'adresse:


--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
http://www.cairn.info/revue-l-annee-balzacienne-2013-1-page-353.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Pour citer cet article :


--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

Lundwall Gaspard, « Le contrat chez Balzac » Mensonge romantique et vérité contractuelle,

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


L'Année balzacienne , 2013/1 n° 14, p. 353-387. DOI : 10.3917/balz.014.0353
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour P.U.F..


© P.U.F.. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des
conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que
ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en
France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
- © PUF -
352 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 353 / 480

Le contrat chez Balzac


Gaspard Lundwall

Le contrat chez Balzac


Mensonge romantique et vérité contractuelle

« There is only one real number: one.1 »

« Ce petit souper, hein ? »

1824, bal de l’Opéra. Au seuil de Splendeurs et misères des


courtisanes, Lucien de Rubempré est sauvé d’entre les aspirants
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

au suicide. Sa rencontre avec Vautrin a payé : il est resplendis‑

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


sant, attire tous les regards. D’anciens amis l’accostent, curieux
de sa nouvelle fortune. Blondet, ex-camarade de bamboche,
« prince de la critique » (t. V, p. 3632), fond sur lui : « Tudieu !
Lucien, où donc as-tu volé ce joli gilet ? » (t. VI, p. 438)…
Rubempré esquive ; il tente de s’éclipser. Blondet se cram‑
ponne : « je ne te laisse pas que tu ne t’acquittes envers moi
d’une dette sacrée, ce petit souper, hein ? » (t. VI, p. 438)…
Blondet fabule. Il n’y a bien sûr aucune promesse de la
sorte. « Quel souper ? », répond Lucien « en laissant échapper
un geste d’impatience » (t. VI, p. 438). Il s’agissait en fait d’une
« plaisanterie » (ibid.) de Blondet. Quelle drôle de plaisanterie
pourtant… Ce souper imaginaire tombe comme un cheveu
sur la soupe, d’autant que jamais plus dans le roman il ne sera
question de ce fameux souper : son évocation n’est pas même
une cheville annonçant une scène… Bref, la « mystification »
(ibid.) de Blondet doit avoir une fonction.

1. « Il n’est qu’un seul vrai nombre : Un » (Nabokov, La Vraie Vie de
Sébastien  Knight, dans Novels and Memoirs, 1941-1951, The Real Life of Sebas-
tian Knight, Literary Classics of the United States, 1996, p. 87.
2.  Nous renvoyons entre parenthèses au texte de La Comédie humaine dans
l’édition de la Pléiade (CH).
L’Année balzacienne 2013
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 354 / 480 31 oc

354 Gaspard Lundwall

À première analyse, elle s’explique par l’état de la bourse


du farceur. Blondet, sans le sou, apprécie « la bonne chère ».
Comme le note Balzac, ce critique aime « se faire traiter »
lorsqu’il se « trouve sans argent » (ibid.). En réclamant ce sou‑
per jamais promis, Blondet est donc sérieux tout autant qu’il
taquine Lucien. Mais cette explication rend seulement compte
du motif personnel de Blondet, simple personnage. Quels sont
les mobiles de Balzac lui-même ?

Conversation balzacienne

Un premier mobile est purement esthétique : il s’agit pour


l’écrivain, comme souvent, de donner à la conversation une
sonorité authentique, vécue. Balzac excelle à retranscrire la
vérité d’une conversation entre deux jeunes gens littéraires : le
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

cliquetis improvisé, un certain débraillé, un ton unique d’iro‑

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


nie en sourdine, de persiflage bonhomme3…
Ainsi, dans Un grand homme de province à Paris, le jour‑
naliste Lousteau, qui introduit Lucien dans son milieu,
évoque devant Blondet un souper – là encore ! – chez l’ac‑
trice Florine, entretenue par un droguiste. Blondet interjette :
« Fait-il les choses convenablement, ton droguiste ? » (T.  V,
p.  363). Alors Lucien –  qui n’a pas encore tous ses esprits
devant ces affranchis – lâche un mauvais jeu de mots : « Il ne
nous donnera pas de drogues. » Et l’impitoyable Blondet de
l’exécuter en deux phrases : « – Monsieur a beaucoup d’es‑
prit, dit sérieusement Blondet en regardant Lucien. Il est
du souper, Lousteau ? – Oui. – Nous rirons bien » (ibid.)…
Lucien rougit jusqu’aux oreilles.
Les remarques assassines de Blondet comme le mauvais
calembour de Lucien, dans la deuxième partie d’Illusions per-
dues, ont la même épaisseur de réalité que la plaisanterie sur
le « petit souper » au début de Splendeurs et misères. Elles ont

3. Dans Ne touchez pas la hache (inspiré de La Duchesse de Langeais), Rivette


rend hommage à cette saveur balzacienne unique du dialogue entre jeunes gens,
dans une scène où trois hommes pris d’alcool et de tabac répètent en ricanant,
sur tous les tons, le mot à la mode : « renversant ».
- © PUF -
354 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 355 / 480

Le contrat chez Balzac 355

le charme dissonant de la conversation réelle, son caractère


brut, déphasé. Le jeu de mots de Lucien sur les droguistes
sonne juste parce qu’il est mauvais ; de même que la blague de
Blondet sur le souper sonne vrai parce qu’elle est incongrue.
Ces bribes de conversation évoquent les scènes où un metteur
en scène demande à un acteur de trébucher ou de bafouiller.
Elles sont le pendant, dans le champ du dialogue, de l’effet de
réel que Barthes évoque dans le champ des objets – tel ce baro‑
mètre qui, dans Un cœur simple de Flaubert, n’a d’autre tâche
que de signifier la réalité.
Mais la plaisanterie de Blondet sur le souper imaginaire n’a
pas pour unique fonction de dire je suis le réel4. Balzac a un
second mobile, plus profond, plus structurel.

Une dette sacrée


Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


Pourquoi, à peine revenu au monde, Lucien devient-il
d’emblée débiteur d’une « dette sacrée » (t. VI, p. 438) ? Mieux
encore : débiteur d’une créance qui n’existe pas ? C’est ce qu’il
nous faut comprendre.
Un premier élément de réponse affleure si l’on prend au
sérieux la blague de Blondet, qui utilise un langage contractuel
technique. Lucien, à peine revenu à Paris –  c’est-à-dire à la
vie – est assailli par un créancier qui exige l’exécution d’un contrat.
Il croyait sortir des eaux du Léthé vierge de tout passé. Mais
voici ce passé sous sa forme la plus palpable : le cuisant souve‑
nir qu’est une dette exigible.
Déjà, à la fin d’Illusions perdues, les dettes avaient perdu
Lucien – ces dettes qu’il avait imposées à celui qui n’en était
pas l’auteur, le réel débiteur, son ami David Séchard. Et voilà
qu’on lui réclame ce souper imaginaire – cette dette dérisoire,
dont nul n’est le débiteur… Le « petit souper » que demande
Blondet est le spectre des lourdes dettes qui ont causé sa perte
–  et dont David n’était pas débiteur. C’est un nain grimaçant
qui montre du doigt l’indélébile passé. Aussi, excédé par une

4.  Roland Barthes, « L’Effet de réel », Communications, 1968, no 11, pp. 84-89.


- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 356 / 480 31 oc

356 Gaspard Lundwall

plaisanterie qui commence à  prendre (Rastignac, tout juste


arrivé, croit dur comme fer à ce souper prochain), Lucien
finit-il par céder à Blondet : « Si tu veux à souper, […] il me
semble que tu n’avais pas besoin d’employer l’hyperbole et
la parabole avec un ancien ami, comme si c’était un niais. À
demain soir, chez Lointier » (t. VI, p. 439).
« Hyperbole », « parabole »… Lucien lui-même semble
accorder à l’innocente blague plus d’importance qu’il n’y
paraît. De quoi la dette inventée par Blondet est-elle la para‑
bole ? De quoi est-elle l’hyperbole ? Élargissons la focale,
penchons-nous sur la figure du contrat chez Balzac.

Prolifération contractuelle

Balzac est le plus juriste des romanciers5. Pourtant, peu d’ar‑


Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

ticles attaquent le thème du contrat dans La Comédie humaine6,

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


et ils traitent moins du contrat lui-même que du pacte7, de
l’échange8, ou encore du contrat entre auteur et lecteur9.
Ne dit-on pourtant pas du droit des obligations qu’il est la

5.  Voir notamment Daniel J. Kornstein, « He Knew more: Balzac and the
Law », 21 Pace L. Rev. 1 (2000) ; Michel Lichtlé, Balzac, le texte et la loi, Pups,
2012 ; Pierre-François  Mourier, Balzac, l’injustice de la loi, Michalon, 1996 ;
Adrien Peytel, Balzac, juriste romantique, Ponsot, 1950 ; Fernand Roux, Balzac,
jurisconsulte et criminaliste, Paris, Dujarric, 1906 ; Madeleine  Saint-Germès,
Balzac considéré comme historien du droit, Besançon, Imprimerie de l’Est, 1936.
6.  Toutefois, dans un ouvrage collectif paru en  2012 et explorant toutes
les dimensions juridiques de l’œuvre balzacienne, le contrat est enfin traité
comme une composante essentielle de l’œuvre balzacienne (Balzac, romancier du
droit, ouvrage collectif sous la direction de Nicolas Dissaux, LexisNexis, 2012,
pp. 215-303). Voir en particulier Jean-Loup Praud, « La conception balzacienne
du contrat », pp. 217-231.
7. Voir notamment Mireille  Labouret, « Méphistophélès et l’androgyne.
Les figures du pacte dans Illusions perdues », AB  1996, pp.  211-230 ;
Kyoko  Murata, Les Métamorphoses du pacte diabolique dans l’œuvre de Balzac,
coédition Osaka Municipal Universities Press, Paris, Klincksieck, 2003.
8. Voir notamment Warren  Johnson, « That Sudden Shrinking Feeling:
Exchange in La Peau de chagrin », The French Review, vol. 70, mars 1997, no 4,
pp. 543-553.
9. Voir notamment Peter  Brooks, « Narrative Transaction and Transfer‑
ence (Unburying Le Colonel Chabert) ».
- © PUF -
356 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 357 / 480

Le contrat chez Balzac 357

grammaire du droit privé ? Mais le désintérêt relatif à l’égard


de la figure du contrat chez Balzac s’explique avec facilité :
l’attention se porte d’abord sur les aspects du droit que Balzac
aborde de front, explicitement – les successions, la propriété
littéraire, les effets de commerce, le droit criminel…
Quant au contrat, Balzac l’évoque certes. Mais jamais
il ne disserte sur lui plusieurs pages durant comme sur le
juge d’instruction dans Splendeurs et Misères, ou sur l’effet de
commerce dans Illusions perdues. Même dans Le Contrat
de mariage, Balzac ne théorise pas le contrat en tant que tel.
L’intrigue est assez explicite.
Le contrat est pourtant très présent dans La Comédie humaine.
L’« œuvre capitale dans l’œuvre10 » –  Illusions perdues  – en
abonde : contrats entre le père Séchard et ses fournisseurs, le
père Séchard et son fils, les écrivains et les libraires, les journa‑
listes et les journaux, les journalistes et les libraires, les théâtres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

et les journaux, David Séchard et son avoué, David Séchard et

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


les Cointet… Contrats de société, contrats de vente, contrats
d’édition, contrats de claque et de huée ! Toute l’intrigue
se noue autour de ces contrats. Bref : chez Balzac le contrat
prolifère, mais on ne le voit pas. Il est comme la lettre volée
d’Edgar Poe, ostensible et cachée.
Il serait aisé de les balayer du revers de la main à coup
de métaphores, ces contrats : ils ne seraient que carburant de
l’intrigue, huile dans les rouages… Preuve ultime de leur ina‑
nité : Balzac lui-même ne s’y attarde pas, lui qui s’attarde à
tout ! Mais quoi de plus important, dans un roman, que le
carburant de l’intrigue ? Quoi de plus capital que l’huile dans
les rouages ? C’est dans la dynamique romanesque que gît
son sens. Si la prolifération contractuelle est essentielle à cette
dynamique, elle doit être essentielle tout court. Mais que disent
tous ces contrats ?

10.  LHB, t. I, p. 650 (lettre du 2 mars 1843).


- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 358 / 480 31 oc

358 Gaspard Lundwall

David volé

Restons au cœur de La Comédie humaine, explorons Illusions


perdues. Et d’abord ses contours. Observons le roman comme un
objet. Comme un coffre par exemple ; un gros coffre ouvragé.
Qu’y voit-on ? D’abord, sur le dessus, deux teintes de cuir :
deux bandes de cuir foncé autour d’une bande centrale, de cuir
plus clair. Foncé/Clair/Foncé : Province/Paris/Province…
Premier parallélisme. Mais encore ? Si l’on détaille le coffre, on
aperçoit deux poignées, sur les flancs droit et gauche. Et que
sont ces poignées ? Ce sont deux contrats. Illusions perdues est
comme enserré, enchâssé entre deux contrats. L’un au début,
l’autre à la fin. Second parallélisme : à l’aube des Deux poètes,
le père Séchard escroque son fils David, et au crépuscule des
Souffrances de l’inventeur, les frères Cointet dévalisent ce même
David. Entre les deux, Lucien s’agite ; et fait des dettes.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

À peine le roman a-t-il démarré qu’intervient en effet la

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


vente, par le père Séchard, de son imprimerie à son fils. Ce
vieux grigou roule tous ses partenaires. Les clients d’abord,
« ignares chalands » (t. V, p. 125) à qui il fait croire tantôt que
les gros caractères coûtent « plus cher à remuer » que les petits,
tantôt que ce sont les petits caractères qui sont plus coûteux
car « plus difficiles à manier ». Ses fournisseurs ensuite : s’il sait
« un fabricant dans la gêne, il achèt[e] ses papiers à vil prix et
les emmagasin[e] » (ibid.). Son fils – enfin son fils ! – à qui il
veut céder son imprimerie archaïque pour un prix aberrant.
Bien que David soit un acheteur averti –  il sort de chez les
illustres imprimeurs Didot –, il finit mystifié lui aussi.
Pour arriver à ses fins filicides, le vieux Séchard ne recule
devant aucun sophisme : « Les vieux outils sont toujours les
meilleurs[…]. On devrait en imprimerie les payer plus cher
que les neufs, comme cela se fait chez les batteurs d’or » (t. V,
p. 133). Et David s’aperçoit vite qu’il ne peut discuter avec son
père : « Il fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait
entre un oui et un non » (ibid.). « Généreux » de nature, il est
« mauvais commerçant » (t. V, p. 134). Bientôt, il ne conteste
plus. Il n’a plus que la force de crier : « Mon père, vous
m’égorgez ! » C’est l’hallali. Le père l’achève avec un assaut de
chantage affectif : « – Moi qui t’ai donné la vie ?… » (ibid.).
- © PUF -
358 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 359 / 480

Le contrat chez Balzac 359

Bis repetita

Tragique de répétition ? David  Séchard est la victime de


l’autre grand contrat sanguinaire, celui qui clôt le roman.
De même que Lucien revivra en grand sa déchéance dans
Splendeurs et Misères – la mort d’Esther après la mort de Coralie,
la prison après la ruine, le suicide après sa tentation –, David
revit en grand le vol que son père lui a infligé. Cette fois,
ce n’est plus quelques années de sa jeunesse qui sont en jeu :
c’est sa fortune future. On connaît la définition communé‑
ment quoique incertainement prêtée à Einstein de la folie : se
comporter toujours de la même manière et attendre toujours
un résultat différent. Le propre du roman selon Balzac serait-il
d’infliger aux personnages toujours les mêmes épreuves et d’en
attendre toujours un pire résultat ?
Le second vol subi par David est plus pervers, car plus sub‑
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

til. Il est convaincu de la bonne foi de ses bourreaux, et abusé

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


de bout en bout. Voici comment.
David est sur le point de découvrir une invention qui peut
le rendre riche. Il admire le beau papier chinois : « ce lustre,
cette consistance, cette légèreté, cette douceur de satin » (t. V,
p. 222). Mais – déjà ! – c’est « le bas prix de sa main-d’œuvre »
(ibid.) qui permet à la Chine de fabriquer un tel produit.
Comme il l’expose à Ève, l’équation qu’il veut résoudre est
donc la suivante : un papier de qualité chinoise, mais obtenu
grâce au machinisme et non aux bas salaires.
Un soir, les frères Cointet, qui dirigent l’imprimerie
concurrente de celle de David, reçoivent d’un complice les
« trois mille francs d’effets faux fabriqués par Lucien » (t. V,
p. 585) : c’est-à-dire les dettes dont Lucien aux abois a lesté
l’innocent David. Le grand Cointet bâtit « aussitôt sur cette
dette une formidable machine » (ibid.) dirigée contre David :
le traiter en bête chassée à courre, le poursuivre judiciaire‑
ment jusqu’à l’épuisement – et enfin le forcer à céder pour
rien le secret de son invention. Ils souhaitent aménager, en
somme, les conditions de ce que l’on nomme en droit la
« violence économique ».
Lorsque enfin David a été réduit à néant et incarcéré pour
dettes, les frères Cointet l’abordent, sous les dehors de bons
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 360 / 480 31 oc

360 Gaspard Lundwall

Samaritains peinés par le sort d’un confrère accablé. Petit-


Claud, leur avoué duplice, annonce les conditions : « d’abord,
libération complète […], puis quinze mille francs remis à titre
d’indemnité de ses recherches, […] enfin une société formée
[…] pour l’exploitation d’un brevet d’invention […] sur les
bases suivantes : MM. Cointet feront tous les frais. La mise de
fonds de David sera l’apport du brevet, et il aura le quart des
bénéfices » (t. V, p. 710).
Bien sûr, David consent « aux bases de l’arrangement pro‑
jeté » (t.  V, p.  716). Or, les Cointet ne veulent pas même
abandonner à David le misérable quart des bénéfices de son
invention. Ils entreprennent donc une habile manœuvre : faire
croire à David que son invention n’a pas d’avenir. Cointet
improvise en effet un plan « d’une simplicité formidable » (t. V,
p. 725). Il feint de tenir pour rien la réussite de Séchard s’agis‑
sant de la réduction du coût du papier ordinaire non collé,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

et de ne désirer que l’impossible – c’est-à-dire le « collage en

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


cuve » (t. V, p. 725) dudit papier. Il dispose pour ce faire d’un
alibi rêvé : la ville d’Angoulême, où il exerce, est spécialisée
dans le papier à écrire, qui est collé.
Pendant que David se démène dans ses vaines expériences
en « hardi lutteur » (t. V, p. 727), le grand Cointet charge en
secret son homologue parisien Métivier de traiter avec les plus
grands journaux de Paris et de leur vendre le papier bon mar‑
ché fabriqué grâce à la découverte de David. Bref, ils distraient
David pour faire fortune dans (et sur) son dos. Tel est le noir
épilogue de l’aventure contractuelle de David.

Les lésions dangereuses

Quel point commun entre ces deux contrats écrasant


David ? Quelle étrange symétrie créent-ils dans le roman ?
Une symétrie de l’arnaque, de l’abus de faiblesse. Le roman est
étranglé entre ces deux étranglements, étouffé entre ces deux
escroqueries ; elles sont le lever et le baisser de rideau –  les
deux contractions du cœur de l’intrigue avant et après l’afflux
de sang des événements.
- © PUF -
360 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 361 / 480

Le contrat chez Balzac 361

Ces deux contrats sont des « idéaltypes » du contrat


dans La Comédie humaine. Au milieu d’Illusions perdues par
exemple, le libraire Doguereau, d’abord disposé à payer
1000  F le manuscrit du roman de Lucien, finit par lui en
offrir 400  seulement. C’est qu’entre-temps il a vu le parti
qu’il tirerait du dénuement de Lucien : « Qu’il conserve,
pensa-t-il, ces mœurs simples, cette frugalité, ces modestes
besoins » (t. V, p. 306)… Peut-être trouve-t-on là une raison
de la prolifération contractuelle chez Balzac. Le dénomina‑
teur commun de tous les contrats balzaciens réside en effet
dans le vol systématique. Le Contrat de mariage est unique‑
ment le récit d’une duperie. Dès qu’un contrat est conclu
entre deux personnages balzaciens, le spectre du vol plane.
Du vol légal bien entendu ; car ces contrats sont l’exemple
parfait de ce que Balzac appelle un « crime moral » (t.  III,
p. 606) – c’est-à-dire légal. En termes juridiques, on parle de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

contrats lésionnaires.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


La lésion est une disproportion énorme entre les contre‑
parties apportées par chaque contractant. Or, une telle dis‑
proportion – même scandaleuse – est en principe légale, aussi
étrange que cela puisse paraître. Car dans l’auguste système du
Code civil, un contrat librement conclu ne saurait être lésion‑
naire. Il s’agit d’une impossibilité logique. L’article 1104 pose
en effet le principe de la commutativité subjective : le contrat
« est commutatif lorsque chacune des parties s’engage à don‑
ner ou à faire une chose qui est regardée comme l’équivalent
de ce qu’on lui donne, ou de ce qu’on fait pour elle ». Dès lors
qu’une prestation est regardée comme suffisante au moment de
la signature et que le consentement n’a pas été vicié, nulle
lésion ne peut être constatée par la suite.
Les partisans de cette solution juridique classique arguent
de son bon sens : la lésion est toujours fuyante, difficile à
prouver. Soit la lésion est objective, et elle est malaisée à établir,
car elle nécessite de fixer un introuvable « juste prix ». Soit la
lésion est subjective (comme dans le Code civil allemand), et elle
est tout aussi évanescente : elle exige en effet la preuve d’un
état de dépendance, d’un abus de cette dépendance et, bien
sûr, d’une disproportion flagrante entre les prestations réci‑
proques. Or, ces trois conditions d’application sont difficiles
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 362 / 480 31 oc

362 Gaspard Lundwall

à réunir. Dans l’exemple du vol de David par son père, lors


de la vente de l’imprimerie, rien n’indique la lésion. Quand
bien même une disproportion flagrante serait prouvée entre
la valeur du bien et son prix, il faudrait encore établir une
dépendance de David. Or, nul n’est plus informé que lui sur
la valeur du bien qu’il achète ! David est un jeune homme
érudit, qui regarde droit dans les yeux le mauvais marché qu’il
est en train de conclure. Bref, un juge ne pourrait sans men‑
tir qualifier ce contrat de lésionnaire. La lésion est si subtile
qu’elle ne peut se prouver de manière juridique ; sa preuve
est romanesque.
Car à la différence du juriste, le romancier a pour atout
commode de tout pouvoir prouver. La Comédie humaine est
comme une gigantesque preuve de l’omniprésence de la
lésion. Plus qu’une simple preuve, la prolifération contrac‑
tuelle devient une analyse de la lésion, une autopsie ou – pour
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

utiliser le vocabulaire de Balzac – une physiologie…

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


Physiologie de la lésion

La Physiologie de la lésion qu’entreprend Balzac commence


par la psychologie de l’arnaqueur. Et c’est le jésuitisme qui
éclate comme l’un de ses traits fondamentaux. « Toutes les
passions sont essentiellement jésuitiques » (t. V, p. 136) : c’est
à propos du père Séchard que Balzac décoche cet apho‑
risme. Non content d’avoir dépossédé son propre fils, le vieil
homme souhaite jouir d’une conscience tranquille. Son génie
autojustificateur l’absout en un instant : « Cet homme, qui
regardait l’instruction comme inutile, s’efforça de croire à
l’influence de l’instruction. […] En jeune homme bien élevé,
David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses
connaissances lui feraient trouver des ressources, il s’était
montré plein de beaux sentiments, il payerait ! Beaucoup
de pères, qui agissent ainsi, croient avoir agi paternellement,
comme le vieux Séchard avait fini par se le persuader en
atteignant son vignoble situé à Marsac, petit village à quatre
lieues d’Angoulême » (ibid.).
- © PUF -
362 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 363 / 480

Le contrat chez Balzac 363

Il suffit ainsi au père Séchard de marcher quelques lieues


pour transformer son infanticide en une revigorante épreuve
offerte à un jeune homme plein de ressources. Tel est le génie
jésuitique de l’avare… Le libraire Doguereau est animé du
même génie, lorsqu’il se convainc que Lucien a intérêt à être
filouté : « Ce jeune homme […] est joli garçon, il est même
très beau ; s’il gagnait trop d’argent, il se dissiperait, il ne tra‑
vaillerait plus. Dans notre intérêt commun, je lui offrirai six
cents francs » (t. V, p. 306). C’est enfin la même dynamique
jésuitique qui imprègne les raisonnements des libraires com‑
missionnaires Vidal et Porchon. Ils se persuadent que leur
improbité est nécessaire : après tout ils sont des commerçants.
En tant que tels, ils se doivent à eux-mêmes de ne pas céder
au sentimentalisme : « Si les livres allaient au gré des éditeurs,
nous serions millionnaires […] ; mais ils vont au gré du public »
(t. V, p. 301).
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

Seuls quelques filous balzaciens échappent au jésuitisme et

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


font preuve d’une rare honnêteté : celle de leur vilenie. C’est
le cas des frères Cointet. À peine leur contrat avec David signé,
les 15 000 F que Lucien envoie aux Séchard grâce à son pacte
avec Vautrin arrivent enfin. Les Cointet se réjouissent de cette
ironie du sort : « Nous l’avons échappé belle ! s’écria le grand
Cointet quand il fut sur la place du Mûrier. Une heure plus
tard, les reflets de cet argent auraient éclairé l’acte, et notre
homme se serait effrayé » (t.  V, p.  725). Point ici d’auto-
justification, point de génie jésuitique. Les Cointet viennent de
dépouiller David ; ils en sont pleinement conscients.

Le Code des gens malhonnêtes

Ainsi, Balzac éclaire les pensées de l’escroc. Mais il traite


aussi de ses techniques. La Physiologie de la lésion multiplie les
coups de projecteur sur les arcanes de l’arnaque. Ce pan plus
économique de ladite physiologie pourrait se traduire par une
manière de « code ».
Le début du xixe siècle est en effet fécond en codes littéraires :
versions parodiques des codes napoléoniens, compendiums de
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 364 / 480 31 oc

364 Gaspard Lundwall

conseils pratiques et d’observations psychologiques11. Le genre


est lucratif. Balzac en édite, et il s’y essaie : il participe notam‑
ment au Code des gens honnêtes et écrit La Physiologie du mariage.
Mais La Comédie humaine peut aussi être lue comme un code
« à l’état gazeux » ; les notations psychologiques y abondent.
Illusions perdues et Splendeurs et Misères se lisent comme  un
manuel pour qui souhaiterait rouler son cocontractant :
un art de la négociation sans vergogne. Ce Code des gens
malhonnêtes serait à la négociation ce que L’Art d’avoir toujours
raison12 de Schopenhauer est à la rhétorique.
En voici quelques articles en vrac : (I) jouer la faiblesse, tel
le père Séchard feignant d’être plus ivre qu’il n’est pour dis‑
siper les craintes de son fils lors de la vente de l’imprimerie ;
(II) pratiquer le chantage affectif, tel ce même Séchard disant à
ce même fils « Ah ! tu te défies de celui qui t’a donné la vie »
(t. V, p. 627) ; (III) affaiblir l’adversaire, comme les frères Cointet
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

épuisant David avant de l’achever ; (IV) utiliser la technique du

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


good cop/bad cop, tel le grand Cointet se servant des colères de
son frère « comme d’une massue » (t. V, p. 573) ; (V) montrer la
chose avant son prix, tel Vautrin montrant à Lucien la gloire qu’il
tirera de leur alliance bien avant de lui révéler les crimes qu’elle
implique : « traite des blanches » (t.  VI, p.  642), complicité
avec un forçat…13 ; (VI) faire fond sur l’asymétrie d’information,
comme le libraire Doguereau exploitant sa connaissance de la
misère de Lucien afin d’acheter son roman pour rien ; (VII) ou
encore exploiter le sentiment de propriété virtuelle14, tel Petit-Claud

11. Voir Albert  Prioult, « Les codes littéraires et Balzac », AB  1972,


pp. 151-171.
12. A.  Schopenhauer, L’Art d’avoir toujours raison, Mille et une nuits,
mai 2003. Il s’agit d’un traité d’éristique, art de la controverse, par opposition à
la rhétorique, art de la persuasion.
13.  « Le Mal, dont la configuration poétique s’appelle le Diable, usa envers
cet homme à moitié femme de ses plus attachantes séductions, et lui demanda
peu d’abord en lui donnant beaucoup » (Splendeurs et misères des courtisanes, t.  VI,
p. 505. Nous soulignons). Vautrin apprend de ses erreurs : c’est parce qu’il lui
avait montré le prix avant la chose (le meurtre avant la fortune) que Rastignac,
dans Le Père Goriot, lui avait échappé.
14. Une expérience d’économie comportementale montre l’existence
de ce phénomène. Lors d’une mise aux enchères d’un objet, l’évaluation par
les participants de l’objet convoité varie à la hausse au cours de l’enchère, en
- © PUF -
364 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 365 / 480

Le contrat chez Balzac 365

déclarant de David et son épouse : « Allez leur faire entrevoir


la possibilité de toucher une somme quelconque, […] ; et lors‑
qu’ils se seront accoutumés à l’idée de palper une somme, ils
seront à nous » (t. V, p. 712)…

Saisir la dispersion

Ces techniques et bien d’autres –  toutes les formes de


duperie – visent à anéantir la liberté du contractant floué. En
somme, l’omniprésence des contrats lésionnaires chez Balzac
constitue une démonstration : les hommes ne sont pas libres ;
pas même lorsqu’ils exercent leur liberté contractuelle ; encore
moins lorsqu’ils exercent leur liberté contractuelle… Mais à
trop porter notre attention sur cette caractéristique du contrat
balzacien, on en oublie le sens de l’œuvre.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

Car loin d’être un critique radical de la liberté contrac‑

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


tuelle, loin d’annoncer l’écrasement de l’infâme capital et les
lendemains qui chantent, Balzac est pénétré des nécessités du
commerce. En témoigne cette réplique d’un des membres
de la conspiration de la vertu mise en scène dans L’Envers
de l’histoire contemporaine : « Je vais devenir contremaître dans
une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des
doctrines communistes et qui rêvent une destruction sociale,
l’égorgement des maîtres, sans savoir que ce serait la mort de
l’industrie, du commerce, des fabriques » (t. VIII, p. 324)…
Mais comment rendre compte de la masse proliférante des
contrats dans La Comédie humaine, si ce n’est en y lisant le tom‑
beau de la liberté contractuelle ? Comment saisir la dispersion
des contrats, comme Balzac saisit15 la dispersion du réel ?

raison d’un sentiment de propriété virtuelle (virtual ownership) : peu à peu, ils
se sentent propriétaires alors même qu’ils ne le sont pas encore. « Ce phé‑
nomène les rend vulnérables : […] ils sont contraints de miser encore et encore
pour conforter leur position » (James  Heyman, Yesim  Orhun et Dan  Ariely,
« Auction Fever : the Effect of Opponents and Quasi-Endowment on Product
Valuations », Journal of Interactive Marketing, 18 (4), pp. 4-21).
15.  Selon Philippe Muray, la figure centrale de l’œuvre balzacienne est celle
du père. Il compare ainsi Balzac à un « Père-Dieu » qui « saisi[t] la dispersion »,
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 366 / 480 31 oc

366 Gaspard Lundwall

Nous disions plus haut qu’Illusions perdues était enserré entre


deux contrats lésionnaires. Tel est certes le cas, mais si l’on
ne s’intéresse au contrat qu’en un sens étroitement juridique.
Si l’on élargit le spectre, on s’aperçoit que ce n’est pas un,
mais deux contrats simultanés qui achèvent le roman. Ces deux
contrats finaux et parallèles sont d’ailleurs l’un comme l’autre
le fruit de la chute de Lucien. Pendant que David se fait carotter
par les frères Cointet, Lucien rencontre en effet Vautrin sous le
masque de l’abbé Carlos Herrera. Le faux diplomate espagnol
lui promet richesse, succès et vengeance en échange de son
« obéissance » – de son consentement à une « amitié profonde,
d’homme à homme […] qui change entre eux tous les termes
sociaux » (t. V, p. 707)…
Le pacte avec Vautrin, cet autre contrat final, pourrait-il
être le soleil contractuel de l’œuvre, le contrat à partir duquel
tous les autres, dans le roman, doivent être repensés, le contrat-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

père qui permettrait de saisir la dispersion contractuelle ?

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


Un pacte faustien ?

Infailliblement, une analyse superficielle de cette alliance


entre Lucien et Vautrin évoque un pacte faustien. Balzac lui-
même nous met sur la piste. D’Arthez en fait la prophétie :
« Lucien […] signerait volontiers demain un pacte avec le
démon, si ce pacte lui donnait pour quelques années une vie
brillante et luxueuse » (t. V, p. 578). Vautrin lui-même reven‑
dique cet héritage : « vous m’appartenez […] comme le corps
est à l’âme ! […] Eh bien, le jour où ce pacte d’homme à
démon […] ne vous conviendra plus, vous pourrez toujours
aller chercher un petit endroit, comme celui dont vous parliez,
pour vous noyer » (t. V, p. 703).

« recueille le Chaos » et « invente » le « Logos rassemblant l’entassement et la


dissémination des êtres, le passage du sens au Sens » (Philippe Muray, Le xixe siècle
à travers les âges, Gallimard, collection « Tel », 1999 [1984], p. 626).
- © PUF -
366 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 367 / 480

Le contrat chez Balzac 367

Mais la relation entre Lucien et Vautrin est bien plus


complexe qu’une lecture plaquée du mythe de Faust16. Si
Vautrin a quelque chose de surhumain, il est avant tout un
homme. Il n’est pas, comme dans la version classique du mythe,
un simple symbole du malin ; c’est un véritable personnage,
mortel et faible par endroits. Si Lucien est Faust, Vautrin est
tout autant Prométhée que Méphistophélès : « Je veux aimer
ma créature, la façonner, la pétrir à mon usage, afin de l’aimer
comme un père aime son enfant. Je roulerai dans ton tilbury,
mon garçon, je me réjouirai de tes succès auprès des femmes,
je dirai : “Ce beau jeune homme, c’est moi !” » (T. V, p. 708.)
Et si Faust est symbole de révolte, Vautrin le révolté est plus
encore un Faust que Lucien…
Balzac lui-même désigne leur alliance comme un « pacte
infernal ». Mais les « pactes infernaux » auxquels il fait allusion
ne sont pas mythologiques ou fantastiques : ils sont bien réels.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

Balzac insiste sur cette réalité : « Après avoir acheté la vie de

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


Lucien au moment où ce poète au désespoir faisait un pas
vers le suicide, il lui avait proposé l’un de ces pactes infernaux
qui ne se voient que dans les romans, mais dont la possibilité
terrible a souvent été démontrée aux assises par de célèbres
drames judiciaires » (t. VI, p. 502). L’écrivain choisit d’ailleurs
aussi des expressions plus prosaïques pour désigner le pacte
Lucien/Vautrin, comme celle d’« union » (t. VI, p. 473)…

Contrat d’intérêt commun

En parlant d’« union », en insistant sur la « possibilité ter‑


rible » d’un tel attelage, Balzac nous invite à voir dans le pacte
entre Lucien et Trompe-la-Mort un contrat au sens strict, bien
plus qu’un fantastique pacte avec le diable. Pour deux raisons
au moins.

16. Pour une subtile analyse des relations entre Lucien et Vautrin, voir
Mireille Labouret, « Méphistophélès et l’androgyne. Les figures du pacte dans
Illusions perdues », AB 1996, pp. 211-230.
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 368 / 480 31 oc

368 Gaspard Lundwall

D’abord, le pacte faustien classique est d’essence lésion‑


naire : entre une âme offerte pour l’éternité et vingt-cinq ans
de félicités terrestres, la disproportion est infinie. Or, les pres‑
tations de Lucien et Vautrin sont assez équilibrées : le déséqui‑
libre, s’il existait, pourrait même être au profit de Lucien – ce
qui serait un comble pour un pacte faustien. Balzac le dit :
« On n’a pas dans la vie deux pactes de ce genre, où chacun est
tour à tour dominateur et dominé » (t. VI, p. 510).
Aussi Lucien est-il souvent « dominateur ». Et cette domi‑
nation tient au dévouement amoureux de Vautrin : « On ne
se dévoue ainsi que pour les rois ; mais je l’ai sacré roi, mon
Lucien ! » (t. VI, p. 613). Certes, Lucien a contracté dans un
moment d’intense faiblesse ; certes il était ruiné, humilié,
au bord du suicide. Mais le poète retire de grandes satisfac‑
tions de ce pacte. À l’aune du droit positif, le contrat passé
entre Lucien et Vautrin ne saurait être annulé pour « violence
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

économique ». Une telle qualification juridique nécessite la

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


preuve d’un « avantage excessif » retiré de la violence. Or, quel
« avantage excessif » le forçat retire-t-il de l’état de dépendance
économique de Lucien ? Vautrin ne se dévoue-t-il pas corps et
biens ? Tout ne se passe-t-il pas comme si Jacques Collin lui-
même avait offert à Lucien son âme ?
Ensuite, le classique pacte faustien ressemble à un contrat
de louage d’ouvrage : il s’agit d’un contrat facio ut des, pour
reprendre la terminologie de Pothier17. Faust paie des services
avec son âme ; Méphistophélès ne lui demande rien d’autre :
la prestation de Faust est en quelque sorte quasi monétaire…
À l’inverse, le contrat unissant Lucien à Vautrin n’implique
aucune prestation monétaire, mais deux prestations réelles.
C’est un contrat facio ut facias. Ou, dans une terminologie
contemporaine, un « contrat d’intérêt commun ». Comme
dans un contrat de distribution ou de franchise, on distingue
une prestation finale (celle de Lucien) et une prestation instru‑
mentale (celle de Vautrin). Tel un fournisseur donnant à son
franchisé produits, savoir-faire et image de marque, Vautrin

17. Pothier, Traité du contrat de louage, in Œuvres de Pothier, t.  III,


M. Dupin, Pichon-Béchet (éds.), Paris, 1827, no 400, p. 395.
- © PUF -
368 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 369 / 480

Le contrat chez Balzac 369

donne à Lucien ressources financières, morales et intellec‑


tuelles. Lucien quant à lui obéit à Vautrin : il est à la fois
l’agent de son désir de vengeance et le remède à sa solitude
morale. L’intérêt commun des deux contractants est la réussite
de Lucien – de même que l’intérêt commun des contractants,
à l’occasion d’un contrat de franchise est le succès du franchisé.

Obligations essentielles

Quelles sont, en termes juridiques, les obligations essen‑


tielles de ce pacte ? L’obligation de Vautrin est de faire réussir
Lucien. Mais celle de Lucien est bien plus évanescente. Elle
pourrait être désignée comme un don de soi. Le poète ne donne
pas son âme, mais sa « vie » (t. VI, p. 502). En déclarant « Mon
père, je suis à vous » (t. V, p. 709), il ne « s’appartient plus »,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

il devient la « créature » (t. V, p. 724) de Vautrin. Il se fait en

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


quelque sorte le mandataire de sa vengeance contre la société.
Mais le don par Lucien de sa vie est une locution trop floue
pour désigner son obligation essentielle. En réalité, ce vague
don de soi entraîne deux obligations corollaires. La première
est une obligation d’obéissance. La seconde est une obligation
de présence morale18. Le devoir d’obéissance paraît certes plus
palpable que le don de soi : il ressemble à l’une des obliga‑
tions classiques du préposé. Mais la présence morale, elle, est
tout aussi insaisissable que le don de soi. Comment les quan‑
tifier ? Comment savoir si le don de soi n’a pas été exécuté ?
Comment évaluer la présence morale ?
Ces obligations paraissent déplacées dans un contrat. Leur
fonction est de simuler des sentiments. C’est une amitié,
voire un amour que demande Vautrin ; pas seulement une

18. Rien dans le roman ne permet d’affirmer que le pacte implique en


outre des prestations sexuelles. Tout porte à croire que Vautrin ne consomme
pas son union avec Lucien : « Vautrin, dans une solitude à deux, poursuivra
l’idéal d’une érotique intégrale –  au sens philosophique  – que sa moitié
d’orange, beaucoup moins platonicienne, ne partagera jamais avec lui »
(Philippe Berthier, Introduction à Illusions perdues, éd. cit., p. 40). Voir aussi :
Philippe Berthier, « Balzac du côté de Sodome », AB 1979, pp. 147-177.
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 370 / 480 31 oc

370 Gaspard Lundwall

association… Le pacte proposé par Vautrin est un mélange


des genres : une tentative délibérée d’insuffler, en termes
pascaliens, l’ordre du cœur (l’amitié) dans l’ordre des corps
(le contrat). Vautrin ne veut pas être le commettant de Lucien :
il veut dans l’obéissance être sa « mère », il veut être son « mari »
(t. V, p. 703) !
Peut-être est-ce là le secret du caractère infernal de ce
contrat. Certes le cynisme de Vautrin est une des causes de la
fascination qu’exerce la scène finale d’Illusions perdues et que
Lucien appellera, juste avant son suicide, « la poésie du mal »
(t. VI, p. 820). Mais la gêne profonde éprouvée à l’idée d’un tel
pacte ne procède-t-elle pas d’ailleurs ? L’amitié contractualisée
n’est-elle pas ce que cette union présente de profondément
diabolique ? L’attelage impur et manifeste du sentiment et du
contrat : tel serait le vrai scandale.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


Contractualité

Ce scandale, Vautrin en a pris son parti. À la différence de


la société qui nie l’irrémédiable intrication du sentiment et du
contrat, il contractualise délibérément le sentiment. Ou plutôt,
loin de mêler les ordres du cœur et du corps, il les superpose.
À une couche de sentiments, il ne manque jamais d’ajouter une
couche de contrat. Pourquoi donc ? C’est ce qu’il explique à
Lucien au sortir d’Illusions perdues. C’est ce qu’il lui enseigne
afin de lui faire perdre ses illusions…
Vautrin dit en effet bien des choses au poète, sur la route
où il le rencontre prêt à se donner la mort, un bouquet de
sedum à la main. Le jeune homme est d’abord agacé, puis
amusé et enfin fasciné. De la tirade de Vautrin ressort d’abord
le discours, fréquent chez Balzac, sur la loi du monde : « ayez
de beaux dehors ! cachez l’envers de votre vie, et présen‑
tez un endroit très brillant » (t.  V, p.  700). Si cette leçon
d’hypocrisie est capitale, elle n’est qu’une parcelle de l’édu‑
cation sociale accélérée que donne au jeune homme l’abbé
Herrera ; elle n’est que la maxime générale à suivre vis-à-vis
du monde en général.
- © PUF -
370 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 371 / 480

Le contrat chez Balzac 371

Une autre leçon gît en effet dans le discours de Vautrin : une


maxime de conduite non plus vis-à-vis du monde en général,
mais de chacun de ceux qui le composent. Cette maxime se
décompose en deux injonctions.
La première est une sorte d’impératif catégorique kantien
renversé :
« Ne voyez dans les hommes, et surtout dans les femmes, que des
instruments ; mais ne le leur laissez pas voir. Adorez comme Dieu
même celui qui, placé plus haut que vous, peut vous être utile, et ne le
quittez pas qu’il n’ait payé très cher votre servilité. Dans le commerce
du monde, soyez enfin âpre comme le juif et bas comme lui ; faites
pour la puissance tout ce qu’il fait pour l’argent. Mais aussi, n’ayez pas
plus de souci de l’homme tombé que s’il n’avait jamais existé » (t. V,
pp. 696-697).
L’autre injonction de Vautrin est une incise capitale :
« Ne rendez jamais un service qu’on ne vous demande pas ! »
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

(ibid., p. 695).

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


Avec ces deux injonctions, Vautrin dévoile la contractua-
lité des rapports humains. Qu’entend-on par ce mot barbare
de contractualité ? L’idée selon laquelle les rapports sociaux,
tout comme les rapports contractuels, se déroulent sur le
mode de la commutativité subjective –  c’est-à-dire celui de
l’équivalence des contreparties ressentie par chaque contrac‑
tant. De cet axiome simple, voire simpliste, Vautrin déduit la
marche sociale à suivre. Ceux qui ont ce que vous désirez,
donnez-leur tout ce que vous pouvez ; et si vous n’avez rien,
flattez-les (« adorez comme Dieu même celui qui […] peut
vous être utile »). À ceux qui n’ont rien, ne donnez rien
(« n’ayez pas plus de souci de l’homme tombé que s’il n’avait
jamais existé »). Tel est le premier corollaire de l’omnipré‑
sente commutativité subjective.
L’autre précepte de Vautrin en est le second corollaire :
« jamais » il ne faut rendre un service « qu’on ne vous demande
pas ». Il s’agit là de ce que l’on pourrait appeler le forma‑
lisme probatoire minimal de Vautrin. La demande de service
n’est pas seulement parole : elle est preuve du contrat. Dans
cette perspective, ce n’est pas un hasard si le narrateur, pen‑
dant le discours de Vautrin, raille la chicanerie allemande :
« En Allemagne, pour les moindres choses, on demande à un
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 372 / 480 31 oc

372 Gaspard Lundwall

étranger : “Avez-vous un contrat ?” tant on y fait de chicanes »


(t.  V, p.  706). Vautrin sait bien cela. Il sait que des formes
minimales suffisent. À moins de vouloir prouver le contrat
devant un juge, un instrumentum n’est pas nécessaire. Seule
reste utile la manifestation du consentement, seules subsistent
l’offre et l’acceptation –  qui, elles, doivent être explicites
(« Ne rendez jamais un service qu’on ne vous demande pas ! »).
Au contraire d’un Allemand Vautrin sait, lui, que les contrats
sont déjà partout. Il sait que point n’est besoin d’une parcelle
du « monopole de la violence légitime » exercé par l’État pour
qu’un contrat oblige.
Tel un homme d’affaires comptant sur l’ostracisme de ses
pairs pour susciter la loyauté de son partenaire commercial,
Vautrin sait que l’État n’est pas la seule source de ce que l’on
appelle la force obligatoire d’un contrat. Les représailles sous toutes
leurs formes sont en effet la source occulte de cette force
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

obligatoire. Vautrin est un maître dans le maniement desdites

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


représailles, qu’elles soient vengeance individuelle, ostracisme
d’un groupe ou réprobation de la société tout entière. Il tient
ses serviteurs Europe ou Asie comme il tient Lucien : par la
force de ses bienfaits et la menace de sa vengeance. Pour hisser
Lucien, il saura donner des gages au milieu monarchiste
comme à la société. Il exhortera le poète à faire montre
de dévouement au Roi pour obtenir de lui des avantages, et de
vertu publique pour obtenir la main de Clotilde de Grandlieu.

Ingratitude

Ceux qui oublient la leçon de Vautrin, ceux qui omettent la


commutativité subjective, ceux qui croient à la gratitude et ne se
ménagent pas de force obligatoire en prévoyant sûretés et repré‑
sailles, subissent toujours l’ingratitude : « La cause de la froideur
de Napoléon pour Kellermann est aussi la cause de la disgrâce
de Fouché, du prince de Talleyrand : c’est l’ingratitude du roi
Charles VII, de Richelieu, l’ingratitude… » (t. V, p. 698).
Ce passage éclaire l’œuvre d’une lueur nouvelle. Le
Père  Goriot devient, lui aussi, un roman sur la contractualité
des relations humaines. C’est de l’ingratitude que le « Christ
- © PUF -
372 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 373 / 480

Le contrat chez Balzac 373

de la paternité » est victime. Les contrats dont parle Vautrin


ne sont pas les simples arrangements sociaux entre relations ; il
ne s’agit pas des seuls renvois d’ascenseur et autres formes de la
camaraderie tels que les expérimente Lucien. La contractua‑
lité, plus profonde, envahit clandestinement jusqu’aux liens du
sang. Le père Goriot a fait l’erreur de nier cette contractua‑
lité. Tout à sa passion de la paternité, il a cru qu’en donnant
d’abord, il recevrait ensuite. Mais à l’inverse d’un Vautrin, il
n’avait ni sûretés ni moyens de coercition ; il ne pouvait comp‑
ter sur aucune force obligatoire. Telle fut son erreur, telle fut
sa perte ; et c’est avec ironie que Balzac lui fait invoquer, lors
de son agonie, le Code civil : « la justice est pour moi, tout est
pour moi, la nature, le Code civil » (t. III, p. 275)… Le mou‑
rant pense sans doute au rôle du père de famille, si important
dans ce Code. Mais s’il avait plus médité l’article 1104 consa‑
crant la commutativité subjective, ainsi que le droit des sûretés
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

aux articles  2071 et suivants, il n’aurait pas tout donné sans

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


gage à ses filles. Il a cru à la famille, aux liens du sang, à la piété
filiale, à la gratitude. À en croire Vautrin, il n’aurait dû se fier
qu’à la contractualité.
Il faut ici insister sur un aspect de la théorie de Vautrin :
ce n’est pas simplement le code de conduite d’un cynique. Il
ne se propose pas de traiter en moyens ceux qui le traiteraient
en fin ; ou d’être le loup dans un monde d’agneaux. Bien au
contraire : il sera loup dans un monde de loups. La contractua‑
lité le précède. Le forçat ne fait qu’en tirer les conséquences.
Sa stratégie n’est donc pas celle d’un révolté. Loin de sub‑
vertir les règles de la société, Trompe-la-mort ne fait que les
constater : « il faut commencer par obéir au monde et le bien
étudier » (t. V, p. 697), dit-il d’entrée. Sa stratégie est ad socie-
tatem comme il y a des arguments ad hominem : c’est-à-dire une
stratégie qui, loin de récuser le fonctionnement de la société,
en épouse radicalement toutes les prémisses. Le forçat préco‑
nise une acceptation joyeuse de la contractualité, comme l’amor
fati est acceptation joyeuse du destin, quel qu’il soit. Aussi
la contractualité n’est-elle pas une lubie de Vautrin, le code
de comportement d’un déviant : elle est la vérité profonde de
la société, ses tables de la loi cachées. L’ancien forçat est plus
encore figure de la société que figure du mal.
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 374 / 480 31 oc

374 Gaspard Lundwall

Structure contractuelle

Nous nous interrogions plus haut sur le sens de la prolifé‑


ration contractuelle qui envahit La Comédie humaine. Vautrin
nous désigne une réponse. Les contrats commerciaux, qui pro‑
lifèrent dans le roman balzacien, clament que toute relation
est contractuelle ; que tout ce qui n’est pas eux est contractuel.
La prolifération des contrats chez Balzac dévoile la contractua‑
lité des relations humaines.
Ainsi, c’est bien dans le pacte entre Vautrin et Lucien qu’il
convenait de chercher l’épicentre de la prolifération contrac‑
tuelle. Ce contrat est bien celui à partir duquel tous les autres
doivent être analysés. De deux manières, en effet, il nous a
menés sur la voie. D’abord parce que sa conclusion est l’occa­
sion pour Vautrin d’enseigner à Lucien –  et au lecteur  – la
contractualité des relations humaines même non commer‑
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

ciales. Ensuite, parce que ce pacte est lui-même une subver‑

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


sion constructive de cette théorie : c’est justement parce que
Vautrin sait que l’amitié est toujours déjà contractuelle qu’il
préfère fixer d’avance les clauses de celle qui l’unira à Lucien.
Au lieu de laisser libre cours à une contractualité clandestine,
Vautrin chevauche une contractualité domestiquée. « L’amitié
est contractuelle ? », dit-il en somme ; « qu’à cela ne tienne,
concluons donc un contrat ! »… Contractualité, théorie et tra-
vaux pratiques accélérés : voilà qui fait enfin, sur les bords de la
Charente, perdre à Lucien ses illusions.

Lucien aveugle

Car jusqu’à ce discours de Vautrin –  jusqu’à cet électro‑


choc – Lucien baignait dans une ignorance absolue de toute
contractualité.
C’est la raison pour laquelle, arrivé à Paris, il est surpris
de voir Mme  de Bargeton le délaisser. D’un point de vue
contractuel, quoi de plus naturel pourtant que cet abandon ?
Lucien n’a, après tout, plus rien à lui offrir si ce n’est de la honte.
Surtout, il ne dispose d’aucune sûreté lui permettant de forcer
Mme de Bargeton à respecter ses engagements…
- © PUF -
374 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 375 / 480

Le contrat chez Balzac 375

C’est encore la raison pour laquelle, bien plus tard dans le


roman, Lucien confond comptes sordides et sublime amitié.
Cette confusion est palpable dans un échange de lettres avec le
journaliste Lousteau. Ruiné, Lucien souhaite jouer son va-tout
à Angoulême en séduisant à nouveau Mme  de Bargeton. Il
écrit à Lousteau pour lui demander, à grand renfort de « mon
ami » (t. V, pp. 662 sq.), un habit élégant de Paris. Cet envoi
effacerait une vieille dette d’argent entre eux. La réponse,
qui accompagne l’habit, est du même acabit, mais plus affec‑
tueuse encore. Elle commence par « Mon cher enfant » (t. V,
p. 665) et s’achève par un déchirant « Adieu, mon fils ! » suivi,
en signature, d’un impérieux « Ton ami ». Lucien en est tout
chose : « “Pauvres garçons ! ils ont joué pour moi !” se dit-il
tout ému » (t. V, p. 666)…
Cet échange de lettres recèle la substantifique moelle de la
contractualité des relations. Derrière la rhétorique de l’amitié
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

(« Mon ami », « mon cher enfant », « mon fils », etc.) sont tapis

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


les comptes les plus précis. Lucien agit comme un créancier lors
d’une procédure collective : s’il consent à réaménager sa dette,
c’est dans son propre intérêt. S’il feint de croire que Lousteau a
oublié sa dette, c’est que cette dénégation fait partie de la rhéto‑
rique de l’amitié (nous sommes au-dessus de cela !). Mais le pro‑
verbe « Les bons comptes font les bons amis » est ici à prendre à la
lettre : ce sont les comptes qui font l’amitié, qui la créent – et non
l’amitié qui est préservée par lesdits comptes. Lucien et Lousteau
ne sont pas au-dessus de cela ; ils sont dans les comptes jusqu’au
cou. C’est l’échange constant de bons procédés (et de mauvais),
c’est la commutativité subjective qui est l’humus de l’amitié.
La guerre, pourtant, sous-tend cet échange ; la haine et
le mépris y sont tapis. Les deux correspondants rivalisent de
condescendance. Balzac le souligne : « Cette lettre, où Lucien
reprenait le ton de supériorité que son succès lui donnait inté‑
rieurement, lui rappela Paris » (t. V, p. 664). Et Lousteau, lui
aussi, assomme son créancier de condescendance (« Mon cher
enfant », « mon fils »)… Ce qui frappe en somme dans la cor‑
respondance entre Lucien et Lousteau, c’est la naïveté des deux
correspondants. Ils se noient l’un l’autre sous une mutuelle
condescendance sans s’en apercevoir. Ils se comportent comme
des banquiers, mais se parlent avec tendresse.
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 376 / 480 31 oc

376 Gaspard Lundwall

Il faut mesurer l’importance de leur naïveté : rien n’auto‑


rise à douter de la sincérité des correspondants. La marque
de la contractualité est son caractère caché. Elle n’est presque
jamais consciemment pratiquée, si ce n’est par un esprit
fort tel que Vautrin. Les contractants ne s’avoueront jamais
comme tels ; encore moins à eux-mêmes. Aussi Lucien est-il
« tout ému ». Aussi Lousteau signe-t-il, avec la pire des sincé‑
rités, « Ton ami »…

Tabou

La contractualité dévoilée par Vautrin est en effet tenaillée


par un paradoxe : elle est à la fois constante et inconnue, omni‑
présente et niée. Il ne faut jamais en parler (« ne leur laissez
pas voir ») et toujours la pratiquer. C’est pourquoi l’on peut
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

parler de tabou de la contractualité. À la manière d’un mora‑

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


liste du xviie siècle, Vautrin dévoile la mécanique profonde de
la société : derrière l’apparente amitié ou l’apparent amour se
dissimule la contractualité. Il comprend, en somme, la société
mieux qu’elle ne se comprend elle-même.
D’où vient donc ce tabou ?

Sphère contractuelle et sphère sentimentale

La société fait une distinction fondamentale entre la sphère


contractuelle (commerciale, patrimoniale) et la sphère non
contractuelle (sociale au sens large, incluant donc tous les
liens non commerciaux, du service rendu à l’inconnu dans la
rue jusque la relation amoureuse la plus passionnelle). Cette
distinction entraîne naturellement le déni de tout ce qui la
contrarie. Et ce déni n’est pas seulement symbolique. Il est
aussi comportemental. En d’autres termes : la société est si
attachée à cette distinction symbolique entre sphère contrac‑
tuelle/pécuniaire et sphère non contractuelle que des manières
différentes de se comporter en résultent.
L’économie montre la prégnance de cette distinction dans
notre culture et les changements d’attitude qu’elle entraîne.
- © PUF -
376 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 377 / 480

Le contrat chez Balzac 377

Dans une expérience d’économie comportementale, des cher‑


cheurs demandent aux participants de remplir une tâche répé‑
titive pendant un laps de temps défini. Sont disposés sur un
écran d’ordinateur un carré et un cercle : une fois que l’on a
fait glisser, à l’aide d’une souris, le cercle dans le carré, le cercle
disparaît – et un nouveau apparaît. Le but proposé aux parti‑
cipants est de glisser en cinq minutes le plus de cercles dans
le carré19.
Les participants sont divisés en trois groupes : aux membres
du premier, on donne 5  $ ; à ceux du deuxième, 50  cents.
Mais aux membres du dernier groupe, les chercheurs pré‑
sentent l’expérience comme un service qu’ils leur demandent.
Quels sont les résultats ? Ceux à qui on a donné 5 $ glissent
en moyenne 159  cercles ; ceux gratifiés de 50  cents, seule‑
ment 101. Mais ceux qui n’ont pas été payés et rendent aux
chercheurs un simple service ont, eux, glissé en moyenne
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

168 cercles…

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


L’explication est simple. Les deux premiers groupes appliquent
spontanément les normes de marché (ou contractuelles) ; ils
fournissent l’effort payé, et rien de plus. À l’inverse, le der‑
nier groupe applique les normes sociales : les participants
se démènent plus que s’ils avaient été payés. On le voit, la
distinction radicale qu’établit notre culture entre la sphère
contractuelle et la sphère sociale est tangible, mesurable.
Un mélange entre les deux sphères est tabou ; et le compor‑
tement des acteurs d’une relation différera selon que ladite
relation s’inscrit dans l’une ou l’autre sphère. Nous fuyons
spontanément l’anomalie, la pollution que représenterait une
amitié contractuelle ou ne serait-ce qu’un service contractuel, comme
dans l’expérience citée. À chaque relation sa sphère…
*
* *
Récapitulons : Balzac nous enseigne, à travers Vautrin, la
contractualité des relations apparemment non commerciales.

19. James  Heyman, Dan  Ariely, « Effort for Payment: a Tale of Two


Markets », Psychological Science, 2004, pp. 787-793.
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 378 / 480 31 oc

378 Gaspard Lundwall

Mais cette contractualité est cachée, niée par un tabou. Ce


tabou provient d’une distinction culturelle fondamentale entre
sphère contractuelle et sphère sociale. Ladite distinction est si
ancrée dans nos esprits qu’elle implique des comportements
différents – comme si nous achetions par quelques efforts sup‑
plémentaires la réalité de cette distinction entre deux sphères…
Mais pourquoi tenons-nous tant à cette partition du monde
social ? Quel désir en nous la fait subsister ? Quelle passion est
assez puissante pour défendre la frontière qu’elle trace ?

Unité androgynique et désir de priméité

Là encore, c’est peut-être le pacte entre Lucien et Vautrin


qui nous donnera la clé. Nous l’avons déjà remarqué : ce
pacte choque, embarrasse… C’est une anomalie. Dans quelle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

catégorie culturelle le placer ? Est-ce du contractuel ? du

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


sentimental ? un joint-venture ? une amitié ? Rien ne permet
de le dire. Ou plutôt : c’est tout cela à la fois. L’amitié scellée
entre les deux hommes insulte notre bel ordonnancement
du monde, distinguant sphère contractuelle et sphère sociale.
En somme, cet attelage monstrueux de sentiments et d’obli‑
gations contractuelles est à lui seul une réfutation du tabou
de la contractualité. Mais de quoi cette anomalie est-elle le
résultat ? Quelle passion l’a fait naître ? En recherchant son
principe actif, peut-être comprendra-t-on ce qui dérange
tant en elle.
De part et d’autre, chez Lucien comme chez Vautrin,
un désir d’unité en est le moteur. Ce pacte si sulfureux pro‑
cède en effet de l’aspiration la plus naïve, la plus élémentaire
qui soit : celle d’« unité androgynique20 ». Chez Lucien, ce
désir profond d’unification avec un principe opposé est
inconscient – et gouverne toutes ses amitiés : avec David,
d’Arthez, Lousteau, Vautrin21… Chez Vautrin, une telle

20. Comme le montre Mireille  Labouret dans « Méphistophélès et


l’androgyne... », art. cit., pp. 211-230.
21.  Ibid.
- © PUF -
378 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 379 / 480

Le contrat chez Balzac 379

passion fusionnelle est consciente. Mais il sait son désir illu‑


soire ; il s’efforce donc d’en frôler l’objet le plus possible,
avec les moyens du bord. Or, les moyens du bord, c’est le
contrat. En usant du contrat pour aboutir à l’amitié, Vautrin
subvertit la distinction entre sphères contractuelle et sen‑
timentale. Comme nous le disions plus haut, il parvient à
superposer les deux sphères sans les faire coïncider. Il tient les
deux bouts de la chaîne.
La présence contradictoire de ces deux bouts de la chaîne
est ce qui trouble dans le pacte entre Vautrin et Lucien.
Contraste saisissant entre contractualité débridée et désir
d’unité androgynique, de fusion totale entre les contractants.
C’est la cohabitation placide entre un tel désir d’unité et un
contrat si cyniquement conclu qui choque. Le contrat, en
effet, implique la dualité (deux contractants, deux contre‑
parties). Or, Lucien et Vautrin n’ont que faire du deux ; ils
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

aspirent à l’un. Ils sont animés de ce que l’on pourrait appeler

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


un désir de « priméité ».
Lucien et Vautrin seraient ainsi, chacun à sa manière, les
représentants de ce désir, le plus ancré dans l’humanité. Désir
d’être « initial, originel, spontané et libre » selon la définition
que donne Peirce de la priméité22. Comme l’écrit Nabokov
dans une lettre de rupture imaginaire, « There is only one real
number : one23 »… Comme Lucien et Vautrin, nous souhai‑
tons être premiers, unis, uniques. Nous craignons plus que
tout la secondéité24.

22.  Charles S. Peirce, A Guess at the Riddle (Chapter I, 1887-1988) dans


Writings of Charles S.  Peirce: a Chronological Edition, 2000, vol.  VI, Indiana
Univer­sity Press, pp.  170-171. Une traduction de ce texte a été proposée par
E. Bourdieu et Ch. Chauviré dans la revue Philosophie, « Une conjecture pour
trouver le mot de l’énigme », 1998, no 58, p. 4.
23.  Voir ci-dessus, note 1.
24. René  Girard a été, dans Mensonge romantique et vérité romanesque,
l’analyste d’un tel désir et d’une telle crainte. L’homme s’aveugle selon Girard :
il cache la secondéité de son désir derrière une illusoire et romantique priméité.
Mais rien n’y fera : son désir est second ; il le sera toujours. Il n’est que la pro‑
jection d’un autre désir : celui du « médiateur ».
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 380 / 480 31 oc

380 Gaspard Lundwall

Mensonge romantique et vérité contractuelle

Balzac est l’analyste critique de notre rêve de priméité et de


notre horreur de la secondéité – qui se manifeste d’abord dans
l’horreur du père. C’est en effet le père de l’homme qui fait de
lui un être second. Le désir parricide est horreur de sa propre
secondéité, horreur d’être engendré. Aussi Philippe  Muray
lit-il dans La Comédie humaine à la fois le récit d’un constant
parricide et une ode à la paternité :
« Rien n’est plus hostile naturellement, d’instinct, à l’idée du père
que la société toujours constituée sur son manque ou sa mort. D’où ce
qui tourne dans le roman autour du malheureux Goriot : envie, ambi‑
tion, égoïsme, cynisme, crime, mesquinerie infinie, violence étouffée,
aboiements furtifs de meurtre. […] La cause du père prend presque
fatalement la forme d’un réquisitoire antisociété. […] L’amour du père
pour ses filles (“J’aime mieux mes filles que Dieu n’aime le monde,
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

dit Goriot, car le monde est moins beau que Dieu, et mes filles sont

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


plus belles que moi.”) conduit fatalement à une impitoyable polémique
contre les enfants, c’est-à-dire la société elle-même25. »
La société est parricide ; elle ne souhaite pas être engendrée.
Sa loi est celle de l’ingratitude. Elle veut à tout crin être première,
nier ses pères. La société, chez Balzac, nie sa secondéité non
seulement en refusant d’être engendrée, mais encore en refu‑
sant de reconnaître ses relations comme contractuelles. Lucien
ne veut pas savoir que sa relation avec Lousteau est contrac‑
tuelle, seconde ; il veut voir en cette relation une amitié première.
Car si le don26 est premier et spontané, le contrat, par essence, est
second. Il implique la réciprocité – donc la secondéité.
Au «  mensonge romantique  » identifié par Girard,
il convient donc d’en ajouter un autre : le tabou de la

25. Philippe  Muray, Le xixe Siècle à travers les âges, Gallimard, collection


« Tel », 1999 (1984), p. 626.
26. Nous ne parlons pas ici de don au sens du Code civil (donations,
libéralités…), mais de don au sens métaphysique, impliquant une spontanéité
radicale sans aucune réciprocité. Comme le montre Xavier  Martin dans
« L’Insensibilité des rédacteurs du Code civil à l’altruisme » (Revue historique de
droit français et étranger, 1982), les libéralités sont une anomalie dans le système du
Code civil : elles y sont intégrées en raison même de la méfiance des législateurs
à l’égard du concept de don pur.
- © PUF -
380 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 381 / 480

Le contrat chez Balzac 381

contractualité, qui procède du même désir de priméité. De


même que le désir n’est pas spontané, la relation ne se déroule
pas sur le mode du don. Au contraire, le désir est second et la
relation désespérément contractuelle : mensonge romantique
et vérité contractuelle.
*
* *
Nous nous demandions plus haut, après Lucien, de quoi
le « petit souper », indûment réclamé par Blondet, était
l’« hyperbole » ou la « parabole »27. Nous comprenons désor‑
mais ce qu’impliquait cette mystérieuse plaisanterie : ce sou‑
per réclamé par le journaliste à Lucien – cette paradoxale dette
sans créancier – est le symétrique parfait du tout aussi paradoxal
don avec créancier qu’évoque Mauss dans son fameux Essai sur
le don28. Plus encore que la figure amenuisée de ces dettes qui
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

ont perdu Lucien dans Illusions perdues29, ce souper qui n’est

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


pas dû est le double angoissant du don qui, toujours, est dû30.

27. Voir. supra, p. 356.


28. Marcel Mauss, Essai sur le don, Puf, 2007, voir note p. 65.
29. Voir supra, pp. 355-356.
30.  L’anthropologue Alain Testart critique brillamment cette idée maussi‑
enne d’un don qui serait dû (Alain Testart, Critique du don. Études sur la circulation
non marchande, Syllepse, mars 2007). Selon lui, Mauss et nombre d’anthropologues
entretiennent en effet une confusion entre échange (c’est-à-dire « deux cessions
dont chacune est la cause et la fin de l’autre, impliquant pour chacun des échan‑
gistes des obligations exigibles » (p. 221) et don (c’est-à-dire « une cession sans
que le cédant n’ait d’obligation exigible de la faire, ni sans qu’il en acquière
sur le bénéficiaire » [ibid.]). Or, les sociétés étudiées par ces anthropologues ne
font pas, elles, cette confusion. Elles distinguent parfaitement ce qui relève de
l’échange et ce qui relève du don. Et le fameux potlatch ne relève pas du cadeau
obligatoire, contrairement à ce qu’avance Mauss (voir note pp. 119-124). Nous
souscrivons pleinement à cette thèse : il est salutaire de rappeler que, loin de
baigner dans un magma informe d’échange-don, les sociétés primitives savent ce
qu’elles font ; quand elles donnent, elles donnent. Et d’un point de vue stricte‑
ment juridique, aucune des obligations du potlatch relevant du don n’est exigible
au sens juridique. Pour autant, si aucune sanction juridique ne sanctionne leur
inexécution, des sanctions sociales existent. Le contredon n’est certes pas juridique‑
ment exigible, mais il est socialement exigible. Et dans la perspective balzacienne
– qui évoque constamment une symétrie entre la loi des codes et la loi de la
société –, la structure du don/contredon est presque toujours la même que celle
du contrat. C’est du moins ce que nous entendons montrer ici.
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 382 / 480 31 oc

382 Gaspard Lundwall

Il est le rappel ironique – la parabole ! – de tous ces contrats qui,


partout, prolifèrent – et d’abord là où on ne les attend pas ;
d’abord là où le tabou de la contractualité nie leur existence.

Comédie de la gratuité

Ce tabou est si prégnant qu’il implique, comme nous l’avons


vu, des comportements différents selon la sphère symbolique
dans laquelle on se place. L’expérience d’économie comporte‑
mentale citée plus haut31 le montre : on n’agira pas de même
si un service est demandé sur un mode contractuel ou sur un
mode social. Dans le cas du service demandé comme un service,
on aura souvent tendance à fournir des efforts plus poussés.
Mais doit-on pour autant en déduire une séparation essen‑
tielle entre la sphère contractuelle et la sphère sociale  ? En termes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

pascaliens, la sphère contractuelle appartient-elle à l’ordre

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


des corps, et la sphère sociale à l’ordre infiniment distant du
cœur ? Marcel Mauss semblerait pencher pour une telle hypo‑
thèse rassurante. Dans la conclusion de son Essai sur le don, il
écrit :  « Nous n’avons pas qu’une morale de marchands32. »
Mais est-ce bien le cas ? Le seul constat, établi par l’économie
comportementale contemporaine, d’un comportement légè­
rement différent lorsque les « normes sociales » et non les seules
« normes de marché » sont en jeu, nous autorise-t-il à crier
victoire ? Cette maigre différence nous autorise-t-elle à penser
que la sphère contractuelle appartient à l’ordre des corps, et la
sphère sociale à l’ordre du cœur ?
Balzac nous invite à répondre par la négative, et à fuir cette
naïveté anthropologique. Dans le léger surplus d’effort que la
société consent pour maintenir la distinction entre la sphère
contractuelle et la sphère sociale, il ne voit qu’une comédie de
la gratuité. Un passage de Splendeurs et Misères est ici instructif :
« Lucien allait à la messe à Saint-Thomas-d’Aquin tous les dimanches,
il se donnait pour fervent catholique, il se livrait à des prédications

31. Voir supra, pp. 376-377.


32. Marcel Mauss, Essai sur le don, op. cit., p. 219.
- © PUF -
382 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 383 / 480

Le contrat chez Balzac 383

monarchiques et religieuses qui faisaient merveille. Il écrivait d’ailleurs


dans les journaux dévoués à la Congrégation des articles excessivement
remarquables, sans vouloir en recevoir aucun prix, sans y mettre d’autre
signature qu’un L. Il fit des brochures politiques, demandées ou par le
roi Charles  X, ou par la Grande Aumônerie, sans exiger la moindre
récompense.
– Le Roi, disait-il, a déjà tant fait pour moi, que je lui dois mon
sang » (t. VI, p. 508).

On voit ici ce que peut être la comédie de la gratuité.


Lucien est un tartuffe ; ou mieux encore : grâce à Vautrin, il
est devenu un Machiavel. Il feint de ne rien vouloir recevoir de
ses articles. Mais c’est une comédie ; ils ne sont qu’apparem‑
ment gratuits. Bien sûr Lucien ne donnerait pas son sang au
roi ; bien sûr il attend une cause-contrepartie de ses services
rendus. La prestation qu’il fournit est une apparente dévotion ;
la contre-prestation qu’il en attend une réputation de pro‑
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


bité ; mais plus précisément, ce sont des services qu’il attend du
roi, ou plutôt des biens immatériels. Ainsi s’achève en effet le
passage cité : « Aussi, depuis quelques jours, était-il question
d’attacher Lucien au cabinet du Premier ministre en qualité
de secrétaire particulier » (t. VI, pp. 508-509). Le contrat de
Lucien avec le roi est donc un contrat Do ut des. Lucien donne
au roi des louanges ; Lucien obtient des services : d’abord il
s’agit d’une place ; plus tard il s’agira d’un titre : « et s’il peut
racheter la terre de Rubempré, le roi lui rendra, par égard pour
nous, le titre de marquis… » (t. VI, p. 512), dit à un moment
la duchesse de Grandlieu.
La comédie de la gratuité que Lucien joue consciemment
grâce à Vautrin, la société se la joue à elle-même. L’effort
supplémentaire fourni lorsque l’échange n’est pas mercan‑
tile peut être analysé comme le prix que la société est prête
à payer pour conserver intacte la distinction entre la sphère
contractuelle et la sphère sociale. Il s’agit toujours de calcul,
de commutativité subjective. Le prix payé est un vernis ;
ces quelques peccadilles sont pour la société un simple signe
extérieur de non-contractualité. La structure des relations ami‑
cales, familiales, amoureuses est la même qu’une relation
contractuelle.
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 384 / 480 31 oc

384 Gaspard Lundwall

L’Envers de l’histoire contemporaine

Balzac nous met en garde : l’apparente distinction radicale


entre sphère contractuelle et sphère sociale ne doit pas nous
tromper. Ces sphères sont bien plus proches qu’il n’y paraît. Leur
structure est identique. C’est le cœur même de la contractua‑
lité qui les unit – à savoir la commutativité subjective : chaque
contrepartie est regardée comme équivalente de l’autre.
Dans L’Envers de l’histoire contemporaine, un épisode résume
à quel point la société se ment à elle-même en feignant de
croire à la gratuité. Il s’agit d’une histoire racontée par le bon‑
homme Alain, membre de cette conspiration de la charité
qu’est l’Ordre des Frères de la Consolation. Un matin de 1798
– donc bien avant son entrée dans la vertueuse conspiration –,
un vieil ami s’annonce chez lui. Il a pour nom Mongenod.
Tout en lui respire la misère. Il finit par avouer qu’il est venu
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

pour emprunter de l’argent. Alain s’écrie, ému : « Eh bien

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


[…], déjeune en toute tranquillité, j’ai cent louis… » Grisé
par l’amitié, il se donne à lui-même le spectacle de sa magnifi‑
cence : « La conscience d’un honnête homme […] est le meil‑
leur Grand Livre » (t. VIII, p. 262).
Cette ivresse de confiance ne dure pas : Alain apprend
vite que Mongenod est un dissipateur, qu’il doit partout
de l’argent. Il trouve donc le moyen d’obtenir une lettre de
change « exprimée en assignats, avec une lettre par laquelle
Mongenod reconnaissait avoir reçu cent louis en or, et m’en
devoir les intérêts » (t. VIII, p. 267)… Plus tard, Alain apprend
qu’une pièce, écrite par Mongenod, va se donner au théâtre :
« Je m’attendis à recevoir un billet de Mongenod pour la pre‑
mière représentation, je m’établissais une sorte de supériorité
sur lui. Mon ami me semblait, à raison de son emprunt, une
sorte de vassal qui me devait une foule de choses, outre les
intérêts de mon argent. Nous agissons tous ainsi… » (t. VIII,
p. 268).
Mais Mongenod ne répond pas, et Alain multiplie les lettres
de plus en plus condescendantes. Dans la troisième lettre, Alain
ne signe plus « votre ami », mais « mille amitiés ». Dans la sui‑
vante, sa rage éclate : « Monsieur, si vous ne voulez pas perdre
mon estime après avoir perdu mon amitié, vous me traiterez
- © PUF -
384 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 385 / 480

Le contrat chez Balzac 385

maintenant comme un étranger, c’est-à-dire avec politesse, et


vous me direz si vous serez en mesure à l’échéance de votre
lettre de change » (t. VIII, p. 269).
Alain finit par haïr Mongenod : « Ma haine s’exhalait en
imprécations, je maudissais cet homme, je lui trouvais tous les
vices » (ibid.). L’anecdote est édifiante. L’amitié est une comé‑
die que se joue Alain à lui-même ; il se grise de sa propre
générosité, de même que la société se grise d’une petite quan‑
tité de gratuité dans le seul but de maintenir étanche la sphère
sociale… La gratuité n’est qu’un vernis. Le prix qu’Alain est
prêt à payer pour ne pas reconnaître la contractualité de sa
relation avec Mongenod confine au presque rien. Très vite, il
contractualise sa créance avec une lettre de change. Très vite,
son amitié pour Mongenod se mue en haine. Très vite, la
contractualité de leur relation éclate au grand jour. La contrac‑
tualité gît presque toujours dans l’apparente gratuité. Telle est
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

la leçon de Balzac.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


Loin de nous cependant l’idée de réduire La Comédie
humaine à l’idée de contractualité des relations humaines. De
même qu’un contrat, une œuvre ne doit pas être forcée. Balzac
n’a pas une vision réductrice des relations humaines. Il ne les
résume pas à la contractualité. En réalité, cette dernière se
comporte comme une force centripète, comme la gravitation.
La force contractuelle est une force gravitationnelle. De même
que les planètes sont attirées par le soleil, les relations humaines
sont attirées par le contrat. Toujours, le spectre de la contrac‑
tualité hante les relations les plus intimes : l’amitié, l’amour, les
liens de la famille…

Refus de la contractualité

Mais la gravitation peut toujours, en physique, se voir


opposer des résistances. Chez Balzac, ces résistances, ces forces
de frottement sont des refus de la contractualité. Le personnage
balzacien subvertit la contractualité en s’y alliant. Presque tou‑
jours, le contrat périt par le contrat.
C’est Vautrin le premier qui, comme on l’a déjà souligné,
subvertit la contractualité par le contrat lui-même. Vautrin
- © PUF -
31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 386 / 480 31 oc

386 Gaspard Lundwall

sait passer par la secondéité du contrat pour assouvir son désir


de priméité –  cette union parfaite et pure qu’il recherche
avec Lucien…
Vautrin n’est pas seul, chez Balzac, à couper l’herbe sous
le pied du contrat. Nombre de personnages balzaciens uti‑
lisent eux aussi, comme Vautrin, la secondéité du contrat
pour atteindre une forme de priméité. Mais à la différence de
Vautrin, ils ne poursuivent pas l’idéal chimérique d’une union
androgynique parfaite ; ils poursuivent, bien souvent, l’idéal
de la vertu.
L’Envers de l’histoire contemporaine constitue ainsi le récit
d’une grande entreprise de bonté qui, tout entière, passe par
la sécheresse juridique du contrat. Mme de la Chanterie, fon‑
datrice de la conspiration de la charité, le rappelle : « Nous
avons aujourd’hui près de deux mille débiteurs dans Paris ; et
au moins faut-il que, pour ceux qui peuvent nous rendre, nous
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

sachions le chiffre de leur dette… Nous ne demandons jamais,

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


nous attendons. Nous calculons que la moitié de l’argent donné
se perd. L’autre moitié nous revient quelquefois doublée… »
(t. VIII, p. 381). Même si le paiement de ces dettes n’est jamais
« demandé », elles existent bien, savamment consignées dans le
grand-livre de l’Ordre des Frères de la Consolation…
Le saint juge Popinot est, dans L’Interdiction, lui aussi
décrit comme l’un de ces vertueux qui font le bien par le
contrat : « Dans l’armoire étaient ses registres de bienfaisance,
ses modèles de bons de pain, son journal. Il tenait ses écritures
commercialement, afin de ne pas être la dupe de son cœur.
Toutes les misères du quartier étaient chiffrées, casées dans un
livre où chaque malheur avait son compte, comme chez un
marchand les débiteurs divers » (t. III, p. 435).
La bonté profonde de David  Séchard, elle encore, prend
toujours la forme d’une rhétorique contractuelle – et plus spé‑
cifiquement d’une rhétorique de la lésion. Pour ne pas avoir
l’air de donner beaucoup, David se présente comme celui
qui, dans un contrat, aurait la part du lion lorsque Lucien lui
raconte l’idée d’invention qu’avait eue son père : « David […]
s’empara de cette idée en y voyant une fortune, et considéra
Lucien comme un bienfaiteur envers lequel il ne pourrait
jamais s’acquitter » (t. V, p. 143).
- © PUF -
386 / 480 31 octobre 2013 01:59 - Balzac : mystique, religion et philosophie - Collectif - L'année balzacienne - 135 x 215 - page 387 / 480

Le contrat chez Balzac 387

Et quand David réalise qu’il est lésé, il le revendique fiè­


rement, par amour pour celui qui abuse de lui, en l’occurrence
Lucien : « Ce partage à la Montgomery est dans mes goûts.
Enfin, quand tu me causerais quelques tourments, qui sait si
je ne serai pas toujours ton obligé ? » (T. V, p. 184.) Lorsque
David ne se présente pas comme un contractant s’arrogeant la
part du lion, il fait preuve de charité en utilisant la médiation
contractuelle. Ainsi, quand au début du roman Lucien a besoin
d’argent, David lui invente un contrat de travail pour dissi‑
muler la charité qu’il lui fait. David n’a pas besoin de lui à
l’imprimerie : bien au contraire, Lucien est un poids en plus
(voir t. V, p. 141). Le contrat est alors le paravent de la vertu,
la charité déguisée en contrat.
Le Cénacle, enfin, est uni par une forme de pacte. Mais
l’unique objet de ce pacte est de subvertir la contractualité des
relations humaines. Les membres du Cénacle souhaitent ban‑
Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.

nir de leurs relations toute forme de réciprocité. Parce qu’ils

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.157.37.167 - 05/05/2014 19h13. © P.U.F.


ont choisi de toujours tout se donner, la réciprocité disparaît
de leurs relations. Jamais les services qu’ils se rendent ne sont
la « cause contrepartie » les uns des autres. Ils parviennent, en
quelque sorte, à réaliser le rêve que toute société poursuit sans
pouvoir l’atteindre : un don pur, désintéressé.
Ainsi, lorsque Lucien accourt pour rembourser un prêt que
ses amis du Cénacle lui ont fait, il se fait vertement tancer :
« […] deux jours après, Lucien put rendre à ses amis leur prêt si
gracieusement offert. Jamais peut-être la vie ne lui sembla plus belle,
mais le mouvement de son amour-propre n’échappa point aux regards
profonds de ses amis et à leur délicate sensibilité.
“ – On dirait que tu as peur de nous devoir quelque chose, s’écria
Fulgence.
– Oh ! le plaisir qu’il manifeste est bien grave à mes yeux, dit
Michel Chrestien, il confirme les observations que j’ai faites : Lucien
a de la vanité.
– Il est poète, dit d’Arthez.
– M’en voulez-vous d’un sentiment aussi naturel que le mien ?
– Il faut lui tenir compte de ce qu’il ne nous l’a pas caché, dit
Léon Giraud, il est encore franc ; mais j’ai peur que plus tard il ne nous
redoute » (t. V, p. 324).

Gaspard Lundwall.

Vous aimerez peut-être aussi