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La divine comédie du pharmakon

“La poésie est la destinée naturelle des


sciences empiriques et du galénisme.”

-Antonio Gamoneda

D’après Platon, le dit poétique est à la fois parole de vérité et illusion (mimésis).
Il possède cette double caractéristique du pharmakon qui peut être à la fois
remède et poison. L’art du poète consiste donc à manier les mots tel un
apothicaire mêlant les drogues dans son mortier pour confectionner sa
préparation pharmaceutique. Le mortier du poète est son inspiration et le
pilon devient le symbole de son labeur qui aboutit au pharmakon poétique.
Cependant, il arrive que cette qualité de “‘détenteur du pharmakon” ne soit pas
uniquement symbolique ou expérimentale, quand la fonction du poète se
trouve intimement mêlée à celle de l’apothicaire dans la vie réelle. On le sait
peu, mais l’illustre poète italien Dante Alighieri, auteur de la “Divine Comédie,
s’était inscrit à la corporation des apothicaires de Florence en 1300, alors même
qu’il n’a jamais exercé l'art pharmaceutique au cours de sa vie. A cette époque
d'affrontement entre guelfes (partisans du pape) et gibelins (partisans de
l'empereur, dont faisait partie le poète florentin) , la République de Florence
était dirigée par les guelfes, proches du peuple et plutôt anti-noblesse, et
rendait obligatoire l'inscription aux corporations de métier pour les nobles qui
souhaitaient occuper de hautes fonctions publiques . Ainsi, ce n’est
certainement pas par vocation que Dante s'inscrit chez les apothicaires, mais
par pure ambition politique. En effet, il convoitait la fonction de Prieur qu'il
finira par occuper juste après son admission au sein de la corporation. Mais
quelque temps plus tard, Dante évoquera cette élection en ces termes : “c'est la
source de mes infortunes et l'origine de tous mes maux". Cette “divine comédie
du pharmakon” allait s’avérer fatale pour le poète puisqu’elle sera la cause de
son funeste exil, deux ans après avoir exercé la noble fonction de Prieur...
Le poète soufi Farid al-din Attar qui vécut au 12ème siècle dans la ville de
Nishapur en Iran, était quant à lui un authentique apothicaire puisqu’il
exerçait la fonction d’herboriste et confectionneur de parfum (Attar signifie
parfumeur en arabe). Du jour au lendemain, il arrêta de vendre remèdes et
encens après une crise mystique soudaine qui entraînera l’abandon de sa vie
mondaine et la fermeture de son commerce. Cette salutaire quête de vérité qui
aboutira au dépouillement de ses biens et à sa propre exclusion du monde,
Farid al-din Attar nous en livrera les tourments et les jubilations dans “la
Conférence des oiseaux” (Mantiq al tayr), l’un des plus beaux poèmes jamais
écrit en langue persane. Un texte intemporel, au même titre que le Mathnawi
de Rumi, qui contient des enseignements à portée universelle faisant partie du
patrimoine littéraire de l’humanité. “La Conférence des oiseaux” relate le récit
allégorique du voyage de l’âme (dont les différentes tendances sont
symbolisées par des oiseaux guidés par la huppe de Salomon) qui part à la
recherche de la Présence divine représentée par le Sîmorgh, équivalent du
Phénix et symbolisant la renaissance spirituelle dans la mythologie
mazdéenne.

“Nous avons voyagé jusqu’en ce lieu extrême


Pour que Sîmorgh enfin soit notre souveraine

Nous sommes les errants en quête de Son Seuil

Nous avons tout perdu, le coeur et le repos…”


(Le cantique des oiseaux, trad. Leili Anvar)

Ce voyage initiatique vers le soleil divin, à travers les vallées sinueuses des
passions, semé de doutes et ponctué de lueurs d’espoir, est aussi celui du poète
errant qui emprunte le chemin vers l’inspiration qui ne s’éteint jamais, telle
une source de lumière intarissable :
“Je ne suis qu’un atome errant dans les ténèbres, un mendiant suppliant le
prodigieux soleil de lui tendre un cheveu, un fil éblouissant !”

Farid al Din le parfumeur va troquer son habit de vendeur de pharmakon pour


revêtir la tunique rapiécée des derviches errants, et ainsi embaumer le monde
de sa divine mimesis :

“Attar, ô parfumeur, les voilà donc offerts aux visages vivants, les effluves
secrets de tes flacons de musc ! Le monde est embaumé jusqu’à ses horizons,
les amants aux yeux vifs frémissent d’impatience, car c’est le pur amour qui a
conduit ta voix.”

Mais pour connaître la renaissance spirituelle, le poète-ascète doit s’affranchir


du langage illusoire pour “mourir au monde” et renaître sur son “nid de
parfums” tel le Phénix… Pour cela, comme Orythie dans le mythe de
Pharmacée, il doit plonger dans l’abîme de son âme, s’oublier soi-même pour
renaître à nouveau et devenir ce qu’il est vraiment. C’est ce chemin de l’oubli de
soi qu’a emprunté Farid al Din Attar après sa crise spirituelle, comme le
rappelle ce sublime monologue intérieur à la fin de la “Conférence des
oiseaux”:

“Cesse ton bavardage, Attar, tu ne sais pas de quoi tu parles. Déshabille-toi de


la vie, deviens enfin ce que tu es, poignée de rien, vaine poussière sur la face de
grands chemins. Tant que tu n’auras pas poudré les sandales des vagabonds tu
n’entreras pas au Royaume. Oublie-toi, anéantis-toi, et les ailes de tes oiseaux
te porteront au but ultime.”

Plus près de nous, le poète Georg Trakl, qui vécut en Autriche jusqu’au début
du siècle dernier, a travaillé au sein de la pharmacie de l’Ange blanc à
Salzbourg. Un nom qui sonne comme une curieuse ironie, tant la poésie de
Trakl est une longue et incessante traversée dans la nuit noire de l’âme… Trakl
le maudit, torturé jusqu’au seuil de la folie par l’amour incestueux qu’il
éprouvait pour sa soeur (cet Ange blanc qui lui demeurait à jamais interdit),
Trakl qui n’a jamais pu trouver sa place dans le monde, lui qui se disait “à moitié
né…”, et pour qui, comme Farid al-din, “l’âme est en vérité chose errante sur terre”.
Fervent admirateur de Baudelaire, il goûtera comme lui aux paradis artificiels
dans la pharmacie où il officiait comme préparateur, écrivant ainsi à un ami :
“j’ai hélas encore pris la fuite avec du chloroforme…”.
Fuir, renoncer au monde pour entrevoir les douces lumières de la Beauté
éternelle… C’est l’inéluctable leitmotiv du poète. A défaut de connaître la mort
initiatique du soufi, Trakl cherche des “petites morts” grâce aux drogues
pharmaceutiques (ici le pharmakon est tout sauf un symbole…). Des
renaissances avortées qui permettent de quitter cet entre-deux, le lieu du poète
tiraillé entre un brûlant désir d’infini et ce monde étrange, théâtre gigantesque
où évoluent les Hommes empêtrés dans le marasme de leurs passions
destructrices. Ce voyage de l’âme que nous raconte Trakl est un périple au bout
de la nuit… Ce n’est pas le voyage lumineux des oiseaux de Attar, mais celui
d’un oiseau “aux ailes maculées de boue” qui vole péniblement vers le mirage
de l’éternité :

Sommeil et mort, les aigles sinistres


Bruissent des nuits entières autour de cette tête :
L’image d’or de l’homme
Qu’engloutirait la vague glacée
De l’éternité.

(Lamentation)

Georg Trakl et Farid al Din connaîtront tous deux une fin tragique, marquée
par la violence et les horreurs de la guerre. Comme si le martyr devait être
l’issue fatale de celui qui choisit de fuir la folie des Hommes pour emprunter la
douloureuse voie d’une lumière indicible.
Trakl choisira de mettre fin à ses jours après avoir assisté aux premiers
massacres de la Grande Guerre, alors qu’il officiait comme pharmacien sur le
front de l’Est. On dit que Farid-ud Din a péri sous le sabre d’un soldat de
Gengis Khan lors de l’invasion mongole dans sa ville natale de Nishapur, là où
tout avait commencé…

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