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ENQUÊTER SUR LES MIGRATIONS : UNE APPROCHE QUALITATIVE

Alexandra Clavé-Mercier, Isabelle Rigoni

Centre d'Information et d'Etudes sur les Migrations Internationales | « Migrations


Société »
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2017/1 N° 167 | pages 13 à 28
ISSN 0995-7367
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2017-1-page-13.htm
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Coordonné par Alexandra Clavé-Mercier et Isabelle Rigoni
Enquêter sur les migrations
DOSSIER
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Enquêter sur les migrations : une approche qualitative 15

Enquêter sur les migrations : une


approche qualitative
Alexandra CLAVÉ-MERCIER *
Isabelle RIGONI **

L’enquête et ses méthodes, pour reprendre le titre de la collection


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d’une célèbre maison d’édition1, n’a jamais cessé d’être une préoccupa-
tion majeure pour les chercheurs travaillant sur les questions sociales.
Pour autant, peu de manuels généraux accordent une place à l’exposé
méthodique de l’enquête de terrain d’un point de vue qualitatif et seuls
quelques manuels spécifiques sont consacrés aux enquêtes anthropolo-
giques et ethnographiques2 ou sociologiques3. Le besoin d’exposer et
d’analyser les pratiques d’enquête dépasse pourtant le strict cadre des
travaux d’étudiants et de doctorants, pour concerner la communauté
scientifique dans son ensemble. Aussi ce dossier est-il consacré à
l’utilisation des méthodes d’enquête qualitative dans les enquêtes relati-
ves aux migrations qui, en raison de la diversité de leurs approches,
posent des questions épistémologiques sur lesquelles il convient de
s’attarder. Le questionnement relatif à la posture du chercheur sur le
terrain et aux outils méthodologiques qu’il choisit revient avec force dans
le paysage des sciences sociales, particulièrement concernant les mé-
thodes d’enquête qualitatives. L’analyse réflexive sur l’accès au terrain et
son exploitation prend de plus en plus de place dans les restitutions
d’enquête et les bibliographies des chercheurs. De même, colloques et

*
Anthropologue, post-doctorante au Centre Émile Durkheim, Université de Bordeaux.
**
Maître de conférences en sociologie à l’Institut national supérieur de formation et de
recherche sur le handicap et les enseignements adaptés (INS HEA) au sein du Groupe de re-
cherche sur le handicap, l’accessibilité et les pratiques éducatives et scolaires (Grhapes).
Actuellement en délégation au Centre Émile Durkheim, Université de Bordeaux.
1. Nous reprenons ici « L’enquête et ses méthodes » qui est l’intitulé d’une série de la
collection 128 publiée chez Armand Colin, destinée à appréhender les principales techni-
ques de recueil de données en sciences sociales, d’un point de vue principalement qualita-
tif : observation directe, récit de vie, entretien compréhensif, enquête ethnographique,
entretien collectif, etc.
2. COPANS, Jean, L’enquête et ses méthodes. L’enquête ethnologique de terrain, Paris : Éd.
Armand Colin, 2011, 128 p. ; BEAUD, Stéphane ; WEBER, Florence, Guide de l’enquête de
terrain. Produire et analyser des données ethnographiques, Paris : Éd. La Découverte, 2010
(1ère éd. 1997), 336 p. ; WEBER, Florence, Manuel de l’ethnographe, Paris : Presses Universi-
taires de France, 2009, 334 p.
3. PAUGAM, Serge (sous la direction de), L’enquête sociologique, Paris : Presses Universitaires
de France, 2010, 458 p.

Migrations Société
16 Dossier : Enquêter sur les migrations

numéros de revues, notamment dans le domaine des recherches sur les


migrations, lui sont consacrés4.
La nécessité demeure grande de s’interroger, aux différentes éta-
pes de l’enquête, sur les conditions d’accès au terrain ainsi que sur les
méthodes utilisées pour recueillir les données, sans reléguer ces
réflexions méthodologiques à la périphérie des travaux de recherche
mais en les y intégrant pleinement. Si leur valeur heuristique, de la
délimitation du sujet de l’enquête à la construction de l’objet de la
recherche, est aujourd’hui reconnue5, il convient encore d’accorder
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une plus large place aux questions de méthode et à la réflexivité sur
l’enquête de terrain au cœur même de la production du savoir scienti-
fique. L’apport de ces questionnements nous semble particulièrement
fécond en ce qui concerne les migrations comme objet de recherche,
une analyse réflexive de l’enquête permettant de comprendre plus
finement les sujets de la recherche et ses enjeux locaux6.
L’objectif de ce dossier thématique est de proposer une approche
réflexive sur l’exercice même de l’enquête relative aux migrations. Son
originalité est de s’intéresser non seulement aux enquêtes qualitatives
s’inscrivant dans le champ des sciences sociales, mais également aux
approches des travailleurs sociaux face à des interlocuteurs migrants ou
encore aux pratiques des enquêtes journalistiques dans le cadre de la
couverture médiatique de sujets plus ou moins brûlants tels que les
migrations internationales ou encore l’accueil des réfugiés. Sans préjuger
(ni oublier) des particularités propres à ces différents univers, les objec-
tifs et le type de travail de ces acteurs, nous prenons ici le parti de les
regrouper en les appréhendant à partir de ce qui les rassemble, à savoir
le traitement d’un sujet commun, celui des migrants/migrations, en
mettant en œuvre une méthode commune (au sens large), celle de
l’enquête. Ce faisant, nous nous demanderons alors si le sujet en ques-
tion transcende les méthodes propres à chaque champ professionnel.

4. Parmi les événements récents, citons le dossier “Research Methodologies with Migrant
Families, Children and Youth in Diverse Contexts” de la revue Migraciones, à paraître ; le
colloque “Prudence empirique et risque interprétatif”, organisé par le Réseau international
francophone de recherche qualitative (RIFReQ) à Montpellier du 17 au 19 juin 2015 (suivi
d’un dossier spécial de la revue Recherches Qualitatives, n° 20, 2016) ; le colloque “Les
sciences humaines et sociales face au foisonnement biographique. Innovations méthodolo-
giques et diversité des approches”, organisé par l’EHESS du 9 au 11 mars 2016 à Paris (suivi
d’un dossier spécial de la revue Ethnologie française, à paraître).
5. FASSIN, Didier ; BENSA, Alban (sous la direction de), Les politiques de l’enquête. Épreuves
ethnographiques, Paris : Éd. La Découverte, 2008, 336 p. ; GUTRON, Clémentine ;
LEGRAND, Vincent (sous la direction de), Éprouver l’altérité. Les défis de l’enquête de ter-
rain, Louvain-la-Neuve : Presses Universitaires de Louvain, 2016, 266 p.
6. CLAVÉ-MERCIER, Alexandra, “Être un tiers sur un ‘terrain frontière’. L’anthropologue entre
migrants roms et acteurs politiques locaux”, in : GUTRON, Clémentine ; LEGRAND, Vincent
(sous la direction de), Éprouver l’altérité. Les défis de l’enquête de terrain, op. cit., pp. 71-87.

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Enquêter sur les migrations : une approche qualitative 17

Par ailleurs, nous nous interrogerons sur les questions méthodologiques


qui se posent de manière particulière (ou plus aiguë) dans les enquêtes
sur les migrations. Dans ce dossier, nous nous intéresserons aux préoc-
cupations communes aux différents types d’enquêteurs : qu’est-ce qui
les réunit dans leurs manières d’aborder le sujet que sont les migrations,
ou encore dans leur rapport aux migrants enquêtés ?
La première partie du présent dossier se compose d’une série
d’articles qui interrogent les méthodes d’enquête en sciences sociales
ainsi que la posture du chercheur, sur des terrains souvent peu accessi-
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bles ou auprès de populations migrantes ayant peu accès à la prise de
parole. La contribution d’Annalisa Lendaro propose d’éclairer les enjeux
et les difficultés d’une enquête menée à Lampedusa, qualifiée par
l’auteure d’« île-frontière », en questionnant ce qu’elle définit a priori
comme étant un « terrain difficile ». Pour sa part, à partir d’extraits de
carnets de terrain dans lesquels se mêlent restitutions précises
d’interactions, d’observations et une fine réflexivité, Alain Tarrius propo-
se une interrogation sur l’identification du chercheur lors de son enquê-
te de terrain : celui des routes européennes de « commerçants » trans-
migrants. Il met en avant la fluidité des identités attribuées en fonction
des situations d’enquête, des contextes et des percep-
tions/compréhensions des enquêtés. Bénédicte Michalon et Alice Cor-
bet ont travaillé sur des camps de déplacés dans un pays du Sud (Haïti) et
sur des centres de rétention administrative dans un pays d’Europe de
l’Est, auxquels elles ont eu accès grâce à leur collaboration avec des
organismes non gouvernementaux (ONG) intervenant au sein de ces sites.
Les deux auteures portent ainsi leur réflexion sur les conséquences
méthodologiques et éthiques des collaborations de chercheurs avec des
organisations d’aide aux migrants, et la possibilité de concilier proximité
et regard distancié, voire critique. Enfin, Maïtena Armagnague, Claire
Cossée, Emma Cossée-Cruz, Sophie Hieronimy et Nancy Lallouette
partent de leur expérience : une collaboration entre artistes et sociolo-
gues, pour présenter une méthodologie d’enquête innovante, menée
dans le cadre d’une recherche visant à rendre compte du point de vue
de jeunes migrants concernant leurs expériences scolaires en France.
Les auteures reviennent sur les questions posées par l’expérimentation
qu’elles ont menée et qui leur a permis de recueillir l’expression de ces
jeunes non francophones par le recueil de matériau non verbal.
La deuxième partie du dossier est consacrée au regard de chercheurs
sur les enquêtes administratives et sur le travail des professionnels de
l’intervention sociale auprès des migrants. Manuel Boucher et Mohamed
Belqasmi appuient leur réflexion sur la différence fondamentale entre les
objectifs du travail social — qui vise à compenser les inégalités — et ceux

Migrations Société
18 Dossier : Enquêter sur les migrations

de la recherche en sciences sociales — qui entend produire des


connaissances en observant la société telle qu’elle est. Il s’agit dès lors
d’interroger la tension entre ces deux perspectives et d’évaluer les
positionnements possibles des chercheurs intégrés dans le champ social
et travaillant sur les migrations. Alexis Spire, quant à lui, questionne ce
qu’il nomme les « contours de la domination bureaucratique contempo-
raine » en défendant une démarche empirique située à l’intersection de
la sociologie du droit et de l’État. Partant d’une réflexion sur le pouvoir
discrétionnaire des « agents de l’immigration », il analyse la « politique
des guichets » dans le cadre du traitement administratif de l’asile.
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Enfin, la dernière partie du dossier présente plusieurs entretiens
révélant les modes de construction et de réalisation d’enquêtes jour-
nalistiques et documentaires. Interrogée sur l’émission « D’ici,
d’ailleurs » qu’elle anime depuis 2015 sur France Inter, Zoé Varier
défend une approche profondément humaine des migrations et révèle
des éléments de la fabrique de l’émission tout en s’interrogeant sur son
rôle de passeure d’histoires de vie. Laetitia van Eeckhout, chargée de la
rubrique « Immigration, intégration et diversité » au journal Le Monde
de 2005 à 2010, emprunte des chemins différents, préférant com-
prendre le politique pour raconter la société et appréhender ce qui
touche à l’intime des migrants.
Malgré notre volonté initiale, nous ne sommes toutefois pas parve-
nues à recueillir le témoignage de policiers qui auraient pu expliciter
leurs façons de mener des enquêtes dans le champ des migrations. Au-
delà de la question du traitement policier de la question migratoire, des
mobilités ou des quartiers populaires, qui fait lui-même plutôt l’objet
d’observations socio-anthropologiques7, nous aurions souhaité recueillir
le point de vue de policiers sur les techniques, les méthodes et les
moyens de l’enquête dès lors que l’on touche aux circulations migratoi-
res et à leur corollaire de situations en marge de la légalité, du fait no-
tamment des conséquences des politiques d’asile, ou encore dès lors
que l’enquête porte sur les dérives qui s’agrègent autour des circulations
migratoires avec les réseaux de passeurs ou de prostitution notamment.
De la lecture croisée des articles et des entretiens de ce dossier
émergent plusieurs axes de réflexion représentant autant de question-
nements majeurs dans les approches qualitatives relatives aux enquê-
tes portant sur les migrations.

7. BIGO, Didier ; GUITTET, Emmanuel-Pierre ; SCHERRER, Amandine (sous la direction de),


Mobilité(s) sous surveillance. Perspectives croisées UE-Canada, Londres : Ashgate, 2010,
248 p. ; FASSIN, Didier, La force de l’ordre : une anthropologie de la police des quartiers,
Paris : Éd. du Seuil, 2011, 408 p.

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Enquêter sur les migrations : une approche qualitative 19

Objectifs de l’enquête et conditions d’accès au terrain


Sans cesse confrontées à l’actualité politique, les questions migra-
toires ne sauraient être abordées sans une réflexion à la fois éthique et
épistémologique sur l’accès au terrain et la sollicitation des sources.
Dans ces conditions, doit-on alors qualifier les « terrains des migra-
tions » comme étant particulièrement « sensibles » en raison de leurs
difficultés d’accès ? Certes, il convient de reconnaître que nombre de
terrains de recherche sont à l’heure actuelle ainsi qualifiés, pour des
raisons diverses allant d’une forme d’héroïsation du chercheur face aux
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difficultés présentées comme inhérentes à son terrain, à un manque de
distance de celui-ci avec les catégorisations politico-médiatiques. Or,
les « terrains des migrations » recouvrent pour leur part l’ensemble
des sens donnés au qualificatif « sensible » dans l’analyse qu’ont
effectuée les anthropologues Florence Bouillon, Marion Fresia et
Virginie Tallio : porteurs d’une souffrance sociale (injustice, domina-
tion, violence, etc.), ces « terrains sensibles » impliquent également, en
raison de situations et de temporalités spécifiques, une mise à
l’épreuve des méthodes « classiques », et donc une invention de
nouvelles manières de faire de la part du chercheur, tout en relevant
d’enjeux socio-politiques particulièrement aigus8.
Le terrain auprès de migrants peut se révéler particulièrement
compliqué, notamment en raison de leur statut juridico-administratif.
Les témoignages peuvent être difficiles à recueillir du fait de la crainte
d’une arrestation ou d’un refoulement liés à un statut précaire, voire à
l’absence de statut légal. Si les migrants en situation irrégulière font la
une de l’actualité médiatique car particulièrement nombreux dans le
Calaisis9 et en région parisienne, ils font en réalité l’objet d’enquêtes
depuis une vingtaine d’années10. Monique Chemillier-Gendreau souli-
gnait déjà les tensions entre la souveraineté nationale quant à la circu-
lation et à l’admission des personnes sur le territoire national, et le
droit des personnes à circuler d’un pays à un autre, ce « droit de
"rattrapage" des droits humains qui permet le salut par le départ
lorsque tous les autres droits sont violés »11. Aujourd’hui, les tensions
sont toujours vives entre une politique nationale d’immigration restric-
tive et les impératifs moraux et institutionnels liés au droit d’asile inscrit
dans la Constitution française. Cette précarité des demandeurs d’asile

8. BOUILLON, Florence ; FRESIA, Marion ; TALLIO, Virginie (sous la direction de), Terrains
sensibles. Expériences actuelles de l’anthropologie, Paris : Éditions de l’EHESS, 2006, 208 p.
9. DJIGO, Sophie, Les migrants de Calais. Enquête sur la vie en transit, Marseille : Éd. Agone,
2016, 216 p. ; AGIER, Michel, Campement urbain. Du refuge naît le ghetto, Paris : Éd. Payot,
2013, 144 p.
10. SIMÉANT, Johanna, La cause des sans-papiers, Paris : Presses de Sciences Po, 1998, 504 p.
11. CHEMILLIER-GENDREAU, Monique, L’injustifiable. Les politiques françaises de l’immigration,
Paris : Éd. Bayard, 1998, 284 p. (voir p. 90).

Migrations Société
20 Dossier : Enquêter sur les migrations

et des réfugiés, à laquelle s’ajoute celle des migrants dont le droit au


séjour est temporaire et, plus encore, des étrangers en situation irré-
gulière, contribue à fragiliser la relation d’enquête qui doit s’appuyer
sur des relations de confiance et des garanties d’anonymat.
La catégorie administrative des « mineurs isolés étrangers » pré-
sente les mêmes difficultés dans le recueil de la parole, auxquelles
s’ajoute celle de la prise de contact avec eux, puisqu’ils sont accompa-
gnés par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) qui limite l’accès des chercheurs
à ces jeunes, plus encore depuis que ceux-ci sont regroupés dans des
Centres d’accueil et d’orientation pour mineurs isolés étrangers
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(CAOMIE). À l’inverse, nombre de mineurs isolés se cachent sur les
« bords de route en exil »12, cherchant des possibilités pour passer les
frontières, en particulier vers le Royaume-Uni, et échappent aux radars
de la protection de l’enfance. Ces situations d’errance les rendent plus
vulnérables13, mais également invisibles juridiquement14 et socialement.
Or, leur proportion a fortement augmenté depuis les récentes vagues
migratoires. Les jeunes isolés étrangers étaient déjà estimés à 8 000
dans l’hexagone et autant dans les départements et territoires
d’Outre-mer en 201315. Depuis le dernier trimestre 2016, des obser-
vateurs recensent 36 % de mineurs dans les embarcations de resca-
pés en mer Méditerranée, dont 90 % seraient non accompagnés16.
Les mises en garde d’organisations humanitaires ou militantes qui
interpellent les pouvoirs publics sur la situation de ces mineurs mi-
grants trouvent parfois un relai dans les médias attentifs aux questions
de société17, mais la difficulté pour le chercheur demeure l’accès aux
sources et l’observation de ces situations d’errance.

12. L’expression est empruntée à Michel Agier et Sara Prestianni, ‘Je me suis réfugié là !’ Bords
de route en exil, Paris : Éd. Donner lieu, 2011, 126 p.
13. O’CONNELL, Davidson, J., “Moving Children? Child Trafficking, Child Migration, Child
Rights”, Critical Social Policy, vol. 31, n° 3, 2011, pp. 454-477.
14. SENOVILLA HERNANDEZ, Daniel, Mineurs isolés étrangers et sans protection en Europe.
Rapport final comparatif, Rapport comparatif final de l’enquête PUCAFREU, 2013, 126 p.
15. Circulaire du 31 mai 2013 relative aux modalités de prise en charge des jeunes isolés
étrangers : dispositif national de mise à l’abri, d’évaluation et d’orientation, Bulletin officiel
du ministère de la Justice, NOR : JUSF1314192C.
16. Selon les estimations de l’organisme non gouvernemental SOS Méditerranée qui effectue
des opérations de sauvetage et lauréat du label Grande Cause nationale 2017. SOS Méditer-
ranée a effectué 79 opérations de sauvetage et recueilli 12 087 personnes à bord de son
bateau, l’Aquarius, entre février et décembre 2016.
17. Voir la Lettre ouverte de la Cimade sur « les mineurs non accompagnés de Grande Synthe »
au président du Conseil départemental du Nord, relayée par Les passeurs d’hospitalité le
16 décembre 2016, https://passeursdhospitalites.wordpress.com/2016/12/16/mineur-e-s-
a-grande-synthe-interpellation-de-la-cimade/ ; mais aussi le communiqué de presse de
HUMAN RIGHTS WATCH, France/Royaume-Uni : les enfants isolés de Calais laissés dans
l’incertitude, Paris, 21 décembre 2016 ; ainsi que BIRCHEM, Nathalie, “Migrants : le Défen-
seur des droits dresse un bilan sévère des opérations Calais et Stalingrad”, La Croix, 20
décembre 2016.

Vol. 29, n° 167 janvier – mars 2017


Enquêter sur les migrations : une approche qualitative 21

Les enquêteurs qui travaillent sur les institutions d’enfermement/de


confinement des étrangers soulignent les difficultés d’accès au terrain ;
la fermeture de ces lieux ne leur permettant pas (ou rarement) d’y mener
une enquête. Face à ce constat, et souvent suite à de multiples tentatives
infructueuses, les contributeurs à ce dossier nous livrent plusieurs pistes
d’action/réaction qui leur ont permis de mener à bien leurs recherches.
Annalisa Lendaro a fait de cette contrainte un atout en décidant de faire
évoluer son objet d’enquête : alors qu’elle s’était dans un premier temps
focalisée sur l’étude d’un Centre de premiers secours et d’accueil (cpsa)
dans lequel se trouvaient des migrants, elle a élargi son terrain pour
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étudier plus globalement les perceptions qu’ont les habitants de Lampe-
dusa de ces dispositifs de rétention. Alice Corbet et Bénédicte Michalon
se sont tournées quant à elles vers des ONG avec lesquelles elles collabo-
raient, ce qui leur a permis un accès a priori facilité aux camps de dépla-
cés et de migrants. Si ces collaborations permettent de comprendre
notamment le fonctionnement du dispositif humanitaire — c’est l’objet
de la recherche d’Alice Corbet en Haïti —, elles ne sont pas sans poser
de questions concernant les postures de chacun des acteurs (membres
d’ONG et chercheurs) réunis autour d’un enjeu commun : l’acquisition de
connaissances sur ces lieux de confinement.
Alexis Spire donne à voir une autre modalité méthodologique qu’il met
en œuvre pour étudier la « politique des guichets » dans le contrôle de
l’immigration en France. Ses terrains sont des lieux fermés, non soumis à
des regards extérieurs. Face au refus des agents d’être observés et à la
nécessité de scruter leurs pratiques au guichet pour comprendre la
relation asymétrique entre usagers et représentants de l’État, il se fait
embaucher parmi ses enquêtés, observant « en secret » ses collègues
en jouant sur l’ambiguïté de son objet de recherche. Cette ambiguïté
assumée qui porte à la fois sur le statut/l’identité du chercheur et sur le
sujet précis de la recherche, le conduit à développer une proposition
méthodologique originale : « l’enquête par contrebande ». Si cela ne va
pas sans poser de difficultés, il souligne les avantages d’une telle posture
méthodologique, qui permet de comprendre de l’intérieur son objet
d’enquête, en saisissant par exemple les contraintes structurelles aux-
quelles font face ses enquêtés et qu’il expérimente lui aussi, s’éloignant
ainsi de tout manichéisme et « naïveté ».
Pour accéder à des lieux et/ou à des sources, nombre d’enquêteurs
passent parfois par des intermédiaires (personnes ressources, associa-
tions, interprètes, etc.), avec lesquels ils doivent alors composer,
même sans travailler pleinement « avec » ou « pour » eux. C’est le cas
de Zoé Varier et Laetitia Van Eeckhout. À moins de connaître les lan-
gues parlées par les migrants enquêtés, cette médiation se révèle bien

Migrations Société
22 Dossier : Enquêter sur les migrations

souvent nécessaire. Toutefois, les chercheures et artistes réunies dans


le programme de recherche Evascol18 (Maïtena Armagnague, Claire
Cossée, Emma Cossée-Cruz, Sophie Hieronimy et Nancy Lallouette) ont
mis en place un dispositif méthodologique particulier qui leur permet
précisément de s’affranchir de l’obstacle des langues dans l’accès au
terrain. Dans l’objectif de rendre compte du point de vue des jeunes
migrants vis-à-vis de leur expérience scolaire, elles utilisent différentes
modalités d’expression et de communication comme l’image et la mise
en scène du corps en tant qu’outils d’enquête. Cela leur permet de
recueillir du matériau non verbal en allant au-delà des mots, tout en
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donnant aux enquêtés une place d’acteur dans la recherche. La mé-
thode innovante qu’elles nous présentent dans leur contribution a pour
intérêt d’éviter un double écueil dans la recherche auprès d’une popu-
lation à la fois migrante et juvénile : leur permettre de s’exprimer
pleinement en dépit d’une langue mal ou non maîtrisée, tout en
contrant le rapport de domination inhérent à toute situation
d’enquête, auquel s’ajoute ici la question de l’âge.
Malgré les différentes méthodes mises en place par les contribu-
teurs pour accéder à des terrains « compliqués », ils font face à une
difficulté majeure en raison des forts enjeux sociaux, politiques et
médiatiques, voire idéologiques, que recouvre la thématique de la
migration en général, quels que soient les objets d’enquête.

Enquêter sur des terrains très investis et à forte résonance


dans l’espace social, médiatique et politique : les relations
entre enquêteurs et enquêtés
Le contexte évoqué précédemment a nécessairement des consé-
quences sur l’enquête, comme le soulignent nombre de contributions à
ce dossier, notamment celle d’Alice Corbet et de Bénédicte Michalon
ou encore celle d’Annalisa Lendaro. Cette dernière met ainsi en exer-
gue la nécessité, pour le chercheur, de s’adapter en permanence aux
enjeux socio-politiques mouvants liés à ce sujet très actuel.
La forte résonance du thème des migrations dans l’espace social,
médiatique et politique comporte une conséquence concrète non
négligeable sur le travail d’enquête : les « objets » de recherche et/ou

18. Le programme de recherche EVASCOL vise à étudier les conditions de scolarisation des
élèves allophones nouvellement arrivés, en cherchant à repérer les freins et les leviers à un
parcours scolaire « réussi » et en s’intéressant au ressenti des élèves et au point de vue
des familles. Le programme, coordonné par Maïtena Armagnague et Isabelle Rigoni à l’INS-
HEA-Grhapes, est financé par le Défenseur des droits pour la période 2015-2017.

Vol. 29, n° 167 janvier – mars 2017


Enquêter sur les migrations : une approche qualitative 23

les terrains sont alors très fortement investis par différents acteurs.
Comment enquêter sur un terrain déjà surinvesti par les chercheurs,
les journalistes, les ONG, les militants, les travailleurs sociaux ? Com-
ment enquêter auprès de personnes prises dans un maillage de rela-
tions entre de nombreux acteurs ?
Cette multiplicité d’acteurs présents sur le terrain d’enquête (dont
certains, nous l’avons vu, sont parfois des « collaborateurs » de la
recherche), interroge particulièrement l’identité de l’enquêteur, sa
place, sa posture professionnelle et sa légitimité. Ces termes sont en
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effet utilisés par l’ensemble des contributeurs, qui se rejoignent clai-
rement autour de la centralité de ces questionnements tout en en
soulignant, chacun, des aspects différents.
Maïtena Armagnague, Claire Cossée, Emma Cossée-Cruz, Sophie Hie-
ronimy et Nancy Lallouette montrent que l’enquête est en permanence
sous-tendue par un ajustement permanent quant à la place des cher-
cheures et des artistes sur un terrain où elles doivent composer à la fois
entre elles et avec les enseignants et les normes scolaires. C’est alors la
question de la légitimité de la présence des « enquêtrices » qui est
soulevée. Ce faisant, elles rejoignent la réflexion menée par Alice Corbet
et Bénédicte Michalon à partir de leur collaboration avec des ONG dans
des camps de déplacés et de migrants. Le travail au sein de ces espaces,
fortement investis par des scientifiques et par des militants, pose la
question des positions et de la légitimité professionnelle de chacun. Une
tension entre activité scientifique et militante peut alors voir le jour et
donner lieu à des rivalités en termes de compétences. Or, il n’est pas
toujours aisé (ni nécessaire) de cloisonner ces multiples dimensions en
les attribuant à différents acteurs. Les auteures soulignent en effet que si
travailler avec des ONG peut révéler une forme d’engagement du cher-
cheur, cela ne compromet pas pour autant ce dernier en le détachant
d’une forme de distance académique jugée nécessaire dans le travail de
recherche. C’est bien l’identité de l’enquêteur qui est ici en jeu face aux
autres identités professionnelles sur le terrain.
Manuel Boucher et Mohamed Belqasmi proposent une réflexion ori-
ginale sur l’utilisation de cette pluralité de casquettes professionnelles
dans l’enquête. En tant que chercheurs impliqués dans le travail social
et engagés dans l’espace militant auprès de migrants roms, ils font le
choix de s’appuyer sur ces fonctions multiples pour se situer à
l’interface de tous les acteurs présents sur le terrain (militants et
travailleurs sociaux) afin de les faire dialoguer. L’enquêteur peut ainsi
trouver une légitimité en négociant sa place sur le terrain à partir des
différentes positions existantes des uns et des autres déjà présents.

Migrations Société
24 Dossier : Enquêter sur les migrations

Cela implique toutefois d’être reconnu et accepté par ces différents


acteurs, qui n’hésitent pas à interroger la légitimité des enquêteurs à
travers leur engagement sur le terrain, auprès des migrants. Si les
positionnements des enquêteurs dans l’« espace professionnel » des
terrains en question font donc l’objet de questionnements importants,
il en est de même en ce qui concerne les relations entre enquêteurs et
enquêtés dans un sens plus large.
Par ailleurs, puisque les chercheurs, journalistes, travailleurs so-
ciaux en prise avec les migrations agissent dans un contexte médiatique
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et politique très sensible et auprès de populations particulièrement
exposées et parfois vulnérables, il est indispensable d’engager une
réflexion sur les relations et les méthodes d’enquête. Ceci suppose la
construction d’une posture méthodologique et éthique qui puisse
s’ajuster aux nécessités du terrain. Comment construire une posture,
des outils, des façons de garantir une interprétation qui soit la plus
fidèle possible de la restitution du sens que l’enquêté a voulu donner à
sa propre parole ? Comment produire des cadres méthodologiques
assez souples/adaptatifs sans perdre en rigueur scientifique ? Com-
ment concilier des enjeux nécessairement subjectifs dans le travail
d’enquête et d’analyse avec les impératifs scientifiques défendus par la
communauté des pairs ?
Le recueil de témoignages est par exemple rendu difficile par la ré-
currence des sollicitations auxquelles les migrants, et plus particuliè-
rement les demandeurs d’asile, sont astreints et qui émanent des
représentants de l’État, des travailleurs sociaux, du corps médical,
comme des journalistes et des chercheurs. À moins d’en faire une
19
thérapie, à l’instar de Charles , migrant guinéen en cours de procédu-
re de demande d’asile qui livre son témoignage en intervenant dans des
établissements scolaires aux côtés de l’une d’entre nous et de bénévo-
les associatifs, la répétition des différentes étapes du parcours migra-
toire peut s’avérer douloureuse.
De plus, les différentes contributions au présent dossier se font
l’écho de réflexions sur la nécessité, pour l’enquêteur, d’être reconnu
en tant que tel et accepté par ses enquêtés, pour pouvoir construire
des relations de confiance. Au-delà des différences en termes
d’objectifs et de contraintes professionnelles de chaque « type »
d’enquêteur (qui sont bien entendu à considérer), les auteurs livrent ici
un matériau considérable pour penser la construction des relations
entre enquêteurs et enquêtés.

19. Le prénom a été modifié.

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Enquêter sur les migrations : une approche qualitative 25

S’il est souvent pris pour un autre (journaliste, assistant social, etc.),
ce dont il faut se départir car compliquant, voire empêchant la relation
d’enquête, le chercheur doit aussi savoir se laisser assigner une place,
voire une identité, par ses enquêtés. C’est ce que montrent, chacun à
leur manière, Annalisa Lendaro et Alain Tarrius. Ce dernier démontre
l’intérêt, heuristique pour l’enquête, de se « couler » dans une identité
donnée par ses interlocuteurs (ou certains d’entre eux), en se laissant
pleinement guider par ces derniers. Ainsi, le chercheur qui enquête
auprès des transmigrantes du sexe sur certaines aires d’autoroute peut
alors être pris pour un proxénète… Paradoxalement, cette « fluidité
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des identités », au cœur de la réflexion d’Alain Tarrius, peut parfois
instaurer une relation de confiance, puisque la présence du chercheur
s’inscrit alors dans l’univers de sens des enquêtés ou de ceux qui les
entourent. Cela n’exclut pas une forme d’instrumentalisation de
l’enquêteur, plus ou moins forte et subie, par ses enquêtées, pouvant
être déterminante pour la recherche puisqu’elle permet d’être accepté :
Alain Tarrius rend ainsi divers services à ces femmes migrantes. Cela
réduit l’asymétrie entre « savant » et enquêtés, en rejoignant également
le classique « contre-don » maussien largement enseigné sur les bancs
des cours de méthodologie, notamment en anthropologie.
De la même façon, il est intéressant de remarquer que plusieurs ou-
tils « classiques » de la méthode ethnographique sont mobilisés par les
enquêteurs sur les migrations qui ne sont pas des chercheurs, pour
instaurer une relation de confiance. Malgré leurs contraintes de temps
(par comparaison avec les chercheurs en sciences humaines et socia-
les), Zoé Varier et Laetitia Van Eeckhout s’accordent sur la nécessité
d’instaurer cette relation de confiance, tout particulièrement avec les
enquêtés migrants, pour que ces derniers se racontent, libèrent leur
parole. Ils insistent également sur l’importance d’avoir une connaissan-
ce de l’« Autre », des contextes socio-politiques, de l’histoire pour
favoriser les relations avec les enquêtés comme pour restituer la com-
plexité des histoires de vie.
Sur ce sujet des migrations, que ce soit sous les projecteurs médiati-
ques ou au sein d’espaces surinvestis, pour nombre de contributeurs à
ce dossier, il importe de se démarquer en tant qu’enquêteurs des
autres acteurs présents, tant dans les objectifs premiers que dans les
méthodes mises en place. L’enquêteur sur les migrations est souvent
présenté comme ayant pour rôle de déconstruire des évidences et des
présupposés (jugé nombreux dans ce domaine) pour faire émerger des
compréhensions plus fines, situées, et qui permettent d’entrer dans la
complexité des sujets abordés. Pour ce faire, certains choisissent de se
centrer sur le quotidien des enquêtés (Annalisa Lendaro), ou sur ce qui

Migrations Société
26 Dossier : Enquêter sur les migrations

fait sens pour eux (Alain Tarrius, mais aussi Maïtena Armagnague, Claire
Cossée, Emma Cossée-Cruz, Sophie Hieronimy et Nancy Lallouette).
Plus que pour d’autres objets d’enquête peut-être, celui des migra-
tions impliquerait alors de donner une large place aux enquêtés en tant
que sujets, restituant des subjectivités souvent oubliées, voire déniées.
L’enjeu fondamental dans le déroulement de ces enquêtes serait alors
de parvenir à faire disparaître les catégories « migrants », « immigra-
tion », etc. pour donner voix et place à des femmes, des enfants, des
hommes, à des histoires singulières dans toute leur complexité. Dès lors,
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comment trouver la juste posture entre empathie et objectivation ?

Rendre compte, entre empathie et objectivation


Deux systèmes conceptuels de référence s’opposent traditionnelle-
ment dans le cadre de l’enquête et de l’analyse du travail de terrain.
D’une part, le système positiviste, dominant chez les journalistes, qui
repose sur le principe du fait brut que le journaliste recueillerait et qu’il
s’efforcerait ensuite de restituer avec le maximum d’exactitude et
d’objectivité20. D’autre part, le système constructiviste, dominant parmi
les chercheurs, qui repose sur l’idée d’une construction sociale de la
réalité, à savoir que le fait brut n’est pas l’origine du travail mais son
résultat. Plutôt que de nous attarder sur les aspects concurrentiels de
ces deux systèmes, interrogeons-nous sur leur complémentarité. En
effet, les résultats des enquêtes sur les migrations sont inévitablement
la conséquence d’une délicate construction : issu d’un regard porté sur
la « réalité », le produit journalistique comme l’analyse académique
doivent montrer ces « réalités » dans leur complexité, en faisant état
de l’observation de situations dans des contextes donnés et en prenant
en compte la pluralité des points de vue.
Pour autant, nous avons déjà souligné que l’enquête ethnographi-
que dans les sociétés contemporaines n’est pas un outil neutre des
sciences sociales. Elle est aussi l’instrument d’un combat à la fois
« scientifique et politique »21. La sociologie des mobilisations a égale-
ment montré comment le renouvellement des pratiques militantes et
des modes de mobilisation conduit à mieux percevoir la perméabilité
entre les univers savant et militant, autorisant les uns à mettre leur
savoir au service des autres. De la même façon, nous pourrions nous
interroger sur les pratiques des travailleurs sociaux en lien avec les

20. LEMIEUX, Cyril (sous la direction de), La subjectivité journalistique. Onze leçons sur le rôle
de l’individualité dans la production de l’information, Paris : Éditions de l’EHESS, 2010, 315 p.
21. BEAUD, Stéphane ; WEBER, Florence, Guide de l’enquête de terrain. Produire et analyser
des données ethnographiques, op. cit. (voir p. 8).

Vol. 29, n° 167 janvier – mars 2017


Enquêter sur les migrations : une approche qualitative 27

migrants. Dès lors, comment penser cette question du fragile équilibre


entre distanciation et engagement ? Comment concilier les frontières
floues de l’observation et de la participation et celles de l’objectivation ?
Comment adopter une posture empathique, qui se caractérise par la
création d’une « alliance relationnelle empreinte de confiance et de
distance »22, et respecter les principes de neutralité ? Si ces questions ne
sont pas propres au champ des migrations, les auteurs qui participent à
ce dossier soulignent qu’elles s’y posent avec acuité.
Alain Tarrius souligne ainsi l’importance de « l’empathie récipro-
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que » sur le terrain, possible en se laissant happer dans des identités
attribuées par les enquêtés, ce qui revient à être ouvert à d’autres
univers de sens pour mieux comprendre son objet d’enquête. Combi-
née au fait de ne jamais oublier son identité de chercheur, cette empa-
thie permet de réaliser ce travail de recherche ethnographique et d’en
rendre compte scientifiquement.
Les journalistes Laetitia Van Eeckhout et Zoé Varier reconnaissent
toutes deux le facteur humain, voire intime, comme étant central dans
le sujet des migrations. La première souligne que l’engagement
s’effectue au moment du choix du sujet, mais que la neutralité est
nécessaire dans la restitution (et possible en multipliant les points de
vue) ; pour la seconde, l’empathie avec les migrants est nécessaire, se
devant d’accompagner leur récit pour faire entendre leurs voix.
La méthode mise en place par Alexis Spire auprès des agents de
l’immigration, qu’il qualifie d’« observation objectivante » en référence
à Pierre Bourdieu, lui permet d’apporter de la nuance et de la com-
plexité mais demande en retour une certaine vigilance pour en rendre
compte, en respectant particulièrement les points de vue des enquêtés
et en restituant les contraintes auxquelles ils font face.
Le sujet des migrations est communément très polarisé. Comme le
souligne Annalisa Lendaro, en fonction des interlocuteurs, des enquê-
tés mais aussi des lecteurs, on trouve deux grands types de position-
nements clivés, entre méfiance et empathie. Beaucoup d’auteurs du
présent dossier soulignent alors l’enjeu au cœur de leur travail, celui
consistant à dépasser les discours clivés sur les migrations. Cela donne
lieu à une interrogation sur la fonction sociale du chercheur, du travail-
leur social ou du journaliste qui consiste moins à informer qu’à donner
du sens au monde qui nous entoure. Cette fonction fait de ces profes-
sionnels des acteurs sociaux à part entière et non de simples témoins

22. PAPADANIEL, Yannis, “Empathie du chercheur empathie des acteurs”, Journal des Anthro-
pologues, n° 114-115, 2008, pp. 129-144.

Migrations Société
28 Dossier : Enquêter sur les migrations

ou médiateurs hors du jeu social. Comment penser ce rôle social et


professionnel spécifique ? Comment comprendre et/ou rendre comp-
te au plus juste de parcours de vie, de projets et d’expériences migra-
toires, tout en étant placé au centre même des enjeux sociaux ?
A priori, les travaux journalistiques visent, plus clairement que les
travaux scientifiques, à participer aux débats sur le sujet : battre en
brèche les idées reçues, analyser, éclairer la construction de l’action
publique, interpeller « même s’il s’agit d’une réalité dérangeante »,
précise Laetitia Van Eeckhout, telles sont les missions que s’attribuent
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les journalistes. Cependant, plusieurs contributions à ce présent dos-
sier proposent également une réflexion sur le rôle du chercheur travail-
lant sur les migrations et l’impact de ses recherches dans la société.
Manuel Boucher et Mohamed Belqasmi soulignent ainsi la tension
existante entre conviction et objectivation, entre participation et
théorisation, propre au travail sociologique sur les migrations. Ils plai-
dent alors pour une coexistence de l’analyse, de l’action et de
l’éthique. Le fait de privilégier la réflexivité à la neutralité semble re-
vendiqué et partagé (Annalisa Lendaro, mais aussi Alice Corbet et
Bénédicte Michalon), le chercheur se devant d’aider à comprendre le
monde pour le faire évoluer, par ses recherches, mais également en
prenant part aux débats publics sur les sujets ayant trait aux migrations.
Il apparaît donc que les chercheurs en sciences humaines et sociales
peuvent s’engager et participer à la vie de la Cité sans que cela ne
remette en question le caractère scientifique de leurs travaux, ce qui
23
fait écho à la sociologie publique souhaitée par Michael Burawoy ou à
l’anthropologie publique revendiquée par Michel Agier.

23. BURAWOY, Michael, “Pour la sociologie publique”, Actes de la Recherche en Sciences


Sociales, vol. 1, n° 176-177, 2009, pp. 121-144.

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