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BERTRAND DE JOUVENEL

ARCADIE
ESSAIS
sur le
MIEUX-VIVRE

S.É.D.É.LS. PARIS S

uturibles
© 1968 by S.É.D.É.LS., 205, boulevard Saint-Germain, Paris 7°.

Droits de reproduction réservés pour tous pays.


LAETAE SEGESTES
ARCADIAE SURGERE
UT VOCAT HELENA
DULCEDINEM ROBORE
ANIMIS STRUENS
PRÉFACE

Depuis bien longtemps et très vivement, j'ai désiré traiter


ce sujet. J'ai été entravé par un souci scolaire d'éviter la confusion
des genres. Il ne convient pas d'imprégner de sentiments un
ouvrage de science, encore moins d'encombrer de termes tech-
niques le langage du cour : et pourtant il faut me résigner à ce
mélange pour dire ce qui m'importe et que je crois utile à mes
contemporains.
Les Romains terminaient une missive amicale par la formule
Vale. Faut-il en développer toutes les significations ? C'est
« porte-toi bien », c'est « sois heureux », c'est encore « sois vala-
ble ». C'est, en un mot, tous les voeux que l'on peut former pour
une personne chère. Former de tels voeux pour les personnes
inconnues aussi bien que connues, et surtout pour les personnes
à naître autant que pour les personnes présentes, c'est la défi-
nition, selon moi, de la préoccupation sociale.
C'est l'honneur de notre temps que cette dernière y soit très
étendue et souvent intense : bénéfique dans son principe, elle
est grosse de conflits en tant que le bien de tels est recherché
aux dépens de tels autres, et grosse de tyrannies, en tant que
l'esprit s'égare des personnes concrètes aux ensembles abstraits,
érigés en idoles. Ces manifestations divisives ou oppressives
de la préoccupation sociale ne retiendront pas ici mon attention :
je la prends comme bon principe et j'en recherche les meilleures
applications.
Mais voilà une expression qui promet un exposé plus systé-
matique et doctrinal que ne sera la suite. Car je parle ici non
comme prétendant me poser en guide de la caravane humaine,
mais comme un voyageur parmi d'autres, qui signale à ses
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compagnons, ici des fondrières et là des perspectives attrayantes,


selon qu'elles lui sautent aux yeux, et sans méconnaître que sa
vision est partielle et sélective. Une certaine indiscipline m'a
peut-être qualifié pour ce rôle d'éclaireur. Ce n'est pas que mon
esprit répugne aux modes de pensée rigoureux; au contraire,
j'aime ces beaux filets jetés sur la réalité mais nous savons tous
qu'une partie de la réalité échappe à chaque filet, qu'il n'y a
pas de connaissance formulée qui ne soit, par essence, incom-
plète. D'où il suit, ce me semble, que la vision obtenue au moyen
d'un système de définitions et de mesures, doit toujours être
complétée par des vues prises en sortant du système.
Je n'ai pas su couler mes préoccupations en forme d'un livre
composé et construit de sorte que je me suis finalement résigné
à présenter une suite d'essais dans leur ordre chronologique,
sans même en éliminer les répétitions.
Je suis fâché de cette maladresse et prie le lecteur de l'excuser.
B. J.
1

L'économiepolitiquede la gratuité
I9I7

« Une étude exhaustive de toutes les causes contribuant au


bien-être social nous entraînerait dans un travail dont la lon-
gueur et la complexité dépassent les forces humaines. Il est donc
nécessaire de limiter notre recherche sur l'économie du bien-être
à l'analyse des causes où les méthodes scientifiques sont possibles
et efficaces. Ce sera le cas lorsque nous serons en présence de
causes mesurables :l'analyse scientifique n'a solidement prise en
effet que sur le mesurable. L'instrument de mesure qui est à
notre disposition pour l'étude des phénomènes sociaux est la
monnaie.C'est la raison qui nous conduit à limiternotre recherche
au domaine du bien-être qui se trouve, directement ou
indirectement, en relation avec l'unité de mesure qu'est la
monnaie. »
Voilà un texte célèbre du grand économiste Pigou. Il reconnaît
que l'économie laisse dans l'ombre de nombreuses causes du
bien-être social, et il justifie cette attitude. Notre but n'est pas
de critiquer les économistes pour avoir limité l'objet de leur
étude; le développement de leur science l'exigeait. Nous vou-
drions seulement montrer que certains facteurs, autrefois
négligés, devraient aujourd'hui être pris en considération.
La possibilité de soumettre une multitude d'actions et d'objets
à la même unité de mesure a rendu bien des services à l'économie,
et il est compréhensible que les éléments irréductibles à une
mesure monétaire aient été rejetés hors de la science économique;
ces éléments n'étaient pas jugés sans valeur, mais ils ne pouvaient
pas entrer dans l'édifice intellectuel construit par les économistes.
Cette attitude ne comportait pas la moindre intention de mépris.
Pourtant le prestige grandissant de l'économie conduisit à mettre
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l'accent sur les réalités étudiées par les économistes, au détri-


ment de celles dont ils ne faisaient pas mention.
De nos jours, la science économique, remplaçant de plus en
plus la science politique, est devenue le guide de l'homme
d'État à la poursuite du bien-être social. Cette fonction nouvelle
que remplit maintenant cette discipline l'appelle à une vue plus
complète de la réalité et l'invite à réintégrer des facteurs qu'elle
avait d'abord omis. Je me propose d'aborder ici trois points sur
lesquels les économistes devraient, je crois, faire porter leur
attention : les services gratuits, les biens gratuits et les dommages
causés par l'activité économique (qu'on peut appeler « biens
négatifs »).

Valeur économique des services gratuits

A l'occasion d'une discussion avec Socrate, Antiphon lui


faisait cette remarque : « Je te considère comme un homme juste,
Socrate, mais pas le moins du monde comme un sage; et tu as
l'air d'être d'accord avec moi sur ce point; car tu ne demandes
de l'argent à personne pour avoir le privilège de te fréquenter;
or si un habit, une maison ou toute autre chose en ta possession
a une valeur, tu ne les donnes pas pour rien et tu ne les cèdes pas
pour un prix inférieur à leur valeur. Il est donc évident que si
tu attribuais une valeur à tes discours, tu demanderais à ceux qui
les écoutent de te payer selon la juste valeur de tes paroles. Ainsi
tu es un homme juste en ne trompant personne par cupidité,
mais tu ne peux pas être un sage puisque ta parole n'a pas de
valeur ».
L'argument d'Antiphon, tel que nous le rapporte Xénophon
dans Les Mémorables, est très clair, et il a une résonance tout à
fait moderne. Le fait que l'effort d'un homme met des « biens »
à la disposition des autres est reconnu et mesuré par le prix que
ces derniers consentent à payer. Là où il n'y a pas de prix, il n'y
a pas de preuve de service rendu ou d'avantage obtenu, il n'y a
rien « qui offre prise à l'analyse scientifique ». Antiphon était
L'ÉCONOMIEPOLITIQUEDE LA GRATUITÉ II

sophiste par profession : il vendait des leçons de sagesse; le fait


de vendre ses leçons était pour lui la preuve qu'elles avaient de
la valeur aux yeux de ses élèves, tandis que Socrate reconnaissait
ses propres leçons sans valeur puisqu'il ne les faisait pas payer
pour enseigner. Un économiste moderne pourrait réprouver la
démonstration d'Antiphon. Néanmoins, il en accepterait les pré-
misses, car en calculant « la production nationale » d'Athènes,
notre économiste y inclurait les services des sophistes mais
exclurait ceux de Socrate. Les services vendus sont comptés dans
la « production », mais les services donnés ne le sont pas.
Le fait qu'Antiphon soit considéré comme producteur alors
que Socrate ne l'est pas devient fort important lorsque la repré-
sentation de la réalité construite par l'économiste sert de guide
aux hommes politiques. Le nom de Socrate ne doit pas nous
tromper. Nous ne critiquons pas l'économiste de ne pas juger à
son «juste prix » les services du philosophe : il n'y a pas de juste
prix pour un bien sans commune mesure avec les autres. Notre
grief est ailleurs. Nous reprochons à l'économiste d'omettre les
services gratuits pour la seule raison de leur gratuité, et ainsi de
présenter une image déformée de la réalité.
L'existence de la société dépend des soins prodigués aux
enfants par les mères. Or, comme il n'y a pas de rémunération
pour ces activités, elles n'apparaissent pas dans l'évaluation du
produit national. Que nous ayons deux soeurs, Marie et Édith,
la première qui a des enfants et les élève, la seconde qui devient
actrice de cinéma : Édith étant payée est seule considérée comme
un « travailleur » et un « producteur », alors que sa soeur ne l'est
pas. Et lorsqu'une jeune fille qui aurait pu faire comme Marie
fait comme dits, le revenu national augmente.
Un pionnier du calcul du revenu national, le professeur Colin
Clark, a essayé de mesurer la déformation de la réalité apportée
par cette représentation monétaire des activités. Dans ce but, il
a tenté d'évaluer en monnaie les services rendus dans les foyers.
Voici comment on peut résumer l'argument de Colin Clark :
afin"de donner un prix aux services qu'on ne paie pas, il est
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nécessaire de les comparer à des services similaires rendus par


des personnes payées. Or, il y a des personnes qui sont servies
par des salariés : celles qui sont dans les institutions sociales
(écoles, orphelinats, asiles, etc...). Pour chaque groupe d'âge,
le coût par personne peut être obtenu en déduisant du coût de
fonctionnement de l'établissement la valeur des biens et services
achetés à l'extérieur et la valeur du logement : cette opération
donne par soustraction le prix des services rendus dans l'établis-
sement. Ensuite, on peut faire la transposition, pour chaque
groupe d'âge, à la population vivant chez elle; on suppose évi-
demment que la consommation de services est la même « chez
soi » que dans les établissements sociaux.
Ayant suivi cette méthode, Colin Clark arrive à la conclusion
suivante : « L'ordre de grandeur de ces services, que nous avons
jusqu'à présent exclus de toutes les estimations du produit natio-
nal, est bien supérieur à ce qu'on suppose habituellement.
Lorsque le revenu national est estimé à environ 16 milliards de
livres par an, la valeur du travail fait gratuitement à la maison
doit être estimé à 7 milliards de livres. Ceci bouleverse bien des
idées reçues en matières de revenu national. Et si nous ajoutons
cette nouvelle rubrique au revenu national, notre estimation
de sa croissance (depuis 1871)se trouve fort rabaissée ».
Cette remarque a un grand intérêt pour les économies sous-
développées où les avantages qu'apportent aux personnes les
services échappant à la commercialisation sont beaucoup plus
importants que dans nos familles modernes réduites aux époux
et aux enfants. Le volume du commerce utilisant la monnaie est
faible, et si la comptabilité nationale ignore les services gratuits,
elle exprime la production nationale en chiffres très inférieurs à
la réalité. Il est plus facile de corriger les chiffres pour les biens
matériels auto-consommés que pour les services. Et le calcul
économique surestimera considérablement le taux de croissance,
il fera apparaître une croissance des biens et services commer-
cialisés à partir d'une production initiale considérablement sous-
estimée ; il exagérera ainsi le progrès en tenant compte de la
L'ÉCONOMIE DE LA GRATUITÉ
POLITIQUE 13
croissance des ventes, alors qu'il omet systématiquement les
pertes subies par la disparition des services gratuits qui accom-
pagne la disparition des circuits non-commerciaux. L'homme
qui, en pays arabe, quitte la vie traditionnelle pour gagner la
ville et y trouver un emploi comme salarié gagne en possibilité
d'acheter des produits vendus sur le marché, mais il perd en
même temps les multiples services que lui apportaient les liens
familiaux. C'est peut-être diviser à l'excès le travail que de
limiter la recherche de l'économiste essentiellement aux avantages
de ce changement et celle du sociologue à ses inconvénients!
Il est sans doute possible de considérer ces changements comme
un progrès dans la mesure où ils sont le résultat de choix libres,
et par conséquent sont le signe de préférences individuelles. Mais
lorsqu'il s'agit de planifier l'évolution des modes de vie, il faut
tenir compte dans le calcul économique de la perte des services
gratuits.
Négliger l'importance des services gratuits conduit donc à
surestimer les avantages du développement économique au début
de la croissance; par contre la même optique risque de faire
sous-estimer le progrès d'une économie développée. Après avoir
diminué rapidement pendant les premières étapes du développe-
ment, les services gratuits reprennent une place croissante dans
les pays industrialisés. L'homme occidental voit progressive-
ment augmenter la quantité de biens qu'il obtient en retour
d'un travail progressivement moins long et surtout moins
pénible. Il peut dépenser ce surplus de forces en services qu'il
se donne à lui même, comme lire et apprendre, qu'il donne à
sa famille, comme travaux domestiques, qu'il donne à ses conci-
toyens, comme activités civiques. La comptabilité nationale
n'intègre pas de tels services.
Il faut noter ici que les services gratuits n'ont pas seulement
une valeur en tant que services, mais bien parce qu'ils sont
gratuits. Autrefois, la caractéristique d'un homme libre était
d'agir non pas pour une récompense matérielle, mais pour
l'épanouissement de sa valeur personnelle manifestée par ses
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bienfaits à la société. Cet aspect fut mis en valeur par le chris-


tianisme. Le socialisme utopique commit, sans contredit, une
erreur en pensant que la société pouvait être organisée unique-
ment sur cette base. Et les économistes utilisèrent un principe
plus efficaceen affirmant que les individus ne devaient pas seule-
ment avoir la possibilité de vendre leur travail aussi cher que
possible et d'acheter aussi bon marché que possible, mais qu'ils
devaient être encouragés dans cette voie, pour essayer de gagner
sur les deux tableaux. Mais à mesure que ce principe d'efficacité
développe ses fruits, d'une part il permet le développement
des services gratuits et d'autre part il appelle ce développement
comme un indispensable correctif moral.

Les biens gratuits

Un homme ne peut pas vivre plus de deux ou trois minutes


sans air, ou plus d'un ou deux jours sans eau. Nous dépendons
entièrement de ce que nos ancêtres appelaient « les dons du
Créateur » ou « les bontés de la Nature ». Quoiqu'ils soient néces-
saires à la vie des hommes, ces biens naturels, mis à part le cas
de la terre, n'ont pas été pris en considération par les écono-
mistes. Ricardo explique ce fait de la manière suivante : « ... le
brasseur, le distillateur, le teinturier utilisent sans cesse l'air et
l'eau pour la fabrication de leurs produits; mais comme on les
trouve en abondance, ces biens n'ont pas de prix. Si tous les sols
avaient les mêmes propriétés, s'ils existaient en quantité illimitée
et avaient tous la même qualité, il n'y aurait pas besoin de payer
pour les utiliser... ».
Si l'abondance d'un bien explique qu'il soit gratuit, il s'ensuit
qu'en d'autres circonstances il peut entrer dans la catégorie des
« biens économiques ». « Je vous vends une livre de glace » n'est
qu'une plaisanterie sotte entre Esquimaux, mais c'est une pro-
position tout à fait raisonnable à un homme qui vit sous l'équa-
teur. Durant l'histoire de la société occidentale, les arbres ont
passé de la classe des « biens gratuits » à celle des « biens écono-
L'ÉCONOMIE DE LA GRATUITÉ
POLITIQUE I5$
miques ». Le bois de charpente avait un prix dû au travail qui
l'avait produit, mais les arbres pouvaient être utilisés gratuite-
ment. Et l'on n'a pas accepté sans étonnement ni réticence l'habi-
tude de vendre un arbre avant qu'il soit abattu.
Ce n'est pas seulement l'abondance qui s'oppose à la vente
d'un bien naturel, c'est aussi le sentiment que, s'il est légitime de
demander une rémunération pour « sa sueur et son travail »,
on ne saurait exiger d'être payé pour un don de Dieu. Ce senti-
ment se manifeste clairement dans la loi musulmane sur l'eau :
alors que l'eau est rare dans presque tous les pays musulmans, la
législation s'en tient au principe du Coran qui spécifie que l'eau
ne peut être vendue. En Occident, on a opposé volontiers la
validité de la propriété des produits manufacturés à la propriété
« artificielle » des biens naturels. Un apologiste de la propriété
privée aussi décidé que J.-B. Say écrivait : « La terre... n'est pas
le seul agent de la nature qui ait un pouvoir productif; mais
c'est le seul, ou à peu près, que l'homme ait pu s'approprier,
et dont, par suite, il ait pu s'approprier le bénéfice. L'eau des
rivières et de la mer, par la faculté qu'elle a de mettre en mouve-
ment nos machines, de porter nos bateaux, de nourrir des pois-
sons, a bien aussi un pouvoir productif; le vent qui fait aller
nos moulins, et jusqu'à la chaleur du soleil, travaillent pour
nous; mais heureusement personne n'a pu dire : le vent et le
soleil m'appartiennent, et le service qu'ils rendent doit m'être
payé.
Et Ricardo remarque : « Personne ne peut douter que si
quelqu'un pouvait s'approprier le vent et le soleil, il serait capa-
ble d'obtenir une rente pour les laisser utiliser.
« L'appropriation » des biens dispensés par la Nature semble
être la condition pour que leur utilisation soit payante. Le fait
peut d'ailleurs être illustré par un exemple fort simple. Lorsque
la circulation prit dans nos villes des proportions telles que le
stationnement le long des trottoirs donna lieu à des querelles
quotidiennes, l'excès de la demande pour un bien devenu aussi
rare qu'un bord de trottoir ne donna pas lieu au phénomène de
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la « rente » avec un prix d'autant plus élevé que l'emplacement


était mieux situé... Le prix n'est donc pas le résultat automatique
de la « rareté ». Car il est clair, par l'exemple cité, que si les insti-
tutions avaient été favorables au mécanisme des prix, les proprié-
taires des bords de trottoirs auraient fait de larges recettes,
pratique qui n'aurait pas manqué de pousser à un développement
plus rapide des «parkings ».
S'il semble injuste que certains puissent profiter sans effort
de la pénurie croissante d'une ressource naturelle, il est habi-
tuellement aussi dangereux de laisser libre et gratuit son usage.
Les hommes, qu'ils agissent individuellement ou comme mem-
bres d'une entreprise, utilisent des services parcimonieusement
dans la mesure où ils sont coûteux, et les gaspillent lorsqu'ils
sont gratuits. Si la quantité des biens disponibles est limitée, la
course au premier servi est pire que la mise aux enchères. Si les
ressources s'épuisent, la gratuité hâte leur disparition. Il faut donc
fixer un prix pour l'usage des ressources naturelles afin de décou-
rager les abus, de financer leur reconstitution et, si possible, leur
développement. Tel est l'usage admis pour un capital d'aussi
peu d'importance que le gibier, alors que ce principe est négligé
pour des richesses bien plus importantes.

Les « biens négatifs »

On considère injuste de profiter des services d'une oeuvre


humaine sans payer au moins pour son entretien. Et nous n'avons
pas conscience de la même exigence pour des biens naturels. Il
est vrai que les oeuvres faites par l'homme appartiennent à un
propriétaire qui se charge de faire payer les utilisateurs. Il n'en
est pas de même pour tous les biens de la Nature, et aucune
compensation n'est exigée pour leur usage. L'économie s'occupe
des échanges entre les hommes et il n'y en a pas lorsqu'on utilise
des biens naturels, sauf si quelqu'un en réclame la propriété
et fait reconnaître son droit; dans ce cas, les dommages causés
L'ÉCONOMIE DE LA GRATUITÉ
POLITIQUE 17
aux richesses naturelles sont mesurés par l'indemnité qu'il a
fallu payer à ce propriétaire et ils apparaissent dans la compta-
bilité parmi les coûts de production d'un entrepreneur ou d'une
société; de là ils passent dans la comptabilité nationale. Mais
autrement les dégradations du capital naturel n'apparaissent
nulle part dans la comptabilité nationale, et cette omission
conduit à une falsification inconsciente de la réalité.
Cette vue fragmentaire ou déformée de notre comptabilité
apparaît de façon frappante dans notre appréciation de ce qui se
passe lorsqu'une tannerie ou une usine de pâte à papier s'établit.
Leur production - en termes de valeur ajoutée - est enregistrée
comme un accroissement positif du produit national. Mais les
décharges de l'usine polluent la rivière. Personne ne songe à
nier que ce soit regrettable, mais personne ne songe à inclure
cette fâcheuse conséquence dans le domaine des préoccupations
sérieuses. Personne ne dit que cette usine produit d'une part des
bienset tout aussi concrètement d'autre part des maux. J'estime,
pour ma part, que nous devrions reconnaître que la production
a deux formes, l'une de valeur positive, l'autre de valeur néga-
tive. La plupart des économistes refusent de parler ainsi; pour
eux la production de valeurs positives est prouvée et mesurée
par un prix payé sur le marché, tandis que ce que nous appelons
«valeurs négatives » ne peut être ni prouvé ni mesuré par un prix.
C'est vrai puisqu'on peut acheter un mètre de tissu ou de papier,
et qu'on ne peut pas acheter de la même manière un mètre de
rivière certifiée non-polluée! Ces usines produisent leurs biens
sous des formes divisibles et leurs maux comme un désagrément
indivisible. Il n'y a aucun procédé économique permettant de
mesurer leur valeur négative, pourtant elle existe : elle est attestée
par les dépenses publiques élevées que nous sommes de plus en
plus disposés à consacrer à l'élimination de tels dommages.
Incidemment, les champions de la libre entreprise seraient bien
inspirés en exigeant de ces entreprises des mesures préventives
contre ces dommages, faute de quoi la nécessité de les réparer
conduira inévitablement au développement des pouvoirs publics
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en ce domaine. En toute hypothèse, les services publics futurs


auront de plus en plus pour but l'élimination des incommodités
causées par l'économie moderne.
Ces faits n'ont pas échappé aux économistes. Ils classent les
dégâts qui n'entraîneront pas de dépenses pour leurs auteurs
dans la catégorie des « coûts externes ». Mais comme par défini-
tion « les coûts externes » ne sont pas payés, les dommages causés
aux ressources naturelles ne peuvent être ni définis ni mesurés;
ils n'entrent pas dans la catégorie des quantités économiques et
ainsi échappent à l'analyse. Un exemple montrera la difficulté
qu'il y a à mesurer «les coûts externes ». A l'époque des diligences
et au début de l'automobile, les rues étaient les terrains de jeux
des enfants. Depuis, la circulation est telle que les parents
s'inquiètent de voir leurs enfants sortir par la porte qui donne
sur la rue. Il faut songer à aménager un terrain de jeux. Ce sera
un progrès par rapport à la situation actuelle, mais nullement
par rapport à la situation d'il y a cinquante ans. La situation s'est
dégradée lentement, et mesurer les inconvénients qu'apporte une
circulation intense n'est pas facile. La mesure des inconvénients
n'est guère possible qu'en tenant compte de la dépense entraînée
par la création du terrain de jeux : or, ce n'est pas seulement
rétablir la situation antérieure, c'est aussi l'améliorer.
Nous sommes plus facilement attentifs à la dégradation des
moyens de gagner de l'argent qu'à la dégradation des charmes
et des plaisirs offerts par la Nature. Ainsi les pêcheurs de crevettes
du golfe de la Louisiane peuvent obtenir facilementune compensa-
tion légale pour les pertes que leur font subir les forages pétro-
liers au large des côtes. Mais les plaintes contre ceux qui « défi-
gurent les beautés naturelles » sont rejetées comme des réclama-
tions de dilettantes, et ne sont prises au sérieux qu'au moment
où les consommateurs réclament des parcs. Il est possible que,
dans le futur, une part importante de l'activité économique soit
consacrée à rétablir les destructions, faute d'en avoir fait payer
immédiatement les auteurs.
Ces considérations nous conduisent à un autre problème
L'ÉCONOMIEPOLITIQUEDE LA GRATUITÉ 19
qu'on pourrait formuler en ces termes : la croissance de la pro-
duction des biens s'accompagne d'une croissance de fléaux
sociaux. « La production de fléau » commence comme un mince
filet d'eau qui passe inaperçu jusqu'au moment où il est devenu
fleuve, et alors le supprimer devient une affaire d'État.
Citons un exemple pris dans le Wall Street journal : « Tout
démontre que la pollution de l'air s'aggrave, déclare le Dr John
D. Porterfield. Nous voulons élever notre niveau de vie; et, ironie
de la Nature, plus notre niveau de vie s'élève, plus l'air que nous
respirons est pollué. D'après les estimations d'un centre de
recherche privé, la pollution de l'air coûte déjà, aux États-Unis,
4 milliards de dollars par an. Cette somme inclut le coût du net-
toiement des façades noircies par la fumée, les dégâts causés
aux peintures et surfaces métalliques par l'air pollué et la déva-
lorisation des propriétés situées dans des zones industrielles.
Mais on ne peut chiffrer en dollars « l'impôt sur la santé » prélevé
sur les personnes qui respirent, jour après jour, cet air pollué,
ni les soucis de la ménagère dont la lessive devient grisâtre sur
les étendages où elle sèche, quel que soit le savon qu'elle
utilise ».
Il n'est pas sans importance que de tels sujets soient mainte-
nant souvent traités par des publications pour hommes d'affaires.
Il y a trente ans de telles préoccupations auraient passé pour
ennuyeuses et indignes d'un homme sérieux. Combien de nou-
veaux ouvriers n'ont-ils pas été traités de « femmelettes » pour
leur réaction contre ce bruit que la médecine appelle aujourd'hui
« agresseur de l'organisme ». Être sensible à l'écoulement des
eaux sales au milieu de la rue devait être considéré, autrefois,
comme tout à fait anormal.
Ce dernier exemple oblige à reconnaître que, si l'industrie
moderne est la principale cause des fléaux sociaux, elle n'est
pas la seule. Le bruit, l'odeur et la saleté des villes d'Asie nous
rappellent que la « production » de ces fléaux est l'inévitable
résultat des grands rassemblements de population; et l'usage
que notre voisin fait de sa radio nous fait toucher du doigt la
20 ARCADIE

cause fondamentale du mal : l'homme est naturellement incons-


cient des souffrances qu'il inflige à son voisin.
Laissons-nous un instant emporter par l'imagination. Suppo-
sons qu'au lieu de tourner en dérision les hommes les plus sen-
sibles, nous les utilisions comme des « indicateurs » enregistrant
l'apparition des fléaux sociaux, bien avant que la foule en ait pris
conscience; et supposons que dès la première réaction de ces
« indicateurs » une amende soit imposée aux auteurs de ces
méfaits; il est probable qu'alors le coût de la production de ces
fléaux sociaux pousserait à les éviter. On aurait cherché depuis
longtemps à supprimer les fumées. Tout usage industriel de l'eau
aurait entraîné l'utilisation d'un appareillage pour purifier les
eaux usées. Aucune usine n'aurait été construite sans système
pour étouffer le bruit des machines et sans installation pour faire
disparaître les déchets. Ceci n'est évidemment que rêverie à
propos du passé, mais il n'est pas impossible que dans le futur
il en soit autrement.
Nous pouvons constater partout une forte réaction contre
les fléaux sociaux que nous avons rappelés. Les constructeurs
d'avions à réaction et de fusées sont eux-mêmes accablés par les
rugissements des engins qu'ils construisent, les savants des usines
atomiques se préoccupent beaucoup du moyen de faire dispa-
raître les déchets radioactifs, les grands industriels éloignent leurs
bureaux des cheminées crachant la fumée et leurs ouvriers fuient
pendant les vacances les lieux tristes et bruyants de leur travail.
La fuite loin du bruit et de la fumée est une chose, mais plus
efficace est l'effort pour supprimer à leur origine tous ces fléaux
sociaux. Cette dernière attitude progresse rapidement aux
États-Unis. L'élimination des « biens négatifs » commence à
être comprise comme un « bien positif ».
Lorsqu'un fléau social a pris de trop grandes proportions et
va s'aggravant, il n'y a pas d'autre remède que sa suppression
radicale par un organisme public payé sur fonds publics. Ce fut
le cas pour les égouts dans les villes. Nous avons alors une éléva-
tion du niveau de vie qui ne provient pas du fait que les gens ont
L'ÉCONOMIEPOLITIQUEDE LA GRATUITÉ 21

plus de biens mis à leur disposition, mais du fait qu'on supprime


un fléau social. Il est bien possible qu'une bonne partie de l'amé-
lioration du niveau de vie obtenue par les nations les plus déve-
loppées soit de cet ordre. Nous verrons peut-être apparaître une
nouvelle catégorie d'activités consacrées entièrement à la suppres-
sion des fléaux créés par la vie moderne. Et, s'il en est ainsi,
les petits enfants de nos statisticiens représenteront, sans doute,
la croissance de la production depuis notre époque, non seule-
ment comme une augmentation des biens de consommation,
mais aussi comme la suppression de tous ces éléments nuisibles
que produit l'industrie moderne.
Au moment où nous commençons à utiliser les grands moyens
pour éliminer les fléaux qui ont pris des proportions inquiétantes,
il ne faut pas oublier ceux qui sont en train de se développer.
L'utilisation de l'énergie atomique présente de tels dangers que
personne ne met en doute la nécessité d'imposer à son emploi
des précautions coûteuses. Ceci peut servir de précédent pour
des cas moins graves. Les coûts de production intégreront, sans
doute, dans le futur, beaucoup d'éléments liés à la prévention
des dommages causés par l'activité productrice. Si de telles
précautions sont très importantes dans un pays et insignifiantes
dans un autre, une simple comparaison des productions indui-
rait en erreur; elle ne prendrait en considération que les pro-
ductions, sans mettre en valeur le fait que dans un cas cette
production est accompagnée de dommages qui sont évités dans
l'autre cas.

* #

Nous nous sommes promenés aux frontières de la science


économique; ce sont des régions sans maître d'où l'on a souvent
voulu lancer des attaques contre les économistes, les accusant
d'être « sordides » (parce qu'ils ne s'occupaient que des rela-
tions mercantiles), d'être « grossiers » (parce qu'ils ne prêtaient
pas attention aux « vraies » valeurs) et d'être « myopes » (parce
22 ARCADIE

qu'ils ne pensaient pas aux problèmes de la protection des


richesses naturelles). Nous poursuivons ici un autre but en expri-
mant l'espoir que les économistes coloniseront les territoires
survolés. Et ceci devient d'autant plus nécessaire que l'économie
tend à assumer le rôle d'une science pratique.
Mais une difficulté déjà rencontrée plusieurs fois doit être
soulignée. L'économie est fondamentalement « démocratique »,
en ce sens qu'elle reçoit du public l'appréciation de la valeur des
choses. Alors que le philosophe dit aux hommes ce qu'ils doivent
désirer, l'économiste se contente d'indiquer comment il faut agir
étant donné les désirs déjà exprimés par les prix du marché.
L'économiste ne peut donc que sous-estimer ce que la société
sous-estime. Ce n'est pas déficience de sa part, mais seulement
soumission à sa discipline. Sa soumission à la valeur que la société
donne aux choses est une condition de sa rigueur; néanmoins il
limite ainsi son horizon et ne peut pas toujours voir les consé-
quences éloignées de cette attitude.
Un économiste peut formuler des prévisions concernant l'ave-
nir lointain, comme l'a fait Malthus, mais ces hypothèses ne sont
pas de la science économique; elles se sont souvent révélées
fausses parce qu'au moment où les prévisions devaient se réaliser,
la société n'appréciait plus la valeur des choses de la même
façon et inversait ses tendances.
Si la limitation de la science économique est la condition de
sa rigueur, chercher à élargir son domaine n'est pas sans danger;
mais c'est inévitable puisque la croissance de notre pouvoir,
l'évolution toujours plus rapide et les résultats de nos techniques
exigent qu'on ait une science capable de donner des conseils
pour l'action. Or la science économique est appelée à jouer ce
rôle.
Pour y parvenir, il faudrait que l'économie politique devienne
l'écologie politique; je veux dire que les flux retracés et mesurés
par l'économiste doivent être reconnus pour dérivations entées
sur les circuits de la Nature. Ceci est nécessaire puisque nous ne
pouvons plus considérer l'activité humaine comme une chétive
L'ÉCONOMIE POLITIQUE DE LA GRATUITÉ 23

agitation à la surface de la terre incapable d'affecter notre


demeure. Comme notre pouvoir sur les facteurs naturels s'accroît,
il devient prudent de les considérer comme un capital. En bref,
l'économie est la zone de lumière qui s'étend entre les ressources
naturelles sur lesquelles s'appuie notre existence (les biens gra-
tuits) et le suprême épanouissement de notre nature (les services
gratuits).
II

Organisation du travail
et aménagement del'existence

Le culte de l'efficacité

Toynbee nous a rendu familière la comparaison des différentes


civilisations qui, en différents temps et lieux, se sont développées
à la surface du globe; chacune d'elles, avant la nôtre, s'est défaite.
Il serait bien difficile de nous accorder sur des critères permet-
tant d'ordonner les niveaux maxima atteints par ces civilisations
à leurs apogées respectives. Mais cette notion des niveaux maxima
peut au moins guider notre imagination pour nous rendre sensi-
ble le fait que notre civilisation occidentale n'a passé les « records »
précédents que depuis un petit nombre de générations, approxi-
mativement une dizaine de générations. Lorsque l'invention
du gouvernail d'étambot eut permis aux caravelles d'accéder
dans l'Inde comme en Amérique, les voyageurs européens décou-
vrirent non seulement des peuples moins avancés que les nôtres
mais aussi des civilisations plus raffinées, et pendant plus de
deux siècles les nouveaux arts industriels qui se développèrent
en Europe furent empruntés à l'Inde, comme le travail des
cotonnades, ou à la Chine, comme le travail des porcelaines.
Pourquoi est-ce l'Europe qui, à partir du XVIIIesiècle a été le
foyer du progrès technique ? Pourquoi le phénomène que l'on
appelle communément « la révolution industrielle » n'avait-il
pas eu lieu en Chine où mainte invention avait été faite longtemps
avant que nous en eussions connaissance ? A ces questions, je
ne saurais apporter de réponse. Mais le fait est qu'un nouvel
état d'esprit s'est développé en Europe, susceptible d'être
dénommé « culte de l'efficacité ». De tout temps, les hommes ont
été portés à regarder les manières de faire comme des « mystères »
ORGANISATION
DU TRAVAIL 25
transmis de maître à apprenti, arts vénérables qui ne sauraient
être exercés légitimement que selon les rites enseignés. Cette
inertie psychologique à l'égard des procédés est bien puissante
puisque les Grecs ont succombé aux légions romaines par fidélité
obstinée à la tactique de la phalange. Il semble qu'en Europe la
vénération du procédé traditionnel ait été moins forte qu'ailleurs,
et plus vive qu'ailleurs la propension à rechercher le procédé
plus efficace.
Même de nos jours c'est un sentiment qui reste puissant chez
l'acheteur qu'il n'obtient un objet de qualité qu'autant que fabri-
qué selon la méthode traditionnelle, faute de quoi cet objet
est « camelote ». Ce sentiment a de profondes racines dans notre
expérience personnelle, nous savons ce qu'il en coûte de bien
faire et nous nous défions de ce qui est fait trop vite et trop faci-
lement ; mais autrefois il y eut sûrement bien plus que cela dans
la résistance au changement de procédé; à savoir la superstition
que « la vertu » n'était point infuse à l'objet s'il avait manqué
quelque chose aux rites de sa fabrication.
Ces attitudes psychologiques soutenaient autrefois l'organi-
sation corporative qui réciproquement les entretenait. Les gens
du métier s'enorgueillissaient de la qualité de leurs produits,
qu'on estimait ne pouvoir être obtenue qu'à force de soins
éclairés. Lentement l'apprenti était initié au métier, devenant
enfin compagnon, et après son Tour de France et après avoir
prouvé sa qualité en faisant son « chef-d'oeuvre. » il était enfin
admis maître à son tour. Sismondi dont l'existence s'est située
de telle sorte qu'il a vu l'organisation corporative d'une part et
de l'autre l'éclosion des manufactures, explique : « Toute l'orga-
nisation des corporations tendait à restreindre le nombre de ceux
qui exerçaient les arts utiles, à repousser les campagnards qui
voulaient entrer dans les métiers des villes, à prévenir l'encom-
brement, à partager également entre tous les maîtres les bénéfices
du métier, afin que l'un ne pût s'enrichir aux dépens de l'autre,
enfin à donner une garantie à l'industriel (lisez « l'artisan »), en
sorte qu'une fois entré dans sa profession, pourvu qu'il s'y
26 ARCADIE

conduisît bien, il pouvait compter de s'y élever à pas lents, mais


certains, et il ne risquait point de voir renverser dans sa vieillesse
l'édifice de sa fortune élevé par ses jeunes années » 1. Il ajoute :
« On peut demander sans doute si cette organisation des arts
utiles leur aurait jamais permis de tirer parti, comme ils l'ont
fait aujourd'hui, de nos progrès dans les sciences; on peut deman-
der si les consommateurs étaient aussi bien servis, s'ils obte-
naient l'abondance et le bon marché à un degré qui put se compa-
rer, même de loin, à ce que nous voyons aujourd'hui. Mais si les
règlements des corps de métier avaient pour but de développer
l'indépendance de caractère, l'intelligence, la moralité, le bonheur
des artisans, ils y avaient pleinement réussi » 2.Retenons ces deux
angles de vision : on pourrait dire que le procédé eut longtemps
son éthique, il est maintenant technique.
Les gens du métier honoraient celui d'entre eux qui excellait
dans la réussite d'objets de leur art. Au contraire ils condam-
naient celui d'entre eux qui s'acquittait de sa tâche au moindre
effort; il était regardé comme trompant le chaland sur la qualité
de la marchandise, qui devait être inférieure faute de soins, et
comme faisant à ses pairs une concurrence déloyale, s'il pouvait
l'offrir à un moindre prix. A la vérité, l'idée qu'il y a un «juste
temps » à passer sur un ouvrage se retrouve, sans les justifications
d'autrefois, dans certains syndicats de nos jours, les craft unions.
Cet état d'esprit des gens de métier opposait un obstacle insur-
montable à ce que nous appelons aujourd'hui « le progrès de la
productivité ». Ce progrès en effet est celui du rapport entie le
produit et le temps passé à sa production : l'idée même que ce
rapport pût être croissant apparaissait scandaleuse aux gens de
métier. Il fallait donc une rupture brutale avec leur point de vue
pour que l'on pût entrer dans l'ère industrielle.
Proudhon rapporte quelque part que son père, qui était tonne-
lier, pour facturer ses produits, commençait par compter les frais

I. SIMONDEde SISMONDI Études : sur 2. Id., p. 342.


l'ÉconomiePolitique (183 8,t. 2 pp. 338-9).
ORGANISATION DU TRAVAIL 27

qu'il avait encourus, puis y ajoutait le nombre d'heures de tra-


vail qu'il avait consacrées à son ouvrage; naturellement le prix
qu'il attachait à son heure de travail devait être fonction du
standing, comme on dirait aujourd'hui, qu'il estimait mériter,
un nombre normal d'heures de travail devant lui assurer le
mode de vie qu'il jugeait conforme à sa dignité. On remarquera
que cette facturation du père de Proudhon correspond exactement
à une notion médiévale du « juste prix ».
Il est clair qu'un « fabricant » comme on disait alors, peut offrir
un objet analogue à moindre prix, s'il trouve le moyen de le pro-
duire au moyen de travail non qualifié, même si le nombre
d'heures dépensées est le même, et a fortiori s'il est moindre.
C'est d'abord par l'utilisation de travail non qualifié et partant
beaucoup moins coûteux, que la manufacture s'est instaurée.
Les fabricants n'ont pu établir leurs manufactures que, soit en
opérant hors des villes soumises aux règlements corporatifs, soit
en appliquant leurs efforts à des produits nouveaux qui n'avaient
pas encore donné lieu à l'établissement de métiers. Pour vendre à
bas prix et faire de grands profits, il leur fallait une main-d'oeuvre
à bon marché; elle leur fut fournie par l'afflux de ruraux;
n'importe que ce personnel fût ignorant, il pouvait d'autant
mieux être plié aux machines alors simples.
Les contemporains de la révolution industrielle ont été profon-
dément choqués par l'avilissement du travail, en soi et quant à
sa rémunération, qui leur apparaissait dans la condition des
ouvriers comparée à celle des compagnons de métiers, sans trop
penser que ce nombre rapidement croissant d'ouvriers n'aurait
point trouvé d'emplois à titre de compagnons. Ils n'ont guère
prévu qu'au moins en ce qui concerne la condition matérielle,
le progrès technique, immensément facilité par l'organisation
manufacturière, finirait par élever le niveau de vie de l'ouvrier
fort au-dessus de ce qu'avait été celui des artisans.
« A la grande manufacture, écrivait-on dès le milieu du
xvIIIe siècle, tout se fait au coup de cloche, les ouvriers sont plus
contraints et plus gourmandés. Les commis accoutumés avec
28 ARCADIE

eux à un air de supériorité et de commandement, les traitent


durement et avec mépris; de là il arrive ou que ces ouvriers sont
plus chers, ou ne font que passer dans la manufacture jusqu'à
ce qu'ils aient trouvé du travail ailleurs. 3 » On ne saurait plus
clairement marquer que l'état de ces hommes apparaissait infé-
rieur à ce que l'on avait eu coutume de voir. Le même auteur
exprime le plus grand scepticisme sur l'avenir de ces structures,
et souligne que les manufactures qui peuvent se soutenir sont
celles auxquelles le gouvernement a concouru par des avances et
des faveurs.
Même au siècle suivant, Sismondi estime encore que le rôle
des gouvernements dans l'implantation des manufactures a été
décisif. « Il y a dans le caractère humain une puissance d'habi-
tudes, ou, si l'on veut, une force d'inertie qui, bien souvent, a
été l'ancre de sûreté de la société. Cette force d'inertie a long-
temps repoussé le jeu commercial, le jeu des manufactures,
comme toute espèce de jeu : chacun suivait la routine de son
métier, le perfectionnait, l'agrandissait lentement, mais sans
tenter des révolutions dans l'industrie. Ce sont les gouvernements
qui, depuis un demi-siècle surtout, ont cru n'avoir pas de plus
importante affaire que de favoriser les arts, le commerce et les
manufactures; ce sont eux... 4»
Ce texte est intéressant, comme mettant en lumière qu'en
effet il y a rupture délibérée d'une force d'inertie; c'est à partir
de cette rupture qu'un principe nouveau imprègne, domine et
dirige ou pour mieux dire possède et inspire la civilisation
occidentale. Longtemps ce principe a été appelé « le mobile du
profit » : mais c'était ne pas voir le fond des choses. A la vérité
ce principe est celui que Maupertuis, au milieu du xvIIIe siècle,
appelait « le principe de moindre action ». Il s'agit d'une maxime
naturelle de l'action : atteindre le but visé avec la moindre dépense
de moyens. Lorsque cette maxime est appliquée avec bonheur,

3. Cf. l'article « Manufactures dans Yverdon par M. de Félice, t. XXVII.


l'édition de l'Encyclopédie donnée à 4. Op. cit., p. 364.
ORGANISATION
DU TRAVAIL 29
les conséquences peuvent être exprimées sous deux formes
logiquement équivalentes : pour un même produit temps de
travail décroissant, pour un même temps de travail produits
croissants.
Ce qui, à mes yeux, fait le caractère distinctif, l'originalité de
la civilisation moderne, c'est que le principe de Maupertuis
(que je préfère dénommer « principe d'efficacité ») l'a entièrement
saisie et informée. La « recherche du profit » n'a été que l'aspect
sous lequel le principe d'efficacité a stimulé les individus, et en
quelque sorte une « ruse de l'Histoire ». A mesure que le principe
d'efficacité déploie plus largement ses effets, on le discerne plus
clairement et l'on s'y attache plus. Lorsque nous comparons
l'année présente à une année passée, mettons I959 à 1929, nous
ne constatons pas seulement que la productivité s'est beaucoup
accrue mais aussi qu'à présent la préoccupation de productivité
est incomparablement plus forte; nous ne constatons pas seule-
ment l'introduction entre-temps de nouveaux procédés et de
nouveaux produits mais aussi qu'à présent les travaux de
recherche et la mise au point de nouveaux procédés et de nou-
veaux produits sont maintes fois supérieurs à ce qu'ils étaient
en ig2g.
Voilà qui nous amène à un aspect capital de notre civilisation.
Le principe d'efficacité, ou d'épargne relative de travail, est mis
en jeu dans notre société seulement à titre secondaire pour causer
une épargne absolue de travail, mais à titre principal pour obtenir
un progrès des produits.
Nous touchons ici une question dont l'examen fait saisir le
caractère spécifique de notre société et les lois de son dévelop-
pement. S'agissant d'une économie nationale, son progrès en
productivité se représente comme un rapport entre la somme
des produits obtenus et la somme du travail dépensé, la première
croissant plus vite que la seconde. Prenant ce rapport à deux
époques différentes, un « passé » et un « présent », on pourra
exprimer le changement sous deux formes inverses l'une de
l'autre, et dire que du passé au présent la somme de produits
30 ARCADIE

par heure fournie a augmenté, ou bien que du passé au


présent la somme de travail nécessaire par unité de produit a
diminué. Ces expressions sont mathématiquement équiva-
lentes.
D'où la tentation pour certains esprits de blâmer l'emploi que
nous faisons du progrès technique à l'accroissement successif
du flux des produits et de prôner son application à la diminu-
tion du temps de travail. Il semble en effet que l'on ait le choix,
si la productivité croît au rythme de 3 % l'an, de doubler en
24 ans le produit par tête en maintenant le même nombre
d'heures travaillées par tête et par an, ou de maintenir le produit
constant en amenuisant progressivement le nombre d'heures
travaillées par an jusqu'à moitié de ce qu'il était. Mais en pra-
tique il n'est pas vrai que l'on ait ce choix. Car l'abaissement
du temps dépensé par unité de produit n'est pas indépendant de
l'effort pour produire une plus grande masse et variété de
produits; et si cet effort se relâchait, les gains en productivité
disparaîtraient.
L'idée d'une économie stationnaire quant à ses fruits et pro-
gressive quant à ses méthodes est un monstre intellectuel.
D'abord il est évident que l'introduction de nouveaux procédés,
nécessaires à la réalisation d'économies de travail, exige la créa-
tion de nouveaux produits, ensuite il est patent que l'ardeur à
l'application de nouveaux procédés est excitée par la perspective
d'obtenir de nouveaux biens positifs.

La civilisationdu ToujoursPlus
Les progrès en productivité ne sont point une donnée assurée
dont on peut disposer comme on le juge bon, mais ce sont des
conséquences du principe d'efficacité appliqué au cours d'un
effort pour produire en plus grande quantité et variété. Il est
très vrai que des progrès en productivité sont obtenus au sein
d'une industrie particulière qui n'accroît point la masse de ses
produits mais cela seulement au sein d'une économie elle-même
ORGANISATION
DU TRAVAIL 31
en croissance. Et ces progrès en productivité s'évanouiraient au
sein d'une économie sans expansion.
Il n'y a donc pas lieu d'être surpris, lorsque la statistique nous
permet d'embrasser la transformation d'une économie au cours
d'une longue période, de constater que la part des gains en pro-
ductivité appliquée à la diminution du temps de travail a été
beaucoup plus faible que la part appliquée à l'augmentation des
produits. On a, sur le changement survenu aux États-Unis de
l'époque 1869-1878à l'époque des chiffres bien sur-
prenants. D'abord la durée normale du travail a diminué seule-
ment de 27 %, ce qui paraît peu car nous avons dans l'esprit les
durées extravagantes du travail dans les premières manufac-
tures. Mais il faut se souvenir qu'au temps où ces durées étaient
extravagantes, ces manufactures n'employaient que de faibles
fractions de la population totale; donc transcrire l'abrègement
de la semaine dans les manufactures sur le plan national serait
abusif. En regard de cet abrègement du temps de travail par
travailleur, il faut placer une augmentation dans la proportion
de la population totale se trouvant au travail, augmentation
estimée à 28 % par la même source 5; de sorte que selon elle le
nombre d'heures de travail fournies par habitant (non plus ici
par travailleur) n'a, quant à lui, décliné que de 6 % tandis que
le produit national net par habitant a quadruplé!
Même si l'on estime que les statistiques citées sous-estiment
sérieusement la réduction du temps de travail, l'indication est
si éclatante que quelques modifications de chiffres ne la change-
raient pas de façon sensible. C'est bien le plus de produits plutôt
que le moins de travail qui a caractérisé le changement.
Quelque doute que l'on jette sur les statistiques citées pour
les États-Unis, quelques différences que présentent les cas des
divers pays européens, il n'y a point de dispute possible sur le
sens du phénomène : les gains en efficacitésont apparus jusqu'à

5. MosES ABRAMOVITZ,Resource and 187°. (New-York, National Bureau of


Output Trends in the United States since Economic Research, 1956).
322 ARCADIE

présent beaucoup plus sous forme d'accroissement des produits


que sous forme de réduction du temps de travail. Il y a lieu de
penser qu'il continuera d'en être ainsi à l'avenir, et si l'on voulait
qu'il en fût autrement les gains en productivité s'évanouiraient.
Nous vivons dans une civilisation du « Toujours Plus ». Nos
institutions sont de plus en plus adaptées à la croissance, de
moins en moins propres à un état stationnaire. S'il arrivait que
les particuliers et les autorités estimâssent leurs besoins couverts
et ne fussent plus demandeurs de quantités accrues ni de produits
nouveaux, la demande d'installations et d'équipements nouveaux
s'effondrerait et l'économie connaîtrait une crise très grave.
Aussi est-il juste de dire que tout notre système social repose sur
le développement incessant de besoins nouveaux.
Aussi n'apparaît-il pas étrange que notre société élimine de
plus en plus l'enseignement des Humanités, puisque les auteurs
classiques énonçaient des principes qui jurent avec nos maximes
de conduite. Tous ont prôné la modération des besoins, vanté
la stabilité des moeurs,et représenté le désir des richesses comme
la grande cause de démoralisation et de décadence. Qu'il soit
interprété par Xénophon ou par Platon, Socrate ne donne point
d'éloges au commerce d'Athènes, bien au contraire l'école
socratique célèbre les moeursplus rudes de Sparte et Platon situe
sa cité idéale loin de la mer afin de la mettre à l'abri des tentations.
Dans la ville la plus ouverte et la plus dynamique de Grèce les
philosophes, du moins ceux qui nous sont parvenus, prêchaient
la fermeture et la stabilisation. Quant aux auteurs romains, la
corruption des moeurs ancestrales est leur thème récurrent, un
passage bien connu de Tite-Live donne le ton :
« Ou je m'abuse, ou jamais république ne fut plus grande, plus
sainte, plus féconde en bons exemples; il n'y en a point que le
désir des richesses et le goût des jouissances aient envahie si
tard, ni où la tempérance ait été si grandement et si longtemps
honorée : et c'est au temps où elle ne connaissait point la prospé-
rité, qu'elle ne connaissait pas non plus l'incontinence des désirs.
Ce n'est que de nos jours enfin que la vue des richesses nous
DU TRAVAIL
ORGANISATION 33

apprit à les désirer, que la facilité des jouissances excita un


besoin de se perdre dans le luxe et dans la débauche et de tout
entraîner dans cette chute. » 6
Les auteurs anciens sont à cet égard tellement unanimes que
Rousseau pouvait à bon droit s'étonner que l'on dénommât
« paradoxe » son Discours des Sciences et des Arts, qui ne faisait
que reprendre avec éloquence des thèmes classiques. On peut
d'ailleurs noter que la littérature socialiste à ses débuts mariait
avec sa revendication d'égalité, avec son but d'amitié sociale,
une attitude classique en matière de modération des besoins,
regardant avec une extrême défiance l'expansion industrielle
vantée par les économistes.

Contraste de la richesse des Anciens et de la richesse des Modernes

S'il est vrai que la richesse ait corrompu les civilisations


anciennes et causé leur perte, faut-il prévoir le même sort pour
la nôtre ? Il faut prendre garde à ne pas confondre sous le même
vocable des choses différentes. Je vois bien de la différence entre
la richesse des foyers anciens de civilisation et la richesse des
foyers modernes. Les foyers anciens de civilisation étaient riches
au moyen de la centralisation autoritaire de richesses produites
ailleurs, et les nôtres sont riches parce qu'ils excellent dans la
production. Rome n'a jamais été riche que par le râtissage des
provinces et ses grands hommes d'affaires étaient des fermiers
de l'impôt qui pressuraient les peuples conquis ou des usuriers
comme ce Brutus qui a si bizarrement trouvé place dans un
Panthéon de gauche. Ce n'étaient jamais des organisateurs de
production et Rome eût été bien incapable, même si son avarice
l'eût permis, de verser sur les provinces des bienfaits sembla-
bles à ceux que les États-Unis ont prodigués aux pays amis
depuis la dernière guerre. Il y a bien de la différence entre la

6. Préfacedes Annales.
34 ARCADIE

richesse par accaparement, fruit d'un effort militaire passé, et


la richesse qui s'augmente successivement en raison d'un effort
persistant pour élever le potentiel de production.
Cette différence se marque dans le contraste des classes
dirigeantes. L'élite romaine à ses débuts est formée de rudes
fermiers gérant un domaine exigu et se transformant aisément
en guerriers infatigables. C'était le même genre d'hommes que
les Suisses qui ont défait Charles le Téméraire. Dès le temps
de Tibère, tout ce qui est notable vit au sein d'une profusion
d'esclaves, passe son temps en fêtes et festins, n'administre
rien. Au contraire avec les progrès de l'industrie, nous avons
connu un progrès indéniable dans le caractère de ceux qui tien-
nent les premiers rangs de la société. Bien plus pauvres en
serviteurs que les notables du xmue et même du xixe siècle,
ils ont bien moins de temps et de goût pour les fêtes et festins.
Si l'oisiveté est mère de tous les vices, ils doivent en avoir peu
car, tandis que les loisirs des classes laborieuses ont augmenté,
les loisirs des classes dirigeantes ont énormément diminué au
cours des récentes générations. Lisant les mémoires d'autrefois
on est surpris du temps que des hommes occupant des positions
éminentes pouvaient accorder aux plaisirs mondains : il n'en
reste pour ainsi dire plus aujourd'hui et la durée du travail n'est
aussi grande pour aucune catégorie sociale qu'elle l'est pour les
dirigeants.
La critique des auteurs latins ne portait pas seulement sur
l'amollissement de la classe supérieure, mais aussi sur la dispa-
rition de la classe moyenne, phénomène que Marx croyait devoir
être causé par le développement du capitalisme : c'était fort
vraisemblable mais c'est le contraire que l'on a vu. Dans les
pays industriels avancés, c'est la classe des manoeuvres qui
s'amenuise tandis que se gonfle la classe moyenne.
Je ne trouve à la société industrielle occidentale presque aucun
des traits par lesquels les auteurs latins caractérisaient la cor-
ruption de la civilisation romaine. C'est qu'il s'agit ici d'une
société en marche. Comment ses dirigeants pourraient-ils s'as-
ORGANISATION
DU TRAVAIL 35
$
soupir dans les jouissances quand ils ont à mener une civilisa-
tion qui en quelque sorte est nomade. Ce caractère de nomadisme
psychologique va s'affirmant, il se marque dans l'impatience
croissante témoignée par l'opinion envers les sédentaires par
excellence, les agriculteurs, envers les petits commerçants
aussi.
Cette société est peu portée aux formes anciennes de la richesse
et du luxe : les familles vivent dans des murs moins solides, ont
une moindre abondance dans leurs armoires et leurs caves, les
hommes passent moins longtemps à table, on fait un moindre
cas des mets et des vêtements raffinés. Les esprits sont forte-
ment orientés vers ce qui donne à l'homme un sentiment de
puissance nouvelle : aller vite, voler, parler au loin et voir ce qui
se passe ailleurs; on demande « Toujours Plus » mais en propor-
tion croissante, sous la forme de « pouvoir plus », de ce qui peut
donner le sentiment d'atteindre à une « surhumanité » encore
que toute physique et grossière.
C'est sans doute ce qui explique que la richesse n'ait pas
détendu les ressorts de la civilisation occidentale : elle a pris
une orientation orgueilleuse vers tout ce qui peut donner à
l'homme le sentiment de sa puissance, flatter en lui le sentiment
d'être un petit dieu. Il faudrait écrire l'histoire de la civilisation
industrielle en s'attachant au genre de produits qu'elle a succes-
sivement développés et aux genres de satisfactions que ces pro-
duits ont procurés. Il est facile d'apercevoir une continuité entre
la caravelle du xve siècle qui a permis aux hommes de s'élancer
pour la première fois hors des mers côtières de l'Europe et les
engins d'aujourd'hui qui sont projetés hors de l'atmosphère
terrestre; il est patent que les machines successivement déve-
loppées ont captivé les imaginations indépendamment des
avantages concrets qu'elles étaient susceptibles de procurer
aux individus qui les admiraient. Il est permis d'affirmer que
l'adhésion à la civilisation industrielle a tenu, bien avant qu'elle
n'apportât des améliorations à la vie des particuliers, au senti-
ment obscur qu'il s'agissait d'affirmer de plus en plus la domi-
36 ARCADIE

nation de la Nature par l'homme. C'est ce sentiment que les


dirigeants soviétiques ont emprunté à l'Occident pour en faire
le principe avoué de leur société, formulant ce qui était resté
ailleurs informulé. Telle est bien la hantise de la société moderne :
on l'a constaté lorsque l'exploit du « Lunik » a suffi à dévaloriser
la plus grande douceur et facilité de la vie privée qui est l'avan-
tage de l'Occident.

La richesse moderne comme volonté de puissance

Le progrès technique est essentiellement manifestation de


la puissance humaine, occasion pour l'homme de s'admirer lui-
même, de pratiquer cette autolâtrie qui tend de plus en plus à
devenir la religion de la société industrielle.
Mais quoi, dira-t-on, prétendez-vous nier que les particuliers
attendent du progrès technique toujours plus de consommations
individuelles ? Certes non, et même cette exigence se précipite,
elle est tout autre dans la seconde moitié du xxe siècle que dans
la seconde moitié du x,xe : encore que le progrès technique se
soit beaucoup accéléré, la demande de consommation tend à le
dépasser, d'où la pression inflationniste. Mais il faut voir quelles
formes successives la consommation revêt, et à quels sentiments
ces formes sont associées. La première grande industrie moderne,
celle du coton, est associée historiquement et psychologique-
ment à la poussée populaire vers l'égalité. Avant le linge de
coton, le linge de corps était le fait des classes supérieures
tandis que les classes inférieures ne portaient point de linge;
l'industrie du coton a effacé cette distinction, elle a apporté
des satisfactions morales autant qu'un agrément physique.
Artisanale à ses débuts, l'automobile a été construite pour les
riches, clients traditionnels de l'artisanat. A ces riches, usagers
anciens du cheval, elle a apporté un sur-cheval; mais lorsque
l'automobile est devenue grande industrie, elle a apporté un
sur-cheval aux classes qui autrefois avaient été sans chevaux.
ORGANISATION
DU TRAVAIL 37
La grande révolution sociale de notre temps a été apportée
par l'automobile populaire. Durant des siècles, le riche avait
parlé au pauvre du haut du cheval, et il ne pouvait en être autre-
ment, le cheval étant relativement rare. L'automobile devenue
abondante, le riche et le pauvre sont de niveau, chacun au volant
de sa voiture. Et le pauvre a gagné une capacité de mouvement
bien au-delà de celle qui appartenait aux riches d'autrefois.
Ici le « plafond » des civilisations anciennes a été « crevé » de la
façon la plus visible.
Au sujet de l'automobile, il n'est pas inintéressant de remar-
quer que cet apport de puissance et d'égalité aux classes non
dirigeantes n'est pas le fruit d'une « demande » à laquelle l'indus-
trie a répondu. Elle est le fruit d'un progrès technique issu de
la guerre de i9lq.. Avant r9i4, l'automobile est encore artisanale,
produit de luxe destiné à une clientèle peu nombreuse : c'est la
fabrication en série du tank qui crée les moyens de fabriquer
ensuite l'automobile populaire. L'exemple d'un progrès tech-
nique fouetté par la guerre et profitant ensuite à la consommation
est bien loin d'être exceptionnel. Le scooter fabriqué après la
seconde guerre mondiale a pris son essor en Italie, pour occuper
des usines et travailleurs qui avaient été destinés à la fabrication
d'avions militaires; l'on peut remarquer que le scooter a été un
apport de puissance et d'égalité à la jeunesse, qui a obtenu par
cet instrument une indépendance pratique à l'égard des parents.
Je n'insisterai pas sur le fait bien connu que le développement
de l'aviation de transport a suivi le développement de la cons-
truction militaire d'avions dans les deux grandes guerres; mais
je soulignerai que l'essor prodigieux de l'équipement ménager
est lui aussi un sous-produit des techniques et outillages de
guerre; or cet équipement a apporté un véritable changement
de la condition sociale de la femme.
Il y a là plusieurs aspects importants. D'abord, n'importe la
proclamation de l'égalité des sexes, elle n'aurait pu être prise
au sérieux dans le peuple si la femme était restée autant asservie
aux tâches physiques qu'elle était, car, pour le peuple, les condi-
38 ARCADIE

tions s'étagent de la moins manuelle à la plus manuelle : c'est


le peuple qui classe au bas de l'échelle les besognes les plus
matérielles, et partant l'homme qui s'en dégage par le machi-
nisme à l'usine n'aurait jamais admis pour égale la femme tant
qu'elle serait restée une sorte de manoeuvre.,tandis que l'outil-
lage qui lui est attribué la dégage de cette condition. Ensuite,
n'importe la proclamation de l'égalité des classes, elle n'aurait
pu être prise au sérieux tant que les épouses de certains étaient
pourvues de serviteurs et de servantes tandis que les épouses
des autres n'étaient que servantes. Le plus grand rapproche-
ment possible dans les conditions sociales est celui que procure
le rapprochement dans les activités féminines.
Ainsi nous avons vu successivement que l'automobile, le
scooter et l'équipement ménager sont autre chose que des pro-
duits agréables ou commodes, ce sont aussi des facteurs de
transformation des rapports sociaux : ces objets sont en quelque
sorte les véhicules physiques de tendances sociales. Prenant
le point de vue de l'interprétation matérialiste on peut dire que
ces produits nouveaux sont cause de rapports nouveaux, mais
il est loisible de renverser l'ordre de l'exposé et de dire que les
tendances ont été servies par des objets nouveaux qui leur conve-
naient. L'ordre est indifférent lorsqu'il s'agit de souligner,
comme c'est mon propos, que ces objets ont valeur significative,
que tous étendent l'idée que l'homme se fait de lui-même.
Et si nos progrès ont pour effets de remédier à l'infériorité dans
la Société, leur moteur est bien plutôt dans l'orgueil de l'Homme.
Si nous cherchons à embrasser d'un coup d'oeil le progrès
technique des peuples occidentaux depuis la fin du Moyen
Âge, ce qui nous apparaît le plus clairement c'est l'accroissement
de la puissance humaine. Elle est particulièrement saisissante
sous l'aspect du transport : premièrement l'homme a pu franchir
les océans, deuxièmement il a pu transporter des charges énor-
mes à travers les continents, troisièmement il a pu s'élever et
voyager dans les airs, quatrièmement il envisage de s'aventurer
hors de l'atmosphère terrestre. Si nous avions des statistiques
ORGANISATION
DU TRAVAIL 39
anciennes, nous pourrions offrir un indice partiel du progrès
composé du nombre des tonnes-kilomètres transportées; du
moins savons-nous comment la vitesse de déplacement permise
à l'homme a progressé, et ceci seulement au cours des cent cin-
quante dernières années. Si nous n'avons aucune mesure satis-
faisante du progrès accompli dans les travaux humains, au
moins savons-nous comment l'énergie utilisée par homme a
progressé et cette dépense d'énergie par habitant est générale-
ment offerte comme mesure de degré de développement ou
d'avancement d'une nation. On peut tout de suite remarquer
que n'importe quelle mesure du progrès dans le niveau de
vie de l'individu donne un coefficient de progrès incomparable-
ment plus faible que le progrès dans la quantité d'énergie dépen-
sée par habitant. Ainsi ne nous attachant qu'aux quantités, le
progrès dans le bien-être nous apparaît beaucoup moins notable
que le progrès dans la puissance. Ce qui peut s'exprimer en
disant que le progrès dans la puissance s'est accompagné d'un
abaissement du rendement de la puissance en bien-être.
Si cette expression est admise on en peut donner deux inter-
prétations : postulant que le bien-être était le but du dévelop-
pement de la puissance, on peut dire que, soit en vertu d'une
loi des rendements décroissants, soit par notre maladresse
dans l'emploi de la puissance, le rendement de celle-ci en bien-
être s'est abaissé; ou bien on peut faire une autre hypothèse :
à savoir que le développement de la puissance était le but, et
que l'obtention de bien-être croissant a été un sous-produit.

Le progrès techniquecommevariante de l'esprit de conquête

Il y a de fortes raisons d'adopter la seconde hypothèse. Ceux


qui, au xve siècle, ont perfectionné, manié ou commandité la
caravelle n'avaient point en vue le plus grand bien-être des
populations; il en va de même de ceux qui de nos jours perfec-
tionnent, pointent ou commanditent les véhicules interplané-
40 ARCADIE

taires. Auguste Comte écrivait en 1820 : « Cet amour de la


domination, qui est certainement indestructible dans l'homme,
a été cependant annulé en grande partie par les progrès de la
civilisationou, au moins, ses inconvénients ont à peu près disparu
dans le nouveau système. En effet, le développement de l'action
sur la nature a changé la direction de ce sentiment, en le trans-
portant sur les choses. Le désir de commander aux hommes
s'est transformé peu à peu dans le désir de faire et de défaire la
nature à notre gré. Dès ce moment le besoin de dominer, inné
dans tous les hommes, a cessé d'être nuisible, ou, au moins, on
peut apercevoir l'époque où il cessera d'être nuisible, et où il
deviendra utile. » Ce passage bien connu contient d'une part
un pronostic, vulgarisé par Spencer, à savoir que la société indus-
trielle sera pacifique, mais d'autre part et avant tout une défi-
nition : à savoir que la volonté de progrès technique est de
même source que la volonté impérialiste, est une manifestation
de l'impérialisme ou de l'esprit de conquête.
Si l'esprit de progrès technique est regardé comme une
variante de l'esprit de conquête, bien des phénomènes s'en trou-
vent expliqués. Et d'abord, la supposition d'Auguste Comte,
selon laquelle cette variante de la libido dominandi exclut la
forme simple de l'impérialisme, ne sera valable que si la quan-
tité d'appétit conquérant est à travers le temps une constante;
mais il se peut aussi qu'il y ait à certaines époques des poussées
d'énergie conquérante qui se distribuent en partie sous forme
de chocs de passions. L'époque des caravelles est aussi celle de
la poudre à canon. Lorsque commence le progrès technique,
l'Européen concurremment montre une nouvelle assurance et
arrogance à l'égard des peuples non-européens. L'Européen
avait eu peur du Mongol, peur du Turc, maintenant c'est lui
qui fait peur, et ce n'est pas l'effet de sa technique mais bien
plutôt d'une part ses réussites techniques et d'autre part sa façon
de s'imposer outre-mer, qui tiennent à une attitude nouvelle.

7. Système de Politique Positive, t. IV, pp. 26-27 de l'Appendice.


DU TRAVAIL
ORGANISATION 41
Si le progrès technique est associé à l'instinct de puissance,
il est aussi associé à la sécularisation. Je n'entends nullement
discuter ici le conflit que certains prétendent exister entre la
science et la religion. C'est à un niveau plus humble et plus quo-
tidien que se situe le conflit. Dans toute culture traditionnelle,
une valeur sacrée s'attache aux manières de faire, ces manières
ont une valeur propre. L'Occidental rationaliste, témoin dans
une société très différente de modes d'opération rituels, est
porté à expliquer ces rites par des croyances erronées quant à
ce qui est nécessaire au succès de l'opération. Mais cette vue
appauvrit la réalité. Il est très probable que les peuples qui en
usent ainsi ne sont pas comme nous « presbytes », je veux dire
qu'ils n'ont pas dans l'esprit exclusivement le but de l'opéra-
tion, utilisé comme terminusad quempour apprécier le minimum
nécessaire à la réalisation de ce but, il est probable qu'ils sont
« myopes », à savoir qu'ils attachent du prix aux pas successifs
qui forment avec le résultat un tout dont les parties sont pour
ainsi dire d'égale valeur, de sorte qu'ils jouissent de la manière
de faire indépendamment de son utilité stricte relativement
au but. Une telle manière de sentir n'est d'ailleurs point rare
chez nous. Tel écrivain ne veut écrire qu'à la plume, tel érudit
n'aime consulter un auteur que dans une édition d'époque : ces
procédés ne sont point nécessaires au but, ils sont même coûteux
comparés aux alternatives. De nos jours on les qualifie volontiers
de « manies »; mais il y faut regarder de plus près.

L'homme divisé en producteur et en consommateur

C'est le postulat moderne que seul le but compte, d'où suit


logiquement l'économie de moyens. Rien de plus juste dès lors
que seul le but a un prix positif tandis que les moyens employés
sont affectés de prix négatifs qui doivent donc être aussi faibles
que possible. C'est le langage de l'économiste, mais il ne s'appli-
que pas en toutes matières. Pour moi qui ne suis point chasseur,
42 ARCADIE

l'homme qui passe toute une journée à tuer un perdreau a fait


une bien grande dépense de temps relativement au but atteint,
et quant à ceux qui assemblent un équipage pour attraper un
renard, je vois qu'ils déploient des moyens fantastiquement
disproportionnés au but. Mais lorsque je prononce de tels juge-
ments, je sais bien qu'ils impliquent incompréhension des satis-
factions procurées par ces activités. Ce sont jeux, dira-t-on. Soit.
Jeux les activités qui procurent des satisfactions telles que le
but n'est que leur point final, travaux les activités qui ne se
justifient que par le désir du but. Telle est notre dichotomie
des activités humaines. On peut imaginer un homme qui d'une
part met en boîtes durant sa semaine de travail un volume crois-
sant de sardines, et d'autre part durant ses jours de repos, passe
de plus en plus de temps pour attraper un goujon.
Nous sommes tellement accoutumés à cette dichotomie qu'elle
nous paraît toute naturelle. Or on peut très bien concevoir une
société où les plaisirs que donne le jeu soient trouvés dans le
travail. Il y a d'ailleurs dans notre propre société des hommes
privilégiés qui se trouvent dans cette situation. Je ne serais
point reconnaissant au médecin qui me ferait dicter un livre
dans mon sommeil, sans que j'aie eu le sentiment de l'écrire.
A cette « automation » j'aurais perdu une expérience qui ne peut
certainement pas être dénommée pur plaisir mais qui n'est pas
non plus pure peine qu'il faille autant que possible abréger.
Ce n'est pas tout; cette automation me donnerait le sentiment
d'une profanation, d'un blasphème.
Aussi m'est-il compréhensible que l'on résiste à la démons-
tration que tel procédé est plus efficace que le procédé actuelle-
ment employé. Une telle résistance a été constatée en Occident
même de la part d'artisans. A fortiori peut-on l'attendre lorsque
tout un style de vie jure avec l'adoption de tel procédé parti-
culier, et c'est ce qui est arrivé pour les peuples chez lesquels
les Européens ont fait irruption à partir de Colomb et Vasco de
Gama. Il y a des concordances entre les différents aspects d'une
société : le culte, le régime familial, la structure et le ton des
ORGANISATION
DU TRAVAIL 43
rapports sociaux, la musique, le droit, les danses, les arts utiles
et l'art militaire sont liés entre eux. Aussi est-il bien difficile à
un peuple d'emprunter à des intrus le trait particulier qui fait
leur succès à moins d'une métamorphose totale; Pierre le
Grand ne se trompait point lorsque, voulant donner à son peuple
les talents militaires des Suédois et les talents industriels des
Hollandais, il estimait nécessaire de faire tomber les barbes et
de changer les vêtements; et si les Japonais sont devenus capa-
bles en deux générations de renverser à leur profit la pression
qui aurait pu les submerger, c'est au prix d'un changement
de leurs moeurs entrepris avec une remarquable lucidité et
poursuivi avec une constance prodigieuse.
Ce sont là de notables exceptions. En général les peuples qui
ont vu paraître les Européens ont été, au sens propre et fort,
étonnés par eux. Attachés à leurs coutumes consacrées, ils y
ont trouvé des obstacles aux réactions de défense qu'il leur aurait
fallu. C'est là sans doute, sinon toute l'explication, du moins
un élément important d'explication de cette grande énigme histo-
rique : l'extrême aisance avec laquelle les Européens ont pu
imposer leur volonté, n'importe leur faible nombre. Ils l'ont pu
également, qu'ils eussent affaire à des peuples à faible organi-
sation politique comme les Indiens de l'Amérique du Nord ou
à des peuples bien plus anciennement civilisés qu'eux-mêmes
comme les Indiens et les Chinois. Les Européens se sont imposés,
non par la supériorité de leurs armes mais par la différence
de leur état d'esprit. Des hommes qui savaient ce qu'ils voulaient
et subordonnaient leurs actions à leur but l'ont emporté sur des
hommes qui subordonnaient leurs actions à des habitudes. La
victoire de l'Européen sur le non-Européen n'est pas sans res-
semblance de caractère avec la victoire, en Europe même, de
l'industriel sur l'artisan. La tragédie fut d'une étendue incompa-
rablement supérieure.
Jusqu'à la fin du xvIIIe siècle, de tous les Européens allant
outre-mer les Jésuites ont été les seuls à essayer de comprendre
les moeurs et l'esprit des peuples sur lesquels les Européens
44 ARCADIE

affirmaient leur puissance; il est bien connu qu'au xve siècle


déjà, ils furent, à l'occasion des Indiens d'Amérique, les pre-
miers auteurs et propagandistes de la théorie des Droits de
l'Homme. Assurément leur propos était de gagner tous ces
peuples à la religion du Christ, mais en général ils surent infuser
leur principe universel dans les formes coutumières locales,
poussés à ce faire non par un simple esprit d'opportunité mais
par la doctrine selon laquelle la Loi Naturelle est connue à tous
les peuples. Cette tactique de l'insertion du christianisme dans
des cadres trouvés sur place, ou « pseudomorphose » leur valut
en Chine la grande querelle des Rites qui finit par la condamna-
tion romaine de leur méthode. Ils ne dédaignaient point de s'ins-
truire dans les arts utiles pour les enseigner à leurs ouailles
mais ils cherchaient ici encore à les insérer dans des modes de
vie changés seulement peu à peu. Je suis tenté de comparer
l'organisation jésuite des Indiens au Paraguay à ce qu'eût été un
effort pour donner aux artisans européens une organisation
coopérative destinée à éviter leur élimination par la manufac-
ture. La guerre qui fut faite aux Jésuites dans les pays catholi-
ques d'Europe aboutit au milieu du xvIIIe siècle à leur expulsion
du Portugal, de France et d'Espagne. Il est caractéristique qu'ils
aient été expulsés précisément des pays catholiques colonisa-
teurs et cet événement n'est pas sans rapports avec l'obstacle
qu'ils avaient opposé aux principales brutalités de la coloni-
sation. Cet obstacle n'avait pas à vrai dire été très efficacemais là
où il avait manqué, les choses s'étaient trouvées pires.

L'impératif d'eoficacité,ennemi des moeurs

La colonisation n'est point mon sujet. Si je trouve à propos


d'en parler, c'est pour mettre en rapport l'ébranlement imprimé
à l'ancienne société européenne par le nouvel impératif d'effica-
cité et l'ébranlement combien plus dramatique imprimé aux
anciennes sociétés d'outre-mer. Je trouve aussi un rapport entre
DU TRAVAIL
ORGANISATION 4S
l'attitude des populations. Même en Europe, cette attitude
est d'abord d'inquiétude et d'hostilité; les hommes se sentent
secoués par un rythme nouveau dont d'abord ils ne sentent pas
les bienfaits qu'il pourra leur conférer; il est remarquable que
cette réaction a été au minimum dans les États-Unis peuplés
d'hommes qui avaient d'eux-mêmes, par l'émigration, rompu
les attaches anciennes; revenant à l'Europe, nous trouvons un
second stade : l'idée marxiste d'acceptation du principe d'effi-
cacité avec intention d'en rejeter les porteurs et bénéficiaires
crus exclusifs, les capitalistes; mais en Occident l'évolution
économique, sociale et politique s'est trouvée assez rapide
pour que la civilisation de l'efficacité devienne chose partagée,
une sorte de bien commun de tout le peuple. Ayant ces trois
étapes dans l'esprit, on peut se représenter que la réaction des
peuples non-européens s'apparente au second stade européen.
A ces peuples la civilisation de l'efficacitéapparaît à tous égards
exogène : apportée par des hommes du dehors, pratiquée par
des hommes du dehors, bénéficiant aux hommes du dehors.
Il est trop tard pour la repousser mais non pour repousser ses
porteurs étrangers. Même s'ils ne sont pas, ou ne sont plus,
des oppresseurs, même s'ils commencent à répandre les bien-
faits de leur efficacité, en tout cas la supériorité que celle-ci
leur donne est ressentie comme une offense. Le non-Européen
veut se sentir égal à l'Européen et pour cela il veut être efficace.
De là suit un double processus de rejet : celui qui est le plus
visible à l'Occidental, c'est le rejet de la présence occidentale;
mais peut-être plus important encore historiquement est le rejet
par le non-Occidental de ses traditions propres, identifiées
comme la cause profonde de son défaut d'efficacité.
Là est le drame : croyances et moeursconstituent la forme non
seulement d'une société mais de la sensibilité individuelle de
l'homme dans cette société; heureux qui chérit les croyances
et les moeurs de son peuple, et c'est une amère souffrance de les
condamner; or le non-Européen y vient, voyant dans ce trésor
le principe de son humiliation.
46 ARCADIE

Le non-Européen qui veut que son peuple soit indépendant


et compte dans le monde de l'efficacité, devient l'ennemi de sa
propre tradition; et ceci tout autrement que l'Occidental ne
l'est de la sienne. Car dans les pays où le progrès technique a
pris son essor, d'abord cet essor n'a pu commencer que parce
que la culture nationale n'y était pas radicalement contraire,
ensuite le développement progressif de cet essor s'est produit
dans un cadre de croyances et de moeurs qui s'est progressive-
ment prêté et adapté à ce changement. Je ne veux pas chercher
ici quels sont les caractères culturels qui ont destiné l'Occidental
à être l'homme de l'efficacité. Berdyaiev a suggéré que l'esprit
de la religion chrétienne, situant l'homme en dehors et au-dessus
de la Nature, « chose » destinée à être possédée, a facilité l'impé-
rialisme technique; sur cette « chosification » Laberthonnière
a insisté. Dans un autre sens Antonio Labriola a soutenu que
l'impérialisme technique tient à la violence de tempérament
des peuples de souche germanique et certainement les peuples
atlantiques sont allés plus volontiers dans ce sens que n'avaient
fait les civilisations méditerranéennes. Ces conjectures ne sont
pas notre affaire : le point important c'est que la civilisation
de l'efficacité s'est développée dans un climat d'interaction avec
la culture des peuples occidentaux : il y a eu des conflits conti-
nuels mais aussi des accommodements continuels, de sorte que
dans leur état présent cette civilisationet cette culture se convien-
nent réciproquement.
Dramatique au contraire est la situation morale lorsqu'il s'agit
d'adopter dans sa forme avancée la civilisation de l'efficacité
tandis que l'on participe à une culture au sein de laquelle cette
civilisation n'est point née et qui ne s'est point adaptée au déve-
loppement de cette civilisation. La tentation est forte alors de
rejeter entièrement, d'un seul coup, cette culture traditionnelle,
mais comment l'homme peut-il vivre sans culture ? L'efficacité
est-elle capable d'engendrer une culture née d'elle? Cela ne
paraît point imaginable.
Le poète noir américain Richard Wright écrit : « Le monde
DU TRAVAIL
ORGANISATION 47
blanc occidental qui, jusqu'à une époque relativement récente,
était la partie la plus laïquement libre de la Terre, - avec une
laïcité et une liberté qui étaient le secret de sa puissance (science
et industrie) - a travaillé de façon inconsciente et avec ténacité
pendant cinq cents ans pour arriver à faire en sorte que l'Asie
et l'Afrique (c'est-à-dire l'élite de ces régions) aient l'esprit
plus laïc que « l'Occident! » e Et ailleurs :
« Aujourd'hui un homme de couleur, noir, brun ou jaune,
pleinement conscient, peut dire : Merci, Monsieur l'homme
blanc, vous m'avez libéré de la pourriture des traditions et
coutumes irrationnelles, quoique vous soyez encore victime,
vous-même, de vos propres coutumes et traditions irration-
nelles ! » 9
Et encore : « En résumé les Européens blancs ont déterminé
en Asie et en Afrique une révolution plus profonde et plus bru-
tale qu'on n'en avait jamais constaté au cours de toute l'histoire
de l'Europe. » io
J'ajouterai encore une citation, s'appliquant à un cas plus pré-
cis : «La tâche de Nkrumah représentait beaucoup, beaucoup plus
que l'expulsion des Britanniques. Il appelait son peuple à renon-
cer à une allégeance envers ces ancêtres qui remontait au temps
de l'Eden, pour l'inviter à croire qu'il était capable de s'approprier
les idées et les techniques du xxe siècle. Il essayait de vider des
riches sédiments qui s'y étaient accumulés la conscience de ses
frères de tribus, pour fixer cette conscience sur le monde brut,
nu et quotidien dans lequel ils existaient; et en même temps
il voulait les inciter à entreprendre de modifier consciemment
ce monde dans l'intérêt de ce qu'il avait de plus humain. » l
Ces citations présentent avec toute la force du lyrisme l'idée
que le non-Européen est destiné à un « affranchissement » à
l'égard de tout ce qui est sa culture, tel qu'on n'en a jamais vu
en Europe. On demandera : affranchissement pour quoi ? Et la
8. RICHARDWRIGHT :Écoute, homme 9. Ibid., p. 113.
blanc (Paris, éd. fr. Calmann-Lévy, 1959), io. Ibid., p. 113.
p. 116. m. Ibid., p. 124.
4ô ARCADIE

réponse n'est pas difficileà donner : pour développer la capacité


de faire. Mais si l'on demande encore : et pour faire quoi ? la
réponse est plus difficileà fournir. Wright nous dit : « pour modi-
fier consciemment ce monde dans l'intérêt de ce qu'il a de plus
humain ». Mais toute modification consciente suppose une
manière de juger, une préférence. Quelle est la manière de juger
proposée par Wright ? Ce qui est préférable, ce qui est à recher-
cher, c'est ce qui est le plus humain ? Mais qu'est-ce que le plus
humain ? Ce que l'homme juge tel. Il semble qu'il y ait cercle
vicieux, mais non, car ce que l'homme juge préférable, c'est ce
qui s'accorde avec l'idée qu'il se fait de l'homme. Il s'agit donc
de modifier le monde conformément à l'idée que l'homme se
fait de l'homme. Fort bien, j'en tombe d'accord. Mais qu'est-ce
que l'idée que l'homme se fait de l'homme sinon le fait de
culture par excellence ?L'image de l'homme accompli informe
toute la culture d'un peuple, une culture en progrès raffine cette
image.
C'est un programme sur lequel les esprits les plus différents
peuvent aisément s'accorder que les hommes doivent modifier
le monde de façon que l'homme y accomplisse pleinement sa
vocation. Mais quelle est sa vocation ? Le principe d'efficacité
est un principe instrumental : l'homme rationnel, un but étant
donné, organise son action en vue de ce but, subordonne les
moyens à la fin, mais quelle est la fin ?Peut-on ériger le principe
d'efficacité en principe transcendant? Si l'on rejette toutes les
valeurs de culture, on n'a plus aucun moyen d'appréciation
de ce qu'il faut rechercher et il ne reste à rechercher que le
développement de la puissance. Généralement la puissance
est la capacité de réaliser ce que l'on veut, et ce que l'on veut
dépend des valeurs; mais sans valeurs déterminant à quoi l'on
vise, c'est le pouvoir tout nu qui devient l'objet de la volonté.
En cela proprement réside le renversement de toutes les valeurs,
la puissance n'apparaissant plus comme la possibilité de réaliser
ce qui convient, mais ce qui convient se trouvant déterminé par
ce qui augmente la puissance.
DU TRAVAIL
ORGANISATION 49
La vision de Wright a fait sur moi une profonde impression
car il me semble qu'elle présente avec l'acuité de ton propre au
poète l'impression finalement produite sur l'extra-Europe par la
civilisation occidentale : à savoir non seulement que toute forme
d'activité est vicieuse si elle n'est pas rationnellement adressée
au but poursuivi (principe d'efficacité relative) mais que le but
poursuivi n'est lui-même rien autre que l'accroissement de la
puissance humaine (principe d'efficacité absolue). Si la « leçon
de l'Occident » est ainsi comprise, alors il doit apparaître que
l'Occident lui-même est mauvais pratiquant de sa doctrine, la
Russie soviétique meilleur pratiquant, la Chine populaire meil-
leur pratiquant encore.
Qu'on m'entende bien. J'ai usé de l'intuition du poète noir
comme d'un puissant « révélateur » pour faire ressortir sous des
traits vivement accusés des manières de voir qui peuvent ne se
trouver qu'à l'état de faibles « traces » dans la plupart des esprits
des intellectuels non-européens.

L'impératif d'efficacité déterminant de moeurs nouvelles

Cet état d'esprit est essentiel au modèle d'organisation stali-


nien. L'organisation stalinienne a pour principe le développe-
ment systématique de la puissance. J'aimerais savoir si des
connaissances concrètes sur la Russie entre 1917 et 1928 confir-
meraient l'hypothèse ci-après. Parmi les dirigeants communistes
il y avait alors deux sortes d'hommes, les uns cosmopolites,
comme Lénine et Trotski, les autres jamais sortis de Russie
comme Staline. Je ne serais pas surpris que ces derniers eussent
été plus profondément froissés que leur vocabulaire interna-
tionaliste ne leur permettait de l'exprimer, par la défaite mili-
taire de la Russie en 1917, et que le souci du développement
de la puissance nationale ne les ait hantés dès le début. Les cos-
mopolites, quant à eux, pensaient que la révolution bolchevique
devait se généraliser à l'Europe; seul un accident, contraire
ARCADIE

aux prévisions de Marx, en avait situé le début en Russie : mais


ses fruits ne pourraient se déployer que dans les pays économi-
quement avancés, seuls mûrs pour le communisme; néanmoins,
quand il s'avéra que la révolution n'avait point lieu dans ces
pays, les cosmopolites eux-mêmes sentirent que pour réaliser
les conditions de la société communiste, telles que Marx les
avaient énoncées, il fallait réaliser en Russie la phase d'accu-
mulation capitaliste qui, chez Marx, est un préalable nécessaire
du communisme. Mais les cosmopolites n'en venant que par
déception à tenir pour principal objectif ce développement
interne de la puissance devaient naturellement se trouver moins
bien placés pour mener ce développement que les « tout-russes »
qui de prime abord avaient pensé en ces termes.
N'importe d'ailleurs ce qui vient d'être supposé, ce qui
importe, c'est que le stalinisme s'est proposé pour objectif
d'assurer à la Russie cette puissance que donne l'industrie, il
a décalqué dans la civilisation occidentale ce qui intéresse la
puissance. La révolution industrielle en Occident avait dans
son cours heurté des traditions qui avaient peu à peu cédé
devant elle; on pourrait dire que dans les pays occidentaux le
progrès économique a été un peu une course d'obstacles, en
Russie au contraire on a de prime abord rasé les obstacles.
Sur ce champ aplani, les dirigeants soviétiques se sont proposé
des objectifs définis, comme telle production d'acier à telle date.
Dès que l'on se propose tels objectifs définis, ce qui est rationnel
c'est de tout agencer en vue de ces buts. Cela est rationnel par
définition mais peut n'être point raisonnable. Être raisonnable
en effet, c'est bien apprécier les valeurs distinctes dont il y a
lieu de tenir compte dans les affaires humaines; ne reconnaître
que certaines valeurs à l'exclusion d'autres peut n'être pas rai-
sonnable, mais à partir du choix il est possible théoriquement
d'imprimer à la société, relativement à ces buts élus, une ratio-
nalité que telle autre société, qui ne s'est point soumise à l'impé-
ratif exclusif desdits buts, ne présentera point, si elle est jugée
par rapport auxdits buts.
ORGANISATION DU TRAVAIL si

Cette analyse très brève nous sufl'It pour disposer dans un


ordre logique l'ancienne société chinoise, la civilisation occi-
dentale et la nouvelle civilisation stalinienne. Aux yeux d'un
homme de l'ancienne civilisation chinoise, l'Occidental se
montrait déraisonnable par la négligence de certaines valeurs,
y gagnant en rationalité et efficacité dans la poursuite de buts
distincts; mais la civilisation stalinienne d'à présent renchérit sur
l'Occident, négligeant à son tour des valeurs que nous estimons,
y gagnant en rationalité dans la poursuite de ses buts. D'un
terme à l'autre de nos deux comparaisons, ce qui est à chaque
fois éliminé, ce sont des valeurs autres que celles de puissance,
ces dernières gagnant à chaque fois en importance.
La puissance recherchée, cela doit être redit, est puissance
de l'Homme, qui est d'abord puissance sur la Nature et par là
puissance à l'égard d'autres groupements humains. Elle est
recherchée de plus en plus consciemment, car dans la civilisation
occidentale encore elle l'a été comme inconsciemment, par
l'action d'individus plutôt que par un propos collectif avoué.
A partir du moment où elle est un propos collectif avoué, il
faut que le système gouvernemental lui-même soit propre au
but recherché, c'est-à-dire que dans le maniement des hommes
le procédé efficace prend le pas sur la procédure légitime. Ce
qui avait toujours distingué les gouvernements réguliers c'est
la valeur propre assignée aux procédures légitimes, l'homme
politique n'étant fondé à poursuivre son but qu'en agissant
selon certaines règles; mais les règles peuvent entraver l'ef&-
cacité de la manipulation des hommes; et si l'on accorde une
valeur absolue à certains objectifs, il devient rationnel d'user
dans le maniement des hommes des procédés les plus efficaces,
n'importe le souci de légitimité. Ainsi se dessinent des sociétés
dont nous sentons vivement le contraste avec nos sociétés
occidentales, mais qui contrastent plus vivement encore avec
le passé des peuples au sein desquels elles se développent.
Quant à leur cause historique, il me paraît bien excessif de la
trouver dans la doctrine d'un penseur; il faut plutôt la rechercher
52 ARCADIE

dans l'impression faite sur les non-Occidentaux par la civili-


sation occidentale : celle-ci n'a fait presque aucune impression
par ses aspects spirituels, elle a fait impression par ses aspects
matériels contrastant avec ceux des peuples non-occidentaux;
et de ses aspects matériels le non-Occidental est remonté aux
aspects psychologiques par lesquels la civilisation occidentale
contrastait avec sa culture propre, or ces aspects pouvaient se
résumer dans l'accent mis sur le développement de la puissance
humaine : c'est cela qui a été adopté et c'est sur cela qu'on a
renchéri.
De là suit ce phénomène qui déconcerte l'Occidental d'aujour-
d'hui dans ses rencontres avec des intellectuels non-occidentaux
touchés par le modèle stalinien. Vu que la civilisationoccidentale
est apparue au non-Occidental comme caractérisée par le souci
de puissance, et que la confrontation avec elle a dévalué aux yeux
du non-Occidental ses propres valeurs autres que de puissance,
l'Occidental qui vient aujourd'hui vanter ses valeurs autres que
de puissance et conseiller au non-Occidental de ne point liquider
brutalement les valeurs de ce genre que le non-Occidental peut
trouver dans son passé, l'Occidental, dis-je, ce faisant, semble
suspect aux yeux du non-Occidental de vouloir ralentir la
marche du progrès chez ce dernier. Ainsi le thème de la puis-
sance est devenu primordial.

En quoi la machine libère et en quoi elle asservit

Lorsque nous pensons « civilisationindustrielle » les premières


images qui se présentent à notre esprit sont celles de machines,
capables de frapper, de peser, de soulever, de façonner, avec
une force bien supérieure à la nôtre, comme aussi, plus récem-
ment, capables de calculer avec une rapidité bien supérieure à
la nôtre. Ce sont là de formidables serviteurs. Mais les obtenir
et en tirer parti suppose que l'on organise les hommes à cette
fin. C'est là que l'imagination des anciens auteurs qui ont rêvé
DU TRAVAIL
ORGANISATION 53
de puissants moyens d'action pour l'homme s'est révélée insuf-
fisante. Dans leurs esquisses de sociétés servies par des machines,
la machine sert et n'impose rien. Or nous savons par expérience
que si l'espèce humaine vit en symbiose avec une espèce nouvelle,
celle des machines, nous ne pouvons jouir de l'enrichissement
apporté par cette espèce nouvelle qu'à la condition de nous
adapter à la vie avec elle. On a beaucoup dit que le machinisme
alimenté par la captation d'énergies naturelles nous assurait
une population d'esclaves incomparablement plus nombreuse
qu'aucune société du passé n'en avait possédé, mais cette
manière de parler méconnaît une différence fondamentale.
Considérons dans une société ancienne l'ensemble des esclaves :
étant hommes comme les maîtres, les esclavesdans leur ensemble
pouvaient former un circuit d'où sortaient vers le haut des ser-
vices adressés aux maîtres mais qui n'absorbait pas en elle des
services de maîtres. Le monde d'esclaves, parce qu'il était formé
d'hommes, constituait un système souple et intelligent, qui
servait mais n'exigeait pas. Au contraire le monde des machines
ne fonctionne que si les hommes sont placés en des points stra-
tégiques de ce système y jouant les rôles voulus pour que les
machines fonctionnent et soient bien utilisées. Il n'y a pas un
circuit des machines à marche autonome sous-tendant la liberté
des maîtres, mais les maîtres sont eux-mêmes inscrits dans les
circuits des machines.

La civilisationde l'organisation du travail

C'est la prise de conscience plus ou moins claire de ce rapport


qui a fait dire que si d'une part la machine affranchit l'homme
de bien des peines et de biens des obstacles, d'autre part en un
certain sens elle l'asservit; les machines sans nul doute sont
créées en vue de l'homme mais les hommes doivent être disposés,
organisés en raison des machines. Représentons-nous par la
pensée les positions et gestes des hommes de notre société
54 ARCADIE

avancée en cet instant même : la diversité de ces positions et


gestes est incomparablement plus grande que si nous prenions
la même photographie mentale pour une société sans machines;
mais aussi, s'agissant de notre société, ce que fera chacun de nos
hommes dans une heure d'ici est donné de façon incomparable-
ment plus impérieuse et certaine que ce n'est le cas pour une
société sans machines. Ce n'est là qu'une façon concrète d'expri-
mer ce que nous savons bien, la population travailleuse d'une
civilisationindustrielle présente un édificeextrêmement complexe
de tâches qui doivent être accomplies de façon très exacte. Il
y a lieu d'admirer cet immense réseau de coopération : ce réseau
humain est plus essentiel que les machines à notre civilisation
industrielle, la chose se prouve aisément; n'importe l'étendue
des destructions de machines que causerait par exemple un
bombardement qui n'atteindrait que les instruments, ceux-ci,
le réseau humain subsistant, seraient régénérés avec une très
grande rapidité. Tandis que si une peste supprimait au contraire
le réseau humain, les machines subsistant intactes ne rendraient
aucun service à une population nouvelle qui ne serait pas organi-
sée pour en tirer parti. C'est donc bien l'organisation du travail
humain qui est le fait essentiel.
C'est par l'organisation du travail que la société occidentale
moderne s'est élevée bien au-dessus de toutes les civilisations
du passé. Il y a fallu la division du travail pour que la machine
pût intervenir. Il n'y a point de machine concevable qui puisse
remplacer l'homme en tout de sorte qu'il fallait d'abord décom-
poser les tâches humaines pour que des machines pussent rem-
placer un certain geste humain. Je serais tenté de dire que
l'intervention de la machine a été dans l'ordre concret l'ana-
logue du calcul infinitésimal ou si l'on préfère de l'analyse
chimique. La division du travail a mené à la machine et
la machine à une division du travail plus poussée, à une orga-
nisation du travail plus vaste, plus complexe, plus efficace.
Mais il faut bien voir que l'organisation du travail et l'aména-
gement de l'existence sont choses différentes et peuvent être
DU TRAVAIL
ORGANISATION S5
valeurs antinomiques. En voici un exemple. Je travaille chez moi,
maître de mon horaire, libre de diviser mon temps à ma guise
entre ma tâche et ma famille, mes fournisseurs et mes clients sont
des amis et nos transactions donnent lieu à des moments d'agréa-
ble conversation, mon existence est bien aménagée. Mais pour
que je participe plus efficacement au processus de production,
il faut m'arracher de cette coque, je dois aller rendre mes ser-
vices de production loin de mon logis, perdu dans une foule de
compagnons que je n'ai point choisis, soumis avec eux à une
discipline exacte. Ce changement est un progrès dans l'organi-
sation du travail mais un regrès dans l'aménagement de
l'existence.
Je suis économiste et donc je parle souvent de la « mobilité
de la main-d'oeuvre ». Oui, le travailleur doit, pour servir le
progrès technique, glisser aisément d'un lieu d'emploi à un
autre et d'un mode d'activité à un autre ; l'évolution économique
exige cette mobilité. Mais je ne puis jamais user du terme sans
me représenter que, dans le plus grand nombre des cas, chaque
déplacement géographique et chaque « reconversion » d'activité
implique un arrachement pénible : pour qu'il n'en soit pas ainsi,
il faut que le travailleur n'éprouve aucun attachement pour ses
compagnons ni à son travail particulier. Or qui douterait que
de tels attachements sont un élément de bonheur; mais cet élé-
ment de bonheur ne pouvant que devenir cause de chagrin, il
tend à disparaître. Le travailleur moderne acquiert de l'indiffé-
rence à l'égard de son entourage de travail, de là naturellement un
plus grand souci de ce que lui vaut à lui seul son effort. J'ai dit
auparavant que toute activité pouvait être appréciée en elle-
même ou uniquement comme coût accepté en vue d'un but.
Ce dernier point de vue tend à se généraliser. N'importe,
dira-t-on, si l'homme, occupé moins longtemps par sa tâche,
vit beaucoup mieux, une fois celle-ci terminée, à proportion des
progrès en productivité dus à l'organisation du travail! L'idée
moderne est bien celle-là : l'homme perd des satisfactions comme
producteur, mais en gagne commeconsommateur.C'est la grande
56 ARCADIE

dichotomie de l'homme fondamentale à la science économique.


La science économique ne prenant financièrement en compte
que le mesurable, elle néglige nécessairement les pertes de satis-
faction de producteur lesquelles sont intangibles, tandis qu'elle
met en lumière les gains du consommateur lesquels sont tangibles.
On sait comment sont mesurés les gains du consommateur :
il a une puissance croissante d'acquisition d'une collection
d'objets et services. Je ne crois pas qu'il y ait d'autre moyen de
mesurer. De même l'inventaire d'un défunt consiste dans une
énumération, et certainement un inventaire à longue liste nous
représente une richesse beaucoup plus grande qu'un inventaire
très court. Cependant cette anatomie de la richesse n'est pas
une physiologie du bien-être. Pour me faire entendre, j'imagi-
nerai que nous visitons tour à tour les logis de deux défunts
dont les biens vont également être dispersés et que nous sommes
conduits dans ces deux visites par un commissaire-priseur qui
nous assure que ces deux collections à la vente « feront » le même
prix. Néanmoins nous pouvons au cours de ces deux visites
éprouver des sentiments différents : les biens concrets meublant
l'un des logis peuvent refléter une existence harmonieuse, l'autre
collection nullement. L'ensemble a un sens et une valeur propres.
La question que je soulève est de savoir si l'ensemble, dont jouit
l'homme de la civilisationindustrielle, n'a pas une valeur moindre
que ne le ferait supposer la somme de ses parties.
Je n'ignore point l'objection que l'on peut m'opposer. On me
dira que l'homme dispose librement du temps que lui laisse son
travail rénumérateur et du revenu que lui laisse l'impôt : l'usage
qu'il fait de ce temps et de ce revenu est celui qu'il choisit, et
par conséquent c'est pour chacun la manifestation de ses préfé-
rences dans le cadre des données de temps et de revenu. Et
par conséquent si je dis que cet ensemble est inférieur à un autre
possible, je dis seulement que mes préférences sont très diffé-
rentes de celles de l'individu considéré. Il est vrai. Mais il est
vrai aussi que les préférences s'exercent dans les cadres des choix
offerts. Si l'on ne construit à portée des lieux de travail que des
ORGANISATION
DU TRAVAIL 57
immeubles gigantesques, le travailleur n'a pas le choix de vivre
dans une maison séparée, à moins que des moyens de transport
ne lui soient offerts, ce qui ne dépend pas de lui. S'il va au cinéma
au lieu de lire un bon livre, c'est que son éducation ne lui a pas
offert l'alternative.
Je ne suis point de ceux qui contestent la grande amélioration
apportée dans l'existence du grand nombre par le progrès écono-
mique, et même il me semble qu'une telle mise en question sup-
pose la substitution à l'étude attentive des conditions d'autre-
fois 12 d'images idéales n'ayant qu'un faible rapport avec la
réalité. Mon propos est tout différent : c'est qu'étant donné le
croît de puissance dont nous avons disposé, l'existence quoti-
dienne des hommes a été moins améliorée que ne l'aurait imaginé

12. A cet égard on peut trouver un vénérables ingénieurs pour bastir force
correctif amusant dans un pamphlet du nids à rats; ils faisoient une petite porte,
début du xviie intitulé : « Au Vieil Gro- d'autres une petite estable à loger le
gnart du Tempts Passé n (publié par mulet, de bas planchers, de petites
DANJou et CIMBER, Archives Curieuses fenestres, des chambres, antichambres et
de l'Histoire de France, 20 série, vol. II, gardes-robes etranglées, subjectes les
pp. 361-387). unes aux autres, le privé près de la salle,
« Les ignorants... disent que les un auvan à loger des poulles et une
hommes du temps passé étaient aussi grande court pour les promener.
riches avec leur peu comme nous avec e Leurs meubles des champs estoient
notre abondance; je le nie... S'ils avoient pareils : une grosse couche figurées d'his-
de la richesse, pourquoy laissaient-ils toires en bosse, un gros ban, un buffet
nos villages dénuéz de belles maisons? remply de marmousets, une chaise à
Il y a deux cens ans que les maisons des barvier de natte, et pour vaiselle des
champs, mesmes des meilleurs bourgeois tranchoirs de bois, des pots de grais,
de ville, n'estoient que des cabanes cou- une éclisse à mettre le fromage sur la
vertes de chaume. leurs jardinages clos table, un bassin à laver de cuivre jaune,
de haies ; leurs compartiments, des car- et sur le buffet deux chandelles des Roys
reaux de chous ; leurs palissades des hor- riollées poillées, une Vierge Marie
ties; leur plus belle vue, une fosse à enchâssée et un amusoir à mouche...
fumier, et quand il estoit question de Au surplus si pauvres qu'ils estoient
bastir l'estable à cochon de fond en com- contraints en hyver de se chauffer à la
ble, ils estoient trois ou quatre ans à fumée d'un étron pour ne pouvoir achep-
en faire la despence, autrement ils eussent ter de boys. »
été ruinez. (A noter que l'emploi du fumier comme
« Voyez les plus beaux et anciens basti- combustible se voit encore dans des vil-
ments des villes, de quelle structure ils lages de l'Inde.)
estoient; leurs architectes estoient de
5ô ARCADIE

un homme d'autrefois à qui l'on aurait annoncé ce croît. Imagi-


nons que l'un de nous puisse être projeté de i5o ans en arrière
pour s'entretenir avec Saint-Simon, et instruire ce penseur des
moyens que l'ingéniosité et l'organisation auront développés
en ig5g. Comment Saint-Simon se représenterait-il le monde
d'aujourd'hui ? Il s'attendrait à ce que la richesse de la civilisa-
tion fût annoncée par la beauté des villes et le langage du citoyen.

La culture, le cadre

Chaque civilisation ancienne a laissé le témoignage d'édifices


religieux ou politiques superbes, souvent de grandioses ou gra-
cieuses demeures aristocratiques. Notre Saint-Simon s'atten-
drait à ce que notre civilisation, incomparablement plus riche
que les précédentes, les éclipsât par la beauté de ses édifices à
usage collectif, et y joignît la grâce des logements familiaux,
harmonieusement mariés avec les monuments. Il est facile de
prouver qu'un homme d'il y a cent cinquante ans se serait attendu
à cela puisque dès la seconde moitié du xvIIIe siècle, l'urbanisme
est une obsession des architectes, des pouvoirs publics, et même
de riches particuliers : on peut souligner qu'il y a eu des projets
et même des réalisations de cités industrielles belles en même
temps qu'adaptées à leur fonction. On croyait alors que vivre
dans un beau cadre avait du prix pour l'homme, cette proposi-
tion semblait tellement évidente qu'on ne cherchait pas même
à la justifier. Aussi un homme d'alors serait-il stupéfait de la
laideur et du désordre de nos villes d'aujourd'hui, il compren-
drait mal qu'on n'eût rien fait de beau ni de commode dans ce
domaine.
De même chaque civilisation ancienne a été signalée par
l'existence d'élites cultivées; Engels a très bien expliqué dans
son Anti-Dühring qu'une minorité seule peut être cultivée dans
une société pauvre, vu que le temps de travail total d'une société
ne peut être adressé aux soucis les plus élevés que dans une
DU TRAVAIL
ORGANISATION 59
proportion d'autant plus faible que la société est plus pauvre.
Inversement cette portion peut être d'autant plus grande que la
société est plus riche. L'élite cultivée s'élargissait en nombre
au xviiie siècle, un grand progrès dans la richesse devait accroître
la proportion du temps social total dévolu à ces préoccupations
tandis qu'en même temps le processus de démocratisation
devait redistribuer ce temps total entre les différents membres
de la population, par conséquent les caractères de la classe culti-
vée devenir ceux du grand nombre. On n'a rien vu de tel. Si
l'homme du commun reçoit aujourd'hui une abondance d'infor-
mations rendue possible par de puissants moyens de diffusion,
on n'a point vu s'accentuer sa participation active à la vie intellec-
tuelle, artistique et civique, participation qui ne peut s'exercer
que dans des centres locaux. La croissance de la population,
de la richesse et du temps libre n'ont point apporté, comme il
était espéré, la multiplication de tels foyers, qui eussent parsemé
le pays d'éclosions diverses.
Athènes dans sa splendeur avait cent mille habitants plus ou
moins; je n'ai pas besoin d'insister sur ses monuments publics;
mais il vaut la peine de rappeler qu'Aeschyle, Euripide,
Sophocle, Aristophane étaient des auteurs populaires, que la
foule écoutait Périclès. Toute l'Attique avait peut-être quatre
cent mille habitants. Un peuple de quarante millions d'habitants
pourrait avoir cent Attiques et cent Athènes. Bien plus près de
nous, l'Italie a présenté le spectacle d'un pays semé de cités
remarquables par leur beauté et par l'éclat des arts. La civilisa-
tion moderne n'a rien reproduit de tel.
On pourra m'objecter que je vante ici mes préférences propres :
mais enfin quels critères appliquons-nous aux civilisations du
passé, sinon ceux dont je fais usage ici, et n'est-il pas légitime
alors de les appliquer à la nôtre ? N'importe, dira-t-on, ce qui
compte c'est le bien-être ressenti par les hommes vivants. Mais
justement je ne crois pas non plus que les hommes vivants soient
bien aises de vivre dans un chantier. C'est ce que je voulais dire
en disant que le bien-être suppose un degré d'harmonie dans
6o ARCADIE

l'environnement humain. Une image fera peut-être sentir la


préoccupation.
Notre civilisation est inspirée par l'esprit de conquête, or les
conquérants s'emparent de toute sorte de biens, mais ces biens
ne prennent leur pleine valeur de satisfaction que lorsqu'ils
prennent place dans un milieu organisé dans notre société mais
que l'existence n'y est point aménagée.

La qualité de la vie

Heureusement ce souci ne m'est point particulier. C'est celui


qui inspire Arthur Schlesinger Jr lorsque dans un discours-
programme adressé à une organisation politique (le Democratic
Advisory Council de New-York), il soutient qu'après avoir ren-
forcé la base quantitative de l'existence, il faut maintenant
améliorer sa qualité. La même idée est avancée dans un livre
de Kenneth Galbraith, intitulé The Afflouent Society. Je n'accepte
pas toutes les propositions de ces auteurs. Galbraith paraît penser
que la poussée vers l'augmentation de la puissance productive
peut se relâcher, je pense quant à moi qu'elle est tellement essen-
tielle à notre société que celle-ci risquerait de s'effondrer au cas
d'un tel relâchement. Schlesinger paraît identifier l'effort pour
la qualité de la vie avec l'action gouvernementale et je ne vois
pas que jusqu'à présent les gouvernements aient adressé à ce
but une large partie des ressources qu'ils s'attribuent; il ne me
paraît pas évident qu'ils deviendraient beaucoup plus édilitaires
s'ils disposaient d'une part beaucoup accrue des ressources
productives : je voudrais d'abord voir se développer la tendance
édilitaire dans les gouvernements avant de leur attribuer un sur-
croît de ressources. Et ce surcroît, je préférerais à tout coup le
voir aux mains de pouvoirs locaux.
Mais le point essentiel, à mes yeux, c'est que les formes futures
du progrès doivent en effet porter sur la qualité de la vie. C'est-
à-dire qu'au souci « comment la production est-elle organisée ?»
ORGANISATION
DU TRAVAIL 61
doit s'ajouter le souci « comment l'existence humaine est-elle
aménagée ? » L'ingénieur de production pense naturellement à
disposer les hommes autour de la machine, mais il faut penser
aussi à disposer les produits autour de l'homme.
C'est là une idée que l'on acceptera volontiers en principe
mais dont la réalisation pose des problèmes très ardus. L'orga-
nisme économique émet des quantités de produits qui vont
croissant d'année en année et des revenus qui, du moins en
valeur réelle, croissent grosso modo au même pas. Or donner à
un homme un peu plus chaque année, que ce soit 3 % ou 5 %,
ce n'est pas lui donner le moyen de modifier la structure de son
existence. Pour que d'importantes modifications de structure
pussent intervenir, il faudrait que le revenu individuel bondisse
un jour d'un niveau à un autre, ce qui pourrait être arrangé si,
au lieu de donner à chacun chaque année 3 % de plus on donnait
au dixième des hommes chaque année 60 % de plus, et rien aux
autres, en choisissant les bénéficiaires par tirage au sort. Il suffit
d'énoncer l'idée pour sentir quelles oppositions elle soulèverait.
Pourtant il paraît clair que l'enrichissement des hommes petit
à petit est incapable de produire les mêmes effets qu'un change-
ment par quantum important.

L'aménagementde l'existence

C'est une idée simple que l'aménagement de l'existence


humaine est plus essentielle que l'organisation du travail, que
l'organisation du travail a seulement valeur instrumentale à
l'égard de l'aménagement de l'existence humaine. Personne sans
doute ne niera cette proposition, elle est assurée d'applaudis-
sements et j'aurais donc intérêt à m'arrêter ici. Mais ce ne serait
point honnête : ici en effet commencent les difficultés. Chacun
fort aisément se croit bon juge de ce qui convient à l'homme
et se trouve fort prêt à contraindre les processus de production
de manière à donner à l'homme les éléments de la bonne vie.
62 ARCADIE

Mais cette excellente intention mène facilement à la tyrannie.


Car pour que les efforts humains soient bien adressés je serai
amené à interdire ceux qui me paraissent mal adressés; et pour
que les hommes entrent dans le modèle que je propose ne faut-il
pas que je leur interdise les satisfactions incompatibles avec ce
modèle ? Ces dangers sont patents. Ils nous paraissent, ils me
paraissent monstrueux. Ce qui, soit dit en passant, donne la
mesure du contraste entre la société moderne et les cités grec-
ques, où régnait une législation des moteurs qui leur semblait
condition de la liberté, et qui nous semble à nous négation de la
liberté. Ce contraste a été bien marqué par Benjamin Constant
dans son fameux discours de 1820 « De la Liberté des Anciens
comparée à celle des Modernes ». Ce qui caractérise la liberté
des Modernes, au moins en principe, c'est que chacun, à l'aide
des différents produits et services offerts sur le marché, peut
composer son existence particulière à sa guise.
C'est l'aspect moral du progrès matériel qu'il n'apporte pas
seulement abondance mais latitude; fort juste est l'expression
de « vie plus large » et si elle comprend pour le gourmet une
gamme d'aliments plus étendue, pour tel autre elle comporte la
faculté de se donner des concerts où les plus merveilleux vir-
tuoses interprètent les plus grandes oeuvres musicales. Ainsi
le progrès matériel permet la satisfaction de goûts divers qui
sont de qualité bien différente. Par nos choix nous exprimons
notre personnalité et selon nos choix nous la développons heureu-
sement ou la dégradons. N'importe le mauvais usage qui peut
être fait de cette latitude, elle est en général un bien, très vivement
ressenti par ceux qui viennent d'un pays où elle n'est point
laissée.
S'il faut louer cet élargissement, il faut aussi déplorer les
conditions psychologiques qui portent à son usage médiocre ou
fâcheux. Mais surtout il faut bien voir que l'élargissement ne
se produit pas dans toutes les directions.
Voici un enfant citadin arrêté devant une vitrine abondam-
ment garnie de jouets. Le choix qui s'offre à lui, et qu'il peut
DU TRAVAIL
ORGANISATION 63
exercer selon la somme dont son père l'a muni, est incompara-
blement plus étendu que n'était celui de son semblable autrefois.
Mais d'autre part cet enfant ne dispose pas pour ses jeux des
espaces agrestes et de leurs invites à son imagination. L'élargis-
sement de la gamme des jouets nous représente les effets de l'en-
richissement économique, le resserrement et l'appauvrissement
des terrains de jeux nous représentent la détérioration de
l'environnement.
Dirons-nous que la conduite observable du puer oeconomicus
révèle une préférence fondamentale pour l'acquisition onéreuse
du « tout-fait » relativement aux jouissances de libre déploie-
ment ? Ou reconnaîtrons-nous que sa situation lui ouvre une
voie et ferme l'autre ?
S'en tenir aux manifestations concrètes, comme font trop
d'économistes, c'est méconnaître les désirs sans occasion
d'accomplissement. Quelle leçon que l'institution des congés
payés Avec quelle force n'a-t-on pas vu se manifester la ruée
hors de l'environnement subi, et donc la préférence pour
d'autres environnements! Depuis lors quel développement des
aménagements d'accueil, destinés à l'agrément de la vie vacan-
cière Mais
! voilà une nouvelle leçon : car s'il importe d'aménager
pour l'agrément de l'existence les lieux où les familles séjournent
un mois de l'année, n'importe-t-il pas onze fois plus d'aménager
leurs séjours ordinaires ?
Nous avons vu, nous voyons comme un vaste référendum qui
condamne le cadre de l'existence ordinaire, et par là réclame
priorité pour son amélioration. C'est là où se situent nos activités
les plus nécessaires que nous sommes le plus inévitablement
sujets aux sensations déplaisantes et aux sentiments pénibles
infligés par les aspects physiques et sociaux de l'environnement,
et c'est là donc qu'il importe le plus de procurer ses charmes.
Le physique et le social vont ici de pair. Sur le portrait de
Dorian Gray, les fautes morales commises s'inscrivaient en traits
de laideur. Il en va de même quant à notre paysage national : sa
défiguration traduit notre insensibilité à autrui. Insensibilité
64 ARCADIE

en quelque sorte rationnelle dans la grande organisation qui


prend les dispositions convenables au service qu'elle rend,
n'importe les incommodités qu'elle inflige par ailleurs, et
contre lesquelles les autorités locales ne sont pas de force à
défendre les intéressés. Cette insensibilité liée à la spécialité
du service prend un caractère paradoxal dans le cas des institu-
tions de soulagement social qui font leur office sans perception
des existences personnelles, sans égards. Enfin cette insensi-
bilité à autrui se marque dans les conduites individuelles impor-
tunes ou dangereuses à autrui. Et combien fréquemment ne
sommes-nous pas destructeurs des charmes mêmes dont nous
venons jouir!
Une politique édilitaire humaniste appelle une science sociale
qui sache la guider, et qui, pour cela, ne doit pas se contenter
des repères fournis par des moyennes portant sur certains
aspects de la vie, mais qui doit rechercher des tableaux minu-
tieux d'existences individuelles.
Mais surtout elle doit être soutenue, portée par des attitudes.
Une usine peut orner le paysage : témoin celle de Champagne-
sur-Oise : mais combien de constructeurs ont ce souci ? L'embar-
quement pour Cythère est une scène enchanteresse : mais
qu'en serait-il en l'animant de gestes brutaux et de rires lourds ?
La culture des manières, dans notre époque d'encombrement,
ne peut plus être regardée comme une valeur de luxe mais devient
une valeur vitale : témoin la route.
Cette formation implique un effort d'éducation qui est à peine
encore entrepris. J'estime que le temps épargné dans la produc-
tion des choses nécessaires à la vie ne devrait pas être regardé
comme bon à dissiper en plaisirs de pauvre qualité mais comme
bon à employer pour recevoir de l'éducation. La tendance actuelle
est d'abréger la vie de travail par une retraite prématurée et
d'abréger la semaine de travail, je préférerais que l'on abrégeât
la vie de travail en prolongeant la scolarité pour tous et que l'on
utilisât aussi en ce sens des portions de la vie adulte. Supposez
que d'ici vingt ans dans tel pays le modèle de répartition d'une
ORGANISATION
DU TRAVAIL 65
vie humaine soit le suivant : enseignement jusqu'à quinze ans,
35 heures de travail par semaine, trois semaines de congé plus
une en moyenne de maladie, retraite à 62 ans; cela fait
78 96o heures de travail dans une vie. Contrastez le modèle sui-
vant : enseignement jusqu'à 20 ans, retraite à 68 ans, semaine
de 38 heures avec cinq semaines de congé et trois semaines
d'enseignement plus une semaine en moyenne de maladie, soit
au total 78 432 heures. Le second modèle serait, ce me semble,
plus civilisé que le premier; une population plus éduquée joui-
rait mieux de son loisir.
Comme on voit, il s'agit bien ici d'aménagements concrets.
Celui qui est proposé impliquerait un considérable accroisse-
ment du personnel enseignant et pour la plus grande partie cet
accroissement devrait porter sur les hautes classes, par consé-
quent il exigerait du personnel à haute qualification. Mais non
seulement le personnel enseignant devrait être accru de ce fait,
plus encore il devrait l'être de façon à augmenter l'intensité de
l'enseignement, à savoir dans chaque classe il devrait y avoir un
nombre croissant d'heures d'enseignant dépensé par élève. C'est
ici la contrepartie de l'économie de travail par objet fabriqué,
de moins en moins de temps dépensé pour la fabrication d'un
objet donné, mais de plus en plus de temps dépensé pour la
formation d'un esprit donné.
C'est sous l'influence d'une formation ainsi accentuée et pro-
longée que les goûts de la Société doivent évoluer et sous
l'influence de ces goûts la nature de ses activités productrices.
Je pense d'ailleurs à une éducation qui ne serait pas une simple
transfusion de savoir mais une véritable formation, faute de
laquelle l'homme n'est pas capable de bien user de ses chances
croissantes.
III 1

La terreestpetite
If) I9

Nous n'habitons plus la même planète que nos aïeux : la leur


était immense, la nôtre est petite. Pour la première fois dans l'his-
toire de notre espèce, il n'est plus vrai que les terres s'étendent
« à perte de vue », puisque notre Terre tout entière a pu être
embrassée d'un coup d'il, fixé par la photographie, ce qui nous
permet de mettre en pendant à l'image de notre demeure fami-
liale, celle de notre demeure collective.
Dénombrons : nous voyons se développer une expansion;
mais arpentons : nous voyons se parfaire une contraction.
La distance est subjective; son étalon naturel est « la journée
de marche »; un premier degré de contraction de la distance
a été obtenu par recours au cheval et à la voile. Il n'y a guère
plus de cinq mille ans que la domestication du cheval a
été menée à bien dans les grandes plaines de l'Asie centrale,
l'usage du cheval a diffusé lentement en Europe : c'était là
un bien rare en Grèce. On sait qu'il n'a été introduit en
Amérique que par Cortès et que les communications dans
les empires pré-colombiens se faisaient par relais de coureurs
à pied. Quant à la voile, son existence est attestée en Égypte
au troisième millénaire avant notre ère. Cheval et voile, ces
deux moyens de vélocité accrue se sont répandus géographi-
quement, ont été employés plus communément et de façon
plus efficace. Mais les vitesses de croisière obtenues, soit sur
terre soit sur mer, n'étaient encore que de faibles multiples
de l'étalon naturel, de sorte que les distances avaient subi une
réduction fractionnelle mais non pas un changement d'ordre de
grandeur.
Toutes les grandes civilisations jusqu'au xvIIIe siècle se situent
LA TERREESTPETITE 67
dans un univers où l'étalon dimensionnel est resté à peu près
le même.
Qui nierait un changement prodigieux des connaissances géo-
graphiques d'Hérodote à Montesquieu! Mais l'abrégement des
distances y entrait pour peu de chose, le lointain était incompa-
rablement mieux connu, il n'était pas beaucoup moins lointain.
Comment nous représenter ce qu'était la distance, au
xvIIIe siècle encore, quel obstacle elle opposait aux rapports
pratiques, quel retard elle imposait aux nouvelles ?Or c'est dans
un monde maintenu vaste par la lenteur et muni d'isolants par
la distance que se sont formées les idées dont nous sommes
héritiers.
C'est de façon quasi-soudaine que cette lenteur et ces isolants
ont disparu. Oui quasi-soudaine à l'échelle historique, et nous
voilà dans un monde où l'éloignement est aboli. On en sait les
avantages, mais il s'ensuit aussi des problèmes.

Premièresconséquences
politiques
La distance n'est pas seulement un obstacle, c'est aussi une
protection. Considérons une ville ou un village ressortissant
à un souverain éloigné de quelques centaines de kilomètres
- dans le cas des empires, ce pouvait être des milliers de kilo-
mètres. Il est immédiatement évident qu'au temps des transports
lents, cette ville ou ce village devaient jouir de l'autonomie. Le
temps nécessaire pour demander des instructions au souverain et
recevoir sa réponse était tel que les décisions devaient être prises
sur place. Sans doute les décisions pouvaient être prises par un
gouverneur de province, mais si ses attributions devenaient trop
grandes il pouvait devenir une sorte de souverain indépendant
ou même capable de détrôner son empereur. L'intérêt bien
entendu du gouvernement central, obligé de laisser la décision
soit à un rival possible soit aux municipaux, était donc fort en
faveur du second parti.
68 ARCADIE

Nous nous trompons donc extraordinairement si nous imagi-


nons que les souverains d'autrefois faisaient sentir leur pression
partout et toujours. Même lorsqu'il s'agissait de despotes comme
en Asie, qui concevaient leur pouvoir comme illimité - tel
n'était nullement le cas en Europe - ce pouvoir était en fait
amorti par la distance, à peine ressenti à quelques étapes du
Palais. Il fallait que le despote même se gardât de donner des
instructions peu susceptibles d'être suivies de bon gré, vu que
s'agissant de punir la désobéissance, il lui fallait transporter des
forces au loin, ce qui n'était point une petite affaire.
Ainsi les risques d'oppression par le souverain étaient très
faibles au temps des allures humaines et animales. Un ancien
proverbe asiatique énonce que, pour être à l'abri des volontés
arbitraires du souverain, il faut se garder de paraître à la Cour.
Là seulement, en effet, on était sous l'oeil et sous la main du
souverain. Il en va bien autrement aujourd'hui où l'oeil et la
main du souverain sont partout. Ainsi le développement de la
vitesse des transports et communications a détruit les autono-
mies locales et l'assurance que donnait l'éloignement du Palais
gouvernemental.
Hormis le cas des villes fortifiées, toutes les plus anciennes
habitations européennes sont fort en retrait de la mer. De la
mer en effet, et de la mer seule, pouvait venir la surprise mili-
taire, d'abord connue du fait des Vikings. La puissance navale
était un pouvoir d'agression par surprise, et il n'en existait point
d'autre. Ce pouvoir était limité, dans son exercice, à la saisie de
vaisseaux en mer, à la descente sur une côte mais sans péné-
tration profonde.
Quant à l'invasion proprement dite, elle ne pouvait se faire par
surprise. Il y fallait une concentration de forces qui était lente,
puis un franchissement de distance qui était lent. Le peuple
menacé avait tout le temps de se mettre en mesure, et la défen-
sive lui donnait l'avantage, vu que les forces ennemies s'épui-
saient à mesure qu'elles s'éloignaient de leur base, point sur lequel
Clausewitz a beaucoup insisté.
LA TERRE
ESTPETITE 69
Les grandes surprises de l'histoire militaire européenne ont
été liées à l'emploi d'un instrument de vitesse supérieure. C'est
ainsi que les Mongols ont complètement déconcerté les Euro-
péens par la mobilité de leur armée, toute composée de cavalerie,
et dont les chevaux d'ailleurs étaient tout autrement vifs que
les lourds animaux, en bien plus petit nombre, que la chevalerie
européenne leur opposait. Pour surprendre les Autrichiens
en i 805, Napoléon recourut au transport d'une partie de ses
troupes en charrettes; on peut relever comme indice des vitesses
de l'époque que l'infatigable Empereur, voulant «tomber comme
la foudre » sur l'ennemi, et usant de tous les relais que sa
puissance lui fournissait, alla de Saint-Cloud à Strasbourg en
trois jours.
En général, les forces d'infanterie accompagnées de parcs
d'artillerie et de charrois d'intendance avançaient très lente-
ment. C'est ce qui explique la nature de nos discussions à la
Société des Nations, voici plus de trente-cinq ans. Il s'agissait
alors d'organiser la sécurité collective. Tout le système érigé
contre l'agression roulait sur deux postulats, que l'Histoire
rendait recevables. On pouvait d'abord tabler sur une période
durant laquelle les préparatifs militaires de l'agresseur seraient
manifestes, et le Conseil de la s.D.rr.aurait alors le loisir d'inter-
venir diplomatiquement. On pouvait ensuite compter que l'agres-
sion ouverte procèderait assez lentement pour permettre des
interventions militaires à temps pour sauver la victime, nonobs-
tant une procédure assez complexe menant auxdites interven-
tions, à savoir une décision du Conseil faisant appel aux signa-
taires du Protocole, l'assemblage de forces par lesdits signataires
et la combinaison de ces forces sur le théâtre des opérations.
Les délégués tchèques, polonais et français, plus soucieux de
rapidité, demandaient que des forces d'intervention fussent
maintenues disponibles. Britanniques et Scandinaves l'esti-
maient inutile : leur notion du temps militaire était plus
conservatrice.
Ainsi pensait-on il y a à peine plus d'une génération. A présent
70 ARCADIE

on estime qu'il faut quatre heures aux avions de la sixième flotte


américaine pour dévaster la Russie, et une demi-heure aux
missiles russes pour dévaster les États-Unis. Voilà un fameux
progrès de la vitesse : il n'y a plus du tout de sécurité des peuples.
Cette sécurité consistait dans le temps que la lenteur de l'attaque
donnait au peuple menacé pour s'en défendre, et dans le temps
que sa résistance donnait aux autres Puissances pour intervenir.
Rien de tout cela n'existe plus à présent.

Conséquencessocialesde la vitesse
Si la vitesse a des conséquences politiques très dangereuses,
on peut dire qu'elle a des conséquences sociales très prisées,
étant évident que l'homme jouit extrêmement de sa nouvelle
faculté de se déplacer à de grandes distances en très peu de
temps.
Il en jouit d'ailleurs particulièrement en tant qu'il peut exercer
cette faculté de façon autonome, allant où il veut et comme il
veut au volant de sa voiture ou à la commande de son avion. Il
se voit ainsi des membres nouveaux qui le dégagent de servitudes
naturelles. Mais ces membres nouveaux le mettent en mesure de
causer des dommages nouveaux : l'automobiliste peut écraser
un passant, l'avion s'écraser sur une maison, l'un et l'autre véhi-
cule peuvent entrer en collision avec un véhicule du même
genre. A mesure que ces moyens se diffusent, la liberté de
leur emploi doit diminuer. L'automobiliste est soumis à un
code de la route, l'aviateur est obligé d'emprunter des voies
assignées.
Il est impressionnant d'apprendre que, des deux instruments,
celui qui paraît naturellement le plus libre, l'avion, est celui que
l'on peut laisser le moins libre. S'agissant d'avions commer-
ciaux, il faut, paraît-il, à chacun un espace de sécurité de
700 mètres en hauteur mais de 16 kilomètres en longueur et lar-
geur, soit non loin de 700 kilomètres carrés et cet espace monte
LA TERREESTPETITE 71
à 3 ooo kilomètres carrés dans le cas d'un avion à réaction qui
se meut à I o0o kilomètres à l'heure 1.
Ainsi pour assurer l'usage aérien de la vitesse, il faut limiter
la densité d'avions par unité cubique de ciel 2; la non-limitation
des instruments de transport terrestre aboutit à une densité qui
ne permet plus de faire usage de la vitesse : c'est un phénomène
de rétroaction, que nous appelons encombrement.

L'encombrement

L'encombrement entraîne des mouvements d'humeur et


l'homme raisonnable s'applique à les surmonter, se disant qu'il
en faut prendre son parti. Mais le phénomène d'encombrement
mérite mieux que l'agacement ou la sereine résignation. Il est
un fait fondamental de la civilisation moderne qu'il y a lieu de
méditer.
Qu'est-ce au juste que l'encombrement ? Lorsque des indivi-
dus, usant de moyens autonomes pour exécuter leurs projets
propres, se gênent mutuellement de telle sorte que cette gêne
cause une très forte baisse de rendement de leurs moyens auto-
nomes, voilà l'encombrement. On pourra dire que c'est parler
de façon bien solennelle d'une chose assez simple. Elle est simple
sans doute mais le phénomène est d'une grande généralité. Ce
que nous appelons « inflation » n'est pas autre chose qu'un
encombrement monétaire dans le cas duquel les moyens auto-
nomes des individus sont des ressources financières que l'on
cherche à employer simultanément de telle sorte qu'il en résulte
une gêne mutuelle, et une forte baisse de rendement des moyens,
ou abaissement du pouvoir d'achat de la monnaie. Dans l'encom-
brement au sens vulgaire notre « pouvoir d'achat en distance

I. Chiffres donnés par D. I. ROGERS, accrues par un guidage plus précis des
New York Herald, II mai 1960. avions, et sans doute par l'utilisation de
z. Bien entendu, les densités possibles fusées de transport.
indiquées ci-dessus sont destinées à être
72 ARCADIE

parcourue » déterminé en principe par la puissance du moteur


est abrégé en pratique par la bousculade. Et les possibilités alors
sont les mêmes : perte du pouvoir d'achat, rationnement, élargis-
sement du goulot d'étranglement.
La diffusion des moyens autonomes de déplacement est des-
tinée à donner aux problèmes du trafic une place toujours plus
importante dans le gouvernement des hommes. Il est probable
que le ministère du Trafic deviendra le grand ministère
technique.
Mais il faut remarquer les grandes transformations morales
causées par le problème du trafic intense.

Trafic et démocratie

Le trafic intense ruine les bases historiques de la démocratie.


Les propos échangés de porte à porte, en prenant le frais du soir,
les conversations qui s'engagent à l'occasion des rencontres que
l'on fait dans la rue, l'attroupement naturel au coin de la rue, qui
se formalise en réunion sur une place, tels sont les moyens natu-
rels de constitution de « l'opinion ». Ce que « les couloirs » sont à
un parlement, les rues le sont au « parlement du peuple » ; et ce
que la salle des séances est au parlement, la place l'est au « parle-
ment du peuple ». La formation « spontanée » d'un « sentiment
public », c'est-à-dire celle dans laquelle tous peuvent également
intervenir et interviennent en fait selon l'intensité de leur senti-
ment, dépend de la disponibilité des rues et places à cet effet.
Or le trafic a chassé le peuple des rues et des places : ce sont
lieux où l'on ne peut plus converser et discuter à loisir, où le
sentiment public ne peut plus se former. C'est là un phénomène
politique d'une grande importance. Il valorise extrêmement les
moyens de diffusion d'une opinion toute faite qui par ailleurs se
développent, dont les plus puissants sont sans nul doute la radio
et la télévision. Les seuls lieux où puissent désormais se former
une opinion à la base sont les lieux de travail où les hommes
LA TERREESTPETITE 73
sont réunis en nombre, et par conséquent la formation d'un senti-
ment collectif à fondement professionnel, mais non plus d'un
sentiment public à fondement de voisinage.
La formation d'une « volonté du peuple » est un phénomène
qui supposait la disponibilité des rues où ses éléments prennent
naissance et d'une grand-place vers laquelle ils convergent. Ce
phénomène ne peut plus se produire dès lors que le citoyen est
chassé des rues et des places par les automobiles.
Mais d'ailleurs, dans ces conditions nouvelles, il ne peut
même pas exister de « peuple » au sens moral du mot. Le populus,
en effet, c'est l'ensemble des hommes qui, ayant entre eux un
commerce habituel, se sentent en quelque sorte une grande
famille. Une telle communauté est caractéristiquement celle
d'une petite ville - Aristote et Platon insistent sur cette peti-
tesse - et d'une ville repliée sur elle-même - Platon pense que
l'ouverture sur la mer y est nocive. Or la propension du citoyen
moderne n'est pas d'user de ses heures de loisir pour converser
avec ses voisins, ni de ses jours de loisir pour se joindre à eux
dans des fêtes communes, mais bien de s'évader au moyen de
sa nouvelle faculté de déplacement. Il rentre le soir dans un logis
aussi éloigné que possible du tumulte urbain, il se lance sur les
routes en fin de semaine, ses vacances enfin (fait nouveau dans
l'histoire sociale) sont l'occasion du franchissement d'une dis-
tance plus considérable.
Sans doute sur les routes il se retrouve pris dans une cohue
d'autres commutants, mais il n'a rien de commun avec eux : ce
ne sont pas des compagnons mais des gêneurs. Sans doute, dans
ses congés, il se retrouve au sein d'une multitude, mais elle est
disparate. Le départ a pris une telle valeur que même le vote
apparaît comme une servitude. Quant au commerce de sentiments
et d'opinions dont le vote devrait en principe constater le résul-
tat, il a lieu de moins en moins.
Par rapport aux cités dans lesquelles l'idée démocratique a
pris forme, notre société offre un contraste du tout au tout.
Chez elles, les activités tenant de près ou de loin à la vie maté-
74 ARCADIE

rielle étaient domestiques, individuelles ou familiales; les condi-


tions du travail séparaient et le loisir réunissait. A présent les
conditions du travail agrègent à tel point que l'on use du loisir
pour se séparer, s'éloigner, et la vie politique populaire perd ainsi
toute base de commerce habituel.
Il est assez compréhensible dans ces conditions que les pres-
sions politiques normales soient d'origine professionnelle, et
qu'il n'y ait de participation politique généralisée que dans les
occasions de crainte ou de colère 3.
Il ne s'ensuit pas que les problèmes politiques soient plus
simples ou plus faciles à régler. Une comparaison fera sentir
qu'il doit en être tout autrement. Les chimistes nous disent
qu'échauffer n'est autre chose qu'accélérer les mouvements des
atomes constituant un gaz, de sorte que chacun se déplace plus
vite, ce qui rend les collisions entre eux plus fréquentes et plus
violentes, tellement que leur impact peut faire sauter les parois
du récipient.
Or si l'on réfléchit à la consommation d'énergie que nous
faisons pour favoriser les déplacements et pour leur imprimer
une plus grande vitesse, on peut penser aussi que le degré d'agi-
tation intérieure d'un système politique est fort accru, agitation
désordonnée qui pose des problèmes.

Le mélange des populations

La métaphore qui vient d'être employée suggère une autre


application. La dépense d'énergie qui échauffe un gaz accélère
son mélange et favorise sa combinaison avec d'autres substances.
Les difficultés de transport ont longtemps maintenu des popu-
lations différentes dans des états d'isolement relatif. Il faut

3. Il ne s'agit évidemment pas ici dans quel sens s'exerce l'influence du


d'expliquer des attitudes politiques phénomène de facile et rapide déplace-
modernes, mais seulement de faire voir ment.
LA TERREEST PETITE

rappeler que Platon regarde un tel isolement comme bénéfique.


De même Rousseau, selon qui « les peuples se portent les uns
aux autres leurs vices et non leurs vertus ». Tout autre est le
sentiment des Stoïciens. Instruits à leur école, les Romains
cultivés allaient répétant : « Encore que le genre humain se trouve
dispersé entre bien des cités, il n'en forme à la vérité qu'une
seule ». Cette assertion s'est incorporée à la tradition philoso-
phique occidentale à travers son grand précepteur en fait de dis-
sertations intellectuelles, Cicéron. Combien souvent n'a-t-il
point parlé de la societas humani generis ?
Or qu'il existât une société réelle entre tous les membres du
genre humain, c'était manifestement faux. Ce que l'assertion
impliquait, c'était une société virtuelle, empêchée de s'actualiser
par la distance. L'intention était de contraster la proximité
morale avec l'éloignement physique : les dispositions morales
rendaient facile à l'homme un rapprochement auquel les circons-
tances physiques faisaient obstacle. Or cet obstacle physique a
disparu. Est-il exagéré de dire que l'occasion a mis en lumière
les distances morales ?
Oui, le progrès des transports a renversé les murs d'étendue qui
isolaient les communautés humaines : mais peut-on prétendre
que les hommes se sont élancés par-dessus ces murs renversés
pour s'embrasser en frères qui se retrouvent ? Dans l'Amérique
du Nord et en Australie, le franchissement de la distance par
l'homme occidental peut difficilement être regardé comme un
bienfait pour les aborigènes, qui ont en grande partie disparu.
La présence prolongée des Européens dans les pays africains,
asiatiques ou arabes, a peut-être bien favorisé un sentiment de
solidarité mais sûrement pas avec lesdits Européens. Il est mani-
feste que le nationalisme est la grande passion de notre Âge du
Rapprochement physique.
En lisant les récits des voyageurs anciens on est frappé de
l'allégresse et de la gentillesse qui ont marqué leur accueil par
des peuples qui avaient jusque-là vécu dans l'isolement. Il fau-
drait ignorer l'Histoire pour regarder ce bon accueil comme bien
76 ARCADIE

fondé, car en somme ces arrivées ont été le commencement


d'événements très pénibles pour les autochtones. Il faudrait aussi
fermer les yeux à la réalité présente pour croire que ces sentiments
subsistent aujourd'hui.
On donne valeur d'axiome à la proposition que l'intégration
en un ensemble de tous les peuples de la Terre est un bien.
Si la proposition s'impose au chrétien, en tant qu'il s'agirait
d'un corps mystique dont la tête est Jésus-Christ, elle ne s'impose
aucunement au sociologue en tant qu'il s'agit d'un ensemble
physique dont la démesure multiplie les tensions et affaiblit
l'intensité des liaisons. Je n'ai pas connaissance que l'empire
romain ait apporté au monde autant que la petite ville d'Athènes.
On peut faire remarquer que l'extrême facilité des déplace-
ments et communications favorise la mise en commun des plus
rares talents et donc le développement particulièrement rapide
de leurs fruits. En sens inverse, on peut arguer qu'à un niveau
plus ordinaire, l'interpénétration est principe de banalisation.
C'est là une discussion assez inutile, vu que l'on ne discute pas
avec l'Histoire : on fait face aux problèmes qui surgissent de son
cours. Or ces problèmes sont maintenant à la mesure du monde
et leur urgence est à la mesure de la vitesse que nous avons
acquise.
La demeurefragile

Les hommes se sont toujours représenté la Terre comme une


géante sur l'épiderme de laquelle ils s'agitaient, passants éphé-
mères vivant d'elle mais incapables d'affecter sa vie. Pour la
première fois dans l'histoire de l'Humanité, la Terre nous paraît
petite. Et non seulement petite, mais fragile. Au-dessous de nous
quelques pieds d'humus fertile, au-dessus de nous quelques
kilomètres d'air respirable : nous nous savons capables de cor-
rompre cet air et de transformer ce sol en désert. Nous avons
déjà produit dans l'air ce phénomène nouveau qu'on appelle
smog; nous avons conscience que certains territoires « naturelle-
LA TERREESTPETITE 77
ment » infertiles ont été rendus tels par l'action de l'homme.
Mais nous pouvons à présent faire plus. Nous pouvons, ou nous
pourrons bientôt, empoisonner la mer, fondre les capsules de
glace polaire, nous pourrons détruire les bactéries qui nous
sont vitalement nécessaires ou propager les virus qui nous sont
mortels.
Par conséquent l'orgueil juvénile que nous a inspiré notre
capacité fantastiquement accrue d'exploiter la Nature doit faire
place désormais à un sentiment plus adulte de responsabilité
à l'égard de cette petite Terre fragile dont nous devons prendre
soin. Et il serait beau que ce fût non seulement pour l'intérêt
du genre humain, mais par amour pour cette petite Terre qui
nous porte. Impatient de la faiblesse de ses mains, l'Homme a
changé cette faiblesse en force, mais aussi dès lors son maniement
doit devenir plus prudent et plus délicat.
Nous sommes semblables à l'enfant qui, à mesure qu'il acquiert
une plus grande vigueur, doit être averti de sa plus grande capa-
cité de causer des dommages. Beaucoup d'entre nous sans doute
en sont arrivés dans leur maturité à soigner tendrement un jardin
à travers lequel ils se ruaient avec turbulence dans leurs jeunes
années, y croyant voir un domaine illimité et invulnérable à
leurs déprédations. La Terre doit à présent nous apparaître
comme notre jardin, ce qui implique à la fois le soin de sa
conservation et celui de sa beauté, à quoi nous marquons une
lamentable indifférence.
Assez généralement on estime possible la navigation spatiale,
elle-même produit de ce gain en vitesse qui a constitué mon
thème. S'il est vrai, quelle nouvelle raison de chérir ce qui appa-
raîtrait dès lors comme notre port d'attache, notre patrie et
notre foyer! Déjà il nous est loisible d'avoir à notre mur une
photographie de la Terre, prise par un satellite artificiel. Com-
ment ne point la regarder avec les yeux que l'on porte sur la
demeure de famille, que l'on s'attache à conserver et embellir ?
IV

L'hommeet son travail


i g60

S'il est une prédiction généralement acceptée aujourd'hui,


c'est que sous peu nous verrons « la semaine de trente heures »,
simple étape dans le rétrécissement rapide de la durée du travail.
Je ne veux pas ici discuter cette prévision elle-même, mais seule-
ment examiner les jugements de valeur qui l'inspirent. Je ne
chercherai pas si les progrès de la productivité peuvent être
employés sous cette forme au rythme que l'on suppose, mais je
m'efforcerai d'élucider les raisons qui le font désirer.
On tient pour évident que, dans l'emploi du temps de l'homme,
le travail doit tenir la moindre place possible et le loisir la plus
grande possible. Mais cette évidence est fondée sur une certaine
expérience et conception du travail qu'il s'agit d'élucider.
*
* ***

Toute activité est dépense physiologique, appelant une contre-


partie de repos, de restauration des forces. L'effort fourni dans
une activité quelconque peut être excessif par son intensité ou
sa durée, le temps de repos, les moyens de restauration, insuf-
fisants. C'est sous cette forme que s'est posé le problème de la
durée du travail depuis les débuts de notre Âge industriel. Mais
heureusement c'est de moins en moins sous cette forme qu'il se
pose.
Que l'on pense à tous les fardeaux soulevés et transportés
autrefois par le bras de l'homme! Qu'en reste-t-il à présent ?
Qu'en restera-t-il demain ? Si des statisticiens assistés de physio-
logistes avaient depuis cent ans recueilli toutes les données
nécessaires au tracé de deux courbes figurant, par personne et
ET SONTRAVAIL
L'HOMME 79
par an, l'une le temps passé au travail, l'autre la dépense mus-
culaire, la seconde nous apparaîtrait tombant bien plus que la
première et nous verrions sa chute s'accélérer.
En effet, la nature physique du travail change. On en prend
conscience par l'immense différence que l'on mettait autrefois
entre la dure condition de travailleur manuel et l'enviable état
de scribe, moyen d'échapper aux peines du travail. De nos
jours, la proportion de non-manuels va croissant rapidement,
mais aussi les emplois que l'on dit encore « manuels » sont de
moins en moins tels, les besognes de force étant exécutées par
des machines : la différence entre manuels et non-manuels est
en voie d'effacement.
Le changement dans les conditions du travail va s'accélérant
de telle sorte que c'est de moins en moins au titre de la dureté
du travail que l'on pourra prôner son abrègement. Il fut un
temps où l'homme, au sortir du travail, n'aspirait qu'au repos.
Maintenant il a des réserves non seulement de temps mais aussi
de forces, pour se livrer à d'autres activités. Il est caractéristique
que les rédacteurs du Ive plan français de modernisation
et d'équipement parlent de réduction du temps de travail en
termes de « développement des activités libres aux dépens des
activités organisées et rémunérées ».
Ce n'est donc plus au titre de l'opposition fatigue-repos qu'il
s'agit de réduire la durée du travail. Je ne voudrais pas laisser
l'impression que tout va pour le mieux en fait de conditions du
travail : en particulier il faudrait signaler des formes de fatigue
nerveuse qui viennent se substituer à la fatigue musculaire. Il
faut aussi éviter de confondre le temps soustrait au travail avec
le temps libre, vu l'énorme gaspillage d'heures et de forces causé
par les transports. Mais je veux procéder par ordre. Et il conve-
nait donc de signaler d'abord que l'opposition travail-loisir ne
se pose plus, ou ne se pose plus principalement sous la forme
fatigue-repos.
80 ARCADIE

Dans toutes les civilisations du passé, et dans le passé de la


nôtre, il était de principe que des couches privilégiées fussent
exemptes de travail. Non seulement les privilégiés n'avaient
point à se soucier de produire pour vivre, mais bien plus ils ne
devaient point s'en soucier, voués à d'autres fonctions, sacer-
dotales, politiques, militaires, et généralement aux arts libéraux.
La plus grande révolution sociale de l'Histoire, c'est l'avène-
ment du capitalisme, en tant qu'il a, pour la première fois, mis
des producteurs au premier rang de la Société. Dans toutes les
civilisations précédentes, les travaux du grand nombre étaient
les colonnes de soutènement d'un édifice au sein duquel il n'était
pas question des travaux.
Le travail étant le lot de l'inférieur social, par là l'idée même
de travail était frappée d'infériorité. La promotion sociale consis-
tait à s'échapper du travail, - chose toute différente de ce qu'elle
est à présent : une promotion dans la hiérarchie du travail, - et
par conséquent une mémoire sociale formée dans un tel cadre
doit militer pour que l'on se sente « serf » dans la mesure où l'on
travaille et « libre » dans la mesure où l'on ne travaille pas.
La distinction autrefois si tranchée entre les hommes - tra-
vailleurs ou privilégiés - a disparu; mais elle s'est transformée
en une distinction d'heures - « travaillées ou privilégiées ».
L'homme de notre société, selon le moment de la journée,
le jour de la semaine ou le mois de l'année, tient deux rôles
différents, tantôt tâcheron tantôt milord : cette dichotomie est
d'autant plus frappante qu'il s'agit d'une économie plus avancée.
Il semble que le gros de la population européenne vive sur
les notions formées dans un état social très différent et regarde
encore la conquête du loisir comme le signe de l'avancement,
alors qu'il n'en va plus ainsi : ce serait plutôt le contraire. Il n'est
pas mauvais de se livrer parfois à des extrapolations hardies pour
souligner une tendance. Je dirai donc que nous pouvons dès
L'HOMME
ET SONTRAVAIL 81
maintenant imaginer une société où la faiblesse du nombre
des heures de travail caractérisera les emplois inférieurs et la
grande durée du travail les rôles sociaux éminents : une société
donc où à l'inverse de ce qui se passait autrefois, la promotion
sociale se caractérisera par la prolongation de la durée du travail.
La chose est très raisonnable. Au cours de toute expansion
économique qui emploie une grande diversité de ressources,
on voit apparaître des « goulots d'étranglement » intéressant les
ressources relativement les plus rares. Que les talents les plus
rares, dans l'ordre des mérites appréciés soient le plus fortement
sollicités, c'est chose normale. Et, du moment que l'expansion
économique est notre grand souci, elle doit à la fois pousser au
faîte les talents les plus rares en la matière et presser très vive-
ment sur leur temps.
On peut imaginer que dans la structure sociale de l'avenir,
la promotion de l'individu entraînera non point une augmen-
tation mais une diminution de ses loisirs; que les loisirs en un
mot, seront le fait du grand nombre, la longue durée du travail
le lot des supérieurs. Dans une telle société le loisir ne sera plus
une « valeur noble », il sera associé à l'infériorité, tenu pour
signe que le sujet manque de talents rares, qu'il est un homme
ordinaire.

'*'

Ainsi deux raisons historiques de se soustraire autant que


possible au travail semblent en voie de disparition. La première
raison était le caractère physiquement pénible du travail, la
seconde raison son caractère socialement humiliant. Mais le
travail est et sera de moins en moins physiquement pénible,
et la « charge de travail » d'un individu est en passe de devenir
une distinction.
Ces deux changements sont considérables. Je ne pense pas
cependant qu'ils suffisent à renverser la préférence commune
pour le loisir. Il y a bien du poids dans la formule si naturelle-
82 ARCADIE

ment employée par le travailleur : « mes heures de liberté ».


Elle nous amène à considérer le troisième contraste entre travail
et loisir, le contraste nécessité-liberté.
Ici notre tâche devient difficile. Le sentiment que le travail
est le contraire de la liberté est fort, mais il n'est pas simple. Il
est nourri par plusieurs aspects du travail tel que nous en avons
conscience. Démêler ces aspects n'est pas une mince entreprise :
elle est utile, nous permettant de mieux comprendre ce qu'est
le travail à nos yeux et d'imaginer ce qu'il pourrait être.
L'homme, et particulièrement l'homme occidental, aime l'acti-
vité ; la prison est une peine, notamment comme obstacle à
l'activité. Pourquoi donc l'activité dénommée « travail » est-elle
affectée à ses yeux d'un signe négatif ? La réponse couramment
donnée est la suivante : « C'est ce qu'il me faut faire pour vivre ».
Mais c'est une idée bizarre qu'une action doive nous être en
soi déplaisante dès lors qu'elle est condition de notre vie. Il nous
faut respirer pour vivre, et nous ne nous en plaignons point :
même, aux rares moments où nous avons conscience de cette
action, cette conscience s'accompagne d'une sensation agréable.
Il nous faut manger pour vivre, et de tout temps les hommes y
ont pris plaisir. Imaginons une créature ainsi constituée que
toutes les actions nécessaires à sa vie s'accompagneraient de
sensations déplaisantes, de sorte qu'il lui faudrait, pour accom-
plir chacune d'elles, raisonner sur son utilité : il est clair qu'une
telle créature ne pourrait survivre. Nous avons, au contraire,
été constitués de telle sorte que les actions nécessaires au main-
tien de la vie s'accompagnent de sensations agréables.
Cela est vrai, dira-t-on, des actions immédiatement nécessaires,
mais non point de celles qui le sont de façon médiate : tel est le
travail. Pourtant les enfants s'amusent à cueillir des fruits et
à construire des huttes, les hommes s'amusent à chasser et à
pêcher. Il y a donc lieu de penser que les formes primitives
de la production comportaient les mêmes jouissances, et que
ces travaux élémentaires, les plus vitalement nécessaires, n'avaient
nullement le caractère d'une corvée.
ET SONTRAVAIL
L'HOMME 83
Nous voilà amenés à poser une question capitale : le caractère
déplaisant attribué au travail n'est-il pas un caractère acquis
du fait de la civilisation?
*
* **
*

On possède maintenant d'abondants témoignages d'anthropo-


logues sur une foule de petites sociétés à techniques primitives.
Tous ces témoignages concordent pour nous montrer les travaux
nécessaires à la vie accomplis dans un climat qui serait chez
nous celui d'une partie de campagne. Il reste de nos jours encore
dans notre propre civilisation quelques travaux qui nous re-
présentent ce qu'était le travail chez les primitifs. Ainsi les
vendanges.
Bien sûr, la vendange est nécessaire à la subsistance du vigne-
ron, mais c'est aussi une fête. Les familles partent à la vendange
comme pour un jeu. L'effort physique est considérable sous le
soleil de septembre, mais il n'est point poursuivi à un rythme
uniforme : ici deux stakhanovistes se livrent un duel, mais bientôt
les voilà redressant le torse sur leurs jambes écartées et riant à
pleine figure; là des lèvres d'enfants portent la trace des raisins
écrasés, ailleurs une fille moqueuse attire l'attention d'un garçon;
ce soir les chars seront lourds de grappes oscillantes, mais la
troupe qui les suivra, après cette longue journée de travail, sera
sans ressemblance avec une sortie d'usine.
Ce que nous venons de représenter est le mélange d'activités
que la civilisation industrielle sépare. Imaginons un disciple de
Taylor assistant à la vendange : il s'appliquerait à dégager les
gestes utiles à l'accomplissement de la tâche; tous les gestes faits
en plus sont, relativement à la tâche, désordre et gaspillage. Ils
doivent être éliminés, leur élimination diminuera beaucoup le
temps nécessaire à l'accomplissement de la tâche, et donnera par
conséquent du « temps libre » pour les jeux, qui, dans notre
exemple, imprégnaient la tâche.
En contrepartie cependant la séance de travail aura été
84 ARCADIE

appauvrie de tout ce contenu aberrant : le travail sera devenu


« travail pur ». Ainsi nous pouvons contraster un état « primitif »
où les travaux qui, par leur but, appartiennent au règne de la
nécessité, par leur ton appartiennent au règne de la liberté, et
un état « avancé » où ce qui par son but appartient au règne de
la nécessité, est fait selon le mode strictement nécessaire. On a
gagné beaucoup en efficacité, mais le travail s'est assombri.
Comment le ton de liberté dans les travaux nécessaires a-t-il
disparu ? On peut se demander si une compagnie de voisins
libres se serait jamais laissée convaincre d'adopter par raison
une austère discipline du travail. Elle a été introduite par voie
de domination, les premiers « travailleurs » au sens moderne ont
dû être des esclaves soumis par contrainte à l'accomplissement
des tâches sans mélange de liberté. Ce fut sans doute pendant
bien des siècles simple privation de manières d'être au travail
qui eussent été naturelles et que l'on réprimait. Et c'est seule-
ment dans un passé très récent que cette privation est devenue
le moyen d'un bien : l'efficacité successivement croissante.
A présent, s'agissant des activités organisées, elles sont tout
entières et de façon croissante informées et disciplinées par leur
raison d'être. Il s'agit de produire tel résultat, tout doit être fait
en raison de ce résultat. On pourrait dire qu'il s'agit d'un
« puritanisme » du travail, auquel nous devons sans doute son
efficacité croissante, mais aussi ce qu'il présente de morne et
de répugnant.
Cette discipline de l'action est tellement entrée dans nos
moeurs qu'elle déborde son cadre. Je ne suis point chasseur mais,
interrogeant des amis, j'ai appris d'eux que les personnes qui
donnent des parties de chasse s'indignent si l'un des invités ne
tient point sa place de la façon la plus exacte. Je gage qu'il y
avait plus de liberté dans la chasse au temps où elle était néces-
saire à la vie qu'à présent où son statut est celui d'un jeu.
En un mot « le travail » tel que nous le connaissons, est une
« invention ». Dans un état social plus simple les activités néces-
saires à la vie n'ont pas fait l'objet d'un processus de « réduction »
ET SONTRAVAIL
L'HOMME 85
éliminant des dites activités tout ce qui n'est pas indispensable
à leur bonne fin. Le « travail pur » tel que nous l'avons inventé,
n'est pas défini seulement comme ce qui est nécessaire pour
vivre, mais comme ce qui est fait seulement parce que cela est
nécessaire, et exclusivement comme il est nécessaire.

""***
*

Imaginons une petite bande d'hommes de l'âge de pierre


courant après du gibier, et supposons que nous puissions projeter
parmi eux un homme « rationnel ». Notre homme rationnel
posera la question : « De quoi s'agit-il? » et répondra de lui-
même : « Il s'agit d'obtenir de la viande ». Il poursuivra : « Cela
étant, au lieu de courir après la viande chaque fois que le besoin
s'en fait sentir, il est plus économique de procurer la multipli-
cation de viande maintenue à portée de la main ». La transcrip-
tion de cette réflexion dans les faits suffit à substituer l'élevage
à la chasse. Mais pour faire cette réflexion il a fallu concevoir
l'obtention de viande comme un but spécifique et exclusif, dès
lors passible de moyens spécifiquement adressés à ce but.
Si le but est plus étroitement spécifié, la méthode d'obtention
est derechef influencée. Supposons, par exemple, que nous ne
pensions plus « consommation de viande » mais « ingestion de
protéïnes présentant certains caractères ».Le moyen alors pourra
n'être plus l'élevage mais, par exemple, la culture industrielle
de certaines algues.
Il est clair que les émotions du chasseur et les rêveries du
berger auront été successivement éliminées par le changement
du mode d'obtention d'une même substance jouant le même rôle
physiologique. N'importe quand et comment cette élimination
se réalise en fait, elle est contenue en puissance dans le langage
de notre homme rationnel. Dès lors, en effet, que le problème
est posé comme celui d'obtenir de la viande et a fortiori d'obtenir
des protéïnes, il n'est plus possible que l'activité désormais
adressée à ce but de façon systématique comporte la richesse de
86 ARCADIE

sentiments qui l'accompagne tant qu'elle est plus confusément


appréhendée.
Cette remarque est facile à vérifier et, pour ce faire, je chan-
gerai le champ d'observation. Soit un jeune homme qui se rend
au bal : il y prend plaisir et il se peut qu'il y trouve son épouse.
Mais supposons qu'en chemin il tienne le raisonnement suivant :
« Cette institution, au fond, a pour objet de fournir l'occasion
de mariages. Vu mes dispositions, il me faut une femme qui ait
tels et tels caractères profonds reconnaissables à tels et tels
traits apparents. Tout mon soin, donc, durant ce bal, sera de
repérer les jeunes personnes présentant ces traits, entre lesquelles
j'opérerai successivement une sélection au cours des bals
suivants ».
Arrivant avec cet objet en tête, notre homme n'éprouvera
point le charme du bal et certainement n'y contribuera point.
Sans doute il a raison quant à la fonction sociale de cette fête;
mais justement elle n'est plus fête pour quiconque la ramène
à son but logique. Le bal n'est joyeux, il n'est délectable qu'au-
tant que les participants ne sont point obsédés de sa destination.
Et s'ils imitent tous notre jeune homme rationnel, le bal cessera
d'être bal, il sera Bourse des mariages.
Ainsi telle institution ou pratique qui sert un besoin spéci-
fique peut très bien comporter un charme associé, mais qui
s'évanouit dès lors qu'on n'y veut plus voir strictement que l'ins-
trument du besoin spécifié. Et sans doute une telle « réforme »
dans la manière de voir permet de rendre l'institution ou pratique
un instrument plus efficace au service du besoin spécifié : mais
cette « réforme » du même coup expurge l'institution ou pratique
de tout ce qui la rendait aimable. Nous disons à bon droit
qu'ainsi le besoin est servi « au moindre coût », mais ce que nous
ne voyons pas c'est qu'ainsi le service du besoin n'est plus que
« coût » alors qu'il était aussi plaisir.
L'aboutissement du processus est le ravalement des activités
qui servent systématiquement des besoins spécifiés, au statut
de purs « coûts », tandis que s'étant acquitté de ces coûts, l'homme
L'HOMMEET SON TRAVAIL 87
est ensuite libre de trouver ses plaisirs où il l'entend. Tout plaisir
est rejeté hors du domaine du travail, après quoi l'on s'applique
à réduire ledit domaine. Mais la dissociation de la tâche et du
plaisir est grave. L'homme, libre après le travail de faire ce qui
lui plaît, n'est pas du tout dans la même situation que l'homme
qui prend plaisir à son ouvrage.
#
* ***

Il n'y a point d'activité qui ne se trouve moralement dégra-


dée sitôt qu'elle est regardée strictement comme le moyen d'at-
teindre un but. Il est délicieux de s'instruire, mais point si
l'on n'apprend qu'afin de conquérir un diplôme qui assurera une
place. Dans ce cas, l'effort d'apprendre devient le prix du diplôme
et de la place. Il ne s'agit plus alors de s'ébattre dans une biblio-
thèque mais d'en tirer parti : on lira « sélectivement » comme
on dit à présent; il ne faut pas se laisser entraîner d'un auteur
à un autre, d'une idée à une autre, divaguer à travers le bois
des Muses à la poursuite de nymphes entrevues, mais trouver
de son orée à son issue le chemin le plus court. Ainsi la culture
elle-même (si dans ces conditions elle mérite encore ce nom)
peut être dégradée en « pur travail ».
Toute activité à laquelle nous nous donnons de tout notre
coeur par là est vraiment nôtre; tandis qu'une activité que nous
regardons comme le prix à payer pour un objet autre, est une
part de nous que nous aliénons. L' « aliénation » dont il est tant
question aujourd'hui me paraît consister essentiellement dans
le mariage malheureux de l'homme avec sa tâche. Ce mariage
est malheureux parce qu'il est strictement mariage de raison :
et dès lors qu'il est malheureux, l'homme cherche naturellement
des joies adultérines dans d'autres activités dites « activités de
loisirs ». Mais il n'est nullement dans la nature des choses que
les plaisirs pris au-dehors ne puissent être trouvés dans le
ménage de l'homme avec sa tâche. La conception du « mariage
bourgeois » qui régnait au x,xe siècle était si morne qu'elle
88 ARCADIE

portait naturellement à l'adultère, tendance largement résorbée


de nos jours par un changement dans le caractère du mariage.
Il y a là peut-être une indication quant à l'évolution en fait de
travail : il n'est nullement impensable que le mariage de l'homme
avec son travail puisse devenir beaucoup plus heureux que nous
ne l'imaginons aujourd'hui.
C'est là un changement éminemment désirable car l'homme
qui est malheureux dans son travail ne sera jamaisrendu heureux
par ses loisirs comme est heureux l'homme qui se plaît à son
travail. Quelque diminution que l'on imagine dans la durée du
travail, le travail restera l'activité centrale de l'homme, et les
satisfactions qu'il peut chercher dans des activités proprement
« excentriques » ne répareront jamais le dommage causé par
l' « aliénation » de son activité centrale.

* ***
#
Le problème qui vient d'être posé est, si l'on concède cette
terminologie, celui de la « prolétarisation psychologique ». Il
n'est pas inintéressant de confronter cette vue des choses à celle
de Marx. Marx a très bien vu que le passage de l'état primitif
à l'état civilisé entraîne d'une part un gain (réel ou potentiel :
il n'a guère été réalisé dans les civilisations du passé) dans l'effi-
cacité matérielle du travail, mais d'autre part une dégradation
psychologique du travail. Il semble avoir hésité quant à la carac-
térisation de cette dégradation 4, et s'est finalement orienté vers
l'idée qu'elle tenait à la séparation intervenue entre l'homme
d'une part et d'autre part les instruments et le produit de son
travail. Séparation historiquement nécessaire et qui serait
inévitablement surmontée lorsque le travailleur récupérerait
à titre collectif ce qu'il avait perdu à titre individuel. Mais
aujourd'hui lorsque l'on vante les mérites du collectivisme,

4. Cf. une excellente analyse de Humanism, the Debate on Alienation


DANIEL BELL : « In Search of Marxist Soviet Siirrd?.v, avril-juin ig6o.
L'HOMME
ET SONTRAVAIL 89
on ne place plus parmi ses titres de gloire celui qui devait être
le principal : on concède que les préoccupations du travailleur
en régime soviétique ne diffèrent point de ce qu'elles sont en
régime capitaliste.
C'est indifféremment à la forme du régime que se pose le pro-
blème de l'homme au travail. Dans l'un et l'autre régime règne
la même prolétarisation psychologique, le même divorce senti-
mental de l'homme à l'égard de sa tâche. Quant à ce problème-
là, l'auteur qui se l'est posé en premier lieu et avec une vigueur
inégalée est Charles Fourier. Tandis que les Saint-Simoniens,
véritables parrains de notre civilisation industrielle, se préoccu-
paient de promouvoir l'e?cacité, Fourier affirmait que l'enri-
chissement national n'était pas à lui seul un gage d'avènement
au bonheur social, « car le bonheur individuel dépend avant
tout de l'attraction industrielle qu'il faut introduire dans nos
travaux » 5. Fourier n'a pas seulement vu le problème, il l'a
médité, et c'est grand dommage qu'il n'ait pas su mettre un
frein à son imagination, et qu'il ait caché sous un foisonnement
de propositions et de termes bizarres, un apport capital à la
« théorie de la Bonne Société ». S'agissant de l'homme au travail,
ce qui nous occupe ici, il a vu l'importance du cadre, de la
composition du groupe de travail, de l'alternance des tâches.
Le plus bel hommage qui puisse lui être rendu, c'est de cons-
tater que certaines de ses idées ont été retrouvées dans une excel-
lente étude sur les conditions du travail, ce qui les rend irritantes
ou relativement satisfaisantes6. L'auteur de cet ouvrage qui
vient de paraître met en lumière que nonobstant la grande réduc-
tion de l'effort physique demandé au travailleur, la fatigue
nerveuse, mentale ou psychologique va croissant.
Tout ce qui est dit dans ce livre excellent revient à notre
formule que l'homme fait mauvais ménage avec sa tâche, et

5. CH. FOURIER : Théorie de l'Unité trielle, comment humaniser le travail,


Universelle, t. II. Introd. p. 49 (t. III Préf. de Francis Raison. (Paris, Éditions
des oeuvres Complètes éd. 1851). S.A.D.E.P., io6o.)
6. PIHRRHTTH SARTIN,La Fatigue indus-
go ARCADIE

n'importe que la mariée apporte une dot de plus en plus consi-


dérable si l'on vit mal avec elie. Or on vivra mal avec elle, aussi
longtemps que l'on jugera les activités productrices uniquement
à leurs fruits et non pas aussi à leurs fleurs, c'est-à-dire l'agré-
ment du travail. Notre époque, si obsédée par l'égalité, n'a pas
encore pris garde à l'inégalité régnant entre ceux qui ont la
bonne fortune de prendre plaisir à leur travail et ceux qui ne le
peuvent pas.
L'attraction industrielle ne peut pas être « instituée » par un
coup de baguette magique. Il n'y a point d'ukase imaginable
qui puisse, comme on dit à présent « apporter une solution » au
problème : c'est affaire d'une prise de conscience se traduisant
dans tous les aspects de l'organisation du travail. Nous en
sommes encore au stade initial de la prise de conscience. Com-
ment sentirait-on bien ce problème plus subtil tandis que l'on
ne prend pas garde au temps et aux forces qui se dissipent en
transports ?
La dichotomie producteur-consommateur, si commode pour
nos calculs, attache nos regards sur les biens produits et consom-
més : mais il nous faut aussi regarder la situation de l'homme,
et il ne suffit pas de lui dire qu'il sera de moins en moins retenu
au travail, il faut aussi améliorer son rapport avec son travail.
v

Sur une pdge d'Engels


ig60

Dans l'Anti-Dühring, Engels représente l'histoire sociale du


genre humain comme allant de la communauté originelle à la
communauté finale en passant par les antagonismes de classes,
nécessaires au progrès.
Au premier stade, de petites communautés : « Il règne alors
une certaine égalité dans les conditions d'existence et aussi
entre les chefs de famille, une sorte d'égalité dans la situation
sociale, tout au moins une absence de classes sociales, encore
persistante dans les sociétés primitives vouées à l'agriculture,
qui seront plus tard les peuples civilisés 1.
« [...]Mais la communauté, et le groupe de communautés,
ne fournissaient pas les forces de travail en excédent disponible :
la guerre le fournissait... L'esclavage 2 était trouvé : il fut bientôt
la forme régnante de la production chez tous les peuples qui
dépassaient le vieil état communautaire, mais aussi finalement
l'une des causes principales de leur décadence. Seul l'esclavage
rendit possible la division du travail entre l'agriculture et l'in-
dustrie sur une vaste échelle, et par l'épanouissement du monde
antique, l'hellénisme.
« Sans esclavage, point d'État grec, point d'art ni de science
grecque; sans esclavage, point d'Empire romain. Et sans cette
base de l'hellénisme et de l'Empire romain, point d'Europe
moderne. Nous ne devrions jamais oublier que tout notre déve-
loppement économique, politique et intellectuel a pour condi-
tion préalable un état où l'esclavage était tout aussi nécessaire

i. Anti-Dühring. Traduction Molitor. 2. Souligné par Engels.


(édition Costes), t. II, p. 63.
92 ARCADIE

que généralement reconnu. En ce sens, nous avons le droit de


dire : sans esclavage antique, point de socialisme moderne.
« Il n'en coûte pas cher de se déchaîner contre l'esclavage
et autres choses de ce genre en formules générales et de déverser
une sublime indignation morale sur pareille ignominie. Le
malheur est qu'on ne dit ainsi que ce que tout le monde sait
bien, que ces institutions antiques ne répondent plus à notre
situation présente et à nos sentiments déterminés par cette situa-
tion. Mais cela ne nous apprend pas un mot de l'origine de ces
institutions, de la raison qui les maintenait et du rôle qu'elles
ont joué dans l'histoire. Et si nous étudions de près cette ques-
tion, nous sommes obligés de dire, si contradictoire et si héré-
tique que puisse paraître cette affirmation, que l'introduction
de l'esclavage a été, dans les conditions où elle s'est produite,
un grand progrès 3.
« [...]Chose évidente; tant que le travail de l'homme était
encore assez peu productif pour ne produire que peu d'excédent
des objets nécessaires à l'existence, accroître les forces produc-
tives, étendre le commerce, développer l'État et le droit, fonder
l'art et la science n'étaient possibles que par une plus grande
division du travail.
« Celle-ci même devait avoir pour base la grande division du
travail entre les masses occupées au simple travail manuel et le
petit nombre des privilégiés ayant la direction du travail, du
commerce, des affaires publiques, et plus tard s'occupant d'art
et de science. La forme primitive et la plus simple de cette divi-
sion du travail fut précisément l'esclavage.
« Ajoutons à cela que, jusqu'à présent les antagonismes
historiques entre classes exploitrices et exploitées, régnantes
ou opprimées, s'expliquent tous par ce même défaut de déve-
loppement relatif dans la productivité du travail humain.
Tant que la population travaillant matériellement est tellement
occupée par sa besogne indispensable qu'il ne lui reste plus de

3. Op. cit., pp. 66-67.


SURUNEPAGED'ENGELS 93
temps pour s'occuper des affaires communes de la Société
(direction du travail, affaires publiques, affaires juridiques, art,
science, etc.), il a fallu qu'existât une classe spéciale qui, libérée
du travail matériel, s'occupât de ces objets; ce faisant, elle n'a
jamais manqué d'imposer aux masses laborieuses, pour son propre
profit, une charge de travail de plus en plus lourde. C'est seule-
ment l'accroissement énorme des forces productives atteint
grâce à la grande industrie qui permet de répartir le travail sur
tous les membres de la Société sans exception, et par là de res-
treindre le temps de travail de chacun de telle manière que tous
aient assez de temps libre pour prendre part aux affaires géné-
rales - tant théoriques que pratiques - de la Société.
« C'est donc aujourd'hui seulement que toute classe dominante
et exploitrice est devenue superflue, ou plutôt un obstacle à
l'évolution sociale; et c'est aussi maintenant seulement qu'elle
sera inexorablement supprimée... » 4.
Il m'a semblé nécessaire de citer longuement; qui s'en plain-
drait, vu l'intérêt du texte ? Citer longuement fait bien ressortir
la « clef » dont use Engels. Pour développer une civilisation, il
faut une dépense de temps humain, détournée des tâches de
subsistance. Il n'y a pas de temps disponible, dit-il, dans les
communautés primitives, à raison de la faible productivité des
individus et de la constitution égalitaire. Par conséquent elles
ne sont pas et ne peuvent pas être progressives.
Pour déclencher le progrès, expose Engels, il a fallu introduire
l'inégalité sociale : il a fallu que la majorité fût entièrement
plongée dans le travail de subsistance pour qu'une minorité en
fût entièrement dégagée. Ce n'est certainement pas solliciter
la pensée de l'auteur que de la mettre sous la forme suivante :
à ce stade, si le travail de subsistance avait été également réparti
entre tous, il n'aurait laissé à aucun un temps suffisant pour les
tâches civilisatrices. Il était donc rationnel de concentrer les fai-
bles fractions de temps libre dont chacun aurait pu jouir en un

4. Op. cit., PP- 68-69.


94 ARCADIE

stock assuré aux monopoleurs de temps libre, les classes privi-


légiées. Mais précisément une bonne utilisation de ce temps
libre par ses monopoleurs a permis un progrès de la productivité
tel qu'il n'y a plus lieu à monopolisation du temps libre, devenu
potentiellement assez abondant pour que, par sa répartition éga-
litaire, chacun en ait pour vaquer aux affaires générales de la
Société.
Cette vision des choses est fascinante. D'abord il a fallu une
« heureuse chute » à partir de la communauté primitive, sans
doute matériellement misérable mais socialement édénique,
pour qu'une tâche civilisatrice fût entreprise par une minorité
exploitrice ; ensuite, par l'effet de l'organisation que cette mino-
rité a imprimée au travail, la productivité individuelle est
devenue suffisante pour que l'inégalité sociale cessât d'être
nécessaire.
Mais une question vient aussitôt à l'esprit. Pourquoi la mino-
rité privilégiée a-t-elle mis tant de siècles à remplir sa mission
historique ? Pour mieux dire, pourquoi ne l'a-t-elle point remplie
dans l'empire égyptien, dans l'empire romain, dans l'empire
chinois surtout, auquel les inventions n'ont point manqué ?
Il ne convient pas de répondre que longtemps les minorités
privilégiées n'ont point compris la tâche à quoi elles étaient
destinées, car dans le système de pensée marxiste c'est de façon
aveugle que la classe dominante rend les services qui la rendront
inutile. Si la grande industrie dut, dans le schéma, libérer la
société tout entière, il n'est pas question qu'elle ait été cons-
ciemment fondée à cette fin, par la minorité privilégiée, qui
remplit son office sans l'avoir compris et voulu.
Ainsi l'on peut se demander, du moment que l'organe, la mino-
rité privilégiée, n'est apparu que pour la fonction libératrice
qu'il a jouée au x,xe siècle occidental, pourquoi ce déclenche-
ment si tardif ?
Il convient de revenir à nos citations d'Engels : on verra qu'à
deux reprises il énumère les tâches auxquelles se livre la mino-
rité privilégiée, « libérée du travail matériel » ; on verra aussi que
SURUNEPAGED'ENGELS 95
chaque fois il cite comme la première de ces tâches « la direction
du travail ». C'est là un anachronisme manifeste.
Dans toutes les civilisations du passé, y compris la nôtre
jusqu'à une époque très récente, la minorité privilégiée a rempli
des fonctions sacerdotales, politiques et militaires, jamais elle
n'a organisé le travail. Elle était dégagée du travail matériel,
non pas seulement en ce sens limité qu'elle n'avait point à en
fournir, mais en un sens beaucoup plus large : elle n'avait pas à
s'en soucier.
Dans toutes les civilisations du passé, la minorité privilégiée
a vécu du tribut des agriculteurs; relation symbolisée par les
charrois apportant à la ville les subsistances et repartant à vide.
Mais ceux à qui ce tribut était versé étaient-ils les organisateurs
du travail agricole ? Nullement. Le Romain enrichi par les
conquêtes n'était plus laboureur, mais il n'était pas non plus
chef de culture : c'était la fonction d'un esclave intendant,
commandant aux autres esclaves.
N'importe à notre propos que la terre dont vivait notre privi-
légié fût gérée en grande exploitation ou éparpillée en petites.
En tout cas la gestion n'était pas le fait du bénéficiaire, mais
seulement le prélèvement.
La production agricole était bien le fait du travailleur, sans
que le seigneur, propriétaire ou décimateur, y entrât pour rien.
Il ne faisait que prendre sa part, de sorte qu'il était parfaitement
vrai du paysan que le nombre de ses heures de travail était
partagé, tant d'entre elles pour lui et tant pour le privilégié.
C'est ce partage des heures du paysan entre son seigneur et lui-
même que Marx a tout simplement transcrit pour exprimer le
rapport entre l'ouvrier et le capitaliste, et il est patent qu'il
s'agit d'une transcription, le rapport des parts qu'il indique dans
ses exemples numériques étant celui même qu'on observe aujour-
d'hui encore dans les pays où la minorité privilégiée vit de la
rente du sol.
Là où règne ce système, la minorité des rentiers du sol emploie
des fonctionnaires pour l'aider dans ses tâches administratives,
96 ARCADIE

des domestiques pour vaquer aux soins ménagers, elle passe


commande d'objets de luxe à des artisans. Un monde de fonc-
tionnaires, domestiques et artisans gonfle la ville, et vit au second
degré des redevances paysannes. On peut à juste titre parler de
« deux nations », l'une qui produit, l'autre qui consomme. Celle
qui consomme ne dirige le travail en rien.
Même les hommes d'argent des anciens systèmes ne sont
pas des organisateurs de production. Fermiers de l'impôt, ils
s'enrichissent par la différence entre leur bail et leurs percep-
tions ; et c'est d'eux que Montesquieu parle dans L'Esprit des
Lois. Les commerçants eux-mêmes, à quelques exceptions près
(drapiers du Moyen Âge) ne sont pas des organisateurs de pro-
duction : leur activité consiste à transférer au dehors certains
biens pour rapporter en échange des biens auxquels leur clien-
tèle riche attache une plus grande valeur.
Avec l'industriel tout change. A l'homme de la rente succède
l'homme du profit. Qui vit de la rente n'a point à se demander
comment celui qui la paye en trouve les moyens. C'est tout
autre chose de faire des profits : il faut utiliser le travail de façon
à ce que tous les frais payés il reste un bénéfice à l'organisateur.
N'importe ses dispositions morales, l'organisateur est bien obligé
de payer le travail à son prix de marché : par conséquent il ne
peut faire de profit qu'à la condition d'accroître la productivité
de ce travail. La recherche du profit est inévitablement recherche
de productivité.
Et par conséquent on peut dire que c'est avec et par l'homme
du profit que commence le processus de croissance de la pro-
ductivité en vue duquel, si l'on en croit Engels, l'Histoire avait
créé l'inégalité sociale. L'homme de la rente était un bénéficiaire
du travail, l'homme du profit est un organisateur du travail.
Rien, sous le régime de la rente, ne portait à grandir la produc-
tivité, tout y porte sous le régime du profit. Dès lors, et dès lors
seulement, la Société s'oriente vers un développement des forces
productives qui permettra de « libérer » non plus seulement une
minorité mais tous les membres de la Société.
SURUNEPAGED'ENGELS 97
Mais attention! Libérer de quoi ? Si c'est libérer du travail
manuel on peut donner entièrement raison à Engels : il est cer-
tain que la quantité de travail physique fourni par les membres
d'une société industrielle va décroissant avec une grande rapidité.
Ce changement est plus apprécié du grand nombre que ne
peut l'imaginer le philosophe, à qui le métier de porteur d'eau
paraît moins pénible que celui de caissier, qui vouerait ses bras
au travail matériel plus volontiers que son esprit. Mais dulce
bellum inexpertis ; il faut reconnaître que les hommes qui ont
passé leur vie dans les tâches manuelles souhaitent vivement
s'en évader ou en tirer leurs enfants. Et par conséquent le chan-
gement de forme du travail des aspects plus manuels à ceux qui
le sont moins doit être, selon l'avis des intéressés, tenu pour un
important progrès. Mais ce n'est pas celui-là seul qu'Engels avait
dans l'esprit lorsqu'il annonçait l'ère où tous auraient « assez de
temps libre pour prendre part aux affaires générales - tant
théoriques que pratiques - de la Société ». A coup sûr, il s'agis-
sait pour lui que tous pussent s'adonner aux préoccupations
jusqu'à présent réservées à la minorité privilégiée.
Or qu'est-ce qui était caractéristique de la minorité privilé-
giée ? Sa liberté d'esprit à l'égard des tâches se rapportant à la
vie matérielle. Que cette liberté ait en général été bien employée,
ce n'est certes pas moi qui l'affirmerai. Mais enfin elle existait,
et ceux qui en faisaient un bon emploi pouvaient offrir un modèle
au grand nombre pour le jour où, la somme de liberté d'esprit
possible se trouvant fort étendue, cette liberté pourrait être égale-
ment répartie.
A cet égard les choses ne se sont nullement passées comme on
pouvait le supposer. Car, pour que les conditions matérielles
objectives attendues par Engels fussent réalisées, il a fallu que
la classe dirigeante changeât tout à fait de caractère. Le grand
contraste social entre y6o et ig6o, et n'importe qu'il s'agisse de
la France, de l'Angleterre ou de la Russie, c'est qu'une classe
dirigeante exempte de soucis matériels a été supplantée par une
classe dirigeante entièrement vouée aux soucis matériels. Utili-
98 ARCADIE

sant pour un instant la métaphore organiciste et représentant la


société comme un corps dont la minorité dirigeante est la tête,
nous pouvons dire ceci : toutes les civilisations du passé ont eu
leurs membres adonnés aux tâches matérielles, dont la tête se
trouvait exempte. Or ce qui est advenu depuis deux siècles c'est
que les tâches matérielles sont montées à la tête de la Société,
grâce à quoi les membres, intelligemment dirigés, opèrent avec
moins d'efforts et beaucoup plus efficacement. Mais en contre-
partie les préoccupations de la classe dirigeante ne sont plus d'une
nature différente des préoccupations du grand nombre : ce
sont les mêmes préoccupations matérielles, vues à un étage
différent.
En très peu de générations la société moderne a fait des pro-
grès économiques et techniques prodigieux. Mais il a fallu pour
cela une métamorphose totale de son élite, auparavant étrangère
aux travaux matériels et à leurs procédés, à présent entièrement
occupée de ces objets. Autrefois l'homme qui dirigeait des tra-
vaux matériels se situait fort bas dans la hiérarchie sociale :
aujourd'hui il est au faîte. Voyez comme en revanche l'ecclésias-
tique et le magistrat sont descendus dans cette hiérarchie! De
là suit que la promotion sociale à présent n'implique plus que
le promu quitte l'ordre des intérêts matériels, mais seulement
qu'il gagne des galons dans ce même ordre. De là suit encore
que si l'enrichissement collectif, comme le supposait Engels,
permet à tous de participer aux préoccupations de la couche
dirigeante, cela implique seulement que les troupiers de la pro-
duction peuvent participer aux préoccupations de l'état-major
des producteurs.
On l'a dit à satiété et avec raison, notre société est caractérisée
par l'extrême et croissante division du travail. Moralement
parlant elle est cependant caractérisée par l'homogénéité des
préoccupations. Il est sans doute inutile de rappeler que « privi-
légié » ne veut pas dire « mieux placé », mais veut dire que l'on
est soustrait à la loi commune. La loi la plus commune de l'espèce
humaine est le soin matériel de la subsistance. Toutes les sociétés
SURUNEPAGED'ENGELS 99
du passé ont comporté des ordres privilégiés, exempts de cette
loi générale.
Dans les admirables travaux de Dumézil, on peut voir que le
caractère fondamental de toutes les sociétés indo-européennes
était de distinguer un ordre spirituel, un ordre combattant et
politique, et un ordre producteur, respectivement dénotés par
les couleurs blanche, rouge et verte. Essentielle était l'immunité
des deux premiers ordres à l'égard de l'obligation naturelle à
l'homme, mais que le système social rejetait sur le troisième
ordre. Non seulement les ordres privilégiés étaient exempts de
soins matériels, mais ils n'avaient pas même le droit de s'y
livrer. Bonald a représenté cette doctrine comme régnant dans
l'ancienne France, où, explique-t-il, sitôt qu'une famille s'était
élevée dans l'ordre du travail, rien ne lui était plus aisé que
d'acquérir la noblesse, ce qui comportait l'obligation de quitter
les soins de l'ordre de producteur 5.
Notre Société est la première dans l'Histoire à ne plus compor-
ter d'ordres privilégiés. Comme Sieyès l'avait réclamé, le tiers
état « est tout ». Encore faut-il dire qu'à la veille de la Révolu-
tion, par contagion des ordres privilégiés, on était porté à regarder
comme représentatifs du tiers ceux dont l'occupation s'écartait
le plus de la production au sens étroit, ainsi les hommes de
loi.
L'idée qu'il ne fallait point d'ordres privilégiés devait rester
mal fondée aussi longtemps que l'on n'aurait pas dit que la fonc-
tion productrice était « tout » : tant qu'elle serait regardée comme
une fonction végétative subordonnée, il y aurait lieu de distin-
guer les « parties nobles » non vouées à cette fonction végétative.
La révolution sociale est faite, dans le domaine intellectuel, par
Saint-Simon, qui est le prophète de la société moderne. Tout
est dit lorsqu'il est dit que la politique doit être industrielle,

5. BONALD : « Observations sur principaux événements de la Révolution


l'ouvrage de Mme la baronne de Staël francaise », passim.
ayant pour titre : Considérations sur les
100 ARCADIE

prendre pour objet l'organisation du travail 6, lorsqu'il est


exposé que l'éducation publique doit comporter « des exercices
propres à former des hommes d'industrie comme on formait
autrefois des hommes d'armes ». 7
C'est dans Saint-Simon que, pour la première fois dans l'his-
toire des civilisations, la production n'est plus considérée comme
une fonction indispensable mais basse, à laquelle l'élite sociale
doit rester étrangère pour être élite, mais comme la tâche majeure
de la société, à laquelle chacun contribue selon sa capacité de
sorte que l'élite n'est élite que par la supériorité de sa contri-
bution à cet objet commun.
Cette façon nouvelle (et inouïe dans l'histoire des civilisations)
d'entendre l'élite m'apparaît comme la raison suffisante du
contraste prodigieux offert par les progrès matériels de notre
société moderne, avec la stagnation, ou la médiocrité des progrès
des sociétés anciennes, et de notre ancienne société.
Qu'il s'agisse de sociétés anciennes ou de notre ancienne
société, un processus de sélection s'est toujours exercé arrachant
les talents supérieurs à l'ordre productif pour les adresser
ailleurs. Durant le Haut Moyen Âge, qui se battait bien devenait
chevalier et souche de nobles, qui apprenait à lire devenait clerc.
Pour administrer les domaines seigneuriaux et royaux, il fallut
des intendants. Qui réussissait en ces tâches put bientôt acquérir
la noblesse. Au temps de François Ier déjà l'anoblissement est
la consécration de toute forme de réussite. Tandis que l'anoblis-
sement écrémait l'ordre productif de toutes les familles où
s'étaient manifestées des capacités, l'Église écrémait la jeunesse
populaire de tous les enfants qui donnaient des signes de grande
intelligence. Rien de moins fermé que les ordres privilégiés,
mais justement parce qu'ils étaient largement ouverts ils appau-
vrissaient l'ordre productif des capacités qui s'y faisaient voir.
Les talents supérieurs sont les entraîneurs de la Société; si
6. « Économie Politique et Politi- juillet 1831, p. 114.
que », articles du Globe (sur la religion 7. Ibidem, p. 143.
saint-simonienne) réunis en brochure,
SUR UNE PAGE D'ENGELS 101

elle applique une règle selon laquelle tout talent supérieur


reconnu est détaché de l'ordre productif, et avec lui ses descen-
dants, qui présentent des probabilités de talents supérieurs, il
est clair que cette règle fera obstacle au progrès de l'ordre pro-
ductif. Il est clair aussi que le renversement de cette règle sera
très propice au progrès de l'ordre productif.
Je n'irai pas nier que d'autres causes aient pu intervenir pour
imprimer au mouvement économique un rythme précipité, mais
le seul fait de regarder les tâches productives, non plus comme
celles dont l'élite en tant que telle doit se détourner, mais au
contraire comme celles où l'élite doit se distinguer, me paraît
constituer une raison suffisante; et le fait est que les pays où
cette vue s'est d'abord accréditée sont ceux aussi qui ont été les
premiers sièges des progrès.
Mais il y a une contrepartie déjà suggérée. S'il a fallu pour
causer un rythme rapide de progrès dans la production, que la
recherche de l'excellence individuelle fût une recherche de
l'excellence dans les tâches productives, il est clair que la Société
va de façon croissante sélectionner son élite en vertu des talents
productifs; il est clair aussi que le désir de distinction naturel à
l'homme va porter à la culture de ces talents; il est clair enfin
qu'une société ainsi orientée aura une vocation croissante aux
tâches productives.
Pour enclencher le processus il a fallu une certaine valorisa-
tion psychologique et morale des tâches productives, mais le
processus lui-même va de soi entraîner une dévalorisation
successive des autres tâches. Tout ce qui est tend à persévérer
dans son être, et la société à élite productive sera de plus en plus
préoccupée de production, au lieu de l'être de façon décroissante
à raison de sa richesse.
Pour que la préoccupation de production ne perde pas son
sens à mesure de ses succès, il faut que la Société ait une voca-
tion croissante à la consommation. Dans ces conditions il n'y
a plus guère de chances pour que se produise le milennium envi-
sagé par Engels, l'époque où la productivité a pris une telle
102 ARCADIE

ampleur que tous les membres de la Société ont beaucoup de


temps à donner à d'autres préoccupations. Et quelles autres?
L'existence d'ordres privilégiés ne se souciant point de pro-
duction offrait aux producteurs des suggestions - de valeurs
très différentes, certaines déplorables, certaines excellentes -
quant à la façon dont lesdits producteurs pourraient employer
leur temps lorsqu'à leur tour ils seraient en partie déchargés de
leurs tâches productives. Mais de telles suggestions ne sont plus
offertes dès lors que les bas-placés, regardant vers le haut, n'y
voient que des hommes obsédés de tâches matérielles beaucoup
plus qu'eux-mêmes. Les grands ne se distinguent pas aujourd'hui
des petits par la plus grande liberté d'esprit, bien au contraire :
ils ne s'en distinguent que par la dépense, qui se trouve ainsi le
seul modèle offert à l'imitation, ce qui d'ailleurs convient parfai-
tement à un besoin essentiel de la société productiviste, qui est
de développer la vocation à consommer. En d'autres termes
l'homogénéité morale de la société productiviste prive ses mem-
bres de toute indication quant à la « bonne vie » qu'il s'agirait
de vivre au moyen de la productivité accrue.
Ce n'est pas tout. Engels et Marx se sont représentés qu'en
partie libérés des tâches productives, les travailleurs voudraient
et pourraient adresser leur attention aux « affaires générales de la
société ». Aristote a dit qu'il fallait du loisir pour être citoyen.
C'est une proposition incontestable, Engels la prend manifeste-
ment à son compte dans les citations qui constituent notre thème.
Tant qu'il est impossible d'assurer des loisirs au grand nom-
bre, il est inévitable que les privilégiés forment seuls le corps
citoyen, ce qui présente l'inconvénient manifeste d'affecter de
leur intérêt de classe leur vue de l'intérêt général. N'importe
ce qu'énonce la loi, l'activité civique ne peut être étendue à tous
que lorsqu'un certain loisir est assuré à tous. Ainsi l'on passe
logiquement d'un régime censitaire lorsque le lot de loisir est
monopolisé par certains, au régime populaire lorsque le lot de
loisir dégagé par le gain en productivité est suffisant pour que
tous en aient une part adéquate. Voilà qui est clair.
SUR UNE PAGED'ENGELS 103
Mais ce lot individuel de loisir est-il adéquat pour que chacun
puisse en effet prendre connaissance des intérêts généraux de la
société ? Qu'un homme ne travaillant que quarante heures et
ayant reçu l'éducation équivalente à notre « primaire » actuel
fut en mesure de porter des jugements sur les problèmes se
posant, cette proposition qui aurait paru plausible lorsque Engels
écrivait son ouvrage, l'est-elle aujourd'hui ? Les gains en pro-
ductivité qui ont été obtenus ont impliqué non seulement une
division matérielle du travail de plus en plus poussée, mais encore
et du même coup une complexité croissante des problèmes tels
que même les membre d'une « classe générale » y donnant cha-
cun son temps ne peuvent chacun les connaître tous, à telles
enseignes que l'examen des problèmes tend lui-même à se frag-
menter entre groupes de spécialistes. Ici nous abordons un tout
autre problème dans lequel je ne veux pas entrer. Mais il faut le
signaler. Si l'on n'en prenait point connaissance on pourrait
porter, à raison de faits constatés, des jugements sévères qui
seraient injustes. Ce que l'on constate en effet c'est que l'atten-
tion portée par le travailleur aux affaires générales de la Société
ne croît point à raison de son loisir. Or la cause principale en
est simple : c'est que le loisir a crû beaucoup moins que la
complexité des problèmes.
Le cours des choses a offert deux différences quantitatives avec
ce que prévoyait Engels, autant que l'on puisse juger ces prévi-
sions à partir d'expressions très brèves. Premièrement les progrès
de la productivité - qui ont certainement dépassé les espérances
-
que l'on pouvait concevoir en 1877 (date de l'Anti-Dühring)
ont libéré un total de temps social beaucoup moindre que l'on
ne pouvait l'imaginer, vu que les besoins se sont fort développés
(et sans ce développement des besoins les progrès de la produc-
tivité n'auraient pu être si grands - c'est là un autre thème);
et d'autre part la somme sociale des temps libérée, répartie par
tête, est complètement inadéquate à la prise de connaissance
par chaque individu des affaires générales de la Société.
A la vérité, restant dans l'ordre quantitatif, on peut même
I Oq. ARCADIE

se demander si la somme sociale de temps libre a augmenté :


s'il s'agit du temps « libre de travail physique » la réponse est
certainement positive. S'il s'agit de temps « libre de soins se rap-
portant à la ligne matérielle » la réponse est plus douteuse. Car
le temps libre en ce sens a à peu près disparu pour les classes
dirigeantes tout en augmentant pour le grand nombre. Ce chan-
gement dans la répartition de la somme sociale de temps libre
est conforme à la prévision d'Engels : il est nettement plus sen-
sible que le progrès de sa somme.
Quittant maintenant les considérations quantitatives, il paraît
certain que les progrès de la productivité n'ont pas entraîné
jusqu'à présent une large participation de chacun à la politique,
à l'art et à la science. Je ne dis pas qu'il ne saurait en être ainsi,
je dis seulement qu'on ne l'a pas encore vu. Si l'on me rappelle
qu'Engels regardait une révolution comme nécessaire pour qu'il
en fût ainsi, je répondrai qu'il n'en est pas ainsi, autant qu'on le
sache, en Russie non plus qu'aux États-Unis. Et si l'on veut qu'il
en soit ainsi, le problème est peut-être commun à des sociétés
qui diffèrent par la doctrine mais qui se ressemblent quant à
leur orientation productiviste.
A la vérité je ne suis pas sûr que dans nos sociétés à haute
productivité, la participation du plus grand nombre aux activités
autres que la production matérielle soit mieux ou même aussi
bien assurée qu'elle l'était dans les villes italiennes du Quattro-
cento : je ne me réfère pas aux cités grecques parce que l'escla-
vage y régnait.
A la vérité ce qui apparaît fondamental dans le modèle
d'Engels c'est la liaison entre l'étendue de la culture et la produc-
tivité moyenne du travail. Une productivité basse avec égalité
sociale donne l'inculture générale, une productivité basse avec
inégalité sociale donne la culture d'une minorité : « sans escla-
vage... point d'art ni de science grecque ». Enfin une haute pro-
ductivité avec égalité sociale apporte la culture au grand nombre.
Le modèle a de soi une grande puissance suggestive; l'observa-
tion historique ne me paraît pas démontrer la corrélation avancée
SUR UNE PAGED'ENGELS I05
entre la généralité de la culture avec la haute productivité; mais
on ne voudra pas nier tout au moins que cette dernière crée cer-
taines conditions objectives favorables à la généralité de la
culture. Il ne semble pas que ces conditions objectives soient
déterminantes. Il reste donc à trouver ce qu'il faut faire pour
arriver au but, lorsque lesdites conditions objectives sont réunies.
Il y a peut-être lieu pour cela de chercher quels facteurs ont
rapproché les sociétés de ce but plus ou moins indépendamment
du développement de leurs forces productives.
VI

Efficacitéet savoir-vivre
ig60

Les hommes ont toujours désiré l'amélioration de leur condi-


tion matérielle. Mais que cette amélioration pût avoir lieu d'année
en année, sinon pour tous les membres d'une nation du moins
pour la grande majorité, c'est là une idée récente. Il s'est ren-
contré dans le passé des esprits assez hardis pour prôner que les
pauvres laboureurs fussent déchargés des tributs et redevances
pesant sur eux pour l'entretien des gouvernants et privilégiés;
mais si le rejet de ces charges impliquait un progrès très consi-
dérable dans le sort des travailleurs, il ne pouvait avoir lieu qu'une
fois pour toutes et l'on n'imaginait point qu'après cela les
familles de libres travailleurs jouiraient de fruits successivement
accrus. Le projet d'un enrichissement se poursuivant pour tous
au cours de la durée n'aurait pas pris naissance si l'on n'eût
constaté le fait du progrès graduel effectivement réalisé, et saisi
qu'il y avait accroissement de la productivité du travail. La prise
de conscience du phénomène en a fait désirer la systématisation
et l'accélération : et la comptabilité nationale est devenue le cri-
tère majeur de nos jugements.
Comme nous savons très bien ce que c'est qu'une différence
de deux revenus dans un même pays au même moment, nous
avons accueilli avec avidité la comparaison portant sur le produit
national par habitant, soit qu'elle se réfère pour un même pays à
deux époques différentes, soit qu'elle se réfère à deux pays
différents à la même époque, et nous ne démordons pas des
certitudes que cette mensuration nous apporte, quels que soient
les doutes que ses premiers auteurs jettent sur sa rigueur. Nous
nous sommes habitués à tirer de ce mode de confrontation un
classement, en dollars par tête, des différents pays. Ceux qui
ET SAVOIR-VIVRE
EFFICACITÉ 107

figurent au-dessous d'un certain échelon, quelles que soient leurs


différences de structure, sont appelés « sous-développés », et
ceux qui figurent dans les échelons les plus élevés sont dits
« avancés ».
Il est remarquable que cette hiérarchisation soit admise aussi
bien dans les pays « communistes » que dans les pays « capita-
listes ». Dès le premier plan quinquennal soviétique, il y a plus
de trente ans, l'objectif avoué de la planification a été de «rattraper
et dépasser le niveau de vie américain ». Ce même objectif a été
affirmé à nouveau à plusieurs reprises. Le prestige mondial
acquis par le communisme tient à la croissance très rapide de
la production qu'il annonce et qui paraît promettre aux peuples
sous-développés une voie d'accès particulièrement rapide au
genre de vie des pays avancés.
Dans les pays avancés eux-mêmes, le taux de croissance
annuelle est de plus en plus au centre des préoccupations
publiques. Un taux de croissance insuffisant a figuré en bonne
place dans l'assaut de J.F. Kennedy contre l'administration
républicaine des États-Unis, tandis que la Grande-Bretagne à
son tour s'inquiète d'un taux beaucoup plus faible que ceux des
pays du continent. Partout un taux de croissance élevé est sujet
de fierté pour le gouvernement, un taux faible donne des argu-
ments à l'opposition. Tant d'attention vouée à la croissance
économique doit conduire à une accélération du processus.
Les chiffres à cet égard sont parlants. Le développement
des États-Unis a étonné le monde : qu'avaient-ils fait ? Selon
Raymond W. Goldsmith, de 1839 à 1959 leur produit national
brut par habitant a été multiplié environ sept fois, soit un taux
annuel de 1,64 %. Or, en France, au cours de la dernière décennie
(de 1949 à 1959), le rythme de croissance a été double de cette
cadence américaine, soit 3,5 % l'an. Si ce taux était maintenu, il
triplerait le flux de biens et services par habitant en trente-
deux ans, chose que l'on a peine à se représenter concrètement.
Les chiffres cités ne visent qu'à faire sentir la rapidité et
l'ampleur du changement. Si les enfants qui naissent à présent
108 ARCADIE

sont destinés à jouir, lorsqu'ils auront trente-deux ans, d'un flux


de biens triple de celui dont jouissent leurs parents, comme ce
flux sera nécessairement d'une composition très différente, ne
sommes-nous pas fondés à nous demander quelle sera cette
composition ? Et même n'est-ce pas pour nous un devoir ? Car
cette chance d'un mode de vie beaucoup plus large donnera lieu,
selon notre prudence, à un mode de vie de qualité plus ou moins
élevée. Voilà, en germe, le problème que je me propose d'abor-
der ; il présente de grandes difficultés.

PROGRÈS ÉCONOMIQUE
ET
BONHEUR HUMAIN

Amenons d'abord au jour deux jugements de valeur impli-


cites dans l'énoncé du problème. J'ai dit que la population
pourrait jouir d'un flux de biens et services beaucoup accru et
admis que c'était là une bonne chose : je le pense en effet. J'ai
dit que nous devrions regarder cet enrichissement comme une
occasion dont nous pouvions faire un usage plus ou moins bon :
c'est mon sentiment. Ces deux jugements de valeur sont si
conformes au sens commun qu'il ne vaudrait pas la peine de les
souligner s'ils n'entraient en conflit avec des écoles de pensée
solidement retranchées, l'une antique et l'autre très moderne.
Les moralistes, et surtout les stoïciens qui ont imprégné la cul-
ture classique, ont enseigné que l'homme doit borner ses désirs,
et que leur expansion indéfinie le rend méchant et malheureux.
Il serait scandaleux d'opposer au grand nombre une maxime de
modération que le petit nombre n'a point observée : mais,
prenant délibérément une route dont les dangers nous ont été
signalés, nous ne devrons pas être surpris de les rencontrer.
D'autre part le second jugement de valeur entre en conflit avec
EFFICACITÉ ET SAVOIR-VIVRE 10()

les doctrines relativistes modernes selon lesquelles « bon » est


vide de tout sens autre que « préféré ». Selon ces doctrines,
l'emploi optimum d'un pouvoir d'achat donné par un individu
est celui qu'il fait effectivement, ce qui vaut le mieux pour
l'homme n'est pas un problème à débattre mais une question de
fait qu'il tranche par ses choix; et de même - dans le cadre de
l'actuelle répartition du pouvoir d'achat - l'actuelle consis-
tance totale de la consommation privée, reflétant les préférences
manifestées par les individus, est optimale, comme sera optimale
en son temps celle que l'on pourra observer dans trente-deux ans
d'ici, de sorte qu'il peut y avoir un problème de prévision mais
non pas une discussion de ce que devrait être la meilleure compo-
sition de ce total. Nous donnons un démenti quotidien à ce
« préférentialisme » en disant qu'il vaudrait mieux pour tel ou
tel faire telle dépense que telle autre, mais il est particulièrement
difficile d'échapper à cette doctrine relativiste vu qu'elle imprè-
gne notre mode de calcul économique lui-même, et cela sans alter-
native apparente.
En résumé, la position prise ici est moderne, et si l'on veut
progressiste, à l'encontre des moralistes classiques. Au contraire
elle est classique, en tant qu'elle refuse d'admettre les préférences
manifestées comme le seul critère du bien de l'homme, en tant
que je prétends discuter les changements possibles dans le mode
de vie avec une ferme conviction que ce n'est pas une vaine
fantaisie de parler du meilleur.

Âge d'or et croissance économique

Il a fallu, dans certains pays, une longue obstination pour


gagner l'opinion au principe et aux pratiques d'un progrès
économique rapide. Nous en faudra-t-il autant pour persuader
que plus rapide est cette démarche, plus importante est son
orientation? Si maintenant on reconnaît l'inconvénient de ne
pas appliquer les facteurs de la façon la plus convenable à la
IIO ARCADIE

production, comment ne pas sentir l'inconvénient de ne pas


appliquer les biens et services de la façon la plus convenable à
l'existence humaine ? Tant de recherches pour améliorer les pro-
cédés de production jurent avec l'absence de réflexion quant à
la nature des biens à offrir et des styles de vie à proposer. Il ne
s'agit pas seulement de produire le plus possible mais d'en tirer
pour l'homme le plus grand bien possible.
Notre activité organisatrice portant sur les productions futures
est asservie à notre passivité en fait de consommations futures.
Nous postulons un processus d'imitation en raison duquel les
familles passant dans une tranche de revenus supérieure y adopte-
ront les fréquences de consommation régnant actuellement dans
cette tranche, du moins en ce qui concerne les produits non
affectés de rentes de rareté. Nous nous contentons de ce pro-
cessus d'imitation sans effort d'invention portant sur les manières
de vivre.
Pauvre en moyens de changer ce qui était, le passé était riche
en rêves : ces rêves portant sur l'amélioration de l'existence
humaine n'étaient que des évasions et des utopies : à présent
ce pourraient être des points de direction. Et pourtant c'est
maintenant que nous avons cessé d'en forger. Est-ce donc que
nous nous approchions de l'Âge d'Or si naturellement qu'il n'y
ait point lieu d'y réfléchir ?
L'Âge d'Or a particulièrement exercé l'imagination des pein-
tres, qui nous ont représenté l'homme « de ce temps-là », homo
felix, le plus souvent dans un décor agreste, où la vigueur de la
nature est adoucie en grâce par la main de l'homme, où la dispo-
sition des arbres suggère et l'élégance d'un petit temple souligne
que les choses données ont été reçues comme moyens d'une
construction harmonieuse. Mais quelle pertinence ont ces
tableaux en un temps où l'homme a tourné le dos au cadre naturel
et s'applique à transformer les campagnes en usines à calories
et protéines ? Tournons-nous alors vers d'autres tableaux qui
nous représentent l'homme dans la ville. On nous le montre
entouré de nobles monuments, dont la beauté atteste et avive
EFFICACITÉ
ET SAVOIR-VIVRE III I
l'amour porté à la patrie; les hommes ont mis tout leur zèle à
parer la Cité, qui leur prodigue ses soins par des leçons d'élé-
gance morale que donne ce grand livre d'images. Mais cette
évocation n'est-elle pas d'une ironie amère à l'époque où les
constructeurs sont essentiellement des destructeurs de beauté ?
Ils sèment leurs édifices comme des taches d'encre sur un manus-
crit précieux; on dirait qu'ils ont hâte d'enlaidir le plus possible,
et nos musées prennent le caractère d'abris où l'on hospitalise
les grâces chassées du pays.
Comme les peintres nous ont représenté le décor de l'Âge
d'Or, les poètes et les philosophes nous ont dépeint les carac-
tères de l'existence. Dès le matin, homo felix se réjouit de la
journée qui commence : elle sera bien remplie de tâches qui ne
sont pas seulement acceptées en vue de leurs fruits mais qui
constituent un délectable exercice de ses facultés. Dans ces
travaux, il se trouve associé à des compagnons qui l'estiment,
attendent de lui le meilleur, et l'aident à l'atteindre. Chaque
journée est ainsi une sollicitation de ses talents, et le soir,
réuni à ceux qu'il chérit, libre de toute pression et inquiétude,
l'homme rend grâces à son Créateur : « Tu m'as départi un lot
délicieux ».
Telle est l'image d'homo felix ! Quel contraste avec la réalité
d'aujourd'hui, avec l'agression du vacarme, des puanteurs, des
bousculades, des prétentions brutales, des mises en demeure
impérieuses, avec l'application à des travaux sans charme,
accomplis pour leur seul fruit. Rares sont ceux dont les tâches
sollicitent les talents, plus rares peut-être ceux qui jouissent
d'une compagnie les incitant à s'élever à la perfection dont ils
sont capables. Nous sommes loin d'un Âge d'Or!
Mais n'est-ce pas un pessimisme indu d'admettre qu'il soit
impossible de nous en approcher? Des sociétés qui ont les
moyens d'envoyer un homme sur la lune n'ont-elles pas la capa-
cité de faire vivre les hommes plus aimablement sur terre ? L'art
des jardins est-il plus inconnu que la technique des fusées ? Ou
n'est-ce pas simplement que la pensée se concentre sur les mani-
II2 ARCADIE

festations de la puissance et nullement sur les conditions de la


vie heureuse ?
Est-ce donc avoir fait assez pour l'homme que d'avoir garanti
son foyer contre certains risques de misère et que de lui promettre
un pouvoir d'achat croissant ? Ces choses sont bonnes, mais
voyez quel soin l'on prend de mesurer exactement les réactions
de l'homme de la fusée : j'aimerais mieux que l'on étudiât avec
ce même soin la condition de l'homme ordinaire.

Temps de travail et fatigue humaine

On a tendance aujourd'hui à confondre le « temps non consa-


cré au travail » avec celui de « loisir ». C'est une erreur qui ne
tient pas compte de celui perdu dans la navette maison-travail-
maison. Bien que le déplacement ne fasse pas partie du temps de
travail, il ne peut être considéré comme du temps libre. Les
déplacements étaient nuls pour les artisans d'autrefois, négli-
geables pour les ouvriers des manufactures de petites villes au
XIXesiècle. Aujourd'hui la plupart des travailleurs passent plus
de cinq heures par semaine en déplacements, souvent dix, quel-
quefois quinze. C'est un thème que notre goût pour les enquêtes
a trop souvent négligé. Il serait pourtant intéressant de posséder
une répartition des travailleurs d'après le temps qu'ils mettent à
aller et revenir de leur travail, et de pouvoir faire des compa-
raisons dans le temps. On découvrirait peut-être que la durée
moyenne des déplacements a augmenté plus rapidement ces
dernières années que n'a diminué la durée moyenne du travail.
En vérité, dans certains pays comme la France et la Grande-
Bretagne, il n'y a pas eu récemment de tendance très apparente
vers la réduction du temps de travail hebdomadaire tandis que
se produisait une très nette augmentation des temps de trans-
port. Je connais un certain nombre d'ouvriers qui doivent consa-
crer douze heures par jour à effectuer leurs huit heures de travail.
Cette grande perte de temps, qui comporte une fatigue nerveuse,
ET SAVOIR-VIVRE
EFFICACITÉ 113

n'apparaît pas dans les statistiques. Nous disons seulement que


M. Dupont gagne tant pour quarante-quatre heures de travail,
alors qu'il faudrait dire qu'il gagne tant par semaine, moins ses
frais de déplacement, pour quarante-quatre heures de présence
plus n heures de transports.

Comptabilité nationale et coût humain

La comptabilité nationale représente un grand progrès dans


le domaine de la connaissance; mais ses meilleurs experts sont
peu enclins à y voir une image parallèle de la situation humaine.
Nous savons que le rapide progrès du revenu national comprend
un continuel processus de déplacement des individus d'un poste
de travail A vers un poste B, où ils sont plus productifs et mieux
rémunérés. En évoquant cette mobilité du travail, on insiste
volontiers sur l'augmentation du pouvoir d'achat qui en résulte,
et on oublie les coûts psychologiques qu'elle peut entraîner.
La nécessité de prêcher cette mobilité de la main-d'oeuvre témoi-
gne cependant du peu d'empressement des travailleurs à briser
les liens qui les attachent à un lieu, à un travail, à des collègues
déterminés. Des exemples de cette répugnance sont assez souvent
donnés par la presse. Les économistes répondront que si les gens
se déplacent, ils révèlent ainsi leur préférence pour la position B,
le gain en pouvoir d'achat étant subjectivement supérieur au
coût du déracinement. Ce serait assez vrai si le travailleur avait
toujours choix entre rester en A ou aller en B; mais tel n'est pas
le cas; il se peut très bien que le poste A soit supprimé, ce qui
enlève toute possibilité de choix personnel. Si un professeur de
grec devient employé d'une maison de publicité, cela peut être
en raison d'un salaire plus élevé qui lui est offert; dans ce cas en
effet il révélera une préférence personnelle, mais non dans le
cas où l'enseignement du grec a simplement été suspendu dans
l'institution qui l'employait.
Tandis que nous prenons soin de calculer l'accroissement
IIq. ARCADIE
du revenu réel d'un homme, nous négligeons de tenir compte
du désagrément causé par le déracinement. Et il ne s'agit pas
d'un coût seulement subjectif. Il a toujours été reconnu que
l'attachement à un lieu, un métier, des amitiés, avait une valeur.
En vérité la « Bonne Société » telle qu'elle était dépeinte était
une société où la fidélité à ces liens était puissante. Mais pour que
notre société progressive puisse fonctionner correctement, cette
fidélité a dû être systématiquement affaiblie. Une telle constata-
tion mérite réflexion.

NIVEAU DE VIE
ET
MONTÉE HUMAINE

Participant récemment à une commission d'experts discutant


la politique économique, je suggérai que si le Parthénon avait été
une addition à la richesse des Athéniens, les joies tirées de sa
beauté étaient des « services », éléments de leur niveau de vie.
On considéra cette remarque comme une boutade. Lorsqu'il
fut clair que je ne plaisantais pas, quelqu'un me répondit que le
niveau de vie s'exprime en consommation de biens et de services
achetés sur le marché par habitant. Acceptant humblement cette
rectification, je demandai alors à mon collègue si le plaisir qu'il
prenait à partir à la campagne pour le week-end venait de la
consommation onéreuse d'essence ou du spectacle gratuit des
arbres, de la visite gratuite de quelque cathédrale. A cet égard,
on a maintenant la volonté d'établir une distinction entre l'utile
et l'agréable. Je ne nierai pas qu'il y ait une utilité absolue à
être suffisamment habillé pour se protéger du froid, mais je ne
vois pas de différence de nature entre le plaisir de posséder une
grande variété de vêtements et celui de posséder une grande
variété de fleurs, et je préfère ce dernier.
ET SAVOIR-VIVRE
EFFICACITÉ 115
$

Valeurs humaineset valorisation de la production

« Laboureur » c'est travailleur : on entendait « agriculteur » ;


pendant des millénaires production et agriculture ont été syno-
nymes. Procurer aux hommes de quoi manger a incontestable -
ment droit à la priorité sur toutes autres considérations; je n'ai
aucun doute que cultiver la terre soit plus important que l'art.
Assez curieusement pourtant, alors que la production avait un
caractère vital, elle était méprisée dans toutes les anciennes civi-
lisations, le producteur était un homme de peu et ses soucis
étaient méprisés. Paradoxalement « la production » a acquis un
statut moral sans précédent à l'époque où ses accroissements
s'adressent à des besoins de moins en moins vitaux, comme en
témoigne le fait que les tâches nourricières requièrent une
fraction rapidement décroissante de la force de travail nationale.
Je ne critique pas la valorisation morale de la production,
je suis en effet convaincu que la société moderne doit sa grande
réussite dans ce domaine au fait qu'elle en fait plus de cas et y
pense davantage. La grande différence, à mon avis, entre les
civilisations anciennes et la nôtre tient au fait qu'autrefois les
leaders sociaux jugeaient déplacé de penser à la production
- affaire de subordonnés - alors que nos leaders se recrutent
en fonction de l'intérêt qu'ils y portent et de leur capacité
d'augmenter l'efficacitéde la production, changement qui s'est
opéré dans notre propre société en peu de générations.
Mais si je ne critique pas le prestige croissant de la production,
je dois cependant rappeler que cette notion de production en
est venue à embrasser un champ si vaste qu'il serait insensé
d'appliquer à n'importe laquelle et à toutes les activités produc-
trices le bénéfice moral d'une importance que l'on refuse aux
activités dites « non productives ».
Lorsque les journaux populaires se proposent d'imprimer
leurs bandes dessinées en couleur, je trouve difficile de considé-
rer ce « progrès » de la production comme plus sérieux que la
II 6 ARCADIE

plantation d'arbustes à fleurs le long des grands-routes. Je veux


bien considérer la poésie comme une occupation frivole par
rapport au labourage, mais non par rapport à la rédaction de
textes publicitaires.
Lorsque les organisateurs de la production ont à lutter contre
la famine, l'efficacité est la seule et unique vertu. Mais lorsque
cette vertu a pris tant d'importance qu'elle s'applique à des
objets de moins en moins vitaux pour les hommes, la question
se pose sûrement du juste choix de ces objets.

Préférences et possibilités humaines

La plupart des économistes, et parmi eux les maîtres de cette


science, nieront qu'il y ait là un problème réel. Ils affirmeront
que, dans la manipulation du budget familial, les individus mani-
festent leurs préférences, que par conséquent la répartition des
dépenses de consommation, compte tenu de la distribution des
revenus, révèle les préférences de la population considérée comme
un tout, et donc que l'ensemble des biens et services procurés à
un moment donné est le meilleur possible, le seul bon pour ce
moment même. Et ils poursuivront : « Vous pouvez penser per-
sonnellement qu'un autre ensemble de biens et services serait
meilleur, ce faisant vous opposez vos préférences subjectives à
l'ensemble des préférences de tous les autres ».
Quelle que soit la force de cet argument, il n'est pas décisif.
Nous pouvons remarquer premièrement que le choix entre les
différents biens et services ne peut se porter que sur ceux qui sont
effectivement offerts, deuxièmement que ces choix sont aussi
fonction du passé même du consommateur.
Revenant au premier point, il n'est pas exact de dire que le
consommateur est le seul maître de son choix. Celui-ci évidem-
ment dépend de ce qui est offert. Rappelons-nous, assez honteu-
sement, quels biens étaient offerts par les trafiquants coloniaux
aux Indiens d'Amérique ou aux Noirs d'Afrique. Qu'étaient-ils ?
EFFICACITÉ
ET SAVOIR-VIVRE 117
Pacotilles et alcool, objets inutiles ou nuisibles, dont le marché
pouvait être rapidement développé parce que l'émulation nour-
rissait la demande pour les fanfreluches et l'habitude la demande
pour l'alcool. Dans le cas de nos propres populations, l'exploita-
tion initiale du marché populaire fut un peu meilleure. Les pre-
mières industries qui furent réellement avantageuses pour le
peuple furent celles du coton et du verre, toutes deux contribuant
à la propreté et à l'hygiène.
La lenteur du progrès de l'enrichissement des travailleurs a
nui au caractère des biens qui leur étaient offerts. Une enveloppe
de paie un peu mieux garnie ne permettait qu'un changement
léger dans les consommations, portées de ce fait vers des biens
légers. Quel ton de supériorité ne prenait-on pas, il y a seulement
trente ans, pour signaler que l'accroissement de salaire était
employé en cinéma, bas de soie, boissons, sans comprendre que,
faute de l'innovation très heureuse de l'achat à tempérament,
rien de plus substantiel ne pouvait être acquis sinon au prix d'une
épargne lentement accumulée, et dont on sait d'ailleurs ce qui
est advenu. La faculté de l'achat à tempérament est une chance
de transformation toute nouvelle encore, et qui a déjà porté
d'excellents fruits.
L'ordre dans lequel les différents biens sont offerts au public
est aussi important. L'économie américaine a été caractérisée,
après la Première Guerre mondiale, par la grande poussée de
l'automobile et du cinéma, après la Deuxième Guerre mondiale
par une poussée comparable de l'équipement ménager et de la
télévision. Il est plausible de penser que si cette dernière avait
été produite en masse avant les premiers, son influence sur la
vie familiale aurait coloré différemment la vie américaine.
Le second point est que les choix du consommateur sont
fonction de son propre passé. Par exemple, il n'y a pas dans ma
bibliothèque un seul livre en russe; c'est évidemment parce que
je ne peux pas lire le russe. Supposons maintenant qu'il n'y ait
plus de livres publiés dans une autre langue que le russe. Dans
ce cas, je n'aurais plus un seul livre, ce qui, selon un raisonnement
1188 ARCADIE

courant maintenant, semblerait signifier que je n'aime pas lire.


J'essaierais sûrement d'apprendre le russe, mais entreprenant
cette étude à mon âge, je n'arriverais probablement pas à y
exceller et il me faudrait beaucoup de temps pour lire tout un
livre : il n'est pas exclu qu'alors je me tourne plutôt vers les
bandes dessinées, ce qui apporterait un renfort à la thèse selon
laquelle « les gens préfèrent les bandes dessinées » ! Les préfé-
rences révélées en fait révèlent plutôt des ignorances, une
absence de formation intellectuelle et esthétique.

De l'art cadre de vie à l'art consommation de privilégiés

Nous manquons de culture à un point dont nous n'avons pas


conscience, et qui se révèle d'ailleurs dans la majuscule que nous
mettons au mot, comme si la Culture était une chose au lieu d'être
un processus. C'est un besoin naturel de l'homme de s'exprimer
dans le discours, la poésie, le chant, la musique, la danse, la
sculpture, la peinture. Si la culture a un sens, c'est que ces acti-
vités sont satisfaisantes en soi et non pas parce que ceux qui les
accomplissent sont cultivés, que tout enfant puisse sous une
forme ou sous une autre déployer cette aptitude humaine à
l'expression. Les plaisirs authentiques ne consistent pas à
« consommer de l'art » mais à en produire; et qui n'en produit pas
est un consommateur malhabile.
Il est étrange que dans une société aussi riche que la nôtre
tout ce qui est d'ordre esthétique soit regardé comme non-
essentiel. Non-essentiel et « distingué »; sans doute nous faisons
grand cas des « oeuvres d'art » que les riches peuvent collectionner
pour le plus grand bien des musées où finalement ils sont offerts à
tous. Et sans doute, on nous presse de les goûter mais enfin leur
traitement, si honorifique soit-il, témoigne de leur excentricité
relativement à notre civilisation.
C'est, à mon gré, la définition même du philistinisme de penser
à l'Art avec une majuscule; qu'importe que cette attitude soit
EFFICACITÉ ET SAVOIR-VIVRE II9

celle du bourgeois tant décrié ou de l'artiste lui-même. Aux


époques de vraie culture, le mot « les arts » désignait ce que nous
appelons à présent « les industries »; ainsi à Florence l'arte di
la lana c'était tout simplement l'industrie lainière. On ne pen-
sait pas alors que faire des tissus de laine était une chose, s'occu-
per de la beauté une autre. Encore moins pensait-on que l'indus-
trie de la construction fût une tout autre affaire que l'encourage-
ment aux arts! C'est le xixe siècle, essentiellement philistin, qui
a développé la notion d' « objet d'art a : la petite chose sur laquelle
on s'extasie après avoir produit dans la laideur des choses laides.
La «jolie petite chose » est à la vérité une orpheline désolée dans
un building abominable.
Le prestige prodigieux acquis par la peinture au cours des deux
dernières générations est peut-être le plus sûr indice de notre
philistinisme. Dans un âge de culture, un tableau n'est pas une
chose en soi, c'est un élément décoratif qui appartient à un
ensemble. Le fait qu'il y a des objets d'art dans les musées de
Paris ne nous acquitte point d'un enlaidissement continuel de
la ville. Qu'il s'agisse de ce que nous montrons aux touristes
ou des résidences où nous accueillons les hommes d'État étran-
gers, nous recourons toujours à ce qui a été fait avant nous, et
que nous n'avons pas encore détruit.
On prétend que les gens ne s'en soucient point. Quelle erreur!
Comment donc passent-ils leurs congés, sinon en s'échappant
vers les campagnes ou bien en visitant les cités d'autrefois dont
les habitants, combien plus pauvres que nous, nous ont laissé
un héritage dont nous sommes bien loin de former l'équivalent.
La conduite effective des hommes témoigne qu'individuellement
ils attachent une bien autre importance à la beauté qui ne se voit
pas dans nos choix collectifs. Et pourquoi donc en va-t-il ainsi ?
Comment en sommes-nous arrivés à dissocier le beau de l'utile
dans notre cadre de vie? Cette dissociation s'apparente à celle
de l'efficace et du délectable dans nos activités. Il serait trop
long de tenter une explication; aussi bien, ce qui nous intéresse
est de voir ce qui nous est donné à faire.
120 ARCADIE

Travail dans la joie et productivité

J'ai de la peine à admettre que l'homme de notre société


jouisse déjà d'un niveau de vie élevé. La vie d'un homme moderne
me semble invertébrée; elle s'adapte incessamment pour attein-
dre les niveaux de biens offerts et leur possession change le mode
de vie qui devient fonction de ce qui est mis en vente sur le
marché. C'est là un progrès du genre de vie comparable à celui
d'un invertébré ou d'une amibe. Si quelqu'un meublait sa
maison en accumulant les achats avantageux faits n'importe où
et n'importe quand, il en résulterait un assemblage hétéroclite,
sans style ni personnalité. C'est à mon sens l'aspect qu'offre
notre vie.
Imaginons qu'un philanthrope du XVIIIesiècle, comme le
marquis de Mirabeau ou Thomas Jefferson, ressuscite et qu'on
lui résume les progrès obtenus par la productivité du travail
depuis son époque et l'augmentation des richesses qui en est
résultée, il en conclurait sûrement que notre monde est main-
tenant un monde de beauté et de culture. Dans les sociétés
pauvres, les édifices consacrés à Dieu, comme les palais des
gouvernements et les maisons des riches, étaient beaux; une
époque où la richesse se serait généralisée ne devrait-elle pas
être celle où les maisons du peuple et les lieux de travail devraient
être construits avec le même amour de la beauté qu'autrefois
les temples et les palais? Ledoux manifestait ce
souci en construisant sa cité industrielle de Chaux. C'était aussi
la
autrefois grande chance des artisans travaillant pour un marché
riche de pouvoir travailler avec joie. Au moment où l'ensemble
du marché est devenu marché riche, il semblerait que travailler
dans la joie devrait être le lot de tous les travailleurs et finalement,
puisque c'était le privilège des riches de pouvoir jouir d'amis
ayant des moteursagréables et capables de discuter des sujets
intéressants, on pourrait présumer que dans une société qui
s'est enrichie, tous auraient le même agrément.
EFFICACITÉ ET SAVOIR-VIVRE 121

De ces trois buts, la qualité du cadre matériel, le rapport


avec le travail et la qualité du milieu, qui semblent le résultat
normal de l'accroissement des richesses, le premier et le dernier
n'ont pas été atteints à mon avis en raison uniquement d'un
inexplicable manque d'attention de notre part; le deuxième, qui
est peut-être le plus important, mérite une attention particulière.
Il semble que jusqu'à présent l'augmentation de la produc-
tivité du travail ait dû être payée par la perte de la joie au tra-
vail, en ce sens que depuis le début, la révolution industrielle a
créé un phénomène totalement nouveau, que j'appellerais volon-
tiers « le travail à l'état pur ». Pour vivre, les hommes ont tou-
jours dû se livrer à des activités comme la chasse, la pêche, le
labourage, la construction, le tissage, etc. Mais il me semble
que ces activités, d'ordre matériel, destinées à permettre la vie,
comportaient pour ceux que nous appelons des primitifs, une
part de jeux, de sports, ou de dévotion, comme nous pouvons
encore le voir pour les vendanges qui sont toutes pleines de
rires, de plaisanteries, où tantôt les vendangeurs font la course
à qui ira le plus vite et où tantôt le badinage retrouve ses droits,
les garçons prenant le temps de faire la cour aux filles. Au
contraire le travail moderne est devenu chose triste, une tâche
accomplie uniquement pour son résultat sous le signe de l'efh-
cacité. Ce phénomène n'est pas propre aux pays capitalistes,
nous le retrouvons dans les pays dits « socialistes » où l'on accroît
régulièrement les « normes ». J'ai noté que le travail était pro-
gressivement devenu depuis cinquante ou soixante ans moins
épuisant physiquement, mais cette affirmation doit être nuancée,
je pense, si l'on tient compte de l'ennui et de la tristesse qui se
trouvent maintenant liés au travail. La diminution de la fatigue
musculaire exigée par le travail est un phénomène récent, l'ennui
et la tristesse qui y sont liés est un phénomène beaucoup plus
ancien. Il est sans doute aussi ancien que l'embrigadement
pour le travail qui n'est pas nouveau - il suffit de penser aux
esclaves des galères - mais ce qui est nouveau, c'est l'extension
prise par ce phénomène.
122 ARCADIE

C'est, je pense, ce caractère morne du travail qui a conduit


au découpage actuel du comportement humain. Pendant les
heures de travail, on demande à l'homme d'être efficace,et pen-
dant les heures de loisirs, on l'autorise, que dis-je on l'encou-
rage, à satisfaire ses besoins; d'où il suit que rien n'est plus
important que de réduire au maximum le temps de travail.
Mais le travail est une chose si importante que la frustration
psychologique dont souffre l'homme pendant son travail marque
toute sa vie. Et l'on peut observer que les hommes qui semblent
avoir une vie agréable et heureuse ne sont pas ceux qui tra-
vaillent peu (autrement la vie agréable serait celle du rentier
qui ne travaille pas du tout) mais ceux qui prennent plaisir à
accomplir leur travail. C'est pourquoi nous devons, avec Fou-
rier, considérer l'agrément du travail comme un but bien plus
important que la réduction de la durée du travail.

w*
Pour conclure je voudrais aborder un dernier problème. Ceux
qui ont cessé de travailler en raison de leur âge et qui vivent
d'une retraite forment un groupe toujours plus nombreux. Il
va en résulter une « classe oisive » bien différente de la « classe
oisive du xixe siècle ». D'une part elle est beaucoup plus nom-
breuse et d'autre part elle se distingue de la classe des travail-
leurs à laquelle appartiennent tous les adultes, non pas par des
revenus supérieurs, mais bien par des revenus inférieurs. Notre
société n'a plus de groupe d'hommes consacrant leur vie aux
loisirs au sommet de l'échelle des revenus, mais un vaste groupe
d'hommes voués aux loisirs au bas de l'échelle des revenus : les
personnes âgées.
La présence de cette large couche de la population ayant
à la fois beaucoup de loisirs et peu d'argent nous oblige à nous
interroger sur son genre de vie. Pour le moment, je crois qu'on
peut dire qu'il est des plus misérables. Le problème mérite qu'on
y consacre quelques réflexions pour y apporter une solution.
EFFICACITÉET SAVOIR-VIVRE 123
Il n'est sûrement pas sans issue puisque l'union, nouvelle pour
nous, de beaucoup de loisirs et de maigres ressources reproduit
exactement les conditions dans lesquelles la culture grecque
fut la plus florissante. Les personnes âgées seront peut-être
parmi nous « les Grecs » si nous nous attaquons au problème
de cette manière.
J'aurai rempli mon dessein si j'ai intéressé au but qui me
paraît devoir être celui des hommes d'aujourd'hui : mettre l'effi-
cacité du travail au service de l'aménité de la vie.
VII

Mieux-vivredans la sociétériche
I96I

- I.
La richesse est la grande affaire des sociétés modernes, sans
qu'il y ait lieu ici de distinguer les sociétés capitalistes et les
sociétés communistes, étant assez connu que le grand objectif
déclaré de la planification soviétique est de « rejoindre et dépasser
le niveau de vie américain ».
Chaque État a ses services chargés de mesurer quel a été
l'accroissement de la richesse nationale dans l'année passée :
fort, le gouvernement s'en targue; faible, l'o position y trouve
un grief capable de rallier l'opinion. Dans l' tat démocratique,
les plus solides formations politiques sont celles qui ont pour
objet d'avancer les prétentions d'un groupe à l'enrichissement
de ses membres, ou de défendre contre de telles prétentions la
richesse des membres d'un autre groupe. Les affaires publiques
sont en grande partie composées de plaidoyers et pressions rela-
tifs au partage de l'enrichissement, et en partie de discussions
plus techniques relatives au progrès de la richesse.
L'horizon de tous les autres peuples étant constitué par le
peuple actuellement le plus riche, l'américain, il paraît naturel
de disposer tous les autres sur une échelle graduée selon la dis-
tance de leur richesse par tête à l'égard de l'américaine, et le
plus grand argument que l'on donne aujourd'hui en faveur du
collectivisme, c'est que la planification est la méthode la plus
rapide de progression sur ladite échelle graduée.
MIEUX-VIVRE DANS LA SOCIÉTÉ RICHE 125

2.

A tout cela nous sommes habitués, de sorte que pour s'en


étonner - condition de toute réflexion philosophique - il faut
prendre du champ. La chose est aisée. Qu'il s'agisse des philo-
sophes grecs, des prophètes et rabbis d'Israël, ou des auteurs
latins, nous voyons toujours dénoncer la passion individuelle
de l'enrichissement et signaler les effets corrupteurs d'un état
de richesse générale. Il y a de grandes différences de ton: certains
voudraient que l'homme se détachât tout à fait des biens de ce
monde, vécût dans le plus grand état de pauvreté compatible
avec la vie elle-même - c'est là une faible minorité; la majo-
rité approuve une commode aisance mais recommande que
l'homme y borne ses désirs. La morale chrétienne contient ces
deux tendances. Au petit nombre elle offre de faire le voeu de
pauvreté, au grand nombre elle prêche la modération des appétits.
La continuelle dénonciation du désir de richesse témoigne
de sa continuelle existence et manifestation. Ce désir est naturel,
et parfois il s'est affirmé chez ses dénonciateurs mêmes. Sénèque
écrivait ses épîtres condamnant le luxe dans un grand luxe de vie
personnelle.
La nouveauté n'est pas que les hommes veuillent être riches,
mais c'est que ce désir humain soit devenu le grand objet du
gouvernement et la grande préoccupation des intellectuels. On a
longtemps cru que le rôle du gouvernement était de s'opposer
à l'intrusion du luxe et de conserver dans le peuple l'austérité
des moteurs,tandis que le rôle des intellectuels était d'adresser
l'appétit ailleurs qu'aux biens temporels. La mise en honneur
de la richesse est le fait nouveau.
On pourra dire que l'attention à l'enrichissement de tous
est bien autre chose que la complaisance à l'égard de l'enri-
chissement de quelques-uns. Et l'on voudra attribuer ce chan-
gement à la pensée socialiste. Mais, dans son principe, le socia-
lisme n'avait pas le souci de l'enrichissement collectif : il avait
126 ARCADIE

le souci de créer une société amicale, une communauté. Le


courant de sentiments et de pensée que l'on peut dénommer
socialiste a été infléchi par un puissant affluent, l'idée que
l'enrichissement est une chose bonne : c'est ainsi que le socia-
lisme moderne sous sa forme manifestée en u.R.s.s. est devenu
chrématistique plus encore que communautaire.
Le mot de chrématistique qui vient d'être prononcé a été, je
crois, forgé par Sismondi. Il désigne la science de la richesse,
devenue en quelque sorte la maîtresse science de la sociétl
émoderne.

3.

Le Discours sur les sciences et les arts est une date majeure de
l'histoire sociale. Le scandale soulevé par la thèse de Rousseau
témoigne de la disposition des esprits. Si, dans ce grand mor-
ceau d'éloquence, qui était sa première oeuvres, Rousseau n'avait
pas très bien concentré son attaque, les contemporains ne se
sont pas trompés sur ce qui constituait le coeur de la thèse, à
savoir que le développement successif des besoins est un mal.
Or, en contradiction avec le gros de la littérature, classique et
chrétienne, l'opinion, à l'époque de Rousseau, était déjà profon-
dément convaincue que le développement successif des besoins
est un bien.
A ses très nombreux contradicteurs, Rousseau a répondu
en substance : « Mais j'ai seulement dit ce qu'avaient dit tous
les classiques. » Et les répliques peuvent se résumer ainsi : « Il
se peut, mais à présent nous pensons le contraire » 1.

i. Le dialogueentre Rousseau et ses grande dépendance. Ce n'est pas sans


contradicteurspeut-être illustré par les raison que Socrate, regardant l'étalage
citationssuivantes : d'une boutique, se félicitait de n'avoir
Rousseau(à M. Bordes) :« La nature affairede rien de tout cela ».
ne nous donne que trop de besoins;et Mme Leprince de Beaumont (dans
c'est au moins une grande imprudence une critique publiée par le Nouveau
que de les multiplier sans nécessité,et MagasinFrançais :
de mettre ainsi son âme dans une plus a Un hommesansbesoinset par consé-
DANSLA SOCIÉTÉRICHE
MIEUX-VIVRE 127
Cette inversion est liée à l'émergence des classes moyennes.
Faut-il dire que les intellectuels sont devenus interprètes des
« montants » plutôt que sermoneurs des « établis » ?Toujours
est-il que le désir d'enrichissement a reçu d'eux une légitimation
qui était nouveauté.

4-

Pour que ce thème devînt honnête, il a fallu découvrir que


l'enrichissement ne se fait point nécessairement aux dépens
d'autrui. Dans la condamnation classique de l'enrichissement,
il y a un motif ostensible et invariant, à savoir que mauvaise est
l'immodération des désirs : l'homme qui développe ses besoins
s'en rend esclave. Mais il y a un autre motif sous-jacent, qui
vient renforcer le premier : se rendant esclave de ses besoins,
l'homme cherche, pour satisfaire ces besoins, des forces crois-
santes, qu'il trouve dans l'emploi, au service de ses désirs, d'au-
tres hommes : par conséquent, se rendant esclave de ses besoins,
il cherche à rendre les autres hommes ses esclaves.
C'est là une idée dont le rôle historique a été très durable et
très puissant, et qui mérite par conséquent d'arrêter notre
attention. D'abord il faut rappeler que toutes les civilisations
anciennes, y compris la nôtre jusqu'à une certaine époque, ont
reposé soit sur l'esclavage, soit sur des formes variées du servage.
Dans le système de l'esclavage, le principe est que le maître
dispose entièrement du travail de ses esclaves, en répartissant
le produit, très inégalement, entre la satisfaction de ses besoins
et leur subsistance. Dans le système du servage, le seigneur ne
dispose pas de la totalité du travail des serfs, mais ils lui doivent
une partie de leur produit ou de leur temps ou les deux. Dans

quent sans désirs, serait une bûche. C'est satisfaire, sont les sources du bonheur.
le sentiment qui nous rend heureux. Un Multipliez les besoins tant qu'il vous
sentiment implique, ou suppose un objet plaira, vous me ferez plaisir, pourvu
qui y corresponde. Cet objet excite des qu'en même temps vous me fournissiez
désirs ; ces désirs, avec les moyens de les de quoi les remplir. »
128 ARCADIE
l'un ou l'autre cas, plus riche est celui qui possède un plus grand
nombre d'esclaves ou qui contrôle un plus grand nombre de serfs.
Dans l'un ou l'autre cas, il est vrai que l'on est riche par prélè-
vement sur autrui, par exploitation de l'homme, idée qui a reçu
sa plus puissante formulation, assez paradoxalement, au moment
où elle cessait d'exprimer la réalité sociale en cours de trans-
formation.
Pendant des siècles, ou pour mieux dire des millénaires, il
n'y a pas eu d'autre source de la richesse que l'exploitation du
travail d'autrui. Il paraissait évident qu'une famille ne disposant
que de ses forces propres ne pouvait, dans les conditions maté-
rielles et morales les plus favorables, se donner qu'une médiocre
aisance, heureuse si elle savait se contenter de ses fruits, ce qui
est le sens propre du mot « frugalité ». Le nombre de ses bras,
compte tenu d'un certain coefficient de vaillance, déterminait
l'étendue maximum de terres qu'elle pût cultiver. Pour aller
au-delà il lui aurait fallu des esclaves. Elle pouvait être ramenée
fort en deçà de l'étendue qu'elle était capable de cultiver par
le processus d'accaparement des terres poursuivi par les riches;
mais ces riches ne pouvaient mettre en oeuvre leurs vastes éten-
dues qu'au moyen d'une ample population d'esclaves ou de serfs.
Par conséquent il y avait une limite supérieure à la richesse, si
l'on peut la nommer ainsi, d'une famille libre sans esclaves, et
cette famille était toujours menacée de tomber fort au-dessous
de ce plafond du fait de l'accaparement des terres par les riches;
ceux-ci, au contraire, ne voyaient aucune limite à leur enrichis-
sement, pourvu que l'esclavage ou le servage leur procurassent
la main-d'oeuvre nécessaire. La richesse donc était fondée sur
l'accaparement et l'exploitation. Et il est tout naturel que l'on
ait condamné un désir d'enrichissement qui ne pouvait se satis-
faire que par l'accaparement et l'exploitation.
Faut-il souligner que le caractère fondamentalement préda-
teur de l'enrichissement se retrouvait aussi dans le cas non plus
d'un individu mais d'un peuple ? Athènes, au temps de sa splen-
deur, n'était pas seulement esclavagiste, mais encore elle préle-
MIEUX-VIVRE DANS LA SOCIÉTÉ RICHE 129

vait de lourds tributs sur les nombreuses cités qu'elle avait


inscrites dans son alliance. Combien plus ample et plus déplo-
rable le cas de Rome, cette grande pillarde : si Rome est passée
de sa simplicité première à un grand luxe, les armes en sont la
seule cause, qui lui ont livré les dépouilles et assuré les tributs
de tout le bassin méditerranéen : saint Augustin n'avait point
tort de dire que son histoire est celle d'une bande de brigands;
et c'est à juste titre que le héros évoqué à son sujet est Brutus,
accapareur et usurier, dont l'âpreté indignait Cicéron, pourtant
habitué aux moeurs des financiers de l'époque. On peut encore
remarquer que la richesse de Rome s'affaisse dès que Cons-
tantin transporte à Byzance le lieu de dépense des tributs
méditerranéens.
L'enrichissement ne peut avoir lieu que par prélèvement sur
le travail d'autrui, et par conséquent ne peut avoir lieu que
pour les uns aux dépens des autres s'il y a une limite à peu près
constante à la production par homme. Toutes les civilisations
anciennes ont vécu sur le postulat informulé d'une productivité
constante du travail.
Sans doute on pourra me reprocher d'omettre toute mention
du commerce au long cours qui a été pratiqué depuis des millé-
naires. Les moralistes en faisaient peu de cas (Platon s'y montre
particulièrement hostile). Il serait trop long d'expliquer pour-
quoi ; une brève esquisse fournira des indications suffisantes.
Lorsqu'au Moyen Age des marchands italiens chargeaient un
vaisseau pour le Levant, en retour de leur cargaison de produits
européens ils rapportaient des produits exotiques dont la vente
leur valait de larges bénéfices sur le coût de leur cargaison
d'aller. Mais la substitution d'un lot de produits exotiques
importés à un lot de produits européens exportés n'avait
guère d'autre effet que de varier la consommation des riches.
Tant que le port des navires était faible, ils ne pouvaient être
chargés que de produits coûteux et il devait sembler aux mora-
listes que cet apport exotique ne pouvait que fouetter l'appétit
de richesse dans le pays importateur, appétit qui ne pouvait
130 ARCADIE
se contenter que par une pression exercée sur autrui 2.
La notion-clef en tout ceci est que la production par homme
apparaissait comme donnée constante. C'est donc ici que se situe
le prodigieux changement qui caractérise la société moderne :
certes, je n'irai pas dire que le progrès technique n'a fait son
apparition que récemment, il s'est exercé sans nul doute de
génération en génération, avec certains reculs désastreux. Mais
l'important c'est que l'on en ait pris conscience, du fait de son
accélération; et cette prise de conscience, à son tour, a relancé
l'accélération.

5.

La grande idée moderne, c'est qu'il est possible d'enrichir


collectivement et individuellement tous les membres d'une
société, par des progrès successifs dans l'organisation du travail,
dans ses procédés et ses instruments; que cet enrichissement
de soi-même fournit les moyens de son développement ultérieur
et que ce développement peut être rapide et indéfini.
Cette idée est une prodigieuse innovation. Elle aurait beau-
coup surpris les réformateurs anciens. Ils étaient préoccupés
tout ensemble d'améliorer le sort matériel du grand nombre
et les moeurs de la Société. Les vues énoncées à des époques et

2. Dansce sens,relevonsun passage domainesleur seraientà charge,ils les


de MONTESQUIEU, relatifà la Pologne : partageraientà leurs paysans;tout le
« Quelquesseigneurspossèdentdespro- monde,trouvantdespeauxou deslaines
vincesentières;ils pressentle laboureur dans ses troupeaux,il n'y aurait plus
pour avoirune plusgrandequantitéde une dépenseimmenseà faire pour les
bléqu'ilspuissentenvoyerauxétrangers habits :les grands,qui aimenttoujours
et se procurerles chosesque demande le luxe,et qui ne pourraientle trouver
leur luxe.Si la Polognene commerçait dansleurpays,encourageraient les pau-
avecaucunenation,sespeuplesseraient vresautravail.» L'Esprit
deslois,liv.XX,
plusheureux.Sesgrands,qui n'auraient chap.xxIII.Montesquieu n'est d'ailleurs
que leur blé, le donneraientà leurs pas hostileau commerceinternational,
paysanspour vivre; de trop grands dans d'autresconditions.
MIEUX-VIVRE
DANSLA SOCIÉTÉ
RICHE 131
en des lieux différents offrent une si frappante parenté que l'on
en peut former un portrait galtonien comme suit.
D'abord la terre, dont le travail occupait la très grande majo-
rité des bras, devait être mieux répartie, de façon que chaque
famille disposât de toute l'étendue qu'elle était capable de
cultiver. Ensuite ces travailleurs paysans devaient être dégrevés
en tout ou partie des lourdes charges pesant sur eux au profit
des classes privilégiées. Celles-ci, dès lors, ne seraient plus en
mesure de déployer dans les villes où elles avaient tendu à se
concentrer un luxe excessif et notamment elles ne pourraient
plus entretenir une nuée de domestiques, attirés hors du travail
productif des champs. Les artisans, eux aussi concentrés dans
les villes pour servir leur clientèle riche, voyant s'appauvrir
ces chalands, tourneraient leurs pas ou du moins leur industrie
vers une paysannerie plus prospère. Des familles paysannes
vivant dans une certaine aisance, leurs chefs pourraient donner
plus de temps et de soins aux intérêts collectifs du voisinage,
et leurs assises formeraient la base d'un édifice politique en
pyramide fédérative.
Il n'est pas besoin de souligner combien cette image bucolique
contraste avec l'aspect de la société moderne. Nous l'avons
brièvement évoquée : il convient de souligner que si ce modèle
avait été réalisé, nous ne pourrions pas nous targuer des statis-
tiques de croissance qui sont à présent en vogue.
6.

On ne s'étonne pas assez desdites statistiques. C'est sans


doute parce qu'on ne les cite que relatives à de courtes périodes,
ce qui mène à dire des choses dont on ne sent pas le
poids. Voilà quelques années de cela, un président du Conseil
français avançait comme objectif réalisable le doublement
du niveau de vie national en dix ans. Il n'avait sûrement
point calculé que si ce rythme d'enrichissement se maintenait
durant un siècle, à la fin de cette longue période, la richesse
132 ARCADIE

par habitant 3 aurait été


multipliée huit cent soixante-sept fois!
Sans nous à des objectifs
référer imaginaires, nous pouvons
nous fonder sur des réalisations positives. En France, de I949 à

ig5g, le produit par habitant a progressé, en comptant au plus

juste, de 3,5 % l'an. Ce chiffre ne fait pas une grande impres-


sion : mais si ce rythme était soutenu pendant un siècle, la
richesse par habitant se trouverait multipliée trente et une
fois.
Les rythmes constatés de nos jours sont une grande nouveauté.
Les États-Unis ont étonné le monde par le progrès de leur niveau
de vie; or, selon un statisticien éminent 4, le produit par habitant
a septuplé au cours des cent-vingt ans 1839-1959, croissant au

rythme moyen annuel de 1,64 % dont aucun pays moderne ne


voudrait aujourd'hui se contenter!
Pourtant de ce rythme
il a suffi qui nous paraît maintenant
faible pour que l'enrichissement américain 5 devînt en quelque
sorte le conte de fées de la modernité : ce qui témoigne assez

que ce rythme qui nous paraît aujourd'hui faible était fort,


relativement au passé.
Il est bien difficile de saisir ce qu'a été l'évolution du niveau
de vie avant le x,xe siècle, mais lorsque l'on prête à cette
attention

question, l'impression que l'on retire est que le progrès technique


a été assez lent pour que ses effets favorables puissent être

complètement contredits par une poussée démographique.


C'est, semble-t-il, ce qui est arrivé en Europe au xvje siècle 6;

3. Par niveau de vie on entendra ici annuel du produit a été beaucoup plus
« produit par habitant n, ce produit étant, fort que celui qui a été indiqué, 3,66 %,
bien entendu, compté à prix constants. mais aussi l'accroissement de la popula-
4. Il s'agit de Raymond W. Golds- tion a été de 1,97%; c'est par tête que le
mith, et le travail cité a été présenté produit a crû de 1,64 % : mais c'est
le 7 avril 1959 à la Commission écono- l'accroissement par tête qui mesure le
mique mixte du Congrès américain, qui progrès du niveau de vie.
l'a publié dans ses Hearings on Employ- 6. Cf. dans Economica quatre articles
ment, Growth and Price Levels, les chiffres de E. H. Phelps-Brown et Sheil Hopkins
dont il est fait usage ici figurant à la dans les numéros de août 1955, novem-
page z7 1 . bre :956, novembre 1957 et février 1959.
5. On rappellera que l'accroissement
MIEUX-VIVRE
DANSLA SOCIÉTÉ
RICHE 133
c'est sans doute ce qui est arrivé en Inde et en Chine pendant
les trois derniers siècles 7.
Quoi qu'il en soit, les faits, avant une époque toute récente,
n'avaient jamais été si frappants qu'ils pussent accréditer l'opi-
nion, aujourd'hui consacrée, que l'enrichissement peut être
obtenu pour tous et pour chacun, continuellement, et à un
rythme rapide. Ce rythme a même pris une allure explosive.
Le terme « explosive » n'est pas trop fort. Pour nous en tenir
successivement aux résultats d'un même rythme supposé sou-
tenu (3,5 % l'an), on peut aisément se représenter le niveau de
vie doublé en vingt ans; sa multiplication par trente et un en
un siècle dépasse l'imagination, et sa multiplication par neuf
cent-soixante et un en deux siècles ne présente plus rien à l'esprit.
Nous reviendrons sur cette inconcevabilité et ce qu'elle impli-
que. Mais pour le moment, un souci plus simple nous sollicite.
S'il est vrai que nous nous enrichissons à un tel rythme, assu-
rément nous devons mettre au premier plan de nos préoccupa-
tions le problème de l'emploi de la richesse. L'art d'employer
le travail humain et les forces naturelles de façon à causer un
flux de richesses rapidement croissant a été grandement déve-
loppé : il appelle un autre art, celui d'employer lesdites richesses.

7.
Si l'on écrivait l'histoire des questions débattues, on verrait
comment, selon les époques, des questions s'allument et s'étei-
gnent. On aimerait penser que la question qui, à un moment
donné, brille d'un vif éclat, de sorte que toutes les pensées volè-
rent vers elle à ce moment, est la plus importante pour la société
7. D'après Abbot Payson Usher, la L'Inde, vers 1522, aurait eu peut-être
population de la Chine depuis le début jusqu'à 100 millions d'habitants, c'est
de l'ère chrétienne, aurait fluctué entre bien loin d'environ de 500 millions que la
un minimum de 54 et un maximum de péninsule compte à présent. Cf. USHER :
79 millions; c'est à partir du xviie siècle « The History of Population and Settle-
qu'elle aurait pris le développement ment in Eurasia », Geographical Review,
successif qui l'a menée à 600 millions. janvier 1930.
I34. ARCADIE

contemporaine, et que la question négligée l'est par son défaut


de valeur objective. Mais il est difficile de le croire. Le monde
intellectuel n'est point exempt de « panurgisme » et les esprits
se portent en cohue vers un problème en vogue alors que son
étude ne comporte plus que des rendements rapidement décrois-
sants, tandis qu'un autre problème qui serait important pour la
Société reste sans chalands. C'est ainsi que l'attrait des pro-
blèmes de productivité dépasse sans doute la mesure, tandis
que le problème du « bien-vivre » est déserté.
Lorsque nous parlons de productivité, sans doute l'enrichis-
sement est la finalité par rapport à laquelle on pense. Mais à son
tour l'enrichissement a sa finalité, qui est le bien-vivre. Je ne
pense pas qu'il y ait lieu de discuter la doctrine extrême selon
laquelle l'enrichissement est indifférent au bien-vivre : respec-
table en tant qu'elle est vécue par des saints, elle est scandaleuse
lorsqu'elle est enseignée par des hommes qui jouissent d'un
large confort matériel. Je tiendrai ici pour certain que l'enri-
chissement intéresse le bien-vivre. Souscrirons-nous pour
autant à la doctrine extrême dans l'autre sens, selon laquelle
l'enrichissement s'identifie au mieux-vivre tellement que l'on
ne pourrait attacher aucun sens à l'idée de mieux-vivre distincte
de celle d'être plus riche : de sorte qu'il faudrait, par définition,
dire de deux hommes également riches qu'ils vivent également
bien ? Supposons que l'on demande à l'un d'entre nous d'observer
l'existence de deux ou plusieurs hommes riches ayant des revenus
égaux, et que l'on demande ensuite de dire quel d'entre ces riches
a la meilleure existence ? Aucun de nous, ainsi appelé pratique-
ment à porter un jugement de valeur, ne répondrait que la ques-
tion est dénuée de sens, aucun de nous n'hésiterait à formuler
un classement. Comme nous serons naturellement enclins à
tenir compte du degré de libéralité envers autrui, je veux, pour
mieux serrer la question, supposer que ce degré de libéralité
est le même chez tous ceux que nous observons, et que nous
n'avons à tenir compte que des emplois de la richesse pour
l'aménagement de la vie familiale de l'intéressé. Nous n'hési-
MIEUX-VIVRE
DANSLA SOCIÉTÉ
RICHE 135
$
terons pas à considérer que cet emploi est supérieur dans tel
cas à ce qu'il est dans tel autre, que des moyens également larges
sont appliqués à permettre des vies inégalement bonnes. Cette
expérience psychologique sommaire démontre que le problème
« tirer la meilleure vie possible d'un enrichissement donné »
n'est point un faux problème. On pourrait même dire que ce
problème est susceptible d'être posé dans la même forme que
le problème de productivité; s'agissant de ce dernier, on
demande : «Soit un accroissement donné des facteurs disponibles
pour la production, comment en tirer le plus grand accroisse-
ment de production possible ? »; s'agissant de notre problème,
on demande : « Soit un accroissement donné des produits dispo-
nibles pour la vie humaine, comment en tirer la plus grande
amélioration de la vie possible ?». Ce qui est output dans le pro-
blème de productivité est input dans le problème de la bonne
vie.
Il ne s'agit pas - nous l'avons montré - d'un faux problème.
Mais il s'agit d'un problème d'une très grande difficulté : nous
allons le voir.

8.

Au premier abord le problème paraît tout simple. Car nous


sommes naïvement portés à traiter le cas de l'enrichissement
général des familles dans une société progressive par assimi-
lation au cas de l'enrichissement particulier d'une famille dans
une société statique. Soit une famille A dont le revenu est
actuellement 100 : nous lui annonçons que son revenu (pouvoir
d'achat réel) sera 200 dans vingt ans, 300 dans trente-deux ans,
qoo dans quarante ans, 5oo dans quarante-sept ans, 600 dans cin-
quante-deux ans 8. Il est alors bien naturel de se représenter
qu'elle pourra, dans quarante-sept ans, vivre comme vit actuel-
lement une famille qui a un revenu quintuple du sien. Il existe

8. Ces calculs sont fondés sur le taux de progrès de 3,5 % l'an cité plus haut.
I36 ARCADIE

actuellement une grande variété de modes de vie parmi les famil-


les qui ont un revenu quintuple de celui de la famille A. Nous
pouvons appeler l'attention de la famille A sur celui de ces
modes de vie de la « classe quintuple » qui nous semble le meil-
leur. Mais nous pouvons faire plus. Les familles de la « classe
quintuple » occupent des positions sociales supérieures à celle
de la famille A et ont des charges inhérentes, soit par nécessité
soit par vanité, à cette position supérieure. Or notre hypothèse
est que la famille A quintuple son revenu sans intervention
d'aucune promotion relative dans l'édifice social : il n'y a par
conséquent aucune bonne raison pour qu'elle assume les charges
qui pèsent actuellement sur les familles de la « classe quintuple ».
Il lui sera donc loisible, n'assumant point ces charges, non pas
seulement de vivre aussi bien que fait actuellement la plus
sage des familles de la « classe quintuple », mais de vivre beau-
coup mieux.
Cette représentation des choses est celle qui vient naturelle-
ment à l'esprit lorsque l'on aborde le problème de l'enrichisse-
ment. Cette représentation guide-t-elle bien l'esprit ? Si on
l'admet, il faut prononcer que l'enrichissement acquis depuis
deux siècles a été bien mal employé. Supposons que nous évo-
quions les ombres du marquis de Mirabeau, de Quesnay et de
Turgot, et que nous annoncions à ce tribunal que la richesse
par Français a, depuis deux siècles, septuplé (évaluation toute
arbitraire). Ne connaissant pas ce chiffre, qui d'abord leur
paraîtrait invraisemblablement élevé, nos ombres suppose-
raient une facilité, une douceur, un charme de la vie en ig6o
qui ne sont ni constatés par les observateurs d'aujourd'hui,
ni sentis par les intéressés. Si nous pouvions les pousser à concré-
tiser leurs suppositions, leurs descriptions nous feraient honte
du mauvais emploi de notre enrichissement. Or, si je pense bien
que des jugements de valeurs peuvent être portés sur l'emploi
de l'enrichissement - c'est l'inspiration du présent texte - il
faut avouer que le problème ne peut pas être traité comme il
vient d'être esquissé. Il n'est pas permis de supposer que la
MIEUX-VIVRE
DANSLA SOCIÉTÉ
RICHE 137
richesse, mesurée comme nous la mesurons, aurait progressé
comme nous le calculons, si des préférences toutes différentes
avaient présidé à son emploi. Il n'est pas permis de se repré-
senter le progrès du niveau de vie des familles en général de
façon verticale, comme nous avons fait, de sorte qu'une famille
viendrait à se trouver à un moment donné avec les mêmes
ressources qu'une famille d'un degré de richesse différent à un
moment précédent; mais le progrès doit être imaginé comme
oblique,de sorte qu'un revenu de 5oo dans l'année 47 est bien
cinq fois un revenu de 100 dans l'année zéro, mais n'est pour-
tant pas du tout la même chose qu'un revenu de 5oo dans
l'année zéro. Enfin et surtout, il n'est pas permis de discuter
l'emploi de l'enrichissement en faisant abstraction de ses
conditions.

9.
Les conditions de l'enrichissement pour tous ont été et sont
draconiennes. Au premier rang de ces conditions, il faut placer
la mobilitédu travail, expression qu'il faut prendre en plusieurs
sens. L'homme doit être prêt à changer sa manière de travailler,
son métier et son lieu d'existence, à faire autrement, à faire autre
chose, à vivre ailleurs.
Il faut qu'il soit prêt à faire autrement car, procédant toujours
de la même façon, il ne fera toujours dans le même temps que
la même chose et ainsi ne contribuera point à grossir le flux des
produits. Il faut qu'il soit prêt à travailler dans une autre pro-
fession, car la croissance du flux global des produits n'est pas et
ne peut pas être une simple multiplication quantitative des flux
spécifiques qui le composent à un moment donné. Il faut qu'il
soit prêt à changer de lieu, car le progrès de la production exige
des regroupements successifs des forces de travail.
Évidemment la production métallurgique ne serait pas ce
qu'elle est si elle était encore pratiquée par de toutes petites
équipes, groupées autour d'un four où la combustion du minerai
138S ARCADIE

était obtenue à l'aide de charbon de bois et activée par le vent ou


des soufflets; évidemment, le travail des métaux ne serait pas
ce qu'il est s'il était assuré par des forgerons de village. Il n'y a
pas lieu de développer ce que tout le monde sait. Mais il y a
lieu de souligner qu'une société en cours d'enrichissement appelle
continuellement l'homme de la place où il se trouve à la place
où il contribuera plus à la production. C'est là un impératif de
la productivité, on pourrait même dire que c'en est l'impératif
essentiel.
De là un renversement de toutes les valeurs sociales. Que
l'homme soit enraciné dans un lieu géographique, qu'il y soit
attaché parce que là sont les tombeaux de ses pères, là se situent
les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse, là sont noués ses
liens familiaux et amicaux, là en un mot sont ses amours et ses
responsabilités, qui donnent un sens à sa vie : cela de tout temps
et par tous a toujours été jugé un bien. Or cela est devenu un mal
au regard de l'exigence productiviste. Enté dans sa terre, appa-
renté ou affectionné à ses voisins, l'homme stable était le bon
citoyen par excellence; or voilà qu'on le regarde comme un pro-
ducteur récalcitrant.
Cette stabilité était tellement regardée comme un bien
qu'autrefois le grand argument en faveur de l'émigration était
qu'elle débarrassait le pays des éléments remuants, aidant par-là
à préserver la stabilité en général.
Stable par excellence, la population paysanne était tradition-
nellement regardée comme la charpente même de la nation.
Unanimes, les auteurs latins attribuent la décadence des moeurs
au déclin de la paysannerie libre, à l'afflux dans les villes d'une
population découragée de l'agriculture par la spoliation, l'endet-
tement et l'importation des blés étrangers. Or cet afflux de la
paysannerie dans les villes est à présent regardé comme la condi-
tion du progrès économique : c'est ce qui est arrivé en Angle-
terre dans la première moitié du x,xe siècle, c'est ce que les diri-
geants soviétiques se sont attachés à précipiter. Les pays qui sont
apparus tour à tour comme l'avant-garde de la Société nouvelle,
MIEUX-VIVRE
DANSLA SOCIÉTÉ
RICHE 139
l'Angleterre et les États-Unis, s'enorgueillissent de n'avoir qu'une
part très faible et successivement décroissante de leur population
dans les fermes. Les économistes français déplorent que nos
champs retiennent encore une beaucoup trop large portion de
notre population travailleuse.
La paysannerie libre était regardée comme l'élément le plus
sain de la nation : à présent on y voit l'élément attardé. Au
xvIIIe siècle encore la préoccupation sociale par excellence était
d'assurer et d'étendre la propriété paysanne 9, de la débarrasser
des charges qui la grevaient 1°.Aujourd'hui la grande préoccupa-
tion est de diminuer le nombre des familles paysannes.
Les paysans ne sont pas seuls attachés à leur lieu d'existence.
Dans la presse britannique aussi bien que dans la française, on
peut suivre les plaintes élevées par des mineurs ou des ouvriers
d'industrie contre la décision de fermer leur mine ou leur usine.
On croit faire assez en assurant le réemploi desdits travailleurs
dans un autre lieu de travail. C'est compter pour rien l'attache-
ment des hommes à un lieu où ils sont enracinés, attachement
qui se manifeste avec force alors même que ledit lieu ne présente
à l'observateur extérieur aucun attrait visible.
Si l'homme s'attache à un lieu d'existence, il s'attache aussi
à un métier et il s'attache à une certaine façon de le pratiquer.
L'attachement à des procédés qu'on s'est vu enseigner par un
maître était le grand orgueil de l'artisan : mais ce procédé tradi-
tionnel doit céder le pas à des méthodes nouvelles, plus produc-
tives ; et celles-ci changent continuellement. Même aux États-
Unis, dans des industries aussi éloignées que possible de l'arti-
sanat, les ouvriers montrent une grande défiance à l'égard des

9. Cet objet a été poursuivi avec per- positions anti-économiques sur le par-
sistance au xvmB siècle en France. Il tage égal des héritages, a nui grandement
inspirait l'ordonnance du chancelier au progrès de l'agriculture et de la popu-
d'Aguesseau contre l'extension des biens lation.
de mainmorte, il a inspiré aussi la liqui- 10. En ce sens la suppression des
dation de ceux-ci par la Révolution, droits féodaux par la Révolution fran-
laquelle, malheureusement, par ses dis- çaise.
I40 ARCADIE

changements dans les règlements d'ateliers qui altéreraient la


composition des équipes 11.
La mobilité du travail, condition de la productivité du travail,
constitue un thème à mes yeux d'une immense importance mais
que je ne puis ici développer plus avant. Je me bornerai donc à
souligner que l'enracinement, l'attachement, l'amour du lieu,
du métier et du procédé, autrefois tenus pour bonnes disposi-
tions sociales, sont aujourd'hui tenus pour mauvaises disposi-
tions économiques, que les valeurs de stabilité et de fidélité sont
renversées. L'homme de la Cité productiviste doit être un
nomade docile, courant où la finalité de maximation du produit
l'appelle. On peut ici remarquer un paradoxe moral. Car en
somme, ce qui est demandé au travailleur de la Cité producti-
viste, c'est une certaine capacité de détachement à l'égard des
liens temporels, qui est aussi requise chez le mystique; mais
chez l'homme de la Cité productiviste, ce détachement est
récompensé, non par une abondance de biens spirituels, mais
par une abondance de biens temporels.

10.

Dans une société d'hommes essentiellement déplaçables, la


notion de « moeurs » n'a plus et ne peut plus avoir le sens qu'elle
avait chez les classiques. Selon les idées des Anciens, les bonnes
moeurs étaient essentiellement fidélité aux meilleurs exemples
donnés par les ancêtres. Si je veux me représenter les bonnes
moeurs comme on les concevait autrefois, je penscrai à tel artisan
de ma connaissance qui, en un même lieu, pratique avec amour
et minutie le même art qui est habituel dans sa famille depuis
plusieurs générations : il n'est pas susceptible à la tentation des
produits nouveaux, et sa grande dépense est de collectionner de
beaux spécimens de son art. Un tel homme, dans le système

ir. Ce thème a joué un grand rôle dans le conflit américain de l'acier en 1959.
MIEUX-VIVRE
DANSLA SOCIÉTÉRICHE I4I
ancien, serait un modèle pour ses voisins; mais en pratique, il
est parmi eux un original et quasiment un étranger. Loin d'être
influent dans son voisinage à raison de sa vertu, il n'y est point
écouté, à cause que son point de vue est différent; et s'il opine
contre l'élargissement de sa rue, pour en préserver le charme,
on dit, et c'est vrai, qu'il n'a point de voiture.
L'homme de la Cité productiviste ne doit point seulement
orienter son activité comme producteur vers l'emploi où il
peut apporter la plus grande contribution au produit total, mais
aussi il doit orienter sa consommation vers les produits que l'éco-
nomie lui offre à coûts décroissants. C'est mal se présenter l'enri-
chissement que d'appliquer à un revenu individuel ou familial,
typique ou moyen, dont le progrès en unités monétaires courantes
est connu, un indice du coût de la vie par lequel on divise le
progrès du revenu, afin de parvenir, par une telle division, à
un progrès dit réel. Car ce progrès n'est bien le progrès effectif
obtenu que pour l'individu rare ou introuvable dont la dépense
reste en fait distribuée selon la pondération de l'indice. On y
voit tout autrement clair si l'on suit Jean Fourastié, si l'on prend
pour axe de référence le revenu type ou revenu moyen exprimé
en unités monétaires courantes, et si l'on prend ce revenu nomi-
nal pour diviseur de chaque prix particulier : alors l'enrichisse-
ment n'apparaît plus comme un seul progrès réel du revenu,
mais sous forme d'une foule de baisses réelles de prix, toutes
différentes entre elles. Énorme est la dispersion de ces baisses
réelles : ainsi, en moins d'un demi-siècle, le prix de l'électricité
domestique, exprimé en salaire de manoeuvre, est tombé au
vingt-cinquième de ce qu'il était, le prix d'un lit métallique au
quart tandis que le prix des verres de cristal au contraire a aug-
menté de cinquante pour cent 12. Il est clair alors que, de deux
familles dont les revenus monétaires ont évolué de la même façon,
celle qui a le plus orienté sa consommation vers les articles à

12. Documents pour l'histoire des prix, TntrrE; la période embrassée est 19 1 o-
par JEAN FOURASTIÉ et CLAUDE FON- 1955.
I42 ARCADIE

prix réels décroissants a de ce fait un sentiment d'enrichissement


bien plus prononcé que celle qui a orienté sa consommation vers
les articles à prix réel peu décroissant, ou non décroissant ou
même croissant.
Nous retrouvons ici le thème de l'enrichissement non vertical
mais oblique. Une famille ouvrière qui aurait conçu en 1760
l'ambition de vivre comme vivait alors telle famille aisée, dix fois

plus riche, et qui serait restée obsédée par cette ambition, ne

pourrait la réaliser alors que le statisticien lui dit que sa richesse


a été multipliée par dix. Elle ne saurait faire construire la même
maison, elle ne peut évidemment pas avoir les mêmes servi-
teurs 13 ; ce qui est offert à notre famille ce n'est pas le luxe ni
même l'aisance d'autrefois, c'est l'abondance d'aujourd'hui, un
faste d'éclairage, une rapidité de locomotion que la famille aisée
ou riche d'autrefois ne pouvait obtenir. Cette famille se féli-
citera de l'amélioration de son sort dans la mesure exacte où ses

goûts se porteront vers ce qui est devenu plus facile à obtenir,


et niera cette amélioration dans la mesure où ses goûts s'atta-
chent à ce qui ne devient pas plus facile à obtenir. En d'autres
termes, la famille dont le sort matériel s'améliore le plus est celle
qui est la plus opportuniste dans ses goûts. Et s'il n'y avait pas en
général dans la société d'opportunisme des goûts, il ne pourrait

y avoir de progrès, car les produits susceptibles d'être offerts à


des prix réels rapidement décroissants ne rencontreraient pas un
débouché s'élargissant assez vite pour que la virtualité des coûts
décroissants puisse être réalisée, tandis que la demande s'achar-
nerait à s'exercer sur les produits à coût stable ou croissant.

13. Le problème des serviteurs est le aient des serviteurs. Ce problème fait
plus propre à faire sentir que l'enrichis- aussi sentir qu'au cours d'un processus
sèment général ne peut pas amener les d'enrichissement général il est impos-
familles populaires qui s'enrichissent sible que la position des plus riches ne
dans la situation qui était précédemment se dégrade point, car l'enrichissement
celle des familles riches. En effet les général est une hausse du prix de
riches ont toujours eu des serviteurs : or l'homme relativement aux objets.
il est évidemment impossible que tous
DANSLA SOCIÉTÉ
MIEUX-VIVRE RICHE 143
Méditer là-dessus, c'est comprendre une condition essentielle
du progrès économique.
Mais alors il apparaît que celui-ci repose en général sur
l'opportunisme du particulier. Celui-ci doit être opportuniste
comme producteur, c'est-à-dire se mouvoir volontiers d'un rôle
social à un autre qui est plus productif, et il doit être opportu-
niste comme consommateur, c'est-à-dire adresser ses désirs aux
objets susceptibles d'être produits à coût décroissant. Le bien-
être du particulier sera fonction de ce double opportunisme, et
par conséquent aussi des phénomènes d'irritation, de malaise,
de déception doivent apparaître dans la mesure exacte où des
particuliers manquent de cet opportunisme.
L'homme à qui manque ce double opportunisme non seule-
ment ne concourt point au progrès général mais il le gêne. En
refusant de se déplacer vers un emploi plus productif, il abaisse
la productivité moyenne ; en refusant d'acheter les produits nou-
veaux qui ont des virtualités de coûts décroissants, il rétrécit
leur marché et la possibilité de réaliser ces coûts décroissants.
Par conséquent il ne se met pas seulement en marge du mouve-
ment économique mais il attire l'hostilité : l'hostilité à l'égard
de l'homme qui ne marche pas avec son temps est un sentiment
vague, mais comme nous venons de le voir, c'est un sentiment
soutenu par une rationalité immanente. Et plus l'on attache
d'importance à la rapidité du progrès économique, plus ce
sentiment tend à s'accentuer. L'homme à qui manque l'oppor-
tunisme voulu se trouve donc soumis à une pression non seule-
ment des circonstances mais de l'opinion, l'amenant à se conduire
comme s'il était doté de cet opportunisme. Et cette conduite
« comme si » cause en lui des tensions intérieures, dont les psycha-
nalystes cherchent trop souvent le principe dans des expériences
enfantines, alors qu'il peut se trouver tout simplement dans les
pressions actuelles 14.

14. On pourrait aussi trouver dans tenu par le cauchemar dans la littérature
celles-ci le principe du rôle remarquable contemporaine.
144 ARCADIE

II.

Nous voilà donc arrivés, par le biais des rapports économiques,


aux rapports sociaux. Dans l'Émile, Rousseau a contrasté deux
modèles de la vie bonne. D'une part celle du citoyen qui a trans-
porté son moi dans l'unité commune, qui aime la patrie exclusi-
vement à lui, chose qui n'est possible, dit-il, que dans une Cité
petite, rustique, à moeurstrès stables : il m'a toujours été incom-
préhensible que tant de lecteurs de Rousseau, à commencer par
Robespierre, aient voulu trouver la communauté citoyenne de
Rousseau dans des conditions sociales que Rousseau avait
expressément dites incompatibles avec elle. C'est parce qu'il
regardait la Société de son temps comme déjà trop large, trop
complexe et trop avancée pour une communauté citoyenne,
qu'il propose dans l'Émile un modèle entièrement différent, une
vie retirée, en marge du mouvement social. Mais la Cité produc-
tiviste ne pourrait pas exister si tous suivaient les conseils donnés
à Émile, et même elle ne peut pas s'accommoder de les voir suivre
par une minorité. Faut-il d'ailleurs rappeler que, même il y a
près de deux siècles, Rousseau s'efforçant dans la seconde partie
de sa vie de suivre ses propres conseils, se plaignit sans cesse
que sa retraite ne fût point respectée ?
L'homme de la Cité productiviste ne peut en aucune façon
être un homme dégagé : il est engagé dans des rapports sociaux
nombreux, changeants et pressants. La Cité productiviste a pris
la plénitude de ses caractères aux États-Unis, probablement parce
que cette nation, étant formée d'hommes qui s'étaient déracinés
pour venir sur ce sol, présentait la plus forte propension à cette
mobilité et à cet opportunisme que nous avons trouvés essentiels
à la Cité productiviste. C'est aussi aux États-Unis que la situa-
tion nouvelle de l'homme a été examinée avec le plus d'attention.
Il a été admis que le problème du bien-être individuel quant aux
rapports sociaux est un problème d' « ajustement ».
Le processus d'enrichissement exigeant que l'homme change
MIEUX-VIVRE
DANSLA SOCIÉTÉ
RICHE 145
de lieu, de voisins et de pratiques, l'important est qu'il s'accom-
mode aisément et rapidement à son nouveau milieu. L'homme
matériellement déplaçable, pour ne pas souffrir de son dépla-
cement, doit être psychologiquement déplaçable. Il faut pour
cela que le regret des contacts perdus soit faible, et vif le plaisir
pris aux contacts nouveaux. Mais il faut que ce plaisir soit vif
parce que les contacts sont nouveaux et non parce qu'ils sont tels
ou tels, étant eux-mêmes destinés à être rompus par un nouveau
déplacement. Et comme le salaire du déplacement consiste en
accroissements d'offres qui revêtent certaines formes, il faut que
les goûts soient orientés vers les formes sous lesquelles se présente
l'offre.
Ces caractères ne sont pas, comme on le dit couramment,
ceux de l'américanisme, mais ceux de la Cité productiviste en
général. Rien ne me paraît si ridicule que la critique dirigée contre
l'américanisme par des intellectuels de gauche qui dans le même
temps célèbrent les progrès de la production soviétique. Il est
clair que ces derniers progrès, incontestables, éclatants, ont
impliqué et impliquent le même processus d'arrachement, la
même obligation de mobilité et le même développement de la
propension opportuniste que nous avons signalés; et tout cela
grossit beaucoup par la rapidité plus grande du mouvement, et
parce qu'il est, dans le cas de la Russie, provoqué impérativement
par le pouvoir central.
12.

La seule « gauche » qui soit bien fondée à critiquer les traits


de l'américanisme est celle qui plonge ses racines dans la tradi-
tion paysanne et artisanale. Il y a eu très longtemps une gauche
non chrématistique, insurgée contre les rapports de domination
et se représentant une bonne société comme caractérisée à peu
près de la façon suivante : les hommes ne sont pas contraints par
la force, ils ne sont pas fouettés par la vanité, ils ne sont pas avides
de richesses nouvelles; des attachements communs sous-tendent
Iq.G ARCADIE

leurs attachements réciproques de sorte qu'ils sont naturellement


adaptés les uns aux autres. Le sol, les tombeaux, les croyances,
les souvenirs, la confarréation des familles déterminent un état
naturel de communauté qui inspire les conduites individuelles.
Il suit de la contexture sociale elle-même que les tâches maté-
rielles exigées par l'intérêt collectif sont exécutées volontaire-
ment en commun et que les décisions à prendre pour l'ensemble
sont délibérées en commun. On a longtemps pensé qu'un tel
état de choses était naturel, et que la domination de l'homme sur
l'homme, l'exploitation de l'homme par l'homme, reposaient sur
des institutions artificielles, lesquelles une fois détruites, l'état
social redeviendrait arcadien comme il a été décrit.
Aujourd'hui personne ne pense à rétablir un état social arca-
dien, rétablissement que Rousseau prononçait impossible, ni
même à le faire florir là où l'on peut croire que les conditions en
sont réunies : ce que Rousseau voulait faire pour l'île de Corse.
S'agissant par exemple de certaines régions de l'Afrique exemptes
de toute pression démographique et où la vie sociale reste centrée
sur la communauté de village, on ne pense point du tout que le
progrès puisse consister à débarrasser ces régions de tout ce qui
s'oppose à un état arcadien : mais on fait consister ce progrès
dans l'évolution desdites régions dans le sens de la Cité produc-
tiviste. Ainsi l'idée arcadienne a été tout à fait abandonnée quant
à ses suggestions positives; mais elle ne l'est point quant à ses
suggestions négatives. On veut la Cité productiviste, mais on
déplore des traits qui lui sont inhérents et qui apparaissent parti-
culièrement noirs à la lumière des suggestions arcadiennes qui
nous hantent.

I3.

Ici réside la contradiction que nous devons nous appliquer à


lever. Notre société moderne est structurée pour l'efficacité dans
la production. De plus en plus son principe constituant est
d'accroître le flux des produits et services, et ce principe implique
MIEUX-VIVRE
DANSLA SOCIÉTÉ
RICHE 147
d'une part la mobilité de l'homme comme producteur grâce à
quoi il se déplace vers les emplois les plus productifs, et d'autre
part, la stimulation des appétits dans les directions où il est le
plus facile de les satisfaire. Dans cette société, les conditions
matérielles et psychologiques du bien-être de l'homme sont
fonction de son opportunisme.
Il faut remarquer que dans une telle société la publicité n'est
pas du tout le parasite que l'on imagine. Vu qu'il y a des facilités
pour produire telles choses et non telles autres, la direction des
goûts du public vers ce qu'il est facile de produire à coûts décrois-
sants fait partie intégrante et nécessaire du mécanisme général;
elle aurait lieu, mais sur les produits et non les marques, si
l'économie était collectivisée : on la voit apparaître dans ce rôle
en U.R.S.S.
Il ne me paraît aucunement niable que l'homme d'une telle
société se trouve soumis à l'entraînement du courant général.
Et c'est si l'on veut « aliénation ». Cependant on peut remarquer
que l'obligation où il se trouve de « marcher avec son temps »
ne diffère pas radicalement de l'obligation qui lui incombe dans
une société primitive de rester dans son cadre. On ne voit pas
pourquoi un conformisme dynamique serait plus onéreux qu'un
conformisme statique. Sans doute un processus de déracinement
sans cesse renouvelé est douloureux à ce qu'il y a en nous de
routinier, mais certainement la grande difficulté de changer,
dans une société statique, doit être douloureuse à ce qu'il y a
en nous de remuant. La «bonne conscience » que donne dans une
société statique le fait de contribuer au maintien des bonnes
moeurs a son analogue dans la société dynamique : à savoir la
satisfaction de contribuer à ce que les besoins de nos semblables
soient mieux contentés.

il..
Sans doute tous ces besoins ne sont pas de valeur égale. C'est
ici que notre tâche se précise. L'homme de la société producti-
I4ô ARCADIE

viste obtient sur la Société une créance d'autant plus forte qu'il
concourt plus efficacement à ce que d'autres hommes obtiennent
ce qu'ils désirent. En tant qu'il est préoccupé d'accroître sa
créance, la qualité des désirs d'autrui lui est indifférente : cette
indifférence constitue le caractère amoral du « mobile du profit » ,
dont on aurait tort de penser qu'il caractérise le capitaliste seul;
l'homme de la Cité productiviste qui se déplace d'un emploi à
un autre plus rémunérateur, sans souci de la qualité des désirs
qu'il sert, obéit au mobile du profit, loi générale de « mise en place »
des hommes dans une société productiviste. Non seulement
l'homme de cette Cité est indifférent à la qualité des désirs
d'autrui, mais encore il a intérêt à exciter et flatter ceux qui
peuvent être satisfaits avec le moindre effort de sa part.
Il suit de là qu'il n'existe dans la société productiviste aucune
incitation à guider les désirs d'autrui vers des objets plus dignes,
mais une forte incitation à guider ces désirs vers des objets plus
faciles à produire. L'homme de la Cité productiviste doit s'inté-
resser à la satisfaction (et à la stimulation) des désirs d'autrui,
mais se désintéresser de leur qualité. Si ces désirs lui paraissent
mal dirigés, son attitude à leur égard peut être qualifiée flatteu-
sement de tolérance mais à la vérité serait mieux dénommée
complaisance intéressée. Cependant, le mode de vie qu'autrui
développe ainsi par poussée successive de désirs affecte notre
homme qui doit vivre avec autrui. S'il a vendu des produits
intoxicants, il éprouve l'inconvénient de vivre parmi des
intoxiqués.
Ainsi se découvre cette vérité simple : si l'homme est immédia-
tement intéressé à servir les désirs d'autrui, n'importe leur qua-
lité, il est à long terme essentiellement intéressé à la qualité du
style de vie de ses contemporains.
On peut se représenter le producteur comme poussé par une
« main invisible » vers la place où il peut le mieux servir les pré-
férences manifestées par les consommateurs; mais on ne sent
aucune « main invisible » qui arrange les produits autour du
consommateur de façon à lui composer un style de vie harmo-
MIEUX-VIVRE
DANSLA SOCIÉTÉ
RICHE 149
nieux et le portant au plus grand développement de ses virtua-
lités humaines. Depuis une génération, on s'est appliqué à
raffiner le travail autrefois laissé à la « main invisible », à perfec-
tionner l'édifice de production. De cet appareil productif sort
un flux toujours plus abondant et plus varié; mais les parcelles
de ce flux appropriées par telle famille ne constituent point un
ensemble bien composé, approprié à sa finalité, plutôt un bric-
à-brac. On éprouve un malaise devant une bibliothèque composée
sur la foi des prix littéraires décernés : le même manque de style
affecte le mode de vie du contemporain.

15.
En latin, le mot amoenitasdésigne l'agrément, le charme d'une
perspective. On ne dira «amène o niun lieu sauvage ni un ouvrage
fonctionnel, si imposants puissent-ils être, mais seulement un
lieu délicieusement habitable pour l'homme. Telle étant la signi-
fication propre du mot, il me paraît bien choisi pour désigner la
qualité qu'il est désirable d'imprimer au milieu d'existence de
l'homme. Il me plaît que ce mot figure déjà dans le vocabulaire
juridique anglais, et qu'il y soit entré précisément à propos des
« coûts externes » de l'industrialisation, « la perte d'aménités »
désignant ce qu'une implantation industrielle a pu enlever à
l'agrément du lieu. Inversement, un effort systématique pour
rendre un lieu agréable s'appelle aux États-Unis : « créer des
aménités ». Ce mot dénote donc heureusement ce que j'ai
dans l'esprit, à savoir l'asservissement de notre productivité à
l'aménité.
Les sociétés modernes sont bien fières aujourd'hui de leur
puissance productive. Elles auront meilleure raison d'en être
fières lorsque cette puissance aura été attelée à un plus aimable
aménagement de l'existence, au développement de l'aménité.
Bien significative de notre état actuel est l'extrême valorisa-
tion des vacances, conçues non seulement comme une soustrac-
tion au rythme courant de la vie, mais aussi comme un déplace-
I50 ARCADIE

ment hors du lieu de vie habituel. Il est difficile de ne pas penser


que l'extrême prix attaché à cette soustraction et à ce déplacement
implique un jugement très défavorable sur ce qu'est le rythme
quotidien de la vie et sur ce que sont le lieu de travail et le lieu
d'habitation. L'homme dont l'existence serait plus heureusement
aménagée n'aurait point un si vif désir d'évasion.
Quelle attention n'a-t-on point vouée et ne voue-t-on pas
chaque jour au progrès de la productivité! Il est temps de vouer
quelque attention au progrès de l'aménité.

16.

« Mon souci est d'accroître l'aménité de la vie ». C'est là une


proposition très imprécise. Mais manquer de précision n'est pas
manquer de sens : c'est plutôt envelopper trop de significations.
Si j'aflirme : « Mon intention est d'accroître mon savoir », per-
sonne ne répondra : « Je ne comprends pas votre intention ».
Ce que l'on pourra me dire, c'est : « Je ne sais quel savoir vous
prétendez acquérir »; il peut s'agir de philosophie grecque, de
la théorie des jeux, de la physique nucléaire, de la peinture
abstraite ou de la mesure atonale. Et lorsque j'aurai précisé le
savoir qui m'importe, mon interlocuteur pourra discuter si ce
que je prétends acquérir est en effet ce qui mérite le mieux
l'application de mes efforts. De même ma proposition relative à
l'aménité doit être précisée quelque peu pour amorcer la dis-
cussion. Et c'est ce que je vais tenter. L'homme est un être
sensitif, travailleur et social. Comme sensitif il est sensible aux
formes, sons, odeurs; cette sensibilité est source de jouissances
et de souffrances; le défaut de cette sensibilité est une imper-
fection, et son développement est un progrès de l'être; des condi-
tions objectives qui offensent cette sensibilité ou qui s'opposent
à son développement sont un mal; des conditions objectives qui
cultivent et délectent cette sensibilité sont un bien : et c'est
partie de l'aménité.
Comme être travailleur, l'homme peut être attelé à sa tâche,
DANSLA SOCIÉTÉRICHE
MIEUX-VIVRE I5I
rivé à la fonction, il peut ressentir ce qui l'applique à son travail
comme une force extérieure impérative, comme un destin froid
ou malveillant; il peut se débattre contre cette détermination qui
lui est imposée, ou en éprouver de l'amertume; il peut rêver de
s'affranchir de son asservissement à la tâche. Et tout ce qui lui
fait éprouver ces sentiments est un mal; c'est un bien, au
contraire, et l'un des plus grands biens dont nous puissions
jouir, que d'être délicieusement absorbé par une tâche, qu'on
vienne à regarder les pauses comme des moyens nécessaires pour
mieux accomplir la tâche, regardée comme le meilleur emploi
que l'on puisse faire de sa vie. Et ce bien appartient à l'aménité.
Enfin comme animal social, l'homme vit nécessairement
en compagnie. Il peut rencontrer de l'indifférence et même de
la malice; il peut se sentir importun aux autres, privé d'estime
ou d'affection. Et c'est un grand mal. Mais il peut aussi se trouver
en bonne compagnie, il peut rencontrer des bonnes volontés,
rendues plus aimables par la douceur des manières. Une bonne
compagnie ne lui procurera pas seulement des agréments immé-
diats, mais elle le cultivera et le portera au degré de perfection
sociale dont il est capable. Heureux s'il rencontre dans son milieu
des êtres capables de causer en lui les émotions de l'amour et de
l'admiration. Et cela est partie de l'aménité.
Ainsi la qualité du cadre matériel, le rapport avec le travail
et la qualité du milieu, tels sont, semble-t-il, les chapitres en
quoi se divise une discussion de l'aménité.
VIII I

Orientationde 1 J ejjicience
Ig61

I.
« Développement social » : le choix des mots suggère, pour moi,
que le sujet dont il est parlé est « La Société », qu'il s'agit d'un
changement affectant ce sujet, lequel changement est supposé
prédéterminé. Car le mot de « développement » évoque un dérou-
lement, qui peut avoir lieu ou non, mais qui, ayant lieu, ne peut
être que ce qu'il est; « développement » s'applique particulière-
ment à un organisme qui gagne en volume et en différencia-
tion de ses parties, le tout selon un « plan » intérieur qui se
réalise plus ou moins complètement en différents exemplaires
de l'espèce, de sorte que certains sont « bien développés » et
d'autres « sous-dévefoppés ».
Il y aurait autant de ridicule que de mauvaise grâce à faire un
procès de tendance aux organisateurs qui ont choisi ces termes!
Rien n'est plus éloigné de mon intention. Je me sers d'une image
que ces mots évoquent dans mon esprit pour souligner la MK§'M-
larité des métamorphoses observables à notre époque, et la
liberté qui nous appartient de les diriger à l'avantage du sujet
qui nous intéresse, et qui, pour nous tous, est l'homme.

2.

Je veux d'abord souligner la singularité des changements


observables dans ce que nous appelons « les sociétés avancées »,
ou pour adopter le terme de Raymond Aron, les sociétés indus-
trielles. Ce serait, je crois, une grave erreur de regarder les
progrès techniques et économiques de notre temps comme la
ORIENTATION
DE L'EFFICIENCE I53
simple poursuite, même accélérée, d'un processus qui aurait été
continuel. Les statisticiens américains nous autorisent à dire que
le produit par habitant a, chez eux, quintuplé en un siècle 1.
Selon le rythme suivi en France depuis 1948,le produit par habi-
tant quintuplerait en à peine plus de quarante ans 2. Ceci amène
naturellement à poser la question suivante : partons du produit
national par habitant en France au milieu du XVIIIesiècle, de
combien de siècles faut-il revenir en arrière pour en venir à une
époque où le produit par habitant était le cinquième de cela ?
La question est techniquement insoluble, mais, chose plus
importante, il n'est même pas sûr qu'elle ait un sens. Tout ce
que nous savons de l'histoire économique du Moyen Âge au
XVIIIesiècle suggère d'amples fluctuations du niveau de vie popu-
laire3plutôt qu'un progrès soutenu. Quoiqu'il en soit un progrès
assez rapide pour que la manière de vivre et les manières de
travailler changent beaucoup d'une génération à l'autre est un
fait nouveau et singulier dans l'histoire humaine.
J'ai d'ailleurs un moyen plus simple et plus rigoureux pour
mettre en lumière la singularité de la métamorphose moderne.
Il consiste à fixer le regard sur les transports et communications
exclusivement. Examinons tout le passé de notre civilisation et
des autres civilisations. Nous dirons que dans toutes les époques
de gouvernement efficace,les transports ont pu être relativement
amples en volume, de grands soins étant donnés aux routes;
mais quant à la vitesse des transports, le mode de locomotion
y apportait un plafond. Pour le déplacement des personnes, le
plafond était fixé par la vitesse de croisière du cheval, encore
s'agissait-il d'une minorité. Pour les communications, encore un
coup, un gouvernement efficace assurait des communications
rapides, mais leur vitesse maxima était fixée par les capacités

i. Cf. Les travaux du National Bureau 3. Cf. Les articles de F. H. PHELPS


of Economic Research de New-York. BROWN et SHEILA V. HOPKINS dans Eco-
2. Cf. mon rapport sur la Productivité nomica août 1955, nov. 1956, fév. 1957,
au Conseil économique et social. nov. 1957, fév. i959.
154 ARCADIE

du cheval poussées à l'extrême par l'emploi de relais. On a beau-


coup célébré, voilà peu d'années, le passage du « mur du son »,
mais ce n'était là qu'une étape parmi d'autres : le grand change-
ment est survenu lorsque l'on a dépassé la vitesse du cheval qui
a servi de limite pendant des millénaires. A partir de ce dépasse-
ment, on marche rapidement à la transmission instantanée de
messages, au transport quasi instantané. Les étapes de cette
marche sont beaucoup moins décisives que son commencement.
Je n'ai parlé que des transports terrestres. Mais le peu de
recherches auxquelles j'ai pu me livrer dans le domaine des
transports maritimes montre un parallélisme frappant. Les
trières athéniennes 4 ou les vaisseaux des Vikings étaient déjà
aussi rapides que les navires du XVIIIesiècle.

3.

J'ai voulu souligner que les phénomènes de notre époque ne


révèlent pas une simple progression relativement au passé mais
une véritable mutation. Le changement si rapide, si soutenu,
dans ce que l'homme peut faire, dans les effets qu'il produit,
suppose une « vertu » nouvelle dans la Société au sein de laquelle
il a ce pouvoir, et le nom qui désigne proprement cette vertu,
c'est efficience6. La spécificité de notre civilisationest d'être une
civilisation de l'efficience.
Quant à l'efficacité des procédés, les peuples avancés d'aujour-
d'hui ont une supériorité incontestable, éclatante, relativement
à leur propre passé et à toutes les civilisations du passé. Cette
efficacité des procédés est bien ce que les peuples dits « sous-
développés » envient aux peuples développés, et, sous ce rapport
particulier, il est vrai que l'on peut établir entre les peuples un

4. A. CARTAULT : LaTrière Athénienne Ships (Oslo r95 i).).


(Bibliothèque française de Rome et 6. Efficientia: faculté de produire un
d'Athènes, 1881). effet.
5. BROYERet SHETELIG : The Viking
DE L'EFFICIENCE
ORIENTATION I5S
classement dont personne ne saurait nier la validité. Il est dou-
teux que Roosevelt soit un plus grand homme que Gandhi, il
n'est pas douteux que la productivité moyenne aux États-Unis
soit plus élevée que dans l'Inde; il est douteux que Heidegger
soit un plus grand philosophe que Platon, il n'est pas douteux
que nous volons et les Grecs non.
C'est dans le procédé efficace que notre civilisation excelle.
C'est par là qu'on peut la situer tellement au-dessus des autres
qu'il y a différence de nature. Et il y a différence de nature sur-
tout en ceci que cette efficacité progresse continuellement :
il y a dans notre civilisation « révolution permanente des
procédés 7 ».

4.
A quoi tient cette vertu d'efficience qui caractérise notre civi-
lisation ? Il est bien clair qu'aujourd'hui l'introduction presque
continuelle de procédés et produits nouveaux n'est possible que
par l'application de découvertes dues aux savants. C'est grâce
aux progrès de la science que se trouve démenti ce que l'on
pourrait appeler « le pessimisme dans l'optimisme » qui caracté-
risait les économistes comme Ricardo et même Marx. Ricardo
était bien convaincu que la production par travailleur irait succes-
sivement croissant par l'addition de doses successives de capital,
mais il lui paraissait certain (en vertu de « la loi des rendements
décroissants ») que chaque dose successive ajoutée au capital
ajouterait de moins en moins au produit, postulat adopté par
Marx et qui a joué un grand rôle dans sa dynamique. Or l'expé-
rience a prouvé que la production s'accroissait plus que propor-
tionnellement au capital 8, qui n'est qu'un moyen, lui-même plus

7. Ceci entraîne un a renversement l'existence », Free University Quarterly


de valeurs n que j'ai décrit et discuté (août 1959) et p. z¢ du présent vol.
dans « Le mieux-vivre dans la Société 8. Cf. en particulier ROBERT M.
riche », Diogèrte, janv. mars ig6i et SOLOW : « Technical Change and the
p. 126 du présent vol., et dans « Organi- Aggregate Production Function », The
sation du travail et aménagement de Review of Economics and Statistics,
I5Ô ARCADIE

ou moins efficacementemployé selon le know-howque je traduirai


par « Savoir-Faire », et qui est la grande force motrice du progrès
économique.
Voilà donc de quoi nous convaincre que le principe de notre
civilisation, c'est la Science. Eh bien non! je ne le dirai pas. Car
d'abord, logiquement, pour que les progrès de la Science se trans-
muent en Savoir-Faire, il faut une intention. Or cette intention
ne vient pas du savant lui-même dont la passion est de « Savoir »
et non de « Faire ». Il faut donc que cette intention soit exogène
au monde de la Science, vienne d'hommes du « Faire ». S'il ne
s'en trouvait point pour scruter les travaux scientifiques et en
tirer parti dans l'ordre du «Faire »,la transmutation ne s'opérerait
pas. On a vu un essor scientifique en Chine bien avant qu'il eût
lieu en Europe et il n'a entraîné aucune révolution industrielle.
La preuve historique que le branle n'a pas été donné à notre
révolution industrielle par la Science se trouve dans l'histoire
technologique 9.
On y voit que les innovations pratiques qui ont annoncé ou
signalé le passage à la civilisation industrielle sont venues princi-
palement d' « artistes ingénieux » comme on disait alors, qui ont
élaboré de nouvellestechniques, ou encore d' «amateurs creux »
qui se sont passionnés pour un problème pratique et en ont fait
une « invention ». Doit-on supposer qu'il y a eu floraison parti-
culièrement abondante de ces initiatives, ou qu'il y a eu des
conditions sociales qui sont devenues très favorables à cette
réception 10 ?Il semble qu'il y ait eu, en tout cas, une exacerbation
de la volonté de Faire qui s'est manifestée et exercée dans la
Société, et qui a affecté le monde savant.
Il y a eu, sur le monde savant, effet de contagion, en tant que

vol. XXXIX, n° 3, août 1957. Colin A. R. HALL (Oxford 1954 et sq.).


Clark a de longue date attiré l'attention 10. J'en ai discuté dans « Sur une
sur le phénomène. Page d'Engels », Preuves (oct. ig6o) et
9. Cf. A History of Technology par p. 93 du présent vol.
CHARLES SINGER, E. J. HOLMYARD et
DE L'EFFICIENCE
ORIENTATION I57
les savants étaient membres de cette Société où se répandait la
préoccupation de faire plus, de faire autrement, de faire autre
chose ;il y a eu effet de provocation en tant que l'intention exté-
rieure au monde savant lui proposait des problèmes 11,il y a eu
effet d'amplification du monde savant en tant que la Société, à
bon droit, le jugeait éminemment capable de servir la nouvelle
intention 12; je crains qu'il ne faille dire aussi qu'il y a eu effet
de subordination, l'opinion sociale venant à considérer la science
non à la manière des savants comme vouée au Connaître, mais
comme moyen de Faire. Qui en douterait peut se renseigner
auprès des hommes qui vaquent au rassemblement de fonds
pour la recherche scientifique : qu'ils s'adressent à des sources
privées ou publiques, leurs plaidoyers sont d'autant mieux reçus
qu'ils font plus valoir le progrès dans le « Faire » qui peut être
attendu d'un investissement dans le « Connaître ».
Sans doute, les savants jouissent aujourd'hui d'un prestige
immense :mais je crains que ce prestige ne manifeste, moins qu'un

il. Un exemple classique de cette des places et des camps, pour la construc-
« provocation est fourni par la genèse tion et l'entretien des bâtiments mili-
du calcul des probabilités, aujourd'hui taires tels que les casernes, les arsenaux,
un ressort essentiel et de la science et etc.; 2° des ingénieurs des ponts et
de la technique modernes. C'est un chaussées pour construire et entretenir
joueur qui a proposé à Pascal le problème les communications par terre et par eau,
à partir duquel l'édifice s'est développé. les chemins, les ponts, les canaux, les
12. Faut-il rappeler que l'illustre écluses, les ports maritimes, les bassins,
École Polytechnique, à laquelle la France les jetées, les phares, les édifices à l'usage
doit tant de savants, a été fondée pour de la marine; 3° des ingénieurs géogra-
servir des besoins pratiques, d'abord phes pour la levée des cartes générales
comme École centrale des Travaux et particulières de terre et de mer; 4° des
publics (décret du 21 ventôse an II), et, ingénieurs des mines pour la recherche
plus tard, soumise au ministère de la et l'exploitation des minéraux, le trai-
Guerre. tement des métaux et la perfection de
Les besoins pratiques de la Société procédés métallurgiques; 5° enfin des
sont invoqués par Fourcroy dans son ingénieurs-constructeurs pour la marine,
rapport du 3 vendémiaire an III sur la pour diriger la construction de tous les
réorganisation de la future École Poly- bâtiments de mer, leur donner les
technique : conditions les plus avantageuses à leur
« Il nous faut : 1° des ingénieurs mili- genre de service, surveiller les approvi-
taires pour la construction et l'entretien sionnements des ports en bois de cons-
des fortifications, l'attaque et la défense truction et matériaux de toute espèce. »
I5ô ARCADIE

amour général de la Société pour la Connaissance, une attente


générale des fruits concrets dont la Connaissance est le moyen
et l'instrument.
Parlant de fruits concrets, je n'entends pas seulement ni même
principalement les apports que la Science peut faire à la facilité
du travail et à la commodité de la vie. Le désir de bien-être me
semble, et je le regrette, une passion beaucoup plus faible dans
le monde moderne que la volonté de puissance. La supériorité
du niveau de vie américain relativement au russe compte moins
dans l'estime de nos contemporains que la supériorité manifestée
par l'u.R.s.s. dans l'astronautique. Extraordinairement révé-
lateurs de l'esprit contemporain sont les prodigieux accueils
faits par l'opinion du monde aux succès du Sputnik, de l'alunis-
sage et du vol de Gagarine : on sait gré aux Russes d'avoir de
façon si frappante manifesté la puissance de l'Homme et flatté
son orgueil.
Nous portons une sorte d'idéalisme dans une sorte de maté-
rialisme. Ce qui nous intéresse n'est pas tant le Connaître que le
Faire, mais les manifestations éclatantes de la capacité de Faire
nous enchantent en elles-mêmes et pour elles-mêmes. Serait-il
excessif de parler d'une civilisation du Savoir-Faire ?

5.

Je nie de la façon la plus catégorique que notre société soit


imprégnée d'esprit scientifique. Elle n'a pas plus « l'esprit scien-
tifique » parce qu'elle utilise des savants qu'elle n'a « l'esprit
militaire » parce qu'elle utilise des militaires.
Je ne me donnerai pas le ridicule de décrire l'esprit scientifique
alors que la chose a été faite par d'illustres savants 13,je me
contenterai d'esquisser un contraste entre l'attitude propre au

13. Et en dernier lieu par Michael Knowledge. Essays presented to Michael


Polanyi. Cf. mon essai a The Republic Polanyi (Londres, 1961).
of Science u in The Logic of Personal
DE L'EFFICIENCE
ORIENTATION 159
savant et celle que l'on rencontre dans la vie quotidienne. Le
savant procède à des vérifications rigoureuses avant de rien affin-
mer, l'homme social affirme à tort et à travers; pressez un savant
de publier alors qu'il veut encore procéder à une dernière
épreuve : il vous fait sentir que vous portez atteinte à son
honneur 14; demandez à l'homme social de réfléchir avant de
parler, vous l'insultez.
Non seulement l'homme de la société moderne ne ressemble
pas du tout au savant mais encore il ne le comprend pas. Il faut
bien permettre au savant « la recherche désintéressée » puisqu'il
prétend ne pouvoir travailler que dans ces conditions. En somme
cette bienveillanceest du même ordre que celle qui nous empêche
de placer des poules dans des conditions où elles ne pondraient
pas. Mais on prend soin d'encourager cette « recherche désinté-
ressée » dans des compartiments où elle a de grandes chances
d'être « intéressante ».
Le savant ne donne pas le ton à notre société : il lui rend des
services ;c'est tout autre chose. Et du moment qu'il peut rendre
des services, il est le bienvenu. Le cas de von Braun me paraît
saisissant, car, enfin, ses V2 ont tués autant de femmes et
d'enfants anglais que les avions de Goering. Mais c'est un magi-
cien qu'il est bon d'avoir pour soi.
Sans doute l'esprit scientifique pourrait être diffusé dans notre
Société. Mais à quel prix! Il faudrait que tout enseignant fût,
ou eût été, un chercheur, et il faudrait que tout élève fût entraîné
à chercher 15,en découvrît les joies et les difficultés. Faute de

14. J'ai un exemple précis dans l'es- devancé quant à la publication : mais son
prit. Un de mes amis a fait une décou- honneur sera sauf.
verte importante dans l'ordre de la 15. D'admirables exemples sont don-
chimie biologique. L'occasion lui est nés dans le domaine des mathématiques
déniée, durant une période assez longue, fort simples, par les ouvrages de G.
de procéder, une fois de plus, à une PoLYA : Mathematics and Plausible
expérience très délicate. Sa conviction Reasoning (Oxford University Press,
étant faite, je l'ai pressé de publier et cette I954).
sollicitation lui a paru injurieuse. Il est
probable qu'il se trouvera finalement
I60 ARCADIE

cela, l'enseignement scientifique n'est que l'enseignement de


recettes, incapable de communiquer l'esprit scientifique.
Admettons maintenant que l'apprentissage des vertus scienti-
fiques ait pu être fait par une grande proportion de citoyens. Les
avantages en seraient immenses. Mais pourrait-on compter parmi
eux l'assurance que ces hommes porteraient la rigueur scienti-
fique dans tous leurs jugements, hors de leur domaine ? Assuré-
ment non puisqu'ils n'y sauraient porter le capital d'information
et la dépense d'attention nécessaires à cette rigueur. Leur juge-
ment pourra donc être émotif tout autant que celui de non-
savants. Mais, pourra-t-on dire, il est inhérent au processus de
division du travail qu'il y ait des savants de la Société, comme
il y a des savants de l'atome ou de la cellule. Ce qui nous amène
aux sciences de l'homme.
6.

Ce sont les plus anciennes sciences et les plus anciennement


honorées. Quel que soit le respect témoigné aujourd'hui à un
physicien, c'est peu de chose auprès de celui qu'inspirait un
rabbi en Israël. Extraordinairement différents ont été les « maî-
tres » de différentes cultures et, par exemple, ceux de la Chine
contrastent étrangement avec ceux d'Israël dont nous tenons.
Mais si différents qu'aient été ces maîtres, ce sont tous maîtres
du quid : quel est Dieu, quelle est sa volonté, quelle est la desti-
nation de l'homme, quelle est la voie qui nous est convenable ?
Que faut-il croire, à quoi aspirer et que faire ?
Dans la fable d'Hercule, qu'on nous montre au carrefour des
sentiers du vice et de la vertu, ce qu'il importe de souligner n'est
pas tant l'acte de volonté qui lui a fait prendre le sentier de la
vertu, non celui du vice, mais l'acte de discernement qui lui a fait
immédiatement discerner quel était le sentier de la vertu.
Le mot français « savant » à la différence du mot anglais « scien-
tist 16 » vient de sapere qui dénote essentiellement le discernement.
16. Lequel, bien entendu, vient de scire.
DE L'EFFICIENCE
ORIENTATION 161
C'est bien le sens auquel se réfère Descartes lorsqu'il écrit : « Le
véritable officede la raison est d'examiner la juste valeur de tous
les biens dont l'acquisition semble dépendre en quelque façon
de notre conduite, afin que nous ne manquions jamais d'employer
tous nos soins à tâcher de nous procurer ceux qui sont en effet
les plus désirables 17 . » Avec une égale conviction, mais une
moindre précision dans les termes, Cicéron avait dit : « Car celui
qui ignore quel est le plus grand bien ignore nécessairement la
manière dont il doit vivre et se trouve dans un si grand égare-
ment qu'il ne saurait trouver aucun port où se retirer : au lieu
que quand on le sait, on sait aussi à quoi doivent se rapporter
toutes les actions de la vie » 18.
Longtemps on a pensé que la science par excellence, c'est le
discernement du salutaire, et ceci n'importe le système théologi-
que ou métaphysique dans lequel on se situait. Il est frappant de
constater que, sous la Révolution française encore, lorsque l'ère
industrielle avait indubitablement commencé, « la science »
est attribuée aux gens de lettres. Écoutons Théremin : distinguant
quatre classes fonctionnelles de citoyens s'élevant sur les débris
de trois ordres, il cite d'abord ceux « qui font sortir les produits
de la terre », ensuite « les artistes et artisans qui modifient les
productions brutes de la nature », ensuite « les commerçants qui
distribuent et répartissent... » et il en vient à la quatrième caté-
gorie, décrite comme suit :
« ... enfin, les gens de lettres sont chargés de tout ce qui regarde
la culture de l'esprit et de chercher le mieux en tout ce qui
concerne le bonheur de la société. Comme ils professent la
scienceen général, et que leur occupation est de travailler pour
les autres, et non pour eux, ils sont particulièrement qualifiés

17. Lettre à Élisabeth Egmond, qui peuvent être acquises par notre in-
ier sept. 1645. Dans la même lettre Des- dustrie afin qu'étant ordinairement
cartes précise plus loin : « Le vrai usage obligés de nous priver de quelques-unes
de la raison pour la conduite de la vie pour avoir les autres, nous choisissions
ne consiste qu'à examiner et considérer toujours les meilleures. »
sans passion la valeur de toutes les per- 18. CICÉRN : DeFinibus 1. V : expres-
fections tant du corps que de l'esprit sion française d'Antoine Arnauld.
I Û2 ARCADIE

pour les affaires de la Nation. Qu'on les appelle lettrés, philo-


sophes,politiques,ou de tel autre nom que l'on voudra, c'est eux
qui, depuis que nous sommes sortis de la barbarie, et surtout
depuis l'invention de l'imprimerie, gouvernent les affaires du
monde, par leurs livres et l'ascendant de leur opinion sur ceux
qui possèdent les titres et les charges. De même... les lettrés
cherchent le mieux en fait de gouvernement et d'administration,
le bonheur général est spécialement leur affaire 19... ».
Il n'est pas question ici des « savants » au sens moderne du
mot. La « science » est le fait des lettrés et philosophes. Le pro-
grès technique de l'imprimerie n'est qu'un simple moyen pour
la classe lettrée de faire sentir plus fortement et plus générale-
ment son influence pour le bonheur général.
Rousseau, on le sait bien, n'avait pas pensé que la plus grande
facilité de s'adresser aux hommes donnée par l'imprimerie,
« cet art funeste » dit-il, dût nécessairement assurer la propaga-
tion des meilleurs conseils, et Robespierre partageait ce senti-
ment. Parlant des Encyclopédistes, il écrivait :
« Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l'opinion du
matérialisme qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux
esprits. On lui doit cette espèce de philosophie pratique qui,
réduisant l'égoïsme en système, regarde la société humaine
comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste
et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bien-
séance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits w.
Les citations risqueraient de nous entraîner hors de notre
propos qui est ici de souligner que les sciences humaines, anti-
ques et vénérées, avaient pour objet de chercher et d'enseigner
ce qui convient à l'homme et de l'orienter. La notion du but,
:9. De la Situation Intérieure de la de Salut Public par Maximilien Robes-
République par CHARLES THÉREMIN, pierre, sur les rapports des idées reli-
citoyen français, fils de protestants sortis gieuses et morales avec les principes
de France pour cause de religion. Paris, républicains, et sur les fêtes nationales.
pluviôse an V., pp. 53-54. C'est l'auteur Séance du 18 floréal, an second de la
qui souligne. République française, une et indivisible,
2o. Rapport fait au-nom-du Comité pp. 22-23.
ORIENTATION
DE L'EFFICIENCE 163
de fin, leur a été essentielle. Or, dans une civilisation du Savoir-
Vivre, l'accent n'est pas mis sur le quid mais sur le quomodo :
la Science, au sens actuel est, non point pour les savants eux-
mêmes, mais pour la Société dans son ensemble, guide en fait
de quomodo.Il paraît très logique que mieux nous savons com-
ment faire, plus il importe de bien choisir quoi faire. L'amélio-
ration des procédés ne comporte pas nécessairement une amé-
lioration des fins, elle peut, hélas, être associée avec une dégra-
dation des fins 21.

7.
Plus grand le pouvoir, meilleur doit être le discernement
présidant à son emploi : le principe vaut pour un homme puis-
sant, il ne vaut pas moins pour une société puissante. Il semble-
rait donc qu'à mesure que nos forces productives s'accroissent,
l'esprit humain devrait être de plus en plus porté à les diriger
vers des fins salutaires. Il n'en va point du tout ainsi. Il me
paraît regrettable que dans les temps et lieux où le grand nombre
se trouvait ou se trouve encore dans un état de pauvreté dû
essentiellement à une certaine impuissance à l'endroit de la
Nature, impuissance tenant elle-même au défaut de Savoir-
Faire, il est regrettable, dis-je, que dans de telles conditions,
les meilleurs esprits aient négligé de se poser les problèmes
pratiques dont la solution eût amélioré le sort des hommes.
Mais peut-être n'est-il pas moins regrettable que, dans des
sociétés où le Savoir-Faire et la richesse sont en progrès prodi-
gieusement rapides, les bons esprits volent au secours de la
victoire.
Ne pourrait-on remarquer un certain manque d'à-propos
dans l'attitude du monde intellectuel, autrefois prédicateur de

21. Raymond Aron nous rend grand avancée y pour une fin aussi affreuse que
service en faisant violence à nos senti- le génocide. Mais même sans que la fin
ments, en nous forçant de prendre cons- soit entièrement abominable, elle peut
cience qu'il peut y avoir « technique être de valeurs très différentes.
164 ARCADIE

vertu dans des sociétés pauvres qui avaient besoin de méthodes


de travail plus efficaces et maintenant prédicateur d'efficacité au
sein de sociétés aussi bien dotées à cet égard que déficientes en
discernement? Sans doute cette présentation implique une
grossière simplification. Les sociétés pauvres n'ont jamais
manqué de riches dont le luxe était particulièrement insolent
et auxquels s'adressaient particulièrement les admonesta-
tions des sages. Et les sociétés riches ne le sont pas tellement
que tous y jouissent du « nécessaire » dont la définition se modifie
selon les circonstances. Mais n'importe les correctifs que le scru-
pule intellectuel commande d'apporter au contraste esquissé,
il reste vrai dans l'ensemble. Le volume d'attention voué au
bene vivere est une proportion décroissante de l'attention totale
du monde intellectuel, et qui plus est, une proportion décrois-
sante même des préoccupations des savants ès sciences humaines.
Ce n'est pas moi qui ferai fi, ni du souci d'expansion écono-
mique, ni du souci de répartition plus égale de ses fruits : ces
objets ont été mes préoccupations principales pendant plus d'un
tiers de siècle. Mais justement les progrès dans ces domaines
ont été tels et promettent tellement de se poursuivre qu'il est
temps de porter l'attention sur la nature des fruits, de regarder
au-delà du flux croissant des objets et de l'attribution de créances
sur ce flux, le rapport des objets à l'homme et la qualité de la
vie.
Or les sciences humaines sont bien déficientes à cet égard,
et il se pourrait que cette déficience tînt au climat intellectuel
propre à notre société.

8.

Comme je l'ai dit plus haut, à mes yeux, la révolution tech-


nologique n'est pas née de la Science, qui est devenue son indis-
pensable auxiliaire et instrument. Non pas directement sans
doute mais indirectement, la Science a été très fortement influen-
cée par la révolution technologique. Elle y a énormément gagné.
ORIENTATION
DE L'EFFICIENCE 165
Dès que les hommes du « Faire » empruntent les recherches des
hommes du « Connaître » pour en tirer des applications, cet effort
d'application comporte une vérification expérimentale des
résultats du « Connaître », et je ne suis pas sûr que ces vérifica-
tions expérimentales faites par des hommes « pratiques » en
dehors du monde savant, n'aient pas contribué à renforcer au
sein de celui-ci « la méthode expérimentale » aujourd'hui uni-
versellement reçue par les savants. En effet, celle-ci rencon-
trait un puissant obstacle dans la disposition inhérente aux
hommes de pensée à procéder discursivement à partir de prin-
cipes a priori reçus pour évidents. J'aimerais insister longuement
sur cette disposition 22, mais ce n'est pas mon sujet.
Si j'ai parlé d'une influence heureuse de la technologie sur la
science, il faut avouer que les profits pour la science ne sont
certains que dans l'ordre de la méthode, tandis que les effets
sur le caractère même de la science sont ambivalents : fastes en
tant qu'elle est devenue bonne servante des besoins humains,
néfastes en tant qu'elle a renoncé à les guider. Sans doute, le
problème semblait ne devoir se poser que pour les sciences
humaines, non pour les sciences de la Nature : longtemps un
physicien a pu se féliciter de ses découvertes quelconques, et
céder à la tentation naturelle, venue de l'extérieur, de les tenir
pour d'autant plus importantes qu'elles se montraient suscep-
tibles de conséquences pratiques plus vastes, sans qu'il eût à
s'interroger sur la qualité de ces applications : mais cela n'est
plus vrai, pour le physicien même, depuis la bombe atomique.
Et cela ne peut être vrai pour l'homme des sciences humaines.
L'économiste a pu développer ses recherches sans souci
moral parce qu'Adam Smith lui avait garanti au départ le
caractère essentiellement commutatif du processus d'enrichisse-
ment ; je ne pense pas qu'il faille ici opposer Marx à Smith :
car Marx, voyant dans les capitalistes les artisans inconscients

22. Il y aurait lieu ici de discuter très diverses dans quantité de manières
l'ontologisme immanent sous des formes de penser.
166 ARCADIE

de l'enrichissement par l'accumulation et la reproduction


élargie, a supposé qu'ils seraient trop aveugles pour comprendre
la nécessité de la répartition; c'est du fait de cet aveuglement
supposé invincible par Marx que les classes devaient fatalement
s'opposer avec violence, mais non les hommes par la nature des
choses. Les économistes peuvent se passer de philosophie parce
qu'ils ont, sans la formuler, une philosophie profondément
optimiste. Il s'agit pour eux d'un « jeu contre la Nature » où
l'ensemble des joueurs gagne d'autant plus que la répartition
entre eux est plus équitable. Quand on pratique la science écono-
mique alternativement avec telle autre science humaine, on
trouve dans la recherche économique un délassement délicieux,
parce qu'on se tient pour assuré qu'aucun progrès de la science
économique ne saurait dicter des actions qui ne soient généra-
lement bénéfiques.
Il n'en va plus de même, s'agissant des sciences plus ou moins
politiques. Il est possible d'étudier par les méthodes consa-
crées dans les sciences de la Nature la « responsivité » des indi-
vidus aux stimuli qui leur sont appliqués : on peut observer,
on peut même faire des expériences,on peut tirer des conclusions.
Oui, mais pour qui ? La chose est ici d'importance. Car de
cette « connaissance » dérive un « Savoir-Faire » qui peut être
employé désastreusement!
Il est naturel, et honorable, que le savant ne soit point tenté
par ces recherches. Qu'à cela ne tienne, ceux à qui elles peuvent
servir expérimentent pour leur compte. Les « publicitaires » le
font, et comme c'est à grand bruit, nous leur prêtons grande atten-
tion. Ce ne sont pas pourtant les plus dangereux technologues
en la matière, il s'en faut bien : il y a les policiers interrogateurs,
il y a les manipulateurs d'opinion. Le progrès du quomodone
se produit pas seulement dans les domaines où ce qui est « agi »
c'est la matière, mais aussi dans les domaines où ce qui est « agi»,
c'est l'homme.
Et ici, derechef, comme dans la révolution industrielle, la
technologie des hommes du « Faire » précède la mise en branle
ORIENTATION
DE L'EFFICIENCE 167
de la science. Mais alors que, dans le domaine matériel, les
hommes du quid étaient stimulés par le démarrage du quomodo,
ici ils ont de bonnes raisons d'être épouvantés.
Est-il raisonnable d'attendre ici un nouvel Adam Smith qui
nous garantisse que tout progrès dans le maniement des hommes
sera, tous comptes faits, avantageux pour l'homme ? Non pas !
Mais il n'est pas non plus raisonnable d'espérer que cette tech-
nique ne sera pas cultivée. Il ne serait même pas raisonnable
d'admonester les savants contre toutes études dans ce domaine
dangereux.
Mais ce qui me paraît insensé, ce serait que les hommes de
pensée se cantonnâssent dans une attitude de fournisseurs à
l'égard du Savoir-Faire. Cette attitude, bien entendu, n'est
choisie positivement par aucun savant, à quelque domaine qu'il
appartienne. Tous sont des hommes voués à la connaissance.
Mais à force d'être des « consciencieux de « l'esprit », ils laissent
tomber leurs fruits sans regarder qui les ramasse et quel usage
en est fait. S'il paraît impossible d'organiser un « droit de suite »,
ce qui ne l'est pas, c'est de proposer à la Société du « Comment-
Faire » de fortes et belles images du « Quoi-Faire ».

9.

Toutes les facilités nouvelles données à l'homme, comme


aussi toutes les menaces nouvelles qui pèsent sur lui, proviennent
des travaux scientifiques. Tout le facteur « connaissance » inter-
venant dans le changement, et qui a permis son énormité, vient
des savants. Mais le facteur « volonté » qui oriente le changement
ne vient pas d'eux. Bien entendu, il ne s'agit pas de volonté
« une » et encore moins de volonté « délibérée ». Il s'agit d'un
processus dynamique extrêmement confus. Il faudrait pousser
le fatalisme jusqu'à l'absurde pour nier que nous puissions
influencer ce processus, ou pousser l'optimisme jusqu'à l'absurde
pour postuler qu'il est le meilleur possible. Il paraît évident que
le monde intellectuel doit exercer une influence beaucoup plus
168 ARCADIE

active sur ce processus, en s'efforçant de l'incliner vers ce qui


est le plus propice à l'homme.
Il faut rendre grâces au xxe siècle de manifestations toujours
plus nombreuses et plus efficacesd'un souci humanitaire. Mais
comme par un reflet curieux et non nécessaire de la division du
travail social, ce souci s'est adressé en quelque sorte separatim
à des aspects particuliers de l'homme : on s'est préoccupé de
l'homme en tant que chômeur pour lui assurer du travail 23,
de l'homme en tant que travailleur pour alléger et abréger sa
tâche, de l'homme en tant que « mal-logé » pour lui assurer le
nombre de mètres carrés nécessaires, du vieillard pour lui
assurer une retraite 24, de l'enfant pour le rendre apte à des
emplois moins pénibles et plus rémunérateurs. Mais la termi-
nologie dislocatrice de l'homme à laquelle nous venons de nous
référer témoigne assez que la condition de l'homme n'est pas
considérée en sa totalité. Cela se manifeste de façon tangible
dans les omissions de nos soins. Quand on pense à l'abrège-
ment du temps de travail, on ne pense pas au temps et à la fatigue
des transports, quand on pense à donner à un adolescent des
qualifications professionnelles, on ne pense pas à lui donner la
culture qui valorisera son loisir et sa retraite, quand on pense à
loger une famille, on ne pense pas à lui donner vue sur un
beau paysage.
Il ne faut nullement s'étonner si, dans une première phase
des progrès rapides dans l'efficience, l'éblouissement qu'ils ont
causé, combiné avec les avantages réels qu'ils apportaient, aient
fait oublier les souffrances humaines qui les accompagnaient;
ni que, dans une seconde phase, les moyens donnés par l'enri-
chissement général aient été appliqués à remédier à des maux
particuliers, anciens ou nouveaux; mais ne pouvons nous pas
maintenant entrer dans une troisième phase où le processus
de croissance économique lui-même sera profondément informé

23. Le « plein emploi n m'apparaît génération.


comme une conquête majeure de notre 24. En France elle est bien misérable.
DE L'EFFICIENCE
ORIENTATION 169
par des vues générales sur ce qui convient à l'homme et favorise
son épanouissement ? Et si ces phases se sont nécessairement
succédées dans le cas des peuples qui ont été les pionniers de
la croissance économique et qui allaient donc à l'aveugle, est-il
interdit, dans le cas des peuples encore sous-développés, de
mettre la conscience du but à l'origine du processus ?

10.

On peut dire utopique le propos d'i.nstrumentaliser l'efficience


pour la réalisation de l'aménité; mais justement les forces
actuelles des peuples avancés, et celles qui leur sont promises,
non seulement autorisent l'utopie mais l'appellent; nous en
manquons à présent : il faut remonter jusqu'à Ledoux pour
trouver la conception d'une ville industrielle construite pour le
plaisir des yeux et le charme de la vie en même temps que
pour la production. Il faut retourner à Fourier pour retrouver
le propos de rendre le travail attachant, ce qui pourtant est le
premier élément du bien-être. Rêves que tout cela ! Mais juste-
ment, les hommes pratiques ont à présent besoin de rêves à
réaliser. Je ne le dis pas en rêveur mais en économiste, le dou-
blement de la production par habitant au cours des vingt années
à venir est matériellement réalisable. L'obstacle qui risque
de l'empêcher, c'est le manque d'imagination dans l'emploi des
forces sociales. L'occasion est belle d'avancer des idées relati-
vement à un aménagement de l'existence humaine. Est-il néces-
saire de souligner que toute discussion portant sur le mode de
vie auquel il faut viser implique un débat plus haut sur le bien
de l'homme ?
XI

Niveau de vie et volumede consommation


If) 64

L'amélioration du sort matériel du grand nombre est, de nos


jours, fait, espoir et volonté. Notre époque peut être dite bonne,
parce que telle est sa préoccupation dominante, et heureuse
parce que nous avons les moyens de servir cette intention. Ils
s'abusent étrangement ceux qui regrettent de ne pas vivre en
tel moment brillant d'une civilisation passée : si quelque enchan-
tement les y transportait avec leurs sentiments actuels, de quelle
angoisse ne seraient-ils pas étreints, par compassion du sort
populaire, et à quel désespoir ne seraient-ils pas sujets, ne
voyant à cette condition nul remède ? C'est alors qu'ils senti-
raient le prix de ce progrès rapide des arts utiles qui fait le
contraste essentiel entre notre Société et celles du passé. Si
brillantes que fussent celles-ci quant à une minorité, il était
impossible que la grande majorité connût une existence succes-
sivement meilleure, puisque la condition nécessaire n'en était
pas remplie : à savoir que l'effort humain porte des fruits rapi-
dement croissants. Et nous devons, ce me semble, tenir pour
un grand privilège de vivre en un temps où nous voyons les
effets d'une productivité croissante, et pouvons tabler sur ses
promesses.
Ce privilège entraîne une obligation : nous devons faire le
meilleur usage possible des chances que nous apporte l'essor
prodigieux des techniques. Nous avons à comparer, évaluer,
mesurer : la mesure accompagne le progrès technique comme
son serviteur et son juge. Aussi sommes-nous avides de formu-
lations quantifiées.
Les statistiques jouent un rôle toujours croissant dans nos
jugements, discussions et décisions. Je m'en félicite : ainsi des
NIVEAUDE VIE ET VOLUMEDE CONSOMMATION 171
indications précises, cautionnées par des chercheurs scrupu-
leux, sont substituées aux appréciations subjectives colorées
par des observations particulières et des préférences propres.
Le recours aux statistiques disqualifie les opinions inconsidérées
et délimite les débats fructueux. Les hommes qui, dans notre pays,
ont développé et accrédité les statistiques doivent être remerciés
d'avoir orienté les controverses publiques vers des problèmes
qui relèvent d'un traitement raisonnable. Et si c'est « techno-
cratie » que de soustraire au conflit passionnel tout ce qui peut
en être soustrait, alors, de grand cour, je m'avoue « technocrate ».

Ce que disent les statistiques et ce qu'on leur fait dire

On entend souvent dire que « les statistiques faussent la réa-


lité ». Ce « faussement » peut en effet se produire dans l'esprit
de l'usager négligent qui n'entend pas, ou ne se rappelle pas
suffisamment que les statistiques ne peuvent et ne prétendent
représenter qu'un aspect de la réalité. L'aspect choisi est néces-
sairement un aspect qui se prête au chiffrage, soit spontané-
ment, soit en raison de conventions. Lorsque nous disons que
tel livre contient deux fois autant de lettres et signes que tel
autre, ou encore qu'il s'est vendu dix fois autant que tel autre,
nous faisons deux comparaisons numériques qui sont vraies,
mais qui seraient faussées dans l'esprit d'un usager qui croirait
que l'une ou l'autre est donnée pour mesure de « la valeur cultu-
relle ». Ce qui fausse les statistiques, c'est que nous voulons
leur faire dire plus qu'elles ne disent : et quoi de plus naturel!
car ce qui nous importe c'est la réalité, et les statistiques valent
à nos yeux comme signes dépassant leur contenu immédiat. Par
exemple, dites-moi que, dans tel pays étranger, la durée moyenne
des études est de deux ans supérieure à ce qu'elle est dans mon
pays, j'entendrai immédiatement que ce peuple étranger reçoit
un enseignement en moyenne meilleur, et il faudrait de très
fortes preuves contraires pour ébranler cette conviction immé-
diate. Mais n'importe que cette statistique ait bonne valeur
172 ARCADIE

indicative, elle peut être de valeur directive médiocre : j'entends


que nous n'obtiendrons pas le progrès optimum de notre ensei-
gnement si le signe « durée » nous obsède tellement que tous nos
soins soient voués exclusivement à prolonger cette durée.
Il nous est naturel de faire parler les statistiques au-delà de
ce qu'elles disent, mais il y faut apporter du discernement.
Considérons les statistiques américaines relative à la durée
hebdomadaire du travail dans les industries manufacturières.
Sur de longues périodes (décennies et plus), la réduction de
cette durée dénote un progrès social; mais, au contraire, sur
des périodes courtes (mois, trimestres) l'allongement de cette
durée dénote un progrès de la prospérité. Ou bien considérons,
durant l'entre-deux-guerres, l'indice du salaire horaire réel
en France : il atteint un record en I935, de sorte qu'en le prenant
pour guide on jugerait particulièrement heureuse pour la classe
ouvrière une année au contraire particulièrement mauvaise
par l'étendue du chômage et l'abrègement des horaires, la
hauteur de l'indice reflètant seulement le bénéfice de l'affaisse-
ment des prix dû au marasme économique, affaissement qui
profite aux travailleurs occupés et dans la mesure des heures
où ils sont occupés 1.

L'usager prudent ne s'attache pas à un seul chiffre, ou à une


seule série numérique, mais en fait dialoguer plusieurs. Et l'on
n'est guère excusable de n'en point user ainsi, vu l'abondance
des séries fournies par les services statistiques et vu les tableaux
de relations économiques dressés par les rédacteurs des Comptes
de la Nation. Mais il ne faut pas s'étonner que l'esprit, parmi
tous ces chiffres, préfère et retienne ceux (dits « agrégats »)
qui figurent le progrès global.

r. Alors que l'indice du salairenomi- ouvrage : Le Coût de la Vie à Paris de


nal à Paris déclinaitde 451,3 en 1930à z8¢o d rgg¢, dans la série « Recherche
425,1 en 1935,l'indice des salairesréels sur l'ÉconomieFrançaisep publiéesous
progressaitdans le mêmetemps de 144,2 la direction de J. M. Jeanneney et
à 171,2.Chiffresdonnéspar MmeJeanne M. Flamant (Paris, ig6i).
SINGER-KÉREL dans son intéressant
DE VIEET VOLUME
NIVEAU DE CONSOMMATION173

Le langage des agrégats

Partout l'opinion a reçu rapidement - et pour son bien -


l'idée très générale d'un produit national 2 del'année, qui sert
au fonctionnement des autorités, à l'équipement des entreprises,
et, en majeure partie, à la satisfaction des ménages. Cette idée
est couramment invoquée pour représenter au public que toute
distribution de droits financiers en déséquilibre relativement
au progrès du produit réel, ne peut être matérialisée - et cela
en faible partie - qu'en tirant du dehors un excédent de res-
sources (déficit extérieur) et en majeure partie ne produit que
la hausse des prix : ce sont donc « faux droits » selon la termi-
nologie de Rueff. L'idée est encore invoquée pour faire valoir
l'utilité de réserver une grande part aux investissements en vue
d'accélérer la croissance annuelle du produit global, ce qui fait
croître la consommation des ménages plus rapidement, sur une
suite d'années, que si l'on agrandissait la part qui lui est présen-
tement dévolue 3. Ce ne sont là que des exemples très banals
de la mise en jeu d'une idée, qui n'a pas besoin d'être conçue
avec précision pour exercer un empire suggestif.

2. J'emploie à dessein le terme vague 1950 : il avait fallu pour cela six ans. »
de produit national, sans majuscules, « Passons à la France. Chez nous en
parce qu'il y a toute une famille de 1949 la consommation privée absorbait
concepts s'étageant du Produit National plus de 69 % du P.N.B. C'est seulement
Brut du système normalisé des Nations en 1957 que notre consommation privée
Unies à la Production Intérieure Brute (comptée à prix constants) a très légè-
préférée par les comptables français. rement dépassé le montant du P.N.B. de
Pour mon sujet actuel, ces différences de 1949 : il avait donc fallu huit ans. »
concepts n'importent pas, puisque c'est « Voyons maintenant le Royaume-
seulement sur la consommation des Uni. En 1949, la consommation privée
ménages que portera ma discussion. absorbait 77 % du P.N.B. Quand cette
3. a Voici l'illustration. En 1950 la consommation (comptée à prix constants)
consommation privée absorbait à peine a-t-elle rejoint le montant du P.N.B. de
60 % du P.N.B. allemand. Mais dès 1956 1948 ?En 1958, dix ans après, elle n'y
la consommation privée (naturellement avait pas encore réussi. »
comptée à prix constants) était à peu près (De mon rapport au Conseil économi-
égale à la totalité du P.N.B. allemand de que sur la productivité, mars 1960).
174 ARCADIE

Tout le monde sait combien la comparaison des rythmes de


croissance du produit national entre l'Union soviétique et les
États-Unis a servi la propagande communiste et jeté l'inquié-
tude dans l'opinion américaine. Mais, chose bien plus intéres-
sante, la comparaison des produits nationaux par tête entre pays
avancés et pays sous-développés, a joué un rôle capital dans la
prise de conscience chez les premiers, de l'aide nécessaire aux
seconds.
Mais il suffit de citer ces comparaisons si populaires, pour
faire sentir que le Produit National Brut (dont il est habituelle-
ment fait usage) n'est pas une « quantité vraie ». Si nous dénom-
brons la population humaine de tel pays à tel moment, le chiffre
obtenu est immédiatement comparable à celui que nous aurons
obtenu en une année précédente pour le même pays, ou à celui
que nous obtiendrons en une année quelconque pour un pays
quelconque. Ainsi ces effectifs de population sont des quantités
vraies. Au contraire un Produit National est une quantité
notionnelle; il s'agit d'une expression monétaire. On se trompe-
rait grossièrement en comparant pour un même pays les expres-
sions monétaires de deux produits à quelques années de dis-
tance : il faut procéder à une « déflation » ;on se trompe aussi
grossièrement, comme Milton Gilbert l'a mis en lumière, en
comparant les Produits Nationaux de deux pays au même
moment par simple conversion au cours du change actuel et
d'autant plus que leurs structures économiques et sociales sont
plus différentes.
Mais ce qui m'importe ici, c'est l'équivoque quant à la signi-
fication du résultat obtenu :« Des estimations du Produit National
Brut en dollars constants nous sont nécessaires pour évaluer
les changementsdans le niveau de vie de la Nation. Nous voulons
savoir si le volume moyen des biens et servicespar membrede la
population est plus élevé en I957 qu'une année ou une décennie
plus tôt... » 4.

4. Il s'agit d'une commission cons- mie Research pour faire rapport au


tituée par le National Bureau of Econo- Bureau du Budget sur la réforme du
NIVEAU
DE VIEET VOLUME
DE CONSOMMATION175
Le mot de « volume » ici employé, qui est consacré et utile,
ne doit d'ailleurs pas nous faire oublier qu'il ne s'agit pas d'une
mesure physique vraie. Lorsque nous comparons les volumes
du P.N.B.en deux années différentes, nous introduisons dans le
rapprochement de deux expressions financières, un mode de
conversion financier. Le progrès dit « réel » n'est pas le progrès
d'une réalité pure et simple, mais celui d'une expression finan-
cière après correction.

Volumede la consommationet niveau de vie

Dans la citation ci-dessus, le progrès du niveau de vie est


assimilé au progrès du volume des biens et services par habi-
tant : ce sont plus particulièrement les biens et services adve-
nant aux ménages qui sont retenus comme ici pertinents. Lorsque
notre S.E.E.F.fi a présenté les Comptes de la Nation au grand
public, dans une brochure qui est un modèle de clarté et d'élé-
gance, il a inscrit sous la rubrique « Ménages » le titre : « L'élé-
vation du niveau de vie de 1949 à I96I », et a rangé sous ce titre
des graphiques légendés : « Volume de la Consommation par
tête ». Élévation du niveau de vie et augmentation du volume
de la consommation (des ménages) par tête sont pris pour syno-
nymes. Il n'en va pas ainsi seulement dans un texte destiné au
grand public, mais les experts du Plan, dans une note pour la
Commission 1985, portant sur vingt-cinq ans de progrès à partir
de ig6o, dépeignent ce progrès comme « la croissance de la
consommation par tête au rythme de 3,7 % l'an » et, au para-
graphe suivant, comme « la multiplication par 2,5 du niveau
de vie des Français » enfin de période. Les deux modes d'expres-

système de comptabilité publique aux 5. On sait que ce sigle désigne le Ser-


États-Unis. Ce rapport en date du vice des études économiques et finan-
21 juin 1957 figure dans les Hearings cières du ministère des Finances, fondé
de la Commission économique mixte par M. Claude Gruson, et responsable
du Congrès. Document 98 269 : « The de l'établissement des Comptes de la
National Accounts of the United States». Nation.
Citation tirée de la p. 159.
176 ARCADIE

sion sont traités comme équivalents, employés indifféremment,


et nous tous, qui discutons habituellement ces matières, disons
tantôt « progrès du volume de la consommation par tête » et
tantôt « progrès du niveau de vie » sans attacher des significations
différentes aux deux expressions.
Le thème des présentes réflexions, c'est qu'il y aurait avantage
à différencier l'emploi des deux expressions. Pourquoi ? Parce
que nous reconnaissons comme intéressant le niveau de vie
des changements qui ne sont pas retracés, ou sont reflétés de
manière inadéquate dans la mesure du volume de consommation,
et qu'on ne saurait y faire entrer sans gâter sa cohérence utile à
d'autres égards.
Les changements auxquels je pense ici sont des changements
de même nature concrète que ceux qui figurent dans la mesure
de la consommation. Il ne s'agit pas de faire intervenir dans la
présente discussion des « biens » d'un autre ordre que ceux qui
figurent dans nos statistiques, mais de faire ressortir que des
biens qui sont d'un même genre, tantôt y figurent et tantôt n'y
figurent pas 6. Et pour éviter toute méprise, aussitôt je citerai
quelques exemples.

6. Faut-il souligner que s'il en est « Le fait qu'une activité ne soit pas
ainsi, ce n'est point à cause d'erreurs « productrice » au sens de la comptabilité
commises, mais en raison de conventions nationale signifie donc simplement que
observées. Ces conventions ont été sa participation à l'activité nationale
maintes fois portées par les statisticiens ne se trouve pas mesurée sur le marché p.
à la connaissance du public. Il peut n'être (Les Comptes de la Nation, tg6o, t. II :
pas superflu de les rappeler dans leur a Les Méthodes », p. 150).
énoncé autorisé : -. Ici, mon intention n'est en aucune
« La comptabilité nationale ne retient façon de contester les critères utilisés
comme biens et services économiques par nos statisticiens, mais seulement de
que ceux qui s'échangent effectivement faire ressortir que lesdits critères, adop-
sur le marché ou qui sont susceptibles tés pour de bonnes et fortes raisons, ont
de s'y échanger. Aussi la production pour effet de causer certaines divergences
est-elle restreinte à la création de biens entre la mesure de la consommation et
et services qui s'échangent habituelle- l'idée que nous pouvons nous faire de
ment sur le marché (même s'ils ne font ce qui contribue au niveau de vie.
pas l'objet d'un échange réel). »
DE CONSOMMATION177
DE VIEET VOLUME
NIVEAU

Exemples de discordance

Il n'est personne qui n'aime mieux se trouver dans une pièce


aux parois fraîchement et agréablement peintes qu'entre des
cloisons sordides. La production de peintures et vernis, en tant
qu'elle est employée par les familles à la décoration de leurs
logis, entre dans le volume de la consommation, comme aussi
les travaux d'application. Mais l'homme passe une grande partie
de son temps dans des lieux de travail, usines, bureaux. A pro-
portion de ce temps, il importe à son niveau de vie que ces lieux
de travail aient ce pimpant plutôt qu'un aspect sordide : pour-
tant la production de peintures et vernis, et leur application,
en tant qu'il s'agit de lieux de travail, ne figure pas dans le progrès
de la consommation et, comme on le verra, n'y peut logiquement
figurer.
Quel est le principe de distinction ? Il se trouve dans le mode
de financement de cette décoration. La décoration des logis est
financée par les revenus des particuliers : elle est donc consom-
mation privée, la décoration des lieux de travail est financée par
les entreprises sur leurs dépenses courantes : elle est, au regard
des notions comptables, une production « intermédiaire » qui
ne figure pas dans le produit « final ».
La distinction est éclairée par la déclaration suivante du
principal responsable de la comptabilité nationale américaine,
George Jaszi : « Le produit national, comme somme de produits
finals, ne saurait être mieux caractérisé, du point de vue opéra-
tionnel, que comme la somme des achats qui ne sont pas facturés
comme dépenses courantes des entreprises. Il n'y a sur ce point
aucun doute dans mon esprit. Une première approximation
de l'investissement, tel qu'il est habituellement mesuré, peut
être obtenue en faisant la somme de ceux des achats faits par les
entreprises qu'elles ne comptabilisent pas comme dépenses
courantes, et ce que nous entendons couramment par consom-
178 ARCADIE

mation est le reste du produit final » 7. Jaszi parle ici de consom-


mation au sens large, qui se divise habituellement en consom-
mation des autorités (en France « administrations ») et consom-
mation des particuliers (en France « ménages »). C'est cette
dernière qui nous intéresse ici : c'est elle dont on cite couram-
ment le « volume » par habitant, pris, comme je l'ai noté, comme
synonyme de « niveau de vie ». Mais cette synonymie implique,
on le voit maintenant, que l'on regarde comme mesure fidèle
du niveau de vie la mesure des achats des particuliers, « déflatée »,
corrigée pour « éliminer » l'influence des changements de prix.
Quand on parle du « volume de la consommation privée 8 »
on parle des dépenses dites « réelles 9 » des particuliers. Parmi
ces dépenses, attachons notre attention aux dépenses de transport.
Tel travailleur utilise quotidiennement les transports en com-
mun pour se rendre à son travail et une fois l'an pour emmener
sa famille en vacances. C'est le nombre de kilomètres consommés
par lui et les siens qui entre en compte dans le « volume de la
consommation ». Sa consommation kilométrique de l'année se
trouvera accrue s'il emmène sa famille en vacances beaucoup
plus lointaines, elle se trouvera aussi accrue si son lieu de travail
s'éloigne de son domicile et qu'il ait à faire un trajet quotidien
plus long : l'accroissement kilométrique sous la première forme
apparaît au travailleur comme une amélioration, et sous la seconde
forme comme une charge : or la mesure «consommation » confond
ces deux phénomènes.
Il y a plus. Munissons notre homme d'une voiture particulière

7. GEORGE JASZI : « The Conceptual privée ». En France nos experts parlent


Basis of the Accounts », introduction au de « consommation des ménages qui
volume XXII des Studies in Income and diffère de façon très faible de la consom-
Wealth, du National Bureau of Economic mation privée selon la définition inter-
Research, intitulé : A Critique of the nationale. La différence est si faible que
United States Income and Product Ac- j'emploie indifféremment les deux ter-
counts, (p. 56). mes.
8. Dans le système de comptabilité 9. Je m'exprime ici comme si la défla-
dit « normalisé n par convention interna- tion ne posait aucun problème : on ne
tionale, on parle de a consommation saurait parler de tout à la fois.
NIVEAU DE CONSOMMATION179
DE VIEET VOLUME

qu'il emploie pour se rendre au travail comme pour emmener


sa famille en promenade le dimanche. Si ses randonnées du
dimanche s'allongent, il consomme plus d'essence; mais, de
même si son trajet quotidien est de plus en plus encombré. La
dépense qui lui est infligée par l'encombrement se reflète dans
les statistiques comme une amélioration!
Ainsi l'exemple simple des transports quotidiens nous fait
voir qu'il y a des accroissements de consommation qui ne reflè-
tent pas une amélioration, mais le contraire. Et cela tient évidem-
ment au critère « achats ». Mais à cause de ce critère, il y a de
très importantes sous-estimations des avantages acquis. La radio
et la télévision en constituent un exemple.
Nulle part au monde le public ne se voit offrir de programmes
de radio et de télévision aussi fournis et variés qu'aux États-Unis.
Ces programmes mettent en jeu un monde très nombreux de
comédiens, chanteurs, speakers, reporters, photographes, tech-
niciens, etc. Les consommateurs se voient ici distribuer une
chère extrêmement abondante composée par des talents très
divers. Or cet apport compte pour zéro dans le volume de la
consommation privée. C'est ce que l'on peut lire dans un exposé
fondamental des comptables nationaux de ce pays : « Les servi-
ces rendus par la radio et la télévision constituent un exemple
frappant de chapitre omis de la comptabilité nationale parce que
toutes ces productions sont financées par les entreprises sur frais
courants. Et pourtant il s'agit là d'importantes formes de récréa-
tion, entièrement semblables aux spectacles de théâtre et de
cinéma qui, comportant des droits d'entrée, figurent dans les
dépenses de consommation » 10.
Objectera-t-on que l'achat des postes figure dans les dépenses
de consommation? Mais ainsi se trouve reflété seulement
l'emploi des facteurs de production nécessaires à la fabrication
et mise en place des postes, et non de ceux qui les alimentent :

10. National Income, 1954 edition, nal du Department of Commerce, direc-


préparé par la Division du revenu natio- teur George Jaszi, p. 38.
I HO ARCADIE

c'est comme si les spectateurs de théâtre ne payaient que le loyer


de la salle, et ni le plateau, ni les lumières.
Comment ne pas voir ici combien nous nous écartons d'une
mesure plausible de ce qui advient concrètement aux consom-
mateurs ? Imaginons que nous avons tenu avec soin, pendant
une suite d'années, des statistiques d' « entrées u dans les salles
ou lieux de spectacle, de l'opéra au stade. Notre total d'entrées
dans l'année, soit brut, soit pondéré 11, est une mesure concrète
de la « consommation de spectacles ». Pour assurer la continuité
d'une telle série, après intervention de la télévision, il faudrait
compter aussi (en l'affectant de tei coefficient de conversion
que l'on voudra choisir 12) chaque assistance à un spectacle au
foyer : c'est alors qu'on aurait un véritable indice de volume de
la consommation de spectacles. Et dans ce cas important, nous
sous-estimons très gravement un progrès effectif.
C'est l'inverse en ce qui concerne la consommation alimentaire
dans les pays avancés. Aux États-Unis la dépense alimentaire
par tête à prix constants a progressé de 75 % de I909 à l'époque
C'est là, selon le vocabulaire statistique, le progrès
en volume de la consommation alimentaire. Il paraît immédia-
tement impossible que l'ingestion physiologique ait ainsi aug-
menté en quantité, mais il y a eu déplacement vers des produits
de plus haute qualité. Or, compte tenu de ces changements de
qualité, selon les calculs du Department of Agriculture, le pro-
grès de la consommation physiologique a été tout au plus de
12 à I5 %! C'est-à-dire que les quatre cinquièmes au moins du
progrès apparent de la consommation d'aliments ont, en fait,
reflété l'accroissement des services de transport et de distri-
bution afférents aux aliments 13. Si cet accroissement comporte,

ici.On peut pondérer selon la nature KuzNETs: « Quantitative Aspects of the


des spectacles, la qualité des places, etc. Economic Growth of Nations: VII. The
12. On peut convenir que chaque Share and Structure of Consumption m
vision au foyer n'est que telle fraction (n° spécial de janvier 1962 de Economic
d'une « entrée dans une salle. Development and Cultural Change),
13. Ce paragraphe est basé sur SIMON p. 42 et sq.
NIVEAUDE VIE ET VOLUMEDE CONSOMMATION 181

pour une certaine proportion, des facilités nouvelles pour les


consommateurs, pour sa plus grande part il est simple consé-
quence de l'urbanisation : condition pour que le consommateur
conserve son niveau de consommation alors qu'il s'éloigne des
lieux de production. En tout cas, il est important de noter que
l'accroissement statistique du volume de la consommation ali-
mentaire ne correspond pas à l'idée simple d'un accroissement
d'obtentions 14. -
physiques

Une mesure de transactions

La mesure de la consommation des ménages n'est pas, à la


vérité, une mesure des obtentions, mais une mesure « déflatée »
des transactions des ménages avec les entreprises. Soit deux
pays A et B où, toutes choses égales d'ailleurs, il y a cette diffé-
rence institutionnelle que dans le pays B, les entreprises font
prendre leurs employés à domicile par des véhicules de l'entre-
prise, et fournissent le repas de midi à leurs salariés. Des dépen-
ses de consommation du pays A ne figurent pas dans le compte
« consommation » du pays B, ni à aucun titre dans le produit
national puisqu'il s'agit maintenant de dépenses courantes des
entreprises. Puisque nous voulons que toutes choses soient
égales d'ailleurs, nous admettrons naturellement que les prix
des produits achetés par les consommateurs dans le pays B incor-
porent ces dépenses accrues des entreprises, et que les consom-
mateurs de ce pays ne peuvent donc d'ailleurs rien acheter de
plus que ceux du pays A.
On voit immédiatement que la consommation par tête appa-
raît plus faible dans le pays B, puisque manquent dans son total
certaines dépenses assumées par les entreprises. Cet exemple

14. Cette constatation est importante États-Unis et la période citée plus haut,
pour la prévision. En France nos experts Kuznets donne 0,77 avec la précision
prévoient pour la période 1060-1085 une d'une élasticité de o,r6 pour les aliments
élasticité de la dépense alimentaire par et de 1,62 pour les services afférents.
rapport au revenu de 0,42. Pour les
182 ARCADIE

fait aussitôt apparaître que la mesure de la consommation n'est


pas invariante relativement aux institutions.
Faisons encore la supposition suivante : chaque entreprise
ouvre une école professionnelle, gérée selon la règle financière
suivante : l'entreprise assume, et impute à ses dépenses cou-
rantes, la charge d'enseignement des enfants de ses employés;
d'autres enfants sont admis, mais à charge pour leurs parents
d'assumer la quote-part des frais généraux afférente à leurs
enfants. Du fait d'un tel régime financier, pour un même nombre
total d'enfants enseignés, la dépense de consommation sera
d'autant plus forte que la proportion de chassé-croisés sera
plus grande ! Pas de dépense de consommation du tout si chaque
enfant va dans l'école correspondant à l'emploi d'un de ses
parents, tout en dépenses de consommation si, par extraordi-
naire, aucun enfant n'allait dans l'école correspondant à l'emploi
du parent!
Je ne saurais trop le souligner : la mesure de la consommation
n'est autre chose qu'une mesure des biens et services que les
particuliers obtiennent des entreprises, à titre onéreux. Il suit
de là que cette mesure omet : 1° les services rendus par les auto-
rités ; 2° les biens et services gratuits; 3° les coûts externes
infligés par les transformations de l'économie. Et par là elle est
impropre à mesurer le niveau de vie.

Les services rendus par les Autorités

De tout temps, les hommes ont attaché beaucoup d'impor-


tance aux soins médicaux. Aussi ne serons-nous pas surpris de
trouver que ceux-ci interviennent dans la consommation privée
des États-Unis pour un montant très élevé (22 milliards de dol-
lars en 1962) et pour une fraction non négligeable du total de
cette consommation : près de 6,5 %. Nous serons surpris au
contraire de ne pas retrouver ce chapitre dans la consommation
privée du Royaume-Uni; l'explication en est bien simple : ici
la médecine est gratuite pour les consommateurs, la charge
NIVEAU
DE VIEET VOLUME
DE CONSOMMATION183
financière est assumée par les autorités. Mais, de ce fait, le pro-
grès des soins médicaux, dont personne ne niera qu'il intéresse
le niveau de vie, ne s'inscrit pas dans les progrès de la consom-
mation privée.
Tournons-nous vers l'enseignement : aux États-Unis mêmes,
il n'est représenté que par 5,2 milliards dans les dépenses privées,
contre 22 milliards dans les dépenses des autorités. La mesure
«consommation privée »sous-estime donc gravement la «consom-
mation d'éducation », et comme la dépense privée progresse
moins vite que la dépense publique, elle n'a même pas valeur
d'indice.
Soins médicaux et enseignement sont des services rendus aux
particuliers, et qui ont même utilité pour les individus, qu'ils
soient financés par les budgets de ménages ou par les budgets
publics. Mais c'est seulement dans le premier cas, et selon
son importance, que le progrès de ces services se trouve reflété
dans le progrès de la consommation. N'est-ce pas là un sérieux
inconvénient ?
Comment donc y remédier ? Sera-ce en ajoutant, à la valeur
des biens et services vendus aux consommateurs, la valeur des
ressources employées par les autorités ? Non pas 15. Outre
ils. Nos comptables nationaux s'ex- pas « produits u - au sens de la définition
priment à ce sujet dans les termes sui- générale de la production - ils ne sont
vants : « Les biens et services acquis par pas non plus « consommés ». Il en va
les administrations et utilisés par ces différemment pour les services de même
dernières pour procurer d'autres services nature (comme ceux que rendent les
aux ménages (des routes, des services écoles privées de caractère commercial)
d'enseignement) sont classés dans la qui font effectivement l'objet d'une
consommation des administrations (ou, vente à un prix de marché. Ces derniers
le cas échéant, dans la formation brute entrent dans l'évaluation de la consom-
de capital fixe des administrations), mation des ménages ». (Les Comptes de la
Quant aux services ainsi « produits a par Nation, ig6o, t. II : « Les Méthodes »,
les administrations (enseignement, etc.), p. 79).
l'évaluation de la consommation des mé- Ce passage, admirablement rédigé,
nages n'en tient pas compte : en effet ces met très bien en lumière le caractère en
services ne font pas l'objet d'une réelle quelque sorte hybride que l'on attache
production, assortie d'une vente sur un à la « consommation publique ». Dans
marché : ils sont distribués gratuite- le cas des « entreprises n ce qui nous inté-
ment par les administrations. N'étant resse, c'est principalement ce qui en sort:
I ôq. ARCADIE

l'hétérogénéité statistique ainsi introduite, accorderait-on volon-


tiers que tout emploi quelconque de ressources par les autorités
constitue pour les particuliers le même avantage que les consom-
mations par eux choisies ? L'accorderons-nous quand ces res-
sources sont employées pour le prestige ou l'aventure ? Pour-
rons-nous l'accorder sans contradiction fondamentale dans le
cas de ressources appliquées précisément à empêcher les parti-
culiers d'acquérir des biens qu'ils désirent (ainsi les frais de
police de la Prohibition).
Simon Kuznets, qui a joué un rôle majeur dans le développe-
ment de la comptabilité nationale, a suggéré un mode de traite-
ment des services rendus par les autorités publiques, qui va
dans le sens de notre préoccupation 16. Certains services rendus
par les autorités s'adressant directement aux consommateurs,
ainsi ceux qui concernent la santé et l'éducation, devraient seuls
être retenus dans la comptabilité comme produits finals, car
« nous admettons que le but final de l'activité économique est
de procurer des biens aux consommateurs ». Tout le reste des
activités publiques devrait être regardé comme des coûts du
système social dans son ensemble.

les produits qu'elles émettent au moyen ne pourrions-nous la mesurer, selon les


des « facteurs n qu'elles utilisent. Dans le conventions régnantes, que par équiva-
cas des « ménages a ce qui nous intéresse, lence avec les produits c commercés s.
c'est seulement ce qui entre : les biens Faut-il rappeler que cette consom-
et services « consommés ». Dans le cas mation publique n ne porte jamais que
des autorités, comme nous ne regardons sur les biens et services effectivement
point leur prospérité comme une fin, ce absorbés par les autorités, différent donc
qui nous intéresserait serait aussi les de la « dépense publique n en ceci que
« produits n qu élles émettent au moyen cette dernière comprend des simples
des « facteurs n qu'elles absorbent, qui transferts, revenus encaissés pour être
sont partie des services de personnel et distribués à d'autres.
partie des « produits a des entreprises. 16. SIMON KuzNETS : « Discussion of
Mais en fait nous ne pouvons mesurer the New Department of Commerce
que les « entrées n et non les « sorties » Income. Séries : « National Income :
que nous voudrions connaître. Ou, nous A New Version. H (The Review of Econo-
pourrions mesurer les sorties qui sont mics and Statistics, vol. XXX, n° 3, août
de même caractère, adressées aux mé- xg48). A la suite, des réponses des comp-
nages, que celles des entreprises, mais ce tables officiels.
n'est que la moindre partie. Et encore
NIVEAUDE VIE ET VOLUMEDE CONSOMMATION 185
La conception de Kuznets, si je l'entends bien, nous amène-
rait à diviser les autorités publiques, fonctionnellement, en
deux rôles distincts. Dans leur premier rôle, tout comme les
entreprises productives, elles rendent des services directs aux
consommateurs (ainsi enseignement, médecine gratuite, etc.).
Dans cette mesure, leurs apports figurent parmi les produits
finals. Mais, dans leur second rôle, les autorités rendent des
services généraux (justice, police, défense, etc.). Et à ce titre
elles ne font qu'assurer les conditions dans lesquelles les
ménages peuvent jouir des fruits des activités productives.
Pour rendre cette distinction plus sensible, imaginons, chose
invraisemblable, que les institutions soient calquées sur les
besoins comptables! Comme les services directs rendus aux
consommateurs sont éléments de consommation des ménages,
ils seraient financés par l'impôt sur les revenus personnels.
Comme les services généraux rendus par les autorités sont
frais généraux du système ils seraient financés par les entre-
prises sur leurs dépenses courantes en tant que charges de la
production
Mais restons-en à une constatation pour nous essentielle.
Aux flux de biens et services que les consommateurs obtiennent
par voie d'achats (que ce soit à des entreprises publiques ou
privées) s'ajoutent des flux de services reçus des autorités
publiques sans payement. Ces dernières obtentions ne donnant
pas lieu à des dépenses des Ménages, il suit qu'elles ne figurent
pas dans la mesure du niveau de vie par le volume de la consom-
mation privée individuelle. Il suit aussi que cette mesure se
trouvera changée par tout changement institutionnel, qui fera
passer tel flux de services de la catégorie des services rendus
à titre onéreux à la catégorie des services rendus à titre gratuit
ou vice-versa. Il n'est donc pas valable de prendre le volume
de la consommation par tête comme mesure du progrès des
obtentions ; et il n'est pas valable non plus d'y ajouter en gros la
consommation publique, vu que les emplois de ressources par
le gouvernement ne se rapportent pas tous au bien-être, à quoi
186 ARCADIE

il faut ajouter qu'on ne sait les mesurer que par leurs coûts et non
selon l'appréciation des consommateurs.
Voilà une première raison qui nous interdit d'identifier
exactement le niveau de vie soit à la consommation privée soit
à la consommation privée renforcée par la consommation
publique, l'une et l'autre entendues par tête. Mais ce n'est pas
la seule raison, ni la principale.

Des services gratuits

Qu'il s'agisse des services rendus à titre onéreux par les


entreprises ou à titre gratuit par les administrations, ces services
ont ceci de commun qu'ils impliquent l'emploi de personnel
remunéré. Autrement dit pour rendre des services à titre gratuit
les administrations doivent acquérir des services à titre onéreux.
Et puisqu'il y a transaction financière, elle doit figurer dans les
comptes nationaux : elles figurent toujours au titre de la consom-
mation publique; mais la grande différence entre le
modèle comptable américain et le français, c'est que dans l'un
elles figurent aussi comme production publique et non dans
le modèle français. Ce qui fait que le développement de l'en-
seignement public n'est pas chez nous progrès de la produc-
tion.
Mais où trouvera-t-on inscrites les obtentions qui n'impliquent
aucune rémunération financière à aucun stade, les services
purement gratuits ? Nulle part, vu que tout système de compta-
bilité nationale est fondé sur les transactions financières.
Ainsi la jouissance du jardin des Tuileries est comptée pour
rien, n'étant pas payante. Si tous nos jardins publics, toutes
nos plages étaient affermés à des entreprises faisant payer des
droits d'entrée, notre produit national et notre consommation
apparaitraient accrus.
L'activité sportive devient « production » en devenant spectacle
payant, l'activité de conseil devient « production » en devenant
consultation payante.
DE VIEET VOLUME
NIVEAU DE CONSOMMATION187
Tout progrès dans la commercialisation des rapports humains
se traduit statistiquement comme enrichissement national,
tandis que les services non payés restent hors de compte, si
importants soient-ils.
Colin Clark a voulu donner une idée, nécessairement très
grossière, du volume des services gratuits rendus au foyer. A
cette fin, il a examiné les comptes d'orphelinats et d'asiles de
vieillards, cherchant à combien par tête d'enfant ou de vieillard,
reviennent, dans ces établissements, les salaires du personnel
(exclus tous autres frais). Supposant que, dans les familles,
enfants et adultes ne reçoivent pas moins de soins des mères et
épouses que l'on en donne dans les institutions, il a trouvé une
valeur globale de ces soins gratuits, plus qu'équivalente à la
valeur du Produit National en 1871 et équivalant à près de la
moitié du Produit National en I956 l'.
Précieux calcul !N'importe que les services soient ici mesurés
à partir des charges qui les appellent, l'important est de faire
sentir, par référence à nos expressions comptables, l'étendue des
services qui échappent à notre comptabilité, services rendus par
des éléments de population que la statistique traite comme
«inactifs », ou bien encore en dehors de leurs heures d' « activité ».
Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de souligner que, sans les
services rendus par les mères aux enfants, il n'y aurait point
d'hommes capables de rendre les services économiques dont
nous mesurons les facteurs et résultats. Mais faut-il pour autant
ajouter ce volume de services au Produit National ?
Les économistes sont unanimes à répondre par la négative,
en donnant deux raisons différentes : 1° Il s'agit de services
gratuits; 2° Il s'agit de services rendus au sein du microcosme
17. COLIN CLARK : « The Economics 182 [, par enfant au-dessus, et 112 [,
of House-work » (Bulletin of the Oxford par vieillard. C'est la base de ses calculs.
Institute of Statistics, vol. XX, n° 2, mai Incidemment, il a trouvé que l'on dépen-
1958). Colin Clark a trouvé que le coût sait plus pour les prisonniers que pour
des services (autres frais exclus) rendus les vieillards et plus pour les jeunes délin-
dans les établissements étaient, en 1956, quants que pour les autres enfants (par
de 330 £ par enfant de moins de cinq ans, tête s'entend).
188 ARCADIE

familial. Développons la seconde : les économistes traitent la


famille comme un État minuscule au sein duquel les phéno-
mènes sont socialement très différents de ce qu'ils sont dans ses
rapports avec l'extérieur : c'est en quelque sorte seulement le
« commerce extérieur » de ce microcosme qui intéresse la statis-
tique : et l'on peut remarquer cette analogie : avant d'avoir des
statistiques du commerce intérieur des États politiques, on a
tenu celles de leur commerce extérieur. Malheureusement le
parti pris de négliger ce qui se passe dans le microcosme familial
au profit des transactions qui passent ses « frontières » comporte
de graves inconvénients quand il s'agit du développement écono-
mique d'un peuple qui se trouvait encore en majeure partie
engagé dans un mode d'organisation sociale et économique
fondé sur « la grande famille 18».
Le processus de fonte ou dislocation de cette grande famille
fait maintenant apparaître dans la comptabilité les produits et
services obtenus sur le marché par l'individu sorti de la grande
famille, d'où une augmentation statistique qui exagère l'augmen-
tation effective. A cela on remédie, en ce qui concerne les pro-
duits concrets, en prenant en compte dans les statistiques les
productions « autoconsommées» au sein du microcosme familial.
Le chiffrage de cette « autoconsommation » pose d'ailleurs un
problème de comptabilité. Quelle valeur faut-il assigner au
cochon tué et débité au sein d'une famille paysanne ? Le prix
auquel le cochon serait vendu, ou la somme des prix de détail
qu'une famille devrait payer pour acheter la somme des produits
qui en sont tirés ?Au second cas, on comptera dans l'autoconsom-
mation familiale l'autoconsommation de certains services liés
au produit matériel. Mais les services qui ne sont pas liés, et
qui sont autoconsommés, ne figurent dans aucune statistique et
n'y peuvent figurer. Le travailleur qui vient de la tribu à la
ville, doit mettre la main à la poche pour payer des services qu'il
18. On trouvera ces problèmes dis- Wealth du N.B.E.R., (Problems in the
cutés par les plus éminents auteurs dans International Comparison of Economic
le volume XX des Studies in Income and Accounts), surtout 5 partie.
DE VIEET VOLUME
NIVEAU DE CONSOMMATION189
obtenait gratuitement des siens, mais parce que ces services sont
« commercés » ils apparaissent statistiquement à présent, alors
qu'ils ne figuraient pas auparavant.
Ainsi, dans le passage d'une économie de subsistance à une
économie marchande, le progrès du niveau de vie est nécessaire-
ment surestimé. Ce peut être le contraire au stade où nous nous
trouvons. Si la durée du travail s'abrège (et à la condition que
l'allongement de la durée des transports ne dévore pas ce gain),
le travailleur récupère des heures qu'il peut appliquer à rendre
au sein du microcosme familial des services équivalents à des
services rémunérés. Aux États-Unis, où la durée du travail est
effectivement de moins de quarante heures 19,on a vu se dévelop-
per le do-it-yoursef: l'homme qui, dans ses heures de loisir,
repeint lui-même son logis, obtient ainsi le même résultat que
s'il avait loué les services du peintre. Dans le Produit National
apparaîtra la peinture par lui achetée, mais non le travail par
lui fourni. Certains emplois du loisir sont ainsi équivalents
à des progrès de la consommation : en sens inverse s'exerce la
publicité qui vise à orienter les loisirs vers l'achat de services
commercialisés.
Quant aux problèmes signalés dans cette section, ils sont du
ressort du sociologue : et c'est au sociologue d'éclairer l'écono-
miste en cette matière.

Des biensgratuits

Ici j'aborde un problème bien plus fondamental, et qui me


semble d'importance vitale quant à l'emploi « directif » que nous
faisons et devons faire des statistiques.
La science économique est essentiellement une science des
19. Ce qui est intéressant ici est la cher. La durée du trayail effective ne
durée du travail effectif et non la durée nous donne, par différence, la durée
légale. L'abaissement de la durée légale dont l'homme dispose que compte tenu
ne signifie pas de soi-même un abrège- des heures dépensées pour aller et venir
ment effectif, mais seulement que les du domicile au lieu de travail.
heures effectives en sus seront payées plus
100 ARCADIE

travaux échangés. Le livre d'Adam Smith s'ouvre par la phrase


suivante : « Le travail annuel de chaque nation est le fonds d'où
elle tire les choses nécessaires et commodes qu'elle consomme
annuellement... ». Et l'on peut lire au chapitre v : « Le vrai prix
de chaque chose, ce qu'elle coûte réellement à l'homme qui
veut l'acquérir, est l'effort et peine de l'acquérir. Ce que chaque
chose vaut réellement pour l'homme qui la possède et veut en
disposer ou l'échanger contre quelque autre est l'effort et peine
qu'il peut s'épargner et obtenir d'autres personnes » 20.
Nous voyons ici que les « biens économiques » sont ceux qui
coûtent du travail, ou encore qui sont échangeables contre du
travail (si par hasard je trouve dans un grenier une vieille enve-
loppe portant un timbre très recherché des philatélistes, sa vente
me donnera une notable créance sur le travail d'autrui, encore
qui ni mon aïeul qui reçut la lettre, ni moi qui l'ai trouvée n'ait
fourni aucun travail). Par corollaire ne sont pas biens économi-
ques, ceux, n'importe leur utilité, qui ne coûtent aucun travail
et ne sont échangeables contre aucun travail.
Considérons le contraste entre l'essence et l'oxygène. Nous
pouvons vivre sans essence, mais manquer d'oxygène c'est mou-
rir aussitôt : quelle consommation est plus proprement vitale?
D'ailleurs elle est quantitativement énorme : nous brûlons près
de 5oo litres d'oxygène par vingt-quatre heures, obtenus en
absorbant vingt fois ce volume d'air. Personne pourtant ne pro-
posera de faire figurer dans nos statistiques notre consommation
d'oxygène avec notre consommation d'essence. Et pourquoi ?
Parce que la valeur vénale de l'oxygène est nulle.
Jean-Baptiste Say nous dit à ce sujet : « De ces besoins

20. Donnons les expressions origi- to acquire it, is the toil and trouble of
nales d'Adam Smith : The annual labour acquiring it. What every thing is really
of every nation is the fund which originally worth to the man who has acquired it,
supplies it with all0// the
<Ac necessaries
KCCMMfïM and CK? and who MaM?
wants to dispose
?Mp<MCof it <tiror exchange
?CcAaK?C
conveniences of life which it annually it for something else, is the toil and trouble
consumes... Et pour la seconde citation : which it can save to himself, and which
The real price of every thing, what every it can impose upon other people.
thing really costs to the man who wants
NIVEAUDE VIE ET VOLUMEDE CONSOMMATION 191

(humains), les uns sont satisfaits par l'usage que nous faisons
de certaines choses que la nature nous fournit gratuitement,
telles que l'air, l'eau, la lumière du soleil. Nous pouvons nommer
ces choses des richesses naturelles, parce que la nature seule en
fait les frais. Comme elle les donne à tous, personne n'est obligé
de les acquérir au prix d'un sacrifice quelconque. Elles n'ont donc
point de valeur échangeable » 21.S'adressant aux mêmes richesses
naturelles, non plus comme objets de consommation, mais comme
facteurs de production, Ricardo écrit : « Ces agents naturels ne
font l'objet d'aucune facturation, car ils sont inépuisables et à
la disposition de chacun. Ainsi le brasseur, le distilleur, le teintu-
rier, font incessant emploi de l'air et de l'eau pour produire leurs
marchandises; mais comme l'abondance en est illimitée, aucun
prix ne s'y attache 22. »
Fort bien, mais nos auteurs ne commettaient-ils pas une erreur
de fait en regardant ces agents naturels comme donnés en quan-
tités illimitées. Lotka fait un rapprochement très frappant, en
nous disant que tout le tonnage d'oxygène se trouvant dans
l'atmosphère terrestre est du même ordre de grandeur que le
tonnage de charbon accessible dans la croûte terrestre 23. A
l'opposé des économistes de la première partie du xixe siècle,
nous avons très vivement conscience que l'oxygène de l'atmos-
phère est un produit du système végétal terrestre, comme à
l'inverse le bioxyde de carbone est un produit du système animal,
renforcé plus puissamment de jour en jour par le système
industriel.
Il ne paraît plus légitime de compter pour rien les richesses
naturelles, lorsque nous avons pu observer : 10 Que la préférence

21. J. B. SAY : Traité d'économie Chap.Il : «On Rent(éd. Sraffa,Cam-


ousimpleexposition
politique dela manière bridge, I 9 s 1p. 69.
sedistribuent etconsom-
dont se forment, se 23. ALFRED J. LOTKAElements
: of
mentlesrichesses.Livresecond,chap.I, MathematicalBiology(éd. or. 1924),
éd. de 1819,t. II, p. 5. (C'estSay qui (NewYork,Dover,1956),p. 227.L'es-
souligne.) timationdu tonnaged'oxygèneatmos-
22. DAVID RiCARDO On:the pqinciplesphériqueest celled'Arrhénius :i,z X
of political economyand taxation. ibu.
192 ARCADIE

marquée pour le climat de Los Angeles y a attiré une grande


concentration de résidences et d'activité ; Que cette concentra-
tion en a rendu l'atmosphère la plus délétère du monde; 30 Que
la réparation de cette atmosphère a fait mettre en train diverses
mesures qui coûtent du travail 24.
Le smog qui affecte si désagréablement l'existence des Londo-
niens n'est pas un phénomène naturel, mais un produit social
involontaire qu'à présent l'on s'attache à combattre par des
moyens économiquement coûteux.
Sans doute l'eau est un bien gratuit qui longtemps n'a rien
coûté, sinon les frais de transport. Mais, de quelque façon que
l'on accroisse les travaux d'adduction qui sont coûteux, il paraît
impossible, vu l'augmentation de la consommation d'eau, du fait
de la population et de la civilisation industrielle, d'alimenter
toutes les agglomérations en eau prise à des sources pures, et
des travaux de recyclage doivent intervenir de façon toujours

24. La lutte contre le sfnog est engagée polluantes. A partir de 1963, l'industrie
depuis plusieurs années en Californie automobile a commencé à munir de cet
et a donné lieu à des ordonnances muni- équipement les voitures vendues dans
cipales qui réglementent la combustion toute la nation. Mais, comme le smog
des ordures, pénalisent l'émission de persiste dans son épaisseur et sa viru-
fumées par les établissements industriels, lence, il est devenu patent que ce serait
et exigent que le gaz naturel soit employé un danger pour la santé publique que
pour le chauffage au lieu de mazout, d'autoriser des millions de voitures exis-
pendant la plus grande partie de l'année. tantes à circuler sans un équipement
Ce ne sont là que de toutes petites mesu- de ce genre. Donc, une nouvelle loi de
res répondant à la période de l'année où l'État de Californie exige qu'à partir du
les matières polluantes emprisonnées ier janvier 1964 tous les véhicules com-
par les montagnes mitonnent dans la merciaux circulant sur les routes de
chaleur. Il y a unanimité de sentiment l'État, soient ainsi équipés et qu'aucune
que l'air de la Californie ne sera jamais voiture d'occasion ne puisse être vendue
nettoyé jusqu'à ce que l'on se soit atta- sans cet équipement. En 1965 cette
qué à la cause principale du mal : les obligation sera étendue à toutes les voi-
émissions qui ont l'automobile pour tures d'occasion. On estime qu'il y a
origine. 5 à 6 millions de voitures et camions
Voici trois ans de cela, les firmes de circulant dans l'État et que leur équi-
l'industrie automobile ont, d'elles- pement représente un marché d'environ
mêmes, commencé à équiper les voitures 100 millions de dollars, le coût de l'équi-
vendues en Californie d'un dispositif pement individuel étant de 15 à zo dol-
destiné à modérer l'émission de matières lars. (D'après Barron's, 9 déc. z963)
NIVEAU DE CONSOMMATION193
DE VIEET VOLUME
croissante, rendus plus difficilesà mesure que les rebuts, comme
ceux de détergents, sont plus résistants aux traitements.
S'il est une prédiction sociale que nous pouvons émettre
avec pleine certitude, c'est que, dans l'avenir, les soins donnés
à la restauration ou conservation des richesses naturelles absor-
beront une proportion croissante des travaux humains. Il n'y a
pas bien longtemps que l'on a commencé à reconnaître ces
soins pour désirables, et notre comptabilité y reste insensible.
Dans la comparaison des consommations par tête pour deux
villes du même pays, la pureté de l'air, celle de l'eau, la dispo-
nibilité de jardins, ne figurent aucunement.
Dès lors que nous avons une comptabilité nationale basée
sur le territoire, il semble qu'elle devrait comporter un bilan
des bonifications et détériorations du patrimoine naturel. Faute
d'un tel bilan, celui qui signale des détériorations est vu comme
une sorte d' « esthète » qu'on fait taire au nom des « utilités »;
mais à la vérité, c'est seulement parce que les « utilités » sontmal
comptées, et cela parce que les habitudes prises pour les compter
remontent à une époque où les dommages que l'homme pouvait
infliger au patrimoine naturel étaient limités ou mal compris. Je
veux souligner « mal compris », car il y aurait « technophobie »
à regarder la dégradation des ressources naturelles comme liée
de façon univoque à la civilisation industrielle : c'est encore
dans les civilisations avancées que l'eau est la moins malsaine,
Platon déjà soulignait le déboisement de la Grèce, ce n'est pas
sans intervention humaine que les collines chinoises ont été
dépouillées d'arbres comme on le voit sur les plus vieilles
estampes, etc.
Des coiîts externes

Les dernières années de mon vieux maître ont été empoi-


sonnées par un dancing qui s'était installé sous son appartement.
Ce vacarme nocturne le privait de sommeil : dommage certain.
Si le propriétaire du dancing avait dû payer une indemnité, elle
194 ARCADIE

aurait figuré dans la comptabilité de cet établissement, et réduit


d'autant « la valeur ajoutée » par cet établissement à la consom-
mation nationale. Mais le dancing n'avait rien à payer : le coût
infligé restait extérieur à ses comptes, il s'agît là d'un « coût
externe ». Généralement, un « coût externe » est un dommage
causé à autrui sans que l'auteur en supporte la charge. C'est, si
l'on veut, une exception au jeu de l'article 1382 du Code Civil :
« Tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dom-
mage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ».
Ces exceptions foisonnent. Le plus célèbre et vigoureux
champion de la propriété privée, Ludwig von Mises, a souligné
qu'elles en vicient le système. « Conçu systématiquement, le
droit de propriété implique que le propriétaire soit crédité de
tous les avantages que l'emploi de son bien confère à autrui,
et débité de tous les désavantages qu'il inflige. Dans ces condi-
tions le propriétaire serait pleinement responsable des résultats
(sociaux). Pour l'emploi de sa propriété il tiendrait compte de
tous les effets de sa conduite, favorables et défavorables. Mais
s'il y a des bienfaits conférés qui ne lui rapportent pas et s'il
y a des dommages infligés qui ne lui coûtent rien, il négligera
ces éléments (bénéfices externes, coûts externes), et sa conduite
déviera de la ligne qu'il aurait suivie si les lois étaient mieux
ajustées au but économique de l'institution » 25. Mises estime
que cette déviation doit être redressée par une législation éten-
dant beaucoup la responsabilité des entreprises pour dommages
causés. Mais les dommages causés sont pour la plupart diffus,
affectent chaque personne en chaque occasion assez faiblement
ou brièvement : la stridence d'un hors-bord, la puanteur d'un
Diesel sont, comme disent à présent les médecins, des « agres-
sions »; chacune de ces agressions prise isolément n'est rien :
c'est leur cumulation qui est odieuse. A l'opposé de l'image
qui vient d'être présentée, il peut arriver que les particuliers
ne retirent que des bienfaits de quelque chose qui, par ailleurs,

25. Lunmc VONMISES,Human Action (Londres et New York, 1949), pp. 65o e(sq.
DE CONSOMMATION195
DE VIEET VOLUME
NIVEAU

comporte des inconvénients retombant sur les services collectifs :


les détergents en fournissent un exemple, apportant une grande
contribution à la propreté des ménages, posant aux collectivités
un problème de recyclage de l'eau.
On se tromperait beaucoup en pensant que parce qu'une
entreprise est publique, le calcul des avantages conférés et des
inconvénients infligés par sa conduite est plus exhaustif. Natu-
rellement il l'est moins, puisque le but qui lui est imparti est
qualifié d'intérêt public, auquel les intérêts privés doivent
céder, de sorte que les inconvénients qu'elle inflige sont a priori
minorés au profit des avantages qu'elle est publiquement
chargée de procurer. L'idée même d'entreprise publique paraît
impliquer l'abaissement des obstacles qu'elle pourrait rencontrer
dans l'accomplissement de sa fonction. Et si les dirigeants d'une
entreprise apportent une grande attention à minimiser les coûts
externes, cela tient à leur qualité humaine plutôt qu'à la nature
de l'institution.
D'ailleurs, sitôt que l'on attache une grande importance à
un but particulier, on veut simplifier le problème, et l'on ferme
les yeux sur les inconvénients dont la prise en compte le compli-
querait. Mises rappelle qu'aux États-Unis et ailleurs, l'intérêt
porté au développement des chemins de fer et usines a fait
alors dispenser les entreprises qui s'en chargeaient des respon-
sabilités qu'elles auraient dû encourir, à partir des précédents
du droit commun : il est naturel qu'on fasse de même aujour-
d'hui dans les pays en voie de développement. C'est à partir du
moment où les progrès d'une activité sont décroissants que les
inconvénients apparaissent avec plus de force. Et pourtant je
n'ai pas entendu dire que l'on ait mesuré contre le faible gain
de temps que doit apporter l'avion transatlantique supersonique,
les dommages au sol qu'il risque, dit-on, de causer, ni que l'on
ait mesuré l'aggravation des problèmes d'encombrement que l'on
peut attendre d'un tunnel, ou pont, traversant la Manche.
Il n'est rien que nous connaissions plus mal que les coûts
externes, parce que ceux qui les subissent n'osent guère s'en
196 ARCADIE

plaindre. Je ne sais pas quel est à présent l'état de nos casernes,


mais au moment de la dernière guerre, c'étaient des lieux dégoû-
tants. De cela sans doute beaucoup de recrues avaient souffert,
mais aussi craint de passer pour « femmelettes » s'ils l'eussent
manifesté. Cette même crainte étouffe les protestations contre
la saleté, la laideur, le vacarme, la puanteur.
Tandis que ces maux n'entrent pas dans le calcul économique,
les mesures coûteuses prises pour y remédier y entrent au titre
de la consommation publique. Et sans doute on peut remarquer
là un faussement du Produit Total, en ce sens qu'on y compte
d'abord des apports positifs gros d'inconvénients qu'on ne
compte pas, et qu'on ajouterait ensuite les dépenses entraînées
par la lutte contre ces inconvénients. Cette objection logique
ne me paraît pas tenir contre l'intérêt social de mettre en valeur
les travaux d'édilité et d'aménité. Il faut d'ailleurs noter, comme
à la fin de la section précédente, que les coûts non comptabilisés
que les hommes s'infligent mutuellement dans la vie sociale,
ne sont pas tous, il s'en faut, liés à la civilisation industrielle :
il n'y a pas de ville industrielle où c'est le milieu de la rue qui
forme égout comme au Moyen Âge.
Aussi me paraît-il raisonnable d'instituer, non en rempla-
cement de la mesure « volume de la consommation », mais auprès
d'elle, une mesure dans laquelle entreraient les travaux tendant
à combattre la dégradation du milieu, à y apporter des amélio-
rations, et à minimiser les coûts externes que les hommes s'infli-
gent mutuellement.
Comme il faut, pour impliquer les économistes, du « quanti-
fiable », la discussion théorique pourrait partir d'un problème
bien concret, comme la circulation automobile parisienne. Est-il
vrai qu'une automobile parisienne soit à présent l'équivalent de
ce qu'elle était il y a trente ans ? La statisticien qui regarde le
produit à la sortie d'usine dit : « Elle est quelque chose de plus ».
Mais le statisticien qui regarde les services rendus dira : « Elle
est quelque chose de moins ». Elle est quelque chose de moins
parce qu'il faut beaucoup plus de temps à l'usager pour les
DE VIEET VOLUME
NIVEAU DE CONSOMMATION197
mêmes trajets, y compris les entrées en stationnement. Suppo-
sons qu'un programme coûteux de lutte contre l'encombrement
ramène les possibilités d'utilisation à ce qu'elles étaient il y a
trente ans. Ces travaux, qui ajouteraient beaucoup à la valeur
d'usage actuelle, devraient être comptés dans « la consommation
élargie », encore qu'ils se borneraient à rendre à la voiture sa
valeur d'usage ancienne.

Le surplus du consommateur

L'idée de « surplus du consommateur » a été introduite en 1844


par Jules Dupuit 26 qui professait que « l'économie politique
doit prendre pour mesure de l'utilité d'un objet le sacrifice
maximum que chaque consommateur serait disposé à faire pour
se le procurer ». La différence avec Adam Smith saute aux yeux :
Smith parle du sacrifice effectivement consenti (le prix courant)
et Dupuit du prix que le consommateur serait disposé à payer.
Donnons un exemple simple : j'allais prendre des places pour
tel concert lorsque j'apprends qu'il sera diffusé par la radio,
je pourrai, plus commodément, l'entendre chez moi, sans bourse
délier : je gagne le prix des places, et celui du transport. Voilà
le surplus du consommateur. La notion a été raffinée par Alfred
Marshall et surtout de nos jours par J. R. Hicks. Elle n'a pas
bonne presse chez les économistes, mais pourtant elle nous
aide puissamment à ne pas sous-estimer le progrès.
Deux ménages conversent dans un avion qui les porte en
Grèce; ils sont membres d'un voyage organisé, le premier ménage
est visiblement fort à l'aise, et le second très visiblement l'est
beaucoup moins. Le premier homme dit : « Nous nous étions
toujours promis de faire ce voyage. Nous avons eu une bien
bonne surprise en découvrant combien le prix en était bas. Cela
nous permettra de faire d'ailleurs telle autre dépense ». Voilà

26. Dans Annales des Ponts et Chaus- et de sa mesure a (Turin, éd. de


sées. Réédition de I93S " · De l'Utilité Bernardis).
198 ARCADIE

le surplus du consommateur. Le second homme répond : « Ce


prix est le plus élevé que nous puissions payer. Mais nous avons
été très agréablement surpris de découvrir qu'il n'est pas plus
élevé que celui des autres déplacements dont nous avions d'abord
eu l'idée et qui étaient beaucoup moins attrayants ».
Le professeur Hicks ne m'accorderait sans doute pas que le
cas du second ménage est aussi un cas de « surplus du consom-
mateur ». Mais n'importe les noms : les deux cas ici imagés
interviennent ensemble pour causer une sous-estimation, du
point de vue du niveau de vie, de certaines consommations. Les
voyages à l'étranger figurent dans les dépenses de consommation
privée aux États-Unis pour un montant à peu près équivalent
aux dépenses faites chez les coiffeurs. Mais, quand il s'agit de
comparer les obtentions présentes à celles du passé, quel défla-
teur applique-t-on aux obtentions-voyages? Je doute fort que
les obtentions-voyages soient jamais comptées aux prix qu'elles
eussent coûté autrefois aux rares privilégiés qui pouvaient faire
ces grands voyages.

Le problème de la déflation

Me voilà amené à dire quelques mots sur le problème épineux


de la déflation. La déflation en statistique est autre chose que la
déflation en politique économique : c'est l'opération arithmé-
tique nous permettant de faire d'une époque à une autre des
comparaisons en volume. Le principe en est simple. Soit
la dépense globale de consommation dans l'année de base, Sn la
dépense dans l'année considérée, mais les prix ont changé. Nous
allons donc calculer une dépense réelle Si en supposant ache-
tées au cours de cette année les quantités effectivement achetées,
mais en les facturant aux prix unitaires de l'année zéro. Il suffira
ensuite de diviser S' par So et nous aurons le progrès global en
volume, qui deviendra un progrès par tête quand nous aurons
divisé par l'indice de population.
Voilà qui est bien simple à dire, mais pratiquement irréali-
NIVEAU
DE VIEET VOLUME
DE CONSOMMATION199
sable, vu l'immense diversité des produits et services. Ce qui
est faisable, c'est, après avoir réparti la dépense de consomma-
tion par genres, d'appliquer à chaque genre de dépenses un
indice de prix qui retrace bien le progrès en prix d'une partie
caractéristique de ce genre de dépense. Par exemple les comp-
tables américains reconnaissent volontiers qu'ayant un indice
de prix pour les automobiles, ils s'en servent pour « déflater »
la dépense en « et accessoires 2? ».
pièces
En général le choix de « déflateurs » exige de la part des statis-
ticiens une grande ingéniosité et appelle des décisions intel-
lectuelles. Pour en donner un exemple simple, il serait inadéquat
en France de « déflater » la dépense courante en loyers par un
indice du prix des loyers, car les loyers des logements nouveaux
sont beaucoup plus coûteux que ceux des logements anciens.
Il semble que chaque cas appelle un traitement ad hoc, et que,
par conséquent, les chiffres de consommation réelle dont on fait
état présentent plus d'incertitude qu'on ne le suppose d'ordi-
naire. Il faut remarquer que la publication de chiffres réels ne
s'est encore accompagnée dans aucun pays d'une discussion bien
poussée des méthodes de déflation. Il se peut qu'elle soit préma-
turée et portée à éveiller chez l'usager des doutes excessifs.
L'usager d'ailleurs emploie comme instrument de déflation
« l'indice du coût de la vie » ou tout indice des prix à la consom-
mation qu'il trouve disponible. Un tel indice est bien le plus
facile à comprendre, puisqu'il reflète le renchérissement global
d'une collection constante de biens, ou biens et services. Pour-
tant un tel indice même donne lieu à de vives plaintes de la part
de beaucoup d'usagers : ils disent qu'il sous-estime la hausse
des prix et que, par conséquent, en le prenant pour diviseur de
leur revenu propre, ils se trouvent un progrès de pouvoir d'achat
qui excède celui dont ils ont conscience.
Ce divorce du jugement psychologique avec le jugement
statistique m'a fort frappé aux États-Unis en 1959 où l'on se

27. JOHN W. KENDRICK, A Critique of the U.S. Product an Income, p. 409.


200 ARCADIE

plaignait très vivement de la hausse des prix alors qu'elle n'avait


été que 23,4 % depuis 1947, soit en plus de dix ans Si l'on
décomposait, on trouvait que le prix de l'alimentation avait aug-
menté de 19 %, celui des marchandises non alimentaires de
14 % et celui des services de 43,9 %. Poussant la décompo-
sition, on trouvait que le prix des vêtements avait augmenté
de 6,3 %, celui de l'équipement ménager diminué de 17 %,
que le prix des automobiles neuves s'était gonflé de 41 %, tandis
que celui des voitures d'occasion avait décliné de Io,6 %. Parmi
les services, il apparaissait que les services médicaux avaient
augmenté de 52,7 %. Soit deux familles qui avaient même revenu
dans la période de base, et ont connu le même progrès de revenu
nominal, mais dont l'une a orienté son enrichissement nominal
vers le vêtement, l'équipement ménager et les voitures d'occa-
sion, l'autre vers les voitures neuves et les soins médicaux :
comment ne porteraient-elles pas des jugements différents sur
la hausse du coût de la vie ?
C'est ici que la présentation de Fourastié est particulièrement
heureuse. Énorme est la dispersion des hausses de prix dans le
temps. Ainsi Mme G. Devaux comparant Ios4 prix de i955 à
ce qu'ils étaient en I9II, a trouvé pour 26 objets une multipli-
cation du prix par moins de 5o, et, à l'autre extrémité, pour
14 objets une multiplication par mille ou plus, la moyenne res-
sortant à 241,2 et l'écart-type à 233,4 29. Cette dispersion
constatée, nous voilà incités à substituer aux prix nominaux
les prix divisés par un revenu monétaire moyen courant 3°. Dès
lors, au lieu de voir une montée générale des prix, nos « prix
divisés » présenteront dans leur grande majorité une tendance
descendante et pour certains très fortement descendante.
Chaque courbe de prix a l'aspect d'une brindille, considérons
chaque consommateur comme constituant son fagot de consom-

28. Cf. Bulletin no 718, l'École des Hautes Études, ioe série,
ier avril ig5g. pp. 13' et sq.
29. Dans « Recherches sur l'évolution 30. JEAN FOURASTIÉ, Productivité,
des prix », dirigées par Jean Fourastié à prix et salaires (o.B.c.E., 1957).
NIVEAU DE VIE ET VOLUME DE CONSOMMATION 201

mation en y faisant entrer en plus ou moins grand nombre d'uni-


tés ces différentes brindilles. Il est clair que plus il fera intervenir
dans sa consommation de brindilles fortement descendantes,
plus il aura le sentiment d'un progrès quantitatif, tandis que ce
sentiment sera chez lui d'autant plus faible qu'il s'adressera en
plus forte proportion aux brindilles peu ou non descendantes.
En jargon économique, nous dirons que notre premier
consommateur est heureux parce que chez lui les fortes élasticités
de demande spécifique par rapport au revenu s'attachent aux
produits à coûts fortement décroissants, tandis que le second est
malheureux, parce que pour lui les fortes élasticités de demande
spécifique s'attachent aux produits à coûts faiblement décrois-
sants ou même croissants.
Il paraît clair que, donné le même progrès de revenu per-
sonnel, donnés les mêmes mouvements de prix, le jugement
subjectif du consommateur sera d'autant plus favorable que la
corrélation des fortes élasticités de demande avec les fortes baisses
de coût unitaire sera plus prononcée. Il me semble qu'il y a là,
pour les sociologues, un principe de classification des individus
selon ce que j'ai ailleurs 31 appelé leur « opportunisme », l'indice
d'opportunisme étant l'indice de corrélation qui vient d'être
décrit.
Cette présentation comporte d'ailleurs l'implication suivante.
Le progrès en volume de la consommation ne dépend pas seule-
ment de la technique, mais aussi de l'indice moyen d'opportu-
nisme de la population. Plus cet indice s'élève, plus la demande
s'oriente vers ce qui peut être produit à coûts rapidement
décroissants, plus grand le progrès est artistiquement mesuré. Au
contraire, plus cet indice s'abaisserait, plus les consommateurs
s'orienteraient vers ce qui ne peut être produit à coûts décrois-
sants, plus le progrès statistique se ralentirait. A cet égard, il
est également permis de supposer que les taux de croissance
très élevés que nous avons connus depuis la guerre étaient liés
3r. « Le mieux-vivre dans la Société riche », Diogène, janv. mars ig6r et p. 124
du présent volume.
202 ARCADIE

à un indice d'opportunisme très élevé, et ne dureront pas,


l'indice d'opportunisme venant à s'abaisser, ou, au contraire,
que l'accentuation de l'indice d'opportunisme est un phéno-
mène psychologique de la société moderne, propice aux taux de
croissance très élevés.
Il m'a semblé en tout cas utile de signaler que les mesures de
progrès global ne sauraient être insensibles à l'orientation des
préférences. Le point n'est pas sans importance, car enfin nous
pouvons désirer des orientations de goûts vers des objets comme
bibliothèques, jardins, maisons du peuple, qui ne se prêtent guère
aux coûts décroissants. Et il serait fâcheux que la statistique
nous fît apparaître ces préférences comme manque à gagner.

Les préférences et les institutions

Les préférences des consommateurs sont pour l'économiste


des « données » fondamentales. Mais sitôt qu'il spécule sur une
longue période (et les réflexions ici présentées se rapportent
toutes à l'évolution longue), il doit prendre en considération
les changements qui se produiront dans les préférences : ces
changements ne sont pas indifférents aux institutions. Pour le
développement de la demande d'imprimés, il a fallu le dévelop-
pement de l'enseignement, l'expansion des ventes de biens
durables est liée au crédit, et de même les progrès du logement
au crédit et au subside. C'était autrefois un préjugé bourgeois
que l'ouvrier « émiettait » son salaire : mais quelle prodigieuse
constance ne fallait-il pas (et l'on en voyait pourtant bien des
exemples) pour épargner chaque semaine une somme infime
pour pouvoir faire en fin de vie la dépense massive de construc-
tion d'une maison payée au comptant! Comment ne pas voir
que de nouvelles institutions ont permis à des préférences sous-
jacentes de se manifester ? Si la jeunesse se livre à l'athlétisme
dans certains pays plus que dans d'autres, l'abondance des stades
n'y est-elle pour rien ?
Du point de vue comptable, c'est tout un que progresse la
NIVEAU DE VIE ET VOLUME DE CONSOMMATION 203

consommation de boissons alcooliques ou d'équipements


sportifs, l'une appelant une « consommation publique » en hospi-
talisations, l'autre demandant une « consommation publique »
en terrains de sport. Mais il n'y a pas un de nos « comptables
nationaux » qui accepte en son cour cette « neutralité » de la
comptabilité. Encore que tous nous utilisions le mot « valeur »
couramment pour désigner le produit d'une quantité par un
prix, il n'est pas un de nous qui ne le prenne aussi en un autre
sens, qui ne juge tel mode de vie plus « valable » qu'un autre.
Pas un de nous n'imaginerait de défendre ou d'ordonner, mais
aussi il n'est pas un de nous qui, consulté sur une décision
collective à conséquences longues, ne tiendra pas compte des
effets orientateurs sur le mode de vie. Ainsi dans le cas des
problèmes d'aménagement du territoire : on sent, et l'on sentira
de plus en plus, l'importance des choix d'infrastructures et
d'implantations. Dans un tel domaine, nous nous inspirons
d'appréciations qualitatives qui offrent un fort contraste avec
les calculs de la comptabilité nationale.
Constatant que nos concepts comptables actuels nous sont
d'une très grande utilité pour nous diriger à court terme, mais
qu'ils ne conviennent guère à nos choix longs, je me demande
si nous ne devrions pas forger, pour le long terme, des concepts
relatifs au « niveau de vie », beaucoup moins rigoureux que les
concepts « consommation », mais plus précis que nos évaluations
subjectives qui nous servent à présent pour les vues étendues.
C'est dans l'espoir de provoquer une telle recherche que j'ai
consigné les réflexions précédentes. Elles s'adressent en premier
lieu à nos statisticiens car, pour bien servir l'objet ici indiqué,
il importe beaucoup de ne point rejeter la discipline d'esprit
dont ils ont l'habitude, mais d'en faire plutôt une transposition,
dont je sens la difficulté. Un utile exercice préliminaire pourrait
consister à chercher des expressions « niveau de vie » des chan-
gements survenus depuis 1949.
x

Introductionau problèmede l'Arcadie


196I

Le pouvoir de l'homme est grand et la terre est petite : voilà


ce qu'il faut nous dire aujourd'hui. Et je consens qu'on le dise
avec l'orgueil du parvenu, parti, voici moins de cent siècles, d'une
condition misérable pour s'élever à la pleine possession d'une
si belle conquête; mais je voudrais qu'on le dît aussi d'un tout
autre ton, émerveillé, grave et tendre : que cette douce proie,
à nous livrée, touche notre coeur et engage notre responsabilité,
que nous promettions de traiter ce jardin clos, délicieux et fra-
gile, avec sollicitude, comme il faut pour que la pianta uomo y
prenne tout son éclat *.
Voilà l'homme maître de sa demeure terrestre : ce qu'elle
sera, et ce qu'il sera, dépend de lui. Notre espèce a tendu à cet
empire par un impérialisme immanent. Dès ses faibles com-
mencements, elle a voulu la puissance et la domination. La tribu
autrefois applaudissait dans l'exploit du chasseur ce que nous
applaudissons à présent dans l'exploit de l'astronaute : la preuve
que l'homme peut faire plus.
Pendant quelque huit mille ans, les pouvoirs du genre humain
se sont accrus lentement et par paliers, et sans que des acquis
locaux fussent nécessairement diffusés ni même transmis. C'est
seulement depuis une dizaine de générations qu'ils ont pris un
essor ininterrompu et successivement accéléré : c'est là ce qui
constitue le caractère essentiel et fournit la meilleure définition
de la civilisation moderne. Par là celle-ci diffère en nature des
civilisations qui ont brillé en d'autres temps et lieux : il en faut
0 Cet exposé sommaire d'une préocu- Rougemont, pour la conférence par lui
pation qui m'est essentielle a été rédigé organisée à Bâle en octobre tg64, etpublié
sur l'invitation de mon ami Denis de dans Preuves en 1965.
AU PROBLÈME
INTRODUCTION DE L'ARCADIE 205
prendre conscience afin d'éviter les rapprochements trompeurs
qui méconnaissent la radicale nouveauté de notre état.
Cette nouveauté forme le premier point de mon propos. Je
tâche de la rendre sensible en situant la condition présente du
genre humain par rapport à son passé - et notre civilisation
par rapport à celles qui l'ont précédée.
Mon second point, c'est qu'une telle nouveauté est propre-
ment déconcertante, attarde ou précipite nos attitudes relative-
ment à nos circonstances, et dérègle notre jugement. Une
prudence conçue pour des conditions données apparaît inadé-
quate à des conditions changeantes; de sorte que si elle est
proposée au mépris des faits nouveaux, les faits nouveaux en
inspirent le mépris.
Je ferai sentir ce processus par deux citations. « Ce qui a été
sera, et ce qu'il faudra faire, c'est ce qui a été fait » 1. Or nous
vivons dans un temps caractérisé, dans l'ordre des travaux et
des jours, par l'écart de plus en plus prononcé entre ce qui a
été et ce qui sera, ce qui a été fait et ce que l'on fera. Et dès
lors, à une voix négatrice du mouvement s'oppose une voix qui
l'affirme comme pur mouvement : « Vous dites : où vas-tu ?
Je l'ignore et j'y vais » 2.
Ne vaut-il pas mieux savoir où l'on va? Et mieux encore,
aller où l'on veut ? Ce sera le troisième point. Qui ne sait bien
vivre avec de grands moyens est un grand sot : que notre espèce
soit capable de cette sottise, les vies des hommes et femmes
« illustres » choisis par les magazines populaires en témoignent
assez, et vous avertissent donc qu'il faut sérieusement penser à
former un style de vie qui couronne dignement les efforts sécu-
laires du genre humain.
Cette fois, je me bornerai au premier point.
Réduite à ses traits matériels les plus simples, l'histoire du
genre humain est celle d'un accroissement de forces. Accroisse-
ment des forces d'abord par le nombre des hommes, qui a été
1.Ecclésiaste,
II, 9.
2. VICTOR HuGo, LesContemplations, en 1846».
« Écrit
206 ARCADIE

très longtemps le fait principal; ensuite par la captation de


forces auxiliaires, les animaux de labeur, plus tard l'énergie du
vent et du cours d'eau, plus tard les combustibles fossiles, de
nos jours enfin l'énergie nucléaire.
Le progrès des forces disponibles a été accompagné d'un
changement dans la répartition de leur emploi, dans la struc-
ture des activités : cette structure ne peut pas être la même
pour des états différents des forces sociales.

Du nombre

Le premier succès humain, c'est l'accroissement de la quan-


tité d'individus de notre espèce. Selon les estimations à présent
acceptées, le progrès de cette quantité peut être représenté par
les chiffres suivants : huit mille ans avant J.-C., 5 millions d'êtres
humains sur la planète; au début de l'ère chrétienne, 25o mil-
lions ; en 165o, 5oo millions; en i8oo, 90o millions; en 1930,
deux'milliards; en ig6o, trois milliards.
Pour que la population pût ainsi s'accroître, il a fallu que l'on
réussît à faire subsister un nombre ainsi croissant, que l'on
satisfît son besoin primordial, le seul qui mérite vraiment d'être
appelé « vital », le besoin de nourriture.
Vivre, c'est[dépenser, tellement que le sommeil même nous
coûte une calorielpar minute, et nos activités d'autant qu'elles
sont plus intenses : ainsi certains travaux de force jusqu'à dix
calories par minute 3.
Si la vie est par sa nature même un continuel débours, il
s'ensuit qu'elle ne peut se maintenir qu'au moyen de « ren-
trées », et c'est parler fort exactement que de dire : « Il faut nous
restaurer ». Aussi l'activité la plus nécessaire, condition de
toute autre, est la recherche d'aliments. Son mode définit une
société.

3. Pour la dépense énergétique entrai- book of Biological Data, tableau 315,


née par différentes formes d'activité, pp. 347 et suivantes. (Philadelphie,
voir WILLIAM B. SPECTOR (ed.), Hand- W. Bx. Saunders Co et Londres, 1956.)
INTRODUCTION AU PROBLÈME DE L'ARCADIE 207

Nos lointains aïeux, disent les savants, assuraient leur sub-


sistance par la chasse, comme les loups, et par la cueillette,
comme les singes. Nous étions donc une espèce prédatrice parmi
d'autres, soumise à la loi de nature des espèces prédatrices,
qui est d'augmenter ses déprédations à raison de son accrois-
sement numérique, de détériorer la capacité sustentatrice de son
environnement, ce qui, par famine, entraîne une réduction
numérique 4.
Tant que les hommes vivaient ainsi, non seulement ils ne
pouvaient être nombreux, mais encore ils devaient vivre épars,
constitués en bandes de quelques douzaines 5, comme on a trouvé
les aborigènes de l'Australie 6.
Tout a été changé par la plus grande des inventions humaines :
l'agriculture. Dès lors que le sol n'a plus été traité comme terri-
toire de chasse mais comme terrain de culture, il a pu nourrir
une population beaucoup plus dense; non seulement les forces
du genre humain sont devenues plus grandes parce que les
hommes devenaient plus nombreux, mais elles sont devenues
plus combinables parce qu'ils vivaient plus agglomérés : le
village a été la base de la civilisation.
Le progrès de l'agriculture a été et demeure la condition
fondamentale de toute notre évolution. On dénote un phéno-
mène capital par une expression très vicieuse lorsqu'on dit
qu'aujourd'hui, dans nos sociétés modernes, « une proportion
de plus en plus faible de la population vit de l'agriculture o.
L'expression est très vicieuse : toute la population vit de l'agri-
culture, car nul ne saurait vivre sans nourriture. Mais ce qui est
vrai, c'est qu'une proportion croissante de la population n'est
4. Pour un modèle mathématique des groupe humain, voir LUDWIK Kazy-
fluctuations entraînées dans la popula- WICKI, Primitive Society and its Vital
tion par le retentissement sur elle de Statistics (Varsovie, Institut J. Miano-
son action prédatrice, voir VITO Vor.- wski, 1934).
TERRALeçons
: sur la théorie mathématique 6. Pour une description vraiment
de la lutte pour la vie (Paris, Gauthier- frappante, voir G. WILBUR CHASELING,
Villars, ig3z). Yulengor, Nomadi of Arnhem Land
5. Pour la mise en lumière des obsta- (Londres, 1957).
des à l'accroissement de la taille du
208 ARCADIE

plus occupée d'agriculture, n'y travaille point, et ne sait pas


qu'elle en vit.
Cette soustraction d'une partie croissante de la population
à l'obligation naturelle de rechercher sa nourriture est un phéno-
mène fondamental : une minorité ainsi soustraite, ce sont les
civilisations anciennes, où nous trouvons grosso modo quatre
cinquièmes d'agriculteurs; une majorité ainsi soustraite, c'est
la civilisation moderne, où la proportion des agriculteurs tombe
progressivement au dixième. Ces civilisations ne s'opposent
pas seulement par la grande différence dans la proportion des
non-agriculteurs (du cinquième aux neuf dixièmes), mais parce
que dans le cas des civilisations anciennes cette proportion était
stable, tandis qu'on l'a vue mouvante dans le cas de la civilisa-
tion moderne. Et cette différence à son tour tient à ce que les
procédés de la culture étaient stables dans les civilisations
anciennes, non dans la civilisation moderne.
Mais entre elles il y a ce point commun très important qui
les oppose aux états sociaux antérieurs et plus simples. Dans une
société de chasseurs, les premiers ce sont les meilleurs chasseurs.
Une hiérarchie de prestige fondée sur l'excellence dans l'activité
qui est celle de tous et de chacun est la plus naturelle, la moins
contestable de toutes. Mais l'agriculture permettra un édifice
plus complexe où les premiers ne seront plus ceux qui excellent
en ce que tout le monde fait.

Les forces auxiliaires

La force d'un homme, à présent, n'est guère différente sans


doute de ce qu'elle était il y a dix mille ans. Je prêterais à rire si
je prétendais que les forces du genre humain sont plus grandes
aujourd'hui qu'alors, seulement ou principalement parce que
nous sommes six cents fois plus nombreux! Ce progrès dans
les forces propres et naturelles du genre humain est infime
auprès du progrès obtenu dans les forces qu'il a requises comme
auxiliaires. Cette réquisition exercée sur la nature a commencé
INTRODUCTION AU PROBLÈME DE L'ARCADIE 209

par la domestication des animaux de labeur et de port; nous


l'avons poursuivie en captant l'énergie des cours d'eau et des
vents. Mais l'étape décisive a été franchie lorsque a été trouvée
« une méthode nouvelle pour obtenir à bon marché des forces
motrices très puissantes » :: c'est là, en traduction exacte, le
titre du mémoire publié par Denis Papin en 1690, exposant
le principe de la machine à vapeur 7. Également parlants sont
les termes du brevet obtenu en 1698 par Thomas Savery; il y
est dit que « la nouvelle invention par lui imaginée est pour
mettre en mouvement toute sorte de manufactures par la force
impulsivedu feu 8 ». Dans sa naïveté, l'expression soulignée est
très heureuse : il s'agit bien d'employer le feu pour obtenir
la dilatation d'un gaz, qui exerce une poussée motrice tout
autrement forte que celle d'hommes ou d'animaux, et capable
de mouvoir de tout autres machines 9.
C'est par la possibilité nouvelle d'imprimer des poussées
physiques d'une vigueur sans précédent que la société euro-
péenne est entrée dans une ère de transformation rapide, incon-
nue des civilisations précédentes. Que cette ère nouvelle soit
couramment caractérisée comme l'Âge des Machines, rien
de plus naturel, puisqu'en effet on a vu les machines augmenter
en nombre, en taille et en variété ; et, de nos jours, le contraste
qui saute aux yeux, lorsque l'on passe d'un pays avancé à un

7. Nova Methodus ad vires motrices d'un mémoire de 1682) : « L'eau étant


validissimas leci pretio comparandas, in évaporée par la force du feu, ses vapeurs
Acta de Leipzig, repris dans Recueil de demandent incontinent un plus grand
diverses pièces touchant quelques nouvelles espace (environ 2 00o fois) que l'eau
machines et autres sujets philosophiques, n'en occupait auparavant, et plutôt que
par M. D. PAPIN (Cassel, 1695). d'être toujours emprisonnées, feraient
8. Je cite d'après la version française crever une pièce de canon. Mais étant
(J. Hirsch) de l'Histoire de la machine à bien gouvernées... alors elles portent
vapeur, de R. H. THURSTON (t. l, P.34), paisiblement leurs fardeaux (comme de
(Paris, Germer-Baillière, i88o.) bons chevaux) P. C'est exposer le prin-
9. Dans Thurston (Hirsch) on trouve cipe de l'explosion amortie qui préside
citées (t. I, p. 30) des expressions frap- aussi à la domestication de la fission
pantes de sir Manuel Morland (tirées nucléaire.
210 ARCADIE

pays sous-développé, concerne la faune des machines, abon-


dante dans le premier, rare dans le second. Mais ces machines
ne vont pas d'elles-mêmes : il faut des forces impulsives pour
les animer. Il y a bien des machines qui pouvaient être mues
par la force humaine seule, ainsi la machine à coudre, et dans
ce cas des forces motrices nouvelles n'interviennent que pour
épargner du travail humain. Mais il y a bien d'autres machines,
et ce sont les plus caractéristiques de notre civilisation, qui ne
pourraient être mises en marche par des forces humaines. Une
société moderne repose sur de telles machines et donc sur les
forces motrices nouvelles qui seules permettent de les action-
ner. Aussi le « machinisme » n'a-t-il pu prendre l'essor qui, de
prime abord, nous frappe, que parce que nous sommes entrés
dans l'Âge de l'Énergie : cette expression saisit la réalité à un
stade plus fondamental que celle d'Âge des Machines. Pour fixer
les idées, on peut dire que les forces motrices auxiliaires d'une
société avancée sont à présent d'un ordre centuple de ses forces
humaines Io.

Le lourd et le léger

Il vaut la peine de souligner combien la marche triomphale


de la civilisation occidentale moderne doit au progrès des forces

10. Robert Owen déjà tentait une la population économiquement active,


comparaison quantitative des nouvelles et en Europe à environ cent soixante-
forces motrices auxiliaires aux forces quinze fois les forces de cette population.
humaines. Selon lui, pour la Grande- Ces estimations sont toujours discuta-
Bretagne et l'Irlande, le rapport était bles, vu que ces calculs comportent quan-
déjà (en 1820) de quarante à un (il exagé- tité de décisions intellectuelles. On aime
rait beaucoup) et pouvait aisément deve- beaucoup la présentation imagée qui
nir de cent à un (il ne se trompait pas) consiste à estimer ces forces auxiliaires
(cf. Report to The County of Lanark, en « esclaves énergétiques », à raison de
mai 1820). Cette comparaison a été cent quatre-vingt-cinq par habitant
souvent reprise depuis avec de meilleurs (inactifs compris) en Amérique du Nord,
moyens statistiques : on peut estimer et quatre-vingt-un en Europe. Mais cette
grosso modo qu'en Amérique du Nord présentation suggère des idées fausses
les forces motrices auxiliaires équivalent qui seront à discuter plus tard.
à environ quatre cents fois les forces de
INTRODUCTION AU PROBLÈME DE L'ARCADIE 211 I

motrices. Sans doute, si ce sont les Européens qui, à partir de


la fin du xve siècle, abordent aux ports asiatiques, au lieu du
processus inverse, cette réussite occidentale n'est due, outre
ses puissantes causes psychologiques, qu'à un meilleur emploi
de la force du vent, qui avait été appliquée à la navigation par
bien d'autres depuis quelque cinq mille ans. Mais cette confron-
tation de civilisations différentes, à l'époque, ne fit apparaître
aucune supériorité matérielle générale de la nôtre. C'est plutôt
le contraire. Les rapports de commerce entre une économie
avancée et une autre qui l'est moins donnent lieu habituellement
à l'échange des produits transformés de l'économie avancée
contre les produits plus bruts de l'économie moins avancée.
On doit donc tenir pour révélatrice la composition des cargaisons
dans le commerce d'Europe en Asie et au retour : leur
examen fait apparaître qu'à l'égard de l'Inde et de la Chine,
nous avons été, pendant plusieurs générations, importateurs
de produits ouvrés, exportateurs de produits bruts. Et même
notre exportation de produits bruts était bien loin d'assurer
l'équilibre, fourni par l'or et l'argent que nous arrachions au
continent américain pour faire le solde de nos échanges avec
l'Asie.
Les travailleurs asiatiques étaient tenus pour plus habiles
que les nôtres, et cela encore au début du XVIIIesiècle, comme
en témoigne la citation qui suit, intéressante à ce titre, mais aussi
parce qu'elle souligne l'extraordinaire légèreté de l'équipement
utilisé par ces ouvriers d'Asie.
Voyons donc ce que nous enseigne, sous ces deux rapports,
une lettre écrite du Bengale en 1709 par un père jésuite :
« Ce pays-ci est de tous ceux que je connaisse, celui qui fournit
le plus de matière à écrire sur les arts mécaniques et sur la
médecine. Les ouvriers y ont une adresse et une laabileté qui sur-
prend. Ils excellent surtout à faire de la toile; elle est d'une si
grande finesse, que des pièces fort longues et fort larges pour-
raient passer sans peine au travers d'une bague.
« Si vous déchiriez en deux une pièce de mousseline et que
212 ARCADIE

vous la donniez à raccommoder à nos Rentrayeurs, il vous serait


impossible de découvrir l'endroit où elle aurait été rejointe,
quand même vous y auriez fait quelque marque pour la recon-
naître. Ils rassemblent si adroitement les morceaux d'un vase
de verre ou porcelaine qu'on ne peut s'apercevoir qu'il ait été
brisé.
« Les orfèvres y travaillent en filigrane, avec beaucoup de
délicatesse; ils imitent parfaitement les ouvrages d'Europe,
sans que la forge dont ils se servent, ni leurs autres outils leur revien-
nent à plus d'un écu.
« Le métier dont se servent les Tisserands ne coûte pas davan-
tage : et, avec ce métier, on les voit accroupis au milieu de leur
cour, ou sur le bord du chemin, travailler à ces belles toiles
qui sont recherchées dans tout le monde.
« On peint des fleurs et on dore fort bien sur le verre. Je vous
avoue que j'ai été surpris en voyant certains vases de leur façon,
propres à rafraîchir l'eau, qui n'ont pas plus d'épaisseur que
deux pièces de papier collées ensemble.
« La liqueur que les Teinturiers emploient ne perd rien de sa
couleur à la lessive.
« Les laboureurs en Europe piquent leurs boeufs avec un
aiguillon pour les faire avancer; les nôtres ne font simplement
que leur tordre la queue. Ces animaux sont très dociles, ils sont
instruits à se coucher et à se relever pour prendre et déposer
leur charge.
« On se sert ici d'une espèce de moulin à bras pour rompre
les cannes de sucre, qui ne revient pas à dix sols.
« Un Emouleur fabrique lui-même sa pierre avec de la
lacque et de l'émeril.
« Un maçon carrellera la plus grande salle d'une espèce de
ciment, qu'il fait avec de la brique pilée et de la chaux, sans
qu'il paraisse autre chose qu'une seule pierre, beaucoup plus
dure que le tuf.
« J'ai vu faire une espèce d'auvent, long de quarante pieds,
large de huit, et épais de quatre à cinq pouces, qu'on éleva en
INTRODUCTION AU PROBLÈME DE L'ARCADIE 213

ma présence, et qu'on attacha à la muraille par un seul côté,


sans y mettre aucun autre appui li. »
Je trouve cette lettre significative; sans doute, notre père
jésuite admire que l'on fasse si bien avec si peu d'équipement,
mais c'est en homme qui s'étonne de cette insignifiancede l'équi-
pement, en représentant d'une civilisation qui déjà croit à l'équi-
pement, et qui prendra le dessus précisément parce qu'elle
y croit. L'esprit occidental se manifeste comme enclin à l'emploi
d'instruments de travail lourds et coûteux; comme lourds, il
faudra des forces motrices pour les animer; comme coûteux,
il faudra des investissements pour les obtenir.
Considérez les heurts médiévaux entre Occidentaux et Asia-
tiques : les premiers, juchés sur des chevaux beaucoup plus mas-
sifs, revêtus d'armures beaucoup plus pesantes, sont balourds,
mauvais manoeuvrier, d'où tant de désastres, Leignitz, Hattin.
Mais ce goût du lourd est inhérent à l'Europe, et il deviendra
principe de succès lorsqu'il aura appelé le développement des
forces motrices capables d'imprimer un mouvement vigoureux
à des instruments pesants.
Voyez ce que devient en Europe l'industrie cotonnière,
empruntée à l'Inde : de lourds cadres de bois, mus par la machine
à vapeur. Le goût européen d'un équipement pesant et coûteux
s'est d'abord appliqué au chevalier; il va, dans une époque nou-
velle, se transposer au producteur. Et comme il fallait de fortes
redevances paysannes pour payer le harnois du chevalier, il
faudra de grands investissements pour armer les producteurs.

L'investissementproductif

L'investissement productif est un caractère essentiel de notre


société. Point de civilisation sans construction : temples et
palais font à nos yeux la gloire des civilisations disparues; la
II. Lettre du père Pain, missionnaire in Lettres édifiantes et curieuses, t. XI,
de la Compagnie de Jésus, au père Le pp. 253 et sq. (Paris, 1871).
Gobien, à Bengale, le i8 décembre 1709,
Z14 ARCADIE

nôtre se fait à cet égard peu d'honneur; mais ce que nous faisons,
et que les sociétés précédentes n'ont pas fait, c'est l'armement
des producteurs pour qu'un travail successivement moins pénible
donne des produits toujours plus abondants.
Regardons l'homme au travail : il nous apparaît autrefois
pourvu de maigres outils, à présent associé à une machine telle-
ment plus pesante que lui-même, que sa mise en mouvement
exige l'intervention de puissantes forces auxiliaires. Mais, de
plus et surtout, cette association du travailleur moderne avec
la machine est mouvante. Si, à quelques années de distance,
nous prétendons prendre sur le même lieu de travail une « même »
photographie, nous ne retrouverons plus les mêmes machines,
mais d'autres, incorporant des procédés nouveaux, et par consé-
quent les hommes aussi nous apparaîtront dans des attitudes
différentes, parce que les nouvelles machines appellent de
nouveaux traitements.
Une bonne part des travaux matériels de l'année, dans une
société, est consacrée à l'installation des équipements nouveaux :
c'est là ce que les économistes appellent les dépenses d'inves-
tissement. Mais bien plus large encore est la part prise dans les
travaux intellectuels de la société par les recherches de science
pure ou appliquée, aboutissant à ces appareils nouveaux. Jamais
les efforts de connaissance n'ont été si grands qu'à présent, et
jamais ils n'ont été autant orientés vers les moyens de faire.
Enfin et surtout il faut noter l'importance prodigieuse prise
par le commandement économique dans une société à forts
investissements, et dont la production change rapidement en
volume et en composition. Ceux qui exercent ce commandement
sont auteurs du « plus » qui est obtenu, mais aussi du remue-
ménage qui accompagne nécessairement cette obtention.
Quels nouveaux équipements introduire, où et quand ? Ce
sont décisions déterminantes pour la production future, mais
aussi pour le « personnel » présent, car la machine nouvelle doit
être servie autrement que l'ancienne; il faut donc briser des
routines de travail et en prescrire de nouvelles : à quoi il est
INTRODUCTIONAU PROBLÈME DE L'ARCADIE 2I55
bien compréhensible qu'il se trouve des résistances. Mais ce
n'est rien encore. Le nouveau procédé « épargne de la main-
d'aeuvre », c'est-à-dire qu'à moins d'un essor très rapide de la
demande du produit, des emplois sont supprimés et les hommes
qui les occupaient sont obligés de « chercher du travail », peut-
être d'autre nature, peut-être en un autre lieu. Il paraît alors
de nécessité évidente que d'autres emplois leur soient offerts,
d'autant que cela ne présente guère de difficulté dans une société
fortement progressante.
Il faut ici m'arrêter brièvement, car il ne faut pas laisser croire
que le machinisme est créateur de chômage. Il ne faut que se
référer aux abondantes mentions des « vagabonds » qui se trou-
vent dans notre ancienne littérature - bien mieux, il ne faut
que voir le spectacle d'une foule miséreuse dans les grandes
cités d'Asie pour comprendre que le chômage est un mal endé-
mique des civilisations, qui n'est enfin surmonté que dans nos
sociétés avancées.

La conversion des élites

Le peu que j'ai dit du « commandement économique » fait


sentir que l'élite moderne est d'une bien autre nature que l'élite
des civilisations anciennes. On peut dire que l'élite a fait volte-
face, puisqu'elle adresse désormais toute son attention aux
travaux matériels, à quoi elle tournait le dos dans les sociétés
d'autrefois. Dégager une minorité des besognes pratiques,
c'était l'esprit des institutions anciennes, auquel s'oppose radi-
calement l'esprit contemporain : élite sociale, ceux qui assu-
ment la direction des besognes pratiques.
Il s'en faut que l'on ait pleinement pris conscience d'abord
de ce renversement, ensuite de ses conséquences, qui n'ont pas
fini de se développer. C'est tout autre chose d'être haut placé
dans la hiérarchie des producteurs, d'y exercer un commande-
ment, ou d'être placé radicalement en dehors et au-dessus du
monde producteur. C'est proprement « privilège » d'échapper
216 ARCADIE

à la condition naturelle des êtres vivants, qui ont tous à « gagner


leur vie ». Le « privilégié » est celui qui reçoit ses moyens d'exis-
tence à titre gratuit, sa vie durant, comme il arrive à l'enfant
dans ses années de faiblesse seulement. N'importe l'artifice
social par quoi le privilégié est doté des fruits du travail d'autrui
- redevance d'un fief,
loyer d'une ressource naturelle ou pré-
bende publique - il se trouve ainsi libéré de la nécessité maté-
rielle, et libre pour réaliser la vocation humaine telle qu'il saura
l'entendre; son honneur est alors de montrer l'excellence dont
l'homme est capable dans des conditions propices. Aucun calcul
individualiste ne pouvait faire accepter aux membres de la majo-
rité un système qui les chargeait, mais on peut le rationaliser,
comme fait Engels i2, y voir le procédé employé inconsciem-
ment par un ensemble social pauvre pour faire passer en quelque
sorte une petite « délégation » bien au-delà des frontières opposées
au grand ensemble par la pénurie des ressources. Ce qu'ont été,
ce qu'ont fait ces délégations, voilà les civilisations du passé,
très inégalement dignes d'admiration.
Il nous vient naturellement à l'esprit que ces « fils favoris »
qui se voyaient donner leur chance par une concentration à leur
profit des ressources de la grande famille sociale auraient dû
s'ingénier à perfectionner les travaux de la multitude, afin de
reculer progressivement les limites du possible pour l'homme
du commun. Mais c'est penser en hommes d'aujourd'hui, qui
savent combien les travaux matériels sont perfectibles - et les
privilégiés d'autrefois n'en avaient point le soupçon. Si la
a conscience sociale n nous presse à présent d'user d'une position
de supériorité sociale pour conduire ceux qui sont dans une condi-
tion inférieure à l'amélioration de leur sort matériel, c'est parce
que nous savons maintenant que ce sort matériel est amélio-
rable par le progrès du mode de productions.
Nous le savons par expérience, et il faut bien reconnaître à
qui nous devons cette précieuse connaissance : c'est à des hommes
12. Cf. « Sur une page d'Engels », Preuves,janvier ig6o, et p. 91 du présent
volume.
INTRODUCTION AU PROBLÈME DE L'ARCADIE 217

qui n'étaient mus par aucune « conscience sociale », mais par


le désir de s'enrichir et de s'élever dans la Société. Il serait plai-
sant à nos sentiments que les progrès de la productivité du tra-
vail, condition nécessaire de l'amélioration du sort populaire,
eussent été mis en branle par des philanthropes. Et, sans doute,
il s'est trouvé des seigneurs terriens qui se sont constitués bons
conseillers des paysans qui leur devaient tribut, et qui ont rem-
ployé en améliorations profitables à ces travailleurs une part
des redevances qu'ils en recevaient; il s'est trouvé des artisans
qui ont persuadé leurs compères de travailler autrement; surtout
il s'est trouvé des corps ecclésiastiques qui ont constitué des
communautés de production. Mais ces phénomènes ont été d'im-
portance pratique minime dans une transformation dont le véri-
table promoteur a été « l'industriel» cherchantson profit dans l'em-
ploi le plus efficacepossible d'une masse de travail à ses ordres.
Je dis bien « l'industriel » et non pas « le capitaliste », car il
me semble que c'est un égarement d'auteurs illustres de nommer
pour promoteurs de notre progrès économique « les hommes
d'argent » en général, qu'on a vus, dans toutes les civilisations,
sangsues plutôt qu'aiguillons. L'usurier prolifère naturellement
dans une société où la richesse est principalement terrienne, et
le publicain sous un gouvernement à faible appareil adminis-
tratif. L'un et l'autre s'enrichissent sans contribuer à l'enrichis-
sement général, l'usurier en attirant à lui des revenus engagés
par le propriétaire, le publicain en faisant rendre aux impôts
qui lui sont affermés plus que le forfait négocié avec les autorités.
L'un et l'autre opèrent des transferts de revenus, sans intervenir
dans l'ordre de la production, n'apportant au travail productif
ni équipement ni organisation. Combien différent l'industriel!
Car son enrichissement est obtenu par l'efficacité qu'il imprime
aux travaux de ceux qu'il occupe, et l'enrichissement social
n'a pas d'autre principe, ne peut-être obtenu que par ce progrès
de l'efficacité des travaux dont il est l'agent. La grande nou-
veauté c'est donc la montée de l'industriel, comme Saint-
Simon l'a bien vu, tandis que le terme de « capitaliste » ne dis-
218 ARCADIE

tingue pas l'activité créatrice de celle de l'usurier ou du publicain.


L'industriel est fournisseur de produits et conducteur de
travaux. Il a commencé comme marchand qui rassemblait les
ouvrages de plusieurs artisans auxquels il avait avancé la matière
et payait la façon ; cet usage a si longtemps persisté qu'on appe-
lait « manufacture » une constellation d'artisans travaillant en
chambre (c'est-à-dire chacun chez soi), et que l'on qualifiait de
« manufacture réunie » le rassemblement d'ouvriers sous un
même toit, impliquant leur soumission à la discipline du conduc-
teur de travaux. Dans la manufacture réunie, l'ouvrier ne tra-
vaille plus comme il l'entend, mais comme il lui est prescrit.
L'industriel alors peut changer les méthodes de travail par voie
d'autorité et, par ce changement, fournir à la clientèle plus et à
meilleur marché. L'industriel a deux visages - à l'égard du
client : serviteur; à l'égard de l'ouvrier : maître.
Si l'on cherche les changements qui se sont produits depuis
les débuts de la manufacture réunie, on aperçoit les suivants :
l'industriel qui a commencé humblement est devenu un grand
personnage dans la Société, les fournisseurs sont seigneurs; les
ouvriers, d'autre part, se sont collectivement affirmés à l'égard
de l'employeur, ils forment une « commune » qui traite d'égal à
égal avec le « seigneur »; le client et le salarié, qui, à l'origine,
appartenaient à des catégories sociales distinctes, ne forment
plus deux catégories distinctes que dans l'esprit des économistes
et pour l'analyse économique : ce sont les mêmes personnes;
la clientèle dont les industriels sont serviteurs, c'est le peuple
salarié. Mais ce qui reste vrai, c'est le rapport entre l'abon-
dance des livraisons et la discipline du travail.
Le peuple-clientèle est de plus en plus abondamment servi;
le peuple-salarié est de plus en plus imbriqué dans une disci-
pline de travail qui est de moins en moins dure, mais de plus en
plus exacte.
La conscience sociale a fait un immense progrès, grâce à
l'expérience. Dès lors que le progrès dans l'efficacité des travaux
est apparu capable d'améliorer le sort matériel des hommes,
INTRODUCTION AU PROBLÈME DE L'ARCADIE 219

cette amélioration s'est imposée comme le but que l'on doit


chercher, et du même coup cette efficacité s'est imposée comme
un moyen que l'on doit vouloir. Il est donc apparu que « la direc-
tion » sociale - n'importe en quelles proportions publique et
- a
privée pour fonction essentielle l'enrichissement successif
du grand nombre par l'organisation de ses travaux. Combien
différente cette élite moderne, vouée à fertiliser les travaux
populaires, d'élites anciennes qui leur étaient étrangères!
Mais comment ne pas voir le problème résultant ? Ardem-
ment occupée à ce qu'il soit fait plus, et autrement, et autre chose,
cette élite dirigeante esttransformatrice de l'existence humaine.
Mais transformation dans quelle direction ?
Reprenons l'image employée pour les sociétés anciennes :
pauvres en ressources, elles en ont concentré une forte part sur
de faibles « délégations » à qui la possibilité était ainsi donnée
de développer des modes supérieurs d'existence humaine. Cette
structure - d'une petite société riche soutenue par une grande
société pauvre - a régné pendant bien des siècles et dans beau-
coup de pays différents. Combien peu de ces petites sociétés
riches nous paraissent admirables! Or, si l'on remarque cette
rareté, il en faut conclure que les chances données de faire
honneur au genre humain ont été le plus souvent gaspillées; et
cela donne à penser, pour cette première fois où la Société tente
sa chance en force et non seulement par délégation. La grande
fréquence des cas où « le beau monde » a été laid, et « la bonne
société » mauvaise, nous avertit que nous ne saurions tenir pour
certain, ni même pour très probable, que notre avance globale
sera un épanouissement humain réussi : mais s'il ne l'était pas,
ce serait autrement grave que dans le cas de faibles minorités;
or il peut l'être, des cas favorables en témoignent; et quelle
fierté n'éprouverions-nous pas si, enfin pour tous, nous égalions
et dépassions les plus brillantes floraisons minoritaires du passé !
Cela se peut, mais il faut le vouloir. Et il faut donc nous
soucier de faire servir l'efficacité de nos travaux à l'excellence
de notre existence.
XI

Civiliser notre civilisation


I9GI

Vu les possibilités données par le progrès technique, en user


sagement pour rendre aimable l'existence quotidienne de
l'homme du commun, voilà tout le problème qui m'occupe.
Bien simple est l'énoncé, et peut-être faut-il faire ressortir quel-
ques jugements fondamentaux qu'il comporte.
Premier point : le progrès technique est regardé avec appro-
bation et espérance; c'est répudiation de la « technophobie ».
Second point : le progrès technique n'est pas acclamé comme
tel - ce qui est « technomanie » - mais comme moyen d'amé-
liorer les conditions et la qualité de la vie pour le grand nombre.
Pour ne pas répéter une expression lourde, je parlerai de Mieux-
Vivre. Si le progrès technique est ici regardé avec faveur, c'est
parce qu'on ne saurait douter qu'il n'accroisse les possibilités
du Mieux-Vivre.
Troisième point : les suites effectives pour le Mieux-Vivre
sont plus ou moins heureuses selon l'exploitation des acquis
technologiques, et d'ailleurs selon le caractère même de ceux-ci.
Ces trois points sont proprement des « points de vue » de
l'auteur : on peut sentir autrement, mais son sentiment est tel.
Le quatrième point que je vais énoncer est de nature assez
différente, c'est une hypothèse historique à laquelle j'attache
une grande importance parce qu'elle me paraît propre à éclairer
le problème. C'est sur elle que roulera toute cette partie de mon
exposé.
Quatrième point : n'importe de quelles conséquences pour le
Mieux-Vivre un progrès technique se trouvera gros, sa recherche
et réception ont rarement ces conséquences pour fin consciente;
le phénomène du progrès technologique, quoi qu'il apporte,
CIVILISER NOTRE CIVILISATION 221

permette ou promette dans l'ordre du Mieux-Vivre, est à son


égard autonome.
Ce quatrième point est capital, car si l'hypothèse est bien
fondée, le problème si aisément formulé doit présenter de grandes
difficultés pratiques. Cela signifie que le processus des avances
technologiques n'est pas réglé selon une mystérieuse horlogerie
le faisant répondre aux « besoins sociaux » de sorte que les
inventions pratiques apparaîtraient dans l'ordre le plus propice
à l'allégement des peines et à l'accroissement des charmes de
la vie, mais que ce rôle que nous lui assignons a posteriori n'est
pas son principe a priori ; d'où il suit que l'amener à le jouer
est une entreprise majeure.
C'est une entreprise dont la nécessité doit désormais être
reconnue, quand ce ne serait que pour des raisons pratiques.
Le débit de la recherche en innovations réalisables est main-
tenant tel et s'accroît tellement qu'il y a disproportion qui
s'accentue entre ce qui est technologiquement réalisable et ce
que les ressources économiques permettent de mettre en oeuvres :
et donc il faut choisir, et de plus en plus se posera le problème
du choix. Il exige des critères, et quel plus valable que le Mieux
Vivre ? Et si l'on prend les choses en amont on trouve une autre
disproportion : n'importe que les ressources attribuées à la
recherche croissent très vite et absorbent une part toujours
plus importante du produit national; les thèmes de recherche
qui sont candidats à l'allocation de ces ressources croissent plus
vite encore, de sorte que déjà à ce stade il faut choisir pour répar-
tir les ressources. Et là encore ce choix appelle des critères, les
mêmes.
Il est bon qu'un problème de répartition de ressources actua-
lise le problème fondamental du bon usage de la poussée techno-
logique, qui d'elle-même est aveugle quant aux fins. A ce pro-
blème nous trouverons d'immenses difficultés, mais il n'est pas
temps de les aborder. Il faut d'abord examiner à quoi la poussée
technologique est liée.
222 ARCADIE

L'esprit de conquête
De nos jours, les gouvernements affirment, de la façon la
plus explicite qui fut jamais, que tout l'objet de leur politique
est l'amélioration du sort quotidien de leurs administrés. Dans
le même temps, de tous les progrès techniques à présent pour-
suivis dans la société, il en est un que les gouvernements privi-
légient, auquel ils adressent d'énormes dépenses, pour lequel
ils mobilisent une élite de savants, d'ingénieurs, de travailleurs
des plus hautes qualifications : il s'agit de l'astronautique.
Le vol extra-atmosphérique dont nous voyons les débuts
aura des conséquences de toutes sortes pour la vie quotidienne
des hommes ; personne n'en doute, mais personne ne les connaît
ni même n'imagine clairement ce qu'elles pourraient être; aussi
n'est-ce sûrement pas en vue de ces conséquences inimaginées
que les ingénieurs et les cosmonautes ont réalisé leurs exploits,
ni en raison de ces conséquences que tout le genre humain
s'enthousiasme pour ces succès; pour les artisans ou héros des
vols la volonté de faire ce qui ne l'avait jamais été et ce que la
nature paraissait refuser à l'homme, pour les foules la joie de
voir reculées les limites de la puissance humaine, voilà les senti-
ments immédiats qui ont inspiré ou accueilli ces succès. Révé-
latrice est l'expression des journaux : « la conquête de l'espace ».
A la base de l'enthousiasme, il y a l'esprit de conquête, la volonté
de puissance, l'impérialisme immanent à notre espèce, et son
autolâtrie.
S'il en est comme il me semble, l'exemple éclatant qui nous
est à présent offert suggère qu'en des occasions plus modestes
la poussée du progrès technique est liée aussi à la volonté
d'affirmation, de dépassement, de puissance. Et notre opinion
penchera en ce sens si nous regardons par quels traits notre
civilisation technologiquement triomphante a contrasté avec la
civilisation chinoise.
CIVILISER NOTRE CIVILISATION 223

Une chance intellectuelleunique

Comment pourrait-on même rêver d'imprimer une inflexion


à cet immense système de forces qu'est une civilisation, sans
chercher d'abord ses caractères fondamentaux qu'on peut espérer
utiliser ? Et pour faire ressortir ce qu'elle a de spécifique, quelle
meilleure méthode que la comparaison?
Nous avons à cet égard la chance inouïe que deux grandes
civilisations aient été en communication régulière pendant trois
siècles environ avant que l'une d'elles, la nôtre, ait exercé sur
l'autre une pression assez forte pour en ruiner la structure
propre. C'est de i 583, année où le père Mathieu Ricci, de la
Compagnie de Jésus, put s'établir à Tchao-King, que l'on peut
dater la communication régulière. Dès lors, les jésuites serviront
d'intermédiaires permanents entre le monde chinois et le monde
européen; par ce qu'ils diront de l'un, ils se trouveront éclairer
les qualités et défauts propres à l'Europe. C'est en s'appuyant
sur leurs rapports que Leibniz formule son fameux jugement
comparatif : « Égaux quant aux arts utiles, supérieurs dans les
disciplines de raisonnement, nous sommes inférieurs (j'ai
presque honte de l'avouer) en philosophie pratique, c'est-à-dire
quant aux préceptes éthiques et politiques convenant à la vie
même et aux moeurs » 1.
Comment mieux faire sentir la différence des manières que
par les recommandations du père de Fontenay portant sur l'atti-
tude des religieux qui seraient destinés aux missions chinoises :
« Un Européen est naturellement vif, ardent, empressé,
curieux. Quand on vient à la Chine, il faut absolument changer
sur cela, et se résoudre à être toute sa vie doux, complaisant,
patient et sérieux : il faut recevoir avec civilité tous ceux qui
se présentent, leur marquer qu'on les voit avecjoie, et les écouter
autant qu'ils le souhaitent, avec une patience inaltérable; leur

x. LEIBNIz, Novissima Sinica (Œuvres, Éditions Dutens), t. IV, p. 78.


224 ARCADIE

proposer ses raisons avec douceur, sans élever la voix ni faire


beaucoup de gestes : car on se scandalise étrangement à la Chine
quand on voit un missionnaire d'une humeur rude et difficile.
S'il est brusque et emporté, c'est encore pis : ses propres domes-
2
tiques sont les premiers à le mépriser et à le décrier. »

Le souci de puissance

C'est une réaction bien caractéristiquement occidentale aux


descriptions de l'aménité chinoise que celle du directeur de notre
Académie des sciences, écrivant de Paris :
« Je vois bien que le même tour d'esprit qui fait des Chinois
un peuple propre au gouvernement, si jaloux de la gloire et du
bonheur de l'Etat, et si capable lui-même d'être heureux par sa
docilité et sa tranquillité naturelle, l'éloigne d'autant plus de
cette sagacité, de cette ardeur et de cette inquiétude, qu'on
nomme curiosité, et qui fait avancer à grands pas dans les
sciences. » 3
Dortous de Mairan jugeait sans aucune connaissance des
sciences chinoises que nous révèle l'admirable ouvrage de Joseph
Needham 4. C'est tout un monde dans lequel on avance avec
ébahissement. Mais l'aspect le plus frappant pour le lecteur naïf
que je suis, c'est que le souci de puissance paraît entièrement
absent de ces recherches.
J'en prendrai un exemple entre beaucoup : c'est la « lampe
cavalcade » admirée par le père de Magalhaens au xviie siècle,
mais dont l'existence est attestée depuis le xe siècle. Un auteur
chinois de 1000 la décrit et discute en ces termes :
« Les lampes-cavalcade sont des roues de papier telles que sous

2. Lettre du père de Fontenay au 3. Lettre de Dortous de Mairan au


R. P. de la Chaise, confesseurdu roi père Parennin,du 14octobre1728,L.B.C.
(iS janvier I7o4). Lettres édifianteset XXI, p. 463.
curieuses écrites par des missionnaires de la4. JOSEPHNEEDHAM, Science and
Compagniede Jésus, Paris 1781. (D'au- Civilizationin China,cinq volumesparus
très référencesà cette collectionseront à partir de 1954.(CambridgeUniversity
dénotées par le sigle L.E.c.) Press.)
CIVILISER NOTRE CIVILISATION 225

le souffle d'un air chaud émis par une bougie fixée au-dessous,
les voitures et chevaux peints sur le papier tournent rapidement
en donnant la sensation du mouvement des sujets. Quand la
bougie s'éteint, tout s'arrête. Ce n'est qu'une petite chose mais
elle contient tout le principe d'accomplissement et destruction,
de sorte que des mille époques écoulées, il n'en est pas une qui
ne soit comme la lampe-cavalcade.
« Selon le même principe, il y a toutes sortes d'objets jusqu'à
des balles ainsi faites qu'elles restent illuminées en roulant à terre.
Tous les ans au début du dixième mois, c'est chose délicieuse que
d'amener un enfant là où ces choses se vendent.
« La lampe-cavalcade, avec sa roue contrôlée par une flamme
et dès lors motrice, repose sur le même principe que les bateaux
à vapeur et chemins de fer de notre temps. Et si son principe
avait été poussé plus loin... qui sait si depuis plusieurs centaines
d'années on n'aurait pas développé un appareil réellement utile.
Quel dommage que la Chine ait tellement borné l'exercice de
son ingéniosité qu'elle ait eu pour tout fruit un jouet d'enfant »»
Ce texte - tiré de l'ouvrage de Needham 5- n'est-il pas
émouvant ? Déplorant à raison, dans son troisième paragraphe,
que l'on ne soit pas allé au-delà du jouet, l'auteur l'explique en
quelque sorte dans les deux premiers : le faible souffle de la bou-
gie suffilt à faire méditer l'homme et à faire rire l'enfant; pourquoi
donc un souffle plus fort ?
La puissance motrice du feu a été entrevue; elle n'a pas été
exploitée, comme si l'appétit de puissance avait manqué. C'est
l'impression que va nous donner aussi la confrontation de pra-
tiques magiques.

Magie d'efficacité et magie d'harmonie

Capter des forces naturelles de façon qu'elles agissent à son


commandement pour procurer le résultat qu'il veut, telle est la

5. Le texte est de TuN LI-CI¡EN, NEEDHAM,


op. cit., vol. IV, part. I, pp. i24-x25.
226 ARCADIE

grande réussite de l'Homme occidental. Mais avant d'entrer à


cet égard dans l'ère des victoires, c'est-à-dire dans la civilisation
moderne, il a cherché, avec une longue obstination, à capter des
forces « démoniaques ». On a cru, par l'emploi de formules incan-
tatoires et d'objets symboliques, déclencher l'intervention des
« puissances » invoquées, capables d'accomplir des effets voulus
par l'invocateur, et « surpassant la commune suffisance des
hommes 6 ». Le dessein était le même qu'à présent, à savoir de
faire travailler « des forces extérieures à l'homme 7 » pourréaliser
un but de son choix. Et même lorsqu'il ne s'agit que de divina-
tion, c'est toujours en fonction de son projet que l'homme veut
savoir si les auspices sont favorables, à quelle heure entreprendre
pour que sa volonté s'accomplisse.
On passe dans un tout autre monde en écoutant Needham au
sujet du feng-shui, pratiqué par les géomanciens chinois. Les
connaissances qu'on leur suppose ne sont point propres à faire
intervenir des forces extérieures pour un but voulu par le sujet,
ou bien à lui indiquer le moment opportun pour une entreprise
particulière : elles concernent « l'art d'adapter les résidences des
vivants et des morts de façon à coopérer et s'harmoniser avec les
courants locaux de la respiration cosmique 8 ». Des courants
invisibles circulent à la surface de la terre, dont il faut tenir
compte pour disposer les routes, les ponts et les maisons. Au
sujet de cette géomancie, Needham écrit :
« Elle a mené à une appréciation minutieuse des caractères
topographiques de chaque localité, formes des collines, directions
et courbes des rivières, présence des bois et des rizières, cons-
truction de pagodes en vue sur les hauteurs et contours des murs
urbains...
« Tout un livre pourrait être écrit sur les rapports de la pein-

6. Les Controverses et Recherches de la société, p. 94 de l'Appendice général


MARTINDELRIO,version française d'An- au t. IV du Système de politique positive,
dré du Chesne, Paris, 1611. dans l'édition de ig2g.
7. AUGUSTE COMTE :Plan des travaux 8. H. CHATLEY,cité par Needham,
scientifiques nécessaires pour réorganiser op. cit., t. II, p. 359.
CIVILISER NOTRE CIVILISATION 227

ture paysagiste chinoise avec les principes du feng-shui. Quelque


superstitieuses que ces idées soient parfois devenues à bien des
égards, leur système dans son ensemble a incontestablement
contribué à l'exceptionnelle beauté que les rapports de position
des fermes, manoirs, villages et cités présentent dans toute l'aire
de la culture chinoise. Quiconque a visité les temples mortuaires
des empereurs Mings dans leur groupe de vallées exquises au
nord de Pékin aura saisi quelque chose de ce que les géomanciens
étaient capables d'accomplir 9. »
Voilà qui est extraordinairement suggestif, et d'autant plus
que nous opposerons à cette création de beauté la laideur grotes-
que des pratiques de sorcellerie occidentales. Mais aussi tout
l'objet de la géomancie chinoise était de situer les créations
humaines dans un ordre cosmique, et tout l'objet de la sorcellerie
d'exaucer des volontés particulières.
Une anecdotesignificative

Je rapporterai maintenant une anecdote qui fait apparaître


quel genre de supériorité les Chinois ont reconnu aux Européens.
D'abord, situons l'occasion. Les honneurs rendus par les Chinois
à Confucius et aux Ancêtres (« rites ») avaient frappé les mission-
naires dès leur premier établissement. Les jésuites avaient
reconnu combien les Chinois étaient attachés à ces cérémonies,
combien ces pratiques étaient conservatrices de bonnes moeurs :
aussi les missionnaires avaient cru devoir permettre ces prati-
ques aux convertis, grâce à quoi le nombre de ceux-ci s'était
élevé, à la fin du xviie siècle, à quelque trois cent mille. Les
jésuites ne voyaient dans ces honneurs nulle trace d'idolâtrie,
encore moins dans l'emploi métaphorique du mot Ciel, pour
désigner Dieu. On leur chercha noise là-dessus en cour de Rome.
L'empereur Kang-hi eut alors la complaisance de faire, et de
répandre dans l'Empire, une déclaration solennelle élucidant et
le caractère métaphorique du terme Ciel et le caractère civil
9. NEEDHAM,op. cit., t. IV, part. I, p. 240.
228 ARCADIE

des rites (1700). Rome y répondit par une décision tranchante,


contenant entre autres un affront direct à l'empereur, puisqu'il
était ordonné d'enlever de toutes les églises l'inscription « Hono-
rez le Ciel », que Kang-hi avait écrite de sa main pour une église
de Pékin. Rome envoyait d'ailleurs un légat, Tournon, dont le
caractère était comme calqué sur les traits que le père de Fon-
tenay avait dit ne pas convenir à la Chine. Son passage com-
mença une ruine des établissements chrétiens, poursuivie par
de nouvelles décisions romaines. Contraints à l'intolérance, les
missionnaires perdirent enfin l'appui de l'empereur, quoiqu'il
eût montré une longue patience; d'abord le prosélytisme leur fut
interdit, et plus tard un arrêté d'expulsion fut rendu contre eux,
en avril 1717; cet arrêté fut rapporté dès le mois suivant, mais
avec un « considérant » accablant :
« Les missionnaires européens ont rendu un grand service à
cet Empire en réformant le Tribunal des Mathématiques, et
en prenant le soin de faire faire des machines de guerre : c'est
pour cette raison qu'on leur a permis de demeurer en chaque
province et d'y faire en particulier les exercices de leur
religion lo. »
Voilà les Européens mis à leur place, qui est de calculer, et
de construire des instruments de puissance. C'était une façon
fine de faire sentir que les disputes violentes des ordres religieux,
l'emportement du légat, les décisions brutales de Rome, enfin
tout ce qui se trouvait ainsi découvert quant aux façons des
Occidentaux fermait les portes de l'Empire à toute influence
morale ou spirituelle de l'Occident. Et il y avait là quelque chose
de prophétique, car c'est bien par les machines de guerre que
les Européens allaient se rouvrir les portes de Chine.
La leçon de l'Occident

Lorsque les Européens s'imposent irrésistiblement à l'atten-


tion de la Chine, c'est par la flotte anglaise, qui rouvre à coups
10.Op.cit.t. XIX,p. 19.
CIVILISERNOTRECIVILISATION 229
de canon la route de l'opium, afin que le poison cultivé au Ben-
gale puisse librement se déverser dans le pays 11. L'Occident
apparaît alors comme radicalement immora112, mais il est fort
et le fera sentir. L'empereur ne veut pas de représentants diplo-
matiques permanents à Pékin ? Ils sont installés de vive force
après la prise de la capitale, en 1860, par un corps franco-anglais,
et le Palais d'Été est pillé et incendié. Ainsi s'établissent des
rapports diplomatiques. C'est l'humiliation qui portera les Chi-
nois à cultiver les arts de l'Occident pour n'en plus subir les
volontés; le processus psychologique est mis en lumière dans
l'ouvrage récent d'un jésuite chinois 13; voici par exemple ce
que dit un lettré en 1899 :
« Les superbes inventions des pays occidentaux nous sont,
pour la plupart, inconnues et nous semblent incroyables... Mais,
mon grand frère, peut-être allez-vous demander si toutes ces
choses presque miraculeuses rendent les hommes plus heureux ?
C'est une question très difficile à résoudre. Je ne sais pas! Tout
ce que je sais, c'est que ces machines travaillent cent fois plus
vite que le manoeuvre. Vous allez me demander si la vitesse est
un bonheur... Je ne sais pas. Je suis seulement persuadé que
sans ces inventions techniques et cette vitesse, on ne peut acqué-
rir aucune puissance. Si on ne l'atteint pas, on reste plongé dans
l'humiliation. Si l'on veut pouvoir se défendre, il faut absolu-

11.
Les importations d'opium avaient filiale, de la fidélité, de l'intégrité et de la
pris un élan prodigieux depuis que la justice. Que savez-vous sur les Rites,
Compagnie des Indes en avait fait son l'honnêteté et la honte 7... »D'un placard
affaire, et les plus beaux navires parmi répandu dans le petit peuple après la
ceux sillonnant les mers d'Orient avaient guerre de l'opium, et intitulé Déclaration
été construits spécialement pour ce fruc- des Paysans de la province de Canton aux
tueux négoce. Le conflit se noua quand Barbares anglais.
un commissaire de l'empereur fit saisir 13. ANDRÉ CHIH, L'Occident « chré-
les arrivages, qui étaient légalement tien p vu par les Chinois vers la fin du
contrebande. XIXe siècle (I87o-r90o). Travaux de
12. « Vous êtes avides devant lesprofits l'Institut d'histoire des relations interna-
comme les bêtes devant la nourriture. tionales, Paris, 1962. La citation de la
Vous ne connaissez aucune doctrine. note précédente est empruntée à cet
Vous n'êtes que des animaux parlants. ouvrage.
Vous ne connaissez rien de la piété
230 ARCADIE

ment être en possession de cette science matérielle. Et c'est


tout 14. »
C'est par la science matérielle et par elle seule que l'Occident
nous est supérieur : c'est là tout ce que nous pouvons apprendre
de lui; et il faut indispensablement l'appiendre sous peine d'être
dominés par lui : tel est le sentiment commun manifesté dans
presque tous les témoignages rassemblés par le père Chih. Les
pessimistes pensent qu'à ce jeu, « dans quelques années il arrivera
certainement que l'on forcera tous les Chinois à se barbariser 15 ».
Les plus optimistes rêvent de marier la supériorité des moeurs
chinoises à la supériorité des techniques occidentales; enfin
certains pensent que les moyens occidentaux apportent quelques
biens concrets.

La pauvreté

Oui, certes, la technique qui donne des pouvoirs est capable


des plus heureux effets, et son défaut de situations bien malheu-
reuses. Si nous avons entrevu des aspects enchanteurs de la civi-
lisation chinoise, il faut en regarder d'autres, qu'un jésuite signa-
lait dès 1700.
« Je n'ajouterai rien à ce qu'on vous a écrit tant de fois depuis
quelques années, que la Chine est le plus fertile climat et le plus
riche pays du monde. La magnificence de l'Empereur et de sa
Cour, et les richesses des grands Mandarins surpassent ce qu'on
en peut dire. On est certainement frappé d'abord de ne voir ici
que soie, que porcelaine, que meubles et cabinets, qui n'étant
pas plus riches, ont pourtant quelque chose de plus brillant que
le commun de nos ouvrages d'Europe.
« Mais je vous dirai seulement en passant une chose qui vous
semblera d'abord un paradoxe, et qui n'est pourtant que la pure

14. Lettre de Hwuy-HuNG (1899), 15. Rapport de WO-JEN(1867), cité


citée par ANDRÉ CHIH,p. 52. par CHIH,op. cit., p. 105.
CIVILISER
NOTRECIVILISATION 231
vérité. C'est que le plus riche et le plus florissant Empire du monde
est avec cela dans un sensle plus pauvre et le plus misérablede tous.
La terre quelque étendue et quelque fertile qu'elle soit, ne suffit
pas pour nourrir ses habitants. Il faudrait quatre fois autant de
pays qu'il y en a pour les mettre à leur aise. Dans la seule ville de
Canton, il y a sans exagérer plus d'un million d'âmes, et dans
une grosse bourgade qui n'en est éloignée que de trois ou
quatre lieues, il y a encore, dit-on, plus de monde qu'à Canton
même. Qui peut donc compter les habitants de cette province ?
Mais que sera-ce de tout l'Empire, lequel est composé de quinze
grandes Provinces presque toutes également peuplées ? A com-
bien de millions tout cela doit-il monter ? Un tiers de ce peuple
infini s'estimerait heureux, s'il avait autant de riz qu'il lui en fau-
drait pour se bien nourrir.
« On sait que l'extrême misère porte à de terribles excès.
Quand on est à la Chine, et qu'on commence à voir les choses
par soi-même, on n'est pas surpris que les mères tuent, ou expo-
sent plusieurs de leurs enfants, que les parents vendent leurs
filles pour peu de chose; que les gens soient intéressés, et qu'il
y ait un grand nombre de voleurs. On s'étonne plutôt qu'il
n'arrive quelque chose de plus funeste encore, et que dans les
temps de disette, qui ne sont pas ici trop rares, des millions
d'âmes se voient périr par la faim, sans avoir recours aux der-
nières violences, dont on lit des exemples dans nos histoires
d'Europe.
« Au reste on ne peut pas reprocher aux pauvres de la Chine
comme à la plupart de ceux d'Europe, leur fainéantise, et qu'ils
pourraient gagner leur vie s'ils voulaient travailler. Le travail et
la peine de ces malheureuxest au-dessusde tout ce qu'onpeut croire.
Un Chinois passera les jours à remuer la terre à force de bras,
souvent il sera dans l'eau jusqu'aux genoux, et le soir il est heu-
reux de manger une petite écuellée de riz, et de boire l'eau
insipide dans laquelle on l'a fait cuire. Voilà tout son ordinaire.
Avec cela plusieurs s'accoutument à souffrir, et si vous en ôtiez
les désirs, qui sont si naturels aux misérables, l'innocence de leurs
232 ARCADIE

moeurs répondrait assez à leur pauvreté, et à la grandeur de leur


travail 16. »
Ainsi le père de Prémare fait apparaître misérable la condition
populaire; or, il n'y a qu'une voix parmi tous les visiteurs euro-
péens pour représenter les institutions sociales et politiques
comme pesant moins lourdement sur le peuple qu'en Europe 17 ;
quant à l'explication qu'il donne par l'excès de population,
elle ne paraît point valable : si la Chine présente alors des centres
de populations plus massifs que l'Europe, la densité générale de
peuplement doit être de l'ordre de quinze habitants au kilo-
mètre carré, tout au plus 18. Que reste-t-il ? L'insuffisant déve-
loppement de cette technique qui va, en quelques générations,
transformer la condition populaire en Europe.

16. Lettre du père de Prémare, mis- tutionnelle : la classe dirigeante est celle
sionnaire de la Compagnie de Jésus, au des lettrés, qui se recrute par des exa-
père Le Gobien, de la même Compa- mens, et les fonctionnaires n'en sont que
gnie. - A Ven-tchéou-fou, en la pro- la partie la plus éminente. Les charges
vince de Kiamsi, le WTnovembre i'7oo. populaires doivent être moindres. C'est
Op. cit. t. XVI, pp. 394 et sv. C'est une explication grossière d'un moindre
nous qui soulignons les phrases. degré d' « exploitation ». Il appartient à
17. On sait que la Chine n'a jamais des recherches pratiques de faire appa-
connu de régime féodal. Le principe de raître ce qu'elle vaut, et s'il est vrai que
ce régime était que les fonctions mili- le degré d'exploitation ait été moindre.
taires, administratives et politiques Jusqu'à présent, c'est seulement sur le
étaient remplies par une classe dispersée xixo siècle que l'on a des travaux passion-
sur le territoire et bénéficiant d'affecta- nants : CHUNGLi-CHANG, The Chinese
tions locales de tributs de la part de la Gentry, Studies on their Role in Nine-
population locale ou « manants a. Faire teenth Century Society, Seattle, 1955;
vivre sur le pays la classe dirigeante se et, du même, The Income of the Chinese
comprenait en un temps de transports Gentry, Seattle, 1962. Le poids apparaît
difficiles. Lorsque commence à se déve- alors lourd.
lopper l'État moderne, un autre person- 18. La population de la Chine paraît
nel, centralisé, doit être muni de moyens, s'être située alors entre i ro et 12o mil-
par l'impôt. Le peuple est alors écrasé lions. Cf. ABBOTPAYSON USHER :« The
parce qu'il entretient à la fois un nou- History of Population and Settlement in
veau personnel dirigeant centralisé et Eurasia », The Geographical Retsew,
l'ancien qui n'a plus de fonctions. Mais janvier 1930.
en Chine, il n'y a point d'hérédité insti-
CIVILISER
NOTRECIVILISATION 233

Chosification
Cette insuffisancetechnique de la Chine, comment l'expliquer,
vu le caractère inventif des Chinois, qui s'est manifesté par une
avance de plusieurs siècles sur notre Europe, dans toutes sortes
d'inventions ? Needham donne à ce sujet un tableau d'innova-
tions techniques, avec pour chacune l'espace de temps écoulé
entre son introduction en Chine et son introduction en Europe
(que ce soit par diffusion ou ré-invention) 19.Comment alors ne
pas se demander pourquoi donc ce que nous appelons « civilisa-
tion industrielle » ne s'est pas développée en Chine plutôt qu'en
Europe ? C'est là une énigme à laquelle je n'ai vu donner aucune
réponse 20.
Faute d'interprétation autorisée, il faut nous livrer à la spécu-
lation, et ce qui vient d'abord à l'esprit, c'est qu'il y a probable-
ment un rapport entre notre développement technique, si supé-
rieur à celui de la Chine, et les traits psychologiques par lesquels
nous contrastons si déplorablement avec l'ancienne Chine,
comme brutalité et volonté de puissance.
Si, comme je le crains, il se trouve un tel rapport, la chose
est d'une immense conséquence pour notre politique future. Car
autant nous pourrions nous reposer tranquillement sur les pro-
grès de « l'esprit industriel » s'il était radicalement différent de
« l'esprit de conquête », autant cela serait imprudent s'il est
essentiellement de même nature. De là notre problème de le
faire servir à la douceur de la vie humaine.
Le premier thème qui s'offre est le rôle considérable joué dans
nos succès techniques par la « chosification » de la nature. Le
terme est de Laberthonnière, qui attribue à Descartes la genèse
d'une attitude propice à la possession matérielle du monde.
« Il montrait... que la matière, qu'il concevait comme existant
en soi et nullement pour soi, se prêtait, par le fait même de la
19. NEEDHAM, op. cü., t. I, p. z42. l'auteur le plus capable de fournir une
20. Le sujet a bien dû être traité, mais réponse, Joseph Needham, le fera dans
je n'en ai rien vu. On peut espérer que la suite de son grand ouvrage.
234 ARCADIE
volonté de Dieu qui l'avait créée ainsi, à être totalement pour
nous un instrument, c'est-à-dire la chose malléable et corvéable
à merci dont on tire tout ce qu'on peut tirer sans jamais avoir à
compter avec elle : c'est pourquoi les animaux eux-mêmes ne
devaient être que des machines, afin qu'en eux il n'y eût point
de conscience, point de pensée qui, ayant à quelque degré une
existence pour soi, devînt un obstacle à notre mainmise sur
eux 21.»
C'est là une attitude acquise et non spontanée. Le sauvage a
conscience de tout ce qui l'entoure, animal, arbre ou rivière,
comme aussi vivant que lui. Sans doute le chevreuil lui servira
de viande mais il est bien autre chose que viande sur pied : il
n'est pas vu exclusivement sous l'aspect de sa propriété comes-
tible. L'environnement du sauvage est bruissant et frémissant
d'existences diverses : cette perception de la Nature est fixée
dans la désignation taoïste « les dix mille êtres » à laquelle
s'oppose l'expression moderne « les ressources naturelles ».
L'expression moderne révèle un appauvrissement de la
perception, liée à un progrès de la préhension. Prendre sans
comprendre, c'est le fait du Barbare. Ne comprendre que pour
prendre, c'est la rationalisation de la barbarie, et c'est l'esprit de
notre civilisation. C'est intelligence de rapt et non de sympathie.
Il y a toujours eu chez l'homme ces deux modes : l'intelli-
gence de sympathie a été développée par la culture bouddhiste
et la culture taoïste, l'intelligence d'exploitation a pris en
Occident un essor prodigieux : et il faut bien lui rendre cet
hommage qu'elle a procuré aux populations d'Occident des
avantages inconnus ailleurs et à présent partout enviés. Mais à
mesure que ses fruits excèdent plus largement les nécessités
vitales, comment ne deviendrions-nous pas sensibles à ce que
cette rationalité barbare néglige ou piétine ?
Autant cette rationalité piétine dans la Nature ce qui n'est

2r. oeuvresde LABBRTHONNIÈRB, pu- Autourde Descartes,Paris 1935,t. I,


bliées par les soins de Louis Canet. p. 29.
CIVILISER
NOTRECIVILISATION 23S
$
pas ressource productive, autant elle néglige dans la vie humaine
tout ce qui n'est pas besoin susceptible d'être satisfait par la
production. Elle schématise tout autant l'ensemble humain à
servir que l'ensemble naturel traité en serviteur.
C'est au dépassement de cette rationalité barbare que l'on
aspire à présent.
XIII

, Io
Pour une conscience
conscience écologique
196I

Qui visite les ruines de Tyrinthe croit voir les restes d'une
fourmilière. Observer les fourmis, c'est rabattre la fierté que
nous éprouvons à nous connaître « animaux politiques » : car en
voilà d'autres qui savent en commun construire des cités et y
mener une existence sociale. Et puisque nous aimons les échelles
graduées et tenons la fondation des villes pour une étape majeure
dans le progrès du genre humain, il nous faut alors concéder que
jusqu'à cette époque toute récente 1 notre espèce était « moins
avancée en civilisation » que nous ne trouvons les fourmis.

Si nous n'avions que nosforces physiques...

Mais une leçon d'une tout autre utilité peut être tirée : la
fourmilière nous représente ce qui peut être obtenu par une
espèce pratiquant l'association de travail au sens propre, c'est-
à-dire la mise en commun des forces individuelles et leur répar-
tition entre les tâches sociales.
Or, en prenant ce problème par la voie logique, on trouvera
qu'il y a une dimension optimale de la fourmilière et, dans ce
cadre, une répartition optimale du travail; autrement dit, il y
a une « perfection» de la fourmilière au-delà de laquelle le « pro-
» n'est 2
grès point possible. Toutes sortes d'accidents historiques

r. Les plus anciennes villes jusqu'à tardif dans la vie de notre espèce, et la
présent découvertes remontent au début majorité de la population n'est urba-
du troisième millénaire avant notre ère, nisée qu'au XX6 siècle dans les pays dits
c'est-à-dire il y a cinq mille ans. Rien « économiquement avancés ».
ne prouve à la vérité qu'il n'y en ait pas 2. Il serait passionnant de pouvoir
eu de plus anciennes. Mais enfin l'urba- suivre l'histoire d'une constellation de
nisation n'est qu'un phénomène très cités-fourmilières. On en tirerait sans
POURUNECONSCIENCE
ÉCOLOGIQUE 237
empêchent la réalisation ou la permanence de la « perfection »
mais elle existe comme modèle auquel tend inconsciemment
chaque fourmilière, et comme limite à ce qu'une fourmilière
peut devenir, tant qu'un principe de changement n'intervient
pas. Or la cité humaine tendrait aussi à un état de perfection
excluant tout progrès ultérieur (mais non pas la détérioration)
si l'homme n'avait pas su faire intervenir des forces auxiliaires,
de sorte que le problème n'est plus de répartir idéalement un
effectif de forces donné, mais surtout de faire apparaître des
forces nouvelles 3.

Les forces tirées de la Nature

Les progrès matériels que nous avons faits tiennent à la mise


en oeuvre de forces naturelles : car il est bien vrai que nos
moyens physiques sont très faibles 4 et, relativement à notre
taille, bien plus faibles que ceux des fourmis. Aussi J.-B. Say
avait-il raison de noter qu'Adam Smith s'égare « lorsqu'il attri-
bue une influence gigantesque à la division du travail, ou plutôt
à la séparation des occupations; non que cette influence soit
nulle, ni même médiocre, mais les plus grandes merveilles en
ce genre ne sont pas dues à la nature du travail : on les doit à
l'usage qu'onfait desforces de la nature ».

doute la réfutation des idées trop simples des lois sur lesquelles il ne peut rien.
ici avancées. Les fourmis mêmes ne sont Tout son pouvoir réside dans son intel-
pas si « fourmis p qu'on le suppose. ligence, qui le met en mesure de connaî-
3. Il est à peine nécessaire de marquer tre ces lois par l'observation, de prévoir
ici combien l'organisation du travail est leurs effets, et, par suite, de les faire
modifiée par la modification des préfé- concourir au but qu'il se propose, pourvu
rences. Mais la stabilité de l'état matériel qu'il emploie ces forces d'une manière
et celle des jugements de valeur se ren- conforme à leur nature. »
forcent mutuellement. AUGUSTE CoMTE : Appendice général
4. « En général, quand l'homme paraît du système de politique positive, troisième
exercer une grande action, ce n'est point partie, p. 9¢ de l'appendice au t. IV du
par ses propres forces qui sont extrême- Système de politique positive, édition de
ment petites. Ce sont toujours des forces rg2g.
extérieures qui agissent pour lui, d'après
238 ARCADIE
Cette erreur 5 du génial fondateur de la science économique
a été lourde de conséquences : elle a orienté ses successeurs vers
le problème de l'équilibre général, ce qui a beaucoup retardé
l'intelligence de la croissance 6. Elle fausse nos plus modernes
calculs économiques en laissant hors de compte l'intervention
des agents naturels.

Productivité du travail et agents naturels

Le caractère essentiel de notre civilisation moderne, c'est la


continuité et la rapidité des progrès de la « productivité du
travail ». Tout le monde sait qu'il faut entendre par là le rapport
entre la masse des biens et services procurés et la quantité
d'heures de travail dépensées pour les fournir, autrement dit
la fécondité moyenne de l'heure de travail. C'est le degré de
fécondité de l'heure dans l'ensemble national qui fait l'étagement
des sociétés, des plus « avancées » aux « moins développées ».
Partout on reconnaît dans le progrès de la productivité la
condition nécessaire du progrès de la consommation par habi-
tant, et à ce motif social s'ajoute un motif de concurrence poli-
tique pour faire des gains en productivité un impératif majeur
de notre temps.
Partout aussi l'on regarde le progrès de l'équipement comme
la condition nécessaire de la productivité du travail, et l'accumu-
lation du capital n'est nulle part poursuivie avec une volonté
si ardente que dans les pays communistes.
Mais supposons maintenant que pour animer cet équipement
nous ne disposions que des forces physiques de la population.
Il est clair qu'il y aurait alors un état d'équipement idéal propor-
tionné à la population laborieuse. État au-delà duquel la pro-

5. L'erreurn'estpointniablepourun mencé à développerses effets qu'au


lecteur attentif. Elle est assurément tempsmêmeoù Smithécrivait.
compréhensible. Le «faitporteurd'ave- 6. C'estlà un trèsgrandsujetqu'ilme
nir » qu'étaitla machineà vapeurétait faut laisserde côté.
connudepuisun siècle,maisil n'a com-
POURUNECONSCIENCE
ÉCOLOGIQUE f 239
duction d'équipement devrait simplement pourvoir à la crois-
sance de la population et assurer le remplacement à cause d'usure
physique - et non de désuétude, qui n'aurait plus lieu. Tout
renforcement de l'équipement par travailleur serait vain et donc
gaspillage du travail appliqué à ce but. Il est clair aussi qu'à
mesure que l'on se rapprocherait de cette limite les additions
successives à l'outillage auraient des rendements rapidement
décroissants.
Cette supposition des rendements décroissants a paru à
Ricardo une vérité d'évidence; elle a fâcheusement inspiré
Marx 7. Elle est parfaitement logique dès lors que l'on suppose
non pas nécessairement que la population travaille avec ses
seules forces, mais aussi bien qu'elle travaille avec le concours
d'agents naturels qui ne contribuent que proportionnellement à
ses forces (et d'autant plus si leur contribution ne suit pas le
mouvement de la population).
Il doit donc être bien compris que c'est par un recours rapide-
ment croissant aux agents naturels que nous obtenons le rythme
étonnant de progrès de la productivité qui est caractéristique de
notre civilisation moderne.

Consciencesociale et inconscienceécologique

Ce que j'ai dit tout le monde le sait : mais sait-on bien en tirer
les conséquences ? Celle que l'on tire est qu'il faut honorer et
favoriser ceux qui, par leurs recherches, trouvent le secret de
capter des forces naturelles, et que nous sommes redevables à
ceux qui, par leurs travaux concrets, réalisent cette captation à
notre bénéfice. Et ce sont là des sentiments très justes. Mais
notre attention ne s'adresse qu'à nos semblables, « cause efficace»
des services que nous rendent les agents naturels, et nullement

7. Voir mon étude : « Le coefficient de capital », Bulletin S.É.D.É.T.s.,n° 821,


20 mai 1962.
240 ARCADIE
à ceux-ci mêmes qui sont « cause matérielle ». Je le ferai sentir
par un exemple.
J'appuie sur le commutateur, j'obtiens de la lumière : c'est
chose merveilleuse. S'il m'arrive alors de penser aux inventeurs
de l'ampoule, aux ouvriers et ingénieurs de la centrale électrique,
aux constructeurs du barrage qui l'alimente, on applaudira à
ces signes de « conscience sociale ». Mais on se moquerait si
j'étendais ma gratitude au cours d'eau dont la captation fournit
la puissance motrice. On me dirait que j'égare sur une « chose »
un sentiment qui n'est dû qu'à mes semblables.
Généralement notre époque est signalée par une heureuse
accentuation de la conscience sociale, mais, en revanche, par une
atténuation de ce que l'on pourrait appeler la « conscience écolo-
gique ». Des mains de nos pareils, nous recevons un flux de biens
et services qui va croissant : il nous faudrait être bien ingrats
pour n'en point savoir gré à ceux qui nous les procurent; et
il nous faudrait être bien égoïstes pour ne pas vouloir faire
rejaillir quelque part de cette abondance sur les moins heureuse-
ment placés. Que ce soit au titre de la gratitude ou de la compas-
sion, les liens moraux de solidarité se renforcent.
Mais cette solidarité s'accompagne d'une sorte de « chauvi-
nisme de l'espèce ». Nous sommes collectivement les grands
parvenus de la biosphère, les conquérants, les colonisateurs,
les maîtres. Gloire à ceux par qui nous le sommes, les pilotes,
les capitaines de notre aventure, aide aux éclopés, aux traînards
de notre colonne! Mais quoi de commun entre nous, race de
seigneurs, et toute cette Nature, inanimée ou animée, vouée à
nous servir comme esclave ?
Cette arrogance n'est point incompréhensible; mais, outre
qu'elle n'est point aimable, elle est mauvaise conseillère.

Quelle sorte de maître?

Il est naturel de nous sentir triomphants. Car quel navigateur


descendu d'une planète lointaine voilà dix mille ans aurait pu
POUR UNE CONSCIENCEÉCOLOGIQUE 241

prévoir notre empire actuel ? C'était le temps où nos aïeux


soutenaient la plus grande guerre de notre espèce, celle qui a
fait reculer et finalement disparaître les grands carnivores, nos
concurrents.
C'est comme une médaille commémorative de notre victoire
sur eux qu'il faut regarder ce poignard à lame d'or ciselé qui,
provenant des fouilles de Mycènes, se trouve au musée d'Athènes.
L'artiste, que l'on croit être du xlle siècle avant notre ère, a
représenté sur une face de la lame toutes sortes de bêtes fuyant
devant le lion et, sur l'autre, des lions fuyant devant l'homme.
La croupe du lion exprime la peur, la dérobade - et l'on pense
à ce verset de la Genèse 8 où il est dit que nous ferons trembler
tous les animaux - tandis que l'attitude de l'homme manifeste
une souveraine assurance. On ne la croira pas volontiers innée :
c'est ainsi que l'homme s'est rêvé, voulu et construit.
Mais enfin, s'il a réussi à remplir la terre, à l'assujettir, à domi-
ner sur tout ce qu'elle contient 9, il ne lui est point indispensable,
et il peut lui être nocif, de se conduire en maître brutal.
Le mythe de l'Âge d'Or est généralement associé à un mode
de vie antérieur au « travail » tel que nous l'entendons. C'était
au temps où l'homme vivait de cueillette, de chasse et de pêche.
Qu'il en vécût plus souvent mal que bien, tout donne à le croire,
mais ce qui importe à mon propos c'est qu'il n'avait alors aucun
souci de ménager le fonds sur lequel il grapillait sa subsistance.
Au contraire, ce qui me paraît admirable dans l'institution agri-
cole, c'est que l'homme alors s'engage à l'égard de la terre : il
en vivra bien s'il la traite avec prévenance.
Ce serait idéaliser le paysan que de représenter cette leçon
comme ayant été partout et toujours bien apprise. Mais il me
paraît effrayant que notre civilisation industrielle ait presque
tout d'un coup donné à la Nature des maîtres beaucoup plus
puissants et beaucoup moins sensibles aux effets de leur conduite.

8. Genèse,IX, 2. 9. Genèse,1, 28.


242 ARCADIE

Écologie politique
Le fonctionnement des économies les plus avancées repose
sur un rapport avec la Nature qui, dans son principe, est le même
que celui de notre existence biologique. Aussi je souhaiterais
que l'enseignement économique fût toujours situé dans le cadre
de l' « écologie politique » : on ferait remarquer aux enfants que
pour complexes que soient les opérations qui se passent dans
notre corps (comparées au système économique, autrement dit
aux opérations qui se passent entre hommes) elles ne sont possi-
bles et n'ont de sens qu'à raison des rapports avec l'environne-
ment, avec la Nature. Comme dans notre vie biologique nous
arrachons nos aliments à la Nature (animale et végétale), pour
notre système économique nous arrachons les aliments - matiè-
res premières et combustibles - à la Nature (surtout minérale).
Comme ces aliments ne « profitent » point à notre corps sans
digestion, de même dans le système économique la transforma-
tion est essentielle. Non seulement cette assimilation implique
une combustion, mais la continuation ininterrompue de celle-ci
- la respiration - est condition de poursuite de notre vie. Et
il est clair qu'un immense accroissement des opérations de
combustion est caractéristique des économies avancées. Notre
vie biologique enfin est productrice de déchets; l'une des pre-
mières choses que l'on enseigne aux enfants est de disposer des
déchets avec décence : c'est ce que nos plus fières sociétés n'ont
pas encore appris, et une maîtresse de maison ne voudrait pas
de nous comme chats.
Nos rapports avec la Nature changent tellement quant à leur
volume qu'ils appellent un esprit de responsabilité que nous
n'avons pas encore acquis et auquel nos manières de penser les
plus modernes ne nous portent pas.
POURUNECONSCIENCE
ÉCOLOGIQUE 243

L'hommene ménageque l'homme

Elles ne nous y portent pas car tout l'accent de notre pensée


est sur les rapports entre hommes. Nous voulons être généreux
envers nos semblables et ménagers de leurs efforts. Ces senti-
ments nous inclinent à être mauvais ménagers de la Nature,
prise comme magasin gratuit où nous n'avons que la peine de
puiser : et comme nous sommes essentiellement soucieux d'épar-
gner notre peine, les moyens d'attaque les plus brutaux nous
paraissent les meilleurs.
Ainsi des pratiques dévastatrices ont la sanction d'une bonne
conscience sociale. Quand des gisements de charbon à flanc de
colline sont attaqués par des excavatrices géantes, ose-t-on se
plaindre que celles-ci déversent sur la vallée des centaines de
tonnes de troncs d'arbres et de roches 10 Les auteurs de cette
effraction répondent qu'ainsi le charbon est procuré aux cita-
dins au plus bas coût avec le minimum de peine.
Vu que rien ne nous coûte, dans l'exploitation de la Nature,
que le travail humain qui s'y trouve adressé, nous sommes
orientés vers une économie n'épargnant que ce travail. Et il
faut reconnaître que nous avons obtenu à cet égard des résultats
proprement prodigieux. Les prélèvements sur la Nature sont
d'autant plus forts par habitant que l'économie est plus avancée.
En poids on les chiffrait pour les tats-Unis à environ seize tonnes
par habitant et par an 11.En même temps que ces prélèvements
se précipitent, la part de la population laborieuse directement
occupée à ces prélèvements va se réduisant 12, de sorte que la
10. Cf. article de Joxrr O'CALLAGHAN, 12. Colin Clark et Jean Fourastié noua
dans le Guardian du io juillet 1965. ont appris à désigner cette population
11. Ce chiffre relatif à 1950 est tiré comme travailleurs primaires · - à
de ce que l'on appelle le Rapport Paley, savoir agriculteurs, forestiers, pêcheurs,
plus exactement désigné ci-après comme mineurs, enfin ceux qui s'adressent direc-
A Report to the President by the Presi- tement aux prélèvements sur la Nature.
dent's Materials Policy Commission, Est-il besoin de souligner qu'une chose
5 volumes, Washington, juin ig6z. est la fraction du travail social adressée
244 ARCADIE

zone de contact social immédiat entre la Nature et le système

économique va se resserrant.
Cherchant une comparaison anatomique, je dirai que la main

qui opère les


prélèvements sur la Nature devient progressive-
ment plus petite relativement au corps qu'elle ravitaille 13. Dès
lors, on ne sera point surpris que cette main soit de plus en plus
dure, et de moins en moins sensible.
Il vient naturellement à l'esprit que nos prélèvements ne

peuvent croître l'infini. Cette remarque, indéniable dans son

principe, est discréditée dans ses applications, vu que jusqu'à

présent nos griffes ont poussé à un rythme bien supérieur à celui


de l'usure des ressources. Ilpoint ne
que le problème s'ensuit
des « manques » à venir soit, comme on le dit parfois, un faux

problème, mais il est vrai qu'il est beaucoup moins urgent que
le problème des déchets.
Dans l'exploitation de la Nature, on ne considère que la

dépense de travail humain, de sorte que nos prélèvements sur


le patrimoine commun du genre humain ne nous exposent à
aucune revendication 14. Mais le problème de loin le plus grave
est posé par les conséquences non voulues de nos obtentions.

directement à l'exploitation de la Nature, vie (de toute la population, sans distinc-


une autre chose la fraction plus élevée tion d'âge ni de sexe).
concourant à cette exploitation par les 14. Cet état d'esprit me paraît repré-
moyens qu'elle met à la disposition des sente de façon frappante dans la législa-
travailleurs primaires ? tion minière des États-Unis, qui autorise
r3. Je proposerai encore cette formu- les sociétés exploitantes à déduire de leurs
lation : quelque 45 kilos de matières pré- profita non seulement comme dans toutes
levées sur la Nature pour utilisation plus les activités l'amortissement de l'équi-
ou moins indirecte par journée de vie d'un pement, mais quelque chose de plus (le
habitant des États-Unis ne demandaient terme technique est depletioxi) pour tenir
en travail direct par ration qu'environ compte à l'entreprise de l'épuisement
un quart d'heure. Le lecteur peut aisé- du gisement; de sorte qu'il lui est tenu
ment procéder à une vérification gros- un compte favorable de l'appauvrisse-
aière en se souvenant que la part du tra- ment du patrimoine humain résultant
vail primaire dans le total du travail social de ses opérations : c'est là une coutume
était de l'ordre du dixième, et le temps de qui me semble aller au rebours du sens
travail total lui-même de l'ordre du commun.
dixième par rapport au total du temps de
POUR UNE CONSCIENCE ÉCOLOGIQUE 245

Dire qu'en i95o la vie américaine comportait une « consomma-


tion » de seize tonnes de matières par habitant et par an, c'est
énoncer un efliux du même ordre. De cet énorme influx la
majeure partie, combustibles, aliments, produits chimiques,
transite très rapidement, est rejetée presque immédiatement en
des états chimiquement différents, seule la mineure partie est
fixée en structures qui elles-mêmes, selon nos pratiques de
rapide caducité, sont vite mises en rebut. Ainsi la vie moderne
produit en son aval un énorme déversement, efliux solide de
boîtes de conserves et vieilles voitures, efflux flottant d'immon-
dices de toute sorte, efllux volatil des produits de combustion.
Encore sous-estimerons nous la pesée exercée sur le milieu si
nous omettons seize tonnes de plus qui sont chaque année
entassées autour des mines, rebuts d'extraction.
Ainsi en regard d'une vision qui nous représente l'homme
comme créant un ordre qu'il souhaite, il en faut mettre une
autre : il est source d'un désordre auquel il ne pense pas. Et si
nous jugeons quantitativement, le volume des transformations
involontaires l'emporte beaucoup sur celui des transformations
volontaires.
Selon sa culture une société réussit plus ou moins bien à
imprimer à quelque matière empruntée un degré d'organisation
supérieure : ainsi les Grecs en tirant des carrières les temples
et statues que nous admirons encore et dont nous n'avons pas
fait l'équivalent. Toute société aussi, par ses pratiques, est
agent involontaire de transformation du milieu. Nos sociétés,
par leur nombre et leur puissance sont des agents de transfor-
mation sans précédent.
Il y a des efliux détériorants que les agents naturels corrigent
d'eux-mêmes : ils sont aptes à digérer tous les déchets résultant
des fonctions biologiques, mais non pas ceux qui résultent de
fonctions industrielles : la Nature résorbe les exhalaisons des
vivants, non celles des moteurs; elle digère les cadavres d'ani-
maux, non ceux des autos. Et comme les circuits alors ne se
ferment pas d'eux mêmes, il faut que les hommes s'en chargent.
246 ARCADIE

Des sociétés anciennes ont porté la peine de leurs déboisements,


se trouvant incapables de restaurer les conditions détruites.
Nous commençons à prendre conscience des peines que nous
nous infligeons et surtout nous préparons.
Voilà de quoi nous rendre soucieux de fermer les circuits,
soit en substituant à nos matériaux d'autres digérables par les
agents naturels, soit en suppléant l'action de ceux-ci par des
agents artificiels. Nettoyer les écuries d'Augias devra être un
souci majeur de la génération montante : remédier à l'émission
de déchets et au gaspillage des ressources ne forme qu'un seul
et même problème.
Le recyclage

Quant aux métaux, il est clair que nous avons d'autant moins
besoin d'en arracher aux entrailles de la terre que nous sommes
plus attentifs à régénérer ceux qui ont déjà servi. Ils ne consti-
tuent d'ailleurs point un sérieux problème. Il en va autrement
de l'eau, et c'est là signe de notre absurdité, car quoi de plus
abondant sur notre planète ? Si elle manque, c'est faute d'avoir
favorisé son circuit naturel. Il ne nous est point permis de douter
que dans le passé déjà, avec des moyens de perturbation bien
moindres que les nôtres, les hommes n'aient créé des zones
désertiques. Il s'en trouve dans des pays qui étaient comptés
parmi les plus riches provinces de l'Empire romain.
Généralement, il nous est permis d'espérer qu'en quelque
sorte le même fleuve de forces naturelles servira sans perte aux
générations successives, pourvu que nous sachions nous enter
sur les circuits.
Quant à l'énergie, il en va autrement puisque nous brûlons
des stocks : en ce sens notre processus d'enrichissement social
est un processus de consommation du patrimoine. Mais on peut
ici espérer qu'aux modes d'obtention de l'énergie par destruc-
tion nous saurons en substituer un autre, celui même auquel
nous empruntons notre énergie vitale. D'où nous vient-elle,
POURUNECONSCIENCE
ÉCOLOGIQUE 247
sinon de l'absorption d'énergie solaire par les végétaux ? C'est
chez eux que se forme doucement et continuellement le maga-
sin d'énergie dans lequel puisent les animaux et nous-mêmes :
tous parasites du végétal, c'est de lui que nous devons apprendre.
Nous pouvons enregistrer l'énergie solaire sur bande qui la
restituera. Il est imaginable que l'énergie fournie serait moins
propre aux poussées violentes que ne sont les formes par nous
employées. Ce serait un grand bien, car nous sommes grisés
d'énergie violente, ce qui donne à notre civilisation de fort
vilaines manières.

Vivre avec la nature


L'existence du genre humain est fondée sur les données
naturelles, comme celle de toute autre espèce vivante; mais
notre singularité est de n'avoir figé notre modus vivendi dans
aucun ajustement définitif au milieu, de sorte que sont pour nous
objets de curiosité les peuplades dont l'état atteste une telle
fixation. Négateur du caractère fondamental de notre espèce
nous apparaît le conseil classique de « vivre selon la Nature »,
s'il doit s'entendre comme la recherche de l'ajustement le plus
simple, le plus dépourvu des artifices que nous avons successi-
vement introduits pour notre commodité. Mais autant c'est
vaine rêverie que de regarder en arrière ce que la Nature eût
fait de nous, plus pliables à ses données immédiatement percep-
tibles, moins entreprenants à son endroit, autant c'est myopie
que de ne point regarder en avant ce que nous aurons fait d'elle,
si nous persistons à son endroit dans un impérialisme impulsif.
Il nous faut passer de l'esprit de conquête à l'esprit d'association.
« Suis-je le gardien de mon frère ? » demandait insolemment
Caïn. De même l'homme de notre civilisation ne se regarde
point comme gardien de notre demeure terrestre; il est fier d'en
être le pillard habile et irresponsable. A cet égard, il est en recul
moral relativement au « manant » qu'il méprise. Le manant,
celui qui reste, avait soin de son coin de terre, et les générations
248 ARCADIÈ

successives ont imprimé au paysage rural une beauté plus tou-


chante à mes yeux que les joyaux de nos musées.
Dans son Phèdre, Platon nous représente Socrate venant à
quelques minutes de marche d'Athènes, s'asseoir au bord de
l'Ilissos, à l'ombre d'un platane, dans le parfum des arbustes.
Socrate remarque le charme du cours d'eau, et sa limpidité qui
permet de discerner quelques minuscules poupées qu'on y a
jeté en hommage aux délices du lieu, défendus par sa consécra-
tion aux Nymphes. De tels hommages discrets à la beauté d'un
site se rencontrent fréquemment aujourd'hui encore au Japon.
Ils traduisent une appréciation qui, à la vérité plus gauche chez
nous, n'en va pas moins s'accusant. Or si ces sentiments d'appré-
ciation sont destinés à croître, comme il paraît évident, n'est-ce
pas imprévoyance que de poursuivre la destruction de leurs
occasions ?
Comment ne pas reconnaître un rôle positif aux jouissances de
la sensibilité alors que nous faisons tant de place à sa pathologie ?
Mais aussi comment ne pas voir que la méconnaissance des
intérêts lointains les plus concrets va de pair avec le mépris des
charmes immédiats? Ce sont deux aspects de l'esprit barbare.
XIII I

Trois notessur l'habitat


4

Réflexions sur l'habitat


(novembre 1963)

L'habitat est affaire d'ordre public. Il l'est d'abord pour


une raison pratique immédiate : il n'y a peut-être pas un Français
sur mille qui soit en mesure de financer lui-même la construction
d'un logement familial décent 1. Au demeurant, quand il le serait,
il dépendrait de l'implantation d'infrastructures, adductions
d'eau, égoûts, alimentation en électricité, qui sont hors de pro-
portion avec les ressources individuelles. Mais l'ensemble infras-
tructures et constructions constitue une mise en valeur de
l'espace par nature inélastique, limité. Le développement général
de la population nous oblige à regarder l'espace comme un bien
dont la rareté ira croissant. Il est donc important de veiller à son
emploi optimal. Je ne discuterai pas ici le problème théorique :
si les indications actuellement données par le marché sont
propres à déterminer, par une foule de décisions indépendantes,
l'exploitation de l'espace qui se trouvera utile dans un demi-
siècle : je noterai simplement qu'il y a là un problème, et qui
justifie largement que les autorités publiques se constituent
conservatrices de l'espace, surveillent et même orientent l'emploi

r. Il y aurait lieu de se demander si Hautes Études. Quant aux capacités de


les revenus des ménages qui ont tant financement des ménages en fait de loge-
gagné depuis deux siècles en pouvoir ment, je voudrais souligner l'intérêt que
d'achat d'une foule croissante de pro- présente une étude CREDOC(sans signa-
duits, n'ont pas reculé en pouvoir d'achat taire) en date du 28 novembre 1962, et
du logement. C'est un problème que je recommander la poursuite du travail
me permets de recommander à l'étude esquissé.
de l'équipe dirigée par M. Fourastié aux
250 ARCADIE

qui en est fait. Je ne discuterai pas ici les moyens de cette politi-
que, que je voudrais les plus libéraux possible 2 mais son inspira-
tion générale.
Ce qui caractérise essentiellement l'activité de construction,
c'est la durée de ses résultats. C'est un texte qui appelle la médi-
tation, celui de Sismondi, constatant durant le premier tiers
du xixe siècle : « En Italie, depuis la ville la plus opulente jusqu'au
dernier village, il n'y a presque pas une maison qui ne paraisse
supérieure à la condition de ceux qui l'habitent aujourd'hui,
pas une maison qui ne soit supérieure à ce que demanderaient
aujourd'hui, même dans les pays les plus prospères, des hommes
de la condition de ceux qui l'ont bâtie » 3. Dans les pages sui-
vantes, Sismondi illustre abondamment sa proposition : il nous
représente successivement ce même phénomène de dispropor-
tion entre résidence et revenu, dans les villes majeures, dans les
petites villes, et dans les campagnes. J'ignore si les historiens
de l'économie ont fourni ou cherché une explication du phéno-
mène qu'il signalait. Mais ce qui est à retenir pour nous, c'est
qu'il trouvait les Italiens bien logés, grâce à des constructions
anciennes. Quant à nous, retenons seulement que la construction
dure, et qu'il s'agit de logements pour des siècles.
Faut-il parler des édifices publics ? Faut-il rappeler que nous
jugeons les civilisations disparues à leurs temples et à leurs palais ?
Faut-il souligner qu'à ce compte, si notre civilisation disparais-
sait, les archéologues situeraient son sommet, soit aux xIIIe et
xme siècles en raison des cathédrales, soit aux xvlle et XVIIIe en
raison des palais - qui forment aujourd'hui encore nos seuls
lieux d'apparat - sûrement pas au temps actuel.
Il faut une politique des constructions parce qu'il s'agit de

2. Je me tiens aux idéesque j'ai expri- ment, mais selon les orientationsimpri-
mées il y a trente-cinq ans sur les rôles mées par lesdites conditions.
relatifsde l'État et de l'entreprise(L'éco- 3. SIMONDE de SISMONDI, Études sur
nomieDirigée,Paris 1928): les autorités l'ÉcoaomiePolitique,Introduction,p. IS.
orientent et créent les conditionsau sein in t. II desÉtudessur lesSciencesSociales,
desquellesles particuliersagissentlibre- Paris, 1837.
TROIS NOTES SUR L'HABITAT 2si

résultats durables. Et parce que les résultats sont durables, une


politique erronée est lourde de conséquences mauvaises. Faut-il
rappeler combien notre peuple souffre aujourd'hui de la poli-
tique en fait d'habitat qui fut suivie durant l'entre-deux-guerres ?
Parce que l'on a voulu que les loyers fussent à bon marché pour
les pères, les fils manquent de logements; on a beau dire que
nous sommes à présent riches, il faut voir non pas les revenus
mais le cadre de vie, et c'est un cadre de pauvres. Notre politique
de l'habitat entre les deux guerres jouit d'une célébrité univer-
selle ; car elle figure dans tous les manuels économiques comme
exemple d'absurdité.
Le second après-guerre a été signalé par une heureuse fou-
gue ; nous nous sommes ré-équipés et nous avons construit :
à cet égard nous pouvons regarder avec grande satisfaction
l'ensemble de la période d'après-guerre, et nous devons être
reconnaissants à tous ceux qui ont animé cette renaissance. Mais
si, en fait de constructions, l'élan est bon, les formes qu'il prend
sont en majeure partie vicieuses. A nouveau nous commettons
des erreurs qui pèseront sur l'avenir. Nous construisons pour
les chefs de ménages actuels des logements que leurs fils, à juste
titre, appelleront « taudis ». Taudis par manque de place, taudis
par excès de bruit, taudis par situation. Ce serait montrer un
grand mépris du peuple que de lui supposer l'insensibilité esthé-
tique : ce que l'on voit depuis sa fenêtre, ce que l'on rencontre
en sortant de chez soi, fait impression plaisante ou déplaisante,
n'importe qu'on l'exprime ou non.
Le commerce lui-même reconnaît qu'il y a un plaisir des
yeux qui compte pour le consommateur : il l'atteste en cherchant
des présentations, des empaquetages, des dispositions de vitrine
qui fassent plaisir, et même en donnant des formes esthétiques
aux objets. Mais si ce souci est valable même pour un empaque-
tage aussitôt détruit, combien ne l'est-il pas pour le décor quoti-
dien de la vie ?
Au début de l'ère industrielle, les présentations plaisantes
étaient réservées aux produits de luxe; quant aux produits de
252 ARCADIE

nécessité, ils étaient vendus à la quantité sans aucun souci de


présentation : c'étaient, comme on disait cruellement, les
wage-goods, les marchandises pour salariés. Ils en avaient besoin,
et donc pourquoi se mettre en peine de leur conférer un attrait ?
Cette manifestation très concrète de l'inégalité a heureusement
disparu. Mais en fait de logement, elle règne aujourd'hui.
Libre au riche d'implanter sa demeure dans un beau paysage,
de composer un jardin harmonieux. Quant au pauvre, il n'a pas
droit au paysage : et il faut noter qu'en fait de logement aujour-
d'hui, presque tout le monde à présent est « pauvre ». Le pauvre
(et encore une fois il s'agit de presque tout le monde) n'est pas
libre d'aller chercher un paysage, encore moins a-t-il les moyens
de le composer. Mais il n'y a aucune difficulté majeure à édifier
un paysage en même temps que la construction : il suffit d'avoir
le souci du regard de l'homme.
C'est là du luxe, dira-t-on. Ce qui est immédiatement utile,
c'est de fournir à l'homme des mètres carrés où nicher sa famille.
Que ce soit là affaire d'extrême urgence, qui serait assez fou
pour le contester ? Il y a malheureusement une telle abondance
de mal-logés, que la fourniture d'un logement est un bienfait
majeur, goûté par le bénéficiaire, n'importe le décor. Mais ce
logement va durer, et durera l'influence déprimante d'un décor
afHigeant.
Comment ne pas reconnaître que la laideur est démoralisante ?
C'est à bon droit que les cinéastes cherchent un décor triste pour
y situer une histoire sinistre. D'autre part, de tout temps on a
vu les riches rechercher « les belles choses », s'appliquer à se
constituer un beau cadre de vie; et comme c'est un comporte-
ment qui se retrouve chez tous ceux qui accèdent à la richesse, il
atteste l'existence d'un besoin humain, présent tout autant chez
ceux qui n'ont pas actuellement les moyens de le satisfaire. Et
qu'est-ce qu'une société démocratique, sinon une société qui
vise à satisfaire chez tous des besoins qui n'étaient satisfaits que
dans le cas des plus favorisés ?
Voici vingt-cinq ans, je réclamais « des Versailles pour le
TROISNOTESSURL'HABITAT 253
peuple 4 »,je demandais que nous nous proposions systématique-
ment pour but de situer l'homme, tout homme, dans un cadre qui
soit une source continuelle de plaisirs, alors que le cadre pour
l'immense majorité est une source continuelle de souffrances,
qui n'en sont pas moins réelles pour être confusément perçues,
et non clairement assignées à leur cause. Ce n'est pas une idée
nouvelle, mais celle qui inspirait Thomas Jefferson, lorsqu'il
faisait construire l'Université de Virginie de telle manière que
sa population estudiantine vécut dans un cadre dont le visiteur
actuel subit le charme enchanteur; c'est l'idée qui inspirait
Charles-Nicolas Ledoux lorsqu'il traçait ses plans de cités indus-
trielles où les lieux d'habitation, de travail et de récréation compo-
saient un ensemble harmonieux.
Cette préoccupation était si vive à la fin du xvIIIe siècle qu'on
s'étonne de son abolition pendant plus d'un siècle et demi.
Lorsque l'Angleterre est le premier théâtre de cette ruée vers
les villes qui est un caractère fondamental du dernier siècle
et demi, il en résulte des besoins de logement véritablement
immenses, eu égard aux ressources de l'époque. A partir de la
fin des guerres napoléoniennes, ce besoin de logements urbains
donne lieu à un prodigieux montant de constructions, laides et
qui se trouveront insalubres après peu de temps; leurs critiques
les dénonceront sous le nom de jerry-building. Engels dira de
Manchester (en I8q.4) :« Tout ce qui, en ce lieu, excite l'horreur
et l'indignation, est d'origine récente, appartient à l'ère indus-
trielle 5 ». Les jerry-builders ont pourtant trouvé récemment un
avocat de haute qualité. Le professeur T. S. Ashton les a justi-
fiés en disant qu'il avait alors fallu faire beaucoup et vite, et sur-
tout à bas prix 6. Son plaidoyer m'a convaincu que les jerry-
builders ont, dans l'ensemble, fait pour le mieux, relativement
aux circonstances du moment.

4. Le Réveil de l'Europe (Paris, Galli- 6. T. S. ASHTON : Capitalism and the


mard, 1938) pp. 219-20 et 262. Historians (éd. F. A. Hayet, Chicago,
5. Engels cité par Ashton dans son University Press).
étude citée ci-après.
254 ARCADIE

Mais pesons bien ce que cela implique : les jerry-builders


qui ont fait pour le mieux immédiat, vu les circonstances du
moment, ont laissé comme fruit de leurs efforts une lèpre qui a
duré pendant plusieurs générations et qui n'est pas entièrement
résorbée à présent. Craignons qu'il n'en soit de même pour nos
constructions d'aujourd'hui, en faveur desquelles on peut
invoquer les mêmes excuses, et sur lesquelles la génération à
venir portera la même condamnation. Et la condamnation,
cette fois, sera beaucoup plus méritée. Car, à présent l'État a
tous les pouvoirs nécessaires pour veiller à la qualité de l'habitat.
A la vérité la construction ne se fait pas sans l'intervention
financière des pouvoirs publics : ce n'est donc plus aux construc-
teurs qu'il faudra reprocher l'allure de ce qui s'édifie, et la
défiguration du pays, mais aux autorités publiques. Car ce qui
se fait ne se faisant que grâce à elles, il leur appartient d'embellir
le visage de la France et la vie des Français. Et c'est culpabilité
d'y veiller si peu ou si mal qu'à présent. Quant aux architectes,
je voudrais les condamner à habiter dans un immeuble par eux
dessiné pour les travailleurs et à avoir vue sur d'autres immeubles
de leur cru. J'avoue que la punition serait sévère, mais elle me
semble méritée.
Je sais bien qu'ils invoquent la nécessité de faire à bon marché,
l'excuse principale des jerry-builders. Mais elle me paraît beau-
coup moins valable aujourd'hui. Les jerry-builders n'obtenaient
aucun secours financier de l'État, ni même des crédits bancaires :
il fallait que les logements construits fussent assez bon marché
pour trouver des locataires, et il fallait que le rapport des loyers
au capital investi fût assez fort pour que l'investissement fut
rapidement récupéré. Tout autre est la situation présente. Il
est entendu, et à mon avis, il est juste et bon, que l'effort de la
construction soit un effort financier de la collectivité nationale.
Je ne suis pas si piètre économiste que de croire que dès lors les
considérations financières disparaissent! Non pas, mais elles
changent beaucoup d'aspect.
Du point de vue d'un entrepreneur privé, il est parfaitement
TROISNOTESSUR L'HABITAT 2$5
raisonnable que la période de récupération du capital engagé
doive être courte. Et cela est plus important que la valeur conser-
vée par le logement dans quarante ou cinquante ans. Mais il
en va autrement du point de vue collectif. A cet égard une
nation est comme une famille : que nos petits-enfants nous
doivent des édifices qui puissent leur servir, qui attesteront le
souci que nous avons eu d'eux et qui porteront témoignage de
notre bon goût, cela est important. Et je ne dis pas qu'il y ait
là une alternative au calcul économique, mais bien qu'il y a là
d'autres critères de calcul économique. L'un des traits essentiels
du calcul économique de l'entrepreneur, c'est que les revenus
ou services à venir ont une valeur actuelle d'autant plus faible
qu'ils sont plus éloignés dans le temps. Mais ce mode de calcul,
rapporté à l'individu qui passe, ne vaut rien pour une entité
morale, famille, nation ou civilisation.
S'il y avait lieu de décider entre faire maintenant plus ou
moins de logements, le nombre des mal-logés est tel qu'il ne
faudrait point hésiter à en faire plus, fussent-ils de moindre
qualité. Mais la question me paraît autre : étant donné un nombre
de logements, faut-il les faire de la façon la plus économique ou
y donner plus de soins ? Or y donner les moindres soins s'accorde
mal avec le pronostic d'un niveau de vie multiplié deux fois et
demie d'ici I985. Les Français d'alors se trouveront encombrés
d'un stock de logements qui seront à leurs yeux taudis. Et ici
j'ai la bonne grâce d'accepter la supposition que l'on fait laid
pour faire bon marché, et non pas tout simplement parce qu'on
ne se soucie point de l'aspect. Il n'est nullement prouvé qu'une
composition du décor implique la cherté, elle implique peut-
être simplement que l'on pense à autre chose qu'à disposer le
maximum de logement comportant un nombre de mètres cubes
prescrit, sur le minimum de mètres carrés, sans souci de l'inser-
tion du bâtiment dans un pays, de la situation de l'homme dans
un voisinage.
Lorsque l'oeuvre de construction de ces décennies sera jugée,
elle apparaîtra une insulte à la Nature et à l'Homme. Insulte à
256 ARCADIE

la Nature parce que l'on aura massacré l'apparence de la France,


et quand je dis que c'est une insulte à la Nature il faudrait dire
plus, c'est un reniement de l'oeuvre accomplie au cours des
siècles par les hommes qui ont aménagé la Nature et composé
des paysages uniques au monde. Et c'est une insulte à l'homme
parce que cette conduite suppose sa totale insensibilité.
Il est pourtant facile de composer des ensembles où la pierre
(ou son substitut) se marie au végétal pour former une scène
dont l'oeilne se lasse point. Nous ne sommes pas nécessairement
voués à un Âge des Casernes. C'est de gaîté de coeurqu'on nous
y engage.
Je ne me propose pas de traiter la question « immeubles à
appartements multiples ou logements indépendants »; sans doute
en faut-il des deux sortes et les immeubles collectifs ne sont pas
nécessairements aussi affreux qu'on les fait : le Palais-Royal
offre un exemple d'immeuble collectif dont on peut dire du
bien. Mais toute ma préférence va aux maisons familiales, et
je m'étonne qu'elles soient jugées moins économiques que les
cages à poules, car c'est tout le contraire aux États-Unis où la
maison individuelle est le logement de l'ouvrier tandis que les
immeubles à appartements sont construits pour les riches.
Comment les rapports de coûts se trouvent-ils ici inverses de
ce qu'ils sont aux États-Unis ? Quant aux maisons familiales,
bien volontiers j'accorde qu'il est insensé d'en approuver une
grande variété de types, qui devraient être réduits à quelques-uns
pour chaque région : ce n'est pas la diversité qui fait le beau mais
une certaine harmonie.
Je ne veux pas entrer dans les détails du sujet; ce n'est pas
de ma compétence. Mais je saisis l'occasion de dire que nous
encourons une lourde responsabilité envers la postérité, en refu-
sant à nos compatriotes la possibilité de vivre dans un beau
cadre, et en faisant peser sur les générations à venir la laideur
que nous imprimons à notre pays.

* *
TROIS NOTES SUR L'HABITAT 257

Secondenote sur l'habitat


(avril 1964)
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, nous sommes
entrés dans une grande époque de construction. Il faut en savoir
beaucoup de gré aux animateurs, car le besoin était grand et
urgent, en France particulièrement, où les dévastations de la
guerre n'ont fait qu'aggraver les effets d'une longue léthargie
antérieure. Mais s'il faut applaudir au volume de l'effort, on ne
peut que déplorer sa qualité. Toutes les grandes époques de
construction ont marqué le paysage national. Particulièrement
importante est celle qui a suivi les guerres de religion : elle a
beaucoup embelli la France. La nôtre est désastreusement enlai-
dissante. Imaginons que notre activité de construction se déve-
loppe jusqu'à l'an 2000, impliquant la destruction de tout ce qui
avait été bâti jusqu'en 1000. Supposons qu'alors une épidémie
extermine notre peuple, et que, plus tard des archéologues étu-
dient la civilisation française sur pièces, c'est-à-dire sur les cons-
tructions visibles, celles du xxe siècle : ils ne pourraient hésiter
à porter sur nous ce verdict : ce peuple n'avait aucune sensibilité
esthétique, il était peut-être riche, mais il n'avait aucun goût.
Il n'a rien laissé de valable, ni ses maisons ni ses monuments
publics ne témoignent en sa faveur.
Construire beaucoup, c'est une occasion d'embellir. Ce souci
n'est pas un sentiment qui me soit propre : c'est le sentiment
populaire. Il n'y a pas de plus grave erreur que de regarder le
peuple comme indifférent à la grâce du cadre d'existence. Le
tourisme populaire dans les pays qui ont conservé un décor de
beauté atteste qu'il y a là un besoin profond et général. Pourquoi
ne pas donner comme cadre quotidien de la vie et du travail
l'équivalent de ce que l'on va admirer au loin ? Je crois que la
faute incombe principalement aux architectes, qui ne sont plus
des architectes, qui pensent en mètres cubes de logement et ne se
soucient plus de l'apparence de leurs constructions, qui sont
258 ARCADIE

indifférents à l'endommagement du paysage, qui ne savent plus


que l'une des formes de l'éducation est l'accoutumance de l'oeil
à ce qui est beau.
Mais la question se pose : serait-ce plus coûteux? Je ne le
crois pas, car la beauté est un fruit de la disposition harmonieuse.
Mais pourtant si cela était plus coûteux ? C'est ici que je voudrais
provoquer une discussion portant sur la façon d'apprécier les
coûts en fait de constructions. Et d'abord il me paraît évident
que notre société pourrait affecter à la construction une plus
grande part de ses ressources qu'elle ne fait. C'est une autre
question de savoir si les bénéficiaires des logements pourraient
les payer plus cher, et je suis tout disposé à croire que non, mais
la question me parait indifférente à notre politique en la matière.
Pratiquement la construction est aujourd'hui le fait de la
Société plutôt que de propriétaires. Avons-nous tiré les consé-
quences intellectuelles et comptables de ce changement ?
Si, comme propriétaire, je construis un immeuble dont je me
propose de louer les parties à des locataires, les services que me
rendra cet immeuble, à moi propriétaire, ont la forme de flux
de revenus au cours d'années successives, et la « valeur actuelle »
du revenu de l'année n, est plus faible pour moi que celle du
revenu de l'année n-I. La valeur actuelle de l'immeuble est, pour
moi propriétaire, une somme de services annuels qui vont
déclinant en fonction du temps. Mais ce n'est là qu'une optique
de propriétaire, ce n'est pas l'optique d'une société qui ne meurt
pas. Si nous construisons des logements qui, comme la Place des
Vosges par exemple, sont encore désirables dans deux siècles,
il me semble qu'il n'y a aucunement lieu d'affecter les services
rendus dans une année très lointaine d'un coefficient d'affai-
blissement très fort.
La question ici soulevée est, je crois, d'une grande importance
pratique. Soit le choix entre deux ensembles. De l'un, je me dis,
par hypothèse : « Dans trente ans d'ici il sera amorti, n'importe
après cela qu'il semble bon à raser ». De l'autre je me dis : « Je
veux donner à nos arrière-neveux quelque chose qui atteste et
TROISNOTESSURL'HABITAT 259
notre goût et que nous avons pensé à eux ». Si l'on envisage
pour l'un cinquante ans de durée et pour l'autre deux cents,
l'influence de cette différence de durée sur les valeurs actuelles
des deux ensembles sera bien différente, selon que l'on affecte
la somme des services annuels rendus d'un coefficientd'affaiblis-
sement en fonction du temps ou non. Or je crois qu'en cette.
matière, il ne faut pas, du point de vue social, faire intervenir
ce coefficient qui appartient à l'optique du placement financier,
et qui est étranger à l'optique du père de famille, ou de la Société.
Je voudrais d'ailleurs faire remarquer le paradoxe suivant.
Supposons que le propriétaire fasse payer au locataire le « juste
prix », c'est-à-dire que sur une longue suite d'années le locataire
versera un intérêt constant et une tranche d'amortissement qui
ira diminuant d'année en année jusqu'à épuisement de l'amortis-
sement. Supposons d'autre part que le locataire et son fils et son
petit-fils exercent successivement le même emploi dont la rému-
nération progresse seulement au rythme de 3 % par an (le tout
dans une économie à prix constants). On se trouvera alors dans
cette situation que notre travailleur fait le payement annuel le
plus considérable lorsqu'il gagne le moins, et des payements
décroissants alors que son gain est croissant. Naturellement si_
l'on agence les choses de cette manière, il faudra construire un
immeuble qui occasionne à présent les frais les plus bas possibles,
mais aussi qui sera regardé comme tout à fait insatisfaisant dès
lors que le salaire de notre locataire aura pris de l'essor. Nous
allons donc construire du « naturellement obsolescent ». C'est
là un très mauvais calcul d'intérêt social.
Il n'y a rien de si dangereux pour la politique du logement que
son assimilation à une politique d'équipement industriel. Dans
l'ordre de l'équipement industriel nous savons que « la vie utile »
d'une machine est bien plus brève que sa « vie physique », et
tend à se raccourcir à raison de nos progrès technologiques, de
sorte qu'il est très raisonnable d'accélérer l'amortissement d'une
machine. Mais il me paraît absurde d'étendre ce raisonnement
à une maison d'habitation, à un édifice public : à l'une s'attachent
26o ARCADIE

avec le temps des souvenirs familiaux, à l'autre des souvenirs


nationaux, ainsi le temps les valorise affectivement. Et il me
semble monstrueux de souhaiter, comme je l'ai entendu faire par
un expert, que l'habitation devienne comme l'automobile quel-
que chose que l'on échange rapidement pour un modèle plus
avancé : oui, le marché des logements de l'avenir a été prévu
« analogue à ce qu'est aujourd'hui le marché de l'automobile
où l'on voit se dessiner deux couches d'utilisateurs; des acheteurs
d'équipement neuf qui en changent tous les deux ou trois ans,
et des acheteurs d'équipement d'occasion qui bénéficient de
prix plus réduits en se contentant de modèles moins perfectionnés
et partiellement usagés ». A mon sens, cette prévision correspond
très précisément à l'idée que le vulgaire se fait du technocrate
comme d'un homme tout à fait insensible aux valeurs non chif-
frables. Cette idée implique d'ailleurs que le logement, comme
l'automobile, ne soit pas construit pour durer : idée qui me paraît
fondamentalement mauvaise. On voit bien ce qu'elle implique
d'ailleurs : c'est que l'industrie de la construction en vienne
comme l'industrie américaine de l'automobile, à lancer des
modes successives qui déprécient le logement antérieur : le pays
aurait alors bel aspect!1
Mais cette vue est très intéressante comme allant jusqu'au
bout de la politique actuelle qui construit pour la génération
précédente, admettant implicitement que les logements neufs
d'à-présent acquièrent rapidement le statut de taudis.
Je suis convaincu que les modes de pensée convenables à
l'industrie ne conviennent pas aux investissements sociaux.
Le mode de calcul de l'avantage social en fait de constructions
doit tenir très largement compte des coûts externes infligés et
des bénéfices externes procurés. Il ne doit pas admettre la notion
de dépréciation avec le temps.
Je voudrais que des économistes s'attachent au calcul de
l'avantage social en fait de constructions. Il me semble que tous
nos raisonnements financiers en la matière tendent à sous-estimer
la valeur de bonnes et belles constructions.
TROISNOTESSURL'HABITAT 261
C'est là un domaine à mes yeux déplorablement négligé et
sans doute parce que notre mode de pensée économique en fait
de logement s'inspire du cas du propriétaire bâtissant un immeu-
ble à loyers et choisissant cet investissement alternativement à
un autre placement de ses fonds (et subit en outre l'influence de
notre préférence pour l'amortissement rapide, lié à la rapide
désuétude des équipements industriels). Mais lorsque nous
pensons en termes de société, c'est tout autre chose : la Société
dans son ensemble n'a pas lieu de comparer les profits retirés
de la construction de logements avec ceux qui peuvent être
retirés d'un autre placement de fonds, ou si cette comparaison
doit être faite, elle doit l'être en termes différents d'une compta-
bilité financière d'investisseur individuel. Nous sentons bien que
le cadre de vie populaire est un problème majeur de notre épo-
que : mais ce sentiment ne se traduit que sous forme de subven-
tions remédiant à ce que produirait le marché des placements :
or je crois que c'est mal prendre le problème, et qu'il devrait
être pris de bien plus haut, en s'attachant à l'avantage social vu
à très long terme.

* **
""
Pour une critique de l'habitat moderne
(octobre 1964)
Le progrès, c'est l'accroissement successif du patrimoine
social, tellement que chaque génération active lègue à la suivante
un plus riche actif, tangible et intangible. Ce souci a pris de nos
jours une heureuse vigueur, et, de plus en plus systématiquement,
nous nous employons à grossir la dotation de nos successeurs en
instruction et en équipement.
A peine pouvons-nous imaginer un processus contraire de
détérioration des actifs, contre lequel les bonnes volontés ne
mèneraient qu'un combat de retardement. Tel petit groupe
dévoué tiendrait à succès d'avoir préservé, maintenu ou restauré
262 ARCADIE

telle école, telle centrale électrique, tandis que bien des naufrages
alentour échapperaient aux efforts de ces sauveteurs. L'Histoire
offre des exemples d'une telle ruine progressive, mais pourquoi
les évoquer alors qu'assurément nous sommes en plein essor des
actifs ? Sans doute, mais non point de tous les actifs.
Le langage est toujours révélateur : il est un domaine dans
lequel les termes de préservation, défense, sauvegarde, sont
courants et dénotent que les bonnes volontés sont réduites à
un combat en retraite : il s'agit du paysage urbain et rural.
S'il faut applaudir et soutenir les défenseurs d'îlots, il faut
aussi comprendre la grave signification du caractère défensif que
les circonstances impriment à leur action, et cette signification,
c'est que, sous un certain rapport, notre patrimoine social subit
un processus de détérioration.
La poursuite de cette détérioration est d'ailleurs inévitable
si l'on met en opposition « le progrès » et « la beauté du décor ».
Vu l'importance attachée au Progrès, il fournit un argument-
massue pour justifier toute action enlaidissante, et parce qu'il
est ainsi évoqué, les défenseurs du « décor » s'en prennent au
progrès, ce qui est une fatale maladresse.
Ce qu'il faut dire, c'est que le progrès c'est l'amélioration du
patrimoine social, et que le décor de la vie en est une partie
essentielle, que c'est donc un important aspect du progrès que
l'amélioration du décor de la vie.
C'est très bien sans doute d'entasser des objets d'art dans
un musée : mais quelle proportion de nos concitoyens vont
les voir et pendant combien de temps les regards des visiteurs
s'arrêtent-ils sur ces objets? Ceux-ci ne constituent nullement
une présence dans la vie quotidienne des hommes. A un
moindre degré, j'en dirai autant des monuments historiques :
Notre-Dame était continuellement visible au Parisien médié-
val, non pas au banlieusard d'aujourd'hui. Ce ne sont ni les
musées ni les monuments historiques qui m'importent, mais
bien ce que le regard de l'homme rencontre habituellement,
ce qu'il voit de sa fenêtre en s'éveillant, ou dans son trajet
TROISNOTESSUR L'HABITAT 263
vers son lieu de travail, ou lorsqu'il lève les yeux de son
travail.
C'est le grand mérite de notre époque que son souci majeur
soit d'améliorer les conditions matérielles de la vie du travailleur
et de procurer son épanouissement. Mais nos mesures sont de
caractère trop abstrait. La technique nous fournit des instruments
d'investigation dont il faut user. Qu'une caméra suive un tra-
vailleur toute la journée du réveil au sommeil et nous rapporte
tout ce qu'il a vu, qu'un enregistreur de sons y soit ajouté pour
nous rapporter tout ce qu'il a entendu. Après cela jugez sur
pièces, dites si ces « vus et entendus » sont propres à procurer
des sensations agréables et propices à l'épanouissement.
Et n'allez pas vous récuser en prétextant que votre sensibilité
n'est pas la sienne, et que ce qui offusque la vôtre lui est indif-
férent : cette attitude implique le mépris le plus impertinent.
Que ce mépris puisse être marié à une sincère philantropie, c'est
l'un de mes grands étonnements. Je connais des philantropes
très estimables, tout occupés des « besoins du peuple » et qui,
dans ces besoins n'inscrivent pas ceux qu'ils éprouvent eux-
mêmes. C'est bonne intention que le sacrifice de leurs propres
valeurs. Mais pourquoi donc croient-ils y être seuls sensibles?
Je suis persuadé que la recherche du plaisir esthétique est
naturelle à l'homme. N'a-t-il point manifesté cette recherche
dans le façonnement des outils et meubles les plus pauvres jus-
qu'à ce que ces fabrications se soient faites selon une discipline
imposée? Chose bien plus fondamentale, ces paysages ruraux
du Vieux Monde que nous célébrons comme « beautés de la
Nature » ne sont-ils pas, à la vérité, le fruit d'un modelage
humain, patient et anonyme, poursuivi pendant des siècles ?
N'y a-t-il pas un art inconscient dans l'implantation des arbres
qui fait valoir les courbes ? Et de même, dans le village, le lacis
complexe des toits est supérieur à la morne sottise de la ligne
droite. Ces ensembles harmonieux ont été composés par de
pauvres laboureurs et c'est à leurs descendants que l'on dénie
tout besoin esthétique!
264 ARCADIE

Notre hiérarchie de valeurs est vraiment étrange. Quels cris


si l'on proposait de nourrir notre population d'un brouet sans
attrait « diététiquement adéquat »! Place aux raffinements de
l'alimentation! Mais quoi, les plaisirs du palais méritent-ils
cette priorité sur le plaisir des yeux ? Faut-il des cuisiniers
artistes et des urbanistes et architectes cuistots ?
Le problème de l'installation des hommes est à présent posé
en deux temps : premièrement une ration de mètres cubes de
logement par personne, deuxièmement de larges sorties pour
qu'ils puissent s'évader de la boîte où ils ont été placés; et qui ne
le désirerait ? Point de jardins pour les enfants, point de stades
pour la jeunesse, point d'allées pour les vieillards, rien qui
s'offre à la vue sinon des prisons voisines, ni arbres, ni cours
d'eau, seulement le passage hurlant des voitures.
On se demande très gravement comment les hommes utilise-
ront leurs loisirs : la réponse est bien simple : à se rendre dans
des lieux de loisir et à en revenir. Le logement ne baigne pas
dans une zone « équipée » comme on dit à présent, pour les loisirs.
Pour aller au stade, à la piscine, à la bibliothèque - s'il en est -
ce sont les transports, comme pour se rendre au travail. Les dis-
tances sont aggravées par l'encombrement, et la perte de temps
aggravée par l'aspect des choses.
Je viens de voir un reportage de la télévision sur la nouvelle
Faculté des Lettres de Nanterre. Les reporters ont indiqué les
moyens de se rendre à ce bâtiment et ils ont donné quelques
images du trajet. C'est là comme un extrême abrégé de ce que
je demandais plus haut : or ce film est navrant. C'est un parcours
sordide que l'on suit pour arriver à la culture! Et je pense à
l'étudiant étranger qui viendrait suivre des cours dans cette
Faculté. Il aurait jugé la civilisation française avant d'entrer
dans l'amphithéâtre.
Et il aurait bien jugé : car une civilisation s'inscrit sur le sol.
C'est par l'aspect donné à son pays qu'un peuple se peint immé-
diatement à l'étranger visiteur. Et, chose autrement importante,
cet aspect est une influence formatrice pour les enfants du pays.
TROISNOTESSUR L'HABITAT 265
A l'époque où l'on parle à bon droit d'instruire par les méthodes
audio-visuelles, comment ne pas comprendre que les impres-
sions audio-visuelles émanant de l'environnement habituel sont
d'une grande importance? C'est pourquoi, dans la plupart des
autres pays, les étudiants résident sur un « campus » présentant
un certain charme de constructions et parcs.
En ce moment même nous exerçons sur l'environnement de la
génération à venir une action d'une puissance exceptionnelle,
nous modelons le paysage de sa vie quotidienne. Ce paysage
sera moins sordide que celui des banlieues ouvrières que nous
avons trouvé : et c'est beaucoup; mais c'est tout le bien qu'on
peut dire de ce qui se fait. Car, pour ma part, je n'y trouve point
de goût, point d'intelligence de la sensibilité humaine, point
de souci de marier ce qui est construit avec ce qui est planté; on
dirait que nos architectes construisent des barrages pour retenir
un flot humain, des fichiers pour classer les familles, des cou-
veuses de travailleurs, et non point des demeures à l'échelle
humaine.
Il n'y a pas, me semble-t-il, de domaine d'activité où les
actes d'aujourd'hui soient d'aussi longue portée. Aussi n'en est-il
pas où ces actes méritent autant de subir un examen critique.
C'est ce que je voudrais provoquer.
XIV

Propositionà la Commission des Comptes


de la Nation*
6 mai i g66
I.
La Comptabilité Nationale est l'instrument indispensable
de la politique économique moderne.
Elle offre une image cohérente mais non exhaustive. Ce
qu'elle écarte est en effet négligeable pour une politique écono-
mique conjoncturelle, mais non plus pour une politique sociale
prospective.
La proposition ici avancée n'impliquerait aucun changement
dans la structure actuelle de nos comptes, mais la recherche d'un
complément convenant au long terme.
Il est proposé qu'une sous-commission soit constituée en vue
de cette recherche.
Mais pourquoi un complément est-il nécessaire ?

2.

Par principe, la Comptabilité Nationale n'embrasse que les


transactions à titre onéreux : La Comptabilité Nationale ne retient
comme biens et services que ceux qui s'échangent effectivement
sur le marché ou qui sont susceptibles de s'y échanger. (Comptes,
ig6o, t. II, Méthodes, p. i5o).
De là, trois conséquences logiques :
A. Les services rendus à titre gratuit ne figurent pas dans les
flux positifs;

° Proposition faite à la suite de la lecture du document « Méthodes ', présenté


à la Commission des Comptes de la Nation.
PROPOSITION
À LA COMMISSION
DESCOMPTES 267
B. Les nuisances produites ne figurent pas comme flux néga-
tifs ;
C. Les prélèvements sur la Nature ne figurent qu'en coût
d'enlèvement.

3.

Ces conséquences logiques sont grosses de conséquences pria.


tiques, fâcheuses à long terme.

Sur le point A.
La constitution d'équipements collectifs tels que bâtiments
scolaires, terrains de jeux, bibliothèques, est statistiquement
« déconsidérée ». Si l'investissement créateur figure bien dans la
P.I.B.de l'année de construction - parce qu'il y a transactions,
- le flux de services résultant de la création au cours des années
suivantes ne figurera pas dans la P.LB. de ces années - parce
qu'il n'y a pas de transactions marchandes. - De sorte que,
toutes choses égales d'ailleurs, les P.LB. des années à venir
augmenteront d'autant moins que la part faite à ces objets
d'intérêt général conférant des « bénéfices indivisibles » aura
été plus forte.
Le « préjugé statistique » se reflétera avec force sur les revenus
des ménages dont l'expression quantifiée sera insensible aux
services collectifs fournis.
A cause de la convention de base, le travail fourni pour des
objets généraux est en quelque sorte engagé dans un cul-de-sac
statistique. Ces fruits concrets ne grossissent pas l'expression
quantifiée du revenu national et donc l'engagement de travail
dans cette voie donne lieu à un amoindrissement du revenu
relativement à ce qu'il serait au cas d'emplois à destination
vénale.
La même déformation s'exerce sur les emplois d'actifs immo-
biliers. Selon notre manière de compter nous nous enrichirions
268 ARCADIE

en faisant des Tuileries un parking payant et de Notre-Dame


un immeuble de bureaux.

Sur le point B.
Les nuisances ne figurent pas comme flux négatifs, leur
développement n'est pas freiné. De là une injustice entre pro-
ducteurs : celui qui est assez scrupuleux pour s'efforcer d'éviter
l'émission de nuisances (en notre jargon économique, l'infliction
à d'autres de coûts externes) s'impose à cette fin des frais («inter-
nalisation des coûts externes »)que s'épargne le moins scrupuleux.
L'omission comptable des flux négatifs est une prime à l'inci-
visme : il est moins coûteux de rendre une eau polluée qu'une
eau assainie, moins coûteux de laisser sa voiture sur la voie
publique que de la ranger dans un garage.
Or notre méthode comptable valide sur le plan collectif ce
calcul égoïste, puisqu'il ne se voit nulle part que la pollution
des eaux ou l'encombrement des voies publiques soient des pertes
pour la collectivité.
Par corollaire, dès lors que les nuisances n'ont pas été compta-
bilisées, la valeur des actions réparatrices est sous-estimée. Un
exemple frappant est fourni par la T.I.R.u.(Service de traitement
industriel des résidus urbains) : pour que la valeur du service
rendu apparaisse à plein il faudrait y faire entrer l'annulation
du mal que ferait la stagnation desdits résidus urbains sur le
lieu de leur formation.
Les nuisances sont susceptibles de trois sortes de mesures
remédielles :
10 la retenue à la source imposée à l'émetteur; de cet ordre
est par exemple l'interdiction de mettre en service (et graduelle-
ment l'interdiction de circulation) des véhicules qui ne compor-
tent pas de dispositif minimisant les exhalaisons et le bruit,
ceci en tendant au remplacement, à long terme, du moteur à
explosion par le moteur électrique;
20 l'activité réparatrice de la collectivité, par exemple, la
station de purification des eaux d'Achères;
PROPOSITION À LA COMMISSIONDES COMPTES 269

30 les parades individuelles, comme par exemple à Paris l'in-


stallation de vitres amortissant quelque peu dans les immeubles
le vacarme en provenance des rues.
Il paraît anti-social de laisser l'action remédielle au « sauve-
qui-peut individuel., en vue duquel les Ménages sont très iné-
galement armés.
Mais ce sont problèmes pratiques de grande importance que
de pondérer la stratégie remédielle nécessairement mixte, entre
la part de retenue à la source imposée aux émetteurs et la part
d'actions réparatrices entreprise par les autorités. Pour élaborer
cette stratégie mixte, et pour énoncer les priorités, il nous faut
des expressions quantifiées des nuisances.

Sur le point C.
Les emplois des ressources naturelles n'étant comptés qu'au
coût du prélèvement, qui peut être insignifiant, notre vision
du processus économique se trouve faussée. Si l'on consulte le
tableau des échanges interindustriels (Méthodes 1966, p. go bis)
on peut voir en suivant la ligne o4I , relative à l'eau, et en obser-
vant ses rencontres avec les colonnes 072 (sidérurgie) et 1117
(industries du cuir), que pour les opérations productives de la
sidérurgie et les tanneries, il ne faut point d'eau!
Vérité financière sans doute mais erreur physique : or n'est-il
pas dangereux que la représentation financière nous écarte de la
reconnaissance des faits.
Généralement parce que la Comptabilité Nationale en tous pays
est fondée sur les transactions financières, elle compte pour rien
la Nature à laquelle nous ne devons rien en fait de payements
financiers, mais à laquelle nous devons tout en fait de moyens
d'existence.
Le terme « d'infrastructure » est à présent populaire. Il est
bon d'avoir donné conscience que les opérations d'établissements
distincts dépendent d'une infrastructure de moyens de com-
munication, transport, et distribution d'énergie. Mais cette
infrastructure construite de main d'homme est elle-même
270 ARCADIE

superstructure relativement à l'infrastructure par nous trouvée,


celle de ressources et circuits de la Nature. Nous aurions honte
à l'égard de la génération qui nous suit de ne pas entretenir et
améliorer l'infrastructure construite de main d'homme. Il nous
paraît scandaleux que pendant une suite de siècles on ait usé
des routes romaines sans souci de les entretenir : cette pratique
a paru tolérable tant que le trafic a été faible. Par analogie le
manque de souci d'entretien des ressources naturelles a été
tolérable pendant quelques générations durant lesquelles la
pression sur elles n'a pas été excessive. Cette incurie n'est plus
tolérable aujourd'hui.
Or ce droit à l'incurie se trouve en quelque sorte intellectuel-
lement consacré par la Comptabilité Nationale. Le public est
porté à croire que par elle « tout est pesé, mesuré, compté » ;
c'est en vain que les experts rappellent qu'il n'en est pas ainsi,
car les documents où ils le rappellent ne sont lus eux-mêmes
que par des experts.

4.

Qu'il importe de préserver notre patrimoine naturel, de com-


battre les nuisances, d'accroître les équipements collectifsservant
tous sans discrimination par le revenu, qui le nierait ? Mais pour
louables que l'on reconnaisseces objets ils n'ont point acquis droit
de cité dans le calcul économique, faute d'expression quantifiée.
Or le calcul économique, on doit s'en féliciter, fait aujourd'hui
autorité, ce qui est une juste récompense des grands mérites de
ceux qui nous le fournissent. Mais contre leur propre voeu, ce
qu'ils ne comptent pas se trouve ne pas compter, en un sens
plus vulgaire. C'est par scrupule scientifique qu'ils omettent
d'inclure des facteurs dont ils savent l'importance, mais cette
omission contribue à les faire négliger hors de leur propre cercle.
Il faut à ces facteurs la consécration que la Comptabilité peut
seule assurer, et c'est pourquoi il est ici proposé de les mettre
au programme de nos comptables nationaux.
PROPOSITION À LA COMMISSIONDES COMPTES 271
Il ne saurait s'agir d'entamer l'homogénéité de la Compta-
bilité Nationale, mais d'esquisser auprès d'elle une expression
complémentaire.
Ce faisant notre Comptabilité Nationale se placerait à l'avant-
garde de ses analogues dans les autres pays où les préoccupations
ici énoncées prennent une force croissante.

5.

On peut encore ajouter que l'effort de quantification étendu


aux objets que le marché ne mesure pas, servirait à peser les
mérites respectifs de différents investissements collectifs.
Comment ceux-ci sont-ils à présent adjugés, ainsi investisse-
ments routiers contre investissements scolaires ? Les pouvoirs
publics n'ont-ils pas besoin, pour arbitrer entre les réclamations
en conflit, d'un instrument de pesée intellectuelle?

6.

L'auteur de la présente proposition étudie depuis trop long-


temps les sujets proposés pour ignorer la très grande difficulté
de leur traitement. Si l'investigation de ce domaine est mise en
train, elle ne donnera d'abord que les indications très générales
qui ne gagneront en netteté qu'à force de travaux et de temps.
Mais précisément parce que la tâche est de longue haleine, il
ne faut pas attendre pour se mettre en route.
XV

Sur la stratégie
prospective
de l'économie sociale*
If) 66

Que l'avenir social doive faire l'objet d'une réflexion en


commun, portant sur une période longue, voilà qui est aujour-
d'hui partout admis. C'est là une grande nouveauté, d'où il suit
nécessairement que les praticiens, n'importe leur valeur person-
nelle, y sont novices, et découvrent progressivement les pro-
blèmes de méthode posés par leur intention.

Prévision et stratégie

Quelle est au juste cette intention? Je crois qu'il en faut


distinguer deux, qui sont étroitement liées : l'une est de l'ordre
de la connaissance, l'autre de l'ordre du conseil. La première
est la description anticipée d'une situation future qui paraît
actuellement probable - et c'est là proprement prévision -
l'autre est la recherche des moyens propres à optimer la situation
future - c'est ce qui est ici appelée stratégie.
Un exemple permettra d'illustrer la différence et la parenté.
A partir de Juglar 1 on a eu la notion de cycle économique;
de là un problème de prévision : comment déceler, pour l'annon-
cer, la venue prochaine d'une crise ? Mais à partir de la Grande
Dépression, on ne veut plus accepter la récurrence du mal ; de
'a Cette étude reprend et développe l'occasion de traiter ce sujet qui nous
quelques idées qu'une aimable invitation tient à cour.
de la Société Suisse de Statistique et 1. CLÉMENTJUGLAR, Les crises commer-
d'B`conomie Politique nous avait donné ciales et leur retour périodique en France,
l'occasion d'exposer à son Assemblée mémoire couronné en 1860 par l'Aca-
annuelle à Baden, le 20 mai dernier. démie des Sciences morales et politiques,
Nous sommes très reconnaissants à la et publié à Paris en i86z.
Société Suisse de nous avoir offert
STRATÉGIE DE L'ÉCONOMIE
PROSPECTIVE SOCIALE 273
là un problème de stratégie : comment empêcher les fluctuations
négatives ?
Cet exemple attire immédiatement notre attention sur le des-
tinataire. Jusqu'aux années trente, il n'y a pas sur la scène sociale
d'agent qui se reconnaisse responsable du climat économique, et
auquel par conséquent on puisse directement adresser des
conseils stratégiques pour éviter la détérioration de ce climat;
mais comme tous les agents particuliers de la scène économique
subissent les effets du changement de climat, les plus alertes
formaient une audience naturelle pour les prévisions.
En posant la question du destinataire, nous posons du même
coup la question du futur dominant. S'adressant aux dirigeants
d'une entreprise particulière, l'expert doit les avertir du chan-
gement qui va, croit-il, survenir dans le système au sein duquel
l'entreprise opère, changement que l'entreprise ne peut pas
empêcher,mais à quoi elle peut ajuster sa conduite. S'adressant
aux dirigeants de l'étage politique, l'expert leur doit le même
avertissement du changement probable dans le système, mais
cette fois assorti de recommandations propres à empêcher ce
changement défavorable. Ledit changement est un futur domi-
nant pour l'entreprise mais peut être regardé comme un futur
dominablepar l'autorité publique, et l'expert joue le rôle de pru-
dent ou de stratège lorsqu'il recommande à cette autorité la
manoeuvre qu'il estime propre à écarter le danger qu'il signale.
Revenons maintenant à l'expert qui joue le rôle de prévi-
sionnisteà l'égard de l'entreprise. Pour annoncer aux dirigeants
de celle-ci le cours probable des choses, il devra tenir compte
de la manoeuvre proposée pour corriger ce cours : il devra
connaître ou deviner la manoeuvre proposée, estimer la proba-
bilité de son adoption et la probabilité de son efficacité.
Ainsi il y a un passage intellectuel de la prévision formulée
à la manoeuvreméliorantequ'elle suggère, et puis de la manoeuvre
escomptée à la prévision nouvelle qu'elle inspire.
On peut se représenter les choses sous forme d'une alternance
de la prévision et de la stratégie. Une première prévision indique
274 ARCADIE

le futur probable, à partir des orientations actuellement appa-


rentes ; cette prévision appelle pour la politique spécifique de
l'entreprise un ajustement à ce qui semble devoir arriver pour
l'ensemble où elle est située, mais elle appelle d'autre part pour
le prudent qui se soucie de l'état du système dans son
ensemble, des actions correctives du fait de l'agent public; il
propose à cet effet une manoeuvre dont l'adoption et la mise en vi-
gueur semblent propres à modifier le cours des choses. Compte
tenu de cette intervention stratégique, une seconde prévision est
formulée, qui peut appeler dans la politique de l'entreprise
un ajustement fort différent de celui que suggérait la première.
Cette alternance ira d'ailleurs se reproduisant. Mais arrêtons-
nous sur le processus élémentaire : première prévision, manoeuvre
méliorante, seconde prévision.
La première prévision porte sur la situation en cours de for-
mation sous l'empire des conduites connues ou escomptées, des
autorités aussi bien que des agents privés. La manoeuvre mélio-
rante qui est proposée est un changement de conduite des auto-
rités, efficace non seulement directement mais par les change-
ments de conduite qu'il doit inspirer aux autres agents. Ce qui
fait la différence de la seconde prévision à la première, ce sont
les changements de conduite pris en compte.
Il ne serait pas raisonnable d'admettre pour la seconde prévi-
sion des changements de conduite qui ne sont pas plausibles ou
qui ne sauraient produire leur effet dans la période considérée,
il ne serait pas raisonnable encore de négliger la production
d'effets induits allant à l'encontre du but de la manoeuvre. De la
manoeuvre que le stratège fait adopter, le prévisionniste peut
tirer une prévision moins favorable que n'est la visée du stratège.
A un moment antérieur, le prévisionniste peut douter si la
manoeuvre proposée sera adoptée.
Bref, comme la première prévision reposait sur des conduites
connues ou escomptées, la seconde repose sur des spéculations
concernant les changements de conduite.
Le prévisionniste se tromperait dans sa seconde prévision
STRATÉGIE PROSPECTIVE DE L'ÉCONOMIE SOCIALE 275

s'il était mauvais juge des changements de conduites; mais le


stratège, s'il était mauvais juge en la matière, se tromperait
quant à la manoeuvre même qu'il propose, comme y faisant
entrer des changements de conduite qui ne sauraient être obtenus.
L'objet de ces remarques était de faire sentir la distinction
et l'imbrication de la prévision et de la stratégie : c'est ce que
l'on a illustré par un exemple tiré de la prévision et politique
conjoncturelles, c'est-à-dire du court terme. Mais c'est le long
terme qui nous occupe ici.

La S.P.E.S.

La réflexion sur l'avenir habituellement place l'horizon à une


distance de vingt-cinq à trente ans. C'est le terme suggéré par
le rythme naturel de substitution des enfants aux parents. « Quand
mon fils aura mon âge, quelle sera sa situation ? » (voilà un pro-
blème de prévision); « tâchons que cette situation soit la meil-
leure possible !» (voilà un problème de stratégie).Prenez ce souci
naturel des parents, donnez-lui un caractère collectif : c'est
alors le souci d'un ensemble social qui se sent conjointement
« parent ». Ce sentiment mène à la prévision longue et à la stra-
tégie prospective.
En parlant de stratégie prospective, j'entends indiquer la
recherche d'actions à longue portée, propres à rendre ce qui sera
le présent de nos successeurs meilleur qu'il n'eût été sans elles.
Mais aussi bien plus que cela, à savoir l'infusion du critère résultat
lointain dans les décisions prises pour le moyen ou le court terme.
L'évolution du système se faisant par une multitude d'actions
qui se succèdent dans le temps, il est clair que, pour un même
résultat dans l'année cotée trente, il faudra d'autant moins d'ac-
tions lourdes que l'idée de ce résultat 2 aura tenu plus de place
dans la foule des actions légères.
En disant que cette stratégie s'applique à l'économie sociale,

2. Avec compréhension de ses conditions.


276 ARCADIE

je n'entends pas seulement rappeler, comme il est assez connu,


qu'il y a des conditions sociales du progrès économique, mais
surtout indiquer que ce progrès nous importe pour ses fruits
sociaux, pour la qualité de la vie humaine.
Ce sont là des raisons qui me portent à employer le terme de
« stratégie prospective de l'économie sociale » ; il est lourd mais
se prête à l'abréviation : s.P.E.s.

L'aménagement du progrès : ses trois aspects

La s.P.E.s. me paraît devoir être la grande affaire de notre


époque : elle est appelée par l'esprit du siècle. Le caractère
dominant du xixe avait été la prise de conscience du progrès,
manifestée par la vogue dans sa seconde partie des expositions
universelles, jubilés séculaires où la société moderne fêtait sa
réussite. Le caractère dominant du xxe, dans les pays de l'Occi-
dent industriel, a été le souci d'aménager le progrès. Ce souci
s'est traduit en premier lieu par une législation sociale dont le
lancement (par Bismarck) a paru d'une extrême hardiesse 3,
dont le progrès a d'abord été lent 4 puis s'est graduellement accé-
léré jusqu'à tisser un filet de garantie sociale, impliquant des
transferts d'une grande étendue 5.
Il a fallu la Grande Dépression pour que le souci d'aména-

3. Ainsiun auteurquia préditen 1899 1,9% du P.N.B. en 1890,2,6 % en 1910


les progrèsdu pouvoiret de sa person- et, après les réformesintroduitespar
nificationau xx° siècle,pour les faire Lloyd George,4,1 % en 1913.(Cf.
sentir écrivait : a Cet hommed'État A.T. PEAcocK et J. WISEMAN, The
pourra réaliserdes programmespoli- Growthof Public Expenditurein the
tiqueset sociauxà fairepâlir Bismarck UnitedKingdom p. 82.
(Princeton,196 1),
lui-même».Notezquec'estlui qui sou- 5. C'estainsiqu'en France,en t9&s,
ligne et sociauxet que faire pâlir Bis- les revenussociaux(prestationssociales
marckluiapparaîtalorscommeun super- et assistance)formaientplus de 23 %
latifdelahardiesse sociale.Cf.G.TARDE, des revenusdes ménagesaprèsl'impôt.
Les Transformations du Pouvoir(Paris, Cf.RapportsurlesComptes dela Nation
Alcan,1899),p. 219. pourl'année1965,p. 102pour les reve-
4. Il est frappant par exemplede nus sociauxet p. 108pour les revenus
constaterque les dépensessocialesne des ménagesaprèsl'impôt.
montaient en Grande-Bretagnequ'à
STRATÉGIE DE L'ÉCONOMIE
PROSPECTIVE SOCIALE 277
gement se manifestât sous son second aspect : les circonstances
intolérables qui appelaient impérieusement une action publique
restauratrice de l'emploi, favorisèrent la réception du principe
qu'une politique économique active devait désormais assurer
la continuité de l'expansion 6. On s'aperçut bientôt que le soutien
de la Demande, s'il posait certains problèmes en fait de prix
et d'équilibre extérieur, permettait de porter le rythme d'expan-
sion en longue période au-dessus de ce qu'il avait été au xixe siècle
dans les pays les plus admirés à cet égard 7.
On peut se représenter les deux formes d'aménagement ici
rappelées comme tendant, l'action économique à régulariser
et accélérer la marche de la caravane nationale 8, l'action sociale
à ramener vers le gros ceux que la faiblesse ou l'accident auraient
laissés sur le terrain. Mais la métaphore ici employée suggère
tout au moins que l'on considère les obstacles à venir ou, plus
ambitieusement, que l'on cherche à orienter cette marche.
La marche future dont il est ici question est celle des pays dits
avancés. On peut remarquer que le souci de guider le progrès sur
un parcours long s'est d'abord manifesté en Occident au sujet
des pays que l'on a dit alors sous-développés 9. C'est seulement
plus tard qu'il est apparu au sujet des pays dits avancés, et c'est
dans le pays le plus avancé qu'il a été proclamé en dernier lieu io.
Cette inversion s'explique aisément : pour sortir d'une position
de pauvreté, il faut bien envisager une route longue, tandis
qu'avec de grands moyens, on peut penser que l'on fera ce qu'il
6. La première consécration officielle 10 février 1963).
de ce principe se trouve dans le White 8. Il faut souligner que l'aménage-
Paper, intitulé Employment Policy, qui ment du progrès s'est fait dans le cadre
a été soumis aux Communes en mai 1944 national, non seulement en raison du
par le gouvernement Churchill sous sentiment national mais parce que l'auto-
l'inspiration de Keynes. rite disponible était nationale.
7. Selon une étude de Raymond 9. Ce souci a trouvé son expression
W. Goldsmith, le progrès du Produit dans le fameux point IV de l'adresse
National Brut aux États-Unis, par tête, inaugurale du président Truman au
s'est fait au rythme de 1,55 % de 1839 début de 1949.
à 1879, de 1,76 % de 1879 à 1919 et de 10. Cf. l'adresse inaugurale du pré-
1,64 % de 1919 à 1959 sident Johnson au début de 1964.
278 ARCADIE

faut selon les occasions. Non seulement le problème stratégique


a paru plus urgent dans le cas des pays pauvres, mais on l'a cru
- il n'est pas sûr que ce soit à raison - beaucoup plus simple.
On se l'est représenté comme un problème de mise sur la voie
antérieurement tracée par des pays avancés, et de marche aussi
rapide que possible dans cette voie : il n'y avait donc qu'à
mettre des pas nouveaux sur une piste existante, tandis que la
piste à tracer par le pays de tête restait à deviner ou imaginer.
Peut-être la plus claire leçon d'une grande attention donnée
depuis une quinzaine d'années aux problèmes des pays émer-
geants est-elle qu'il y faut plus d'efforts d'invention 11 d'un
avenir original qu'on ne l'avait d'abord supposé ; et à ces efforts
d'invention celui que l'on entreprend pour les pays avancés sera
salutaire.
Bref, la stratégie prospective dont il est ici question m'apparaît
comme la troisième manifestation au cours de ce siècle du senti-
ment de responsabilité sociale : d'abord réparation des infor-
tunes, ensuite entretien du mouvement économique, enfin gui-
dage de cet essor. On peut souligner que chaque forme de ce
souci appelle la suivante. Certainement le progrès en volume
des transferts sociaux n'aurait pas été possible sans un rythme
rapide de progrès économique. Ainsi en France, de i949 à 1965,
le volume des transferts sociaux a été multiplié près de trois fois
et demie, autrement dit ceux-ci ont, en monnaie constante,
augmenté de 8 % l'an, autrement dit encore, ils ont été portés
en 1965 à plus de la moitié du total des revenus de 1949 et leur
augmentation depuis lors a absorbé une augmentation de 2 %
l'an du total des revenus des ménages, de sorte qu'il a fallu que
l'augmentation des revenus des ménages fût à un rythme beau-
coup plus élevé que 2 % pour rendre compatible avec cette
augmentation des transferts sociaux l'augmentation des revenus
liés à la production 12.

r r. Selon l'expression de Dennis on appelle « revenus sociaux les sommes


Gabor, « invention de l'avenir '. reçues par les ménages au titre des pres-
12. Selon les conventions françaises, tations sociales et de l'assistance. Elles
PROSPECTIVE
STRATÉGIE SOCIALE 279
DE L'ÉCONOMIE

Or, de même que la politique des transferts sociaux n'a pu


être développée sans que les fruits d'une politique économique
active en fournissent les moyens, de même cette politique active
elle-même pose des problèmes qui appellent une stratégie pros-
pective : c'est la constatation qui a inspiré à M. Pierre Massé la
formation d'un Groupe 1985.

Ressourceset comportements

Il est remarquable combien persistant est le malentendu


provoqué par le terme de planification et c'est pourquoi je l'évite
ici. Malgré les explications les plus autorisées et les plus claires,
le public et même le public le plus cultivé hormis cette spécia-
lité, persiste à croire que le technocrate, par la voie du plan,
disposedes ressources. Or, outre qu'il est sans pouvoirs de déci-
sion, il ne lui est même pas loisible, intellectuellement, de se
représenter les forces productrices comme disponiblesde telle
sorte qu'il pourrait au moins proposer la dispositionqu'il vou-
drait. Car le propre des forces productives est d'être engagées.
Comme un général qui prend le commandement en pleine bataille
ne dispose pas librement des forces dont il se trouve le chef,
13
qui veut dirigerl'économie ne saurait qu'imprimer des inflexions,
et à cet égard la planification commencée dans des pays ou à
des époques où il existe des masses importantes de chômeurs
donne des idées fausses sur ce qui se peut lorsque, plus heureu-
sement, on opère dans des conditions de plein emploi.
Mais il y a plus. Non seulement le stratège se situerait hors
de la réalité s'il regardait les forces productives comme ressources

montaient en r949 à 10,4 milliards (le et d'un déflateur 227,55, on pourra


total des revenus des ménages était vérifier les énoncés ci-dessus.
alors de 70,6 milliards, 68 milliards après 13. L'économie dirigée est le terme que
l'impôt direct) et 81,8 milliards en 1965 j'avais proposé en 1928 (dans un livre
(le total des revenus des ménages mon- sous ce titre) : je crois qû il quelque
tant alors à 372,5 milliards et 35i,8 après vertu d'exactitude, diriger c'est affecter
l'impôt direct). En usant de ces chiffres le sens d'un mouvement.
280 ARCADIE

applicables à son gré, mais encore il se situerait hors de la


réalité s'il pensait en termes de ressources, il lui faut penser en
termes de comportements. Ce qui fait l'avenir, ce sont les actions
d'agents humains et ces agents ont des comportements.
En parlant d'avenir il faut prendre garde à l'emploi sans dis-
crimination du terme « Nous ». Il est vrai que nous sommes
libres de changer l'avenir de la façon la plus radicale, mais quel
« Nous » ? Pour prendre un exemple extrême, il est vrai que
« Nous pouvons dès demain arrêter la croissance démographique
mondiale », mais le « Nous » qui le peut embrasse l'ensemble
des parents en puissance et la proposition n'est plus vraie
si le « Nous » embrasse seulement l'ensemble des gouverne-
ments, à fortiori elle est ridicule si le « Nous » est un groupe
d'experts.
Un groupe de prudents réfléchissant sur l'avenir doit avoir
perpétuellement présente à l'esprit cette considération : l'avenir
étant fait des comportements humains intervenant, ceux-ci ne
sont affectables que dans une certaine mesure par l'action des
gouvernants, qui n'est elle-même affectable que dans une cer-
taine mesure par les recommandations des prudents. La tâche
de ceux-ci est d'entendre le mieux possible le vaste système
de forces constructeur de l'avenir et de trouver les portes d'en-
trée au moyen desquelles des actions assez faibles pour être
plausibles pourront causer des inflexions désirables.

L'esquisse prospective

L'instrument intellectuel dont nous disposons présentement


pour la prévision longue et pour la stratégie prospective est
l'esquisse prospective. Elle est fondée sur les concepts de la
Comptabilité Nationale. L'idée centrale est celle d'un flux de
biens et services allant des producteurs aux acheteurs finals.
Selon la présentation internationalement convenue, les ache-
teurs finals sont les ménages, les autorités et les entreprises
(seulement pour cette part de leurs achats qui a le caractère
STRATÉGIE DE L'ÉCONOMIE
PROSPECTIVE SOCIALE 281

d'investissements) 14. Ce que nous entendons par croissance


économique est le progrès en volume du flux advenant aux
acheteurs finals, et plus particulièrement ce progrès par habitant.
Le premier objet de l'esquisse prospective est de faire appa-
raître au moyen d'un modèle de relations structurelles au sein
du système économique, quel rythme de progrès du flux final
est possible. C'est là un exercice intellectuel fort compliqué
dans le détail duquel je n'entrerai pas ici Je rappellerai seu-
lement que la croissance en volume (et particulièrement en
volume par habitant) implique une déformation continuelle
dans la composition de la Demande finale, à laquelle doit répondre
une déformation adéquate dans la composition des activités
productrices (la traduction de la première dans la seconde
impliquant le recours à des tableaux d'échanges inter-industriels),
de sorte que le rythme qui peut être soutenu dépend des progrès
en ressources et en productivité qui peut être attendu dans le
secteur productif répondant le moins bien, ou du maximum
des importations instrumentales ou finales qui peuvent être
compensées.
Il me semble que lorsque l'on est occupé de prévision longue,
il est légitime et avantageux de faire entrer les investissements
productifs des entreprises dans les consommationsintermédiaires,
ne retenant comme produits finals que les acquisitions des
ménages et des autorités. Entre les acquisitions par ces deux
catégories on trouve couramment aujourd'hui le rapport de
4 à I. Entendez que la Consommation des Ménages plus le
Logement absorbe quatre fois autant de produit des entreprises
que la Consommation publique plus les Investissements publics.
Essentielles à l'esquisse sont lesfonctions de consommationqui
font apparaître le progrès spécifique de chaque genre de demande

14. Pour simplifier, je néglige le solde dans un volume édité par le professeur
extérieur. André MarchaI, Problèmes économiques
15. Il m'a fallu près de quarante pages de notre temps (Paris, Pichon & Durand-
pour en donner un exposé très grossier Auzias, 1966).
282 ARCADIE

des consommateurs en fonction du progrès de leur revenu


moyen.
Ainsi du point de vue des entreprises fournisseuses, l'esquisse,
au moyen de ce qu'elle escompte comme rythme général de
croissance et de la fonction de consommation relative à l'auto-
mobile, annonce le progrès de la demande de cet objet, annonce
qui ne sert pas seulement aux constructeurs d'automobiles
mais à toutes les industries qui alimentent l'industrie auto-
mobile par leurs produits propres.
Les fonctions de consommation relatives aux Ménages sont
essentielles à l'esquisse prospective. Mais quelle en est la contre-
partie en ce qui concerne la Demande des Autorités ? Il n'y a de
telle contrepartie qu'à partir de l'annonce des programmes
publics. Le Plan dans l'acception française actuelle, est une
imbrication cohérente des programmes publics avec les compor-
tements prévus de la part des Ménages. C'est à partir de cette
combinaison que le Plan fournit aux entreprises, selon la formule
de M. Pierre Massé, une gigantesque étude de marché.
Si nous nous plaçons au point de vue du prévisionniste opé-
rant pour le compte d'une entreprise, ce qui lui importe est
d'abord de savoir si le rythme prédit par les experts officiels
pourra en effet être réalisé, ou si la croissance sera coupée par
des difficultés de balance extérieure, comme dans le cas de
l'Angleterre présentement. Il peut d'ailleurs aussi être largement
dépassé comme il est arrivé au Japon 16. Ce qui lui importe
ensuite est de savoir si le genre de la dépense publique sera bien
tel qu'il a été annoncé : voir par exemple la déformation impri-
mée à cette dépense aux États-Unis par la guerre du Vietnam.
Les gouvernants ne font pas seulement de la politique économi-
que et sociale, ils font aussi de la politique tout court, d'où des
changements très brusques et importants dans la dépense
publique.
16. Cf. Tsarraxtxo WATANest, * Na- Quantitative Planning of Economic Policy
tional Planning and Economic Growth (Washington, Brookings, x96S).
in Japan » dans BERT G. HICKMAN :
STRATÉGIE DE L'ÉCONOMIE
PROSPECTIVE SOCIALE 283
Mais le point de vue auquel nous nous plaçons ici n'est pas
celui du prévisionniste opérant pour une entreprise privée, c'est
celui du stratège offrant des recommandations aux autorités.
En cette qualité, quels principes l'inspireront?

La stratégie minimale ou planification du laisser-faire

Pour procéder logiquement, nous allons tracer de façon très


sommaire les traits d'une stratégie minimale qui partirait exclu-
sivement des fonctions de consommation, et dont les principes
seraient qu'il s'agit d'imprimer à la Consommation des Ménages
le rythme sur longue période le plus élevé possible et d'ajuster la
dépense publique au service de ladite consommation. Dans un
premier stade nous laisserons de côté ladite dépense publique 17
stipulant seulement que dans son ensemble elle maintiendra
le rapport de inà 4 avec la Dépense des Ménages (où nous
comprenons leur investissement en logements 18).
Quel est le rythme d'accroissement de la Dépense des Ménages
qui nous paraît réalisable sur la longue période, compte tenu
des formes qu'elle prendra (selon les fonctions de consomma-
tion) et par conséquent des différentes sortes de productions
qu'elle exigera, des montants d'importations (à compenser)
qu'elle appellera, des investissements qui conditionnent les
productions nécessaires, des transferts de main-d'oeuvre qui
en sont d'autres conditions, des productivités sectorielles, etc.
C'est là un problème que l'on sait traiter par itération au moyen
des modèles économétriques. En disant qu'on sait le traiter,
je n'entends pas exclure une large marge d'erreur, mais enfin
on peut donner une réponse plausible, et cette réponse peut
être imaginée sous forme d'un tableau économique incomplet,

17. Celle-ci est entendue ici moins à comprendre les acquisitions de loge-
les transferts, c'est-à-dire Consomma- ments avec la Consommation des Ména-
tion publique plus Investissement public. ges, comme c'est le cas pour les biens
18. Il nous semble qu'il y a avantage durables tels qu'automobiles.
284 ARCADIE

laissant en blanc la dépense publique et ses incidences 19.


Nous allons maintenant ajuster la dépense publique à ce que
nous avons trouvé. C'est-à-dire qu'une portion de cette dépense
étant réservée aux tâches purement politiques (justice, police,
diplomatie, armée), le reste est affecté au service des préférences
manifestées par les Ménages dans leurs dépenses propres. Com-
ment mieux reconnaître la souverainetédu consommateurqu'en
affectant les ressources publiques selon les coefficients de la
dépense des Ménages ? Mais il est immédiatement évident que
cela ne va point : en effet on n'imagine pas quelle sorte de
dépense publique pourrait répondre au besoin des Ménages
manifesté par les dépenses d'habillement, tandis que l'on voit
immédiatement quelle sorte de dépense publique est appelée
par la dépense privée en automobiles. Cette dépense privée
appelle comme complément indispensable des dépenses publi-
ques en voirie (investissements), en agents de circulation
(consommation publique), en services de secours (partie inves-
tissements, partie consommation).
Incidemment le rapprochement que nous avons fait entre
dépenses d'habillement et dépenses en automobiles fait appa-
raître que les préférences des consommateurs sont moins plei-
nement significatives qu'il n'est couramment supposé : les
coefficients budgétaires seraient autres que nous ne les voyons
si les consommateurs pour chaque service par eux désiré en
supportaient entièrement le coût alors que dans certains cas,
notamment le service transports individuels,ils n'en supportent
en tant qu'agents individuels qu'une partie (comme des joueurs
de tennis qui en tant que tels ne supporteraient que le coût des
raquettes et des balles et non des courts).
Mais il y a plus : certains besoins des Ménages ne sont même
pas représentés dans leur dépense privée. Ainsi en va-t-il en
France pour le besoin d'éducation, la dépense privée pour cet

19. Passons sur la difficulté pratique d'importantes parties en blanc. Ce qui


de dresser un tableau d'ensemble avec nous importe ici est un problème logique.
STRATÉGIE DE L'ÉCONOMIESOCIALE
PROSPECTIVE 285
objet ne montant qu'à la proportion ridicule de o,4 % de la
dépense totale des Ménages. Voilà donc un domaine, et non sans
importance, où le choix public ne peut tirer aucune indication
des préférences révélées par les consommateurs.
Encore une absence aussi remarquable risque-t-elle moins
de nous égarer que des présences non représentatives. C'est
ainsi qu'aux États-Unis le besoin d'enseignement et le besoin
de santé sont l'un et l'autre représentés dans la dépense des
particuliers, mais le premier par une dépense de 7 milliards,
le second par une dépense de 28 milliards. Cette différence du
simple au quadruple dans les coefficients budgétaires des
Ménages est-elle révélatrice des importances qu'ils attachent
relativement aux objets Enseignement et Santé, non pas, car les
autorités publiques interviennent pour répondre au besoin
Enseignement tout autrement qu'elles ne font à l'égard du
besoin Santé : pour le premier objet elles dépensent 28 milliards
et 10 pour le second. En faisant l'addition des dépenses privées
et publiques par objet, on trouve des montants peu différents
pour l'Enseignement (34,7 milliards) et pour la Santé (38,4 mil-
liards) mais couverts tout autrement : à 80 % par les autorités
publiques en fait d'Enseignement et à 26 % seulement en fait
de Santé 2°. Il vient naturellement à l'esprit que si la dépense
publique était autrement répartie entre ces deux chapitres, leurs
coefficients respectifs dans la dépense privée seraient autres
que nous ne les trouvons.
Mais les coefficients budgétaires de la dépense privée ne
dépendent pas seulement du poids des interventions publi-
ques : ils dépendent aussi de la forme prise par celle-ci. Ainsi
en France les services médicaux absorbent 17,7 milliards de la
Dépense des Ménages et les services d'enseignement 1,2 mil-
liard 21. Or le premier de ces chapitres est formé dans sa presque
20. Les chiffrescités dans ce para- Welfare Expenditures :964-rg6g ",
graphesont arrondis,maisà une déci- SocialSecurityBulletin,vol. 28, n° io,
maleprès de ceuxdonnéspour l'année oct. 1965.
fiscale1964-1965 dans un très intéres- 21. Cf. Consommation, Annalesdu
sant article de IDA C. MEiueIAM, < Social CREDOC, 1966, n° 2.
286 ARCADIE

totalité des dépenses remboursables aux particuliers 22, tandis


que le second n'est formé que du reliquat assumé par les parti-
culiers dans le cas d'un service en général gratuit. Imaginons
une législation qui, pour remplir les mêmes objets finals, aurait
utilisé des voies législatives inversées : les soins médicaux
eussent été gratuits, les frais d'enseignement eussent été rembour-
sables : alors, dans la Dépense des Ménages, ce seraient les
services médicaux qui figureraient faiblement et ce seraient les
services d'enseignement qui figureraient fortement.
Ces remarques font sentir que la Dépense des Ménages n'a
pas toute la valeur significative qu'on lui prête souvent. Pre-
mièrement, quant à son total elle ne représente pas fidèlement
les obtentions des Ménages puisqu'elle exclut les services reçus
gratuitement des autorités; deuxièmement, quant à sa répar-
tition elle ne représente pas fidèlement les préférences des
consommateurs puisque c'est dans des mesures très différentes
que leurs différents besoins sont satisfaits autrement que par
leurs achats. On pourrait même ajouter que l'orientation de la
dépense des consommateurs est un guide d'autant moins sûr
que les autorités font plus pour assurer la satisfaction des besoins
fondamentaux par la voie de la gratuité. Les besoins moins fon-
damentaux peuvent alors prendre un poids accru dans la Dépense
des Ménages.
Dire que de I965 à I985 le pouvoir d'achat d'un ménage moyen
aura doublé, c'est dire tout autre chose que ce qu'évoque pour
nous le doublement immédiat du revenu pour un ménage
particulier. Car dans le cas du doublement immédiat pour un
ménage particulier, c'est dans un même contexte que se situe
l'augmentation du pouvoir d'achat, toutes choses égales
d'ailleurs, mais il n'en va point ai.nsi lorsque nous parlons du
changement moyen en vingt ans. D'abord, en vingt ans les prix
relatifs auront changé, de sorte que la dépense double en mon-

22. A titre purement indicatif, les prestations sociales de maladie montaient en


1964 à 16 milliards.
STRATÉGIEPROSPECTIVEDE L'ÉCONOMIE SOCIALE 287
naie constante comme on dit, ne permettra pas au ménage futur
de vivre comme fait à présent le ménage à revenu double, mais
autrement, mieux à certains égards, moins bien à d'autres (c'es:
ce que j'ai d'ailleurs appelé le caractère oblique et non vertical
de la croissance).
Mais surtout, et c'est ce qui nous intéresse ici, tout le cadre
de la vie aura changé. Dans une Robinsonnade, l'individu
modèle son environnement à sa guise, selon les ressources que
lui fournit la Nature; il n'en va point ainsi de l'individu social :
son environnement n'est point son oeuvre propre, il le subit.
Où vivra-t-il ? Là où il trouvera un emploi ? Comment se logera-
t-il ? Selon ce qu'il trouvera disponible dans l'aire approprié. Il ira
du logement au travail par des voies ou moyens de transport qui
lui sont rendus disponibles. Si nous considérons la vie quoti-
dienne de l'homme, elle nous présente le système maison-trans-
port-atelier-transport-maison. Comme c'est de sa présence dans
l'atelier que l'homme tire son pouvoir d'achat, il subit une
contrainte de distance (en dépense de temps) pour le choix du
logement (si même il a ce choix), et l'environnement du logement
et le parcours sont subis : même s'ils ont été choisis par l'individu
ils changent de caractère sous l'empire de pressions indépen-
dantes de sa volonté : un environnement qui avait du charme
est enlaidi, devient bruyant, un parcours qui était facile fait l'objet
d'encombrements.
La liberté que l'individu exerce comme consommateur, -
et dont la théorie économique classique fait si grand cas, - est
faible relativement à son absence de liberté quant au cadre
de la vie. Ce cadre est subi par chacun, il n'est composé par
personne. Les dirigeants d'une entreprise qui ouvrent un nouvel
établissement assurément en choisissent l'emplacement, mais ce
choix est dicté par le souci de minimer les coûts, cet établisse-
ment devient un centre d'attraction, ceux qui s'y rendent le
font par les voies les plus rapides, la multiplication des emplois
appelle la multiplication des logements, ils sont construits aux
moindres frais et sans souci de la pression qu'ils infligent aux
288 ARCADIE

habitants précédents, et ainsi de suite. Le principe de moindre


action, comme disait Maupertuis, ou le principe de parcimonie,
comme disait Zipf, préside à chacun des choix particuliers.
Et c'est bien parce qu'il en est ainsi que le produit total, mesuré
sur le marché, croît très rapidement. Mais la condition des
hommes n'est point mesurée exhaustivement par le produit
mesuré sur le marché.
Nos mesures économiques ne reflètent aucunement les incom-
modités et désagréments de la vie. Elles ne sont point conçues
pour cet objet. Fondamentalement notre Comptabilité Nationale
est une comptabilité d'entreprise élargie : la production natio-
nale qu'elle enregistre est le total des ventes des entreprises
moins les achats qu'elles se font mutuellement, sauf à titre
d'investissement 23.
Le principe de cette comptabilité étant qu'elle ne retient que
ce qui passe sur le marché, on a depuis longtemps fait remar-
quer qu'elle est inadéquate à la description des économies de
subsistance où la majeure partie des biens et services consommés
par la famille n'ont point passé sur le marché étant produits au
sein de la famille même (auto-consommation). Pour tout autre
raison, cette comptabilité nous donne une idée très incomplète
de la situation des hommes, dans un état de densité des rapports
où la situation de la famille (ou de l'individu) dépend énormé-
ment (en bien comme en mal) des conduites d'autrui, sous
leurs aspects non marchands.
Montesquieu avait bien énoncé le problème social, à savoir
que les hommes se fassent le plus de bien et le moins de mal
possible : le bien qu'ils se font par les activités de production

z3. a Le critère fondamental employé les comptables nationaux français écri-


paur définir une activité comme produc- vent : « La Comptabilité nationale ne
tion économique est qu'elle soit reflétée retient comme biens et services que
dans les transactions de vente et d'achat ceux qui s'échangent effectivement sur
de l'économie de marché », disent les le marché ou qui sont susceptibles de s'y
comptables nationaux des États-Unis échanger. » (Comptes de la Nation ig6o,
(National Income Supplement 1954 to vol. z, Méthodes, p. iSo).
the Survey of Current business,p. 30). Et
STRATÉGIEPROSPECTIVEDE L'ÉCONOMIE SOCIALE 289

est mesuré par notre comptabilité, non pas le mal qu'ils se


font par ces à-côtés de leurs activités de producteurs et de
consommateurs que les économistes appellent inflictions de
déséconomies externes. Quoique lourde, cette expression est
bien préférable à celle de coûts externes, car il paraît impropre
de parler d'un coût lorsqu'il n'y a point dépense de ressources,
aussi l'expression de coût externe suggère que le dommage infligé
par A est réparé par une dépense de B, auquel cas le coût est bien
déplacé, mais c'est un cas limité, la plupart du temps le dommage
infligé n'est point réparé du tout, c'est bien un dommage
et non pas un coût 24. Scitovski nous dit au sujet de ces
dommages :
« La théorie économique, la comptabilité sociale et la plus
grande partie de la politique publique reposent encore sur la
fiction que les déséconomies externes sont assez faibles pour
que l'on puisse les négliger 25. »
Il y a un métabolisme social producteur de déchets : de tout
temps il a été sensible dans les agglomérations, mais il n'est pas
fonction seulement de la densité mais aussi de la richesse. Le
Rapport Paley 26 nous a fait connaître que par habitant des
États-Unis non moins de 16 tonnes de matières diverses étaient
employées par an, ce qui nécessairement renforce considéra-
blement le courant d'éliminations. Mais il y a pire : selon la
nature chimique des produits à éliminer, il suffit de les enlever
et de confier leur recyclage aux processus naturels, ou bien,
avec le progrès technologique, les processus naturels ne suffi-
sent pas au recyclage et il faut intervenir pour le causer.
Le prévisionniste et le stratège doivent également prendre
en considération le progrès des flux négatifs à traiter. Mais le

récente sur
24. Le gros de la littérature et Prévision. in T. II, (1966), n° 4.
l'externité est à mon sens égaré par 25. T. SCITOVSKI, Papers on Welfare
l'expressionde coût. C'est ce qui se voit and Growth(Stanford,StanfordUniver-
dans l'article de J. BccxnNnrr et sity Press, 1964), p. 143.
W.C. STUHBLEHINE, « Extemality», Eco- 26. A Report to the Presidentby the
nomica(vol. XXIX, n° II6, nov. 1962). President'sMaterials Policy Commission
Voir chronique bibliographiqueAnalyse (Washington,juin 1952).
290 ARCADIE

stratège sera sensible au fait que les activités publiques répara-


trices entrent en concurrence pour l'emploi de ressources avec
les activités créatrices : il cherchera donc à minimiser la nécessité
des activités réparatrices, et pour cela à minimiser l'émission
de nuisances : il en est d'ailleurs qu'on ne connaît pas les moyens
d'enlever : ainsi le bruit. Il sera donc porté à préconiser une
politique imposant aux émetteurs de nuisances leur retenue à
la source, l'autodigestion des nuisances. Mais il ne faut pas
oublier que le stratège ne saurait que proposer, il ne peut disposer.
Les grandes entreprises sont les agents les plus capables d'auto-
digérer les nuisances dont leurs opérations sont émettrices
(encore que les questions de concurrence internationale soient à
cet égard gênantes), les petites entreprises le sont moins. Quant
aux consommateurs - dont il faut bien dire qu'ils sont les
auteurs principaux - la difficulté est très grande.
Ainsi Londres est empoisonné par la coutume populaire
d'assurer le chauffage domestique (d'ailleurs très mal) au moyen
de brûlement de charbon dans les foyers ouverts. Les techni-
ciens nous apprennent que la substitution d'un brûlement de
coke dans des appareils ad hoc, beaucoup plus efficace, rattra-
perait en trois ans les frais d'installation et serait dès lors bien
plus avantageux 27 .Encore en faut-il persuader les intéressés,
et peut-être leur en fournir les moyens financiers, ce qui entre en
concurrence avec d'autres emplois de fonds publics.
Ce cas est spécifique à Londres et il est d'un grand intérêt
pour les mesures économiques du bien-être : le revenu moyen
des Londoniens doit être à peu près le même que celui des
Parisiens mais les Londoniens subissent, du fait de leurs propres
actions, un inconvénient inconnu à Paris, et cette différence ne
figure nulle part dans les comparaisons économiques.
Tout autrement général est le cas des nuisances de bruit et
d'empoisonnement de l'air par l'emploi des moteurs à explosion :
27. ALAN R. SMITH, Air Pollution, dence and effets of Air Pollution (Lon-
A Survey carried out for the Society of dres, Society of Chemical Industry,
Chemical Industry into the causes, inci- 1966), p. 99.
STRATÉGIE PROSPECTIVE DE L'ÉCONOMIE SOCIALE 291

ces inconvénients peuvent être éliminés par la substitution du


moteur électrique 28. Mais le stratège ne peut pas s'attendre à
ce que la proposition de substitution passe facilement : il ren-
contrera à cet égard la résistance conjointe des consommateurs
et des producteurs.
Qu'il y ait un problème général de restauration de la qualité
de l'environnement, c'est une idée maintenant consacrée 29,
elle doit être prise comme une partie du problème plus général
d'instauration de l'environnement.
A la vérité, depuis le début du siècle on avait vivement pris
conscience que le genre humain était engagé dans un processus
d'emménagement dans les villes (qui de ce fait ne pouvaient plus
être à proprement parler des cités au sens historique). Il est
presque inexplicable qu'un phénomène d'une ampleur si évi-
dente n'ait pendant si longtemps fait l'objet d'aucun guidage
systématique 3°. Il semble que les esprits aient été pendant la
première moitié du siècle enivrés par le mouvement et son accé-
lération, et inattentifs aux problèmes d'organisation de l'étendue
qui en résultaient.
Les besoins d'aménagement de l'environnement humain
suggèrent une foule d'actions publiques qui ne sont pas toutes
possibles à la fois. Dans quel ordre ranger ces actions publiques
pour répartir entre elles les applications de ressources ? De quel
instrument intellectuel nous servir pour traiter ce problème 31 ?P
Il en est un dont il faut saluer la gestation : c'est l'analyse des
28. Sur « La voiture électrique », C.A. Doxiadis, Athens Technological
Cf. article de K.W.C. JEREMY in Ana- Institute.
lyse et Prévision (T. II r966, n° 4). 3i·Rappelons que la difficulté fonda-
29. Restoring the Quality of our Envi- mentale du problème a été mise en
ronment, Report of the Environmental lumière dès 1951 par le célèbre ouvrage
Pollution Panel, President's Science Ad- de Kenneth J. Arrow, Social Choice and
visory Committee (The White House, Individual Values (Cowles Commission
nov. 1965). John Wiley, i95i), et que François Per-
3o. Les recherches intellectuelles qui roux a lancé la recherche de l'instrument
ont cet objet sont maintenant recensées par un numéro spécial sur « L'avantage
couramment dans la revue Ekistics, collectif v de sa revue Économie Appli-
Reviews on the Problems and Science quée (T.V., n° 4, 1952).
and Human Settlements, publiée par
292 ARCADIE

coûts et rendementssociaux32. C'est une technique destinée au


traitement des problèmes dans lesquels les bienfaits à attendre
ne sont pas (ou ne sont pas entièrement) chiffrables par le
marché. Cette technique a partie gagnée dans le domaine de
l'hydraulique 33.
L'un de ses pionniers, Robert Dorfman, a présidé à la
Brookings Institution une conférence faisant porter une analyse
de cette nature sur différents compartiments de l'activité pu-
blique : l'ingéniosité dépensée fait bien augurer de la possibilité
de faire apparaître le mode d'action préférable dans un compar-
timent donné. La difficulté est de comparer des actions situées
dans des compartiments différents : ainsi un plus d'enseignement
contre un plus de routes contre un plus d'espaces verts dans les
villes et ainsi de suite.
Pour procéder à ces comparaisons, il faut attacher des quasi-
prix aux différents avantages que l'on désire conférer aux
hommes. Ces assignations de quasi-prix sont une responsabilité
intellectuelle que le stratège, à mon avis, doit assumer. Notez
bien qu'il n'y a point là - comme les dénonciateurs de la techno-
cratie seront prompts à le soupçonner - imposition au public
des préférences subjectives du stratège. Car il n'a aucun pouvoir
d'imposer son choix : il ne peut que proposer aux instances
politiques, qui elles-mêmes doivent tenir compte des réactions
du public. Autant on se tromperait par excès en confondant
proposer avec disposer, autant on se tromperait par défaut en
méconnaissant la nécessité d'assigner des quasi-prix afin de
pouvoir proposer. Par analogie on soulignera que l'entrepre-
neur qui lance un produit nouveau doit bien lui assigner un

32. C'est le titre du rapport d'un R. DORFMAN,H.A. THOMAS, S.A. MAR-


groupe d'experts réuni à Rennes en GLIN et G.M. FAIR : Design of Water-
septembre-octobre 1965, édité par Resource Systems, Nezv Techniques for
l'Institut de recherche des Nations Relating Economic Objectives, Engineer-
Unies pour le Développement social ing Analysis and Governmental Planning
(Dir. Jean Drenowsky), Genève. (Harvard University Press, ig6z et
33. A. MAAS, M.M. HUFSCHMIDT, 1966).
STRATÉGIE DE L'ÉCONOMIE
PROSPECTIVE SOCIALE 293

prix, que la réception du public l'obligera peut-être à changer.


Dans leur très grande majorité, les économistes répugnent à
la fonction d'appréciateurs : c'est à leurs yeux porter des juge-
ments de valeur alors qu'ils ont coutume d'enregistrer les juge-
ments de valeur formés sur le marché. Il est intéressant à titre
psychologique de voir quels trésors d'ingéniosité certains écono-
mistes dépensent pour ramener des biens futurs non marchands
à des équivalents de biens présents commercés.
Si cette procédure a un intérêt pratique, ce n'est sûrement
pas pour indiquer à quels biens futurs doivent être appliquées les
ressources publiques : ce peut-être tout au plus pour indiquer aux
entrepreneurs quels biens futurs actuellement non commercés
sont susceptibles de prendre dans la suite des temps une valeur
marchande, et pour porter lesdits entrepreneurs à s'orienter
vers la production desdits biens, ce qui peut décharger d'autant
les obligations publiques, lesquelles ne s'adressent pleinement
qu'aux biens qui ne sont point réductibles aux valeurs de marché.
C'est ainsi par exemple que, si l'enseignement accroît la valeur
marchande de l'enseigné- comme des auteurs américains, dans
une excellente intention, se sont attachés à le démontrer -
l'adoption de cette maximation de la valeur marchande de l'élève
comme critère du système d'enseignement ruinerait le principe
de l'éducation qui est d'un autre ordre. Ce serait même le prin-
cipe constituant d'une société intégralement philistine que les
jeunes y fussent formés de façon à maximer leur capacité de
servir des appétits inéduqués, autrement dit d'être habiles servi-
teurs de mauvais goût.
Tout éducateur digne de ce nom estime que sa tâche essen-
tielle est de porter les esprits qu'il forme aux biens qui méritent
d'être désirés. La neutralité en fait de valeurs est contraire à
l'essence même de l'éducation. Lorsqu'on parle de neutralité
de l'enseignement,on l'entend relativement à un certain domaine
de valeurs ardemment controversées, mais non pas à l'égard de
toutes valeurs. La rédaction même des programmes implique des
choix faits par les enseignants pour les enseignés.
29q, ARCADIE

Considérez maintenant le raisonnement suivant : 1° l'éduca-


tion est formatrice de préférences; 2° les hommes de demain
auront été éduqués en bien plus forte proportion que ceux
d'aujourd'hui; 3° ils l'auront été par des enseignants à la compa-
gnie desquels nos stratèges appartiennent; 4° il doit donc y avoir
une très forte corrélation entre le système de préférences qui est
communiqué par les enseignants et celui qui est employé par
les stratèges pour assigner des quasi-prix; 5° le système de préfé-
rences employé par les stratèges, s'il implique jugement de
valeurs, est donc aussi l'expression la plus probable du système
des préférences de la société future; 6° notamment c'est une
expression plus probable que celle qui serait donnée par les
membres de la société actuelle.
De là suit que nos stratèges commettraient une lourde erreur
par défaut en se liant timidement aux appréciations sociales
actuelles. En principe cette erreur est plus vicieuse que l'erreur
par excès, consistant à attacher à certains biens un prix supérieur
à celui que la société future serait disposée à ratifier : en effet,
en régime démocratique, on peut se fier aux instances politiques
et aux instances d'opinion pour opérer de forts rabais. Mais il
peut, en pratique, être maladroit de la part des stratèges de for-
mer des propositions trop en flèche, exposés à de tels rabais
que leur crédit intellectuel en serait compromis.
Ce crédit intellectuel est le seul capital de nos stratèges. L'ave-
nir social se construit jour après jour par une foule de comporte-
ments : nos stratèges ne peuvent affecter cet avenir que comme
instigateurs d'infléchissements de conduites. En quelque sorte
leur activité est un jeu contre la Nature mais il s'agit ici de « la
Nature sociale 34 ». Pour pouvoir rester dans le jeu il importe
qu'ils ne perdent point le total de leur mise, qui ne consiste que
dans leur crédit. Pour être utile, c'est avec une extrême modestie
que le stratège servira la poursuite du rêve qui l'inspire sur le
progrès de la condition humaine.

34. L'expression de « Nature sociale est d'Alfred Sauvy.


ANNEXE

i. Sur le progrès économique


et les changementssociaux

BIBLIOGRAPHIE

[I] DOROTHY S. BRADYed., Output, Employmentand Productivity in


the United States after i8oo, publication du National Bureau of
Economic Research (New York - Londres, Columbia University
Press, 1966), 66o p.
[2] ANGUSMADDISON, Economic Growth in the West comparative
experience in Europe and North America (New York. Twentieth
Century Fund, 1964), a46 p.
[3] BRUCE M. RUSSET and HAYWARD R. ALKER, KARL W. DEUTSCH,
HAROLDW. LASSWELL, World Handbook of Political and Social
indicators (New Haven - Londres, Yale University Press), 373 p.
[q.] RICHARD L. MERRITTet STEINROKKAN ed., Comparing Nations
(New Haven - Londres, Yale University Press, 1966), 584 p.
[5] NANCYBASTER et MUTHUSUBRAMANIAN, Aspects de la croissance
économique et sociale.Étude statistiquepilote, Institut de Recherches
des Nations Unies pour le Développement Social (Genève,
Nations Unies, 1966), 70 p.

Subitement, après la seconde guerre mondiale, le Produit National


Brut par habitant est devenu critère universel de comparaison, soit
géographique, soit historique. Pour les comparaisons internationales,
cette grandeur estimée par pays en sa monnaie nationale, a été conver-
tie en dollars. C'est par la conversion selon la méthode la plus grossière,
aux cours du change 1, que l'on a pu étager les peuples sur une échelle

x. On sait bien, depuis les travaux par rapport à la simple conversion au


dont Milton Gilbert a été le promoteur, cours du change, si l'on compare les
que la distance entre un pays avancé et pouvoirs d'achat intérieurs des mon-
un autre qui l'est moins apparaît réduite naies, et plus réduite si l'on prend pour
296 ARCADIE

graduée, allant de un à cinquante plus ou moins, échelle qui a joué


un rôle majeur pour définir le sous-développement.En vue des compa-
raisons historiques les estimations du P.N.B. par habitant, pour un
même pays à des dates successives, ont été converties en monnaie
constante, autrement dit on a cherché à éliminer l'influence exercée
sur l'expression aux prix courants, par les changements dans le niveau
des prix. Cette procédure aussi comporte ses problèmes.
Il y a liaison étroite par la cause finaleentre les soucis de comparaison
géographique et de comparaison historique : plus on est frappé de la
grande distance entre le niveau dudit Produit par habitant dans un
pays sous-développérelativement à un pays avancé, plus vivement on
désire précipiter le progrès réel de ce Produit dans les pays sous-
développés.L'attention se trouve par là très fortement appelée sur
les conditionsdu progrès 2.
Ce facteur d'intérêt qui est altruiste dans les pays avancés, n'y est
point le seul : le progrès même engendre une demande croissante de ses
fruits, ce qui appelle un rythme de progrès renforcé. Celui-ci importe
d'ailleurs beaucoup à la position relative du pays dans l'ensemble
international.
Vu que le calcul du Produit National est de fraîche date, les données
en résultant pour les pays avancés mêmes ne s'étendent que sur une
période courte; il a paru nécessaire, pour bien entendre la marche
historique de la grandeur qui nous intéresse, de procéder à de pro-
fondes plongées dans le passé. Ceci implique de grands travaux
d'érudition, tendant à constituer à l'aide de statistiques anciennes
des mesures globales qui n'étaient point calculées à l'époque. L'initia-
tive de ces travaux a été prise par le National Bureau of Economic
Research de New York; en France, c'est l'I.s.E.A. qui a été le foyer
des travaux de ce type 3.
L'ouvrage [i] est la plus récente contribution du N.B.E.R.à son
entreprise de longue date. Il contient treize études distinctes dont la

base de comparaison
les prix régnant 3. Cf., commetémoinde l'intérêtde
dans le pays le plus avancé que si l'on ces travaux, Th. J. MARKOVITCH, a Les

prendceuxquirègnentdansle paysqui Secteursdominantsde l'économiefran-


l'est moins. çaise»,Analyseet Prévision(t. 1,(1966),
z. C'est le titre du fameuxlivre de n° 3).
ColinClark,pionnieren la matière.
STRATÉGIE PROSPECTIVE DE L'ÉCONOMIE SOCIALE 297
plupart portent sur des sujets spéciaux4, mais dont trois sont de
caractèregénéral 5.
SelonGallman,en i8q.o,le P.N.B.par habitantaurait été en Grande-
Bretagne de 22 à 40 % plus élevé qu'aux États-Unis et en France
de 24 à 40 % plus faible qu'aux États-Unise. A présent cette gran-
deur est à peu près la même en France qu'en Grande-Bretagneet
seulement d'un peu plus de moitié de ce qu'elle est aux États-Unis 7.
Commentce changements'est-il fait 8 ?
Maddison nous en décrit la marche de 1870à 1060.Il distingue
trois périodes. De 1870à 1913,le progrès du P.N.B.par habitant a
été au rythme annuel de 2,2 % aux États-Unis contre seulement
i,4 % en France et 1,3 % dans le Royaume-Uni; la période ><9><3-
I95o, en général mauvaise, a vu un progrès de 1,7 % l'an aux États-
Unis, 1,3 % dans le Royaume-Uni et seulement 0,7 % en France.
De ig5o à ig6o, période de rattrapage pour les Européens, le progrès
en France a été de 3,5 % l'an, contre 2,2 % dans le Royaume-Uni
et 1,6 % pour les États-Unis.
Maddison nous donne aussi pour ces mêmes
trois périodes les
rythmes différents d'accroissement du Produit
par heure travaillée.
Et ici il est très frappant que, dans chacune des trois périodes, le
rythme américain d'accroissement se trouve toujours le même : 2,4 %.
Cette stabilité apparaît d'autant plus frappante
qu'on la compare aux
changements survenus dans deux pays du
continent européen,
l'Allemagne et la France. Dans la première période le rythme allemand
est 2,1 %, dans la seconde il tombe à o,9 % 9 peur s'élancer à 6 % dans

4. Ainsi D. McDougall sur le déve- 7. La comparaison avec les États-


loppement de l'industrie de la machine- Unis dépend naturellement de l'instru-
outil, A. Fishlow sur le changement ment de conversion.
technologique et la productivité dans les 8. Cf. dans le Bulletin S.g.D.É.I.S.
chemins de fer, H.F. Williamson, PAIGE, F.F. BLACKABY,S. FREUND : « La
R. J. Andreano et C. Menzes sur l'indus- croissance économique au cours des
trie du pétrole. cent dernières années (1er déc. 1961);
5. R.E. Gallman sur le P.N.B. de xô3¢ RAYMONDW. GOLDSMITH : tt La crois-
à 1900, D.S. Brady sur le déflateur sance économique des États-Unis (1839-
destiné à permettre la mesure en mon- 1959) d'après le Produit National »
naie constante, S. Lebergott sur la popu- (10 fév. 1963).).
lation active et l'emploi. 9. Le placement de la coupure en 1950
6. Le contraste que ces chiffres met- déprime le chiffre allemand, cette année
tent entre l'Angleterre et la France en trouvant l'Allemagne en très mauvais
J 840 peut paraître bien fort. état.
298 ARCADIE

la troisième. Les fluctuations françaises sont dans le même sens mais


moins accentuées : le rythme d'accroissement du P.N.B. par heure
travaillée apparaît de 1,8 % de 1870 à 1913, de 1,6 % de 1913 à 1950,
de 3,9 % de 1950 à 1960.
Particulièrement intéressant est l'éclairage porté sur le destin
britannique. Il n'apparaît pas vrai que les choses aillent de plus en
plus mal dans le Royaume-Uni puisque, au cours des trois périodes,
l'accroissement du Produit par heure a été successivement croissant :
1,5 % puis 1,7 % puis 2 %. Il apparaît que l'économie anglaise s'est
comportée particulièrement mal à l'époque où elle était le plus admirée,
de 1870 à 1913 10. Quant à moi, je suis convaincu que la langueur de
ses gains en productivité à cette époque doit être principalement
attribuée à l'énormité de ses exportations de capitaux 11. L'exporta-
tion de capitaux nourrit la productivité des autres pays aux dépens
de la productivité nationale.
Maddison nous permet encore de mesurer le progrès du P.N.B.
par travailleur. Ne formons que deux périodes, de 1870 à 1913 et
de 1913 à ig6o; pour l'ensemble de la première nous trouvons par
travailleur un progrès total de 60 % en Angleterre, de 80 % en
France, de 98 % en Allemagne, de iaq. % aux États-Unis. Ces écarts
se trouvent fort rétrécis au cours de la seconde période, soit 1913-
1960 : le progrès par travailleur est alors de 93 % pour l'Angleterre,
de 107,5 % pour l'Allemagne, de près de 116 % pour la France
contre 117,5 % pour les États-Unis.
Autant l'ouvrage de Maddison, par ses chiffres, plonge dans le
passé, autant l'intention de l'auteur s'adresse à l'avenir. La question
qui le hante est si l'expérience européenne récente augure le main-
tien sur longue période d'un rythme de progrès plus fort que le plus
prononcé du passé (qui était américain). Il s'intéresse au rôle de la
dépense publique comme poussant la demande globale, et au rôle
de l'investissement comme promoteur de productivité, et il donne des
tableaux qui décomposent investissements et dépenses publiques
selon leurs genres.

10. Elle était admiréebien plus encore r r. Cf. pour l'estimation du partage
avant 1870, mais dans l'ensemble des des investissementsentre l'intérieur et
90 ans considérésc'est la périodede 1870 l'étranger : A.K. CAIRNCROSS, Homeif
à 1913qui a été celledu plus grand pres- ForeignInvesiment(CambridgeUniver-
tige de l'économie britannique. sity Press, 1953).
STRATÉGIE
PROSPECTIVE
DE L'ÉCONOMIESOCIALE 299
Souhaitons que le Twentieth Century Fund qui a soutenu cet
ouvrage n'en reste pas là. En i884 Mulhall publiait un dictionnaire
historique de statistiques dont il donnait en 1892 une édition fort
amplifiée. Rien de pareil depuis, sinon l'effort du regretté Woytinsky.
Un tel dictionnaire a été publié pour l'Angleterre seule; pour en
donner l'équivalent international, l'abondance des chiffres est devenue
un embarras, mais l'ouvrage ici recensé atteste qu'un auteur judicieux
peut faire une bonne sélection.
* ***
*
Quant aux changements de structure au cours de la croissance
américaine, on trouvera bien des indications dans [i]. Ainsi, quant à
la dépense des consommateurs, Gallmann nous fait connaître la
remarquable stabilité de sa structure de 1844 au début du xxe siècle.
La part des Services se retrouve à 29 % en i8g4-igo3 comme elle
avait été en i844, après avoir baissé jusqu'à 25 % entre 1860 et i88o;
la part des biens semi-durables se retrouve de 16 % en 1894-1903
comme en i844 après avoir monté jusqu'à 18 % en i84g seulement,
le chiffre de 17 % étant fréquent dans la période intermédiaire. Un
seul changement paraît avoir le caractère d'une tendance qui se pour-
suit : l'affaiblissement de la part des biens périssables (50 % en i84¢
et 48 % en 1894-1903) au profit des biens durables (4 % en 1844
et 7 % en 1894-1903).
Combien différente l'image obtenue si, au lieu de compter aux prix
courants, comme on vient de faire, on compte aux prix de i86oI Fai-
sant porter la comparaison sur les périodes 1838-43 et i8g4-igo3, on
constate une baisse dans les Services de 32 % à 20 % (entièrement
acquise dès 1879-1888), un progrès des biens durables de 2 à 10 %
(acquis aussi dès 1879-88), un progrès des semi-durables de 9 à 18 %
(17 % dès 1849-58), une baisse des périssables de 57 % à 52%
(51 % dès 1849-1858).
Cette comparaison sur une longue période donne à penser que la
répartition de la dépense des consommateurs est d'une grande stabi-
lité, les changements des proportions dans les obtentions tenant
essentiellement aux changements des prix relatifs, objet sur lequel
Fourastié a si justement attiré l'attention 12.
x2. Il l'a fait derechefdans son rap- France depuis 1949 », présenté au
port « Prix et progrès techniqueen Congrès des économistesde langue
300 ARCADIE

On peut rapprocher ce que nous apprend Gallmann de ce qui nous


est dit ailleurs par A.L. Rowe 13quant à la dépense des consomma-
teurs britanniques de 1000 à ig6o, répartie fonctionnellement.
Comptée aux prix courants, cette dépense ne fait apparaître qu'un
seul changement net : le progrès, après 1920, de la dépense pour le
transport. En particulier la part de la dépense alimentaire a diminué
à peine, celle de la dépense vestimentaire point du tout. Le rapproche-
ment de tels chiffres pour une longue période avec les fortes élasticités
spécifiques trouvées pour les périodes courtes pose une question qui
m'intrigue et que j'aimerais voir traitée.
Passons avec Lebergott à la répartition des travailleurs entre indus-
tries. Ici nous trouvons les grands changements de structure connus
de tous, fonte du personnel agricole, gonflement du personnel des
manufactures et du commerce. Mais il y a deux éléments dont la
stabilité surprend : le personnel domestique forme à peu près la même
fraction en ig6o (3,4 %) qu'en 1830 (3,8 %) après avoir brièvement
atteint en 1870 une proportion double; quant au personnel employé
dans la construction, il s'est tenu avec constance à 5 % environ.
Mais, quant à la fonte du personnel agricole, Lebergott souligne à
l'intention des nations en voie de développement que la proportion
de ce personnel a changé à peine entre i85o et i88o.
Lebergott manifeste d'ailleurs une disposition hérétique en souli-
gnant que l'éducation, tout à fait négligée jusque vers 1000, n'a pu
jouer aucun rôle dans l'essor américain au xixe siècle.

**
""
Les quantités ne parlent pas à l'esprit, mais seulement les quotients.
Peu m'importe le nombre d'exemplaires de journaux quotidiens
vendus dans tel pays, mais je prête l'oreille si vous me dites combien
par mille habitants : ce quotient fait image et se prête aux comparai-
sons internationales. Il me suffit d'ailleurs de savoir que le quotient
est de l'ordre de 10, comme en Indonésie, pour avoir bien conscience
que l'achat d'un journal n'est pas une conduite typique du chef de

française et publié par la Revue d'Écono- Research de Londres), The British


mie Politique, mai 1966. Economy in I975 (Cambridge Univer-
13. In W. BECKERMANet al. (Natio- sity Press, 1965), p. 180.
nal Institute of Economic and Social
STRATÉGIE DE L'ÉCONOMIESOCIALE
PROSPECTIVE 301
ménage. De même peu m'importe le nombre de médecins par pays
mais si l'on me présente un quotient du nombre d'habitants par
médecin, il me suffira d'apprendre qu'au Laos et au Cambodge le
nombre d'habitants est de l'ordre de 100 ooo par médecin, pour
entendre la difficulté d'accès des familles aux soins médicaux.
C'est une collection de tels quotients par État que l'on trouve
présentée dans l'ouvrage de Russett et al [3]. C'est là un produit
heureux de l'activité du Yale Political Data Program, inspiré par
Harold Lasswell et Karl Deutsch, et auquel collaborent outre Russett,
notamment Hayward R. Alker et Richard L. Merritt, avec, du côté
européen, Stein Rokkan. Les deux derniers nommés sont co-éditeurs
d'un second volume [q.] qui rassemble les discussions relatives au
développement dudit projet, discussions qui ont eu lieu à Yale en
septembre 1963.
L'entreprise est très louable, car l'accent qui se trouve mis sur la
comparaison des P.N.B. par habitant ne doit pas faire négliger les
autres aspects sous lesquels les différentes nations diffèrent : ceci
paraît d'ailleurs être un thème fondamental de l'Institut sis à Genève
qui nous donne l'ouvrage [5].
Le mérite de l'entreprise est si évident que l'on passe tout de suite
aux critiques. J'ai été frappé de l'absence dans la collection Russett
de quotients sociaux que j'attendais. Le pionnier en fait de quotients
sociaux est incontestablement Quételet 14.Or une grande partie de son
ouvrage porte sur la fréquence des crimes de violence qu'il a d'ailleurs
cherché à mettre en rapport avec différents traits sociaux 16.Il est
curieux que les auteurs de Yale, qui rendent hommage à Quételet,
ne nous donnent pas ce quotient qui l'a tant occupé. Quant à la vio-
lence, ils se contentent de nous donner la fréquence au cours d'une
période courte (1950-62) des meurtres de caractère politique.
Mais c'est là sûrement un des indices les plus instables que l'on

14. A. QUÉTELET, Sur l'Homme et le tes : « Les pays où ont lieu de fréquents
développement de ses facultés ou essai mélanges de peuples, ceux où l'indus-
de physique sociale (Paris, 2 vol., 1835). trie et le commerce réunissent beau-
té. Quételet (t. II, p. 245) ne trouve coup de personnes et de choses et pré-
pas de liaison entre criminalité et pau- sentent le plus d'activité; ceux, enfin,
vreté, ni avec le défaut d'instruction. où l'inégalité des fortunes se fait le plus
Les liaisons positives qu'il trouve (et ressentir, donnent, toutes choses égales,
dont il y aurait lieu de chercher confir- naissance à un plus grand nombre de
mation ou infirmation) sont les suivan- crimes ».
302 ARCADIE

puisse imaginer. Si vous l'eussiez pris pour une période de même


durée précédant la Révolution française,vous auriez noté pour la
France un indice zéro. Les violencesqui allaient survenir étaient
totalement imprévuesdes contemporainsles plus éclairés16.
On est frappé aussi de ne pas trouver, malgré l'accent mis par
Durkheim sur ce phénomène,d'indicateur de fréquencedu suicide.
J'entends bien que la présentationdes statistiquesest commandée
par leur disponibilité.Mais je ne suis pas sûr que les auteurs aient
eu raison de ne vouloir offrir que des quotients disponiblespour un
très grand nombre de pays. Il y a plus. Supposonsque l'on se livre à
une analyse de contenude la collection Russett : elle comprend
75 tableaux donnant les comparaisonsinternationalespour 75 quo-
tients spécifiques.Parmi les quotients utilisés, bien forte me paraît
la proportion de ceux que l'on sait à l'avance être liés à la richesse
nationale. Par là se trouve involontairementrenforcé le sentiment
si répandu, que j'appelle le nouveaufatalisme selon lequel nous
n'aurions, en fait de stratégie sociale, d'autre choix qu'entre une
allure plus ou moins rapide de la croissancedu P.N.B.par habitant,
les changementssociauxn'intervenant que comme facteurs utiles et
conséquencesnécessairesde ladite croissance.
Il n'est pas certainque la présencede certainstraits sociauxdans le
pays le plus riche soit ni facteurutile ni conséquencenécessairede sa
richesse, ni que leur accentuationdans les pays qui viennent après
ne soit pas due en partie à la simple imitation. Pour une stratégie
socialepositive,il importede bien distinguerles traits sociauxqui sont
facteurs de croissance,qui ont valeur instrumentale,et ceux qui sont
à nos yeuxdésirables,qui ont valeur, finale.Qu'il y ait quantitéde traits
sociauxvalablesà la fois sous l'un et l'autre aspects,on n'en doutera
pas : et il est intéressantà leur égard de voir dans [5] comment ils
contribuentà la croissanceet commentla croissancecontribue à leur
accentuation.Mais il n'est pas permis de croire que cette dualité de
valeursest communeà tous les traits sociaux.Commeon sait très bien
que tel n'est pas le sentiment de l'équipe de Yale, on peut attendre
de ces chercheurs avec confiance : 10 qu'ils étendent beaucoup la
gammedes quotientssociauxfournis; 20qu'ils complètentla compa-
16. Voir là-dessus la citation de Mme de Staël dans ses Coruidératioxs...
Condorcet dans mon Art de la Conjec- sur la Révolution française (Paris, 3 vol.,
ture, (Paris, p. 83, et 1818).
surtout les profondes réflexion de
STRATÉGIE
PROSPECTIVE SOCIALE 303
DE L'ÉCONOMIE
raison géographique, statique, d'une comparaison historique,
n'importe qu'elle ne soit possibleque pour un petit nombre de pays.

ii. ,Sur les nuisances


et la théorie des coûts externes

BIBLIOGRAPHIE

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AdvisoryCommittee(Washington,The White House,nov. Ig65),
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[3] M. BUCHANAN et W. C. STUBBLEBINE, « Externality», Economica
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Theory of Games », Journal of Political Economy (juin 1962,
pp. 241-262).
[5] O. A. DAVIS et A. B. WHINSTON, « On externalities,information
and the Government assisted invisible hand », Economica(août
1966,PP. 303-318). ,
[6] D. W. PEARCE et S. G. STURMEY, « Private and Social costs and
benefits.A note on terminology», EconomicJournal (mars 1966,
Pp. 152-158).
«Il n'y a quasimentaucuneactionde l'homme- dit le rapport [I] -
qui ne soit créatricede déchets, lesquelstendent à se répandre dans
l'environnement,et à l'affectercommepolluants.» Quant à ceux qui
accompagnentl'existence domestique, la nécessité de les enlever
des agglomérationshumaines est depuis longtempsreconnue. Mais
l'accroissementde la populationet de sa richesseentraînant un gon-
flement de leur volume, le transport physique ne suffit plus : il ne
304 ARCADIE

ferait que transférerla pollution,il faut donctransformerces déchets1.


La dépensesocialepour cet objet est infime :son caractèreridicu-
lementfaiblepeut être mis en lumièrepar une analogiesimple.Consi-
dérez le temps total passé par les membres d'une famille au travail
gagne-pain,comparezle temps passé par une bonne ménagèreà tenir
le logisnet ;maintenantfaitesla mêmecomparaisonpour notre société
entière entre la masse du temps social appliqué aux travaux dits
productifset le nombre total des heures appliqué au ménage social
de l'environnement. Ce rapprochement fait immédiatementappa-
raître l'incurie de notre grande famillecollective.
Les soins ménagersnécessairespour un même résultat sont fonc-
tion de la conduite des agents remuants. Or, dans notre société,les
agents remuants sont de plus en plus créateurs de désordre et de
déchets. Quant au désordre, le rapport [i] nous apprend qu'aux
États-Unis, les consommateursversent commeau hasard 4 ou 5 mil-
lionsde tonnesde voituresabandonnéespar année;tandis que, d'autre
part, les opérations minières accumulent par an non moins de
3,3 milliardsde tonnes de roches et gravats!Quant aux déchets de
nature chimiquementfâcheuse,le rapport s'exprime dans les termes
suivants :
«La combustiondu charbon,du pétroleet du gaz,dansnos maisons,
nos véhiculeset nos usines déchargedans l'air des bioxydesde soufre
et de carbone,de l'oxydede carbone,des oxydesd'azote et des hydro-
carbones seulement partiellement consumés. Certains de ces gaz
entrent en combinaisonà l'air et au soleilet deviennentconstituants
du smog;d'autres, commele bioxydede carbone,s'accumulentdans
l'atmosphère en telles quantités qu'ils semblent devoir à la longue
apporter des changementsnotables dans les climats. Des quantités
considérablesde plomb sont dispersées dans l'atmosphère par les
échappementsdes automobiles.A la vérité, la pollution du fait des
moteurs à combustioninterne est d'une telle gravité et si rapidement
croissantequ'un autre moyen de fournir la force motrice à nos véhi-
cules prendra probablementle caractèred'une nécessiténationale».
On sent déjà que, selonla nature des déchets,ils se prêtent ou non
à la canalisationet au traitement après émission.Quant à ceux qui
s'y prêtent, ils appellerontdans l'avenir des frais publics considéra-
blement accrus et supportéspar l'ensembledes contribuables,quant
r. CI. l'articie d'HENRi RoussEAu, Analyse et Prévision, t. Il (1966), n° 4, p. 7°1.
STRATÉGIE PROSPECTIVE DE L'ÉCONOMIE SOCIALE 305
à ceux qui ne s'y prêtent point, ils appelleront des prohibitions
d'émissionde plus en plus rigoureuses,entraînant des coûts pour les
émetteurs.
L'interdiction d'émettre des nuisances est entièrement conforme
au rôle fondamentaldes autorités; qu'il en résulte une impositionde
coûts aux émetteurs actuels, cela est appelé par la logique même de
l'économie de marché telle que l'expose son plus vigoureux cham-
pion, Ludwig von Mises (dans un texte déjà cité) et cet auteur
estimeque si le principe n'a pas été appliquépar les autorités, c'est
pour des raisonsd'opportunité.
« Que dans bien des pays les propriétairesd'usines ou de chemins
de fer n'aient point été tenus pour responsablesdes dommagesque
la conduite de leurs entreprisesinfligeaità la propriété ou à la santé
de voisins, clients, employésou autres personnes, par la fumée, la
suie, le bruit, la pollutionde l'eau et les accidentscauséspar des équi-
pements fautifs ou inadéquats,il faut l'attribuer sans doute au souci
de ne pas gêner l'industrialisationet le développementdes trans-
ports. »
On notera que Misesassociedans cette énumérationdes dommages
infligés à des personnes distinctes (comme les accidents) qui,
par nature, peuvent donnerlieu selonque la loi le permet à des reven-
dicationsd'indemnités,et des dommagesdiffus, que les économistes
appellentindivisibles,qui, par nature, ne sont justiciablesque d'une
action publique interdisant leur infliction.
Que l'entrepreneur (ou plus généralement l'agent économique)
soit appelé à des mesures purement financièrespour compenserle
dommage divisible, ou à des mesures techniques financièrement
coûteusespour empêcherl'émissiondu dommageindivisible,en tout
cas ce sont là pour l'agent des coûts,au sens le plus commundu mot.
Lorsque l'état du Droit, par négligence ou par intention, le dispense
d'assumer de tels coûts, on dit, c'est la tradition, c'est aussi le langage
de Mises, que ces coûts sont externes. Les coûts externes ne sont rien
autre chose que la différence entre les coûts effectivement supportés
par l'entreprise et ceux qu'elle devrait supporter si elle était pleine-
ment responsable des effets de ses actions (la notion vaut tout aussi
bien pour le consommateur comme émetteur de nuisances, que pour
l'entreprise).
Il me paraît déplorable que ce sens classique des coûts externes
soit perdu de vue par tout un groupe d'économistes, d'ailleurs bril-
306 ARCADIE

lants, qui ne reconnaissentplus de coût externe,sinon dans le cas où


le producteur B, gêné dans ses opérationsproductivespar un effetde
la conduitedu producteur A, se trouve amené,pour surmonter cette
gêne, à une dépensequ'il n'aurait pas lieu de faire si A s'était, à ses
frais, empêchéd'infligercette gêne. Il est clair que, dans ce cas, il ne
s'agit que d'une répartitionde frais de productionentre producteurs :
c'est là un thème de discussionsacadémiques,ingénieusesmais étran-
gères au véritableproblèmesocial. De cette nature me semblent les
articlesde Buchananet Stubblebineet de Daviset Whinston2.Encore
si ces auteurs avaientexcusél'étroitessede leur traitement en jouant
du mot coût, en disant que le mot ne s'applique qu'aux emploisde
ressources et plus proprement aux emplois de ressources pour la
production,qu'ils entendent donc par coûtsexternesen appuyant sur
le substantif, ceux que l'on trouve effectivementassumés par des
producteurs du fait d'autres, ce serait là une acceptationdifférente
du sens classiquemais plausible; tout au contraire ils ont choisi de
laisser tomber le mot coût et de parler d'externalités1 !
Or comment peut-on entendre ce terme autrement que pour
embrasser tous les effets non assumés par leur auteur 3 ? Les effets
exercés de producteur à producteur - ainsi la diminution des revenus
de la pêche tenant à la pollution industrielle des estuaires 4 - n'en
forment que la moindre partie. Bien autrement importants sont les
effets subis par les consommateurs. C'est au bien-être des consomma-
teurs que sont destinées les activités productives. Lorsqu'il s'agit de
servir des consommateurs qui ne mangent pas à leur faim, qui sont
insuffisamment garantis contre les intempéries par le vêtement, le
logement et le chauffage, tout le monde concèdera qu'il ne faut faire
figurer dans la Comptabilité Sociale que les contributions apportées
à la satisfaction de ces besoins vitaux, personne ne pensera qu'il
faille tenir compte de désagréments infligés incidemment aux proces-

2. Je ne cite ici que les auteurs dont 3. Le terme d'externalités embrasse


le point de vue est le plus éloigné des les bienfaits conférés dont l'auteur ne
préoccupations ici présentées. Il y en a retire pas le fruit tout autant que les
d'autres, qui pensent autrement. Les méfaits dont il n'assume pas la charge.
travaux d'E.J. Mishan sont bien connus; Sur la terminologie, voir l'excellente
une contribution récente de Stanislaw note de Pearce et Sturmey.
Wellicz est à retenir; on trouvera une 4. Cf. illustrations dans le rapport [il,
bibliographie dans [5]. pp. 218 et sq.
PROSPECTIVE
STRATÉGIE DE L'ÉCONOMIE
SOCIALE 307
sus de production allant à ces objets. Mais les processusproductifs,
dans les pays avancés, vont bien loin au-delà des besoins vitaux
strictementconçus5.Ils tendent à procurer des commodités,des agré-
ments : il n'est pas raisonnablealors de ne tenir compteque des com-
modités et agréments qui sont vendus, à l'exclusiondes incommo-
dités et désagrémentsqui sont gratuitementinfligés.
Tout le monde convient à présent qu'il faut tenir compte de ces
incommoditéset désagréments : mais comment en tenir le compte
au sens précis et quantitatifdu terme ?Les désagrémentssubis n'étant
pas commercésne peuvent s'inscrire sur le marché. Ce qui s'inscrit
sur le marché ce sont les réactions défensivesdes consommateurs,
en tant qu'elles prennent le caractèrede dépenses :si nous prenons le
cas de la pollution de l'air à Londres (pleinementtraité par Alan
R. Smith), nous voyons que cette pollution est estimée coûter aux
habitants 5o millionsde livres par an seulementen achats de textiles
d'ameublementou de vêtement, en sus de ce que coûterait cet objet
en l'absence de pollution. Or, dans les Comptes Nationaux, cette
dépenseforcéepour réparer un mal n'est nullementdistinguéed'une
dépensechoisiepour procurer un mieux.
D'ailleurs les réactions défensivesdes consommateursne s'inscri-
vent qu'en partie sur le marché.Toujours dans le cas de Londres, les
travaux de blanchissageforcéspar la pollutionsont en partie services
commerciauxqui se trouvent dans les dépensesde consommationet
partie travaux ménagers qui ne se trouvent pas dans les comptes.
Supposons que l'on fasse une estimation monétaire des réactions
défensivesy compris celles qui n'ont point forme commerciale :on
arrivera à un total (cf. Smith, pp. i4g-i5o), mais que sera ce total?
Le coût des réactions aux désagréments,et non pas la mesure de
ceux-ci. Car les réactionsdéfensivesn'abolissentque certains aspects
particuliers des désagréments.
Que l'on puisse trouver une mesure objectivedes nuisances,cela
ne paraît pas conformeà la nature des choses. Certainementil ne
faut point la chercherdans les effetsnocifssur la santé publique. Car,
si l'on adoptait ce critère pour les valeurs négatives,il faudrait, par
5. Personne ne niera que certains ne tiennent pas à une insuffisante capa-
membres des sociétés les plus avancées cité de production dans ces domaines :
ne soient en état de manque relativement ils posent un problème social et non
aux besoins vitaux : mais ces manques point économique.
308 ARCADIE

souci de symétrie,l'adopter aussi pour les valeurspositiveset refaire


tous nos comptesdu Produit Nationalen n'attribuant commevaleur
à chaqueproduit et servicecommercéque la contributionqu'il apporte
à la santé publique! J'en sais dont la valeur deviendraitalors nulle
ou même négative.
Ce ne sont point des besoins objectivementmesurablesmais les
goûts des consommateursqui font les valeurs positives; la symétrie
nous obligerait à dire que ce sont les dégoûts des consommateurs
qui font les valeurs négatives : mais avec cette énorme différence
pratique que le guidagedes activitéspar les goûts a son mécanisme,
le marché, sans équivalentpour le guidage par les dégoûts. Il faut
encore remarquer que, traditionnellement,le marché a permis à des
goûts encore peu répandus de fournir à la production vénale des
indicationsanticipatrices,tandis qu'il n'y a point d'équivalentdans le
domainedes dégoûts.De là suit que l'action publique,ne répondant
qu'à un sentimentqui s'est suffisammentrépandu,se trouveraentamée
très tard.
On peut d'ailleurs noter que la demande d'action contre les nui-
sances n'est pas seulementliée aux sensibilitésmais aussi à la cons-
cience que l'on a des remèdespossibles.Révélatriceà cet égard est
une remarque rencontrée dans le rapport d'une mission américaine
en Allemagnedont l'objet était d'examinerles mesurespréservatrices
de l'environnementg.
« Le bruit ne figurait point sur notre agenda lorsque nous avons
quitté Washington,mais l'importance des actions menées en Alle-
magne contre ce mal nous a convaincusqu'il y a là un problème
d'environnementtrop négligéaux États-Unis.»
Cette référenceau bruit est intéressanteà plus d'un titre. Elle nous
amène à distinguer les nuisances immédiatementmanifesteset les
nuisances qui le sont beaucoup moins et dont les effets cheminent
lentement. Dans le cas des nuisances entièrement situées dans le
présent, il me semble que des autorités démocratiquessont fondées
à dire qu'elles prendront des mesures quand l'opinion l'exigera et
point avant. Il en va tout autrement dans le cas des nuisancesfaible-

6. Cette mission menée par le Secré- Natural Resources Mission to Germany,


taire d'État à l'Intérieur était formée de A Special Report to the President
parlementaires et fonctionnaires. Son (mars 1966).
rapport, très sommaire, est intitulé
STRATÉGIE PROSPECTIVE DE L'ÉCONOMIE SOCIALE 309
ment perçues aujourd'hui et cheminantde telle sorte que leurs effets
s'inscrirontfortementdans l'avenir. Ces effetspeuvent avoirle carac-
tère de pertes patrimoniales.Telle est au premier chef la détériora-
tion de l'atmosphèreterrestre, sur laquelle[i] donne quantité d'indi-
cations(voir aussi Neiburger1).Ici ce sont les conditionsbiologiques
de notre existencequi sont en cause.Pertes patrimonialesaussi, à un
degré moindre,la destructiondes beautésnaturellesdont l'orientation
actuelledes vacancierstémoignequ'ellesserontde plus en plus prisées.
Vu l'importance des nuisancescheminanteset à effets cumulatifs
sur le patrimoinesocial,mêmel'existence- qui semblepratiquement
irréalisable- d'une contrepartie du marchéde consommation serait
impropre à guider l'action publique, qui doit en cette matière exercer
une longue prévoyance.
On trouve dans [i] l'énoncé de principe suivant :
« La responsabilitéde chaque pollueur pour toutes les formes de
dommage causé doit être effectivementconsacrée et généralement
acceptée.Il n'y a point de droit depolluer.»
Ce principe strictement appliqué mènerait à l'internalisationinté-
grale des coûts externes(au sens classique).Son applicationne saurait
être que graduelle et partielle, mais, comme le dit encore le
même document : « L'esprit d'économie a joué dans le sens de la
pollution; il s'agit désormais de le faire jouer en sens contraire n.
Le degré de vigueur de cette orientationest sujet à conjecture,mais
qu'elle vienne à s'exercer dans l'avenir on peut le donner pour pré-
vision, et son influencesur la Demande effectivesera croissante.

III. Sur l'analyse des coûts


et rendements sociaux

BIBLIOGRAPHIE

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sociaux,rapport d'un grouped'experts réuni à Rennes(sept-oct. 1965)
(Genève, Institut de recherches des Nations Unies sur le Déve-
loppement social, 1966), 187 p.
Le livre de Ginsberg (cf. Cazes in Analyse et Prévision, t. II, no 1-2,
p. 593) figure ici parce fait connaître
qu'il combien grande est la part
des ressources productives américaines qui sont employées par les
autorités publiques ou d'autres institutions sans but lucratif. Plus
grande cette part, plus vif l'intérêt qui doit être porté à l'évaluation
des bienfaits sociaux qui peuvent être conférés selon l'emploi desdites
ressources. L'effort d'appréciation desdits bienfaits a reçu aux États-
Unis le nom de Cost-benefit analysis : il me semble que la version
française devrait être estimation des bienfaits rapportés aux coûts : mais
on traduit couramment analyse des coûts et rendements sociaux encore
que G. Rôsch in [5] préfère analyse des coûts et avantages sociaux
(le terme d'avantage a été introduit voilà longtemps en France par
F. Perroux).
Qu'est-ce qui constitue le problème? Les décisions d'emploi des
ressources productives, selon que le but est ou n'est pas lucratif,
comportent une sanction financière ou ne la comportent pas. Ce que
l'entrepreneur offre
aux consommateurs selon qu'ils l'apprécieront
plus ou moins vaudra à l'entreprise des recettes prononçant un écart
plus ou moins favorable entre lesdites recettes et ses coûts. La
prévision de recettes figure ex ante dans le calcul de l'entrepreneur,
les recettes effectives exercent une rétroaction sur ses décisions
subséquentes.
Ainsi l'entrepreneur est guidé dans sa décision initiale par une
hypothèse sur les jugements d'utilité du public que celui-ci mani-
STRATÉGIE DE L'ÉCONOMIESOCIALE
PROSPECTIVE 3II
festera par sa conduite comme acheteur : cette référence aux jugements
d'utilité du public manque dans les décisions d'emplois de ressources
à fins non lucratives. Les décidants doivent être eux-mêmes estima-
teurs de l'utilité du public. Comment peuvent-ils l'être sans arbi-
traire ? Voilà le problème.
Examinons un peu d'abord les différentes raisons qui peuvent
porter à des emplois non lucratifs; nous en formerons quatre
catégories.
I. Le bien qu'il s'agit de faire est indivisible. Sa nature même
s'oppose à ce qu'il soit offert aux individus de telle sorte que certains
puissent l'acquérir et d'autres non. Un exemple simple est offert par
les services de sécurité routière. Généralement les services fondamen-
taux de l'État sont regardés comme de tels biens indivisibles, de même
ceux qui sont rendus par des autorités locales. Mais le progrès techni-
que tend à multiplier les biens indivisibles. Il y a quelques générations
seulement, qui circulait dans la rue nuitamment devait se munir d'une
lanterne, produit acheté par le consommateur individuel. Aujourd'hui
l'éclairage nocturne est un bien public fourni à tous.
2. Le bien qu'il s'agit de faire est divisible mais ses destinataires
sont hors d'état de l'acheter. C'est le principe qui autrefois a introduit
les bourses d'études auprès de la scolarité payante, c'est le principe
qui aujourd'hui commande des entreprises publiques de reloge-
ment, etc.
3. Le bien qu'il s'agit de faire n'est pas suffisamment apprécié
par le public pour qu'il constitue un objet d'entreprise commerciale.
C'est là en général le caractère de la plupart des biens qui constituent
une culture. Qu'il s'agisse d'assurer la conservation de biens acquis,
sites, monuments, oeuvres d'art et de pensée, ou la formation de tels
biens, il y faut, comme il l'a toujours fallu, un mécénat n'importe
s'il est exercé par des institutions publiques ou privées.
Voilà donc trois catégories de raisons, toutes bonnes, et qui peuvent
être ainsi résumées : le service ne se prête pas au payement individuel
selon usage, ou ses destinataires n'ont pas les moyens de le payer, ou
ils n'en sentent pas suffisamment la valeur. J'ai annoncé une qua-
trième catégorie de raisons dont il faut déplorer qu'elle s'impose et
vienne disputer des ressources publiques aux trois premières.
4. Le bien qu'il s'agit de faire est un remède aux inconvénients
qu'il est permis aux particuliers d'infliger gratuitement. De cet ordre
sont les dépenses publiques occasionnées par la lutte contre les pollu-
312 ARCADIE

tions, alors qu'il serait plus moral et plus économique de prohiber leur
émission, auquel cas les émetteurs actuels deviendraient acheteurs de
dispositifs appropriés. De même les dépenses de voirie urbaine se
trouvent gonflées par la diminution d'utilité des voies existantes
tenant à l'absurdité du stationnement licite et gratuit, dont la révoca-
tion entraînerait le développement d'un marché commercial du
parking. Il faut bien voir que toute conduite privée qui appelle des
remèdes par voie de dépense publique, de ce fait détourne une part de
la dépense publique des améliorations nettes qui pourraient être
apportées. Aussi Rôsch cite-t-il à bon droit, comme formant une
importante catégorie de l'action bonificatrice des autorités, l'imposi-
tion d'actions aux particuliers 1.
Idéalement l'analyse des avantages devrait nous permettre de dis-
tribuer au mieux les ressources productives assignées aux fins non
lucratives, entre tous les emplois qui se présentent à l'esprit. Si l'on
considère qu'il n'est ni désirable ni d'ailleurs pratiquement réalisable
que tous les emplois non lucratifs soient décidés par un seul collège
décidant, on peut rêver d'une comptabilité sociale qui aurait la même
propriété que la comptabilité financière, à savoir que chaque décidant
serait orienté dans son choix partiel relativement à un système général,
sans qu'il ait à considérer l'ensemble en choisissant pour la partie.
Si ce rêve est réalisable je ne sais : ce qui est clair c'est que nous en
sommes bien loin.
Il me semble qu'il y a lieu de discerner, chez les auteurs qui ont
abordé ce grand sujet, trois attitudes.
Selon la première, des biens sociaux différant en nature ne peuvent
être comparés : il n'y a pas de système de prix des biens sociaux qui
permette de dire, même si l'on avait des mesures quantitatives pour
chaque bien, qu'un milliard de plus dépensé pour tel objet est mieux
employé que s'il était appliqué à tel autre. A partir de cette attitude,

i. Quant aux actions imposées par financièrenécessairepour compenserles


l'autorité aux particuliers,il faut soigneu- dommagesqu'il cause à autrui ou pour
sement éviter une confusionde principe obtenir leur disparition. Au contraire,
sentimentalentre des mesures de carac- elle détériore le système des prix lors-
tères logiquement opposées. L'autorité qu'elle fixe un prix au-dessousde celui
améliorela valeur socialedu systèmedes qui s'établiraitsur le marché. Un exem-
prix lorsqu'elle oblige le producteur ou ple célèbre est le mal fait à notre parc
le consommateurà assumer la charge de logementspar le contrôle des loyers.
STRATÉGIE PROSPECTIVE DE L'ÉCONOMIE SOCIALE 313
qu'est-cequi est possible ?D'abord un effortde clarté,ensuiteun effort
de productivité. Le fait est que l'ancienne institution du Budget
répartit une part importante des ressourcesproductives :essentielle-
ment c'est une répartition entre ministères qui dépensent 2 ;on y
verrait plus clair, disent les championsdu Budget Programming,si
les dépensesétaient groupéesselon la fin socialeà laquelleelles sont
respectivement vouées 3.A partir d'une première répartition en
grandes têtes de chapitres, correspondant à des biens sociaux de
natures très différentes,on pousse la décompositionà l'intérieur de
chaque chapitre; plus on avance dans ladite décomposition,moins
différentela nature des objectifs,donc le degré de comparabilitéva
s'accusant.On admettravolontiersla comparaisondes utilités sociales
entre plus de lieux d'exercicespratiques pour les élèves de bonne
volonté (dans le secondaire)et plus d'efforts pour ramener à l'école
ceux qui la désertent. Mais surtout cette décompositionpermet
ensuite d'examinersi les objectifsspéciauxqui ont été dégagéspeu-
vent être atteints à moindres frais par d'autres voies. Ainsi, au lieu
de ramenerà l'écoleceuxqui s'en échappententre seizeet dix-huitans,
chercher à compléter l'enseignement secondaire à l'échéance des
seize ans (cf. Weisbrod et discussionin [3]).
La décompositiondes dépenses publiques par objectifs afin de
chercher ensuite commentles objectifsénoncéspeuvent être atteints
aux moindrescoûts s'appellemaintenant,paraît-il,P.P.B.S.(Planning-
programming-budgetingsystem). David Novicken a été le pionnier
intellectuel : c'est lui qui a fait de la Rand le séminaire de cette
méthode. Le volume cité ici sous sa signature réunit des versions
abrégéesd'études faites à la Rand ou en liaisonavecelle : ces études
portent sur la démarche intellectuelleen général (Arthur Smithies,
G.H. Fischer, Roland N. McKean et Melvin Anshen) sur l'appli-
cation dans le Departmentof Defense(DavidNovick),au programme
spatial (M.A. Margoliset S.M. Barro), aux transports (J.R. Meyer),
à l'éducation (Werner Z. Hirsch), à la santé (Marvin Frankel), aux
ressourcesnaturelles (Werner Z. Hirsch). Signalonsque l'on doit à

2. Consommation publique et Inves- être une part des transferts sociaux


tissements publics sont comptés habi- affectes. Mais n'entrons pas dans une
tuellement et tous transferts exclus. Il discussion difficile.
faudrait sûrement inclure les transferts 3. La décomposition fonctionnelle,
qui sont des subsides productifs et peut- on le sait, n'est pas inconnue en France.
3 Iq. ARCADIE

Hirsch une étude sur le développementde cette procédure intellec-


tuelle4. L'ouvrage édité par Novick est une publication officielle :
ce qui exprime bien l'autorité intellectuellereconnue à la méthode
qui a été introduite d'abord au Department of Defensepar M. Mc
Namara, et dont la généralisationà tous les secteurs de l'adminis-
tration fédéralea fait l'objet d'une directiveprésidentielledu 25 août
1965 s.
Les auteurs de P.P.s.P. estiment que les jugements distributifs
entre objectifsdifférentsne sont nullementleur affaire.Qu'il appar-
tienne au Congrèsde prononcerces jugements cela n'est point dou-
teux : mais avant de les prononceril faut les former, et qui n'a point
mandat pour décider peut proposer,faisant ainsi un apport à la for-
mation de la décision.Généralementles auteurs de P.P.s.p.considè-
rent que cela même doit leur rester étranger.
Voyonsmaintenantla secondeattitude :elle cherche un critère pour
la comparaisonde projets différant en nature, elle vise à permettre
des jugements distributifs; mais elle en cherche le fondement dans
le marché,en appelanten quelquesorte du marchéprésent au marché
futur. Considérezà une successionde dates futures le flux des biens
et servicescommercés,appréciéspar le marché. Une dépensepubli-
que peut être dite d'autant plus efficientequ'elle tend à produire dans
l'avenir plus de gonflementdu susdit flux, autrement dit du fleuve
vénal. Elle est, si l'on veut, comme un affluent invisible du fleuve
vénal, dont l'effet favorabledoit se retrouver plus ou moins loin en
aval.
Les méthodesde la ComptabilitéNationaleportent à cette attitude,
qui s'interprètede façonparticulièrementcommodeà l'aide du concept
françaisde la productionnationalecommesommedes valeursajoutées
par les entreprises.Voilà le fleuve vénal. Les dépenses publiques se
font au moyende prélèvementsopérés sur ce fleuve :ce sont dériva-
tions d'une partie de son débit, utiliséescommeintrants (ou inputs)
par les administrations ces
: intrants n'apparaissentpas comme résul-
tant en extrantsreversésvisiblementdans le fleuvevénal,vu que celui-

4. W.Z. Hiitscx « Integrating View Washington par la vogue de cette


of Federal Budget Programming » (Santa démarche, cf. un article de Business
Monica, Memo Rm-4799-RC de la Week (16 juil. 1966), « Putting a dollar
Rand, déc. r965). sign on everything ».
5. Sur le remue-ménage causé à
STRATÉGIE PROSPECTIVE DE L'ÉCONOMIE SOCIALE 315
ci ne comprend par définitionque les biens et servicescommercés,
et que les extrants publics ne sont point commercés6. Mais pour
n'être point des affluentsvisiblesdu fleuvevénal, les extrants publics
n'en peuvent pas moins être considéréscomme des affluentssouter-
rains, dont l'effet s'inscrira plus tard dans le fleuve vénal 7.
Cette manière de prendre la question a des mérites et des vices.
Elle fait du bien comme apportant une justification objectivequi
tend à renforcerles dépensesd'Enseignementet de Recherche;mais
vu que cette justificationobjective est prise dans les traces qui se
retrouveront plus tard dans le fleuve vénal, a contrario cette démarche
tend à dévaloriser ce que l'on voudrait faire en faveur d'objets qui ont
valeur finale plutôt qu'instrumentale. En un sens on pourrait dire
que ramener les services gratuits d'aujourd'hui à la préparation de
fruits lucratifs lointains, c'est ramener le secteur non lucratif à un rôle
instrumental relativement au secteur lucratif, c'est employer des res-
sources productives comme feraient des entrepreneurs qui dispose-
raient de moyens immenses, qui auraient une très longue prévoyance
et qui pourraient se permettre de calculer avec un taux d'intérêt très
bas a.
Or il est bien vrai que le marché doit jouer dans l'emploi des res-
sources un très grand rôle; et l'on doit dire, ce me semble, qu'il mérite
d'autant plus de le jouer que le contexte social a été plus amélioré :
bien des critiques dont il a fait l'objet se trompent d'adresse, des
résultats fâcheux que l'on reproche ne tenant pas au processus mais à
la structure sociale et au cadre légal qui l'orientent. Mais une chose
est de reconnaître le rôle capital du marché, une tout autre chose
serait de l'admettre pour seul arbitre de toutes valeurs.

6. La pratique française exclut ces dérivations (pour l'ordre public, etc.)


extrants non commercés du total de la exercerait un effet négatif sur le flux
production nationale (le terme conven- vénal.
tionnel de P.i.B. est incommode étant 8. Le rôle très important du taux
pris dans une autre acception selon qu'il d'escompte des résultats lointains est
comporte, comme chez nous, le féminin, très bien mis en lumière dans l'excellente
ou, sur le plan européen, le masculinl)t) étude de Norman Scott qui forme le
La pratique américaine, on le sait, est morceau principal du Rapport d'un
de faire figurer ces extrants publics dans groupe d'expert réuni à Rennes, auquel
le total de la P.N.B.à leur coût d'intrants. il est fait référence ici sous le nom du
7. Si l'on élaborait la métaphore, il présentateur, J. Drenowsky.
faudrait dire que l'absence de certaines
316 ARCADIE

D'où la troisièmeattitude qui répudie fefficience économiqueà


long terme commecritèreessentieldes rendements sociauxà rechercher
par les emplois,à fins non lucratives. Cette répudiationest explicite
chez Marglinet Maasdans le volumeconsacréaux ressourceshydrau-
liques, et dans un articlerécent de Maas9. Cependantces auteurs me
paraissents'écarter moins qu'ils ne croient du principe d'efficience :
ils en tempèrent seulementl'applicationpar un souci de redistribu-
tion. Dans le concours public aux travaux hydrauliques, ne pas
considérerseulementque ceux qui sont destinésà la riche population
de Californieapporterontun plus grand adjuvantau Produit National
futur que ceux qui sont destinés aux pauvres Indiens des Réserves,
mais tenir compte du plus grand besoin desdits Indiens, c'est une
idée qui, à nos yeux français,sembleplus juste que neuve. De même,
il n'y a rien de surprenant pour un usager du métro dans la propo-
sition de différencierdes tarifs. Il est probableque ces auteurs se sont
attaqués à ce qui leur paraissait la partie la plus urgente du sujet.
C'est celle sur laquelleil est le moins nécessairede nous arrêter.
La difficultédu sujet commencepour nous lorsque l'on s'attaque
aux biens qui sont sans prix, sans communemesure monétaire.Nor-
man Scott l'exposetrès bien; il y a lieu :
« ... de distinguer d'une part les coûts et rendements sociaux
incommensurables,et d'autre part ceux qui sont impondérables.
[...]les premierspeuvent être exprimésen unités physiques(nombre
d'accidentsde la route, bruit mesuréen décibelsà différentsmoments
de la journée) ;les seconds(valeurde consommationde l'éducation1o,
milieu favorable à l'apparition d'un sentiment de bonne condition
physique - par opposition à la simple absence de maladie -, la
valeur d'une vie humaine, etc.), ne peuvent pas l'être » 11.
L'effort d'estimation des biens incommensurables,comme on le
voit manifestédans le volume édité par Dorfman et dans celui qui
rend compte du Congrès de Rennes, implique l'exposition aussi
complèteque possibledes effetsdivers que l'on estime devoir suivre
la mise en vigueur d'un projet socialdonné. Autant que possibleces
effetsseront quantifiés,mais en unités tenant à leur nature. Un exem-

9. ARTHURMAAS, « Benefit-Cost Ana- ro. Ce terme signifie éducation en


lysis, its Relevance to Public Investment tant que bien final et non pas condition
Decisions », Quarterly Journal of Econo- de productivité.
mics, mai io66. II. In DRENOWSKY.
STRATÉGIE PROSPECTIVE DE L'ÉCONOMIE SOCIALE 317
ple excellentest fourni (in Dorfman) par Ruth P. Mack et Summer
Myers qui comptent en journéesde plein air mais en les pondérant
par ce qu'ils dénomment le méritesocial.
« Un jour passé par un enfant dans un camp a une valeur à long
terme que n'a point la journée de pique-nique de l'adulte dans un
parc encombré... la journée de l'enfant produira des bienfaits qui
peuvent être estimésde deux à trois fois ceux de l'adulte. »
On discerneici trois opérationsintellectuellesdifférentes :en pre-
mier lieu exposer les conséquencesconcrètesd'un projet, ce qui est
travail d'expert sur lequel un accord de fait peut se produire; ensuite
pondérer, enfin assigner un équivalent monétaire à l'étalon physique
qui a été employé (ou des équivalents monétaires distincts à des éta-
lons physiques employés pour différentes sortes de conséquences).
L'opération de pondération implique une part considérable de juge-
ment de valeur, l'assignation d'un équivalent monétaire est toute
jugement de valeur. On peut réunir les deux dernières opérations
sous le titre d'attribution de prix fictifs. Revenant aux cas envisagés
par Maas qui sont en dernière analyse relatifs à des biens commercés,
l'attribution de prix fictifs se réduira à l'introduction de coefficients
de majoration ou minoration des prix de marché pour tenir compte
des états des destinataires; au contraire lorsqu'il s'agit de biens non
commercés, on n'échappera point en outre à l'attribution de prix
fictifs selon la nature du bienfait 12.
En un mot on n'échappera point, sur le plan collectif, au problème
énoncé par Descartes sur le plan de la personne :
« Le vrai office de la raison est d'examiner la valeur de tous les biens
dont l'acquisition semble dépendre en quelque façon de notre conduite,
afin que nous ne manquions jamais d'employer tous nos soins à tâcher
de nous procurer ceux qui sont, en effet, les plus désirables. » 13

12. Maas présente (chap. xv de Maas 13. Lettre à Élisabeth Egmont du


et al.) un modèle politique du processus cer septembre i645·
d'évaluation.
XVI

Recherche
et Développement
I9 6J

I.
Nous constatons un essor prodigieux des dépenses dites
R&D. Dans le cas des États-Unis, il semble, selon des statisti-
ques peu sûres, que, depuis ig2o, le montant réel de ces dépenses
ait été multiplié au moins soixante-quinze fois, et, chose plus
: emarquable encore, que leur part dans le Produit National Brut
ait été multipliée au moins vingt fois.

2.

La première question que nous devons logiquement nous


poser est celle de la signification qu'il faut attribuer à cet essor.
Quelle est l'intention qui a inspiré cet essor ? Deux hypothèses
viennent à l'esprit, deux « causes finales o bien distinctes peuvent
être supposées (qui d'ailleurs ont pu jouer l'une et l'autre, avec
des « poids » différents). La première est que ces dépenses ont
été faites et développées pour l'augmentation du Savoir, considéré
comme « bien final ».
Cette hypothèse est raisonnable. Parmi tous les biens que nous
pouvons nous procurer par nos efforts, le Savoir mérite éminem-
ment d'être désiré. Non seulement, en tant que possession, c'est
un bien de haute qualité, mais, qui plus est, la recherche et pour-
suite de ce bien est délectable et salutaire. L'obtention des biens
matériels coûte des efforts souvent désagréables, alors que la
recherche du Savoir est, en soi, agréable; la chasse aux biens
matériels a quelquefois sur nos attitudes une influence démora-
lisante, alors que la quête du Savoir nous ennoblit.
ET DÉVELOPPEMENT
RECHERCHE 319
Il est donc raisonnable de supposer qu'à mesure que nous
sommes mieux pourvus des biens matériels, qui sont premiers
dans l'ordre de la nécessité, notre appétit se reporte sur les
biens intellectuels, qui sont premiers dans l'ordre de la qualité.
C'est là une conduite raisonnable chez un individu : elle est telle
aussi de la part d'une société.
Partant de ce point de vue, on trouvera tout naturel que
l'enrichissement d'une société se traduise par l'accroissement
successif de la part faite, dans l'ensemble de ses efforts, à la
poursuite du Savoir. Et alors on trouvera surprenant que de
hautes autorités scientifiques 1 prévoient (avec regret) une
limite fort basse, et bientôt atteinte, à la part du P.N.B.employée
en recherches. Il n'y a point d'obstacle logique à un changement
successif dans le partage de nos efforts entre l'acquisition de
biens matériels et l'acquisition de biens intellectuels, changement
qui, dans la suite des temps, arriverait à porter sur le second
objet, la moitié ou plus du P.N.B.(supposé que nous conservions
notre modèle comptable actuel, ce que je ne crois pas).
Il va de soi que dans une telle vision, « l'acquisition de biens
intellectuels » n'embrasse pas seulement la conquête par des
« pionniers » de connaissances nouvelles, mais aussi l'entrée en
possession par les autres membres de la Société de connaissances
déjà disponibles. Selon le point de vue adopté dans cette section,
ce qui ne ferait pas question, c'est le progrès successif de la part
faite au « secteur des biens intellectuels », relativement au « sec-
teur des biens matériels » : mais ce qui ferait question, c'est, au
sein du « secteur des biens intellectuels », le partage entre les
manifestations de « l'esprit de conquête » et de « l'esprit de
communication ».
C'est là une question d'avenir et c'est une question actuelle.
Car si le Savoir est considéré comme un bien en soi, il faut s'in-
quiéter d'en voir le plus grand nombre si mal pourvu, dans les

i. Ainsi J. B. ADAMS,« Megaloscience n, Science,vol. 148, p. 1559 et sq.


320 ARCADIE

sociétés mêmes où la conquête de connaissances nouvelles est


le plus accentuée.
Si l'on concevait une « politique de la Science » (a Science
policy) à partir du postulat que le Savoir est considéré comme bien
final (postulat de la présente section), on aurait le choix (bien
entendu affaire de « poids » relatifs), entre une politique « aristo-
cratique », mettant l'accent sur le nombre des « avances »réalisées
par des « pionniers », et une politique « démocratique », mettant
l'accent sur « la promotion » de fractions plus importantes de la
population à des niveaux plus élevés de Savoir 2.
Mais d'ailleurs la politique du Savoir (considéré comme bien
final) impliquerait une autre question : postuler que tout Savoir
est un bien final n'est point postuler du même coup que n'importe
quel Savoir est un aussi grand bien que n'importe quel autre.
On ne pensera pas que la connaissance des timbres vaille autant
que la connaissance des auteurs grecs et latins. Nous n'avons
pas à examiner le classement hiérarchique (ranking) que l'on
pourrait tenter des Savoirs pris comme bien finals : nous retrou-
verons ce problème en partant d'un autre angle.
Il est temps d'en venir à cet autre angle, c'est-à-dire d'adopter
le point de vue présentement prédominant.

3.

J'ai dit au départ que, pour expliquer l'essor des dépenses


R&D, on avait le choix entre deux hypothèses fondamentales;
voyons maintenant la seconde. C'est que le Savoir est considéré
comme bien instrumental, comme moyen utile à d'autres fins.
Qu'il faille retenir cette interprétation, on est porté à le croire

2. Cette dernière formule a la même qû il a a ambiguitéà embrasserdans la


structure que la fameuseexpressionde même formule deux maximations(l'une
Bentham the greatest happinessqf the en intensité, l'autre en extension).Mais
greatest number :elle est donc passible je serais disposé à soutenir que c'est là
du même reproche qui a été adressé à un mode naturel de toute préoccupation
Benthamau nom de la logique,à savoir « sociale».
RECHERCHE ET DÉVELOPPEMENT 321

par la formulation courante : « Recherche et Développement »


suggère que la recherche ne remplit sa mission qu'une fois
portée par le développement au stade des réalisations pratiques.
Il s'agit donc de ce que l'on appelait autrefois le progrès des «arts
utiles ».
Le mot d' « art » on le sait, désigne toujours une manière de
faire, qu'il soit appliqué à la virtuosité individuelle de l'exécutant
(artiste ou artisan, c'est le même mot) ou au fonds transmissible
de préceptes ou procédés dont il use. Ce dernier sens a toujours
été le plus fort; c'est ainsi que la définition donnée du mot
« art » au xVIIIesiècle est « ensemble de préceptes qu'on pratique
pour une fin utile 3 ». Ce sens est conservé dans l'expression
traditionnelle des économistes : the state of the arts.
Le propre des arts est de rendre des services appréciés : l'art
de guérir a été apprécié dès les états sociaux les plus primitifs,
l'art de bâtir dès que l'urbanisation a fait élever des édifices
publics. Les arts se sont diversifiés selon les objets estimés; les
sociétés traditionnelles ont fait bien plus de cas que nous-
mêmes des arts d'ornement de la vie, aujourd'hui à leur nadir;
les souverains ont été vivement intéressés par les arts de puis-
sance, ainsi l'artillerie. Longtemps les arts qui ont le moins
progressé ont été ceux qui eussent pu améliorer le sort matériel
du grand nombre.
Quel a été le mode de progrès des « arts » ?Il ne semble pas
que ç'ait été par « la science appliquée ». Galilée n'était pas
seulement bien avisé, mais aussi bien hardi, en situant son
merveilleux dialogue sur « deux sciences nouvelles » dans l'ar-
senal de Venise. L'attitude générale des personnes de Savoir
était de rester étrangères aux pratiques des artisans, comme s'en
plaignait Robert Boyle. C'est par la pratique des artisans que les
techniques se sont améliorées 4, et l'on peut se demander si
3. Dictionnaire de Richelet, Paris SINGER,E. J. HOLYMARD et A. R. HALL :
1759. A History of Technology (Oxford, the
4. C'est ce qui se trouve exposé tout Clarendon Press, 1954 et sq.).
au long des cinq volumes de CHARNUS
322 ARCADIE

des deux phénomènes modernes, une plus grande réceptivité


sociale aux inventions s, et une plus forte participation des
savants, le premier n'a pas en quelque sorte précédé et entraîné
le second 6. Quoiqu'il en soit, l'heureux mariage aujourd'hui
consommé entre la science et la technologie a été un mariage
tardif auquel la technologie a apporté une grande dot de popu-
larité acquise. Et, en un certain sens, elle donne le ton au ménage.
S'il est vrai dorénavant que les innovations pratiques tirent leur
origine des hautes régions de la science' il n'est pas moins
vrai que dans l'ordre des moyens matériels, le processus semble
prendre l'allure inverse : c'est à partir des résultats concrets
qui sont souhaités que les moyens sont alloués jusque dans les
régions supérieures de la science.
La « science pure » se trouvant ainsi en quelque sorte englobée
dans la R&D,et rendue justiciable indirectement du même juge-
ment pragmatique, il est d'autant plus important d'examiner
comment ce jugement est rendu, par qui, et selon quels critères.

4.
Les principales sources de financement de la R&D sont,
pour la moindre partie les entreprises, pour la majeure partie les
autorités publiques. Voyons d'abord le cas des entreprises.
Chacune d'entre elles n'engage de dépenses de R&Dfinan-
cées sur ses fonds propres, que dans la mesure où ses dirigeants
l'estiment convenable à la fonction qu'elle remplit sur le marché.
Ici s'impose une distinction logiquement importante. Lorsque
les dépenses de R&Dd'une entreprise se rapportent à des com-

5. Point dont l'importance décisive la première automobile a été construite


est mise en lumière notamment par en 1863 par un Belge sans éducation,
Charles Wilson, in Singer, op. cit (t. V, Étienne Lenoir, qui avait commencé
chap. XXXIII). sa carrière comme garçon de café.
6. Selon Kropotkin, tel aurait été le 7. Même à présent, il n'en serait pas
cas au xix° siècle encore. KROPOTKIN, toujours ainsi, selon J. Schmookler in
Fields, Factories f3 Workshops (Londres, Éconontie Appliquée, t. XIV, nom 2-3,
igoi). A cela on est tenté d'ajouter que pp. 335-344.
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 323
mandes publiques (passées ou espérées), ou même lorsqu'elles
se rapportent à des commandes privées, mais passées par des
fournisseurs de commandes publiques, et destinées à servir pour
ces fournitures, il faut alors reconnaître que, pour cette part,
ce sont des choix des autorités qui orientent la R&D.Elle n'est
orientée autrement que dans la mesure où la R&Dest destinée
à l'incorporation en produits offerts aux consommateurs indivi-
duels, et donc jugés par ceux-ci. Tendant au profit de l'entre-
prise, les dépenses R&D y tendent par la satisfaction du
consommateur, la supposition que l'on présume devoir lui être
apportée par la nouveauté du produit, ou son perfectionnement,
ou son meilleur marché. Elles tendent donc à répondre aux
préférences des consommateurs telles qu'on les verra exprimées
par leur comportement sur le marché.
Il s'en faut que les préférences des consommateurs soient
toujours heureusement inspirées. Laissons ce point malgré son
importance, car il nous engagerait à examiner le rôle de l'éduca-
tion comme moyen d'améliorer les préférences (à quoi l'ensei-
gnement ne suffit pas). Un autre point appelle notre attention.
Le « marché » nous fait connaître les évaluations des consom-
mateurs par les actes d'achat : c'est-à-dire qu'il nous laisse
ignorer les aspirations qui ne peuvent être satisfaites par des
actes d'achat individuels, et qu'il laisse hors de compte les
appréciations négatives. Ainsi le consommateur peut manifester
par un acte, son appréciation positive d'une automobile, mais
non point par un acte symétrique, son appréciation négative
de la pollution de l'air, du bruit, de l'encombrement. Que nos
statistiques de progrès se trouvent ainsi viciées, c'est un autre
sujet 8 ;mais il appartient à notre sujet présent de souligner que
le jeu du marché n'appelle point la R&Dsur certains secteurs
destinés à une importance croissante.
On comprend donc que les autorités aient à promouvoir
la R&Ddans des domaines dont les entreprises travaillant pour
8. Cf. mon étude : a Niveau de Vie tin nO 874, sup. I, io jan-
et Volume de la Consommation Bulle- vier 1964, et p. 170 de ce vol.
324 ARCADIE

la vente aux particuliers ne se soucient point. Et l'on pourrait


imaginer que le problème général fut posé en se représentant
tout ce qui intéresse l'existence quotidienne de l'homme, et en
distinguant des tâches particulières assumées par des entre-
prises actives, les tâches qui sont négligées.
La réalité est bien différente. On s'attendrait à ce que des
9
gouvernements qui se disent démocratiques ou populaires ne
tombent point dans le travers de tels anciens monarques dont
la faveur allait aux « arts » capables d'augmenter leur puissance
ou leur prestige : il faut reconnaître qu'ils y tombent bien grave-
ment. Ainsi M. J. Herbert Hollomon nous apprend que les trois
quarts des dépenses de R&Daux États-Unis s'appliquent à la
défense, à l'astronautique et à l'énergie nucléaire, tous objets
qui n'intéressent guère le bien-être populaire 1°. Vu les résultats
à peu près équivalents obtenus dans ces domaines par l'Union
soviétique, on peut penser qu'ils absorbent une part plus forte
d'un Produit National plus faible.
On peut alors se demander si la dépense publique de R&D,
au lieu d'être le complément plus volontairement social qui
vient corriger les insuffisances de la R&D liée au marché,
n'a pas une orientation moins sociale que la R&D privée
elle-même, une orientation vers la puissance et le prestige.
Même en laissant de côté tout ce qui est d'ordre militaire, com-
ment ne pas appliquer à l'astronautique ce que dit Veblen de la
consommation ostentatoire : le lancement d'un satellite, c'est
de la publicité nationale écrite dans le ciel, et qui excite chez
ceux qui n'en ont point encore lancé, la réaction décrite par la
formule célèbre : keeping up with the Joneses. Il paraît cho-
quant par comparaison, qu'il n'y ait eu qu'un pauvre million
de dollars 11alloué au projet Stormfury, destiné à rechercher les
moyens d'étouffer à l'origine les cyclones dévastateurs.
9. Tel ne fut pas le cas de tous. sion ici est à son article reproduit in
io. Le Dr Hollomon est secrétaire- NORMAN KAPLAN, Science f3 Society,
adjoint du Commerce pour la Science et (Chicago, Rand Me Nally, i965).
la Technologie, aux États-Unis. L'allu- il. Selon l'Economist.
ET DÉVELOPPEMENT
RECHERCHE 325

5.

Lorsque la recherche est regardée comme source de résultats


concrets, une politique de la Science devient passible des « opi-
nions politiques», au sens le plus élevé que l'on puisse donner à
cette expression, c'est-à-dire au sens des jugements de valeur.
Ceci vaut pour une société comme pour un individu, mais dans
le cas d'une société il faut s'attendre à une discordance des
évaluations. Quant à moi, plutôt qu'à l'impérialisme sidéral,
je voudrais voir nos efforts appliqués à faire de notre planète
un jardin:
D'autres sentent autrement que moi; c'est une illusion de
croire que le différend puisse être tranché par le calcul écono-
mique. Car tous les grands projets publics figurent dans le Produit
National au titre de leur coût et non pas de leurs résultats, qui
ne sont point mesurables par les critères de marché sur lesquels
notre Comptabilité Nationale est fondée. L'économiste ingé-
nieux cherche, et cherchera de plus en plus, à mesurer l'effet
sur les biens commercés des programmes publics : mais on ne
saurait de cette façon saisir qu'une partie des effets 12.
Il faut donc admettre que la discussion de la dépense publique
en R&D est, par nature, une discussion politique, comme dans
le cas de toute autre dépense publique; la différence n'est que
dans le plus grand éloignement des effets, et par conséquent
dans le plus grand rôle de la prévision, d'ailleurs rendu difficile

par l'importance des effets accessoire (side-effects). Comment

expliquer, sinon par des passions politiques que l'expédition


lunaire soit objet de compétition entre grandes puissances
plutôt qu'objet de coopération ? Et qu'elle soit objet de compé-

12. Pour prendre l'illustration la plus ment que l'un des bienfaits apportés
simple, on peut bien tenter une estima- par une formation plus poussée. Et par
tion' de l'apport fait à la productivité conséquence la mesure que l'on en vou-
du travail par le développement de drait tirer serait une sous-estimation.
l'enseignement; mais ce n'est là évidem-
326 ARCADIE

tition lui imprime un caractère d'urgence qu'aucune considé-


ration de bien-être social ne vient justifier.
De même la passion politique seule explique l'accent mis sur
l'énergie nucléaire. Car s'il ne s'agit que de suppléer à l'épuise-
ment progressif des combustibles fossiles, nous avons bien le
temps de mettre au point un mode d'obtention d'énergie haute-
ment préférable à l'énergie nucléaire, à savoir la conversion
photo-voltaïque de l'énergie solaire 13, qui a, sur toutes les
formes d'énergie présentement employées, l'avantage capital
de ne pas détériorer l'atmosphère terrestre 14.
A cet égard, deux remarques viennent à l'esprit. Le problème
s'étant posé de maintenir les conditions de la vie humaine à
l'intérieur de la petite capsule où l'on enferme les astronautes,
on peut espérer que l'opinion sera rendue réceptive au problème
analogue se posant dans le cas de cette macro-capsule (la Terre
et son atmosphère) qui est l'habitat de milliards d'astronautes
passifs, l'espèce humaine. Or si la perception de ce problème
nous amène à prendre des mesures obligeant les usagers d'éner-
gie à diminuer les émanations nocives dont ils sont auteurs, ce
que les économistes appellent « internalisation des coûts externes »
changera les rapports entre les prix de revient de différentes
sources d'énergie, et ceci en faveur des sources non nocives.

6.

Jusqu'à présent, j'ai critiqué les dépenses R&D faites dans les
pays avancés, du point de vue du bien-être des populations
de ces mêmes pays. De ce point de vue la critique peut être rela-
tivement tolérante en raison des considérations suivantes :
13. Cette forme de conversion a fait M. Neiburger « Diffusion and Air
l'objet d'un passionnant exposé du Pollution », Bulletin of the American
professeur Charles Aigrain, au Groupe Meteorological Society; vol. 46, n° 3,
1985 du Plan français. mars i96g, repris presque in extenso dans
14. Cette détérioration a fait l'objet Futuribles, n° 104, Bulletin S.É.D.É.I.S
d'un grand cri d'alarme du professeur du 10 novembre 1965.
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 327
d'abord notre niveau de connaissances techniques est déjà bien
assez élevé pour que leur sage emploi nous mette en mesure de
faire vivre heureusement nos populations; ensuite, n'importe
que seule une mineure partie desdites dépenses intéresse ledit
bien-être, c'est assez pour nous donner le secret de grands pro-
grès matériels, comme il se voit.
Mais la critique doit, il me semble, se faire plus acerbe, si
nous nous plaçons au point de vue du bien-être des habitants du
reste du monde. Il faut alors considérer premièrement que les
dépenses de R&Dfaites dans l'ensemble du monde se situant
sans doute dans la proportion de 99 % dans les pays avancés,
le reste du monde se trouve donc dépendre de ce qui est acquis
ou en cours d'acquisition dans ces pays avancés; et deuxième-
ment que « la mode » (s'il est permis d'employer ce terme) étant
faite en matière de recherches par lesdits pays avancés, elle
risque d'entraîner les faibles ressources des autres pays dans des
directions qui ne leur sont pas les plus utiles.
Le terme de « sous-développement » égare le jugement, en
suggérant entre les pays ainsi classés une similitude qui n'existe
pas, et en donnant à croire qu'ils se trouvent dans une situation
que les pays dénommés avancés ont eux-mêmes connue. Or il
n'y a aucune ressemblance de données entre par exemple Mada-
gascar et l'Égypte, et il n'y a point d'époque passée où ni les
États-Unis, ni l'Europe occidentale, ni la Russie aient été dans
la situation de l'Inde. Parmi les pays dits « sous-développés »
il en est qui souffrent d'une pauvreté en humus et d'un fâcheux
régime des eaux, difficultés que nous n'avons point rencontrées
dans notre histoire économique, et au traitement desquels nous
vouons sans doute moins de centaines de millions de recherches
qu'il n'y a de centaines de millions de nos semblables intéressés
au succès desdites recherches.
Il paraît conforme à toutes nos professions de foi qu'une part
substantielle des dépenses R&Ddes pays avancés soit adressée
aux problèmes intéressant directement différents pays sous-
développés, naturel que les débours afférents soient situés en
328 ARCADIE

partie dans les pays intéressés, et naturel encore que pour ces
travaux des nationaux desdits pays se trouvent associés aux
chercheurs des pays avancés. L'idée est ancienne, la pratique
déjà établie, il suffit de la développer.
Mais un problème délicat se trouve posé par « l'effet de démons-
tration » exercé sur les pays dits « sous-développés » :: ce qui se
fait dans les centres de recherches les plus fameux du monde,
par là paraît le plus important, et l'émulation saisit des pays
plus pauvres, dont les talents et ressources risquent d'être
entraînés dans des voies onéreuses et sans validité prochaine
pour leur population. C'est le même souci d'émulation qui
faisait construire d'autres « Versailles » par les petits princes
allemands, ce qui du moins laissait un héritage de grâce; il est
facile de se montrer critique à l'égard de cette attitude; mais
cela est probablement vain, et même risque d'être mal interprété.
Nous avons reconnu que la politique de la Science (au sens de
policy) est dans nos pays avancés, fortement marquée par les
attitudes politiques (au sens de politics) : comment donc espérer
qu'il en soit autrement ailleurs ?

7.

Si maintenant nous voulons nous faire une idée du rôle effectif


de la R&Ddans l'essor économique d'un pays technologiquement
attardé, nous ne saurions, ce me semble, mieux faire que de
demander aux historiens japonais comment leur pays est passé
si rapidement dans le peloton de tête des puissances indus-
trielles du monde. Nous avons là ce que les Américains appellent
a success story qui comporte sûrement des leçons très vala-
bles. Autant que je le sache, l'accent a d'abord été mis au Japon
sur l'assimilation extensive des connaissances scientifiques et
techniques. C'est sur cette base que se sont élevées les richesses
actuelles du Japon, tant en chercheurs qu'en réussites indus-
trielles. Il est probable que la proportion des personnes scienti-
fiquement ou techniquement compétentes est plus importante
ET DÉVELOPPEMENT
RECHERCHE 329
pour l'essor économique que les coups d'éclat de quelques cher-
cheurs géniaux. Il est vrai par exemple que de grandes décou-
vertes ont été faites par des Russes fort tôt dans l'histoire mais
le support d'un personnel nombreux a manqué. Sa formation
paraît être le plus essentiel. Là-dessus l'Histoire est le guide sans
lequel nous risquons de raisonner dans le vide.
Quant à la gloire scientifique, elle n'est pas à chercher dans les
voies « à la mode ». Gérard Holton l'a montré'5, la recherche
poursuivie toujours dans une même direction est exposée à des
rendements décroissants, tandis que les succès les moins onéreux
et les plus féconds consistent dans l'ouverture d'une voie nou-
velle. On peut se demander si des esprits dont l'héritage culturel
est très différent du nôtre n'ont pas vocation au traitement de
problèmes qui ne nous ont pas occupés; mais on peut en même
temps se demander si le prestige de nos succès, pesant par la
voie des organismes publics et académiques du pays non-
occidental, ne risque pas de décourager de telles tentatives 16.
8.
Le problème qui m'a occupé ici est l'incidence de la recherche,
et notamment de son orientation, sur l'état de la civilisation,
tel que cet état se manifeste dans le mode de vie du grand
nombre : ce qui constitue à mes yeux un objet plus intéressant
que des exploits extraordinaires.
Je n'ai point abordé la question du rapport entre le progrès
quantitatif de la R&D dans un pays donné et le progrès du P.N.B.
dans ce même pays. Un tel rapport est souvent postulé : je
n'ai pas connaissance qu'il ait été prouvé. Supposons-le bien
établi pour un pays pionnier : je ne vois pas que cela nous donne

15. GÉRARDHOLTON, : a Scientific autres civilisations. Rappelons la propo-


Research and scholarship », Daedalus sition d'un collège de Sciences étrangères
printemps, de 1962, v° gi, no 2. faites par Moreau de Maupertuis voilà
16. Incidemment on peut se demander plus de deux siècles (Œuvres, t. II,
s'il n'y aurait point commun profit à pp. 366-7), et soulignons l'admirable
revaloriser l'héritage intellectuel des contribution de Joseph Needham.
330 ARCADIE

aucune raison valable de le croire valable pour chacun des autres


pays. L'histoire économique n'abonde-t-elle pas en exemples
d'essor industriel fondé sur l'emprunt de procédés élaborés à
l'étranger ? L'Angleterre même pourtant si féconde intellec-
tuellement, n'a-t-elle pas commencé sa carrière industrielle en
empruntant la draperie à la Flandre et n'a-t-elle pas dû son
époque la plus dominatrice des marchés mondiaux à l'industrie
cotonnière, empruntée à l'Inde ? La réception importe plus au
progrès économique que la découverte même17.C'est la curiosité
et l'audace de l'entrepreneur (n'importe qu'il soit privé ou public)
qui actualise les possibilités données par l'invention : sa décision
est une vraie cause 18,qui doit naturellement être validée par des
moyens adéquats, les capitaux et le personnel qualifié. Il semble
que l'éclatante réussite du Japon soit attribuable à la prodi-
gieuse avidité d'information qui d'une part a inspiré les entre-
preneurs et d'autre part les a entourés d'un personnel de haute
valeur. C'est, semble-t-il, après que le Japon fut déjà passé dans
le peloton de tête des nations industrielles que la R&Dy a pris
l'importance salutaire qu'on lui connaît aujourd'hui. Il est plau-
sible que pour le développement économique, la formation
intellectuelle et technique et l'information doivent avoir priorité
sur la R&D.
Si j'emploie ici la forme dubitative, ce n'est point par artifice
rhétorique, mais en raison d'un vrai doute. Je n'ai point de
lumières propres sur le problème suivant, qui me paraît mériter
une étude exhaustive : « Quant aux inputs technologiques utiles
au développement de la production nationale, comment varient,
selon la situation de l'économie nationale relativement au système
international, les avantages et les inconvénients de demander

17. Cf. Charles Wilson in SINGER et passed into industrial application »,


al, op, cit. « The most striking contrast p. 800.
between Britain and France at this period i 8. C'est le thème favori du profes-
is the higher rate, at which, in Britain, seur Shackle.
inventions were adopted, developed, and
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 331
ces inputs (ou telle partie d'entre eux), à des apports étrangers
ou à des outputs de la R&Dnationale ? »
Il est clair que la question ainsi posée en fait de biens techno-
logiques est d'une forme familière aux économistes quand il
s'agit de biens capitaux concrets. Tout comme des machines
tangibles les biens immatériels de la technologie peuvent être
importés ou produits dans le pays utilisateur. Il est manifeste-
ment déraisonnable de prétendre substituer aux biens technolo-
giques importés, des biens de source nationale, si la compétence
manque pour les élaborer. Mais une fois réalisée la condition
préalable d'un personnel suffisammentcompétent, l'argument des
infant industries devient valable : un prudent souci de l'avenir
justifie que l'on fasse des sacrifices pour la production nationale
de « biens technologiques », n'importe que leur obtention soit
beaucoup plus onéreuse que leur importation. Il est clair que
ces dépenses seront rendues plus fructueuses à condition d'encou-
ragements antérieurs à la Science, en soi peu coûteuse, et de
promotion de l'Enseignement, en soi facteur productif. Selon
la stratégie connue des infant industries, l'encouragement à la
production de biens technologiques nationaux prendra la forme
de subsides publics aux industries dont on souhaite «l'autonomie
technologique ».
Mais s'il s'agit de subsides publics, autrement dit éléments
de la dépense publique, leur allocation se fera selon des choix
gouvernementaux. Dans ces choix, on peut s'attendre à voir
peser des objectifs proprement politiques : puissance et pres-
tige ; et même s'il n'en était pas ainsi au moins ces choix seraient-
ils influencés par des vues politiques quant aux objectifs propre-
ment sociaux. Ainsi donc l'on ne saurait regarder comme entiè-
rement « sans couleur » même cette part de la dépense publique
en R&D(la moindre) qui prend forme de subsides aux entre-
prises, à fortiori du reste de cette dépense publique (la plus
grande partie).
332 ARCADIE

Ce sont des points de fait incontestables : 1° que la quasi-


totalité des dépenses de R&Dfaites dans le monde est faite dans
les pays économiquement avancés; 20 que la grande majorité de
ces dépenses est faite par les gouvernements.
C'est l'application de ces dépenses publiques qui fait naturel-
lement l'objet d'une discussion de « la politique de la Science »
(a policy of research) ; et par la nature des choses, une telle
discussion doit porter sur la valeur relative des buts, c'est-à-dire
qu'elle doit être une discussion politique.
Elle ne pourrait être une discussion économique, dans notre
cadre comptable actuel, que si elle était limitée à cette part
mineure des dépenses R&D qui en fin de compte s'incorporent
en produits et services offerts aux particuliers à titre vénal.
Dans ce domaine, le problème paraît être de chercher jusqu'à
quel point et dans quels secteurs les entreprises plus faibles du
pays doivent recevoir de leur gouvernement des subventions
leur permettant de rivaliser dans ce domaine avec les entreprises
plus fortes du pays B : ce qui est un problème classique d'oppor-
tunity cost, dont le traitement théorique comporte de grandes
difficultés, tellement qu'il a de grandes chances d'être discuté
aussi à partir d'opinions politiques.
Aeclrercbe
et développement
aux États-Unis
1f)b7
Mythe et réalités

Neuve est l'expression « Recherche et Développement »;


née aux États-Unis durant la seconde guerre mondiale, elle a
fait outre-Atlantique une carrière triomphale qui se poursuit en
Europe, et s'étend aux autres parties du monde.
Cette fortune ne peut surprendre, vu ce qui est ainsi désigné :
car l'expression rassemble sous une dénomination globale tous
les travaux, n'importe combien différents, auxquels on recon-
naît pour propriété commune d'être préparateurs d'innovations,
générateurs de progrès techniques.
Or ces progrès constituent le caractère spécifique de la civilisa-
tion moderne, tellement qu'une société est dite « avancée » selon
qu'ils ont été incorporés, et « avançante » selon qu'ils intervien-
nent. Elle attend son « au-delà » des capacités à venir. Comment
donc l'opinion ne serait-elle pas immédiatement sensible à l'image
qui lui est proposée d'une matrice générale des innovations ?
C'était une idée dominante de Condorcet et de Saint-Simon
qu'autant une société pieuse est vouée à construire des temples
et honorer les prêtres, autant une société industrielle l'est à cons-
truire des laboratoires et honorer les chercheurs. Et, bien avant
eux, Bacon donnait pour édifice central à sa Nouvelle Atlantide,
ce qu'il appelait « la Maison de Salomon », « vouée à la connais-
sance des causes et des mouvements cachés, et à l'élargissement
des frontières de l'Empire Humain, par la réalisation de toutes
les choses possibles ».
Donc l'étonnant n'est point la faveur enthousiaste d'aujour-
d'hui, mais qu'elle ait tant tardé.
334 ARCADIE

L'étendue des travaux de Recherche et Développement

Cette faveur est toute récente : elle s'est déployée aux États-
Unis durant le dernier quart de siècle. C'est ce que l'on sentira
au moyen d'estimations rétrospectives 1 des dépenses faites avant
la guerre dans la nation américaine pour les travaux à présent
compris sous le concept de Recherche et Développement (que
désormais nous désignerons plus commodément par le sigle
R&D). C'était, dit-on, 150 millions de dollars en 1922 (ou
0,2 % du Produit National Brut) et 570 millions en 1940 (ou
0,6 % du P.N.B.).
Comparez avec le chiffre donné par l'enquête o.c.D.E. 2 pour
l'année 1962 : 17,5 milliards et 3,1 % du P.N.B.
Plus tard nous porterons notre attention sur la croissance
intervenue. Pour l'instant considérons l'étendue prise par ces
travaux.
La part prise par la R&D dans les emplois du Produit National
nous paraîtra plus frappante encore si nous remarquons qu'elle
équivaut aux deux tiers de la part vouée à la construction d'habi-
tations (4,7 %).
Mais plus parlant encore est l'énoncé du personnel : selon
les auteurs de l'étude O.C.D.E., c'étaient, en 1962, non moins
de 435 00o chercheurs, munis de 724 o0o auxiliaires, le total
dépassant largement soit celui du personnel des industries tex-
tiles, soit celui des cheminots.

i. Ces estimations rétrospectives sont (Washington, Brookings, 1967).


nécessairement hasardeuses. Du moins 2. C. FREEMANet A. J. YouNG, The
proviennent-elles de la source la plus Research and Development E,fj'ort in
sérieuse. Elles sont tirées d'un ouvrage Western Europe, North America and the
de premier ordre, : RICHARD E. NEL- Soviet Union (Paris, O.C.D.E., 1965).
SON, MERTON J. PECK et EDWARD L'édition française a fait l'objet d'une
D. KALACHECK,Technological Advance, recension dans Analyse et Prévision,
Economic Growth and Public Policy t. I, p. 146.
ET DÉVELOPPEMENT
RECHERCHE 33S
$

Conséquencespsychologiques
L'étendue donnée à la R&Daméricaine produit d'importants
effets sur l'opinion, d'abord aux États-Unis, ensuite en Europe.
Les effectifs que je viens de citer évoquent naturellement
l'image d'une Grande Armée de conquêtes techniques opérant
au lieu de petits groupes de chasseurs au siècle dernier. C'est
de quoi faire attendre une ampleur inouïe des « victoires sur la
Nature » et une prodigieuse accélération dans la transformation
de la condition humaine.
Aussi voit-on se multiplier les écrits ou déclarations prédisant
une mutation de la productivité telle que l'on entrerait très vite
dans une ère de l'abondance avec peu de travail. Il s'est trouvé
des auteurs dans chaque génération du xixe siècle pour énoncer
la même prophétie, c'est-à-dire pour représenter comme explosif
le phénomène de plus grande abondance avec moindre peine,
qui a été effectivement progressif. Mais c'est maintenant, dit-on
aujourd'hui, qu'il peut véritablement et qu'il doit être explosif.
Ces écrits sont générateurs d'attentes capables de se changer en
ressentiment. Si la mutation ne se produit pas, on interprétera
son absence comme due à la résistance des institutions aux
possibilités techniques, retrouvant ainsi le thème fondamental
de Marx.
Bien différent est l'effet psychologique produit en Europe.
Les pratiques industrielles américaines sont déjà, le plus souvent,
en avance sur les nôtres. Cette avance ne va-t-elle pas être accrue
par les services de cette Grande Armée ? Celle-ci dès lors appa-
raît menaçante pour la position relative de l'Europe, c'est le
thème de « la brèche technologique n. L'étude o.c.D.E.que nous
avons citée avait pour objet de mettre en lumière la faiblesse
comparative de nos efforts en R&D.
336 ARCADIE

Le contenu de la RIéiD

Il faut maintenant substituer à l'image d'Épinal de la section


précédente une analyse de la réalité désignée sous le nom de
R&D.La source principale est la National Science Foundation
qui fait connaître notamment, dans le détail, les dépenses R&D
faites par le Gouvernement 3 et d'autre part les dépenses R&D
faites dans l'industrie 4 (en majeure partie aux frais du Gouver-
nement). On dispose aussi d'études McGraw Hill et il est
agréable de signaler un excellent ouvrage de référence français,
dû à R. Saint-Paul 6.
L'examen le plus sommaire donne conscience que l'image
de la Grande Armée est tout à fait impropre. Tout ce personnel
de la R&Dne forme un ensemble que par une opération de
l'esprit qui le rassemble. Ce rassemblement est opéré en étique-
tant R&Ddes hommes très différemment occupés et situés dans
des institutions de différentes sortes.
Notons que les sources américaines ne recensent que le
personnel de « scientifiques et ingénieurs », excluent le personnel
de soutien mentionné par Freeman. Le personnel que l'on estime
R&Dest trouvé pour un peu plus d'un dixième dans des admi-
nistrations publiques, pour les trois-quarts dans les entreprises
privées, pour plus d'un huitième dans les universités, et pour
une petite part dans des centres de recherche.
Le regroupement ne puise pas seulement dans des milieux

3. Federal Funds for Research, Develop- GREENWALDet Rosattr P. ULIN, « The


ment and other Scientific Activities, le Outlook for Expenditures on Research
volume XV est le plus récent. On le citera and Development during the Next
ci-après sous le titre Federal Funds. Decade », American Economic Review,
4. Basic Research, Applied Research vol. L n° 2 et nombreuses communica-
and Development in Industry 1964. On le tions ronéographiées.
citera ci-après sous le titre Industry 1964. 6. R. SAINT-PAUL, Recherche et Déve-
5. DEXTER M. KEEZER, DOUGLAS loppement (Paris, Dunod, 1966).
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 337
différents, il associe aussi des hommes dont les travaux offrent
entre eux peu de ressemblance : ainsi le concept groupe, avec le
mathématicien voué aux recherches les plus abstraites, le dessi-
nateur d'un modèle plus attrayant de carrosserie automobile.
Quel est donc le principe d'attribution de l'étiquette R&D ?
C'est que les travaux entrent dans l'une des trois catégories
suivantes : recherchefondamentale (basic), rechercheappliquéeet
développement.
Voyons, pour chacun de ces termes successivement, les défi-
nitions autorisées.
« La recherchefondamentale est motivée par le désir de pour-
suivre la connaissance pour elle-même. Ces travaux tendent
à la compréhension des lois naturelles sans égard à l'utilité
immédiate'. »
Il s'agit donc ici des travaux proprement scientifiques dont
l'aboutissement traditionnel et naturel est la communication
des résultats aux pairs capables de les entendre, et ultérieure-
ment leur incorporation dans l'enseignement. Jadis l'annonce
se faisait par correspondance, puis ce fut oralement à une société
savante (objet de la fondation de la Royal Society de Londres),
de nos jours c'est par la publication dans un organe scientifique.
Vu le caractère désintéressé de la recherchefondamentale,
comment se fait-il qu'une partie non négligeable de celle-ci se
fasse dans les laboratoires d'entreprises privées ? L'explication
s'en trouve dans un texte de Vannevar Bush,qui fut, pendant
la dernière guerre, le principal responsable de la politique
scientifique et technologique.
« La recherche fondamentale conduit à des connaissances
générales et à la compréhension de la Nature par ses lois. Cette
connaissance générale procure les moyens de répondre à bon
nombre de problèmes pratiques. Le savant qui fait de la recher-
che fondamentale peut ne porter aucun intérêt aux applications
pratiques, et pourtant le progrès ultérieur du développement

7. Federal Funds, p. 9.
338 ARCADIE

industriel stagnerait si la recherche fondamentale était long-


temps négligée. Les produits et procédés nouveaux n'apparais-
sent pas adultes. Ils sont fondés sur de nouveaux principes
et de nouvelles conceptions qui ont été produits par la recherche
dans les régions les plus pures de la science e. »
Il suit de là que la National Science Foundation dans ses
enquêtes auprès des industries leur demande de dégager dans
leurs activités au titre de la recherchefondamentale « tout projet
de recherche qui consiste en une investigation originale pour le
progrès de la connaissance scientifique et qui n'a pas d'objectifs
commerciaux précis, encore qu'il puisse se situer dans des
domaines intéressant, actuellement ou potentiellement, l'entre-
prise considérée » 9.
Un exemple célèbre de recherchefondamentale ainsi située
est donné par Nelson 1° : il s'agit des recherches menées par
Carothers sur les polymères longs, qui avaient été financées par
la firme Dupont de Nemours, dans l'espoir d'applications
pratiques, et qui ont, en effet, donné naissance au nylon.
Ce que l'on peut se demander c'est s'il y a bien toujours
publication immédiate des résultats, lorsque la recherche fonda-
mentale est logée dans les entreprises, et c'est une question à
laquelle on peut répondre par la négative, lorsqu'il s'agit d'entre-
prises qui travaillent pour la défense nationale : nous verrons
leur importance.
La seconde catégorie de travaux figurant dans la R&Dest la
recherche appliquée. Ce qui la distingue de la première c'est
qu'elle est orientée non vers le Savoir mais vers le Faire. « Elle
cherche à montrer ou indiquer les moyens par lesquels un
besoin senti peut être satisfait 11.» Il faudrait, me semble-t-il,
ajouter que c'est non seulement chercher comment faire telle
chose, mais aussi parfois chercher que faire de telle matière.

8. Cité par C. V. Kidd dans Science, io. Nelson, op. cit.


13 février 1959. il. Federal Funds, p. 14.
9. Cité par Saint-Paul, op. cit., p. n.
' RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 339
L'exemple qui se présente à mon esprit est celui de Goodyear,
rappelé avec humour par Elting E. Morrison :
« Goodyear n'était nullement un esprit de premier ordre,
mais il avait une obsession, tirer parti du caoutchouc. Aussi
a-t-il fait toute sorte d'exercices avec le caoutchouc, il l'a gelé,
il l'a enterré, un jour il l'a mis sur un fourneau, et il a créé le
caoutchouc vulcanisé 12.»
Le fruit éventuel de la recherche appliquée, c'est l'invention.
Si l'Histoire ne retient que les inventions majeures, le progrès
technologique est nourri par une foule d'inventions mineures.
L'étude Hindsight, analysée en annexe, met en lumière la dépen-
dance d'innovations à l'égard d'une foule de petits bonds, qu'elle
appelle « événements » et qui ont la nature d'inventions.
La troisième catégorie - ou développement- embrasse tous
les travaux de mise au point : tout ce qu'il faut faire après avoir
adopté en principe un nouveau produit, procédé ou système,
avant de pouvoir le mettre en fabrication ou en vigueur. Ce sera,
par exemple, la construction, les essais et les révisions d'un
prototype, jusqu'à ce qu'il donne satisfaction, et qu'on n'ait plus
qu'à en procurer la reproduction nombreuse. On y comprend
aussi les améliorations qui seront ensuite apportées.
Il se comprend, dès lors que de la dépense totale de R&D
dans l'industrie américaine, le développementconstitue le gros
morceau (76,1 % contre 19,6 % pour la rechercheappliquée et
4,3 % pour la recherche fondamentale 13).
Le développementprédomine aussi dans le total de la dépense
nationale quoique naturellement de façon moins prononcée : il
formait 70 % du total en i959, il serait tombé à seulement 64 %
en 1965, la rechercheappliquéeserait restée à 22 %, la recherche
fondamentale aurait bondi de 8 % à 14 % 14.

12. ELTING E. MoRRissoN, Men, 13. Industry 1964.


Machines and Modern Times (Cambridge, 14. Communication de McGraw Hill.
Mass. M.l.T. Press, 1966), pp. 12-13.
340 ARCADIE

i. La triade.

Ce qui a constitué le concept R&Dc'est que l'on ait fait un


tout de trois genres d'activité, et, s'il est apparu tardivement,
c'est que la formation de cette triade ne s'imposait pas impéra-
tivement à l'esprit.
Le pragmatisme américain en particulier ne portait pas à
l'association de l'invention avec la science pure, et à l'énoncé
d'une dépendance de l'invention. Le développement de la
première grande industrie moderne, la filature de coton, que
devait-il aux savants ou à l'application des principes par eux
énoncés ?Rien. Et l'innovation qui a le plus fait, depuis un siècle,
pour changer le caractère de la vie quotidienne, l'automobile,
n'est-elle pas due initialement à Lenoir, qui n'avait reçu aucune
éducation formelle et avait commencé sa carrière comme garçon
de café? Edison avait gagné sa vie depuis l'âge de douze ans,
c'est comme opérateur des télégraphes qu'il fit dans ses heures
libres ses premières inventions, et celle qui lui valut son
premier gain était pour informer plus rapidement des cotations
boursières.
Il convenait aux sentiments américains que les inventions
fussent dues à des autodidactes énergiques, ingénieux, engagés
dans la réalité sociale. Or ce que les sentiments portaient à
croire, l'observation tendait à le vérifier. Les inventions n'appa-
raissaient pas comme descendant de la haute science mais comme
émergeant du travail.
Oui, les inventions étaient le fait des travailleurs, des
manuels 16.Elles constituaient la revanche des arts populaires,
ig. Ce thème a été exploité au tour- le métier à coton, la machine à dentelle,
nant du xx° siècle par Kropotkin dans la route macadamisée, la photographie
un texte dont je lui laisse bien entendu en noir et en couleur, et quantité de
la responsabilité : « N'est-il pas frap- choses de moindre importance, n'ont
pant que la machine à vapeur, jusque pas été inventées par des hommes de
dans ses principes, la locomotive, le science, encore qu'aucun d'eux n'eût
steamer, le téléphone, le phonographe, dédaigné d'y associer son nom ? Ce
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 341
longtemps méprisés en Europe comme « méchaniques », sur les
arts libéraux, cultivés par l'élite sociale 16. Et, à la vérité, ce
n'est que depuis peu que la part des autodidactes dans les inven-
tions, autrefois majeure, s'est rapidement amenuisée sans
devenir insignifiante comme Jacob Schmookler l'a montré 17.
Ainsi ni les faits eux-mêmes, pendant longtemps, n'obli-
geaient à ranger les inventions avec la science pure comme en
découlant directement, ni les sentiments américains n'y por-
taient.
Pour de tout autres raisons, il n'était nullement évident que
le Développement dût être rangé avec l'Invention.
Une entreprise qui a adopté le principe d'un produit ou pro-
cédé nouveau devra ordinairement, pour mettre en fabrication
ledit produit ou pour mettre en vigueur ledit procédé, faire un
investissement en équipement matériel. La prudence lui inter-
dit d'engager cette dépense d'investissement avant de s'être
assurée que le produit peut être obtenu de qualité régulière,
que le procédé peut fonctionner sans accrocs majeurs. Les
travaux à cette fin, à présent dénommés Développement,tiennent
étroitement à l'investissement pour lequel ils déblaient en quel-
que sorte le terrain.
Il paraît tout aussi logique de les grouper avec l'investissement

sont des hommes qui n'avaient reçu une thèse, il faut remarquer que la
presque aucune éducation scolaire, qui même impression est donnée par l'étude
avaient ramassé les miettes du savoir objective menée par Charles Singer,
tombées de la table des riches et qui E. J. Holmyard et E. R. Hall, dans leur
avaient procédé à leurs expériences avec monumentale A History of Technology
les moyens les plus primitifs : ainsi le (Oxford, Clarendon Press), 5 vol., 1954,
clerc de notaire Smeaton, le mécanicien et sq.
Watt, le garde-frein Stephenson, 16. Sur le contraste, quant à la consi-
l'apprenti joaillier Fulton, le construc- dération sociale, entre arts libéraux et
teur Rennie, le maçon Telford, et des arts méchaniques, voir DOMAT, Le Droit
centaines d'autres dont les noms demeu- Public (1694), liv. I, sec. I, par. xxv
rent inconnus; voilà, comme le dit bien et XXVI.
M. Smiles, les vrais auteurs de la civili- 17. JACOBSCHMOOKLER,Invention and
sation moderne. » (Fields, Factories and Economic Growth (Cambridge, Harvard
Workshops, Londres igoi). University Press, 1966).
S'il est vrai que Kropotkin plaide ici
342 ARCADIE

dont ils sont le préalable qu'avec l'invention dont ils sont la


suite.
On a longtemps pensé de la sorte; et c'est une raison qui
nous porte à regarder les progrès techniques du xixe siècle
comme dus à des chasseurs épars, parce que notre Histoire ne
retient comme source de ces progrès que les inventeurs et non
ceux qui ont travaillé au développement.
Et l'on avait de bonnes raisons de fait pour placer la coupure,
non point comme à présent entre Développement et Investisse-
ment, mais entre Invention d'une part et Développement et
Investissement de l'autre. Car ces deux derniers actes sont
nécessairement intérieurs à l'entreprise, tandis que l'Invention
était le plus souvent exogène.
C'est donc une idée nouvelle que le groupement des travaux
de développement avec ceux de recherche : elle est de grande
conséquence psychologique. Car elle gonfle énormément le
total de la mise sociale dans la R&D : elle triple le total auquel
on se bornerait si l'on ne retenait que recherche fondamentale et
recherche appliquée.
Chose plus grave, cette inclusion exerce une influence défor-
mante : car la subvention du Gouvernement au développement
dans l'industrie aéronautique seule, est supérieure à tout ce
qu'il dépense pour la recherche appliquée et plus que double de
ce qu'il dépense pour la recherche fondamentale.

2. Naissance du concept.

Puisque le concept de R&D ne s'imposait pas avec évidence


et qu'il est né tardivement dans notre société, pourtant de longue
date caractérisée par le progrès technique, on doit se demander
comment il est apparu.
On peut dater la proclamation de l'expression. C'est le 28 juin
1941 que Franklin Roosevelt institue, dans les services mêmes
de la Présidence, un « Office de la Recherche Scientifique et du
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 343
Développement 18 ». Il est significatif que celui-ci prenne la
suite (sous le même chef, Vannevar Bush) d'une création de
juin i9q.o intitulée « Conseil National de Recherche pour la
Défense ».
L'intention était de mobiliser les capacités scientifiques pour
en tirer des instruments militaires.
Le Manhattan project, autrement dit la préparation de la bombe
atomique, fut la plus notable, comme la plus exécrable, incar-
nation de cette intention.
L'histoire en est assez connue pour qu'il suffise de l'évoquer
sommairement. Otto Hahn et Fritz Strassmann avaient, avec
Lise Meitner, poursuivi au Kaiser-Wilhelm-Institute de Berlin,
des travaux de pure science portant sur les éléments transura-
niens obtenus par bombardement de l'atome au moyen de neu-
trons. Lise Meitner ayant été obligée de les quitter parce que
juive, ses amis et associés lui firent naturellement connaître le
premier des résultats frappants, qu'elle enrichit d'une interpré-
tation originale, et fit connaître à Niels Bohr. Niels Bohr annonça
l'événement, le 28 janvier 1939, à un congrès des physiciens
américains.
C'est Albert Einstein qui, par l'entremise d'Alexander Sachs,
avertit Roosevelt des perspectives de caractère militaire qui se
trouvaient ouvertes, et auxquelles les savants allemands n'avaient
nullement pensé, témoin le fait qu'ils continuèrent à publier
durant toute la guerre, alors qu'aux États-Unis c'était le black-
out 19.
Tirer une arme inouïe des plus récents travaux de la science
la plus abstruse, tel fut l'objet du Manhattan project. Il fallait
pour cela, « dévaler » avec une extrême rapidité, des plus hautes

18. Cf. un excellent exposé histori- Service, Library of Congress (Washing-


que, formant les pages 199 à 242 de la ton, mars 1967).
publication officielle intitulée The Office 19. Cf. OTTO HAHN « Autobiogra-
of Science and Technology, A Report phical Notes a in Bulletin of the Atomic
prepared by the Science Policy Research Scientists, avril 1967.
Division of the Legislative Reference
344 ARCADIE

régions de la science jusqu'aux prototypes : car les bombes


d'Hiroshima et Nagasaki avaient encore ce caractère.
Le Manhattan project est caractérisé par trois unités : d'inten-
tion, de lieu et d'action. Il a démontré l'efficacitéd'une démarche
intégrée de la recherchepure au développementen passant par la
rechercheappliquée.On ne saurait douter qu'il n'ait servi d'image-
type pour accréditer le concept de R&Dtel qu'on le connaît à
présent.
* ***
*

'
II

Croissanceet financement de la RIéiD

De la seconde guerre mondiale date le concept de R&D;


de là datent aussi des attitudes nouvelles de la part des autorités
et dans les entreprises.
Quant aux autorités fédérales, elles avaient, durant la dernière
année de la guerre (année fiscale 44-45), dépensé pour la R&D
un total de 1,6 milliard de dollars, dont plus de la moitié (959 mil-
lions) pour le Manhattan project et le gros du reste (5 i3 millions)
pour d'autres objets de caractère militaire. Ce total de 1,6 milliard
était énorme relativement à la dépense fédérale en R&Dde i939-
40, qui n'était montée qu'à un total de 74 millions (dont 29 pour
le ministère de l'Agriculture).
Le passage de 74 millions à 1,6 milliard peut être dit une
véritable éclosion de la dépense publique pour la R&D.Et dès
lors elle a pris le caractère tripartite qu'elle conservera. Elle
finance : 1° des travaux menés dans des laboratoires publics;
2° des travaux menés dans des universités ou centres de recher-
che ; 30 des travaux menés dans des entreprises privées. Pendant
ET DÉVELOPPEMENT
RECHERCHE 345
la guerre la part des laboratoires publics a été prédominante;
durant les vingt années qui suivront ce sera la part faite au sou-
tien des travaux dans les entreprises privées.
L'expression de « parts » ne doit aucunement évoquer une
répartition qui serait faite à partir d'un « budget général de la
R&D» : il n'y a jamais rien eu de tel (comme il n'y a rien de tel
aujourd'hui même). Le total de la dépense publique en R&D
est un total qui apparaît après coup (ex post comme on dit),
lorsque l'on dégage des crédits ou dépenses budgétaires rangés
par services dépensiers, ce que l'on estime avoir le caractère
de R&D.
La guerre n'avait pas seulement grossi la dépense en R&D
de la part des autorités mais aussi de la part des entreprises.
Cette dépense était peut-être de 45o millions en 1940 ;elle est
estimée à 900 millions pour 1945,mais il s'y ajoutait alors 300 mil-
lions de financement public, formant un total de 1,2 milliard de
dépenses R&D dans l'industrie. Vu l'énormité des concours
publics à l'entreprise privée dans la période d'après-guerre, il
est essentiel de bien distinguer les dépenses dans l'industrie
(concours publics compris) des dépenses de l'industrie (aux
frais des entreprises).

i. La croissance de la dépense R&D.

Un document McGraw Hill nous offre une vue d'ensemble


du progrès de la dépense en R&Dde i945 à 1964 (années de
calendrier) Z°.
i° Quant à la dépense dans les universités et centres de recher-
che, elle aurait été multipliée onze fois (de 0,25 à 2,71 milliards).
La contribution publique à la dépense dans ce secteur aurait
été multipliée près de treize fois (de o,i6 à 2,03 milliards).
2° Quant à la dépense dans les laboratoires publics, elle aurait
été multipliée un peu moins de neuf fois (de o,4o à 3,5 milliards).

20. Ronéo du Département économique de McGraw Hill.


346 ARCADIE
Il va sans dire qu'elle est entièrement couverte par les fonds
publics.
30 Quant à la dépense dans les entreprises privées, elle aurait
été multipliée un peu plus de dix fois (de 1,20 à 12,49 milliards)
mais une enquête ultérieure de la N.S.F. donnant le chiffre de
13,35 milliards, le multiplicateur passe à onze. Quant au finan-
cement de cette dépense dans les entreprises privées, la dépense
faite par les entreprises elles-mêmes aurait été multipliée six fois
(de 0,9 à 5,7 milliards) tandis que le concours financier public
aurait été multiplié vingt-cinq fois (de 0,3 à 7,6 milliards).
Voilà de quoi mettre en lumière de façon éclatante :
a) que le progrès des ressources de R&D industrielle est dû
bien plus aux concours publics qu'aux efforts propres des entre-
prises ;i
b) que la dépense fédérale en R&D a privilégié l'industrie,
faisant beaucoup plus pour elle que soit pour les universités soit
pour les laboratoires publics, comme l'attestent les multiplica-
teurs respectifs qui sont de vingt-cinq, douze et neuf.

2. R&Det objectifs politiques.

Cette faveur marquée à l'industrie a-t-elle été inspirée par un


souci général d'accélérer les gains en productivité?
La National Science Foundation s'exprime de façon à dissiper
cette illusion :
« De longue date ce sont les crédits pour le développement qui
ont formé le gros de la dépense publique en R&D et trois ser-
vices ont de bout en bout été responsables de ces affectations.
Ce sont le ministère de la Défense, l'Administration nationale
de l'Aéronautique et de l'Espace (N.A.S.A.)et la Commission de
l'Énergie Atomique (N.A.S.A. n'intervenant puissamment à ce
stade que depuis i963). Il y a bien seize autres services qui enga-
gent des dépenses de développement, mais un seul d'entre eux le
fait à une échelle suffisante pour mériter mention; il s'agit du
programme d'avion de transport supersonique dont l'Agence
ET DÉVELOPPEMENT
RECHERCHE 347
Fédérale d'Aviation (F.A.A.)est responsable, programme qui
entre dans la phase de développement et qui donnera lieu à une
notable augmentation de dépense au cours des années à venir.
« Pour l'instant, D.O.D. (Department of Defense) N.A.S.A.
et A.E.c. (Atomic Energy Commission) sont ensemble auteur
de 95 à 99 % des dépenses engagées pour le développement» 21.
Ajoutons que ces services sont responsables aussi de 61 %
des dépenses pour la recherchefondamentale, de 69 % des dépen-
ses pour la recherche appliquée, et qu'en bref sur un total de
plus de 17 milliards de dépenses fédérales engagées pour la R&D
en 1965-66, il s'en trouvait moins de 2,5 qui ne fussent pas du
fait de l'un de ces trois services!
Liée à la prépondérance de ces trois services dans l'engage-
ment de dépenses publiques en R&Dse trouve la prépondérance
de deux branches industrielles dans la jouissance de subsides
publics pour leur R&D.
Selon une enquête de la N.S.F.,le montant total des fonds fédé-
raux reçus par les entreprises privées pour leurs travaux de R&D
était de 7,6 milliards en 1964 (année la plus récente pour laquelle
nous ayons ces données). De ce total la branche de l'équipement
électrique et des communications recevait plus de 1,6 milliard
et la branche de l'aéronautique et des fusées recevait 4,6 milliards;
ensemble ces deux branches absorbaient 82 % du total des fonds
fédéraux fournis à la recherche industrielle 22 !
Vu l'importance des fonds publics dans l'ensemble des
dépenses de R&Dfaites dans l'industrie (tous fonds compris,
propres et publics), la concentration des concours publics sur
deux branches entraîne la concentration dans ces deux branches
de la majeure partie du total de la R&Dindustrielle. Pour pré-
ciser, c'est dans ces deux branches que se faisaient en 1964 non
moins de 58 % du total de la dépense de R&Dindustrielle (dont
les quatre cinquièmes au moyen de fonds publics), tandis qu'il
ne se faisait dans toutes les autres branches réunies que q.2 %

21. N.S.F.FederalFuuds,p. 19. 22. ta.s.s. Industry 1964, p. 24.


348 ARCADIE

de la R&Dindustrielle (dont moins du quart aux frais publics).


Je reviendrai sur les conséquences du déséquilibre ici noté
dans le profil de la R&Dindustrielle. Pour le moment, attachons-
nous à ce qui en est la cause essentielle,l'orientation de la dépense
publique. Voyons comment cette dépense s'est développée
depuis la guerre.

3. La croissance de la dépense publique.


Nous avons vu que la dépense publique en R&Détait montée
à 1,6 milliard la dernière année de la guerre, en 1944-4s.
Comme elle avait été inspirée par des considérations mili-
taires, il fallait s'attendre à son dégonflement, la paix revenue,
à moins qu'elle ne fût détournée vers des objets pacifiques.
Roosevelt écrivit dans ce sens à Vannevar Bush (17 novem-
bre 1944) lui demandant d'élaborer un programme d'action
gouvernementale d'après-guerre. Quatre objectifs y étaient
indiqués :
1° disponibilité de l'information scientifique;
2° recherche médicale;
30 action fédérale d'aide à la recherche publique et privée;
40 obtention d'effectifs adéquats de talents scientifiques 23.
Ce n'était plus Franklin Roosevelt mais Harry Truman qui
se trouvait à la Maison Blanche quand Bush remit, en juin i945?
son rapport, resté fameux, intitulé Science, the EndlessFrontier.
Notons bien que ce n'est pas l'expression de « Recherche et
Développement » qui est ici employéemais celle de « Science ».Et
c'est bien en effet aux travaux scientifiques que Bush avait pensé.
Il recommandait la création d'une Fondation Nationale de la
Recherche destinée à « développer et promouvoir une politique
nationale de la recherche scientifique et de l'enseignement
scientifique, à soutenir la recherchefondamentaledans des organi-
sations sans but lucratif, à développer les talents scientifiques
23. On sait quelle part les talents concours intellectuels apportés à l'effort
non américains avaient joué dans les de guerre.
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 349
dans la jeunesse américaine au moyen de bourses... o. Dans ce
texte, c'est bien la recherche scientifique qui est mise en avant,
et elle est réunie avec l'enseignement scientifique, avec des
facilités procurées pour le développement de talents scienti-
fiques. Mais j'ai arrêté la citation avant une dernière petite
phrase qui est « et elle aurait à soutenir par voie de contrats ou
autrement la recherche à long terme dans le domaine militaire ».
Ce qui était là présenté comme accessoire serait le principal,
tandis que l'énoncé majeur de Bush n'aboutirait à la création
d'une National Science Foundation que le 10 mai i95o.
Pourtant, durant les cinq années suivant la fin de la guerre, les
dépenses publiques de R&D,quoique nettement en retrait par
rapport à l'apogée du temps de guerre, n'ont été nullement
négligeables. Inférieures au milliard durant trois ans elles sont
montées légèrement au-dessus pendant les deux dernières années ;
moyenne de la période : 967 millions. A quoi ont-elles servi ?
60 % de ces dépenses ont été faites par les ministères militaires
(disons D.O.D.),23 % pour le Manhattan project et sa suite la
Commission Atomique, près de 4 % pour ce qui deviendrait
ultérieurement la N.A.S.A.

N'importe la stabilité générale de la dépense, les octrois à


l'industrie privée ont augmenté dans les premières années. Il
faut aussi remarquer que des transferts d'installations à l'indus-
trie privée ont eu lieu.
C'est très nettement la guerre de Corée qui a relancé la dépense
publique. On le voit bien en regardant les ouvertures de crédits
plutôt qùe les dépenses. Dans l'année budgétaire qui suit le
début du conflit, il y a un bond de 1,17 milliard à 1,81, et cette
grimpée se poursuit dans les années suivantes, jusqu'à ce que
s'établisse un nouvel étiage des ouvertures de crédit d'environ
3,1 milliards, qui règne de l'année fiscale 1952-53 à l'année
fiscale 1955-56. Durant cette période de quatre ans, ces engage-
ments émanent à proportion de 78 % de D.O.D.,de 13 % de la
Commission d'Énergie Atomique, et de 2,1% de ce qui sera la
N.A.S.A.
35o ARCADIE

C'est en 1956-57 que recommence une forte montée des


ouvertures de crédits; elle est très fortement accélérée à la suite
du succès du Sputnik (oct. 1957) qui est très vivement ressenti
comme une atteinte à l'orgueil national. « Nous avons perdu une
importante bataille en technologie : cela est démontré par les
satellites qui siflient au-dessus de nos têtes » déclare alors le
sénateur Lyndon Johnson. Le président Eisenhower se hâte
d'installer près de lui un Assistant spécial pour la Science et la
Technologie, tel que Roosevelt l'avait eu pendant la guerre.
De cette date à maintenant, le poste a été successivement occupé
par les savants suivants : Killian, Kistiakowski, Wiesner et
Horning.
Disons tout de suite que le savant qui occupe ce poste préside
ex officiod'une part la Commission de Conseil Scientifique du
Président (P.S.A.C.) qui préexistait, d'autre part le Conseil Fédéral
pour la Science et la Technologie (F.C.s.T.)créé en mars 1959,
et enfin qu'il est le Directeur de l'Office de Science et Techno-
logie (o.s.T.) institué par Kennedy en juin i962 24.
Ainsi le Special Assistant occupe une position très éminente;
mais quant aux pouvoirs il n'en a plus que le Président des
Conseillers économiques présidentiels.
Retournons à la dépense publique. Les dépenses budgétaires
pour 1966-1967 sont estimées à 16 i52 millions, les ouvertures
de crédits à i6 65o millions. La distance entre ces chiffres et
ceux de 1963-1964(14 694 et I5 3I0) n'est pas telle qu'elle nous
interdise de former pour cette période de quatre années un total
comme nous avons fait pour celle couvrant les années fiscales
de i952-i953 à I955-I956? de manière à opérer une confronta-
tion que nous ferons porter sur les ouvertures de crédits.
Il ressort en premier lieu que le montant total en année
moyenne de la période est passé de 3,1milliards à i 6,i milliards :
il a été multiplié par 5,2.
Il ressort en second lieu que la part de D.o.D.dans le total est

24. The Office of Science and Technology, déjà cité.


RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 35I
beaucoup affaiblie,passée de 78 % à 45 % ; la part de la Commis-
sion de l'Énergie Atomique est descendue de 13 % à 9,4 %. La
part qui s'est monstrueusement gonflée est celle de N.A.S.A. Ce
qui allait être n'absorbait dans la première période
que %2,I et c'est 32,2 % dans la période la plus récente!1
A ces trois services, gros mangeurs, s'ajoute un nouveau venu
(F.A.A.,avion de transport supersonique) qui tient une place
encore très petite (pour les quatre ans 1 % du total), mais en
croissance très rapide : c'est déjà, en 1966-1967,2,5 % des cré-
dits de l'année. Et l'on peut remarquer qu'en cette année le
Gouvernement fédéral dépense déjà plus pour cet avion de
transport (375 millions) qu'il n'alloue à la National Science
Foundation (341 millions) dont la vocation est de soutenir la
recherche scientifique en général, qui est l'organe répondant à
la recommandation formulée par Vannevar Bush en 1945 ; ce
devait être l'organe-pilote, il dispose en fait de 2 % des fonds
publics compris sous la dénomination R&D!

4. Vers la mise en question.


Pour sommaire que soit la revue à laquelle nous venons de
procéder, elle fait apparaître que, de bout en bout, la dépense
fédérale dite pour la R&Da été inspirée, dans la proportion des
neuf dixièmes, plus ou moins, par les préoccupations militaires
ou des projets prestigieux.
La dépense publique formant les deux tiers de la dépense
nationale en R&D,la simple arithmétique donnerait à penser
que 60 % de la dépense totale est affectée à ces objets. Mais ce
serait là une sous-estimation, par oubli des liens de fait entre
les subsides publics et les dépenses que les entreprises doivent
assumer pour avancer leur candidature ou justifier les octrois
qui leur sont faits 26.Un auteur bien placé estimait, voici quel-
25. Pour le bon ordre notons que 26. Il est bien évident qu'un minis-
c'est en 1958 que la N.A.S.A. a reçu une tère ne peut octroyer un contrat de
existence formelle. Ici encore la connec- R&D dans un domaine donné qu'à une
tion avec le Sputnik est éclatante. entreprise qui entretient régulièrement
3S2 ARCADIE

ques années que, des 2,8 % du P.N.B. alors voués à la R&D, il


ne restait que o,8 % qui n'allât point aux objets militaires,
spatiaux et nucléaires énoncés ci-dessus 2'.
Ces constatations étaient propres à modifier « l'image » de la
R&D. Au lieu d'être simplement fascinée par la croissance du
volume global de la R&D, l'opinion devait devenir sensible à
ses orientations. De là des questions, inspirées soit par les aspects
négatifs soit par les aspects positifs de ces orientations.
*
,. **,.

III

La mise en question de la conduite nationale


en fait de RIéiD

La mise en question par l'opinion américaine est intervenue


tardivement : ce n'est pas faute d'expressions individuelles,
nombreuses, variées, énergiques; mais c'est faute de projecteurs
assez puissants pour les mettre en lumière. Les projecteurs ne
sont entrés en jeu que grâce à l'énergique député du Wisconsin,
Henry S. Reuss, lorsqu'il a ouvert trois journées d'audiences

les capacités en R&D nécessaires pour utilisons.


exécuter le contrat, qu'elle sera portée 27. L'auteur cité est J. Herbert Hol-
it l'accorder à l'entreprise qui aura fait lomon, Assistant Secretary pour la
des travaux préparatoires, et d'ailleurs Science et la Technologie au Depart-
l'initiative viendra souvent de l'entre- ment of Commerce, qui est le grand
prise même. D'autre part l'octroi du ministère économique dans la structure
contrat se justifie mieux à l'égard des administrative américaine. Le texte
contrôles subséquents si l'on peut mon- auquel il est fait référence a paru dans
trer que l'entreprise porte une part des la revue Physics Today de mars 1963. Il
frais. Si d'aventure il arrivait que cette est repris dans l'excellent volume Science
part fût récupérée indirectement sur les and Society (NORMAN KnPLnrr ed.)
commandes publiques, cela ne se verrait (Chicago, Rand McNally, ig6g).
point dans les statistiques que nous
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 353
publiques de la Sous-commission parlementaire dont il est
président 28.
Il a très bien posé le problème. Rappelant que go % de la
dépense publique en R&Dva aux programmes militaires, spa-
tiaux et nucléaires, il a demandé : 1° si cette répartition corres-
pondait bien à la hiérarchie des buts nouveaux; 2° pourquoi elle
se trouvait telle.

i. Insignifiance de la R&Dsociale.

Quant à la première question, de caractère normatif, il suffisait


de la formuler pour qu'une réponse négative vînt à l'esprit.
Comment concilier la promesse de grands bienfaits sociaux
émanant de la R&Davec les orientations imprimées à celle-ci ?
Les bienfaits sociaux sont ceux qui s'inscrivent dans la vie quo-
tidienne du grand nombre. La R&Dles apporte en tant qu'elle
prépare le progrès des services entrant dans cette vie quotidienne,
n'importe qu'ils soient rendus par les entreprises ou par les
administrations.
Donc ce qui doit nous intéresser quant à la tenue des promesses
sociales, ce sont les travaux de R&Dmenés au sein des entre-
prises servantes directes ou indirectes de la consommation
familiale, et dans les administrations responsables de l'environ-
nement, ou pour leur compte.
Or les efforts de R&Ddans lesdites entreprises sont faibles
par comparaison à ce qu'ils sont dans les entreprises servantes
de l'État au titre de ses programmes militaires, spatiaux et
nucléaires. Mais surtout les efforts de R&Dsont misérables
quant aux administrations responsables de l'environnement.
Voyons d'abord les entreprises. Dans l'ensemble des indus-
tries manufacturières, celles qui font environ les sept huitièmes

28. Cf. The Federal Research and ment Operations, House of Representati-
Development Programs : The Decision- ves, january 7, 10 and 11 I966 (Washing-
Making Process; Hearings before a ton U.S. Gvt Printing Office, r966).
Subcommittee of the Committee on Govern-
354 ARCADIE

des ventes se partagent moins de la moitié des scientifiques ou


ingénieurs occupés à la R&Dindustrielle, tandis que plus de la
moitié d'entre eux est occupée dans les trois branches qui for-
ment l'autre huitième, et qui sont les grandes servantes des pro-
grammes susdits 29.
Quant aux administrations publiques à vocation civile, leurs
dépenses en R&Dsont insignifiantes. M. Reuss a désigné trois
domaines, comme suit :
« Premièrement nos eaux sont abominablement polluées : le
Lac Érié est inutilisable, le Potomac est mort; et il en va ainsi
dans tout le pays. Deuxièmement nos villes deviennent rapide-
ment invivables, par défaut de transport urbain adéquat, et par
empoisonnement de l'air. Troisièmement nos habitations sont
produites par des méthodes si archaïques que les gens à revenu
modeste ne peuvent plus acquérir une maison. » 30
L'enquête ouverte par lui a permis d'établir que le chapitre
de la pollution des eaux donne lieu à quelque 30 millions de R&D,
dont 5 pour l'avancement du traitement des efflux, que le cha-
pitre de l'amélioration du trafic urbain donne lieu à une dépense
de 24 millions, du fait de deux administrations, et l'amélioration
de la construction de logements à une dépense de 5,¢ millions,
du fait de quatre administrations distinctes 31.

2. Et les pays sous-développés ?

Énorme est la différence des niveaux de vie entre les nations


du monde. Et si le progrès technique est utile pour améliorer
la condition des mieux loties, à fortiori est-il indispensable pour
remédier à la condition des plus misérables. Aussi est-ce une
belle et grande idée que celle de l'assistance technique, qui fut

29. Les trois branches retenues sont Programs : The Decision-Making Process :
l'aéronautique, l'équipement électrique Thirty Fourth Report of the Committee on
et les instruments scientifiques. Government Operations (Washington,
30. Hearings, p. 62. 27 juin z966).
3 1. Federal Research and Development
ET DÉVELOPPEMENT
RECHERCHE 355$.
lancée par le président Truman. Elle n'est pas restée sans suites :
des milliers de conseillers techniques américains ont été répandus
dans les pays sous-développés 32.
Mais on peut se demander si l'efficacité de cette bonne inten-
tion n'a pas été quelque peu compromise par un postulat impli-
cite, au demeurant assez naturel. Les pays sous-développés étant
vus comme caractérisés par des pratiques « arriérées », la tâche
apparaissait comme la communication des techniques « avancées »
en vigueur aux États-Unis. Or il s'est avéré que, dans certains
domaines d'importance capitale, les conseillers techniques, bons
connaisseurs de manières de faire « avancées » ne réussissaient
guère à procurer le progrès des pratiques dans les milieux où ils
opéraient. L'un des documents les plus impressionnants mis au
jour par l'enquête Reuss est une lettre des experts agronomes
William et Paul Paddock, où l'on peut lire :
« Il se trouve malheureusement que notre stock de connais-
sances techniques en matière agricole n'est pas exportable à
ces pays. Si nous savons bien comment obtenir cent boisseaux
de maïs par acre dans l'Iowa, nous ne savons pas comment
doubler les douze boisseaux à l'acre du Guatemala. Au Texas
nous savons bien comment amener un boeuf sur le marché en
deux ans mais non pas comment le faire de façon économique au
Pérou en quatre ans. Nous savons exactement combien d'engrais
il faut pour le rendement maximum en blé dans le Colorado,
mais le même montant ne nous procure pas le même succès
dans l'Inde. Une raison fondamentale qui s'oppose à l'exporta-
tion de notre savoir-faire est qu'il a été développé pour les condi-
tions propres à la zone tempérée dans laquelle nous vivons, et
non pour les Tropiques où se trouvent la plupart des nations
dites sous-développées. Les techniques de la zone tempérée ne

32. Cet effort s'inscrit dans un effort Dans le cas de certains pays, en raison
général dit de coopération technique de de liens politiques antérieurement exis-
la part des pays avancés. Cf. la partie tants, la pratique est ancienne : c'est le
y relative in Efforts et Politiques d'Aide cas de la France.
au Développement (Paris, O.C.D.E., 1966).
356 ARCADIE

peuvent être transférées aux Tropiques qu'au prix de recherches


appliquées... de telles recherches n'ont reçu aucun soutien des
Etats-Unis ni de quiconque. » 33
Ce n'est là qu'un aspect, quoique capital, d'une carence
générale des recherches américaines à l'égard des problèmes
propres aux pays sous-développés. Ce n'est pas, bien entendu,
faute d'une bonne volonté, amplement attestée par la généreuse
communication de techniques aux Européens, mais la consé-
quence d'une inexpérience qui faisait supposer que la simple
communication suffisait, adressée à des circonstances très
différentes 34.
C'est d'ailleurs un caractère naturel de la R&D américaine
- aux circonstances dans lesquelles elle se déve-
répondant
- de chercher la solution des problèmes
loppe par voie d'inves-
tissements très lourds, apportant ensuite des économies opéra-
toires considérables : encore faut-il avoir les moyens de l'investis-
sement initial
Ainsi la bonne intention américaine à l'égard des pays sous-
- et l'on en prend conscience - un
développés impliquerait
secteur de R&D s'adressant aux circonstances desdits pays.

33. Enquête Reuss, p. 173. d'exposition un contraste frappant. 1


34. Dans beaucoup de domaines, les y avait d'impressionnantes maquettes
techniques japonaises se sont révélées des usines nucléaires de désalination
particulièrement profitables aux autres réalisées à Koweit, l'État le plus riche
pays d'Asie, parce qu'élaborées dans un du monde relativement à sa popula-
milieu comme le leur, relativement tion, grâce aux tributs du pétrole.
pauvre en ressources naturelles à l'opposé Écrasé par ce voisinage, on pouvait
du cas américain. On peut relever avec trouver un tout petit stand présentant
plaisir que bon nombre de recherches une maquette de désalination par
françaises ont été bien orientées, en rai- l'emploi du soleil : efficacité bien moin-
son sans doute des liens anciens, autre- dre mais coût d'établissement minime,
fois de tutelle, avec des pays bien diffé- convenant aux situations de pauvreté.
rents du nôtre. Quant au souci d'économie d'investisse-
35. A cet égard la grande conférence ment, signalons parmi les réalisations
internationale de l'Eau, tenue à Washing- françaises présentées par M. Chéret le
ton en mai dernier, et due à l'initiative guidage du cours des fleuves par immer-
de l'excellent Secrétaire à l'Intérieur, sion de parois.
Stewart Udall, offrait dans son hall
DÉVELOPPEMENT
RECHERCHENT 357
Mais, après une digression excusée par l'importance de la matière,
revenons à l'enquête Reuss.

3. Pourquoi cette répartition de la R&Dpublique ?


La seconde question posée par M. Reuss était le pourquoi
de la répartition régnante.
Il y a été répondu par les voix les plus autorisées : celles de
M. Horning, Assistant spécial du Président pour la Science et la
Technologie et de M. Staats, directeur du Budget. Leurs répon-
ses peuvent se résumer en une phrase : c'est qu'il ne se fait point
de répartition.
Le mot de répartition suggère un total initial dans lequel on
taille différentes parts. Or il ne se fait rien de tel en réalité.
Il est vrai que l'on trouve dans les documents budgétaires un
tableau des dépenses publiques de R&D.Mais comme l'indique
son intitulé (Special Analysis H), ce compte est formé par réca-
pitulation des dépenses qui sont relevées dans différents titres
du budget, et groupées après coup comme ayant le caractère
de R&D.Si, dans ce compte, la R&Dtient une très grande place,
ce n'est pas en raison d'une décision qui aurait été prise au sujet
de la R&Den général mais parce que : 10 le budget D.O.D.est
énorme (en Ig55-I956 ? 50 milliards) ;2° il est fait dans ce budget
particulier une large place (14 %) à la R&D.Par corollaire un
autre genre de dépense R&Dsera minime, si : 1° il ressortit à un
ministère dont la donation générale est relativement faible,
et 2° si la part qu'il fait à la R&Dest faible.
Mais tâchons de remonter plus loin dans l'explication. Car
pourquoi se trouve-t-il des services riches en crédits et larges
en R&Det d'autres non ? Nous sommes guidés ici par les études
de Wildavsky 3Bet ses associés 3' sur le processus budgétaire
américain, en matière civile.

36. AARON WILDAVSKY, The Politics 37. OTTO A. DAVIS, M. A. H. DEMP-


of the Budgetary Process (Boston, x964). STBRet AARONWrLoAvsKY, · A Theory of
358 ARCADIE

Ces travaux nous représentent le processus budgétaire comme


se déroulant essentiellement sous la forme d'une quantité de
« duels » distincts entre chaque service demandeur de crédits
et la sous-commission de la Chambre, puis celle du Sénat, qui
ont compétence pour ce service. Dans ce duel, les deux
« joueurs » font référence au passé, sous deux aspects, volume
précédent et rythme d'accroissement précédent 39.Il doit logi-
quement suivre qu'il est avantageux à un service d'avoir acquis
un volume considérable (cas des ministères militaires au sortir
de la guerre) et désavantageux d'avoir une tradition de crois-
sance lente.
Il vient naturellement à l'esprit que telle sous-commission,
accoutumée à « éplucher » les demandes d'un service ancien,
verra d'un mauvais oeildes demandes d'un caractère inhabituel,
tandis qu'une tout autre humeur inspirera les contrôleurs d'un
service nouveau, bruyamment entré en scène et qui manifeste
aussitôt un grand appétit. C'est ainsi que le ministère de l'Inté-
rieur, pourtant responsable des ressources naturelles et de leur
aménagement, obtient péniblement 158 millions de dollars,
tandis que la N.A.S.A.se voit allégrement octroyer plus de
5 milliards 4°.
Lorsqu'un domaine est très pauvre en crédits R&D,il ne peut

4he Budgetary Process », American Poli- mais j'en tire ce qui convient au présent
tical Science Revietv, sept. 1966. Par les propos.
mêmes auteurs, « On the Process of 40. Si fort est le goût du nouveau qu'il
Budgeting : An Empirical Study of faut au moins « faire peau neuve pur
Congressional Appropriation », in GOR- trouver quelque faveur : ainsi quand
DONTcrt.LOCxed. Papers on Non-Market différents services antérieurs ont été
Decision Making (Charlottesville, Uni- intégrés en un ministère nouveau
versity of Virginia, 1966). (Department of Health, Education and
38. Il s'agit, pour chaque Assemblée, Welfare). C'est le seul ministère civil
d'une sous-commission de sa Commis- qui jouisse de crédit R&D substantiels :
sion des Appropriations. Comme cha- près de 1,3 milliard, environ 7,5 % du
cun sait, le Congrès américain est orga- total. Une influence de même nature
nisé de façon à spécialiser la surveillance peut être attendue de l'institution en
de chaque fraction de l'Exécutif. 1965 d'un Department of Housing and
39. Je suis fâché de simplifier grossie- Urban Development.
rement une analyse du plus vif intérêt,
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 359
occuper qu'un petit nombre de chercheurs, constituant un milieu
trop faible pour assurer la résonance de tel projet, avancé par
l'un d'entre eux. Il n'existe pas alors de poussée commune capa-
ble de faire prendre ce projet en considération, de lui donner sa
chance de transformation en l'un de ces programmes ambitieux
qui attirent les crédits. Ainsi la négligence subie par ce domaine
tend à s'entretenir d'elle-même. Il est vrai en fait de R&Dque
l'on ne donne qu'aux riches.

4. Un processus cumulatif.
En appelant savants et techniciens dans le Manhattan project
d'abord, puis à une foule de tâches intéressant la puissance mili-
taire, puis à la conquête de l'espace, le Gouvernement fédéral
a ouvert la carrière aux talents dans certaines directions bien
déterminées. Telle est la concentration des talents dans certains
secteurs qu'elle appelle naturellement de nouvelles tâches dans
les mêmes directions.
Voyons cette concentration. Et d'abord notons que des
343 ooo scientifiques et ingénieurs occupés à la R&Dindus-
trielle, plus de 64 % sont concentrés dans zoo sociétés, qui
absorbent 96 % du total des fonds publics versés pour la R&D
industrielle. Il est plus frappant encore que la moitié tout juste
du total de ces effectifs R&Ddans l'industrie, 171 600 scienti-
fiques et ingénieurs, soit concentrée dans 27 entreprises seule-
ment, auxquelles vont les 74,5 % des fonds publics! De ces
27 entreprises, 16 occupent chacune plus de 5 00o scientifiques
et ingénieurs, les i i suivantes en occupent plus de 2 5oo.
Pour les 200 sociétés qui occupent ensemble plus de
220 ooo scientifiques et ingénieurs, nous avons la décomposi-
tion de ceux-ci selon qu'ils sont employés aux frais de la firme
ou aux frais publics : il apparaît qu'environ i42 ooo d'entre eux
sont employés aux frais publics, dont 84 ooo pour D.o.D. et
43 000 pour la N.A.s.A. 41.

41. Cf. statistiques pp. 48 et 49 de N.S.F. Industry ig6l.


36o ARCADIE

Ces chiffres donnent le sentiment d'un important milieu


intellectuel engagé dans les programmes publics militaires et
prestigieux.
Ce milieu n'est pas seulement nombreux, il est compact 42
et il est riche en tempéraments dynamiques parce que les problè-
mes posés sont complexes, donc attrayants pour l'esprit et aussi
parce qu'il y a invite à des bonds continuels, sans freinage par
des considérations de rendement financier qui sont une contrainte
naturelle des entreprises travaillant pour la clientèle privée.
Offrant de grands moyens 43, une compagnie brillante, un
climat portant aux exploits, le service des programmes publics
ambitieux attire les jeunes les plus ardents et les plus doués.
Et par conséquent c'est un milieu qui veut que l'on fasse de plus
en plus et de plus en plus vite. Il bouillonne de suggestions qui
peuvent être mises en forme de nouvelles propositions avancées
par la firme, de programmes R&Dmenant à des commandes
matérielles subséquentes.
On sent dès lors que les allocations de fonds R&Ddonnent
lieu à un processus cumulatif. Plus grande est la générosité envers
un secteur, plus il attire de talents, plus il en émane de sugges-
tions, plus elles tendent à attirer de nouveaux fonds.
Dans toute société, le rôle des intellectuels est considérable.
La société américaine avait jusqu'à présent constitué une excep-
tion : éprise du Faire, elle nourrissait une extrême défiance à
l'endroit de l'intelligentsiaestimée stérile et perturbatrice.
Mais voilà formée une classe intellectuelle qui mérite atten-
tion comme ayant fait ses preuves dans l'ordre de l'Ef&cacité.
Elle n'est donc nullement une influence négligeable dans la vie
américaine. Cette influence a été comparée, dans un livre déjà

42. Pas une des zoo sociétés n'occupe de 49 5oo dollars tandis que le coût
moins de 500 scientifiques et ingénieurs moyen par scientifique ou ingénieur
R&D. employé en général à la R&D indus-
43. Dans les 200 sociétés mention- trielle aux frais de l'entreprise était
nées, le coût moyen annuel de la R&D de 32 roo dollars. L'écart entre ces
par tête de scientifique ou ingénieur chiffres exprime la différence des moyens
employé aux frais publics était en 1964 par chercheur.
RECHERCHE
ET DÉVELOPPEMENT 361
farineux 44 à celle qu'exerçait autrefois l'Église Établie. Mais
l'auteur a mis l'accent sur l'Épiscopat (ou Pairie) de la haute
science. Là règnent de grandes divisions manifestées de façon
éclatante par l'affaire Oppenheimer : on y trouve aussi bien
d'ardents champions des programmes prestigieux que de très
vifs critiques Mais dans le cas du grand nombre, que je pré-
fère appeler « la bourgeoisie du monde scientifique et technique »,
la poussée en faveur des programmes prestigieux est toute
naturelle.
Tout aussi naturellement cette poussée se trouve servir les
intérêts des firmes fournisseuses de ces programmes. Évidemment
les travaux de R&D doivent mener à des commandes et si les
commandes manquaient, l'avenir de la R&D serait compromis.
D'où une conjonction de fait entre l'intérêt financier des firmes
et l'intérêt intellectuel des chercheurs, et d'où un renfort gratuit
apporté par l'influence de ceux-ci à celles-là.
C'est à quoi le président Eisenhower faisait allusion dans son
discours d'adieux à la nation (janvier ig6i) lorsqu'il a mis en
garde contre le danger que la conduite des affaires publiques
pût devenir « captive d'une élite scientifico-technologique 46 ».
Cette expression maladroite, beaucoup trop vague et géné-
rale, a fait scandale. Pourtant elle vient d'obtenir le suffrage de
Jerome Wiesner qui fut, auprès du président Kennedy, l'Assis-
tant special pour la Science et la Technologie.
« Dans son discours d'adieux à la nation, le président Eisen-
hower avait lancé un pressant avertissement quant au danger
d'une coalition entre militaires, industriels et technologues,
coalition dont il avait trouvé la pression pernicieuse et quasi
irrésistible. Par cet avertissement il a rendu un grand service à

44. DON K. PRICE, The Scientific volontiers dans le Bulletin of the Atomic
Estate (Cambridge, Mass., Harvard Scientists. Voir aussi N. KAPLAN ed.,
University Press, I965). Le mot « Estate » Science and Society, op. cit.
est destiné à évoquer les « estats » ou 46. Cf. New York Times, 22 jan-
« ordres n de l'Ancien Régime. vier 1961, p. 4 E.
45. Ceux-ci se sont exprimés le plus
362 ARCADIE

son successeur, le président Kennedy; prévenu, Kennedy s'est


mis en mesure de résister aux campagnes énormes et admirable-
ment conduites, qui ont été menées pour le pousser à faire
d'importantes commandes de nouvelles armes d'un coût pro-
digieux et de valeur médiocre, comme le B-70, le Nike Zeus,
l'avion à propulsion nucléaire, et des fusées basées dans l'espace.
Les campagnes pour le B-7o et le Nike Zeus furent particulière-
ment vigoureuses et donnèrent lieu à de vastes campagnes publi-
citaires dans les grands périodiques, où les considérations de
sécurité militaire et de bienfaits économiques étaient entre-
mêlées. L'enquête menée sur
campagnes ces a fait connaître

que la plus grande partie de ces coûteuses réclames étaient mises


à la charge du gouvernement, par entrée en compte comme

dépenses afférentes au développement desdites armes, développe-


ment pour lequel les entreprises avaient des contrats avec
l'État. » 4'
Tout en se référant au propos d'Eisenhower, Wiesner ici met
l'accent sur la partie du phénomène qui n'est pas originale :
c'est de tout temps que les fournisseurs de l'État ont fait valoir
l'utilité de leurs produits, ce qui donnait lieu dans ma jeunesse
au thème des « marchands de canons »; ce qui est nouveau,
c'est qu'une partie notable du monde intellectuel soit mainte-
nant impliquée en ce sens.

5. Les « retombées » bénéfiques.

Le terme
de fall-out est entré en usage pour désigner la diffu-
sion maléfique d'éléments radioactifs à partir d'une explosion
atomique. Il sert maintenant à désigner la diffusion d'éléments

techniques avantageux à partir d'une poussée dans une direction

47. D'un article de J. WlESNER, pré- campagne menée pour que les États-Unis
sentement Prévôt du Massachussets soient pouvus d'une ceinture défensive
Institute of Technology, dans le Bulle- de fusées anti-fusées (anti-bellistic-
tin of the Atomic Scientists, juin 1967, missiles).
p. 7. Cet article s'attaque vivement à la
RECHERCHEET DÉVELOPPEMENT 363

particulière. La promesse de « retombées » constitue l'argument


défensif par excellence contre la critique des orientations de
la R&D.
Que vaut cet argument ? Deux confirmations se présentent à
l'esprit le moins averti : l'exploitation de l'énergie nucléaire ne
se serait point développée si vite sans la bombe, et l'industrie
aéronautique américaine a grandement bénéficié de l'effort de
guerre en fait d'avions 48, comme avait fait l'aéronautique fran-
çaise dans le cas de la première guerre mondiale. Ce sont là
exemples « en gros », on en peut donner au détail.
Mais l'argument des retombées n'est pas à trancher en termes
de tout ou rien. Prouvez-moi que les retombées en faveur du
secteur qui m'importe ne sont pas nulles, il ne s'ensuit pas
qu'elles se trouvent de valeur suffisante pour justifier à mes yeux
des travaux orientés dans un sens que je ne prise point. Le projet
Hindsight (cf. A&P (1967), p. 683) a établi que, pour des fruits en
forme d'armes, les travaux étrangers à tout but militaire n'avaient
pas été sans influence : mais qu'à l'égard de ces objectifs, leur
contribution avait été, dollar pour dollar, d'un seizième de celle
fournie par les travaux orientés. Supposez la réciproque, que
vaudrait alors l'argument des retombées ?
Ce serait aller trop loin que de supposer la réciproque :
aussi bien la question du poids des retombées n'est pas la seule,
mais celle de leur lieu est d'importance capitale. Les avances
techniques réalisées à fins militaires exercent, convenons-en,
une influence notable sur les secteurs civils, mais principalement
sur les plus voisins, et par là exercent une action orientatrice sur
les développements d'ordre civil, mais il n'est pas sûr que ceux-ci
se trouvent de ce fait tirés dans les meilleures directions.
Il est clair que, si la percée du mur du son n'avait été faite par
des avions militaires, nous ne verrions pas - et nous n'enten-
drions pas - si prochainement l'avion de transport supersonique.

48. Elle bénéficiegrandementaujour- de l'appui 'en R&D qu'elle reçoit du


d'hui dans la concurrenceinternationale Gouvernementpour des fins militaires.
364 ARCADIE

Ce sujet a été examiné au congrès de l'American Economic


Association en décembre dernier 49. L'entreprise est de l'ordre
de 4 à 5 milliards de dollars, le gouvernement devant en assumer
les quatre cinquièmes. Les participants à la discussion ont remar-
qué qu'il s'agissait d'accélérer le transport d'une minorité d'utili-
sateurs en faisant supporter la plus grande partie du prix de
leur billet par les non-utilisateurs, ce qui est contraire à la
logique du marché, et qu'il s'agissait pour le gouvernement
d'imposer les habitants pour leur infliger l'incommodité du
boom supersonique, ce qui est contraire à la logique de protec-
tion sociale.
Ainsi quand bien même la R&Dde puissance et de prestige
entraîne une manifeste imitation dans le secteur civil, celle-ci
n'est pas pour l'amélioration de l'existence quotidienne.
A celle-ci le progrès technologique a apporté de très grandes
améliorations, soit quant au transport automobile, soit quant
aux communications : téléphone, radio, télévision, soit, et c'est
peut-être le plus important, quant au soulagement des peines
quotidiennes, équipement ménager. Qu'y a-t-il dans tout cela
qui procède de la R&D publique? Rien, absolument rien!
La R&Dpublique en régime démocratique apparaît étrangement
insoucieuse du peuple. Tout ce qui a été apporté au peuple par
la R&Dl'a été par des entreprises privées travaillant pour la
clientèle particulière. Et, par un corollaire logique, tout ce qui
eût été amélioration de la vie quotidienne, mais ne se prêtait
point, par nature, à la vente aux individus, n'a pas été fait ou ne
l'a été que sans le bénéfice d'une R&Dqui eût amélioré la qualité
et l'efficacité des services.
L'intelligentsiaaméricaine présente ce paradoxe que la techno-
phobie est à gauche. Comment l'expliquer ? Ceux qui adoptent
cette attitude n'aiment pas la technologie servante de la vie
quotidienne parce qu'elle est de forme commercialeet ils n'aiment
49. STEPHEN Entra : a Government mic Review, vol. LVII, n° 2, pp. 71-79,
Industry Development of a Commercial discussion pp. 101-107.
Supersonic Transport », American EcoJIQ-
ET DÉVELOPPEMENT
RECHERCHE 365
pas la technologie publique parce qu'elle n'est point servante
de la vie quotidienne.

6. Faut-il parler d'impact ou de buts ?

Il existe aux États-Unis une littérature énorme sur « l'impact


de la technologie », à telles enseignes que la simple énumération
des travaux en cours formait tout un volume, publié en 1965,
de la National Science Foundation 50.
Cette littérature porte principalement sur les conséquences
de la diffusion des innovations déjà acquises. Et, en effet, même
dans le pays le plus avancé, on pourrait, à l'égard de chaque
technique, tracer une carte en relief où le plus haut sommet
figurerait la technique la plus avancée tandis que les courbes
de niveau figureraient, par les zones entre elles comprises, les
portions de la population servies par des techniques successive-
ment plus anciennes.
Mais cette littérature s'étend aussi aux conséquences des
innovations à venir, telles que nous les représente cette activité
en plein essor qu'est « la prévision technologique 51».
Tout cela est bel et bon. Mais l'angle d'attaque c'est que
la Société reçoit les nouveautés technologiques et doit s'y
ajuster. Il est remarquable à cet égard que d'éminents techno-
logues, consultés sur le rôle des sciences sociales, ont répondu
que c'était de préparer la Société à recevoir les nouveautés
techniques 52.
Comment n'en viendrait-on pas à se demander s'il ne faut pas
renverser les termes, s'il ne convient point de partir des objectifs

so. Current Projecu on Economic and récent congrès aux États-Unis.


Social Implications of Social and Techno- 52. The Use of Social Research in
logy I965. Federal Domestic Programs. A Staff
51. Cf. ERICH JANTSCH. Technological Study for the Research and Technical
Forecasting in Perpective (Paris, O.C.D.E., Programs Subcommittee of the Committee
octobre 1966) (non encore imprimé). On on Government Operations (4 vol., avril
peut noter que la prévision technologique 1967, t. IV, p. 2).
à l'usage de l'industrie a fait l'objet d'un
366 ARCADIE

de bien-être social pour ajuster le financement public de la


R&Dà la poursuite de ces objectifs ? C'est le courant d'opinion
qui se forme actuellement.
Manifeste est son lien avec la campagne menée pour l'institu-
tion d'un pendant au Council of Economic Advisers 53 de : même
que celui-ci est né de la loi de 1946 pour avertir des dangers
d'une offre insuffisante d'emplois, et recommander les moyens
d'y parer, de même un Council of SocialAdvisers naîtrait - selon
la proposition de loi déposée le 6 février dernier par le sénateur
Mondale - pour mettre en lumière les insuffisancesspécifiques
dans les obtentions, et pour recommander les moyens d'y remé-
dier 54. Ce serait donc une source de programmes d'action
sociale, qui appelleraient à leur service des R&Didoines. Cette
procédure serait en harmonie avec les leçons de l'enquête Reuss
qui a mis en lumière que les assignations publiques à la R&D
sont incidentes aux programmes d'action.
Mais d'autre part on peut se demander s'il convient que la
recherche fondamentale soit sujette autant qu'elle l'est à présent
aux missions concrètes d'administrations particulières : tel est
le cas actuellement pour non moins des sept huitièmes de la
totalité des fonds publics qui sont présentés comme assignés à
la recherche fondamentale 65. N'est-ce point se leurrer que de
parler dans ces conditions d'une « politique de la Science »?
Mais d'autre part la Science ne perdrait-elle pas, en dotations
matérielles, à se trouver dissociée de l'ensemble R&D? Et
l'idée même d'une politique de la Science ne présente-t-elle pas
d'immenses difficultés ?
Le courant d'opinion qui a été signalé rencontre de grands

53. Sur celui-ci, voir Analyse et Pré- tent à 2,1 milliards pour 1966-1967 :
vision, t. I (r966), pp. 478 et sq. de ce total il n'y a que 255 millions tran-
54.. Voir l'article de Bertram Gross, sitant par la National Science Founda-
in Analyse et Prévision, t. III (1967), tion ou la Smithsonian Institution et
n° 2, pp. 129 et sq. donc distribués indépendamment de
55. Parmi les ouvertures de crédits tout lien avec des missions concrètes.
publics, ceux qui sont classés comme Cf. Federal Funds, p. I I z.
allant à la recherche fondamentale mon-
ET DÉVELOPPEMENT
RECHERCHE 367
obstacles : car, grossièrement parlant, il oppose des R&D en
puissance à d'autres qui ont fait leurs preuves. Qui plus est,
lorsqu'il s'agit d'objectifs sociaux, une avance technique ne se
fait sentir que lorsqu'elle est sufhsamment répandue au moyen
d'investissementsadéquats, tandis que, dans un cas comme celui
de la N.A.S.A.,on voit immédiatement les avances successives
réalisées : en quelque sorte il ne s'agit que de développer une
série de prototypes successifs, et il se trouve dans la succession
des exploitsune rapidité de progression inimitable en fait de maté-
rialisation de progrès sociaux.
Quand des hommes « aluniront » ce sera un événement tout
autrement frappant que l'amélioration qui aurait pu être pro-
gressivement apportée dans les villes pour le même prix (et qui
aurait eu un bien moindre contenu de R&D).
Et nous touchons ici à un problème bien grave : c'est que
l'amélioration extensive est par nature une affaire plus lente que
la réussite intensive.
Quant à la réussite intensive c'est affaire d'équipes hautement
qualifiées et cohérentes. Quant à l'amélioration extensive c'est
affaire de conduites nombreuses d'éléments mal informés.
Assurément la plus importante des améliorations extensives est
celle de la production alimentaire dans les pays sous-développés.
Contrastez l'allure hésitante de cette amélioration avec la rapi-
dité des progrès dans le domaine spatial. C'est l'allure rapide
qui entraîne les imaginations. c'est l'allure lente qui détermine
les conditions. Ce déséquilibre va croissant.
XVII I

Jardinier de la terre
1967

L'homme ambitionne maintenant de coloniser les planètes.


Ce rêve pose le problème de sa survie dans un milieu bien diffé-
rent de celui qui nous est familier. Se poser sur la Lune n'est que
le premier pas, et déjà, pour le franchir, les explorateurs devront
se munir bien autrement que leurs précédesseurs, les aventuriers
qui s'enfonçaient dans les déserts torrides ou glaciaux de notre
Terre. L'air même, que nous trouvons partout sur notre planète
sans même y penser, est provision qu'il nous faut emporter pour
ces nouvelles aventures, et procurer sa régénération est la clé
indispensable à l'exploration.
Pour inhospitalière que soit la Lune, les autres planètes pro-
mettent d'être pires. Sur la Lune il y a des manques dont on peut
concevoir qu'il y soit remédié par des « importations » ; les pla-
nètes, nous dit-on, sont d'une hostilité beaucoup plus active
parce qu'il y règne des forces élémentaires capables d'anéantir
les hommes.
Les lieux où nous expédions des hommes sélectionnés pour
leurs qualités n'ont aucun rapport avec les Iles Fortunées de
l'imagination médiévale, mais ressemblent plutôt à l'enfer où
elle consignait alors les méchants. Je ne conteste pas que l'esprit
humain soit capable de répondre peu à peu au défi de milieux si
hostiles. Mais nombreux seront les moments où les plus durs
de ces explorateurs futurs soupireront après les douceurs de la
Terre.
Nous assistons au début d'une époque : celle de la recherche
au-delà des confins de notre atmosphère ; puisse-t-elle être aussi
celle de notre éveil aux richesses de notre planète.
Au moment où nous apprenons les prodiges que doivent
JARDINIERDE LA TERRE 369
accomplir nos ingénieurs et nos chimistes pour reproduire dans
la microcapsule des astronautes les conditions dont nous jouissons
librement dans la vaste capsule de l'atmosphère terrestre, n'est-ce
pas le moment de nous émerveiller et d'éprouver un tendre
respect pour le séjour de notre espèce ?
La prodigalité de la Terre, nous ne le savons que trop, n'a pas
empêché la plupart des hommes dans le passé et, hélas! aujour-
d'hui encore, d'y vivre misérablement. Pourquoi ? Parce qu'ils
étaient aveugles aux ressources qui s'offraient. Nous sommes
guéris de cet aveuglement, du moins dans les pays avancés. Ne
souffrons-nous pas, cependant, d'une autre cécité nous empê-
chant d'apprécier et goûter comme nous le devrions les biens de
ce monde ? De cet aveuglement vient que nous prisons mal notre
héritage, que nous sommes indifférents à sa détérioration et que
nous ne réussissons pas à l'améliorer.
Nous nous flattons d'être maîtres de la Terre. Mais un proprié-
taire ne doit-il pas être le gestionnaire de son domaine ? Ne doit-il
pas le soigner aussi bien que l'utiliser ? Ne se délecte-t-il pas de
sa beauté en même temps qu'il jouit de ses fruits ?
« Le Seigneur a placé l'Homme dans un jardin de délices,
afin qu'il le cultive et le soigne u (Genèse, 2, I5). Ce qui veut dire,
selon moi, que la Terre nous a été donnée pour notre utilité et
notre délectation, mais aussi qu'elle a été confiée à notre garde
pour que nous en soyons les surveillants et les jardiniers.
Une démarche plus naturaliste amène à la même recommanda-
tion. Au cours de centaines de millions d'années, des systèmes
vivants toujours plus complexes - les organismes - se sont
dégagés de l'informe gelée des origines. Dans ce grand processus
évolutif, supériorité n'a pas été synonyme d'indépendance. Les
formes de vie qui ont montré le plus de capacités dépendent pour
leur existence même de celles qui en ont montré le moins. L'ani-
mal, qui est capable de se mouvoir, est le parasite des plantes,
et cela vaut pour nous, malgré nos succès et notre orgueil. Un
mode d'existence qui nous confine dans des villes où nous ne
rencontrons aucune forme de vie autre que la nôtre, peut nous
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être de mauvais conseil si nous devons adopter une politique


d'équilibre écologique.
En très peu de générations, la Terre est devenue fort petite.
Il y a moins de cinq siècles que l'homme a ré