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disent leur soulagement d’en finir avec ce combat entre


les deux «champions de l’eau » en France qui donnait,
Victoire de Veolia sur Suez: un succès par
selon eux, une mauvaise image de la place de Paris et
complicité politique menaçait de déborder dans la campagne présidentielle.
PAR MARTINE ORANGE
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 15 AVRIL 2021
Huit mois de bataille boursière féroce s’achèvent,
« Dans cette bataille, nous avons toujours été seuls. marquant aussi la fin d’une rivalité vieille de plus de
» Au lendemain de l’accord annoncé entre Suez et cent ans entre les héritiers de la Générale des eaux et la
Veolia, les salariés de Suez dénoncent une trahison, Lyonnaise des eaux. Mais loin d’être le « compromis
le rôle trouble du pouvoir et les menaces subies de bon sens », « l’accord équilibré »,«la paix des
même par les administrateurs du groupe. Pourquoi le braves » vantée par tous, cette bataille boursière se
pouvoir macronien s’est-il exposé si fortement dans conclut par une victoire en rase campagne de Veolia
une opération qui ne peut qu’aboutir à une casse au détriment de Suez réduit à peau de chagrin.
sociale et industrielle dans les deux groupes ? Enquête.

Antoine Frérot et Emmanuel Macron lors du salon World


Antoine Frérot et Emmanuel Macron lors du salon Nuclear Exhibition. © capture d'écran sur le site de Veolia
World Nuclear Exibition. © Capture du site de Veolia
Selon l’accord de principe adopté le 12 avril, et qui doit
Il n’a plus de voix, plus de mots. Il est effondré. Une
être précisé et signé d’ici au 14 mai, Veolia a accepté
heure avant, Franck Reinhold von Essen, secrétaire
de remonter son offre de 18 à 20,5 euros par action.
du comité d’entreprise européen de Suez, a appris par
« Le prix est inattaquable. C’est inespéré pour les
Tweeter qu’un accord venait d’être signé entre Veolia
actionnaires de Suez. À ce stade, ce sont les seuls vrais
et Suez. « Ils nous ont trahis. Ils ont tout fait dans
gagnants de l’opération », commente un banquier
notre dos. Le conseil d’administration de Suez s’est
d’affaires. Pour Veolia, cela représente la coquette
lamentablement couché pour se protéger, lui. Suez est
somme d’environ 10 milliards d’euros, puisque Engie
mort », explique-t-il alors.
lui a déjà cédé 29,9% du capital de Suez au prix de
Tous les représentants des salariés au conseil ont voté 15 euros par action. Rétrospectivement, c’était un prix
contre ce projet. Tout au long de cette journée du d’ami.
12 avril, les membres de l’intersyndicale de Suez
Par la suite, le schéma proposé par Veolia depuis le
et les salariés n’ont cessé de dénoncer ce qu’ils
lancement de son attaque fin août sera à peu près
considèrent comme une trahison. Des protestations qui
suivi à la lettre, les aménagements consentis étant
ont été mises en sourdine tant elles venaient gâcher
à la marge. Le groupe prévoit, pour satisfaire aux
l’ambiance.
impératifs de concurrence, de recéder les activités
Car l’heure est plutôt à l’autocongratulation dans le eau et déchets de Suez en France, ainsi que les
monde politique et le monde des affaires. Tandis que le participations en Afrique, en Inde et en Chine, à un
ministre des finances, qui s’est posé comme médiateur consortium emmené par le fonds Meridiam et la Caisse
entre les deux rivaux, salue «un accord à l’amiable qui des dépôts. Le nouveau Suez devrait représenter
préserve l’emploi », d’autres félicitent Antoine Frérot, 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires, contre 18
le PDG de Veolia, « combattant sous-estimé » qui milliards aujourd’hui.
vient de signer « un coup financier parfait ». Tous

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Comme à l’habitude, la victoire de Veolia est Suez, ils découvrent stupéfaits que tout s’est déjà
saluée comme la création d’« un nouveau champion négocié et conclu dans leur dos, sans leur en parler :
mondial dans l’eau, les déchets et l’énergie ». À leur actionnaire principal Engie est prêt à céder sa
l’issue de l’opération, le groupe devrait totaliser un participation historique dans Suez sur-le-champ à son
chiffre d’affaires de 37milliards d’euros, contre 27 concurrent Veolia et même prêt à lui faciliter la tâche,
milliards d’euros aujourd’hui, distançant largement en ne lui cédant que 29,9% afin de contourner la
son concurrent Suez. Antoine Frérot s’est engagé à législation boursière sur les OPA.
maintenir les activités arrachées à Suez pendant quatre Plus tard, les salariés de Suez apprendront que
ans. l’opération s’est négociée dès le printemps dans
Ainsi se finit cette bataille boursière comme toutes les salons de l’Élysée entre Emmanuel Macron et
les batailles boursières : par l’argent, les actionnaires Antoine Frérot, donateur de la première heure d’En
de la dernière demi-heure ayant plus de droits que marche, le secrétaire général de l’Élysée Alexis Kohler
les salariés de toute une vie. Mais pour de nombreux apportant une vigilance de tous les instants à ce
observateurs et connaisseurs du dossier, la bataille dossier. Cet appui élyséen inconditionnel vaut ordre :
Suez-Veolia est loin d’avoir été une pure opération balayant toutes les procédures, sans appel d’offres, le
de marché, comme certains veulent le faire croire. président du conseil d’administration d’Engie, Jean-
À tous les instants, l’État a été présent, non pas Pierre Clamadieu, organisera dans la précipitation
comme médiateur, ainsi que le ministre des finances la cession de sa participation dans Suez à Veolia,
veut se présenter, mais comme partie prenante, ayant sans que le conseil et la direction de Suez ne soient
délibérément choisi son camp depuis le début : celui entendus.
de Veolia.
Cela se termine le 1er octobre par une journée des
« C’est une opération réussie par complicité dupes : l’État met en scène sa propre impuissance,
politique », analyse un connaisseur des allées du en organisant la défaite de ses administrateurs, censés
pouvoir. Dans un tweet vengeur, l’ancien ministre avoir été vaincus par les forces supérieures du marché
du redressement productif, Arnaud Montebourg, et de la gouvernance « indépendante » des entreprises.
dénonce « une stratégie à la Poutine ». Cette Mais des fuites feront apparaître très vite qu’Alexis
comparaison avec « l’oligarchie russe » est revenue Kohler a lui-même participé à cette débâcle en faisant
chez plusieurs interlocuteurs, certains dénonçant « la pression sur les administrateurs CFDT pour qu’ils ne
mise à disposition de l’État au profit d’un clan », participent pas au vote.
d’autres « les menaces et les intimidations dont ont été
Menaces et intimidations sur les
victimes tous ceux qui s’opposaient à l’opération ».
administrateurs
« Si les administrateurs de Suez ont cédé et ont
Battus mais pas vaincus, le conseil, la direction et les
accepté ce compromis, c’est qu’ils ont été menacés
salariés organisent une résistance de tous les instants.
personnellement. À un moment, vous ne pouvez plus
Tous les moyens juridiques sont sollicités. Tandis que
vous battre tout seuls », commente un connaisseur
l’intersyndicale multiplie les procédures pour non-
du dossier.« Ce qui s’est passé est indigne de l’État
respect des règles sociales, le conseil prépare sa pilule
français. Tout l’appareil d’État s’est ligué contre
empoisonnée en créant une fondation incessible aux
nous. Dans cette bataille, nous avons été seuls, tout
Pays-Bas où doivent être logés tous les actifs d’eau.
le temps », dit Carole Pregermain, porte-parole de
Dans le même temps, il démarche des investisseurs
l’intersyndicale de Suez.
pour trouver un chevalier blanc qui accepterait de voler
Dès le début, les salariés de Suez ont compris à son secours. Ce qu’il trouvera avec le consortium
que quelque chose ne tournait pas rond. Lorsque
Veolia annonce fin août son intention de fondre sur

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formé par le fonds Ardian et le fonds américain GIS ce qui rend caduque l’offre de Veolia. Et le 20 avril,
qui proposent de lancer une OPA au prix de 20 euros la fondation néerlandaise doit être définitivement
par action, si une solution amiable est trouvée. activée, ce qui protégera définitivement les actifs
Le pouvoir n’avait manifestement pas anticipé une français de Suez. La direction a prévu d’annoncer
telle résistance. Officiellement, après les révélations le même jour l’accord définitif de cession de ses
des interventions d’Alexis Kohler, l’Élysée se tiendra activités déchets en Australie, lui permettant ainsi
à l’écart du dossier, le ministre des finances se d’annoncer un dividende exceptionnel lors de son
chargeant de gérer seul l’affaire en proposant sa assemblée générale, afin d’amadouer, selon les bonnes
médiation. « Il n’a jamais été neutre dans cette règles du capitalisme, les actionnaires.
affaire », dit Carole Pregermain. « À aucun moment Car tout doit se jouer à l’assemblée générale de Suez
Bercy n’est intervenu ne serait-ce que pour faire normalement. C’est en tout cas là où les deux groupes
respecter une certaine neutralité. Il suffit d’ailleurs de se sont donné rendez-vous. Veolia n’a pas caché
regarder l’attitude d’Antoine Frérot. Il s’est permis, y sa volonté de profiter de cette assemblée pour faire
compris ces dernières semaines, de ne pas se rendre jouer ses droits de premier actionnaire et renverser le
aux invitations de Bruno Le Maire. À soi seul, cela dit conseil.
où est le pouvoir », note un observateur. Mais le pouvoir macronien comme les milieux
Car si le pouvoir n’est officiellement plus impliqué d’affaires parisiens n’aiment guère la lumière : une
dans l’affaire Suez-Veolia, les syndicats observent tentative de putsch en public, cela fait désordre et
que « toute la macronie est mobilisée pour défendre pourrait « porter préjudice à la réputation de la place
Veolia ». Comme le révèle Marianne, Ismaël de Paris ». D’autant que Veolia n’est pas sûr de
Emelien, ancien conseiller spécial d’Emmanuel réussir son action. Il lui faut obtenir de la direction
Macron, a été embauché par Veolia à sa sortie de européenne de la concurrence de pouvoir exercer
l’Élysée, en même temps qu’il a été recruté par LVMH ses droits d’actionnaire, partiellement gelés tant que
comme consultant en stratégie environnementale. Le l’examen des autorités de la concurrence n’est pas
banquier David Azéma, qui entretient des relations achevé.
complexes avec l’Élysée et Veolia, a lui été recruté Par prudence, il est décidé de précipiter les choses
comme banquier conseil de Veolia au côté de Jean- et d’agir avant, afin d’être débarrassé de la fondation
Marie Messier. Plus tard, comme l’a révélé à néerlandaise, de rassurer aussi certains administrateurs
nouveau Marianne, l’ancien responsable des levées de Veolia qui commencent à s’inquiéter de cet
de fonds de la campagne d’Emmanuel Macron, le enlisement.
banquier Christian Dargnat, est aussi embauché pour
assurer la défense de Veolia.
Selon nos informations, Veolia, à ce stade, aurait
dépensé quelque 150 millions d’euros en conseils
divers et variés. La banque de Jean-Marie Messier,
chef de file pour le rachat de la participation de
Suez à Engie, aurait touché 25 millions d’euros de
commissions à l’issue de la vente.
Bruno Le Maire et Philippe Varin (Suez) à Bercy. © Eric Piermont / AFP
En dépit de tous ces moyens mobilisés, la guerre de
tranchées entre Veolia et Suez s’enlise. Ces derniers Le 25 mars, le directeur juridique de Veolia, Eric
jours, les salariés de Suez sont même plutôt rassurés : Haza, adresse une lettre comminatoire à chacun des
ils ont le sentiment que le temps joue pour eux : le administrateurs de Suez. Bousculant toutes les règles
cours de Suez est largement au-dessus de 18 euros, de confidentialité liées aux conseils d’administration,

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il leur intime l’ordre d’indiquer la position qu’ils ont d’intégrité du marché, de loyauté dans les transactions
prise sur la fondation néerlandaise – adoptée à « et la compétition, ainsi que du libre jeu des offres et
l’unanimité » selon le communiqué de Suez. S’ils ont de leurs surenchères ».
voté en faveur de cette fondation, le groupe menace de « L’intervention de l’AMF est sans précédent. Elle a
les poursuivre individuellement «au civil et au pénal abandonné tout principe de neutralité », estime un
». Il chiffre son préjudice à 300 millions d’euros. observateur. Il se laisse aller à évoquer tous les coups
Veolia avait déjà eu recours à de semblables tordus qui ont ponctué le capitalisme français ces vingt
manœuvres d’intimidation. Début décembre, il avait dernières années, de la bataille homérique entre la
adressé des sommations à seize universitaires qui Société générale et BNP, en passant par les duels
critiquaient son opération. La manœuvre avait été Pinault-Arnault, sans parler de la prise de contrôle
éventée par le professeur de droit de Panthéon-Assas, rampante de Bolloré sur Vivendi.
Julien Icard. Il révéla sur Twitter la visite d’un huissier L’AMF a déjà utilisé cette procédure, semble-t-
dépêché par Veolia à la suite d’un article publié il, lors de l’offre Sanofi-Synthélabo sur Aventis. «
dans la revue de droit. Curieusement, ces pratiques L’AMF est dans son rôle, en rappelant les principes
n’ont suscité aucune critique ou condamnation ni des directeurs d’une offre : une entreprise a le droit de se
milieux d’affaires ni du gouvernement, comme si cela défendre mais pas de rendre impossible une offre »,
relevait d’un usage normal. Tout le monde s’est plutôt dit Dominique Schmidt, avocat spécialiste de droit
prestement empressé d’enterrer l’affaire. boursier et longtemps conseiller de l’AMF. « Dans
Si la manœuvre d’intimidation n’a pas réussi cette communication, l’AMF a tapé fort, poursuit-il
auprès des critiques de Veolia, elle a en revanche cependant. Car ce manquement est susceptible d’être
un certain effet auprès des administrateurs de frappé d’une sanction de 100 millions d’euros.»
Suez. Un flottement s’installe. Des administrateurs D’autant que l’AMF a très vite joint les gestes à
indépendants commencent à prendre peur. D’autres la parole. Dans la foulée de son communiqué, une
se demandent si cette résistance ne va pas leur porter réunion de la commission des sanctions, selon nos
préjudice et nuire à leurs relations dans le monde des informations, a été organisée. Aucune lettre de grief
affaires parisien. Quelle va être leur position au club n’a été adressée. Mais l’AMF s’est arrangée pour le
Le Siècle, présidé par Louis Schweitzer, par ailleurs faire savoir à tous les administrateurs de Suez.
administrateur de Veolia ? Et que va-t-il advenir d’eux
à l’Institut de l’entreprise, présidé par Antoine Frérot ? « L’avenir de l’entreprise, ils n’en ont rien à
Bref, chacun commence à soupeser ses intérêts. faire »
Outrés par le comportement de l’autorité des
Le coup fatal, cependant, est porté par l’Autorité
marchés financiers, des salariés ont examiné son
des marchés financiers, le 2 avril. Alors que depuis
fonctionnement. Ils n’ont pas été déçus. L’AMF est
le début de cette affaire le régulateur a fait preuve
présidée par Robert Ophèle, beau-père du ministre
d’une étonnante bienveillance à l’égard de Veolia,
de l’agriculture Julien Denormandie, cheville ouvrière
allant jusqu’à l’autoriser à prendre jusqu’à 29,9%
de la macronie dès les débuts d’Emmanuel Macron
de Suez pour lui permettre de contourner la loi sur
à Bercy (lire notre article). Selon La Lettre de
les OPA, celui-ci estime que la défense de Suez
l’Expansion, la lettre de l’AMF condamnant la défense
porte préjudice au bon fonctionnement du marché.
de Suez a été rédigée par Astrid Milsan, ancienne
L’addition de la création de la fondation néerlandaise
membre de l’Agence des participations de l’État
et la proposition d’offre d’Ardian-GIP porte atteinte,
(APE), à l’époque où Alexis Kohler y travaillait et
selon l’AMF, aux « principes de transparence et
où David Azéma la dirigeait. Enfin, le vice-président
exécutif de Veolia, Helman le Pas de Sécheval, siège
au comité des sanctions de l’AMF après sa désignation

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par le gouvernement. Mais le respect des règles de celui-ci a mis pour défendre son ancien groupe, son
déontologie et de la préservation des conflits d’intérêts silence assourdissant pendant toute la bataille. « Il a
a naturellement été parfaitement observé dans ce assuré le service minimum », dit un cadre, amer.
dossier, comme il se doit. Comment Gérard Mestrallet s’est-il retrouvé associé
Tout a été très vite par la suite. Les administrateurs à cette négociation, sans que le conseil soit informé ?
de Suez ont peur, ils veulent un compromis le plus Est-ce au titre d’ancien président de Suez ? Ou celui
rapidement possible. Une délégation est adoptée pour d’ancien président de Paris Europlace, garant à ce titre
aller négocier avec Veolia, formée par Philippe Varin, de l’ordre du monde des affaires parisien ? Mystère.
président du conseil de Suez, Bertrand Camus, son Mais avec Gérard Mestrallet, le pouvoir sait qu’il n’a
directeur général, et Delphine Ernotte, présidente de pas un opposant à la table des négociations.
France Télévisions et administratrice de Suez. Mais Dans leur enquête sur le Parti socialiste, les
dans le milieu de la semaine dernière, Antoine Frérot journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme
fait savoir qu’il refuse la présence de Bertrand Camus. racontent une étrange rencontre. Alors que François
Et Philippe Varin s’incline devant cette exigence. Hollande est en campagne présidentielle en 2012, un
dîner est organisé entre François Rebsamen, proche
de Hollande, et plusieurs patrons afin de faire le
lien. Gérard Mestrallet (alors PDG d’Engie), Jean-
Pierre Clamadieu (alors président de Solvay), Serge
Weinberg (Sanofi) et Jean-Pierre Rodier (le président
de Pechiney qui a vendu le groupe d’aluminium à
Alcan) sont les émissaires de ce monde patronal. À
Manifestation des salariés de Suez en septembre 2020. © Ludovic Marin / AFP
l’issue de leur réunion, ils n’ont qu’une seule demande
Le dimanche 11 avril, une réunion se tient dès en contrepartie de leur soutien à François Hollande :
le matin à l’hôtel Bristol avec Antoine Frérot et qu’Emmanuel Macron soit nommé secrétaire général
Louis Schweitzer, comme l’a raconté Le Monde. adjoint de l’Élysée, responsable de l’économie. Ce qui
Mais une poignée de personnes seulement sont sera fait.
mises dans la confidence. Officiellement, il ne s’agit Curieusement, deux de ces patrons, Jean-Pierre
que d’une réunion de négociations. Ce n’est que Clamadieu et Gérard Mestrallet, ont eu un rôle clé
dans l’après-midi que le conseil de Suez apprendra à des moments décisifs de l’affaire Suez-Veolia. Le
qu’il est convoqué dans la soirée pour une séance monde est décidément très petit.
exceptionnelle.
Convoqués dans la soirée, les administrateurs de Suez
Le lendemain, les salariés découvriront aussi la se retrouvent devant le fait accompli. Un accord a
médiation inexpliquée de Gérard Mestrallet. C’est été signé. Un communiqué conjoint entre Veolia et
peu dire que l’ancien président de Suez est peu Suez doit être publié dans les premières heures du
apprécié dans le groupe. Ils le tiennent pour principal lundi. C’est à prendre ou à laisser. À l’exception des
responsable de ce qui arrive aujourd’hui à leur groupe. représentants des salariés, tous ont voté pour. « Ils ont
Beaucoup lui reprochent sa gestion calamiteuse de sauvé leurs fesses. C’est tout. L’avenir de l’entreprise,
Suez, qui a consisté à siphonner l’ensemble des ils n’en ont rien à faire », dit Carole Pregermain.
résultats du groupe pour payer les dividendes
extravagants d’Engie (plus que son résultat) pendant Anéantis, les salariés de Suez regardent l’avenir
des années et a empêché le groupe de se développer. incertain de leur groupe. Car tout reste flou : le prix de
Beaucoup ont relevé aussi le peu d’empressement que rachat demandé par Veolia pour reprendre les activités
qu’il accepte de céder et qui n’est pas fixé à cette
heure, les dettes que son concurrent va lui imposer de

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reprendre. Tous redoutent que Veolia, très endetté lui- Ce qui est vrai pour Suez l’est aussi pour Veolia. Car
même, qui a lancé une opération disproportionnée par même si le groupe grandit en taille, même s’il réduit
rapport à ses moyens, ne surcharge la barque afin de à néant sa concurrence, même s’il transfère une partie
bien lester, voire couler, son concurrent déjà affaibli. des coûts de l’opération à Suez, ce rachat se fait dans
Même l’actionnariat qui pourrait reprendre Suez n’est des conditions financières irréalistes pour un groupe
pas fixé, quoi qu’en dise Bercy. Le ministre des déjà surendetté. « Tant que l’argent vaut zéro, cela
finances annonce un consortium emmené par le fonds peut passer. Mais dès que les taux vont remonter, cela
Meridiam, dirigé par Thierry Déau, ancien collecteur va devenir très compliqué », prédit un connaisseur du
de fonds pour Emmanuel Macron à Londres, la Caisse monde des affaires, qui parie qu’à un moment ou à un
des dépôts et le consortium Ardian-GIP. autre la Caisse des dépôts – déjà premier actionnaire
du groupe – sera obligée de venir à la rescousse pour
Tenus à l’écart de l’accord tramé ce week-end, Ardian
le recapitaliser.
et GIP ont publié un communiqué à la suite de
l’annonce faite par Veolia et Suez. « Puisque nous La partie est d’autant plus tendue pour Veolia que
n’avons pas participé aux négociations préalables les opérations de fusion-acquisition sont loin d’être
à cet accord, et que nous n’avons connaissance assurées du succès : une sur deux se termine en fiasco.
à ce stade ni de ses termes spécifiques ni de ses Pendant des mois, le groupe va être obligé de négocier
implications pour l’ensemble des parties prenantes, avec les différentes autorités de la concurrence, qui
il nous faut désormais en étudier les conséquences ne vont peut-être pas toutes accepter le schéma tout
», indique-t-il. En privé, le ton est encore plus cash fait que lui propose le groupe. Il va lui falloir se
chez Ardian, selon nos informations. Échaudés par le réorganiser, assimiler des personnels aux cultures
précédent de la Saut, les responsables du fonds disent différentes et parfois découragés, essayer de faire
qu’ils n’ont aucune envie de jouer les supplétifs au côté fonctionner le tout.
de Meridiam chez Suez. Leur participation est donc Le groupe avait avancé le chiffre de 500 millions
tout sauf assurée. d’euros de synergies grâce au rapprochement des
D’autant que Meridiam paraît déjà vouloir parler deux groupes. Les salariés du Suez jugent ce chiffre
en maître. Avant même d’avoir pris le contrôle de fantaisiste. « On n’engage pas une opération de 13
Suez, sa principale préoccupation semble vouloir se milliards d’euros, on ne dépense pas 150 millions
débarrasser du directeur général du groupe, Bertrand d’euros rien qu’en conseil pour faire 500 millions
Camus. L’empêcheur de tourner en rond. Sans équipe, d’euros d’économies », relève un cadre, rappelant le
sans expérience, sans moyens autres que ceux que lourd principe de réalité d’un groupe industriel. «Il
la Caisse des dépôts va lui avancer – celle-ci s’était n’y a que Bruno Le Maire qui veut bien croire aux
dite prête à avancer des fonds dès le lancement garanties d’emploi pendant quatre ans », poursuit-il.
de l’opération fin août avant de se rétracter, car Le pouvoir ne peut ignorer tous ces risques. Mais quel
son soutien était un peu trop voyant –, les salariés est l’intérêt d’apporter son soutien sans réserve à une
appréhendent le pire. opération qui ne peut aboutir qu’à une casse sociale
D’autant que l’opération si juteuse pour les et industrielle et déstabiliser tous les services publics
actionnaires de Suez va obliger le groupe à locaux ? Depuis le début, le gouvernement a esquivé
consacrer des années d’effort pour se racheter et la réponse. Mais il arrivera un moment où il ne pourra
non se développer. Les plus-values exorbitantes des s’y soustraire. Car tout ce qui s’est fait l’a été avec sa
actionnaires vont se traduire en survaleurs inscrites complicité.
au bilan. Cela se paie en emplois, en abandon de
recherche et d’innovation, en renoncement de contrats
et en hausse de prix de l’eau pour les consommateurs.

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