Vous êtes sur la page 1sur 8

Article de recherche

Sécheresse 2008 ; 19 (4) : 253-60

L’élevage camelin en Algérie :


quel type pour quel avenir ?
Abdelkader Adamou Résumé
Deux cent quarante-neuf chameliers ont été enquêtés dans les trois grandes aires de
Département des sciences agronomiques
Université Kasdi-Merbah distribution du dromadaire en Algérie : sud-est (Souf), sud-ouest (Tindouf) et extrême
30000 Ouargla sud (Hoggar) pour permettre d’identifier les types d’élevage existants et d’en
Algérie comprendre le fonctionnement. Trois modes ont été identifiés où l’on rencontre des
<adamoudz@yahoo.fr> types d’activité spécifiques à une région (ramassage de bois dans le Souf) ou des
systèmes de conduite des troupeaux communs aux régions (semi-nomades, nomades,
sédentaires). L’analyse de la diversité de ces activités d’élevage et leur durabilité,
compte tenu des changements écologique, économique et social, nous ont permis de
conclure que le seul mode d’élevage qui restera stable est le semi-nomadisme, et
celui-ci mérite donc d’être conforté en essayant de trouver des formes d’intégration
qui permettront de perpétuer ce mode de vie à même de respecter l’équilibre
écologique. Les résultats obtenus serviront de base à des plans d’action visant à
préserver cette espèce jusque-là en déclin et permettront d’orienter l’exploitation du
dromadaire comme animal de boucherie, les autres aspects de la polyfonctionnalité
du dromadaire ayant fortement perdu de leur prestige.
Mots clés : Algérie, dromadaire, mode d’élevage, Sahara.

Abstract
Camel livestock in Algeria: What type for What future?
Two hundred forty-nine camel breeders were studied in the three biggest areas of the
dromedary distribution in Algeria: the South East (Souf), the South West (Tindouf) and
the Extreme South (Hoggar) to identify the existing types of breeders and to
understand how they work. Three modes of breeding have been identified with
specific types of activity related to the region (wood collection in the Souf region) or
systems of herd breeding common to the regions of study (semi-nomadic, nomadic or
sedentary). The analysis of diversity and durability of these activities, taking into
account the ecological, economic and social changes, has permitted us to conclude
that only the semi-nomadic system will remain stable and deserves to be aided to find
forms of integration, which will support the perpetuity of this life style as well as a
respect of ecological equilibrium. The obtained results will serve as a basis to any
action plan, which aims at preserving this declining species and will facilitate the
orientation of dromedary exploitation towards butchers for meat as the other aspects
of the dromedary polyfunctionality have lost a lot of their prestige.
Key words: Algeria, breeding mode, dromedary, Sahara.
doi: 10.1684/sec.2008.0149

L
es chameliers algériens vivaient en dromadaire qui, grâce à sa polyfonction-
harmonie avec leur milieu, caracté- nalité, rend d’énormes services aux cha-
risé pourtant par des conditions de meliers dont la vie se trouve intimement
vie d’une rigueur extrême. Cet état de fait liée à l’animal. Estimé à 260 000 têtes en
Tirés à part : A. Adamou ne saurait exister sans la présence du 1890, l’effectif camelin en Algérie a

Sécheresse vol. 19, n° 4, octobre-novembre-décembre 2008 253


connu une forte régression au cours des
années pour chuter aujourd’hui à
140 000 têtes environ concentrées dans
les wilayates sahariennes (plus de 80 %)
[1]. Pourtant, en dépit d’un modernisme N
affiché dans les régions sahariennes, NEGRINE

modernisme jugé antinomique de l’éle-


vage du dromadaire [2], cet animal repré- Piemont des Ksour Le Souf
sente un intérêt économique, social, et Ghardaia RORBAH

culturel certain. Il demeure un pourvoyeur


BREZINA
BREZINA BOUNOURA
BOUNOURA
Ouargla
EE ABIODHSIDI
EE ABIODH SIDI CHEIKHMANSOURA
CHEIKH MANSOURA
Bechar
essentiel en protéines animales pour la KENADSA
KENADSA BENI OUNIF
BENI OUNIF
EL MENIAA
population saharienne, la plus touchée ABADLA
ABADLA
EL BORMA Ouargla
Saoura M'Zab
par le déficit protéique, et ce en dépit des IGLI TINERKOUK
TINERKOUK HASSI MESSAOUD

contraintes du milieu désertique. Le dro- BENIABBES


BENI ABBES
KERZAZ
KERZAZ Gourara
TIMINOUN
TIMINOUN

madaire est connu pour sa résistance à la Tindouf CHAROUINE


CHAROUINE
soif, à la chaleur, à la sous-nutrition protéi-
TABALABALA

que [3, 4] et reste par conséquent l’animal Adrar AIN AMENAS


Tidikelt
le mieux adapté à un milieu aride. Tindouf FENOUGHIL

Le développement qu’ont connu les TINDOUF ZAOUIET KOUNTA


illizi
régions sahariennes, à l’instar des autres AOULEF
ILLIZI
régions du pays, peut-il permettre aux sys-
tèmes existants de s’adapter à ces nouvel- REGGANE Tassilli
Tassilli
Touaf
les conditions économiques et sociales ?
Ces mutations vont-elles provoquer la tran-
sition, voire la disparition du nomadisme ? DJANET

Malgré ses aptitudes et ses spécificités, le


dromadaire est resté longtemps margina- Tamanrasset
lisé. Affecté par la politique de sédentari- TINZAOUATINE

sation des nomades, la motorisation, la Hoggar


faiblesse des ressources alimentaires, le Biskra Chef-lieu de wilaya
dromadaire ne deviendrait qu’un simple Frontière algérienne
outil de capitalisation pour les gros pro- Limites de commune 0 250 500
priétaires ou un « compagnon » impro- Reggane Chef-lieu de daïra Kilomètres
ductif du pauvre.
La présente publication a pour objectif de
contribuer à identifier les contraintes au Figure 1. Les trois régions d’étude.
sein des systèmes d’élevage camelin en
Algérie.
On analysera la diversité des systèmes et tion du camelin en Algérie à travers la – géomorphologique : les caractéristiques
leur durabilité compte tenu des change- région du Souf pour le Sud-Est, la région du milieu naturel sont fortement prises en
ments écologiques, économiques et du Hoggar pour l’extrême sud et la région compte ;
sociaux. L’étude nous amène à répondre de Tindouf pour la région du Sud-Ouest – numérique : les zones choisies sont mar-
au questionnement suivant : (figure 1). quées par une forte concentration du chep-
– comment l’espace désertique est-il Compte tenu de l’immensité des trois tel camelin.
actuellement exploité par les différents régions et de la diversité du milieu, il a été Les dix zones retenues se répartissent
types d’éleveurs existants ? procédé à un découpage en dix zones. Ce ainsi : trois au Hoggar, trois au Souf et
– le dromadaire est-il un élément à pren- zonage a obéi à trois critères : quatre à Tindouf (tableau 1).
dre en compte dans un système économi- – géographique : les zones choisies sont Un premier recueil d’informations a servi à
que bouleversé ? distribuées sur l’ensemble de la région établir un prédiagnostic dont le résultat a
d’étude ; permis de déterminer grossièrement les

Matériel et méthode Tableau I. Les zones d’étude (répartition du camelin).

Le camelin est présent sur trois grandes Région (effectif total) Zone Effectif Pourcentage
aires de distribution : Hoggar (26 415) Hoggar 7 539 28,54
– dans le Sud-Est avec 62 432 têtes, soit Altitude 3 594 13,60
plus de 44 % de l’effectif total ; Tin-Seririne 15 282 57,85
– dans l’Extrême-Sud avec 46 050 têtes,
Souf (23 750) Hamraya 14 430 60,5
représentant 33,13 % de l’effectif national ;
– dans le Sud-Ouest qui compte 30 390 Robbah 520 2,2
têtes, représentant 21,87 % de l’effectif Zone frontalière 8 800 37,3
total. Tindouf (15 000) Nord-Est 2 200 14,66
Pour que l’étude soit représentative de la Nord 2 250 15
diversité de l’élevage camelin sur l’ensem- Centre 4 450 29,66
ble du territoire, nous avons été amenés à Sud-Est 6 100 40,66
étudier ces trois grandes aires de distribu-

254 Sécheresse vol. 19, n° 4, octobre-novembre-décembre 2008


différents types d’élevage, le mode de sonnes à charge, les autres activités en sédentaires, auxquels s’ajoutent des éle-
conduite et les différentes activités de l’éle- dehors de l’élevage, le nombre de person- veurs sous contrats particuliers (Mniha et
vage. Ce prédiagnostic a permis de dres- nes occupées et le type d’occupation... Oudia).
ser un questionnaire plus complet afin
d’analyser plus en détail la diversité des Caractéristiques du cheptel Nomades
systèmes d’élevage et d’amorcer la com-
préhension du fonctionnement de ces sys- Les caractéristiques notées sont : les types Ce type a beaucoup régressé au cours des
tèmes. Les informations recueillies lors des de dromadaires élevés (boucherie, selle, années. En Algérie, en 1959, sur un total
fréquents déplacements nous ont conduits bât...), la composition, la taille, l’alimenta- de 140 000 chameliers dans les départe-
à réajuster à chaque fois le questionnaire tion, la répartition spatiale... ments sahariens, on peut estimer à environ
en fonction de la spécificité de chaque 60 000 ceux qui menaient une vie de
région. Mode de conduite des troupeaux nomade, tous les autres étant des semi-
L’enquête, réalisée sur plusieurs années nomades [6].
(1997, 1999, 2001 et 2003), a permis Les modes de conduite des troupeaux À présent, on rencontre les nomades dans
de classer les différents types pour mettre notées sont : l’espace pastoral emprunté, les seules régions du Hoggar et de Tindouf
en évidence les contraintes majeures au les itinéraires utilisés en fonction des sai- où ils représentent la plus grande propor-
développement de l’élevage. Il s’agissait, sons, la localisation des points d’eaux par tion d’éleveurs avec des taux respectifs de
dans une première étape, de choisir quel- rapport aux campements, la distance 45 et 87 % et détiennent le plus grand
ques sites caractéristiques des conditions moyenne parcourue journellement... effectif camelin : 60 et 89 % avec des
les plus fréquemment rencontrées dans les tailles importantes (49 % des R’guibat pos-
différentes zones et, dans une seconde Stratégie économique des ménages sèdent des troupeaux de plus de 50 têtes).
étape, de retenir dans chacune d’entre La possession d’un grand cheptel chez les
Les stratégies économiques notées sont : la nomades est synonyme d’une plus grande
elles une ou plusieurs unités en essayant finalité de l’activité d’élevage, l’autocon-
également de rendre compte de la diver- garantie de survie. Ils utilisent la tente
sommation, la production, la logique de comme mode d’habitation, où le campe-
sité des conditions, notamment vis-à-vis de commercialisation.
l’appartenance tribale, de la taille du trou- ment est la véritable unité de l’économie
Le questionnaire est bien sûr complété par de l’élevage [7].
peau et de la zone agro-écologique. des observations occasionnelles sur le ter-
La typologie proposée s’appuie donc non Plus de la moitié des tribus nomades tar-
rain et des informations recueillies en diffé- guis sont des Issekmarane (29 %) et des
sur une analyse statistique classique rents endroits de la zone d’étude et auprès
(méthode par classification automatique Iklan Taoussit (25 %), alors qu’à Tindouf
d’interlocuteurs du domaine. on ne rencontre que des R’guibat, maîtres
par exemple) mais sur une analyse à dire
d’experts basée sur un diagnostic partici- incontestés du désert en tant que grands
patif avec les éleveurs. Le choix de chameliers [8].
l’échantillon est raisonné par quotas et a Typologie des éleveurs camelins Les propriétaires sont âgés, avec une
permis d’approcher un nombre total de moyenne d’âge de 54 ans (Tindouf) et
249 enquêtés (tableau 2). 47 ans (Hoggar). Le taux de scolarisation
L’élevage camelin est un élevage à rota- est très faible, surtout à Tindouf (2,7 %), dû
Nous avons jugé indispensable de pren- tion lente. La détermination de l’unité zoo-
dre en considération toutes les personnes principalement aux déplacements fré-
technique (UZ) nous a donné les taux sui- quents et à l’éloignement. Si la totalité des
exploitant le dromadaire et de ne pas nous vants : taux d’exploitation = 9,7 %, taux
limiter aux seuls éleveurs. nomades R’guibi assurent seuls la
de renouvellement des femelles = 8 %, conduite de leurs troupeaux camelins,
Nous présentons ci-après la structure du soit un âge moyen à la réforme de 16 ans.
questionnaire d’enquête qui comprend 25 % des nomades targuis ont recours à
C’est un élevage qui produit peu de des bergers. Bien qu’ils soient considérés
quatre parties où nous avons accordé une viande (35 kg de viande/femelle par an),
importance particulière à l’homme en tant comme purs nomades, leurs déplacements
mais cette production, qui implique une sont assez limités.
que pilote du système d’élevage [5]. faible rotation, permet à l’éleveur de dis- Si à Tindouf, le recours au berger salarié
poser d’animaux adultes en quantité suffi- est une pratique rare (c’est surtout la tribu
Identification de l’éleveur sante pour le transport, le lait, et le poil. Tajakant, des commerçants, qui loue le
Pour l’identification on a utilisé : l’âge, la Cette activité est détenue par trois types service d’un berger), ce type est plus pro-
tribu d’appartenance, le nombre de per- d’éleveurs, nomades, semi-nomades et noncé dans la région du Souf où les ber-
gers occupent un territoire qui leur est
Tableau II. Nombre d’enquêtés. propre (zone d’El Hamraya), contraire-
ment aux autres régions où ils se rencon-
Région Zone Nombre d’enquêtés Total région Total général trent dans toutes les zones enquêtées. Le
par zone seul mode d’habitat reste la tente. Cepen-
Hoggar Hoggar 40 114 249 dant, 73 % des bergers du Souf possèdent
Altitude 36 en plus une maison en dur qu’ils n’utilisent
Tin-seririne 38 que pendant l’été et mènent par consé-
quent une vie de semi-nomade. Le nombre
Souf Hamraya 15 50
de têtes confiées est très variable d’une
Robbah 13 région à l’autre (50 têtes en moyenne au
Zone frontalière 22 Souf) avec un nombre de propriétaire
Tindouf Nord-Est 15 85 variable (de 1 à 13). Le nombre de droma-
Nord 10 daires confiés au total n’est pas corrélé au
Centre 22 nombre de propriétaires. Ces propriétai-
Sud-Est 38 res n’ont pas la même appartenance tri-
bale que leur berger dans la plupart des

Sécheresse vol. 19, n° 4, octobre-novembre-décembre 2008 255


cas (70 % au Souf). Ce sont surtout les Wahed (50 %), le reste est partagé entre vité. On considère qu’au-delà de six têtes
sédentaires (anciens éleveurs sédentari- les Slalka et les Ouled Bousbii. Dans la (mâles), on ne peut assurer tout seul cette
sés) qui ont recours aux bergers (100 et région du Souf, ils sont originaires de la activité. Leur activité principale reste le
80,6 % respectivement à Tindouf et Tam) tribu des R’baiya pour 63 %. Ils forment un ramassage de bois. Cette activité étant
dont la majorité appartiennent à la même groupe de 14 000 semi-nomades [6]. Ils pénible, on n’y rencontre que des jeunes.
tribu, sauf dans la région du Hoggar où sont également des bergers spécialisés Elle est pratiquée en hiver mais peut s’éten-
plus de 50 % sont des étrangers (maliens [9]. Au Hoggar, l’appartenance tribale est dre au printemps.
et nigériens). À l’exception de ces der- dominée par les Issekmaren (34 %) et se Un « ramasseur », possédant trois ani-
niers, la presque totalité des bergers concentre surtout dans la zone d’altitude maux, arrive à vendre trois charges par
(80 % dans le Souf) possèdent, en plus des (46,8 %). Ils ne représentent que 7 % et ne semaine : le prix de la charge varie selon
camelins confiés, leur propre troupeau (25 détiennent que 4,5 % du cheptel camelin le poids (une bonne charge peut aller
têtes en moyenne) provenant, chez la plu- dans la région de Tindouf, alors que dans jusqu’à 150 kg), la période de vente (prix
part d’entre eux, de l’activité de gardien- les deux autres régions, ils sont plus nom- le plus faible enregistré au printemps) et la
nage de leurs parents rétribués en nature : breux (28 % à Tam et 44 % dans le Souf) nature du bois (Colligunum comosum est
un hag (dromadaire sevré). Ce mode avec un effectif également plus important plus cher que Colligonum azel).
continue d’être adopté chez 25 % des (15 % à Tam et 37 % dans le Souf). La Ils s’adonnent également au ramassage
bergers de Tindouf. Les autres bergers sont taille moyenne du troupeau camelin est de du crottin. Cette activité commence à par-
rémunérés en espèces. La taille du cheptel 40 têtes dans le Souf. Dans le Hoggar, tir du mois d’avril et prend donc le relais
gardé par un berger est très variable mais 61 % possèdent plus de 50 têtes cameli- du ramassage de bois. C’est une particula-
ne saurait, pour des raisons économiques nes avec des troupeaux qui dépassent les rité de la région liée à la conduite du
évidentes dans tous les cas, être inférieure 200 têtes. Alors qu’à Tindouf, les grands palmier dattier (système entonnoir). Le prix
à 20 têtes. propriétaires font défaut, et les tailles varie selon le poids de la charge (et non
Les rapports entre les bergers et les pro- oscillent entre 25 et 50 têtes. Ils habitent du volume) et la qualité du fumier, liés à la
priétaires, régis par le seul droit coutumier, tous sous la tente mais possèdent une nature même de l’aliment ingéré. Ainsi,
sont basés sur la confiance réciproque. Ce maison en dur qu’ils habitent une partie de une charge d’Arphtis schitinum (baguel)
sont les bergers qui gèrent les troupeaux, l’année (les semi-nomades d’El Oued sont dépasse largement le quintal, alors que
les propriétaires ne viennent s’enquérir de contraints à la halte d’automne dans la celle de Stipagrostis punguns (drinn)
leur cheptel que très rarement. C’est plutôt maison en dur), puisque plus de 80 % n’atteint guère le quintal. Le fumier d’Ephe-
le berger qui rend des visites régulières à d’entre eux sont des phoeniciculteurs. dra alata (alenda) ou de Limonastriu-
son propriétaire pour l’informer de cer- Il est à noter que seuls les semi-nomades du m guyonianum (zita) est de meilleure qua-
tains événements survenus dans son trou- Hoggar ont recours aux bergers. lité que celui de Traganum nudatum
peau. Plus de 60 % des enfants sont scolarisés (damrane). Avant, le fumier était vendu
Le berger souvent jeune et célibataire ne dans les trois régions d’étude, mais à aux agriculteurs de Robbah, Nekhla et
campe jamais seul. D’autres bergers, l’instar des autres types d’éleveurs, le pro- Bayada, mais avec l’apparition du pro-
généralement de la même tribu, dressent blème de la scolarisation discriminatoire blème de la remontée de la nappe qui
leurs tentes à une distance variable de la reste posé (au Hoggar, les filles en âge de menace la palmeraie, ils sont contraints de
sienne (de quelques mètres à quelques scolarisation et non scolarisées représen- parcourir de plus longues distances pour
centaines de mètres) selon le degré du lien tent 41,6 %). écouler le fumier dans les zones non
tribal. Les bergers, contrairement aux Cette catégorie, d’une moyenne d’âge de encore menacées ou celles bénéficiant de
autres éleveurs, restent plus longtemps sur 48 ans se caractérise par la pratique de la nouveaux périmètres agricoles (Douar El
le même campement. La majorité des ber- pluriactivité (commerce, agriculture). Ma).
gers sont accompagnés, dans leur activité
Bien qu’elle soit interdite, les ramasseurs
de gardiennage, d’un aide (73 et 88,5 % Sédentaires s’adonnent également à l’activité de
respectivement au Souf et au Hoggar), un
Ils se rencontrent dans les trois régions. Ils ramassage de S. punguns, plante qu’ils
membre du ménage généralement dont la
habitent la maison en dur toute l’année. Ils vendent comme fourrage aux sédentaires.
tâche consiste à entraver et abreuver les
animaux. sont un peu moins âgés que les nomades. Les « ramasseurs de bois » concurrencés
En plus des problèmes communs aux Dans la région de Tindouf, ils représentent par les camionneurs (figure 2) sont mena-
autres types d’éleveurs, tels que la gestion le plus faible pourcentage, avec 5,9 % de cés de disparition. Déjà, les plus aisés font
de l’alimentation ou de l’hygiène du trou- l’ensemble des éleveurs, mais détiennent de l’épargne pour une éventuelle recon-
peau, les bergers sont confrontés au pro- un effectif supérieur à celui des transhu- version (commerce notamment).
blème de la succession. À moyen terme, mants, avec 6,3 %, alors que dans la Dans la région de Tindouf, les sédentaires
on peut craindre la disparition de l’activité région du Hoggar, ils sont plus nombreux représentent le plus faible pourcentage
de gardiennage qui draine pourtant (27,2 %) et possèdent un troupeau équiva- avec 5,8 % de l’ensemble des éleveurs
54,8 % du revenu total chez les bergers lent à 30 % de l’effectif de la région. mais détiennent un effectif supérieur à
du Souf. Ce problème est également ren- Cependant, les sédentaires du Souf pré- celui des transhumants, alors que dans la
contré en Tunisie où on note le coût élevé sentent une activité spécifique : le ramas- région du Hoggar, ils sont plus nombreux
du gardiennage au vu du manque de sage de bois. À noter que parmi les plan- (27 %) et possèdent un troupeau équiva-
bergers [11]. tes arbustives des parcours sahariens, il a lent à 30 % de l’effectif de la région. Dans
été estimé à 60 environ le nombre d’espè- la région de Tindouf, la majorité (80 %) se
Semi-nomades ces pouvant à quelques titres donner du concentre dans la ville de Tindouf, le reste
bois [10]. Ces « ramasseurs » représen- habite Oum Lassel, mais ils partagent tous
Ils se rencontrent dans les trois régions tent 26 % de la population utilisant le les mêmes parcours. L’appartenance tri-
d’étude. Les éleveurs de Tindouf, localisés camelin comme source de revenus. Toute- bale est dominée par El Fakra et Salem.
pour la plupart (66,6 %) dans la zone fois, ils ne détiennent que 2,2 % de l’effec- Les sédentaires, parmi la tribu Tajakant,
pastorale du centre et sud-ouest, appar- tif camelin présent dans la région. Cela initialement des commerçants, ont com-
tiennent surtout à la tribu des Abd El s’explique par la nature même de l’acti- mencé à s’intéresser à l’élevage camelin

256 Sécheresse vol. 19, n° 4, octobre-novembre-décembre 2008


Conflits Contravention ou mise Recherche d'un emploi` Parcourir de plus grandes distances
avec les chameliers en fourrière des animaux en période estivale (périmètres non menacés ou nouveaux)

Activité Concurrence Problème de la remontée


Activité prohibée
temporaire par les camions de la nappe

Ramassage de « drinn » Ramassage de bois Ramassage de fumier

Exclusivement des jeunes

Conditions de travail difficiles

Fragilité du système Recherche d'emploi plus stable

Nombre de « ramasseurs « en régression

Durabilité incertaine,
risque d'abandon

Figure 2. Les contraintes de l’activité de ramassage.

ces dernières années dans un but de diver- du berger...), confie ses animaux à un demande. D’ailleurs, les dépenses résul-
sifier les revenus. Au Hoggar, les sédentai- éleveur, sans s’entendre sur le prix. Après tant de l’épandage du fumier sont les plus
res, surtout des Issekmarene (25 %), se un certain temps, l’ancien propriétaire importantes dans l’estimation du prix de
rencontrent dans les centres de cultures ou vient récupérer son bien avec tout le mou- revient d’un palmier dattier [12].
à Tamanrasset ville. Dans les deux vement du cheptel intervenu, en prenant le Le peu de poil tondu (les chameliers sont
régions, les sédentaires étaient des soin d’offrir un animal pour services ren- loin des animaux en période de tonte) sert
anciens chameliers sédentarisés pour des dus. Mais il arrive souvent que l’éleveur le plus souvent à la confection d’articles
causes diverses : scolarisation des réclame un ou deux animaux, voire la utiles à la vie nomade pour couvrir une
enfants, sécheresse, pluriactivité. Le chep- totalité pour les prendre en « mniha ». partie des besoins du ménage. Cepen-
tel camelin est confié à des bergers (73 % dant, dans la région du Souf, 18 % des
à Tam et 40 % à Tindouf), le reste à des chameliers dégagent un excédent vendu
chameliers nomades. La sédentarisation a Originalité aux artisans qui viennent l’acheter sur
généré dans la région de Tindouf d’autres place. À noter que dans la région de
systèmes telle la Mniha ou l’Oudia. d’un élevage polyfonctionnel Tindouf, la tonte n’est pas pratiquée.
• Système « mniha » sous forte contrainte Le lait est partagé entre le chamelon et la
Les éleveurs ne possédant pas de dromadai- famille de l’éleveur ou est offert gracieuse-
res ou n’ayant qu’un nombre très réduit Le dromadaire est l’animal le mieux à même ment. Si, d’une manière générale, sa
demandent aux autres propriétaires came- de produire dans un milieu caractérisé par vente était une offense aux règles d’hospi-
lins une ou deux chamelles pour le lait et un des conditions de vie d’une grande rigueur et talité nomade dans les différentes régions,
dromadaire de selle pour le transport. La peut, grâce à sa polyfonctionnalité, être d’un on peut le trouver sur le marché de quel-
durée du prêt n’est pas arrêtée. Le sceau apport considérable dans l’économie des ques localités : le marché de Tinseririne
tribal du propriétaire n’est pas changé. Les ménages. Mais en dépit des spécificités et (Hoggar) où il est cédé au prix fort (trois
héritiers peuvent préserver la pratique. Au fil des aptitudes du dromadaire, le développe- fois le prix du lait de vache vendu en
des années, le propriétaire réclame, selon le ment de son exploitation rencontre quelques sachet) ou le marché de la ville de Tindouf
besoin, une ou deux têtes issues de ces contraintes majeures. où le lait est surtout vendu pour ses vertus
camelins ainsi confiés. Aucun contrat écrit ne thérapeutiques.
lie les deux parties, seule la parole est de Polyfonctionnalité La forte tendance de la population (surtout
règle, mais si jamais un éleveur nie l’octroi de l’élevage camelin Tindouf et Hoggar) à la consommation de
du prêt (chose rarissime), il est rejeté par la la viande cameline (dans la région de
communauté. Cette pratique a beaucoup • Fonctions de production Tindouf, celle-ci est passée de
évolué ces dernières années surtout avec le En dehors des « ramasseurs de bois » qui 15,9 kg/hab par an en 1992 à
manque de bergers. commercialisent tous les produits de leur acti- 21,5 kg/hab par an en 2000) fait de ce
vité, les produits mis sur le marché par les produit un élément important dans l’orien-
• Système « oudia » ou confiage bergers et les chameliers sont très limités. tation de l’élevage camelin comme animal
Un propriétaire ne pouvant plus assurer la Le crottin, grâce à la particularité de la de boucherie (94,8 et 64,7 % du tonnage
continuité de son élevage, pour une raison pratique de la phoeniciculture dans la des viandes rouges consommées, respecti-
ou une autre (problème de relève, cherté région du Souf, connaît une forte vement à Tindouf et au Hoggar). Dans la

Sécheresse vol. 19, n° 4, octobre-novembre-décembre 2008 257


ville de Tamanrasset, 86 % des 58 bou- exercent-ils sur la végétation ? On peut aux mâles adultes, la différence est dictée
cheries existantes commercialisent la raisonnablement penser que leur impact par le type d’activité (transport, gardien-
viande cameline, et à Tindouf, sur les 44 est de moins en moins important depuis nage, élevage). Ainsi, chez les chameliers
boucheries que compte la ville, 38 ne ces dernières décennies, bien que la du Souf, l’utilisation du dromadaire en tant
vendent que la viande cameline. dégradation des parcours soit manifeste qu’animal de bât ou de selle est moins
Nous remarquons donc que le dromadaire sur certains sites. Il est difficile sur de tels importante (concurrence des camions
remplit plusieurs fonctions (transport, pro- espaces de faire la part entre les sécheres- oblige), et aussi du fait de la vente précoce
duction, capital), mais ces fonctions ne sont ses récurrentes de ces dernières années et des animaux, contrairement aux chameliers
pas toujours compatibles entre elles. Ainsi, la responsabilité des éleveurs, souvent de Tindouf qui gardent les animaux dans le
pour le transport, la fonction zootechnique âgés, dont le nombre diminue. troupeau dans le seul souci d’accroître les
est très secondaire : de même chez les effectifs. Des observations similaires ont été
éleveurs, le troupeau est souvent géré • Fonctions dans l’économie rapportées sur des troupeaux camelins en
comme un capital qu’il faut protéger et qui et l’organisation des ménages Tunisie [11] et au Niger [17].
n’est sollicité qu’en cas de besoin. Une Les enfants participent au gardiennage Quant à la taille des troupeaux, elle diffère
analyse trop rapide pourrait donc laisser des animaux et à d’autres tâches liées à d’un chamelier à l’autre, mais quelle que
croire au peu de rationalité de ce type l’élevage. soit la région d’étude, le critère de diffé-
d’élevage. Il est donc important de mettre Le rôle de la femme au sein du ménage est renciation demeure l’aumône légale
en relief cette notion de polyfonctionnalité. considérable (à un degré moindre dans la (Zakat)1 si bien que dans toutes les zones
région du Souf). La garde des troupeaux d’enquête, n’est considéré comme chame-
• Fonctions d’utilisation et d’entretien camelins et toutes les activités qui en résul- lier que celui qui détient un minimum de
des espaces pastoraux tent (abreuvement, traite...) reviennent 25 têtes (chiffre, à partir duquel l’aumône
Les parcours sont caractérisés par leur exclusivement aux hommes, les femmes, légale est attribuée en têtes de dromadai-
immensité (dans la région de Tindouf, ils quant à elles, vaquent aux occupations du res et non en petits ruminants).
couvrent 6 000 km2, ce qui équivaut à ménage et autres contingences domesti-
38 % du territoire de la wilaya) et leur ques (ramassage du bois, cuisson...). Contraintes
diversité (différents par la composition flo- Cependant, les activités liées à l’élevage
ristique) [13]. Juridiquement, le statut des des petits ruminants restent l’apanage des Les éleveurs sont confrontés à de nom-
parcours est un bien d’État (bien collectif). femmes du Souf et de Tindouf. Au Hoggar, breux problèmes (figure 3) dont principa-
Toutefois, il est à signaler que jadis chaque la participation de la femme à l’activité lement ceux de l’alimentation et de la
tribu avait sa propre zone de nomadisa- pastorale demeure limitée (à l’exception rotation lente de l’espèce cameline.
tion. La détribalisation des territoires pas- de quelques tribus : Adjouh-n-Téhélé, • Contraintes alimentaires
toraux a vu le jour au lendemain de l’indé- Iklantaoussit, Issakmaren).
pendance. Aujourd’hui, l’accès y est donc Les tâches sont donc bien définies entre les La sécheresse prolongée de ces deux der-
libre. Toutefois, le territoire individuel reste membres du ménage. nières décennies n’a pas permis la régéné-
très marqué par l’emplacement de la tente. ration de la flore fourragère, d’autant que
Il n’y a jamais de conflit pour l’occupation • Fonctions d’intégration durant cette sécheresse qui semble perdu-
de l’espace entre les différents utilisateurs. agriculture-élevage rer, aucun programme de gestion pasto-
L’immensité de l’espace et la réduction de Sur la base de nos enquêtes, nous pou- rale n’a été envisagé.
l’effectif expliquent la faiblesse des enjeux. vons avancer que les deux systèmes sont Les parcours ont connu une telle dégrada-
Ce n’est pas le cas des sociétés pastorales quasiment étanches. La relation avec le tion que même des plantes vivaces,
sahéliennes où le partage des ressources système agricole est faible : seuls les éle- connues pour leur résistance à la séche-
naturelles pour le bétail a souvent constitué veurs phoeniciculteurs entretiennent une resse (Arphthis schitinum dans la région du
un enjeu pouvant donner lieu à des conflits relation mais dans un seul sens (cas de la Souf et Nucularia perrini dans la région de
ou des alliances [14]. région du Souf). Tindouf), ont disparu de certains parcours.
Le type d’activité est parfois marqué par le Élevage camelin et agriculture oasienne Cette situation a entraîné une chute du
territoire. L’exemple des « ramasseurs de ont donc peu de relation. Ce n’est pas le cheptel camelin résultant des mortalités,
bois » dans le Souf est significatif, cas, par exemple, au Niger où certaines de l’absence des naissances et de l’accélé-
puisqu’ils ne se rencontrent que dans le tribus nomades coopèrent avec les pay- ration de la vente, car l’une des stratégies
territoire sud de la wilaya, là où poussent sans [15]. Bien au contraire, certains agri- adoptées face à cette régression du cou-
les deux arbustes pourvoyeurs d’énergie. culteurs, notamment ceux de la région du vert végétal consiste à vendre une partie
C’est le cas aussi des sédentaires du Hog- Souf, profitant de l’opération « Accession des animaux pour acheter des aliments
gar qui privilégient la zone de Tinseririne à la propriété foncière agricole », vien- (orge) dans le seul but d’assurer la survie
pour pouvoir se déplacer vers les pays nent s’installer anarchiquement sur les du reste du cheptel camelin.
riverains dans le cadre des échanges com- meilleurs parcours et viennent entraver la L’abreuvement constitue également un
merciaux ou bien également les semi- mobilité des chameliers engendrant des autre problème du chamelier : dans les
nomades qui se concentrent dans la zone conflits avec ces nouveaux agriculteurs. trois régions d’étude, le manque de puits
d’altitude pour se rapprocher de leurs Ce problème a été également soulevé au est vivement ressenti (dans la région de
petits jardins. Niger où les couloirs de passage des cha- Tindouf, en moyenne un puits pour
Il y a donc une forte adéquation entre le meliers disparaissaient au profit de leur 612 km2), des puits caractérisés par un
mode d’élevage, le type d’activité et le mise en culture, ce qui pose un réel pro- déséquilibre dans la répartition spatiale
territoire. blème foncier à l’origine de conflits entre ainsi que par leur état. La majorité des
En termes de fonctionnalité, les éleveurs agriculteurs et éleveurs [16].
camelins remplissent donc un service 1
appréciable en occupant des espaces qui • Fonctions sociales Dans toutes les zones d’enquête, n’est consi-
déré comme chamelier que celui qui détient un
autrement seraient vides d’hommes. Le dromadaire étant un baromètre de minimum de 25 têtes (chiffre à partir duquel
Entretiennent-ils cet espace pastoral richesse, les chameliers des trois régions l’aumône légale est attribuée en têtes de droma-
immense ? Quelle pression les troupeaux gardent un maximum de chamelles. Quant daires et non en petits ruminants).

258 Sécheresse vol. 19, n° 4, octobre-novembre-décembre 2008


Concentration animaux Problème exhaure d'eau Recours
aux méthodes
empiriques

Ignorancede la
Manque puits Puits profonds pathologie cameline
Absence de soutien Sécheresse par les vétérinaires

Conflits Occupation Problème alimentaire


entre chameliers meilleurs parcours Problème pathologique
et agriculteurs par mise en valeur

Élevage
Désintéressement Problème abreuvement à rotation lente
des pouvoirs publics

Absence Vente d'une partie Problème de reproduction


crédits des animaux

Absence Animaux victimes Mortalités


assurance d'accidents
Croît faible
Désintéressement
des jeunes bergers
Problème
de relève

Nombre des dromadaires en régression


Risque de reconversion
voire de disparition
de certains systèmes

Figure 3. Les contraintes de l’activité des bergers et des chameliers.

puits sont endommagés ou abandonnés. en l’absence de vétérinaires spécialisés en problème est surtout ressenti par les ber-
Le peu de puits qui subsistent encore sont pathologie cameline. gers de la région du Souf (en moyenne
ou très salés (Sauf et Tindouf) ou très pro- Le peu d’encadrement existant est concen- deux têtes par berger et par an).
fonds rendant l’exhaure de l’eau difficile. tré dans les chefs lieux de Wilaya (inspec- Les bergers se plaignent de l’absence de
Le problème de l’eau se pose avec plus tions vétérinaires), avec des moyens sou- toute assurance couvrant les animaux
d’acuité en période de sécheresse. La mort vent très limités (absence de moyens de dans de telles situations, pire encore, ils
par la soif de 80 chamelons en juin 1991 transport appropriés). Tous ces facteurs n’osent même pas se manifester de peur
dans la zone de Laachar (Tindouf) en est rendent difficile la mission des inspections de se voir verbalisés.
un bon exemple. vétérinaires qui se voit ainsi réduite à des Face à toutes ses contraintes, l’éleveur came-
campagnes de vaccination sporadiques lin continue à lutter seul contre la précarité de
• Contraintes liées à la reproduction son existence qu’il n’abandonnera que si les
auxquelles n’adhèrent que très peu d’éle-
Certaines contraintes liées au mode de veurs. Mais cette contrainte ne semble pas hommes et la nature l’y obligent.
conduite viennent se dresser en obstacle : trop inquiéter les chameliers qui comptent
une faiblesse du croît qui réside dans la • Compétition pour l’espace
sur leur savoir-faire, les chameliers ayant
longueur de l’intervalle entre deux mises recours aux traitements empiriques : les Au vu de l’immensité des parcours et de
bas et dans la faiblesse du taux de prolifi- gales à base de « Gatrane », sorte de l’effectif réduit, il n’y a pas de compéti-
cité. Mais les chameliers semblent résignés goudron végétal, les soins de plaies ou de tion ; toutefois, l’installation récente de la
à ces contraintes qu’ils estiment immuables. morsures par cautérisation et incisions. mise en valeur des terres sur certains par-
cours camelins a engendré une certaine
• Contraintes de santé Les problèmes sanitaires tourmentent éga- compétition, si minime soit-elle avec tous
La période de sécheresse prolongée qui lement les éleveurs, notamment l’intoxica- les conflits que cela peut générer entre
continue à sévir dans les régions d’étude a tion par Diplotaxis hara dans la région du chameliers et nouveaux agriculteurs.
eu des conséquences néfastes sur les ani- Souf. La gale a été le plus souvent citée par
maux (amaigrissement, non-résistance aux les éleveurs des trois régions ainsi que la • Succession
agents pathogènes). trypanosomose. Ces deux maladies sont Cette contrainte est surtout ressentie par les
Ajouté à cela le nombre de vétérinaires les contraintes majeures citées dans la bergers. En effet, leurs fils ou leurs frères
affectés qui reste en deçà des normes plupart des pays. commencent à se désintéresser de l’activité
nationales (à titre d’exemple, le calcul de Les animaux victimes des accidents de la de gardiennage pour aller chercher en ville
ratios donne un vétérinaire pour 3 750 route viennent s’ajouter à ces problèmes, des emplois stables plus rémunérateurs et
dromadaires dans la région de Tindouf) et expliquant la régression des effectifs. Ce moins contraignants. C’est aussi une occa-

Sécheresse vol. 19, n° 4, octobre-novembre-décembre 2008 259


sion pour les enfants d’échapper au joug des cas. Ils iront ainsi grossir le rang des Références
paternel en venant s’installer en ville. chameliers, puisqu’ils n’auront à s’occu-
Les activités de gardiennage risquent per que de leur propre troupeau. 1. Benaissa R. Dossier camelin. Note de syn-
d’être compromises par le problème de la Quant aux « ramasseurs » du Souf, au vu thèse. Alger : Ministère de l’Agriculture, 1986.
succession. d’innombrables contraintes : conditions
de travail difficiles, produit moins 2. Faye B, Bengoumi M. Le dromadaire face à la
sous-nutrition minérale : un aspect de son adap-
demandé vu l’augmentation du standing tabilité aux conditions. Sécheresse 2003 ; 11 :
Quel scénario pour l’avenir de la population, concurrence des camion- 155-61.
neurs et période creuse enregistrée en été,
on peut imaginer la disparition à court 3. Bengoumi M, Faye B. Adaptation du droma-
L’analyse proposée, ici, permet d’identi- daire à la déshydratation. Sécheresse 2002 ;
fier deux scénarii probables. terme de leur activité. Mais sachant qu’elle
13 : 121-9.
est la seule source de revenus, la tendance
sera d’essayer de trouver un substitut 4. Brey F, Faye B. Camel and society. Proc. of
Scénario pessimiste comme l’élevage des dromadaires.. Intern Workshop, ‘Desertification combat and
La sécheresse persiste, et les parcours se Pour le mode d’élevage « nomade », c’est food safety : the added value of camel produ-
dégradent de jour en jour, entraînant la un mode en régression. Nous continue- cers’. Ashkabad (Turkmenistan), 19-22 April
2004. In : Faye, Esenov P, eds. ‘Vol. 362 NATO
disparition quasi totale des espèces spon- rons d’observer des nomades qui iront Sciences Series, life and Bechavioural Sciences’.
tanées pour se trouver en face d’un recou- rejoindre la catégorie des semi-nomades Amsterdam (The Netherlands) : IOS press Pubal.,
vrement végétal presque nul. Aucun sou- au vu des problèmes qu’ils endurent : per- 2005.
tien de l’État n’est accordé aux chameliers. sistance de la sécheresse, problème de
Devant cette situation déplorable, on peut scolarisation des enfants. Ils veulent diver- 5. Lhoste P. Le diagnostic sur le système d’éle-
imaginer les chameliers (nomades et semi- sifier leurs ressources, et pour ce faire, ils vage. Les cahiers de la recherche et de dévelop-
pement 1984 ; 3-4 : 84-8.
nomades) vendant leurs dromadaires à doivent avoir « un pied » en ville.
des prix plus faibles que d’habitude pour Les types d’élevage évoluent dans le temps, 6. Bisson J. Les nomades des départements saha-
acheter l’alimentation complémentaire les décisions relatives à des projets de déve- riens en 1959. Travaux de l’Institut de Recherches
dans le seul souci de sauver le peu d’ani- loppement concerneront ceux dont la viabi- Sahariennes 1962 ; XX1 : 199-206.
maux restants. Les bergers se trouvant sans lité est certaine, et à notre avis, le seul type 7. Bisson J. Nomadisation chez les Reguibat
animaux confiés vont partir grossir le lot qui restera stable est le semi-nomadisme, L’Gouacem. Recherches sur les zones arides.
des demandeurs d’emploi. Les petits éle- stabilité encore plus renforcée dans la Nomades et nomadisme au Sahara. Paris :
veurs contraints de vendre leurs troupeaux région du Souf au vu du mode particulier de Unesco, 1963.
essayeront de se rapprocher des villes l’agriculture dans cette région. 8. Gauthier-Pilters H. Les nomades du désert.
pour se reconvertir en ouvrier non spécia- Ce deuxième scénario nous paraît le plus MIFERMA Informations 1973 ; 25 : 51-6.
lisé (manœuvre) ou agriculteur profitant de vraisemblable. Par conséquent, le semi-
la conjoncture favorable liée aux stimu- nomadisme mérite d’être conforté et tout doit 9. Bataillon C. Les Rebaia, semi-nomades du
lants dans le cadre du soutien à l’agricul- Souf. Recherches sur les zones arides. Nomades
être mis en place pour conserver ce mode de et nomadisme au Sahara. Paris : Unesco, 1963.
ture. Les gros propriétaires, en attendant vie. Il ne s’agira surtout pas de sédentariser,
d’avoir un jour la possibilité de reconsti- car cela suppose ignorer totalement les fonde- 10. Ozenda P. Flore et végétation du Sahara.
tuer leur troupeau camelin, vont tenter, ments écologiques qui caractérisent la vie du Paris : CNRS editions, 1991.
grâce à la mobilisation de l’argent épar- chamelier, mais essayer de trouver des formes
gné des animaux vendus, de se fixer en 11. Bendhia SN, Gadouar T. Situation actuelle et
d’intégration qui permettront la perpétuation perspectives de développement de l’élevage du
ville et d’investir dans d’autres créneaux, de cette interdépendance entre l’homme, l’ani- dromadaire en Tunisie au cours du VIIIe Plan.
notamment le commerce ou le transport mal et la plante à même de garantir l’équilibre Options méditerranéennes : série B. Options
pour ceux disposant de camions. écologique tout en favorisant le bénéfice des méditerranéennes, sér B 1995 ; (13) : sp.
Ce scénario « catastrophe », s’il permet une bienfaits du monde moderne (scolarisation
certaine sécurisation des ménages en trou- 12. Najah A. Le Souf des Oasis. Alger : Édit.
des enfants, valorisation des produits et sous- Maison des Livres, 1970.
vant d’autres ressources de survie, mène à la produits) et en respectant la riche diversité des
disparition du pastoralisme et d’un mode de comportements, des pratiques et des psycholo- 13. Chehma A. Étude floristique et nutritive des
vie où l’économie reposait entièrement sur le gies de ces semi-nomades. parcours camelins du Sahara septentrional algé-
dromadaire. Les chameliers se verront ainsi Certes, le dromadaire a perdu de son pres-
rien. Cas des régions de Ouargla et Ghardaïa.
condamnés à une autre vie à laquelle ils Thèse en biologie appliquée, université Badji-
tige en reculant devant les progrès de la Mokhtar d’Annaba (Algérie), 2005.
n’étaient pas préparés, cette nouvelle vie civilisation, et en tant qu’animal de transport
sédentaire qui leur fera perdre toute idée de (les dromadaires sont déplacés sur des 14. Grangier V. L’élevage camelin au Niger.
renouer avec leur vie de chamelier pour n’en camions), mais il demeure sans rival grâce à Mémoire DESS Productions animales en régions
garder que la nostalgie. ses aptitudes à survivre en milieu difficile chaudes, Montpellier, 2002.
pour produire de la viande. Aussi, faut-il 15. Bernus E. Nouvel intérêt suscité par le « cha-
Scénario moins pessimiste trouver les moyens adéquats pour préserver meau » après les récentes sécheresses. Swissair
Concernant le type « berger », il est cette espèce adaptée à ce milieu hostile pour Gazette 1984 ; 11 : 38-40.
confronté au problème de la succession exploiter au mieux cet animal comme animal 16. Viateau E. Bilan et perspectives sur la traction
(cette activité, réservée généralement aux de boucherie, et ce, d’autant que la viande cameline au Niger. Mémoire DESS Productions
jeunes, n’intéresse plus cette catégorie), reste un produit très demandé par la popula- animales en régions chaudes. Montpellier :
nous allons donc assister à une transition tion touchée par le déficit protéique. CIRAD-EMVT, 1998.
des bergers en exploitation en direct car Aujourd’hui, le dromadaire suscite un nou- 17. Planchenault D. Les compositions des trou-
les propriétaires considèrent leur cheptel vel intérêt auprès de nombreux pays où il peaux camelins dans la région Centre-Est du
confié comme une caisse d’épargne per- connaît une véritable réhabilitation. Niger. Conférence internationale sur les produc-
mettant d’alimenter leurs projets d’investis- L’Algérie ne doit pas rester en marge de ce tions animales en zones arides. Maisons-Alfort :
sements, extra-agricoles, dans la plupart regain d’intérêt. ■ CIRAD-IEMVT, 1985.

260 Sécheresse vol. 19, n° 4, octobre-novembre-décembre 2008