Vous êtes sur la page 1sur 15

Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives

25 et 26 juin 2009 à Lille

La sémiotique situationnelle appliquée


à l'évaluation qualitative de sites web

Valérie Méliani
Marie-Caroline Heïd

Résumé
L'un des principaux enjeux de la recherche qualitative est désormais d’élargir sa
reconnaissance auprès des acteurs du monde professionnel en affirmant sa capacité à
appréhender des phénomènes sociaux complexes sans les réduire à des schémas trop
simplificateurs. La recherche qualitative doit donc formaliser des méthodologies claires et
opérationnelles, notamment dans la phase d'analyse des données qui s'apparente souvent à une
sorte de « bricolage » intellectuel. Ainsi, nous faisons le choix, dans le cadre de cet article, de
présenter une méthode qualitative qui vise à rendre intelligible des conduites d’acteurs en
situation d’usage avec un site web. Nous partons de la sémiotique situationnelle mise à jour
par Alex Mucchielli et développons une méthode d’application dédiée à l’évaluation des sites
web du point de vue de l’usager.

Mots clés : analyse qualitative, évaluation, méthode, sémiotique situationnelle, site web.

-1-
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

La recherche qualitative, longtemps cible de critiques, semble aujourd'hui asseoir un


positionnement plus clair dans le monde scientifique où elle s’est imposée par ses capacités à
pouvoir traiter la question du sens des phénomènes humains. L'un de ses principaux enjeux
est désormais d’élargir davantage cette reconnaissance, et notamment auprès des acteurs du
monde professionnel. Nous visons donc ici la finalité opérationnelle en présentant une
méthode qualitative dédiée à l’analyse des usages de sites web.
La multitude de grilles d’évaluation1 des sites web existantes centre toute leur
attention sur l’objet hypermédia. Elles privilégient à tour de rôle son aspect technique,
ergonomique, sa qualité visuelle, sa fiabilité quant au contenu, son référencement, son type
d’architecture ou encore de navigation. Même si certaines grilles d’évaluation regroupent
plusieurs de ces points, rares sont celles qui les abordent tous, et qui permettent également
d’appliquer différents critères à l’objet évalué. En effet, lorsque plusieurs aspects sont traités,
l’évaluateur doit alors renseigner plusieurs pages agencées en critères, sous-critères et mêlant
différents types d’évaluation. L’application de ce type de grille s’avère fastidieuse et nécessite
un temps non négligeable. Le plus délicat étant d’arriver à produire un commentaire final
pertinent et synthétique. Nous constatons donc d’un côté, des grilles d’évaluation « critèrio-
centrées » qui mettent en avant un ou deux aspect(s) spécifique(s) des sites web, ou bien d’un
autre côté, des grilles « critèrio-diversifiées » se rapprochant à tel point de l’exhaustivité
qu’elles se décentrent de leur objectif principal de formulation d’une évaluation.
Nous remarquons donc une surproduction de grilles d’évaluation dédiées aux sites
web qui manquent d’opérationnalité dans le processus même de l’évaluation, et a contrario,
une carence méthodologique pour analyser ce type d'objets d'étude sous l'angle de
l'interaction. En effet, la plupart des grilles opèrent un cadrage sur l’objet site web, le
décontextualisant ainsi de son interaction avec l’acteur, usager du site en question. Or, le site
web est un objet communicationnel hypermédia, c'est-à-dire qu’il met en relation un acteur
avec du contenu informationnel agencé à l’aide d’hyperliens et mis en forme au travers de
différents médias. Le concepteur du site web produit donc une écriture adaptée aux
spécificités du média, employé ici au sens large. Dans cette optique, l’évaluation de sites web

1
Exemples de grilles quantitatives d’aide à l’évaluation des sites web :
- Grille d’analyse publiée par le Formist : http://formist.enssib.fr/documents/Grille_d_analyse_de_sites_Web-n-
1029-r-26-t-theme.html
- Grille d’analyse publiée par le Search Engine : http://www.marketingonthebeach.com/votre-grille-danalyse-de-
la-qualite-de-votre-site-web/
- Grille d’analyse publiée par le Blog Web Marketing : http://blog-web-marketing.fr/2008/02/20/evaluation-
qualite-site/

-2-
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

ne peut se satisfaire de l’application mécanique de grilles d’analyse qui ne considèrent pas


l’interaction de l’usager avec le site. Le recours aux méthodes qualitatives dans ce type
d'analyse s'avère donc indispensable pour permettre d'appréhender des conduites d'acteurs
telles qu’elles sont vécues par les usagers en situation.
Cherchant une méthode qui analyse le site web en partant de la situation de
communication, nous nous sommes naturellement tournées vers la sémiotique situationnelle
d’Alex Mucchielli (2007). Cette méthode nous permet d’analyser les propositions de
communication du site web pour repérer celles qui apparaissent comme les plus signifiantes
en situation d’usage. Pour répondre à notre objectif de développement vers le monde
professionnel, nous adaptons la méthode d’utilisation pour la rendre plus systématique et pour
mieux accompagner l’évaluateur qui ne dispose pas nécessairement des connaissances et de
l’expérience d’un chercheur qualitatif.
Dans le cadre de cet article, nous revenons, dans un premier temps, sur les principes
fondamentaux de la sémiotique situationnelle. Un deuxième point est dédié à l’application de
la méthode pour l’évaluation de sites web du point de vue de l’usager, nous présentons alors
notre grille d’analyse et détaillons son processus d’utilisation. Enfin, nous concluons sur
l’intérêt de notre proposition méthodologique dans la perspective d’une meilleure
opérationnalité des méthodes qualitatives.

La sémiotique situationnelle

Une sémiotique fondamentalement situationnelle

La sémiotique situationnelle, issue de la sémiologie contextuelle (Mucchielli, 1998, 2005),


est une méthode des sciences humaines développée par Alex Mucchielli (2008). Ayant
comme principal objectif de comprendre les phénomènes sociaux complexes (Morin, 1990),
elle trouve pleinement ses origines au sein de la sociologie compréhensive. Exposée dès les
années 1880 par Wilhelm Dithley, l’approche compréhensive distingue deux attitudes
épistémologiques : la compréhension et l’explication. À la suite d’Husserl et de Weber, c’est
Alfred Schutz, au milieu des années 1950, qui a développé l’approche compréhensive ou
« étude du fait humain et social » (Ibid). Il postule que pour comprendre les « choses » de leur
monde, les acteurs sociaux recourent inévitablement à une mise en situation (Ibid, pp. 55-56).
L’accent est mis sur la situation qui apparaît comme subjective pour tel ou tel acteur social

-3-
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

puisqu’entièrement dépendante de son système de pertinence. Cette activité de


« compréhension », que l’École de Palo Alto appelle la réalité de second ordre, est à son tour
mise en œuvre par le chercheur pour comprendre comment l’acteur social interprète le monde
dans son vécu situationnel. Nommée empathie, ou attitude compréhensive, cette méthode
nous permet en tant qu’être humain de « s’immerger dans le monde subjectif d’autrui » (Ibid,
p.55) sans pour autant le vivre dans notre propre réalité.
La sémiotique situationnelle ne s’intéresse pas à l’émission ou au contenu des messages,
mais au phénomène d’émergence de sens en lien avec une « contextualisation naturelle faite
par l’acteur »2. Le sens d’une communication n’est donc pas, ici, un résultat déterminé par
une relation de cause à effet mais considéré comme une émergence par et dans une situation
elle même définie par un ou plusieurs acteurs sociaux.

Les sept cadres de la situation

L’interrogation centrale de l’analyse sémiotique situationnelle est : « Comment


comprendre ce qui se passe ici et maintenant ? ». Pour y répondre, Alex Mucchielli (2008) a
élaboré une méthode en décomposant la situation en sept cadres :
- Le cadre des normes ou cadre culturel s’intéresse aux règles collectivement partagées
qui peuvent être implicites ou explicites.
- Le cadre des positionnements correspond aux positions sociales, aux places, aux
statuts, aux rôles des acteurs entre eux.
- Le cadre identitaire ou cadre des enjeux est défini par les intentions, les projets ou les
enjeux qui vont motiver les acteurs dans la situation.
- Le cadre de la qualité des relations ou cadre relationnel social immédiat s’intéresse
aux règles intersubjectives qui participent à la relation entre les acteurs, à l’ambiance
des échanges dans la situation.
- Le cadre temporel correspond aux communications antérieures à la situation, au
contexte historique, au rapport entre le passé, le présent et le futur.
- Le cadre spatial s’intéresse au lieu et sa disposition, à l’espace, à la géographie de
l’échange.
- Le cadre physico-sensoriel est relatif aux perceptions des cinq sens (ouïe, vue, odorat,

2
Extrait du site d’Alex Mucchielli La sémiotique situationnelle, www.xn--smio-bpa.com

-4-
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

toucher, goût), aux éléments sensoriels tels que les émotions.


Chacun de ces cadres est constitué d’un ensemble d’éléments pertinents d’ordre humain,
idéel ou matériel qui va prendre une signification particulière pour un ou plusieurs acteur(s)
impliqué(s) dans la situation. Le travail du chercheur consiste alors à comprendre pourquoi tel
ou tel élément va devenir signifiant pour l’acteur en situation. Il doit nécessairement
considérer tous les cadres comme entremêlés et interdépendants. Le sens global d’une activité
relève alors de « la résultante de la sommation des significations prises par l’activité faite
dans ces cadres » (Mucchielli, 2008).

Ses diverses applications

La sémiotique situationnelle nous intéresse tout particulièrement dans le cadre de


l’évaluation de sites web, à la fois parce qu’elle s’avère assez malléable et modulable pour
l’appliquer à tout type d’objet d’étude (Mucchielli et Paillé, 2003), et parce qu’elle affirme
une fonction utilitariste visant l’intervention. De fait, ses applications diverses et variées se
montrent pertinentes pour la recherche universitaire comme dans le cadre professionnel.
Ainsi, la sémiotique situationnelle peut tout autant être utilisée par un publiciste pour
concevoir une affiche qui interpelle des publics ciblés, par un chercheur pour comprendre un
phénomène social, ou encore par un manager pour motiver ses collaborateurs. Nous faisons,
quant à nous, le choix de l’appliquer à l’analyse de sites en web en vue de leur amélioration.

Une méthode qualitative dédiée à l’évaluation des sites web

Pour une meilleure diffusion, la recherche qualitative doit élaborer des méthodologies
claires et efficientes, notamment dans la phase d'analyse des données qui s'apparente souvent
à une sorte de « bricolage » intellectuel dépendant de l’expert qui en conserve tout le secret.
Nous présentons, dans cette deuxième partie, une méthode dédiée à l’analyse des sites web en
situation d’usage qui s’appuie sur les procédures classiques d’application de la sémiotique
situationnelle.
Nous exposons ci-après les quatre grandes étapes de la méthode sémiotique situationnelle
appliquée à l’évaluation qualitative de site web.

-5-
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

Définir l’objectif de l’évaluation et le(s) évaluateur(s)

L’objectif de l’évaluation de site web peut être formulé de manière générale comme
visant à son amélioration, cependant l’évaluateur peut recevoir d’un commanditaire des
objectifs plus spécifiques sur lesquels il devra alors focaliser son attention, par exemple :
rendre la forme plus lisible, alléger le contenu, refondre le site web…
Dans le cadre d’une recherche universitaire qualitative, le chercheur doit être
suffisamment acculturé pour comprendre le sens des phénomènes observés, tout en étant
capable de se distancier pour remarquer les phénomènes qui deviennent signifiants parmi la
totalité des données recueillies. Nous partons donc du principe que l’évaluation doit être
réalisée par un usager du site web étudié. L’évaluateur n’est pas un expert de l’évaluation,
mais un habitué du site web en question. Investi dans son rôle, il devra repérer les usages qu’il
a développés et le regarder comme s’il le découvrait pour voir si d’autres manières de faire
sont possibles. Afin de confirmer les résultats par saturation, l’évaluation peut être accomplie
par plusieurs usagers. Dans ce cas, chacun procède séparément à l’évaluation et met en
commun ses résultats à la troisième étape pour finaliser l’analyse. Remarquons ici que le
concepteur du site web, trop impliqué dans sa situation de conception, ne peut être évaluateur.

Renseigner la grille sémiotique situationnelle d’évaluation qualitative des sites web

Dans le cadre d’une sémiotique situationnelle classique, le chercheur extrait les


éléments pertinents du recueil de données et les intègre dans chaque cadre pour accéder à une
lecture situationnelle. Alex Mucchielli définit un élément pertinent de la situation comme une
« donnée humaine, idéelle ou matérielle, présente dans une situation et qui, compte tenu des
activités en cours, des orientations d’esprit et d’autres éléments significatifs de la situation
avec lesquels elle forme une configuration, apparaît, à un ou plusieurs acteurs, avec une
signification subjective particulière qui la met en avant et la fait devenir constitutive de la
situation vécue, alors que d’autres données, présentes également et dites objectives, de cette
même situation, ne sont pas prises en compte dans la définition de la situation parce que
n’ayant aucun sens pour ce ou ces acteurs (ils sont “hors de propos”)3. Les différents
éléments de la situation peuvent soit se situer dans un cadre, soit être présents dans plusieurs

3
Extrait du site d’Alex Mucchielli La sémiotique situationnelle, www.xn--smio-bpa.com

-6-
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

cadres de la situation.
Pour une meilleure lisibilité, l’auteur propose de classer ces différents éléments
pertinents dans un tableau panoramique représentant les sept cadres de la situation (enjeux,
normes, positionnement…) à l’horizontale et les différents acteurs concernés à la verticale.
Nous reprenons cette idée de développer un outil permettant de clarifier et de systématiser la
méthode d’analyse. Dans notre cas, nous croisons aux sept cadres de la situation, trois niveaux
situationnels : un niveau micro, un niveau méso et un niveau macro. Effectivement, lors de
précédentes analyses de sites web par le biais de la sémiotique situationnelle, nous avons été
confrontées à des problèmes de granularité. Le cadre des normes pouvait, par exemple, référer
à la couleur d’un bouton cliquable sur une page comme à l’architecture du site. Nous
décomposions alors inévitablement nos cadres en niveaux situationnels qui regroupent des
éléments pertinents d’ordres différents. Dans le but de formaliser cette phase de l’analyse qui
s'apparentait jusqu’alors à une sorte de « bricolage », nous proposons de définir ici clairement
ces différents niveaux.
D’origine économique, les approches macro et micro se sont historiquement toujours
opposées pour arriver à trouver plus récemment des terrains d’entente (Dortier, 2004, p. 439).
D’un point de vue macro, le monde est anticipé à travers de grands fonctionnements
d’ensembles qui influent sur des entités plus petites ; et inversement d’un point de vue micro,
c’est en modélisant de petites unités que l’on accède aux flux de la société. Le même schème
se retrouve en sociologie entre les approches macro insistant sur les régularités et les
déterminations sociales d’une part, et celles micro privilégiant la rationalité de l’acteur (Ibid,
p. 505). C’est principalement la géographie qui a développé, dans les années 1990, des
analyses en différents niveaux de perception interdépendants ; le niveau micro correspondant
à l’unité, le méso au groupe et le macro à la population. Ce type d’analyse en niveaux reliés
entre eux a l’avantage de mettre en relief les différentes dimensions d’un même objet. C’est le
principal aspect mis en évidence dans le paradigme de la complexité d’Edgard Morin (1990),
notamment à travers le principe hologrammatique4. Par exemple, une page internet est une
partie d’un site web, mais nous retrouvons aussi dans la page internet des éléments qui nous
renvoie au site (architecture, menu, renvois à d’autres pages du site, racine de l’adresse url…).
Autrement dit, même si les émergences ne se manifestent pas de manière identique à
différents niveaux, leurs significations sont en résonance.

4
Ce principe signifie que de la même manière que nous trouvons la partie dans le tout, le tout est dans la partie.

-7-
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

Plus récemment, des chercheurs en SIC ont également repris ces différents niveaux en
définissant le niveau micro comme celui de l’interaction, le niveau méso comme
correspondant à l’usage et le niveau macro comme relevant de la société. Appliqués à
l’évaluation de site web, nous définissons ainsi les différents niveaux :
- Micro-situationnel : Interaction de l’usager avec les différentes pages du site web. Dans
les grilles d’évaluation, ce niveau est largement représenté, il correspond
principalement aux éléments de l’interface et à l’ergonomie cognitive.
- Meso-situationnel : Navigation de l’usager dans l’ensemble du site web. Le niveau
méso est le niveau intermédiaire qui recentre des pratiques dans un quotidien d’usage
de sites web de tel ou tel type. Nous retrouvons ici des éléments liés à l’environnement
du site web et aux ressources de l’usager.
- Macro-situationnel : Relation de l’usager avec l’entité sociale qui communique au
travers du site web. Les éléments de ce niveau font écho aux représentations sociales,
aux influences actuelles, aux phénomènes de masse.
La grille sémiotique situationnelle d’évaluation qualitative de sites web présentée ci-
dessous fournit les différents types d’informations à renseigner par niveau et par cadre. Elle se
veut suffisamment précise et explicite pour ne pas dépendre de la subjectivité de l’évaluateur.
Ainsi, l’évaluation qualitative devient accessible à un acteur-usager ne disposant pas de
compétences en recherche qualitative ni de connaissances en sémiotique situationnelle.

Tous les éléments pertinents repérés sont indéniablement porteurs de significations pour
l’usager. Ces significations émergent par un procédé de mise en situation avec le cadre de
référence d’arrière-plan. L’évaluateur repère des éléments pertinents sur le site web qui le
conduisent à une certaine signification d’usage. D’autres éléments pertinents viennent ensuite
consolider la signification qui se dessine peu à peu. Ces deux activités sont donc itératives.
Soulignons que des éléments pertinents correspondant à des cadres et/ou niveaux différents
peuvent participer ensemble à la construction d’une même signification. Nous proposons à
l’évaluateur de renseigner la grille qualitative, en indiquant à la fois les éléments pertinents et
les significations qui y sont rattachées. Concrètement, il indique la signification et
l’argumente avec les différents éléments pertinents. Nous aurons par exemple, dans le cadre
micro-identitaire : entité sociale bien identifiée (URL explicite, logo décliné sur toutes les
pages, le nom de l’entité sociale apparaît en toutes lettres) ; ou dans le cadre méso-temporel :
contenu rapidement accessible (trois clics maximums pour accéder aux informations).

-8-
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

Remarquons qu’il est souvent plus aisé de trouver la signification que les éléments qui
la justifient. Ce procédé d’identification de la signification est « naturel » puisqu’en tant
qu’usager, les significations apparaissent spontanément, sans faire l’effort de l’analyse. Il est
toutefois nécessaire de s’appuyer sur les éléments pertinents du site web pour asseoir la
légitimité de l’analyse.

-9-
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

Niveaux Micro-situationnel Meso-situationnel Macro-situationnel


Interaction de l’usager avec Navigation de l’usager dans Relation de l’usager avec
les pages du site web l’ensemble du site web l’entité sociale qui
communique au travers du
Cadres site web
Identitaire - Quelles sont les éléments - Quelles sont les fonctions - Quels sont les enjeux
d’identification de l’entité du site ? commerciale, portés par le site ? (visibilité
enjeux, sociale ? (logo, texte de informative, vitrine, sur le web, échanger avec
intentions, présentation, url) ludique… (nombre de pages les usagers, mettre à
projets, - Vers quelle(s) activité(s) consacrées à telles ou telles disposition des
finalités l’internaute est-il incité à se activités) informations…)
diriger ? (obtenir des - À quoi sert le site web ?
informations rapidement, (finalité(s))
acheter, lire, échanger…)

Qualité des - Quelles sont les actions - L’usager a-t-il la - À quel(s) public(s) le site
relations possibles de l’usager sur possibilité de contacter web s’adresse-t-il ? (large,
l’interface ? (entrer du l’entité sociale et/ou spécifique,
ambiance des texte, de l’image, d’autres usagers ? communautaire…)
échanges, télécharger des - Y-a-t-il des liens vers - Quel est le degré de
climat, documents…) d’autres sites, publicités proximité / distance du site
degré de - Quelles sont les modes comprises ? web avec les publics ?
proximité/distance d’interactivité ? (clic, roll- - Y-a-t-il des outils
over, cliquer-glisser…) d’information ? (lettre
- Les opérations proposées d’information, flux RSS…)
sont elles fonctionnelles ? - Quelle place est accordée
(page erreur, compatibilité aux usagers pour
systèmes d’exploitation et s’exprimer ? (blog, wiki,
navigateurs web…) forum…)
- L’usager a-t-il la
possibilité de personnaliser
l’interface ? (profil de
l’usager)

Normes - Les éléments de - Y-a-t-il une cohérence - Y-a-t-il une conformité


navigation sont-ils d’une page à l’autre ? entre le site web et les
règles partagées, identifiables ? (liens, menu, - Tous les éléments attentes des usagers ?
« déjà-la » culturels boutons, icônes, habituels, c'est-à-dire - Le site web correspond-il
ascenseur…) constitutifs des normes aux cadres de référence des
- Quels sont les éléments d’écritures des sites web, usagers ? Est-il en
de repères du site (plan, sont-ils présents ? (page résonance avec leur univers
crédit, contact, mentions d’accueil, sommaire, culturel, leur monde social
légales…) contacts…) de référence ?
- Comment le contenu est-
il organisé par rapport à
l’habitude culturelle de
lecture ?

Positionnement - Quelle est la position - Le statut des pages est-il - Le site web est-il bien
implicite ou explicite de explicite (page d’accueil, de référencé ? Est ce qu’il est
places, l’usager dans son contact, de contenu cité par d’autres sites
statuts, interaction aux pages du informationnel…) (popularité) ?
rôles site (niveaux de - Y-a-t-il une cohérence - Quelle est le rôle du média
compétences techniques et entre la place occupée par site web (superflu,
de connaissances du les pages et leur position ? complémentaire, un plus,
domaine) ? indispensable…)

- 10 -
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

- Y a-t-il une cohérence


entre l’identité de l’entité
sociale et d’une part la
forme du site web, et
d’autre part son contenu
informationnel ?

Temporel - Quelle est la réactivité au - Quel est le nombre - Le site web nécessite-t-il
clic sur les liens selon les maximum de clics pour des mises à jour ? Si oui,
contexte historique, différents médias atteindre une page dans les sont-elles faîtes
dates, associés ? profondeurs du site ? régulièrement ?
passé/présent/futur - Quel est le temps de - Quels est le temps - Le site reflète-t-il les
téléchargement relatif au nécessaire pour découvrir le modes ? et prend-t-il en
poids des médias ? site web ? (quantité de compte les possibilités
pages et de contenu sur les technologiques de son
pages ? moteur de époque ? (caractère actuel)
recherche ?)

Spatial - Comment les pages sont- - Quelle est l’architecture - Quel est l’agencement de
elles agencées ? générale du site ? l’espace et que favorise t-
espace, - Quels sont les outils de (horizontale, verticale ou en il ? (rencontre, achat,
lieu, navigation ? (ascenseur, rhizome) lecture…)
cadre, menu, bouton, icône, lien, - Le site est-il
géographie, retour, moteur de ergonomique ? (efficacité,
disposition recherche…) utilisabilité, intuitivité dans
- Distingue-t-on clairement la navigation)
le contenu des éléments de Est ce cohérent avec la
navigation ? forme du site ?
- Quelle est la résolution du - Y’a t’il une cohérence
site ? entre l’annonce faite par les
liens et le contenu ?

Physico-sensoriel - Quels sont les éléments - Y a-t-il une homogénéité - Quelle est la capacité
multimédias de des éléments graphiques et d’attraction du site web
sens physiques, l’interface ? (texte (police, multimédias présents sur les pour l’usager ? (son, design,
éléments sensoriels, corps), son, image fixe ou différentes pages ? contenu informationnel...)
émotions animée) - Y a-t-il une adéquation
- Quel est le code entre les éléments et le
graphique ? Le code contenu ?
couleur ? - Quelle est la qualité du
- Y a-t-il une lisibilité dans graphisme ? (esthétique,
la mise en scène de ces style, design)
éléments ?
- Quels est le ressenti,
l’impression de l’usager ?

Tableau n°1 : Grille sémiotique situationnelle d’évaluation qualitative de sites web

- 11 -
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

Rassembler les différentes significations mises à jour autour de formes globales signifiantes et
les commenter

Pour aboutir à une compréhension globale du phénomène, dans notre cas à la


formulation d’une évaluation de site web, l’évaluateur croise ensuite les significations en
comparant celles repérées dans un cadre avec celles repérées dans d’autres cadres, et ce à
différents niveaux. Ces croisements lui permettent de mettre à jour quelques formes globales
signifiantes. Ces formes globales sont les idées à retenir de l’activité d’évaluation.
Il commente alors tour à tour chaque forme globale en basant son argumentation sur les
significations repérées précédemment dans le tableau et en les justifiant éventuellement, pour
rappel, par une sélection d’éléments pertinents.

Formuler des préconisations

L’évaluateur est ici amené à émettre des préconisations dans le but d’améliorer le site
web. C’est en détaillant les différentes formes globales signifiantes qu’il aura l’occasion
d’apercevoir des paradoxes, des incohérences qu’il s’attachera à noter afin d’anticiper cette
étape. Pour formuler ses conseils, l’évaluateur compare les formes globales signifiantes
dégagées avec les significations repérées dans la grille. Lorsqu’une signification et les
éléments qui en dépendent ne sont pas cohérents avec la forme globale dégagée, il lui suffit de
modifier les éléments relevant du cadre et du niveau correspondant. Il est possible que
plusieurs cadres ou plusieurs niveaux soient concernés. Par exemple, s’il a repéré la forme
globale suivante : le site vise à renforcer les liens entre les membres d’une communauté et
qu’il a relevé dans le cadre méso-relationnel la signification : l’usager n’a pas la possibilité
de contacter les autres membres, l’évaluateur pourra ainsi émettre la préconisation d’insérer
les contacts, la présentation des membres… En introduisant ce nouvel élément pertinent, il
modifie ainsi la signification dans le cadre et niveau correspondant et la rend cohérente avec
la forme globale qui se dégage de l’évaluation.

- 12 -
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

Conclusion sur l’intérêt de la méthode

Une méthode d’évaluation de sites web en situation d’usage

Classiquement, deux types d’évaluation de sites web se distinguent. La première,


l’évaluation experte consiste à évaluer la conformité d’une interface au regard de principes
ergonomiques de base. À partir d’une liste de critères, elle permet de repérer les problèmes
ergonomiques majeurs, notamment ceux de navigation. Réalisée par un expert, ce type
d’évaluation a l’avantage d’être rapide et peu coûteuse, elle ne prend cependant pas en compte
l’usager en situation. Le second type de méthode d’évaluation regroupe tous les tests
utilisateurs. Ces études consistent à faire tester le site web à des utilisateurs actuels ou futurs,
selon sa phase de développement. Les utilisateurs peuvent être assez libres ou au contraire
soumis à des scénarios de consultation directement liés à des tâches. Les analyses portent sur
leurs réussites à des réponses sur des enquêtes et sur l’observation de leur interaction au
dispositif. Les tests utilisateurs permettent de repérer les problèmes ergonomiques, mais ils
donnent également la possibilité de détecter les problèmes d’utilisabilité et indiquent des
solutions concrètes d’amélioration. Ces tests s’avèrent coûteux et longs à mettre en place
puisqu’il est nécessaire d’organiser le recueil de données. Remarquons, ici, que ce recueil
peut être de nature qualitative comme quantitative.
La méthode proposée, dans le cadre de cet article, n’est pas une évaluation experte,
l’évaluateur n’étant nullement un spécialiste de l’évaluation. Par sa mise en situation, elle se
rapproche d’avantage de l’évaluation par tests sans qu’il ne soit toutefois nécessaire
d’organiser des tests évaluateurs. En effet, la méthode ne demande aucune compétence
spécifique à l’évaluateur si ce n’est d’être un usager du site web à évaluer. Un usager, au sens
de Breton et Proulx (2002, p. 272), s’inscrit dans un processus d’appropriation de la
technologie qui renvoie à la question des moyens mobilisés par l’acteur pour dépasser les
contraintes de l’objet et accomplir son projet. Toujours selon les auteurs, l’usager doit remplir
les trois conditions suivantes :
- Une maîtrise technique et cognitive de l’objet, au sens d’artefact.
- Une intégration significative de l’objet technique dans la vie quotidienne de l’usager.
- L’apparition de gestes de création liée aux deux conditions précédentes.
Eric Auziol (2003) rappelle que l’acte d’évaluation s’opère sur un référé (site web) au regard

- 13 -
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

d’un référent (site web idéalisé). L’évaluateur établit un certain nombre de critères qu’il utilise
comme des outils lui permettant de comparer le référé au référent. La sémiotique
situationnelle appliquée à l’évaluation de sites web ne renvoie pas à un référent et n’utilise pas
de critère. L’évaluateur se base sur les sept cadres constitutifs de toute situation de
communication, elle-même appréhendée selon trois niveaux. Il peut ainsi rendre compte de
ses propres usages, mais également repérer des pratiques qu’il n’a pas développées et que la
grille lui donne à voir. Cet outil est une base permettant à l’évaluateur d’accéder à une lecture
critique du site web :
Que fait-il réellement sur le site ? Et quelles sont les autres pratiques possibles ?

Autres possibilités d’application de la méthode

Réalisée par un évaluateur, ou un petit groupe d’évaluateurs, la méthode que nous


proposons est relativement aisée à mettre en œuvre et produit rapidement des résultats. Dans
le cas d’une démarche qualitative plus approfondie, elle permet de mettre en exergue les
incohérences de sens du site web et des les utiliser ensuite comme base pour réaliser des
entretiens auprès d’usagers.
Aussi, la grille d’évaluation proposée dans la seconde étape de notre méthode a un
caractère réversible. Elle peut tout à fait être utilisée en amont, dans la phase de conception du
site web. Comme dans la méthode d’évaluation, le concepteur définit au préalable l’objectif
de conception. Suivant cet objectif, il dégage différentes formes globales signifiantes
importantes. Il poursuit de manière inverse en attachant ensuite des significations à ces formes
globales, et en choisissant enfin les éléments pertinents correspondants. Il devra reproduire
ces trois étapes sur les différents cadres et niveaux. Il décline d’abord les significations au
niveau macro défini par la relation de l’usager avec l’entité sociale qui communique au
travers du site web. Une fois ce premier niveau renseigné, il pourra détailler le niveau méso
de la navigation, puis le niveau micro de l’interaction. La méthode qualitative de conception
de sites web fera l’objet d’un prochain article.

- 14 -
Actes du 2ème colloque international francophone sur les méthodes qualitatives
25 et 26 juin 2009 à Lille

Bibliographie

Auziol, E. (2003). Modèle conceptuel pour l’évaluation d’un dispositif et application à


l’évaluation d’un dispositif multimédia. Observatoire des Usages de l’Internet :
http://www.oui.net/modules/wfsection/article.php?articleid=26
Breton, P. Proulx, S. (2002). L’explosion de la communication à l’aube du 21e siècle. Paris :
La Découverte.
Dortier, J.F. (2005). Dictionnaire des sciences humaines. Paris : Editions Sciences Humaines.
Morin, E. (1990). Introduction à la pensée complexe. Paris : ESF.
Mucchielli, A. (Éd.) (1996). Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et
e
sociales. Paris : Armand Colin. 2 édition.
Mucchielli, A. (1998). Les sciences de l’information et de la communication. Paris :
L’Harmattan.
Mucchielli, A. (2005). Approche par la contextualisation. Paris : A. Colin.
Mucchielli, A. (2008). Manuel de sémiotique situationnelle pour l’interprétation des
conduites et des communications. ISNB n° 2-9519798-1-9.
Mucchielli A. Paillé, P. (2003). L'analyse qualitative en sciences humaines et sociales. Paris :
Armand Colin.

- 15 -