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L

Sylvie Aprile, Université Lille-III SHS - Michitake Aso, Université


d’État de New York, Albany - Marc Aymes, EHESS - Damien
Baldin, EHESS - Nicolas Barreyre, EHESS - Marianne Bastid-
Bruguière, Institut de France / Académie des Sciences morales et
politiques / CNRS - Georges Bensoussan, Mémorial de la Shoah -
Romain Bertrand, Sciences Po - France Bhattacharya, INaLCO -
Robert Bickers, University of Bristol - Hélène Blais, ENS / IHMC -
Patrick Boucheron, Collège de France - Jacques-Olivier Boudon,
Université Paris-Sorbonne - Olivier Bouquet, Université Paris-
Diderot / CESSMA - Patrice Bourdelais, EHESS / CNRS - Philippe
Boutry, Université Panthéon-Sorbonne / EHESS - François Brunet,
Université Paris-Diderot / Institut universitaire de France - Johann
Chapoutot, Université Paris-Sorbonne - Christophe Charle,
Université Panthéon-Sorbonne - Manuel Charpy, Université Lille-
III / CNRS - Philippe Chassaigne, Université Bordeaux-Montaigne -
Sylvia Chiffoleau, CNRS / LARHRA - Jean-Pierre Chrétien,
Université Panthéon-Sorbonne / CNRS - Patrick Clastres, Université
de Lausanne / ISSUL - Alain Corbin - Anne Couderc, Université
Panthéon-Sorbonne - Jérôme David, Université de Genève -
Thomas David, Université de Lausanne - Nicolas Delalande,
Sciences Po - Alain Delissen, EHESS / CNRS / Collège de France -
Quentin Deluermoz, Université Paris-XIII-Nord / Institut universitaire
de France - Frank Dikötter, University of Hong Kong - Jean-Numa
Ducange, Université de Rouen Normandie - Anne-Laure Dupont,
Université Panthéon-Sorbonne - Armelle Enders, Université Paris-
VIII-Vincennes-Saint-Denis / IHTP - François-Xavier Fauvelle,
Université Toulouse-Jean-Jaurès / CNRS - Philipp Felsch, Humboldt
Universität - Éric Fournier, Université Panthéon-Sorbonne - Robert
Frank, Université Panthéon-Sorbonne, professeur émérite - Claire
Fredj, Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense / EHESS -
Jacques Frémeaux, Université Paris-Sorbonne / Institut universitaire
de France - Emmanuel Fureix, Université Paris-Est-Créteil-Val-de-
Marne - Bernard Gainot, Université Panthéon-Sorbonne -
Christophe Granger, Université Panthéon-Sorbonne / CNRS - Anne
Hugon, Université Panthéon-Sorbonne - François Jarrige, Université
de Bourgogne / Institut universitaire de France - Vincent Joly,
Université Rennes-II-Haute-Bretagne - Dominique Kalifa, Université
Panthéon-Sorbonne / Institut universitaire de France - Claire Laux,
Institut d’études politiques de Bordeaux - Annick Lempérière,
Université Panthéon-Sorbonne - Julia Lovell, University of London -
Emmanuel Lozerand, INaLCO - Claude Markovits, CNRS / EHESS
- Charles-François Mathis, Université Bordeaux-Montaigne -
Catherine Mayeur-Jaouen, INaLCO / EHESS - Adam McKeown,
Columbia University - Henri Médard, Aix-Marseille Université / IMAf -
Isabelle Merle, Aix-Marseille Université / CNRS / EHESS - Florian
Michel, Université Panthéon-Sorbonne - Jeanne Moisand, Université
Panthéon-Sorbonne - Bernard Müller, EHESS / Universität Leipzig -
Daniel Nordman, CNRS - M’hamed Oualdi, Princeton University -
Philippe Papin, EPHE - Xavier Paulès, EHESS - Philippe Pétriat,
Université Panthéon-Sorbonne - Kenneth Pomeranz, University of
Chicago - Jacques Pouchepadass, EHESS - Jacques Portes,
Université Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis - Claude Prudhomme,
Université Lumière-Lyon-II - Sadiah Qureshi, University of
Birmingham - Olivier Razac, Université Grenoble-Alpes - Marie-
Pierre Rey, Université Panthéon-Sorbonne - Rebecca Rogers,
Université Paris-Descartes - Catherine Rollet †, Université Versailles
Saint-Quentin-en-Yvelines, professeur émérite - Pierre-Yves
Saunier, Université Laval de Québec - Pierre Singaravélou,
Université Panthéon-Sorbonne / Institut universitaire de France -
Alessandro Stanziani, EHESS / CNRS - Valerie Steele, Fashion
Institute of Technology of New York - Isabelle Surun, Université Lille-
III - Hugues Tertrais, Université Panthéon-Sorbonne - Clément
Thibaud, Université de Nantes - Bernard Thomann, INaLCO -
David Todd, King’s College London - Alain Vaillant, Université Paris-
Ouest-Nanterre-La Défense - Sylvain Venayre, Université Grenoble-
Alpes - Geneviève Verdo, Université Panthéon-Sorbonne - Georges
Vigarello, EHESS - Blaise Wilfert, ENS.
Introduction

Comment nous sommes devenus


contemporains

1794 : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est


traduite à Bogota. 1804 : le Peul Ousman dan Fodio prêche la
guerre sainte en pays haoussa. 1815 : le mont Tambora entre en
éruption dans les îles de la Sonde. 1821 : l’ancien empereur
français Napoléon Bonaparte meurt sur l’île de Sainte-Hélène.
1828 : après six ans de captivité, John Rutherford accoste à Bristol,
la peau couverte de signes maoris. 1830 : les autorités hollandaises
arrêtent le Ratu Adil Dipanegara venu négocier une trêve à
Magelang. 1837 : Wedell rapporte à Paris des graines de quinquina
rouge de Bolivie. 1838 : l’empereur chinois Daoguang affecte à
Canton un commissaire spécial pour mettre fin au commerce
britannique de l’opium. 1839 : le gouvernement égyptien lance une
expédition en amont de Khartoum à la recherche d’ivoire. 1843 :
John Stephens et Frederick Catherwood daguerréotypent les ruines
du Yucatán. 1851 : un gigantesque bloc de charbon est installé à
côté de la statue géante de Richard Cœur de Lion à l’entrée du
Crystal Palace de Londres. 1857 : la reine Rani Lakshmi Bai est
tuée lors de la révolte des cipayes. 1860 : l’horloger Roskopf
commercialise la montre Prolétaire. 1868 : Sierra-Léonais né d’un
affranchi igbo, James Africanus Horton publie West African
Countries and Peoples: a Vindication of the African Race. 1869 : les
femmes du Wyoming obtiennent le droit de vote. 1872 : Ong Ewe
Hai, colporteur à Sarawak, fonde la société anonyme qui va bientôt
dominer les échanges entre Singapour et l’île de Bornéo. 1874 :
Joseph Glidden, un fermier de l’Illinois, dépose le brevet du fil de
fer barbelé. 1875 : le roi Njoya entreprend au Cameroun une
cartographie de son territoire sur le modèle des cartes allemandes.
1877 : l’astronome Giovanni Schiaparelli observe depuis Milan des
canaux à la surface de Mars. 1882 : Bankim Chandra Chatterji
publie en Inde Anandamath, un roman historique inspiré de Walter
Scott. 1884 : le commerce des esclaves est interdit à l’intérieur du
Brésil. 1888 : le Système national d’économie politique, de
l’Allemand Friedrich List, est traduit en russe. 1897 : le Japon
franchit le seuil des 1 % de la production industrielle mondiale.
1898 : la ligne de chemin de fer Matadi-Léopoldville est inaugurée
dans l’« État indépendant du Congo ». 1903 : le mufti d’Égypte
Mohamed Abduh affirme que, dans certains cas, un musulman ne
trahit pas sa foi s’il préfère un chapeau européen à un turban.
1907 : dans le quartier londonien de Battersea, des étudiants en
médecine protestent violemment contre une statue à la mémoire des
chiens victimes de vivisection.

Quel XIXe siècle ?

Lucien Febvre le disait après Jules Michelet : être historien, c’est


dater finement. À supposer que cette définition soit universalisable,
de quelle histoire la chronologie que nous venons de proposer
pourrait-elle être l’armature ? Son séduisant chatoiement, d’un
continent à l’autre, des individus aux empires, des sociétés humaines
à la nature qui les environne, reflèterait-il la fabuleuse diversité du
monde ? Certainement pas – et le problème n’est pas ici que bien
des événements fameux en sont absents. Le problème ne réside pas
dans la pertinence de telle ou telle date.
Commencer le XIXe siècle en 1794, le finir en 1907 : pourquoi pas,
ce n’est pas très important. On pourrait imaginer, en amont, 1776
(indépendance des États-Unis d’Amérique), 1788 (établissement de
Botany Bay en Australie), 1789 (Révolution française), 1804
(indépendance d’Haïti), 1815 (traité de Vienne), bien d’autres encore
– et, en aval, 1911 (Révolution chinoise), 1914 (Première Guerre
mondiale) ou 1917 (Révolution russe). On pourrait surtout imaginer
de ne pas considérer seulement les ruptures politiques, mais aussi
celles qui, relatives aux phénomènes démographiques, économiques,
sociaux, culturels, religieux, environnementaux, ont rythmé
différemment la marche du monde. L’écart entre ces tempi constitue
ce que nous nommons des époques, c’est-à-dire des plages de
temps auxquelles nous reconnaissons une certaine cohérence interne.
Le monde ne doit pas effrayer par sa taille. Son histoire aussi est
tissée d’époques. Le problème n’est pas l’opportunité de telle ou telle
date parmi celles qui peuvent servir de ruptures symboliques ; il tient
tout entier dans le code qui permet de nommer ces dates, ainsi que
l’époque qu’elles encadrent.
Car, pour que le XIXe siècle puisse constituer une des époques du
monde, il faudrait d’abord qu’il y ait eu, à son échelle, un XIXe siècle.
Nous avons pris l’habitude d’en juger ainsi, d’autant plus légitimement
que ce siècle fut le premier de l’histoire humaine à être doté d’un
numéro. Dès la fin des années 1790, certains contemporains
n’évoquaient-ils pas le « dix-neuvième siècle » à venir ? En Europe,
dans les Amériques, puis sur les territoires des colonies
européennes, d’innombrables journaux, battant quotidiennement la
cadence du temps, intégrèrent à leur titre le nouveau chrononyme.
On y parlait de nineteenth century, de siglo diecinueve, de
neunzehnten Jahrhunderts, de século XIX, d’ottocento, de
negentiende-eeuwse, d’artonhundratalet, de tizenkilencedik szazad,
de devatenactého stoleti.
Mais ailleurs ? L’historien chinois Liang Qichao écrivait en 1897 :
« Les Occidentaux débutent leur chronologie historique avec Jésus-
Christ et ont dénommé les années de 1800 à 1900 comme le dix-
neuvième siècle. » Cela ne lui semblait pas une initiative très
heureuse. Le modèle impérial du calendrier dynastique lui paraissait
préférable. Déjà son maître Kang Youwei avait critiqué le code
occidental, suggérant d’adopter une chronologie débutant 2 373 ans
plus tôt, à la naissance de Confucius. Afin de montrer la continuité
des temps depuis la dynastie Han, Liu Shipei proposait quant à lui de
fixer le point de départ à la naissance de l’Empereur jaune – c’est
encore cette date qui sert de commencement au calendrier chinois
d’aujourd’hui. Autant dire qu’à Beijing le XIXe siècle n’a pas du tout la
même signification qu’à Paris. La révolte des Boxeurs n’y a pas été
réprimée par l’armée des huit nations en 1900, mais en 4611. Pour
les musulmans qui comptent la nouvelle ère depuis le premier jour de
l’Hégire, cet événement s’est produit en 1317.
Au reste, doit-on s’en étonner ? Dans l’Europe du XIXe siècle, on
trouverait également bien des écarts de dates. Le passage du
calendrier julien au calendrier grégorien n’y était pas accompli
partout. Nous continuons d’appeler « révolution d’Octobre » un
événement qui, selon notre façon de compter, s’est produit au mois
de novembre.
Tout cela n’est pas un simple jeu de l’esprit, à la manière dont
Daniel Milo se demandait naguère ce que serait l’identité de chaque
siècle si l’on n’établissait pas l’origine du calendrier à la naissance du
Christ, mais à sa mort. Il s’agit d’autre chose. L’apparente neutralité
de l’expression « XIXe siècle » dissimule en réalité un puissant
imaginaire où le rêve du progrès se mêle à l’idée de révolution, où le
désir de nouveauté s’accompagne de l’angoisse de l’accélération,
tout cela convergeant dans ce mot porteur de mille ambiguïtés :
modernité.
Le « caractère de ce qui est moderne », pour le dire comme
Chateaubriand, nous apparaît souvent comme la marque intime du
e e
XIX siècle. Si les Temps modernes commencent à la fin du XV siècle,
à ce point que les historiens spécialistes des siècles suivants
s’appellent eux-mêmes des modernistes, la modernité, elle, ne fut
nommée que plus tard. Elle désignait cet ensemble fait de vitesse et
de produits manufacturés, de foi dans la science et d’esprit blagueur,
d’art pour l’art et de décor urbain, où nous continuons à chercher le
miroir de notre présent. Même les théories de la postmodernité ne
font que lui rendre un hommage un peu gêné.
Or, si le sentiment du monde a eu sa part dans la définition de la
modernité, il faut bien reconnaître que c’est au prix d’un immense
malentendu. La gloire des explorations géographiques, le goût des
conquêtes coloniales, l’intensification des échanges, l’impérialisme de
l’imprimé, la croyance en la machine, l’invention de la communication
furent peut-être les signes de la modernité, embrassant au fur et à
mesure du siècle un monde progressivement élargi aux limites de la
Terre. À leur propos, nombreux sont ceux qui parlèrent de révolutions,
invitant l’humanité tout entière à s’asseoir au banquet de leurs
conséquences. Mais qui ne voit que cette invitation émanait pour
l’essentiel de l’« Occident » – cet Occident que nous pourrions
précisément définir, dans une apparente tautologie, comme la partie
du monde pour laquelle le « XIXe siècle » a existé ?
Il ne serait pas difficile, depuis notre présent, d’identifier des
« modernités » alternatives à celle qu’on a pris l’habitude de désigner
par ce nom. Cela fait quelque temps qu’on a cessé de voir dans les
« Lumières » japonaises (bunmai kaika) la seule conséquence de
l’irruption de la modernité européenne et étatsunienne dans l’archipel.
Mais ne pourrait-on pas comprendre aussi comme une forme de
modernité les efforts de Moshoeshoe et de Montshiwa pour abolir la
peine de mort dans les royaumes sotho et barolong, à une époque où
les gouvernements qui se disaient civilisés pendaient ou guillotinaient
les condamnés ? Ne pourrait-on pas trouver modernes ces cartes à
bâtonnets qui, fondées sur un modèle mathématique complexe et sur
une conception élaborée de la dynamique des vagues, permettaient
aux navigateurs micronésiens de localiser les îles – sans les voir –
grâce à la réfraction de la houle (fig. 2) ?
Ces questions ne sont pas seulement morales ou politiques. Elles
relèvent d’abord d’une certaine probité intellectuelle. Une Histoire du
monde au XIXe siècle ne saurait être une histoire de la modernité, pas
plus qu’une Histoire du monde au XVe siècle ne pouvait être une
histoire de la Renaissance. La modernité au temps de Baudelaire fut
la même chose que la renaissance des lettres et des arts au temps
d’Alberti : un point de vue, étroitement circonscrit à quelques sociétés
– ou plutôt à quelques groupes à l’intérieur de ces sociétés. Il est
certes passionnant d’étudier ce point de vue, mais alors on ne
prétend pas faire le tour du monde, ni même seulement essayer.
Tenir la modernité à bonne distance, ne la considérer qu’à partir du
moment où certains contemporains en ont parlé, ne pas en faire une
catégorie d’analyse du raisonnement historique : seule cette exigence
intellectuelle peut nous permettre de faire l’histoire du monde au
« XIXe » siècle, en congédiant l’imaginaire tout occidental que masque
l’apparente objectivité du numéro. La découpe du XVe siècle est
parfaitement arbitraire ; au prix d’un certain effort, celle du XIXe siècle
doit le devenir aussi. D’ailleurs, ses bornes varient selon les lieux, les
thèmes et les objets, au gré des recherches empiriques. À l’échelle
du monde, le XIXe siècle des idéaux révolutionnaires commence dans
les années 1770 et celui des migrations aux alentours de 1830. Si le
monde est tissé d’époques, celles-ci ne se succèdent pas
nécessairement les unes aux autres, se recouvrant au contraire et se
croisant selon des modalités complexes. Il ne suffit pas d’empiler les
dates. Ce qu’il faut observer, c’est l’entrelacs des plages de temps
que ces dates signalent, le jeu qu’elles jouent entre elles et qui donne
au monde sa teinte et son sens. On aura compris que le XIXe siècle de
ce livre est tout sauf une époque. Il est le terrain de ce jeu.

Quel monde ?

Reste qu’il est légitime de se demander pourquoi ce terrain plutôt


qu’un autre. En première approximation, on répondra que la partie qui
s’y est jouée, accomplissant des promesses faites au XVe siècle, fut
sans pareille. Les creux du monde se remplirent. En 1812, la
Géographie universelle de Conrad Malte-Brun faisait de l’Océanie,
vaste espace constitué essentiellement d’eau, un ensemble
curieusement « continental ». En 1911, le pôle Sud était atteint, deux
ans après le pôle Nord, donnant l’impression qu’on ne pouvait aller
plus loin. Entre ces deux dates, les taches blanches avaient presque
toutes disparu de la cartographie occidentale cependant que, grâce
aux ballons et à la photographie, on disposait des premières images
de la Terre vue du ciel. À la fin du siècle, on pouvait se dire que le
monde était fini. Le géographe Jean Brunhes parlait à son propos
d’une « modeste cage ». On construisait des langues nouvelles, dont
les promoteurs espéraient qu’elles pourraient contenir l’humanité
entière : le solresol du Français François Sudre en 1866, le volapük
de l’Allemand Johann Martin Schleyer en 1878, l’esperanto du
Polonais Ludwik Lejzer Zamenhof en 1887.
Dans le même temps, la géologie, la paléontologie, la préhistoire
augmentaient formidablement l’âge de la planète. La théorie de
l’évolution en faisait autant pour l’espèce humaine. La radioactivité et
la relativité transformeraient encore le territoire de la recherche.
Chassé de l’espace, le mystère se réfugiait dans la matière et le
vivant. Le monde dont nous parlons aujourd’hui est à ce point le
produit de cette histoire qu’il nous faut désormais faire un effort
considérable pour se représenter celui qui l’a précédé.
Nous sommes aussi les héritiers des tensions qui accompagnèrent
cette saisie. Les empires changèrent de forme. La révolution des
colonies américaines conduisit la Grande-Bretagne, devenue
Royaume-Uni, à se tourner vers l’Inde, quand les possessions
espagnoles étaient réduites à Cuba, à Porto Rico et aux Philippines –
et le Portugal perdait le Brésil. Le centre de gravité du monde
basculait de l’Amérique vers l’Asie. Une autre époque des conquêtes
outre-mer commençait pour les Européens, selon des chronologies
très différentes mais qui aboutirent toutes, à l’orée du XXe siècle, au
sentiment d’un nouveau partage de la Terre, tel qu’on n’en avait pas
connu depuis 1494 et le traité de Tordesillas. Dans le même temps,
le désir de nation, cristallisé dans l’Europe et les Amériques du
tournant des XVIIIe et XIXe siècles, s’épanouissait en forces centripètes,
comme autant d’objections aux discours sur l’unification du monde par
la science, la technique ou les empires. La recherche d’identités
collectives devint une passion, légitimée par l’histoire et la
géographie. Les archives sous toutes leurs formes semblèrent le
moyen de déterminer les origines des peuples et, avec elles, des
essences qu’on croyait indifférentes au temps qui passe.
On formula le patriotisme, le nationalisme et bien d’autres notions
encore, qui nommèrent les fractures du monde. Le socialisme vint
signifier que l’humanité était divisée en classes définies par le niveau
et la forme des richesses. Le racisme consacra l’avènement d’un
partage opéré en fonction de l’aspect physique et de la couleur de
peau. Le féminisme protesta contre la domination exercée par les
hommes sur l’autre moitié du genre humain. L’assomption d’identités
collectives accompagna le mouvement qu’on appellera bientôt
« mondialisation » (Pierre de Coubertin utilise le mot dès 1904),
comme si l’accroissement des échanges et des ressemblances
exaspérait l’expression des différences. Parallèlement à
l’universalisme s’épanouirent les mouvements politiques
transnationaux. Pangermanisme, panslavisme, panislamisme,
panasiatisme, panafricanisme proposèrent d’autres découpes du
globe, aussi brutales que celles qu’imposaient alors patries et
nations.
Quant aux animaux, on s’aperçut qu’ils subissaient avec une
extraordinaire violence les conséquences de la croissance
démographique et de l’industrialisation. Du point de vue des bisons
d’Amérique, le XIXe siècle fut une extermination de masse. Du point de
vue des lapins, il fut celui de la colonisation de l’Australie, avec
d’immenses conséquences sur la flore et la faune locales. Et que dire
du climat ? Le réchauffement de l’Arctique et des océans tropicaux
date des années 1830. Tout cela n’a rien d’anecdotique. Si l’on veut
observer l’ensemble du monde, il faut multiplier les points de vue.
Or cela ne peut se faire que si l’on a d’abord soi-même une claire
conscience de son propre point de vue. Les historiennes et les
historiens rassemblés dans ce livre en partagent au moins un, avec
lequel ils ont dû composer : le point de vue occidental et même, bien
souvent, européen. Que beaucoup d’entre eux soient spécialistes
d’autres régions du monde ne modifie pas fondamentalement les
données d’un problème qui peut se poser en ces termes : comment
des Occidentaux peuvent-ils observer et comprendre le monde
autrement que depuis l’Ouest ? Au rebours de siècles de traditions
de pensée, comment peuvent-ils, ensemble, se ré-Orienter – ou, plus
exactement, se décentrer ?
De façon paradoxale, le XIXe siècle constitue pour cette épreuve
intellectuelle un terrain de choix. L’Europe s’y est placée au centre.
D’un cinquième de la population de la Terre en 1800, elle est passée
à un quart en 1900, affirmant sa domination politique et économique
sur d’immenses territoires en Afrique, en Asie et en Océanie. Les
planisphères de la fin du XIXe siècle en rendaient compte avec
complaisance par de grands aplats de couleur – ce que les
Britanniques appelaient, pour leur part, le red on the map (fig. 7).
Émergente dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la notion de
« civilisation » servait surtout l’Europe, dont les habitants
s’imaginaient de plus en plus volontiers marchant à la tête du monde,
dans un défilé de peuples qui figurait le cours de l’histoire. Les
Européens ne s’étonnèrent pas vraiment lorsque, à la fin du siècle,
les élites japonaises puis turques adoptèrent les costumes et les
chapeaux occidentaux. C’était le sens du « progrès ». On ne
parvenait pas à penser la différence des lieux sans penser l’écart des
temps. La défaite militaire de l’Espagne contre les États-Unis
d’Amérique, en 1898, celle de la Russie contre le Japon, en 1905,
ébranlèrent à peine cet ensemble de certitudes.
Faire l’histoire du monde au XIXe siècle implique de se déprendre de
cet ancien regard qui doit devenir pour les historiens européens ce
qu’il a toujours été : le produit d’une mythologie assez précisément
située dans l’espace et dans le temps. C’est un travail de longue
haleine, qui commence peut-être à peine, et qui repose sur une
injonction moins morale que savante – l’histoire du monde, pour être
l’histoire de tous, doit s’efforcer d’entendre et de comprendre toutes
les voix. Or le XIXe siècle fut le premier moment où presque toutes se
mêlèrent. Aux alentours de 1900, chacun, ou presque, avait
conscience de l’existence de la totalité des autres. Cette vieille
expression, tout le monde, avait enfin un sens plein. Ce n’était pas
encore le cas en 1800.

Quelle histoire ?

On pourra dire qu’un tel projet n’est pas très neuf. Les hommes et
les femmes du XXe siècle se sont déjà beaucoup moqués de leurs
ancêtres du XIXe, supposément inattentifs à toutes ces voix qu’il leur
était pourtant donné d’entendre. Pour cela, il n’était même pas besoin
d’être progressiste. Peu de temps avant sa mort, Paul Morand
ironisait sur le temps de sa jeunesse : « Morale mignonne du
e
XIX siècle où le centre de l’univers était la terre, celui de la planète,
l’Europe, avec Paris comme moyeu ; autant de noyaux faits pour
soutenir la pulpe d’un fruit sans pareil offert par Dieu à l’humanité : la
France. » Mais le propos demeurait paradoxalement national. Bien
d’autres Européens auraient pu l’appliquer à leur pays. On ne
dépasse pas le cadre national en concentrant ses sarcasmes sur sa
propre nation.
En 1830, Hegel commençait son cours sur la philosophie de
l’histoire universelle en s’accordant ainsi avec ses étudiants : « Je n’ai
pas besoin de vous dire ce qu’est l’histoire, l’histoire universelle.
L’idée qu’on s’en fait généralement, et avec laquelle nous sommes
plus ou moins d’accord, est suffisante. » Nous n’en sommes plus là. Il
n’y a plus d’accord. Les études historiques ne sont plus ce qu’elles
étaient dans l’Europe de Hegel. Si les historiens en sont venus à
penser qu’ils pouvaient dire ce qui s’est authentiquement passé, c’est
d’abord parce qu’ils ont rejeté les ambitions de l’histoire universelle.
En contrepartie, ils se sont cantonnés pendant plus d’un siècle aux
limites passablement exiguës des nouveaux États-nations. Le monde
existait, bien sûr – Michelet pouvait même dire que « ce ne serait pas
trop de l’histoire du monde pour expliquer la France ». Mais ce
monde était d’abord le théâtre de la translatio imperii héritée du
Moyen Âge. La France de Michelet venait après l’Inde, après
l’Égypte, après la Palestine, après la Grèce, après Rome. Du monde,
elle n’était que le dernier phare en date. Si les historiens de ce début
du XXIe siècle doivent se mobiliser, c’est moins contre l’histoire
nationale que contre une certaine forme perverse d’histoire
universelle, toute pleine de préjugés évolutionnistes et diffusionnistes,
ne pensant le monde qu’à partir de foyers de civilisation, toujours
arbitrairement choisis.
Ce sera un travail de longue haleine. Mais il a commencé. Pour
s’en tenir aux efforts de saisie globale du monde, deux essais
remarquables ont déjà été proposés, en 2004 et 2009 : The Birth of
the Modern World de Christopher Bayly et Die Verwandlung der Welt
de Jürgen Osterhammel. Que leurs auteurs soient deux spécialistes
du fait colonial n’est évidemment pas un hasard. Les territoires
impériaux sont de bons observatoires pour étudier le monde
autrement. En refusant de le découper en grands ensembles – ceux
que la recherche universitaire française appelle des « aires
culturelles » –, en cherchant à appréhender des phénomènes qui sont
advenus de façon simultanée dans différents lieux, Bayly et
Osterhammel ont, chacun à leur manière, écrit l’histoire globale du
e
XIX siècle, montrant l’interdépendance croissante entre les cinq
continents, établissant la domination progressive d’une Europe
occidentale dont le niveau de développement ne se distinguait
pourtant pas nettement, à la fin du XVIIIe siècle, de celui du reste de la
planète. Ils ont décrit un monde s’uniformisant et se différenciant
toujours davantage. Ils ont souligné le dynamisme des populations
extra-européennes et ouvert des pistes stimulantes sur la nature
« multipolaire » du changement. Pourquoi recommencer, quelques
années après eux ? C’est une question de méthode.
Face au monde, il est risqué d’être seul. On peut penser, avec
Osterhammel, que « seule une organisation centralisée (en une seule
main) des questions et des points de vue, des sources et des
interprétations peut espérer répondre aux exigences constructives de
l’histoire mondiale ». Mais on peut aussi estimer, au contraire, que
cette organisation centralisée laissera échapper le grain de l’histoire,
comme une main est incapable de retenir la poignée de sable
arrachée à la plage – que l’organisation des points de vue risque fort
d’en effacer la diversité, de la même façon qu’un tableau peine à être
à la fois multifocal et intelligible. On peut penser que, si l’histoire est
d’abord affaire de documents d’époque, alors une centaine
d’historiens, cela n’est pas trop pour donner à entendre les voix
originales émanant de sources éparpillées sur toute la planète – qui
serait capable de lire seul toutes les langues du monde ? À quoi
s’ajoute une forme de revendication : en réunissant des historiens
très majoritairement français, il s’agit aussi de faire entendre une
autre voix que celle d’une World History massivement anglophone et
très largement ignorante de l’historiographie française. Pas de
nationalisme pervers ici, qui ferait semblant de congédier la France
pour mieux la réintroduire sous la forme du Monde : ce qui est en jeu,
c’est la possibilité de faire connaître des travaux qui n’ont pas été
pensés en anglais. La francophonie, dans sa meilleure acception, est
aussi un effort pour faire reconnaître la diversité.
Ce n’est pas tout. Bayly et Osterhammel livrent des récits. Celui de
Bayly propose des ruptures chronologiques valables à l’échelle de la
planète, par-delà la variété des objets d’étude. Celui d’Osterhammel
repose sur des catégories susceptibles d’expliquer le changement, où
qu’il se produise. Autant prévenir d’emblée : on ne trouvera pas ici de
telles martingales. Au tableau, nous avons préféré la mosaïque. Pas
de grandes périodes et pas de concepts englobants – mais plutôt
des décors et des miniatures car, il faut s’en convaincre, l’histoire-
monde n’est pas le contraire de la micro-histoire. Il sera évidemment
question de classe sociale, d’État, de nation, de science, d’idéologie,
de religion, de ville. Mais nous n’oublierons pas que ces catégories
de l’entendement historique, qui font la part belle aux façons de
penser et de sentir des Européens, doivent être soumises à la
critique pour ne pas être essentialisées par inattention. Elles
constituent déjà des éléments d’explication du devenir historique, et
l’historien du XIXe siècle doit y prendre garde plus qu’un autre puisque,
dans leur usage contemporain, elles sont souvent le produit de
l’époque qu’elles prétendent expliquer. Afin qu’elles ne nous trompent
pas, ou le moins possible, il conviendra de commencer par se
demander quel sens elles avaient pour ceux-là mêmes dont nous
écrivons l’histoire. L’étude des pratiques sera d’une aide précieuse.
Plutôt que d’en appeler à l’idée d’État, par exemple, dans un geste
large que n’aurait pas renié Hegel, intéressons-nous aux expériences
que les populations pouvaient faire de certaines pratiques
administratives – fiscales, policières, militaires, éducatives, sanitaires,
savantes, religieuses. Tout cela est aussi une affaire d’écriture. Faire
de la France, ou de la bourgeoisie, ou de la « révolution industrielle »
le sujet de sa phrase, c’est toujours courir un risque – car de quoi
parle-t-on alors et qui devient le sujet de l’histoire ainsi racontée ?
L’échelle du monde invite tout particulièrement à se poser ce genre
de questions, qui relève de la poétique de l’écriture historique. Si,
dans cette Histoire du monde au XIXe siècle, chaque terme est un
piège, comprenons que l’injonction actuelle : « historiens, écrivez
l’histoire du monde » est surtout périlleuse parce qu’on ne sait pas
exactement ce qu’est l’histoire du monde avant d’avoir commencé à
l’écrire.

Lire l’ Histoire du monde au XIXe siècle

Ce livre aurait pu être un livre d’images. Voyez, cette sculpture


qu’on appelle Yoruba (cf. dernière page du hors texte 1 – objets) de
la reine Victoria. Elle nous parle de l’individu le plus puissant du
siècle, reine d’Angleterre devenue impératrice des Indes, montée sur
le trône en 1837, morte en 1901 – une femme dont, à la fin de sa vie,
l’amant et le plus proche conseiller était un Indien musulman du nom
d’Abdul Karim. Son prénom a empli la planète. Victoria était partout.
Elle était des fleuves, des lacs, des bourgs, des villes. Elle était des
statues sur les places de Vancouver, de Calcutta, de Canberra,
du Caire. Elle était un profil reproduit sur des photographies, des
timbres, des médailles et des pièces de monnaie. En Afrique de
l’Ouest, elle prit la forme de ces sculptures qui se multiplièrent au
moment du Golden Jubilee de 1887, agrandissant sa tête et ses
yeux globuleux en amande tout en offrant une image fidèle de la
pompe et du cérémonial britanniques. La reine est bien coiffée de son
voile de deuil et de sa couronne impériale d’apparat, avec ses quatre
demi-arches surmontées d’une croix pattée. Dans sa main, elle tient
un éventail de style oriental et porte de belles bottes habilement
sculptées sous sa longue robe. À qui ces figurines étaient-elles
destinées ? On a longtemps cru qu’elles étaient réservées aux
touristes occidentaux, amateurs de bibelots, qui se risquaient
désormais dans certaines parties de l’intérieur de l’Afrique. Il semble
que les voyageurs soucieux d’authenticité aient en fait méprisé ces
objets, dans lesquels ils voyaient trop d’Europe. Mais une partie des
élites locales les auraient appréciés, notamment ces femmes, Krio de
Sierra Leone et Saro du Nigéria, qui les exposaient dans leurs
intérieurs, manifestant ainsi tout à la fois leurs propres goûts
esthétiques et une certaine forme d’adhésion à la culture britannique.
Ce livre aurait pu être un livre d’images car le XIXe siècle fut un
siècle d’images – celui des gravures sur bois, des lithographies, de la
photographie, de l’affiche, de l’illustration. Celui des cartes aussi,
comme autant de moyens de décentrer notre regard sur le monde.
La mappemonde n’a pas toujours été tachée de grands aplats de
couleurs signifiant les empires. Voyez cette carte générale du globe
terrestre de Robert de Vaugondy qui, à la fin du XVIIIe siècle, dévoile le
monde connu de lui, figurant les découvertes récentes de James
Cook et d’immenses taches blanches en Australie, en Afrique
subsaharienne et en Amérique du Sud (fig. 5). On ne doutait pas, en
Europe, que ces taches blanches étaient appelées à disparaître : ce
serait le travail du XIXe siècle. En revanche, on imaginait difficilement
une autre projection que celle de Mercator, centrée sur soi, qui
dominera tout le siècle européen. Et pourtant voyez au même
moment cette grande mappemonde élaborée en Inde (fig. 4),
mélangeant en un éclectisme déconcertant des influences venues de
tout le continent euro-asiatique, inspirée par le modèle géographique
de Ptolémée et les mappemondes médiévales européennes, avec
leurs monstres marins, mais adoptant l’orientation islamique
classique, le Sud en haut. Ses inscriptions sont en arabe, en persan,
en devanagari. Réalisée sans doute par un miniaturiste hindou pour
un prince musulman du centre de l’Inde, elle raconte les exploits
d’Alexandre le Grand, représenté en bas à gauche et dénommé
Iskandar. Après sa brève incursion dans la région, en 326 avant notre
ère, ce dernier a progressivement été intégré à une culture commune
que la carte manifeste, avec la Kaaba de La Mecque, Constantinople
(au centre, à droite) et le Paradis de l’Ancien Testament (au centre,
en bas). Vous cherchez la France ? Elle y est – à l’extrême gauche.
Un autre point de vue sur le monde.
Nous n’avons pas fait un livre d’images mais nous avons tenté de
proposer une lecture qui soit à l’esprit ce que la peinture peut être à
l’œil. On se souvient de ce qu’André Breton disait de l’œil face au
tableau : il est « à l’état sauvage ». Nous voudrions que, face à la
mosaïque du monde et au kaléidoscope de ce livre, il en aille un peu
ainsi de l’esprit du lecteur. Il n’est pas nécessaire de commencer par
le début. Chacun peut entrer où il veut et suivre ensuite le fil de ses
interrogations. Cependant, ce livre a un sens.
Il s’ouvre par l’ensemble des phénomènes qui transformèrent le
monde : le mouvement démographique, les migrations, les échanges,
les communications, les révolutions, l’industrialisation, l’urbanisation,
l’imprimé, les cultures, les agricultures, les guerres, les religions, les
colonisations. Il y sera question des idées politiques, des théories
économiques, des missions, des combats, des croyances, des
familles, des loisirs, des voyages, des lectures, des modes de
consommation, des habitudes. Les historiens réunis ici ont fait l’effort
d’interroger ces phénomènes à l’échelle du monde, comme si celle-ci
était d’emblée donnée, comme si la mondialisation était une évidence.
C’est un coup de force. En débutant par cette fin supposée, nous
entendons en réalité rompre avec une vision téléologique et linéaire
qui imprègne encore bien souvent les meilleurs travaux de recherche
– sous prétexte que nous vivrions le temps du monde mondial, nous
n’aurions qu’à rechercher, dans le passé, les étapes ayant conduit
jusqu’à notre présent.
Les choses ne se sont bien sûr pas passées ainsi. Nous en
sommes convaincus, bien davantage que les savants occidentaux du
tournant des XIXe et XXe siècles, pour qui l’impulsion donnée par
l’Europe, puis l’Amérique du Nord, avait été décisive et irrémédiable.
« Lorsque se produisent de grandes révolutions économiques,
comme celle que les découvertes du XIXe siècle ont amenées dans les
moyens de transport, écrivait Paul Vidal de la Blache dans son
Tableau de la géographie de la France publié en 1903, quels
habitants du globe pourraient se flatter d’échapper à leurs
conséquences ? » Si toutefois on appréhende le monde, non comme
un acteur de l’histoire ou comme une ultime échelle d’analyse, mais
comme une expérience, alors force est de constater que seule une
minorité de la population mondiale – une partie des élites et des
migrants – a perçu ce processus. Beaucoup ne se sont pas sentis
concernés, même si les historiens peuvent à bon droit juger que les
grands phénomènes d’unification du monde ont influé de façon
décisive, sans que les acteurs en soient toujours conscients, sur le
cours de la plupart des vies.
C’est un des objectifs de ce livre que de mesurer, en même temps
que l’unification du monde, la puissante indifférence qui l’a
accompagnée. Il a fallu pour cela varier les échelles sociales et
géographiques, associer l’analyse des connexions globales et l’étude
des interactions locales. L’histoire des mobilités nécessite ainsi
d’envisager les migrations intercontinentales tout autant que les
mobilités internes de courte distance, qui concernent davantage
d’individus et jouent un rôle déterminant dans le processus
d’émigration au loin, en Europe comme en Asie. Alors,
insensiblement, cette mondialisation apparaît de moins en moins
comme un processus à sens unique d’occidentalisation. Dans l’ordre
des phénomènes culturels, les idées et les pratiques européennes et
nord-américaines font l’objet d’appropriations, d’adaptations et de
réinventions par les populations locales, cependant que les
métropoles occidentales sont, en retour, de plus en plus influencées
par les autres régions du monde. On a sans doute surestimé, depuis
un siècle et demi, les capacités de domination planétaire des grandes
puissances européennes. Au reste, l’Europe n’eut ni le monopole de
l’expansion coloniale ni celui des migrations globales.
La chronologie, qui constitue la deuxième partie du livre, illustre
cela. Les dates qui la scandent sont attendues. Elles ne créent aucun
effet de dépaysement. Nous aurions pu faire autrement, emprunter
des chronologies méconnues. Dans leur « compte d’hiver », les
historiens lakota dessinèrent ainsi des pictogrammes sur des peaux
de bisons, relatant le passé des Amérindiens de l’actuel Dakota du
Nord entre la fin du XVIIIe et la fin du XIXe siècle (fig. 11). De première
neige en première neige, chaque année y est à la fois représentée et
désignée par un événement mémorable ou inhabituel choisi par les
sages : la crue du fleuve Missouri (1825-1826), la pluie de météorites
qui a permis d’effectuer des corrélations avec le calendrier grégorien
(1833), l’épidémie de petite vérole (1837-1838), la tuerie de cent
hommes blancs dans la bataille de Fetterman (1866), la mort du chef
Tašúŋke Witkó (1877), que nous connaissons sous le nom de Crazy
Horse. De tels récits mettent au jour des données fondamentales
oubliées de nos chronologies – ainsi de l’importance des chevaux,
omniprésents dans le « compte » de Long Soldier qui consigne, sur
un vêtement de mousseline, l’histoire des Hunkpapa Lakota entre
1798 et 1902, témoignant d’une riche histoire orale que l’on se
transmettait de génération en génération. Il aurait été possible de
s’en inspirer pour proposer une chronologie du siècle bien plus
exotique que celle que l’on connaît. Mais l’exotisme n’est pas le but
de ce livre.
Si les dates retenues sont attendues, elles ont le mérite d’équilibrer
la part des différentes régions du monde et de donner à voir des
événements globaux, qu’ils aient été vécus de la sorte par les
contemporains ou considérés ainsi par la suite. À bien des égards et
dans bien des lieux, le monde est une illusion rétrospective. À
l’échelle des individus, il était si lointain qu’ils n’y pensèrent pas
autrement au XIXe siècle qu’aux siècles précédents. L’histoire-monde
doit aussi faire la part de cette immense indifférence à son objet,
sans laquelle on s’interdirait de voir le monde à travers les yeux de
ceux qui l’ont vécu.
Comment, en abandonnant tout étalon, restituer la pluralité des
points de vue tout en rendant possible comparaisons et
croisements ? Nous avons renoncé à reconstituer une sorte de
bibliothèque du XIXe siècle qui aurait donné un avantage comparatif aux
régions possédant une ancienne tradition de l’imprimé. Toute
entreprise transculturelle doit répondre à la question de la
commensurabilité, en définissant l’unité adéquate par le biais de
laquelle la comparaison entre deux entités différentes est pertinente.
Il nous fallait adopter la catégorie la plus vaste possible : celle de la
culture matérielle et des objets. Le lecteur pourra ainsi vagabonder
parmi ces derniers, étranges ou familiers, tout au long d’un XIXe
considéré parfois comme le siècle des objets, dont les coûts de
production et de reproduction en série diminuent rapidement :
entreposés dans les musées, et plus largement dans les magasins,
ils ont massivement colonisé les espaces domestiques. Les objets
réunis ici répondent à trois impératifs : être caractéristiques du
e
XIX siècle, soit dans leur forme, soit dans l’interprétation ou les
usages qu’en faisaient les contemporains ; être susceptibles
d’appropriations dans une grande partie du monde, avec quelques
exceptions régionales ; circuler et s’exposer, enfin (voir le cahier hors
texte qui leur est consacré). Les rayons de ce magasin auraient pu
receler d’autres trésors et il nous faudra un jour, à la manière
d’Édouard Manet et Napoléon III à Paris en 1863, organiser un Salon
des refusés, notamment pour cause d’auteurs introuvables ou
démissionnaires. Dans cet inventaire à la Prévert, ce sommaire
contrefactuel, figureraient la momie et le parapluie, le cigare et le
piano, la médaille et le timbre, le stéréoscope et la bicyclette, le
gramophone et l’album, le menu gastronomique et le drapeau, la
lanterne magique, le téléphone, l’harmonium, le vaccin, le jeans,
l’allumette ou l’ampoule.
Une autre manière d’échapper à l’européocentrisme aura été pour
nous de décentrer systématiquement le regard dans la dernière
partie de cet ouvrage. Pour ce faire, nous avons découpé le monde
en dix grandes régions qui correspondent grosso modo aux
principales aires culturelles de la planète. Pourquoi reprendre à notre
compte ces cadres spatiaux – « Pacifique », « Amérique latine »,
etc. – qui ont été inventés par les Européens avant de faire l’objet de
réappropriations, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, par une
partie des élites autochtones ? Parce qu’il n’existe pas d’échelle
d’observation idéale, d’où l’historien pourrait totaliser les différentes
manières de voir. Comme l’affirme justement Roger Chartier, cela
« dépend de ce que l’historien veut voir ». Tout espace, quelle que
soit l’échelle retenue, non seulement résulte de la contingence
historique, mais trahit également l’imaginaire et les choix intellectuels
du chercheur. Dans ces conditions, les « aires culturelles »
constituent une fiction utile et nécessaire, pour provincialiser l’Europe,
c’est-à-dire instaurer a priori une forme d’équilibre artificiel entre les
différentes régions de la planète. Ce découpage imparfait répond à
l’un des principaux défis de l’histoire-monde : permettre un récit
historique qui ne se focalise pas sur un centre unique. Il facilite le
travail de mise au jour de « modernités » alternatives, comme autant
de preuves de la dimension multipolaire de la mondialisation.
Les grands récits de l’« uniformisation » et de la « transformation »
ont sans doute sous-estimé les phénomènes qui échappent au
processus général de mondialisation : les permanences dans les
mondes ruraux, les sentiments d’appartenance à des identités
sociale, locale, régionale, nationale, culturelle, étrangers à la
conscience d’un monde unifié ou en voie de l’être. Il ne s’agit pas de
figer ces aires géographiques dans un passé immobile mais
d’appréhender au sein de chacune d’elle des dynamiques régionales
en grande partie indépendantes des grands mouvements unificateurs
analysés dans la première partie de ce livre. Si nous nous inscrivons
dans le cadre contraignant des « aires culturelles », c’est pour mieux
l’interroger en historicisant chaque espace, en questionnant sa
cohérence et son découpage, en examinant la grande hétérogénéité
de chacune des régions du monde et la porosité de leurs frontières.
Elles forment autant de laboratoires pour multiplier les comparaisons
et éprouver les catégories de l’entendement historique.
Le cadre régional comme l’échelle mondiale obligent l’historien à
remettre en question ses routines, ses présupposés et ses
catégories d’analyse. Les frontières géographiques, politiques et
disciplinaires que les savants ont patiemment définies depuis des
siècles s’y déconstruisent. Les exceptionnalismes, les dynamiques et
les structures se dénaturalisent. Cette approche favorise alors
l’ouverture d’un espace de réflexion méthodologique et
épistémologique sur l’écriture de l’histoire. L’échelle du monde, dont
Fernand Braudel disait qu’elle était « la seule valable », s’avère en
fait indispensable. Non pour, à la mode macroscopique de la Big
History, produire une nouvelle « théorie du tout » à coups de séries
statistiques et de généralités essentialistes, mais au contraire pour
contextualiser les fragments d’histoire que sont les expériences
locales, nationales ou régionales. Ces dernières prennent sens en
fonction du récit mondial implicite ou explicite qui les sous-tend. Cette
dimension heuristique fait de l’histoire-monde non pas une échelle
parmi d’autres mais un précieux outil pour une meilleure intelligence
des situations historiques.
De cette architecture résulte un volume « monstrueux,
discordant », pour reprendre les termes par lesquels Michelet jugeait
sa propre Histoire du XIXe siècle, interrompue par sa mort.
Monstrueux et discordant, non à cause du « Dieu de ce siècle », sur
qui Michelet rejetait la faute, mais par la tension du moment où nous
sommes, écartelés entre le désir d’accroître nos connaissances,
grâce à la diversification de nos sources, et l’inquiétude féconde
d’une époque qui sait que son point de vue vacille en permanence.
L’incertitude qui en résulte traduit moins l’état d’esprit des habitants
du XIXe siècle que le nôtre. Elle a toutefois le mérite de permettre aux
lecteurs de coproduire avec les historiens le sens de ce récit.
Pouvait-il en être autrement ? Depuis plus d’un siècle, nous autres,
habitants du monde, savons que nous sommes contemporains.
Cependant nous nous accommodons le plus souvent de notre propre
ignorance des autres. Nous en éprouvons un sentiment étrange
d’incomplétude – ce que Baudelaire appelait au milieu du XIXe siècle
« une sorte d’avidité insatisfaite et une nostalgie inexplicable, quelque
chose comme le souvenir et le regret de choses non connues ». C’est
un désir et c’est autre chose aussi, comme un vertige que l’érudition
historique ne doit pas malmener, car nous avons besoin de ce vertige
du monde, où s’enroulent tant de promesses. Sur ce point, la science
du passé ne saurait être très différente de la littérature dont parlait
Édouard Glissant : « Les récits du monde courent en ronde, ils ne
suivent pas la ligne, ils sont impertinents de tant de souffles, dont la
source est insoupçonnée. Ils dévalent en tous sens. Tournez avec
eux ! »
Pierre SINGARAVÉLOU et Sylvain VENAYRE
Première partie

L’EXPÉRIENCE DU MONDE
Chapitre premier

Contrastes démographiques
et configurations familiales
1796. Ce n’est pas un hasard si Edward Jenner, en digne esprit
des Lumières, découvre les propriétés d’une maladie des vaches,
cow pox, pour immuniser les enfants contre la variole, virus qui
fauche jusqu’à un dixième d’une génération tous les six à huit ans. Les
vachers qui s’occupent des bêtes atteintes n’attrapent pas la variole,
d’où l’idée que les pustules infectées des mamelles leur transmettent
par de petites plaies aux mains un fluide qui les protège. Naît ainsi la
vaccine, après des siècles d’inoculation en Chine puis en Europe,
accompagnée d’une prévention efficace qui modifiera le paysage
épidémiologique d’une partie de la planète.
1894. La scène se transporte à Hong Kong. Dans la cabane de
paille qu’il a fait construire à son arrivée dans l’île, Alexandre Yersin,
élève du docteur Roux à l’Institut Pasteur, procède à la dissection de
corps de pestiférés en ayant l’idée de chercher l’agent pathogène du
côté des ganglions, alors que son concurrent, le Japonais Kitasato,
guidé par les idées de Koch, recherche le bacille dans le sang. Roux
confirme les hypothèses de Yersin. Le bacille est nommé par la
science Yersinia pestis, et annonce la prévention moderne de la
peste.

Un système démographique qui bascule


Ces deux dates encadrent un siècle de découvertes scientifiques
qui ont redessiné la pathocénose (système des maladies) du siècle
et en même temps souligné les différences de développement entre
régions du monde. Car si la peste a disparu de l’horizon européen à
partir du XVIIIe siècle, laissant place à d’autres maladies, certaines
régions restent à la merci du fléau, notamment l’Asie orientale. Au
cours de l’hiver 1910 éclate en Mandchourie une épidémie tragique –
au moins 50 000 morts –, qui aurait sans doute pu être évitée si les
mesures alors préconisées avaient été appliquées.
Le rythme et la géographie des épidémies de choléra sont un reflet
fidèle de la révolution des transports. Certaines maladies, jusque-là
confinées dans quelques régions, prennent la dimension de
pandémies mondiales. L’épidémie de grippe espagnole de 1918 – qui
entraîna entre 50 millions et 100 millions de morts à la fin de la
Première Guerre mondiale – illustre la vitesse de propagation des
virus grâce à l’accélération des moyens de communication
intercontinentaux.
Le recul de la peste et de la variole, précédant de plusieurs
décennies – sauf exception – celui de la natalité, explique l’envolée
démographique de l’Europe et son expansion. Associé à des progrès
sensibles en matière d’agriculture et de développement industriel, ce
recul de la mortalité constitue une donnée fondamentale qui
caractérise la période et reconfigure à terme les équilibres
démographiques et politiques mondiaux.
À quelque 100 millions près – les chiffres sont loin d’être
comparables car, pour de vastes régions, ils sont grossièrement
estimés –, la population du monde atteint un milliard d’habitants un
peu après 1800 et environ 1 600 millions en 1900. Dans cet
ensemble, l’Europe totalise le cinquième de la population mondiale en
1800 et plus du quart en 1900, sans compter les possessions
ultramarines. En tenant compte de toutes les composantes de
l’univers européen, cette masse démographique occidentale passe de
202 millions d’habitants en 1800 à 593 en 1900 (y compris l’Empire
russe, qui croît de 49 à 127 millions d’habitants, mais sans compter
la contribution de l’Europe au peuplement de l’Amérique latine).
De 1820 à 1900, les ramifications européennes (Canada, États-
Unis, Australie et Nouvelle-Zélande) ont connu une croissance
beaucoup plus rapide que celle de l’Europe occidentale. Le chiffre de
leurs populations a été multiplié par sept ; celui de l’Europe
occidentale par deux seulement.
C’est dire si, en proportion, la part des autres régions du monde a
régressé : de 10 à 7 % pour l’Afrique, de 67 à 55 % pour l’Asie, à
l’exception de l’Amérique latine qui passe de 2 à 4,6 %. Ces
proportions et ces chiffres ne doivent pas masquer le fait que, si
certaines parties du monde ont plongé dans l’abîme, d’autres au
contraire ont continué à augmenter en chiffres absolus. La population
de l’Asie n’a jamais cessé de croître de 1800 à 1900, passant de
646 millions d’habitants en 1800 à 902 millions d’habitants en 1900.
Chine et Japon sont touchés par l’expansion européenne, mais
l’emprise territoriale est faible. Si bien que, contrairement aux
théories qui présentaient la Chine comme ayant accumulé des
retards, les historiens contemporains ont plutôt mis l’accent sur
l’augmentation du niveau de vie et du chiffre de la population chinoise
au même rythme qu’en Europe jusqu’en 1850. Inventeurs de
l’inoculation de la variole, les Chinois ont-ils pu réduire
significativement la mortalité variolique ? Si elle incarne un succès au
niveau individuel, cette pratique ne devient pas un phénomène de
masse, d’où une influence modeste sur la proportion des malades et
des décès. Connue à Canton dès 1805, la vaccination ne se diffuse
que faiblement.
L’essor de la population chinoise est sans doute à rechercher du
côté de l’intensification de l’agriculture dans un pays confronté à une
pression démographique certaine. Basées sur une trilogie agraire –
deux récoltes par an, exploitations de dix mus (⅔ d’hectare) –, la
quantité et la qualité de la nourriture se sont améliorées dans
certaines régions comme la préfecture de Suzhou et le nord-est du
Zhejiang. On y consomme du poisson, de la viande, du tofu, du thé,
du sucre, ainsi que des produits de luxe : soie, vin, tabac et opium.
Les paysans de ces régions riches pouvaient vivre plus
confortablement que ceux d’Europe occidentale ou du Japon
(Tokugawa), ainsi que ceux du reste de la Chine. Comme le montre
Thomas Malthus dans la sixième édition de son Essai en 1826, le
contraste est fort entre une productivité élevée ici et une extrême
pauvreté ailleurs. L’augmentation de la production agricole et du
commerce est certaine mais rendait la population chinoise plus
nombreuse plus dépendante de sa densité. La régulation se fit
encore longtemps par les calamités naturelles (comme en 1877-
1878) et politiques, comme lors de la révolte des Taiping. L’évolution
démographique en témoigne : la population aurait perdu 30 à
40 millions d’habitants du fait des guerres, famines, épidémies et
inondations. Dans certaines régions les pertes auraient atteint de 40
à 88 %.
Au milieu du siècle, le Japon est un pays pauvre et isolé.
L’ouverture forcée, en 1858, des ports aux Occidentaux y est vécue
comme une humiliation. Dix ans plus tard, l’empereur Mutsuhito prend
le pouvoir et annonce l’ère Meiji. Une des priorités devient la santé
publique : le pays a effectivement perdu le contrôle de l’arrivée des
bateaux par lesquels des germes virulents peuvent débarquer. Des
efforts particuliers avaient déjà été réalisés à la fin de l’ère Tokugawa
pour diffuser la vaccination, néanmoins la systématisation est mise en
place par les pouvoirs publics dès le début de l’ère Meiji, sur le
modèle occidental. Tous les enfants sont gratuitement vaccinés entre
leurs 75 et 100 premiers jours, opération qui doit obligatoirement se
réitérer tous les sept ans. Si les épidémies continuent à être sévères
jusqu’à l’orée du XXe siècle, les mortalités générale et infantile
commencent à baisser à partir du milieu du XIXe siècle. Après être
demeurée stable de 1800 à 1850 (de 30 millions à 31 millions
d’habitants), la population japonaise augmente de 42 % entre 1850 et
1900 (44 millions). Le Japon devient alors un modèle d’hygiène et de
progrès en santé publique.
Diminuée par la traite atlantique, la population africaine continue en
revanche à stagner jusqu’au milieu du siècle. Elle ne commence à se
redresser qu’à partir de 1850. Le Nigéria serait passé de 24 millions
d’habitants en 1820 à 26 millions en 1850 et à 30 millions en 1900.
Les maladies tropicales touchent de plein fouet l’Afrique dans son
ensemble, tandis que les maladies vénériennes importées sont des
fléaux qui atteignent des régions entières de l’Afrique tropicale,
réduisant la fécondité et augmentant la mortalité.
Les Amériques du Nord et du Sud ainsi que les îles caraïbes ont
été modelées par des siècles de peuplement indien, d’irruption des
Européens et d’importation d’esclaves africains. Les Européens,
créoles ou étrangers blancs, côtoient les métis (les mulâtres), les
populations d’origine africaine et, dans certains pays, les
Amérindiens. Aux États-Unis, l’extension du territoire à l’ouest va de
pair avec la colonisation interne, la lutte contre les Indiens,
l’intensification des migrations européennes et une très forte
croissance démographique. Au sud du continent américain,
l’Amazonie et la Cordillère des Andes ont mieux préservé les
populations autochtones. Entre 1800 et 1900, la population de
l’Amérique du Nord passe de 5 millions à 90 millions d’habitants. En
Amérique centrale et du Sud, l’augmentation est légèrement moindre
(de 19 millions à 75 millions d’habitants).
Les populations des îles du Pacifique connaissent au XIXe siècle un
sort semblable à celui des populations amérindiennes dans la foulée
de l’arrivée des Européens au XVIe siècle. Les îles Marquises, qui
devaient compter plus de 40 000 habitants vers 1800, n’en réunissent
plus que 11 900 en 1856 et 3 000 en 1911 – une hécatombe liée à
divers fléaux comme l’introduction par les bateaux européens de
l’alcool, de l’opium, de la variole et de la tuberculose. La population
reprend son souffle vers la fin du siècle, mais avec une décroissance
de la population locale et une augmentation de la population d’origine
européenne et océanienne. Ce modèle s’applique aussi aux
populations autochtones des contrées peu peuplées de l’Australie et
de la Nouvelle-Zélande.
Dans les territoires plus peuplés, la colonisation implique une
trajectoire démographique en deux temps : un temps de difficulté,
voire de catastrophe, et un temps de redressement. C’est le cas de
l’Algérie. La conquête coloniale entraîne la désintégration
des sociétés existantes, la création de centres de colonisation et la
privatisation d’une partie des terres collectives. Dans les années
1865-1868, la famine, le choléra et le typhus s’abattent sur les plus
pauvres. Mais au cours du dernier tiers du siècle, grâce à une natalité
relativement élevée, au recul des crises de mortalité et à l’élimination
de la surmortalité induite par la conquête coloniale, les populations
autochtones connaissent une croissance démographique
remarquable, supérieure à 2,9 % par an entre 1872 et 1886. Ceux
qui avaient prédit la disparition des populations les moins civilisées au
contact des Européens en sont pour leurs frais.
En Afrique du Sud, en Inde, dans le Sud-Est asiatique, le schéma
est à peu près le même. La colonisation européenne provoque dans
un premier temps un net décrochage démographique, avant
d’engendrer un processus de croissance rapide des populations
locales.
Concernant l’Inde, les archives de la Compagnie des Indes
orientales ont permis d’estimer l’évolution démographique de ses
différentes parties. La population du Bengale aurait doublé en sept
décennies, passant de 33 millions en 1790 à 66 millions en 1860-
1862, au taux de 0,86 %, mais avec une alternance de périodes
fastes et difficiles. Au fur et à mesure des annexions britanniques, la
population de la plaine du Gange augmente très lentement, voire
stagne. Dans la péninsule, la croissance de la population de la
présidence de Bombay est plutôt positive entre 1846 et 1872.
Néanmoins, dans le Mysore, la croissance démographique est
stoppée net en 1877-1878 avec l’arrivée d’une grande famine
accompagnée d’une peste, qui provoquent la mort d’un sixième de la
population. La liste des années calamiteuses au Pendjab et au
Bengale est impressionnante du fait de la fragilité de l’organisation
sociale sous domination étrangère.
Dans le Sud-Est asiatique (Birmanie, Indonésie, Viêt Nam) comme
en Chine, l’intensification de l’agriculture entraîne une forte
augmentation de la population à partir du milieu du siècle. Il s’agit d’un
processus de « paysannisation coloniale » avec intensification
agricole dans les plantations (sucre, café, thé, caoutchouc, huile de
palme, etc.) en vue de l’exportation, mais aussi de l’intensification de
la culture du riz dans des champs inondés, céréale chargée de nourrir
les paysans, la main-d’œuvre des plantations et la population des
villes. De même, la population de l’île de Java croît en moyenne au
rythme élevé de 1,4 % pendant tout le siècle, alors que la population
urbaine décroît de 1815 à 1890, passant de 7 % à 3 %. La même
situation se retrouve en Birmanie dont la population augmente de 1 %
par an de 1826 à 1901, tandis que la part de Rangoon baisse.
Dans la majeure partie des colonies, la domination européenne
s’est faite à partir de très petits effectifs de migrants, qu’ils soient
colons agricoles, militaires, missionnaires ou commerçants. Si
l’emprise territoriale est totale dans le cas de l’Inde, de l’Indochine,
de l’Afrique du Sud et du Nord, l’emprise démographique est en
réalité faible, voire très faible. Elle atteint 21 % de la population
européenne sur la population totale en Afrique du Sud, 14,3 % en
Algérie, 7,9 % en Tunisie, mais se réduit à 0,1 % en Inde, en Afrique
britannique et belge ainsi qu’en Indochine. Les seules zones un peu
plus densément peuplées par des Européens sont celles dotées d’un
climat méditerranéen (Algérie, Afrique du Sud) ou les highlands du
Kenya et de Rhodésie du Sud.
En réalité, les Européens n’ont pas colonisé le sud de l’Asie et
l’Afrique grâce à des déferlantes humaines qui seraient le surplus de
leur transition de mortalité. Ce surplus s’est plutôt déversé vers les
Nouvelles Europes au climat tempéré qui représentent de véritables
soupapes migratoires. Dans les contrées au climat très chaud, très
humide, ou les deux à la fois, les Européens se sont peu installés.
Non habitués à ces climats, ils s’y trouvent très vulnérables. Au milieu
du siècle, sur dix décès de soldats participant à la conquête du sous-
continent indien, neuf sont dus aux maladies. Le coût humain des
conquêtes est donc important pour le colonisateur aussi. Il explique la
« longue croisade » entreprise contre les maladies tropicales en
direction d’abord des populations européennes et sous le contrôle de
l’armée, puis étendue aux populations indigènes. Il conduit également
les pays européens à élargir le périmètre de sécurité sanitaire en
réunissant des conférences sanitaires internationales destinées en
particulier à contrôler le pèlerinage de La Mecque.
Si les fièvres découragent la colonisation de peuplement, elles ne
font pas obstacle à la domination formelle des Européens. Ces
derniers s’appuient alors sur des intermédiaires et des auxiliaires
indigènes pour gérer et exploiter leurs empires. À la veille de la
Première Guerre mondiale, 76 000 soldats anglais occupent l’Inde
peuplée de 315 millions d’habitants. En Afrique de l’Ouest, un seul
bataillon français de 450 hommes fait face à 14 millions d’Africains.
Finalement, c’est une petite minorité d’Européens qui « dominent »
les vastes espaces colonisés, peuplés de 206 millions d’habitants en
1830, de 312 millions en 1880 et de 525 millions en 1913.
En somme, vers 1900, trois ensembles démographiques se
dégagent : des pays européens et des pays de peuplement européen
en pleine croissance démographique et économique, forts de
593 millions d’habitants ; des pays colonisés, avoisinant les
450 millions d’habitants (chiffre calculé par interpolation) ; et un
ensemble de pays politiquement indépendants tout en subissant une
influence européenne certaine, de 570 millions d’habitants (chiffre
calculé par soustraction). Trois ensembles de taille relativement
comparable que tout oppose, le statut, les pouvoirs, la richesse, mais
qui invisiblement tissent des liens et impriment leur matrice au monde
à venir.

Configurations familiales, inégalités sociales et de genre

Ces mondes très divers du XIXe siècle accueillent des configurations


familiales variées. En Europe, les groupes domestiques s’adaptent au
nouveau contexte socio-économique. La proto-industrialisation et
l’agriculture traditionnelle cèdent la place aux grandes manufactures
employant des salariés et aux exploitations agricoles qui se
mécanisent à la fin du siècle. L’unité familiale comme lieu de
production et de reproduction est rompue pour une part de plus en
plus importante de la population. Les hommes, mais aussi parfois les
femmes et les enfants, quittent le domicile familial pour se rendre sur
leur lieu de travail pendant de très longues journées de travail – de
douze à quatorze heures, comme en témoigne le Français L.-
R. Villermé dans les années 1830. Pour de grandes masses de
prolétaires, les conditions de vie et la situation de santé se
dégradent, ce dont témoigne un indicateur très précieux, la taille à
l’âge adulte.
Témoin des conditions d’alimentation et de maladie dans l’enfance,
la taille moyenne des jeunes hommes a stagné, voire baissé de
plusieurs centimètres dans de nombreuses régions d’Europe au cours
des années 1810-1850, à l’exception notable et curieuse de la
France, en dépit de contrastes entre régions pauvres et riches. Au
contraire, une étude comparative à l’échelle mondiale montre
l’impressionnante croissance de la stature des hommes européens de
1820 à 1900. Les autres régions du monde voient leur taille
progresser très lentement (Amérique latine et Caraïbes), stagner
(Afrique) ou régresser (colonies de peuplement britanniques et États-
Unis), du moins presque jusqu’à la fin du siècle. Ce dernier cas
s’explique probablement par la sélection de moins en moins poussée
au fil du temps des immigrants arrivés dans ces pays.
Au cours du siècle en Europe, les conditions de travail changent, le
niveau de vie progresse, sans être linéaire. L’environnement urbain
s’améliore lentement si bien que les familles ouvrières commencent à
bénéficier d’un mode de vie qui les rapproche de celui des classes
moyennes. La protection sociale collective se substitue
progressivement à la protection communautaire. Le foyer, coupé de
la production économique, se resserre sur la cellule familiale. À la fin
du siècle, la famille connaît des loisirs le dimanche, l’enfant est
scolarisé, la mère reste plus souvent à la maison. La séparation entre
groupe domestique et lieu de travail contient le principe même d’une
séparation des sexes selon le modèle du père breadwinner et de la
mère au foyer, un modèle particulièrement prégnant dans l’Europe du
Nord. Au père de gagner seul de quoi nourrir l’ensemble de sa
famille. À la mère de faire des enfants, de les élever et de leur
transmettre les valeurs familiales. Ce modèle gagne du terrain
partout en Europe, devançant les autres configurations plus
communautaires mais sans les évincer complètement. Dans certaines
régions européennes – Limousin, Italie du Centre et Pyrénées –, les
paysans conservent des structures familiales de type communautaire
ou de famille-souche jusqu’à l’aube du XXe siècle et au-delà.
Le mariage, norme religieuse encadrant les rapports entre époux
et le statut des enfants, transformée en règle sociale inscrite dans le
Code civil français, est loin d’être la norme universelle en Europe.
Des proportions parfois importantes de la population ne se marient
pas (par exemple en Irlande), et d’une manière plus générale
l’institution est loin d’être universalisée. Des minorités significatives
s’en affranchissent dans les villes. Dans les classes dominantes, le
glissement du mariage arrangé vers le mariage d’inclination n’est ni
uniforme ni linéaire au cours du siècle. Dans certaines familles en
ascension sociale, le poids de la famille semble peser de plus en plus
lourd sur les épaules des époux.
La restriction volontaire des naissances qui se manifeste à la fin du
siècle dans la plupart des pays occidentaux permet aux familles de
consacrer davantage de temps à leurs enfants, ce qui constitue un
facteur de diminution de la mortalité précoce. Outre le temps, une
attention beaucoup plus grande leur est portée, comme en
témoignent les journaux tenus par des hommes et des femmes dans
la grande tradition des Lumières. Madame Lamartine tient le journal
de santé de ses enfants avec un détail scrupuleux. Antoine-Jean
Solier, « bon fils, bon mari et bon père » (1760-1836), choisit avec
soin la femme dont il veut faire sa compagne tendrement aimée – il
convole en 1800 – et s’investit dans l’éducation de leurs enfants.
Dans des manuscrits soigneusement tenus, il note la naissance,
l’arrivée de la sage-femme, les circonstances de l’accouchement, les
dates de sevrage, des premières dents, des indispositions, de la
vaccination. En père « éveilleur d’intelligence et dispensateur du
savoir », il feuillette des livres d’images, organise des séances de
lanterne magique… De tels journaux témoignent tout au long du siècle
de la qualité du lien noué entre parents et enfants. À la fin du siècle,
l’écriture des mères est devenue la norme, illustrant la prégnance du
modèle anglo-saxon du partage des rôles sexués.
Cependant, tous les milieux sociaux ne peuvent pas toujours
développer des liens précoces et intenses avec leurs enfants. Les
mères qui travaillent sont amenées à se séparer de leurs enfants
pendant leurs premières années. La circulation des enfants est un
phénomène qui, loin d’être marginal, se développe au XIXe siècle en
France, alors qu’il régresse en Grande-Bretagne. On parle même
d’« industrie nourricière », au sens de la création d’un marché avec
jeu de l’offre et de la demande, intermédiaires et système de prix.
Les Morvandelles, puis les Bretonnes, succèdent aux Picardes et aux
Normandes pour accueillir chez elles, dans des conditions parfois
difficiles, les enfants des villes et les enfants abandonnés, ou pour se
placer comme « nourrices sur lieu », au domicile des bourgeois. La
nourrice n’est pas l’apanage des pays européens : on la retrouve à
Shanghai sous le nom d’amah, en Inde sous celui d’ayah, aux Antilles
sous celui de da, à la Réunion sous celui de nénène. Plus largement,
la circulation des enfants est une pratique fréquente partout dans le
monde, notamment en Amérique latine, en Afrique ou bien dans les
îles du Pacifique. En Afrique, le placement des enfants dans des
familles de la parenté représente une forme d’échange de services :
on envoie un enfant à une grand-mère ou à une tante qui vit en ville,
moyennant quelques menus services, avec un espoir de promotion
sociale. En Océanie, c’est un devoir de donner un enfant à un
membre de sa parenté, selon des règles bien définies : l’enfant
devient le fils ou la fille de ses parents adoptifs.
De même, les familles européennes en situation coloniale sont loin
d’être toujours réunies. En témoignent les « migrations impériales »
coupant les enfants de leurs parents. Installées en Inde, les familles
britanniques des officiers de l’armée ou des administrateurs font le
choix de renvoyer leurs garçons et leurs filles en Grande-Bretagne
dès leur plus jeune âge afin qu’ils s’imprègnent du mode de vie et de
pensée britannique, et ceci, en dépit de l’épreuve émotionnelle de la
séparation. Il fait trop chaud, l’air est trop malsain, la population trop
mélangée pour que les enfants restent en Inde. Malgré des
transports plus rapides, les séparations pouvaient durer de trois à
cinq ans. Envoyés entre six et huit ans, les enfants devaient attendre
de longues années la visite de leurs parents.
Enfants et parents ont à gérer ce sacrifice et, pour cela,
développent les échanges épistolaires. Ce sont les lettres,
accompagnées ou non de photographies, qui permettent de se faire
une idée des expériences et des souffrances partagées. Voici la
lettre d’une jeune fille de douze ans qui s’interroge en 1884 sur ce
que peuvent bien être les formes de vie familiale autres que celle
vécue en pension. Elle s’imagine ses parents comme des bibelots
fragiles que l’on aurait mis sous clé : ils sont très jolis mais on ne peut
les apercevoir que de temps en temps. « J’ai presque mal tellement
j’ai envie de vous voir. » Or il s’agit là de choix délibérés de la part
des familles.
La correspondance, forme ordinaire de la sociabilité, est parfois
aussi un témoin de situations extraordinaires dans lesquelles sont
placés parents et enfants, maris et femmes. Les correspondances
conjugales échangées pendant la Première Guerre mondiale en
offrent un exemple extrême. Et il est bouleversant de voir la proximité
de l’expérience de cette jeune fille de douze ans qui écrit à sa mère
en 1884 avec celle de Robert Hertz, ethnologue au front dans la
région de Verdun, qui écrit à sa femme en 1914 : « Nous nous
rappelons qu’il existe un autre monde. » Un autre monde qu’on a de
plus en plus de mal à imaginer à mesure que le temps passe que ses
traits s’effacent de la mémoire.
Que dire des séparations forcées subies par des enfants des
classes laborieuses, cibles des institutions charitables ? Il s’agissait
pour des « sauveurs d’enfants » britanniques d’arracher à la
« déchéance » les gamins des rues en les envoyant au Canada, dans
des familles de fermiers. Au prix d’un déracinement complet et de
l’exil : Take them away. En dépit des efforts des entrepreneurs de
morale pour couper les liens, en allant jusqu’à intercepter les lettres,
certains enfants gardèrent des contacts et même, en certains cas,
revinrent au pays. Plus tard, ces convoyages prennent la direction de
la Rhodésie du Sud et de l’Australie.
Le modèle de la famille occidentale a sans doute été un levier
puissant de la naissance du capitalisme et de la révolution industrielle,
car il libérait une partie importante de la population féminine et
masculine des charges familiales. Le service domestique permettait
la confrontation au marché, l’accumulation des gages et une certaine
indépendance par rapport au noyau familial. Or ce système s’oppose
trait pour trait au modèle asiatique tel qu’il est représenté dans la
partie nord de l’Inde et en Chine. La grande famille indivise ou
communautaire (joint family) y est la norme. Les couples et leurs
enfants cohabitent avec leurs parents, puis la famille se divise à leur
mort et le cycle recommence. Les filles se marient très jeunes,
parfois encore enfants, et le mariage est de règle, pour les hommes
comme pour les femmes. Au Japon, c’est le modèle de la famille-
souche (stem family) qui domine : un seul fils marié, l’aîné, vit avec
ses parents, les autres fondent leur propre famille nucléaire ou bien
sont adoptés par des familles sans garçon. Mais on trouve également
des familles communautaires au nord-est du Japon et des familles
nucléaires dans les villes. Familles-souches et nucléaires coexistent
dans l’Inde du Sud, tandis qu’au Sri Lanka comme à Java c’est le
modèle nucléaire qui s’impose.
Si l’on retient le cas un peu spécial de la lignée des Qing, l’âge
moyen du mariage des filles atteint vingt-deux ans en 1840. Seuls
3 % des femmes et 6 % des hommes ne sont pas mariés entre
quarante et un et quarante-cinq ans. En Chine rurale, l’âge du
mariage pour les femmes est plus précoce, puisqu’inférieur à
vingt ans. En Chine comme en Inde du Nord, on craint le déshonneur
si la fille tombe enceinte avant d’être mariée. Au Japon, le mariage
peut être beaucoup plus tardif comme en témoigne Nomo, un village
de pêcheurs : en 1886, les femmes s’y marient à vingt-trois ans et les
hommes à vingt-huit ans (âge médian). On s’y approche du modèle
européen sauf que le mariage y est presque universel puisque 96 %
des personnes s’y marient. Au Sri Lanka, vers 1900, si les filles se
marient avant vingt ans, les hommes convolent eux vers vingt-
cinq ans. La dichotomie famille indivise/mariage précoce – famille-
souche/mariage plus tardif se vérifie assez bien.
La famille élargie, indivise ou souche, protège les individus des
risques sociaux, ce qui est un avantage en des temps d’incertitude.
Néanmoins, elle les absorbe également, leur laissant moins
d’initiatives, moins de temps consacré uniquement à la production que
dans le cas des familles nucléaires, ce qui peut représenter un
handicap pour entamer un processus de développement capitaliste.
La régulation de la fécondité se fait par différents moyens, dont le
contrôle du mariage, l’abstinence sexuelle, la contraception,
l’infanticide ou l’abandon. Les Européens recourent au contrôle du
mariage et à la contraception, réduisant la fécondité à deux enfants
par femme pour les générations nées à la fin du siècle dans le cas
extrême de la France. Certains pays continuent à passer par
l’abandon, comme la France ou l’Italie. Le monde asiatique est
beaucoup plus divers qu’on ne le croyait, à la fois dans les niveaux de
fécondité et dans les méthodes de limitation des naissances. En
réalité, d’après des études minutieuses de quelques villages japonais
du centre et de l’est de l’archipel entre 1701-1875, on s’aperçoit que
la fécondité est assez proche de celle de l’Europe, malgré la
proportion plus importante des femmes mariées. L’indice de fécondité
légitime comparé montre un niveau identique au Japon en 1879 et en
France en 1880. Les fermiers japonais qui pratiquent le mariage
exogame ont besoin du travail de leurs femmes aux champs, ils font
en sorte de réduire la taille de la famille par abstinence, relations
sexuelles sans coït ou bien infanticide. La cohabitation des
générations se prête aussi à la surveillance des couples mariés. La
fécondité est également modérée en Chine, de l’ordre de quatre à
cinq enfants selon les décennies chez les Qing au XIXe siècle. Elle est
peut-être plus basse qu’attendu en Inde mais le taux de natalité est
néanmoins de 39 ‰ en 1880 à Ludhiana, au Pendjab. Il est possible
que la contraception ait été connue et pratiquée non seulement en
Indonésie au XIXe siècle mais également dans toute l’Asie.
Un élément semble différencier ces pays asiatiques de l’Europe,
c’est l’infanticide, une pratique très sélective dont sont victimes les
filles. La Chine emploierait davantage l’abandon, l’Inde et le Japon,
l’infanticide. Les Britanniques tentent de lutter contre ces pratiques
discriminatoires. En réalité, ils dénoncent moins dans leurs rapports
l’infanticide direct que le traitement différencié des filles, l’absence de
soins, le sevrage précoce, leur dissimulation au moment de la
puberté, leur sous-enregistrement… L’infanticide direct, lié surtout à
un contexte de crise et de famine, est manifestement en recul. En
revanche, l’abandon progresse en Chine. À Hong Kong, un ordre
religieux installé en 1848 devient l’Asile de la Sainte Enfance. Entre
1848 et 1854, 1 360 bébés sont recueillis, pour une ville de
25 000 habitants.
Partout, la mobilisation intensive des femmes dans les travaux
agricoles a des effets sensibles sur la fécondité et la mortalité des
enfants. Ainsi à Java, il est possible que ce phénomène ait réduit les
périodes d’allaitement et d’abstinence, augmentant du même coup la
fécondité. Cela aurait dû s’accompagner d’une augmentation de la
mortalité, mais la vaccination antivariolique et la réduction des
famines ont compensé cela.
Contrairement à ce qui se passe en métropole, la maison coloniale
est un espace de production, donc un espace de pouvoir, à la fois
public et politique. À son propos, le mythe d’un foyer comme havre de
paix gouverné par les femmes ne tient pas. La maison est un lieu
marqué aussi bien par le conflit et les inégalités que par le confort, le
recueillement et l’intimité. Dans le sud des États-Unis, vers 1850, les
femmes esclaves résistent dans les grandes maisons des maîtres :
elles veulent ralentir le rythme de travail, volent de la nourriture, sont
souvent dites insolentes, prennent parfois la fuite. Les maîtresses
tiennent des discours racistes et l’antagonisme est extrême entre
maîtresses et esclaves à la veille de la guerre civile. Cette guerre
contraint les maîtresses à reconnaître les actes de résistance de
leurs esclaves, qui s’enfuient si elles ne parviennent pas à négocier
de meilleures conditions de travail. C’est le signe de la désintégration
de la « grande maison » que confirme l’abolition de l’esclavage en
1865 : les femmes maîtresses sont obligées de travailler de leurs
mains, les femmes noires réussissent à imposer le travail à la tâche
ou l’emploi à temps partiel, elles construisent leur propre ménage
libre. Les anciennes esclaves revêtent de jolis vêtements, symboles
de remise en cause politique du pouvoir et des privilèges des
maîtresses. De même, en Algérie, l’assistance aux mères et aux
enfants est un échec, car les femmes et les familles s’opposent à
cette immixtion étrangère dans la sphère familiale.
Mineures dans l’ordre social, les femmes renforcent leurs
capacités à s’émanciper, à conquérir des droits propres. Cette
tendance passe notamment par l’éducation et une minorité
d’Européennes accèdent à l’enseignement primaire puis secondaire à
la fin du siècle. Elle passe aussi par différentes sortes
d’engagements – religieux, philanthropiques – qui leur donnent une
forme de visibilité sociale. Elle vient encore de la création de
véritables mouvements féministes autonomes et de la revendication
du droit de vote. Aux États-Unis, des universités de médecine
exclusivement réservées aux femmes sont créées vers le milieu du
siècle, leur permettant l’accès à des métiers jusque-là interdits. En
France, le divorce, autorisé par la loi de 1792 puis supprimé par
Napoléon, est rétabli par la loi Naquet en 1884. Avec moins d’enfants,
plus de temps libre, une meilleure éducation, les femmes entament
des carrières d’employées, de fonctionnaires ou bien tentent
l’aventure comme infirmières ou missionnaires dans les colonies.
L’essor des ordres religieux missionnaires féminins est frappant. Les
femmes accèdent au droit de vote pour la première fois dans deux
dominions de la Couronne britannique, la Nouvelle-Zélande en 1893,
puis l’Australie en 1901.
Le mouvement d’émancipation touche bien d’autres parties du
monde. En Inde, les femmes ont participé à la lutte contre la tutelle
britannique dès la fin du siècle. Selon la grille de lecture des
nationalistes indiennes, les mères de la nation sont partie prenante
dans le combat contre les Britanniques. L’Inde est la mère-patrie ; les
mères sont à la fois génitrices d’enfants, mais aussi gardiennes de la
foi et des rituels religieux. La maternité symbolique devient une voie
vers l’émancipation. Dès les débuts de la résistance, des femmes
s’engagent, dont la reine Rani Lakshmi Bai (1827-1857) qui meurt sur
le champ de bataille en s’opposant aux décisions britanniques de ne
pas reconnaître son fils adopté. Des femmes expriment leur
mécontentement par des livres, dont Une Bengalie en Angleterre
(1885), interdit par les Britanniques. Quatre ans plus tard, six
femmes figurent parmi les délégués au Congrès nationaliste indien
réuni à Bombay en 1889. Au début du XXe siècle, au moment des
discussions sur le projet de partition du Bengale oriental, les
Hindoues bengalies protestent. Certaines adhèrent alors à des
sociétés révolutionnaires, dont la nièce de Rabindranath Tagore qui
entre en contact avec des féministes britanniques.
Le paysage est contrasté en Afrique : les femmes agricultrices
sont de véritables « bêtes de somme » de la maisonnée en Afrique
australe. Une femme peut être vendue toute jeune, revendue
plusieurs fois, passant de mari en mari. Situation très différente de
celles des signares de Saint-Louis du Sénégal, des « belles créoles »
de Luanda ou encore des commerçantes d’Afrique de l’Ouest.
En Amérique latine et dans les Caraïbes, les Espagnols ou les
Portugais ayant contracté des unions formelles ou informelles avec
des Indiennes ou des esclaves d’origine africaine ont engendré des
lignées aux sangs plus ou moins mêlés. Ces sociétés mélangées
dans lesquelles l’illégitimité et la parenté par parrainage
(compadrazgo) étaient fréquentes ont donné aux femmes des
capacités d’action non négligeables. À la Martinique, d’après des
photos prises en 1895, toute une série de femmes se distinguent
dont les matadors, mulâtresses fortunées des villes. Toutes les
femmes tentaient de se faire offrir ou d’acheter des grains d’or ou
des colliers-choux, leur propre forme de capitalisation. Du reste, un
arrêté daté d’octobre 1848 permit la création à Fort-de-France d’une
banque coloniale de prêts sur les matières d’or et d’argent.

Dans le contexte d’une accélération des découvertes scientifiques


et techniques dont témoignent les travaux de Jenner et de Yersin à un
siècle d’intervalle, le remodelage du paysage démographique, portant
la marque de la domination politique et économique européenne,
entraîne une montée en puissance, temporaire, des populations
d’origine européenne. Dans cet ensemble, ce sont les ramifications
(offshoots) qui s’accroissent le plus vite et, à la fin du siècle, les pays
soit entièrement colonisés soit indépendants mais dominés
reprennent leur croissance démographique. Ce puissant mouvement
démographique entraîne-t-il une valorisation du modèle européen de
la famille nucléaire, fondé sur la régulation du mariage, de la
fécondité et de la mortalité ? Ou bien chaque société a-t-elle déployé
des ressources inexploitées jusqu’alors pour s’adapter au nouveau
contexte national et international ? Notre analyse penche plutôt vers
la seconde hypothèse, une combinaison entre l’intégration dans un
monde qui s’élargit alors aux dimensions de la planète tout entière et
la préservation de valeurs propres, non sans contradictions, dont
témoigne l’infériorisation du statut des femmes dans de nombreux
pays d’Asie malgré des tentatives d’émancipation.
Catherine ROLLET †
Robert C. ALLEN, Tommy BENGTSSON, Martin DRIBE (dir.), Living
Standards in the Past: New Perspectives on Well-Being in Asia
and Europe, Oxford, Oxford University Press, 2005.
Annales de démographie historique, « Populations coloniales »,
numéro spécial, no 113-1, 2007, et « Familles en situation
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André BURGUIÈRE et al. (dir.), Histoire de la famille, vol. 3, Le choc des
modernités, Paris, Armand Colin, 1986.
Graziella CASELLI, Jacques VALLIN, Guillaume WUNSCH (dir.), Histoire du
peuplement et prévisions, Paris, Ined, 2004.
Nupur CHAUDHURI, « Femmes indiennes entre nationalisme et
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J.-C. Pineau, Paris, Fayard, [1962] 1970.
–, L’Ère du capital, 1848-1875, trad. É. Diacon, Paris, Fayard,
[1975] 1994.
–, L’Ère des empires, 1875-1914, trad. J. Carnaud, J. Lahana, Paris,
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Kamel KATEB, Européens, « indigènes » et juifs en Algérie (1830-
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Jan Luiten VAN ZANDEN et al., How was Life? Global Well-Being since
1820, Paris, OECD Éditions, 2014.
Chapitre II

Les paysans et la terre


Plus encore que les prolétaires, les capitalistes et les bourgeois,
les paysans expriment depuis au moins le XVIIIe siècle les ambitions
classificatoires d’une certaine historiographie et pensée socio-
politique. Des légions de chercheurs, commentateurs, activistes,
politiciens se sont évertuées à donner telle ou telle définition du
paysan, en mettant l’accent tantôt sur leur comportement
économique, tantôt sur l’accès à la terre, tantôt sur des normes
sociales ou juridiques, voire sur leurs orientations politiques. Apparus
dans l’argumentaire savant et politique bien avant d’autres catégories
sociales telles que les « bourgeois » et les « prolétaires », les
« paysans » leur ont survécu et se trouvent aujourd’hui au cœur du
mouvement altermondialiste. Preuve que cette catégorie possède une
flexibilité en tant qu’outil intellectuel et politique qui dépasse les
révolutions et transformations politiques, économiques et sociales, les
guerres mondiales, la décolonisation, la guerre froide et même la
chute du Mur. Cette persistance est en soi un phénomène à étudier.
Les définitions savantes et politiques des paysans condensent les
craintes et les espoirs qui accompagnent les transformations du
monde. Sur le plan politique d’abord, depuis le milieu du XVIIe siècle et
les guerres paysannes jusqu’aux révoltes du début du XXe siècle et aux
révolutions en Russie et Chine, en passant par la Révolution française
et les bouleversements du XIXe siècle, historiographie et
commentateurs voient souvent dans la participation paysanne à ces
événements des éclats et jacqueries incapables de se transmuter en
un nouvel ordre. Les paysans ont dès lors été identifiés
alternativement comme des révoltés, comme des exclus, ou tout
simplement comme les « autres » par rapport à la ville, l’État, les
nobles ou les bourgeois, voire la finance.
De leurs côtés, les théories économiques de la paysannerie ont
cherché à identifier la spécificité de ce mode de production par
rapport au capitalisme. Au XVIIIe siècle, les physiocrates parlent moins
de paysans que d’agriculture et de groupes sociaux agraires,
propriétaires réformateurs essentiellement. Les petits propriétaires et
les paysans apparaissent ensuite, dans l’argumentaire néoclassique
du XIXe siècle, en tant qu’expression de la rationalité du petit
producteur indépendant. Dans leurs nombreuses variantes, ces deux
orientations continuent de vivre dans les débats entre économistes
agraires et partisans de modes de développement « alternatifs ».
L’approche socialiste de l’économie politique, au XIXe comme au
e
XX siècle, pose en revanche la question de la possibilité même d’un
mode de production paysan à part entière. Pour Simon de Sismondi
ou, un siècle plus tard, pour Alexander Chayanov, la réponse est
positive. Suivant ces courants de pensée, l’économie paysanne
permettrait de concilier croissance et éthique sans tomber dans la
spéculation et l’utilitarisme capitaliste. Mais pour les socialistes,
surtout après Karl Marx, les lois historiques sont difficilement
conciliables avec l’existence d’un mode de production paysan, qui fait
voler en éclat le passage du féodalisme au capitalisme. Marx lui-
même, d’abord enclin à voir dans les paysans une force conservatrice
destinée à disparaître avec les privatisations des terres communes et
l’essor du capitalisme, commence à en douter vers la fin de sa vie. Il
faut attendre la fin du XIXe siècle pour que, dans l’argumentaire
politique socialiste et marxiste, les paysans apparaissent comme une
force politique potentiellement progressiste. Lénine, d’abord critique
envers ces courants, se rallie en partie à cette image après la
révolution de 1905.
Une synthèse est cherchée au tournant du siècle au sein des
milieux socialistes coopérateurs européens. Émile Vandervelde en
Belgique, Émile Zola en France, Chayanov en Russie sont parmi les
auteurs les plus connus de ce mouvement qui cherche à concilier
appareil néoclassique et approche socialiste. Les utopies paysannes
ne se veulent plus seulement conservatrices mais aspirent à produire
une rencontre entre l’ancien et le moderne.
Cependant, même dans les représentations positives du monde
paysan, dès le XVIIe siècle et jusqu’à l’agronomie « sociale » des
coopérateurs entre 1870 et 1914, les paysans restent une masse à
éduquer. L’appropriation du savoir par la ville entraîne des réflexions
sur le monde rural et ses activités. Car l’agronomie en
développement n’est jamais une simple discipline technique ; elle est
d’emblée une science normative. Il s’agit non seulement d’apprendre
aux paysans comment cultiver la terre, mais aussi de leur inculquer un
savoir-vivre en société. En effet, l’irruption des paysans sur la scène
politique provoque dans ces milieux éclairés des craintes qui
s’intensifient au tournant des XIXe et XXe siècles, avec l’élargissement du
droit de vote. La mission civilisatrice des agronomes les rapproche
des acteurs (élites politiques, anthropologues, ethnologues), à cette
même époque, de la colonisation de l’Afrique. L’éducation des
paysans et celle des Africains sont les deux faces d’un même
mouvement, tout comme leur marginalisation politique.
Hors d’Europe occidentale, les réflexions sur le monde rural
expriment des dynamiques semblables. En Russie, le débat savant
sur les paysans oppose dès le XVIIIe siècle ceux qui voient dans la
commune une organisation économique rationnelle et ceux qui n’y
trouvent que des vestiges du passé. La prolétarisation est le mal à
éviter. Si les débats entre les populistes et les marxistes sont
largement connus, deux aspects sont moins souvent soulignés. D’une
part, les uns comme les autres voient les paysans comme une masse
à éduquer et considèrent, comme ailleurs en Europe, l’action des
agronomes urbains comme un moteur de développement technique et
civilisationnel. D’autre part, il ne faut pas négliger l’importance du
contexte d’expansion impériale. En Russie, dès la fin du XVIIe siècle,
les élites politiques justifient l’occupation des steppes – qualifiées de
désertiques ou habitées par des nomades « pilleurs » – en invoquant
les bienfaits de l’agriculture sédentaire et donc la supériorité du
paysan. À partir du XVIIIe siècle, et encore plus par la suite, ces
arguments sont repris par les agronomes et intellectuels russes –
souvent critiques envers le tsarisme, sauf dans ses composantes
impériales et nationalistes –, relayés au XXe siècle dans l’URSS de
Staline.
En Amérique septentrionale, en revanche, les paysans
disparaissent des argumentaires politiques et des débats
intellectuels ; le monde rural nord-américain est fait de farmers.
L’absence des paysans permet de rompre avec l’héritage féodal,
dans un élan de liberté. Cependant, comme en Russie à la même
époque, le farmer sert à justifier l’expansion territoriale au détriment
des nomades. Aux deux périphéries du monde occidental se
rejoignent les Tatars et les Sioux, les paysans russes et les farmers
américains.
La présence des paysans dans les discours savants et politiques,
que ce soit en Europe, en Russie ou encore en Amérique, manifeste
de profonds changements : l’appropriation des savoirs par la ville,
dès le XVIIe siècle ; leur rôle toujours plus normatif ; les difficultés à
intégrer les « masses » dans ce projet savant, sur le sol national ou
dans les territoires colonisés. La question est de savoir de quelle
manière ces discours sont influencés et influencent à leur tour les
comportements réels des paysans et les dynamiques socio-
économiques.

Évolutions historiques des paysanneries

Les paysans parlent peu ; ils agissent. Pourtant, les sources qui
permettent d’accéder à leur monde sont nombreuses. Il suffit de les
croiser. Les études sur l’agriculture se sont multipliées en effet dès le
e
XVIII siècle, alors que se diffusaient au XIXe siècle les enquêtes
sociales, non seulement en milieu urbain (Frédéric Le Play) mais
aussi dans les campagnes. Le progrès économique, la différenciation
sociale et les inégalités sont au cœur de ces innombrables analyses
qui mettent en scène les paysans. Associées aux archives les plus
variées (cadastres, paroisses, emplois en ville, lois sur les pauvres et
le vagabondage, état civil, passeports intérieurs, cahiers des
comptes des fermiers, pétitions, archives militaires et inspection
rurale, etc.), souvent inexplorées – notamment à l’échelle locale –,
elles ont permis de renouveler l’histoire des paysanneries et du
monde rural.
En France comme en Angleterre, en Italie comme en Allemagne,
une historiographie traditionnelle opposait l’immobilisme des
campagnes au dynamisme urbain et industriel. Depuis quelques
décennies, cette image n’est plus de mise, au moins pour l’Europe
occidentale. Nous savons désormais que la fameuse révolution verte
des XVIIIe-XIXe siècles constitue une phase dans un processus de longue
durée. En termes de rendements, techniques et commerciaux, si
rupture il y a, elle se situe en amont, aux XIIe-XIIIe siècles et en aval,
après 1850, voire au XXe siècle, avec la mécanisation et
l’industrialisation de l’agriculture. Bien entendu ce processus ne se
manifeste pas partout avec la même intensité : certaines régions
d’Angleterre, de France, d’Italie, des Pays-Bas et de Chine sont plus
concernées que d’autres. Il n’est plus question d’opposer le
dynamisme anglais à l’immobilisme français. Des pôles de croissance
agricole se définissent, soutenus par la demande des villes, par les
échanges internationaux ou par les marchés régionaux.
En Angleterre, depuis le XVIIIe siècle, de nombreux observateurs ont
souligné le rôle des enclosures : la privatisation des terres communes
souvent réalisée par la force provoque la prolétarisation des paysans
mais soutient l’essor des marchés, des villes et de l’industrie.
Critiquée par les socialistes, anarchistes et populistes de toute sorte,
cette stratégie est néanmoins considérée par beaucoup d’autres –
d’Arthur Young aux études d’histoire économique actuelles – comme
un présupposé nécessaire à l’émergence d’une société bourgeoise,
capitaliste et industrielle.
Cependant, depuis quelques années, cette interprétation
auparavant quasi unanime est remise en discussion grâce au
dépouillement systématique d’archives locales. Les enclosures y sont
attestées en grand nombre au XVIIe siècle ; en revanche elles sont,
contre toute attente, moins présentes entre le XVIIIe et le début du
e
XIX siècle, et connaissent finalement un regain d’intérêt vers le milieu
du XIXe. Il ressort aussi des archives que les enclosures n’ont guère
d’impact sur les rendements et la productivité à l’exception de
quelques districts. Autrement dit, au Royaume-Uni, la croissance
agricole n’est qu’en partie le fait des privatisations et des
innovations ; elle s’appuie plutôt sur un certain nombre de grands
domaines, beaucoup de petites exploitations et des techniques
développées depuis plusieurs siècles déjà.
En France, de même, ce n’est qu’après la Révolution et jusqu’en
1870 que les propriétés rurales se fragmentent, les grandes
propriétés demeurant plus importantes au nord, les petites plus
répandues en Bretagne, dans les aires montagneuses et dans l’Est.
Et comme en Angleterre, les innovations agricoles s’inscrivent dans
un processus de longue durée. Dans ces conditions, il est difficile de
soutenir la thèse du prétendu écart entre France et Angleterre en
termes de propriété et techniques agricoles.
Il en va de même entre l’agriculture dite capitaliste d’Europe
occidentale et celle d’Europe orientale. En Russie, le rôle
conservateur attribué au servage et à la commune est de plus en plus
remis à discussion. En effet, le statut de serfs n’y a jamais été
adopté. À chaque domaine sa forme de coercition et son autorité ; le
servage est une dépendance qui varie énormément d’un domaine à
l’autre. D’autant plus que les seigneurs ne jouissent pas toujours de la
pleine propriété, soumis au risque d’être expropriés par le tsar. Quant
à la noblesse de service ou aux monastères, ils ont en principe
interdiction de transmettre leurs propriétés.
De manière générale, et contrairement aux opinions reçues en
matière de servage, les textes officiels ne mentionnent pas, jusqu’au
dernier quart du XVIIIe siècle, les corvées que les paysans seraient
censés accomplir. Toutefois, elles ne sont pas interdites non plus.
Cette latitude laissée aux propriétaires et gestionnaires des domaines
fera l’objet de nombreuses querelles : les corvées sont-elles un abus
du pouvoir de la part des propriétaires et gestionnaires ou bien
l’absence de réglementation dans un sens ou dans l’autre les
autorisait à les exiger ?
Les réactions politiques seront différentes suivant la période ;
cependant, le fait en est que les premiers décrets étatiques limitant à
trois jours les corvées datent des années 1770 et sont adoptés au
moment où la plupart des domaines abandonnaient ces prestations
en travail au profit de redevances en argent ou en nature demandées
aux paysans.
Cette situation est plus compliquée encore à l’échelle de l’Empire
russe. Dans les régions colonisées, dans les steppes au sud et à
l’est, ainsi qu’en Sibérie, dès la fin du XVIIe siècle, les paysans-soldats-
colons bénéficient d’un droit de propriété sur les terres identique aux
nobles de service. Les différences statutaires et sociales se
brouillent, provoquant la colère des propriétaires nobles des régions
centrales. Après l’abolition du servage, les paysans et leurs
communes achètent de plus en plus de terres, soit à titre individuel,
soit en commun. Pourtant, lorsqu’au tournant du siècle Piotr Stolypine
vend à l’Occident et aux intellectuels russes la privatisation de la
commune et malgré les disputes idéologiques féroces, il n’en est rien.
Sauf dans certaines régions, les paysans optent pour le
remembrement des lopins, tout demeurant dans la commune et
organisant les redistributions tous les douze ans. Ni propriété privée
ni commune donc, mais une solution d’entre-deux. Comme l’ont
récemment découvert les historiens, cette expérience se répand de la
même manière au XIXe siècle en Espagne et dans l’Europe
méditerranéenne.
Une révolution historiographique s’est aussi amorcée en Chine.
Alors que, jusqu’ici, la propriété commune des terres et la force de la
paysannerie étaient considérées comme une des sources du retard,
voire des éclats révolutionnaires, il n’en est rien. Les études récentes
montrent que la commune paysanne a rapidement disparu, au moins
au Yangzi, où des formes de propriété bien protégée (et mieux qu’en
Angleterre) auraient été développées très tôt, dès le XVIe siècle. Dans
d’autres régions, la situation est plus compliqué du fait de la
multiplication des statuts et des formes de propriété qui se
développent, sans que l’on puisse cependant parler de commune
paysanne et d’autoconsommation.
De l’Europe à la Chine, les relations entre le monde rural et la
propriété sont plus complexes que ce que l’on a coutume de lire. La
hausse des rendements n’a pas nécessairement été associée à la
privatisation des terres ; cette dernière a été plus limitée que prévue
en Angleterre et bien plus acceptée en Chine qu’on l’affirme
d’habitude. Et ce sont finalement des solutions intermédiaires entre la
propriété pure et la commune qui sont les plus répandues au
e
XIX siècle et qui ont permis les transformations de l’agriculture et des
sociétés rurales entre le XVIIe et la fin du XIXe siècle.
C’est dans cette perspective que l’on peut pleinement appréhender
le travail et la pluriactivité des paysans. Les approches dites
« populistes » ont souvent mis l’accent sur le désir d’autosuffisance
de ces derniers, qui n’accepteraient de vendre ou de pratiquer
d’autres activités que sous la contrainte. À l’inverse, les marxistes ont
toujours mis en évidence la dispersion rapide et inévitable des
paysans ainsi que leur prolétarisation imposée par l’essor du
capitalisme. Ces deux images sont à revoir, au moins pour la période
allant jusque vers la fin du XIXe siècle pour certaines régions d’Europe,
bien après pour les autres régions et le reste du monde (États-Unis
exceptés). En France, en 1851, seulement 27,6 % de la population
active travaille dans le secteur industriel (16 % en 1815, 21 % à la fin
des années 1830). En 1855-1864, la production artisanale y est
encore 1,6 fois supérieure à celle de l’industrie. La segmentation des
marchés et la pluriactivité demeurent alors la règle. Ce n’est qu’entre
les années 1860 et 1890 que l’alternance saisonnière entre
agriculture et industrie commence à décliner. En 1860, environ
500 000, ou plus vraisemblablement 800 000 travailleurs
abandonnent leur travail pendant les mois d’été. En 1890, le nombre
de ces travailleurs saisonniers se chiffre à 100 000. L’immigration
saisonnière qui s’élevait encore à 10 % du travail agricole en 1860
tombe à 2 % trente ans plus tard. Ni paysans ni prolétaires, donc,
mais partout des ouvriers-paysans.
Pourtant, la frontière entre ville et campagne ou agriculture et
industrie n’est pas seule à être poreuse ; celle entre terre et mer l’est
aussi. Encore au début du XIXe siècle, près de Lorient ou de
Dunkerque, les marins sont aussi désignés comme « laboureurs »
dans la langue courante. À Dunkerque comme à Dieppe et au Havre,
les sources fiscales révèlent le faible pourcentage de marins vivant
exclusivement de la pêche. De manière générale, dans les villes et
villages du littoral, les populations proprement ou prioritairement
maritimes constituent le tiers des habitants. Partout, c’est la
pluriactivité qui domine. Ici, les marins cultivent le chanvre, là ils
travaillent la vigne ou offrent leurs services sur les grandes fermes
céréalières du Bassin parisien. D’une manière générale, à partir du
tournant du XVIIe et du XVIIIe siècle, les marins-pêcheurs utilisent d’autres
activités comme complément d’activité. Au contraire, les matelots
journaliers accordent la priorité aux grands travaux agricoles et
dépendent avant tout des dynamiques agricoles.
L’essor du commerce colonial conduit au développement de
nouvelles activités : manufactures de tabac et raffineries de sucre à
Bordeaux ; conditionnement et apprêt du poisson dans les principaux
ports du littoral atlantique ; chantiers navals. La pluriactivité
s’intensifie d’autant ; à Dunkerque, le pourcentage d’habitants se
consacrant exclusivement à la mer passe de 19 % en 1660 à 10 %
sous l’Empire. Et si la reproduction sociale des professions maritimes
concerne entre le tiers, voire le quart des effectifs des grands ports
comme Dunkerque, Le Havre, Bordeaux ou Marseille, elle reste bien
plus importante dans les petits ports comme Saint-Valéry-sur-Somme
ou Arzon. Les voyages aux Antilles, au Québec et aux Indes
orientales concernent pour leur part principalement des matelots
venant de l’arrière-pays tant les risques sont importants (faim,
maladies, naufrages). C’est le plus souvent le cadet ou les bras qui
ne sont pas absorbés par le travail agricole qui sont envoyés vers les
villes du littoral. Paysan-artisan, paysan-ouvrier, paysan-matelot,
paysan-journalier, paysan-domestique : le paysan idéal n’existe
guère. Cela s’expliquerait-il par un quelconque « retard français » ?
Absolument pas, car il en va de même en Angleterre où
domestiques et journaliers sont tout autant difficiles à distinguer, les
deux catégories appartenant à un groupe plus large, celui du servant
qui inclut les apprentis et les salariés urbains. Dans l’Angleterre du
e
XVIII comme de la première moitié du XIXe siècle, le travail demeure
saisonnier non seulement dans l’agriculture, mais aussi dans
l’industrie. Les historiens évaluent entre 40 % et 66 % la marge
d’erreur des classifications par type d’emploi et de résidence au
e
XIX siècle au Royaume-Uni et à environ 60 % le pourcentage de
travailleurs industriels quittant leur emploi en été au début des années
1860. Les prolétaires stables sont une minorité, surtout que la
privatisation des terres communes est en réalité relativement faible
jusque vers le milieu du XIXe siècle.
Ainsi, l’écart se resserre non seulement avec la France, mais aussi
avec l’Europe centrale et orientale. En Russie, dès le XVIIIe siècle, le
système des redevances que les paysans doivent aux seigneurs (plus
souvent en plus qu’en alternative aux travaux obligatoires et corvées)
les encourage à chercher sur le marché des revenus monétaires. Les
seigneurs y sont favorables dans la mesure où ces revenus
complémentaires leur assurent une stabilité des recettes permettant
de faire face à l’instabilité des prix agricoles. On enregistre ainsi de
nombreux « serfs entrepreneurs » qui, au nom du propriétaire et
parfois même de manière tout à fait indépendante, se lancent dans
des activités commerciales, voire proto-industrielles et industrielles.
Les résultats sont là : les exportations de blé, relativement
insignifiantes jusqu’au milieu du siècle, ne cessent d’augmenter pour
constituer environ 20 % du total des exportations de la Russie vers la
fin du XVIIIe siècle. Cependant, et contrairement à une autre thèse
traditionnelle sur le servage (W. Kula, I. Wallerstein), cette croissance
de l’exportation ne se fait pas aux dépens du marché local et dans
l’intérêt d’un capitalisme européen dont la Russie constituerait la
périphérie. En réalité, les nobles russes, polonais et prussiens
s’intéressent fortement au marché urbain national. Et pour s’y
implanter, ils n’hésitent pas à augmenter l’activité, allant jusqu’à
utiliser la force pour contraindre les paysans à travailler toujours plus,
malgré les résistances de ces derniers.
Depuis Karl Marx et Max Weber, en passant par Richard Tawney
et Werner Sombart, jusqu’à Douglass North, sans oublier les
politistes comme Barrington Moore, tous se sont évertués à souligner
le rôle moteur de la bourgeoisie, surtout urbaine, dans l’émergence
du monde moderne. Suivant cette perspective, aristocratie foncière et
paysannerie auraient retardé cette marche vers le progrès. Le cas de
la Russie et plus généralement de l’Europe orientale servaient à
montrer le bien-fondé de cette théorie. Mais voilà que ces
conclusions volent en éclats au moment où nous découvrons que
nobles et paysans russes ainsi que polonais participaient activement
au marché et qu’ils ont contribué à la croissance et à la
« modernisation ». Ces conclusions rejoignent celles de beaucoup
d’historiens de la France d’Ancien Régime et de la Prusse, tout
comme les nouvelles découvertes sur les mondes ruraux en Chine et
en Angleterre. Les implications sont importantes : partout les
paysans pluriactifs soutiennent l’essor économique du XVIIIe siècle
jusqu’au milieu du XIXe siècle, tandis que les aristocraties foncières
européennes sont nettement moins absentéistes que l’affirmaient les
critiques au XVIIIe siècle. Tous mettent en œuvre des processus de
modernisation et d’intégration dans les marchés qui précèdent les
abolitions officielles du servage et les grands changements évoqués
par la bourgeoisie montante et ses idéologues. C’est aussi une
confirmation de la thèse d’Arno Mayer : l’Ancien Régime en Europe
est relativement flexible, il se transforme au XVIIIe et encore plus au
e
XIX siècle et s’écroule seulement avec la Première Guerre mondiale.
En termes de ruptures et continuités sur la longue durée, les
implications sont importantes : les mondes ruraux ont fait preuve
d’une véritable capacité d’adaptation aux bouleversements
institutionnels et économiques des XVIIIe et XIXe siècles. Ces capacités
(et tensions) découlent du fait qu’ils ne sont jamais isolés ; ouvriers-
paysans, paysans-marchands, paysans-marins dominent la scène.
C’est une dynamique qui échappe aux stéréotypes sociaux que les
populistes, libéraux, socialistes et marxistes ont avancés au fil du
temps.
Les fissures apparues ici et là entre 1750 et 1870 se transforment
en véritables fractures avec les transformations des années 1870-
1914 – grande dépression, internationalisation de l’économie,
deuxième révolution industrielle, industrialisation de l’agriculture –, et
la Première Guerre mondiale fait définitivement voler en éclat l’ancien
monde. Les tragédies de la première moitié du XXe siècle ne sauraient
s’expliquer sans tenir compte de ces capacités de transformation des
sociétés et des économies rurales des siècles précédents et de leur
effondrement, très en aval d’un point de vue chronologique.
Cette histoire faite d’aristocraties foncières et de paysans-ouvriers
connaîtrait-elle une exception aux États-Unis ? Au fond le mythe
américain s’appuie précisément sur l’absence de féodalité et de
paysannerie. Sans doute, par rapport à l’Europe et à l’Asie,
l’agriculture américaine du XIXe siècle apparaît-elle bien plus
précocement concentrée et mécanisée. Des études récentes ont
montré l’écart considérable entre Angleterre et États-Unis en termes
de techniques agricoles et d’organisation du travail. En même temps,
cette image rassurante pour l’historien de l’économie se complique
dès lors que l’on considère les différences entre le nord et le sud du
pays. Ainsi, jusqu’en 1865, le Sud esclavagiste se révèle bien plus
capitaliste que le Nord, constitué de petits producteurs, dans
l’agriculture comme dans l’industrie. Le capitalisme est du côté du
travail forcé plutôt que de celui de la manufacture urbaine. L’abolition
de l’esclavage change la donne ; le Nord et l’Ouest se mécanisent
alors même que la production se concentre ; le Sud, lui (« Old South,
New South »), amorce des transformations fort différentes et, dès
lors, des parcours de « modernisation » tout aussi hétérogènes.
Cette complexité reste en place pendant une grande partie du
e
XX siècle. L’exception américaine mérite donc d’être fortement
nuancée.

Paysans-soldats

Parallèlement à sa participation aux bouleversements économiques


et sociaux, entre le milieu du XVIIe et la fin du XIXe siècle, le monde
« paysan » contribue à la transformation des sociétés et institutions
par deux autres canaux : l’armée et la colonisation.
Les paysans sont essentiels dans la révolution militaire. Le paysan-
soldat est l’essence même de ce processus souvent considéré
comme l’un des principaux outils de l’affirmation européenne dans le
monde. Sans le recrutement massif des populations rurales,
l’évolution de l’armée et de la marine qui s’amorce à partir du
e
XVII siècle n’aurait pas été possible. L’introduction des armes à feu et
des grands vaisseaux permet de déspécialiser la guerre et la
conscription obligatoire, ainsi que la création d’une armée
permanente qui font suite aux guerres napoléoniennes touchent de
plein fouet le monde rural.
Ce recours massif aux paysans-soldats exige néanmoins des
négociations entre l’État et les propriétaires fonciers, familles et
employeurs qui se voient privés d’une précieuse main-d’œuvre. Et
leurs issues sont loin d’être identiques. Ainsi les magnats polonais
s’opposent-ils au grand-duc et au pouvoir central, conduisant à une
conscription ratée, entraînant un désastre financier et l’effondrement
de la Pologne-Lituanie. En Russie, la situation est différente : bien
avant Pierre le Grand, l’État centralise le recrutement et
l’approvisionnement de l’armée, désarmant ainsi les chevaliers et la
noblesse. Avec Pierre, la conscription générale et le recours aux
armes à feu prend une ampleur sans précédents et cela sans avoir
recours de manière massive à l’emprunt, comme c’est le cas partout
ailleurs en Europe, surtout en Angleterre. Plus que le servage, c’est
le recrutement des paysans qui fait la force de l’Empire. Et cela a été
possible non seulement par l’action du pouvoir central, mais aussi
grâce à la hausse de la productivité agricole initiée dans les grands
domaines.
De leur côté, les Anglais recrutent – mieux, ils kidnappent – les
marins professionnels ainsi que les matelots paysans venus de
l’arrière-pays. Les innovations techniques de la Navy, qui simplifient
les tâches, favorisent ce phénomène. C’est aussi le cas en France,
où les paysans-soldats et les paysans-marins forment l’essentiel des
effectifs.
Si les paysans sont enrôlés comme soldats, les soldats et les
marins sont aussi souvent mobilisés pour défricher les terres en
Amérique, en Nouvelle-France, Louisiane, mais aussi aux Indes et aux
Mascareignes. Les défricheurs et journaliers normands se retrouvent
ainsi dans les grands domaines d’Île-de-France tout autant qu’à bord
des bateaux bretons et dans les nouvelles régions de colonisation. Se
dessine une « Normandie globale » dont il faudra un jour retracer
l’histoire.
À ce recrutement militaire plus ou moins forcé s’ajoute celui des
candidats à la migration, elle aussi sous contrainte. Tous sont des
engagés, un terme qui parle en soi : on s’engage dans l’armée ou
bien comme « migrant », on est soumis à des règles semblables
(désertion). Et tous sont des paysans. Durant sept ans, ils doivent
rembourser la dette contractée pour payer le voyage. Durant sept
ans, ils peuvent être vendus ; ils ne peuvent se marier et doivent tout
leur temps à leur maître. Si ces conditions d’émigration aux XVIIe et
e e
XVIII siècles et jusqu’au début du XIX sont communes à la France et à
l’Angleterre, les résultats y sont pourtant différents : malgré la
contrainte, les paysans émigrés anglais sont bien plus nombreux que
les Français. Cela s’explique par plusieurs raisons : le recours à la
coercition, bien plus systématique en Angleterre qu’en France où le
système dit de la presse ne parvient pas à se mettre en place, les
difficultés de l’administration française à se coordonner, les
encouragements du pouvoir britannique qui accorde rapidement aux
migrants la possibilité d’emmener leurs familles – quitte à placer les
enfants dans un régime d’apprentissage forcé, en réalité des formes
de servitude domestique ou de workhouse dans les colonies.
L’Irlande, première colonie britannique, aide aussi à peupler le
Nouveau Monde.
C’est un phénomène général. À partir du XVIIe siècle, les paysans
français et anglais colonisent les Amériques ; leur condition d’asservis
(engagés) ne les empêche pas d’occuper les terres aux dépens des
Indiens. Au même moment, la Russie envoie ses paysans occuper les
steppes. Soldats-colons d’abord, colons tout court par la suite. Les
paysans sont déplacés contre le gré des propriétaires des régions
centrales mais avec le soutien des autorités militaires et civiles
russes intéressées à occuper les nouveaux territoires. Ce mouvement
se poursuit au XVIIIe siècle pour s’accélérer au siècle suivant, surtout
après l’abolition du servage, suivi d’un impérialisme plus agressif en
Sibérie et en Asie centrale. À partir des années 1860, la Russie imite
les empires européens et se lance dans une « russification » de la
steppe. Les violences des paysans russes sur les autochtones (et
plus particulièrement sur les juifs) s’intensifient, entraînant la
disparition des nomades dans les steppes d’Asie. Elle se produit de
façon quasi simultanée en Amérique et toujours par le recours à des
émigrés d’origine paysanne qui viennent les déloger. L’opposition
entre nomades et agriculteurs prend là toute son importance ;
différence de civilisation, peut-être ; formes différentes de violence,
sûrement.
En Chine aussi, la dislocation impériale accompagne des
mouvements importants de population. Au XVIIe siècle, les Qing
occupent la frontière nord et les territoires mongols ; de la même
manière que cela se produit ailleurs dans le monde, ils envoient
comme soldats-colons des paysans Han en provenance du sud et
des côtes. Au XIXe siècle, la Mandchourie est à son tour visée,
entraînant des migrations importantes des côtes vers l’intérieur des
terres. À cela s’ajoutent les migrations vers l’étranger, encouragées
par les transformations agricoles et sociales du milieu du siècle. Les
paysans se font coolies, se répandent partout dans l’océan Indien,
jusqu’en Australie, et traversent le Pacifique pour débarquer par
millions en Amérique.
Les paysans indiens circulent tout autant. Au XIXe siècle, alors que
les Anglais recherchent de la main-d’œuvre pour leurs plantations de
thé en Assam, des intermédiaires les débauchent. L’Inde est alors
soumise à des transformations économiques et sociales
importantes : les Anglais imposent des changements dans la
propriété agricole ; des famines frappent les populations les plus
fragiles, auxquelles s’ajoute une instabilité des récoltes. Ce contexte
encourage les migrations, dans un premier temps temporaires et en
ville, avant de traverser les frontières. Les coolies indiens se
dispersent dans l’ensemble de l’océan Indien et en Angleterre, moins
aux Amériques. Au même moment, la relation entre agriculture et
manufacture évolue aussi. Les études récentes ont montré que la
thèse suivant laquelle la East India Company aurait tué la production
textile indienne mérite d’être nuancée. En dehors des régions
directement contrôlées par la compagnie, puis par la Couronne
britannique, la proto-industrialisation et la pluriactivité demeurent
importantes. Au point que, plutôt que de désindustrialisation, les
historiens parlent désormais de croissance liée à la demande du
marché indien ainsi qu’aux exportations vers la Chine, ces deux
destinations étant hors du cadre statistique et économique des
Anglais.

La fin des paysans-ouvriers-marchands-soldats-matelots ?

À partir de 1870, nous assistons à des phénomènes


contradictoires. Les marchés commencent à se spécifier, l’ouvrier-
paysan et l’ouvrier-matelot tendent à s’effacer au profit du prolétaire,
du matelot professionnel et d’une nouvelle agriculture, davantage
spécialisée et mécanisée. Ce processus s’accompagne alors d’une
expulsion importante de paysans, en France comme en Angleterre,
Belgique, Italie, Espagne, mais aussi en Chine et au Japon.
Cependant, seule une partie de cette main-d’œuvre est absorbée par
les villes, initiant le grand mouvement de migration vers les Amériques
et l’Australie. Toutefois, alors que cette mobilité devient de plus en
plus libre et acquiert une dimension massive et planétaire, les
frontières commencent à se fermer. Cette fermeture n’est pas
seulement le fait d’un changement des marchés et de leur saturation ;
elle est aussi liée à la mise en place d’un nouveau welfare state.
L’État social nationalise les ressources et les aides (auparavant à
l’échelle municipale et de district) et engage le repli, encourageant
indirectement l’hostilité à l’égard des nouveaux arrivants.
La situation est différente au Brésil ou en Argentine, où
l’immigration est encore importante. Pas de welfare dans ces pays,
et davantage de terres encore disponibles. Au Brésil, les paysans
immigrés polonais cherchent à reproduire l’agriculture de leur pays,
permettant une organisation paysanne dynamique et innovante. Pour
les immigrés italiens, l’implantation est plus compliquée : ils arrivent
en principe sous des contrats proches de l’engagisme, ce dont leur
gouvernement se plaint. Ils travaillent ensuite comme laboureurs.
Ces dynamiques s’accompagnent de changements politiques
profonds. En Europe, le droit de vote s’étend, les « masses
sombres » font irruption sur la scène politique. Il faut cependant
attendre la Première Guerre mondiale pour que s’impose le suffrage
universel (masculin). En Angleterre, le suffrage s’élargit au moment
où les paysans tendent à disparaître ; en France, il arrive au moment
où l’ouvrier-paysan s’efface et les petits propriétaires sont en
difficulté. En Italie et en Allemagne fraîchement réunifiées, l’accès
des paysans au droit de vote est plus compliqué encore, du fait de
l’opposition des grands propriétaires fonciers. D’une manière
générale, dans l’Europe occidentale de l’entre-deux-guerres, des
paysans de plus en plus en difficulté sur le plan économique font
l’objet de mesures contradictoires : alors qu’ils bénéficient de droits
politiques élargis, leurs droits sociaux s’effondrent. La famille et le
village perdent de leur force alors que le nouvel État social ne
concerne pas le monde rural ni les travailleurs des petites
entreprises. Il faudra attendre l’après-Seconde Guerre mondiale pour
que les ruraux entrent dans le système de protection et des pensions
– quoique sous des régimes souvent spéciaux.
C’est encore différent en Russie où, malgré une croissance
importante entre 1861 et 1914, l’ouvrier-paysan demeure un acteur
important. C’est moins la faiblesse de l’industrie que la force de
l’économie agraire en cours de transformation qui rend compte de ce
phénomène. Il ne s’agit pas forcément de « retard », comme le
prouvent les taux de croissance. La persistance de formes proto-
industrielles intensives du travail accompagne la croissance en Asie
pendant une grande partie du XXe siècle. Les « mondes possibles » de
l’économie évoqués par certains économistes, sociologues et
historiens rendent parfaitement compte de ce phénomène. L’écart se
creuse entre, d’une part, les aires occidentales, qui fondent leur
croissance sur un investissement en capital, et les régions d’Europe
orientale et d’Asie, d’autre part, qui continuent de se développer
grâce au travail et maintiennent dans leur économie des liens forts
entre ville et campagne. Les divergences entre les mondes agraires,
entre les pays européens, entre leurs régions, et finalement entre
« Asie » et « Europe », s’accentuent précisément au tournant du XIXe
et du XXe siècle lorsque les marchés s’internationalisent. L’éclatement
de la paysannerie et de ses pluriactivités produit des résultats
contrastés à l’ouest et à l’est en termes sociaux, politiques et
économiques. Si, en Occident, les paysans ont accès aux droits
politiques et non pas aux droits sociaux, en Chine et en Russie ils
perdent les uns et les autres. Dans ces pays, c’est précisément
l’ouvrier-paysan, disparu d’Occident mais qui traverse en Asie la
première et la deuxième révolution industrielle, qui conduit les
grandes transformations agricoles sous la forme de collectivisations
violentes.
Ces transformations des mondes paysans n’ont pas lieu qu’en
Europe et en Asie. Elles sont au cœur des colonialismes de la fin du
e
XIX siècle et du siècle suivant, notamment en Afrique. Le paysan
européen et ses représentations accompagnent le partage de
l’Afrique. Il fournit, par son exemple, la justification d’un discours
prônant l’abolition de l’esclavage local pour faire des Africains des
salariés (côté anglais) ou des paysans (côté français). Ce processus
conduit à des abus majeurs, surtout au Congo. Il s’intègre dans ce
que Français et Anglais déclarent être une mission civilisatrice qui doit
commencer par le travail. À Zanzibar, les Anglais tentent de faire
rejouer en milieu rural la distinction prolétaires/capitalistes, alors
qu’au Kenya, ils soutiennent la formation d’une classe de paysans
africains. Sans succès.
Côté français, on condamne la féodalité africaine afin de
transformer les communautés locales en villages paysans. L’ambition
se poursuit au XXe siècle. Comme les Anglais et pour les mêmes
raisons, ils échouent : les travailleurs africains ne sont attirés ni par la
prolétarisation ni par l’idéaltype du paysan que les élites coloniales
voudraient leur imposer. La pluriactivité et la mobilité saisonnière
demeurent la règle et se poursuivront longtemps au XXe siècle, même
après la décolonisation.
C’est sans doute précisément le rêve d’un paysan idéal qui exprime
le mieux l’écart entre les perceptions et les ambitions des
colonisateurs européens et celles des populations africaines. Ce
même décalage accompagne la décolonisation, puis les violences et
les frustrations des nouveaux États africains et des organisations
internationales jusqu’à nos jours.

Les images idéales de la paysannerie, bien plus tenaces que celles


du « prolétaire » ou du « bourgeois », expriment sans doute la
souplesse de la catégorie elle-même et sa capacité à être mobilisée
au sein de courants politiques et idéologiques différents depuis trois
siècles. Dans la pratique, le paysan idéal se rencontre peu :
l’autosuffisance demeure un idéal tandis que, très tôt, se répandent la
pluriactivité et l’insertion dans le marché ; elles ne disparaissent pas
avec l’industrialisation, et se développent au contraire jusqu’au milieu
du XIXe siècle en Grande-Bretagne, jusqu’au début du XXe siècle en
Europe occidentale, et ailleurs bien après cette période. Ces
décalages et néanmoins échos entre élaborations politiques et
savantes et pratiques persistent d’autant plus que l’identification du
paysan affecte de près les constructions étatiques nationales et
impériales, via le recrutement et la colonisation. Les paysans sont
aussi ouvriers, marchands, soldats ou marins et colonisateurs ;
altermondialistes, aujourd’hui.
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Chapitre III

Transports et communications :
les paradoxes du réseau
Le 5 septembre 1877, la Terre était exceptionnellement proche de
Mars – guère plus de 56 millions de kilomètres. Les astronomes
savent que cela arrive tous les quinze ans à peu près, lorsque notre
monde s’interpose entre le Soleil et la planète rouge, du bon côté de
l’orbite excentrique de celle-ci. Ils parlent d’opposition périhélique ou,
plus communément, de grande opposition. C’est le meilleur moment
pour observer Mars. Au XIXe siècle, on le savait depuis longtemps.
Cette année 1877, les observations conduites lors de la grande
opposition allaient être à l’origine d’une de ces bruyantes
controverses savantes qui font le bonheur des historiens. Le directeur
de l’Observatoire de Milan, Giovanni Schiaparelli, dont les travaux
avaient été déjà récompensés par l’Académie des sciences de Paris
et la Royal Astronomical Society de Londres, utilisait une lunette
performante – 218 millimètres de diamètre, 3,23 mètres de longueur,
des oculaires grossissant 322 et 468 fois. Avec cela, grâce aux
bonnes conditions atmosphériques dans lesquelles il se trouvait, il
pouvait distinguer, à la surface de Mars, des taches d’une superficie
équivalant au cinquantième de celle de la planète.
Schiaparelli nomma terrae les régions brillantes qui lui
apparaissaient et mare les régions sombres. À la surface des terrae,
il observa un maillage étonnamment géométrique de lignes qu’il
baptisa canali. Le latin était encore cette langue dont les savants
européens pouvaient espérer qu’elle s’adressait à l’ensemble des
savants.
C’était cependant de moins en moins vrai. L’astronomie, comme de
nombreuses autres sciences, n’opérait pas un partage strict entre les
professionnels et les amateurs. Après tout, Schiaparelli lui-même
était diplômé d’ingénierie hydraulique. Ses canali signifiaient des
chenaux mais on les traduisit, en anglais notamment, par « canaux ».
L’affaire des canaux de Mars était lancée.
Elle posait la question suivante : ces lignes géométriques que l’on
observait à la surface de Mars avaient-elles une origine intelligente ?
Pour sa part, Schiaparelli se refusait à conclure positivement. Mais le
simple mot de « canaux » était déjà une réponse – il fallait bien que
quelqu’un les eût creusés. Les dernières décennies du XIXe siècle
furent ainsi celles d’un intense débat sur l’existence d’une vie sur
Mars, qui dépassa de beaucoup le milieu des astronomes. La Guerre
des mondes, roman de l’invasion de la Terre par les Martiens,
qu’Herbert George Wells publia en 1898, demeure aujourd’hui le
témoignage le plus célèbre de la controverse née des observations
de Schiaparelli.
Nous savons aujourd’hui qu’il n’y a pas de canaux sur Mars, que le
réseau dont on débattait à la fin du XIXe siècle était une forme d’illusion
d’optique. On avait cru voir un réseau qui n’existait pas. Mais si on a
cru le voir, c’est aussi que, pour une certaine part, on le voulait. En
1877, si Mars était autre chose que de la matière, si la planète était
habitée, si elle était un monde, alors, parmi toutes les choses qui
constituaient ce monde, la plus visible d’entre elles devait être un
réseau de transports et de communications. S’il y avait un monde,
nécessairement, ce monde était maillé.

Le beau récit de l’unification

Il y a bien des façons d’imaginer le monde. Au XIXe siècle, les


figures du réseau, de la trame, du filet, du lacis l’emportèrent
progressivement sur toutes celles qui leur avaient préexisté.
Longtemps, il n’y avait pas eu de monde sans dieu(x) ; il n’y aurait
plus désormais de monde sans réseau(x). À la surface de Mars, on
s’était borné à projeter les représentations les plus agissantes de la
Terre, celles qui réfléchissaient le monde comme la conséquence d’un
processus accéléré d’unification.
Les canaux jouaient dans cette histoire un rôle de premier plan. On
en avait construit beaucoup, et depuis longtemps, de la Chine à
l’Europe occidentale. Mais, en ce domaine comme en tant d’autres, le
e
XIX siècle avait changé d’échelle. On poursuivait certes, sur les
territoires allemands par exemple, le même genre d’efforts que la
France et plus encore l’Angleterre avaient fournis au siècle
précédent. Mais les possibilités nouvelles offertes par la canalisation
des fleuves et des rivières, grâce au principe du barrage à
aiguillettes, permettaient maintenant de créer d’immenses bassins de
circulation pour les bateaux, à l’intérieur des continents. Un peu
partout, on creusait des canaux. En 1820, l’ouverture du canal de
Mahmoudiyah, reliant Alexandrie au Nil, allait faire de l’antique cité
égyptienne l’un des ports les plus actifs de la Méditerranée. En 1825,
l’inauguration du canal de l’Érié permettait de raccorder l’Atlantique au
système des Grands Lacs. En 1829, le contournement des chutes du
Niagara par le canal Welland facilita encore les déplacements entre
les côtes de la Nouvelle-Angleterre et l’intérieur du pays, décidant du
triomphe du port de New York sur celui de Boston. On entreprit de
percer des canaux reliant entre eux mers et océans. En ce domaine,
le projet majeur fut le canal de la Méditerranée à la mer Rouge, rêvé
dès les années 1830. Son importance était tout autant symbolique
qu’économique. Comme le dirent de nombreux commentateurs
européens, ne s’agissait-il pas d’unir l’Orient et l’Occident et, ce
faisant, d’unifier enfin l’humanité ? En 1869, une cérémonie grandiose
marqua ainsi l’ouverture du canal de Suez, huit ans avant les
observations de Schiaparelli. D’autres suivirent. En 1893, le canal de
Corinthe raccordait la mer Ionienne et la mer Égée. En 1895, le canal
de Kiel facilitait les liaisons entre la mer du Nord et la Baltique. En
1914, le canal de Panama, auquel on songeait depuis un demi-siècle,
permettait de relier enfin l’Atlantique au Pacifique sans avoir à faire le
long détour par le cap Horn.
Ces rivières canalisées et ces canaux étaient d’autant plus
fascinants qu’ils accueillaient des bateaux à vapeur. À partir des
années 1810, sur l’Hudson, sur la Tamise, sur le Rhin, de fragiles
navires, régulièrement endommagés par des accidents de chaudière,
remisèrent la batellerie à voile au rang de vieillerie sans avenir. On
tenta avec eux la traversée des mers et des océans. En 1819, le
Savannah, construit en Géorgie, fut le premier navire à franchir
l’Atlantique en s’aidant d’une machine. Il n’utilisa toutefois celle-ci que
trois jours sur les vingt-cinq que dura le voyage. Pendant plusieurs
décennies, la fragilité et les inconvénients des roues à aube
empêchèrent d’utiliser la vapeur en pleine mer. Il fallut attendre la
mise au point de l’hélice propulsive, aux alentours de 1840, pour que
les steamers soient véritablement efficaces sur l’océan. En 1843, le
Great Britain annonça ce qui allait progressivement devenir la
nouvelle norme des trafics maritimes, en tout cas pour les
passagers : un navire doté d’une coque en fer et d’une hélice, filant à
une vitesse de 10 nœuds au moins. Vers 1910, le paquebot le plus
rapide du monde, le Mauretania, complètement dépourvu de
gréements, dépassait les 25 nœuds. Le progrès décisif ne reposait
pourtant pas sur cet accroissement de la vitesse, mais sur
l’augmentation phénoménale des capacités de charge. Du milieu du
e
XIX siècle à 1914, le tonnage de jauge des bateaux à vapeur fut
multiplié par 22, cependant que leur longueur triplait. Cet essor des
transports maritimes entraîna une croissance considérable des villes
portuaires, accélérant brutalement le phénomène de littoralisation du
monde commencé aux Temps modernes.
La vapeur fut également à l’origine d’un bouleversement des
moyens de transports terrestres. Le chemin de fer existait depuis la
fin du XVIIIe siècle : dans les pays miniers d’Europe occidentale, on se
servait de wagonnets posés sur des rails et tirés par des bêtes pour
déplacer les minerais. Mais l’avènement de la traction à vapeur
changea tout. Les premiers essais eurent lieu dans les années 1820
et la première ligne de circulation générale fut ouverte en 1830 entre
Manchester et Liverpool. En 1850, on comptait déjà
35 000 kilomètres de voies ferrées dans le monde ; en 1914, plus
d’un million. L’origine britannique du phénomène conduisit à imposer
un peu partout l’écartement standard d’1,42 mètre, dans la mesure
où la Grande-Bretagne avait exporté les premières locomotives,
construites selon cette norme. Dès le milieu du siècle, cela dit, les
États-Unis détenaient le record mondial de voies ferrées. En 1914,
sur le million de kilomètres de voies très inégalement réparties à la
surface du globe, ils en possédaient plus de 300 000. Même si, des
années 1860 aux années 1900, les vitesses moyennes des trains
passèrent de 60 à près de 100 km/h, l’essentiel là aussi se joua
ailleurs : dans la capacité du chemin de fer à s’abstraire de la
géographie hydraulique et à transporter des charges de plus en plus
lourdes d’hommes et de marchandises, quel que soit le temps.
Ces voies de chemin de fer furent très vite doublées par une
technique nouvelle, qui allait changer l’histoire de la communication :
la télégraphie électrique. Envoyer des signaux de loin en loin, par
l’intermédiaire de sémaphores, n’était pas une idée neuve. Dans les
dernières années du XVIIIe siècle, un Français, Claude Chappe, en
proposa même un étonnant renouvellement grâce à un système de
télégraphe à bras, transmettant des signaux mécaniques répétés de
poste en poste. Pendant une cinquantaine d’années, ce système allait
être le plus long du monde : 534 stations de sémaphores réparties
sur 5 000 kilomètres – et bientôt étendu au territoire algérien au fur et
à mesure de la conquête. À partir des alentours de 1840, le
télégraphe Chappe subit néanmoins l’irrésistible concurrence du
télégraphe électrique, dont la première ligne commerciale, reliant les
gares britanniques de Paddington et de West Drayton, fut ouverte en
1838. Rendue plus simple par l’utilisation du code inventé par un
peintre américain, Samuel Morse, la télégraphie électrique se
développa à vive allure. Dès le milieu du siècle, 6 500 kilomètres de
fils étaient déjà posés en Angleterre.
L’obstacle que constituaient les mers et les océans fut levé
lorsqu’on s’avisa que la gutta-percha permettait d’isoler
convenablement les câbles. Après un échec en 1851, on réalisa
l’année suivante, entre Douvres et Calais, la première liaison sous-
marine au monde. Quinze ans plus tard, à l’issue de plusieurs
tentatives infructueuses, on parvenait à poser un câble à travers
l’Atlantique nord. Les lignes se multiplièrent. Dans la seule année
1870, des câbles sous-marins furent posés entre Singapour et
Batavia, Madras et Penang, Penang et Singapour, Suez et Aden,
Aden et Bombay, Penzance et Lisbonne, Lisbonne et Gibraltar,
Gibraltar et Malte, Malte et Alexandrie, Marseille et Bône, Bône et
Malte, Salcombe et Brest, Beachy Head et Le Havre, Santiago de
Cuba et la Jamaïque, Moen, Bornholm et Libau – ainsi que deux
autres câbles sous la mer du Nord et un fil souterrain entre Emden et
Téhéran. Un premier aboutissement de cet immense effort fut, en
1902, la pose d’un câble à travers l’océan Pacifique. On pouvait
croire que le monde était bouclé. Entretemps, l’Union télégraphique
internationale avait été fondée, à Paris, en 1865 – on la considère
comme la première instance internationale de régulation d’un réseau
technique. Les statistiques qu’elle fournit sont impressionnantes : le
nombre des transmissions dans le monde passa de 29 millions en
1868 à 121 millions en 1880 et à 339 millions en 1900. Sur ce total,
les flux internationaux représentaient un peu plus de 20 %. Des
agences de presse fondées dès le milieu du siècle – Havas,
Associated Press, Wolff, Reuters – en faisaient l’utilisation publique la
plus spectaculaire.
Les contemporains eurent bien sûr conscience de ces
bouleversements. Au milieu du siècle, on se mit à parler, à propos
des chemins de fer, de « révolution ». La figure du réseau s’imposa
et, avec elle, la ligne. Lignes de chemin de fer, lignes télégraphiques,
lignes maritimes envahirent les représentations des cartographes. Au
soir de sa vie, le saint-simonien Prosper Enfantin, qui avait participé
aux premiers projets du canal de Suez, était assez représentatif de
l’imaginaire nouveau lorsqu’il s’exclamait avec orgueil : « Nous avons
enlacé le globe de nos réseaux de fer, d’argent, d’or, de vapeur et
d’électricité. » On voyait désormais la Terre un peu comme
Schiaparelli observait Mars. En français, l’adjectif « mondial »
émergea dans le discours public aux alentours de 1890, le plus
souvent pour désigner les conséquences du processus d’unification
du monde par les réseaux de transport et de communication.
En Europe et en Amérique, ce processus était célébré comme un
triomphe viril de l’Occident. Les lignes de chemin de fer les plus
hautes du monde avaient valeur de symbole. En 1854, la voie ferrée
reliant Vienne à Trieste franchissait le col du Semmering à une
altitude voisine de 1 000 mètres ; en 1869, l’Union Pacific atteignait
1 850 mètres dans les Rocheuses ; en 1874, le chemin de fer du
Pérou franchissait le cap des 3 500 mètres. Les ingénieurs, les
diplomates, les grands capitalistes qui avaient permis de tels exploits
apparaissaient comme les héros du siècle. Certains avaient
brillamment réussis, d’autres étaient morts dans la misère. Tous
furent proposés à l’admiration du public : le Britannique George
Stephenson, inventeur de la locomotive Rocket ; le Français
Ferdinand de Lesseps, promoteur du chantier de Suez ; l’Américain
Cyrus Field, qui s’était ruiné en finançant les premiers essais du câble
transatlantique ; bien d’autres encore – qui tous étaient des hommes
blancs.
Sur les territoires coloniaux, on s’appropria les modalités de
l’enthousiasme pour la révolution des transports. Dans l’Indonésie
néerlandaise, les Voyages de Purwa Lelana, que publia en 1865 le
régent de Kudus, Tjondronegoro V, en donnent une bonne idée.
Décrivant ses multiples pérégrinations d’un bout à l’autre de l’île de
Java, ce puissant auxiliaire du pouvoir colonial célébrait tout autant le
réseau des sites de dévotion et de pèlerinage que celui des chemins
de fer et des lignes télégraphiques. Selon lui, les modes de
locomotion perfectionnés par le colonisateur hollandais seraient le
moyen de réaliser l’idéal antique du « royaume calme et prospère ».
Ce qui frappait le plus les contemporains, ce n’était pas
l’augmentation des capacités de charge ou la plus grande sûreté des
déplacements, c’était la vitesse. D’un bout à l’autre du XIXe siècle on
répéta ce lieu commun : les distances ont disparu. C’était une
passion, qui s’exprima notamment à travers l’ardente compétition
pour la traversée la plus rapide de l’Atlantique nord. Des 15 jours
10 heures et 30 minutes du Great Western, en 1838, aux 4 jours
10 heures et 51 minutes du Mauretania, en 1909, chaque progrès fut
abondamment commenté et célébré par les journaux américains et
européens. À partir des années 1870, on se mit à parler de « ruban
bleu » pour désigner le vainqueur de cette course imaginaire, dans
laquelle s’illustrèrent surtout la Grande-Bretagne et les États-Unis, en
attendant le moment de gloire des navires allemands aux alentours
de 1900. Il est d’ailleurs très probable que cet effort pour mettre en
communication rapide l’Europe et l’Amérique du Nord ait contribué à
donner corps à la notion d’« Occident » – et ce d’autant plus que,
dans le même temps, l’inégal développement des voies ferrées
tendait à opposer une Europe du cheval de trait, à l’est, et une
Europe du cheval de fer, à l’ouest.
Les transports et les communications étaient devenus la figure du
progrès sous toutes ses formes. Les techniques nouvelles
annonçaient un monde meilleur, comme si un bien-être
universellement partagé devait résulter des plus grandes facilités du
déplacement. Certains prédisaient qu’un jour les frontières
disparaîtraient. On attendait beaucoup de la navigation aérienne, de
la navigation sous-marine, des automobiles – puis, au fur et à mesure
de leurs perfectionnements, du téléphone, des turbines et de la
radiotélégraphie sans fil. C’était le monde de Jules Verne. On
percerait le tunnel sous la Manche (les premiers travaux
commencèrent à la fin des années 1870). On créerait une mer dans
l’intérieur de la Tunisie. On construirait un chemin de fer à travers le
Sahara. Tout cela constituait un puissant imaginaire. Pour illustrer le
rôle des révolutions, une métaphore s’imposait avec évidence sous la
plume de Karl Marx : elles étaient les « locomotives » de l’histoire.
Les transports et les communications ordonnaient le regard que l’on
portait sur l’avenir du monde.

Une unification heureuse ?

Les conséquences de ce maillage du monde furent pourtant moins


iréniques que certains voulaient le croire. Longtemps jugés
incontestables, les effets sur la croissance économique ont ainsi été
remis en question – pour ne rien dire des atteintes à l’environnement.
En comparant le chemin de fer au transport fluvial et à la traction
hippomobile, l’historien Robert Fogel a naguère calculé qu’en 1890 la
contribution des voies ferrées à la production économique des États-
Unis représentait moins de 5 % du PIB. Dans la mesure où la
croissance du pays était alors très rapide, cela signifiait que, sans le
chemin de fer, elle aurait dû attendre 1891 ou 1892 pour atteindre le
niveau de 1890 – très peu de choses, en fin de compte, lorsqu’on
compare ce résultat somme toute modeste à l’exubérance
enthousiaste des discours sur la « révolution » des transports.
Il n’en demeure pas moins que la circulation des marchandises
s’accrut de façon spectaculaire. Entre 1840 et 1910, les coûts du fret
baissèrent de 70 % pour ce qui est des échanges internationaux, le
phénomène commençant dans l’Atlantique nord avant de se répandre
sur l’ensemble du globe. Cela engagea un processus neuf de
spécialisation des différentes régions du monde. L’enfermement dans
une seule activité – agricole, minière ou industrielle – était désormais
permis par les plus grandes facilités de l’import et de l’export. La
forme des navires témoigna d’ailleurs de cette évolution : les
charbonniers apparurent les premiers, puis les minéraliers dans les
années 1860, les pétroliers, les frigorifiques enfin à partir de 1876.
Grâce à ces derniers, on pouvait servir à la fin du XIXe siècle, sur les
tables européennes – surtout britanniques –, du bœuf d’Argentine et
du mouton de Nouvelle-Zélande.
Du point de vue animal, il serait toutefois difficile de considérer
cette évolution comme un progrès. La spécialisation des territoires
engagea un rapide processus d’industrialisation de l’élevage et, du
même coup, de l’abattage. Dans les États-Unis de la fin du XIXe siècle,
on acheminait les bêtes par trains entiers depuis les Grandes Plaines
jusqu’à Chicago devenu le terminus, à tous les sens du terme, d’un
nombre incalculable de porcs et de bœufs. Auparavant, la
construction de ces voies ferrées avait eu des conséquences
désastreuses pour les troupeaux de bisons, abattus en masse pour
nourrir les ouvriers qui travaillaient aux chantiers des chemins de fer.
Lorsque ces chantiers furent finis, les tueries continuèrent, d’ailleurs
facilitées par la possibilité de tirer désormais depuis les fenêtres des
wagons. Des 60 millions de bisons qui peuplaient l’Amérique du Nord
aux alentours de 1800, il n’en restait plus que quelques milliers à la fin
du siècle. Une telle extermination avait certes servi la cause de la
guerre contre les Amérindiens, dont l’existence dépendait en grande
partie de celle de ces troupeaux. Elle avait également été utile pour
tous ces éleveurs dont les terres furent progressivement peuplées de
bovins beaucoup plus rentables, lesquels finirent leurs courtes vies
dans les grands abattoirs du Nord-Est – après un voyage en train.
Du point de vue humain, les conséquences du progrès des
transports et des communications furent également très ambiguës.
On s’aperçut bien vite que canaux, navires à vapeur, voies ferrées et
fils télégraphiques permettaient de porter la guerre plus loin que
jamais. Pour assurer la conquête, il n’était plus nécessaire de brûler
ses vaisseaux. Les navires à vapeur, que leur faible tirant d’eau
autorisait à remonter assez profondément en amont des fleuves,
furent le premier moyen des innombrables expéditions lointaines que
la plupart des États européens conduisirent au XIXe siècle. La dernière
bataille navale de bateaux à voile de l’histoire eut lieu dans la baie de
Navarin, au large de la Grèce, en 1827. Des navires de guerre à
vapeur étaient présents devant Alger en 1830. D’autres, issus des
chantiers navals britanniques, remontèrent la Rivière des Perles en
1841 et le Yangtze en 1842, lors de la première guerre de l’Opium.
Puis ce fut au tour des fleuves de l’Asie du Sud-Est et de l’Afrique –
c’est un navire à vapeur qui permit à Joffre et ses hommes de
prendre Tombouctou, sur le Niger, en 1894.
Grâce au canal de Suez, il était devenu plus facile d’envoyer des
soldats d’Europe en Asie. L’interminable guerre d’Aceh, dans laquelle
les Pays-Bas s’engagèrent à partir de 1873, la conquête de l’Annam
et du Tonkin par la France, à partir de 1883, s’expliquent aussi par
l’existence du canal de la Méditerranée à la mer Rouge. Dans le
même temps, les blindages en métal (les premières « batteries
flottantes » datent de la guerre de Crimée) transformaient les navires
de guerre en autant de « cuirassés ». Ceux commandés par l’amiral
Courbet coulèrent sans trop de difficultés les navires de l’empereur
de Chine en 1884, au large de Fuzhou. Pour désigner la forme prise
par ces interventions militaires européennes à l’autre bout du monde,
on se mit à parler de « politique de la canonnière » – comme un
hommage ambigu à cet aspect inattendu de la révolution des
transports. Polonais devenu officier dans la marine marchande
britannique, Joseph Conrad décrivit dans Cœur des ténèbres (1899)
le face-à-face étrange et pourtant banal d’un navire de guerre
français avec les rivages de l’Afrique occidentale : « Il restait là,
incompréhensible, à canonner un continent. »
Ce qui était vrai des navires à vapeur l’était des autres moyens de
transport et de communication, quel que soit leur degré de
perfectionnement. Les ballons servirent aux Français lors de la
campagne du Tonkin de la même façon qu’ils avaient été utilisés, pour
la première fois, à la bataille de Fleurus. Les sous-marins, dont on
multipliait les prototypes depuis les années 1800, aboutirent à la fin
du siècle à des engins dont les objectifs, tout militaires, étaient
précisément de rompre les communications. Quant aux chemins de
fer, leur utilité stratégique apparut en 1859 avec la campagne des
troupes françaises en Italie. La guerre de Sécession américaine et
les guerres de l’unité allemande vinrent confirmer que le train était
aussi une arme. Cela devint une des idées reçues du Dictionnaire de
Gustave Flaubert : « Chemins de fer : si Napoléon les avait eus à sa
disposition, il aurait été invincible ! » L’officier britannique Garnet
Wolseley, qui avait étudié le rôle des voies ferrées dans la victoire
prussienne de 1870, emporta de quoi construire 50 kilomètres de
chemin de fer lors de son expédition contre les Ashantis, dans l’actuel
Ghana, trois ans plus tard. En l’occurrence, ce fut un échec. Mais,
ailleurs, les progrès des armées coloniales s’accompagnaient souvent
de la pose de rails permettant d’acheminer les hommes et les
marchandises nécessaires aux combats et à l’occupation du territoire.
Dans les années 1880, la construction du chemin de fer transcaspien
fut ainsi le moyen de la conquête et de l’organisation du Turkestan
russe. L’inauguration de la gare ferroviaire de Samarcande, en 1888,
signifiait d’abord la soumission de la région à l’autorité du tsar. En de
nombreux lieux du monde, le dessin des voies ferrées exprimait moins
l’aube d’une ère de paix que l’état des conquêtes en cours.
Le rêve de l’unification permettait de présenter ces conquêtes
comme la civilisation d’espaces sauvages. L’explorateur Henry
Morton Stanley n’avait-il pas dit que l’Afrique serait civilisée le jour où
elle serait « couverte de chemins de fer dans tous les sens » ? Les
inaugurations de lignes devinrent l’occasion de célébrer ce processus
qu’on voulait croire irrésistible. Il en fut ainsi, à partir des années
1850, dans l’Algérie française comme dans l’Inde britannique. En
1898, l’ouverture de la voie ferrée Matadi-Léopoldville, qui permettait
de contourner l’obstacle représenté par les cataractes du Congo,
devait prouver les bienfaits de la politique du roi des Belges dans
l’« État indépendant ». Au même moment, Cecil Rhodes rêvait d’un
chemin de fer du Cap au Caire, qui démontrerait la réalité de l’Empire
britannique en Afrique. L’intérêt de tels projets n’était pourtant pas
toujours évident. Bien souvent, les colonisateurs privilégiaient la
performance plutôt que l’efficacité. En Afrique occidentale, la
construction du chemin de fer de Kayes à Bafoulabé fut peut-être un
exploit technique, mais il était si peu rentable que Joseph Gallieni,
pourtant lui-même persuadé de l’importance des voies de
communication, finit par en proposer l’abandon.
Au reste, ces réseaux unifiaient-ils vraiment le monde ? En 1869, la
cérémonie d’ouverture du premier chemin de fer transcontinental
américain signifiait surtout l’unité des États-Unis, quatre ans après la
fin de la guerre de Sécession. L’inauguration du Canadian Pacific
Railway, en 1885, celle du Transsibérien, en 1891, célébraient moins
l’unité de l’humanité que celle d’États étendant leur autorité sur des
territoires certes immenses, mais qui n’étaient que des portions du
monde, séparées les unes des autres et plus que jamais jalouses de
leur indépendance. D’autres chantiers manifestaient les désirs
d’expansion de leurs commanditaires. Le Bagdadbahn, reliant Berlin à
Basra, ainsi que le chemin de fer du Hedjaz, entre Constantinople et
Médine, tous deux construits dans les années 1900 à l’initiative de
l’Allemagne, témoignent de ce que la Weltpolitik de Guillaume II
n’était que l’autre nom de l’impérialisme. L’ouverture du canal de
Panama, sur un territoire contrôlé par l’administration de Washington,
exprimait les nouvelles ambitions mondiales des États-Unis
d’Amérique.
L’histoire du réseau télégraphique doit être interprétée de la même
façon. Les stratèges s’aperçurent bien vite de l’intérêt de la nouvelle
technique. Ouverts en 1855, les 7 000 kilomètres de ligne et les
62 bureaux télégraphiques qui couvraient le territoire de l’Inde
jouèrent un rôle décisif dans la répression de la révolte des cipayes
par la Grande-Bretagne. Les guerres de conquête coloniale
s’accompagnèrent de la pose de fils télégraphiques, au fur et à
mesure de l’avancée des troupes – ainsi fit Kitchener lors de la
campagne du Soudan de 1898. Une autre question se posait : ces
fils, comme les câbles sous-marins, appartenaient à des compagnies
nationales qui, pour la plupart, étaient britanniques. La répartition des
navires câbliers en 1914 est éloquente : la France en possédait 5 ;
les États-Unis, 2 ; la Grande-Bretagne, 28. Or les conséquences de
cette domination britannique avaient peu à voir avec l’unité de
l’humanité et beaucoup avec la concurrence entre les États : en 1898,
le commandant Jean-Baptiste Marchand dut demander l’autorisation
à Kitchener d’utiliser son fil télégraphique pour obtenir du
gouvernement français l’ordre d’évacuer Fachoda. Et qu’était-il licite
de faire en cas de guerre ? Cette même année 1898, les États-Unis
détruisirent les câbles sous-marins qui reliaient Cuba à l’Espagne
mais, comme ces fils appartenaient à des compagnies qui n’étaient ni
américaines ni espagnoles, en avaient-ils le droit ? L’année suivante,
ce fut au tour des Britanniques d’interrompre les communications des
Boers avec l’Europe. L’usage du chiffre se répandit pour éviter que
les ennemis prennent connaissance des messages. Le maillage du
monde par les réseaux de communication, décidément très contrarié,
n’aboutissait pas exactement aux rêves qui avaient accompagné sa
conception.
L’histoire du tourisme en témoigne tout autant que celle de la
guerre. Apparu au début du XIXe siècle en anglais, dans une acception
plutôt péjorative, le mot « tourisme » en vint bientôt à désigner, dans
de très nombreuses langues, l’industrie permettant de jouir du
spectacle du monde. Les anciennes modalités européennes du
voyage d’agrément évoluèrent au rythme de la création des stations
thermales, des stations balnéaires, des stations hivernales, des
stations d’altitude et de tout un ensemble de nouvelles pratiques
facilitées par les progrès des transports, tels les voyages de noces.
De grandes collections de guides – Murray ou Baedeker –
proposèrent un autre maillage du monde, vite doublé par des réseaux
de transport : celui des « choses à voir ». Le Grand Tour du siècle
précédent s’élargissait aux dimensions du monde. À partir de 1898,
c’est en Afrique du Sud que Rudyard Kipling emmenait sa famille tous
les hivers, de la même façon qu’on partait en Italie un siècle plus tôt.
Les normes de confort des hôtels, des trains de luxe et des grands
paquebots, de plus en plus exigeantes, alimentèrent une compétition
internationale. La Suisse, dont raffolaient les touristes britanniques,
s’imposa au sommet de l’industrie hôtelière cependant que la France
se distinguait dans un domaine nouveau, inventé au début du
e
XIX siècle : la gastronomie. Les plus grands paquebots du monde
étaient peut-être américains ou britanniques mais, sur les tables des
restaurants de luxe des premières classes, les menus des passagers
étaient rédigés en français.
L’entreprise qui manifesta avec le plus d’éclat la gloire du tourisme
fut sans doute celle de Thomas Cook. Son succès se dessina avec
les voyages de groupe organisés lors des premières Expositions
universelles. L’élargissement de ses activités aux dimensions du
monde fut rapide. À partir des années 1860, la maison Cook
organisait des séjours en Suisse, en Italie, en Égypte, aux États-Unis.
En 1869, elle créait un service de bateaux à vapeur permanent sur le
Nil. En 1872, elle organisait son premier tour du monde : pour
200 guinées, les passagers firent pendant 222 jours un voyage à
travers l’Atlantique, les États-Unis, le Pacifique, le Japon, la Chine et
l’Inde. À tous ses clients, Cook & Son proposait de réserver par
câble billets de transport et chambres d’hôtel. Elle leur délivrait aussi
des notes circulaires permettant de toucher dans n’importe lequel de
ses bureaux et dans certains hôtels des sommes d’argent, à
concurrence du montant versé à l’avance. Des interprètes en
uniforme attendaient les voyageurs sur les quais des gares et aux
embarcadères des bateaux à vapeur. À partir des années 1870,
l’agence imposa même un système de « coupons d’hôtels
internationaux » : des carnets de tickets de toutes sommes,
utilisables dans les hôtels avec lesquels Cook était en relation, contre
un surcoût de 10 %. C’était comme une monnaie parallèle, plus sûre
que les autres car impossible à dérober, valable partout dans le
monde pourvu que l’on soit touriste et client de l’agence. Avec ses
bureaux à Bombay et Calcutta, à partir de 1880, au Japon, à partir
de 1908, Cook fut certainement l’une des premières entreprises
globales, directement issue de la révolution des transports et des
communications, à laquelle elle participait en retour. Avec elle, les
globe-trotters (le mot apparut aux alentours de 1890) incarnèrent la
possibilité d’une nouvelle forme de possession du monde, tout entière
orientée vers le plaisir.
Or ces expériences étaient extrêmement ambiguës. Les individus
qui bénéficiaient de cette industrie touristique appartenaient d’abord
aux élites sociales – ce que venaient rappeler, sur les paquebots
transatlantiques, les classes séparant nettement les émigrants fuyant
la misère européenne de ceux qui voyageaient pour leur plaisir. Les
compartiments des trains et les cabines des paquebots s’ordonnaient
soigneusement selon le niveau social, le sexe et, de plus en plus, la
race des passagers. Les personnels des transports reflétaient
d’ailleurs ces hiérarchies. Sur les navires à vapeur britanniques, les
lascars indiens étaient soumis aux officiers et aux techniciens blancs.
Les pilotes qui guidaient les navires sur le canal de Suez n’étaient
jamais égyptiens. Ce n’est pas que seuls les hommes blancs
voyageaient : l’histoire des migrations internationales le prouve. Les
progrès des transports et des communications offrirent le moyen de
se déplacer dans les parties les plus lointaines du monde à des
hommes et des femmes de toutes les origines géographiques. Mais,
en tant qu’industrie des loisirs, le tourisme demeurait pour l’essentiel
une affaire occidentale.
Or les modalités de la rencontre, sur des territoires de plus en plus
rigoureusement dominés par les États européens, exprimaient des
inégalités grandissantes. Les touristes du début du XIXe siècle devaient
être accompagnés de traducteurs locaux – les drogmans de l’Empire
ottoman, par exemple, indispensables aux voyageurs. Au fur et à
mesure de l’expansion coloniale, cette pratique disparut avec
l’imposition des langues européennes. La communication reposa sur
une base de plus en plus inégalitaire, la langue de l’échange devenant
celle du visiteur. Il faut en dire autant de la réorganisation des formes
de la prostitution dans les empires coloniaux – formels ou informels.
De plus en plus encadré par l’industrie touristique, le « voyage en
Orient », nimbé de son aura romantique, s’accompagna ainsi de la
célébration d’almées, d’odalisques et de mauresques dont les
voyageurs européens faisaient d’abord l’expérience dans les bordels
d’Afrique du Nord et d’Asie Mineure. Le touriste profitant des
avantages de la domination n’était pas seulement une métaphore de
la situation coloniale : en inscrivant la soumission à la langue du
vainqueur dans les pratiques quotidiennes de l’hospitalité, en
s’imposant par l’argent dans les aspects les plus intimes de la
rencontre, il était l’un des facteurs de cette situation.

Dans les mailles du réseau

Les voyageurs occidentaux dirent très tôt leur sentiment d’un


rétrécissement et d’une uniformisation du monde. Dès les années
1820, c’est-à-dire avant le triomphe de la navigation à vapeur et du
chemin de fer, au temps des grands trois-mâts carré et des
diligences (dont le nom signifiait la vitesse), on assurait déjà que les
distances avaient disparu. L’avènement de l’« exotisme » – le mot
apparut dans les langues européennes aux alentours de 1830 –
s’accompagna de l’impression que la diversité du monde était
condamnée à brève échéance. Les récits de voyages le ressassèrent
année après année. À la fin du XIXe siècle, les formes nouvelles du
désir d’aventure vinrent couronner cette évolution. Mise en scène
dans d’innombrables romans, l’aventure devenait un idéal d’autant
plus absolu que les progrès des transports et des communications
semblaient rendre impossible son accomplissement.
La disparition des taches blanches sur les cartes géographiques en
était comme la preuve. Les explorateurs semblaient finir le monde.
D’Alexandre de Humboldt à Auguste Pavie, de Lewis et Clark à Jose
Costa Azevedo, de Mungo Park à Piotr Tchikhatchov, on établissait la
liste glorieuse de ceux qui avaient permis la découverte de l’intérieur
des continents – oubliant le plus souvent, au passage, les noms des
guides, interprètes, soldats et porteurs locaux qui avaient participé à
cet effort de connaissance (un Nain Singh, arpenteur indien des
contreforts de l’Himalaya, recevant en 1877 la médaille d’or de la
Royal Geographical Society, constituait un cas exceptionnel). On
célébrait leurs exploits, tout en constatant avec une certaine nostalgie
que ces explorateurs éliminaient de la surface du globe un mystère
qu’il fallait désormais aller chercher ailleurs et autrement. Dans les
années 1900, la conquête des Pôles parut la conclusion logique d’une
entreprise de connaissance et de désenchantement du monde,
commencée peut-être avec l’African Association de Londres (1788)
et la Société de géographie de Paris (1821).
Certains continuaient néanmoins à espérer que, loin de l’Occident
perçu comme l’unique moteur de toute cette histoire, on pouvait
encore se déplacer au rythme des anciennes époques. Pirogues,
palanquins, dromadaires ou traîneaux alimentaient les rêveries
occidentales. En Afrique ne pouvait-on pas se faire transporter dans
des hamacs, renouvelant en plein XIXe siècle les conditions
magnifiques d’une vie seigneuriale désormais impossible ailleurs ?
Cela reposait sur une certaine réalité. Des territoires entiers
échappaient au maillage du monde par les réseaux de transport et de
communication. C’était toutefois le point de vue bien étroit de
sociétés ordonnant le monde en fonction d’elles-mêmes
exclusivement. Les raisons pour lesquelles de nombreux espaces
étaient difficiles à traverser avaient peu à voir avec l’évolutionnisme
simpliste par lequel les élites occidentales interprétaient leur propre
domination.
Car les nouveaux réseaux du XIXe siècle créaient aussi des espaces
vides. En Afrique de l’Ouest, l’arrivée des navires à vapeur dans le
golfe de Guinée eut ainsi pour conséquence la disparition brutale de
ces houses qui, sur le Niger, se livraient au commerce à grande
échelle. Il y avait eu là de gigantesques pirogues, montées chacune
par 50 pagayeurs, 80 à 140 soldats, armées d’un canon et capables
de transporter 30 tonnes de marchandises. Vers 1850, la principauté
de Bonny en possédait plusieurs de ce genre. Alors que le trafic
d’huile de palme atteignait son apogée, elles disparurent sous l’effet
de la concurrence des routes atlantiques, cependant que se
réaménageaient les circulations transsahariennes. Le cas de la
frontière occidentale de l’Empire des Indes est tout aussi
remarquable. De 1853 à 1914, les Britanniques construisirent certes
plus de 50 000 kilomètres de voies ferrées à l’intérieur de l’Inde,
facilitant l’intégration d’une partie du sous-continent au réseau
mondial. Mais ils s’efforcèrent d’y laisser en dehors l’Afghanistan et la
Perse, afin que ces espaces difficiles à franchir continuent de
protéger le Raj des ambitions russes.
Des territoires qui n’avaient jamais été faciles d’accès semblaient
maintenant absolument infranchissables. Le Sahara n’était plus qu’un
obstacle. La forêt amazonienne devenait l’« enfer vert ». Les
enclaves coloniales – Tien-Tsin, Aden, Singapour ou les plantations
sud-américaines de la United Fruit Company –, situées sur les lignes
de transport et de communication, faisaient un tel contraste avec
leurs arrière-pays qu’il semblait plus hasardeux que jamais de
s’aventurer dans les territoires qui les jouxtaient. Ces brutales
distorsions spatiales étaient aussi temporelles. La lettre que le
directeur du New York Herald reçut de David Livingstone en 1872 fut
reproduite dès le lendemain dans le Times de Londres ; elle avait mis
huit mois à parvenir à son destinataire depuis les rives du lac
Tanganyika.
Cependant, le monde n’était pas simplement partagé entre ceux qui
bénéficiaient du réseau moderne et ceux qui en étaient écartés. Les
anciens modes de locomotion se mêlaient inextricablement aux
nouveaux, connaissant même un regain extraordinaire. Le cas de la
marine à voile est bien connu. Elle n’a jamais été aussi performante
qu’au XIXe siècle. La première ligne moderne fut d’ailleurs une ligne de
voiliers : la Black Ball Line, que des armateurs américains créèrent en
1818. Pour la première fois, des navires spécialisés dans le transport
du courrier et des voyageurs partaient à dates et heures fixes – alors
que, jusque-là, les bateaux de commerce, qui transportaient toutes
sortes de cargaisons, attendaient pour prendre la mer que leurs
cales soient pleines et les conditions de navigation favorables. Le
désir de régularité dans les transports à longue distance ne fut donc
pas du tout une conséquence de la vapeur. Par la suite, les clippers
britanniques et américains, construits pour aller le plus vite possible
et non pour transporter le plus de charges, assurèrent le prestige de
bateaux à voile qu’on continua à utiliser massivement pour le
transport des marchandises. On construisit de grands voiliers
commerciaux à gréement carré jusque dans les années 1920. Le
dernier d’entre eux, l’Omega, transporta du guano entre les îles du
Pacifique et le Pérou jusqu’à son naufrage en 1958 – il avait été mis
en service en 1887.
L’utilisation des animaux pour le transport connut également son
âge d’or. Chevaux et mulets furent abondamment utilisés jusque dans
les premières décennies du XXe siècle. En 1909, Albert Dutertre, le
chauffeur d’Albert Kahn, franchissant à pied le chemin rocailleux de
Kalgan à Nankou – c’est-à-dire de la Mongolie à la Chine –, était
stupéfait de constater que tout le trafic de la région s’effectuait grâce
à des mulets, des ânes lourdement chargés, des chaises à mules
pour le transport des voyageurs et des caravanes de chameaux, unis
par cinq ou par sept, une corde attachée à la queue de l’un allant
rejoindre le museau de celui qui le suit, le dernier de tous ayant une
petite cloche qui tinte à chaque pas et signale le passage de la
caravane. Dutertre aurait pourtant pu savoir que toutes les armées
coloniales utilisaient au même moment d’innombrables animaux de
bât (les mulets furent décisifs lors de la prise de Tananarive par les
Français, en 1895, après l’échec catastrophique des « voitures
Lefebvre »). Mais c’était vrai également des grandes villes d’Europe
et d’Amérique. Omnibus, tramways et calèches n’utilisèrent jamais
autant de chevaux qu’aux alentours de 1900. Il ne s’agissait pas d’une
survivance du passé : la traction hippomobile accompagna pleinement
la révolution des transports et des communications.
De même, on n’a sans doute jamais utilisé aussi intensivement qu’à
cette époque la force musculaire des hommes pour se déplacer. En
Afrique subsaharienne, la fin du XIXe siècle fut le temps du triomphe du
portage. Même lorsqu’ils étaient présents, les nouveaux modes de
locomotion n’abolirent pas du tout le transport des marchandises à
dos d’hommes – bien au contraire. Lorsqu’à la fin des années 1880
Henry Stanley partit pour sa dernière expédition en Afrique centrale, il
fit emporter un navire d’acier de 10 mètres de long, démontable en
douze parties afin d’être transporté par des porteurs à pied dès que
le cours des fleuves cessait d’être navigable. Quelques années plus
tard, la construction du chemin de fer Matadi-Léopoldville mobilisa
60 000 porteurs. Cette institution du portage fut l’une des servitudes
les plus atroces dans les territoires coloniaux au tournant des XIXe et
e
XX siècles. Dans les années 1920 encore, la construction du chemin
de fer Congo-Océan coûta la vie à 20 000 porteurs (sur près de
127 000). Cela ne cessa qu’à partir des années 1930, après plus
d’un demi-siècle d’abus. Ne surestimons pas à ce propos l’effet des
protestations d’André Gide ou d’Albert Londres. La première cause
de la disparition du portage dans l’intérieur de l’Afrique, ce fut
l’introduction des camions.
Les dos d’hommes avaient été, au sud du Sahara, l’une des
manifestations les plus paradoxales de l’introduction de la
« modernité » européenne. Dans l’est de l’Asie, cette modernité se
traduisit également d’une façon originale, quoiqu’infiniment moins
cruelle. À partir des années 1870, palanquins et chaises à porteurs
laissèrent la place aux pousse-pousse. Au Japon, ils ne furent jamais
aussi nombreux que vers 1900 – un peu plus tard en Chine et en
Inde. Il fallut attendre le début du XXe siècle pour qu’ils soient
progressivement remplacés par les cyclo-pousses, dont les premiers
exemplaires dataient des années 1880. Les cycles jouèrent ainsi un
rôle original dans les déplacements urbains, du Japon à la Chine –
contrairement à l’Europe où, jusqu’en 1914, la bicyclette fut plus une
mode du sport qu’un mode de transport.
Quant aux formes prises par les échanges, elles furent bien plus
anciennes qu’on ne veut bien se l’imaginer. Le télégraphe imposa
certes une écriture nouvelle (ce « style télégraphique » dont se sont
longtemps lamentés les tenants du beau style). Le XIXe siècle n’en
constitua pas moins l’apogée d’une pratique presque aussi vieille que
l’écriture elle-même : la lettre. L’invention du timbre-poste, à la fin des
années 1840, l’organisation d’un réseau international (l’Union postale
universelle date de 1878) et les facilités de transport du courrier firent
de cette époque l’âge d’or de la correspondance privée. Ainsi qu’en
témoignent les innombrables publications de correspondances
d’individus célèbres, ces lettres perpétuaient des formes littéraires
que le XVIIe siècle avait perfectionnées en se fondant sur des modèles
antiques. On n’a jamais autant lu madame de Sévigné qu’au temps du
triomphe de la télégraphie.
Le monde qu’avaient remodelé canaux, navires à vapeur, chemins
de fer et fils télégraphiques ne correspond donc pas toujours à
l’image que, par héritage, nous projetons encore aujourd’hui sur lui. Il
convient pourtant de l’observer autrement que Schiaparelli voyait
Mars. Si les bouleversements furent incontestables, les rêves d’unité
qui les accompagnèrent se nuancèrent d’infinies inégalités, cependant
que triomphaient certaines pratiques du déplacement et de la
communication, aussi anciennes que l’humanité elle-même. Aux
alentours de 1910, Louis Blériot traversait la Manche en aéroplane,
Henry Ford commercialisait la voiture la plus vendue au monde et
l’Amirauté britannique prenait la décision de faire fonctionner ses
navires au mazout plutôt qu’au charbon. Tout cela pouvait annoncer le
e
XX siècle que nous avons connu – celui de l’automobile, de l’avion et
du pétrole. Pourtant, on continuait à construire de grands voiliers pour
le transport des marchandises, la plupart des voitures étaient tirées
par des chevaux, l’institution du portage n’avait jamais été aussi
florissante – et la modernité du monde s’exprimait par des dirigeables
Zeppelin, des voitures électriques et des pousse-pousse, qui tous
allaient disparaître en quelques décennies.
Sylvain VENAYRE
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–, Panorama du voyage (1780-1920). Mots, figures, pratiques,
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Chapitre IV

Migration, intégration, ségrégation


globales
Les années 1840 marquèrent l’entrée dans une nouvelle ère de
mobilité globale. À la fin du XIXe siècle, les migrations de longue
distance liées au travail avaient en grande partie remplacé celles
engendrées par l’esclavage et les déploiements militaires. Au
tournant du XXe siècle, la majorité des migrants voyageaient de façon
indépendante, avec l’appui d’amis, de leur famille ou de recruteurs
privés. Ils voyageaient pour trouver un travail, pour faire des affaires
ou, plus rarement, exploiter de petites fermes dans les zones
frontalières qui se peuplaient peu à peu. Le nombre de migrants
croissait rapidement, plus vite que la population mondiale. Quand ces
migrants s’éparpillèrent aux quatre coins du globe, ils générèrent un
mouvement de population à grande échelle, en direction de territoires
jusqu’alors peu peuplés des Amériques, de l’Asie du Sud-Est et de
l’Asie du Nord.
Ces flux migratoires étaient liés au développement de l’économie
industrielle globale. On avait besoin de main-d’œuvre dans les mines,
les usines et les plantations. Les villes croissaient grâce à une
amélioration de l’hygiène et des infrastructures. Par ailleurs, des
technologies de transport et de communication rendaient les voyages
plus sûrs, plus rapides et moins coûteux. Les plaines éloignées, les
forêts et les jungles devinrent des parties intégrantes de l’économie
mondiale et les salaires élevés proposés dans ces régions
relativement peu peuplées attiraient les migrants.
Mais quelque chose d’étrange se produisit au cours de ce
processus de mondialisation. Alors que les flux migratoires et
marchands se multipliaient, les destinations des migrants se
réduisirent. Au milieu du XIXe siècle, il y avait peu de restrictions sur la
mobilité des individus et les flux migratoires induisaient des
circulations dans le monde entier. Toutefois, à la fin du siècle, la
plupart des Africains se déplaçaient à l’intérieur de l’Afrique, les
Indiens et les Chinois du Sud en Asie du Sud-Est et les Japonais,
Coréens, Chinois du Nord en Asie du Nord-Est. Seuls les Européens
continuaient de parcourir le globe, même si une grande partie d’entre
eux émigrait vers le continent américain. L’intégration mondiale allait
de pair avec une mondialisation des frontières. Cela ne concernait
pas seulement les frontières nationales institutionnalisées, lesquelles
furent de plus en plus contrôlées à partir des années 1880, mais
également ces macro-frontières imaginées entre l’« Orient » et
l’« Occident », la « Civilisation » et la « Barbarie » ou entre les
« Blancs », les « Noirs », les « Jaunes », frontières qui eurent des
effets puissants sur l’organisation sociale et économique du monde.
Les migrations globales du XIXe siècle se poursuivirent jusqu’aux
années 1930 et façonnèrent la démographie du monde telle que nous
la connaissons aujourd’hui. Les formes de régulation et de contrôle
de la mobilité forgées à la fin du XIXe siècle furent centrales dans la
création d’un système international d’États-nations, et continuent
encore de modeler cette mobilité. Au XIXe siècle, la migration de
masse s’accrut avec l’industrialisation, l’expansion coloniale et la
promotion du principe de liberté de circulation. La mobilité – et les
réactions qu’elle engendra – fut en retour responsable des premières
failles dans les politiques impériales et dans la mondialisation,
contribuant à créer un monde constitué de frontières nationales et de
ségrégation globale.

La transition migratoire

Les êtres humains se sont toujours déplacés. En atteste leur


présence, de longue date, dans presque toutes les parties du monde.
L’expansion des flux migratoires globaux à partir des années 1830 ne
constitue donc pas un passage brutal de l’immobilité à la mobilité.
L’échelle et les modalités de ces migrations se sont toutefois
modifiées à mesure que l’industrialisation progressait et que le
marché devenait mondial. Le déclin de la traite et l’essor des
migrants marqua également un changement dans la définition même
du migrant.
Dans le monde atlantique, de 1600 à 1830, soldats, marins et
esclaves représentaient près de 80 % des migrations totales. Il
existait également une minorité de travailleurs saisonniers, des
migrants choisissant les villes ou encore des colons agriculteurs à
l’intérieur de l’Europe ou vers les fronts pionniers étatsuniens et
russes. L’esclavage représentait la forme de mobilité la plus
courante, liée au travail et à la colonisation agricole. Les colons eux-
mêmes voyageaient souvent parce qu’ils y étaient forcés. L’expansion
du servage était l’un des principaux modes de colonisation en Russie.
Et de nombreux Européens voyageaient dans les colonies
britanniques avec ce même type de contrats de servage, parfois
conclus de leur plein gré mais souvent parce qu’ils avaient été dupés.
À la fin du XIXe siècle, esclaves et coolies cessèrent d’être considérés
comme de « vrais » migrants, mais plutôt comme des victimes de
trafics humains. Il n’en demeure pas moins qu’avant les années 1830
ils constituaient la forme la plus courante de mobilité au sein du
monde atlantique.
Au cœur de l’Europe, les individus les plus mobiles étaient les
soldats. Si l’on inclut les convois de familles et de marchands qui
suivaient les nombreuses armées, ils représentaient sans aucun
doute le plus gros de la mobilité européenne. Aujourd’hui, on
n’identifie plus les soldats à des migrants. Mais si l’on regarde leurs
parcours, c’était en grande majorité de jeunes hommes désireux de
voyager pendant une période donnée pour gagner de l’argent ou
entamer une carrière. Ils étaient soumis à de nouvelles expériences
en matière de discipline de travail et formaient des communautés
distinctes. Ils étaient nombreux à ne jamais revenir chez eux, soit
parce qu’ils mouraient, soit parce qu’ils se mariaient ou s’installaient
ailleurs. Cela correspond à la description du migrant du XIXe siècle.
Nous disposons de moins de données concernant le reste du
monde avant le XIXe siècle. Nous savons qu’en Chine et au Japon
l’esclavage joua un rôle relativement insignifiant dans la mobilité et
que l’armée ne fut importante que pendant les périodes de guerre
intense au XVIIe siècle. En Chine, pendant la période plutôt pacifique
entre 1680 et 1850, plus de la moitié des migrants se dirigeaient vers
les villes et les fronts pionniers agricoles de l’Empire Qing en
expansion. L’importance numérique relativement faible de l’armée et
l’essor de la population, plus rapide en Chine qu’en Europe,
expliquent que les taux de mobilité par habitant étaient environ deux
fois moins élevés qu’en Europe.
Les empires représentaient des espaces importants de migrations
de longue distance. Ils fournissaient des ressources, des informations
et une protection pour le commerce, l’armée et le peuplement
frontalier, trois zones d’activité qui se renforçaient mutuellement. La
Russie était l’empire colonisateur par excellence, avec un taux de
colonisation au moins trois fois plus élevé que la plupart des autres
empires avant 1800. Tous les empires du monde décourageaient,
voire interdisaient, les voyages en dehors de leurs frontières. Les
esclaves – et dans une moindre mesure les pirates et les
contrebandiers – constituaient la principale exception à cette règle.
La hausse des migrations urbaines en Europe occidentale à la fin
du XVIIIe siècle – période durant laquelle elles ralentissent en Chine et
dans d’autres régions de l’Asie – fut le premier élément indiquant un
changement du régime migratoire. Cela s’accompagna de la
disparition des mobilités locales et du contrôle de lieu de résidence
dans tout le monde atlantique durant la première moitié du XIXe siècle.
Ce phénomène contribua non seulement à libérer la mobilité au sein
des nations et entre elles, mais permit également aux individus
d’échapper plus facilement aux institutions en voyageant avec l’aide
d’amis ou de membres de la famille. Le signe le plus évident de ce
nouveau régime migratoire fut l’essor des migrations transatlantiques
depuis l’Europe au tournant des années 1840. Avec le
démantèlement des contrôles impériaux de la mobilité accompagnant
l’indépendance de la plupart des pays d’Amérique après 1830, rares
furent les migrants de longue distance qui restèrent à l’intérieur des
frontières des empires ou des nations. Ces deux nouveaux facteurs
firent plus que doubler le taux de migration par habitant en Europe au
tournant du XXe siècle, alors même que les migrations militaires
déclinaient.
La hausse de ces migrations de longue distance eut encore plus
d’impact en Asie. L’émigration en provenance d’Inde et de Chine du
Sud commença à s’accroître dans les années 1850, juste après les
migrations transatlantiques. En 1900, elle avait été multipliée par
cinq, égalant presque les taux de migration transatlantique. Au
tournant du siècle, un nombre tout aussi important de Russes et de
Chinois arrivèrent au nord de l’Asie, d’abord comme colons agricoles
puis comme travailleurs migrants. Les migrations globales en Asie se
développèrent toutefois plus lentement qu’en Europe. C’était dû en
grande partie au fait que, en dehors de quelques villes portuaires, les
migrations urbaines ne connurent un essor en Asie que dans les
années 1890. Les transformations industrielles concentrées en
Europe gagnèrent rapidement les grands axes de communication
océaniques, mais atteignirent plus lentement l’intérieur des terres.
C’était souvent les migrants non européens qui apportaient eux-
mêmes ce changement dans ces zones reculées.

Systèmes migratoires mondiaux

La première vague moderne de migration massive (1840-1940) fut


une conséquence des transformations liées à la mondialisation
industrielle. Les migrants qui parcouraient de courtes ou de longues
distances jusqu’aux usines de Chicago, Manchester et Tokyo étaient
dépendants des ressources produites par ceux qui travaillaient dans
les mines d’aluminium ou les plantations de caoutchouc de Malaisie,
les élevages de moutons d’Australie et les mines de charbon de
Pennsylvanie. Ils mangeaient des aliments produits par les migrants
qui s’occupaient du bétail ou des champs de blé en Amérique du
Nord, des rizières en Asie du Sud-Est, des champs de soja en
Mandchourie, des plantations de sucre, de thé et de café dans les
régions tropicales du monde entier. Ces produits bruts ou
manufacturés étaient ensuite chargés, transportés et vendus par de
nouveaux migrants qui faisaient transiter les biens et l’argent sur des
fleuves éloignés, jusqu’à des forêts reculées, ouvrant des magasins
dans de petites bourgades rurales ou s’entassant dans les ghettos
urbains. Une bonne partie de ces biens était utilisée pour bâtir des
infrastructures toujours plus nombreuses, lesquelles attiraient à leur
tour des travailleurs migrants pour creuser des canaux à Suez et à
Panama, construire des routes en Sibérie et en Afrique de l’Ouest, ou
travailler sur des bateaux à vapeur qui quadrillaient de plus en plus
les océans. Tout cela, en retour, facilitait le mouvement d’autres
migrants, des ressources et des biens manufacturés vers des
destinations toujours plus nombreuses.
Durant cette période de migration massive, plus de 180 millions de
trajets furent effectués sur de longues distances. La majorité débutait
dans les zones à plus fortes densités de population (la Chine,
l’Europe et l’Asie du Sud) pour aboutir dans les régions les moins
peuplées (les Amériques, l’Asie du Nord, l’Asie du Sud-Est). Ces
trajets se concentrent dans l’espace transatlantique (plus de
56 millions de migrants de l’Europe et du Moyen-Orient vers les
Amériques), l’Asie du Sud-Est (plus de 50 millions de migrants d’Inde
et de Chine du Sud vers l’Asie du Sud-Est et les îles des océans
Indien et Pacifique), l’Asie du Nord (plus de 53 millions de migrants
de Chine du Nord, de Russie, de Corée et du Japon vers l’Asie
centrale, la Sibérie, la Mandchourie).
Ajoutons à ces chiffres 6 millions d’Européens qui se déplacèrent
vers l’Asie et l’Océanie, 3 millions d’Asiatiques vers les Amériques et
entre 7 et 9 millions de personnes qui ont émigré en Afrique ou l’ont
quittée.
Plus de 55 % de migrants européens traversaient l’océan pour se
rendre aux États-Unis, le reste se divisant (par ordre décroissant
d’importance) entre l’Argentine, le Canada, le Brésil, l’Australie, le
Maghreb et, dans une moindre mesure, Cuba, la Nouvelle-Zélande et
d’autres colonies. Avant les années 1870, plus de la moitié des
migrants provenait des îles britanniques, suivies par l’Europe du
Nord-Ouest. Quand l’émigration augmenta fortement dans les années
1890, d’autres régions méridionales et orientales se joignirent au
mouvement, jusqu’au Portugal, à la Russie et à la Syrie. L’émigration
culmina au début des années 1910, avec un chiffre de 1,6 million de
migrants par an.
L’émigration depuis la Chine et l’Inde jusqu’en Asie du Sud-Est
suivit des tendances similaires à celles de l’émigration européenne.
Elle démarra à la fin des années 1840 et dans les années 1850, peu
après la vague européenne, et suivit le même rythme que cette
dernière jusqu’au XXe siècle. Elle atteignit un pic de plus de 1,3 million
de migrants par an à la fin des années 1920, quand les migrations
européennes furent ralenties par les quotas d’immigration aux États-
Unis et par les contrôles de l’émigration en Europe. Plus de
30 millions d’Indiens et plus de 20 millions de Chinois émigrèrent au
cours de cette période, la majorité en direction de l’Asie du Sud-Est
et Ceylan. Une grande majorité des Indiens demeuraient dans
l’Empire britannique : entre 12 et 14 millions sont partis en Birmanie
(surtout après les années 1880), de 11 à 12 millions à Ceylan,
4 millions en Malaisie et environ 1,25 million aux Caraïbes, en Afrique,
aux Fidji et dans les îles de l’océan Indien dans le cadre de
l’engagisme. La plupart étaient originaires de l’Inde du Sud-Est (ils
parlaient le tamoul mais également le télougou), et nombreux étaient
ceux qui venaient du nord de l’Inde et émigraient via Calcutta. Jusqu’à
2 millions de marchands, le plus souvent des Gujaratis du nord-ouest
de l’Inde et quelques Indiens d’autres régions, émigraient également
un peu partout dans le monde, notamment en Asie centrale et en
Amérique du Nord.
Figure 1 : Migration globale, 1846-1940 (moyennes sur cinq ans)

Une grande majorité de migrants chinois venaient des provinces


méridionales du Guangdong et du Fujian. 11 millions de Chinois
quittèrent leur pays pour Singapour (le deuxième port d’immigration
au monde après New York), et, parmi eux, plus d’un tiers poussèrent
jusqu’aux Indes néerlandaises, Bornéo, la Birmanie et des zones
situées encore plus à l’ouest. Près de 4 millions allèrent directement
de Chine en Thaïlande, entre 2 et 3 millions en Indochine française,
plus d’un million dans les Indes néerlandaises (soit un total de
4 millions si l’on ajoute ceux qui transitaient via Singapour), moins d’un
million aux Philippines et environ 2 millions aux Amériques, en
Australie, en Nouvelle-Zélande, dans les îles du Pacifique et de
l’océan Indien.
La majeure partie des migrants chinois ne traversaient cependant
pas la mer, mais partaient en Mandchourie. Entre 28 et 33 millions de
Chinois quittèrent les provinces du Shandong et de Hebei, dans le
Nord, pour la Mandchourie, et quelques centaines de milliers
choisirent la Sibérie ou le Japon. Au moins 17 millions de Russes se
déplacèrent en Asie centrale et en Sibérie au cours de cette période ;
plus de 4 millions de Coréens se rendirent en Asie du Nord-Est et au
Japon, et un demi-million de Japonais en Corée et en Mandchourie.
L’assouplissement progressif des restrictions de mouvement vers la
Mandchourie, dont le gouvernement Qing fit preuve après 1860, et
l’émancipation des serfs de Russie en 1861 permirent une
augmentation graduelle des migrations durant les décennies
suivantes ; les deux empires s’en servirent comme d’un moyen pour
consolider leurs frontières contre les intrusions de leur voisin (et, ce
faisant, pour attaquer de nombreux Coréens dans la région). Ces
vagues migratoires ne devinrent massives qu’à partir des années
1890 avec l’établissement de voies de chemin de fer à travers toute
cette région et de lignes de bateaux à vapeur le long de la côte
chinoise. Les migrations atteignirent un pic de 1,6 million par an à la
fin des années 1930, les empires japonais et soviétiques étant
intervenus pour les maintenir bien après la chute des marchés
mondiaux, qui avait porté un coup aux flux migratoires partout ailleurs.
Ces migrations de longue distance ne représentent que la partie
émergée de l’iceberg ; il s’agit des migrants recensés parce qu’ils
voyageaient en bateau ou étaient enregistrés par les administrations.
Des millions d’autres ont traversé les frontières et les mers, à la fois
au sein des principales régions de départ et d’accueil et dans les
interstices entre ces régions. Aux Amériques, cela incluait des millions
de gens qui, au nord du continent, se déplaçaient vers l’ouest
(notamment les Amérindiens déportés). Les populations des Andes
descendaient vers la côte, celles des Caraïbes allaient rejoindre des
plantations ou des chantiers de construction en Amérique centrale, à
Cuba ou aux États-Unis, tandis que celles du Mexique, du Canada et
du sud des États-Unis rejoignaient les régions industrielles ou
agricoles en pleine expansion au nord-est et à l’ouest des États-Unis.
En Europe, au moins un million d’Irlandais gagnèrent l’Angleterre pour
travailler, 5 millions de Polonais émigrèrent plus à l’ouest, 12 millions
d’Italiens traversèrent les Alpes, notamment pour se rendre en
France, et des millions d’autres Européens s’installèrent au nord-
ouest du continent, plus industrialisé, notamment en France et en
Allemagne. En Russie, 25 millions de personnes gagnèrent les villes
en plein essor et les régions agricoles du Sud.
En Asie, il y eut une réorientation significative de la mobilité vers les
régions côtières qui étaient les plus reliées au reste du monde.
Quelques villes côtières comme Shanghai, Tianjin, Calcutta et
Bombay se développèrent rapidement même si leur essor demeurait
plus lent que celui des plus grandes villes du monde atlantique. En
Inde, des millions de migrants gagnèrent également les plantations de
thé du Sud et du Nord-Est, les mines et les régions productrices de
textile du Bengale, ainsi que les nouvelles régions irriguées et les
zones urbaines à travers tout le sous-continent. En Chine, ils optaient
pour la zone du bassin du Yangzi que la révolte des Taiping avait
dépeuplée, et pour les zones frontalières au nord-ouest et au sud-
ouest. En Asie du Sud-Est, des millions de personnes se déplacèrent
vers les rizières des plus grands deltas, au moins 500 000 Javanais
rejoignirent des plantations à Sumatra et au sud-est du continent, et
un nombre inconnu de locuteurs lao s’installèrent dans les régions peu
peuplées du nord-est de la Thaïlande.
En Afrique, plus de 3 millions de Français, d’Italiens et d’Espagnols
gagnèrent le nord du continent et plus d’un million d’Européens et
d’Asiatiques migrèrent dans des régions situées au sud du Sahara.
Plusieurs millions d’Africains parcoururent le continent pour rejoindre
les mines, les plantations et les régions côtières agricoles. Dans la
zone de la Méditerranée orientale et de la mer Noire, de 5 à
7 millions de gens se dirigèrent vers l’Empire ottoman fragmenté,
l’Empire austro-hongrois et l’Empire russe en expansion ; ce sont les
premiers exemples des mouvements massifs de réfugiés qu’allait
connaître le XXe siècle. Ils furent nombreux à partir vers la Palestine et
l’Égypte. Plus de 300 000 habitants des îles du Pacifique
s’embarquèrent sur des bateaux pour travailler ou gagnèrent les
plantations d’un bout à l’autre du Pacifique.
Ce mouvement, qui toucha toutes les régions du monde, redistribua
la population mondiale vers des régions jadis vides. Les 35 millions
de migrants qui se déplacèrent vers les 4,1 millions de kilomètres
carrés d’Asie du Sud-Est entre 1870 et 1930 constituèrent une vague
aussi conséquente que les 39 millions de migrants qui se répartirent
sur les 9,8 millions de kilomètres carrés des États-Unis durant la
même période. Les trois régions recevant le plus de migrants
concentraient 10 % de la population mondiale en 1850 et 24 % en
1950. Leurs populations se développèrent deux fois plus vite que le
reste de la population mondiale durant cette période (les Amériques,
1,72 % par an ; l’Asie du Nord, 1,57 % ; l’Asie du Sud-Est, 1,44 % –
contre les 0,74 % de la population mondiale). Inversement, la
population des trois principales régions d’émigration se développa
moins vite que la moyenne mondiale (la Chine, 0,21 % ; l’Asie du Sud,
0,66 % ; l’Europe, 0,67 % par an).
Sur le plan économique, les régions accueillant le plus de migrants
devinrent également les zones les plus développées du monde. Alors
que les anciens centres coloniaux du Pérou, du Mexique et des îles
des Caraïbes productrices de sucre avaient été les régions
d’Amérique les plus riches au XVIIIe siècle, elles furent vite devancées
au siècle suivant par l’Amérique du Nord, l’Argentine, le sud du Brésil.
En Asie du Sud-Est, les principales destinations des migrants, à
savoir Singapour, la Malaisie et le delta du Chao Phraya en
Thaïlande, figurent aujourd’hui encore parmi les secteurs les plus
développés de la région.
La plupart des migrants s’embarquaient sans la moindre intention
de s’installer là-bas, mais pour gagner de l’argent et faire vivre leur
famille dans leur pays d’origine. Une majorité d’entre eux étaient
relativement indépendants, aidés par leur famille, leurs voisins ou,
comme dans le cas des migrations indiennes vers Ceylan et la
Malaisie britannique, avec le soutien de recruteurs locaux (kangani et
maistry). Ces migrants se faisaient employer par de petites
entreprises dans les villes, les mines et les plantations. Environ 60 %
des migrants finirent par rentrer chez eux avec les sommes ainsi
gagnées. L’argent et les informations dont ils disposaient
permettaient de créer des réseaux migratoires, si bien que d’autres
habitants du même village se rendaient dans ces mêmes régions pour
y faire la même chose.
Les structures qui facilitèrent cet essor mondial des migrations de
travail contribuèrent à supprimer d’autres formes de mobilité. Les
populations nomades et semi-nomades comme celles qui résidaient
dans les montagnes et au bord des fleuves en Asie du Sud-Est ou
aux Amériques furent de plus en plus contraintes à la sédentarisation.
Ce fut le point culminant d’un processus entamé au XVe siècle au cours
duquel des États agricoles sédentaires avaient lentement neutralisé le
pouvoir des populations nomades en les remplaçant par des villes ou
des colons agricoles.

L’influence des empires

Les migrations transatlantiques sont connues comme un moment


majeur de l’histoire mondiale. Les migrations concernant le reste du
monde ont toutefois été largement oubliées. Quand on les mentionne,
c’est généralement pour parler du petit nombre d’Asiatiques (environ
5 % des migrants d’Asie) qui ont émigré aux Amériques ou se sont
engagés comme coolies. Cela reflète une tendance générale à voir
l’histoire mondiale du XIXe siècle comme celle d’un vaste Empire
européen.
Quelle importance avaient vraiment les empires ? Ils contribuaient
sans aucun doute à façonner ces vagues migratoires mondiales. Mais
le fait même de recourir aux empires pour définir les migrations non
européennes recrée la distinction entre Européens comme migrants
libres capables de traverser toutes les frontières et migrants venus
d’ailleurs, victimisés, qui n’auraient pas pu se déplacer sans
l’intervention et le contrôle des Européens. La plupart des récits
concernant les migrations chinoises et indiennes font état du système
de l’engagisme les attirant hors d’Asie. Les migrations massives, au
sein de leur propre continent, des Asiatiques non liés par contrats
sont encore largement absentes de nos analyses qui placent les
migrations non européennes en dehors de la mondialisation, qui aurait
façonné les migrations transatlantiques.
En réalité, moins de 8 % des migrants asiatiques étaient liés à des
Européens par le biais de l’engagisme. Entre 1847 et 1874, moins de
3 % des migrants originaires du sud de la Chine étaient coolies, dont
un quart de million aux Amériques (pour la plupart à Cuba et au
Pérou, pour d’autres dans la région des Caraïbes) ; plus de
300 000 à Sumatra et Bangka, de façon intensive dans les années
1870-1880 et ce jusque dans les années 1920 ; et environ
200 000 dans différents endroits, notamment la Malaisie britannique,
l’Australie et les îles du Pacifique et de l’océan Indien (les coolies
arrivés en Afrique du Sud entre 1904 et 1908 et ceux arrivés en
Europe pendant la Première Guerre mondiale étaient pour la plupart
originaires du nord de la Chine). En tout, les 20 millions de migrants
chinois traversèrent sans doute plus de frontières nationales et
coloniales que n’importe quelle autre nationalité dans le monde. Il est
très difficile d’interpréter ces flux uniquement à la lumière de l’histoire
des empires.
L’étude des Indiens, en revanche, nous permet davantage
d’analyser les effets de l’Empire. En effet, plus de 97 % d’entre eux
migrèrent au sein de l’Empire britannique. L’engagisme y était plus
important qu’en Chine. Mais les coolies ne représentaient toutefois
que 10 % des émigrants : environ 2 millions en Malaisie britannique et
1 million sur les îles dotées de plantations un peu partout dans
l’Empire britannique. Les migrations indiennes augmentèrent après
1908 avec la restriction progressive de l’engagisme, puis son
abolition en 1920. La moitié environ des émigrants indiens travaillait
sur des plantations que possédaient des Européens, essentiellement
à Ceylan et en Malaisie britannique. La plupart étaient recrutés par
des contremaîtres indiens (kangani et maistry), qui supervisaient
également le travail et faisaient office d’intermédiaires avec les
propriétaires des plantations. Quelle que soit la forme qu’ait prise
cette migration, il ne fait aucun doute que l’émigration indienne était
dans une bonne mesure façonnée par l’Empire.
Quand on compare ce schéma indien avec ceux qui caractérisent
d’autres groupes sur une période plus longue, cette influence de
l’Empire n’est cependant plus aussi évidente. Comme les autres
grandes vagues migratoires, l’émigration indienne progressa
constamment après les années 1840, puis plus rapidement au
tournant du siècle, jusqu’à atteindre son point culminant dans les
années 1920. Elle suivit également les mêmes cycles de retour au
pays que les autres vagues migratoires. Les taux de retour (c’est-à-
dire les migrants rentrant au pays par rapport aux émigrants le
quittant) constituent un bon moyen de mesurer l’effet des cycles
économiques sur les migrations. Quand le taux d’emploi à l’étranger
est élevé, les taux de retour sont bas, et vice versa. Les taux de
retour en Europe depuis les États-Unis ou en Inde et en Chine depuis
tous les pays suivirent la même courbe après les années 1890.

Figure 2 : Retours et départs, 1870-1937

Au cours du XIXe siècle, les migrations d’Indiens furent, à l’image des


autres schémas migratoires, progressivement déterminées par les
conditions économiques. D’ailleurs, les tentatives britanniques de
réguler les flux migratoires en Malaisie britannique et à Ceylan
échouèrent systématiquement. Même les colonies pratiquant
l’engagisme finirent par déléguer le recrutement de travailleurs à des
particuliers qui engageaient des habitants de leur village. Qu’ils
s’effectuent par le biais des réseaux familiaux, amicaux ou par des
voies officielles, les cycles d’émigration et de retour au pays
s’avèrent similaires partout dans le monde.
Cela ne résout pas la question de savoir si les empires coloniaux
s’inscrivaient dans un contexte économique global ou si ce dernier
participait activement à créer ce système économique. Tout porte à
croire que c’est plutôt l’économie et non le fait impérial qui nous
permet de comprendre les flux migratoires. La demande en matière
de caoutchouc, café, thé et sucre, ainsi que les opportunités attirant
quantité de marchands, de modestes paysans cultivant le riz,
d’artisans et autres ouvriers dépassait largement les efforts de
l’Empire britannique pour réguler les migrations de masse.
L’importance primordiale de l’économie globale est moins visible à
grande échelle, où la diversité locale l’emporte. Ces taux convergents
de retour au pays divergent dès que l’on compare les diverses
destinations des flux migratoires indiens, chinois ou européens.

Figure 3 : Taux de retour des Indiens depuis la Birmanie, Ceylan et la Malaisie britannique

À cette échelle, les conditions sociales, économiques et politiques


locales expliquent les taux de retour davantage que les pratiques
culturelles des différents groupes de migrants.

Figure 4 : Taux de retour des Chinois et des Indiens depuis la Malaisie britannique, 1882-1940

Si nous agrandissions davantage l’échelle au niveau des villages et


des réseaux familiaux, la diversité des schémas migratoires paraîtrait
encore plus grande et dépendrait de la réussite des migrants
pionniers de retour au pays, des conditions spécifiques de chaque
village, de l’évolution de certaines activités professionnelles dans les
pays de destination et des parcours individuels. Les tentatives
d’intervention des administrations coloniales parvenaient rarement à
défaire ces logiques et ces réseaux migratoires, qui se sont adaptés
aux cycles d’une économie de plus en plus mondialisée.
Finalement, il n’est pas pertinent d’étudier l’influence du fait impérial
en général. Il faut plutôt analyser les différents empires et leurs
diverses composantes. Les empires français et hollandais
appliquaient des méthodes diverses de recensement, d’engagisme et
de contrôle de la mobilité interne selon les zones concernées. Les
Japonais ont tour à tour activement encouragé ou restreint la mobilité
entre leurs différentes colonies. Quant à l’Empire états-unien, il a
protégé ses colonies par des lois d’immigration, rejetant entièrement
l’idée d’un empire comme espace de libre circulation tout en
préservant la liberté de mouvement au sein de chacune de ses
possessions.
L’Empire britannique, pour sa part, se fonde officiellement au
e
XIX siècle sur le principe de liberté de circulation de ses sujets.
Certes, ceux des îles britanniques avaient le droit de voyager
librement, voire étaient encouragés à s’installer dans certaines des
zones les moins peuplées. En revanche, la main-d’œuvre asiatique
dans les îles de plantations était contrôlée de façon drastique. Les
planteurs et les administrations locales tenaient à juguler le flux de
coolies afin qu’ils ne puissent pas facilement quitter les plantations. Ils
votèrent plusieurs lois pour y parvenir, mais ne réussirent que
partiellement à atteindre leur but. La mobilité entre les divers pays
asiatiques est peut-être celle qui incarne le mieux la liberté de
mouvement des sujets d’un Empire, même si les conditions de travail,
elles, ne reflétaient pas vraiment les idéaux de liberté. Les colonies
de peuplement comme l’Australie, le Canada et l’Afrique du Sud
faisaient tout pour stopper l’arrivée des Asiatiques.
Ces nations et colonies prirent des mesures qui s’éloignaient
radicalement de l’idéal de liberté de circulation et accélérèrent la
désintégration des empires en entités politiques de taille plus réduite.
Ce faisant, elles jetèrent les bases des politiques migratoires qui
façonnent aujourd’hui la mobilité dans le monde entier. Elles jouèrent
également un rôle crucial dans la propagation de ce qui devint par la
suite l’héritage le plus durable de la pensée impériale : la division du
monde entre l’Occident et le reste. Elles le firent à la fois de façon
pratique, en établissant des frontières physiques, mais également en
répandant l’idée que ces populations asiatiques étaient débauchées,
indésirables et traditionalistes – à la différence des autres « vrais »
migrants d’origine européenne.

Un monde régulé
Les schémas migratoires devinrent de plus en plus mondiaux au
cours du XIXe siècle. Alors comment expliquer que la migration de
longue distance puisse être analysée selon trois modèles régionaux
différents ? Ces deux processus apparemment contradictoires sont
en fait complémentaires. Au milieu du XIXe siècle, ces trois circuits
régionaux étaient bien moins distincts. Dans les années 1850 et
1860, jusqu’à 40 % des Chinois et 75 % des Indiens gagnaient des
destinations situées en dehors de l’Asie du Sud-Est. Au tournant du
e
XX siècle, ce chiffre était tombé à moins de 5 %. Le volume croissant
et l’intégration des flux globaux au cours du XIXe siècle allèrent de pair
avec une ségrégation régionale grandissante.
Les empires et les idéologies impériales jouèrent un rôle majeur
dans ce processus, en contribuant notamment à la création
d’économies dépendantes et à la propagation d’idéologies sur
l’infériorité des peuples non européens. Mais dans le domaine des
migrations, ce sont en réalité les nations indépendantes et
l’éclatement des empires en colonies autonomes qui jouèrent le rôle
le plus important dans ce changement. L’idéal de liberté de circulation
était prédominant au milieu du XIXe siècle. Des nations comme la
Chine, le Japon et la Russie, qui continuaient d’une façon ou d’une
autre à restreindre la mobilité, étaient critiquées pour ces pratiques
considérées comme archaïques. Les tentatives d’interdire aux
Asiatiques l’accès à des colonies blanches furent les premières
mesures concertées pour contrer ces politiques. Les mécanismes
mis en place par ces gouvernements dans les années 1880 contre
les Asiatiques incarnèrent les premières formes de contrôle des flux
migratoires aux frontières nationales ; elles finirent par supplanter
d’autres formes de contrôle plus anciennes qui passaient par des
taxes et des lois sur l’hygiène et étaient seulement applicables dans
quelques villes et ports. Le renforcement de ces lois nécessitait de
développer des mécanismes complexes et des catégories pour
spécifier quelles populations pouvaient ou non entrer et comment
leurs identités pouvaient être vérifiées. Cela contribua non seulement
à la ségrégation des populations, mais finit par devenir la norme des
modalités de contrôle migratoire dans le monde.
C’est dans ce domaine que les empires coloniaux comme source
d’information jouèrent un grand rôle. Si l’engagisme ne représentait
qu’une petite part des migrations asiatiques au XIXe siècle, les
discussions autour de ce type de contrat furent très importantes pour
l’avenir des migrations globales. L’attention portée à l’engagisme
dans la correspondance diplomatique, le journalisme à sensation, les
rapports d’enquête et les représentations populaires a continué
jusqu’à aujourd’hui à façonner notre analyse des migrations
asiatiques. L’engagisme fit l’objet de débats passionnés entre ses
défenseurs, qui soulignaient la liberté engendrée par ce contrat
consensuel et ses détracteurs, qui mettaient en avant les abus
exercés par les propriétaires de plantation sur leur main-d’œuvre. À
partir des années 1860, les deux parties tombèrent toutefois d’accord
pour dire que, livrés à eux-mêmes, les coolies asiatiques étaient
incapables de savoir ce qui était dans leur intérêt, en proie à
l’exploitation de petits chefs et de superstitions ancestrales. Par
contraste, un véritable migrant était un individu libre qui voyageait de
son plein gré et considérait ses propres intérêts. Ils divergeaient
cependant sur la question des contrats et du grand capital comme
facteurs d’émancipation des Asiatiques. Les deux parties convenaient
néanmoins qu’une régulation gouvernementale était nécessaire pour
maintenir un niveau minimal de liberté, que cette liberté concerne le
marché du travail ou qu’elle consiste à s’affranchir des abus.
Les colons blancs de Californie, d’Australie et du Canada
adoptèrent rapidement ces principes contre les immigrants chinois
dans les années 1850. Ils lisaient leurs journaux respectifs,
s’échangeaient des pamphlets anti-Chinois et forgèrent l’expression
de « peste jaune » liée à l’image d’un Chinois sale, non civilisé et
débauché. Des membres du Congrès étatsunien allèrent même
jusqu’à utiliser les rapports d’enquête de hauts fonctionnaires chinois
sur l’engagisme comme preuve que les Chinois n’étaient pas de vrais
migrants mais uniquement « prisonniers de leurs employeurs ; leurs
esclaves, leurs coolies ». Ce genre de description contribua à justifier
l’abrogation des traités garantissant la migration « libre » depuis la
Chine, de façon à faire passer des lois d’exclusion.
Plusieurs lois discriminatoires furent proposées dans la région
pacifique dans les années 1850 et 1860, reprenant généralement de
vieux modèles datant d’avant les années 1830, comme les taxes
d’entrée, les droits de résidence, les quarantaines et les lois sur
l’hygiène qui restreignaient le nombre de Chinois en fonction du
tonnage des bateaux. Elles furent pour la plupart rejetées par les
tribunaux et interdites par Londres car contraires aux droits, aux
engagements internationaux et au principe de la liberté de circulation.
Après un apaisement à la fin des années 1860, une nouvelle vague
d’agitation s’éleva à la fin des années 1870. Contrairement aux lois
précédentes, ces nouveaux textes s’attachaient plus explicitement à
bannir les Chinois et furent proposés à un niveau national et non plus
local. Les pays revendiquaient le droit, en tant qu’États souverains,
de contrôler l’immigration de façon unilatérale, sans que cela soit
soumis à la négociation internationale.
En 1881, plusieurs colonies australiennes ainsi que la Nouvelle-
Zélande se mirent d’accord sur des quotas de tonnage et un cens
électoral pour les immigrants chinois. Les lois en elles-mêmes
n’étaient guère innovantes mais cette tentative (pas entièrement
fructueuse) de rassembler toutes les colonies australiennes autour
d’un problème « d’intérêt général » sans tenir compte des objections
de Londres fut importante dans la relation de plus en plus étroite
entre contrôle de l’immigration et promotion de la souveraineté
nationale. L’une des justifications majeures du contrôle de
l’immigration était qu’un peuple souverain devait avoir le droit de
déterminer qui pouvait ou non faire partie de la communauté. Quand
les dirigeants britanniques objectèrent que cette mesure contrevenait
à la libre circulation des sujets de l’Empire, les colonies de
peuplement prirent leurs distances avec Londres et renforcèrent les
prérogatives du gouvernement local – tout cela au nom de la tradition
britannique de l’autonomie.
Les lois d’exclusion envers les Chinois votées par les États-Unis en
1882 étaient plus innovantes et eurent une influence plus significative
sur les lois qui suivirent. Les premières tentatives d’exclusion aux
États-Unis avaient été stoppées par le président, pour qui elles
enfreignaient les traités internationaux avec la Chine et les règles de
la communauté internationale. C’est pourquoi les négociations qui
entourèrent la loi de 1882 inclurent de nombreuses discussions sur le
plan diplomatique, politique et juridique, destinées à faire du contrôle
de l’immigration un problème de politique intérieure et à justifier le
droit d’une nation à exclure de façon unilatérale qui bon lui semblait.
Aux États-Unis, la garantie de la liberté de circulation et l’égalité des
droits pour tous au sein de la nation furent les arguments décisifs
pour légitimer la nécessité du contrôle des frontières destiné à
dissuader et exclure les éléments indésirables. La législation
étatsunienne fournit une base à la majeure partie des lois
d’immigration dans le monde. À plus court terme, la loi d’exclusion
visant les Chinois inspira des règlementations du même type dans le
Pacifique pendant une vingtaine d’années, dans des pays aussi variés
que le Canada, Hawaï, l’Équateur, le Guatemala et le Costa Rica.
À l’autre extrémité de l’Asie, au point de rencontre entre l’Empire
ottoman et l’Europe, les administrations tentaient également de
contrôler la mobilité de façon nouvelle, en établissant une surveillance
médicale et en expérimentant des lois modernes sur les réfugiés.
1882 fut une année significative. Cette année-là, le bureau du
protecteur des pèlerins ouvrit à Bombay, et l’Empire ottoman créa un
poste de quarantaine sur l’île de Karaman, à l’entrée sud de la mer
Rouge, financé par une taxe individuelle imposée aux pèlerins en
route vers La Mecque. Pour l’une des premières fois au cours de ce
e
XIX siècle libéral, ces institutions remirent au goût du jour l’usage du
passeport en instituant un régime plus strict pour le hajj, et seuls
quelques pèlerins munis de passeports avaient le droit d’emprunter le
canal de Suez. Le poste de quarantaine constitua pour sa part l’une
des tentatives les plus efficaces depuis les années 1790 pour établir
un cordon sanitaire dans la région ; sa création donna lieu à de
nombreux débats pour savoir si le choléra était une maladie
infectieuse ou la conséquence de miasmes (les Anglais défendaient
cette dernière thèse afin de pouvoir maintenir leur trafic maritime
dans la région). La Russie, elle, se ralliait à ces nouvelles dispositions
quand il s’agissait de repousser les immigrants d’Asie et s’y
soumettait quand ses propres migrants gagnaient l’Europe.
La Russie instaura de nombreuses lois concernant les réfugiés.
Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, les déplacements massifs de
population entre les Balkans, la Russie et l’Empire ottoman,
conséquence de l’explosion de ces deux empires et des guerres qu’ils
se livrèrent, posèrent un problème considérable sur le plan de l’aide
humanitaire et du relogement des populations. Jusque-là, les lois
d’asile avaient essentiellement concerné les dissidents politiques.
Avec ces mouvements, on tenta pour la première fois de gérer ces
migrations massives, fruit de la guerre, des antagonismes religieux et
des persécutions.
D’autres événements contribuèrent également à la division de l’Asie
en 1882. L’Empire des Qing comme l’Empire russe promulguèrent
des lois encourageant le peuplement de la Mandchourie et de la
Sibérie, dont ils tentèrent de définir explicitement les frontières et les
sphères d’influence. Il ne s’agissait pas de restreindre l’immigration
mais plutôt de l’encourager pour solidifier ces sphères d’influence. En
1883, l’Indian Emigration Act fut adoptée par l’administration
coloniale britannique, dernier pas vers la consolidation de la
législation concernant l’émigration indienne et l’engagisme. Cette loi
définissait « l’émigrant » comme un natif d’Inde quittant son pays pour
« un pays autre que l’Inde, en dehors de Ceylan et des
établissements des détroits ». En d’autres termes, elle distinguait les
migrations au sein de l’Asie et celles en dehors du continent.
Dans le monde post-Lumières, le contrôle des frontières est le
dernier bastion des discriminations. Même si les restrictions
migratoires fondées sur la race ont largement disparu, les
discriminations fondées sur le lieu de naissance, la richesse, la santé,
l’éducation et la famille sont non seulement tolérées mais
encouragées. Ces pratiques remontent à la fin du XIXe siècle et furent
suscitées par les nouveaux défis d’une mondialisation de plus en plus
importante. Les processus d’industrialisation globale qui générèrent
une mobilité sans précédent au XIXe siècle créèrent ainsi en même
temps de nouvelles formes de ségrégation et de distinction.
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Chapitre V

Les échanges de marchandises


et de capitaux
Dans son pamphlet contre le traité de Versailles, Les
Conséquences économiques de la paix (1919), l’économiste
britannique John Maynard Keynes évoquait avec mélancolie le
processus d’intégration planétaire que la Grande Guerre semblait
avoir enrayé :
Quel épisode extraordinaire dans l’histoire du progrès
économique de l’homme que l’époque qui prit fin en août 1914 ! […]
Un habitant de Londres pouvait, en dégustant son thé du matin,
commander, par téléphone, les produits variés de la terre entière en
telle quantité qu’il lui plaisait, et s’attendre à les voir bientôt livrés sur
le pas de sa porte ; il pouvait, au même instant et par les mêmes
moyens, risquer sa fortune dans les ressources naturelles ou les
nouvelles entreprises de n’importe quelle partie du monde et, sans
effort ni souci, espérer obtenir une part des profits anticipés.
Ce sentiment précoce de nostalgie pour un monde sans barrières
économiques allait être partagé par beaucoup d’intellectuels
européens au XXe siècle. Depuis une vingtaine d’années, historiens et
économistes se sont également penchés sur ce qu’ils appellent
désormais la première mondialisation des échanges de marchandises
et de capitaux, celle des années 1815 à 1914, avec l’espoir d’en tirer
des leçons pour le présent.
Ces travaux confirment que le XIXe siècle a été une rupture inouïe
dans l’histoire des échanges économiques mondiaux. Bien sûr, le
commerce intercontinental avait fait des progrès importants avec
l’expansion maritime européenne à l’époque moderne. L’Histoire des
Deux Indes (1772), la première histoire globale de cette expansion,
rédigée sous la direction de l’abbé Raynal, annonçait déjà que la
« révolution dans le commerce » produite par « la découverte du
nouveau monde & le passage aux Indes par le Cap de Bonne-
Espérance » étaient des événements cruciaux dans l’histoire de
l’humanité : « C’est à ce moment que les hommes des contrées les
plus éloignées sont devenus nécessaires : les productions des
climats placés sous l’équateur se consomment dans les climats
voisins du pôle ; l’industrie du nord est transportée au sud ; les
étoffes de l’Orient habillent l’Occident. » Reprenant ce passage de
Raynal dans La Richesse des nations (1776), Adam Smith, le
fondateur de l’économie politique classique, prévoyait l’accentuation
du phénomène et se montrait prudemment optimiste sur ses
conséquences futures : « En rapprochant, dans une certaine mesure,
les régions du monde les plus éloignées, en leur permettant de
pourvoir réciproquement à leurs besoins, d’augmenter les avantages
qu’elles retirent les unes des autres, et d’encourager mutuellement
leur ardeur à produire, les principaux effets [de ces relations
commerciales] semblent devoir être bénéfiques. »
Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les échanges intercontinentaux
restaient pour l’essentiel limités à des produits de luxe, d’un volume
modeste, tels que les épices d’Insulinde, le sucre des Antilles ou les
étoffes des Indes. Le prix d’un produit variait du simple au triple selon
les régions du monde, au gré des distances et des monopoles
commerciaux. Après 1815, le rêve de Raynal et d’Adam Smith est
devenu réalité pour la majorité des productions humaines, depuis les
produits de l’industrie manufacturière en pleine expansion, symbolisée
par les cotonnades de Manchester, jusqu’aux matières premières
indispensables aux progrès de l’industrie et aux produits alimentaires
les plus essentiels comme le blé. Non seulement la croissance du
commerce international s’est accélérée, de 10 % en volume par
décennie dans la seconde moitié du XVIIIe siècle à plus de 40 % par
décennie entre 1820 et 1914 ; mais surtout on a assisté à une
convergence du prix des marchandises à l’échelle mondiale, si bien
qu’à la veille de la Grande Guerre le prix d’un produit ne variait plus
que de 10 à 20 % d’une extrémité de la planète à l’autre. Au cours
des siècles précédents, des liens avaient été établis entre les
marchés des différents continents. Au XIXe siècle, ces marchés ont
fusionné en un marché mondial.
Ce processus d’unification a entraîné une spécialisation sans
précédent des différentes régions du globe : au nord-ouest de
l’Europe la fabrication de produits manufacturés, au reste du monde
l’extraction de ressources primaires, agricoles ou minérales. Un tel
constat semble à première vue confirmer le discours triomphaliste de
la suprématie de l’Europe, devenue l’atelier du monde, sur les autres
continents. Sans doute les flux dominants de marchandises étaient
soit à destination, soit au départ de l’Europe. Il est également certain
que la spécialisation industrielle induit une forme de développement
économique plus durable que la spécialisation agricole ou minérale, et
qu’elle se convertit plus facilement en puissance militaire et
géopolitique.
Les recherches récentes en histoire économique suggèrent
pourtant que ce discours triomphaliste doit être nuancé. D’abord, de
1815 à 1890, les régions exportatrices de produits primaires ont
connu une amélioration presque constante de leurs termes de
l’échange avec les régions productrices de biens manufacturés. Cette
amélioration a été source d’une prospérité certaine,
quoiqu’inégalement répartie, et contraste avec les détériorations des
termes de l’échange dont allait souffrir le Tiers Monde au XXe siècle.
Ensuite, ce discours triomphaliste repose sur une analyse à l’échelle
de l’État-nation, pour célébrer ou déplorer la montée en puissance de
la Grande-Bretagne, de la France ou de l’Allemagne aux dépens des
peuples colonisés ou dépendants. Cette échelle nationale a été
particulièrement dominante en histoire économique parce qu’elle a
déterminé la collecte de statistiques sur la production, la
consommation, les exportations, etc. Or elle n’est pas toujours
adéquate. Outre le caractère anachronique du concept de nation pour
la majorité de la planète à l’époque, les comparaisons entre un État
de taille petite ou moyenne comme la Belgique ou la Grande-
Bretagne avec un État d’ampleur continentale comme la Chine sont
peu instructives. Surtout, l’attention excessive accordée à cette
échelle nationale tend à dissimuler les évolutions divergentes à
l’intérieur de chaque société. En réalité, la grande spécialisation
planétaire a créé de nombreux perdants en Europe, et beaucoup de
gagnants hors d’Europe.

Les facteurs de la grande spécialisation

La première cause de l’avènement d’un marché mondial au


e
XIX siècle est sans conteste la révolution des transports. C’est
l’histoire bien connue des canaux, des progrès de la navigation et des
chemins de fer qui ont réduit les distances à l’échelle nationale,
continentale et surtout intercontinentale après 1815. Quelques canaux
monumentaux illustrent avec éclat l’impact des infrastructures sur les
flux commerciaux. Le canal de Mahmoudiyah, en reliant Alexandrie au
Nil en 1820, a transformé une bourgade antique de 10 000 habitants
en l’un des ports les plus actifs de la Méditerranée, qui comptait près
de 500 000 habitants à la veille de la Grande Guerre. Le canal de
l’Érié, qui a relié New York aux Grands Lacs en 1825, a ainsi permis
à la cité new-yorkaise, une ville déjà dynamique de
100 000 habitants, de devenir le premier port de la côte est
américaine et, avec 3,5 millions d’habitants à la fin du siècle, la
deuxième ville du monde après Londres. Le canal le plus célèbre est
à juste titre celui de Suez, achevé en 1869, qui a considérablement
rapproché l’Europe du cœur démographique de l’Asie, en réduisant
de plus de moitié le trajet maritime de Bombay à Marseille. Non sans
ironie, le dernier des canaux monumentaux, celui de Panama, reliant
les océans Pacifique et Atlantique, a été inauguré en août 1914, au
moment même où s’interrompait le processus d’intégration planétaire.
Moins spectaculaires que ces canaux, les progrès continus des
transports maritimes et terrestres, en particulier la mécanisation à la
vapeur, ont joué un rôle au moins aussi important. Sur les mers, la
navigation à voile a fait des progrès soutenus en vitesse et en
fiabilité. La nouvelle navigation à vapeur s’est d’abord limitée aux
cours d’eau intérieurs et au fret à très forte valeur ajoutée. Ce n’est
qu’à partir des années 1860, grâce à l’hélice et à la coque en acier,
qu’elle s’est progressivement imposée sur les grandes routes
océaniques. La conséquence de ces transformations a été un
effondrement sans parallèle – avant ou après le XIXe siècle – du coût
du fret maritime. Pour ne donner que quelques exemples : en vingt
ans, des années 1830 aux années 1850, le coût du transport des
marchandises à travers l’Atlantique a baissé de 55 % ; le coût moyen
du fret au départ des Indes néerlandaises a diminué de 83 % entre
1825 et 1875 et d’encore 45 % entre 1875 et 1912 ; le coût du
transport de charbon de Nagasaki à Shanghai a baissé de 76 %
entre 1880 et 1910. À l’intérieur des terres, la construction de
chemins de fer a permis le transport des produits pondéreux
jusqu’aux ports qui leur donnaient accès au marché mondial. Le
monde comptait 8 500 kilomètres de chemin de fer en 1840, tous en
Europe et aux États-Unis, et plus d’un million en 1910, dont
250 000 kilomètres en Asie, en Afrique et en Amérique latine. La
circulation toujours plus rapide du courrier et de la presse
commerciale, et surtout la télégraphie électrique à partir des années
1840, ont également facilité les transactions à longue distance, en
procurant une information abondante et fiable aux acheteurs et aux
vendeurs de tous les continents.
L’essor du secteur financier a été le second grand facteur de
l’unification du marché mondial. Comme par le passé, les institutions
financières ont fourni des facilités de crédit aux opérations
commerciales, mais à une nouvelle échelle et selon des procédés
toujours plus standardisés. À partir des années 1820, elles ont
également joué un rôle d’intermédiation, en permettant aux régions
relativement riches en capital – Europe occidentale, et dans une
moindre mesure l’Inde et la Chine – de l’exporter vers les régions
riches en ressources naturelles, telles que les Amériques, le Moyen-
Orient, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique. Le montant des capitaux
britanniques et français investis à l’étranger a ainsi été multiplié par
douze entre 1825 et 1870 et par quatre entre 1870 et 1914. Jusque
vers 1850, quelques grandes banques d’affaires (Rothschild, Barings,
Lafitte) ont dominé l’offre de crédit international. Dans la seconde
moitié du siècle, à la suite du Crédit Mobilier fondé par les frères
Pereire en 1852, de nouvelles banques disposant d’un vaste capital
souscrit par actions se sont imposées comme des acteurs majeurs
de la finance mondiale. En Asie, de nouvelles sociétés commerciales
et financières ont fourni les capitaux nécessaires à l’expansion
commerciale : les sociétés chinoises établies à Singapour ou
Hong Kong – deux comptoirs britanniques appelés à un avenir
prospère, fondés respectivement en 1819 et 1843 – ont financé le
commerce de l’Asie du Sud-Est, alors que les négociants du
Chettinad en Inde du Sud ont joué un rôle clé dans les échanges
depuis Ceylan jusqu’à la Birmanie et les négociants du Gujarat, à
l’ouest de l’Inde, un rôle semblable dans les échanges avec Aden à
l’entrée de la mer Rouge, Muscat dans le golfe Persique et Zanzibar
en Afrique orientale.
Le dernier facteur décisif a été la politique délibérée de certains
États, à commencer par la Grande-Bretagne, en faveur de la
libéralisation des échanges en Europe et dans le reste du monde.
L’avènement d’un marché mondial n’a pas été un processus
immanent. La révolution des transports devait elle-même beaucoup
aux subventions publiques, alors que l’essor de la finance s’était
appuyé sur les liens étroits entre les élites politiques et les banques.
Mais le rôle joué par la volonté politique dans l’unification
commerciale du globe a été particulièrement visible en matière de
réglementation douanière, donnant naissance au premier grand débat
sur la mondialisation, entre partisans du « libre-échange » et ceux du
« protectionnisme », deux termes qui sont apparus entre 1825 et
1850.
Les conséquences de la Révolution française et de l’épisode
napoléonien sur la réglementation du commerce mondial avaient été
ambivalentes. Certes la France révolutionnaire a aboli ses grandes
compagnies à monopole et libéralisé son régime douanier, tandis que
son expansion a entraîné l’extinction de la vénérable Compagnie des
Indes orientales néerlandaise et l’indépendance commerciale en
même temps que politique de toute l’Amérique ibérique. Mais la
guerre commerciale avec la Grande-Bretagne, qui a culminé avec le
Blocus continental à partir de 1806, a provoqué l’effondrement des
échanges du continent avec le reste du monde. La prohibition des
marchandises britanniques a facilité l’essor de la métallurgie et de
l’industrie textile ou encore du sucre de betterave pour remplacer le
sucre de canne colonial, depuis la Belgique jusqu’à l’Italie du Nord. La
paix revenue, les gouvernements européens ont dû adopter des tarifs
élevés pour assurer la survie de ces nouvelles branches d’activité
face à la concurrence britannique.
À partir de 1815, la Grande-Bretagne a en revanche exercé une
triple hégémonie – industrielle, navale et coloniale – incontestée
jusque vers 1880, et elle fut la principale source des pressions en
faveur de la libéralisation des échanges. Des intellectuels utilitaristes,
tels que James Mill et David Ricardo, ont radicalisé le libéralisme
commercial des Lumières, en soutenant que les restrictions aux
échanges internationaux étaient toujours nuisibles. Les milieux
manufacturiers, les plus intéressés aux exportations, ont soutenu
financièrement d’immenses campagnes de propagande en faveur du
free trade (libre-échange), version messianique de l’analyse
économique libérale, qui décrivait l’abolition des restrictions
commerciales comme un moyen de prospérité, mais aussi et surtout
de rapprochement entre les peuples. Richard Cobden, fabricant de
calicot à Manchester, s’est imposé comme le principal dirigeant de ce
mouvement libre-échangiste, qui a triomphé avec la réforme tarifaire
de 1842, l’abolition des droits sur l’importation des céréales en 1846
et la suppression du monopole du pavillon britannique en 1849. La
sincère générosité des intentions des libre-échangistes britanniques
ne saurait être remise en cause. Mais leur cosmopolitisme
revendiqué était fortement teinté d’anglocentrisme. Cobden,
surnommé the international man, ne parlait aucune langue étrangère,
tandis que ses journaux de voyages révèlent une vision du monde
caractéristique de la petite bourgeoisie anglaise protestante, pleine
de mépris pour les mœurs des autres sociétés, notamment
catholiques.
Le gouvernement britannique a cédé aux pressions du mouvement
libre-échangiste par un mélange d’adhésion à ces idéaux et de calcul
que la libéralisation des échanges servirait d’abord ses intérêts. À
partir des années 1820, il a moins recherché l’acquisition de nouvelles
colonies que l’ouverture de tous les marchés de la planète au
commerce étranger. En Europe, il a usé de la persuasion, envoyant
des économistes qui se sont appuyés sur les intérêts exportateurs
(viticulture en France, grands propriétaires producteurs de céréales
en Prusse, sériciculture au Piémont, etc.) pour convaincre les
gouvernements ou les opinions publiques des bienfaits du free trade.
Les résultats de cette stratégie ont d’abord été modestes. Mais,
après 1850, les gouvernements du continent eux-mêmes ont utilisé
l’idéologie du libre-échange pour introduire un libéralisme commercial
modéré, en espérant que la pression de la concurrence étrangère
accroîtrait la capacité de leurs industries à rivaliser avec la puissance
manufacturière britannique. Ce fut notamment le cas du régime de
Napoléon III en France, qui a pris l’initiative d’un traité de libre-
échange avec la Grande-Bretagne en 1860. En concluant des
accords similaires avec la plupart des autres puissances
européennes, la France bonapartiste a joué un rôle moteur dans la
libéralisation des échanges intra-européens dans les années 1860.
Hors d’Europe, le gouvernement britannique a employé la
diplomatie de la canonnière pour arriver à ses fins. Par le traité de
Balta Liman en 1838, il a imposé à un Empire ottoman en proie à de
graves difficultés intérieures et extérieures l’abolition des monopoles
commerciaux et la limitation des droits de douane à l’importation à
5 % ad valorem. L’Égypte, province autonome de l’Empire, n’a
accepté de se conformer au traité qu’après le blocus d’Alexandrie par
la Royal Navy en 1840. Des traités semblables sont imposés à la
Perse en 1841 et au Maroc en 1856. Le traité de Nankin, qui a mis
fin à la première guerre de l’Opium (1839-1842) entre la Grande-
Bretagne et la Chine, a légalisé les importations d’opium en
provenance de l’Inde britannique et ouvert cinq ports chinois aux
capitalistes étrangers. Après 1850, d’autres gouvernements
occidentaux ont imité la politique britannique ou lui ont apporté leur
soutien. En 1858, les États-Unis ont imposé l’ouverture de quatre
ports japonais au commerce international, alors que la France s’est
jointe à la Grande-Bretagne pour la seconde guerre de l’Opium
(1856-1860), qui a ouvert onze ports chinois supplémentaires aux
échanges avec le reste du monde. La Grande-Bretagne et la France
ont aussi eu recours à la diplomatie de la canonnière en Amérique
latine, pour obtenir des réductions tarifaires ou recouvrir des dettes
mais avec un succès plus mitigé, en raison d’une résistance locale
plus efficace.
Par réaction, l’essor du libre-échange a suscité l’émergence d’une
contre-idéologie protectionniste, particulièrement populaire dans les
milieux industriels du continent européen et des États-Unis. Bien
qu’hostiles aux réglementations d’Ancien Régime et favorables à
l’expansion du commerce mondial, les intellectuels protectionnistes
ont rejeté l’horizon cosmopolite du libre-échange comme un leurre
destiné à asseoir l’hégémonie industrielle de la Grande-Bretagne sur
les autres nations. Leur représentant le plus éminent fut Friedrich
List, un entrepreneur de chemin de fer allemand dont le Système
national d’économie politique (1841) proposait de refonder la
science économique en la faisant reposer sur l’expérience historique
plutôt que sur le raisonnement abstrait. Le nationalisme industriel de
List a connu un succès planétaire durable et les traductions de son
ouvrage – en hongrois en 1844, en français en 1851, en anglais (en
1856 aux États-Unis, en 1860 en Australie, en 1885 en Grande-
Bretagne), en roumain en 1887, en suédois en 1888, en japonais en
1889, en russe en 1891, en bengali et en mandarin dans les années
1920 – reflétaient souvent une poussée de fièvre locale contre la
subordination au marché mondial. Même l’opposition à l’intégration
planétaire au XIXe siècle se nourrissait donc de ce processus
d’intégration. La pensée nationaliste de List avait elle-même des
origines cosmopolites : elle devait beaucoup aux débats sur
l’unification douanière de l’Allemagne, réalisée sous l’égide de la
Prusse avec le Zollverein de 1834, mais aussi aux controverses sur
le commerce international aux États-Unis, où il a vécu de 1825 à
1831, et en France, où il était établi de 1837 à 1840.
Jusque vers 1870, les résistances intellectuelles ou politiques à
l’intégration économique du globe n’ont pourtant eu que des effets
limités. C’est l’intensification même de ce processus d’intégration qui
allait provoquer, au cours des décennies suivantes, de nouvelles
formes de rejet et de dislocation.

La suprématie anxieuse de l’Europe industrielle

L’unification économique de la planète sous l’impulsion de l’Europe


a d’abord suscité, parmi les intellectuels européens, un sentiment
d’hubris. Dès les années 1820, le penseur utopique français Henri de
Saint-Simon et ses disciples ont théorisé l’établissement de la
suprématie européenne sur la planète par des moyens économiques.
Appelant à l’unité de l’Europe sous la direction de la France et de la
Grande-Bretagne, ils célébraient la maîtrise du monde matériel par
l’« Occident » et voulaient reléguer l’« Orient » à une fonction
purement spirituelle. Ce ton triomphaliste a dominé les débats
européens sur le commerce international jusque vers le milieu du
siècle. L’une de ses manifestations concrètes a été une série
d’« expositions universelles » de produits industriels. Ces expositions
ont donné lieu à une certaine rivalité entre nations européennes, mais
elles soulignaient avant tout la supériorité manufacturière du nord-
ouest de l’Europe sur le reste du globe. Ainsi les quatre premières
expositions se sont-elles tenues alternativement à Londres (1851,
1862) et à Paris (1855, 1867).
Ces expositions ont aussi contribué à l’émergence d’une
conscience de l’échelle désormais mondiale des circuits de
fabrication. Rendant compte de l’exposition de 1851 à Londres dans
les colonnes du Journal des Débats, le quotidien de référence des
élites françaises, Michel Chevalier, ancien adepte de la doctrine de
Saint-Simon et titulaire de la chaire d’économie politique au Collège
de France, voyait dans chaque produit exposé une preuve de
l’unification économique du globe sous l’égide de la « civilisation
occidentale » :
Le même produit reçoit ou peut recevoir une première façon chez
un peuple, une seconde chez celui-ci, une troisième chez celui-là, et
ainsi de suite ; il traverse ainsi cinq ou six frontières et s’élabore
cinq ou six fois avant d’arriver aux mains du négociant qui le vend au
près ou au loin, dans sa propre ville ou dans un autre hémisphère.
Voilà de la mousseline qui a peut-être été tissée en Saxe avec du
filé de Manchester obtenu avec un mélange de cotons récoltés à
Surate dans l’Inde, à Mobile aux États-Unis, et en Égypte ; elle va
se faire broder à Nancy, pour être vendue à Philadelphie, ou à
Canton, ou à Batavia, après avoir passé par l’entrepôt de
New York, ou celui de Hon-Kong [sic], ou celui de Singapore [sic].
Ce discours triomphaliste a durablement influencé l’historiographie
du XIXe siècle. Que ce soit pour célébrer, à la manière de la majorité
des historiens économistes classiques, le génie prométhéen des
Européens ou pour déplorer, comme les tenants postcoloniaux de la
théorie de la dépendance, leur exploitation éhontée du reste du
monde, la plupart ont caractérisé la période par la suprématie de
l’Europe et le déclin du reste du monde. En termes globaux, l’Europe
occidentale a sans doute été l’une des principales bénéficiaires
de l’intégration économique planétaire. Mais tous les Européens n’en
ont pas profité, loin s’en faut. Surtout, le sentiment de suprématie
éprouvé par les élites européennes s’est avéré très fugace. Dès les
années 1870, il a été remplacé par une peur des fragilités entraînées
par la spécialisation industrielle.
L’intégration économique planétaire a ainsi fait de nombreuses
victimes dans les campagnes européennes, qui continuaient à peser
très lourd démographiquement. Les exportations de produits textiles
manufacturés en Grande-Bretagne ont ruiné non seulement l’immense
production rurale de cotonnades en Inde, mais aussi l’industrie de
dizaines de milliers de villages européens. Ce fut notamment le cas
de l’industrie linière, établie dans les campagnes d’Europe du Nord et
la première industrie textile européenne pour le nombre de bras
employés jusqu’au XVIIIe siècle. Affaiblie par le succès des étoffes de
coton importées d’Inde puis de Grande-Bretagne, elle a été ravagée
par l’émergence d’une industrie du lin mécanisée à Leeds et à Belfast
après 1830. En Flandres et en Silésie, ce flux d’importation a
provoqué des conditions proches de la famine dans les années 1840.
Alors que les pays européens étaient restés autosuffisants ou
presque pour leur production céréalière, l’augmentation rapide des
importations de céréales russes et américaines après 1870 a encore
accéléré le déclin du monde rural. En Grande-Bretagne, où la
prédominance de la grande propriété aristocratique rendait la
protection de l’agriculture impopulaire, aucune mesure n’a été prise
pour endiguer les importations russes et américaines. En France et
en Allemagne, une forte mobilisation des producteurs de céréales a
débouché sur des hausses de tarifs douaniers allant jusqu’à 50 % ad
valorem. Mais même une protection douanière élevée ne pouvait
qu’atténuer les effets de l’intégration économique du globe. À la veille
du premier conflit mondial, la Grande-Bretagne importait environ
80 % de sa consommation de farine et de céréales, la France et
l’Allemagne entre 30 et 40 % chacune. La spécialisation industrielle
de l’Europe a été source de puissance, mais elle fut en partie subie,
avec des coûts élevés en termes de bien-être pour les populations
rurales ou fraîchement urbanisées.
À la fin du siècle, l’industrialisation de nouvelles régions comme
l’Europe centrale, le nord-est des États-Unis ou même le Japon a
aussi créé un malaise dans les régions plus anciennement
industrialisées, notamment l’Angleterre, la Belgique et le nord de la
France. La part combinée de la Grande-Bretagne et de la France
dans les exportations mondiales de produits manufacturés a ainsi
chuté de 55 % dans les années 1870 à moins de 40 % en 1913. Au
cours de la même période, l’Europe occidentale dans son ensemble a
souffert d’une dégradation continue de son solde commercial : son
excédent en produits manufacturés a bien augmenté de 1,3 à plus de
2 milliards de dollars (1913) par an, mais son déficit annuel en
produits primaires s’est accru de 2,7 à 4,7 milliards de dollars. La
région a maintenu un excédent de ses comptes courants, mais celui-
ci reposait de plus en plus sur les exportations de services (transport
maritime, assurance) et surtout sur les revenus des capitaux placés
hors de la région. À la spécialisation industrielle commençait à se
substituer, notamment en Grande-Bretagne, une spécialisation
financière. Cette nouvelle fonction rentière était source de
contestation sociale et renforçait la dépendance de l’Europe envers le
travail du reste du monde.
Les tensions affectant l’Europe ont débouché, à la fin du siècle, sur
une réaction violente contre la mondialisation du XIXe siècle. Cette
réaction s’est traduite par une volonté de re-territorialiser les
échanges économiques, en fonction des frontières nationales ou
impériales. La plupart des pays d’Europe continentale, à la suite de
l’Allemagne en 1879, ont augmenté leurs tarifs douaniers agricoles et
manufacturiers. Même en Grande-Bretagne, la patrie du libre-
échange, dès les années 1880 une Ligue pour le fair trade
(commerce juste) a réclamé l’adoption de représailles tarifaires
contre les États qui avaient adopté des politiques protectionnistes.
Ce mouvement a débouché sur le Merchandise Marks Act de 1887,
qui rendait obligatoire la mention « Made in… » pour identifier le pays
d’origine des produits manufacturés et encourager le patriotisme
économique des consommateurs britanniques. En 1903, Joseph
Chamberlain, le chef de file des conservateurs impérialistes et
populistes, a lancé une croisade pour l’établissement d’une
préférence tarifaire impériale, avec pour horizon l’autosuffisance de
l’Empire. L’électorat britannique a rejeté ce programme en 1906.
Mais le débat était révélateur du malaise produit par l’intensification
des échanges internationaux jusque dans le pays qui en était le
principal promoteur depuis 1815.

Gagnants et perdants en Amérique, en Asie et en Afrique

De même que l’Europe industrielle n’a pas seulement bénéficié de


l’intégration économique planétaire, les périphéries productrices de
produits primaires n’en étaient pas seulement les victimes. D’abord,
elles ont connu des fortunes extrêmement diverses, en fonction de
leur spécialisation à l’exportation, de leur structure sociale et des
circonstances politiques. Ensuite, même dans les régions du monde
qui ont le plus souffert de la désindustrialisation provoquée par les
importations européennes, comme l’Inde ou la Chine, certains
secteurs, certaines localités et certains individus ont su tirer leur
épingle du jeu. Il est vrai que les Européens se sont souvent
approprié une part disproportionnée des gains de l’échange, soit par
l’établissement de régimes coloniaux, soit plus subtilement en les
plaçant sous leur joug financier. Mais ils ont partout dû partager les
profits du processus d’intégration avec certaines sections des
sociétés américaines, asiatiques et africaines.
La qualification même de périphérie pour les régions productrices
de matières premières est sujette à caution. Elle doit beaucoup au
fétichisme manufacturier de l’histoire économique traditionnelle, qui a
probablement surestimé le rôle de l’industrie dans la création de
richesses. Une approche plus globale, prenant en compte tous les
secteurs économiques grâce à la reconstruction du revenu moyen par
habitant, permet de relativiser l’avance économique de l’Europe au
e
XIX siècle. D’après les estimations disponibles, entre 1820 et 1913, le
revenu moyen en Europe occidentale aurait augmenté de 1 200 $ à
3 500 $ (soit une hausse d’environ 190 %, en dollars 1990), contre
une augmentation du revenu moyen mondial de 700 $ à 1 500 $
(125 %). La croissance dans les colonies de peuplement anglo-
saxonnes, de 1 200 $ à 5 200 $ (330 %), aurait été spectaculaire.
L’Europe de l’Est, l’Amérique latine et le Japon auraient bénéficié de
taux de croissance plus qu’honorables, avec des hausses respectives
de 700 $ à 1 700 $ (150 %), de 700 $ à 1 500 $ (115 %) et de 700 $
à 1 400 $ (110 %). Même l’Afrique aurait connu une croissance
significative, de 400 $ à 600 $ (50 %). La grande perdante aurait été
l’Asie, dont le revenu moyen (en excluant le Japon) aurait même
diminué de 600 $ en 1820 à 550 $ en 1870, avant de se redresser à
650 $ en 1913, soit une hausse de seulement 15 % sur l’ensemble de
la période. Il s’agit donc moins de comprendre comment l’Europe
aurait laissé derrière elle un monde immobile ou comment elle se
serait enrichie au détriment des autres continents que de déterminer
les mécanismes du partage inégal des profits de la grande
spécialisation.
Rappelons d’abord que le commerce international, comme la
croissance économique, ne concernait pas que les produits
industriels. En réalité, les produits primaires représentaient entre 60
et 65 % des exportations mondiales en valeur au XIXe siècle. La
croissance la plus spectaculaire a peut-être été celle du commerce
des céréales, qui ont progressivement supplanté les denrées dites
coloniales (sucre de canne, café, etc.) pour devenir la première
exportation alimentaire, sous forme brut ou de farine, à la veille du
premier conflit mondial. De même que les importations de céréales
ont joué un rôle clé dans la spécialisation industrielle de l’Europe
occidentale, leur exportation vers l’Europe a permis le développement
de nouvelles frontières agricoles en Russie, aux Amériques et en
Australie. Les sols y étaient fertiles et la productivité élevée. À la
veille de la Grande Guerre, le marché international du blé restait
dominé par l’Empire russe (25 % des exportations mondiales) et par
les pays du Danube (16 %), notamment la Roumanie. Mais ils étaient
talonnés par les pays neufs, en particulier les États-Unis (16 %), le
Canada (14 %), l’Argentine (13 %) et l’Australie (8 %).
Comme le remarquait un observateur de 1912, le marché du blé
était l’un des plus parfaitement intégrés à l’échelle mondiale : « Si on
reçoit un télégramme indiquant que la mousson n’est toujours pas
arrivée en Inde ; que la sécheresse au Kansas a pris fin ; qu’un
puissant vent chaud souffle en Argentine ; que la navigation sur le
Danube a débuté plus tôt que d’habitude ; que le mauvais état des
routes de la vallée de la Rivière Rouge a empêché des livraisons ;
que le coût du fret vers la Chine a augmenté ; ou que les promesses
de vente de céréales australiennes sont librement disponibles à
Londres, les prix augmentent ou diminuent en fonction de l’importance
attribuée à chaque information. » Ce niveau d’intégration a suscité
des innovations importantes, notamment l’introduction de normes
internationales de qualité et l’inspection des marchandises pour en
assurer le respect, ou encore l’invention des contrats à terme – les
premiers produits financiers dérivés – sur la place de Chicago dans
les années 1860. Cette dernière innovation a permis l’émergence d’un
nouveau type de spéculation financière, sur des produits qui
n’existaient pas encore : dès les années 1880, le volume des
échanges de contrats à terme à la bourse de Chicago était quinze à
vingt fois supérieurs à celui des ventes de céréales réelles.
Les exportations de produits agricoles et de matières premières
ont permis aux colonies de peuplement britanniques d’obtenir un
niveau de vie supérieur à celui de la Grande-Bretagne, et à
l’Argentine d’atteindre un revenu moyen égal à celui de la France. La
croissance de leurs exportations était étroitement liée à l’importation
de capitaux européens et à une immigration de masse. Cette
stratégie exportatrice s’est paradoxalement accompagnée d’une
politique douanière très protectionniste, qui a souvent permis, en
particulier aux États-Unis, l’émergence d’un secteur manufacturier
orienté vers le marché intérieur. Sous l’influence des planteurs de
coton du Sud, les États-Unis avaient mené une politique commerciale
hésitante pendant la première partie du siècle. Mais après la victoire
du Nord pendant la guerre de Sécession, ils ont adopté des tarifs
douaniers sur les produits manufacturés parmi les plus élevés au
monde. Cette politique protectionniste a débouché sur un modèle de
croissance équilibré en même temps que peu sensible aux variations
du marché mondial.
À l’exception de l’Argentine et dans une moindre mesure de
l’Uruguay, du Chili et de Cuba, les effets bénéfiques de la hausse des
exportations ont été moins sensibles en Amérique latine. Certains
pays ont bien connu une expansion rapide de leur commerce
extérieur, comme le Pérou grâce aux exportations de guano après
1840 ou le Brésil grâce aux exportations de café après 1850. Mais
ces secteurs exportateurs fonctionnaient à l’écart du reste de
l’économie, ou même de façon parasitaire en détournant les
ressources disponibles au profit de capitalistes étrangers. Par
opposition aux pays neufs anglo-saxons, où dominait un système de
moyenne propriété et des institutions représentatives démocratiques,
la très forte concentration de la propriété terrienne et la
prédominance de régimes autoritaires garantissaient l’accaparement
des revenus liés aux exportations par les classes dirigeantes.
Surtout, la domination écrasante exercée par la culture ou par
l’extraction d’un seul produit dans les exportations était source de
fragilité et tendait à renforcer encore la concentration de la propriété
pour se protéger des aléas du marché mondial. En 1913, le café
représentait 62 % des exportations brésiliennes et l’étain 72 % des
exportations boliviennes.
À l’inverse des pays neufs, les grands perdants de la spécialisation
planétaire ont été les pays d’Asie densément peuplés : le coût
relativement élevé du capital et une main-d’œuvre peu qualifiée
rendaient l’émergence d’un secteur manufacturier moderne
problématique, alors que la faible proportion de terres disponibles par
rapport à la quantité de main-d’œuvre rendait la production de
produits primaires peu compétitive. Selon les estimations disponibles,
la part de l’Inde dans la production manufacturière mondiale serait
passée de près de 20 % encore en 1800 à 1,4 % en 1913 et celle de
la Chine de 33 % à 3,6 %. Il est cependant probable que ces chiffres
sous-estiment la résistance de la production domestique, notamment
de produits textiles. Les pays asiatiques moins densément peuplés
comme la Birmanie et le Siam, eux, ont pu utiliser une partie des
terres disponibles pour l’exportation, principalement de riz à
destination des autres marchés asiatiques. Entre 1850 et 1914, la
superficie de la culture du riz en Birmanie a été multipliée par huit et
le volume des exportations de riz du Siam par quinze.
Pourtant, même en Inde et en Chine, on trouve de nombreux
exemples d’adaptations réussies à l’intégration économique
planétaire. Menacés d’extinction par la conquête britannique, les
négociants d’Hyderabad dans le Sind ont prospéré après 1850 grâce
à l’exportation de « Sindworks », des produits artisanaux indiens à
forte connotation exotique (objets en bois laqué, vêtements
traditionnels, etc.). Se procurant leurs marchandises non seulement
dans le Sind mais aussi au Pendjab et même en Chine, ils les
exportaient vers l’Égypte dès les années 1860, puis dans toute
l’Afrique et le bassin méditerranéen, avant de prendre pied sur les
marchés sud-américains après 1900. En Asie du Sud-Est, certains
négociants chinois ont connu des carrières comparables à celles des
milliardaires américains partis de rien : Ong Ewe Hai, petit colporteur
à Sarawak (nord-ouest de Bornéo) dans les années 1840, a fini par
fonder une vaste société anonyme en 1872, qui a longtemps dominé
les échanges entre Singapour et l’île de Bornéo. Ces réussites ne se
limitaient pas au négoce. À Calcutta après 1870, grâce au faible coût
du travail local, la fabrication de sacs en jute est parvenue à dominer
le marché mondial et à ruiner l’industrie de Dundee en Écosse. La
grande exception asiatique restait le Japon, abruptement passé de
l’autarcie au libre-échange à la fin des années 1850. Un volontarisme
politique extraordinaire a permis une croissance équilibrée et rapide,
reposant sur un taux d’épargne élevé et l’importation massive de
savoir-faire européen. Dès les années 1890, le Japon rejoignait la
compétition impérialiste entre pays industriels pour sécuriser ses
approvisionnements en produits primaires.
À rebours de l’exemple japonais, la croissance dans la dépendance
du Moyen-Orient et de l’Afrique démontre que même une adaptation
réussie à l’avènement d’un marché mondial ne garantissait pas la
préservation de l’autonomie politique. Alors que l’Empire ottoman
avait traversé une période de stagnation au XVIIIe siècle, il a connu à
partir des années 1820 une croissance forte tirée par les
exportations de produits primaires : céréales, soie, coton, etc. Les
exportations ottomanes ont augmenté de 400 % en valeur entre les
années 1830 et les années 1870. En outre, malgré une tendance à la
désindustrialisation, certaines formes de production artisanale ont
bien résisté à la concurrence occidentale, voire profité de
l’importation de produits semi-finis européens : grâce à l’emploi de
filés britanniques, le nombre de métiers à tisser le coton à Damas a
fortement augmenté dans les années 1860. Mais à partir des années
1850, la croissance de l’Empire ottoman s’est appuyée sur de vastes
emprunts contractés dans des conditions onéreuses sur les places de
Londres et de Paris. La dépression européenne des années 1870 a
provoqué une chute des exportations et finalement la banqueroute de
l’État ottoman, comme celle d’une douzaine d’autres gouvernements
endettés auprès de l’Europe, en Amérique latine et au Moyen-Orient.
À partir de 1881, l’Administration de la dette publique ottomane, un
organisme international dans lequel les créditeurs français détenaient
40 % des droits de vote et les créditeurs britanniques 29 %, a exercé
une tutelle très stricte sur les finances publiques et la politique
économique de l’Empire.
Le même schéma de succès commercial conduisant à la sujétion
politique a été plus prononcé encore dans le cas de l’Égypte,
province autonome de l’Empire. Dès les années 1820, le pacha
d’origine albanaise Méhémet-Ali y avait entrepris une ambitieuse
politique de modernisation économique et militaire. Les essais de
manufactures à l’européenne ont été un échec, mais le volume des
exportations de coton brut a décuplé en une quarantaine d’années,
avant de tripler encore dans la seconde moitié du siècle. La chute du
prix du coton consécutive à la fin de la guerre civile américaine et les
difficultés de financement du canal de Suez ont contribué à une
banqueroute spectaculaire en 1876. Une révolution nationaliste a fait
échouer un essai de mise sous tutelle financière franco-britannique,
mais en 1882 la Grande-Bretagne a occupé le pays et imposé son
protectorat, au soulagement des grands propriétaires fonciers
d’origine turque et des créanciers européens. La diplomatie de la
canonnière n’était pas toujours suffisante pour maintenir la
prééminence économique des Européens et de leurs collaborateurs
locaux.
La logique de l’occupation territoriale comme moyen d’approfondir
l’intégration économique de la planète a atteint son sommet en
Afrique subsaharienne. Contrairement à la propagande colonialiste
qui dénonçait un continent arriéré et immobile, l’Afrique a fait preuve
d’une remarquable capacité d’adaptation aux transformations du
commerce international au XIXe siècle. Au début de la période, ses
échanges avec le reste du monde reposaient encore largement sur
l’esclavagisme : à l’ouest, la traite continuait à un rythme proche de la
fin du siècle précédent vers les Amériques, alors qu’à l’est la
prospérité du sultanat de Zanzibar reposait sur l’exportation des
produits de plantations esclavagistes. Malgré les efforts de la Royal
Navy pour réprimer la traite, celle-ci n’a pris fin qu’avec les dernières
abolitions de l’esclavage, au Brésil en 1888 et à Zanzibar en 1897.
Mais, dès les années 1820, un nouveau commerce dit « légitime » a
émergé pour satisfaire les besoins de l’Europe en voie
d’industrialisation. L’Afrique de l’Ouest a ainsi connu une succession
de booms commerciaux, à commencer par les exportations d’huile de
palme, qui servaient à la fabrication de savons, de bougies et de
lubrifiant pour la machinerie industrielle : les importations britanniques
de ce produit ont bondi de 100 tonnes à près de 22 000 dans la
première moitié du siècle. Après 1850, les exportations de noix de
palmes, de caoutchouc et de cacao ont à leur tour bénéficié d’une
croissance exponentielle. Une nouvelle classe d’entrepreneurs locaux
dominait les circuits de production et d’échanges, et ce fut en partie
pour en prendre le contrôle que la Grande-Bretagne et la France ont
entamé la partition de l’Afrique après 1880. La colonisation qui s’en
est suivie a accentué une tendance à la monoculture et une
dépendance dangereuse envers le marché mondial.

Dans le Manifeste du parti communiste (1848), Karl Marx et


Friedrich Engels soulignaient avec perspicacité l’ampleur des
changements induits par l’émergence d’un « marché mondial » : « À
la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se
suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles,
une dépendance universelle des nations les unes envers les autres. »
Les fondateurs du socialisme dit scientifique pensaient également
avec raison que ces transformations susciteraient de nouvelles
formes de tensions économiques et sociales. À des hiérarchies
locales, le processus d’intégration économique planétaire semblait
devoir substituer une hiérarchie mondiale, au sommet de laquelle
trônait la bourgeoisie britannique, suivie par les autres bourgeoisies
occidentales, puis les bourgeoisies en voie de formation dans le reste
du monde, et enfin les « prolétaires de tous les pays ». Marx et
Engels appelaient de leurs vœux la poursuite de ce processus, parce
qu’il aggraverait les contradictions du capitalisme et hâterait
l’avènement d’un monde démocratique et socialiste.
En cela, bien sûr, ils se sont trompés. De même que les utopistes
libéraux, ils ont surtout eu tort de croire que l’intensification des
échanges déboucherait inéluctablement sur la disparition des
solidarités nationales ou ethniques, que ce soit au profit de rapports
purement commerciaux et pacifiques ou d’une lutte des classes à
l’échelle planétaire. L’interdépendance peut susciter l’animosité autant
que la fraternité. À mesure que s’approfondissait l’intégration
économique mondiale après 1870, le second sentiment l’a emporté
sur le premier. La mondialisation du XIXe siècle, en s’accélérant, est
paradoxalement devenue productrice de nationalisme. Dans son
cœur européen ont émergé, après 1880, de nouveaux impérialismes
agressifs, qui rêvaient de réinventer l’autosuffisance nationale à une
échelle intercontinentale. Dans le reste du monde, le désir de refouler
l’exploitation européenne a nourri la montée en puissance des
revendications ethniques, un phénomène illustré par la révolution
jeune-turque dans l’Empire ottoman en 1908 ou la révolution chinoise
de 1911, qui a déposé la dynastie mandchoue. Si l’habitant de
Londres évoqué par Keynes, en sirotant son thé du matin, lisait les
journaux aussi assidûment qu’il boursicotait, il n’aura pas été
absolument surpris que ce processus d’intégration planétaire puisse
faire marche arrière, pendant une cinquantaine d’années, à partir du
mois d’août 1914.
David TODD
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Chapitre VI

L’industrialisation
L’industrialisation du monde s’accélère au XIXe siècle ; elle favorise
l’intensification de la production, la mutation des techniques et
l’avènement d’une nouvelle discipline du travail. Elle pousse une part
croissante de la population mondiale à se consacrer à la production
d’objets, délaissant l’agriculture ou la pêche, et crée de multiples
évolutions sociales et culturelles perçues par beaucoup comme des
facteurs majeurs de discontinuité historique. Dès le début du
e
XIX siècle, pour les économistes libéraux comme pour les théoriciens
socialistes européens, l’industrie devient la source de l’émancipation,
et l’industrialisme une nouvelle idéologie. Dans les années 1820 par
exemple, Jean-Baptiste Say fait de l’industrie une force pacificatrice
qui doit clore la Révolution française et son cycle de violences en
substituant le gouvernement des choses à celui des hommes. En
favorisant l’appropriation des ressources de la nature,
l’industrialisation doit éclipser la misère héritée du passé militaire et
aristocratique de l’Ancien Régime. Dans la première moitié du
e
XIX siècle, un nouveau langage enregistre ces transformations, et une
nouvelle science, l’économie politique, voit peu à peu le jour.
L’« industrie », qui désignait auparavant l’ensemble des activités
productrices de richesse – les manufactures, le commerce comme
l’agriculture – voit alors son sens se restreindre aux seules activités
ayant pour objet la transformation des matières premières en
produits manufacturés. Autour de 1830, l’expression « révolution
industrielle » est forgée en Europe pour rendre compte du caractère
brutal et radical du processus ; l’industrialisation et ses machines
perfectionnées en viennent à symboliser la « société moderne », et
sont l’emblème de l’ascendant que l’Europe aurait acquis sur le reste
du monde. Comme l’écrit encore Jean-Baptiste Say dans une lettre
au pasteur anglais Malthus, c’est l’industrie perfectionnée et ses
nouvelles mécaniques qui « établit la différence qu’on observe entre
nous et les sauvages des terres australes, qui ont des haches de
caillou ». L’industrialisation a en effet été perçue très tôt comme la
source du grand partage qui s’édifie au XIXe siècle entre peuples
« civilisés », « demi-civilisés » et « barbares », pour reprendre la
distinction proposée en 1905 par l’économiste allemand Gustav von
Schmoller dans ses Principes d’économie politique.
Il est vrai qu’au XIXe siècle la production industrielle change d’échelle
et creuse les inégalités entre territoires. Certains auteurs évaluent à
près de 4 % par an la croissance industrielle mondiale dans la
seconde moitié du XIXe siècle, soit une multiplication par sept du
produit industriel global entre 1860 et 1913. Mais ces statistiques
recouvrent des situations très variables selon les pays et les
périodes, et elles dissimulent les profondes redistributions
intervenues dans la répartition de la production : si au début du
e
XIX siècle l’industrie européenne n’était pas encore fondamentalement
différente de celle qui existait en Asie, l’écart se creuse rapidement
ensuite. Vers 1870, l’Europe de l’Ouest assurerait à elle seule 62 %
de la production industrielle mondiale ; avec l’Amérique du Nord elles
représentaient 82 % de la production industrielle du monde en 1913.
Les choses semblent donc entendues : l’industrialisation, née en
Europe de l’Ouest, s’est ensuite généralisée par étapes successives
au monde en favorisant la suprématie européenne dans le cadre d’un
déséquilibre du commerce et de la domination politique. Le XIXe siècle
verrait ainsi la séparation entre ce que les historiens appelaient le
« monde avancé » et les « mondes attardés » ; entre les pays
« pionniers » – l’Angleterre suivie par l’Europe du Nord-Ouest et les
États-Unis – qui se seraient industrialisés précocement dès le début
du XIXe siècle ; les late-comers – incluant l’Europe du Sud et les
colonies de peuplement comme le Canada ou l’Australie, ainsi que le
Japon – qui n’entament leur industrialisation qu’après les
années 1860 ; et enfin un dernier ensemble – englobant le reste du
monde – qui n’aurait démarré le processus qu’au début du XXe siècle,
voire plus tard.
Pourtant cette interprétation de l’industrialisation du monde, fondée
sur un modèle diffusionniste, a été profondément remaniée depuis
trente ans. Il y a quatre-vingts ans, l’historien britannique Ashton
soulignait déjà combien la « révolution industrielle » était une orange
qui ne donnait plus de jus à force d’être pressée. Depuis cette
époque pourtant, son étude n’a cessé de se renouveler. Qu’on
l’appelle la « grande transformation », la « grande divergence » ou,
plus classiquement, la « révolution industrielle », la question des
origines de l’industrialisation du monde continue de hanter
l’historiographie. Les débats ont été innombrables et les explications
proposées pour en rendre compte dessinent un écheveau complexe
de facteurs sociaux, politiques, culturels, économiques ou
écologiques. Les anciennes lectures en termes de « révolution » ont
été remplacées par des approches gradualistes, le modèle
diffusionniste analysant la généralisation de l’industrie européenne au
monde a été supplanté par la découverte de son caractère
protéiforme et polycentré. Le cadre national a cessé d’être considéré
comme le plus adapté, et l’expérience européenne n’est plus pensée
comme unique et exceptionnelle, mais se voit mise en regard d’autres
trajectoires. Comme la plupart des autres réalisations européennes,
la « révolution industrielle » a été provincialisée, c’est-à-dire réinscrite
dans un cadre plus global. Les origines et les effets de
l’industrialisation sur le monde ont dès lors été revus en profondeur,
bousculant quelques certitudes bien ancrées et offrant ainsi un
tableau plus réaliste de cette « grande transformation » à l’origine de
notre temps.

Révolutions industrieuses et dynamiques artisanales


au début du XIXe siècle

L’industrialisation ne naît pas subitement au XIXe siècle, elle est le


résultat d’un long mouvement pluriséculaire dont l’expression
« révolution industrielle » peine à rendre compte. Les historiens ont
beaucoup débattu des étapes antérieures à la grande industrie
capitaliste du XIXe siècle, qu’ils ont caractérisé comme une « proto-
industrialisation » ou une « révolution industrieuse », née à la fin du
Moyen Âge et qui était loin de se cantonner à l’Europe. Avant 1850,
l’industrialisation demeure limitée et les spécialistes relativisent
souvent son impact en soulignant combien, même en Grande-
Bretagne, la croissance du PIB est faible (pas plus de 1,5 %) et le
poids des activités agricoles et artisanales important. Par ailleurs, le
travail industriel des ruraux dans un cadre domestique existe dans de
nombreuses parties du monde : en Inde, en Chine et en Europe, des
paysans sont devenus « ouvriers » en travaillant à domicile, en
famille, pour des marchés parfois lointains, sous la dépendance de
marchands. Au début du XIXe siècle, il n’existe à cet égard pas de
différences radicales entre l’industrie de l’Inde, de la Chine et de
l’Europe. L’industrialisation s’est engagée à l’époque moderne par
l’intensification du travail des ruraux qui produisent pour l’exportation,
qu’il s’agisse des tisserands bretons, de ceux du Yorkshire ou du
delta du Yangzi. Les paysans bretons exportent ainsi leur lin jusqu’en
Amérique ; les artisans indiens dispersés dans une multitude de
villages produisent des tissus de grande qualité, avec un grand
raffinement, leur bas coût permettant de les exporter via les navires
de l’East Indian Company en Europe et en Amérique. Certains
historiens ont d’ailleurs suggéré que l’industrialisation britannique
constituait une réponse à l’efficacité et au bon marché des
productions textiles indiennes du XVIIIe siècle.
L’idée qui a longtemps prévalu selon laquelle l’industrialisation serait
liée à la « culture » particulièrement inventive et entreprenante d’une
petite élite protestante anglaise a largement été rejetée au profit
d’une réflexion plus ample sur les savoirs artisanaux, les
transformations de l’organisation du travail sans mutations
techniques. Une histoire « révisionniste » va jusqu’à évoquer les
origines asiatiques de l’industrialisation (J. Hobson) en insistant sur la
conjoncture globale dans laquelle s’inscrit la trajectoire britannique.
Par ailleurs, plus que leur transfert unilatéral de l’Europe vers le
monde, c’est davantage le caractère hybride des techniques et des
innovations qui frappe, et l’absence de supériorité de l’Europe dans
ce domaine. De 1785 à 1787, une cinquantaine de fileurs et
tisserands indiens de Pondichéry sont ainsi envoyés à Malte, puis
près de Paris, afin d’y perfectionner l’industrie du coton alors
balbutiante en Europe ; même si l’expérience échoue, et si la petite
communauté rembarque après quelques années, elle témoigne de la
supériorité indienne dans ce domaine, supériorité qu’on retrouve
d’ailleurs dans la célébration de la virtuosité des tisserands indiens
dans les récits de voyage européens du XVIIIe siècle. À l’inverse, à la
fin des années 1820, alors que le territoire de Pondichéry est
repassé sous le contrôle de la France en 1816, un contremaître de
tissage français et son matériel y sont envoyés en mission pour y
stimuler l’industrialisation locale, mais l’expérience échoue et les
Français stigmatisent désormais « le caractère, les habitudes, les
préjugés » des populations locales qui empêchent « les opérations
régulières de nos manufactures ». Il leur semble désormais
impossible d’« établir rigoureusement avec des Indiens l’ordre,
l’activité, l’économie, la perfection ». Entre les années 1780 et les
années 1820 s’est ainsi construite la vision d’une Europe maîtresse
de l’industrialisation, face à des sociétés retardataires et à la traîne.
Délaissant ce discours hérité du XIXe siècle, l’historiographie a eu
tendance à insister sur l’absence de divergence radicale entre les
économies et les systèmes de production de certaines « régions
centres » d’Europe, d’Asie ou de l’Empire ottoman au tout début du
e
XIX siècle. Le sinologue Kenneth Pomeranz a souligné les
« ressemblances étonnantes » entre le delta du Yangzi en Chine, la
plaine du Kanto au Japon, la province du Gujarat en Inde, les Pays-
Bas et les régions textiles du nord de l’Angleterre en Europe. Dans
chacun de ces territoires on assiste à un accroissement
démographique lié à une hausse de la consommation, des échanges
commerciaux et des niveaux de production. La divergence intervient
surtout après 1820 en Inde, et après les ravages de la première
guerre de l’Opium (1839-1842) en Chine. D’ailleurs, les premiers
textiles en coton fabriqués en Angleterre imitaient d’abord les
productions de l’Inde, et ce sont les textiles indiens échangés par la
marine anglaise qui permirent aux Britanniques de pénétrer dans
l’Empire ottoman, en Asie et en Afrique. C’est seulement après –
grâce à leurs techniques perfectionnées – que les productions
anglaises finissent par l’emporter.

L’invention de l’usine

L’industrialisation du XIXe siècle a souvent été résumée et


symbolisée par l’émergence de l’usine, considérée comme une forme
supérieure d’organisation du travail permettant une plus fine division
des tâches, un renforcement de la discipline et un emploi massif de
machines complexes et coordonnées afin de favoriser
l’accroissement de la productivité. Si cette interprétation demeure
évidemment en partie pertinente, elle a toutefois été largement
révisée et il n’est plus question aujourd’hui d’identifier l’industrialisation
à la généralisation de la grande usine concentrée. Dans la première
moitié du XIXe siècle, dans certains endroits comme à Manchester,
dans le Lancashire, ou à Lowell, en Nouvelle-Angleterre, de vastes
usines textiles mécanisées et concentrées naissent effectivement en
employant une main-d’œuvre souvent peu qualifiée, issue des
campagnes, produisant en masse des produits standardisés. Ces
usines ont largement retenu l’attention et frappé les observateurs du
e
XIX siècle. Dans les grandes régions cotonnières d’Europe et des
États-Unis, les filatures – symboles de ces premières usines
modernes – accueillent plusieurs centaines d’ouvriers en moyenne
dès les années 1830 (près de 300 en Alsace ou dans le Lancashire
vers 1840) et, en 1816, deux usines de Manchester dépassent déjà
le millier d’ouvriers.
Pourtant, ces exceptions ne doivent pas être exagérées, ni
dissimuler l’essentiel : jusqu’au début du XXe siècle, ce sont bien
souvent les petites structures disséminées qui l’emportent, y compris
en Angleterre. Les ateliers artisanaux urbains ou les micro-
établissements insérés dans le tissu rural, qui prolongent les
dynamiques industrielles héritées du XVIIIe siècle, demeurent la forme
normale et la plus fréquente de production industrielle. Ce qu’on
appelle le modèle de « Birmingham », fondé sur la sous-traitance et
le semis de petites entreprises travaillant avec des méthodes
artisanales, se retrouve dans des endroits très divers : dans la petite
quincaillerie de Saint-Étienne et Saint-Chamond (France), dans la
coutellerie de Sheffield et Solingen (Allemagne), dans l’industrie
textile de Philadelphie (États-Unis), comme dans certaines capitales
proches d’importants marchés de consommation, à l’instar de
Londres ou Paris. De même, au début du XIXe siècle, de nombreux
métiers artisanaux de l’Empire ottoman, comme les tisserands de
Damas et d’Alep au Proche-Orient, se caractérisent par le
dynamisme de leur production. Dans ce modèle, l’industrialisation
passe par la valorisation des savoir-faire artisanaux, la flexibilité des
techniques et la souplesse de l’organisation du travail qui permettent
de s’adapter plus rapidement à l’évolution des marchés. Loin de
s’identifier au seul « machinisme », l’industrialisation prend des
chemins pluriels, est liée au rôle des marchés ainsi qu’à l’évolution
des consommations et se caractérise par son aspect graduel et la
diversité des trajectoires. L’industrialisation du XIXe siècle n’est plus
conçue comme un chemin linéaire et nécessaire qui verrait le
passage d’une société agraire sans machine à une société
technicienne, elle s’apparente plutôt à « un arbre à plusieurs
branches » (branching tree) marqué par divers chemins possibles en
matière de technologie comme d’organisation du travail. Charles
Sabel et Jonathan Zeitlin ont insisté sur la persistance, à côté de la
production de masse qui recourt à des machines spécialisées et à du
travail déqualifié en vue de produire des biens standardisés, d’une
production « flexible ». Celle-ci mobilise un travail qualifié et des
machines artisanales souples, qui aident à perfectionner les savoir-
faire en donnant la possibilité d’appliquer les techniques de l’artisan à
la fabrication de produits toujours plus variés.
Si l’usine concentrée est donc loin de dominer au XIXe siècle, il n’est
pas non plus certain qu’elle apparaisse d’abord en Europe. Les
historiens des plantations sucrières ont ainsi noté que les premiers
prototypes d’usine, c’est-à-dire d’espace productif clos où des
ouvriers travaillent en grand nombre de façon intense et coordonnée,
étaient sans doute à rechercher davantage dans les usines sucrières
d’Amérique latine et des Antilles, où le sucre était préparé pour
l’envoi vers l’Europe. Les premiers travailleurs à devoir s’adapter à la
vie usinière et à sa discipline furent les populations noires et les
esclaves, avant d’être les salariés européens. Au début du XIXe siècle,
il existe en effet des plantations de type agro-industriel qui combinent,
sous une même autorité, agriculture et procédés de transformation,
avec une main-d’œuvre abondante et une forte discipline. Divers
éléments y semblent anticiper le fonctionnement du capitalisme
industriel : interchangeabilité des tâches ; importance du facteur
temps ; séparation de la production et de la consommation ;
disjonction entre l’ouvrier et ses outils. Sur l’île Bourbon (La Réunion)
par exemple, l’industrialisation du sucre est intense dans la première
moitié du XIXe siècle et l’équipement en machines à vapeur précoce ;
au début des années 1830 on en trouve davantage sur cette île de
l’océan Indien que dans aucun département de France métropolitaine
à la même date. La simplicité du travail, l’absence de tradition de
métier, le contrôle social étroit et l’intense concurrence internationale
poussent les sucriers et les ingénieurs à industrialiser précocement la
fabrication. Dès les années 1820, ils encouragent une
« industrialisation réunionnaise » originale, utilisant par exemple un
« machinisme indigène » adapté aux contraintes locales, nourri par
des transferts techniques qui ne se réduisent pas aux échanges
métropoles-colonies mais circulent entre les territoires sucriers eux-
mêmes.
Ces usines-plantations se multiplient, s’étendent et se rationalisent
précocement en employant une main-d’œuvre asservie et exploitée.
Jusqu’au début des années 1830 l’industrialisation s’opère en effet
par l’achat d’hommes adultes au moyen de la traite illégale. Ces
esclaves prolétaires sont d’origines variées, « Créoles »,
« Malgaches », « Indiens » ou « Malais » ; ils sont soumis à une
rationalisation croissante des tâches et leur activité, loin de se réduire
à un pur travail de force, se complexifie, se technicise et possède de
nombreux points communs avec celle des ouvriers des usines
européennes. Comme eux, ils expérimentent une intensification des
rendements, un accroissement de la surveillance – symbolisé par
l’usage de la cloche – au nom de l’augmentation de la productivité.
Les conditions de travail en usine sont souvent plus dures que celles
de la terre, et les esclaves des usines sucrières expérimentent,
parfois avant même les ouvriers européens, la dégradation des
conditions de travail qui accompagne les premiers pas de
l’industrialisation. Dans la première moitié du siècle la comparaison
entre la situation des esclaves noirs d’Amérique et des colonies et
celle des prolétaires d’Europe revient d’ailleurs de façon récurrente
dans les discours des philanthropes, comme dans la presse ouvrière
et socialiste.
Si l’usine reste minoritaire dans le monde et émerge de façon
polycentrée, elle ne s’impose pas non plus de façon naturelle, comme
un processus inéluctable et irrésistible. L’usine et le machinisme ont
été abondamment contestés à leur début. Les historiens ont souligné
l’ampleur de l’insubordination de la main-d’œuvre, du turn over dans
les premières usines, la récurrence des bris de machines, des
mobilisations environnementales, comme la longue résistance des
outils et des activités artisanales anciens. Tous ces éléments invitent
à interroger l’aspect négocié et conflictuel du processus, et les
multiples accommodements quotidiens à travers lesquels s’est
construit l’industrialisation. Les refus de l’usine, comparée
fréquemment à un « bagne », et de ses nuisances se retrouvent dans
des espaces très divers. Les outils anciens, les techniques
artisanales modelées par un long processus d’adaptation aux
contraintes sociales et écologiques résistent longtemps au modèle
industriel de l’usine mécanisée. En Angleterre, les ouvriers du textile
s’ameutent à plusieurs reprises, brisent des machines et incendient
des usines à l’époque du luddisme (1811-1812) ou des soulèvements
de tisserands à la main de 1826. En France, la longue persistance du
travail rural à domicile et la dispersion de l’activité textile freine
l’adoption du modèle usinier concentré et mécanisé. Parfois, la
conjoncture globale modèle d’ailleurs la politique industrielle des
fabricants locaux : ainsi les drapiers français d’Elbeuf reportent-t-ils la
modernisation de leur appareil de production dans les années 1860
car la guerre de Sécession américaine renchérit le prix des cotons
alors que l’acheminement massif des laines de La Plata (Argentine)
leur permet de maintenir des prix bas. De même, dans l’Empire
ottoman comme en Chine, les fils produits par les artisans locaux ne
sont remplacés que très lentement par les filés importés et produits à
la machine. Même si ces importations augmentent fortement après
1870 – elles sont multipliées par trois en Chine entre 1870 et 1883 –,
elles ne représentent pas plus de 10 % des fils utilisés dans le pays
en raison de l’hostilité endémique des producteurs. Les travailleurs
ottomans des Balkans ou des provinces anatoliennes protestent de
leur côté contre l’ouverture des usines modernisées, avec leurs
pollutions de l’air et de l’eau. Dans les années 1850, l’installation
d’usines équipées de machines à vapeur provoque des troubles à
Bursa, tandis que des fileurs à la main protestent contre les
tentatives d’ériger des usines mécanisées à Usak dans les années
1880.

Mobiliser le monde

Les rythmes du changement industriel s’accélèrent surtout dans la


seconde moitié du XIXe siècle, le décalage se creuse alors entre les
États-Unis, l’Europe de l’Ouest et le reste du monde. Dès 1881, la
part des emplois industriels dans la population active atteint 44 % en
Angleterre, 36 % en Allemagne et 26 % aux États-Unis, les trois
principales nations industrielles de l’époque. À la fin du siècle,
l’Europe et les États-Unis assurent alors plus de 80 % de la
production industrielle mondiale. Par ailleurs, même si elle a été
relativisée, la spécificité de l’industrialisation britannique ne fait pas de
doute. La Grande-Bretagne acquiert au XIXe siècle une suprématie
industrielle qui atteint son apogée vers 1860 : à cette date le pays
assure 20 % de la production manufacturière du monde avec
seulement 2 % de la population de la planète. L’économie britannique
possède des traits spécifiques qui fondent sa trajectoire singulière.
Au début du XIXe siècle, le taux d’ouverture de l’économie britannique –
c’est-à-dire le rapport entre les exportations et le produit national –
est par exemple le plus élevé du monde : 90 % des importations sont
des matières premières et des produits alimentaires, 80 % des
exportations sont des biens manufacturés comme les cotonnades et
les métaux. La constitution, à l’époque moderne, d’un vaste empire
commercial allant des Amériques à la Chine, des Antilles à l’Afrique, a
également largement préparé l’industrialisation britannique du
e
XIX siècle. En comparant les voies chinoise et britannique, Kenneth
Pomeranz a montré combien la première reposait sur la mobilisation
de la main-d’œuvre, là où la seconde était fondée sur la mobilisation
du capital et l’accès plus aisé à des matières premières essentielles
(comme le charbon et le coton), grâce à sa marine et son commerce.
L’industrialisation du XIXe siècle est par ailleurs le fruit d’un long
processus de « domestication de la nature » (C. Bayly) dont elle
constitue en quelque sorte l’étape finale. C’est la déforestation, la
sédentarisation des nomades, le déplacement des populations
asservies, l’anéantissement des animaux à fourrure dans de
nombreuses régions du monde qui ont préparé le terrain à
l’affermissement des sociétés commerciales et industrielles du
e
XIX siècle. L’huile de baleine – consommée dans une grande diversité
d’activités industrielles comme lubrifiant ou peinture – amena à une
intensification de la pêche dans de nombreuses mers du monde, du
Groenland à la Patagonie. Alors que l’historiographie insiste en
général sur les nouveautés, les innovations et les procédés
techniques les plus modernes, c’est d’abord par la mobilisation des
matériaux et des ressources anciennes que s’opère l’industrialisation
du monde. L’utilisation des animaux s’accroît partout tandis que
l’énergie hydraulique et l’exploitation des forêts restent
fondamentales. Au début du XIXe siècle, la mise au point de nouvelles
techniques de sciage mécanique ou l’invention des machines à papier
utilisant le bois plutôt que les chiffons ont considérablement accéléré
la déforestation qui s’étend en Amérique latine, en Amérique du Nord
comme en Asie, sous l’effet conjoint des pressions démographiques
et industrielles.
Même si les sources d’énergie utilisées dans le monde demeurent
diverses, majoritairement fondées sur la force musculaire des
hommes et des animaux, sur les cours d’eau et les forêts, le cas
britannique introduit une nouvelle trajectoire. L’industrialisation du
e
XIX siècle a pu être décrite comme le passage – lent et très
variable – d’une économie « organique » à une économie
« minérale » (E. A. Wrigley), d’une économie qui reposait sur des
matières et des énergies rares mais renouvelables, à un système
fondé sur des ressources et des énergies fossiles, plus efficaces
mais finies. À la mobilisation des ressources organiques s’ajoute donc
un élément nouveau qui façonne l’industrialisation du monde :
l’exploitation croissante des ressources fossiles. À partir du
e
XIX siècle, à l’exploitation de la biomasse et des énergies solaire et
hydraulique s’ajoute en effet l’utilisation croissante dans certaines
parties du monde des réserves de charbon puis de pétrole, ces
nouveaux carburants de l’industrie dont la finitude est déjà débattue
au XIXe siècle (S. Jevons).
À partir des années 1880 surtout, les énergies fossiles deviennent
la première source d’énergie commercialisée de la planète,
permettant un accroissement considérable de la force motrice. On
estime que celle-ci a augmenté de 50 % tous les dix ans dans
l’industrie britannique du XIXe siècle : alors qu’elle utilisait
170 000 chevaux-vapeur en 1800 (surtout d’origine hydraulique), elle
en utilise 2,2 millions en 1870 et 10,5 millions en 1907, désormais
principalement issus du charbon et du pétrole. Même si les
concurrents européens et chinois de l’Angleterre possédaient aussi
du charbon, il n’était ni de la même qualité ni aussi accessible et bon
marché à transporter. Dès lors, la transition de l’économie organique
à l’économie minérale s’y opère plus tôt qu’ailleurs : dès le début du
e
XIX siècle, les entreprises et les ménages britanniques consomment
déjà 15 millions de tonnes de charbon par an contre 3 millions pour le
reste de l’Europe dans son ensemble. Les statistiques chinoises ne
sont pas disponibles, mais l’extraction du charbon y demeurait limitée
car les gisements étaient éloignés de la région la plus industrialisée
du delta du Yangzi. À la fin du siècle, l’usage du pétrole rejoint celui
du charbon : l’oléoduc est introduit en Pennsylvanie dans les années
1860 et les tankers dans les années 1890, et ceux-ci permettent
d’acheminer le nouveau carburant de l’industrie du Moyen-Orient, de
Sumatra ou d’Europe centrale. Timothy Mitchell a montré que le
pétrole offrait l’avantage de résorber les dangers sociopolitiques
associés aux concentrations ouvrières dans les bassins miniers
européens, en exploitant une énergie disponible ailleurs. À la veille de
la Première Guerre mondiale, le Mexique s’impose ainsi comme un
grand producteur de pétrole mondial. Dans la région située au nord
de Veracruz, où dominait la forêt tropicale, entre 1910 et 1925, sous
la direction des compagnies pétrolières britanniques et américaines,
des milliers de puits surgissent et 4 000 kilomètres d’oléoducs sont
édifiés. Viennent aussi les effets collatéraux : les cours d’eau sont
souillés, la forêt détruite, et les habitants – humains comme
animaux – sont expropriés.

Spécialisation, dépendance et inégalités

Au cours du XIXe siècle, l’industrialisation poussée devient également


un thème de discours, une source de fierté pour les Européens. Dans
une allocution de 1850, le prince Albert, époux de Victoria, célèbre
avec optimisme cette « période de transformation extraordinaire, qui
nous mène rapidement à cette fin glorieuse vers laquelle tend toute
l’histoire : l’achèvement de l’unité de l’humanité. Les ressources des
quatre coins du globe sont à notre disposition et nous n’avons qu’à
choisir ce qui est le meilleur et le plus économique pour servir nos
fins ». L’année suivante, l’architecture de fer de l’Exposition
universelle du Crystal Palace à Londres doit manifester cette
suprématie industrielle du Royaume-Uni : alors que les produits
britanniques sont au cœur de l’événement, ceux des concurrents
européens et nord-américains comme les produits coloniaux sont
relégués à la marge. Dans son ouvrage célèbre et populaire, The
Expansion of England, l’historien britannique John Seeley affirme en
1883 que désormais l’électricité et la vapeur créent des conditions
inédites, rendant possible la réalisation d’un empire véritablement
« organique » : en rapprochant la métropole de ses colonies, les
technologies de l’ère industrielle doivent favoriser l’instauration d’un
« État mondial ».
Par-delà ces célébrations de l’unité universelle, c’est pourtant
l’inégalité accrue qui frappe beaucoup de contemporains. Dans un
passage du Capital, Karl Marx décrit la disparition des tisserands
indiens victimes de la concurrence de l’industrie anglaise, en évoquant
« les os des tisserands [qui] blanchissent les plaines de l’Inde ».
Dans une petite brochure rédigée en 1909 (Hind Swaraj or Indian
Home Rule), Gandhi fait également de l’effondrement de cet
artisanat l’un des symboles de l’oppression coloniale et des illusions
de l’industrialisme européen : « La civilisation machiniste ne cessera
de faire des victimes. Ses effets sont mortels : les gens se laissent
attirer par elle et s’y brûlent, comme les papillons à la flamme d’une
bougie. » Ainsi, industrialisation et désindustrialisation vont de pair au
e
XIX siècle, les deux dynamiques s’articulant de façon complexe selon
les régions, et provoquant d’infinis débats parmi les historiens. Par
exemple, le fameux métier Jacquard à carte perforée, mis au point en
France sous l’Empire, circule peu à peu dans le monde au cours de la
première moitié du XIXe siècle, en évoluant, en étant refaçonné par les
multiples circulations et appropriations locales. Cette mécanique et la
concentration de la fabrication des tissus de soie ont de multiples
effets au niveau global : les artisans du Proche-Orient – comme ceux
de Damas – sont peu à peu concurrencés, leur activité disparaît et
ces régions se spécialisent dans l’élevage du ver à soie pour
l’exportation. Dans l’Empire ottoman, l’amorce d’industrialisation de la
période du Tanzimat (1839-1876) accompagne le déclin des corps de
métiers et des artisanats urbains.
Les effets sociaux de l’industrialisation sont également divers. Si,
vers 1750, il existait une relative homogénéité entre les riches et les
pauvres à l’échelle du globe, après 1850, un décrochage s’opère
entre les régions industrialisées d’Europe ou d’Amérique du Nord et le
reste du monde, même s’il existe aussi de fortes inégalités au sein de
chacun de ces territoires. Dans la seconde moitié du siècle,
l’expansion de l’industrialisation creuse en effet les disparités de
revenu entre les métropoles et leurs colonies, l’Europe et le monde.
La question de la responsabilité de la colonisation dans le « sous-
développement » du Tiers Monde et dans le creusement des
inégalités a fait couler beaucoup d’encre, opposant ceux qui
privilégient les facteurs de blocage induits par l’expérience coloniale
et ceux qui les minimisent en soulignant les dynamiques de stagnation
internes aux colonies. À la suite des travaux de Paul Bairoch,
l’historiographie a globalement admis la responsabilité de
l’exploitation coloniale dans le creusement des inégalités mondiales,
mais en revanche l’ampleur des bénéfices économiques que les
métropoles ont tirés de leur empire demeure plus incertaine. Le
développement de l’histoire globale a ainsi conduit à redécouvrir les
stimulants « asiatiques » de l’industrialisation européenne du
e
XIX siècle. En Grande-Bretagne comme en France, le commerce
extra-européen du XVIIIe siècle accentua en effet la demande et stimula
les premiers pas de l’industrialisation. Dans le cas français, si la part
des importations coloniales a eu tendance à diminuer dans le total
des importations après 1815 – passant de 15 % en 1830 à 7 %
seulement en 1860 –, l’expansion de la colonisation en Asie puis en
Afrique après 1860 leur redonne une place centrale. Entre 1880 et
1913, alors que la population des territoires conquis par la France
passe de 7 millions à 48 millions d’habitants, les marchés coloniaux
prennent de l’ampleur et deviennent essentiels pour certains secteurs
industriels métropolitains.
Si les grandes usines modernes apparaissent précocement dans
les plantations et usines sucrières des Antilles ou de La Réunion,
elles demeurent exceptionnelles dans le reste du monde – et, dans
les sociétés coloniales, la mécanisation ne suit presque jamais le
rythme observé dans les métropoles. Les petits paysans,
ponctionnés par de multiples intermédiaires comme par
l’administration coloniale, n’ont de toute façon ni les moyens ni l’envie
d’acquérir les nouvelles techniques industrielles. Au XIXe siècle, les
colonies demeurent principalement des territoires ruraux où domine
une agriculture de subsistance à l’écart des dynamiques industrielles.
L’industrialisation et ses effets sociaux y sont ainsi très lents à se
faire sentir, voire inexistants. En Afrique du Nord, le développement
industriel reste ainsi très limité : il faut en effet maintenir une main-
d’œuvre abondante et bon marché dans les campagnes, éviter de
concurrencer les productions industrielles métropolitaines et freiner
toute extension de la législation sociale ouvrière dans les colonies.
Beaucoup de territoires colonisés sont d’abord conçus comme des
réservoirs de matières premières et de main-d’œuvre à exploiter, et
beaucoup de régions du monde sont donc insérées dans les
dynamiques industrielles globales par la spécialisation vers un type
de produit, pour répondre à la demande croissante des industries
européennes : coton en Égypte ou en Inde ; soie au Liban ; minerais
et viande en Amérique latine, etc.

« Grande Dépression » et nouvelles trajectoires

À la fin du XIXe siècle, l’industrialisation connaît de nombreux


réagencements à la faveur de ce que les contemporains eux-mêmes
appelaient la « Grande Dépression ». De 1873 à 1896 en effet, les
principaux pays industrialisés d’Europe connaissent une série de
signes de « crise », plus ou moins marqués, comme la hausse du
chômage, la stagnation de la productivité, la chute des prix agricoles
ou la décélération de la croissance industrielle. L’historiographie a
énormément débattu de cette crise et de son ampleur réelle, avant
d’en relativiser la portée, en soulignant que cette période de
contraction de l’économie était davantage un moment de
réagencement du capitalisme industriel mondial que de crise de ce
système. Il a aussi été souligné combien les idées de « crise » et de
« dépression » relevaient du mythe forgé par les élites industrielles,
notamment britanniques, confrontées à la peur du déclin. La fin du
e
XIX siècle entraîne en effet une recomposition des hiérarchies
industrielles antérieures, au détriment du Royaume-Uni qui perd sa
suprématie dans le domaine industriel au profit des États-Unis et de
l’Allemagne : en 1913, le Royaume-Uni ne produit par exemple plus
que 10 % de l’acier mondial, alors qu’il en fournissait encore 36 % en
1875 ; désormais les États-Unis et l’Allemagne en produisent
respectivement 42 % et 23 %. Plus qu’un « déclin » ou une « crise »,
la fin du XIXe siècle témoigne de l’émergence de nouvelles trajectoires
et de profondes recompositions spatiales des dynamiques
industrielles à l’échelle mondiale.
Après la « Grande Dépression » s’engage une industrialisation
soutenue et massive dans le monde. Cette phase dite de « seconde
industrialisation » est souvent décrite à partir de ses innovations : de
nouveaux matériaux surgissent en effet, comme les aciers spéciaux,
les non-ferreux (zinc, plomb, aluminium), ce qui amène à la création
de grands complexes miniers en Russie comme dans les colonies
africaines. Des secteurs prennent leur envol, comme l’électricité dont
la production s’étend en commençant à remodeler la géographie des
industries lourdes, désormais moins contraintes par les gisements de
charbon ; ou la chimie organique qui s’affirme comme une branche
capitale de l’industrie allemande. Ces mutations techniques
s’accompagnent aussi d’une transformation des firmes industrielles
qui tendent à s’internationaliser en pénétrant toujours plus les
marchés étrangers. Après 1890, les entreprises américaines
deviennent ainsi de plus en plus « multinationales », c’est-à-dire
choisissent d’installer leurs activités productives à l’étranger au lieu
d’exporter leurs production : Patrick Verley recense déjà trente-
sept entreprises de ce type aux États-Unis avant 1914. Ces
multinationales américaines s’implantent dans des territoires
fortement protectionnistes, comme le Canada ou l’Allemagne, mais
aussi l’Angleterre d’où elles peuvent exporter leurs produits vers le
vaste Empire britannique ou en Amérique latine. Enfin,
l’internationalisation vise à permettre le contrôle des circuits
d’approvisionnement des matières premières, qu’il s’agisse des
gisements de pétrole exploités par la Standard Oil en Roumanie ou
au Mexique, ou de la viande latino-américaine réfrigérée sur place
avant d’être exportée.
Toutefois, ce processus d’internationalisation des entreprises
industrielles s’amorce tout juste et il s’étend surtout après la Première
Guerre mondiale. La forte augmentation de la production industrielle
dans le monde après 1890 tient essentiellement à des structures plus
traditionnelles et à des capitalistes autochtones. D’importantes
évolutions ont ainsi lieu dans la hiérarchie industrielle de cette
époque : si l’Allemagne et les États-Unis deviennent les principales
puissances industrielles du monde, l’Italie et la Russie engagent aussi
une industrialisation encouragée par l’action de l’État. De même, le
Japon de l’ère Meiji, stimulé par l’État et les commandes militaires,
franchit le seuil des 1 % de la production industrielle mondiale en
1897. En Asie, si l’Indochine connaît peu de transformations,
l’industrialisation s’intensifie en revanche dans les colonies
britanniques ou hollandaises d’Asie du Sud-Est. En Inde, les
premières usines sont ainsi créées à partir des années 1860 à
Bombay par des capitalistes indiens qui reconquièrent le marché
textile intérieur capté un temps par les industriels étrangers.
En effet, la réindustrialisation de l’Inde à la fin du siècle se fait
d’abord via les élites marchandes indiennes qui investissent leurs
capitaux dans des structures industrielles modernes. Et les résultats
sont apparents : en 1914, avec 6 millions de broches, l’industrie
textile indienne atteint la sixième place mondiale et occupe
260 000 ouvriers. Malgré un accès difficile aux matières premières et
des coûts d’installation souvent élevés (l’essentiel des machines et
des personnels techniques sont toujours importés d’Angleterre), les
premières usines de coton se développent après 1880, en même
temps qu’apparaît une sidérurgie indienne (Tata). En Amérique latine,
l’industrialisation s’étend d’abord en lien avec les besoins croissants
des Européens en matières premières et en produits alimentaires,
d’où le développement du secteur minier après 1880 et surtout la très
forte croissance de l’industrie agro-alimentaire entre 1880 et 1914
(raffinerie de sucre et conserverie à Cuba ; minoteries, usines
frigorifiques au Brésil et en Argentine). En Afrique subsaharienne,
l’industrialisation demeure plus modérée, et les investissements,
faibles, concernent surtout les mines et le chemin de fer. En Afrique
du Nord aussi, l’industrialisation reste limitée et dépendante des
économies européennes, malgré quelques initiatives impulsées par
l’État en Égypte ou en Tunisie.
Au cours du XIXe siècle, l’ensemble du monde a été modelé et
façonné par l’industrialisation. Celle-ci ne désigne pas un processus
simple et unique qui serait né quelque part dans le nord de
l’Angleterre avant de se diffuser à l’échelle mondiale selon une série
de cercles concentriques inéluctables et aisément repérables sur la
carte. L’industrialisation fut d’abord un processus de longue durée, un
mouvement incertain et discontinu, façonné par l’existence de
multiples trajectoires concurrentes, par des interactions et circulations
à grande distance, encouragées par l’intensification des échanges et
la mondialisation commerciale. À partir du milieu du XIXe siècle,
l’industrialisation s’affirme plus nettement comme un phénomène
européen et nord-américain alors que les inégalités mondiales se
creusent, bien que les situations demeurent très variables et qu’il a
existé des gagnants et des perdants partout, en Europe, comme en
Asie et en Afrique. Même si les produits manufacturés sont loin de
représenter les seules richesses produites au XIXe siècle, et si les
céréales et les matières premières constituent toujours l’essentiel des
exportations, celles-ci sont de plus en plus mises au service de la
production des biens industriels. L’agriculture africaine est peu à peu
transformée pour produire de l’huile de palme ou du caoutchouc
avidement recherchés par les sociétés industrialisées d’Europe,
comme le territoire australien est réorganisé pour fournir à
l’Angleterre les vastes quantités de laine transformées dans les
usines. Au XIXe siècle, l’industrialisation – le mot lui-même apparaît peu
à peu – devient finalement un nouveau fétiche à partir duquel sont
pensées et interprétées l’évolution des sociétés et leurs relations
mutuelles, selon une échelle distinguant les zones avancées et les
retardataires. Ce fétichisme s’accentue par la suite, impulsé par les
deux guerres mondiales qui furent aussi des guerres industrielles,
rendant toujours plus invisibles les trajectoires alternatives,
accentuant l’accroissement des inégalités comme les ravages
environnementaux qui se posent plus que jamais à l’échelle du monde.
François JARRIGE
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Chapitre VII

Urbanisation et cultures urbaines


Envisagée à l’échelle du monde, l’histoire de l’urbanisation et des
cultures urbaines ne concerne au XIXe siècle qu’une partie très minime
de la population globale, à peine 20 %. C’est donc admettre que les
quatre cinquièmes des individus vivent alors des expériences
marquées par la dispersion rurale, l’économie agraire ou le
nomadisme pastoral. Ils ne connaissent de la ville que ce que leur en
disent les feuilles imprimées, les récits de voyageurs ou les rumeurs
incertaines. Ils n’en connaissent parfois rien. Un tel constat vaut pour
tous les continents. L’Europe de 1900 est aux deux tiers rurale, près
de 300 millions d’individus vivent dans des villages et le premier conflit
mondial est une grande guerre de paysans.
Porter l’accent sur les dynamiques qui affectent alors le monde met
évidemment en lumière un autre phénomène : l’essor général, mais
très inégalement réparti, de la croissance urbaine. De 87 millions en
1800 (11 % environ de la population mondiale), les « urbains »
passent à 260 millions autour de 1900, soit environ 20 %. Un tel fait
mérite assurément l’attention. Il faut cependant se défier des
approches téléologiques : parce que l’on sait que l’urbanisation se
poursuit, qu’elle s’accélère encore au XXe siècle et qu’elle façonne
aujourd’hui le monde tel qu’il est, on prend le risque de surévaluer un
processus dont la plupart des contemporains n’eurent pas
conscience, et qui n’affecta donc pas leurs vies. Faire de ce
phénomène un des traits majeurs du siècle, même si la chose est
vraie, contrevient donc pour partie à l’objectif d’une histoire
compréhensive du monde. Reste qu’à l’échelle de la planète se joue
ici une autre « grande transformation », qui subsume en un sens
toutes les autres : sans croissance urbaine, pas de diffusion des
transports modernes, pas de migrations, pas d’industrialisation, pas
de colonisation, pas d’édification progressive d’une économie
internationale de marché. On cherchera donc à prendre, dans sa
double nature – démographique et culturelle – la mesure d’un
phénomène qui fut à la fois source et produit de la mondialisation,
mais qui passa aussi inaperçu aux yeux de bien des contemporains.

L’urbanisation du monde ?

Pesée d’ensemble

Les estimations généralement admises (synthétisées par Paul


Bairoch et fondées sur le seuil de 5 000 habitants) montrent que la
population urbaine mondiale progresse fortement au XIXe siècle pour
atteindre environ 260 millions en 1900. Mais cette croissance n’est
uniforme ni dans le temps ni dans l’espace : l’essentiel de l’essor est
postérieur à 1850 et concerne surtout les villes du monde occidental,
industrialisées ou en cours d’industrialisation. Les grandes
métropoles, les ports et les façades portuaires (celles de l’Europe
atlantique, de la côte orientale des États-Unis, de la Méditerranée)
absorbent la plus grande part de la croissance. Après 1850 toutefois,
celle-ci se diffuse mieux et tend à s’étendre au monde entier.
L’accélération de l’industrialisation, le libre-échange et la reprise de
l’expansion coloniale suscitent l’essor de noyaux secondaires dans le
monde entier, en Inde, en Chine, en Amérique latine, en Afrique. C’est
donc à un processus d’urbanisation « à deux vitesses » et à « double
détente » que l’on assiste : jusque vers 1850, il concerne surtout les
pays d’Europe occidentale, alors que les vieilles villes « historiques »
perdent de la population ; après cette date, il commence à toucher
l’ensemble des villes du monde, qui connaissent un plus grand essor.

Les « étapes de la croissance occidentale »


La croissance concerne dans un premier temps l’Ouest européen
(Angleterre, Belgique, France, Rhénanie). En 1800, 22 villes y ont
plus de 100 000 habitants, soit 2,9 % du total de la population ; elles
sont 47 vers 1850 (5 %), alors que la population s’est accrue de
50 %. Quelques cités géantes font figure de « monstres », Londres
en tête avec son million d’habitants, mais aussi Paris, Vienne ou
Moscou. De 1800 à 1850, le taux d’accroissement urbain approche
10 ‰. Les choses s’accélèrent encore après 1850. À la fin du siècle,
l’Europe compte près de 34 % d’urbains. Sept villes sont désormais
millionnaires et 143 possèdent plus de 100 000 habitants. Le record
est en Grande-Bretagne où 37 villes dépassent en 1900 le seuil des
100 000. Londres atteint 2,3 millions, Liverpool et Birmingham
500 000, et l’on voit s’esquisser les phénomènes neufs de
suburbanisation et de banlieues résidentielles. Mais le processus
concerne toute l’Europe, où l’essor démographique est vif et où les
hiérarchies urbaines se renforcent. En Russie, 14 villes dépassent
100 000 habitants en 1900 ; Moscou atteint 1,5 million et Saint-
Pétersbourg frôle les 2 millions.
Dopée par les migrations internationales, l’Amérique du Nord
connaît un phénomène similaire, plus spectaculaire encore car parti
de plus bas. La croissance urbaine y atteint 4,5 % par an, les
habitants des villes passent en un siècle de 300 000 à 41 millions. À
l’émigration se surimpose après la guerre civile les migrations
internes, notamment celles des Noirs des États du Sud, qui gagnent
les grandes villes du Nord-Est. La mutation se révèle ici formidable,
affectant aussi bien les cités les plus anciennes que les nouvelles qui
poussent un peu partout. En 1910, un tiers des villes américaines a
plus de 100 000 habitants et trois d’entre elles (New York, Chicago et
Philadelphie) sont plus que millionnaires. Entre 1815 et 1879 se
constitue un très puissant réseau urbain sur la façade atlantique,
marqué par l’essor de cités comme Boston, Baltimore, Philadelphie,
New York surtout, qui atteint un million d’habitants dès 1860. Un autre
réseau s’édifie entre les Grands Lacs et le Midwest (Chicago, Saint-
Louis, Cincinnati), tandis que la Nouvelle-Orléans au sud et San
Francisco en Californie attirent des flux croissants d’arrivants. Avec
34 % d’urbains en 1914, l’Europe et l’Amérique du Nord constituent
donc désormais le cœur de ce nouvel espace.

Mondes anciens

La croissance des villes, tout comme l’essor démographique


d’ailleurs sont en revanche beaucoup plus faibles dans les sociétés
non occidentales, même lorsqu’elles sont dotées d’anciennes et
brillantes civilisations urbaines. Les villes indiennes, chinoises ou
moyen-orientales ne connaissent alors qu’une évolution très faible.
Beaucoup de cités anciennes y vivent même un constant déclin, face
à des campagnes qui absorbent la totalité de la croissance
démographique. En Inde par exemple, les grands centres de l’Empire
moghol comme Delhi, Agra ou Murshidabad ne sont au XIXe siècle que
l’ombre d’eux-mêmes : le déclin de l’Empire, la décentralisation du
pouvoir, la perte des structures administratives et des fonctions
militaires, les vident de leur substance. Ces villes, qu’il faut d’ailleurs
considérer comme de grands campements aux modes d’organisation
et de production proches de la vie rurale, perdent population et
vitalité. La désurbanisation du monde indien est impressionnante : de
11 % environ en 1800 (soit 18 millions de personnes), le pourcentage
d’urbains chute jusqu’à 8,7 % en 1872, et il faut attendre 1911 pour
retrouver le niveau de 1800. La colonisation britannique accentue le
mouvement, qui s’accélère encore après la révolte des cipayes en
1857, en concentrant dans les ports l’essentiel de l’activité.
Ce phénomène de désurbanisation et de déclin des villes
historiques est général au premier XIXe siècle. En Iran, les vieilles cités
prestigieuses comme Ispahan, Qom ou Chiraz dépérissent. Au
Moyen-Orient, pourtant fortement urbanisé, les conflits entre le sultan
et les magnats locaux affaiblissent les villes traditionnelles. Seule
Istanbul, qui est en 1800 la quatrième ville du monde, parvient à
maintenir son rang. En dépit des guerres et des épidémies,
notamment de peste et de choléra, la période du Tanzimat (1839-
1876) est une phase de croissance et de modernisation urbaine.
Étatiques ou municipaux, les services et la gouvernance des villes
s’améliorent, équipant (eau, gaz, transports) et assainissant une ville
qui atteint un million d’habitants en 1900. Beyrouth voit aussi sa
population passer de 6 000 à 140 000 personnes. Mais les autres
villes de la région, à commencer par Le Caire, sont en perte de
vitesse.
Bien que moins peuplé et surtout traditionnellement moins urbanisé,
le continent africain connaît un scénario similaire. Dans la zone
subsaharienne, les conquêtes de l’Islam et l’extension du djihad
créent de nouveaux empires qui détruisent nombre de vieilles cités.
Guerres, épidémies et invasions étrangères tendent à diluer les
populations en brousse. Les villes traditionnelles d’Afrique de l’Ouest,
places fortes comme Sokoto, petits bourgs manufacturiers ou villes
industrieuses comme la prospère Kano, qui vivaient des esclaves, de
l’ivoire et du sel, connaissent un déclin rapide. Les villes du pays
Yoruba sont détruites en raison des guerres intestines, des
conversions forcées et de l’essor des théocraties du Soudan
occidental. Les ports de l’océan Indien connaissent aussi un très
profond déclin. Pourtant vieux centre de trafic d’esclaves, d’ivoire et
de vivres, Mombassa n’est plus que l’ombre d’elle-même et Kilwa,
naguère prospère, périclite. En Afrique australe, le Mfecane (cycle de
guerres suscitées par l’arrivée au pouvoir et la politique de conquête
du roi zoulou Chaka au début du XIXe siècle) a des conséquences
désastreuses sur les villes anciennes, presque toutes détruites.
En Chine, où le fait urbain est ancien, mais fragmenté et
décentralisé, les villes ne sont alors guère dynamiques et
majoritairement tournées vers l’intérieur du pays. La morale
confucéenne, qui prône une vie frugale et travailleuse, rejette le mode
de vie urbain. La croissance de la population est donc surtout rurale,
et la civilisation fortement agraire. En 1893, les habitants des villes ne
représentent en Chine que 5 à 7 % de la population, soit environ
23 millions d’habitants. C’est aussi le cas des vieilles villes d’Amérique
latine, pourtant nombreuses, mais qui connaissent dans la première
moitié du siècle stagnation ou déclin. Cités assoupies, elles restent
des centres administratifs et des marchés agricoles, sans réel
dynamisme. Vers 1880, huit villes seulement dépassent
100 000 habitants.

Facteurs et formes de la transformation après 1870

Inégale et absente de certaines parties du monde, la croissance


urbaine s’accélère néanmoins à compter des années 1870. Trois
facteurs principaux, fortement imbriqués, convergent pour expliquer
ce phénomène. L’élément décisif est l’essor du grand commerce
international, qui dope les ports et les points de passage. Davantage
que l’industrialisation, ce sont les flottes, le libre-échange, l’ouverture
du canal de Suez en 1869 (en attendant celui de Panama auquel on
s’attèle à la fin des années 1870) qui portent les énergies, les
investissements, les profits. Dynamisés par les compagnies
maritimes et les élites impliquées dans le commerce mondial, les
villes portuaires sont au cœur de ce renouveau, entraînant dans leur
sillage les nœuds de communication intérieurs. Deux autres facteurs
s’y rattachent : l’expansion coloniale d’abord, dont la reprise,
manifeste dans ces mêmes années, accélère encore la croissance
des cités portuaires ou crée de nouvelles villes ex nihilo ; les
migrations européennes ensuite, qui s’emballent dans les mêmes
années.
Le phénomène est particulièrement net en Afrique. L’extinction de
la traite et du commerce des esclaves est suivie du développement,
dans la seconde moitié du siècle, de nombreux trafics de
substitution : huile de palme, arachides, caoutchouc, coton. Une
formidable mutation en résulte, qui ouvre les villes côtières des
anciens royaumes négriers à l’économie de marché. Lagos, grand
port de traite de l’ancien royaume du Bénin, est ainsi revivifié par les
Anglais et devient un important creuset économique et culturel. Une
ville comme Luanda, qui était le principal port négrier à destination du
Brésil, est relancée de la même manière par les Portugais.
Progressent aussi les capitales « nègre-blanc », comme Freetown,
née d’une initiative méthodiste pour recueillir les Noirs libérés
demeurés sans ressources sur le sol anglais, ou encore Monrovia,
fondée en 1822 par des abolitionnistes américains de l’American
Colonization Society pour servir de refuge aux esclaves affranchis.
L’essor du commerce portuaire rejaillit sur quelques villes-relais de
l’intérieur, comme Ife, Ibadan et Abeokuta, sur les villes de transit du
Sahel ou du Soudan (Kano, Zaria, Ouagadougou, Bobo Dioulassou,
Sikasso), les étapes ou les entrepôts des axes caravaniers. Des
bourgs-marchés du pays Bantu ou de la région des lacs connaissent
un fort développement à la fin du siècle. En Afrique du Nord, la
colonisation et l’ouverture du canal de Suez assurent un fort
développement aux villes, notamment Alexandrie, siège d’une
oligarchie commerciale. En quelques décennies, sa population passe
de 8 000 à 230 000 habitants. Tripoli se développe grâce au trafic
international d’armes, qui touche aussi les côtes de l’Afrique de l’Est.
Zanzibar devient ainsi une plaque tournante sur l’océan Indien. Mais
son essor est éclipsé par la croissance de Dar es Salaam, créée de
toutes pièces par le sultan de Zanzibar et où s’installent en 1887 les
Allemands de la Compagnie d’Afrique orientale. En quelques années,
la ville devient le principal centre commercial, administratif et
industriel dans l’est du continent. En Afrique australe, la reprise
urbaine vient avec la colonisation boer et britannique, et le boom
minéralier de la fin du siècle. Au Cap, seule ville blanche d’Afrique
subsaharienne, prospère la Compagnie néerlandaise des Indes
occidentales. Mais l’afflux de colons, attirés par les mines et les
industries, est fort aussi à Durban ou à Kimberley. En Afrique du Sud,
la part des citadins passe de 7 à 25 % entre 1865 et 1904. Si
l’Afrique avait des traditions urbaines anciennes, qui servirent de base
à l’expansion des villes nouvelles, l’essentiel de la « révolution
urbaine », écrit Catherine Coquery-Vidrovitch, « coïncida, dans tous
les cas, avec l’apparition du capitalisme occidental ». S’ils s’adossent
à des centres existants, les Européens laissent aussi périr les villes
importantes qui leur font ombrage (Tombouctou, Kilwa ou Omdurman)
ou qui ne correspondent pas à leurs stratégies de développement.
Les grands perdants sont, dans tous les cas, les populations
africaines.
Cette littoralisation de la présence urbaine est encore plus
remarquable en Asie. À l’atonie générale qui caractérise les villes du
sous-continent indien répond l’essor remarquable des ports,
dynamisé par l’arrivée des chemins de fer et l’ouverture du canal de
Suez en 1869 : Karachi, Madras, Colombo, Calcutta et Bombay, où
rayonne l’East India Company et qui atteint 500 000 habitants. Même
scénario à Aden, Singapour, Batavia ou Manille. En Chine, les
guerres de l’Opium et les traités inégaux ouvrent le pays aux
Européens, qui s’installent dans les ports et les concessions :
Hong Kong, Macao, Canton, Hankeou, TsingTao, Port-Arthur. Pour la
plupart des Chinois, ces villes sont le produit de l’invasion étrangère.
Ce phénomène s’accroît avec l’effondrement de l’Empire Qing en
1912. La ville par excellence est alors Shanghai et ses
1,3 million d’habitants, véritable entité autonome symbolisée par son
avenue de front de mer, le Bund, imperium in imperio, lui-même
divisé en concessions étrangères, creuset social et expérimental de
la modernisation en Chine. Au Japon, c’est à l’administration Meiji et
aux élites sociales que l’on doit la transformation. Déjà fortement
urbanisé, le pays s’efforce de diversifier son tissu en favorisant
l’essor de villes industrielles : Yokohama, Kobe, Osaka et bien sûr
Tokyo. Bâtie sur l’ancienne Edo, affaiblie à la fin de l’ère Tokugawa,
Tokyo rase ses remparts, démolit ses taudis et se dote
d’infrastructures modernes. Le quartier de Ginza, détruit par un
incendie, est reconstruit selon les normes de la modernité urbaine, et
des parcs sont créés dans la ville qui atteint 9 millions d’habitants en
1913 (plus de 16 % de la population).
Les mêmes phénomènes, migratoires et commerciaux, expliquent
le vif essor, à compter des années 1870-1880, des villes des « pays
neufs ». Le boom est particulièrement net sur les côtes d’Amérique
du Sud, en Argentine, en Uruguay, au Brésil, en raison de l’afflux de
migrants et de l’explosion des échanges agricoles. La population de
Buenos Aires double tous les quinze ans. De 286 000 en 1880, elle
atteint 663 000 en 1895 et 1,2 million en 1905. Des centaines de
milliers d’Européens du Sud et de l’Est, de Chinois, de Japonais,
viennent s’y installer, tout comme à São Paulo, Rio ou Montevideo.
De 1860 à 1900, l’Amérique latine voit ses grandes villes prospérer :
14 d’entre elles dépassent les 100 000 habitants, 2 les 500 000 et le
taux d’urbanisation atteint 20 %.

Villes et villes

Si elles traduisent des réalités indéniables, les approches globales


et quantifiées tendent aussi à rapprocher artificiellement des
phénomènes dissemblables. Quoi de commun entre New York et
Chicago – où s’élèvent les premiers gratte-ciels (le Home Insurance
Building, construit à Chicago en 1884, est traditionnellement
considéré comme le premier skyscraper) et où apparaissent les
premiers parc d’attraction comme Coney Island –, les villes du centre
de la Hongrie, de l’Ukraine ou des Balkans – immenses villages aux
routes boueuses, peuplées d’artisans et de paysans – et les villes-
marchés du Sahel, qui ne sont souvent que de vastes camps
itinérants. Bien des cités ne sont que des agglomérats informes,
groupés autour d’une forteresse, d’un édifice religieux ou d’un
marché. En Afrique, en Asie du Sud, les rassemblements ne sont pas
toujours pérennes. Dans le Japon des Tokugawa, les élites ne
résident qu’une partie de l’année dans les villes, préférant la vie dans
leur fief. Ce qui fait une ville est moins un ensemble compact
d’habitants et d’habitations qu’une série de pratiques et
d’expériences, d’attitudes et de relations nouées au quotidien dans un
espace donné. Si toutes participent du même phénomène
d’« urbanisation », des distinctions s’imposent donc.

Capitales et métropoles

« L’Europe devient malade de la monstruosité de ses grandes


cités », écrit le sociologue allemand Wilhelm Rieh au milieu des
années 1850. La domination occidentale, ainsi que l’évolution
ultérieure des sociétés urbaines, tend à faire de la métropole
européenne ou américaine, dont on a vu la part dans l’essor général,
le symbole même de « la ville ». Or celles-ci connaissent dans le
courant du siècle une série d’évolutions décisives, qui pèsent à terme
sur tout le fait urbain. C’est d’abord le temps de l’entassement, de
l’insalubrité, de l’inadaptation, bref de la « crise urbaine », dont le
Paris des années 1840 constitue l’archétype, mais qui frappe la
plupart des grandes villes. C’est ensuite le temps de l’aménagement
– hygiène, circulation, habitat, mobilité – qui affecte avec des
chronologies décalées toutes les métropoles et s’accompagne de
mutations culturelles fortes qui font du mouvement, du boulevard, de
l’innovation, du spectacle, bref de la « modernité » telle que
l’entendait Baudelaire, le propre de la ville. C’est enfin celui du
réordonnancement centre/périphérie, qui suscite l’apparition de
banlieues résidentielles, de terraced suburbs, des premiers
commuters, aux sources d’une conception radicalement différente de
la « cité ». De fortes distinctions affectent ce processus, ne serait-ce
que celles qui distinguent les villes américaines, très étendues,
d’emblée modernes, dénuées de remparts, de quartiers gothiques ou
d’institutions paralysantes, des vieilles capitales européennes. Mais
un même destin semble néanmoins réunir ces cités.

Coketowns

Un second type de ville caractérise le XIXe siècle : la ville industrielle,


cette coketown que le romancier anglais Charles Dickens met en
scène dans Hard Times en 1854. Cette représentation de la ville doit
beaucoup à Manchester, parangon de l’Angleterre noire qui avait déjà
ému de nombreux observateurs, John Kay et Friedrich Engels en
tête. Coketown, c’est donc la ville noire, « ville de machines et de
hautes cheminées », ville sale, enfumée, la ville du labeur, de la
misère et du crime qui pousse sur le fumier de l’industrie. En France,
c’est Le Creusot ; en Angleterre, c’est Middlesbrough, ville du fer et
port sur la Tees. Ce sont aussi les « villes champignon »
(boomtowns), cités minières, ferroviaires ou métallurgiques qui
sortent brutalement de terre pour exploiter un contexte ou une
richesse souvent éphémères. En 1848, l’Amérique de la ruée vers l’or
en offre les plus beaux exemples : Bodie, Sacramento, Boulder ou
bien sûr, même si son destin est différent, San Francisco. Mais le
phénomène affecte d’autres zones minières (Johannesburg et
Kimberley en Afrique du Sud, Castlemaine, Kalgoorlie ou Ballarat en
Australie) ou, à la fin du siècle, les milltowns liées à l’exploitation
forestière comme Fort McMurray au Canada, création de la
Compagnie de la baie d’Hudson. Si elle marque fortement les esprits
du temps, la ville industrielle reste cependant minoritaire, sauf en
pays minier (Manchester, Birmingham, Liège, Essen, etc.) et tend à
évoluer vers des fonctions plus complexes.

Villes coloniales

Les villes constituent l’un des principaux instruments de la


domination européenne. Au début du XIXe siècle, Edward Wakefield,
l’un des plus actifs promoteurs britanniques de la colonisation, en fait
le nerf de l’expansion européenne, le contrepoint des atavismes du
colonat rural. À la fin du siècle, les géographes Élisée Reclus et
Halford Mackinder, qui s’interrogent sur la cohésion des empires,
définissent les villes coloniales comme les « points vitaux » de
l’expansion européenne. Pôles commerciaux, militaires et
administratifs, elles constituent aussi le lieu où s’exhibe le pouvoir
colonial, le véritable marqueur politique et culturel de la présence
européenne. Mais aucun « modèle » ne domine, tout dépend du
degré d’urbanisation précolonial ou des rapports de force qui
s’instituent.
Au vrai, deux stratégies coexistent. La plus simple, et la plus
répandue, consiste à investir des cités existantes, déjà dotées
d’infrastructures ou d’un capital symbolique. Alger, Batavia ou Manille
servent ainsi de points d’appui majeurs à l’expansion coloniale. Ports,
centres industriels ou administratifs, ces villes se contentent de
changer de main et de se moderniser. Le colonisateur y investit les
lieux emblématiques du pouvoir déchu, comme le palais des sultans
de Zanzibar, dit Palais des Miracles, ou celui de la reine malgache
Ranavalona à Antanarivo, que le général Gallieni transforme en
musée, mais construit aussi de nouveaux édifices – casernes, hôtels
des postes ou de police, théâtres –, généralement dans le cœur de
la ville. La greffe européenne prend alors la forme d’une localisation
mixte : bâtiments officiels au centre, quartiers résidentiels européens
jouxtant la ville indigène. Les enclaves, concessions ou « beaux
quartiers » qui éclosent ainsi sont dotés d’un confort et d’un cadre de
vie très supérieurs, qu’autorise une domesticité à bon marché. Mais
hormis dans quelques villes très européennes comme Le Cap ou
Alger, le nombre d’Occidentaux y reste faible, entre 3 et 10 % de la
population, dans un contexte de forte ségrégation et de tensions
raciales.
L’autre choix consiste à fonder des villes ex nihilo. De telles
créations peuvent relever d’intentions très différentes. On souhaite
parfois édifier des capitales, ou des villes destinées à devenir de
grands centres cosmopolites. C’est le cas de Singapour, fondé en
1819 par Thomas Raffles sur une petite île de Malaisie, mais aussi
de Hong Kong en 1842, de Kuala Lumpur en 1850, ou de Conakry en
1889. On privilégie alors le plan orthogonal et fonctionnel, en damier.
Mais certaines créations ne sont initialement pensées que comme
des postes militaires, administratifs ou policiers : Enugu au Nigéria,
Brazzaville ou encore Nairobi. D’autres, comme Salisbury en
Rhodésie, sont liées à l’arrivée du chemin de fer. Les Hill Stations,
créées en altitude pour bénéficier de villégiatures dans un climat plus
sain, répondent à des logiques sanitaires et récréatives. Plus de
quatre-vingts localités sont ainsi investies par les Britanniques en Inde
et en Asie du Sud (Dalhousie, Simla, Darjeeling ou Nainital). Les
Français, eux, se reposent à Bokor au Cambodge et surtout à Dalat,
« ville de l’éternel printemps » au Viêt Nam, où le médecin Alexandre
Yersin installe un sanatorium. Certaines fondations peuvent enfin
relever d’initiatives individuelles. C’est ainsi que le baron Empain
décide en 1905 la création d’une ville nouvelle en Égypte. Située en
plein désert, à 10 kilomètres au nord-est du Caire, Héliopolis
entendait développer un habitat bourgeois, répondant aux normes
techniques, fonctionnelles et sanitaires européennes.
Mais toutes les villes coloniales ne sont pas des créations
occidentales. Sur la côte d’Afrique orientale, le sultanat d’Oman
s’empare d’une grande partie des ports. L’expansion ottomane et
égyptienne est forte au Soudan et au Sahel, où la trame urbaine est
très lâche. La ville de Khartoum est ainsi créée par les Égyptiens
vers 1820, et devient une grande ville cosmopolite avant de
succomber à l’offensive mahdiste en 1885. Le Mahdi, lui, fonde une
capitale à Omdurman, un centre militaire qui atteint vite
100 000 habitants, avant d’être détruit par les Anglais lors de la
reconquête du Soudan en 1898. Après la défaite du Mahdi, lord
Kitchener fait reconstruire Khartoum sur un plan inspiré de l’Union
Jack. Et pour nombre de Noirs africains, Freetown ou Monrovia
demeurent des villes « coloniales ».

Villes sans qualités

À trop vouloir caractériser les types de villes, on prend cependant


le risque de rater ce qui fait, pour les habitants, l’expérience urbaine.
Pour la plupart de ceux qui les peuplent, les villes restent des villes,
voilà tout, des lieux de concentration de population où des
« services » sont disponibles en plus grand nombre. On vient y
chercher des fonctions ordinaires : un marché, des administrations,
un espace de transit. On sait aussi que c’est là que résident les
notables locaux. C’est la « petite ville » du roman balzacien, ou les
capitales des royaumes africains. Sans doute le XIXe siècle connaît-il
des mutations fortes : augmentation de la population, disparition des
murailles, densification du semis urbain, émergence de nouvelles
activités (carrefours ferroviaires, cités industrielles, stations
balnéaires, thermales, villes de cure, de loisirs, de montagne), mais
pour l’essentiel des hommes et des femmes qui y vivent, hors des
grandes cités cosmopolites, la ville reste un espace ordinaire qui se
contente de répondre à quelques besoins particuliers.

Fantasmagories urbaines
Les bazars du monde occidental

C’est d’abord dans les grandes villes d’Occident qu’opère le procès


de mondialisation urbaine. Le phénomène n’est pas neuf, mais
s’accélère alors fortement. Il passe par la présence de voyageurs ou
d’attractions venues d’ailleurs. À Londres dès 1810, puis à
Amsterdam et à Paris, on montre Saartjie Baartman, la « Vénus
hottentote », et l’exhibition des « sauvages » du monde entier nourrit
les foires d’Europe et d’Amérique, aux sources d’une véritable
industrie du spectacle « vivant ». Mohawks, Osages ou Charruas font
la une dans le Paris de la monarchie de Juillet. À partir de 1866 se
tiennent des « salons coloniaux », dont l’objectif est d’initier les
Occidentaux aux multiples facettes des colonies. En 1906, l’exposition
de Marseille reçoit plus de 1,8 million de visiteurs : on s’y presse
notamment dans la maison de Cochinchine, bel édifice d’architecture
traditionnelle vietnamienne, construite sur le modèle d’un dinh.
L’exposition de Nogent-sur-Marne, organisée l’année suivante par la
Société française de colonisation, multiplie les constructions
analogues : serre du Dahomey, pavillon du Congo, campement
touareg, ferme soudanaise, village malgache ou indochinois, tous
peuplés de leurs habitants autochtones. Dès 1851, les Expositions
universelles, dont la géographie dessine les contours du monde
« moderne » (de Londres à Paris, Vienne, Melbourne et Chicago),
jouent un rôle similaire dans l’importation occidentale des individus et
des produits « du monde entier ». Grands magasins et succursales
multiples, dont l’essor est synchrone, font de même à leur échelle :
Le Bon Marché, Harrod’s, Macy’s ou Sears Roebuck mettent le
monde à la portée de main du « consommateur », ce type nouveau
qu’invente la ville du XIXe siècle. « La Turquie, l’Arabie, la Perse, les
Indes étaient là. On avait vidé les palais, dévalisé les mosquées et
les bazars », écrit Émile Zola en 1882 dans Au Bonheur des dames.
Les panoramas, les jardins-spectacles, puis le cinématographe
diffusent un même imaginaire. La ville occidentale est devenue un
kaléidoscope où se donne à voir le spectacle du monde. Orientaliste,
japoniste ou primitiviste, la création artistique fait de même. L’histoire
de la gastronomie et des usages culinaires porte la trace de ces
hybridations. Les Britanniques mangent des plats au curry, au ginger
ou au chutney qui doivent tout à la culture indienne, et qu’ils
accompagnent de vin de Porto ou de sherry venu de Jerez. La ville
occidentale elle-même se pare des couleurs du monde. À Londres,
l’Albert Memorial édifié à Kensington Garden entre 1872 et 1876
encadre le baldaquin royal de groupes statuaires évoquant les
différentes parties du monde. En France, explique Robert Aldrich, se
multiplient les monuments, les magasins, les façades ou les cafés
évoquant explicitement l’Empire colonial. À Lille, un riche parfumeur,
qui avait séjourné en Afrique, fait édifier un Palais du Congo sorti tout
droit des Mille et une nuits, et l’on connaît les fastes exotiques de la
maison de Loti à Rochefort.

Cosmopolis ?

« Le monde devient peu à peu une contrefaçon universelle du


Boulevard et de Regent Street », écrit en 1880 l’écrivain portugais
Eça de Queiroz, qui déplore le modèle « envahissant » de ces deux
villes, la perte d’originalité des cultures urbaines traditionnelles.
« Au Caire, ville des califes, il y a des copies de Mabille, et […] le
premier son que j’ai entendu en pénétrant les murailles de Jérusalem,
ce fut le cancan de la Belle Hélène. » Il y a là une antienne qui
pourrait convaincre de la diffusion de plus en plus large des pratiques
venues d’Occident. Le Bon Marché et le viennois Stein s’installent
au Caire, qui voit aussi des constructions post-haussmanniennes
s’édifier sur ses avenues, un opéra s’ouvrir en 1869, un cinéma en
1897, des égouts en 1907. Des cités-jardins poussent à Nairobi, des
faubourgs néo-gothiques à Melbourne et à Bombay, les Hollandais
construisent des canaux et des demeures néo-patriciennes à Batavia
et dans d’autres cités d’Indonésie. Ce phénomène est encore plus net
dans les villes des pays neufs où les migrants européens importent
leurs références et leurs modes de vie. C’est évidemment le cas des
cités d’Amérique du Nord, qui sont autant de « nouvelles Europe »,
mais c’est tout aussi vrai en Amérique latine. Buenos Aires voit
s’élever des buildings modernes, équipés d’eau courante et
d’électricité, sur les artères comme l’Avenida de Mayo. Le grand
théâtre Colon ouvre en 1908 et reçoit les plus grands opéras du
monde, quand la ville s’offre le métro – el subte – en 1913. En trente
ans, elle s’est hissée au rang de capitale internationale. Le
phénomène est similaire à Rio de Janeiro, qui vit à la fin du siècle une
« Belle Époque carioca », mais aussi dans des villes d’Amazonie
comme Manaus, qui s’offre en 1896 un opéra de 700 places.
Même s’il est socialement très différencié, ce phénomène
d’acculturation est évident : la bourgeoisie indienne subit sans le
moindre doute l’influence de la culture britannique. Les magasins,
l’habitat, la consommation culturelle, celle qui passe par l’imprimé, le
théâtre, les cafés, deviennent des références. Les jeunes étudiants
des pays colonisés, futurs révolutionnaires, fréquentent les hôtels et
les cafés de type occidental. Les villes des États qui résistent à la
colonisation sont pareillement embarquées. On connaît le cas de
Tokyo, mais encore plus exemplaire est celui d’Addis-Abeba. La
tradition éthiopienne était celle de la transhumance des villes. Il
existait une vieille capitale stable, Gondar, les nouveaux rois étaient
cependant tenus d’installer leur cité, camp militaire volant autant que
centre de subsistance, à distance de celle de leur prédécesseur. En
fondant Addis-Abeba au milieu des années 1880 et en y fixant sa
capitale, le roi Ménélik II marque donc la fin d’une époque. En 1910,
la nouvelle capitale éthiopienne a dépassé les 100 000 habitants.
Si le pouvoir d’attraction et de domination culturelle des villes
occidentales s’accentue, on reste loin cependant d’une universalité qui
serait celle des global cities. La vigueur des hiérarchies sociales et
des inégalités de genre, qui diversifie et limite la consommation
culturelle, produit des écarts extrêmes. Surtout, ces villes
modernisées qui s’ouvrent à l’Occident restent des espaces
cosmopolites et multiculturels, où l’hybridité est la norme. Singapour,
fondée par les Britanniques, est peuplée de 14 % de Malais, de 8 %
d’Indiens et de 74 % de Chinois, eux-mêmes venus de régions et de
cultures très différentes.
Bas-fonds

Ce ne sont pas seulement la « croissance » et les innovations


techniques qu’exporte l’Europe du XIXe siècle, c’est aussi un modèle de
ville en ébullition, que semble caractériser l’insécurité sous toutes ses
formes : sanitaire, sociale, criminelle, politique, sexuelle. En dépit de
ses attraits, c’est une ville malade, misérable, surpeuplée, alcoolique,
criminelle, où la mortalité s’envole, où la ségrégation sociale
progresse, le plus souvent doublée de ségrégation raciale : les
Irlandais dans les slums des métropoles britanniques, les juifs dans
les ghettos et les shtetls de Russie, les immigrés de toute sorte dans
les tenements et les bas quartiers des villes américaines. À Five
Points, dans la pointe sud de Manhattan, les Italiens succèdent aux
juifs, aux Chinois et aux Irlandais dans un étonnant processus de
« succession ethnique » propre aux villes américaines. À Boston, les
migrants venus d’Europe orientale peinent à se faire une place dans
une ville à forte tradition WASP et qui connaît une précoce
suburbanisation. Le XIXe siècle invente autant les bas-fonds modernes
(le terme est attesté en 1840 et traduit dans la plupart des langues
dans les années qui suivent) que les moyens de les réduire : utopies
urbaines, urbanisme de régulation façon Haussmann, slums
clearance à l’américaine, essor des banlieues résidentielles.
Étrangement, ce « modèle » de la ville mystérieuse, vicieuse et
criminelle, constitue la représentation qui connaît au XIXe siècle la plus
ample circulation. Impulsé à Paris par l’œuvre d’Eugène Sue (Les
Mystères de Paris, 1842-1843), le genre des « mystères urbains »
se diffuse très rapidement dans les vingt ans qui suivent, d’abord en
Europe (Mystères de Londres en 1843, d’Amsterdam en 1844, de
Hambourg en 1845, de Barcelone, Berlin, Vienne, Naples en 1847,
de Bruxelles en 1850, de Stockholm en 1852, de Florence en 1854,
de Lisbonne en 1854), puis aux États-Unis où 150 « mystères » sont
publiés entre 1845 et 1870. Mais il existe aussi des Mystères de
Mexico (1851), de Rio de Janeiro (1866), de Constantinople (1869),
de Buenos Aires (1897), de Shanghai, d’Alger ou de Saint-
Pétersbourg.
Un tel phénomène de mondialisation culturelle interroge. Il
s’explique pour partie par l’essor d’un régime « médiatique », qui n’a
sans doute pas encore rencontré son public « de masse », mais qui
rôde très vite les formes d’une offre standardisée et sérialisée. Les
récits de bas-fonds offrent une matrice narrative très productive,
propre à questionner les identités nationales et urbaines à un moment
où la croissance et les mutations du cadre traditionnel suscitent des
regards anxieux. Mais il s’explique aussi par l’importance du discours
anti-urbain. L’essor des villes s’accompagne en effet d’une
intensification de l’idéologie urbaphobique. La chose n’est pas neuve :
la ville est dans la plupart des traditions associée au vice, au mal et
au Pire des mondes possibles (Mike Davis). N’oublions pas qu’elle
est dans la Bible l’invention de Caïn et que ses principales
incarnations, Babylone ou Sodome, y sont des lieux de débauche, de
corruption et de perversion mercantile. Antithèse de toutes les
valeurs fondant la société occidentale, la ville est l’espace du vice, de
l’impiété et des passions malsaines. Et Babylone devient au XIXe siècle
le terme usuel pour décrire les pathologies et les visions
apocalyptiques de la ville. Plus que la fascination, c’est peut-être ce
rejet de la ville corrompue et mortifère qui unifie les quatre coins de
monde. « Les villes sont le gouffre de l’espèce humaine », avait noté
Jean-Jacques Rousseau, et c’est bien la défiance qui prévaut face à
ces tombeaux de l’humanité. De John Ruskin à Alexis de Tocqueville,
de Thomas Jefferson à Ferdinand Tönnies, en passant par la tradition
confucéenne qui dénonce le caractère corrupteur et étranger du fait
urbain, le trait le plus universel de la ville est sans doute son rejet.
« La ville est devenue une menace grave pour notre civilisation »,
note en 1885 le pasteur évangéliste Josiah Strong. L’âge d’or est
toujours rural.

« Au cours du XIXe siècle apparut une culture urbaine mondialisée,


qui définit un mode de vie plus uniforme, différent des précédents »,
écrit Christopher Bayly. Il convient cependant de ne pas surévaluer
ce modèle. Il est des traits et des fonctions propres à la
concentration de populations qui ne doivent pas à l’expansion urbaine
moderne. Que la ville soit un lieu de rencontre et d’échange relève de
sa nature même. Qu’elle soit un lieu du pouvoir également. Que la rue
soit un espace de vie, de production, de consommation, où se
pressent camelots, crieurs, musiciens, pickpockets, déchargeurs,
marchands de toutes sortes, promeneurs, prostituées et aventuriers,
qu’elle soit « un véritable musée de produits contemporains » empli
d’éventaires et d’étalages, de cabarets et de cafés, est vrai sous
toutes les latitudes et à toutes les époques. « On s’y divertit, écrit
François Maury, un observateur de Paris en 1910 ; on y prend repas
et rafraîchissement ; on y fait des emplettes ; on y travaille…
quelques-uns même y couchent ! » Mais de quelle ville cette
description ne serait-elle pas vraie ?
Par-delà ces convergences structurelles, il faut insister sur la
diversité des situations et des expériences. Beaucoup de villes du
monde ne sont au XIXe siècle que de grosses agglomérations, sans
équipement, de simples entrepôts ou des ports, aux mains de riches
propriétaires fonciers ou de compagnies étrangères. Leurs habitants
ignorent tout du « règne du consommateur », de la « culture de
presse » ou des loisirs urbains. Bien des urbains, en Chine, en
Afrique, en Europe même, n’entretiennent aucune relation avec
l’effervescence d’un boulevard dont ils ignorent l’existence. Sans
doute sont-ils pour partie déjà pris dans les rets de dépendance et de
pouvoir que tissent les réseaux internationaux, mais ils n’en vivent
pour l’instant pas les effets. S’il existe bien un grand scénario
d’expansion continue et linéaire des villes, mis en œuvre au XVIIIe siècle
et accentué au suivant, il importe de préciser qu’il n’affecte encore
qu’une minorité d’individus et qu’il n’a vraiment été ressenti comme tel
que par les élites du monde occidental et une partie des élites
asiatiques.
Dominique KALIFA
Paul BAIROCH, De Jéricho à Mexico. Villes et économie dans l’histoire,
Paris, Gallimard, 1985.
Arnaud BAUBÉROT, Florence BOURILLON (dir.), Urbaphobie ou la
détestation de la ville aux XIXe et XXe siècles, Pompignac-près-
Bordeaux, Éditions Bière, 2009.
Christopher A. BAYLY, La Naissance du monde moderne, 1780-1914,
trad. Michel Cordillot, Paris, Éditions de l’Atelier, [2004] 2007.
Christophe CHARLE (dir.), Le Temps des capitales culturelles, Seyssel,
Champ Vallon, 2009.
Peter CLARK (éd.), The Oxford Handbook of Cities in World History,
Oxford, Oxford University Press, 2013.
Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Histoire des villes d’Afrique noire. Des
origines à la colonisation, Paris, Albin Michel, 1993.
Christian HENRIOT, « Ville et société urbaine en Chine aux XIXe et
e
XX siècles. Essai d’historiographie », Historiens & Géographes,

no 340, 1993, p. 169-183.


Bruno MARNOT, La Mondialisation au XIXe siècle (1850-1914), Paris,
Armand Colin, 2012.
Jean-Luc PINOL (dir.), Histoire de l’Europe urbaine, t. 4, La ville
contemporaine jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, t. 5, La ville
coloniale (XVe-XXe siècles), Paris, Seuil, 2003.
Marcel REINHARD, André ARMENGAUD, Jacques DUPAQUIER, Histoire
générale de la population mondiale, Paris, Montchrestien, 1968.
Gerard J. TELKAMP, Urban History and European Expansion: A
Review of Recent Literature Concerning Colonial Cities and a
Preliminary Bibliography, Leyde, Centre for the History of
European Expansion, 1978.
Stephan THERNSTROM, Richard R. SENNETT (dir.), Nineteenth-Century
Cities: Essays in the New Urban History, New Haven, Yale
University Press, 1969.
Hélène VACHER (dir.), Villes coloniales aux XIXe et XXe siècles. D’un
sujet d’action à un objet d’histoire (Algérie, Maroc, Lybie et Iran),
essais et guide bibliographique, Paris, Maisonneuve et Larose,
2005.
Chapitre VIII

Idées et pratiques révolutionnaires


Comment définir la révolution dans une perspective globale ? Le
déplacement d’échelle impose, en réalité, une profonde révision de
l’un des concepts clés de la « modernité occidentale ». Si l’on
accepte d’étendre la révolution à d’autres espaces que ceux qui
enfantèrent les démocraties représentatives et l’idée communiste, il
faut accepter que certaines d’entre elles ont été tentées au nom de
valeurs que nous jugeons, aujourd’hui, « traditionnelles », voire
réactionnaires : protection de la communauté locale et de ses droits,
religion, défense d’un souverain idéalisé ou d’un ordre ancien
réinventé pour les effets de la cause. Dipesh Chakrabarty se
demandait, par exemple, si une grève insurrectionnelle des ouvriers
du textile à Calcutta était moins révolutionnaire parce qu’elle invoquait
la protection des dieux ? Et les révoltés de Saint-Domingue, qui en
appelèrent d’abord au roi de France puis s’allièrent aux monarchies
espagnole et britannique, étaient-ils moins « modernes » que les
insurgés parisiens des Trois Glorieuses ?
Si ces conditions sont acceptées, on pourra nommer
« révolutionnaires » les mouvements, actions, personnes, sociabilités
ou idées qui cherchèrent à détruire ou à subvertir un ordre
sociopolitique existant au nom d’une légitimité alternative, fondée sur
une conception inédite de la loi, divine ou humaine, de la souveraineté
ou de la société. Cette conception de l’idée révolutionnaire doit
suspendre tout jugement a priori sur son caractère positif ou négatif.
Les Subaltern Studies, nées sous l’impulsion de l’historien indien
Ranajit Guha au cours des années 1980, ont su attirer notre attention
sur les formes de la résistance au pouvoir colonial menées par les
groupes « subalternes », en Inde, en Amérique latine et ailleurs, et
dont une lecture attentive des sources permet de dégager les
logiques. Du reste, l’invocation de croyances religieuses, du
millénarisme ou de figures paternalistes, le caractère local et limité
des revendications, seraient-ils des arguments suffisants pour
contester aux rébellions de ce que l’on appelait naguère le Tiers
Monde toute dimension révolutionnaire, comme le pensait Charles
Tilly ? Le contrepoint révolte/révolution a essentialisé la modernité
des révolutionnaires, et enfermé faussement les autres formes de
rébellion dans un particularisme sans horizon. Certains mouvements
paysans, prônant la défense des terres sous la protection de Dieu,
ont soutenu les grandes dynamiques révolutionnaires, comme en
témoignent les premiers soulèvements du XXe siècle au Mexique et en
Russie, avec les Indiens et métis zapatistes ou les paysans du Parti
socialiste révolutionnaire. La situation était-elle si différente en
Europe ? Maints révolutionnaires et révolutions européennes du
e
XIX siècle ont voulu s’inscrire dans une temporalité sacrée, à l’image
de certains représentants du premier socialisme, dit utopique.
L’élaboration politique, dans la majeure partie du monde, et en
Occident même, passe encore à ce moment-là par la réquisition des
catégories religieuses.
Le décentrement qu’impose une histoire globale des révolutions
n’est donc pas seulement géographique ou chronologique, mais
également conceptuel, exigeant une approche inductive et souple qui
relativise les frontières entre rébellion et révolution, et, par
contrecoup, le grand récit d’une modernité produite en un centre et
diffusée progressivement à ses marges. Renoncer à cette forme de
rationalisation du temps historique entraîne un coût heuristique, dont il
faudrait prendre davantage la mesure, en brouillant, par exemple,
l’opposition entre révolution et contre-révolution. La frontière entre
Ancien Régime et modernité politique en serait, également, fragilisée.
Pour l’heure, la mise à distance de cette intelligibilité de la révolution
présente quelques avantages : elle permet en effet de considérer
conjointement les grands paradigmes révolutionnaires occidentaux –
droit naturel, constitutionnalisme, libéralisme, républicanisme,
nationalisme, anticolonialisme, abolitionnisme, anarchisme,
socialisme, communisme – et les mouvements millénaristes ou
messianiques, mais aussi les révoltes populaires de la faim ou de la
misère, qui continuaient à éclater un peu partout dans les
campagnes, les villes et les faubourgs du monde au cours du siècle
des chemins de fer et d’une révolution industrieuse qui ne se limitait
pas à l’espace occidental.

Deux XIXe siècles

En d’autres termes, comment penser la révolution sans la replier


sur la définition qu’en a donnée cette province du monde qu’est
l’Occident après l’indépendance américaine ? À l’évidence, si le
problème se révèle ardu en 1800, il est plus simple à résoudre en
1900. Parangon de l’altérité absolue, l’empire du Milieu se transforme
en république dès 1911, adoptant une Constitution qui, dans sa
formulation, doit plus au libéralisme occidental qu’aux traditions
chinoises. À l’aube du XXe siècle, si chaque contexte local en modèle
la signification, la plupart des grands paradigmes révolutionnaires
circulent avec facilité entre les différentes parties du monde. Sur le
plan idéologique, la terre est beaucoup plus plate en 1900 qu’elle ne
l’était un siècle plus tôt, et la plupart des revendications sociales,
politiques ou anticoloniales s’expriment désormais en référence – ou
en réaction, ce qui revient au même – à des corpus intellectuels
universalistes issus de l’ère des révolutions atlantiques et des
mouvements protestataires européens. En 1800, ce n’est pas encore
le cas et beaucoup de mouvements radicaux ne s’inscrivent pas dans
cet horizon-là. Malgré l’immense réception des révolutions américaine
et française, ils se déploient en relation avec une lecture particulière
des traditions intellectuelles ou religieuses locales pour les tourner
contre les institutions souveraines, voire religieuses, ou l’ordre social
coutumier.
L’occidentalisation de la révolution décrit ainsi un processus de
codification progressive des mouvements sociaux et des rébellions
politiques par les langages issus de la révolte occidentale contre la
légitimité monarchique puis l’ordre capitaliste : républicanisme,
libéralisme, nationalisme, anarchisme, socialisme, communisme. Au
vrai, la dynamique n’est pas à proprement parler une
« occidentalisation » des répertoires rébellionnaires puisqu’elle
concerne aussi bien les sociétés euro-américaines que leurs colonies
de peuplement : leurs révoltes « traditionnelles », frumentaires ou
fiscales, épousent désormais ces répertoires pour s’organiser, se
dire et se justifier. Sous ce rapport, il faut commencer par la
chronologie et envisager deux XIXe siècles, dont la césure s’avère
difficile à identifier. Si l’on se place du point de vue de la globalité, se
distingue en effet un premier moment où se consolident les grands
registres révolutionnaires dans la mobilisation contre les empires
coloniaux et les monarchies, absolues ou pas. Les répertoires
universalistes mobilisés pour délégitimer les structures
« despotiques » étaient parfois anciens, comme le républicanisme ou
le constitutionnalisme, mais, pour la première fois, ils reçurent une
application concrète aux États-Unis, en France et dans les
républiques sœurs, aux Antilles puis en Amérique ibérique. Ces idées
dominent le monde occidental et ses espaces colonisés jusqu’en
1860 au moins. Selon des modes de composition complexes, ces
registres articulent droit naturel, constitutionnalisme, républicanisme,
libéralisme et nation. Ils s’inscrivent dans une vision cosmopolitique du
monde où le patriotisme et la liberté constituent des principes
extensibles à l’humanité entière.
Du point de vue global, si l’on s’en tient à la généalogie des
répertoires révolutionnaires et de leurs incarnations concrètes, le
e
XIX siècle commence avec la guerre de Sept Ans. Ce conflit ruineux,
qui fut sans doute la première guerre mondiale en raison de ses
enjeux coloniaux, conduisit à la réforme des quatre grands empires
européens – France, Grande-Bretagne, Espagne et Portugal – en
vue d’un meilleur rendement fiscal et d’une défense militaire
améliorée. La Révolution américaine en fut l’une des conséquences,
et, de façon indirecte, les indépendances des républiques hispano-
américaines et du Brésil. Les mouvements révolutionnaires (et contre-
révolutionnaires), menés par des colons d’origine européenne mais
aussi par des minorités noires, des esclaves et des Indiens,
dessinent assez bien la carte intellectuelle des grandes
revendications émancipatrices de l’époque. Ils commencent en effet
comme des formes limitées de résistance à la réforme impériale, au
nom de droits « traditionnels ». Le refus du pouvoir entraîne la
radicalisation des rebelles, qui universalisent leur querelle en
contestant a fundamentis l’ordre existant. La réquisition de grands
paradigmes juridiques et philosophiques permet de faire pièce à la
souveraineté monarchique et de bâtir des formes de mobilisation
publique en produisant une légitimité politique inédite.
La Révolution américaine s’appuya ainsi sur le paradigme du
républicanisme classique, croisé avec les nouvelles valeurs libérales,
pour accoucher de la première république moderne. Les éléments
communs à ces révolutions atlantiques de l’Amérique, qui, avec la
Révolution française et ses prolongements caribéens, africains et
asiatiques, inaugurent la modernité politique occidentale, dessinent un
cadre souple où pourraient se ranger la plupart des mouvements
revendicatifs qui s’égrènent jusqu’au milieu du siècle – qu’ils soient
anticoloniaux, constitutionnels, antiesclavagistes, indépendantistes ou
religieux, ou tout cela à la fois. Les luttes nationales en Europe
s’inscrivent dans un registre anti-impérial et anti-despotique
comparable, et cristallisent un répertoire politique progressiste, où la
liberté du peuple nourrit l’espoir de sa souveraineté, par l’exercice du
suffrage y compris. Si la démocratie politique effraie encore maints
révolutionnaires, elle constitue déjà une sorte d’horizon indépassable
du temps, puisque la contestation des légitimités sacrées ou
traditionnelles ne peut que déboucher sur l’établissement d’un
souverain sublunaire : le peuple. Ainsi en fut-il de la Grèce, qui, en
1844, après son indépendance vis-à-vis de l’Empire ottoman, adopta
un suffrage masculin en théorie très large. Le risorgimento italien, qui
s’affirme contre des empires et des monarchies sacrées – la
monarchie autrichienne et la papauté –, constitue l’exemple achevé
d’un nationalisme cosmopolitique, libéral et démocratique, pourvoyeur
de nombreuses cohortes de volontaires armés dans le combat pour
la liberté en Espagne, en Grèce et en Amérique latine, et porteur, à
l’occasion, d’une pensée républicaine. Giuseppe Mazzini eut une
audience mondiale. Les Polonais, Allemands, Italiens, Hongrois et
même Espagnols qui se révoltent en 1846-1849 partageaient des
idéaux libéraux identiques.
Le premier XIXe siècle pose essentiellement la question de la liberté
politique, des institutions susceptibles de la consolider, du régime, de
l’indépendance nationale et de la citoyenneté ; il contraste avec la
seconde partie du siècle où les enjeux idéologiques et politiques se
déplacent vers la substance de la société et l’organisation
économique, dans le cadre de la révolution industrieuse. L’émergence
de l’anarchisme et du socialisme, celle des partis et des syndicats
ouvriers, l’expansion du salariat et le reflux de l’esclavage ouvrent une
nouvelle ère révolutionnaire marquée par la question sociale, ou les
questions sociales.
Hors de la sphère occidentale, le milieu du siècle, et plus
particulièrement les années 1860, marque également une inflexion
capitale. La construction de nouveaux empires, nourrie par la
dynamique du capitalisme, stimule la volonté de réforme – et
l’émergence de répertoires révolutionnaires – dans les empires
asiatiques – ottomans, chinois, marathe, moghol ou qadjar. Le
modèle de la nation signe, de fait, une inflexion importante quant à la
conception de l’autorité politique et de l’ordre social. Partout reflue la
conception vicariale du pouvoir, image d’un principe divin ou sacré,
éternel et bon. La fixité des hiérarchies sociales, reflet d’une volonté
ou d’une harmonie indisponibles, paraît d’autant moins absolue que,
dans la rivalité internationale, la supériorité de ces empires semble de
plus en plus fragile. Le pluralisme juridique et la diversité sociale,
religieuse, culturelle, qui animent les formations impériales
apparaissent désormais comme des problèmes et l’homogénéité –
des populations et des règles les gouvernant – incarne le futur. De
nouvelles conceptions de la loi se font jour, offrant d’inédits
répertoires politiques pour les apprentis révolutionnaires. Fondée sur
une conception unifiée et « rationnelle » du droit, de la souveraineté
et de la citoyenneté, sur une nouvelle lecture du déploiement
temporel, la revendication constitutionnelle, qui avait travaillé les
premières révolutions atlantiques, tourmente aussi bien la monarchie
ottomane que les empires chinois ou perse. Dans le monde
musulman, le processus constitutionnel représente un espoir pour les
élites modernisatrices et les minorités ethniques ou religieuses. Ainsi,
sous la pression de la France et dans le contexte du mouvement de
réforme ottoman – le Tanzimat –, le bey de Tunis adopte un pacte
fondamental dès 1857, invoquant l’autorité de « la foi et de la
raison », auquel succède, en 1861, une véritable Constitution.
L’Empire ottoman promulgue fugitivement une charte en 1876, dont le
rétablissement est la revendication première de la révolution jeune-
turque en 1908. Celle-ci renverse le sultan Abdülhamid II au nom
d’idéaux nationalistes et libéraux. La Perse de la dynastie qadjar avait
précédé le mouvement, initiant la fin de son ancien régime avec la
révolution constitutionnelle de 1905-1907. En un sens, la période
1860-1920 reproduit dans l’espace asiatique la grande révolution du
droit et de la nation que les premiers empires occidentaux avaient
vécue au cours du siècle inauguré par la guerre de Sept Ans (1763-
années 1860).
De fait, les conjonctures décalées étaient liées dans la mesure où
les nouveaux empires occidentaux, qui s’étaient édifiés sur la critique
des anciens, précipitent la débâcle des souverainetés non
européennes les plus anciennes et les plus vénérables. Nul hasard si
cette crise de la conscience extra-européenne se produit au moment
où la « grande divergence » économique entre l’Atlantique nord et le
reste du monde devient partout patente. S’ouvre alors la fenêtre du
weapons’ gap, qui donne une supériorité militaire aussi incontestable
que passagère aux armées occidentales, facilitant l’expansion des
empires britanniques et français en Afrique et en Asie. Dans les
Antilles, l’US Navy envoie ses troupes d’occupation en Haïti, à Cuba,
mais aussi en Amérique centrale – et jusqu’aux Philippines.
À la suite de la guerre de Crimée (1853-1856), où la France et la
Grande-Bretagne parviennent à faire plier la Russie, l’Empire ottoman
prend conscience de sa faiblesse relative et intensifie le Tanzimat
commencé en 1839. La Chine, après les deux guerres de l’Opium
contre les Britanniques, doit renoncer progressivement à la conviction
de sa supériorité pour commencer le mouvement réformateur de
l’autorenforcement (ziqiang) visant à immuniser son essence (ti) par
l’adoption des innovations techniques des Occidentaux (zong).
Mouvement inachevé, qui fragilise l’Empire et le livre à d’immenses
mouvements insurrectionnels. C’est la révolution de 1911 qui met fin à
une monarchie millénaire, sous l’impulsion des républicains radicaux
du Tongmenghui. À l’inverse, le Japon, après avoir subi en 1853
l’affront d’une ouverture commerciale imposée par les ambitions
pacifiques des États-Unis – nouvel « Empire de la liberté » –, adopte
avec succès la stratégie d’une modernisation défensive avec l’ère
Meiji (1867-1912). En 1857-1858, la grande rébellion des cipayes,
réprimée dans le sang, mène à l’anéantissement de la vénérable East
India Company, des Empires moghol et marathe, inaugurant une
nouvelle forme de domination de la péninsule indienne, le British Raj.
Commencée plus tôt avec la prise d’Alger au nord et le Grand Trek
au sud (1835), le processus de colonisation de l’intérieur de l’Afrique
s’intensifie après le Congrès de Berlin (1884-1885).
Alors que l’Asie s’empare des répertoires idéologiques des
révolutions atlantiques, le monde occidental voit s’effondrer l’espoir
dans le caractère régénérateur du changement constitutionnel. Les
sociétés civiles en construction s’intéressent désormais moins à la
question du régime qu’à celle d’une démocratie concrète.
L’inauguration de la question sociale déplace les enjeux de l’horizon
révolutionnaire – et contre-révolutionnaire – vers la transformation de
la société. C’est toute la conception du rôle de la loi dans le
changement révolutionnaire qui bascule. La découverte des lois
scientifiques commandant le développement nécessaire des sociétés
doit désormais inspirer tout projet de communauté idéale et
souveraine. Chacun à leur façon, les ouvrages de Charles Darwin –
L’Origine des espèces est publiée en 1859 ; La Filiation de l’homme
en 1871 – et de Karl Marx – Le Capital paraît en 1867 –
représentent des jalons essentiels de ce basculement. Ils repèrent
une forme inaperçue de rationalité à l’œuvre dans l’histoire naturelle
et humaine ; une providence qui ne serait pas divine, mais orienterait
irrésistiblement le cours du monde. L’œuvre de Marx allait
décisivement diriger le mouvement révolutionnaire dans le sens d’une
histoire surdéterminée par la rationalité économique, élaborant ainsi
une critique qui fonderait l’espoir révolutionnaire d’une partie
significative des milieux ouvriers et paysans dans le monde, pendant
plus d’un siècle. Il ouvre un second XIXe siècle qui, par certains côtés,
annonce davantage le siècle suivant qu’il n’hérite des Lumières.
La révolution darwinienne propose aussi, aux yeux de ses
interprètes et de ses partisans, un principe scientifique et séculier
permettant de comprendre le devenir nécessaire des sociétés
humaines. La « survie des plus aptes », selon la formule du
sociologue Herbert Spencer qui reprenait en les trahissant les thèses
de Darwin, figurait la loi d’airain des sociétés humaines. Alliée ou non
au positivisme, cette idée connut un succès mondial, orientant le
nationalisme vers le particularisme et la redéfinition raciale. En Chine,
les idées évolutionnistes furent mobilisées par des intellectuels et des
administrateurs pour inscrire l’empire du Milieu dans une temporalité
profane, expliquer sa « décadence » par rapport aux puissances qui
la dépeçaient. Il fallait repenser la Chine sur le plan de la
communauté nationale des Hans. Aux États-Unis, elle allait soutenir la
construction des régimes de discrimination post-abolitionniste. En
Amérique latine, associé au positivisme d’Auguste Comte, le
darwinisme social marqua la fin de la république universelle pour
justifier la construction d’États-nations conservateurs sur le plan
politique et social, mais novateurs sur le plan économique, tout en
stimulant l’immigration européenne pour « améliorer la race » en
« blanchissant la nation ».
À la même époque reculent ou disparaissent les institutions les plus
anciennes de la dépendance personnelle, marque la plus évidente de
la chute des premiers empires. Après les précoces abolitions
britannique (1833) et française (1848), le servage est supprimé en
Russie (1861), l’esclavage en Amérique hispanique (1820-1860), aux
États-Unis (1865), à Cuba (1880-1886) et au Brésil (1888). Ces
émancipations marquent le début de nouvelles formes de
ségrégation, destinées à séparer ceux que la loi égalisait sur le plan
civil et, parfois, politique. À partir de ces années se développe une
véritable obsession pour la race, entendue selon les nouveaux savoirs
biologiques du temps. Ce principe devient l’élément explicatif d’une
histoire de l’humanité entendue comme compétition entre les peuples
pour la survie biologique. Mutatis mutandis, l’expansion du suffrage
après 1848, devenu universel – bien que restant masculin – dans un
certain nombre de pays où des élections étaient organisées, stimule
les argumentaires pour limiter les effets d’une démocratie jugée
torrentielle. Les femmes commencent à voter dans le Wyoming
(1869) et en Nouvelle-Zélande (1893), inaugurant un nouveau cycle
approfondissant l’exigence démocratique. À côté du genre, du cens
ou des capacités, la race est couramment mobilisée afin d’exclure
certaines populations des droits politiques, réglant du même coup le
problème de la citoyenneté des colonisés à l’intérieur des nouveaux
empires. Les attributs des « races inférieures » rejoignent, du reste,
ceux que l’on reproche aux femmes : passivité, immoralité,
irrationalité, sensibilité excessive, indolence. Cette fermeture de la
citoyenneté devait stimuler de nouveaux répertoires universalistes,
dont le socialisme et le communisme, et encourager le féminisme.
Elle inspira, en réaction, une pensée des anti-Lumières, de Thomas
Carlyle à Friedrich Meinecke en passant par Ernest Renan, et se
brancha sur un nationalisme qui abandonna peu à peu son horizon
cosmopolitique. Cette compréhension particulariste du « droit des
peuples » – l’un des principes capitaux des internationales libérales et
républicaines de la première moitié du siècle – marque l’une des
ruptures idéologiques les plus importantes entre les deux XIXe siècles,
sur le plan mondial. L’universalisme des grands courants
révolutionnaires progressistes ne s’oppose plus tant à la tradition ou
à la légitimité des anciens régimes, ou aux dérives liberticides des
gouvernements, qu’à une forme de nationalisme biologisant ou, au
minimum, enraciné dans la terre et les morts, et dont le but n’est plus
de revenir à l’âge d’or de l’alliance du trône et de l’autel, mais de
construire du neuf. La dialectique entre révolution et contre-révolution
n’est plus de même nature après la grande césure allant de 1848 à
1870 qu’auparavant.
Médiateurs de révolution

Parmi les truchements de ces circulations révolutionnaires, il faut


commencer par l’exil politique. Celui-ci a joué un rôle fondamental
dans la diffusion des idées, comme des expériences et des pratiques
de mobilisation. Après le Congrès de Vienne, en voulant réprimer les
mouvements hétérodoxes, les États dynastiques ont répandu, sans le
vouloir, certaines théories subversives. Ces exils répondaient à la
scansion des cycles révolutionnaires et à leur répression, aboutissant
à la création de groupes importants de réfugiés dans certains pays
offrant l’asile, comme la France de Louis-Philippe. Les soulèvements
constitutionnels et libéraux des années 1820, en Europe du Sud
notamment, le cycle révolutionnaire de 1830, ouvert par les Trois
Glorieuses, et poursuivi en Belgique et en Pologne, les révolutions de
1848, surtout, en Pologne, en Italie, en Hongrie, dans les États
allemands et même en Espagne, jetèrent sur les routes des milliers
de proscrits politisés. Certains de ces athlètes de la liberté furent
d’inlassables combattants, maniant la plume ou l’épée, à l’image de
l’Anglais Thomas Paine, de La Fayette, le « héros des deux
mondes », du Vénézuélien Francisco de Miranda, de Giuseppe
Mazzini, de Giuseppe Garibaldi ou de Mikhaïl Bakounine. Ils
incarnèrent les premières générations de révolutionnaires
transnationaux que le XXe siècle allait voir se multiplier. Hors de
l’Occident, point de différences. Le mouvement jeune-turc émerge le
14 juillet 1889 à Istanbul sous l’impulsion d’étudiants qui admiraient la
Révolution française et voulaient transformer l’Empire ottoman en un
État constitutionnel, libéral et tolérant. Si cette promesse fut trahie
par le génocide des Arméniens, pourtant nombreux dans l’élan
originel, ce groupe pluriethnique et pluriconfessionnel devait aux exilés
une grande partie de sa substance. Du reste, le premier congrès
jeune-turc fut tenu à Paris en 1902 afin de réunir tous ceux que le
sultan avait proscrits et qui vivaient en Europe.
Les militaires, ou plutôt les combattants, jouèrent ainsi un rôle
fondamental pour diffuser les idées au fil de leurs pérégrinations,
produire et publier des savoirs, communiquer l’expérience de la lutte.
Des générations de volontaires en armes composèrent des brigades
internationales avant la lettre qui associaient le combat pour une
cause à certaines formes de mercenariat. La première vague lutta
aux côtés des révolutionnaires américains, et le mouvement se
développa à l’issue des guerres napoléoniennes où quantité de
soldats licenciés s’engagèrent dans toute l’Europe, notamment en
Allemagne du Nord et en Irlande, en faveur des émancipations
hispano-américaines. Au cours des années 1820, les volontaires
libéraux firent le coup de feu pour défendre les révolutions anti-
absolutistes de la péninsule Ibérique, soutenir les soulèvements
constitutionnels de Naples, sans oublier l’indépendance de la Grèce
insurgée. À ces cohortes, il faut ajouter corsaires et marins en
rupture de ban qui associaient la recherche de l’aventure, de la liberté
et de la richesse. La faible professionnalisation des armées et leur
relative indifférence à la nationalité permettait ainsi de recruter,
souvent au plus haut niveau de la hiérarchie, des combattants
étrangers, parfois exilés, souvent convaincus par une cause, ou de
simple aventuriers. En 1829, les Bruxellois conjurés contre la
domination néerlandaise tentent de convaincre le général argentin
San Martín de prendre la tête de leur armée. Républicain et
démocrate convaincu, Garibaldi, chassé d’Italie, traversa l’Atlantique
pour le Brésil puis l’Uruguay, où il conduisit une légion italienne. Il
retraversa l’océan pour s’engager à nouveau au service de l’unité
italienne, et enfin combattre les Prussiens dans l’armée française,
devenue républicaine en 1870. Au cours de sa vie, Garibaldi, né à
Nice, fut successivement député italien, uruguayen et français. Son
cas n’est pas extraordinaire, et des milliers d’autres exilés et
volontaires comme lui, depuis la fin du XVIIIe siècle, ont participé aux
mouvements révolutionnaires et démocratiques du monde atlantique.
À l’image de Garibaldi, les Italiens du risorgimento se retrouvèrent
dans de nombreux théâtres d’opérations, au cours des années 1820
et 1830, avant de combattre chez eux après 1847-1848. Des
Polonais, écrasés en 1830 comme en 1848, purent s’engager dans le
reste de l’Europe jusqu’à la Commune. Le monde du XIXe siècle fut
ainsi celui de l’alliance des Lumières et du romantisme, avec ces
combattants cosmopolites, paladins de la liberté et férus d’aventure.
La fin du XIXe siècle connut des flux migratoires massifs, qui ont
favorisé la circulation des idées, des pratiques révolutionnaires, ainsi
que de nouvelles formes d’association. Ce siècle fut, rappelons-le,
l’un des grands moments du trafic d’esclaves, de l’Afrique vers le
Brésil ou Cuba et, dans une moindre mesure, le sud des États-Unis,
mais aussi des « engagés », ces travailleurs dépendants, à la
condition semi-servile, dont beaucoup voyagèrent de la Chine et de
l’Inde vers les Amériques ou les îles de l’océan Indien. Certaines
formes de résistances furent ainsi importées : les coolies, originaires
du Gujarat ou du Tamil Nadu, furent engagés aux Antilles où ils
avaient coutume d’incendier leurs plantations en cas de
mécontentement. Mais c’est surtout l’arrivée d’ouvriers et d’artisans
qualifiés, anarchistes ou socialistes, qui a pu aider à la radicalisation
de la culture politique locale, comme aux États-Unis ou en Argentine.
Des esclaves musulmans, récemment déportés d’Afrique et
provenant d’ethnies guerrières, organisèrent ainsi la grande rébellion
des Malês, à Bahia, au Brésil, en 1835.
Ce sont aussi les mobilités temporaires qui jouent un rôle de tout
premier plan dans la diffusion des répertoires rebelles. Les séjours,
les postes diplomatiques, les études à l’étranger – souvent dans les
grandes capitales occidentales – constituent des moments forts où
certaines élites naguère traditionnelles se confrontent à un éventail
d’idées, de valeurs et de pratiques nouvelles, révolutionnaires pour
certaines. Muhammad Ali, khédive d’Égypte, envoie ainsi dès 1826
des étudiants d’Al-Azhar se former à Paris. Un futur ministre
égyptien, Alî Mûbarak, est présent dans la capitale française lors de
la révolution de 1848. En Chine, après la révolte des Boxeurs (1900),
les idées anarchistes, socialistes et républicaines du Tongmenghui
de Sun Yat-sen furent l’une des principales forces corrosives de
l’Empire. Or l’anarchisme s’y diffusa par l’intermédiaire de deux
groupes d’étudiants, l’un présent au Japon, l’autre à Paris. Si le
premier s’inspira des œuvres des anarchistes russes, Pierre
Kropotkine et Bakounine (lequel avait été déporté à l’est, en Sibérie),
le second produisit une synthèse nouvelle, alliant une forme de
fédéralisme agrarien, à la Thomas Jefferson, mêlé aux traditions
taoïstes et bouddhistes. Les circulations de travailleurs dans le
Pacifique ou l’Atlantique ont elles aussi nourri la diffusion des idées
subversives. C’est en travaillant sur des bateaux en partance pour les
États-Unis puis la France que le futur Hô Chi Minh devint
révolutionnaire.
Le XIXe siècle fut également celui des communautés utopiques,
inspirées par Charles Fourier, Robert Owen ou les anarchistes. Il
s’agissait de construire une communauté idéale à l’écart d’une société
corrompue par la pouvoir et l’argent, animée par le rejet de la
propriété privée et de certaines institutions sociales, comme le
mariage, le patriarcat ou l’éducation familialiste des enfants. Ces
révoltés cherchaient à construire des contre-modèles sociaux fondés
sur le partage des biens, du travail, des ressources. Ces groupes
furent souvent pérégrinants, et les Amériques ou les espaces
coloniaux accueillirent plusieurs de ces communautés. Ces
expériences s’inscrivaient dans la suite des expériences de
colonisation agricole au Texas par des exilés français, comme les
bonapartistes du Champ d’Asile, en 1819, ou Castroville, en 1844,
avec ses migrants alsaciens. Sous l’impulsion de Victor Considerant,
le phalanstère de La Réunion s’installa au Texas en 1854, alors
qu’une communauté fouriériste – la communauté agricole du Sig –
s’était établie dans la plaine d’Oran en 1846 et qu’une autre, dans le
sud du Brésil, réunissait des centaines d’artisans venus de France, en
1841. Ces tentatives n’eurent, en général, pas la réussite escomptée,
et les colonies se dispersèrent au bout de quelques années.
Des anarchistes tentèrent également l’aventure, comme Élisée
Reclus en Colombie, en 1845, ou les Italiens de la Colônia Cecília
dans le sud du Brésil, en 1890. D’autres sociétés gyrovagues, du
reste, comme celles des marins, favorisèrent la diffusion de
l’expérience révolutionnaire. Comme aux temps de l’« Atlantique
révolutionnaire » de Marcus Rediker et Peter Linebaugh, des
esclaves se soulevèrent sur des navires, des marins de guerre se
mutinèrent contre le fouet et la mauvaise nourriture, créant de micro-
contre-sociétés temporaires, dans les eaux brésiliennes ou en mer
Noire, sur le Potemkine, ou à Kronstadt. Si les dernières républiques
corsaires disparurent dans la Caraïbe des années 1820, les révoltes
de ces marins continuaient la longue histoire de la subversion
maritime.

Publics, contre-publics et associationnismes


révolutionnaires

Resserrons la focale autour des lieux qui permettent la libre


circulation des idées et des personnes, dans un monde où la plupart
des pays persécutent l’hétérodoxie politique et construisent des
stratégies d’immunologie en ce sens. Ces espaces de liberté et de
circulation ne relèvent pas nécessairement de souverainetés elles-
mêmes tolérantes envers leurs propres nationaux, mais ils abritent et
facilitent la circulation des idées révolutionnaires, en raison des
ressources intellectuelles, politiques, culturelles qu’ils offrent, ou
parce qu’ils regroupent une « masse critique » de réprouvés de
nombreux pays. Au début du XIXe siècle, Philadelphie fut l’un des
havres du républicanisme atlantique, avec ses journaux, ses
traducteurs, ses imprimeurs, dont beaucoup étaient français. On
connaît le rôle qu’ont joué Paris, puis Londres et Bruxelles, New York
et la Suisse, pour abriter les membres épars des « internationales »
libérale, socialiste, anarchiste et communiste. Ces lieux de
l’interconnexion rebelle, cette géographie des nœuds révolutionnaires,
dépendait de la conjoncture politique et des intérêts géopolitiques des
États persécuteurs ou pourvoyeurs d’asile. Les facteurs push de l’exil
n’ont pas besoin d’être explicités, et les facteurs pull dépendaient de
la proximité idéologique, de l’indifférence ou de l’intérêt bien compris
des États récepteurs : accueillir un gouvernement en exil ou des
ennemis d’État pouvait s’inscrire dans une stratégie diplomatique. Le
Jura suisse, fédéraliste, abrita maints militants anarchistes, tandis
que la France de la IIe République et les États-Unis furent l’asile
temporaire des insurgés italiens, allemands, russes, polonais,
hongrois, mexicains ou cubains, et de tant d’autres. Londres et
New York aimantèrent, au cours du siècle, les parcours des exilés
politiques. C’est sans doute pourquoi elles virent s’institutionnaliser
des internationales révolutionnaires.
En 1855, l’Association internationale fut créée dans la capitale
britannique par des socialistes européens exilés, neuf ans avant la
« Première internationale », l’Association internationale des
travailleurs. En 1905 naît l’International Workers Association, dans le
port américain qui regroupe un impressionnant spectre révolutionnaire
d’anarchistes, de communistes et de socialistes : radicaux russes et
mexicains s’y retrouvent, futurs acteurs des deux premières grandes
révolutions du XXe siècle dans leurs pays respectifs. Ces capitales des
diasporas militantes furent des lieux de refuge, mais aussi d’action et
de création politiques, de publication et d’édition, de contacts entre
les différents mouvements de gauche (mais aussi de droite). Cet
espace public de l’exil nourrissait dans les pays d’origine des formes
de contre-publicité souterraines, avec la circulation sous le manteau
de textes, de journaux interdits, et l’organisation de formes de
sociabilité ou d’associationnisme secrets.
La circulation des idées révolutionnaires se joue dans la dialectique
entre la construction d’un espace public de discussion et d’échanges,
élargi au niveau mondial par l’importance grandissante de la presse,
la traduction, la littérature, l’émergence des « sciences sociales » et
de la multiplication des lecteurs – certes mesurée dans beaucoup
d’espaces. La globalisation de la conscience rebelle se nourrit aussi
de l’expansion coloniale, construisant une sphère de débat et
d’interrogation face à ce phénomène déstabilisant pour beaucoup de
populations. Mais la circulation des idées subversives, souvent
sommaires, passait aussi par la médiation orale via certains groupes
militants. L’Inde du Raj britannique témoigne de la puissance de
subversion de la rumeur.
Du côté de la publicité se tisse, dès la fin du XVIIIe siècle, un réseau
de diffusion mondial des idées par l’intermédiaire du
« paragraphe mobile » : telle nouvelle de la Révolution américaine fait
ainsi l’objet de brèves dans des journaux américains, bientôt reprises
par des périodiques anglais, puis traduites en français, en
néerlandais, en espagnol, en portugais, finissant par circuler dans
l’ensemble du monde atlantique, jusque dans les « marges »
coloniales des différents empires. Malgré les politiques d’immunologie
développées par les États pour se prémunir de la « contagion »
révolutionnaire, ces nouvelles circulaient librement dans le monde par
le biais du plagiat et de la traduction. Les médiateurs de ces
informations appartenaient aux élites, mais ces nouvelles étaient
relayées oralement, surtout en période de crise, au sein de
populations beaucoup plus larges. Les différentes révolutions et
indépendances de l’Amérique et de l’Europe connurent ainsi une
diffusion mondiale rapide, suscitant adhésion ou rejet. Certains
journaux subversifs, après un temps de parution dans leur pays
d’origine, s’exilèrent dans des cités plus accueillantes. Cela ne veut
pas dire que la lecture de ces journaux était cantonnée aux groupes
locaux d’exilés, puisque leurs idées pouvaient être relayées par le
biais de circulations secrètes. El Español, de José María Blanco-
White, est publié à Londres pour lutter contre l’invasion napoléonienne
de l’Espagne et encourager la révolution libérale ; le journal
réformateur Misr, interdit au Caire en 1877, paraît à Paris après
1879.
Mais le développement de la presse ne doit pas cacher
l’importance des manuscrits, lesquels faisaient connaître, malgré la
censure, les œuvres critiques. Les simples feuilles imprimées,
transcrivant pétitions et revendications, les affiches, les chansons
représentaient de puissants médias de mobilisation. Certains
symboles révolutionnaires, en évoquant des précédents
émancipateurs, inscrivaient l’action collective dans une temporalité –
et donc un univers de sens – qui dépassait la simple action locale.
L’arbre de la liberté, symbole de la révolution américaine à Boston et
dans le reste des treize colonies, devint un signe révolutionnaire
français sous le nom de mai. Sa plantation s’imposa, comme on le
sait, comme l’un des grands rituels révolutionnaires du pays jusqu’en
1871 au moins. Les républiques-sœurs l’adoptèrent en Europe,
comme certains patriotes hispano-américains au cours de la décennie
1810. Le drapeau rouge, qui signifiait le combat sans quartier sous
l’Ancien Régime, refit surface lors de l’insurrection républicaine qui
marqua les obsèques du général Lamarque en 1832 ; il fut adopté
par les mouvements socialistes européens après 1848 et, de là, se
généralisa pour avoir le succès mondial que l’on connaît. Signifiant
l’unité du mouvement socialiste et ouvrier, la bannière écarlate
dénotait à la fois l’internationalisme du combat, son inscription dans
une histoire et sa promesse d’un futur commun à l’humanité.
Les associations syndicales et politiques transnationales jouèrent
un rôle évident dans la diffusion des répertoires révolutionnaires dans
le dernier tiers du siècle. Longtemps interdits en Europe, les
syndicats de travailleurs s’affirmèrent d’abord en Grande-Bretagne,
sous la forme des trade unions, dans la décennie 1830.
L’institutionnalisation des mouvements ouvriers européens permit
l’émergence d’organisations cosmopolites dont l’Association
internationale des travailleurs figure l’archétype. Regroupant des
socialistes de différentes obédiences, anarchistes ou syndicalistes de
toutes sensibilités, la Première internationale cristallisa les idées
révolutionnaires. Cette création ne doit pas occulter les formes
antérieures d’associationnisme transnational, comme lors des luttes
pour la fin de l’esclavage, où les associations abolitionnistes
américaines, anglaises, françaises et européennes, nourrissaient des
liens étroits, par le biais des correspondances et des visites
mutuelles de leurs membres. Les sociétés secrètes, comme la
Charbonnerie en Italie et en France, avaient elles aussi une dimension
internationaliste forte. Les luttes pour l’indépendance nationale, et le
combat républicain, suscitèrent, avant l’Internationale, des
associations rebelles comme le mouvement Giovane Italia, fondé par
l’exilé Mazzini à Marseille en 1831. La franc-maçonnerie, malgré tous
les clichés qui lui sont associés, constitua également un réseau
transnational, discret et efficace, en faveur de valeurs opposées à la
légitimité monarchique.
Mais ces formes a priori modernes, en tout cas familières au
lecteur européen, n’annulent pas l’importance d’autres types de
regroupement, de caractère à première vue traditionnel, dans la
circulation d’idées subversives, même si, parfois, il est difficile de dire
si un mouvement anticolonial – prenons cet exemple – relève de la
révolution ou de la contre-révolution. Les confréries religieuses,
certaines formes de banditisme ou de guérilla, les sociabilités
construites par les groupes ethniques minoritaires ont souvent été
des lieux fondamentaux pour comprendre la genèse et le
développement de mouvements hostiles à l’ordre politique ou social.
Les Britanniques ne craignaient rien tant que les sociétés secrètes
chinoises, comme les triades : celles-ci étaient à la fois des formes
d’organisation active et des lieux de production idéologique d’autant
plus efficaces qu’elles traduisaient certaines notions
« traditionnelles » – en l’occurrence taoïstes – en mots d’ordre pour
l’action. Dans le monde musulman, les mouvements de réforme
radicaux ont souvent eu une expression anti-ottomane, comme parmi
les wahhabites. En Amérique latine, les communautés indiennes ont
développé des argumentaires à la fois républicains et
« traditionnels » vis-à-vis des autorités, réclamant les droits à la
citoyenneté, pour défendre leurs terres collectives.
À cette sphère publique, il faut accoter un autre domaine de
circulation, secret et informel, celui de la contre-publicité. Le terme de
contre-public fut proposé par les sociologues Oskar Negt et
Alexander Klüge pour compléter – et critiquer – la notion d’espace
public tel que le philosophe Jürgen Habermas l’avait formulée : une
sphère de discussion rationnelle, composée sociologiquement par les
élites, sociales ou culturelles. La contre-publicité décrit, elle, un
processus de diffusion de représentations alternatives du monde par
le biais de sociabilités discrètes, ou secrètes, sous le couvert de la
dissimulation et de l’apparente déférence. Hors du monde occidental,
elle recoupe cette « transcription cachée » des groupes dominés
(James Scott), qui n’ont pas la possibilité d’exprimer publiquement de
formes d’opposition et le font par l’intermédiaire de la rumeur, de la
violence sporadique, de la revendication explosive et limitée. Les
contre-publics des mondes colonisés, paysans, artisans pauvres et
esclaves, ont recours aux valeurs traditionnelles, notamment
religieuses, pour formuler leurs revendications. Les soulèvements
adoptent la bannière du messianisme ou du millénarisme, enrôlant les
élites locales secondaires pour structurer leurs protestations. Les
modalités de la communication politique sont souvent orales, même si
elles se réfèrent à l’autorité de l’écrit, d’autant plus prestigieux qu’il
n’est pas maîtrisé. Parfois, la rébellion prend la forme silencieuse de
l’exil dans des zones peu ou pas contrôlées par les États, pour fuir
l’arbitraire, la fiscalité et les maladies, pour constituer d’immenses
territoires peuplés de réfugiés, dans les Amériques, en Afrique ou en
Asie.
Les plus grandes révoltes – et peut-être révolutions – du XIXe siècle
se déroulèrent en Chine, témoignant de l’efficacité de ces formes de
mobilisation souterraines alors que s’affaissait l’autorité impériale. En
réponse à l’ouverture à l’Occident, via les deux guerres de l’Opium,
ces révoltes des années 1850-1860 mobilisèrent des millions de
paysans et d’artisans, grâce à des réseaux d’entraide et de solidarité
traditionnels, au nom d’idéaux millénaristes et de défense
communautaire. Ainsi les Hakkas de l’arrière-pays de Canton,
touchés par les conséquences économiques de la seconde guerre de
l’Opium, prirent-ils les armes sous la conduite d’un chef
charismatique, Hong Xiuquan, appuyé par les triades. Son
programme visait à créer le Royaume Céleste de la Grande Paix,
inspiré par une pensée syncrétique dont les sources étaient aussi
diverses que le taoïsme, le bouddhisme et le protestantisme, connu à
travers une brochure religieuse apportée par les Britanniques.
Réforme agraire, égalité entre les hommes et les femmes,
réorganisation de la société autour de groupes familiaux furent les
rénovations introduites dans ce royaume fédératif jusqu’à sa
destruction en 1864. Au même moment, la rébellion des Nian (1853-
1868), ethnie du nord de la Chine, rêvait d’un retour à l’âge d’or de
l’empire du Milieu, contre la domination des Mandchous. Ce
mouvement paysan était a priori passéiste, voire archaïque. Il
recourait à une rhétorique traditionnaliste et il était encadré par des
sociétés secrètes, comme le Lotus Blanc. La révolte construisit
cependant un contexte propice aux nouveautés républicaines puis
communistes : les Nian appuyèrent les républicains en 1911, lors de
la chute de l’Empire, puis le soulèvement communiste postérieur,
dans les années 1920. Ces rébellions agraires n’annonçaient pas
nécessairement la révolution mondiale, mais elles ouvraient
néanmoins l’horizon des possibles dont fit partie la révolution
communiste.

Les décentrements qu’imposent la perspective globale à la


compréhension des idées et circulations révolutionnaires – bien qu’il
soit difficile d’échapper à l’ethnocentrisme – ouvrent des perspectives
pour mieux comprendre les mouvements radicaux dans le monde
actuel, comme si l’effondrement du communisme avait fermé une
parenthèse. D’une certaine manière, les révolutions du XIXe siècle, et
leurs enjeux à propos de la religion, de la race, du genre ou de
l’empire, nous sont désormais plus proches que le monde qui s’est
effondré entre 1989 et 1991.
Clément THIBAUD
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Chapitre IX

Missions, internationalisation
du christianisme,
interaction des croyances
Le 2 octobre 1792, un petit groupe de baptistes décide de fonder à
Nottingham une société missionnaire, la Baptist Missionary Society, et
de financer l’envoi du pasteur William Carey dans le comptoir danois
de Tranquebar, en Inde. Cette initiative incite le pasteur David Bogue à
publier en septembre 1794 dans l’Evangelical Magazine un appel à
tous les membres des Églises indépendantes pour qu’ils s’engagent au
sein d’une société missionnaire commune. La London Missionary
Society (LMS) est créée en 1817 ; elle se définit comme
interdénominationnelle parce qu’elle réunit les fidèles de différentes
affiliations ecclésiales. La mobilisation des protestants pour la mission
est lancée. Le modèle, repris par la Mission de Bâle en 1815 et la
Société des missions évangéliques de Paris en 1822, doit cependant
composer avec la création de sociétés davantage liées aux Églises,
anciennes (anglicanes, presbytériennes, luthériennes) ou nouvelles
(méthodistes).
D’abord paralysée par la crise qui touche le catholicisme à la fin du
e
XVIII siècle, l’Église romaine profite de conditions plus favorables pour
se réorganiser sous le Premier Empire et surtout à partir de la
Restauration. Un nouveau cycle missionnaire catholique s’ouvre dans
les années 1830 après celui qui s’était déployé au XVIe siècle en
Amérique hispanique et au XVIIe siècle en Amérique du Nord et dans
certaines régions d’Asie (Chine, Japon, Viêt Nam) et d’Afrique. Il est
favorisé en France par le rétablissement des congrégations
religieuses. Il s’étend avec la fondation de congrégations tournées vers
la mission.
Sous l’action simultanée et concurrente des missions catholiques,
protestantes, orthodoxes à la périphérie de la Russie et au Japon, le
christianisme entame une nouvelle phase d’expansion qui le conduit
vers les terres nouvellement explorées par l’Europe, parfois peuplées
par des colons européens, souvent intégrées dans de vastes empires
coloniaux. Cet effort planifié n’entraîne pas avant 1914, en termes de
conversions, un bouleversement de la géographie religieuse mondiale.
Les statistiques, approximatives, traduisent plus la croissance
démographique des populations que des passages massifs à une
autre religion. Mais la mission parvient à fonder des milliers de postes
missionnaires autour desquels se forment de petites communautés.
Elle constitue une expérience originale d’internationalisation à l’échelle
du monde et se révèle un agent efficace de la diffusion de la
« modernité occidentale ». Face à ce prosélytisme, les grandes
religions et les religions du terroir ne restent pas inactives et voient
surgir des mouvements de défense et de réforme.

Vers 1800 Vers 1900

Catholiques 100 à 110 260 à 270

Protestants et anglicans 40 à 50 140 à 150

Orthodoxes et coptes 55 100 à 115

Ensemble des musulmans 90 à 100 180 à 200

Hindouisme (Brahmanisme) 100 à 110 190 à 220

Bouddhisme 69 130

Juifs 5 7 à 10

Tableau 1 – Adhérents des grandes religions


(estimations en millions)
Missions, empires et liberté religieuse

La mobilisation missionnaire s’effectue dans le contexte d’un nouvel


âge impérial. Il est rare que le christianisme soit introduit sans
mission : le catholicisme est implanté en Corée par des lettrés coréens
qui reviennent d’une ambassade en Chine dans les années 1780. Le
plus souvent la mission précède la conquête puis s’adapte à la
colonisation plus qu’elle ne la sollicite. Les missionnaires voient arriver
avec circonspection soldats, marchands, administrateurs qui exercent
une influence concurrente. Mais le projet initial de faire surgir de
nouvelles sociétés chrétiennes, sous l’autorité des missionnaires, à
travers des monarchies chrétiennes protestantes (Tonga, Tahiti,
Hawaï, Madagascar, Lesotho) ou catholiques (Gambier, Wallis et
Futuna, Afrique des Grands Lacs) ne résiste pas à l’expansion
coloniale. Après avoir tenté de favoriser la signature d’accords de
protectorat censés protéger les États chrétiens indigènes en
formation, les missionnaires se rallient à la mise sous tutelle.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le recours aux grandes
puissances pour soutenir les missions se banalise. Les missions
britanniques établissent des relations cordiales avec les autorités
coloniales. Les missions germaniques donnent leur appui à la
colonisation allemande bien que des députés catholiques et des
théologiens protestants dénoncent la brutalité des méthodes. Les
missions protestantes américaines, d’abord réticentes, approuvent la
colonisation de Hawaï, la conquête de Cuba ou celle des Philippines à
la fin du siècle. Les congrégations catholiques françaises fréquentent
les ministères des Colonies et des Affaires étrangères, y compris
quand l’État devient républicain et laïc. Les congrégations italiennes
aménagent des relations cordiales avec l’État italien malgré la question
romaine. On est passé de la prudence des années 1830-1840 à la
connivence, avant d’entrer dans la voie d’une collaboration que chaque
protagoniste espère à son avantage. Les accords internationaux
entérinent ce consensus sur l’utilité morale et sociale des missions par-
delà les divergences philosophiques et religieuses.
La nouvelle donne offre l’avantage d’introduire presque partout la
liberté et la sécurité à laquelle aspirent les missionnaires. Les milieux
évangéliques obtiennent en 1814 l’ouverture des Indes britanniques aux
missions protestantes. La liberté religieuse est imposée à la Chine par
les « traités inégaux ». Le traité de Tianjin (1858) stipule que les
chrétiens sont libres de pratiquer leur religion et que les missionnaires
peuvent se déplacer librement s’ils sont pourvus de sauf-conduits en
règle. La liberté de culte est décrétée par le gouvernement colonial
dans la plus grande partie des Indes néerlandaises (1854) et dans la
majorité des colonies européennes. En 1844, l’Empire ottoman, sous la
forme d’un décret non publié, abolit la condamnation à mort pour
apostasie (ridda) et lui substitue une peine d’exil. Au Japon, la liberté
de religion est concédée en 1868, puis reconnue dans la Constitution
de Meiji en 1889 (art. 28). La protection des missions et la liberté de
conscience et de culte sont inscrites en 1885 dans l’Acte général de la
conférence de Berlin (art. 6). Les missions catholiques obtiennent plus
tard des avantages spécifiques grâce aux concordats passés par le
Saint-Siège avec l’État indépendant du Congo en 1906, puis avec la
Belgique en 1908.
À la fin du XIXe siècle, la colonisation garantit aux missionnaires une
sécurité sans précédent. Le libre accès devient la règle, même si
l’administration coloniale intervient parfois dans la répartition des
territoires pour éviter la compétition confessionnelle. Restent interdits
quelques territoires musulmans (Arabie, Afghanistan), les royaumes de
l’Himalaya (Népal, Tibet, Bhoutan) et quelques colonies (nord du
Nigéria, sud du Soudan) où les autorités britanniques, ayant appris de
la grande mutinerie des cipayes en 1857-1858, redoutent les effets du
prosélytisme chrétien. Les autorités ecclésiastiques, catholiques ou
protestantes, voient dans ces événements une opportunité
providentielle. Le méthodiste américain John Mott, secrétaire de la
Young Men’s Christian Association (YMCA), résume l’état d’esprit
missionnaire à la veille de la guerre. Il donne comme horizon aux
jeunes protestants « l’évangélisation du monde dans cette génération
par le moyen des étudiants » et rassemble ses réflexions dans un
ouvrage à la diffusion internationale, L’Heure décisive des missions
chrétiennes (1912).
Aux sources du mouvement missionnaire

Le poids du contexte géopolitique ne doit pas faire oublier que les


missions obéissent en priorité à une logique religieuse : le salut des
âmes par la fondation d’Églises indigènes (au sens d’autochtones ou
natives) et la christianisation des sociétés. La mobilisation missionnaire
protestante s’inscrit dans un réveil religieux qui accorde à l’annonce de
l’Évangile aux païens une importance inédite. Pour la théologie
calviniste, la mission semblait une intrusion illégitime dans le dessein de
Dieu, une manière de substituer l’action des hommes à la grâce divine.
La mission s’impose désormais comme un devoir du croyant et une
conséquence de la conversion, au sens de rencontre personnelle du
Christ, vécue comme une nouvelle naissance.
Le réveil des missions catholiques intervient dans une histoire plus
ancienne. Les ordres religieux, spécialement les jésuites et les ordres
mendiants, ont acquis une longue expérience. Mais le système du
patronat adopté au XVIe siècle avait conduit à déléguer aux monarques
ibériques la charge des missions. Pour s’émanciper de la tutelle des
souverains, la papauté décida de fonder, en 1622, un dicastère spécial
pour diriger la propagation de la foi. La Propaganda fide (usuellement
Propagande) est censée avoir le monopole de l’autorité sur les
missions catholiques. Menacée de disparition après sa suppression
par Napoléon en 1808 comme « institution inutile », la Propagande
renaît en 1814, au moment où la papauté décide le rétablissement de
la Compagnie de Jésus. Le nouveau cycle missionnaire catholique se
fait donc sous la direction de Rome et sous le signe de la
romanisation. Il a pour centre de gravité un catholicisme français
désormais attaché à la papauté (ultramontanisme) et convaincu d’être
porteur du véritable universalisme.

Le siècle des missionnaires

L’engouement suscité par la mission se mesure d’abord par la


multiplication des sociétés missionnaires. Un dénombrement réalisé en
1910 comptabilise 377 sociétés principales et 618 sociétés auxiliaires
protestantes. La conférence missionnaire mondiale organisée à
Édimbourg du 14 au 23 juin 1910 réunit les représentants des
176 sociétés les plus importantes. L’origine géographique traduit la
prépondérance du Royaume-Uni (47 délégations) et de l’Amérique du
Nord (59). Le reste de l’Europe fournit 58 délégations et les dominions
d’Afrique du Sud et d’Australie 12. Le nombre total des missionnaires
protestants étrangers est évalué à plus de 19 000 hommes et femmes.
Le caractère national des sociétés protestantes n’empêche pas
beaucoup d’entre elles d’avoir une composition internationale. Elles
recrutent en priorité parmi les milieux populaires éduqués et une petite
bourgeoisie urbaine qui trouve outre-mer la possibilité d’exercer des
responsabilités. Les femmes sont largement présentes comme
missionnaires, épouses de pasteurs ou célibataires, chargées d’action
éducative et médicale. Elles sont associées aux hommes dans une
collaboration fondée sur la complémentarité, à défaut d’égalité.
Les missions catholiques connaissent une croissance symétrique. La
prépondérance française est sensible, d’autant que la majorité des
nouvelles congrégations y sont fondées : pères de Picpus, pères et
frères maristes, oblats de Marie Immaculée, pères blancs, missions
africaines de Lyon, assomptionnistes… Selon une estimation de 1901,
la France peut revendiquer 38 congrégations missionnaires
masculines, soit la majorité de l’effectif masculin et deux tiers de
l’effectif féminin. Mais la part des Français se réduit avec la fondation
de sociétés missionnaires en Belgique, Italie, Allemagne, aux Pays-
Bas, au Royaume-Uni, aux États-Unis et même en Afrique du Sud.
Vers 1920, on comptabilise 52 instituts de réguliers et 16 instituts de
prêtres séculiers voués aux missions extérieures. Trois fournissent en
1914 plus de 1 000 missionnaires (jésuites, franciscains, Missions
étrangères de Paris), auxquels il faut ajouter plus de l 200 frères des
Écoles chrétiennes.
Les instituts religieux féminins marquent le même intérêt pour les
missions et le nombre de femmes missionnaires dépasse, à la fin du
e
XIX siècle, celui des hommes. Certaines fondations manifestent une
forte volonté d’indépendance, mais la subordination aux instituts
masculins tend à se renforcer au cours du XIXe siècle. En 1914, il y
aurait 190 instituts religieux de femmes travaillant dans les missions,
dont 59 issus de la France, 26 des États-Unis, 18 de l’Italie, 17 de
l’Allemagne, 16 du Canada, 15 des Pays-Bas et 11 d’Autriche.

L’appel aux indigènes

Le siècle est bien celui des missions. Cependant, la représentation


cartographique des implantations sous forme de points juxtaposés
toujours plus nombreux (protestants) ou de territoires toujours plus
étendus (catholiques) est trompeuse. La présence missionnaire reste
faible quand on la rapporte aux populations et aux superficies. La
France compte, à la fin du XIXe siècle, plus de 50 000 prêtres séculiers,
30 000 religieux et près de 130 000 religieuses, à comparer avec les
13 000 prêtres missionnaires et 35 000 à 40 000 religieuses répartis
dans l’ensemble des missions catholiques en 1914, dont un millier de
missionnaires étrangers pour 250 millions d’Indiens,
1 500 missionnaires pour 500 millions de Chinois et un millier pour
toute l’Afrique subsaharienne. L’Indochine, grâce au Viêt Nam, est la
mieux dotée, avec plus de 500 prêtres missionnaires. Les chiffres sont
du même ordre en ce qui concerne les missionnaires protestants. Il
faut donc relativiser le rôle des missionnaires tel qu’il est mis en scène
par la littérature. Malgré un apostolat itinérant, ils sont trop peu
nombreux pour expliquer les résultats obtenus.
Les missionnaires ne peuvent rien sans des relais locaux. Il leur faut
sur le terrain des protecteurs et des collaborateurs. Cet appel aux
autochtones est en outre conforme à l’objectif principal qui est la
fondation d’Églises indigènes. Les missions protestantes font cohabiter
deux entités, le corps des missionnaires étrangers et celui des
pasteurs indigènes. L’anglican Henry Venn théorise dans les années
1850 la marche vers l’autonomie des Églises et l’effacement progressif
de la mission dans une formule célèbre : « self-supporting, self-
governing, self-extending ». La tendance générale est cependant de
maintenir une hiérarchie entre les missionnaires, détenteurs du savoir,
porteurs de la tradition confessionnelle, censés être mieux préparés à
exercer l’autorité, et les pasteurs indigènes.
Les instructions romaines, renouvelées en 1845 (Neminem
prefecto), fixent aussi comme objectif prioritaire la constitution d’un
clergé indigène. Certaines Églises indiennes (les rites orientaux) et le
Viêt Nam sont les seuls à avoir, en 1914, un nombre de prêtres
indigènes supérieur à celui des missionnaires. Ailleurs, les contraintes
liées à la formation selon les normes romaines et la réticence des
missionnaires à abandonner leurs prérogatives retardent le processus.
Partout le clergé indigène exerce son ministère sous la tutelle des
missionnaires malgré les critiques portées parfois contre cette
subordination (le lazariste belge Vincent Lebbe en Chine). Les
congrégations religieuses féminines connaissent un développement
plus rapide du recrutement local avec la multiplication de congrégations
autochtones, fondées pour un territoire missionnaire. On estime leur
nombre au moment de la Première Guerre mondiale à une centaine.
Elles rassemblent plus de 9 000 femmes indigènes, pour la grande
majorité en Asie.
Mais les agents les plus nombreux sont ces auxiliaires anonymes
dont les missionnaires s’entourent. Catéchistes ou « prêcheurs »,
maîtres d’école, chefs de chrétienté, distributeurs de bibles ou
d’images pieuses, ils sont les agents de l’enracinement local. Les
recensements missionnaires en proposent un dénombrement qui
permet d’entrevoir la place qu’ils occupent, tant dans les missions
protestantes que catholiques. Grâce à leur action, la mission déborde
les petits cercles de chrétiens indigènes et démultiplie son influence
dans la société.

Total Afrique Maurice Océanie


Chine Indes
missions subsaharienne Madagascar Australie

Missionnaires
ordonnés 6 388 920 1 358 1 403 88 278
étrangers

Ensemble
des 21 307 4 197 4 635 3 822 269 653
missionnaires

Missionnaires 5 799 513 1 270 808 688 658


indigènes
ordonnés

Ensemble
personnel 97 184 12 108 35 354 19 490 6 138 8 506
local

Tableau 2 – Personnel missionnaire extérieur et indigène


dans les missions protestantes en 1910
(Source : World Atlas of Christians Missions)

Madagascar
Total Afrique
Chine Indes Îles Océanie
missions subsaharienne
africaines

Missionnaires
prêtres 13 000 1 201 1 049 1 278 335 383
étrangers

Prêtres
indigènes 5 837 550 1 755 – – 9
(natives)

Frères 5 270 290 517 822 128 291

Religieuses 21 320 3 500 2 933 2 294 487 531

Catéchistes 24 524 7 635 1 165 2 941 1 329 582

Tableau 3 – Personnel missionnaire extérieur et indigène


dans les missions catholiques en 1910
(Source : World Atlas of Christians Missions et Manuel
des missions catholiques)

Christianiser pour civiliser et réciproquement :


la foi et les œuvres

Le consensus missionnaire peut se résumer dans une formule


simple : christianisme et civilisation avancent de pair. L’engagement,
d’abord de missionnaires protestants, puis catholiques, dans la lutte
pour l’abolition de l’esclavage symbolise au cours du siècle la volonté
de relier action religieuse et sociale. L’ancien missionnaire protestant
David Livingstone, dans un discours prononcé en 1857 devant
l’université de Cambridge, va jusqu’à prôner l’union du christianisme, du
commerce et de la civilisation. Il favorise des malentendus tenaces.
Les missionnaires ne diffusent pas le christianisme pour imposer une
civilisation et préparer les populations au commerce. Mais la civilisation
– et pour les Anglo-Saxons le commerce en est la forme la plus
évoluée – est une condition et une conséquence de l’annonce du salut.
Le missionnaire se considère porteur de la véritable civilisation, celle
qui se fonde sur les croyances et les valeurs chrétiennes. Le religieux
spiritain François Libermann, dans son Mémoire sur la Mission des
Noirs (1846), résume en termes catholiques le raisonnement que
tiennent les missionnaires par-delà les clivages confessionnels : il n’y a
« pas de civilisation sans religion » et « pas de religion sans
civilisation ».
Premier principe. « Nous croyons que la foi ne pourrait prendre une
forme stable parmi ces peuples, ni les Églises naissantes un avenir
assuré, que par le secours de la civilisation perfectionnée jusqu’à un
certain point. »
Second principe. « La civilisation est impossible sans la foi. De là
c’est la tâche du Missionnaire, c’est un devoir d’y travailler, non
seulement dans la partie morale, mais encore dans la partie
intellectuelle et physique, c’est-à-dire, dans l’instruction, l’agriculture
et les métiers. »
Il suggère aussi que la civilisation dont rêve le missionnaire n’est pas
forcément celle du colonisateur et imagine le jour où le missionnaire ne
sera plus nécessaire.
Pour mettre en œuvre ce programme, la stratégie missionnaire
recourt quasiment partout aux mêmes moyens. La mission, c’est
d’abord un ensemble de bâtiments, très modestes au départ,
susceptibles de devenir de véritables complexes quand ils concentrent
sur un espace délimité lieux de culte, écoles de garçons et de filles,
centres de soins, accueil des malades, asiles d’orphelins ou de
vieillards, ateliers, productions agricoles, briqueteries ou scieries…
Le centre du dispositif est l’école. Elle est considérée comme le
moyen le plus sûr de gagner les cœurs, transmettre le message
chrétien et les savoirs modernes, permettre l’accès à la lecture
individuelle des « Écritures saintes » (protestants), offrir une promotion
sociale. L’éducation des enfants démontre la capacité de la mission à
conduire les peuples sur le chemin du progrès. L’action médicale
s’impose comme une autre nécessité parce que le soin des âmes est
indissociable de celui des corps. La médecine est un autre moyen
d’approcher les populations adultes et se veut le témoignage de la
charité chrétienne en acte. Sous l’influence des Américains, les
missions protestantes développent une action médicale magnifiée dans
la littérature par de grands noms comme l’Alsacien Albert Schweitzer,
installé à Lambaréné (Gabon) en 1904. Les catholiques suivent leur
exemple.
La mission ne se contente pas d’éduquer les enfants et de soigner
les individus. Elle s’attache à former les adultes, améliorer l’agriculture,
favoriser les transports et les échanges, introduire de petites industries
pour couvrir des besoins primaires (briqueteries, menuiseries). La
polyvalence du missionnaire, homme de religion et agent de
transformation économique et sociale, est un leitmotiv des récits. Les
missions les plus importantes prennent des allures de petite entreprise
et, pour reprendre une terminologie protestante, l’« Évangile du
travail » vient prolonger la prédication, voire s’y substitue quand elle se
révèle inefficace ou impossible.

Les missions en réseaux : logique catholique, logiques


protestantes

Concurrents, les réseaux missionnaires fonctionnent selon des


principes communs. Ils s’appuient sur la connaissance du terrain qui
passe par la collecte de données, l’élaboration de statistiques, la
rédaction de monographies, la mise au point de cartes. Ils fondent des
associations qui fonctionnent selon trois éléments : un financement
indépendant ; la diffusion de périodiques qui permettent de suivre les
progrès des missions et l’usage des fonds ; l’organisation de chaînes
de prière.
Fondées à l’initiative des sociétés missionnaires, des Églises ou des
fidèles, des centaines d’associations sont créées au XIXe siècle, et
certaines peuvent rassembler des dizaines de milliers de membres. La
formule permet de réunir des fonds importants qu’il est impossible de
chiffrer (20 à 100 millions de francs par an avant la Grande Guerre…),
catholiques et protestants opposant leur pénurie financière à la
richesse des concurrents. Ce modèle, imaginé par la London
Missionary Society, est introduit dans le catholicisme par l’Œuvre de la
propagation de la foi, association de laïques fondée à Lyon en 1822.
Elle demande à ses associés un sou hebdomadaire et les organise en
groupes de dix, cent, mille. Situation insolite dans l’Église catholique, la
principale collecte de fonds ne se fait pas sous l’autorité directe de la
papauté qui l’a pourtant approuvée et encouragée avant de tenter de la
placer sous son contrôle. Elle y parviendra en 1922, en réunissant à
Rome les principales associations au sein des Œuvres pontificales
missionnaires.
En échange de son engagement, le cotisant reçoit un bulletin, à
l’exemple des Annales de la Propagation de la foi publiées en
français, anglais, allemand, espagnol, flamand, italien, portugais,
néerlandais, polonais, breton, basque, maltais et tchèque ; l’édition
française atteint plus de 100 000 exemplaires au milieu du XIXe siècle. Il
y aurait 517 périodiques missionnaires protestants en 1910 et
285 catholiques en 1919. Avec le temps, les austères bulletins sont
complétés par des magazines illustrés où la photographie est très tôt
introduite. Le message religieux s’élargit à la présentation des pays de
mission, faisant des revues missionnaires le principal instrument
d’ouverture aux sociétés d’outre-mer dans beaucoup de milieux.

Un modèle pour d’autres

Le même type d’organisation est adopté en 1870 par la Société


missionnaire russe de l’Église orthodoxe fondée à Moscou. Elle
compte jusqu’à 20 000 membres et emploie, en 1910,
400 missionnaires répartis sur 126 districts, avec 700 écoles. Le
modèle est repris à la fin du siècle par le judaïsme avec l’Alliance
israélite universelle (Paris, 1860) qui met en place un important réseau
scolaire dans le bassin méditerranéen et travaille à l’émancipation des
juifs. Il inspire aussi des organisations non religieuses. La Croix-Rouge
se constitue en comités nationaux sous l’autorité du comité de Genève,
fait appel au volontariat et à des cotisations, édite un bulletin. Il est par
ailleurs susceptible de transferts inattendus, comme en témoigne la
fondation à Paris, en 1902, de la « Mission laïque française » pour
propager l’enseignement laïque dans les colonies et à l’étranger.
Quatre ans après sa fondation, la Mission laïque semble pourtant dans
l’impasse. Elle se veut la conscience de la colonisation mais échoue à
trouver les soutiens populaires et à susciter les vocations dont elle
rêvait. Elle s’implante finalement en Orient grâce au ministère des
Affaires étrangères qui l’appelle en 1906 à prendre en charge des
établissements laïques à Salonique, puis au Caire et à Beyrouth.

Centralisation du réseau catholique

Le réseau des missions catholiques repose sur une vision territoriale


du monde. Rome désigne les instituts missionnaires qui reçoivent la
charge (commission) de territoires soigneusement délimités. Le chef
de la mission à l’échelle locale est le vicaire apostolique nommé par
Rome et soumis à des rapports écrits. Il est membre de la société
missionnaire à qui le territoire a été confié, mais placé sous la
dépendance directe de la Propagande. Pour ce qui concerne l’action
pastorale, les missionnaires suivent les instructions romaines,
résumées par quelques principes appliqués inégalement. La mission a
pour finalité la constitution d’un clergé indigène ; elle doit préserver son
indépendance à l’égard des pouvoirs politiques extérieurs ou locaux ;
elle doit chercher à subvenir à ses besoins. Les vicariats apostoliques
sont destinés à être transformés en diocèses ordinaires, sans pour
autant cesser de relever de la Propagande, comme les Indes
britanniques en 1886 ou le Japon en 1891. Les diocèses des vieilles
colonies françaises, créés en 1850, retournent sous sa direction en
1911. Seule exception, les diocèses du padroado portugais en Asie
(Inde et Macao) et en Afrique dépendent de la Secrétairerie d’État.

Polycentrisme du réseau protestant

Le réseau des missions protestantes est plus difficile à décrire. Il


comporte une multiplicité de centres correspondant aux différentes
sociétés (ou comités) missionnaires, privilégie l’autonomie sur l’autorité
exercée par la tête et tolère de nombreuses variantes. Chaque société
est autonome, fixe son programme, assure le financement de ses
missionnaires, organise la propagande par la parole ou la presse. Si
l’impulsion vient de la société missionnaire, elle doit aussi aménager
ses relations avec les Églises nationales et les Églises indigènes
qu’elle fonde. Le foisonnement de sociétés explique l’importance des
conférences missionnaires chargées d’assurer la concertation entre les
divers acteurs au départ ou sur le terrain.
Dès le début du XIXe siècle, des modes de mutualisation sont
imaginés pour rationaliser l’action. Les sociétés bibliques déploient des
efforts considérables pour diffuser la Bible, la traduire en langue
locale, l’imprimer sur place lorsque c’est possible. The Encyclopaedia
of Missions établit, en 1904, la liste des 343 langues dans lesquelles
la Bible a été traduite. Selon le rapport de la British and Foreign
Society de 1910, 6 620 024 Bibles ont été imprimées en 1909 et
293 tonnes expédiées de Londres. Ce faisant, les missionnaires
protestants et catholiques jouent un rôle de premier plan dans la
fixation écrite des langues orales et l’élaboration de dictionnaires.
Les difficultés liées à la compétition entre missions protestantes
suscitent des formes de régulation destinées à prévenir une
concurrence sauvage. Des accords à l’amiable (comity agreement)
sont passés pour organiser l’occupation des territoires et donner, face
aux missions catholiques, l’image de l’unité dans la diversité. Dans le
sillage de la conférence mondiale d’Édimbourg (1910), les sociétés
missionnaires amorcent la mise en place d’un organe international de
concertation qui voit le jour après la Première Guerre mondiale. Mais
les sociétés de la mouvance évangélique restent très réticentes à tout
abandon de souveraineté. Sur le terrain, les Églises indigènes,
confiées à des pasteurs autochtones, revendiquent leur autonomie
face aux missionnaires, et certaines choisissent de prendre leur
indépendance. Cette revendication, qualifiée en Afrique
d’éthiopianisme, constitue autour de 1900 la manifestation la plus
spectaculaire de ces aspirations religieuses à connotation proto-
nationaliste en Afrique australe et au Nigéria. Elle connaît en 1902 une
variante catholique et asiatique avec l’Église philippine indépendante.

Les interactions entre christianisme et religions extra-


européennes : entre défense de la tradition et réforme

Les travaux récents ont rompu avec une vision qui décrivait les
changements religieux à partir du seul Occident. Les nouveaux
chrétiens des pays de mission ne sont pas voués à reproduire à
l’identique le modèle apporté par les missionnaires. Ils inventent des
accommodements, réinterprètent le dogme, profitent des possibilités
offertes par le culte pour l’investir de rites ancestraux. Ils s’approprient
l’offre religieuse chrétienne selon des modalités qui échappent au
contrôle missionnaire ou le contournent. Si la grande majorité des
missionnaires voit dans ces attitudes la résistance du paganisme,
quelques-uns commencent à s’interroger sur la possibilité d’adaptation
de leur message aux cultures autochtones. L’expérience missionnaire
peut aussi être facteur de transformation du christianisme et de ses
missionnaires.
La mondialisation, en amplifiant la circulation des hommes et des
croyances, influence toutes les religions. La réinterprétation du
christianisme donne naissance à des mouvements prophétiques et
syncrétiques, avec souvent une composante messianique, tels ceux qui
apparaissent en Afrique australe, au Nigéria, sur la côte ouest-
africaine ou encore dans les îles du Pacifique. Une grande partie de
ces changements s’inscrit cependant dans le cadre des grandes
religions. L’islam trouve dans la mondialisation commerciale des
conditions propices à sa diffusion en Afrique ou en Asie à travers les
circuits marchands. L’internationalisation du marché du travail amplifie
les migrations et favorise l’installation des religions sur de nouveaux
territoires. Le système de l’engagisme (Indian indentured labour
system) entraîne ainsi l’exportation de l’hindouisme dans l’océan Indien
(Mascareignes, Natal), dans l’océan Pacifique (Fidji) et dans les
Caraïbes. À des degrés divers, toutes les religions se mettent en
mouvement. L’Inde montre de manière remarquable comment la
confrontation à la « modernité » européenne et l’implantation des
missions chrétiennes suscitent des réponses contradictoires, dans ce
cas au sein de l’islam et de l’hindouisme.

Effervescence indienne

Pour répondre aux défis posés par la nouvelle donne, deux


conceptions s’affirment dans l’islam indien, désignées, faute de mieux,
par les termes de « fondamentalisme » et de « modernisme ». Toutes
deux préconisent une purification de l’islam par le retour aux sources
mais divergent sur la nature des réformes. Si les fondamentalistes,
installés généralement dans de petites villes, se montrent
intransigeants sur le fond, ils empruntent certaines institutions à la
colonisation et à la mission : collèges avec examens et internat,
lithographie, souscriptions. Les principales écoles de cette tendance
sont fondées dans le nord de l’Inde. La première, ouverte à Deoband
en 1867, entend revivifier les sciences religieuses traditionnelles en
privilégiant la tradition du Prophète (Sunna). Elle devient le centre le
plus important pour le nombre d’étudiants et la diffusion d’imprimés, en
ourdou et en arabe, et crée le plus vaste réseau d’écoles musulmanes.
La Darul Uloom Nadwatul Ulama, établie à Lucknow entre 1894 et
1906, tente de tracer une voie médiane et exerce aussi un
rayonnement international. Elle introduit des essais de réformes de la
théologie et de la pédagogie (arabe comme langue vivante,
enseignement des sciences occidentales) mais se différencie
finalement peu de l’école de Deoband. Une troisième école, celle des
Ahl-i Hadith, conteste la soumission au droit médiéval et la règle du
consensus (ijmâ’) des docteurs, cherchant ses réponses dans le Coran
et le Hadith. Elle s’apparente au wahhabisme d’Arabie dont elle tient
néanmoins à se distinguer.
Ces trois écoles encadrent la très grande majorité des sunnites des
Indes britanniques. Pourtant, à partir de 1875, s’affirme un courant
musulman qui cherche un compromis avec la « modernité »
européenne. Leur chef de file est Sayyid Ahmad Khan. Décidé à
former une élite musulmane de culture anglaise, capable de rivaliser
avec les hindous et les chrétiens, il fonde près de Delhi, à Aligarh, un
College sur le modèle d’Oxford. Il élabore une théologie résolument
moderniste et s’en tient au Coran comme seule source de la révélation.
Il rompt avec le droit médiéval et veut donner à la foi un fondement
rationnel en harmonie avec les lois de la nature découvertes par la
science. Dans l’orbite d’Aligarh se retrouvent des intellectuels influents
comme Sayyid Mumtaz Ali, qui milite pour l’éducation des femmes, ou
le juriste, apologète et politicien chiite Syed Ameer Ali, qui exerce une
forte influence à Calcutta et à Londres.
Aux marges de l’islam apparaît enfin une tentative syncrétique. Mirza
Ghulam Ahmad se déclare prophète des Temps modernes, partisan de
la paix avec les Anglais en abolissant l’obligation du djihad et
contrecarre aussi bien le prosélytisme des chrétiens en se présentant
comme Jésus revenu sur Terre, que celui des hindous en se donnant
pour un nouvel avatar de Visnu. Mais le mouvement Ahmadiyya, qui
porte le nom du fondateur, se scinde en deux courants vers 1914.
Les hindous se montrent eux aussi réfractaires à l’action des
missions chrétiennes. Ils résistent en manifestant leur indifférence ou
absorbent certains éléments introduits par les missions. Jésus peut
devenir l’objet d’une dévotion et les lieux de pèlerinage marial une
destination pour la dévotion des hindous. La concurrence accélère
chez les élites la construction d’une religion hindoue restructurée
intellectuellement. Une orthodoxie s’impose, définie à partir de textes
fondateurs délimités et interprétés par les seuls brahmanes. Elle se
démarque des coutumes qu’elle juge produites par la superstition et se
réclame du « vrai » hindouisme.
De multiples associations placées sous l’autorité d’un maître, et
qualifiées improprement de « sectaires », les sampradaya, veulent
aussi la rénovation de l’hindouisme. La plus radicale est le Brahmo
Samaj (Société de Brahma), mouvement religieux théiste fondé dans
les années 1830 en Inde par Rammohun Roy. Syncrétiste, il emprunte
sa doctrine à l’hindouisme, à l’islam et au christianisme, et rejette le
culte des idoles. D’autres encore prônent des formes de prosélytisme
missionnaire. Vivekânanda, disciple de Râmakrishna (1834-1886),
affirme en 1893 devant le Parlement des religions de Chicago le
caractère universel de la vérité contenue dans l’hindouisme et fonde en
1897 la mission Râmakrishna. L’Arya-Samaj, ou communauté des
Aryens, fondée à Bombay en 1875 par Swami Dayânanda Saraswati,
combine retour à la « vraie tradition » (celle des Hymnes) et action
éducative et sociale. Elle s’internationalise à travers la diaspora
hindoue.

Ébranlements en chaîne

L’Inde n’est pas la seule à réagir à l’introduction du christianisme et à


la domination occidentale. Le monde bouddhiste connaît des
mouvements réformistes qui mobilisent ses élites en Indochine et au
Japon. Si la Chine échappe à la colonisation, elle se trouve désormais
placée dans une dépendance qui alimente des aspirations
révolutionnaires. Certains leaders puisent dans le christianisme une
partie de leur doctrine et de leur programme de réformes (Taiping,
1851-1864). D’autres opposent un refus violent à l’implantation du
christianisme, tels les Boxeurs en 1899-1900. À l’inverse, une petite
minorité, scolarisée chez les missionnaires, choisit l’adhésion au
christianisme, souvent à travers les missions protestantes établies
dans les grands ports. La révolution de 1911-1912 se fait sous la
direction de Sun Yat-sen, médecin baptisé dans l’anglicanisme et lié
aux milieux évangéliques.
Les effets de la confrontation aux missions chrétiennes, perçues à la
fois comme une menace et un modèle, sont particulièrement sensibles
dans le monde arabo-musulman. La défense de l’islam, combinée à
des facteurs politiques, économiques et ethniques, suscite tout au long
du siècle des guerres saintes défensives (jihâd), avec une dimension
mystique, sous la direction de chefs charismatiques, au Maghreb (Abd
el-Kader), en Afrique de l’Ouest (El Hadj Oumar), au Soudan
(Mohammed Abdullah Hassan et le mahdisme). La résistance n’est pas
seulement militaire. Elle se traduit chez certains par le refus de la
culture occidentale et la dénonciation des innovations religieuses
blâmables (bid’ah), sans pour autant rejeter toute forme de modernité
technique, position prônée par les disciples d’Abd al-Wahhab. Au sein
des élites musulmanes, l’expérience de la domination étrangère et le
discrédit jeté par les missionnaires et par nombre d’orientalistes
(Ernest Renan, L’Islamisme et la Science, 1883) sur un islam jugé
incompatible avec la raison, le progrès et la démocratie, suscitent de
vifs débats. Des intellectuels entreprennent d’identifier, pour les
combattre, les causes internes du déclin des sociétés musulmanes.
En interaction avec l’Inde, le mouvement réformiste s’organise de la
Perse au Maghreb afin de redonner à l’islam son dynamisme grâce au
retour aux sources et à l’islamisation de la « modernité » occidentale.
Le Caire constitue le centre de cette mobilisation en faveur d’une
renaissance (Nahda) dans l’espace arabo-sunnite. Le réformisme
trouve un maître à penser à la fin du XIXe siècle dans le persan Djamal
al-Din Al-Afghani. Il mène une vie itinérante qui le conduit en Inde, en
Afghanistan, à Istanbul (où il meurt), au Caire, à Paris où il répond en
1883 aux critiques de Renan, à Londres, en Russie. Il aborde la
plupart des thèmes qui caractérisent la pensée réformiste, prône le
retour aux sources et la réouverture des portes de l’interprétation
(itjihâd), redéfinit le rapport à la politique et à la science, insiste sur le
rôle social de la religion. À sa suite, l’Égyptien Mohamed Abduh tente,
sans succès, de réformer l’enseignement d’Al-Azhar et constitue un
véritable corps de doctrines réformistes. Le Syrien Rachid Rida
continue leur œuvre dans un sens plus conservateur et apologétique. Il
fonde en 1895 le journal al-Manâr (Le Phare) dans lequel il commente
le Coran, exalte les « pieux ancêtres » (salaf) et publie des ouvrages
polémiques contre le christianisme. Cet islam réformiste et polymorphe
s’organise aussi dans les Indes néerlandaises, à la fois contre le
régime hollandais et les missions, contre les traditionalistes accusés
de faire le jeu de la puissance coloniale et contre les nationalistes
d’inspiration laïque marqués par l’Occident. Java voit se former en
1911-1912 les deux associations les plus importantes : le Sarekat
Islam fondé par les marchands de batik et la Muhammadiyah créée
par Ahmad Dahlan pour introduire le réformisme de Mohamed Abduh.
D’une manière générale, l’immobilisme prêté aux sociétés africaines et
asiatiques par les Occidentaux ne correspond pas à la réalité au début
du XXe siècle.

1914 : les religions n’ont pas de patrie, mais les croyants


en ont une

Le bilan des conversions au christianisme est modeste en 1914. Si


des progrès ont été enregistrés dans le Pacifique et à Madagascar, et
d’anciennes communautés consolidées en Indochine
(800 000 catholiques au Viêt Nam), le christianisme demeure ultra
minoritaire en Chine (0,3 %) et en Inde (2 %). Il commence seulement
à s’implanter en Afrique subsaharienne en dehors de l’Abyssinie.
Néanmoins, la mobilisation missionnaire a permis un foisonnement de
stations et d’œuvres dans quasiment tous les pays.
Cette réussite n’est pas sans contrepartie dès lors que l’action des
missions est liée à l’expansion des puissances occidentales. La
Première Guerre mondiale en révèle les risques quand les
missionnaires doivent choisir entre fidélité à leur nation et
supranationalité de l’Église. Le pape Benoît XV n’est pas entendu par
les catholiques quand il réaffirme, dans l’encyclique Ad Beatissimi
Apostolorum (1er novembre 1914), que la charité évangélique doit
triompher des « divergences de nationalité, de langue ou d’intérêts ».
Si les missions résistent au conflit, les effets de la guerre sont
considérables. L’affrontement a prouvé que les arrangements avec les
nationalismes et la colonisation sont porteurs de dangers. Benoît XV
dénonce en 1919, dans l’encyclique Maximum illud, les missionnaires
qui placent « dans leurs préoccupations leur patrie d’ici-bas avant celle
du ciel » et confondent les intérêts du Christ avec ceux de leur pays. À
la suite de John Mott, certains missionnaires protestants, surtout
américains, ne voient aucune incompatibilité entre l’expansion de
l’esprit patriotique indigène et le « règne du Christ ». Catholiques et
protestants se trouvent ainsi confrontés à la gestion de
l’internationalisation du christianisme, à l’échelle des sociétés
missionnaires ou des Églises.
L’épreuve de la guerre affecte aussi les croyants des autres
religions. Dans le monde musulman, engagé dans les deux camps, des
mouvements de résistance ont tenté de s’opposer à la conscription
pendant le conflit. La volonté de reconstruire l’unité de la communauté
des croyants (umma) sort de la guerre renforcée et peut prendre la
forme du panislamisme. L’onde de choc se propage et s’amplifie avec
l’écroulement de l’Empire ottoman et l’abolition du califat par les Turcs
en 1924. En Asie, bouddhistes et hindous ont été mobilisés en masse
au service des colonisateurs britanniques et français malgré leur
répugnance à combattre loin de la terre de leurs ancêtres. Partout le
rôle de la colonisation et des missions comme facteur d’affaiblissement
des traditions religieuses, des cultures et des identités se trouve au
cœur des débats qui se développent au sein des élites dans les
espaces dominés. La mobilisation des croyants, incarnée après-guerre
par Gandhi aux Indes, devient un enjeu majeur dans les luttes contre la
domination coloniale.

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Chapitre X

Les guerres
La guerre est un phénomène universel. Pourtant, elle prend des
aspects différents selon les théâtres. À l’examen, trois d’entre eux se
distinguent : l’Europe, lieu par excellence de la « grande guerre » ;
l’Asie, l’Afrique et le Pacifique, caractérisés par des guerres
coloniales ; les Amériques, dont l’histoire particulière explique une
juxtaposition de ces deux types. Ce point de départ géographique
n’empêche pas ces histoires distinctes d’alimenter une réflexion
globalement valable pour le siècle dans son ensemble. L’évolution des
stratégies, des tactiques, des armements et des hommes contribue à
faire du phénomène guerrier une expression de son temps, tandis
qu’il contribue à le transformer.

Guerres d’Europe

Le système militaire conçu après les guerres de l’Empire vise


d’abord à garantir en Europe une paix fondée sur l’équilibre des cinq
puissances (Autriche, France, Grande-Bretagne, Prusse, Russie),
contre le retour de l’hégémonie française, et un ordre conservateur,
opposé aux idées révolutionnaires et libérales. La diplomatie, à
travers le « concert européen », est destinée à éviter ou du moins à
limiter les conflits. Les armées sont ramenées à un volume
relativement modeste : elles ne sont pas conçues pour la conquête,
mais seulement pour la défense de l’équilibre continental, avec une
mission plutôt dissuasive. Par ailleurs, elles se voient investies d’une
mission intérieure tout aussi importante, qui est la défense des
institutions et le maintien de l’ordre, d’autant plus absorbants que,
jusqu’au milieu du XXe siècle, la police ne dispose pas, ou
pratiquement pas, de forces spécialisées dans la répression de
l’agitation de rue.
Cette intervention des armées est particulièrement notable entre
1815 et 1848, pour la défense des institutions contre les
revendications libérales et nationales des peuples. On voit ainsi
l’armée française s’opposer aux émeutes républicaines sous Louis-
Philippe, puis défendre la république conservatrice contre
l’insurrection ouvrière lors des journées de juin 1848. La même
année, les Cosaques, qui se sont déjà rendus tristement célèbres en
écrasant les insurrections polonaises de 1831, aident les troupes
autrichiennes à mater l’insurrection hongroise, tandis que les soldats
prussiens dispersent l’Assemblée libérale de Francfort. En 1871, les
régiments français tout justes libérés de captivité répriment la
Commune de Paris, sous le regard approbateur des régiments
allemands, encore aux portes de la capitale. Le retour au calme
après la répression n’empêche pas l’armée de constituer le principal
appui des gouvernements contre les insurrections.
La guerre proprement dite n’est pas fréquente entre grandes
puissances dans la première moitié du siècle. L’intervention française
en Espagne en 1823 se fait dans un consensus général.
L’émancipation belge se règle pacifiquement, avec une intervention
limitée de la France en 1832. La question d’Orient, qui porte sur
l’avenir de l’Empire ottoman, est marquée par la guerre
d’indépendance grecque (1821-1827) puis les deux guerres entre
Turquie et Égypte (1833 et 1840), oppose Russie et Grande-
Bretagne mais ne débouche pas sur un conflit majeur. C’est
seulement en 1854 que la menace se concrétise, lors de la guerre de
Crimée par laquelle Anglais et Français bloquent la tentative de
contrôle des Russes sur l’Empire ottoman. Il s’agit malgré tout d’un
conflit limité, aux marges du continent européen.
Une nouvelle période s’ouvre à partir de 1859, durant laquelle
l’équilibre établi en 1815, et que les révolutions de 1848 n’avaient que
peu ébranlé, se trouve remis en cause sous l’effet de la montée du
mouvement des nationalités. Les guerres qui se déroulent depuis
cette date jusqu’en 1871, et qui opposent successivement la France,
alliée au Piémont-Sardaigne, à l’Autriche (1859), puis l’Autriche à la
Prusse (1866), puis la Prusse à la France (1870-1871), ont pour buts
essentiels l’unité italienne, puis l’unité allemande. La carte d’Europe
s’en trouve largement remaniée. À partir de 1878, l’émancipation des
nationalités balkaniques sur les ruines de l’Empire ottoman,
notamment en 1912-1913, ranime la question d’Orient, au nom d’une
logique également nationaliste, voire ethnique, mais qui amène à
l’éclatement connu sous le nom de balkanisation, et non au
rassemblement.
Ces conflits sont des guerres à objectifs limités, qui restent
circonscrits, d’autant plus que la réserve des non-belligérants pousse
le vainqueur à ne pas pousser trop loin ses avantages. Encore en
1871, Otto von Bismarck vise à créer un nouvel équilibre favorable à
l’Allemagne plutôt qu’à imposer l’hégémonie de son pays. Malgré
tout, sa politique contribue à substituer au concert européen,
fondamentalement conservateur et imbu de tradition dynastique, une
juxtaposition d’ambitions rivales, fortement influencées par les
idéologies nationalistes. La médiation diplomatique parvient
cependant à éviter la guerre entre l’Angleterre et la Russie en 1878,
puis la guerre entre la Russie et l’Autriche en 1912. En revanche, elle
se montre incapable de régler la crise de juin 1914, d’où sort la
Grande Guerre.

Guerres d’Afrique et d’Asie

Si les conflits en Europe sont rares, tel n’est pas le cas des
guerres hors du continent européen.
L’Afrique connaît de nombreuses guerres de conquêtes. Le roi des
Zoulous Chaka envahit l’Afrique australe (1818-1828) avec une armée
redoutable, fondée sur un système de recrutement rigoureux,
constituée de régiments qui combattent à l’arme blanche. Le mot
d’ordre de guerre sainte musulmane (jihad) anime les entreprises
d’Ousman dan Fodio (de 1804 à 1809) dans l’actuel Nigéria du Nord,
d’El Hajj Omar (de 1850 à 1864) au Soudan (actuel Mali), plus tard
de Samori (de 1870 à 1898) du Soudan à la Côte d’Ivoire. Ces
armées doivent leur supériorité sur leurs adversaires au maniement
des armes à feu, mais ne s’inspirent que très peu des méthodes
européennes. D’autres souverains recourent en revanche à la
collaboration d’officiers des armées d’Europe ou de celle des États-
Unis pour reproduire plus systématiquement le modèle occidental.
C’est le cas des Pachas d’Égypte, qui aident les Turcs ottomans à
maintenir leur contrôle sur le monde arabe, en battant les guerriers
des premiers souverains wahhabites du Nedj (1811). Ils réussissent
ensuite à faire la conquête du Soudan, avant d’être chassés par la
révolte du Mahdi, menée au nom d’un islam radical (1881). En Inde,
l’armée des Sikhs du maharadjah Ranjit Singh (mort en 1839)
s’impose au Pendjab et au Cachemire. On peut parler aussi des
révoltes qui secouent les vieux États. En Chine, celle des paysans
chinois, menée au nom d’une religion messianique (Taiping ou
« harmonie universelle ») contre les empereurs de la dynastie
mandchoue, laisse derrière elle un bilan estimé à une vingtaine de
millions de morts au moins (1853-1864).
Ces divers épisodes paraissent alors compter pour peu devant les
succès des armées occidentales. Leur supériorité militaire et navale
rend possible la grande expansion qui, quelque peu ralentie dans la
première moitié du siècle (exception faite de l’Algérie, du Caucase,
des Indes), est un fait marquant des années 1870-1914. L’effort
consenti est variable et dépend de l’importance de l’enjeu, mais il
n’engage qu’une faible proportion des armées d’Europe (à l’exception
de l’armée britannique). L’emploi presque exclusif de soldats
« blancs » de métier fournit des personnels expérimentés, endurants
et constamment disponibles. Le recrutement de contingents indigènes
également professionnels allège le recours aux soldats européens et
fournit très vite une réserve en vue d’autres opérations extérieures.
L’armée des Indes intervient ainsi en Birmanie, en Chine, et apparaît
même en Méditerranée en 1878. Les tirailleurs algériens participent à
la conquête de l’Indochine et de Madagascar.
Sur le terrain, les armées européennes bénéficient rapidement des
perfectionnements enregistrés dans les armées des métropoles, en
termes d’armement, de tactique, d’organisation sanitaire et de
ravitaillement. Leur projection est assurée par les progrès du
transport maritime (augmentation des tonnages, suprématie de la
vapeur, ouverture du canal de Suez), qui facilitent le ravitaillement, les
relèves, le retour des malades et des blessés. Dans la mesure du
possible, l’utilisation des voies d’eau grâce à des canonnières et des
chaloupes à vapeur, ou bien la pose rapide de lignes de chemin de
fer, favorise la logistique. En 1898, la campagne de Lord Kitchener
au Soudan, qui combine le fleuve, la route et le rail, est un modèle du
genre. Elle est couronnée par un double succès : la victoire
d’Omdurman contre les Mahdistes et la confrontation avec la petite
garnison du commandant Jean-Baptiste Marchand à Fachoda.
Les conquérants ne rencontrent pas d’opposition à leur mesure.
Les armées des empires asiatiques, qu’il s’agisse de celle des
Ottomans, des Persans ou des Chinois, montrent une faiblesse
évidente, même s’ils parviennent encore à assurer l’unité. Ces
empires ne se maintiennent que grâce à l’habileté de leurs
diplomates, qui savent jouer des rivalités impérialistes. Les royaumes
africains s’effondrent totalement, à l’exception de l’Empire abyssin,
qui inflige aux Italiens la sanglante défaite d’Adoua (1896). Les
résistances à l’impérialisme se situent souvent à une plus petite
échelle. Les cavaliers des steppes qui s’étendent du Sud marocain
aux confins de la Chine, les montagnards du Caucase et de
l’Afghanistan, les fantassins de la brousse ou de la forêt africaine,
acceptent rarement de se soumettre sans combat. Pourtant, c’est
parmi les contingents guerriers qui mènent des opérations
d’embuscade et de harcèlement que se révèlent les adversaires les
plus redoutables. Des chefs comme l’émir Abd el-Kader en Algérie
(1832-1847), l’émir Chamil au Daghestan (1834-1859) parviennent à
mettre ces guérillas au service de tactiques qui obligent les généraux
français et russes à des efforts épuisants pendant de longues
durées. À la fin de la période, les colons boers réussissent, grâce à
d’excellents fusils Mauser, maniés par des fantassins montés, très
mobiles, organisés en petits groupes (les kommandos, terme qu’ils
popularisent), à forcer la Grande-Bretagne à une guerre longue
(1899-1903) et coûteuse, avant de s’incliner, non sans conditions.
Longtemps, les tentatives pour créer des armées régulières hors
d’Europe ne sont guère efficaces. Les grandes réussites sont
relativement tardives : l’armée turque et l’armée japonaise, toutes
deux réorganisées avec l’aide de missions militaires prussiennes,
révèlent leur capacité à la fin du siècle. La première a été longue à se
mettre sur pied, depuis que le sultan Mahmoud II a mis un point final
à l’ancien système ottoman en faisant massacrer la caste militaire
des Janissaires (1826). Elle s’illustre par une belle défense contre les
Russes à Plewna (1878), avant de montrer ses qualités face aux
Bulgares lors de la deuxième guerre balkanique (1913). La seconde
s’est construite à partir de 1868 et se révèle capable de battre
d’abord l’armée chinoise (1894-1895), puis, dix ans plus tard, l’armée
russe (1904-1905). L’armée chinoise, au contraire, demeure en
retard, sans doute par suite de l’instabilité sociale et politique qui
secoue le pays depuis la révolte des Taiping. La réorganisation ne
commence vraiment qu’avec la révolution de 1912.

Guerres du continent américain

Ces guerres, souvent négligées, dans la mesure où elles


paraissent déconnectées des guerres d’Europe, sont importantes par
leur fréquence, leur violence et leurs résultats. Les premières, jusque
vers 1823, sont des guerres d’indépendance qui opposent des
gouvernements de colons, émancipés à la suite de l’occupation de la
péninsule Ibérique par les Français (1808-1814), aux anciens
colonisateurs espagnols, désireux de se rétablir. La victoire s’explique
par les difficultés des Espagnols, ruinés par les guerres de l’Empire,
et l’attitude des États-Unis, qui, avec l’assentiment discret mais ferme
du gouvernement britannique, s’opposent à toute intervention de
reconquête européenne dans l’hémisphère (déclaration de Monroe,
1823). La tentative de Napoléon III pour créer un Empire catholique,
sous influence française, avec envoi d’un corps expéditionnaire au
Mexique (1864-1867) se traduit par un échec, comme l’intervention
espagnole au Chili et au Pérou, de 1863 à 1866. Ceci n’empêche pas
des opérations plus ponctuelles, menées par les marines anglaise ou
française, notamment avant 1850. En 1898, la guerre hispano-
américaine, qui voit la proclamation de l’indépendance de Cuba et
l’annexion de Porto Rico par les États-Unis, constitue le dernier mot
de la formule « l’Amérique aux Américains », mais aussi le début
d’une expansion au-delà du continent, avec l’occupation des
Philippines.
D’autres conflits sont interétatiques, comme celui qui oppose les
États-Unis au Mexique de 1846 à 1848, et permet à la République du
Nord de s’agrandir du Texas, du Nouveau-Mexique et de la Californie.
Un conflit de cinq ans, particulièrement meurtrier, met aux prises le
Paraguay et une alliance de ses voisins, Brésil, Argentine et Uruguay
(1864-1870). Le bilan en est effrayant, puisque la population du
Paraguay aurait diminué, dans le meilleur des cas, de près de 20 %,
les Indiens guaranis, constituant la majorité de la population, étant
particulièrement atteints. De 1879 à 1883, un autre conflit (dit guerre
du Pacifique) entre Chili, d’une part, Bolivie et Pérou, d’autre part,
achève de remodeler la carte du continent en privant la Bolivie d’un
accès à la mer.
Mais la guerre qui efface toutes les autres est la guerre de
Sécession (ou Guerre civile) entre le nord et le sud des États-Unis,
d’avril 1861 à avril 1865. Dans cette guerre très longue, violente,
coûteuse, on peut voir une préfiguration de la Grande Guerre, par
l’ampleur des effectifs mobilisés, l’extension des fronts, l’emploi des
ressources de la révolution industrielle, en particulier des chemins de
fer. Malgré ce caractère de guerre civile, on ne peut comparer ce
conflit, qui fonde la puissance américaine, aux troubles internes qu’on
repère dans l’histoire des autres républiques du continent, fruits de
profondes inégalités sociales et d’une grande instabilité politique, et
dans lesquels intervient l’armée soit comme agent de coups d’État,
soit en prenant parti dans les affrontements : en 1908, l’éclatement
de la guerre civile mexicaine annonce des centaines de milliers de
morts.
Il faut enfin parler des conquêtes de type colonial effectuées à
l’encontre des populations amérindiennes, dont la présence entrave
ou paraît entraver la marche de la colonisation. Les colons, opérant
individuellement ou en milices, participent à l’entreprise en même
temps que les militaires. C’est le cas aussi bien sur la frontière de
l’Ouest américain que sur les marches amazoniennes du Brésil. Mais
c’est sans doute à la frontière sud du Chili et de l’Argentine, où se
déroule une guerre impitoyable contre les Araucans/Mapuches, que
prennent place les épisodes les plus violents. À partir de 1870, enfin,
les interventions innombrables des États-Unis inaugurent un contrôle
de type impérialiste sur l’Amérique centrale.

Les évolutions

Il est certain que, dans ces guerres, c’est l’Europe qui donne le ton.
La supériorité de ses armées, acquise depuis la fin du XVIIIe siècle, est
avérée par les victoires répétées des Autrichiens et des Russes sur
les Turcs, des Anglais sur les monarques des Indes. Cette supériorité
résulte de progrès constants depuis le début de l’époque moderne,
en matière d’organisation, d’armement, de recherche tactique et
stratégique, que confortent les conquêtes de la science et de la
technique à partir du milieu du XVIIIe siècle. En 1798, Bonaparte a
révélé cette puissance en Égypte, cœur du monde arabe. Cette
supériorité ne fait que s’affirmer au XIXe siècle, dans une atmosphère
de compétition qui amène chaque protagoniste à adopter les recettes
et les méthodes du rival le plus avancé, pour ne pas risquer d’être
dépassé, tant du point de vue de la qualité des matériels que de celui
des effectifs et de l’organisation. Les progrès des techniques
industrielles (métallurgie, chimie), des moyens de transport, mais
aussi des méthodes de gestion, trouvent aussi leur application dans
le domaine guerrier. Si la production d’acier permet de classer les
grandes puissances (États-Unis, Allemagne, Grande-Bretagne,
France, Russie), c’est aussi parce qu’elle peut se traduire en
fabrication d’armements.
Le perfectionnement des armes est incessant. Rayure des canons,
chargement par la culasse, introduction de poudre sans fumée sont
successivement adoptés. Les fusils sont les premiers à en bénéficier.
La cadence de tir passe de deux coups par trois minutes au début du
siècle à une dizaine de coups par minute à la fin. La mise au point de
modèles de mitrailleuses particulièrement fiables à partir des années
1880 (cadence de 500 à 600 coups/mn) fournit à l’infanterie une
capacité encore plus grande. L’artillerie a connu un premier saut
technologique avec, dès 1870, l’instauration des canons Krupp en
acier. Les nouveaux matériaux autorisent l’utilisation d’explosifs plus
puissants. Les techniques de pointage s’améliorent. Le canon de 75
français modèle 1895 introduit une nouvelle révolution avec la
combinaison d’un frein hydraulique et d’un récupérateur, qui permet
une remise en place automatique de la pièce, et donc une plus
grande succession des coups (jusqu’à 20/mn). La portée des feux
d’infanterie se trouve allongée de 200 mètres à 1 500 mètres, celle
de l’artillerie de 600 mètres à 4 kilomètres pour le tir à vue, plus avec
un tir courbe, qui nécessite une liaison téléphonique entre observateur
et chef de pièce.
La puissance navale n’est pas en reste, d’autant plus que, dans
aucun autre domaine, l’apparition de nouvelles techniques ne
déclasse plus vite les matériels anciens. Comme par le passé, tout
repose sur la possession de flottes de haute mer, formée de capital-
ships, capables d’anéantir la flotte de haute mer adverse ou de
l’obliger à demeurer dans ses ports. Tel est le modèle qu’impose, tout
au long du siècle, la Royal Navy. La France de Napoléon III, avec les
premiers navires cuirassés à vapeur, pas plus que celle de la
IIIe République, avec les flottilles de torpilleurs de la « Jeune École »,
ne remet pas en question cette supériorité, qui demeure écrasante.
Le défi lancé par l’Allemagne de Guillaume II est relevé brillamment
par les chantiers navals anglais, qui parviennent à construire
suffisamment de bâtiments pour conserver une avance sérieuse avec
le lancement des cuirassés type Dreadnought en 1907
(22 000 tonnes, blindage, artillerie monocalibre facilitant la direction
de tir).
L’organisation d’ensemble des armées remonte au XVIIe siècle, avec
des généraux assistés d’officiers d’état-major, chargés de
transmettre leurs ordres, et une hiérarchie d’officiers, de sous-
officiers et de gradés, de même que l’organisation en régiments,
bataillons et compagnies. L’époque révolutionnaire a vu, selon le
modèle français, se généraliser des unités interarmes plus vastes, les
divisions et les corps d’armée. L’augmentation nécessaire des
effectifs a été rendue possible grâce au système de la conscription,
qui fait de chaque homme valide un soldat potentiel, ou bien par des
politiques de recrutement massif. Mais il n’est pas question de
soutenir un tel effort après 1815. Le souci de rétablir des finances
bien compromises impose des économies. La crainte de susciter des
sentiments révolutionnaires en faisant appel au peuple suscite une
certaine prudence. Le nouvel ordre européen conduit donc les
principales puissances à se contenter d’armées de volume
sensiblement équivalent (300 000 hommes), capables de contribuer,
au sein d’une coalition, à mettre fin à toute volonté hégémonique
d’une seule. La supériorité des effectifs russes (600 000 hommes)
est contrebalancée par l’immensité de l’Empire, tandis que les
Anglais, après Waterloo, confient à leur marine le soin presque
exclusif d’assurer la défense des îles britanniques, leur petite armée
étant surtout conçue pour les opérations outre-mer, notamment aux
Indes.
Après 1815, c’est principalement la Prusse qui procède à des
changements majeurs, sous deux aspects indissolublement liés. Le
premier réside dans la création d’un grand état-major, destiné, dès le
temps de paix, à préparer la mobilisation des réserves, la
marche des troupes aux frontières et les plans offensifs. Les officiers
qui le composent ne sont plus des bureaucrates, incapables de
s’élever jusqu’aux arbitrages stratégiques et tactiques, mais de
véritables conseillers des grands chefs. La culture générale et l’étude
autant que les travaux pratiques à travers le Kriegsspiel et les
grandes manœuvres sont encouragés. La seconde réforme réside
dans l’augmentation des effectifs disponibles, par l’organisation d’une
garde territoriale (Landwehr), bien entraînée, susceptible de
constituer un réservoir à la disposition du commandement. En 1870,
la Prusse peut mettre en ligne 600 000 hommes contre moins de
300 000 pour la France, dont l’organisation a peu changé depuis la
Restauration. Ces transformations, présidées par le feld-maréchal
Helmut von Moltke, chef d’état-major de 1857 à 1888, appuyé par
deux civils, le ministre Albrecht von Roon et le chancelier Bismarck,
font de la Prusse, au moins pendant quelques années, la première
puissance militaire de l’Europe.
Le modèle prussien est imité après 1870 par les grandes
puissances militaires continentales, France et Russie, Italie à un
moindre degré. L’effort porte autant sur l’organisation des réserves
susceptibles d’accroître les effectifs à la mobilisation que sur
l’augmentation des troupes d’actives destinées à porter les premiers
coups. Le cas de la France, qui, malgré une situation démographique
de plus en plus défavorable par rapport à l’Allemagne (moins de
40 millions d’habitants contre 68 millions en 1914), réussit à entretenir
des forces comparables, est significatif. Mais cet effort n’est pas
égal partout. L’Autriche-Hongrie reste très en arrière, tandis que la
Grande-Bretagne demeure longtemps fidèle à un système d’armée
professionnelle qui se recrute uniquement par engagements
volontaires. Le cas de l’armée des États-Unis, protégés par
l’éloignement et par une marine de guerre qui monte en puissance à
partir des années 1900, est analogue.
Une autre transformation majeure intervient dans la rapidité à
entrer en ligne. L’intérêt des chemins de fer pour le transport des
troupes avait été démontré par la guerre d’Italie de 1859. Cet emploi
est rationalisé sous le contrôle du grand état-major prussien pour
réduire la durée entre l’alerte qui précède la déclaration de guerre et
le moment où les trains peuvent débarquer les armées, prêtes à
entrer en campagne aux frontières du pays ennemi. Les troupes sont
d’abord mises sur pied de guerre par la mobilisation, qui consiste à
incorporer les réservistes dans les unités d’active, de manière à
donner à l’armée ses effectifs complets. Cette démarche est facilitée
par l’implantation de chaque corps d’armée dans une région
géographique bien délimitée, qui lui fournit les réservistes destinés à
le renforcer dans un minimum de temps. C’est seulement dans une
seconde phase qu’intervient l’opération de concentration, qui consiste
dans l’envoi des troupes sur les théâtres d’opération. L’état-major
prussien réussit à raccourcir significativement entre 1864 et 1870 le
délai entre mobilisation et concentration, alors que l’armée française,
qui met pourtant en mouvement moitié moins d’hommes, s’en montre
incapable. Par la suite, toutes les armées perfectionnent sans cesse
le mécanisme de leur mobilisation, en particulier en améliorant le
réseau ferré, tandis que la concentration est établie en fonction de
plans de plus en plus contraignants. Les gouvernements et les états-
majors se trouvent ainsi contraints de se soumettre à des plans
conçus longtemps à l’avance.
La capacité des armées à faire campagne est encore augmentée
par les progrès des techniques alimentaires. L’usage des conserves,
fondé sur les découvertes de Nicolas Appert, se développe à partir
des années 1820. L’armée française y recourt lors de la guerre de
Crimée, mais elles ne sont considérées comme indispensables qu’à
partir des années 1870, où leur emploi s’étend à l’ensemble de
l’armée. Les Britanniques, de leur côté, ont compris très rapidement
l’utilité des produits en conserve, de même que celui des produits
déshydratés. La généralisation de vivres frais, déjà largement
avancée dans leur marine, contribue à prévenir le scorbut. Ils sont
aussi les premiers à introduire les boîtes de ration, toutes innovations
qui sont appelées à se diffuser lors de la Grande Guerre. Par
ailleurs, les soldats sont mieux vêtus et mieux chaussés. En dehors
des parades, les couleurs brillantes sont peu à peu abandonnées au
profit de tissus moins voyants (le kaki des Britanniques, le feldgrau
des Allemands). Il est devenu en effet nécessaire de se dérober au
tir précis et à plus longue portée de l’ennemi, facilité par la disparition
des fumées. Des tenues coloniales (tissus légers, casque de liège)
sont imaginées pour aider les corps expéditionnaires à mieux
supporter la chaleur et le soleil.
Mais ces progrès s’effacent devant ceux de l’hygiène. Si, pendant
tout le XIXe siècle, les armées perdent plus d’hommes du fait des
épidémies et des maladies que de mort violente, cette situation tend
à se modifier. La guerre de Crimée, véritable catastrophe sanitaire
(20 000 tués français au feu, contre 75 000 d’épidémies diverses), a
fait prendre conscience des efforts à accomplir. Les pertes de
Solférino, qui ont ému Napoléon III, inspirent au Suisse Henri Dunant
la fondation de la Croix-Rouge. Celle-ci s’attache à faire appliquer les
dispositions de la Convention de Genève sur les blessés de guerre
(1863). Les services de santé, dans lesquels les infirmières font leur
apparition, s’étoffent. Les services d’ambulance permettent aux
blessés d’être soignés mieux et plus vite. L’emploi du chloroforme
rend les opérations moins douloureuses. En amont, les progrès dans
la prévention des épidémies commencent à connaître des
applications sérieuses. La vaccination appliquée aux armées
allemandes limite à quelques centaines les morts de la variole lors de
la guerre de 1870-1871, contre 23 000 dans l’armée française. La
typhoïde, en revanche, est cause de 74 000 décès chez les
Allemands. La lutte contre les maladies vénériennes, longtemps fléau
des armées, se fait plus efficace. Ces améliorations s’étendent aux
campagnes outre-mer, avec la généralisation de la quinine pour
prévenir les hécatombes dues au paludisme, le filtrage des eaux, la
construction de navires-hôpitaux. Là encore, le niveau d’efficacité
atteint est fonction du degré de modernisation du pays, bien que les
pertes des Français lors de la campagne de Madagascar en 1895 et
celles des Américains au moment de l’expédition de Cuba trois ans
plus tard démontrent que l’imprévoyance n’épargne pas les pays les
plus avancés. Il n’empêche : la Grande Guerre sera le premier grand
conflit dans lequel le nombre de morts de maladie s’avèrera très
nettement inférieur à celui des morts des suites de blessures.

Tactique

Le maniement des armées reste assez peu sophistiqué. Charles de


Gaulle, dans Le Fil de l’Épée publié en 1932, rappelle que les
hommes de son âge (quarante ans) ont connu, vers 1910, l’infanterie
équipée tout entière du même fusil (le Lebel 1886), l’artillerie de
campagne servant le même modèle de pièce (le célèbre 75), la
cavalerie armée du sabre, les transmissions assurées
essentiellement par les estafettes à cheval. Il note la composition
immuable des unités, l’uniformité de cadres « permanents et
homogènes », la constance des besoins. Il estime que le
commandement, les combinaisons tactiques, l’instruction,
l’administration, étaient « relativement simples », les réponses étant
assurées par le recours à la trilogie « règlement, doctrine, tradition »,
l’ensemble donnant, comme toute la société de l’époque, une
trompeuse impression de stabilité, génératrice de routine.
La tactique a pourtant pris en compte l’augmentation de la
puissance de feu. L’ordre serré reste en vigueur dans les débuts. Les
troupes sont déployées sur trois, voire deux rangs, l’un chargeant ses
fusils tandis que l’autre fait feu, de manière à tirer parti du maximum
de soldats, compte tenu de la lente cadence de tir. De plus en plus,
la ligne est précédée de tirailleurs, fantassins en ordre plus lâche,
plus libres de leurs mouvements et de leur tir. La colonne, composée
d’éléments massés sur un front plus étroit, sur un nombre de rangs
plus élevé (six au moins), est surtout utilisée pour le déplacement des
troupes en arrière du combat proprement dit, et pour la disposition
des réserves destinées à soutenir la ligne. Elle peut aussi constituer
une force d’attaque, choisie pour sa capacité de choc.
L’introduction des fusils à tir rapide amène des modifications à
partir des années 1860. C’est la disposition en tirailleurs qui s’impose
désormais à toutes les armées. De longues chaînes de fantassins,
formées en vagues de deux rangs, s’avancent les unes vers les
autres, s’arrêtent, tirent au commandement, puis repartent, en vue
d’une explication finale à la baïonnette. Elles sont renforcées à
l’arrière par des unités plus groupées. Ces formations demeurent
relativement denses et rigides, le commandement tenant à conserver
à ses troupes la puissance de choc que paraît conférer la succession
de vagues d’assaut attaquant à l’arme blanche. En dépit de
l’accroissement du pouvoir destructeur du feu par l’emploi des
mitrailleuses et l’accélération de la cadence de l’artillerie à la fin du
e
XIX siècle, la suggestion de recourir à une multiplicité de petits
groupes de combat, moins vulnérables, n’est guère retenue avant que
la Grande Guerre ne l’impose, non sans difficultés.
Toutes ces améliorations ne valent que par les progrès de
l’instruction, qui permet de mettre entre les mains des soldats des
matériels plus complexes à servir et plus encore à entretenir en bon
état, grâce en particulier au démontage et au graissage, mais aussi
de transmettre des ordres plus complexes. Les revues, suivies de
défilés, avec leurs évolutions complexes, ne constituent plus guère
une préparation aux conditions réelles du combat, mais le
couronnement des exercices qui ont pour but d’insuffler aux recrues la
cohésion et l’esprit de corps qui doivent se retrouver au front. Elles
complètent une éducation physique qui devient de plus en plus
scientifique. L’éducation du corps (gymnastique de Francisco Amoros
en France, de Friedrich Jahn en Allemagne dans la première moitié
du siècle) va de pair avec celle de l’esprit (enseignement de la lecture
et de l’écriture dans des écoles régimentaires).

Stratégie et bataille

Les armées européennes sont toutes organisées en vue d’une


guerre menée les unes contre les autres. C’est pour de telles guerres
que les stratèges définissent des stratégies tirées de théoriciens dont
les plus célèbres ont également réfléchi sur les guerres de l’Empire :
le Suisse Henri de Jomini et le Prussien Carl von Clausewitz. Le
contenu de ces deux œuvres importe moins que l’écho qui en est
donné et les éléments essentiels qu’en retirent les stratèges. De
Jomini, ils retiennent l’insistance sur les manœuvres destinées à
frapper les lignes de communication de l’ennemi et le rassemblement
du maximum de troupes pour frapper cet ennemi au point le plus
vulnérable. Dans Clausewitz, ils puisent surtout la notion de bataille
décisive menée dans un effort qui peut aller jusqu’aux extrêmes de la
violence.
La mobilité des armées reste limitée du fait de la quasi absence de
motorisation. Les chemins de fer s’arrêtent aux approches du théâtre
d’opérations, et plus encore sur ce théâtre même, où ils sont bloqués
ou détruits. L’infanterie continue à se déplacer à pied. La traction des
pièces d’artillerie et des convois du train reste hippomobile. Tout au
plus la mobilité, au moins en Europe occidentale, peut-elle bénéficier
de la plus grande densité du réseau routier, et de sa meilleure
qualité. En revanche, la logistique doit compter avec le poids des
pièces d’artillerie (d’où la répugnance des Français pour l’artillerie
lourde), mais surtout avec l’accroissement des besoins en
ravitaillement et en munitions, qui s’explique par l’augmentation des
effectifs mis en ligne, autant que par la consommation effrayante des
nouvelles armes en munitions de tous calibres.
Les conflits, généralement brefs, sont encore marqués par de
grandes batailles, mettant en action des effectifs importants,
recourant à une grande puissance de feu, mais de durée assez brève
(moins de 24 heures). Telles sont, en particulier, Magenta et Solférino
entre Autrichiens et Français en 1859, Gettysburg entre Nordistes et
Sudistes en 1863, Sadowa entre Autrichiens et Prussiens en 1866,
Woerth, Frœschwiller, puis Sedan, entre Français et Allemands en
1870. Chaque fois, c’est l’esprit offensif, qui se résume par la volonté
de marcher à l’ennemi et de détruire ses forces, qui paraît donner les
meilleurs résultats. Robert E. Lee à la tête des confédérés, William
T. Sherman au commandement de l’armée fédérale, Helmut von
Moltke lors de la guerre franco-allemande, s’illustrent par ces
qualités.
Ces confrontations n’amènent pas vraiment à négliger les
fortifications classiques. La guerre de Crimée se déroule
essentiellement autour du siège de Sébastopol, dont la prise ne
demande pas moins de onze mois (9 octobre 1854-9 septembre
1855). La guerre de 1870 montre la qualité des défenses à la
Vauban, puis permet au siège de Paris de se prolonger à l’abri des
défenses élevées sous Louis-Philippe. Après la perte de l’Alsace-
Moselle, le gouvernement de la IIIe République édifie, de 1874 à
1880, sous la responsabilité du général Raymond Séré de Rivière,
une ceinture nouvelle destinée à prévenir une attaque par surprise, et
à permettre à la mobilisation de s’opérer avec méthode. L’introduction
du béton à la fin des années 1880 apparaît comme une réplique
efficace à l’accroissement de la puissance de l’artillerie. Plus tard, la
guerre russo-japonaise démontre l’utilité des fortifications légères de
campagne connues sous le nom de tranchées, protégées par des
réseaux de barbelés.
Ces nouveaux éléments ne remettent pas en cause la conviction
des états-majors selon laquelle de puissantes offensives sont
susceptibles d’emporter la décision. Les unes visent à s’attaquer
directement aux forces ennemies. Joseph Joffre, le chef d’état-major
français, prépare ainsi son attaque en Lorraine dans un pur « style
direct ». Les Allemands combinent cette offensive avec des
manœuvres de grande ampleur. C’est dans une perspective
d’enveloppement par l’aile inspiré des dispositions d’Annibal à Cannes
qu’Alfred von Schlieffen, chef d’état-major allemand de 1891 à 1905,
a conçu le plan qui porte son nom, et que reprend globalement son
successeur Helmut von Moltke « le jeune », titulaire de la fonction en
1914. Ces plans, destinés à briser les défenses de l’ennemi, rejettent
l’hypothèse d’une guerre longue, exigeant une mobilisation des
ressources qui n’est pas vraiment envisagée. Cette hypothèse,
cependant, n’est pas inimaginable, comme l’a bien démontré la
guerre civile américaine, dans laquelle la défaite du Sud n’est
intervenue qu’après quatre ans d’opérations et de morts. L’état-major
allemand conserve la hantise de la manière dont la victoire de ses
armées en six semaines (août-septembre 1870) n’a pas suffi à
mettre fin à un conflit passé, sous la direction des républicains
français, d’une guerre entre États à une guerre de nations. Il n’en
paraît que plus nécessaire de se donner les moyens d’une attaque
foudroyante, capable de mettre l’ennemi à genoux en quelques
semaines. La course aux effectifs et aux armements des années
1911-1914 témoigne de cet état d’esprit.
À ces conflits qui se déroulent entre des armées comparables
s’opposent les guerres coloniales qui sont des conflits asymétriques,
dans lesquelles des troupes modernes affrontent, soit des armées
surclassées dans leur organisation, leurs modes de combat, leur
armement, soit des troupes de guerriers de valeur inégale, mais
uniquement aptes à des actions de guérilla. Cette version pourtant
très présente de la guerre, sans passer inaperçue, ne suscite pas
autant l’attention des contemporains, parce qu’elle ne remet pas en
jeu les équilibres en Europe, qu’elle se déroule loin des pays dits
« civilisés » et, enfin, parce qu’elle ne bénéficie pas du prestige des
grandes batailles, « but final des armées », selon l’expression du
colonel Charles Ardant du Picq. Pourtant, c’est au cours des guerres
menées contre ces armées indigènes que se révèlent de nouveaux
chefs, comme Thomas-Robert Bugeaud, Hubert Lyautey et Joseph
Gallieni en France, Frederick Sleigh Roberts et Joseph Garnet
Wolseley en Angleterre. Ils joignent un sens de la tactique, de
l’organisation et de la logistique à une intelligence politique et à une
pratique du renseignement destinés à limiter l’action militaire au profit
de négociations avec les notables indigènes. La somme de leurs
enseignements sera résumée dans l’ouvrage Small Wars du
Britannique Charles Callwell, publié en 1896.

L’avenir de la guerre

On voit s’esquisser au long de la période une militarisation


croissante de la société. Napoléon a achevé d’imposer la mode, pour
les monarques, de se montrer en uniforme de général ou de colonel.
Dans la classe moyenne et supérieure, en Allemagne notamment, la
qualité d’officier est particulièrement appréciée : elle apparaît comme
l’achèvement d’une carrière vouée aux responsabilités de tous ordres.
Par ailleurs, conséquence de la conscription, un nombre croissant de
civils passent dans l’armée, surtout en France, où bien peu
échappent à l’obligation, et où les opérations du conseil de révision
finissent par s’entourer d’un rituel qui en fait un véritable rite de
passage de l’adolescence à l’âge viril. La culture militaire se trouve
ainsi diffusée dans des couches de plus en plus nombreuses de la
société. En dehors de l’armée elle-même, la multiplication des villes
de garnison achève d’implanter le soldat, la caserne, le champ de
manœuvre, dans le paysage. Vers 1890, un passant sur deux à
Verdun est un soldat, un sur trois à Metz. Les cérémonies militaires
incessantes ne laissent pas indifférent l’ensemble des civils,
notamment les femmes et les enfants, et sont entourées la plupart du
temps d’un grand respect.
Est-il possible d’abolir la guerre ? Ce programme, illustré en 1795
par le Projet de paix perpétuelle d’Emmanuel Kant, a été prêché par
nombre d’intellectuels, parmi lesquels Victor Hugo ou Léon Tolstoï,
qui va jusqu’à célébrer la doctrine de non-violence. Ils sont rejoints
par des industriels, particulièrement bien placés pour connaître le
coût des armements ainsi que leur puissance croissante de
destruction, et soucieux de justifier leurs immenses fortunes par
l’usage philanthropique qu’ils en font : c’est notamment le cas du
Suédois Alfred Nobel, dont le testament instaure le prix Nobel de la
Paix, décerné pour la première fois en 1901, et de l’Américain
Andrew Carnegie, qui crée en 1910 la Carnegie Endowment for
International Peace. Le Polonais Ivan Bloch, bien implanté dans
l’Empire russe, souligne encore ce risque dans deux ouvrages qui
obtiennent un certain retentissement (War of the Future, 1898, et Is
War Now Impossible ?, 1899). Les dernières années du XIXe siècle
voient se tenir les deux conférences de La Haye. Celle de 1899
établit une cour permanente d’arbitrage ; elle proscrit l’emploi de
certaines armes, comme les gaz asphyxiants ou les balles
particulièrement mutilantes dites « dum-dum ». Celle de 1907
encourage et formalise les procédures destinées à éviter les conflits.
D’autres dispositions visent à une certaine humanisation, comme la
clause qui porte le nom de son initiateur, le juriste russe Fédor
Martens, prévoyant que, dans les cas non compris dans les
conventions existantes, « les populations et les belligérants restent
sous la sauvegarde et sous l’Empire du droit des gens, tel qu’ils
résultent des usages établis entre gens civilisés, des lois de
l’humanité et des exigences de la conscience publique ». En
revanche, aucun succès n’est enregistré dans le domaine de la
limitation des armements. Bien au contraire, la croissance des
dépenses militaires est, entre 1900 et 1914, de 80 % en France, de
plus de 100 % en Allemagne et en Russie.
On voit aussi se développer, notamment au sein de la
e
II Internationale, un antimilitarisme qui dénonce les armées comme
un instrument de la domination bourgeoise, allié à un esprit pacifiste
tendant à considérer la guerre comme la conséquence des appétits
impérialistes au service des « puissances d’argent ». Le refus de
voter les crédits militaires s’impose au sein des partis sociaux-
démocrates. Cependant, l’unanimité ne se fait pas quant aux moyens
d’action susceptibles d’empêcher la guerre : initiatives purement
parlementaires ou bien grève générale (voire insurrectionnelle) ? La
facilité avec laquelle s’opéreront les mobilisations d’août 1914
démontrera que les précautions des gouvernements pour éviter des
troubles étaient presque totalement superflues. Il faudra attendre
1917 pour voir s’exprimer les premiers refus dangereux pour les
états-majors.
En fait, les peuples de l’Europe ne remettent guère en question des
charges militaires de plus en plus lourdes. La résignation,
l’abnégation ou l’acceptation résolue, voire joyeuse, sont les attitudes
les plus courantes. Il faut dire que les pertes militaires subies par les
peuples européens au XIXe siècle, si graves soient-elles, ne sont guère
comparables à celles de la période révolutionnaire et impériale. Elles
s’étalent sur un siècle, par opposition aux précédentes. Les issues
des guerres les plus furieuses (guerre franco-allemande de 1870,
guerre russo-japonaise) ont été trouvées en quelques mois. Nul ne
peut vraiment imaginer les hécatombes de la Grande Guerre, dues
non seulement à la létalité d’armes de plus en plus meurtrières, mais
aussi à la durée du conflit. Les pertes de la guerre civile américaine
(plus de 600 000 morts en quatre ans pour une population d’environ
30 millions d’habitants, soit un pourcentage de tués comparable à
ceux de la Grande Guerre) ne sont guère connues (sauf des familles
des Américains elles-mêmes, ce qui contribue peut-être à expliquer la
force du courant isolationniste dans ce pays).
Nombre d’auteurs ont parlé d’une « brutalisation » de la guerre à
partir de la Première Guerre mondiale. Une vision globale des conflits
du XIXe siècle incite à penser le contraire. La guerre y constitua un
phénomène récurrent autant qu’un horizon de pensée. Les restrictions
mises à la violence par les idéologies de progrès et la bonne
éducation des chefs militaires purent avoir quelque effet dans les
guerres entre armées étatiques. Elles n’eurent guère de poids dès
que l’adversaire parut se trouver hors des lois de la guerre,
notamment dans les guerres civiles et dans les guerres coloniales, et
encore dans les conflits déjà ethniques entre les nouveaux États
balkaniques. Les progrès des armements de plus en plus létaux, la
mise au point de stratégies résolument et, pourrait-on dire,
désespérément offensives, la propagation d’idéologies inspirées des
idées darwinistes de sélection des meilleurs accordant à la force
brutale une puissance de transformation presque métaphysique, la
mobilisation de portions de la population de plus en plus larges au
sein des armées conduisirent à faire de la guerre une sorte de
tribunal suprême, « juge sans entrailles, mais non sans équité ».
Jacques FRÉMEAUX
Charles ARDANT DU PICQ, Études sur le combat. Combat antique et
combat moderne, préface de Jacques Frémeaux, Paris,
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Chapitre XI

Colonisations

Décoloniser le « colonialisme » ?

Envisageons le cas d’une grande nation qui colonise et évangélise


pour « civiliser » de gré ou de force des peuples « barbares »,
bâtissant des infrastructures pharaoniques, rebaptisant le nom des
villes, organisant les migrations de travail, transformant les convicts
en colons, imposant aux populations autochtones sa langue, sa
religion, ses pratiques administratives, vestimentaires et alimentaires,
provoquant par là-même de nombreuses révoltes
« anticolonialistes ». S’agit-il de la Grande-Bretagne victorienne ou de
la France de la IIIe République ? Aucunement. Plusieurs décennies
auparavant, il revient au royaume du Viêt Nam d’incarner ce modèle
colonial à travers l’occupation d’une grande partie du Cambodge
entre 1806 et 1848, et l’intense politique d’assimilation qui
l’accompagne. Cet exemple méconnu constitue-t-il un hapax ou
remet-il au contraire en question l’exceptionnalisme colonial
occidental, qui définit la colonisation comme l’une des principales
expressions de la « modernité » et de la « civilisation » ? Depuis plus
d’un siècle et demi, les historiens, quelle que soit leur origine,
identifient en effet le colonialisme – une minorité étrangère qui impose
sa domination à une majorité autochtone (G. Balandier) – à
l’expansion de l’Europe à partir du XVe siècle, puis par extension aux
Japonais et aux Étatsuniens à partir de la fin du XIXe siècle. Ils excluent
généralement de leur cadre d’analyse des formes d’expansionnisme
continental, comme celles des Russes vers l’Asie centrale, des
Étatsuniens vers l’ouest de l’Amérique du Nord et des Allemands vers
l’est de l’Europe centrale, bien qu’ils aient pu établir des rapports de
domination de type colonial. Or, aujourd’hui, nul n’est censé ignorer
les vertus de l’histoire comparée : « il est imprudent et généralement
faux de tirer des conclusions générales sur les caractéristiques et
l’importance d’un Empire particulier avant d’avoir envisagé les
autres » (L. Colley). Seule la saisie du fait colonial à l’échelle du
monde permet à l’historien de réviser ce grand récit de l’Occident sur
lui-même, en y intégrant des expériences extra-européennes de la
première moitié du XIXe, qui possèdent beaucoup de similitudes avec la
colonisation européenne dite « moderne » de la seconde moitié du
siècle. En outre, l’attention portée aux populations autochtones, sans
minimiser l’intensité des violences coloniales, relativise l’étendue de la
domination européenne sur les territoires colonisés. Enfin, ce cadre
mondial nous invite à étudier le rôle de l’expansion coloniale dans le
processus de la mondialisation.

Mandchous, Vietnamiens et Comanches : provincialiser


l’impérialisme européen (début du XIXe siècle)

En ces premières années du XIXe siècle, et si l’on se déprend de la


vision téléologique déterminée par la fin du siècle, ce n’est pas
l’emprise territoriale naissante des empires ultramarins européens qui
retient notre attention mais la vitalité inattendue des colonialismes
extra-occidentaux. Examinons trois exemples de formations
impériales – les Mandchous, les Comanches et les Vietnamiens – qui
ne figurent pas encore dans les manuels d’histoire du fait colonial.
À tout seigneur tout honneur, examinons d’abord la Chine, alors le
plus ancien empire du monde, sans que toutefois cette antériorité ne
lui donne aucun titre à revendiquer un colonialisme chinois qui,
officiellement, n’a jamais existé. Certes, le néologisme zhiminzhuyi
apparaît à la fin du XIXe siècle, mais pour désigner exclusivement la
domination étrangère en Asie. Il ne peut s’appliquer à l’Empire chinois
et seul le grand intellectuel Liang Qichao eut l’audace, au début du
e
XX siècle, d’utiliser ce terme pour magnifier l’œuvre des colonisateurs
(zhimin) chinois en Asie du Sud-Est. On a ensuite considéré, à partir
des travaux de John K. Fairbank et de ses épigones, qu’un « système
tributaire » ordonnait les relations entre l’empire du Milieu et les pays
voisins vassalisés. À travers le versement du tribut (gong), les
dirigeants des peuples non chinois reconnaissaient la suzeraineté de
l’empereur Qing tout en échappant à une tutelle de type colonial.
Toutefois, depuis la fin des années 1990, on peut avancer avec les
historiens Peter C. Perdue et Nicola Di Cosmo que la Chine du début
du XIXe siècle est un empire colonial presque comme les autres.
l’empire du Milieu, majoritairement peuplé de Han, est conquis au
mitan du XVIIe siècle par une minorité étrangère provenant du nord-est,
les Mandchous, qui mènent jusqu’au début du XIXe siècle une politique
d’expansion en Asie centrale, au Tibet, au Xinjiang, en Mongolie et à
Taïwan. Dotés d’une langue et d’une culture propres, les Qing
promeuvent cependant une politique universaliste qui entend intégrer
les différentes cultures au sein d’un même empire. Adeptes de
pratiques religieuses hybrides associant chamanisme, confucianisme
et bouddhisme (notamment tibétain), les Mandchous garantissent la
tolérance confessionnelle et l’usage des diverses langues (mandarin,
mandchou, mongol, tibétain, ouighour) de l’Empire. L’unité de ce
dernier s’incarne dans la figure de l’empereur en qui chaque peuple
doit reconnaître son souverain : il est à la fois le protecteur du Dalaï-
lama pour les Tibétains, le descendant de Gengis Khan pour les
Mongols, le « Fils du ciel » pour les Han et le chef de clan des
Mandchous.
Les Mandchous mettent l’armée et l’administration au service de
leur projet expansionniste. Les troupes servent sur place pendant
trois à cinq ans avant de repartir dans leurs provinces d’origine
(Shaanxi et Gansu pour la colonisation du Xinjiang ; Sichuan pour le
Tibet). Dans les possessions lointaines, des résidences sont créées
afin de faire appliquer la nouvelle loi des Qing. Les administrateurs
disposent d’un recueil juridique destiné spécifiquement aux territoires
du Nord et de l’Ouest, le Qinging lifanyuan zeli, pour la première fois
codifié en 1696 (152 articles), et constamment augmenté par les
différentes éditions en 1789 (209 articles), 1817 et 1826. Ce code
prescrit précisément l’art et la manière de traiter (rangs, honneurs,
salaires, récompenses, punitions, etc.) les élites locales. Le Lifan
Yuan, bureau des « provinces extérieures » (Mongolie, Tibet, Qinghai
et Xinjiang) fondé en 1638, tente de contrôler les circulations au sein
de l’Empire. Ainsi, lorsqu’un noble mongol désire visiter la cour
impériale de Beijing, il doit auparavant faire connaître aux mandarins
le nombre exact de personnes qui composent sa suite et le poids de
ses bagages. Le Lifan Yuan constitue l’un des services les plus
importants de la bureaucratie centrale – le seul domaine réservé aux
Mandchous et aux Mongols – jusqu’à son remplacement par le
ministère des « Provinces extérieures » (Lifan Bu) en 1906 et le
service de la colonisation (Jichan Si) en 1907. L’administration Qing
entreprend la colonisation des confins de l’Empire en y aménageant
les réseaux hydrographiques et en y installant des paysans Han qui
participent à l’essor de nouvelles cultures et de l’artisanat : la
rhubarbe aux vertus médicinales et l’opium dans le Xinjiang ; le
camphre, les cornes de cerf, le cuir et la canne à sucre à Taïwan ;
l’élevage ovin et caprin en Mongolie.
Dans ces zones frontière, le colonialisme Qing prospère grâce au
système du gouvernement indirect qui s’exerce par le biais des élites
autochtones, en s’adaptant aux structures administratives et traditions
politiques de chaque région. Les Mandchous parviennent, ce faisant,
à dépenser le moins de ressources humaines et financières
possibles. Au nord, en Mongolie, les Qing mobilisent l’aristocratie
nomade qui conserve ses domaines et obtient de nouveaux privilèges.
Les Mandchous protègent également les moines bouddhistes et
l’économie locale de l’emprise des commerçants chinois. Pourtant, au
début du XIXe siècle, les nobles mongols, de plus en plus endettés
auprès de créanciers Han, expriment leurs frustrations à l’égard de la
domination Qing : les deux cents postes de chef de district ne
suffisent pas à satisfaire leurs ambitions. À l’ouest, dans le Xinjiang,
une partie des élites musulmanes jouent le rôle d’intermédiaires et
maintiennent le système fiscal « précolonial » fondé sur le
prélèvement en nature (grains) en s’assurant que le nouvel impôt
Qing en monnaie ne parvienne pas à s’imposer. Les chefs
autochtones, les Beg, choisis par les Qing parmi les grandes familles,
s’enrichissent sur le dos du Trésor et, surtout, de la population, qui se
rebelle à plusieurs reprises contre les puissants musulmans de
Kashgar, habillés à la mandchoue et portant la tresse. Il faut
attendre 1884 pour que, sous la pression de la menace russe, le
Xinjiang soit transformé en province. Au Tibet, dont la capitale Lhassa
est conquise en 1720, les Qing transforment la monarchie locale en
« gouvernement semi-théocratique » bouddhiste sous l’autorité à la
fois temporelle et religieuse du Dalaï-lama. Taïwan, conquise à la fin
du XVIIe siècle, est intégrée avec les territoires du Sud au sein du
système administratif provincial. Les Qing présentent ensuite la
colonisation agricole de l’île comme un processus de civilisation de la
population aborigène, décrite comme sauvage et cannibale par les
voyageurs chinois, tandis que, dans le nord et l’ouest de l’Empire, les
Mandchous n’envisagent pas d’assimiler les populations locales et
manifestent un grand intérêt pour les cultures mongole, tibétaine et
musulmane dont ils intègrent de nombreux éléments.
L’Empire colonial chinois se caractérise donc, à l’exception de
Taïwan, par sa contiguïté territoriale. Toutefois, comme dans les
empires ultramarins, la plupart de ces territoires sont considérés
comme des « provinces extérieures » (Tulergi Golo en mandchou) à
la Chine, dont l’accès est rendu difficile par les steppes, les
montagnes ou les déserts. Les Qing possèdent en outre une sorte
d’empire informel, fondé sur les réseaux commerciaux de la diaspora
chinoise en Asie de l’Est et du Sud-Est. L’effondrement de l’empire du
Milieu à la fin du XIXe siècle, sous les coups de boutoirs des
impérialismes russe, européen et japonais, ne doit donc pas
dissimuler son dynamisme au début de ce même siècle.
De l’autre côté du Pacifique, au mitan du XVIIIe siècle, une nouvelle
formation impériale prend son essor, la Comancheria. L’historien
Pekka Hämäläinen a récemment rendu justice à la puissance de
l’empire des Comanches qui, jusqu’aux années 1860, porte un
véritable projet d’expansion, totalement oublié par l’historiographie.
Pourtant, ce groupe d’à peine 30 000 cavaliers-chasseurs,
parcourant les plaines du sud-ouest de l’Amérique du Nord, à cheval
sur les États-Unis et le Mexique actuels, a pendant un siècle renversé
les rôles historiques habituels : en même temps que la « conquête de
l’Ouest » par les Étatsuniens, les Comanches exercent une
domination à la fois militaire, politique, économique et culturelle sur
d’autres peuples amérindiens et certaines colonies espagnoles
comme le Nouveau-Mexique et le Texas, véritables États tributaires
fournissant esclaves, technologies et ressources.
Sans bureaucratie, sans pouvoir centralisé et sans armée
permanente, cette formation impériale, qui ne s’apparente ni aux
empires continentaux ni aux empires ultramarins, ne se réduit
cependant pas à un simple agrégat de bandes locales. Constituée de
redoutables guerriers et d’habiles diplomates, cette confédération
maintient la paix en son sein ; elle étend son emprise en pratiquant
une guerre de mouvement et en divisant pour régner. En outre, les
Comanches assimilent, au fur et à mesure, les populations
amérindiennes conquises. Ils possèdent une économie dynamique,
fondée sur le pastoralisme, la chasse aux bisons, l’élevage de
chevaux, ainsi que le commerce, l’extorsion, les prédations et
l’esclavage. À la fin des années 1860, chaque Comanche est
propriétaire en moyenne de dix chevaux. En concurrence avec les
États-Unis, le Texas espagnol puis le Mexique, la Comancheria
contrôle un vaste réseau d’échanges commerciaux (chevaux, mules,
bétail) qui s’étend de la vallée du Mississippi au Rio Grande. Les
Comanches organisent de grandes foires commerciales itinérantes
dont le succès tient en partie à la mobilité de ses organisateurs. De
nombreux peuples amérindiens – les Séminoles, les Cherokees, les
Creeks, les Chickawas – se soumettent à la Comancheria et
participent au développement de ses activités économiques qui se
connectent dès le début du XIXe siècle à l’économie capitaliste des
États-Unis. La langue comanche est devenue la lingua franca des
grandes plaines, pratiquée aussi bien par les Amérindiens que par les
marchands étatsuniens et mexicains.
Dans les années 1850, l’Empire comanche s’effondre à la suite
d’une série d’épidémies et d’une grande sécheresse qui déciment
respectivement les hommes et les bisons. La Comancheria connaît
un spectaculaire renouveau dans la décennie suivante avant de se
heurter au nouveau gouvernement des États-Unis qui entend, au sortir
de la guerre de Sécession, faire cesser le trafic de captifs. Les
Comanches résistent quelques années avant de concéder leur défaite
en se résignant à s’installer dans les réserves au milieu des années
1870. L’expansion étatsunienne dans la région s’inscrit alors dans
leurs traces au Texas et au Nouveau-Mexique.
Si les Comanches ont provisoirement inversé le mouvement de
l’expansion occidentale, les Vietnamiens l’ont quant à eux largement
précédé. L’avènement de la dynastie Nguyên en 1802 se traduit par
une prise en main du sud de la péninsule indochinoise, dont le
Cambodge qui versait traditionnellement un tribut à la fois au Siam et
à l’empire d’Annam. À la demande du souverain khmer Ang Chan II,
l’empereur Gia Long envoie en 1813 une puissante armée de
13 000 hommes au Cambodge pour y asseoir le protectorat
vietnamien face aux ambitions siamoises. Dès 1820, le moine
bouddhiste Kai prend la tête d’un mouvement de rébellion qui inflige
de sévères défaites aux Vietnamiens dans l’est du pays avant d’être
capturé et décapité. Le fils de Gia Long, l’empereur Minh Mang, opte
en faveur d’une politique encore plus offensive : il ordonne l’annexion
d’une partie du Laos en 1827, bannit les conseillers européens de la
cour et persécute ses sujets catholiques. En 1835, au terme d’un
nouveau conflit avec le Siam, Minh Mang transforme le Cambodge,
rebaptisé Trân Tây Thành, la « province de l’Ouest maîtrisé », en une
nouvelle province du Viêt Nam. L’empereur adopte alors une forme de
paternalisme condescendant à l’endroit de ses nouveaux « enfants »
cambodgiens qu’il prétend protéger, nourrir et civiliser. Il instaure,
pour ce faire, une politique agraire novatrice fondée sur une irrigation
intensive et le transfert de plantations du Viêt Nam vers le
Cambodge. Ce dernier accueille en outre des paysans chinois et
chams qui y sont installés par l’administration vietnamienne.
L’empereur n’hésite pas à mobiliser également les prisonniers
vietnamiens pour coloniser la nouvelle province.
Le Cambodge subit alors un bref et intense processus de
vietnamisation (1835-1840). Inspiré par un ambitieux projet
assimilationniste, l’empereur Minh Mang souhaite transformer les
« barbares » en Hoa (« Chinois »). Il contraint les Khmers à
apprendre les caractères chinois et la langue vietnamienne. Ceux qui
maîtrisent les sinogrammes peuvent être nommés chefs de village.
Toutes les femmes khmères sont sommées de porter des pyjamas à
la place des sampots et des sarongs, et de se laisser pousser les
cheveux à la mode vietnamienne. Cette dernière est également
imposée dans les pratiques culinaires. Minh Mang transforme le nom
des villes, à l’instar de Phnom Penh rebaptisé Trân Tây, la « ville de
l’Ouest maîtrisé ». L’empereur tente également d’affaiblir le
bouddhisme khmer Theravada en le privant de sa fonction
d’éducation. Les moines doivent troquer leur traditionnelle toge
orange pour la robe brune portée au Viêt Nam. Les vestiges du
prestigieux royaume du Champa sont intégrés au Viêt Nam, tandis
que les unions entre Vietnamiens et minorités ethniques du Sud sont
encouragées. Toutefois, cette politique assimilationniste échoue. Les
rébellions khmères se multiplient à partir de la fin des années 1830.
La colonisation se révèle alors peu efficace et trop coûteuse aux yeux
de la cour de Hué qui décide, après la mort de Minh Mang en 1841,
de rétablir la politique du tribut cambodgien versé aux Siamois et aux
Cambodgiens. Ce double assujettissement conduit quelques années
plus tard le souverain khmer, Norodom Ier, à solliciter l’aide de la
France et à signer un traité de protectorat en 1863.
Du Cambodge à l’Amérique du Nord en passant par la Chine, les
logiques coloniales autochtones et les dynamiques impériales
« occidentales » se trouvent si intimement imbriquées qu’il apparaît
désormais artificiel de les séparer a priori. À la condition d’éviter tout
raisonnement réductionniste, qui simplifierait excessivement les
phénomènes non européens au point de gommer leur spécificité,
l’approche mondiale permet de restituer la dynamique des
expansionnismes extra-occidentaux au cours de ce « siècle
européen ».
Colonisation « occidentale » et résistances autochtones
(mi-XIXe siècle)

À partir du début du XIXe siècle, les Européens semblent avoir


aisément et promptement conquis puis contrôlé les quatre cinquièmes
de la planète. Alors que la présence coloniale a longtemps été
interstitielle et cantonnée à des enclaves littorales, le développement
conjoint des techniques de transport, des migrations, du capitalisme
et de la médecine permet aux puissances occidentales de
s’approprier de nouveaux territoires. Des comptoirs commerciaux se
transforment ainsi en véritables empires, recouvrant une grande
partie de la planète. Dans la première moitié du siècle, le
mercantilisme et le protectionnisme cèdent la place au libre-échange,
tandis que les indépendances américaines, les abolitions de la traite
et de l’esclavage, le déclin économique des Antilles et l’expansion
européenne en Inde, en Insulinde (Indonésie), en Chine, puis en
Cochinchine (Viêt Nam) induisent un basculement du centre de gravité
impérial européen des Amériques vers l’Asie.
Les empires européens sont bavards. Ils possèdent cette capacité
rare de produire massivement des discours sur eux-mêmes,
notamment par le biais de leurs propres corpus d’archives, qui
influencent par la suite grandement le point de vue des historiens.
Lesquels ont eu tendance à reprendre à leur compte le grand récit
sans faille et bien huilé d’une colonisation omniprésente et d’un
empire omnipotent au XIXe, siècle au cours duquel le monde devient
européen. Les femmes et les hommes du Vieux Continent voient alors
le monde en rose. Il suffit de considérer les orgueilleux planisphères
de la fin des années 1890 qui ornaient encore les murs de nos salles
de classe à la fin du siècle dernier. Les vastes aplats roses ou
rouges représentaient les limites impériales fixées par les puissances
coloniales (cf. illustration). Ces plages de couleur devaient signifier
une domination uniforme, continue et totale des métropoles
européennes sur d’immenses espaces asiatiques et africains. À dire
vrai, ces cartes témoignent davantage de l’exubérance de l’imaginaire
des Européens que de la réalité complexe des sociétés autochtones
et du terrain dit colonial. Ce récit linéaire et diffusionniste de
l’expansion coloniale occidentale a été remis en question ces trente
dernières années par de nouvelles approches qui, prenant en
considération les dynamiques des sociétés locales, tentent de mettre
au jour l’instabilité chronique et la vulnérabilité des empires
européens, d’appréhender les limites de la domination coloniale et de
restituer la capacité d’action des populations colonisées.
Les conquêtes, souvent facilitées par l’affaiblissement des pouvoirs
politiques locaux, ont été, en fait, plus longues et difficiles qu’ont bien
voulu l’écrire les colonisateurs, en raison de la forte résistance des
populations autochtones. La plupart du temps, les puissances
coloniales rencontrent de grandes difficultés à étendre leur empire
au-delà des zones côtières. Ainsi en Inde, au début du XIXe siècle, la
Compagnie britannique des Indes orientales ne contrôle que les
régions littorales méridionales et le nord-est du pays. Son expansion
se heurte aux armées népalaise, marathe, birmane et sikh. Sonnée
par la révolte dite des cipayes en 1857, la Couronne britannique
parvient à imposer son autorité mais doit ensuite composer avec les
562 États princiers qui administrent de façon autonome deux
cinquièmes de la péninsule jusqu’à la décolonisation en 1947. De
même, les populations Ashanti, dans l’actuel Ghana, leur ont résisté,
souvent victorieusement, tout au long du siècle en 1806-1807, 1814-
1816, 1823-1831, 1863-1864, 1873-1874, 1895-1896. Finalement,
en 1901, au terme de la dernière offensive Ashanti, leur territoire est
intégré à la colonie de Gold Coast. Les Néerlandais, présents à Java
depuis le début du XVIIe siècle, en deviennent véritablement maîtres en
1830 avec la défaite du prince Dipanegara et son exil à Makassar. La
même année, les Français ne conquièrent pas l’Algérie mais prennent
pied à Alger. Abd el-Kader n’est vaincu qu’en 1847 et la Kabylie
soumise en 1857. L’Algérie n’est toujours pas « pacifiée » alors
qu’éclate en 1871 la grande révolte d’El-Mokrani dont les chefs sont
déportés en Nouvelle-Calédonie, aux côtés des communards
parisiens. En Nouvelle-Zélande, les Britanniques, dont la présence est
actée par le traité de Waitangi en 1840, peinent à contrer les assauts
des Maoris entre 1845 et 1872. En effet, si les conquêtes nominales
paraissent expéditives, l’appropriation du territoire s’avère la plupart
du temps extrêmement lente.
En outre, ces formations impériales constituent des ensembles
hétérogènes, se caractérisant dès le milieu du XIXe siècle par la
grande diversité des statuts administratifs et politiques des territoires
qui les composent. L’Empire britannique regroupe une centaine
d’entités politiques autour de 1900 : des colonies de la Couronne
peuplées de sujets et gouvernées directement par les administrateurs
britanniques (Gibraltar, Sierra Leone, Hong Kong, Jamaïque, Fidji,
etc.) ; des colonies de peuplement et dominions autonomes (Canada,
Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud) où le pouvoir est
progressivement exercé par les élites locales d’origine européenne ;
des protectorats (Zanzibar, États malais, Nigéria, îles Salomon, etc.)
dont les habitants conservent leur nationalité, le monarque demeurant
souverain sous la tutelle des colonisateurs ; des colonies
administrées par des entreprises privées, les compagnies à charte,
exerçant des droits régaliens (Rhodésie) ; des concessions
territoriales où les sujets de la Couronne jouissent de prérogatives
spécifiques (Shanghai, Tianjin, Hankou) ; et enfin des possessions
personnelles de citoyens britanniques ayant fait allégeance au
souverain anglais. Ainsi, en 1827, le capitaine John Clunies-Ross se
pare du titre de roi des îles Cocos, annexées par l’Empire britannique
en 1857 et demeurant néanmoins jusqu’en 1978 possession
personnelle des héritiers dudit roi. Au total, le souverain, en particulier
la reine Victoria, « impératrice des Indes » à partir de 1878, semble
constituer le seul ciment unificateur de cet ensemble fragile et
disparate.
Planter l’Union Jack ou le drapeau tricolore ne suffit pas à
contrôler effectivement les immenses territoires et les millions
d’habitants de ces prétendues colonies. Ces dernières – à l’exception
des dominions britanniques, des départements français d’Algérie,
puis à la fin de la période des colonies japonaises de Taïwan et de
Corée – se caractérisent par un faible nombre de colons et un sous-
encadrement administratif chronique. Dans le sous-continent indien en
1857, on compte 2 000 Européens pour 200 à 300 millions
d’habitants. En 1865, les 12 millions d’habitants de Java sont
encadrés par quelques centaines de fonctionnaires européens. Sur le
terrain, l’emprise coloniale s’exerce de manière inégale et
discontinue : forte en certains centres comme les capitales et les
ports, beaucoup plus diffuse dans des espaces où les
administrateurs et les infrastructures coloniales sont rares. Cette
faible présence coloniale peut parfois être assortie de formes de
violences spectaculaires (exécutions sommaires et massacres) pour
terroriser les populations locales.
La faible densité du quadrillage administratif se traduit également
par des taux de scolarisation et d’encadrement médical extrêmement
bas. Alors que la médecine « moderne » se développe, la priorité
demeure le soin des troupes coloniales. L’Indochine compte
seulement un médecin pour 160 000 habitants en 1905 et le
Cambodge un pour 100 000 à la fin des années 1930 contre un pour
2 000 en France. De même, le taux de scolarisation ne dépasse pas
les 2 % en Algérie en 1890. Dans les Indes néerlandaises comme au
Mozambique portugais, 1 % de la population fréquente les écoles
primaires en 1907. Ces écoles dispensent une formation rudimentaire
afin de former des auxiliaires de la colonisation. Rares sont les
écoles secondaires et les universités fondées outre-mer, avant la
Première Guerre mondiale, à l’exception de l’Inde britannique qui
accueille dès 1857 trois grandes universités ouvertes aux
autochtones à Calcutta, Madras et Bombay. À la fin du XIXe siècle,
cette ambitieuse « mission civilisatrice », laïque ou religieuse, promue
par l’ensemble des puissances européennes puis par le Japon afin de
légitimer la colonisation, ne se concrétise pas sur le terrain. Les
contradictions croissantes entre les promesses sociales et politiques
formulées par les colonisateurs et leurs pratiques autocratiques de
ségrégation et d’exploitation (expropriation des terres, travail forcé,
etc.) sapent lentement mais sûrement la présence coloniale.
La coercition ne suffisant pas pour s’imposer, les colonisateurs ont
cherché le consentement d’une partie de leurs sujets par des formes
de cooptation et de rétribution. Les empires européens eurent été
impossibles sans la coopération d’une partie des élites autochtones
qui a instrumentalisé la domination étrangère pour asseoir sa propre
position sociale et économique. En vertu de la stratégie « diviser pour
régner », les administrateurs coloniaux favorisent certains groupes,
comme les Kabyles en Algérie et les Brahmanes ou les Sikhs en
Inde, sur lesquels ils s’appuient pour maintenir l’ordre social, aux
dépens du reste de la population. À propos de la conquête de
l’Empire des Indes par une armée britannique composée en grande
partie de soldats « indigènes », l’historien John Seeley écrit dès
1883 : « On ne peut pas vraiment soutenir que l’Inde a été conquise
par des étrangers ; elle s’est plutôt conquise elle-même. » Mohandas
Karamchand Gandhi reprend à son compte cette analyse en 1909
dans Hind Swaraj qui stigmatise la participation active des
« indigènes » à l’administration coloniale, avant de mettre en garde
les colonisateurs : « Vous avez de grandes forces militaires. La
puissance de votre marine est sans équivalent. Si nous voulions nous
battre avec vous sur votre terrain, nous n’en serions pas capables ;
mais, si vous n’acceptez pas nos demandes, nous arrêtons de jouer
les gouvernés. Si cela vous fait plaisir, vous pouvez nous couper en
morceaux. Vous pouvez nous écraser avec la bouche de nos canons.
Si vous agissez contre notre volonté, nous ne vous aiderons pas, et
sans notre aide, nous savons que vous ne pouvez avancer d’un pas. »
Si une minorité d’autochtones coopère avec les colonisateurs
européens, les populations colonisées peuvent, outre l’opposition
armée, adopter des stratégies d’évitement telle la fuite dans la forêt,
la montagne ou dans la colonie voisine, des formes d’action non
violente (vols, refus de travailler ou de payer l’impôt) ou de résistance
à bas bruit comme les moqueries, les insultes ou les crachats décrits
par George Orwell dans son Histoire birmane. Quelle que soit
l’emprise des administrations coloniales, les sociétés autochtones
maintiennent des formes vernaculaires de régulation sociale que les
colonisateurs européens ne voient et ne comprennent pas. Ainsi,
pendant la « parenthèse coloniale », les populations africaines ou
asiatiques conservent souvent leur propre système judiciaire et
scolaire (écoles de pagode, madrasas, collèges hindous, etc.).
Une mondialisation impériale ? (fin XIXe siècle)

En dépit de ses limites, la domination coloniale a pu être


considérée – aussi bien par ses zélateurs que par ses plus farouches
détracteurs – comme le principal moteur de l’évolution historique qui,
à partir de la fin du XIXe siècle, a accouché du monde contemporain.
Cette « mondialisation impériale » semble en effet se traduire par
des mutations démographique, économique, politique et culturelle, qui
pour la première fois touchent presque concomitamment les cinq
continents.
L’expansion coloniale a été l’un des principaux vecteurs de diffusion
de pratiques culturelles européennes dans le monde. Leur circulation
au-delà des territoires coloniaux dessine bien souvent le contour de
nouveaux empires informels. Une partie des populations autochtones
adoptent ces usages d’origine métropolitaine, les adaptent, les
réinventent au point d’en faire parfois des éléments constitutifs
d’identités nationales émergentes. Les sports dits « modernes »,
codifiés au Royaume-Uni au milieu du XVIIIe siècle, se propagent
rapidement dans les possessions britanniques par le biais des
missionnaires, des enseignants et surtout des soldats, tels les
officiers écossais introduisant le golf en Inde (1829) et en Australie
(1851). Certains conflits, comme la seconde guerre des Boers (1899-
1902), ont aussi pu favoriser la diffusion du sport : les Afrikaners
adoptent alors le rugby dans les camps d’internement avant de le
populariser en Afrique australe. Dans les villes britanniques
assiégées, des soldats blancs jouent pour la première fois au football
avec les populations noires, et Baden-Powell, en réquisitionnant les
jeunes et en leur dispensant une formation sportive et militaire,
invente le scoutisme. Dans la seconde moitié du siècle, les Indiens
s’approprient le cricket anglais, devenu un élément fondamental de
leur identité. En sens inverse, les Britanniques adoptent des pratiques
autochtones tels le hockey qui s’inspire de la crosse amérindienne, le
badminton qui vient du poona indien ou encore le polo, originaire
d’Asie centrale et qui, depuis l’Inde britannique, se pratique à Malte
(1868), en Angleterre (1872) et en Argentine (1875).
À partir de la fin du XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie se développe
outre-mer par le biais des loges créées dans presque chaque
régiment militaire. Les temples maçonniques figurent parmi les
premiers édifices bâtis dans les villes coloniales. La maçonnerie
s’inscrit dans les pas des conquérants d’Alger (1831), mais précède
l’établissement des Français en Tunisie (1824) et au Maroc (1867).
En 1900, l’Empire britannique compte plus de 800 loges dont
184 dans les Indes et 44 aux Antilles. Essentiellement fréquentés par
les élites blanches (administrateurs, planteurs, négociants et officiers)
au début du XIXe siècle, ces ateliers intègrent ensuite, non sans
tensions, des représentants des élites autochtones, à partir de 1839
en Algérie et de 1872 en Inde, tels Abd el-Kader et Motilal Nehru, le
père de Jawaharlal. En Indochine, les loges républicaines du
Grand Orient fonctionnent à la manière d’un syndicat de
fonctionnaires et ne s’interrogent guère sur le bien-fondé de la
colonisation. Lieux privilégiés de la sociabilité élitaire coloniale,
magnifiés par Kipling dans le poème La Loge-mère (1896), les
temples constituent l’un des creusets de la « mission civilisatrice ».
Les loges forment, ce faisant, une fraternité mondiale, qui peut
transcender les frontières géographiques et ethniques mais demeure
exclusivement masculine.
En Europe même, à la fin du XIXe siècle, les capitales et les villes
portuaires apparaissent de plus en plus influencées par l’expansion
coloniale, promue activement par des réseaux scientifiques,
économiques et politiques qui organisent des expositions, créent des
musées et fondent des instituts d’enseignement et de recherche à
Londres, Liverpool, Paris, Bordeaux, Bruxelles, Anvers, Amsterdam,
Leyde, etc. Parallèlement, le fait colonial imprègne plus ou moins
profondément les cultures métropolitaines : paysages urbains,
littératures, langues, cuisines empruntent des éléments aux sociétés
africaines et asiatiques. L’essor de cette nouvelle culture impériale,
dont l’impact fait encore l’objet de débats chez les historiens, est
favorisé par l’augmentation des migrations circulaires due à
l’amélioration des transports et à la diminution de leurs coûts. En
effet, à partir des années 1890, la majeure partie des émigrants
européens finissent par rentrer chez eux où ils transmettent leur
propre expérience coloniale. Ainsi, au Royaume-Uni, les classes
populaires apprennent à connaître l’Empire dans les pubs fréquentés
par les vétérans des innombrables campagnes militaires ultramarines.
De même, la démocratisation de la consommation du thé au cours du
siècle suscite à la fois une lente domestication de l’exotisme et une
profonde modification des relations sociales avec le développement
du tea-time. Des travailleurs « indigènes » officient en nombre
croissant dans les métropoles : en 1914, environ 70 000 Indiens
résident à Londres, surtout dans l’East End, tandis que près de
200 000 sujets des colonies françaises (Vietnamiens, Malgaches,
Algériens, etc.) travaillent dans les usines ou les champs en France
pendant la Première Guerre mondiale.
L’historiographie, reproduisant le discours des acteurs sur eux-
mêmes, s’est presque exclusivement focalisée sur les rivalités entre
puissances coloniales, la compétition et le co-entraînement qui
s’accélèrent à partir des années 1880 en Afrique, en Asie et dans le
Pacifique. Pourtant l’expansion ultramarine résulte également de la
coopération inter-impériale qui se développe sous diverses formes
depuis le XVIe siècle avant de s’institutionnaliser dans la seconde moitié
du XIXe siècle. Cette période de paix relative entre les grandes
puissances européennes a favorisé l’expansion ultramarine jusqu’à la
Grande Guerre.
Ainsi, nous avons sous-estimé la dimension européenne de la
colonisation de peuplement dans les territoires où les ressortissants
de la puissance coloniale – en raison notamment de la faiblesse de
l’émigration – ont pu être minoritaires au sein de la population
« blanche » (Congo belge, Tunisie, etc.). En Algérie, les Français ne
représentent que la moitié des 400 000 Européens (10 % de la
population totale) en 1880, aux côtés des Espagnols et des
Mahonnais dans les villes de l’Ouest, des Italiens et des Maltais à
l’est du pays. Au Canada émigrent 400 000 Allemands qui participent
à la construction d’une nouvelle identité anglo-saxonne. L’expansion
ultramarine produit alors de véritables microcosmes européens.
Parfois, en Afrique, les Européens sont moins nombreux que les
travailleurs asiatiques, comme en 1904 au Natal britannique où l’on
compte 100 000 Indiens, soit 10 % de la population. Les empires
européens en Asie, en Afrique et aux Antilles n’auraient pas pu
fonctionner sans l’immigration de dizaines de millions de travailleurs
asiatiques, notamment indiens et chinois, qui constituent à la fois une
main-d’œuvre indispensable, une force policière et militaire, et un
groupe d’intermédiaires privilégiés entre colonisateurs et autochtones.
Si la majorité d’entre eux ont fini par rentrer chez eux, une partie est
demeurée sur place et a contribué à refaçonner la démographie de
certaines colonies comme l’île Maurice et Singapour dont les
populations deviennent majoritairement d’origine indienne et chinoise.
Les Indiens et les Chinois n’ont pas seulement été des agents passifs
de la colonisation européenne, ils ont bien souvent possédé leur
propre stratégie et leur pouvoir d’influence, à l’instar des Chettiars,
originaires du sud de l’Inde britannique, qui exercent un pouvoir
financier déterminant au Viêt Nam français à partir de la fin du
e
XIX siècle.

Enfin, les empires coloniaux ne constituent pas des formations


séparées hermétiquement les unes des autres : leurs élites militaires,
administratives et diplomatiques interagissent constamment,
s’affrontent parfois, coopèrent souvent. En Asie, à partir du milieu du
e
XIX siècle, les Français dépendent des Britanniques qui les autorisent
à utiliser leurs infrastructures de communication et de transport tels
les dépôts de charbon et les chantiers navals indispensables à la
colonisation de l’Indochine. Ainsi une situation coloniale relève-t-elle
rarement d’une seule logique impériale. Les grandes puissances
n’hésitent pas à se coaliser pour mener des expéditions
internationales, en Chine où est envoyé un corps expéditionnaire
franco-britannique (1856-1860), en Cochinchine avec l’intervention
franco-espagnole (1858-1862), au Mexique avec la France, le
Royaume-Uni et l’Espagne (1862), au Japon avec le Royaume-Uni,
les Pays-Bas et les États-Unis (1864), et à nouveau dans l’empire du
Milieu où débarquent en 1900 les soldats de l’Alliance des
huit nations. Cet impérialisme collectif prend alors une forme inédite :
le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne, la Russie, le Japon, les
États-Unis, l’Autriche-Hongrie et l’Italie fondent un gouvernement
militaire international afin de réprimer les Boxeurs et d’administrer la
ville de Tianjin et sa région. La formule du condominium est ensuite
expérimentée aux Nouvelles-Hébrides (actuel Vanuatu) où s’exerce
de 1907 à 1980 la co-souveraineté franco-britannique, symbolisant la
nouvelle entente cordiale.
À partir des années 1880, les savants européens, puis étatsuniens
et japonais, mettent systématiquement en regard les différentes
expériences impériales présentes et passées, pour identifier
singularités et homologies, convergences et divergences. Cette
nouvelle discipline, la « colonisation comparée », enseignée dans les
universités, inspire la création de l’Institut colonial international à
Bruxelles en 1894 qui promeut des missions d’expertise dans les
colonies et encourage les transferts de « bonnes pratiques » entre
les différents empires. Les administrateurs, officiers et experts des
différents empires s’observent et apprennent les uns des autres.
Cependant nous savons aujourd’hui qu’il n’a pas existé de modèles
nationaux de colonisation : l’opposition entre un modèle libéral
britannique fondé sur le gouvernement indirect et un paradigme
républicain français qui serait assimilationniste a été fréquemment
mise en scène par les hommes politiques et experts de la question de
la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Face aux mêmes questions et
contraintes, les puissances coloniales ont pu adopter des solutions
communes moins coûteuses : rôle déterminant des pouvoirs exécutifs
et des administrateurs, pratiques politiques conservatrices, promotion
du gouvernement indirect et utilisation des intermédiaires
autochtones. Ces convergences tiennent aussi à l’inscription
croissante des empires dans le système international dont les
nouvelles institutions, comme la Société des Nations fondée en
janvier 1920, tentent de réguler l’expansion coloniale, de réglementer
le gouvernement des colonies et de définir une morale impériale
commune. Ainsi les conquêtes coloniales et l’administration des
empires semblent-elles avoir constitué la matrice des relations
internationales contemporaines, en jouant un rôle décisif dans
l’émergence du droit international, la formation de nouvelles normes
de souveraineté et le développement des organisations
internationales.

Vecteur majeur de mondialisation à partir du mitan du siècle, la


colonisation « occidentale » ne suscite pas pour autant un
phénomène univoque d’occidentalisation des populations autochtones.
Lesquelles échappent en partie à l’emprise occidentale ou bien
s’approprient certains savoirs et pratiques d’origine européenne,
devenant ainsi acteurs de ces interactions économiques et culturelles.
Cette domination coloniale dura à peine un siècle et s’exerça
pleinement sur une partie limitée des immenses territoires
revendiqués par les grandes puissances. La perspective mondiale,
qui implique la prise en compte non seulement des formes de
résistance et d’accommodement des populations locales mais
également des pratiques coloniales non occidentales, nous invite à
décoloniser la notion même de « colonialisme », qui selon un
apparent paradoxe a échappé jusqu’à présent à la critique
postcoloniale. L’exceptionnalisme européen s’en trouve quelque peu
relativisé et la chronologie renversée – les Asiatiques n’étant plus de
simples épigones des Européens, érigés à la fin du siècle en
pionniers et en modèles pour le reste du monde.
La colonisation ultramarine européenne connaît toutefois une
croissance fulgurante, tandis que les empires continentaux asiatiques
déclinent. Le colonialisme « occidental » se distingue par son
ambition planétaire et sa dimension coopérative : les empires
européens n’ont ni le monopole de la domination coloniale, ni celui de
l’universalisme, mais ils s’entendent entre eux afin de pouvoir
s’étendre dans le monde entier. Leur efficacité réside également dans
leur nature réticulaire et leur habileté à instrumentaliser les pouvoirs
locaux. Ils possèdent en outre une capacité inégalée à se mettre en
scène et à produire de puissants récits sur eux-mêmes, qui inspirent
de nouveaux projets coloniaux (étatsunien, japonais, sioniste, etc.)
tout en masquant les expériences coloniales extra-européennes.
Impressionné par cette dynamique, le marxiste Karl Kautsky annonce
en 1914 l’entrée du monde dans une nouvelle ère, celle de l’« ultra-
impérialisme », où toutes les puissances coloniales – la « Sainte
alliance des impérialistes » – pourraient pacifiquement collaborer afin
de conserver leur suprématie mondiale. Quelques semaines plus
tard, le déclenchement de la guerre civile européenne exacerbe au
contraire la crise des pouvoirs coloniaux, qui facilite les
décolonisations après le second conflit mondial.
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Present, vol. 210, 2011, p. 155-186.
Chapitre XII

Science et mondialisation
au XIXe siècle
La science moderne est une entreprise globale. Les scientifiques
travaillent dans un contexte national et international. Que ce soit au
cours de leur cursus universitaire, au sein de leurs équipes de
recherche, dans leurs collaborations avec des revues spécialisées,
des laboratoires ou d’importants projets comme le grand collisionneur
de hadrons du CERN, la science est le produit transrégional du
savoir. Le XIXe siècle fut une période clé dans l’internationalisation et la
mondialisation des sciences. L’un des indicateurs du changement fut
la première conférence internationale, ou congrès mondial : en effet,
alors qu’un vaste réseau d’échanges épistolaires existait déjà, « la
République des Lettres ne s’[était] jamais réunie », comme le
souligne Ken Alder. Même si les sociétés scientifiques nationales
existaient depuis les années 1660, la première conférence
scientifique transnationale eut lieu bien plus tard, en 1798, quand
Franz Xaver von Zach convoqua ses collègues à Seeberg-Sternwarte
pour débattre des normes astronomiques et météorologiques. Le
deuxième événement de ce type se déroula la même année, quand
les révolutionnaires français se réunirent pour discuter de la longueur
du mètre. Par la suite, les conférences internationales se multiplièrent
entre la fin des années 1860 et les années 1880. Sur le modèle des
assemblées diplomatiques, de nombreux congrès se tinrent afin de
développer des systèmes de mesure du temps ou appliqués aux
courants électriques. Leur impact fut essentiel en cela qu’ils
donnèrent l’exemple d’une collaboration internationale aujourd’hui
devenue fondamentale dans le fonctionnement des sciences. Non
contentes de devenir en pratique de plus en plus internationales, les
disciplines scientifiques revendiquaient un savoir applicable par tous.
Au XIXe siècle, cette tendance contribua à une certaine mondialisation
dans la mesure où ces disciplines mirent en place et généralisèrent
notamment de nouvelles explications sur les fondements de
l’humanité. Toutefois, ces savoirs n’étaient pas incontestés. En
étudiant les tentatives scientifiques de penser l’espace, le temps, le
vivant et d’institutionnaliser le savoir, ce chapitre cherche à démontrer
que le XIXe siècle fut une période majeure d’internationalisation et
d’expansion qui jeta les bases de la science moderne et mondialisée.
Il s’agit de montrer comment la dimension internationale et impériale
de la science permit aux scientifiques de professionnaliser leurs
pratiques, d’avoir accès à de nouvelles ressources, de créer des
réseaux pour coopérer ou rivaliser, et de trouver des lieux où mener
leurs recherches. Nous verrons ainsi comment les sciences devinrent
globales à la fois sur le plan de la théorie et de la recherche
quotidienne et comment elles contribuèrent à la mondialisation en
remodelant le monde moderne.

Penser le temps

Le XIXe siècle vit naître des façons radicalement nouvelles


d’expérimenter le temps. Les sciences contribuèrent à ces
changements dont elles bénéficièrent également. Jusqu’à la fin du XVIIIe
et au début du XIXe siècle, l’histoire du monde était considérée comme
relativement brève. Dans les années 1650, l’évêque James Ussher
avait prétendu que la création du monde remontait à 4004 av. J.-C.,
en s’appuyant sur la Bible. Même si d’autres commentateurs ne se
montraient pas si précis, les penseurs catholiques soulignaient que
les processus géologiques s’étendaient sur des périodes très
longues. Dans le premier volume de L’Histoire naturelle (1749) le
comte de Buffon estimait par exemple que la Terre avait 75 000 ans,
estimation fondée sur le temps qu’il lui avait fallu pour refroidir depuis
son origine. L’étude des fossiles faisait naître des doutes chez des
hommes de science comme Georges Cuvier et Jean-Baptiste
Lamarck, lesquels soutenaient que les éléments naturels avaient eu
besoin de plus de temps que celui donné par la Bible pour se
développer. Cuvier suggérait même l’existence d’une période
antédiluvienne potentiellement illimitée. En 1785, après des années
de recherche, James Hutton affirma que, si on voulait calculer l’âge
de la Terre, il fallait arrêter de croire que des catastrophes naturelles
en avaient accéléré l’évolution géologique. Il suggéra au contraire
qu’on pouvait expliquer l’âge et la géologie de la Terre à travers
l’étude de processus connus et observables. Si cette théorie
rencontra une vive opposition, les études géologiques se fondèrent
de plus en plus sur l’idée que la Terre avait évolué lentement. La
géologie permit ainsi de renouveler profondément la notion de temps
en dévoilant une histoire beaucoup plus longue de la planète.
Si le passé de la Terre était lointain, les origines de l’homme
pouvaient donc se révéler bien plus anciennes qu’on ne le croyait. Au
début du XIXe siècle, les Européens envisageaient l’histoire humaine
comme une série de migrations trouvant leur point d’origine en Asie,
après l’amarrage de l’arche de Noé, à la suite du déluge. On croyait
que les fils de Noé avaient migré et que chacun avait fondé une
nouvelle nation avec des traits ethniques distincts. Dans les années
1820 et 1830, des voix s’élevèrent pour affirmer qu’on avait retrouvé
des fossiles humains. Ces affirmations furent rapidement balayées
sous le prétexte que, même s’ils étaient humains, ces vestiges ne
pouvaient pas être considérés comme des fossiles puisqu’ils n’étaient
pas assez anciens. Les plus fervents défenseurs de l’antiquité de
l’homme étaient Philippe-Charles Schmerling et Jacques
Boucher de Perthes. En 1833, Schmerling trouva deux crânes
humains ainsi que des os d’animaux dans une grotte à Liège, en
Belgique. Même si la formation médicale du chercheur et sa
collaboration à une société scientifique permirent de légitimer ses
déclarations, beaucoup affirmèrent que les crânes avaient été enfouis
bien après les os d’animaux. En 1838, Boucher de Perthes fit une
découverte semblable à Abbeville, mais on considéra qu’il avait tort
de prétendre qu’il s’agissait de crânes humains anciens. Les preuves
illustrant l’antiquité de l’homme se multiplièrent au cours des
premières décennies du XIXe siècle, de restes d’animaux fossilisés à
des outils en pierre sans oublier des fragments d’os humains
retrouvés lors de fouilles en Grande-Bretagne, en France et en
Belgique. Toutefois, le tournant s’opéra lorsque John Philip découvrit
une grotte préservée à Brixham. William Pengelly, géologue amateur,
eut vent de cette nouvelle et fit stopper les fouilles pour laisser le
champ libre à la Geological Society de Londres. Pengelly consigna
soigneusement les strates dans lesquelles les os et les pierres
avaient été découverts au fur et à mesure que la grotte était fouillée.
Auparavant, les sites n’étaient jamais préservés et les fouilles étaient
effectuées par des hommes qui manquaient d’expertise, d’autorité ou
de contacts avec les sociétés scientifiques de leur époque, si bien
que la datation des découvertes était toujours sujette à caution. Mais
comme la grotte de Brixham était préservée, les défenseurs de la
thèse de l’antiquité humaine se trouvèrent en mesure de contredire
les nombreuses critiques qu’on leur avait adressées. Durant l’été
1859, Charles Lyell, président de la section géologie, présenta les
preuves nécessaires lors de la réunion annuelle de la British
Association for the Advancement of Science. Ce discours marqua un
nouveau consensus autour de l’idée que des vestiges humains
antiques étaient présents sur Terre.
Accepter l’antiquité humaine signifiait repenser l’histoire de
l’homme, or personne ne s’accordait sur la façon de le faire. Les
premiers historiens européens avaient calqué l’histoire humaine sur la
chronologie biblique en la fusionnant avec l’évolution des sociétés
intelligentes. Toutefois, la notion de préhistoire suggérée par des
découvertes comme les outils, les tumuli et les os fossilisés attestait
la thèse d’un passé humain lointain. Par ailleurs, au début du
e
XIX siècle, on croyait que les Celtes étaient parvenus en Europe en
tant que nation civilisée quelques centaines d’années seulement avant
les incursions romaines en Grande-Bretagne entre 55 et 54 avant
notre ère. Après les années 1860, on se mit à penser qu’ils avaient
plutôt mené des vies misérables pendant des millénaires avant les
invasions. Différentes explications cohabitaient quant à la construction
des nations et à leurs différences les unes par rapport aux autres. En
France et en Grande-Bretagne, des anthropologues, des historiens et
des archéologues expliquaient la naissance de leur nation par une
sorte de sédimentation ethnique où des caractéristiques spécifiques
s’étaient lentement agrégées au fil des migrations successives. Les
Allemands, eux, soutenaient la thèse de l’expansion d’un peuple
unique à travers des migrations récurrentes, des conquêtes et des
consolidations de territoires. La découverte d’une préhistoire humaine
força les Européens à effectuer des ajustements chronologiques qui
donnèrent à leurs histoires une portée diachronique sans précédent.
Néanmoins, on dressa un parallèle synchronique entre les peuples
colonisés et les premiers humains, en prétendant que ces
« sauvages » modernes étaient sous-développés. Dans Prehistoric
Times (1865), l’archéologue John Lubbock établit une comparaison
explicite entre les « sauvages modernes » et les premiers humains,
soutenant que « les habitants de la Terre de Diémen (Tasmanie) et
d’Amérique du sud sont à l’antiquaire ce que l’opossum et le
paresseux sont au géologue ». Les peuples colonisés étaient
stigmatisés et assujettis, considérés comme des reliques vivantes, et
la théorie raciste selon laquelle les Européens étaient plus
développés fut répandue durant tout le XIXe siècle, voire au-delà. Les
débats sur les débuts de l’humanité furent d’une importance capitale
dans la réécriture de l’histoire de l’homme et dans la distinction
aujourd’hui familière entre la philologie, l’anthropologie, l’archéologie
et la biologie. Ces débats ont pourtant été largement oubliés au profit
de l’histoire de l’évolution et des races. Cela est en train de changer,
à mesure que de nouvelles histoires de l’humanité voient le jour,
démontrant que ces questions méritent d’être abordées au même
titre que les études sur l’évolution afin de comprendre réellement
comment les théories sur l’origine de l’homme se transformèrent au
cours du XIXe siècle.
Repenser le temps permit de modifier profondément la façon dont
il était mesuré et ressenti dans le monde contemporain. Pendant une
grande partie du XIXe siècle, les gens utilisaient les différentes heures
locales et les calendriers pour marquer le passage du temps. Les
rythmes du soleil dictaient le temps et les jours étaient divisés en
heures de durée variable en fonction des saisons. À la fin du siècle,
un travail considérable avait été fait pour établir et promouvoir la
notion d’un temps « uniforme » et « standard » tel que nous le
connaissons aujourd’hui. En 1880, l’heure moyenne de Greenwich
(GMT, Greenwich Mean Time) devint l’unité de mesure officielle pour
marquer le temps en Grande-Bretagne ainsi qu’en Irlande et, quatre
ans plus tard, elle fut adoptée dans le monde entier. Les sciences
jouèrent un rôle important dans la campagne visant à établir un
système de fuseaux horaires partant du méridien de Greenwich.
Néanmoins, cette conception absolue du temps était fortement
contestée et seulement partiellement adoptée à l’échelle globale.
Comme le montrent de récentes études sur la transformation globale
du temps, les tentatives pour établir une durée uniforme – puis plus
tard standardisée – se heurtèrent à de nombreuses réticences
locales à adopter un changement décidé par la métropole ou l’État :
défaillance d’équipement, absence de signaux fiables pour
coordonner les mesures du temps dans les différentes régions,
objections religieuses face à la réforme calendaire qui allait décaler
les jours des fêtes religieuses et mécontentement des paysans qui ne
pouvaient plus travailler selon le calendrier solaire. Tous ces
problèmes se firent jour alors même que les scientifiques, les
administrateurs et les entreprises commerciales promouvaient les
avantages d’une mesure standardisée du temps et des distances.
Le XIXe siècle est réputé pour avoir rétréci la perception du temps et
des distances. Le monde semblait devenir plus étroit et plus familier,
facilitant le commerce, les voyages et l’expansion impériale. Les
sciences jouèrent un rôle primordial dans la redéfinition de la
géographie du monde moderne, que ce soit à travers la cartographie
ou en fournissant de nouveaux moyens de communication rapide.

Ordonner l’espace

Les sciences contribuèrent à réorganiser l’espace dans le courant


du XIXe siècle en cartographiant de vastes régions du globe. Qu’elle
consiste à tracer des routes commerciales, délimiter des nations ou
attribuer des colonies, la cartographie est toujours une pratique
politique. En tant que moyen d’acquérir et de représenter des
informations, elle permet de faire connaître certains endroits et peut
servir à des activités comme le commerce, l’administration et
l’exploration scientifique. L’un des projets les plus ambitieux du siècle
fut la cartographie de l’Inde. William Lambton étudia le royaume de
Mysore en 1799, après que les Britanniques eurent vaincu et tué Tipû
Sultân lors de la bataille de Srirangapatam cette même année.
Lambton se consacra ensuite à Madras. Ces premières études sont
souvent considérées comme le début de la mesure trigonométrique
parce que Lambton eut recours à la triangulation pour calculer les
distances. Il s’agit d’établir une ligne de base correcte à partir de
laquelle un réseau de triangles est construit. Ce réseau peut ensuite
être utilisé pour prendre des mesures formant la base de nouvelles
cartes. En 1815, Lambton avait donc triangulé l’Inde du Sud. Il fut
rejoint trois ans plus tard par le capitaine George Everest. À ce
stade, le projet fut baptisé le « grand relevé trigonométrique de
l’Inde » et s’étendit sur le nord du territoire. À la mort de Lambton en
1823, Everest prit la tête du projet jusqu’à ce que les derniers relevés
soient effectués, en 1841. On estime que la récolte d’informations,
par le biais de la cartographie ou autres, fut l’un des moyens
principaux permettant de décider du succès ou de l’échec des
institutions étatiques en Inde. Même si les autorités coloniales ne
parvinrent jamais à contrôler entièrement le territoire, des projets
comme le grand relevé trigonométrique fournirent de précieuses
informations sur le sous-continent, lesquelles alimentaient le débat sur
la personne la plus à même de gouverner l’Inde. En dépit de ces
déclarations, le travail reposait en grande partie sur les
connaissances des autochtones. Par exemple, Nain Singh Rawat joua
un rôle décisif dans la triangulation du Népal, du Tibet et du
Cachemire pendant les années 1860 et 1870, après que les autorités
avaient échoué à établir un accès vers cette zone. Rawat reçut
même une distinction prestigieuse, une médaille de la Royal
Geographical Society, en 1877. Cette distinction est l’un des rares
exemples de reconnaissance de la part d’une institution haut placée
envers les connaissances des « indigènes » et leur contribution à la
recherche scientifique. Par ailleurs, Radhanath Sikdar apporta sa
contribution à ce travail en 1840 en aidant à mesurer le Pic XV.
Quand on découvrit qu’il s’agissait du plus haut sommet du monde, on
le rebaptisa le Mont Everest. Rawat et Sikdar s’appuyèrent tous les
deux sur leur réseau d’informateurs locaux qui leur fournirent des
renseignements et des compétences techniques. Il est important de
se rappeler dans quelle mesure les savoirs vernaculaires
constituèrent le fondement de ces projets, en particulier au regard de
leurs conséquences historiques. Après tout, la grande étude
trigonométrique contribua à la construction de l’Inde comme un tout
géographique.
La reconnaissance par le biais de la cartographie, du travail de
terrain et de l’exploration allait souvent de pair avec une activité
politique et militaire globale. Par exemple, entre 1798 et 1801,
Bonaparte lança une expédition en Égypte puis au sein de l’Empire
ottoman, stratégiquement important pour le commerce eurasien, à la
recherche d’une nouvelle colonie. Bien qu’il ait échoué à se constituer
une colonie égyptienne, ses méthodes de reconnaissance eurent un
impact sur le développement de la science globalisée. Cet exemple
illustre l’utilisation de l’exploration à grande échelle, systématique et
soutenue par l’État de la fin du XVIIIe au début du XIXe siècle.
L’expédition comprenait une commission des sciences et des arts
constituée de 151 ingénieurs, architectes et personnel médical, dont
beaucoup sortaient tout juste de l’école Polytechnique, voire y
étudiaient encore. C’était le plus grand groupe de savants ayant
jamais accompagné une expédition militaire. Cela créa de nouvelles
opportunités de carrière pour ces hommes de science comme par
exemple l’anatomiste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et l’entomologiste
Jules-César Savigny. Au Caire, Bonaparte établit en 1798 l’Institut
d’Égypte, à l’image de l’Institut de France, voué à superviser
l’expédition et à en publier les résultats. C’est au cours de cette
expédition qu’on découvrit la célèbre pierre de Rosette, déchiffrée en
1822, qui porta à la connaissance du monde moderne le sens des
hiéroglyphes égyptiens, ce qui eut des conséquences profondes sur
l’égyptologie. Plus important encore, les résultats de l’expédition
furent publiés dans un ouvrage coûteux et magnifiquement illustré,
Description de l’Égypte, entre 1809 et 1828. Il demeure l’un des plus
beaux exemples d’entreprise encyclopédique destinée à rassembler
un savoir scientifique et à le transmettre à un large public, sous la
forme d’un voyage le long du Nil de Philæ à Thèbes, à travers la
Vallée des rois et jusqu’aux grandes pyramides.
Le travail de terrain était tout aussi indispensable aux sciences
physiques, comme le montrent les expéditions montées pour étudier
les éclipses. Les éclipses solaires permettent aux astrophysiciens
d’observer la couronne solaire, d’analyser la composition chimique de
l’atmosphère et de rechercher des planètes. Comme les éclipses
sont rares et brèves, les astrophysiciens passaient des mois à
planifier des voyages aux quatre coins du monde afin de profiter au
mieux de leur observation. Ils se demandaient comment enregistrer
les données, quel était l’endroit le plus propice pour observer l’éclipse
totale, comment y accéder, et où établir des observatoires
provisoires ou permanents. Les astronomes avaient depuis
longtemps observé des éclipses solaires totales, mais dans les
années 1860 des sociétés scientifiques comme la Royal Astronomic
Society, la Royal Society of London et la British Association for the
Advancement of Science unirent leurs efforts pour obtenir le soutien
de l’État afin de financer une série d’expéditions en vue d’observer
des éclipses. Les observations résultant de l’éclipse solaire de 1870
permirent de lever des fonds considérables. En 1888, un comité
permanent consacré aux éclipses fut fondé par la Royal Astronomical
Society, laquelle, en partenariat avec la Royal Society en 1894,
siégea de façon permanente au comité. On organisa des expéditions
en Inde, en Amérique du Nord, dans les îles des Caraïbes et du
Pacifique. La plupart de ces sites se situaient dans les empires
européens, où les administrations coloniales ont grandement facilité
le travail de terrain en fournissant des moyens et un savoir-faire
précieux.
Ainsi, tandis que la cartographie et l’exploration apportaient une
expertise géographique politiquement pertinente, de nouvelles
technologies contribuaient à réordonner l’espace en instaurant des
formes inédites de communication et d’interactions. Par ailleurs, les
scientifiques firent également des découvertes qui transformèrent
fondamentalement notre façon de comprendre le vivant.

Classer le vivant

Définir l’homme et créer des hiérarchies raciales furent l’une des


entreprises les plus importantes, à l’échelle mondiale, pour penser le
vivant dans l’Europe du XIXe siècle. Au cours du siècle précédent et
jusqu’au début du XIXe, selon l’orthodoxie chrétienne, les humains
étaient considérés comme une espèce unique trouvant leur origine
dans un acte de création divine avant d’être divisée en plusieurs
races. On en comptait la plupart du temps trois, une pour chaque fils
de Noé, mais on évoquait parfois cinq ou sept races. Les hommes se
distinguaient par un ensemble de caractéristiques incluant la façon de
se vêtir, la religion, la langue, les traits physiques, les origines
géographiques et la nature de l’organisation sociale, politique et
économique. On attribuait volontiers ces différences à des facteurs
environnementaux ou à des migrations postdiluviennes. Vers le milieu
du siècle, les savants européens intéressés par ces questions
tentèrent de redéfinir les critères physiques, sociaux et culturels
utilisés pour classer les hommes, et donnèrent naissance à une
nouvelle discipline : l’anthropologie. Ces débats s’appuyaient sur la
pratique généralisée consistant à collectionner et exposer des êtres
humains, morts ou vifs. Pendant tout le siècle, on fit venir des
étrangers dans les grandes villes européennes et nord-américaines
afin de les exhiber lors d’expositions ou de foires internationales.
Dans des villes comme Paris, Londres, Berlin et Chicago, le public
pouvait assister à des spectacles où les étrangers chantaient,
dansaient et effectuaient des rites culturels typiques de leur ethnie.
Au départ, ce genre de spectacles était de taille réduite et ne faisait
intervenir qu’une personne ou un petit groupe encadré par un
manager. Mais à la fin du siècle, les étrangers étaient importés par
dizaines et exposés dans des faux villages reconstitués lors de foires
mondiales comme l’Exposition universelle de Paris en 1889. Les
anthropologues s’efforçaient de profiter de ces occasions pour
enrichir leurs recherches. Lors de l’exposition coloniale de 1886 à
Londres, l’Anthropological Institute donna une série de conférences
sous la houlette du président Francis Galton ; on mena plusieurs
expériences sur un homme de l’ethnie San afin de tester sa force et
Robert James Mann, un expert en ethnologie d’Afrique du Sud, fut
responsable de l’exposition d’une collection ethnologique de la
province du Natal. Quand l’exposition prit fin, des articles furent
publiés dans des revues scientifiques telles que le Journal of the
Anthropological Institute of Great Britain and Ireland. Les expositions
devinrent un lieu privilégié pour la recherche sur les races, les
étrangers devenant des sujets d’expérience permettant aux savants
de se former. Lors de l’Exposition universelle de Paris en 1889, les
anthropologues américains furent tellement impressionnés par les
« villages » au pied de la tour Eiffel qu’ils les reproduisirent lors de
l’Exposition colombienne mondiale de Chicago en 1893 et lors de la
foire de 1904 à Saint-Louis.
Les connaissances scientifiques reposaient sur des expéditions
mondiales et souvent impériales. Au début du XIXe siècle, les savants
qui étudiaient la question de la race se fiaient volontiers aux récits
des missionnaires, des voyageurs et des explorateurs. C’est pourquoi
on les désigna souvent par l’expression de « savants de cabinet ».
L’importance pour eux du savoir livresque est indéniable, mais le
terme de « cabinet » est erroné. Même quand ces savants ne
voyageaient pas personnellement, ils s’inquiétaient de connaître le
degré de fiabilité de leurs sources. Qu’ils se fondent sur les écrits
des missionnaires ou qu’ils envoient des questionnaires détaillés de
par le monde, ils s’efforçaient de s’assurer que leurs informateurs
possédaient une connaissance directe de leurs sujets. Vers la fin du
siècle, la collecte de données in situ devint prépondérante. Ainsi, en
1898, un groupe d’anthropologues de Cambridge fit le déplacement
jusqu’au détroit de Torrès afin d’y mener une étude anthropologique
incluant l’ethnologie, l’anthropologie physique, la psychologie, la
linguistique et la musicologie. Menée par Alfred Cort Haddon, titulaire
d’une des premières chaires d’anthropologie, cette expédition est
considérée comme pionnière dans le domaine de l’anthropologie de
terrain. Cette étude instaura la méthode généalogique d’analyse des
systèmes de parenté et immortalisa la vie des habitants de l’île grâce
à des films et des photographies. Il est important de rappeler que
l’expédition du détroit de Torrès n’inventa pas le travail de terrain ;
elle devint toutefois un exemple de ce qu’on pouvait obtenir à partir
d’observations longues et in situ. Haddon se mit à défendre l’idée que
les anthropologues devaient entreprendre de pareilles expéditions
sans tarder, dans la mesure où une grande partie des pratiques
sociales et culturelles autochtones étaient sur le point de disparaître.
Il pensait également que ce type de travaux distinguait la jeune
génération de chercheurs des ethnologues du début du siècle, parce
qu’ils tentaient d’asseoir la professionnalisation de l’anthropologie en
tant que discipline. Malgré ces efforts, l’idée qu’il valait mieux
entreprendre les recherches anthropologiques sur place ne s’ancra
dans les esprits qu’après l’étude de Bronislaw Malinowski sur les îles
Trobriand (1916-1929) et sa défense de cette approche à la London
School of Economics, où il contribua à former une nouvelle génération
de savants. Il est important de noter qu’à la fin du XIXe siècle les
discussions concernant le travail de terrain étaient souvent
polémiques et destinées à obtenir une certaine reconnaissance de
l’expertise anthropologique ; le travail de terrain devint ainsi
progressivement un critère de définition des travaux anthropologiques
légitimes au XXe siècle.
Le travail de terrain s’appuyait sur des infrastructures existantes
fournies par l’impérialisme à la fois formel et informel, par le biais de
l’activité militaire, du commerce et des réseaux de missionnaires. Le
deuxième voyage du HMS Beagle entre 1831 et 1836 symbolise les
liens étroits entre activité scientifique et activité politico-militaire. Ce
voyage avait pour but d’étudier l’Amérique du Sud, d’effectuer des
observations météorologiques, de cartographier les barrières de
coraux et d’enregistrer des longitudes correctes. Au lieu de cela, il
resta célèbre pour avoir inspiré l’œuvre du naturaliste Charles
Darwin. Pendant ce voyage, Darwin recueillit des spécimens et
observa des phénomènes géologiques sur lesquels se fonda plus tard
sa conviction selon laquelle la Terre possédait une vaste histoire
naturelle rendant possible l’émergence de nouvelles formes de vie à
travers une accumulation de minuscules changements. Quand Darwin
eut enfin le courage de publier ses idées sur l’évolution par la
sélection naturelle dans De l’origine des espèces (1859), la page de
titre annonçait prudemment que l’auteur était un gentleman
appartenant aux plus hautes sphères intellectuelles londoniennes et
qu’il avait précédemment publié des travaux sur le voyage du HMS
Beagle. L’incipit débute ainsi : « Alors que j’étais à bord du HMS
Beagle en tant que naturaliste, je fus frappé par un certain nombre de
faits… Ces faits m’ont semblé apporter un éclairage nouveau sur
l’origine des espèces, ce mystère parmi les mystères. » Ces détails
permirent à Darwin de prendre ses distances avec les théories de
l’évolution radicales et matérialistes qui étaient en circulation depuis le
début du siècle précédent. Celles de Jean-Baptiste Lamarck, par
exemple, sur la transmutation à travers la transmission des
caractères acquis, publiées en 1809, avaient rapidement été
associées au radicalisme français. En Grande-Bretagne, certains
avaient adopté les travaux français sur l’évolution afin de défendre
une réforme politique du pays. Plus tard, en 1844, la publication
anonyme de Vestiges of the Natural History of Creation suggéra que
la création avait suivi les lois naturelles de l’évolution. En 1853, le livre
en était à sa dixième réédition, et générait d’intenses spéculations
quant à l’identité de son auteur à travers toute la société victorienne.
C’est pourquoi la page de garde de l’ouvrage de Darwin précisait ses
qualités morales et scientifiques.
La controverse immédiatement soulevée par les idées de Darwin
sur l’évolution, en particulier concernant l’espèce humaine, est bien
connue dans le contexte européen. La plupart des études consacrées
à sa réception se sont concentrées sur le conflit visible entre science
et religion, sur l’opposition des chrétiens aux explications matérialistes
des origines du monde naturel et de l’humanité. Nous savons que
l’essor du créationnisme moderne a masqué la complexité des
réactions théologiques face aux théories évolutionnistes. Néanmoins,
la réception de Darwin sur le plan mondial commence tout juste à
être étudiée. Au Moyen-Orient, les musulmans s’appuyaient sur la
philosophie et la cosmologie islamiques classiques pour contrer les
théories évolutionnistes. Toutefois, de nombreux théologiens
musulmans adoptèrent ces idées dans le but de démontrer que
l’islam n’était pas en conflit avec la science moderne. Par exemple,
dans Science and Civilization in Christianity and Islam (1902),
Mohamed Abduh, le grand mufti d’Égypte, souligna le contraste entre
la capacité de l’islam à assimiler les avancées scientifiques et
l’hostilité de la théologie chrétienne. Soutenir les idées évolutionnistes
était alors un moyen de défendre l’islam comme religion rationnelle
contre les accusations à caractère racial la qualifiant de religion
ignorante et superstitieuse. Son travail mêlait discussions sur
l’évolution et explication critique du Coran. Il est important de noter
que ce travail était l’œuvre d’un théologien ayant le rang de grand
mufti : cela nous rappelle que supposer l’existence d’un conflit
permanent entre science et religion est non seulement problématique
mais souvent le fruit d’une appréhension partielle des croyances et
des pratiques religieuses.
Qu’elles aient cherché à repenser le temps, l’espace ou le vivant,
les sciences eurent souvent recours à des formes de connaissance
multiples. Les nombreuses épistémologies alternatives ont fait l’objet
de vives critiques ou de tentatives de réappropriation, qui doivent
également retenir l’attention des historiens.

Institutionnaliser le savoir

L’organisation d’un savoir scientifique globalisé a souvent été


décrite comme un processus d’extraction de données dans les
périphéries permettant les opérations de classification dans la
métropole. Les connaissances locales revêtaient une grande
importance pour les Européens dans leurs tentatives de classifier le
savoir. Par exemple, le jardin botanique royal de Kew était l’un des
plus importants de l’Empire britannique. Dirigé par William Hooker
puis plus tard par son fils, Joseph Dalton Hooker, Kew devint une
référence mondiale pour les spécimens botaniques. Certains étaient
cueillis par les Hooker en personne pendant des expéditions, d’autres
envoyés par des correspondants. Joseph Hooker espérait publier une
somme sur la flore des océans du Sud et devait pour cela s’en
remettre à des collectionneurs tels que le révérend William Colenso,
missionnaire néo-zélandais avec qui il correspondit de 1841 à 1899,
année de la mort du révérend. Colenso envoya à Kew des
spécimens. Hooker les classa, les nomma et publia des comptes
rendus afin de les faire connaître auprès des botanistes européens.
La relation entre Hooker et Colenso symbolise ce processus
particulier de collecte par lequel les spécimens étaient recueillis sur
place par des locaux (qu’il s’agisse de colonisateurs ou
d’autochtones) avant d’être envoyés en métropole afin d’être
répertoriés et transformés en savoir utile. Toutefois, cette explication
simplifie les échanges mis en place. De temps à autre, Hooker et
Colenso étaient en désaccord sur la meilleure façon de classer
certaines plantes et le premier estimait que son statut devait lui
permettre de prendre le dessus. Colenso soulignait alors la valeur de
ses connaissances locales de plusieurs façons. Tout d’abord, il
expliquait que sa connaissance des plantes vivantes dans leur habitat
naturel lui donnait un avantage non négligeable par rapport à
quelqu’un qui, comme Hooker, les étudiait une fois mortes. Ensuite,
de par ses voyages, il maîtrisait parfaitement la géographie de son
pays et donc des habitats botaniques. Par ailleurs, ses contacts avec
les Maoris et sa connaissance de leur langue lui donnaient un accès
unique aux savoirs des autochtones. En dépit de leurs désaccords,
Hooker baptisa une trentaine d’espèces en hommage à son collègue
et soutint sa candidature à la Linnean Society. Plutôt que de
symboliser la domination de la métropole, leur relation était l’exemple
des tensions et de la réciprocité qu’impliquaient les pratiques de
collecte mondiale et de classement du vivant. Les deux hommes
possédaient deux types de connaissances botaniques différents que
chacun respectait et leurs échanges se développèrent sur la base
d’un enrichissement réciproque. Il existait ainsi bien des façons de
partager le savoir scientifique, que ce soit lors d’échanges
commerciaux, de relations fondées sur un enrichissement mutuel ou
sur des échanges de bons procédés.
Au cours du XIXe siècle, les Européens rivalisaient avec les
populations locales dans la connaissance des milieux naturels. Un des
exemples les plus intrigants de cette compétition est la lutte contre la
variole en Inde. Pour les médecins coloniaux de l’époque, la variole
était un fléau. À l’origine de millions de morts (plus de 100 000 par
an), il s’agit alors de l’une des maladies les plus mortelles du sous-
continent. Les médecins coloniaux militaient pour une vaccination
généralisée mais devaient composer avec des méthodes
vernaculaires d’étude et de contrôle de la maladie. Dans le pays, les
malades de la variole étaient considérés comme possédés par la
déesse Sitala ou d’autres divinités associées à la maladie. La variole
était le plus souvent combattue par la prière, et non par des soins
médicaux. Cependant les Indiens avaient parfois recours à la
« variolation ». Des experts locaux, les tikadars, inoculaient la
maladie, après l’avoir prélevée sur une personne traitée l’année
précédente, tout en priant la déesse. Les Britanniques tentèrent de
leur côté d’introduire la vaccination. Leur détermination venait en
partie de leur incapacité à combattre d’autres maladies, si bien que le
traitement de la variole devint un symbole du rôle humanitaire de la
Grande-Bretagne en Inde. Les colonisateurs s’attendaient à ce que
les Indiens soient reconnaissants de cette campagne de vaccination,
au lieu de quoi ils se montrèrent extrêmement réticents. Les
populations locales se méfiaient beaucoup des agents coloniaux qui,
manifestement, ne comprenaient rien à la signification religieuse de la
variole. Beaucoup refusèrent que des médecins de sexe masculin
traitent des femmes ou que l’inoculation franchisse la barrière des
castes. L’État interpréta cette résistance comme de l’ignorance et
essaya d’arrêter les tikadars en interdisant toute personne non
habilitée à pratiquer les inoculations. Malgré cette opposition virulente
et durable, l’administration britannique vaccina les Indiens à grande
échelle. L’État colonial dut investir des ressources considérables pour
établir son propre réseau de médecins, en discréditant les tikadars et
en imposant leurs propres méthodes de lutte contre la maladie. Le
cas du traitement de la variole en Inde montre comment différents
types de connaissances rivalisaient entre eux et comment le savoir et
les pratiques indigènes étaient souvent mis de côté au nom de
polémiques raciales.
En Europe, les disciplines scientifiques s’approprièrent souvent les
savoirs autochtones sans les créditer d’aucune manière. Ces
contributions ont été systématiquement passées sous silence comme
sources primaires par les historiens des sciences ; elles n’ont suscité
l’intérêt des chercheurs que récemment. Entre les années 1880 et
1920, la présence européenne en Afrique de l’Ouest suscita un grand
conflit impérial. En opposition aux incursions européennes, les
communautés « Frafra » utilisèrent leur expertise botanique pour
produire des flèches empoisonnées pouvant tuer rapidement et
efficacement. L’utilisation de flèches empoisonnées était connue
depuis les premiers voyages des Portugais au XVe siècle. Elles étaient
devenues le symbole des dangers inhérents à l’exploration, au
commerce et à la colonisation de l’Afrique. Si les Européens savaient
cela de longue date, dans les années 1880 ils ignoraient presque tout
des plantes utilisées pour ces poisons (mais le Strophanthus était
souvent évoqué), comment les armes étaient fabriquées ou encore
comment contrer les effets du poison. On avait tiré quelques
éléments fragmentaires des rapports de soldats blessés sur l’usage
d’antidotes locaux. Mais avec la multiplication des guerres de
conquête, les flèches empoisonnées devinrent si préoccupantes pour
les médecins européens et les administrateurs coloniaux qu’elles
furent interdites (ce qui rendit criminel l’usage qu’en firent malgré
l’interdiction certains mouvements de résistance jusqu’en 1918 en
Afrique). Par ailleurs, à la suite de la conférence de Berlin de 1884-
1885, le gouverneur de la Côte-de-l’Or (Ghana actuel) créa une
commission pour la promotion de l’agriculture et la chargea
d’enquêter sur l’utilisation du Strophanthus. Les guérisseurs africains
l’employaient depuis longtemps pour traiter un certain nombre de
maux, mais il ne commença à intéresser les Européens qu’à la fin des
années 1880. Le médecin Thomas Fraser produisit des cristaux
purifiés de strophantine après avoir découvert les effets stimulants
des flèches empoisonnées. Fraser vendit ses cristaux en prétendant
qu’il s’agissait d’une drogue plus puissante que la digitaline et qu’ils
pouvaient traiter les défaillances cardiaques. En 1905, des essais
cliniques furent organisés en Allemagne et l’intérêt suscité par la
plante donna naissance à un programme d’exportation après la
Première Guerre mondiale, lequel s’avéra être un échec. Ces
tentatives de créer des drogues à partir de plantes africaines
montrent que les connaissances et les techniques indigènes pouvaient
devenir la base de traitements médicaux européens. Par ailleurs, la
façon dont les Européens tentèrent de limiter l’utilisation par les
Africains de leurs connaissances botaniques, voire de se les
approprier, illustre bien la « biopiraterie » à laquelle ils se livrèrent.
L’histoire mondiale des sciences doit prendre en compte ces aspects
négligés par le passé.

La pratique scientifique s’internationalisa de plus en plus au cours


du XIXe siècle. Les chercheurs virent de nouvelles opportunités s’offrir
à eux et de nouvelles méthodes apparurent. Les foires et les congrès
internationaux, en plein essor, devinrent des occasions de collaborer,
de présenter les travaux de recherche et de mettre en compétition
les nations. Les voyages d’exploration et les conquêtes coloniales
créèrent de nouveaux moyens de faire progresser la science. Des
hommes comme Saint-Hilaire ou Darwin utilisèrent ces voyages pour
effectuer des enquêtes de terrain, publier des comptes rendus inédits
et asseoir une expertise scientifique que les savants de cabinet ne
pouvaient contester. Les empires européens offrirent de nouvelles
perspectives de carrière et des ressources indispensables pour les
aspirants scientifiques. Certaines colonies se transformèrent en
véritables laboratoires de recherches. L’historiographie a longtemps
considéré que les relations entre les centres métropolitains et les soi-
disant périphéries coloniales se caractérisaient par l’extraction des
ressources des secondes par les premiers à des fins de recherches
menées dans des villes comme Londres ou Paris, pour les rendre
accessibles à la communauté scientifique. Désormais, les chercheurs
pensent les interactions à l’échelle globale comme des réseaux de
circulation et d’échange pouvant opérer indépendamment des grands
centres métropolitains.
Les disciplines scientifiques revendiquaient également un savoir
pertinent à l’échelle mondiale. Certaines théories scientifiques ont
ainsi remodelé la perception moderne du temps, de l’espace et du
vivant. Les sciences ont contribué à introduire la division en fuseaux
horaires qui nous est devenue familière tout en étendant radicalement
la chronologie de l’histoire de l’homme et celle du monde. Par ailleurs,
elles ont permis de réduire les distances au fur et à mesure que
s’accéléraient les déplacements des hommes et ceux des protons.
Ce faisant, les sciences ont contribué à des changements à l’échelle
mondiale qui ont amené les différents peuples à s’habiller de façon
plus semblable, à diviser leurs journées en unité de travail ou de
loisirs, à voyager, à lire de nouveaux types d’ouvrages et à
consommer des produits industriels. Certains scientifiques se sont
approprié les connaissances des locaux sans les nommer, sans les
rémunérer et en les privant de leurs droits d’accès à ces ressources.
Ces phénomènes ont été régulièrement effacés des histoires
officielles par les scientifiques du XIXe siècle comme par les historiens.
La situation a commencé récemment à s’inverser. La façon dont les
scientifiques européens ont assis leur autorité est compliquée et
étudier ce phénomène se révèle être une perspective plus
intéressante et moins eurocentrée que proposer un modèle simpliste
d’expansion scientifique. Le défi consistant à intégrer ce point de vue
dans la nouvelle historiographie des sciences reste à relever, afin
d’analyser pourquoi et comment la science s’est mondialisée à
l’époque contemporaine.
Sadiah QURESHI
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Chapitre XIII

Le règne de l’imprimé

La civilisation de la lecture

L’Europe est, au moins depuis le mitan du XVIIIe siècle, le théâtre


d’un changement culturel sans précédent, à la fois par sa nature et
par son ampleur, que les historiens désignent parfois par l’expression
suggestive de « révolution de la lecture », par référence aux
révolutions politiques qui lui sont contemporaines, en Europe et dans
les Amériques.
Cette révolution ne touche précisément ni à l’écriture ni aux
techniques d’impression. L’écriture apparaît en différents points du
globe, sous ses formes les plus archaïques, depuis le quatrième
millénaire avant Jésus-Christ, et la maîtrise de l’écrit s’est déjà
largement diffusée dans certaines sociétés antiques. Quant à
l’imprimerie moderne, c’est-à-dire l’utilisation conjointe d’une presse
et de caractères mobiles en métal, elle est mise au point par
Johannes Gutenberg vers 1450. Les grandes améliorations
technologiques qui rythment ensuite son histoire se succèdent sur une
assez longue période, du XVIIIe au XXe siècle : la mécanisation des
presses avec l’introduction de la vapeur, la fabrication massive de
papier directement à partir de matériaux végétaux et non plus de
tissus (ce qui impose l’usage chimique d’agents acides), l’impression
au moyen d’un ou de plusieurs cylindres (jusqu’à la disparition de
toute surface plane pour l’impression des journaux, grâce à la
rotative), enfin la mécanisation du travail de composition (suivi de la
fabrication et de la fonte automatisées des caractères en plomb),
avant la disparition des caractères métalliques, grâce à la
photocomposition puis à l’informatique, au XXe siècle.
Les dates retenues pour ces innovations successives ne tiennent
généralement pas compte des délais de diffusion et de pénétration,
très variables selon les pays, la taille des entreprises et, surtout, la
nature des imprimés concernés. Il est évident que les imprimeries
devant produire vite et beaucoup (en pratique, les entreprises liées
aux grands quotidiens) sont les premières, et de loin, à
s’industrialiser, alors que, à l’inverse, l’impression du livre a pu
conserver plus longtemps un mode d’organisation traditionnel. Il suffit
donc de retenir ici que l’ensemble de la chaîne de l’imprimé (de la
fabrication du papier aux systèmes de distribution des produits finis)
connaît une suite à peu près continue d’améliorations techniques à
partir du XVIIIe siècle, jusqu’aux transformations les plus spectaculaires,
qui interviennent logiquement depuis la fin du XIXe siècle (avec le
passage à la culture de masse).
À proprement parler, la « révolution de la lecture » n’est donc ni
technique ni économique, mais sociale, voire politique. Elle désigne la
place absolument centrale qui est dévolue à la lecture dans les
sociétés occidentales – à la fois dans le processus d’individualisation
bourgeoise et, corrélativement, dans l’émergence d’une opinion
publique et dans l’organisation des débats aussi bien que des loisirs
au sein de l’espace social. Cette révolution commence en Angleterre
dès le début du XVIIIe siècle, grâce à la libéralisation de la monarchie et
à l’avance économique de la grande puissance coloniale. Puis le
même processus se repère sur le continent (d’abord en France, dans
les décennies qui précèdent la Révolution), pour connaître son plein
développement au XIXe siècle. Hors d’Europe, il touche assez vite
l’Amérique latine (au moins les élites urbaines), à la faveur des
révolutions politiques qui secouent le continent et éveillent les
consciences nationales – les États-Unis, eux, ont accompagné de
manière à peu près synchrone les progrès de leur ancienne
puissance coloniale, dès le XVIIIe siècle. Enfin, il faut attendre la fin du
e
XIX siècle (l’âge de la « première mondialisation ») pour que cette
nouvelle culture de l’imprimé se développe de manière significative en
Asie et en Afrique, dans la zone d’influence des grandes puissances
coloniales – à laquelle on adjoindra le Japon, volontairement entré
dans une phase d’occidentalisation accélérée à partir de 1868.
Même si elle lui fait suite, la civilisation de la lecture ne doit pas se
confondre avec la culture du livre (manuscrit ou imprimé), ni avec la
tradition du lettré, qui ont chacune connu des développements très
brillants dès l’Antiquité – dans l’Europe gréco-latine, l’aire judéo-
chrétienne, l’Extrême-Orient, le monde musulman. Elle est portée par
une conviction politique nouvelle, un modèle civilisationnel qui place
dans le processus même de la lecture la matrice de nos démocraties
modernes, par sa double vertu paradoxale d’être généralisable à
l’ensemble d’un peuple (grâce au développement de l’instruction) et
d’exiger toujours, cependant, l’initiative individuelle et la libre
interprétation du lecteur – ou de la lectrice : la lecture appartenant à
la sphère intime, elle est souvent associée à l’univers féminin, dans la
culture occidentale. Il n’est pas exagéré à son propos de parler d’une
utopie de la lecture, dont l’épicentre historique se situe
incontestablement au XIXe siècle et qui établit un lien direct entre la
diffusion de l’écrit et la consécration du principe de liberté individuelle,
étroitement associé à l’égalité qu’appelle l’accès de tous à l’imprimé.
En ce sens, la corrélation est indiscutable entre le libéralisme qui
caractérise, sous des formes et à des rythmes divers, l’évolution des
sociétés occidentales et la démocratisation de la lecture.
Bien sûr, l’intensification de l’activité économique à partir de la fin
du Moyen Âge, impliquant une plus grande mobilité des hommes et
des marchandises et le développement des villes, accompagne et
favorise cette évolution : la superposition est presque parfaite entre
la carte du commerce européen et celle de la diffusion de l’imprimé,
l’une et l’autre ayant pour axe central le sillon allant de l’Italie du Nord
aux Pays-Bas, avec deux larges excroissances à l’est vers la zone
rhénane, à l’ouest vers Paris et la Normandie – puis, au-delà,
l’Angleterre et la vaste métropole de Londres. Cependant, les
explications économiques ou sociologiques ne suffisent pas à
expliquer une telle consécration de la lecture, participant des grands
mythes collectifs de l’idéologie occidentale. Les États-Unis, qui
restent un pays essentiellement rural, beaucoup moins urbanisé
pendant tout le XIXe siècle que les nations européennes, accordent
pourtant d’emblée une place centrale à la lecture : en 1791, ils
consacrent solennellement la fonction démocratique de la lecture par
le célèbre premier amendement de la Constitution, interdisant toute
restriction à la liberté de la presse – plus d’un siècle avant la loi
française de 1881.
De fait, presque partout en Europe, la tendance générale à
l’accroissement de la lecture reste contrariée, sur la presque totalité
du XIXe siècle et parfois au-delà, par des politiques de limitation visant,
en particulier, à empêcher ou du moins à contrôler l’accès des
couches les plus populaires à l’imprimé. Concrètement, ce contrôle
passe de moins en moins par la censure au sens strict (la censure
préalable), mais plutôt par la répression administrative (policière) ou
judiciaire, par l’encadrement des professions (d’imprimeur, de libraire
ou d’éditeur), enfin par diverses mesures économiques visant, par le
renchérissement de l’imprimé, à en interdire la diffusion massive
auprès des lecteurs populaires. Le XIXe siècle se trouve ainsi dans une
situation ambiguë pour l’accès à la lecture : celle-ci y est désormais
reconnue comme un droit universel alors que, dans la pratique,
encore beaucoup reste fait pour en limiter l’extension – cette
méfiance étant particulièrement nette à l’égard de la presse
périodique, considérée, et de très loin, comme la plus dangereuse
politiquement. Mais la distorsion entre le principe et son application
n’est pas aussi flagrante partout : deux éléments contextuels, d’ordre
culturel ou social, pèsent considérablement dans la cartographie de la
lecture.
Le premier relève de l’histoire religieuse. L’un des principaux motifs
invoqués par les tenants de la religion réformée, aux XVe et XVIe siècles,
avait été le libre accès individuel aux Écritures saintes, alors que
l’Église catholique préférait la médiation de la parole et de la
prédication, donc la soumission à l’autorité théologique de l’Église. Il
était même fréquent, dans l’historiographie traditionnelle, d’établir un
lien de corrélation directe entre l’invention de l’imprimerie et la
Réforme protestante, même si la recherche actuelle a sensiblement
nuancé ce tableau contrasté. Au XIXe siècle, cette émulation entre les
religions chrétiennes sur le terrain de la culture écrite est
particulièrement sensible dans l’espace colonial, où les premiers
efforts d’alphabétisation ont presque toujours été le fait des missions
religieuses, catholiques et protestantes, se faisant ainsi concurrence
entre elles et essayant ensemble d’ébranler l’influence des religions
plus anciennement implantées – comme l’islam en Afrique.
Cependant, sur ce terrain aussi, les différences sont sensibles : en
Chine, à la fin du XIXe siècle, alors que les prêtres catholiques
s’efforçaient plutôt de se rapprocher de la culture traditionnelle (en
adoptant la robe chinoise, par exemple), les missionnaires
protestants (anglais ou américains) ont joué un rôle actif dans le
développement d’une presse moderne (bien sûr destinée à
promouvoir les imprimés européens), contribuant ainsi à la
simplification de l’écriture chinoise, pour leurs imprimés de
propagande religieuse. Globalement, la différence reste sensible, du
moins jusqu’au XIXe siècle, entre les pays de culture protestante
(anglo-saxons, en particulier), où le plus large accès à l’écrit constitue
une sorte de devoir moral, et les pays de tradition catholique, qui
accompagnent la progression de l’imprimé mais tendent à en réserver
la maîtrise aux élites.
Parallèlement, le développement national de politiques scolaires,
visant partout à étendre l’enseignement primaire en le rendant
obligatoire (voire gratuit dans la mesure du possible et selon les
situations sociales), n’est pas séparable de cette généralisation de
l’écriture. En prenant à leur charge une mission jadis laissée à
l’initiative familiale ou au clergé, les pouvoirs publics ne se
préoccupent pas seulement d’apprendre à déchiffrer les textes, mais
de former les esprits par le biais des contenus donnés à lire. Comme
l’illustreront triomphalement en France l’école de la IIIe République et
ses hussards noirs, la lecture est devenue, au plein sens du terme,
une affaire politique : les bons lecteurs sont destinés à être de bons
citoyens, c’est-à-dire de bons électeurs.
Cependant, hors de la sphère des églises ou de l’école, le
deuxième facteur de disparité réside dans le développement d’un
marché du livre et des biens culturels, à la disposition de
consommateurs familiarisés avec la culture de l’imprimé. Au
e
XIX siècle, l’Angleterre bourgeoise, marchande, impériale, forte déjà
d’un siècle de tradition libérale, impose ses standards, notamment
dans le domaine de la presse périodique. Dans le monde
germanique, la forte tradition universitaire, l’adhésion de la
bourgeoisie à la vie intellectuelle depuis l’Aufklärung et un solide
réseau de librairies et de foires (dont la plus célèbre d’entre elles, la
foire de Francfort) assurent le prestige et la prospérité de l’édition
allemande. En France, après la Révolution qui a profondément
bouleversé les métiers du livre et l’Empire qui leur a imposé une
réglementation tatillonne et répressive, la presse périodique puis
l’édition de livres connaissent un remarquable essor. Hors de ces
trois grandes nations du livre, la situation est plus contrastée. Les
Pays-Bas restent une terre de libraires, de typographes et
d’imprimeurs, même si, pour les contrefaçons de livres français, elle
est concurrencée par la Belgique francophone, indépendante depuis
1830. En Scandinavie ou dans les pays du Sud, les marchés restent
trop faibles ou trop fragmentés pour offrir des débouchés
comparables à ceux de l’Europe de l’Ouest. L’édition nord-
américaine, elle, souffre structurellement de la concurrence écrasante
du livre anglais (ou français, pour le Canada francophone) – d’où le
rôle très particulier qu’y joue, pour offrir un espace de publication aux
auteurs américains, la presse périodique : journaux, revues ou
magazines. En Amérique latine, la pénétration du livre reste
essentiellement circonscrite aux grandes villes.
Néanmoins, la demande de lecture augmente tendanciellement
partout. À côté du commerce du livre apparaissent des institutions
nouvelles, privées ou publiques, mettant à la disposition d’un public
d’abonnés un fonds de livres ou de journaux : « sociétés littéraires »
ou « sociétés de lecture » au tournant du XVIIIe siècle, « cabinets de
lecture » au XIXe siècle, bibliothèques en tout genre (municipales,
populaires, paroissiales, ouvrières…), elles attestent d’une
banalisation de la lecture, qui s’est installée au cœur de la vie
quotidienne. À la « lecture intensive » du Moyen Âge et de l’Ancien
Régime, où le lecteur lettré entretenait avec un nombre restreint de
textes indéfiniment relus une relation exclusive d’innutrition et d’intime
admiration, succède la « lecture extensive » d’un public
(essentiellement bourgeois ou issu des couches populaires
supérieures) passant de plus en plus vite d’un livre à l’autre, choisi ou
saisi au hasard parmi une production elle-même toujours plus
abondante. À cette évolution des comportements et des publics
correspond un changement profond des contenus textuels. En
apparence, la hiérarchie vénérable qui, dans les vieilles classifications
des libraires, plaçait à son sommet la théologie puis le droit, les
sciences et arts, les belles-lettres et l’histoire reste en vigueur dans
les bibliothèques et demeure à peu près respectée dans la
classification décimale de l’Américain Dewey (1876). Cependant, les
vraies pratiques de lecture placent désormais au premier plan, et de
très loin, la polémique et le débat d’idées, la vaste nébuleuse de
l’information et de la vulgarisation, les plaisirs divertissants de la
fiction : dès la fin du XVIIIe siècle, la « révolution de la lecture », comme
toutes les révolutions démocratiques, a entraîné un processus
d’hybridation et d’indifférenciation des formes et des contenus qui,
presque aussitôt, entraîna son lot inévitable de nostalgie politique et
d’inquiétude culturelle. Cependant, cet immense melting-pot textuel
est couronné par la littérature – ou plutôt, de façon restrictive, par
une sélection de genres prestigieux qui, incarnée par des « grands
écrivains » offerts à l’admiration du public, est chargée de
représenter au XIXe siècle l’âme et le destin des peuples européens :
jouant le rôle assumé, jadis ou ailleurs, par les religions, la littérature
fait alors l’objet d’un véritable culte laïque, autour duquel les identités
nationales s’affirment et se cristallisent.

Culture orale et traditions de l’écrit

Cette « civilisation de la lecture » est cependant loin de constituer


un phénomène homogène et hégémonique. En réalité, cet idéaltype,
lié à l’individualisme bourgeois qui s’érige au XIXe siècle en norme
sociale, continue d’être concurrencé par d’autres modèles, où la
transmission orale et la parole publiquement échangée au sein de
liens communautaires restent prépondérantes. Répétons-le d’abord :
si la lecture envahit l’espace urbain, la « vie de campagne » (Honoré
de Balzac), de très loin la plus importante (à l’exception de
l’Angleterre et de la Hollande, où populations urbaine et rurale
tendent à s’équilibrer au cours du siècle), se déroule très largement à
l’écart du livre et de l’écriture. Le paysan, s’il sait lire, n’aura
l’occasion d’être confronté à l’écrit que très épisodiquement pour les
cérémonies religieuses, dans certaines occasions officielles
(obligations militaires, mariage, formalités électorales, procédures
liées à l’état-civil, etc.), par le biais de l’affichage public et, plus
rarement, par la lecture éventuelle d’almanachs, de brochures, de
journaux. Mais l’essentiel passe encore par l’oralité : par la parole
publique du prédicateur en chaire, par les causeries ou les chansons
à la veillée, par les conversations échangées sur les places de
marché et, bien sûr, dans toutes les circonstances de la vie
villageoise. La lecture elle-même est très souvent pratiquée en
commun et à haute voix, un lecteur plus expérimenté partageant le
texte qu’il lit avec le cercle réuni autour de lui. Il ne faut donc pas
considérer la lecture et l’oralité comme deux univers qui s’ignorent ou
s’opposent, mais comme les deux pôles extrêmes entre lesquels
existent une infinité de degrés et de mélanges. De même, les notions
communes de « campagne » ou de « ruralité » ne doivent pas faire
illusion : à l’extérieur des villes, l’accès à la lecture dépend
étroitement des modes de vie des populations rurales, qui varient
considérablement à l’intérieur de l’Europe, entre deux régions, voire
d’une vallée ou d’un canton à l’autre. Ces variations sont elles-mêmes
fonction de la taille des exploitations et de la répartition de la
propriété foncière, de la situation géographique par rapport aux villes
et aux axes de communication, du climat et de la richesse du sol, des
traditions locales.
Ce qui est vrai de l’Europe l’est davantage sur les autres
continents : en Amérique latine, où l’organisation de la propriété
agricole en immenses latifundia maintient dans la misère et
l’illettrisme la grande masse des ouvriers agricoles et où, par ailleurs,
la colonisation espagnole, au temps des conquistadors, avait
brutalement détruit la plupart des livres hiéroglyphiques témoignant
de l’écriture amérindienne préhispanique ; en Afrique qui, avant la
colonisation européenne, ignore tout de l’écrit – à l’exception du
Maghreb musulman et de quelques zones de pénétration de l’islam
dans l’Afrique subsaharienne (notamment dans les territoires
correspondant aux actuels Sénégal et Mali, ainsi que, très
sporadiquement, sur les côtes). La situation africaine est
particulièrement exemplaire. L’absence totale de systèmes d’écriture
indigènes interdit la conservation ou la transmission d’un quelconque
texte littéraire : les plus anciennes œuvres swahilis, dont la célèbre
épopée Utendi wa Tambuka, datée de 1728, ont dû passer par la
transcription en langue arabe (et racontent des aventures guerrières
remontant au début de l’islam) ; puis le relais est pris par les langues
des colonisateurs européens : parmi quelques autres, le portugais
pour l’Angolais Joaquim Dias Cordeiro da Meta (1854-1894) ou le
natif de Sao Tome Caetano da Costa Alegre (1864-1890) ; en
Afrique du Sud, exception notable, un journal (Ikhwesi [The Morning
Star]) et des poèmes imprimés (notamment ceux de Kobe Ntsikana)
témoignent par écrit, dès le milieu du XIXe siècle, de la culture et de la
langue du peuple Xhosa.
Cependant, pour l’essentiel, il faudra attendre le XXe siècle pour voir
se développer une presse et une littérature en langue anglaise ou
française. Le contraste est donc saisissant, au XIXe siècle, entre des
colonisateurs, fiers de leur civilisation de l’écrit et persuadés d’en tirer
la supériorité qu’ils revendiquent, et un continent riche d’une
prodigieuse diversité linguistique, d’une culture (faite de contes, de
chants, de danses) extraordinairement complexe, inventive et ancrée
dans un socle pluriséculaire de traditions et de mythes constamment
transmis et renouvelé. Il faudra attendre, au début du XXe siècle, les
progrès de l’ethnologie puis, dans le domaine francophone, le courant
de la négritude (notamment avec Aimé Césaire et Léopold Sédar
Senghor) pour que l’héritage des cultures africaines soit
progressivement réapproprié et revendiqué – au moment où,
toutefois, ces cultures sont elles-mêmes entraînées dans un rapide
processus d’occidentalisation. Dans ce XIXe siècle où la plupart des
grands pays européens constituent des recueils nationaux de leurs
contes populaires mais où l’absence d’enregistrement sonore leur fait
perdre précisément ce qui échappe à ce travail de transcription (leur
nature proprement orale), l’histoire de la colonisation africaine
témoigne, sous sa forme la plus radicale, de l’impossible rencontre
entre les deux états de la parole humaine, dont l’un (l’écrit) pouvait
sembler à ce moment avoir pour mission de supplanter l’autre (l’oral).
L’Asie et l’Afrique du Nord offrent encore d’autres configurations,
qui concernent cette fois de très vieilles civilisations de l’écrit. Qu’il
s’agisse de l’islam ou de l’Empire ottoman, de l’Inde, de la Chine, du
Japon et des autres États de l’Asie orientale, nous avons affaire à
des cultures très brillantes, disposant d’une littérature poétique
supérieurement élaborée, ayant parfois élevé l’écriture, comme dans
le cas de la calligraphie chinoise, au rang d’art majeur. On sait que
l’islam arabo-andalou a été, dans cet Orient héritier de l’Antiquité
grecque, le principal foyer de science et de culture pendant le Moyen
Âge occidental. La Chine, elle, peut se prévaloir à juste titre de sa
tradition mandarine, de son élite de fonctionnaires érudits,
sélectionnés au terme d’une très longue série de concours écrits
représentant à la fois le plus rigoureux système de sélection
intellectuelle et un hommage constamment rendu à la tradition lettrée
– mais à une tradition réduite pour l’essentiel, comme dans la
scolastique médiévale, au ressassement des mêmes textes
canoniques, en l’occurrence ceux de l’héritage confucéen. Le
sentiment d’étrangeté qu’ont éprouvé les puissances occidentales au
cours de leurs confrontations avec l’Orient pendant le XIXe siècle, ainsi
qu’une impression d’incompréhension mutuelle où l’ignorance s’allie à
un mépris plus ou moins latent de part et d’autre, permettent de
mesurer les différences majeures qui opposent des nations que
l’impérialisme conquérant de l’Europe met alors brutalement en
contact.
En premier lieu, ces différentes formes de la haute culture orientale
sont toujours réservées à une élite très étroite, à une caste qu’une vie
entière consacrée aux préoccupations intellectuelles, littéraires ou
spirituelles dote d’une dignité et d’un éclat indiscutés. Cette caste est
très souvent de nature religieuse, comme c’est le cas dans les
nations islamiques ou bouddhistes, mais non pas nécessairement : il
existe ainsi, au Japon, une vieille tradition de création littéraire
(poésie ou contes), qui bénéficie du haut degré de raffinement de la
vie aristocratique, ainsi que du rôle d’animation et de divertissement
artistique qui y est dévolu aux geishas. Religieuse ou laïque, la figure
emblématique de ces cultures de l’écrit est le lettré, dont toute la
morale, exigeante et résultant toujours d’une très longue éducation
personnelle, repose sur l’infinie patience qu’exige la constante
répétition des mêmes rituels littéraires et une constante innutrition
des textes, autant que sur les infinies jouissances que procure la
maîtrise d’un art toujours rigoureusement codifié, à force de travail et
d’accoutumance. La figure du lettré oriental, pour le dévouement
exclusif à sa tâche et le cérémonial mystérieux dont il entoure sa
réalisation, est donc aux antipodes de celle du lecteur occidental,
pour qui la lecture s’insère, tant bien que mal, dans la banale
accumulation de ses occupations quotidiennes.
La deuxième caractéristique de ces cultures traditionnelles de
l’écrit est donc que, paradoxalement, sa diffusion hors du cercle étroit
des lettrés ou des érudits laisse la plus grande place à l’oralité et à la
répétition (sous la forme psalmodiée et presque mécanique,
caractéristique de tous les rituels liés à la prière) : c’est précisément
cette opposition entre une minorité de lettrés (isolés et enfermés
dans le cercle d’une érudition figée dans le culte de sa propre
tradition) et la masse du public où la vénération des textes sacrés
s’accommode d’une maîtrise très approximative du code de l’écriture,
voire d’un franc illettrisme, qui explique le dédain occidental à l’égard
de ces cultures traditionnelles, au moment de la colonisation.
On comprend enfin que le livre imprimé occupe alors une place
secondaire. Bien sûr, il n’est pas inconnu. En Chine, il existe une
production très abondante de livres imprimés. Non pas en utilisant
des caractères mobiles : le grand nombre d’idéogrammes rend, sinon
impossible, du moins d’un coût exorbitant le recours à cette
technique. Mais les textes manuscrits sont gravés sur une planche de
bois (par xylographie) puis reproduits par simple estampage d’une
feuille de papier. Dès la fin du XVIIIe siècle, les missionnaires anglais
ont introduit les techniques d’impression en Inde, et, bien que les
écritures y soient syllabiques ou alphabétiques (donc reposant sur un
nombre limité de signes), c’est la lithographie (le report du texte écrit
sur la pierre) qui l’emporte sur les caractères mobiles au XIXe siècle.
En particulier, l’Inde musulmane devient le principal lieu de production
des livres imprimés de prière, qui inondent en masse le monde
islamique. Dans l’Empire ottoman aussi (à Istanbul, en Égypte, au
Maroc, en Tunisie), les ateliers d’imprimerie se développent,
contribuant à la circulation des textes religieux mais aussi à celle de
la poésie arabe. Cependant, l’imprimé n’a pas la même importance ni
surtout la même dignité que dans la culture occidentale. Si l’on doit
par nécessité en passer par lui pour la propagande religieuse et la
diffusion massive des brochures de piété populaire, il demeure là
encore une prévention persistante à l’égard d’un mode de
communication qui exclut l’intervention du prédicateur ou du
théologien. Surtout, le geste de l’écriture apparaît comme
l’incarnation de la culture lettrée. Le mandarin chinois est d’abord un
calligraphe, un maître de la belle écriture, de cette application de
l’intelligence et de la sensibilité artistique au tracé de la lettre. Quant
à la calligraphie arabe, très florissante aussi, elle est le plus souvent
intégrée aux pratiques mystiques. Par contraste, l’imprimé occidental,
avec ses techniques industrielles, apparaît comme la conséquence
intrusive d’une culture où la standardisation mécanisée a recouvert et
effacé ce que la condition lettrée devait garder d’essentiellement
personnel et que manifestait, avec une sorte de simplicité hiératique,
la tenue dans la main du calame, de la plume, du pinceau.

Massification de l’imprimé et mondialisation médiatique

Cependant, le XIXe siècle ne se résume pas à un face-à-face


statique entre le nouvel espace public littéraire de l’Occident et, hors
d’Europe, les vénérables traditions lettrées. Progressivement, des
mutations irréversibles bouleversent la culture de l’écrit. Apparues
dans le sillage de la révolution industrielle, qui fait sentir ses pleins
effets dans la seconde moitié du siècle, elles accélèrent
l’engagement des sociétés occidentales dans la massification. Aussi,
en amorçant l’entrée de plain-pied dans l’ère médiatique, elles placent
désormais le journal au centre des systèmes de communication et
créent, au-delà de la sphère européenne, des conditions favorables à
l’émergence de nouvelles formes d’échange et de transfert à l’échelle
du monde.
Dans son étude aujourd’hui classique de l’espace public, Jürgen
Habermas a insisté sur l’opposition entre la sphère bourgeoise des
Lumières, conçue pour le débat et l’expression de la subjectivité, et la
culture de masse régie par la logique économique et l’optimisation
des profits dans le cadre du marché de l’imprimé et des nouvelles
« industries culturelles ». Mais il est évident que nous avons affaire
aux deux phases d’un même processus, même si la seconde a pu
sembler dénaturer les objectifs et les modalités de la première. En
France, il est aussi fréquent, depuis la fin du XIXe siècle, de souligner
le contraste entre l’école de la IIIe République, inculquant à tous les
rudiments d’un savoir universel (et, notamment, l’admiration des
grandes œuvres du canon littéraire national), et une culture populaire
fournissant à haute dose une production sérielle de fictions bas de
gamme ou les délices frelatés du reportage à sensation : plus tôt
encore, d’ailleurs, la violente campagne menée contre les Mystères
de Paris d’Eugène Sue (1842-1843) témoignait déjà des inquiétudes
suscitées par le roman-feuilleton. De ce point de vue, l’affaire Dreyfus
a marqué un point d’orgue dans la confrontation permanente entre
ces deux formes concurrentes de culture : la première émanant des
institutions publiques et incarnée par des corps de fonctionnaires (les
« intellectuels »), engagés aux côtés d’Émile Zola et du capitaine
Dreyfus, la deuxième représentée par les très puissants journaux de
la presse à grand tirage, majoritairement antidreyfusarde. De fait,
non seulement le processus économique de massification culturelle
est structurellement lié au vaste mouvement de démocratisation
scolaire qui s’est enclenché à l’époque moderne, mais il lui est
infiniment supérieur : à cet égard, l’actuelle hégémonie d’industries
culturelles mondialisées marque seulement un point d’aboutissement
provisoire au terme d’une très longue évolution.
Au XIXe siècle, indépendamment des initiatives publiques qui sont
prises pour l’intégrer aux politiques nationales, le fait majeur est donc
bien la production et la diffusion de plus en plus massifiées de
l’imprimé. Cette massification se marque d’abord, sur le plan
purement quantitatif, par une augmentation rapide du nombre de
titres publiés, par l’importance des tirages, donc par la quantité des
volumes imprimés et vendus. Elle s’accompagne de l’amélioration des
réseaux de distribution (en particulier grâce à la modernisation des
moyens de transport et par le développement des chemins de fer à
travers toute l’Europe) et de la multiplication des points de vente (des
grandes librairies de centre-ville jusqu’aux kiosques de gare ou aux
dépôts de livre dans les petits commerces généralistes), au détriment
des circuits du colportage traditionnel, dans les campagnes. Elle est
favorisée par les progrès technologiques (qui permettent une
standardisation croissante des processus de fabrication ainsi que la
multiplication des illustrations à l’intérieur de l’imprimé). Elle se traduit
enfin par une tendance générale à l’abaissement des coûts et des
prix, à une course vers le livre bon marché, qu’illustre parfaitement le
cas de la France. Alors que la valeur de la monnaie reste stable
jusqu’à la Première Guerre mondiale, on passe ainsi, pour le livre de
littérature générale, du volume in octavo à 7,50 francs pour le
premier tiers du siècle (encore faisait-on couramment deux ou trois
volumes très aérés avec un roman de taille moyenne) au livre
Charpentier à 3,50 francs en 1837 (au format grand in-18), à la
collection Michel Lévy à 1 franc (1856), pour en arriver en 1905 au
« Livre populaire » à 65 centimes de Fayard, immédiatement imité
par ses concurrents de l’édition à bon marché (Flammarion,
Tallandier, Hachette, Ferenczi).
Cet accroissement en masse nécessite parallèlement une
organisation rationalisée des métiers du livre et une meilleure
répartition des rôles entre les différentes professions impliquées par
la chaîne de l’imprimé (le papetier, l’imprimeur, l’éditeur, le libraire).
Elle accélère le processus de reconnaissance et de réglementation
du droit d’auteur (ou de la « propriété littéraire ») engagé dès le
e
XVIII siècle. Peu à peu, la durée de protection des œuvres s’allonge
(de quatorze ans pour l’Angleterre [Statute of Anne, 1710] et les
États-Unis [Copyright Act, 1790] ou de dix ans pour la France [1791],
après la publication, jusqu’à cinquante ans après la mort de l’auteur,
selon la loi française de 1866). Les premières lois sont en effet
prises dans le cadre des États, suivies par des accords commerciaux
bilatéraux, pour endiguer la contrefaçon (telle la convention franco-
belge du 2 décembre 1852). Enfin, en 1886, la Convention de Berne
pour la protection des œuvres littéraires et artistiques, constamment
actualisée depuis cette date, marque solennellement la
reconnaissance internationale du droit d’auteur.
Les changements qualitatifs sont aussi considérables. Le livre n’est
plus le résultat de l’initiative individuelle d’un auteur, mais fait partie
intégrante d’une politique éditoriale pour laquelle l’auteur est autant un
fournisseur de textes (calibrés et programmés en fonction de la
demande des lecteurs-consommateurs) qu’une signature (jouissant
toujours à ce titre d’une sorte d’exceptionnalité culturelle).
Concrètement, ce recentrage sur l’éditeur se traduit par l’apparition
de la collection, qui permet de rassembler sous un nom collectif et
une couverture immédiatement identifiable des textes de nature
comparable (mais écrits par des auteurs différents) : c’est désormais
le thème, le sujet, le genre ou le sous-genre qui détermine l’acte
d’achat autant que le nom de l’auteur. À moins que ce dernier ne soit
assez connu pour fonctionner comme une marque ; prototype de
notre star-système actuel, l’écrivain devient alors un best-seller,
comme Walter Scott, Charles Dickens, Alexandre Dumas ou Émile
Zola – des auteurs anglais ou français : Londres et Paris sont en
effet les capitales incontestables de cette « république mondiale des
lettres » (Pascale Casanova).
Mais la « littérature » n’est que la face la plus visible de cette
production de masse. En réalité, les progressions les plus
spectaculaires concernent le livre scolaire (secteur d’autant plus
rentable qu’il est beaucoup plus prévisible que tous les autres, grâce
au poids de la prescription institutionnelle) et le livre pour la jeunesse,
ainsi que le domaine immense et protéiforme de la vulgarisation des
savoirs (livres pratiques, manuels en tout genre, récits historiques,
guides touristiques, dictionnaires et encyclopédies, etc.). En réalité,
toutes catégories confondues, c’est l’ensemble des aspects de la vie
qui est envahi par l’imprimé, soumis à sa force collective et invisible
de régulation. Entre l’Occident et le reste du monde, la différence
réside moins dans l’opposition entre le livre imprimé et les vieilles
traditions manuscrites que dans le curieux parallèle qu’il est possible
d’établir ici entre une caste lettrée et une majorité de (presque) non-
lecteurs, là entre une haute culture littéraire réservée à des happy
few et une masse textuelle à destination du grand public. En effet,
c’est précisément à cette époque – vers la fin du XIXe siècle, lorsque
l’industrialisation de l’imprimé bat son plein – que se fixe la vision
dualiste (entre high brow et low culture) caractéristique des États
modernes, où les différences de classe ne se manifestent plus par la
coexistence de sphères ou d’activités totalement étrangères les unes
aux autres, comme dans les sociétés traditionnelles, mais par la
manière distinctive d’aborder les mêmes pratiques, de s’approprier
les mêmes objets.
C’est de ce nouvel univers de l’imprimé public, en phase de
massification depuis le XVIIIe siècle, qu’émerge un nouvel acteur qui, à
l’échelle du monde, va bouleverser le fonctionnement culturel global :
le journal, à propos duquel, en considération des mutations capitales
qu’il opère précisément au XIXe siècle, on a récemment parlé de
« civilisation du journal », première forme de cette civilisation
médiatique où nous baignons tous aujourd’hui.
Le journal tire sa principale force du caractère même qui lui donne
son nom : il est périodique, il paraît à un rythme régulier. Cela
implique que, chaque fois (tous les jours, dans le cas du quotidien),
tous les individus qui composent son public et qui ne se connaissent
pas lisent le même texte. Comme le soulignera Gabriel Tarde dans
L’Opinion et la foule (1901), seule cette simultanéité peut créer, dans
une collectivité anonyme, le sentiment de constituer une opinion
publique et le désir de participer à sa propre histoire. Dans l’histoire
des révolutions européennes, il y a toujours des journaux et des
journalistes. Le processus se répète également dans les colonies.
Sur le modèle des colonisateurs, auquel ont été empruntés les
techniques d’impression, la rhétorique journalistique, souvent aussi la
langue et les capitaux, des journaux sont créés dans les villes
principales (à Tunis, Alger, Calcutta, Le Caire, etc.), qui fédèrent une
élite d’intellectuels locaux. Tout en s’opposant aux traditionalismes et
en revendiquant un modernisme d’allure européenne, ils constituent
de fait les premiers noyaux où, dès les dernières décennies du
e
XIX siècle, se constituent et s’expriment les premiers discours
identitaires, à la portée à la fois culturelle et démocratique. La
situation est analogue dans la Chine maritime (notamment à
Shanghai), largement passée sous influence occidentale. La presse
est aussi l’un des protagonistes du Meiji japonais : dans les années
1860 apparaît d’abord une presse d’origine anglo-saxonne rédigée en
japonais ; on voit ensuite proliférer, pendant les désordres politiques
qui accompagnent la restauration impériale de 1868, des journaux
manipulés par le shogun ou par le parti de l’empereur ; enfin se
développe une presse politique et littéraire plus indépendante et
d’inspiration libérale, souvent en butte à la répression administrative,
même si elle défend, pour l’essentiel, la ligne réformatrice du pouvoir.
Périodique d’actualités (newspaper), le journal substitue à
l’écoulement continu du temps – qui, dans les sociétés traditionnelles,
est seulement infléchi par les variations saisonnières et les solennités
religieuses – les rythmes accumulés de la vie moderne : les
spectacles, les événements commerciaux, les séances publiques des
parlements, des tribunaux ou des académies, les expositions et
autres manifestations culturelles – outre tout ce qui vient interrompre
la prévisibilité du quotidien : faits divers, catastrophes, guerres, etc.
Du moins dans les sociétés urbaines, le journal change
irrémédiablement la perception, collective mais aussi individuelle et
intime, de la temporalité et, en conséquence, la représentation du
réel. Car le journal est médiatique, sa fonction est de s’interposer
insidieusement entre le monde et le lecteur. C’est ce pouvoir
médiatique du journal qui explique sa force d’homogénéisation
culturelle, si frappante à observer pour qui parcourt les collections de
journaux européens mais aussi extra-européens. Partout, à quelques
années d’écart seulement, les formes éditoriales, les références
culturelles, les vedettes mises en lumière, les modes, les idéologies,
les lieux communs sont les mêmes : c’est dans le journal, c’est-à-dire
dans l’imprimé périodique, qu’intervient la première mondialisation
culturelle, identifiable à ce que Charles Baudelaire nommera après
Balzac la « modernité ».
Pour la plupart des nations, cette émergence de la culture
médiatique s’est faite en trois étapes à peu près synchrones, à
l’exception de l’Angleterre, très en avance dans son développement
socio-économique, et avec retard dans le monde colonial. Au début
du XIXe siècle – à partir de 1789 pour la France, qui est sur ce terrain
la principale référence mondiale depuis sa grande Révolution –, le
journal est essentiellement politique, le porte-parole d’un groupe
engagé dans la contestation publique ou la conquête du pouvoir :
cette fonction idéologique est au cœur de la presse française, mais
aussi, par exemple, des journaux mexicains, argentins ou brésiliens
des années 1810 ou 1820. Puis le journal devient une entreprise
culturelle à part entière et plus indépendante des partis ; il remplit
encore généreusement ses colonnes de politique, mais il accueille
désormais d’autres préoccupations, qui relèvent du divertissement ou
de la sphère privée : la musique, les arts, l’habillement ; il remplit
aussi une fonction de divertissement, en publiant des fictions
(sentimentales ou d’aventures) ou des chroniques à tonalité ironique
ou satirique. En France, La Presse de Girardin, créée en 1836, est
l’archétype de cette presse, mais elle se développe également dans
d’autres pays autour des années 1830-1850. Enfin, le dernier tiers du
siècle voit la naissance de la grande presse populaire à très grands
tirages. Elle doit son succès au sensationnalisme, à l’exploitation à
outrance des faits divers criminels, à une rhétorique émotionnelle qui
recherche la connivence avec son public, parfois au risque d’une
pente démagogique.
Mais, en même temps qu’elle s’homogénéise en assurant
l’hégémonie des modèles journalistiques européens, la presse offre,
pour les divers espaces nationaux, un instrument irremplaçable de
découverte et de dialogue. Le journal – c’était d’ailleurs la première
mission que Théophraste Renaudot avait assignée à sa célèbre
Gazette, dès 1631 – se veut d’abord une fenêtre ouverte sur le
monde, sur l’actualité diplomatique, sur les guerres et les événements
de l’étranger, sur les mœurs des peuples lointains. Cet appétit pour la
découverte de l’autre se retrouve dans les récits de voyage ou
d’exploration, dans les revues ou magazines abondamment illustrés
de gravures pittoresques (en attendant le grand reportage et la
photographie de presse, au XXe siècle). Même sur le mode mineur, la
prolifération des clichés ethnographiques ou géographiques, qui
passent très vite des journaux à la très florissante production de
romans coloniaux, traduit un long processus d’hybridation culturelle ;
paradoxalement, le colonialisme condescendant et raciste de la
littérature fin de siècle a familiarisé le lecteur européen avec cette
altérité de l’exotisme en lui donnant une consistance expressive.
Au XIXe siècle, le stéréotype, aussi caricatural et manipulateur qu’il
soit, a fonctionné comme un déclencheur et un matériau
indispensable à la constitution d’un imaginaire partagé. Pour le
meilleur ou pour le pire, il a participé à cette mondialisation des
mythes et des idéologies d’où les mouvements de décolonisation ont
tiré une part de leur énergie et qui, caractéristique de la
communication journalistique avec tous ses prolongements littéraires,
s’est développée en même temps que l’exigence ou l’illusion de
réalisme qui est sans doute la grande innovation culturelle de la
modernité. Sur cette question de l’altérité comme pour tous les autres
aspects, le véritable âge d’or que connaît l’imprimé est donc marqué
au XIXe siècle du sceau de l’ambivalence : comment pourrait-il en être
autrement, à considérer la fracture brutale provoquée par la
révolution industrielle, faisant basculer les sociétés libérales issues
des Lumières dans un consumérisme de masse dont l’emballement
paraît très vite échapper à toute maîtrise ? Plus que jamais, le
« XIXe siècle » paraît artificiellement souder ensemble deux histoires
distinctes, qui, elles-mêmes, se déploient à des rythmes et dans des
temporalités variables selon les espaces d’où on les considère.
Pourtant, l’âge d’or est incontestable : il est politique (à cause du rôle
joué par l’imprimé dans l’affirmation démocratique des nations),
économique (avec l’émergence des industries médiatiques), culturel
(par cette inventivité permanente et étourdissante dont bénéficient
l’écrit et le livre). Cet âge d’or s’explique aussi parce que tous les
grands médias de masse qui lui feront concurrence aux siècles
suivants sont encore absents : la domination de l’imprimé est pour
quelque temps encore un strict monopole. Cependant, l’imprimé
triomphant est sacralisé au moment même où il semble happé par de
pures logiques industrielles ; il est symbole de liberté démocratique,
mais il est déjà instrumentalisé à la fois par le pouvoir colonial et par
les manipulations de masse qui mèneront aux totalitarismes du
e
XX siècle ; il incarne l’aristocratique résistance de la haute littérature
(notamment dans la vogue bibliophilique et symboliste de la fin de
siècle), alors que les écrivains eux-mêmes, par l’apparition des prix
littéraires, bientôt par le déferlement de la publicité éditoriale et la
systématisation d’un vedettariat orchestré par la presse, sont les
premiers acteurs d’une marchandisation dont la culture ne sortira plus
jamais. Le destin de l’imprimé est décidément riche de toutes les
ambiguïtés que le XIXe siècle finissant lègue aux époques à venir.
Alain VAILLANT
Frédéric BARBIER, Histoire du livre en Occident, Paris, Armand Colin,
[2000] 2012.
Pascale CASANOVA, La République mondiale des Lettres, Paris, Seuil,
1999.
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monde occidental, Paris, Seuil, [1997] 2001.
Anne-Marie CHARTIER, L’École et la lecture obligatoire. Histoire et
paradoxe des pratiques d’enseignement de la lecture, Paris,
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Christiane SÉGUY, Histoire de la presse japonaise. Le développement
de la presse à l’époque Meiji et son rôle dans la modernisation
du Japon, Paris, Publications orientalistes de France, 1993.
Chapitre XIV

Vers une uniformisation


culturelle ?
Les synthèses historiques récentes sur le XIXe siècle dépeignent une
période de tension croissante entre l’interconnexion accrue et
accélérée de toutes les parties du monde et leur démarcation
toujours plus accentuée à l’échelle nationale ou régionale (C. Bayly,
J. Osterhammel, E. Rosenberg). Le mouvement sans précédent des
personnes et des choses s’accompagne alors d’une reconfiguration
locale des identités et des pratiques. L’uniformisation oriente et
nourrit la différenciation : la mise en contact de cultures jusque-là
sans rapport a pour effet, apparemment paradoxal, de les
transformer toutes d’une manière qui en accentue les contours et les
oppositions.
Ce processus global est difficile à décrire avec précision. Et les
historiens les plus méticuleux avancent rarement des formules
générales, tant le risque est grand de simplifier ce siècle jusqu’à en
résorber les particularités. Ils observent bel et bien, dans les
archives, la réappropriation diversifiée de références communes,
mais cette dialectique présente de telles variations d’un point à l’autre
du globe qu’elle ne semble pouvoir être suggérée qu’à partir
d’exemples très nombreux, à défaut d’être définie en quelques mots.
Une attention ethnographique pour le passé est sans doute à
même d’aider l’historien dans cette tâche. La description dense de la
mondialisation culturelle au XIXe siècle consiste dès lors à suivre plutôt
qu’à résumer la circulation des gens et des biens de lieu en lieu à
travers le monde. Elle s’efforce de comprendre, à hauteur
d’expérience, la vitesse presque exponentielle des échanges, ainsi
que les contraintes et les ressources nouvelles que ces échanges ont
fait naître en des points significatifs du globe. Contraintes, en effet,
puisque l’interconnexion du monde se fait le plus souvent durant cette
période sous l’égide et, pour l’essentiel, au profit des grandes
puissances européennes : l’Europe ne contrôle pas tous les flux
migratoires, économiques ou commerciaux – les continents asiatique
et africain connaissent par exemple des dynamiques endogènes de
migration et de coopération –, mais elle produit les conditions de
l’accélération du siècle et, partant, elle en fixe d’abord elle-même les
règles. Ressources, également, puisque les échanges inédits
renforcent ou diminuent la puissance et la légitimité des groupes
sociaux engagés dans la course au pouvoir local ou national.
Assiste-t-on, ou non, à une uniformisation culturelle du monde au
e
XIX siècle ? Cette question, si souvent posée, est trop vague pour
trouver une réponse satisfaisante. Qu’est-ce que la culture, d’abord ?
Nous en convoquerons ici une conception large, embrassant
l’ensemble des schèmes de conduite et de jugement qui forment les
collectivités humaines. L’art n’en est pas la sphère exclusive, parce
qu’il répond à des déterminations non seulement culturelles, mais
également sociales, économiques ou politiques et, surtout, parce qu’il
est la déclinaison esthétique de cette nécessité où se trouve toute
collectivité de produire du lien durable. En ce sens, nous rejoignons
les historiens qui, s’inspirant d’anthropologues comme Arjun
Appadurai dont l’étude sur le cricket a fait date, ont ouvert leur champ
de recherche à la circulation mondiale des pratiques scientifiques,
juridiques et sportives, aux Expositions universelles et aux exhibitions
ethnographiques, voire à la multiplication des musées d’art,
d’archéologie ou d’histoire naturelle au sein et en dehors de l’Europe.
Comment, ensuite, juger d’une éventuelle uniformisation de la
culture au XIXe siècle ? Les critères font défaut. Le port d’une chemise
blanche n’avait pas la même signification dans la bourgeoisie
française que chez certains guerriers Tswana d’Afrique du Sud ; le
sentiment national mobilisait diversement, en Europe même, les
affiliations religieuses et les identifications territoriales ; l’engouement
mondial pour le roman ou l’opéra mélodramatique était, selon les
contextes, inégalement partagé par les différentes classes sociales.
Partout, les biens culturels ou symboliques importés ont été l’objet
d’usages collectifs et locaux aux effets parfois imprévisibles.
L’intensification des échanges a profité et suscité de nouveaux
réseaux de transports et de transferts entre régions proches ou
éloignées. Et elle a induit une diversification inégale des pratiques et
des croyances dans les lieux où s’implantaient ces réseaux. En ce
sens, l’interconnexion presque généralisée du XIXe siècle n’a pas rendu
la domination culturelle plus monolithique ni plus imparable
qu’auparavant – ou qu’aujourd’hui. De tout temps, les groupes
humains ont accueilli ou subi les mœurs de leurs voisins ou de leurs
envahisseurs à travers le prisme de leur propre économie morale,
aussi clivée fût-elle.
L’abstraction, on l’aura compris, serait une erreur de méthode. Il
convient d’abord de s’immerger dans le XIXe siècle pour comprendre
comment certaines pratiques culturelles se sont transmises de loin en
loin avec des significations parfois très différentes. L’exemplarité des
cas étudiés déterminera ensuite s’il est possible d’en tirer des
conclusions plus générales sur la période.
Ce chapitre aborde deux sphères d’activités cruciales pour le
e
XIX siècle : l’art, au sens le plus immédiat – et plus particulièrement
l’essor mondial du roman qui a tant marqué l’époque ; ainsi que le
sport et le tourisme, dont les défis, les exigences et les promesses
ont tenté des fractions de population toujours plus variées au fil du
siècle. Notre propos conclut sur deux brefs exemples tirés des
domaines musical et sanitaire qui élargissent la réflexion et alimentent
la montée en généralité des remarques finales.

La Waverleymania, d’Édimbourg à Calcutta


et Rio de Janeiro
Le roman est sans conteste le grand genre littéraire du XIXe siècle.
Encore mineur dans la hiérarchie européenne des légitimités
artistiques à la fin du XVIIIe siècle, qui lui préfère le théâtre et la poésie,
il s’impose au fil des décennies comme la forme la plus susceptible
de répondre aux exigences de l’actualité, du sérieux ou du
divertissement. Au-delà de l’Europe, il sera pratiqué en Amérique du
Nord, en Amérique latine, puis en Asie et en Afrique. Le XXe siècle
achèvera d’en étendre les critères de reconnaissance à l’ensemble
des productions littéraires mondiales.
Au gré des échanges entre Londres et Paris, d’abord, puis à
l’échelle européenne dès les années 1840, les écrivains dotent le
roman d’un répertoire de techniques d’écriture jusque-là négligées ou
inédites, dont le style indirect libre est sans doute le plus étudié. Ils lui
fixent également des ambitions sans précédent. Si le roman doit être
lu et apprécié par les hommes qui le boudent encore, au contraire
des femmes, il reconstituera le passé avec la précision de l’histoire,
examinera les conditions de la vie publique des parlementaires et des
électeurs ou nourrira ses intrigues de prises de risque commerciales
ou financières. S’il doit divertir, il le fera en consultant son lectorat : le
roman-feuilleton rendra possible cette considération du goût du public
dans le processus même de la rédaction ; il calera l’offre fictionnelle
sur la demande sociale.
Certains romanciers rêvent enfin de hisser la littérature au rang de
science sociale ou psychologique. Une discipline d’observation se
transmet alors par le biais des œuvres qui affichent leur cohérence
dans de vastes cycles romanesques ou leur rigueur empirique sous
forme d’enquêtes préliminaires. Les savants et les législateurs en
viennent à lire des romans pour y découvrir de nouvelles
psychopathologies, les rouages implacables de la faillite ou le sort de
certaines franges miséreuses de la population qu’ils ne fréquentent
guère.
La respectabilité progressive du genre romanesque s’accompagne
en outre d’un renouvellement de ses usages sociaux. Le sérieux du
savoir auquel l’adossent les écrivains descendus dans les archives ou
dans les quartiers insalubres, et la puissance d’évocation que lui
confèrent les nouvelles techniques d’écriture, en font une institution
culturelle cruciale des sociétés bouleversées par les révolutions, les
conquêtes et les conflits internes. Le roman est lu par le grand
public ; plus encore, il est cru de la plupart de ses lecteurs. Son
importance littéraire se confond alors avec sa capacité à suggérer
une cohésion nationale que les faits démentent parfois. Les
romanciers peuvent ainsi se prévaloir d’un pouvoir symbolique
inestimable à l’époque : œuvrer à l’émergence et à la consolidation
de ce que Benedict Anderson a appelé la « communauté imaginée »
d’une nation.
L’histoire de la mondialisation du roman prolonge habituellement
cette hypothèse : l’adhésion de l’ensemble des régions du monde à
l’idéologie nationale aurait eu pour corollaire le succès de sa
contrepartie littéraire. Le roman serait la continuation de l’hégémonie
européenne par des moyens artistiques.
Il est indéniable que le réalisme et le mélodrame romanesques se
sont invités dans un grand nombre de cultures littéraires en même
temps que l’idée de progrès, de liberté individuelle ou de
« civilisation ». À maints égards, leur prestige indiscuté a fait violence
aux schèmes traditionnels de reconnaissance des œuvres en
imposant des critères d’évaluation esthétique sans rapport avec les
pratiques locales : la vie à Paris et à Londres est devenue la norme
de l’expérience romanesque dans des villes autrement urbanisées de
Roumanie ou du Brésil ; le présent, redéfini par les Lumières comme
l’origine de notre rapport au temps, a confronté les romanciers
japonais à une variante fortement située de la littérature, etc. Pour
autant, le roman ne s’est pas purement et simplement substitué aux
formes de littérature privilégiées avant son arrivée. Il s’est implanté,
le plus souvent, à la faveur d’un effort d’accommodation culturelle
consenti par des groupes d’écrivains, de critiques et d’éditeurs
soucieux de bousculer les règles de leur propre monde de l’art. Le
choix du roman écrit à la manière de Walter Scott, Alexandre Dumas,
Honoré de Balzac, Charles Dickens ou Émile Zola a toujours soulevé
des objections et des contre-objections à Paris, Londres, en Europe
et ailleurs. Il a chaque fois été âprement disputé à l’échelle locale
dans des journaux, des revues, des salons ou des académies. La
circulation mondiale de la forme romanesque au XIXe siècle est le fait
d’innombrables réappropriations de ses techniques et de ses valeurs
dans des contextes culturels très différents les uns des autres.
L’œuvre de Walter Scott est un révélateur exemplaire des façons
dont le roman a été reçu et pratiqué dans diverses régions du monde.
Plus encore, sa genèse et sa postérité suggèrent une première
esquisse de périodisation des échanges culturels au XIXe siècle.
En 1814, le romancier publie à Édimbourg Waverley. Ce premier
titre donnera son nom à la série des Waverley Novels que Scott
poursuivra jusqu’en 1829. Il lance son auteur sur la scène européenne
où son roman, d’abord anonyme, provoque un enthousiasme et une
curiosité dont témoignent ses traductions presque instantanées dans
la plupart des langues européennes. Il est lu, durant les années 1820,
aussi bien par la haute bourgeoisie cultivée que par les classes
populaires, par les femmes que par les hommes. Dès les années
1830, les écrivains et les historiens s’en détournent quelque peu,
mais son succès demeure immense. Chaque pays d’Europe appelle
et adoube son Walter Scott national. De faux romans de l’« auteur de
Waverley », traduits de l’allemand en anglais, viennent grossir cette
pléthorique offre commerciale ; des adaptations libres, oscillant entre
la traduction et la réécriture, paraissent en français, en allemand, en
portugais ou en russe jusque dans les années 1870.
Les raisons de cette Waverleymania sont connues. Scott, en
réinventant le roman historique, a tâché de démontrer avec les
moyens de la fiction l’existence d’une nation écossaise pluriséculaire,
alors que cette idée était politiquement, sinon culturellement,
irrecevable dans le cadre du Royaume-Uni de Grande-Bretagne.
Waverley devint donc l’emblème d’un certain engagement de la
littérature en faveur de la libération des nations du joug des empires.
Mais Scott a opéré deux autres déplacements par rapport au genre
traditionnel du roman historique : il l’a nourri d’une érudition puisée
dans les archives, d’où ont soudain resurgi des coutumes disparues
et des expressions oubliées, ce qui lui a conféré un important crédit
intellectuel et une sorte de véracité narrative ; il a aussi réactivé les
intrigues caractéristiques des genres « féminins » du roman au
service de cette ambition sérieuse de dire la vérité du passé
écossais, si bien que, faisant fonds des procédés éprouvés depuis
les années 1780 dans le roman sentimental, le roman gothique et le
national tale, les Waverley Novels ont offert à leurs lecteurs un
mélange sans équivalent de savoir et d’émotion, de minutie et
d’effusion.
La mondialisation du roman débute donc dans les années 1810-
1820 et, pour commencer, au sein de l’Europe. Elle est toutefois
préparée par des échanges plus ponctuels entre des centres
littéraires parfois secondaires, mais très actifs sur plusieurs
décennies. Soit, dans notre exemple : Dublin, Édimbourg – et
Londres, bien sûr. Ainsi, puisque Scott tire parti d’innovations
formelles et idéologiques du récit apparues ici et là durant le dernier
tiers du XVIIIe siècle, la date de parution de Waverley, en 1814, ne
marque pas tant une rupture qu’un saut d’échelle dans l’histoire
littéraire. Il faut cette incubation régionale du roman historique durant
près d’un demi-siècle pour que sa circulation européenne, puis
mondiale, devienne possible. La Waverleymania hérite des
expérimentations caractéristiques de cette période charnière que des
historiens comme Eric Hobsbawm ou Reinhart Koselleck ont déjà
mise en évidence dans leur étude du « long XIXe siècle » ou du
Sattelzeit.
Dès 1860, l’œuvre de Scott est reçue, reprise et renouvelée hors
d’Europe. À Calcutta, où l’administration britannique favorise la
littérature anglaise en taxant les productions étrangères, Walter Scott
y côtoie sur les rayons des librairies et des bibliothèques Edward
Bulwer-Lytton, auteur anglais de fictions historiques plus romancées
et satiriques que les Waverley Novels et, accessoirement, secrétaire
d’État aux Colonies.
Un écrivain local comme Bankim Chandra Chatterji subira d’abord
ce double héritage littéraire, avant d’en déployer les ressources de
façon inédite. Curieux de la romance mélodramatique alors très en
vogue au Bengale, Bankim publie en 1864 un roman en anglais,
Rajmohan’s wife, dont l’insuccès est cuisant. Deux ans plus tard, il
fait paraître en bengali Durgeshnandini dont l’intrigue se déroule sous
le règne d’Akbar, au XVIe siècle. Priya Joshi a montré dans ses travaux
ce que ce roman doit à Walter Scott, mais aussi sur quels points
l’écrivain de Calcutta se différencie de son pair d’Édimbourg.
Le narrateur bengali commente ainsi les épisodes de son récit d’un
point de vue plus moral que social, contrairement à celui des
Waverley Novels. Il se montre aussi très intrusif et n’hésite pas à
édicter des consignes relatives à la façon dont le roman devrait ou ne
devrait pas être lu. Ce narrateur, enfin, et avec lui les protagonistes
du roman n’observent pas seulement le cours du monde historique,
comme chez Scott, ils s’y engagent, le jugent et suggèrent de le
transformer : la neutralité affichée du roman historique se combine
alors à l’épopée de tradition sanskrite, et le personnage principal
quelconque du réalisme européen y prend des proportions bien trop
héroïques pour pouvoir tenir encore dans le cadre fixé par les
Waverley Novels. Le roman historique écossais cherchait à valoriser
le passé d’une nation émergente ; le roman historique indien tâche
d’enseigner à ses lecteurs la façon dont ils devraient faire
communauté à l’échelle nationale. L’autorité de la narration n’en
appelle plus au savoir, mais à l’évidence indiscutable d’une tradition.
En 1882, Anandamath radicalise encore cette indigénisation du
roman historique : Bankim Chandra Chatterji y revisite un passé
indien mythique, généralement découplé du présent où prévaut au
contraire une domination britannique implacable, pour lui insuffler le
souffle épique d’une action possible et conférer à cette action une
plausibilité historique apte à concurrencer les archives coloniales. Les
lecteurs s’y retrouvent sous les traits d’une communauté agissante
depuis plusieurs siècles et capable d’infléchir son sort de façon
collective. La nation écossaise de Scott devient indienne à la faveur
de cet habile enchevêtrement de traditions littéraires locales et de
formes importées d’Europe ; et Anandamath connaîtra un succès
dans toute l’Inde où le roman sera traduit dans plusieurs autres
langues du sous-continent.
Durant les mêmes années, à Rio de Janeiro, Machado de Assis
infléchit le roman brésilien de façon analogue. Après avoir publié
plusieurs titres à succès, pourtant très peu prisés de la critique, où
l’héritage de Scott est sensible à travers le prisme de Balzac ou de
Victor Hugo, l’écrivain ajuste ses techniques narratives aux rapports
d’énonciation inégaux qui structurent la société brésilienne. Au lieu
que les personnages, à des degrés divers, aient tous voix au
chapitre, fût-ce de façon conflictuelle comme chez Scott, lorsque des
partis s’affrontent autour de l’avenir de la nation, l’option de Machado
de Assis est inverse : il ne confie plus l’autorité narrative qu’au groupe
social qui domine effectivement au Brésil, au détriment de tous les
autres dont le roman européen adopte pourtant le point de vue
(commerçants, artistes, ouvriers, femmes, etc.), si bien que le roman
national brésilien pointe désormais la distance vertigineuse qui sépare
le pays des démocraties européennes. Les Mémoires posthumes de
Brás Cubas, parus en 1881, donnent la parole à un grand bourgeois
brésilien décomplexé dont les préjugés, la morgue et l’indifférence
envers autrui, à commencer par le lecteur, signent l’ethos social d’une
élite aveugle et cruelle. Le réalisme européen, déconstruit au Brésil,
ne fait plus rêver ses lecteurs à l’avènement d’une nation, aussi
improbable soit-elle, mais souligne les obstacles locaux qui entravent
la réalisation de ce rêve d’émancipation sociale, politique et culturelle.
La nation demeure l’horizon du roman, mais comme un étalon auquel
mesurer l’injustice et la déraison de la situation brésilienne.
À partir des décennies 1920, les mouvements d’avant-garde, en
partie adossés à des utopies politiques universalistes, et les
associations internationales d’écrivains contribueront à redéfinir la
nationalité littéraire. Les échanges littéraires devront une partie de
leur régulation à des institutions supranationales, professionnelles ou
éditoriales (PEN club, par exemple, ou foires internationales du livre),
dont les exigences et les préoccupations se feront sentir de manière
plus uniforme dans diverses parties du monde.
Dans d’autres domaines de la culture, comme le sport et le
tourisme, un processus similaire de mondialisation est à l’œuvre : des
pratiques s’exportent depuis l’Europe sur l’ensemble du globe, mais
elles ne prennent sens et effet que dans des situations locales parfois
très différentes de leur contexte européen d’origine.

La conquête des sommets, du mont Blanc à l’Himalaya


et aux Andes

L’expérience de la montagne se modifie profondément au


e
XVIII siècle, ouvrant à la sensibilité cosmopolite et à l’esprit d’aventure
naissant des espaces jusque-là délaissés, inexplorés, sinon craints.
Le foyer de ce tournant culturel se situe au cœur des Alpes. Les
premières ascensions ont une visée scientifique. Horace-Bénédict de
Saussure, naturaliste genevois de grand renom, promet dès 1760
une récompense à qui atteindra le sommet du mont Blanc. Un an
après cet exploit, en 1787, alors âgé de quarante-sept ans, il monte
plusieurs fois par jour les escaliers de sa maison pour entraîner son
corps à l’endurance requise pour y parvenir à son tour : ce sera
chose faite le 3 août, comme il le raconte dans ses Voyages dans les
Alpes. La montagne est alors un lieu de découvertes géologiques et
botaniques, autant qu’un spectacle sublime rappelant la grandeur
divine.
Chamonix, où se rend régulièrement de Saussure dès 1760, est
l’un des carrefours européens des amateurs d’altitude : des savants,
d’abord ; des aristocrates et des grands bourgeois, ensuite, avides
de sensations fortes et de renommée internationale ; des femmes de
la grande société, enfin, suivies des populations salariées que l’air
salubre ou le ski attirera progressivement. À la fin du XVIIIe siècle,
l’alpinisme est une pratique mêlant des hommes de science rompus à
l’effort physique et des paysans de montagne ponctuellement
reconvertis en guides, des voyageurs éprouvés et de fins
connaisseurs locaux des régions les plus reculées.
La construction des premières infrastructures, au cours des années
1820, facilite l’accès au pied des sommets. Les hôtels se multiplient,
les voitures attelées et les diligences raccourcissent les itinéraires,
les pavillons communaux font office de buvettes et de refuges sur le
chemin des glaciers. La Compagnie des guides de Chamonix est
fondée pour répondre à la demande croissante d’accompagnateurs
expérimentés et, aussi, pour réguler cet important marché touristique.
L’institution assurera longtemps le recrutement local des guides et la
transmission précautionneuse des savoir-faire en matière
d’établissement de parcours, de ravitaillement ou de techniques de
grimpe.
L’histoire de l’alpinisme met souvent l’accent sur les performances
et les frasques des rentiers lancés à la conquête des cimes vierges
de la planète. Elle égrène alors les biographies croustillantes de
richissimes aventuriers très débrouillards, à l’endurance folle et aux
mains parfois gelées. Cette histoire ne nous éclaire cependant guère
sur la façon dont un certain rapport à la montagne a pu se
mondialiser, moyennant un échange constant entre des pratiques
éprouvées en plusieurs points du globe et des formes d’expérience
locales d’une topographie chaque fois différente. Les Alpes ne sont
pas l’Himalaya ni les Andes : indépendamment de la géologie, ces
chaînes abritent des populations aux langues et aux mœurs diverses,
inscrites en outre dans des relations politiques très variées que les
explorateurs ne peuvent ignorer. Et pourtant, l’ascension des
sommets est entreprise partout durant les mêmes années, souvent
par les mêmes équipes. Il a donc fallu, pour que ces expéditions
soient possibles, qu’une médiation fût établie entre un standard de
performance transnational, couplant exploit sportif, baptême de pics
jusque-là sans nom et récit médiatisé des périls traversés, et des
cultures locales parfois étrangères à de tels usages de leurs
territoires et de leurs populations. Autrement dit, la mondialisation de
l’alpinisme comme pratique culturelle embrasse une multitude de
transactions, d’adaptations réciproques et de concessions sans
lesquelles la plupart des sommets n’auraient jamais été atteints. Pour
les comprendre, l’histoire héroïque des alpinistes-commanditaires est
moins instructive que celle des guides qui les secondent dans les
camps de base aussi bien qu’à flanc de falaise.
La biographie de Matthias Zurbriggen est à cet égard exemplaire.
Le récit qu’il a laissé de ses pérégrinations montagnardes sur
l’ensemble du globe entre les années 1886 et 1889, intitulé From the
Alps to the Andes, éclaire les modalités de cette mondialisation de
l’alpinisme. Formé au contact des mineurs, des chasseurs de
chamois et des perceurs de tunnel de sa région d’origine, en Suisse,
il débute une carrière locale de guide de montagne au service
d’amateurs suisses, puis anglais. À Zermatt et Chamonix, où il se
rend parfois, il est recruté par des « patrons », comme il les appelle,
désireux de grimper dans l’Himalaya, en Nouvelle-Zélande et dans les
Andes. Basés à Londres ou à Turin, ces commanditaires l’emploient
durant plusieurs mois d’affilée, sinon plusieurs années pour l’un d’eux,
et le chargent de se rendre sur place pour recruter les porteurs et les
guides locaux, acquérir le matériel nécessaire et déterminer les
itinéraires. Zurbriggen franchit ainsi, après le mont Rose
(4 634 mètres) et le mont Blanc, le Pioneer Peak en Alaska
(1 950 mètres), le mont Cook (3 724 mètres, plus haut sommet de
Nouvelle-Zélande) et l’Aconcagua (6 962 mètres).
Il déploie durant ces expéditions un savoir-faire acquis dans les
Alpes aux frontières de la Suisse, de la France et de l’Italie, mais qu’il
complète de ce que lui apprennent les membres locaux de chacune
des équipées extra-européennes. Dans l’Himalaya, les soldats
britanniques stationnés sur place lui fournissent mules et nourriture et
lui autorisent l’accès aux cabanes bâties par les topographes de
l’Empire dans la région du Cachemire. En Nouvelle-Zélande, le club
alpin local, constitué sur le modèle de l’Alpine Club anglais de 1857,
le renseigne sur les périls de la région et l’informe de la volonté des
autorités de trouver un passage dans la montagne entre deux centres
commerciaux, ce que son « patron » du moment, Edward Arthur
FitzGerald, intègre alors dans son propre programme d’ascension.
Dans les Andes, enfin, il profite de l’expérience des porteurs qui le
tirent d’embarras à plusieurs reprises.
En même temps, donc, que la planète s’enrichit toujours plus
rapidement de nouveaux sommets baptisés par des « patrons »
d’équipées nombreuses (entre 70 et 100 porteurs en moyenne) qui
laissent leur carte de visite ou leur nom gravé aux endroits atteints les
plus élevés, des savoirs et des savoir-faire s’échangent entre guides
que des groupes constitués recueillent et s’approprient durablement,
comme le bataillon militaire britannique dans l’Himalaya ou le club
alpin néo-zélandais. De même, la course à l’exploit que se font les
empires dans les régions les plus escarpées du monde se double
d’une coopération intense entre des officiers en mission, des soldats
recrutés sur place, des paysans locaux, des chefs de village, des
coolies de basses castes, des guides suisses d’origine populaire et
des aventuriers prospères de nationalité anglaise ou italienne. Si
FitzGerald, dans les Andes, est sans doute heureux de découvrir,
dans une boîte de conserve, un mot de l’Allemand Paul Güssfelt
signalant qu’il a interrompu quinze ans plus tôt son ascension en ce
point précis que la cordée britannique va dépasser sans difficulté,
Zurbriggen y trouve prétexte à méditer sur la prudence de ce grand
explorateur qui sut s’arrêter au moment où les conditions
météorologiques mettaient sa vie en danger.
De retour en Europe, Zurbriggen sera encore le témoin des
transformations en cours de l’expérience alpine. Il y rencontrera
l’Américaine Fanny Bullock Workman et l’accompagnera dans
l’Himalaya à la toute fin du XIXe siècle. L’alpinisme des hauts sommets
mondiaux est alors une pratique goûtée des Américains et accessible
aux femmes. Dans les Alpes, on monte en haut de la Jungfrau en
train et les voitures motorisées franchissent les cols sans encombre.
Le ski et les villégiatures thermales se satisfont pour leur part des
altitudes médianes. Les usages de la montagne se sont diversifiés,
bien que l’exploration risquée des sommets représente encore le
rapport le plus intense à cet espace grandiose. En 1924, le prix
olympique d’alpinisme sera décerné durant les premiers jeux d’hiver à
Chamonix. Cette pratique devient un sport comme un autre, et se voit
consacrée par des instances internationales qui en fixent
temporairement les normes homogènes à l’échelle mondiale.

Une diversification inégale des pratiques locales

Peut-on risquer une synthèse ? Doit-on généraliser à partir de tels


exemples ? Leur comparaison met au jour plusieurs traits que l’on
retrouve sans peine dans d’autres études de cas.
La périodisation, d’abord. Le XIXe siècle est à géométrie variable,
mais il est ponctué de seuils cruciaux : les années 1810-1820 en
marquent le début véritable, à condition qu’on les pense dans le
sillage du demi-siècle précédent où émergent les processus dont la
convergence produira un saut d’époque ; les années 1820-1860
intensifient, en Europe, l’internationalisation continentale de maintes
pratiques culturelles que les années 1860-1880 verront circuler
intensément ailleurs dans le monde ; dans les années 1920, enfin,
cette circulation est toujours plus encadrée par des institutions ou des
réseaux internationaux à vocation universelle qui en régulent plus
étroitement les implantations locales et préparent le nouveau régime
d’échanges culturels que nous connaissons actuellement.
La lutte contre la propagation des épidémies illustre les deux
dernières phases de cette périodisation. Cet exemple peut paraître à
première vue surprenant dans un chapitre consacré à la
mondialisation culturelle, mais, comme nous l’avons avancé dans
l’introduction, la culture désigne pour nous l’ensemble des
représentations et des valeurs qui fondent les liens sociaux d’une
communauté et qui orientent les comportements de ses membres.
C’est un point de vue que l’on pourrait qualifier d’anthropologique. La
« culture », si l’on entend par là le seul ensemble des inventions de
l’esprit, entre bien évidemment dans une telle définition ; elle ne la
résume toutefois pas. Et il convient sur ce point de suivre Fernand
Braudel lorsque, en 1963 déjà, il élargissait la catégorie des « biens
culturels » mondialisés à la boussole, à la poudre à canon, à un tour
de main pour tremper l’acier, aux systèmes philosophiques, aux cultes
et aux chansons. Certains, à l’instar de Mark Harrison, y incluent
également les maladies, puisqu’ils appellent à les considérer comme
de véritables pratiques culturelles, et non comme de simples entités
biologiques.
Les maladies se diffusent plus aisément et rapidement à partir de
la seconde moitié du XIXe siècle du fait de l’essor des transports. Afin
de lutter contre ces épidémies, à commencer par le choléra, les
principales puissances européennes organisent entre 1851 et 1912
une série de conférences sanitaires internationales. Un consensus
visant à contrôler la maladie émerge progressivement, malgré les
nombreuses divergences entre États. Un système de surveillance
internationale finit ainsi par être mis en place. Il vise notamment à
réformer l’administration sanitaire dans l’Empire ottoman afin de
limiter l’extension des épidémies qui gagnent souvent l’Europe depuis
l’Asie, à perfectionner les mesures d’identification des individus (pour
contrôler leurs déplacements) par le biais de visas, passeports
sanitaires ou permis, ou encore à échanger des informations sur
l’émergence et la propagation des foyers infectieux (l’utilisation du
télégramme jouant un rôle décisif). Ces mesures concernent en
priorité certains groupes nomades ou très mobiles : le contrôle des
pèlerins vers La Mecque est ainsi un sujet fréquemment débattu au
cours de ces conférences, puisque cette population est tenue pour
responsable de la propagation du choléra. Après la Première Guerre
mondiale, la Société des Nations et la Fondation Rockefeller
donneront une nouvelle ampleur – financière, géographique,
institutionnelle – à cette lutte coordonnée contre les épidémies.
La dialectique de l’uniformisation différenciante se laisse également
observer dans le domaine musical à partir des années 1860-1880.
Sur le modèle de l’Europe, qui a connu un processus similaire au
cours des deux premiers tiers du XIXe siècle, les élites musicales en
Asie, au Moyen-Orient ou encore en Amérique latine, souvent avec le
soutien de l’État, canonisent et institutionnalisent leurs « musiques
traditionnelles », phénomène rendu possible, entre autres, par la
migration de musiciens européens dans ces régions, la formation de
certains des musicologues asiatiques ou latino-américains en Europe
ou encore la diffusion du gramophone mis au point en 1877 par
Thomas Edison. Des conservatoires de musique sont créés de par le
monde ; les musiques traditionnelles sont enregistrées dans tous les
recoins de la planète ; les systèmes de notation musicale indigène
sont réformés.
Le deuxième trait que partagent nos études de cas est lié à la
domination européenne. Cette hégémonie est patente en littérature,
en musique, dans le tourisme, dans le sport ou encore dans les
réglementations sanitaires. Elle explique en grande partie le
sentiment d’uniformisation qui saisit souvent l’historien face à la
diffusion si rapide depuis l’Europe de tant de pratiques et de
croyances conçues dans des domaines pourtant très divers (art,
loisirs, médecine, droit, etc.). Mais cette hégémonie ne s’exerce pas
sans que les formes particulières (roman historique, gamme
tempérée, conquête des sommets, passeports médicaux, etc.) qui
s’exportent aussi largement ne se trouvent, à chaque fois, réinscrites
dans des économies morales et des arènes politiques locales.
Les dispositifs définis au niveau international dans la lutte contre les
épidémies ne vont ainsi pas sans poser certains problèmes dans leur
mise en œuvre locale. En Inde, les pressions exercées par les
puissances européennes pour que le gouvernement colonial introduise
des inspections médicales et des mesures de quarantaine pour les
pèlerins indiens se rendant à La Mecque et à Médine sont
contrebalancées par le souci politique de ne pas s’aliéner le soutien
d’une communauté qui compte près de 60 millions de musulmans.
Ces derniers, en particulier lorsqu’ils sont issus des classes les plus
modestes, s’opposent en effet à des dispositions qui risqueraient de
grever le coût du voyage et qui sont de surcroît perçues comme une
violation de la dignité personnelle. Les débats autour de la
quarantaine ne révèlent pas uniquement des tensions entre
colonisateurs et colonisés, mais aussi au sein de la communauté
musulmane. Car si, à partir des années 1870, le gouvernement indien
commence à collaborer avec les élites musulmanes pour trouver une
solution à ce problème sanitaire – elles sont elles-mêmes
préoccupées par les conditions d’hygiène à bord des bateaux se
rendant à La Mecque –, il tente aussi, par ce biais, de contrecarrer la
montée en puissance des classes moyennes hindoues.
Au Japon, l’épidémie de choléra qui touche le Sud-Est asiatique en
1873 incite le gouvernement à introduire de stricts règlements
d’isolement. Les Anglais s’opposent toutefois à ces mesures afin de
préserver leurs intérêts commerciaux. Ce n’est que deux décennies
plus tard que le Japon est en mesure de réviser les traités signés
avec la Grande-Bretagne, lui permettant d’imposer, sans interférence
étrangère, des mesures de quarantaine à tous les bateaux.
Parallèlement, les Japonais fixent de telles consignes dans certains
ports coréens, comme à Busan, où leur influence est très forte, et ce
avant la mise en place du protectorat en 1905. Après cette date, le
contrôle des maladies dans la péninsule s’inscrira dans le dispositif
de domination impériale. Dans sa volonté d’exprimer sa souveraineté
politique, le Japon maintiendra donc, quitte à la renforcer, son
orientation protectionniste à un moment où la majeure partie des
pays libéralisent leurs mesures de prévention.
L’institutionnalisation des musiques traditionnelles hors d’Europe
prend également des formes très différentes selon les régions. En
Inde, les conceptions musicales occidentales sont déconsidérées et
les musicologues indiens s’efforcent de moderniser les pratiques
traditionnelles qui avaient pendant longtemps bénéficié du patronage
des princes indiens ou de la cour mongole. Le musicologue Vishnu
Narayan Bhatkhande joue ainsi un rôle déterminant dans la
standardisation et l’interprétation de la musique du sous-continent en
réformant le système de classification râga en vigueur sur place. Ces
réformes – qui furent l’initiative des élites locales, l’État colonial
n’intervenant pratiquement pas – donnèrent à cette musique une
respectabilité nouvelle aux yeux des classes moyennes indiennes,
souvent éduquées à l’anglaise et qui avaient tendance à associer le
répertoire local au seul goût des castes inférieures. Au Japon,
toutefois, on assiste à un phénomène inverse. Le gouvernement Meiji
adopte sans réserve la musique occidentale et délaisse le patrimoine
musical régional : des classes de musique obligatoires sont
introduites à l’école primaire, où l’on ajoute des paroles en japonais à
des mélodies occidentales, en particulier des hymnes ou des
chansons populaires.
Parfois, même, ces réappropriations lointaines produisent des
effets en retour jusque dans les empires ou les nations les plus
puissantes. C’est le troisième trait commun de nos études de cas.
L’audace de Machado de Assis sera saluée en Europe par les
modernistes des années 1910-1920, tandis que Lans-Nair Tejbik
Bura, alpiniste népalais ayant trouvé la mort dans l’expédition de
l’Everest en 1922, reçoit comme l’ensemble des membres de
l’équipée, mais à titre posthume, une médaille olympique lors des jeux
d’hiver de Chamonix. L’usage des techniques d’enregistrement sonore
mises au point en Amérique du Nord permet en Chine, par exemple,
de créer un marché pour les musiques locales dont l’exemple
nourrira, aux États-Unis, l’exploitation commerciale des cultures
musicales dites « ethniques » (blues, notamment) dès le début du
e
XX siècle.

L’hégémonie culturelle n’est donc guère anonyme ni univoque : elle


s’incarne dans des relations plus ou moins institutionnalisées entre
des groupes, dont les contours, les forces et les ressources varient.
Le lieu et le moment sont décisifs. En outre, les vecteurs de la
domination s’inversent parfois, brouillant alors imperceptiblement la
délimitation nette de ce que l’historien décrit en termes de centres et
de périphéries. L’histoire globale, enfin, ne peut en aucun cas faire
l’économie des noms propres : Matthias Zurbriggen gravit certes de
nouveaux sommets, mais son parcours ouvre surtout une nouvelle
compréhension de la mondialisation culturelle.
S’il s’agit de conclure sur une hypothèse de portée générale,
avançons l’idée selon laquelle la mondialisation culturelle, dans les
différents contextes où il est légitime d’en traquer les indices, se
reconnaît sous la forme d’une diversification inégale des pratiques
locales. Diversification, en effet, en raison de l’accueil souvent
imposé de savoirs, de savoir-faire, de techniques, de valeurs ou
d’imaginaires venus d’ailleurs qui, progressivement, en viennent à
imprégner les conduites les plus ordinaires ; inégale, surtout, parce
que les manières de faire coutumières, comme l’épopée sanskrite,
l’usage pastoral de la montagne ou les musiques traditionnelles et
populaires, se voient reconsidérées à l’aune de critères renouvelés
de légitimation qui entraînent généralement leur discrédit. Mais cette
perte de considération n’est jamais sans laisser, jusque dans les
pratiques les plus reconnues qui leur succèdent, la marque de leur
importance passée. Les traditions et les héritages, même dénigrés,
demeurent des ressources latentes pour des revendications futures.
Jérôme DAVID et Thomas DAVID
(avec la collaboration de Marion BEETSCHEN, Yitang LIN
et Anne-Frédérique SCHLÄPFER)
Benedict ANDERSON, L’Imaginaire national. Réflexions sur l’origine et
l’essor du nationalisme, trad. P.-E. Dauzat, Paris, La Découverte,
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Arjun APPADURAI, Après le colonialisme. Les conséquences culturelles
de la globalisation, trad. F. Bouillot, Paris, Payot, [1996] 2015.
Christopher A. BAYLY, La Naissance du monde moderne, 1780-1914,
trad. M. Cordillot, Paris, Éditions de l’Atelier, [2004] 2006.
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1993.
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Deuxième partie

LES TEMPS DU MONDE


Un désir de chronologie
Il est nécessaire de se construire, dès le plus jeune âge, une
charpente chronologique permettant de répartir clairement, tout au
long de sa vie, les données historiques qu’il est utile d’enregistrer et
de garder en mémoire. Cette évidence, un temps remise en cause,
s’impose désormais. Reste à dessiner cette charpente
chronologique. Dans la plupart des pays, qu’il s’agisse d’empires ou
de républiques, celle-ci s’est longtemps fondée – et cela encore de
nos jours, en bien des cas – sur le passé national. À l’école de la
République française, chaque élève se devait d’apprendre ce que l’on
a qualifié de « roman national » ; aujourd’hui contesté et depuis
longtemps dévalué. Il y a des lustres que le nom des souverains
mérovingiens, que les enfants devaient connaître durant les années
1870, a été oublié.
L’élaboration du roman national français et de la charpente
chronologique qui le sous-tend s’est effectuée peu à peu, selon les
politiques mémorielles qui se sont égrenées au fil des régimes. La
monarchie de Juillet – grand moment de la mémoire nationale, en un
temps où les historiens étaient au pouvoir – a édifié la galerie des
Batailles du musée de Versailles, tandis que la peinture officielle
ressassait les grands événements de l’histoire de France.
Quelque peu assoupi par la suite, le roman national, construit sur la
succession des dynasties et sur les racines héroïques de la
République désormais triomphante, s’est imposé à la fin du siècle
dans le cadre de l’enseignement primaire, notamment grâce à la
diffusion du « Petit Lavisse ». La présence d’un tel cadre imaginaire
s’est maintenue jusqu’au cœur du XXe siècle, avant que sa pertinence
ne soit mise en doute.
En effet, l’acquisition d’une charpente chronologique n’impliquait
pas nécessairement que celle-ci fut un roman national. Durant la
première moitié du XXe siècle, les historiens n’avaient cessé d’élargir la
vision géographique du passé. L’enseignement d’un roman national
pouvait dès lors paraître réducteur à la lecture des grandes séries
éditées par l’université de Cambridge, ou de l’histoire générale des
Peuples et Civilisations dirigée par Louis Halphen et Philippe Sagnac.
Quelques années plus tard, Fernand Braudel dessinait pour sa part
les contours d’une « économie monde ». Selon une visée qui relevait
de la même intention, l’Encyclopedia universalis manifestait, par son
titre, l’étendue de ses ambitions. Au début des années 1960, la
décision d’enseigner une « histoire des civilisations » fut un temps
suivie d’effet, avant d’être abandonnée.
On comprend qu’à l’aube de notre XXIe siècle une telle charpente
chronologique ne soit plus ossature d’un roman national mais
préparation des esprits à une histoire du monde. Reste à savoir
quelle chronologie ainsi étendue à la Terre entière il est pertinent et
raisonnable de construire, fût-elle réduite au XIXe siècle. Cette
entreprise est, tout à la fois, exaltante et aventurée. À l’évidence, elle
répond à un désir latent de nos contemporains. Mais elle se prête à
la contestation, non pas à cause de sa dimension géographique mais
du choix des dates considérées comme majeures par les auteurs.
Celui qui est proposé ici est, à mon sens, une réussite.
Cette chronologie concerne ce que l’on appelait alors,
majoritairement, la Terre et non, comme nous le faisons, la Planète.
En témoigne encore l’ambitieux livre de Lucien Febvre, élaboré dès
1912 et publié en 1922 sous le titre : La Terre et l’évolution humaine.
Malgré la dénonciation éparse des risques de déperdition des
ressources de la nature du fait de la révolution industrielle, le
e
XIX siècle précède ce que l’on qualifie aujourd’hui d’ère anthropocène.
Nous ne devons pas oublier que ce n’est qu’au cœur du XXe siècle que
deux grandes séquences temporelles ont modifié notre
représentation de la Planète. La première s’est étendue,
approximativement, de 1945 à 1957, marquée par l’explosion de la
bombe atomique de Hiroshima, la création de l’Organisation des
Nations unies, le procès de Nuremberg, les débuts de l’exploration
spatiale et la diffusion des antibiotiques. La seconde se déroule entre
le milieu des années 1990 et les premières années du XXIe siècle,
période qui correspond à la mise au premier plan du numérique, de la
robotique, donc de l’intelligence artificielle, des nanosciences et de
l’exploration, voire de la manipulation, du génome humain.
La Planète qui, aujourd’hui, nous semble menacée dans ses mers,
ses forêts, ses animaux sauvages était, au XIXe siècle, une Terre
mystérieuse, terrifiante. Dans la cartographie occidentale, des
« taches blanches » – terres inconnues – subsistaient, notamment en
Afrique. Les pôles demeuraient mythiques, et les profondeurs de la
mer étaient inaccessibles. Les volcans, les tremblements de terre,
les ouragans, les raz-de-marée, les fauves dans les forêts vierges,
certains hommes cannibales engendraient, par leur mystère, des
terreurs aujourd’hui atténuées. La théorie de l’emboîtement des
plaques tectoniques, les progrès de la volcanologie et de la
météorologie, l’exploration des grands fonds, les techniques des
sondages profonds dans la terre et la glace ont modifié les
représentations ; comme le démontrent les chapitres et les dates
concernant les tentatives d’expédition aux pôles ainsi que l’éruption du
Krakatoa. Depuis des siècles, le pôle Nord inspirait nombre de
mythes qui accompagnaient la recherche acharnée du passage du
Nord-Ouest, lequel devait permettre d’unir l’Atlantique au Pacifique
nord. Ce travail de l’imaginaire s’est poursuivi au XIXe siècle. Le
phantasme d’une mer polaire libre de glaces et riche en nourriture a
longtemps subsisté.
Dans le même temps germait timidement l’idée de protection
d’espaces naturels, débutait la création des premiers territoires
préservés destinés à la régénération du corps et de l’esprit, mais
sans que s’impose véritablement le souci écologique.
Temps de l’élargissement des horizons par la connaissance, le
e
XIX siècle est aussi celui d’un rétrécissement limité de l’espace du fait
de l’accélération des déplacements. Celle-ci demeure, somme toute,
modeste jusqu’à la fin du siècle. Il a fallu quatre-vingts jours au
Phileas Fogg imaginé par Jules Verne pour faire le tour du monde
qu’un astronaute effectue de nos jours en une heure. Reconnaissons
toutefois que grâce au chemin de fer et à la marine à vapeur – mais
le trafic par bateau à voile est longtemps demeuré majoritaire – la
vitesse maximale a évolué de 60 à 200 kilomètres heure entre le
début et la fin du siècle. Il convient aussi de souligner et de dater les
progrès de la connexion à grande distance qui s’opère grâce au
télégraphe, à l’extension des réseaux postaux et à l’unification des
repères temporels, dont témoigne l’importante conférence de
Washington en 1884.
Politiquement, le XIXe siècle est dominé par de grands empires, qui
ont rencontré des fortunes fort diverses. En Europe, il s’agit des
Empires russe, austro-hongrois, français, puis allemand. Sans oublier
le maintien durant les toutes premières années du siècle du Saint-
Empire germanique. Dans le reste du monde se perpétuent les
Empires ottoman, chinois, japonais – et un temps brésilien ; sans
oublier le cas plus ambigu de l’Inde coloniale. La présence du
Congrès de Vienne dans ce volume symbolise la persistance de ces
Anciens Régimes dans l’Europe occidentale. Il est important de
jalonner l’histoire de ces grands ensembles. La plupart ont connu une
histoire politique heurtée, plus ou moins tumultueuse. En témoignent
particulièrement les péripéties qui scandent le destin des Empires
ottoman et chinois : élaboration puis abandon de Constitutions,
révoltes sporadiques, attaques extérieures. Tous ces épisodes
doivent dorénavant être abordés pour eux-mêmes, en tâchant
d’identifier les stéréotypes éculés ; qu’il s’agisse de l’ère Meiji au
Japon ou des soubresauts qui ont marqué l’histoire de l’Empire,
exagérément, considéré comme l’« homme malade » de l’Europe par
les Occidentaux. Les tentatives de réforme de l’Empire ottoman, ses
ambitions nouvelles retiennent particulièrement l’attention dans cette
chronologie. Durant le règne d’Abdülhamid II se dessine le
panislamisme. Cette doctrine, qui ressuscite le sentiment d’une vaste
communauté, débouche sur la perspective d’une union de l’islam
autour de la figure centrale du sultan calife. Vus d’Occident, les
bouleversements de l’ère Meiji qui modernisent le Japon ont, pour
leur part, conduit à exagérer la coupure qui sépare ce temps de la
période Tukogawa qui le précède. En bref, l’attention portée à ces
deux empires invite à s’affranchir d’une lecture des événements
européocentrée.
Or, dans le même temps, le monde est le théâtre d’autres
tumultes, notamment de tous les mouvements issus de ce que l’on a
qualifié de Révolution atlantique, unissant celle des colonies
américaines à la Révolution française. L’idée de république chemine
en France jusqu’à son triomphe à la fin des années 1870. Ce
mouvement s’entrecroise avec ceux qui troublent l’Europe en 1830 ;
et plus particulièrement ceux que l’on a définis comme le « printemps
des peuples », en 1848. Il est, bien entendu, nécessaire de souligner
l’importance de cela par l’inscription de ces dates dans la
chronologie. Dans l’Amérique, anciennement espagnole,
l’émancipation des colonies se traduit précocement par l’instauration
de républiques. La révolution conduite sous l’égide de Bolívar aboutit
à la création de celle de Colombie, englobant initialement les
territoires de ce qui devait devenir les républiques du Venezuela, de
la Bolivie et de l’Équateur ; dernière séquence des révolutions
atlantiques.
Au XIXe siècle se forme ainsi un entrelacs de républiques dont la
chronologie doit faire ressentir au lecteur toute la complexité, les
emboîtements, plus compliqués que ce qui ressortit au seul roman
national français. L’idée et les régimes républicains se sont propagés
au siècle suivant, du fait de nombreuses révolutions et de la
disparition de plusieurs empires coloniaux.
Revenons aux grands mouvements d’émancipation qui traversent
l’Europe en 1830, puis en 1848. En ces deux périodes tumultueuses,
et surtout en ce qui concerne la seconde, il convient de ne plus se
focaliser à l’excès sur le cas français et d’abandonner la thèse
diffusionniste. Tout n’est pas parti de Paris ; et les formes de la
contestation, qu’il s’agisse de la barricade, des gestes iconoclastes,
du rôle de la presse, comme de la participation des femmes, ont été
largement partagés dans les pays concernés. Le décentrement du
regard conduit, en outre, à ne plus considérer exclusivement les
villes.
La diffusion, encore très partielle, de la république ainsi que les
révolutions de 1830 et de 1848 ne sauraient être déconnectées du
grand élan des travailleurs luttant pour leur émancipation. La
fondation de la IIe Internationale est à cet égard une date essentielle.
Cette organisation mêlait en son sein l’influence tardive de la
Révolution française, celle de l’économie politique anglaise et celle de
la philosophie allemande. Quant au combat des féministes en vue
d’acquérir le droit de vote, il n’en était, en ce XIXe siècle, qu’à ses
balbutiements. Il peut, à ce point de vue, paraître étonnant que la
Nouvelle-Zélande ait été le premier pays à décider d’accorder le
suffrage à l’ensemble des femmes.
Parallèlement aux luttes internes qui ensanglantent nombre d’États
et qui, sous des formes diverses, s’échelonnent au cours de la
seconde moitié du XIXe siècle, de la guerre de Sécession, aux États-
Unis, à la révolte des Taiping en Chine, se déroulent de grandes
guerres, qui précèdent les effroyables confrontations du siècle
suivant. Difficile de dire quelle est la plus terrible des batailles qui ont
suivi, un demi-siècle plus tard, celles d’Austerlitz, de Wagram et de
Waterloo. Est-ce Gettysburg (1863), Sadowa (1866), Saint-Privat
(1870) ? Sans oublier les affres de la guerre russo-japonaise (1905).
Les conflits armés du XIXe siècle ont été des laboratoires de la guerre
moderne : qu’il s’agisse de l’utilisation du chemin de fer pour le
transport de troupes, du progrès de la puissance des canons, de
l’usage de la mitrailleuse, des techniques de médiatisation des
conflits ou de l’ampleur des pertes. On estime que la guerre de
Sécession a fait 620 000 morts. À l’aube du XXe siècle, la victoire du
Japon sur la Russie a remis en cause les grands partages binaires
qui opposaient, dans l’imaginaire, l’Orient et l’Occident, le monde
moderne et le monde considéré jusqu’alors comme attardé. Elle a
bouleversé les représentations raciales et détruit le mythe de
l’invincibilité occidentale que les guerres menées précédemment
contre la Chine par les Anglais, les Français et les Allemands avaient
naguère conforté.
L’ampleur des désastres a heurté fortement les sensibilités. Le
spectacle du carnage de Solferino a conduit Henri Dunant à entamer
son combat idéologique qui allait aboutir à la fondation de la Croix-
Rouge ; date importante dans l’histoire de la réponse aux horreurs du
champ de bataille.
Essentiels à l’histoire du XIXe siècle sont les chapitres qui retracent
les étapes de l’abolition de l’esclavage, les vagues de la colonisation
et, sporadiquement, les préludes de la décolonisation ; ensemble de
processus d’une extrême complexité, résultant de décalages
chronologiques sur l’ensemble de la Terre. Les combats qui
conduisent à l’émancipation des esclaves s’échelonnent, du début à la
fin du siècle, parfois freinés par des retours en arrière. À l’aube du
siècle, deux dates s’imposent, marquant des épisodes assez
surprenants et presque oubliés : la révolution et la guerre
d’indépendance de Haïti qui aboutissent à la création d’une république
noire et l’étonnante fondation du Libéria par les États-Unis désireux
de délester l’Union d’une partie des Noirs. Pour le reste, l’Angleterre,
et secondairement la France, se sont placées à l’avant-garde du
mouvement d’émancipation des esclaves, précédant en cela le Brésil.
Or, paradoxalement, ce processus est contemporain de la
colonisation qui s’effectue par vagues et culmine dans le partage de
l’Afrique et d’une partie de l’Asie à la fin du siècle. La conférence de
Berlin, qui s’est tenue en 1885, demeure une date charnière. Mais
l’histoire du partage de l’Afrique entre les nations est encore à faire, à
l’instar de celle de la colonisation qui est aujourd’hui bouillonnante. Ce
terme qui postule une parenté des procédures fait oublier la
discordance des temps, la successivité des faits.
La colonisation avait pour but affiché de propager ce qui était
considéré comme la civilisation. En cette période, l’échelle des
valeurs au sein de l’espèce humaine ou, si l’on préfère, la hiérarchie
des races que l’on estimait scientifiquement fondée était croyance
répandue ; et cela au sein même des élites politiques françaises qui
venaient de faire triompher la République. Que l’on songe à ce
propos aux convictions et à l’action de Jules Ferry. En outre, on ne
peut séparer le processus de colonisation de l’œuvre des
missionnaires catholiques et protestants qui, souvent,
accompagnaient les soldats.
Aujourd’hui, l’attention tend à se focaliser sur les échanges
culturels, sur le mode des relations, souvent conflictuelles, noués
entre colonisateurs et colonisés, dans leur réciprocité. En outre,
après que l’on a longtemps répété que les frontières créées par les
colonisateurs dans leur entreprise de découpe du territoire africain
étaient artificielles, les historiens modèrent désormais cette
conviction, permettant de reconsidérer les résultats de la conférence
de Berlin. Enfin, nous ne saurions gommer l’œuvre sanitaire
accomplie par les médecins spécialistes de « médecine coloniale ».
Les mouvements d’émancipation, annonciateurs de la future
décolonisation, doivent retenir l’attention, à l’image de la révolte des
cipayes (1857). Elle peut être considérée comme un mouvement
protonationaliste, préludant à ce qui, bien plus tard, allait conduire à
la lutte nationale pour l’indépendance. Relevons, à ce propos, la quasi
simultanéité des révoltes, certes de nature différente, qui, au milieu
du XIXe siècle, ont secoué l’Europe, l’Inde, la Chine, le Mexique…
Reste à évoquer l’histoire de la santé, dont nous éprouvons
aujourd’hui l’importance. Le XIXe siècle, pour le dire vite, peut se
découper, à ce propos, en deux temps. Au cours des premières
décennies continue de s’affermir l’emprise du néo-hippocratisme,
lequel attribuait la diffusion des épidémies aux mouvements des vents
et des eaux, ainsi qu’aux éléments putrides de la terre. La notion de
contagion se situait au second plan. C’est alors que les grandes
épidémies de choléra ont semé la terreur et inspiré toutes sortes de
tactiques de préservation. En France, la maladie ponctue la première
moitié du XIXe siècle. La vague la plus terrifiante, qui a stimulé la
réflexion sur les pratiques sanitaires, se propage en 1832. Mais il y
en eut d’autres, notamment celle de 1817, que l’on attribua à l’afflux
massif des pèlerins à La Mecque. On savait, en France, que les
épidémies venaient de l’est, notamment des deltas de l’Inde, et du
mouvement des pèlerins musulmans.
Le tableau n’est plus le même à la fin du siècle. La révolution
pastorienne a modifié radicalement les savoirs, les peurs et les
pratiques. C’en est, dès lors, fini des lazarets, de la quarantaine dans
les ports, de la crainte inspirée par les matières putrides transmises
par les vents. L’agent pathogène essentiel, celui dont il importe de se
protéger, est désormais le microbe, incolore, inodore, imperceptible,
détectable par le seul microscope. Les pratiques d’hygiène se
trouvent radicalement réorientées, tandis que ce que l’on considère
désormais comme fléaux sociaux sont la tuberculose – dont on savait
la contagion depuis le milieu du siècle –, le péril vénérien et, dans un
autre domaine, l’alcoolisme.
Les pratiques d’hygiène qui confèrent à l’eau un rôle essentiel
s’accordent à une quête de la santé par le contact avec la nature.
Cette conviction, née à la fin du XVIIIe siècle, se traduit, à la veille du
e
XX siècle, par l’émergence du naturisme, par le développement des
sports de plein air. C’est en 1896 que, sous l’impulsion du baron de
Coubertin, se déroulent, en Grèce, les premiers jeux Olympiques.
Il y aurait sans doute bien d’autres dates importantes. Mais, à
l’évidence, l’essentiel est dit dans cette revue fascinante de ce qui
jalonne l’histoire d’un siècle qui, par ailleurs, fut le premier à se
percevoir selon un ordre ordinal, c’est-à-dire le premier à se désigner
selon une découpe nouvelle de l’histoire humaine.
Alain CORBIN
1804

Haïti, an I
Le 1er janvier 1804, le secrétaire du gouvernement du nouvel État
d’Haïti, Louis-Félix Boisrond, dit « Boisrond-Tonnerre », lit l’Acte
d’indépendance au nom du général en chef de l’Armée indigène,
Jean-Jacques Dessalines, sur la place centrale du bourg des
Gonaïves, provisoirement érigé au rang de capitale de l’ancienne
colonie. Cet acte prolonge la capitulation du corps expéditionnaire
français de Rochambeau quelques semaines plus tôt, le 19 novembre
1803. La foule et les troupes réduites au statut de spectateurs
passifs, c’est la hiérarchie militaire qui prononce la formule du
serment solennel :
Jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de
renoncer à jamais à la France et de mourir plutôt que de vivre sous
sa domination ; de combattre jusqu’au dernier soupir pour
l’Indépendance de notre pays.
Cette formule consacre une double rupture. Rupture avec la
France, tout d’abord, dont le sens et les conséquences étaient
précisées dans le discours préliminaire et emblématique de Boisrond-
Tonnerre. Rupture avec le projet gouvernemental de François-
Dominique Toussaint Louverture, ensuite, qui souhaitait tout à la fois
maintenir une présence blanche, une forme d’association/autonomie
avec la métropole, et une insertion de l’économie dominguoise dans
le marché mondial. L’arrestation de Toussaint Louverture, en
mai 1802, inaugure une guerre impitoyable qui s’achèvera par
l’indépendance.
L’interprétation, couramment admise, selon laquelle cette rupture
serait le point d’aboutissement inéluctable de dix années de
processus révolutionnaire est approximative. Ce ne sont pas des
hordes d’esclaves qui ont vaincu les troupes de Napoléon, c’est une
armée organisée et hiérarchisée, appliquant les normes
réglementaires en usage dans la plupart des armées professionnelles
de ce temps. Elle s’est donné le nom d’Armée indigène en
octobre 1802, lorsque les troupes de couleur ont massivement
disloqué l’armée de Saint-Domingue, au sein de laquelle elles étaient
amalgamées depuis 1794, pour mener l’insurrection générale. Il faut
en outre rappeler qu’il n’y a plus d’esclaves sur ce territoire depuis
l’abolition décrétée par les commissaires civils Sonthonax et Polverel
à l’été 1793, décision avalisée par la Convention nationale le
16 pluviôse an II (4 février 1794) et consacrée par le Directoire qui l’a
inscrite dans le texte constitutionnel de 1795.
Enfin, les opérations militaires menées lors de la guerre
d’indépendance sont bien éloignées tant des batailles rangées que de
la guerre de partisans. C’est une guerre classique de position, une
succession de retranchements sur des positions fortifiées, à partir
desquelles on lance des raids pour se dégager ou pour entamer les
lignes de l’ennemi.
Mais c’est aussi une guerre coloniale, et le préambule qui
accompagne l’Acte solennel du serment relativise et la portée de la
rupture et l’interprétation de ce moment historique comme révélateur
ultime du sens d’un combat. Il ne consacre pas la sortie de la terrible
épreuve que fut la guerre des couleurs par un appel à l’amnistie et à
la réconciliation pour élaborer un pacte national, c’est un appel à la
vengeance et à l’épuration ethnique :
Au lieu de ces victimes intéressantes [les Haïtiens immolés par
les Français] votre œil consterné n’aperçoit que leurs assassins ;
que les tigres dégoûtant encore de leur sang, et dont l’affreuse
présence vous reproche votre insensibilité et votre coupable lenteur
à les venger. Qu’attendez-vous pour apaiser leurs mânes ? Songez
que vous avez voulu que vos restes reposassent auprès de ceux de
vos pères, quand vous avez chassé la tyrannie ; descendrez-vous
dans leurs tombes sans les avoir vengés ?
De fait, cette rhétorique fut suivie d’effet puisque, dans toute
l’ancienne colonie, des centaines de Français, y compris les femmes
et les enfants, furent systématiquement massacrés, entre février et
mai 1804. Massacre qui s’inscrit dans un cycle de violences
extrêmes, dont les diverses composantes ethniques furent la cible et
qui répond, dans une certaine mesure, au massacre des sang-mêlés
du Sud en 1800 par les armées de Dessalines, ainsi qu’aux projets
d’extermination des populations de couleur insurgées par les
conseillers civils et militaires de Rochambeau en 1803. Cette
réactivation délibérée de la « politique du massacre » interdit de
qualifier le nouvel État de « république », car cette rhétorique du sang
dans les appels à la violence, récurrente lors des périodes de crise à
Haïti, n’est pas tant une rupture avec la métropole qu’avec
l’universalisme républicain porté par la législation révolutionnaire entre
1794 et 1799.
Le caractère constituant de l’indépendance haïtienne est trompeur,
car il ne peut être assimilé aux autres révolutions de l’Âge moderne
(États-Unis, Europe – singulièrement France et Italie). S’il y eut bien
écriture et promulgation d’une Constitution, consécutivement à l’Acte
d’indépendance, celle-ci ne consacrait ni la souveraineté populaire ni
l’égalité civile, deux des piliers de l’État de droit. Le troisième acte de
la naissance de l’État haïtien, après l’exhortation à la vengeance et le
serment, fut l’attribution à Dessalines, toujours par l’aréopage
d’officiers supérieurs faisant office de substitut à une nation en
devenir, du titre de gouverneur général à vie. Ce titre consacre une
double continuité : il avait déjà été porté par Toussaint Louverture aux
termes de la Constitution de 1801. Mais il est également l’écho de la
fonction supérieure attribuée au commandement militaire par l’autorité
coloniale. Paradoxe que ne leva que partiellement le titre d’empereur
que s’attribua Dessalines le 8 octobre 1804 ; si le titre en question
semble davantage convenir à un État indépendant, il n’en est pas
moins marqué par une volonté d’émulation avec Bonaparte, ce
modèle ambivalent devenu empereur des Français le 18 mai 1804.
D’ailleurs, la cérémonie qui eut lieu sur le Champ de mars de Port-au-
Prince, ce jour-là, empruntait un grand nombre des symboles de la
pompe parisienne, et tout particulièrement les nombreuses adresses
des corps d’armée, qui ancraient la légitimité du régime bonapartiste
dans l’imperium militaire. Cette inflexion du pouvoir en France était
bien connue des dirigeants haïtiens par la presse anglaise et
étatsunienne qui en rendait largement compte.
Quelques mois plus tard, la Constitution allait consacrer le pouvoir
absolu que Dessalines exerçait de fait, puisque, par l’article 30,
« l’Empereur fait, scelle et promulgue les lois, nomme et révoque à
sa volonté, les ministres, le général en chef de l’armée, les
conseillers d’État, les généraux et autres agents de l’Empire, les
officiers de l’armée de terre et de mer, les membres des
administrations locales, les commissaires du gouvernement près les
tribunaux, les juges et autres fonctionnaires publics ».
Ainsi, les Haïtiens, juridiquement libres puisque « l’esclavage est à
jamais aboli » (article 2), n’en sont pas moins des sujets, et non des
citoyens, de ce pouvoir qui confond autorité civile et commandement
militaire. Mais quel projet collectif portait l’empereur Jean-Jacques Ier
pour un peuple désormais racialisé, puisque, par une inversion des
ethnotypes coloniaux, les habitants de l’État haïtien devaient tous
avoir la qualité de « Noirs » ?
Héritiers d’une conception héroïque et virilisée de la nation armée,
confondant la vertu et la frugalité des camps assiégés, en rupture
totale avec l’idéal des républiques commerciales qui avaient pu en
des temps moins troublés inspirer les critiques de l’économie
coloniale, les militaires qui dirigent le nouvel État vivent dans la
hantise d’un retour offensif des puissances coloniales européennes.
Dessalines quitte bientôt les Gonaïves, trop marquées par le souvenir
de Toussaint Louverture, pour se replier plus à l’intérieur, sur
l’habitation Marchand, située dans la vallée de l’Artibonite. Il déclare
capitale le petit bourg adjacent, fait de quelques misérables cases et
de nombreuses casernes. Loin des grandes villes côtières, foyers de
corruption et de conspiration, dont il se méfie grandement, il peut
ainsi nourrir le projet de régénération de l’ensemble du « peuple
nouveau ». Jusqu’alors, les protagonistes « éclairés » des projets de
réforme coloniale (Brissot, Condorcet, Grégoire, Sonthonax, etc.)
avaient intégré la perspective de la « régénération » des vieilles
colonies esclavagistes à un plan plus vaste de civilisation des peuples
et de libre circulation des marchandises. D’après Thomas Madiou, le
père de l’historiographie nationale haïtienne, cette perspective est
entièrement subvertie :
Dessalines avait conçu le projet, destructeur de la civilisation, de
réunir toute la population haïtienne au centre de l’île dans les gorges
des plus hautes montagnes. Trop aveuglé par la haine implacable
qu’il portait aux Blancs, il voulait, autant que possible, que les
Haïtiens n’eussent aucun contact avec les étrangers. Il se proposait,
en conséquence, d’établir sur le rivage de la mer des comptoirs que
des indigènes incorruptibles, choisis par lui-même, eussent occupés
pour trafiquer avec les Blancs. Les marchandises importées
auraient été transportées dans les villes intérieures, dans des
chariots, à travers de belles routes qu’il faisait déjà percer dans
toutes les directions.
Ainsi, au terme d’un parcours tragique et contradictoire, Haïti
entame une difficile décolonisation, qui est davantage un réflexe de
survie qu’une transition planifiée vers la construction nationale. Sans
verser dans l’anachronisme, on retrouve bien des éléments
caractéristiques des périodes contemporaines de décolonisation : la
militarisation des cadres administratifs, la recomposition de la nation
sur des bases ethniques exclusives, la confection d’un récit mythique
des origines, la restructuration des espaces, un rapport
schizophrénique des élites indigènes au passé colonial.
Bernard GAINOT
Vincent COUSSEAU, Michel KIENER, La Révolution à Saint-Domingue.
Récits de rescapés (1789-1804), Bécherel, Les Perséides, 2016.
Julia GAFFIELD (dir.), The Haitian Declaration of Independence:
Creation, Context, and Legacy, Charlottesville, Virginia University
Press, 2016, notamment David GEGGUS, « Haïti’s Declaration of
Independence », p. 25-41, et John GARRIGUS, « Victims of our Own
Credulity and Indulgence: The Life of Louis-Félix Boisrond-
Tonnerre », p. 42-56.
Bernard GAINOT, L’Empire colonial français de Richelieu à Napoléon,
1630-1810, Paris, Armand Colin, 2015.
Thomas MADIOU, Histoire d’Haïti, tome III, 1803-1807, Port-au-Prince,
Éditions Henri Deschamps, 1987-1991.
1814-1815

Congrès de Vienne
D’une ampleur inégalée, le Congrès de Vienne réunit les hauts
responsables politiques de deux cent seize États. Son enjeu est
colossal, puisque l’objectif est de ramener l’Europe à l’ordre et à la
paix après cette longue période de mutations révolutionnaires et de
guerres. Un premier mythe l’accompagne : celui d’un rassemblement
de réactionnaires revanchards qui souhaiteraient ramener le Vieux
Monde à la situation d’avant 1789. Depuis une vingtaine d’années,
l’historiographie tend au contraire à voir l’influence des Lumières dans
cette entreprise et à insister sur le caractère novateur de l’« ordre
européen » qu’il installe dans la durée. Après la légende noire, la
légende rose. Pour sortir des mythes sans doute convient-il d’élargir
la focale au « monde », même si ce congrès a une dimension
incontestablement « européenne ».
Le premier objectif des vainqueurs de Napoléon, exilé à l’île d’Elbe,
est de régler le sort de la France et de l’empêcher de replonger
l’Europe dans la révolution et la guerre. Avec le traité de Paris signé
le 30 mai 1814, la France échappe à une paix humiliante, grâce à
l’habileté de Talleyrand. Elle revient aux frontières du 1er janvier 1792,
ce qui inclut les conquêtes septentrionales françaises du XVIIe siècle et
une partie de la Sarre. Ce même traité annonce la tenue d’un congrès
à Vienne, qui commence ses travaux le 18 septembre 1814 et n’est
même pas interrompu par le retour triomphal de Napoléon en
mars 1815 : l’acte final est d’ailleurs signé le 9 juin, neuf jours avant la
défaite définitive de l’empereur à Waterloo. Ce « vol de l’Aigle » n’a
de conséquences que pour la France : le second traité de Paris
remplace le premier, ramenant le territoire français à peu près aux
frontières de 1790, avec la perte de Landau, de Philippeville, de
Mariembourg, de Sarrelouis et de Sarrebruck, ainsi que d’Annecy et
de Chambéry.
Le Congrès de Vienne laisse l’image d’une longue suite de fêtes
étourdissantes organisées pendant huit mois par les Habsbourg.
Selon le mot du prince de Ligne, « Der Kongreß tanzt viel, aber er
geht nicht weiter » (« Le congrès danse beaucoup, mais n’avance
pas »). Les congressistes ont pourtant beaucoup travaillé. Les
premiers rôles sont joués par les quatre grandes puissances
victorieuses : l’Autriche représentée par Metternich, qui préside le
congrès ; le Royaume-Uni par Castlereagh et Wellington ; la Russie
par le tsar Alexandre Ier en personne, assisté de Nesselrode ; et la
Prusse par le prince von Hardenberg. Talleyrand fait tout pour que la
France, bien que vaincue, soit le cinquième grand du congrès, en
jouant sur les divergences des vainqueurs. Il se range aux côtés des
Britanniques et des Autrichiens, attachés à la notion d’équilibre
européen : interdire toute hégémonie d’une puissance sur le continent
est une garantie de paix durable. Russes et Prussiens, au contraire,
souhaitent profiter de la victoire pour agrandir leurs territoires. Afin de
contrer ces tentations de recours à la loi du plus fort, Talleyrand
obtient en octobre 1814 que la notion de « droit public » soit mise en
avant dès l’ouverture du congrès. Il a su aussi faire de la gastronomie
française une arme diplomatique redoutable : les plats du grand
cuisinier Antonin Carême ont fait merveille lors des dîners français de
Vienne. Quant à la langue de Molière, elle garde sa prééminence
diplomatique : tous les actes et traités sont rédigés en français.
Les décisions prises sur l’Europe se révèlent réactionnaires et
novatrices à la fois.
La volonté de retour au passé est évidente : affirmation de la
légitimité des dynasties traditionnelles et volonté de restauration,
dans la mesure du possible, des régimes et des États anciens. Ainsi,
les Bourbons sont restaurés en France, en Espagne et dans le
royaume de Naples. Grande est l’amertume des « patriotes » qui, à
partir de 1813, avaient lutté aux côtés des grandes puissances contre
Napoléon, espérant obtenir l’unité de leurs « nations » respectives.
L’Italie reste divisée en plusieurs royaumes ou duchés ; l’Autriche se
voit dotée de la Lombardie et de la Vénétie. L’Allemagne aussi reste
en morceaux : à la place du multiséculaire Saint-Empire germanique
mort en 1806 est créée une Confédération germanique dans les
mêmes frontières et avec la même dynastie à sa tête, puisque
l’empereur d’Autriche en devient le président. L’émiettement politique
est moindre cependant : il y a 39 États allemands au lieu de 350. L’un
d’eux, la Prusse, reçoit un tiers de la Saxe (dont le roi avait été un
allié de Napoléon) et s’établit en Rhénanie, Ruhr comprise, base de la
future puissance industrielle prussienne. Les Polonais sont furieux de
voir leur pays subir un nouveau partage de leur pays entre la Russie,
l’Autriche et la Prusse. Le tsar, déçu de ne point avaler la Pologne
tout entière, obtient cependant l’accroissement de la part russe,
englobant Varsovie qui était devenue prussienne lors du troisième
partage de 1795. Quant à la Belgique catholique, elle est rattachée
aux anciennes Provinces-Unies protestantes pour former le royaume
des Pays-Bas ; et la neutralité de la Suisse est garantie par les
signataires de l’acte final. Les grands vainqueurs continentaux ont
donc œuvré pour leurs propres intérêts, leur expansion, la plus
raisonnable possible dans le cadre de l’équilibre européen, et contre
les forces montantes du « mouvement des nationalités ».
La volonté d’innovation n’est cependant pas absente. Le retour des
dynasties ne signifie pas partout celui de l’absolutisme : Louis XVIII
« octroie » par exemple une charte semi-libérale, prévoyant même
l’égalité devant la loi, confirmant donc l’abolition des privilèges. De
même, le droit public est effectivement invoqué, fondé sur le respect
des traités, le consentement mutuel entre les États et l’illégalité de
tout avantage obtenu par la conquête plutôt que par la
reconnaissance des autres puissances. Nouvelles aussi sont les
dispositions que les négociateurs adoptent au sujet des cours d’eau
qui font frontière entre des États ou qui les traversent : liberté de
navigation, accord sur l’uniformisation des droits et des
règlementations. Pour le Rhin, il est décidé de créer une commission
centrale, basée à Mayence, groupant les représentants des États
riverains, première organisation internationale multilatérale. Il y a enfin
cette grande invention du Congrès de Vienne : le concert européen.
Le simple équilibre mécanique des puissances recherché en vain
depuis le XVIIe siècle est jugé insuffisant. Les vainqueurs décident de
créer plutôt un équilibre organique, fondé sur des idées, des idéaux,
des valeurs – le droit des gens, sinon celui des peuples – et sur une
concertation permanente, par la voie de congrès réguliers et de
conférences d’ambassadeurs.
Est-ce à dire que les négociateurs, même les plus conservateurs,
subiraient l’influence des Lumières, celle d’un libéralisme resté
cosmopolite et raisonnable avant 1792-1793 ? Leur refus ne serait-il
pas celui de la « dérive nationaliste » qui, induite par les passions de
l’époque révolutionnaire et napoléonienne, aurait détruit l’ordre et
l’équilibre européen ? Pourtant, ces « principes de 89 » qu’ils
acceptent partiellement en 1815, beaucoup d’entre eux les avaient
refusés en bloc au moment de leur formulation, avant même les
« dérapages » autoritaires et sanglants de la Révolution française.
Ce ralliement tardif et partiel relève plus d’un réalisme élémentaire
que d’une adhésion à l’idéal des Lumières. D’autre part, il convient de
ne pas confondre les différents types de nationalisme. Le
« nationalisme d’existence », essentiellement libéral, dérive de l’idée
de nation et de souveraineté nationale développée par les
« philosophes » du XVIIIe siècle, idée qui n’était pas contradictoire avec
leur cosmopolitisme. Metternich et d’autres refusent ce nationalisme
d’existence pour des motifs plus idéologiques que géopolitiques : ils
ont peur qu’il ne remette en cause l’ordre intérieur des États existants
ou restaurés. L’argument des équilibres extérieurs est un prétexte. La
preuve en est que la Grande-Bretagne, particulièrement attachée au
Balance of Power, ne craint point ces nouvelles dynamiques
nationales. Authentiquement libérale, elle combat l’autre nationalisme,
le « nationalisme de puissance », expansionniste et autoritaire, celui
de son allié russe en particulier.
Quant à l’efficacité du « concert européen » au XIXe siècle, il y aurait
beaucoup à redire : sur ses réussites, mais aussi sur ses
contradictions, ses éclipses et ses métamorphoses. S’il existe un
consensus sur son cadre et son orchestration, la dissonance, dès les
premiers congrès, se révèle totale sur les notes de musique. D’un
côté, l’Autriche, la Prusse et la Russie forment le 26 septembre 1815
une Sainte-Alliance, celle de trois monarques représentant les trois
religions chrétiennes : le but est de coopérer étroitement, y compris
militairement, pour écraser toute révolution naissante en Europe. De
l’autre, le 20 novembre 1815, le Royaume-Uni accepte de contracter
avec ses trois partenaires une Quadruple Alliance, base plus large
pour cette concertation européenne. Or, dès les Congrès de Troppau
(1820), de Laybach (1821) et de Vérone (1822), les Britanniques
marquent leur refus de se joindre aux interventions contre-
révolutionnaires à Naples, à Turin, et aussi en Espagne où en 1823
l’armée française, avec l’appui moral des trois puissances
conservatrices, rétablit l’autorité menacée du roi. Tout au long du
siècle, le concert européen n’empêche ni les révolutions ni les
guerres. C’est un concert européen croupion, conduit par l’Angleterre
et la Russie, qui met fin à la guerre d’indépendance hellénique et
arrache aux Turcs la création d’une Grèce restreinte en 1830-1832 ;
le concert européen qui accompagne l’indépendance belge en 1830-
1831 est certes plus large ; mais les révolutions de 1848 le font voler
en éclats, sans réussir à changer l’ordre de 1815, qui est finalement
démantelé par les guerres de l’unité italienne et de l’unité allemande
entre 1859 et 1871. Entre-temps, la guerre de Crimée se termine par
un congrès, celui de Paris en 1856, mais la symphonie s’avère vite
inachevée. Si tous ces conflits ne déclenchent pas une guerre
généralisée, est-ce grâce à cette coopération européenne ? Rien
n’est moins sûr. L’autolimitation des ambitions des puissances a
compté bien plus que la concertation entre elles. Si Bismarck, le
premier chancelier du nouveau Reich, fait renaître celle-ci de ses
cendres, si le Congrès de Berlin de 1878 parvient à des compromis
après la guerre russo-turque, l’entente entre les États est mise à mal
après sa démission en 1890 par la Weltpolitik de Guillaume II, les
rivalités coloniales et l’essor des nationalismes de puissance.
En 1815, on est loin de cette mondialisation déstabilisante de fin de
siècle. Mais le Congrès de Vienne a traité du monde, et pas
seulement de l’Europe, suivant ainsi le point de vue de la Grande-
Bretagne. En donnant à celle-ci le statut d’unique puissance
planétaire, il a précisément pris le risque de déséquilibres profonds.
Les Britanniques obtiennent l’agrandissement de leur empire colonial
aux dépens de la France ou des Néerlandais et des bases navales
tout autour du globe. Ils imposent une décision qui, concernant tous
les continents, a une portée éthique et économique : l’abolition de la
traite des Noirs. Ils favorisent l’émancipation des colonies en
Amérique latine et bloquent toute action de la Sainte-Alliance contre
elles, gagnant ainsi une position dominante dans cette partie du
monde. Le Congrès de Vienne consacre la victoire du Royaume-Uni
comme puissance morale, navale et mondiale, lui laissant le
monopole de la mondialité, monopole qui est fortement contesté par
Guillaume II, quatre-vingts ans plus tard. Un équilibre européen,
difficile à trouver, combiné avec un déséquilibre structurel dans l’ordre
mondial, voilà une contradiction qui s’avère dangereuse lorsque
l’horizon ne se limite plus à l’Europe, mais s’élargit au monde à la fin
du siècle. Dès lors, les ambitions des puissances changent d’échelle
et leur autocensure cède la place à l’acceptation du risque de guerre.
Le Congrès de Vienne marque de son empreinte les cent ans qui le
suivent. Mais c’est un mythe de croire qu’il a été responsable de la
paix relative de cette longue période. La double histoire européenne
et globale du XIXe siècle (1815-1914) prouve que les continuités ne
doivent pas cacher les ruptures et que ce siècle est loin d’être un
bloc.
Robert FRANK
Thierry LENTZ, Le Congrès de Vienne. Une refondation de l’Europe
(1814-1815), Paris, Perrin, 2012.
Marie-Pierre REY, « Le congrès de Vienne, un outil diplomatique à
réhabiliter ? », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, no 42, 2015,
p. 21-32.
–, Le Congrès de Vienne. Ou l’invention d’une nouvelle Europe,
catalogue de l’exposition, Paris, Musée Carnavalet-Histoire de
Paris, 8 avril-31 août 2015, Paris, Éditions Artlys, 2015.
Georges-Henri SOUTOU, L’Europe de 1815 à nos jours, Paris, PUF,
[2007] 2015.
1817

Première pandémie de choléra


Pour le lecteur français bien informé, la première épidémie de
choléra est apparue à Paris, subitement, en avril 1832, le jour de la
mi-carême. La description du poète Heinrich Heine, les articles de
presse, les documents officiels, ainsi que la construction du discours
historique longtemps focalisé sur la France, tout concourt à cette
affirmation.
Pourtant, Alexandre Moreau de Jonnès, dans son Rapport au
Conseil supérieur de Santé sur le choléra-morbus pestilentiel, avait
pris grand soin d’élargir son horizon géographique jusqu’au Bengale
et à l’Extrême-Orient. Il cherchait à y résoudre la question essentielle
de la nature de la maladie : s’agissait-il d’une contagion, comme la
variole par exemple, ou bien d’une épidémie (maladie qui se
développe en fonction des conditions naturelles, des changements de
temps, d’orientation des vents, de température ou d’hygrométrie) ?
Cet enjeu épistémologique avait en effet des répercussions
importantes sur les manières de limiter la progression de la maladie :
s’il s’agissait d’une contagion, la mise en place de mesures destinées
à ralentir ou à stopper la mobilité humaine – cordons sanitaires et
quarantaines – étaient primordiales. Au contraire, si le choléra se
comptait parmi les épidémies, alors les mobilités humaines n’étaient
pas déterminantes dans sa propagation et toute mesure d’entrave
aux échanges était inutile.
Moreau de Jonnès croise ainsi dans son rapport toutes les
informations mobilisables afin d’identifier le foyer initial de la maladie,
de préciser les itinéraires de sa diffusion et, par comparaison des
différentes situations, d’en isoler les principaux vecteurs. À cette fin,
la carte qu’il établit sur les itinéraires de la maladie entre 1817 et
1830 embrasse les régions qui s’étendent de la mer Noire et de la
côte méditerranéenne orientale aux îles Moluques, aux Philippines et
au Japon.
Lorsqu’il rend son rapport, en juin 1831, il conclut clairement que
l’observation des faits avérés établit que « le choléra est importé et
transmis d’un pays ou d’un lieu à un autre : 1. Par les communications
maritimes ; 2. Par les caravanes ; 3. Par les corps d’armée ; 4. Par
les troupes de pèlerins et de fuyards ; 5. Par les individus isolés ;
d’où il suit qu’il ne diffère aucunement de la peste orientale, dans son
mode de propagation ». L’échelle mondiale, ou presque, devient donc
indispensable à la compréhension des logiques de diffusion du
choléra, dont Moreau de Jonnès identifie l’épicentre au Bengale, en
1817. Pourtant, c’est une analyse centrée sur l’Europe qui, sous
l’effet de pressions aussi bien marchandes, sociales qu’idéologiques
(la libre circulation), sera privilégiée jusqu’au milieu du siècle. Ce n’est
qu’alors que des observations très précises conduites à Londres
reviennent à la conclusion de Moreau de Jonnès et orientent les
préventions de santé publique vers des contrôles à l’arrivée des
voyageurs, à leur suivi et à l’ouverture de Fever Hospitals chargés
d’accueillir les malades contagieux. En outre, afin de protéger
l’Europe et le bassin occidental de la Méditerranée de possibles
importations de peste et de choléra (et, par ailleurs, de fièvre jaune),
les conférences sanitaires internationales édifient une frontière
sanitaire entre Istanbul et Alexandrie. Il s’agit de la plus grande
entreprise de santé publique internationale du XIXe siècle, laquelle
s’avère, pour une bonne part, efficace.
C’est ainsi au cours de ces décennies de la seconde moitié du
siècle que se construit la représentation européenne des pèlerins
musulmans, et plus largement des populations musulmanes de la rive
sud de la Méditerranée, du Proche et du Moyen-Orient, comme les
vecteurs de ces deux grandes maladies du fait de leur malpropreté et
du non respect des normes d’hygiène personnelle et publique qui sont
désormais celles des pays d’Europe occidentale. Les médecins
français considéraient déjà en 1830-1831, à l’approche du choléra et
lors de son invasion de l’Empire russe et de la Pologne, que la
meilleure protection de l’Europe occidentale résidait dans son « haut
degré de civilisation ». Les développements de l’hygiène publique au
cours des décennies suivantes dans les pays qui la constituent ne
font ensuite qu’accentuer ce sentiment de supériorité de l’Occident
sur les pays d’Orient et du Sud.
Les pandémies successives qui ponctuent la seconde moitié du
e
XIX siècle sont celles qui permettent de mieux combattre la maladie
en Europe – avant même la découverte de l’agent bactérien
responsable, le vibrio cholerae par Robert Koch en 1883-1884 –,
puis d’instituer les premiers dépistages systématiques et efficaces à
l’entrée de New York en 1887. L’exception notable est celle de
Hambourg, qui subit en 1892 la plus grave épidémie de choléra du
siècle du fait de l’arrivée directe, par le train, d’émigrants russes et
d’Europe de l’Est souhaitant rejoindre les États-Unis depuis
Hambourg ou Brême. La situation est expérimentale. Brême suit les
découvertes de Koch alors que les autorités de Hambourg préfèrent,
afin de protéger leur négoce, opter pour celles de Max Joseph von
Pettenkofer n’entraînant pas l’interruption des communications. Les
résultats parlent d’eux-mêmes : moins d’une dizaine de décès dans la
première ville pour plus de 10 000 dans la seconde.
Néanmoins, d’une manière plus générale, les pays d’Europe
occidentale maîtrisent presque tous aussi bien la connaissance que
les dispositifs qui permettent de contrôler la diffusion du choléra ;
tandis que les autres régions du monde, à l’exception des États-Unis
et des zones qui subissent l’influence directe des pays européens,
restent la proie de ces pandémies. L’échelle mondiale permet
également de mettre en regard les différentes manières dont les
autorités publiques ont géré ces épidémies, en fonction du contexte
politique, mais aussi de la place de la médecine et des réactions des
populations. Des dimensions anthropologiques affleurent alors
souvent : d’une part le recours des populations à la religion, aussi
bien en Inde, en Chine, qu’au Japon ou en Europe, et d’autre part
l’expression de défiances très fortes à l’égard des gouvernants et des
médecins. Ce serait une erreur de perspective que de croire que
l’hygiène triomphante, fondée sur l’accumulation des connaissances
bactériologiques éprouvées, a convaincu les populations. Toute une
partie de l’opinion crie au complot politique dans chaque pays
d’Europe mais également en Chine ou au Japon. Les manifestations
de la maladie exacerbent les tensions politiques et la défiance envers
les gouvernants, quelle que soit l’échelle territoriale considérée. Les
médecins sont soupçonnés de détourner les corps des malades et
des décédés, afin de pratiquer des expériences sans le respect dû
aux corps morts, si bien que certains sont pris à partie par la foule.
Les mesures de restriction de la circulation sont très mal vécues par
les populations concernées et bon nombre de cordons sanitaires
gardés par la troupe sont attaqués (certains soldats meurent dans
les affrontements qui s’ensuivent). Les soupçons d’empoisonnement
des puits et des denrées alimentaires pèsent sur les inconnus sitôt
qu’ils circulent dans un marché ou s’arrêtent trop longtemps près d’un
puits. À l’échelle internationale, au regard condescendant et
suspicieux des Européens envers les pèlerinages vers La Mecque
dont ils souhaitent faire contrôler les flux répond en quelque sorte
l’accusation des pèlerins selon laquelle les Européens favoriseraient
la diffusion de la maladie à partir de l’Inde afin de les affaiblir.
Finalement, le XIXe siècle voit de manière durable le choléra sortir de
sa niche écologique au gré de bouffées épidémiques locales qui
déclenchent des pandémies. À la fin du siècle, le choléra devient
endémique, non seulement en Inde mais dans de nombreux pays du
Sud où il fait de très nombreuses victimes. Le nombre de cas varie
aujourd’hui de 3 à 5 millions chaque année (surtout sur le continent
africain) et le choléra est responsable de 100 000 à 120 000 décès,
ce qui souligne à la fois l’extension de l’endémicité de la maladie, et
son caractère peu grave lorsqu’elle est traitée. Ces épidémies du
e
XIX siècle ont constitué un terrain particulièrement favorable à
l’expression de la supériorité scientifique européenne et à la
démonstration de l’efficacité de ses dispositifs de santé publique.
Pour autant, les représentations de cette maladie dans la population
ne se réduisent pas à l’acceptation de la parole médicale comme de
nombreux conflits l’illustrent, de la France au Japon. Elles montrent
aussi que la diplomatie sanitaire qui se développe alors en cherchant
à imposer une suprématie occidentale se heurte assez rapidement à
une opposition des populations intéressées et de leurs
gouvernements.
Patrice BOURDELAIS
Patrice BOURDELAIS, Jean-Yves RAULOT, Une peur bleue. Histoire du
choléra en France, 1832-1854, Paris, Payot, 1987.
Bettina GRAMLICH-OKA, « The Body Economic: Japan’s Cholera
Epidemic of 1858 in Popular Discourse », East Asian Science,
Technology, and Medicine, no 30, 2009, p. 32-73.
Jo N. HAYS, Epidemic and Pandemics: Their Impacts on Human
History, Santa Barbara, ABC-CLIO, 2005.
Charles E. ROSENBERG, The Cholera Years: The United States in 1832,
1849 and 1866, Chicago, University of Chicago Press, 1962.
1819

Naissance de la Colombie
1819 est, pour les Amériques, une année paradoxale : elle marque
à la fois un moment difficile pour les patriotes dans l’indépendance de
l’Amérique espagnole et le début de l’effondrement du parti loyaliste.
Trois années plus tard, l’Empire portugais perd sa partie américaine
avec l’émancipation du Brésil. En décembre 1824, Simón Bolívar et
ses cohortes sud-américaines chassent d’Amérique la couronne de
Castille à la bataille d’Ayacucho, au Pérou. Commencée en 1807
avec l’entrée des armées napoléoniennes dans la péninsule Ibérique,
la crise des deux monarchies ibériques aboutit ainsi à l’émergence
d’une dizaine de républiques et d’un empire libéral. Pourtant, rien ne
laissait présager une telle évolution au sein des colonies ultramarines
les plus anciennes de l’Europe. Ces nouveaux États, surgis en
l’absence de tout sentiment national, allaient adopter les valeurs de la
modernité politique alors que leurs sociétés s’étaient édifiées sur les
principes de la pureté du sang, l’institution de l’esclavage et la
minorité juridique et sociale des Indiens. La Constitution écrite, la
citoyenneté, l’égalité devant la loi, la suppression juridique de la
ségrégation raciale, ajoutés au républicanisme dans l’espace
hispanophone, entraient en tension avec les héritages coloniaux,
comme les privilèges de l’Église, le stigmate de la couleur ou la
permanence de l’esclavage et de la traite. De ces contradictions
allaient surgir les formes particulières de la politique en Amérique
latine tout au long du XIXe siècle, avec ses caudillos, ses
pronunciamientos, son instabilité politique, certes, mais aussi ses
conflits créateurs concernant la mise en pratique de la souveraineté
du peuple.
Si, aujourd’hui, les présidents colombiens sont investis le 7 août en
prêtant serment sur la Constitution, c’est pour commémorer l’une des
grandes batailles qui allait sceller, en cette année glorieuse, le sort de
l’Amérique du Sud. La victoire que l’armée libératrice de Bolívar
remporte à Boyacá porte un coup décisif au camp royaliste,
permettant l’établissement de la république de Colombie. Ce grand
État, voulu par le Libertador, couvre alors les territoires de quatre
nations actuelles : Venezuela, Panamá, Colombie, Équateur. Nul
hasard dans le choix de son nom. Loin d’ériger une nation, avec un
peuple et une identité unifiés, la République nouvelle renvoyait au
projet d’unification du continent « découvert » par Christophe Colomb.
Malgré sa taille colossale, la Colombie bolivarienne ne représente
qu’un fragment libéré de l’Amérique, laquelle a pour mission historique
de s’opposer à la monarchie absolue et à l’Europe du traité de
Vienne, qui, aux yeux des patriotes hispano-américains, symbolise le
despotisme et le colonialisme. La Colombie figure ainsi l’incarnation
du futur face au Vieux Continent, la liberté opposée au
« despotisme » du principe monarchique. Bientôt, cet État se
transformerait en une redoutable machine de guerre, accouchant
d’une armée libératrice de 30 000 hommes. Après l’amalgame de ses
troupes avec celles de l’Argentine, du Chili et du Pérou, les troupes
bolivariennes vaincraient les dernières légions restées fidèles à
l’Espagne, au Pérou et en Bolivie, dont l’indépendance fermerait le
ban des émancipations latino-américaines en 1825.
Les indépendances ibéro-américaines occupent une place
particulière – et souvent inaperçue – dans l’histoire des empires
européens comme dans celle de la globalisation. Elles ferment une
période qui commence avec les grandes « découvertes »,
commencée au XVe siècle avec les navigations portugaises autour de
l’Afrique et l’expédition de Colomb. En ce sens, elles achèvent un
cycle où l’Atlantique avait joué un rôle moteur dans la construction
des nouvelles sociétés de l’Amérique et la transformation profonde de
celles de l’Afrique et de l’Europe, par le biais de l’ouverture de routes
commerciales, la mise en place des réseaux de traite négrière, le
métissage des populations amérindiennes, européennes et africaines.
Ces émancipations terminent également la séquence des révolutions
atlantiques, commencées avec la naissance des États-Unis,
continuées avec la Révolution française et ses conséquences
caribéennes, avec l’indépendance d’Haïti. En ce sens, la création de
la république de Colombie, comme celles de ses sœurs hispano-
américaines, relève pleinement d’une histoire des démocraties de la
première vague, qu’il ne faudrait pas cantonner à l’examen de
l’histoire de la Grande-Bretagne, des États-Unis et de la France.
Après 1819, d’ailleurs, et jusqu’en 1870 au moins, le républicanisme
semble une affaire américaine où les États issus de l’Empire
espagnol s’enorgueillissent de faire partie de l’avant-garde de
l’humanité en raison de leurs institutions populaires et libérales.
L’Amérique latine offre d’ailleurs un asile à quantité de proscrits
européens, bonapartistes, libéraux, républicains, qu’ils soient
français, italiens, espagnols, polonais. Elle fut aussi considérée par
les grandes puissances maritimes de l’époque comme un espace où
la domination politique comptait moins que les liens du commerce. La
Grande-Bretagne, la France, puis les États-Unis y jouèrent un rôle
important, n’hésitant pas à intervenir, par l’envoi d’escadres, pour
défendre leurs intérêts économiques ou ceux de leurs ressortissants,
comme lors de l’Affaire de la Plata, où la France intervint à
Montevideo et à Buenos Aires après 1838.
La fondation de la république de Colombie représente un enjeu
transnational et global, dans son processus de formation d’abord. Au
cours des guerres de la Révolution et de l’Empire, sa côte caraïbe fut
exposée plus tôt et plus intensément que les autres parties de
l’Empire aux allées et venues des marins et des soldats venus des
Antilles françaises révolutionnées. Ce n’est sans doute pas un hasard
si la première traduction espagnole de la Déclaration des droits de
l’homme de 1789 y fut traduite – à Bogota en 1794 – ou que la
première et seule conspiration républicaine et abolitionniste y ait vu le
jour en 1797. Ces circulations suscitèrent adhésion, indifférence ou
rejet, mais inaugurèrent un processus de politisation aussi bien parmi
les élites que chez ceux qui espéraient l’égalité ou la liberté : libres de
couleur ou esclaves. La région, en raison de sa position
géographique, était liée à l’Empire britannique, présent à la
Jamaïque, et bientôt à l’île de la Trinité et à Curaçao. Les relations
maritimes avec Haïti amenèrent le Libertador à y trouver refuge en
1815, sans compter les liens déjà anciens tissés avec la jeune
République américaine et les ports de Baltimore et Philadelphie. De
fait, les émancipations trouvent leur origine dans l’invasion du Portugal
et de l’Espagne par les armées napoléoniennes (1807-1808). La
Constitution libérale de Cadix, adoptée en 1812 par le gouvernement
de résistance aux Français, eut des répercussions à l’échelle du
monde, puisqu’elle entra en vigueur aussi bien aux Philippines qu’au
Pérou, en Nouvelle-Espagne (Mexique) qu’en Andalousie. Elle fut
même transposée dans la charte portugaise de 1822, à Naples, dans
la Grèce indépendante ; elle fit l’objet de discussion en Russie et
dans l’Inde britannique. Les émancipations ibéro-américaines
découlent de ce choc premier entre l’Empire français et les
monarchies ibériques, dont les conséquences furent mondiales,
même si seule la partie américaine de ces empires devint
indépendante – à l’exception de Cuba et de Porto Rico.
Ces guerres d’indépendance furent également transnationales si
l’on s’attache aux armées libératrices, peuplées certes d’esclaves
affranchis, d’Indiens, de mulâtres et de toutes sortes de métis, mais
aussi de milliers de volontaires allemands, irlandais, français, italiens,
polonais, nord-américains et même espagnols. La marine patriote
comptait quantité de combattants étrangers originaires des États-
Unis, de Saint-Domingue ou d’Europe, engagés pour l’argent et la
liberté. Des corsaires battant le pavillon colombien attaquèrent des
navires espagnols et français dans les eaux européennes après
1825. La création de la République bolivarienne signait un
basculement géopolitique majeur en faveur de la Grande-Bretagne
qui commençait à édifier en Amérique ibérique un empire
« informel », de nature commercial, qui devait durer jusqu’à la guerre
de 1914.
Si les indépendances ibéro-américaines changèrent la carte
politique du monde, faut-il pour autant supposer que le processus
accoucha d’États-nations tels que nous les entendons aujourd’hui ?
Rien n’est moins sûr. L’imaginaire républicain des nouveaux États
hispano-américains, peu sensible à la mystique de l’identité,
s’appuyait sur la centralité que revêtaient les cités – les villes et leur
plat pays, avec leurs autorités locales – et la puissance du modèle
confédéral, qui, jusqu’aux années 1880, parut un idéal indépassable à
beaucoup. C’est dans ce cadre qu’il faut inscrire le
« panaméricanisme » de Bolívar, avec le Congrès de Panamá en
1826. Cette unité agrégative représentait une nécessité urgente face
aux dangers d’une reconquête possible par l’Espagne ou toute autre
puissance européenne. Du reste, lorsque la république de Colombie
fut créée, les espaces souverains n’étaient pas encore définis, et il
fallut plus d’un siècle pour que la carte politique du sous-continent se
stabilise. L’unité latino-américaine – l’expression « d’Amérique latine »
fut inventée à Paris en 1856 par un Chilien et un Colombien –
demeure, encore aujourd’hui, un idéal fédérateur. Bolívar incarne pour
le monde, tout au long du XIXe siècle, l’un des plus grands athlètes de
la liberté – libérale, républicaine ou démocratique selon les époques –
et il est encore invoqué de nos jours par les acteurs politiques les
plus divers, de la droite extrême à l’extrême gauche révolutionnaire.
Clément THIBAUD
Jeremy ADELMAN, Sovereignty and Revolution in the Iberian Atlantic,
Princeton, Princeton University Press, 2007.
François-Xavier GUERRA, Modernidad e independencias : Ensayos
sobre las revoluciones hispánicas, Madrid, MAPFRE, 1992.
Véronique HÉBRARD et Geneviève VERDO (dir.), Las independencias
hispanoamericanas : Un objeto de historia, Madrid, Casa de
Velázquez, 2013.
Javier FERNÁNDEZ SEBASTIÁN (dir.), Diccionario político y social del
mundo iberoamericano : La era de las revoluciones, 1750-1850,
Madrid, Fundación Carolina, Sociedad Estatal de
Conmemoraciones Culturales : Centro de Estudios Políticos y
Constitucionales, 2009.
Clément THIBAUD, Républiques en armes. Les armées de Bolívar
dans les guerres d’indépendance du Venezuela et de la
Colombie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.
1821

Mort de Napoléon
« Le monde appartient à Bonaparte ; ce que le ravageur n’avait pu
achever de conquérir, sa renommée l’usurpe ; vivant, il a manqué le
monde, mort il le possède. » Ces propos de Chateaubriand, extraits
des Mémoires d’outre-tombe, illustrent la complexité d’un personnage
honni par nombre de ses contemporains et qui en même temps
rencontre un écho universel. Deux cents ans après, Napoléon
demeure l’un des personnages historiques les plus connus à travers
le monde.
La mort de Napoléon, le 5 mai 1821, sur l’île de Sainte-Hélène, au
milieu de l’Atlantique sud, n’est connue en Europe que deux mois plus
tard. Elle provoque immédiatement une onde de choc qui atteint la
plupart des poètes et artistes du temps, de Manzoni à Pouchkine, en
passant par Victor Hugo, Hector Berlioz, Heinrich Heine ou Walter
Scott. Le souvenir de l’empereur parti à la conquête de l’Europe, au
prix de centaines de milliers de morts, s’estompe alors et laisse place
à la figure du héros romantique, mort quasiment en martyr. Le
gouverneur de Sainte-Hélène, Hudson Lowe, avait donné le ton, en
déclarant au lendemain de sa mort : « C’était le plus grand ennemi de
l’Angleterre et le mien aussi, mais je lui pardonne tout ; à la mort d’un
si grand homme, on ne doit éprouver que des regrets. » La
publication deux ans plus tard du Mémorial de Sainte-Hélène par
Emmanuel de Las Cases achève de transformer l’image de
Napoléon. Elle dilue la légende noire dans celle d’un empereur, fils de
la Révolution et promoteur d’une unité européenne annoncée dans le
préambule de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire comme
une justification aux conquêtes antérieures. Six ans après son départ
en exil, Napoléon est transfiguré dans une Europe marquée par la
réaction monarchique, incarnée en France par le tournant ultra qui
suit l’assassinat du duc de Berry en février 1820. Sa mort est aussi
l’occasion de tirer le bilan de son action.
De fait, l’empreinte apposée par Napoléon sur l’Europe est
indélébile. En quinze ans de règne, du coup d’État de Brumaire (9-
10 novembre 1799) à la défaite de Waterloo (18 juin 1815), qui furent
marqués par quinze années de guerre, il a soumis le continent à sa
loi, reprenant la conquête de l’Italie dès 1800 pour finir par la dominer
intégralement en 1809. Le royaume d’Italie est gouverné par son
beau-fils, Eugène de Beauharnais, le royaume de Naples cédé à son
frère Joseph, puis à Murat, et les départements de la côte
méditerranéenne rattachés à l’Empire, Turin, Florence et Rome étant
alors des villes françaises. En Allemagne aussi les transformations
sont profondes depuis le recès de février 1803 qui en recompose
l’espace jusqu’à la formation en juillet 1806 d’une Confédération du
Rhin, accélérant la décomposition d’un Saint-Empire romain
germanique dont l’acte de décès est signé un mois plus tard. Il ne
reverra jamais le jour, laissant place à une nouvelle confédération
dont Napoléon s’affirme le protecteur. Il s’appuie sur deux États
modèles constitués pour l’occasion et gouvernés par des proches, le
grand-duché de Berg et de Clèves, confié à Murat, et le royaume de
Westphalie accordé à son frère Jérôme. Napoléon se pose en
héritier de Charlemagne. De la Suisse à laquelle il impose sa
médiation en 1803 à la Hollande transformée en royaume et confiée à
son frère Louis en 1806, Napoléon poursuit la construction d’une
Europe d’États satellites sur lesquels il impose sa puissance et sa
famille. Il engage également une politique d’alliances matrimoniales
avec les grandes familles européennes, dont son propre mariage
avec l’archiduchesse Marie-Louise en avril 1810 marque
l’aboutissement.
La Russie l’attire tout autant. Il s’en approche en 1807, laissant sa
trace aux frontières de l’Empire du Nord en composant un duché de
Varsovie, censé faire renaître sans le dire l’antique royaume de
Pologne, avant de se lancer cinq ans plus tard dans une seconde
guerre de Pologne qui le conduit jusqu’à Moscou. Il se heurte alors à
la résistance du tsar Alexandre qui refuse toute négociation, et doit
se résoudre à une retraite apocalyptique, annonce de la fin de sa
domination. L’invasion manquée de la péninsule Ibérique avait, il est
vrai, déjà marqué les limites de l’ambition napoléonienne, quand,
profitant de l’aide anglaise, Portugais et Espagnols parvenaient à
déstabiliser la meilleure armée du monde et à reconquérir leur
indépendance. Malgré l’échec final de Napoléon et la tentative de
recomposition de l’Europe formulée à Vienne, l’Europe présente en
1815 un visage différent de celui de 1792. Elle a vu s’affirmer les
grandes puissances membres de la coalition forgée contre Napoléon,
tandis que s’enracinait dans plusieurs pays, Allemagne, Italie,
Pologne, le principe des nationalités et que s’exprimaient des
aspirations libérales de plus en plus vives dont les mouvements
révolutionnaires qui éclatent au début des années 1820 rendent
compte.
Mais l’horizon de Napoléon ne se limite pas aux frontières du
continent européen. L’Orient le fascine. Dès le lancement de
l’expédition d’Égypte en 1798, justifiée par la volonté d’attaquer
l’Angleterre sur le terrain économique, il manifeste une vision
mondiale des relations internationales, placée sous le signe des
échanges commerciaux, en l’occurrence entre le continent indien et
l’Europe. Il n’oublie pas non plus les références historiques et se
place explicitement dans les pas d’Alexandre le Grand. Avec l’Égypte,
et bien qu’il ait dû renoncer à la conserver en 1801, Napoléon ouvre
une porte en direction de l’Empire ottoman dont il ne cesse de se
préoccuper. En 1807, à Tilsit, il envisage un projet de partage
longuement discuté mais jamais abouti, peu de temps après avoir
signé un traité avec la Perse dans le but d’affaiblir à la fois la Porte et
l’Angleterre. Ses projets d’implantation en Inde, amorcés par le
général Decaen en 1801, visent aussi à imposer la présence de la
France sur un territoire désormais dominé par les Anglais, sans
succès. Selon la même logique, la mission scientifique confiée à
Nicolas Baudin, parti du Havre en 1800, devait permettre d’aborder
l’Australie et d’en observer les côtes, dans le prolongement des
voyages exploratoires de la fin du XVIIIe siècle.
La domination des mers est un préalable nécessaire au
développement d’un projet colonial de grande ampleur. Cette ambition
est affichée dès 1801 avec l’expédition conduite en direction de Saint-
Domingue et l’affirmation d’un projet d’Empire caraïbe dont la
Louisiane serait l’autre pilier. La décision de rétablir l’esclavage en
mai 1802 s’inscrit dans cette politique, bien que, pour l’heure, elle
accentue la résistance des populations locales et favorise la défaite
de l’armée française. Et la reprise de la guerre avec l’Angleterre en
mai 1803, précédée de la vente de la Louisiane aux États-Unis,
aboutit à la perte définitive des possessions coloniales françaises en
1809-1810, quand les dernières îles des Antilles, mais aussi les
comptoirs du Sénégal, les Mascareignes ou les îles Ioniennes sont
occupés par les Anglais. Ne pouvant rivaliser sur les mers avec la
puissance britannique, surtout après la défaite de Trafalgar
(21 octobre 1805), Napoléon tente de détruire les réseaux
commerciaux de l’Angleterre par le blocus continental décrété depuis
Berlin en novembre 1806. Il ne parvient cependant qu’imparfaitement,
grâce au système continental imposé à l’Europe, à fermer les
frontières du continent aux produits anglais, et conduit indirectement
les Anglais à trouver d’autres débouchés à travers le monde. C’est le
cas en Amérique latine, où les colonies espagnoles et portugaise
acquièrent une autonomie croissante à la suite de la rupture du lien
avec leurs métropoles, signe annonciateur des futures
indépendances. La France révolutionnaire et impériale avait pourtant
attisé l’intérêt des grands artisans de l’indépendance sud-américaine.
Bonaparte rencontra dès 1795 Francisco de Miranda, comme lui
général de la République. Bolívar était présent à Paris en 1804, au
moment du passage à l’Empire, et manifestait alors son admiration à
l’égard de Napoléon. Ce dernier visait pourtant davantage à
reconstituer l’empire de Charles Quint qu’à favoriser l’indépendance
des colonies américaines. Il envoie d’ailleurs en 1811 la frégate La
Méduse prendre possession des Indes-Orientales (Java), devenues
françaises à la suite de l’annexion de la Hollande à l’Empire. Les
Anglais s’en emparent néanmoins quelques mois plus tard. Napoléon
manifeste aussi un grand intérêt pour la Chine, comme l’atteste un
rapport sur l’empire du Milieu rédigé à son intention en 1811 par Félix
Renouard de Sainte-Croix. Mais il doit renoncer à s’appuyer sur les
congrégations missionnaires, comme il l’avait envisagé dès 1802,
pour affermir l’influence française en Extrême-Orient.
Isolé au milieu de l’Atlantique, Napoléon n’en continue pas moins à
suivre l’évolution du monde grâce aux livres et aux journaux
acheminés régulièrement jusqu’à Sainte-Hélène, mais aussi aux
visiteurs qu’il reçoit, officiers anglais pour la plupart dont plusieurs
reviennent de Chine ou d’Inde. À l’inverse, l’écho de la chute de
Napoléon s’est propagé. Et en Amérique plane toujours l’ombre de
l’empereur déchu, bien après sa mort. Un important contingent
d’officiers français, indésirables dans leur pays, se répand sur le
continent pour faire vivre les idées napoléoniennes, sous l’œil
protecteur de Joseph Bonaparte installé près de Philadelphie.
Certains fondent des colonies agraires, quand d’autres s’emploient
comme mercenaires dans les armées d’Amérique latine et participent
aux guerres d’indépendance. Une grande partie reste cependant en
Europe, engagée dans les combats libéraux et nationaux en Italie, en
Espagne ou en Grèce. Tous contribuent ainsi à pérenniser la mémoire
du moment Napoléon à travers le monde.
Jacques-Olivier BOUDON
Jacques-Olivier BOUDON, La France et l’Europe de Napoléon, Paris,
Armand Colin, 2006.
Michael BROERS, Napoleon, vol. 1, Soldier of Destiny, Londres, Faber
& Faber, 2014.
Walter BRUYÈRE-OSTELLS, La Grande Armée de la liberté, Paris,
Tallandier, 2009.
Luigi MASCILLI MIGLIORINI, Napoléon, trad. J.-M. Grandain, Paris, Perrin,
[2001] 2006.
Jean TULARD, Le Mythe de Napoléon, Paris, Armand Colin, 1971.
1822

Fondation du Liberia
En 1822, le drapeau américain flotte au cap Mesurado (ou
Montserrado), sur la côte de Malaguette, en Afrique occidentale. Si
la centaine de colons noirs-américains qui s’y installent ignorent
encore la portée historique de leur migration, ils n’en sont pas moins
consciemment porteurs d’un projet aux motivations complexes, qui
amène à réexaminer sous un nouvel angle la question de la
colonisation, du racisme et des interactions dans l’« espace
atlantique » au XIXe siècle.
Que ce projet soit de nature coloniale est une évidence pour les
contemporains. Inspiré du précédent britannique en Sierra Leone, il
résulte en effet des efforts d’une association récemment fondée aux
États-Unis par des « philanthropes » blancs précisément intitulée
American Colonization Society (1816). Sa particularité est
d’encourager l’émigration des Noirs américains vers l’Afrique, dans un
contexte de postindépendance taraudé par la question de l’esclavage
– c’est-à-dire de son abolition ou de sa perpétuation. Tandis qu’une
minorité d’abolitionnistes radicaux réclame la disparition de
l’« institution particulière » et la garantie de droits égaux pour les
Noirs et les Blancs, une partie importante de la société américaine –
celle qui ne se raidit pas dans une défense inconditionnelle de
l’esclavage – estime que l’abolition créerait autant de problèmes
qu’elle en réglerait. Car, pour beaucoup de Blancs, la perspective
d’une société multiraciale et égalitaire relève soit de l’illusion, soit de
l’abomination : il leur paraît inconcevable ou inquiétant de vivre aux
côtés de Noirs libres jouissant des mêmes droits qu’eux. Quant au
métissage qui pourrait en découler, il incarne à leurs yeux la funeste
fin de l’ordre racial, garant de l’ordre tout court.
Ainsi le projet d’émigration de Noirs vers l’Afrique comporte-t-il une
forte dimension raciste, puisqu’il contribuerait, à terme, à faire des
États-Unis un pays de Blancs. À ce titre, il est d’ailleurs combattu par
les abolitionnistes radicaux, blancs et noirs confondus. Ces derniers
en particulier affirment haut et fort leur appartenance à la nation
américaine, appartenance obtenue par le labeur et le sang. Par
ailleurs, même les plus farouches partisans de l’émigration noire ont
bien conscience du fait que la déportation de millions d’individus se
heurte à d’insurmontables problèmes pratiques. Néanmoins, l’idée
d’un « retour » (le terme, inadéquat, masque le fait que les Noirs
américains n’ont jamais foulé le sol d’Afrique, certains étant issus de
la 4e ou 5e génération) progresse et fait des adeptes au sein des
deux communautés. Pour certains Noirs, l’émigration en Afrique
permettra non seulement d’améliorer leur condition et de réaliser le
rêve d’une société agrarienne indépendante, mais également de
démontrer aux yeux du monde leur capacité à la vie libre et moderne,
et à la civilisation. L’enjeu est donc éminemment politique. Sans parler
de la dimension civilisatrice de cette entreprise : l’Afrique,
christianisée et régénérée par les descendants de ses fils et filles
jadis déportés ? Le projet prend dès lors un caractère rédempteur,
voire des accents messianiques.
Les effectifs des colons noirs ont beau demeurer modestes (un
peu plus de 4 500 personnes débarquent des États-Unis entre 1822
et 1843), cette petite société n’en est pas moins hétérogène et
fortement hiérarchisée. Tout d’abord, on peut distinguer trois sous-
groupes, d’importance numérique inégale : les Noirs libres ; les
esclaves récemment émancipés ; et les quelques captifs libérés des
bateaux de la traite clandestine. L’un des rares points communs entre
ces trois groupes est le fait qu’ils comprennent à la fois des hommes,
des femmes et des enfants. Le sexe-ratio est relativement équilibré,
en dépit d’une certaine surreprésentation masculine.
Les libres constituent l’essentiel des effectifs durant les premières
années : issus de villes ou de bourgades, souvent d’États
abolitionnistes, ils émigrent volontiers en famille, avec un capital
variable mais un taux d’alphabétisation assez élevé – on y trouve
même quelques diplômés. C’est parmi eux qu’est recrutée l’élite qui
va dominer la société coloniale durant tout le XIXe siècle, fournissant
les cadres de l’administration et du gouvernement. Rapidement, ce
groupe est numériquement dominé par l’arrivée d’esclaves
émancipés, principalement issus des États limitrophes entre le nord
et le sud des États-Unis dont la migration est plus ou moins forcée –
nombre d’entre eux n’ont effectivement été libéré qu’à la condition
expresse de s’exiler. En leur sein, on compte une majorité de
travailleurs agricoles, auxquels se mêlent des artisans et des
domestiques. Le taux d’alphabétisation, autour de 15 %, reste
supérieur à celui de la majorité de la population servile nord-
américaine. Quant aux captifs libérés des bateaux de la traite
clandestine, surnommés les « Congos », ils ne sont guère que
quelques centaines, qui sont confiés aux missions et aux Églises
locales afin d’être progressivement intégrés dans la société coloniale
– ce qui ne sera pas toujours le cas.
Les différences sociales, importantes parmi les colons, sont encore
renforcées par l’appartenance religieuse : dès la fin des années
1830, on voit ainsi apparaître de véritables oppositions entre
méthodistes et baptistes, avec des pratiques népotiques qui jettent
un certain discrédit sur les équipes au pouvoir, lesquelles favorisent
systématiquement leurs coreligionnaires.
Le pouvoir est en principe aux mains de représentants de la
Société américaine de colonisation (ACS), qui nomme un gouverneur
dès 1824, l’année même où les points d’établissement des colons
prennent le nom de Liberia et leur principal établissement celui de
Monrovia – hommage au président Monroe, partisan du projet de
colonisation. Cette même année, les colons se dotent d’une
Constitution, qui souligne leur volonté de vivre selon des règles
écrites et institue l’embryon d’un État de droit qui verra le jour en
1847, au moment de la déclaration d’indépendance. Celle-ci est dans
un premier temps mal reçue par l’ancienne puissance tutélaire : les
États-Unis ne reconnaissent d’ailleurs pas immédiatement cette
nouvelle nation. Pour autant, les liens demeurent forts entre les
colons, dont le nombre continue d’augmenter par de nouvelles
arrivées jusqu’au début du XXe siècle, et leur pays d’origine. Le seul
fait que la Constitution de 1847 ressemble à s’y méprendre à celle
des États-Unis suffirait à l’attester, s’il n’y avait également de
nombreux échanges économiques et épistolaires, ainsi que des
allers-retours réguliers entre les deux pays. Les colons se qualifient
eux-mêmes d’« américano-libériens » et importent une culture (noire)
américaine reconnaissable dans l’architecture aussi bien que dans le
régime alimentaire, l’habillement ou les pratiques religieuses.
Bien que le facteur « racial », ou, pour le dire autrement,
chromatique, ne soit pas un élément pertinent pour comprendre
l’histoire du Liberia (et si les métis sont surreprésentés dans l’élite
politique et sociale), celle-ci présente toutes les autres
caractéristiques classiques d’une « situation coloniale ».
Tout d’abord, les émigrants font face à une adversité que leur
optimisme foncier leur interdisait d’envisager. La mortalité parmi les
nouveaux arrivants, considérable, est comparable à celle des Blancs
dans la même région, notamment en Sierra Leone, surnommée
« tombeau de l’homme blanc ». Mal immunisés contre les parasites,
peu encadrés médicalement, et parfois dans une condition physique
médiocre à leur arrivée, les pionniers noirs ont presque une chance
sur deux de mourir dans les douze mois suivant leur arrivée,
multipliant les situations de détresse familiale et sociale. Les espoirs
de développement d’une société de petits cultivateurs indépendants
ne résistent pas longtemps aux difficultés. Leur méconnaissance du
milieu, des plantes, du climat, s’ajoute à l’insuffisance de l’aide
apportée par l’ACS, qui ne fournit des vivres que pour six mois, des
outils de mauvaise qualité et des semences trop rares – en dépit des
fonds fédéraux votés par le Congrès dès 1819 pour la soutenir. Les
reconversions dans le commerce maritime avec les États-Unis ne
sont pas toujours couronnées de succès, de sorte que la pauvreté
est le lot de bien des émigrants, réduits à vivre de la charité
organisée par diverses associations d’entraide, notamment féminines.
Pour ne rien arranger, les conflits armés avec les autochtones, dont
le premier survient dès 1822, ne sont pas rares. Les populations
locales n’apprécient guère qu’on prétende leur interdire la traite des
esclaves. Ils regardent en outre d’un œil inquiet se multiplier les
points d’implantation de colons, qui ponctuent le littoral suite à des
cessions de terres obtenues par achat ou par des traités de
« protectorat » tout aussi douteux qu’ailleurs en Afrique.
Les relations entre colons et autochtones ne sont donc pas
meilleures que dans les cas de colonisation par des Blancs en Afrique
– et pour cause, puisque les structures sont identiques. Ainsi, les
stéréotypes négatifs sur les Africains sont-ils largement partagés par
les Noirs américains qui, tout imbus de supériorité morale et
culturelle, excluent systématiquement les « indigènes » des droits
qu’ils s’arrogent, en particulier des droits politiques dont ils étaient
privés en Amérique, ou encore de l’accès à l’instruction. Cette
tendance, qui s’inscrit dans un temps long, marque durablement
l’histoire de la « seule nation indépendante d’Afrique du XXe siècle ».
C’est l’une des composantes des guerres civiles qui ont déchiré le
pays à partir de la « revanche » politique des autochtones dans les
deux dernières décennies du XXe siècle.
La date de 1822 est donc peut-être moins singulière qu’il n’y paraît.
Certes, le Liberia constitue pendant un quart de siècle (1822-1847) la
seule colonie étatsunienne en Afrique ; et l’arrivée de colons noirs
jette les bases de l’une des rares nations noires indépendantes du
e e
XIX et même du XX siècle. Pour autant, la fondation du Liberia
participe à bien des égards des grands courants du siècle, dont le
mouvement de colonisation est l’une des caractéristiques. Si
l’originalité du Liberia est d’avoir été peuplé de colons noirs, elle
s’arrête là : le sort réservé aux autochtones, réservoir de main-
d’œuvre privée de la citoyenneté et de possibilités d’ascension
sociale, y reste symptomatique de la situation coloniale.
Anne HUGON
Eric BURIN, Slavery and the Peculiar Solution: A History of the
American Colonization Society, Gainesville, University Press of
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Elwood D. DUNN, Amos J. BEYAN, Carl P. BURROWES, Historical
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Marie TYLER-MCGRAW, An African Republic: Black and White
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North Carolina Press, 2007.
1828

Fondation du Brahmo Samaj


Le 20 août 1828 fut établi à Calcutta, à l’époque capitale de l’Inde
britannique, par le brahmane bengali Rammohun Roy, une association
religieuse à laquelle il donna plus tard le nom de Brahmo Samaj,
signifiant « Société (des adorateurs) du Brahman », c’est-à-dire de
l’Absolu. Il s’agissait pour le fondateur de revenir à la pensée
philosophique des anciens textes sanskrits, les Upanishad, loin de la
mythologie foisonnante et des rituels de la religion hindoue telle
qu’elle était pratiquée autour de lui. L’Inde devait se moderniser,
pensait Rammohun Roy. Cette modernisation passait par la réforme
de la religion. Les participants à cette réunion étaient quelques riches
propriétaires terriens, à l’image de son fondateur. Ce mouvement,
d’abord religieux, joua un rôle important tout au long du XIXe siècle
dans les domaines de la réforme sociale, de l’éducation et du statut
de la femme. Il conserva toujours la dimension élitiste de ses débuts
et ne devint jamais un mouvement de masse. Lorsqu’en 1876, l’Indian
Association fut fondée à Calcutta dans le but de faire connaître au
gouvernement britannique les aspirations des plus hauts échelons de
la classe moyenne, plusieurs parmi les Brahmos les plus en vue s’y
retrouvèrent et y jouèrent un rôle de premier plan. Le Brahmo Samaj,
depuis sa fondation, et jusqu’à nos jours, demeura une communauté
de bhadra lok, de gens de bien, éduqués et internationalistes.
Son fondateur connaissait, outre le bengali, sa langue maternelle,
le sanskrit, langue classique de la culture hindoue, et aussi le persan
utilisé à l’époque dans l’administration. Il apprit également l’arabe. À
l’âge de 25 ans, il se mit à apprendre l’anglais avec assiduité,
persuadé que cette connaissance était devenue indispensable. Il
resta plusieurs années au service d’employés de la Compagnie
britannique des Indes en tant que secrétaire et interprète privé. Il put
poursuivre ainsi son apprentissage de la langue anglaise et
approfondir sa connaissance de la civilisation occidentale. Il
s’intéressa à la religion chrétienne et étudia l’hébreu et le grec ancien
afin de pouvoir lire la Bible dans le texte. En 1803, il rédigea en
persan, avec une préface en arabe, un ouvrage intitulé en traduction
« Un Présent aux croyants en un Dieu unique », dans lequel il prônait
une approche qu’il voulait rationnelle de la religion, rejetant le
polythéisme, les rituels, les prophètes, les prêtres et les miracles. Il
défendait l’idée qu’il existe un seul Dieu créateur et gouverneur de
l’univers, devant être adoré en esprit. L’influence de l’islam
monothéiste sur sa pensée a été à juste titre soulignée. Toutefois, il
reprochait aux musulmans leur intolérance à l’égard des autres
religions. La condamnation de l’hindouisme par des missionnaires
chrétiens protestants, très actifs au Bengale, n’a pas manqué de
l’influencer aussi. Néanmoins, ce fut vers sa propre tradition qu’il se
tourna pour donner un fondement à sa pensée religieuse. Il ne croyait
pas qu’une foi étrangère pût permettre le progrès social bien qu’une
réforme du sentiment religieux lui parût indispensable. Il préféra
revenir au Veda et, plus précisément, aux Upanishad qui, selon lui,
exposaient une vérité monothéiste. Il publia la traduction de cinq de
ces textes sanskrits, d’abord en bengali, puis quatre d’entre eux en
anglais et en hindustani. Comme il l’écrivait, il s’agissait de convaincre
ses compatriotes « du véritable sens de nos livres sacrés » afin de
les mener sur la voie du bonheur et de la prospérité. Il donna de la
philosophie non dualiste des Upanishad, commentée par le
philosophe Shankara (VIIIe siècle), une interprétation personnelle
insistant sur l’unicité du principe divin et laissant de côté la recherche
d’un retour à l’unité de l’individu avec l’Absolu.
Il pensait qu’il était bon que les hommes de son pays fussent
libérés du culte des images et des nombreux rituels, pour lui dénués
de sens, qui caractérisaient l’hindouisme de son temps. Roy
reprochait aux brahmanes d’avoir gardé cachée « derrière le noir
rideau de la langue sanskrite » la pensée monothéiste qu’il lisait dans
les Upanishad. Le culte de ce Dieu devait consister en prières, en
lecture des textes fondateurs qui louaient Sa grandeur, en
commentaires et en chants. En 1815, Roy réunit quelques amis
appartenant comme lui à l’élite de Calcutta, parmi lesquels
Dwarkanath Tagore, grand-père de Rabindranath, le poète. Ce petit
groupe qui se réunissait chez des particuliers une fois par semaine fut
appelé « Atmiya Sabha », Assemblée des nôtres. Lors de ces
réunions, il était aussi question de réformes sociales jugées
souhaitables.
Pendant des années, Roy polémiqua avec les représentants des
différents courants religieux hindous qui lui furent très hostiles. En
1820, il publia en anglais The Precepts of Jesus, the Guide to Peace
and Happiness. Cet ouvrage qu’il traduisit en sanskrit et en bengali
contenait des extraits du Nouveau Testament. Roy y déclarait son
admiration pour la personne et les enseignements de Jésus qu’il
considérait comme le plus grand des prophètes mais il refusait de
croire en sa divinité. Il estimait que la croyance en la Trinité était une
forme de polythéisme. Les missionnaires baptistes, actifs au
Bengale, furent déçus. Pour faire connaître sa pensée, Roy fut l’un
des premiers Indiens à comprendre l’importance de la presse. Il
fonda plusieurs hebdomadaires en bengali, en anglais et en persan.
En 1823, lorsque le gouverneur par une ordonnance imposa des
mesures restrictives à la presse, Roy protesta avec dignité et
courage.
Rammohun Roy figure toujours au panthéon des grands hommes
de l’Inde, mais il est davantage apprécié pour son action sociale que
pour sa pensée religieuse. Dès 1818, il écrivit en bengali et en
anglais un dialogue entre un opposant à la crémation des veuves
hindoues sur le bûcher funéraire de leurs époux et un défenseur de
cette coutume, la sati. En tant qu’opposant, il présentait des textes
empruntés à des législateurs hindous très anciens qui
recommandaient aux veuves de mener une vie de chasteté et
d’austérité, plutôt que de se brûler. Il écrivit un second opuscule sur
le sujet en réponse à un pandit orthodoxe qui affirmait que la sati était
enjointe aux veuves par le Veda, la Révélation, comme par la
coutume. Profitant de la campagne menée par Roy, le 4 décembre
1829, Lord William Bentinck promulgua une ordonnance interdisant la
crémation des veuves. Les opposants, très nombreux, se
rassemblèrent autour du Raja Radhakanta Deb, personnage
considérable par la richesse et la culture, et de l’association
« Dharma Sabha », Assemblée du dharma, qu’il créa. Un périodique
fut le porte-parole des opposants à la réforme. Roy fut vilipendé et
ostracisé.
Après l’arrêt des réunions de l’Atmiya Sabha, Roy avait fondé la
Société unitarienne de Calcutta qui avait comme ministre du culte
William Adam, ancien pasteur baptiste converti à l’unitarisme. Puis
Roy et ses compagnons décidèrent de se retrouver en un lieu réservé
à cet usage et d’adopter le bengali et le sanskrit pour la lecture des
textes et les sermons. Le ministre fut Ramachandra Vidyabagis,
brahmane savant et fidèle de Roy. C’est ainsi que fut fondée le
20 août 1828 la Brahma Sabha, qui devint plus tard Brahmo Samaj.
Le 23 janvier 1830 fut inauguré à Calcutta un temple dédié « au culte
universel de l’Un sans second ». Il était ouvert à tous, aucune image
n’y était admise et aucun animal ne devait y être sacrifié. Le service
hebdomadaire consistait en récitation des Vedas, lecture de
passages des Upanishad, commentés en bengali. Il se terminait par
un sermon et des chants. Les membres fondateurs furent
Dwarkanath Tagore, son cousin Prasanna Kumar Tagore et un autre
riche propriétaire, Kalinath Roy, outre Rammohun et Vidyabagis.
Roy poursuivit toute sa vie son œuvre de réformateur social en
déplorant la division des Hindous en castes qui les empêchait de
s’unir pour agir, en défendant le droit des femmes à l’héritage, droit
que les textes de loi, écrivit-il, leur reconnaissaient mais que la
coutume leur avait enlevé. Il déplora aussi la polygamie qui avait
cours au Bengale dans certaines castes de brahmanes. Et, pour que
les Indiens aient accès à une éducation moderne, ce qui, pour lui,
voulait dire scientifique, il écrivit, en 1823, une lettre au gouverneur
pour protester contre le financement par Londres d’un Sanskrit
College à Calcutta et pour demander l’ouverture d’un établissement
où seraient enseignés « les mathématiques, la philosophie naturelle,
la chimie, l’anatomie, et les autres sciences utiles ». Il fonda
également dans sa maison une école gratuite avec une section
anglaise. Toutefois, il fit paraître dans le périodique qu’il avait fondé
un appel aux parents pour qu’ils ne négligent pas l’apprentissage de
la langue maternelle. Il écrivit et publia d’ailleurs une grammaire du
bengali.
En novembre 1830, Roy embarqua pour l’Angleterre où il s’était
fixé plusieurs tâches : représenter les intérêts de l’empereur de Delhi
qui lui accorda à cette occasion le titre de raja, exprimer le point de
vue des Indiens au moment du renouvellement de la Charte par le
Parlement de Londres, et empêcher que fût entendu un dernier appel
contre l’interdiction de la sati. Il souhaitait rencontrer les unitariens
britanniques avec lesquels il correspondait depuis plusieurs années. À
Londres, il rencontra des intellectuels importants, tels que le
philosophe Jeremy Bentham et Robert Owen, père du socialisme
anglais. Il se rendit aussi en France où il fut reçu par le roi Louis-
Philippe, et fut élu membre honoraire de la Société asiatique.
Rammohun Roy mourut dans une relative pauvreté à Bristol le
27 septembre 1833.
Quelques années plus tard, le Brahmo Samaj retrouva une nouvelle
vie avec Debendranath Tagore, le fils de Dwarkanath. Il en
approfondit la dimension religieuse et donna aux Brahmos un livre de
prière et des cérémonies, le mariage par exemple, adaptées à leur
refus de l’idolâtrie. Il souhaita ne pas se séparer de la communauté
hindoue par des réformes sociales trop hardies. En 1857, Keshab
Chandra Sen fut initié au brahmoisme. Sa ferveur religieuse attira de
nombreux jeunes gens éduqués. Il voulut réformer la société sur le
modèle de l’Angleterre qu’il admirait. Il mit l’accent sur l’éducation, les
mariages inter castes, la tempérance et l’envoi de missionnaires
brahmos hors du Bengale. Il fit sortir son épouse du gynécée et
prôna l’abandon du cordon sacré pour les brahmanes. Il s’éloigna de
Debendranath et fonda en 1866 une église dissidente qu’il appela
d’abord le Brahmo Samaj of India, puis Navavidhan. Excellent orateur,
il fut apprécié en Angleterre où il se rendit. Mais le culte qui lui fut
rendu, le fonctionnement autoritaire de son Samaj, son anglophilie et
les formes extérieures données à une religiosité très émotionnelle
déplurent à un grand nombre de jeunes membres. Le mariage de sa
fille avec le Maharaja de Cooch Behar, petit État princier du nord du
Bengale, mit le feu aux poudres. Les mariés n’avaient pas l’âge
requis pour se conformer à la loi de 1872 instaurant un mariage pour
les non hindous, le marié n’appartenait pas au Samaj et sa famille
était polygame. Sen déclara que Dieu lui avait donné l’ordre de
consentir à cette union.
Le 15 mai 1878, une nouvelle scission se produisit et le Sadharan
Brahmo Samaj vit le jour. Son fonctionnement fut démocratisé et
l’accent mis sur l’enseignement technique et celui des filles, l’envoi de
missionnaires, les activités de bienfaisance destinées aux ouvriers
d’usine, l’imprimerie et la presse. Sans mettre en cause la domination
britannique, ses membres les plus actifs furent parmi les premiers
nationalistes, revendiquant dans une nouvelle association politique,
l’Indian Association, puis au parti du Congrès une plus grande
participation des Indiens aux affaires les concernant. Le nombre des
Brahmos resta modeste : en 1901, 4 050 personnes se déclaraient
membres d’un des trois Samajs. Formant une élite par le niveau
d’éducation de ses membres, cette communauté qui a compté des
avocats, des éducateurs, des scientifiques et des hommes politiques
de premier plan a défendu une vision internationaliste et moderne de
l’Inde.
France BHATTACHARYA
France BHATTACHARYA, Les Intellectuels bengalis et l’impérialisme
britannique, Paris, Collège de France – de-Boccard, 2010.
Meredith BORTHWICK, Keshub Chunder Sen: A Search for Cultural
Synthesis, Calcutta, Minerva Associates, 1977.
Claude MARKOVITS (dir.), Histoire de l’Inde moderne, 1480-1950, Paris,
Fayard, 1994.
Sivanath SASTRI, History of the Brahmo Samaj, Calcutta, Sadharan
Brahmo Samaj, [1911-1912] 1974.
1830

Prise d’Alger
Les récits évoquent à l’origine une aventure maritime : une dette
liée à des livraisons de blé datant du Directoire, plus de trois fois
grossie avec les intérêts, puis dégonflée ; des protagonistes
suspects, des affairistes comme les Bacri et les Busnach, deux
familles de négociants juifs livournais associées, le diplomate Deval,
consul de France à Alger, l’opiniâtre dey Hussein, Talleyrand, mais
aussi des opposants dénonçant les collusions, le pillage du trésor de
la Casbah. Et le feuilleton cumule les péripéties : l’installation de
canons par les Français à Bône et à La Calle, bientôt rasés par les
troupes du dey ; une intervention, entre autres litiges, du consul
exigeant du dey le respect du pavillon pontifical ; une altercation,
complaisamment racontée ou déformée, le 29 avril 1827, qui conduit
à deux ou trois légers coups de chasse-mouches ; le blocus d’Alger à
titre de représailles, aux effets incertains, rappelant la mission de
flottes naguère opposées aux corsaires. Plus que sous la pression de
milieux marseillais et de propagandistes, Polignac et le roi ont lancé
l’expédition pour faire diversion, argument auquel ne croit guère
Sismondi (« un peu de fumée militaire »). Les circonstances
importent, malgré ce qui a été écrit d’une constante progression, en
quelques décennies, du projet colonial.
Sous le commandement conflictuel de Bourmont, qui fait de cette
guerre « une affaire tout à fait personnelle » (Pellissier de Reynaud),
et du vice-amiral Duperré est rassemblée une forte armée : une
quinzaine d’officiers généraux, 34 000 hommes, 3 400 non-
combattants, 40 guides et interprètes, 3 400 chevaux et mulets, sans
compter ceux des officiers, 112 bouches à feu, plus de 600 bateaux.
En hommes, les effectifs sont deux fois supérieurs à ceux de Charles
Quint engagés dans l’expédition en 1541.
L’embarquement à Toulon s’effectue du 11 au 18 mai, mais on
attend la bonace. La traversée est difficile, en raison du mauvais
temps. Le débarquement commence le 14 juin. Mais le 16, c’est la
tempête encore. La mer est monstrueuse, les hommes anxieux.
« Deux heures de tempête de plus pouvaient anéantir toutes nos
espérances. » Finalement les troupes ont pris pied à 27 kilomètres à
l’ouest d’Alger, à Sidi Ferruch – à l’endroit que l’officier Boutin avait
fixé lors de son séjour à Alger en 1808, dans un rapport pour
Napoléon. Des tentes sont distribuées après la pluie, alors que des
officiers d’état-major bivouaquent sous un figuier ; des intendants sont
logés dans les poulaillers, un officier dans un tonneau. Au total,
malgré les acclamations par lesquelles les Provençaux ont salué le
départ des troupes, presque une « exaltation de croisade », le
pessimisme a gagné le corps expéditionnaire, conscient des
dissensions dans le commandement, de l’impopularité d’une
expédition jugée imprudente et de réticences à l’étranger.
Arrivant par la terre, l’armée prend d’assaut le 19 juin le camp de
Staouëli, puis marche sur Alger, mais rencontre, de la part des
troupes du dey, une forte résistance marquée par des combats au
corps à corps et de lourdes pertes des deux côtés. Selon un
chroniqueur, « il était indubitable que si le fléau continuait nos troupes
ne renouvelassent le triste tableau des milices de Charles Quint,
lorsque les pieds enfoncés dans une mare diluviale ils luttaient encore
contre un ennemi acharné ». Il ne suffit pas d’échapper à la tempête :
certains soulignent les effets de la canicule, autre fléau. « Le 16, la
chaleur était extrême, le temps lourd, le feuillage immobile. » Le
25 juin, un chirurgien-major du 34e régiment et quatre soldats meurent
« comme frappés d’une apoplexie foudroyante ». Malgré des officiers
impatients, Bourmont donne l’assaut décisif et fait canonner le 4 juillet
le Fort-l’Empereur, dont la maçonnerie est réputée médiocre. Au bout
de cinq heures, les Turcs évacuent la forteresse qu’ils font sauter. La
convention du 5 juillet stipule la remise des forts, la protection due au
dey tant qu’il restera à Alger, ainsi qu’à sa milice, le respect de la
religion, des propriétés, des femmes.
L’affaire occupe les discussions diplomatiques internationales. Le
fait est que les réactions ont été abondamment évoquées, montrant
que, quinze ans après la fin de l’Empire, la politique française a été
suivie de près, de Londres, hostile à l’expédition, à Istanbul, Saint-
Pétersbourg, Copenhague, Tanger, Tunis. Sont en cause la course
séculaire, l’hypothèse d’un effondrement de l’Empire ottoman après
son échec en Grèce, la question d’Orient, au temps de Méhémet-Ali
auquel Polignac propose Tripoli et Tunis – combinaison égyptienne
que refuse le pacha –, le risque d’un lac méditerranéen, d’un large
« fleuve » français.
Entre l’événement – « Iliade » d’un homme politique – et le concert
des nations, il manque un lien, une clé : sous la succession des
épisodes, il y a lieu de rechercher, sinon l’objectif, du moins ce qui a
fait que la France s’est installée pour cent trente ans. Dans La
Bacriade, ou la Guerre d’Alger, poème héroï-comique, deux
versificateurs marseillais livrent un indice : « [L]a flotte se rassemble,
et la côte africaine/ Bientôt verra flotter l’étendard de Duquêne »
(1827). Il faut donc remonter bien avant Napoléon, bien avant les
achats du Directoire, et renoncer à une échelle chronologique unique
qui ferait commencer le XIXe siècle en 1815 et son histoire coloniale en
1830.
Car 1830 achève en réalité une séquence, celle des puissances
ayant entretenu avec les Barbaresques des relations complexes –
faites d’échanges et de conflits –, à l’époque de la course et du
commerce des esclaves. Sur l’Atlantique et en Méditerranée,
Espagnols et Français ou Anglais à Tanger s’installaient en des
comptoirs sans arrière-pays, mais aux ressources profitables. Au XVIe
et au XVIIe siècle alternaient implantations et cessions. Contre Alger,
ce sont plusieurs tentatives espagnoles dont la défaite de l’armée
européenne de Charles Quint, le projet avorté d’un Doria en 1601,
l’échec d’O’Reilly en 1775 ; deux essais français par Duquesne en
1682-1683 ; puis les Danois en 1770, les Américains et les Anglais
en 1815-1816. Et les Français bientôt : une idée un peu chimérique,
de nombreuses fois agitée, devient un fait.
Mais, en dehors de l’accusation pluriséculaire de despotisme
oriental et de « piraterie » proférée par tous, des religieux aux
philosophes, et actualisée lors d’une victoire célébrée avec
grandiloquence en prose et en vers, en dehors de motivations de
circonstance – menaces supposées d’une marine algérienne alors en
décadence, vain affront, calcul politique –, pour quels objectifs, à ce
moment précis, Bourmont, en proconsul téméraire, a proclamé que
l’armée est venue « chasser les Turcs », alors que le dey seul est à
abattre selon Polignac : rien n’indique que ce dernier ait voulu garder
Alger. Pour beaucoup, la colonisation est liée à l’esclavage, rejetée
par des arguments économiques : le point d’appui compte plus que le
territoire profond. Or l’événement de la prise d’Alger est tout le
contraire de ce qui est momentané. Il dure, n’étant pourvu ni de
commencement ni de fin obvie. La monarchie de Juillet hérite d’une
situation incertaine – marquée chez des notables d’Alger par des
velléités d’autonomie –, de décisions improvisées par les
responsables de l’administration – huit en dix ans –, plusieurs
négociant, avec les beys de Tunis et de Constantine, avec Abd el-
Kader, des accords confus. L’occupation est hypothétique. Les heurts
persistent : entrée de troupes marocaines dans Tlemcen, expéditions
françaises dans l’intérieur. Moins chaotique est la politique
d’occupation restreinte (1837-1840), limitée à des établissements
maritimes (Alger, Oran, Bône), le reste étant laissé à des chefs
indigènes – ce qui n’exclut ni une première politique de Bugeaud, ce
terrien, pour qui Alger sera abandonnée, ni la prise de Constantine.
En 1841 se met en place l’affrontement entre Bugeaud, dès lors
partisan de la guerre totale, et Abd el-Kader : la conquête durable
s’étend.
Que signifie la date de 1830 à Alger ? Comme l’a remarqué
Jacques Frémeaux, l’entrée dans le XIXe siècle peut relever d’une
contemporanéité accidentelle : 1830 est à la fois le moment du
refoulement des Indiens aux États-Unis, des opérations militaires
russes dans le Caucase et de l’inauguration du « système des
cultures » du gouverneur Van den Bosch dans les Indes
néerlandaises. Pour ce qui est d’Alger, la prise de la ville achève
plutôt une longue séquence d’implantations en Amérique et en
Afrique, datant de l’Ancien Régime, maintenues après la Révolution et
l’Empire, ou prolongées sous la monarchie de Juillet. Mais ce n’est
qu’au terme de dix années que la conquête et l’occupation de l’Algérie
entrent finalement dans leur XIXe siècle : celui de l’expansion
territoriale, de la colonisation continue dans le temps et dans
l’espace, d’une volonté affirmée de domination.
Daniel NORDMAN
Auguste BARTHÉLEMY, Joseph MÉRY, La Bacriade, ou la Guerre d’Alger,
poème héroï-comique en cinq chants, Paris, A. Dupont, 1827.
Hadji Ahmed EFENDI, La Prise d’Alger, racontée par un Algérien, texte
turc et traduction par M. Ottocar de Schlechta, Paris,
Impr. impériale, 1863.
Edmond PELLISSIER DE REYNAUD, Annales algériennes, 3 vol., Paris –
Alger, J. Dumaine – Librairie Bastide, 1854.
Simon Friedrich PFEIFFER, Meine Reisen und meine fünfjährige
Gefangenschaft in Alger, mit einer Vorrede von…
Dr. Schmitthenner, Giessen, Druck der hasseschen
Buchdruckerei, 1832. Voir l’adaptation par Alfred MICHIEL, « La
prise d’Alger racontée par un captif », Revue africaine, 1875-
1876.
Amable Thiébault MATTERER, Journal de la prise d’Alger par le
capitaine de frégate (…) 1830, présenté et commenté par P.
Jullien, Paris, Éditions de Paris, 1960.
1830

Les révolutions d’Europe


L’histoire des révolutions de 1830 a été le plus souvent écrite à une
échelle nationale. Et souvent à l’aune d’un échec : ces révolutions ne
seraient que l’amorce inaboutie du grand mouvement épanoui à
l’occasion du « printemps des peuples » de 1848 ou qu’un épisode,
plutôt mineur, dans l’histoire de la construction des États-nations. Les
Trois Glorieuses parisiennes (les 27, 28 et 29 juillet 1830), et dans
les mois qui suivent la révolution belge, l’insurrection nationale
polonaise, les soulèvements en Italie centrale, mais aussi en Suisse
et dans certains États allemands (Saxe, Hesse, Brunswick), ne se
réduisent pourtant pas à un simple feu de paille. Ils ont été pensés et
vécus par les contemporains dans une temporalité commune, et ont
fait éclore, fût-ce marginalement, de nouveaux imaginaires de
l’Europe à construire. Des hommes, exilés ou volontaires armés, des
emblèmes, des barricades, des modèles constitutionnels ont circulé à
travers l’Europe. Exigence de libertés, revendication de Constitutions,
aspiration à la souveraineté concrète, y compris dans l’univers
quotidien du travail, croisent leurs effets pour s’exprimer dans des
révolutions irréductibles à un « juste milieu » libéral. Observer à une
échelle européenne cette séquence révolutionnaire permet de la
penser autrement, sans décréter a priori le sens de ce qui est
advenu par la suite.
« L’année 1830, ouverte par l’absolu silence de toutes les nations,
[…] s’est refermée, après une série d’événements politiques
prodigieux, sur des scènes de bouillonnement universel. L’expédition
d’Alger, la Révolution de France, celle de Belgique, le changement du
ministère anglais, et enfin le soulèvement de la Pologne, marquent
des moments lumineux, non seulement dans l’histoire de cette année,
mais dans celle du XIXe siècle. Tout incite à penser que la politique
européenne en sortira bouleversée et que le destin de l’humanité
s’améliorera. » Ainsi s’exprime Leonardo Pilla, un médecin napolitain,
dans son journal intime, en décembre 1830. Un peu plus de trois ans
plus tard, alors qu’est lancée (sans succès) l’expédition de Savoie en
février 1834, on peut lire dans le journal républicain lyonnais
La Glaneuse : « Cette insurrection européenne, à laquelle vont
prendre part instantanément, sinon aux époques fixées par les divers
degrés d’opportunité, les peuples de l’Allemagne, de l’Italie, de la
Bavière rhénane, de l’Autriche, de la Belgique, de la Lituanie, de la
Pologne, etc., cette insurrection, qui délivrera enfin le Vieux Monde
des chaînes de l’esclavage, est commencée. » Ces traces
discursives, dispersées mais cohérentes, témoignent d’une
appréhension européenne de l’histoire révolutionnaire en train
d’advenir. Un « protagonisme » européen se fait jour au sein de la
nébuleuse libérale et patriote, soit la conscience de participer à une
histoire commune, en tant que sujets autonomes de nations libres. Il
oblige les uns et les autres à repenser les futurs possibles de
l’Europe. « Europe des rois » contre « Europe des peuples », « vieille
Europe » contre « jeune Europe » : les imaginaires européens
semblent retourner au dualisme de l’opposition Révolution/Contre-
Révolution. Pourtant, le messianisme révolutionnaire français des
années 1790 ne se répète pas à l’identique. La nouvelle organisation
européenne espérée par les révolutionnaires de 1830 repose sur une
fraternité égalitaire et présuppose la constitution de mouvements
nationaux d’émancipation, selon le modèle esquissé par G. Mazzini
avec sa Giovine Europa en 1834. La France n’est plus ce phare à
partir duquel s’entrevoit l’avenir espéré – et ce d’autant moins qu’elle
se refuse à intervenir pour soutenir la Pologne insurgée et réprimée
par les Russes en 1831. Tout au plus lance-t-elle le signal d’une
espérance insurrectionnelle, après la victoire, apparente et
éphémère, des insurgés de Juillet sur la « tyrannie » de Charles X.
Par ailleurs, l’imaginaire de l’Europe des peuples se teinte d’une
coloration plus sociale. À l’aune de l’échec des révolutions en cours :
ainsi le Belge radical Louis de Potter estime-t-il que les révolutions de
1830 n’ont été que libérales et nationales, et que la « révolution à
faire » dans un avenir proche devra être populaire et sociale. Il écrit
en 1831 : « La Révolution au moyen de laquelle la liberté aura rendu
à tous les membres de la société, jusqu’au plus infime, aux ouvriers
des villes, aux journaliers des campagnes, les droits de l’homme et du
citoyen, et aura sanctionné et garanti ces droits, sera réelle,
inébranlable, je dirais presque divine. » Ce dernier adjectif souligne la
forte dimension religieuse des imaginaires européens de 1830. Les
catholiques libéraux, autour de H.-F. R. de Lamennais, usent d’une
rhétorique palingénésique, espérant, par-delà l’expérience
douloureuse du présent (en particulier en Pologne), voir « purifiée la
cause de la liberté européenne trop longtemps souillée par la haine
du Christ ». Le dernier numéro de leur journal, L’Avenir, le
15 novembre 1831, lance un appel aux catholiques français, belges,
irlandais, polonais et allemands pour un « Acte d’union », véritable
« fédération morale des peuples », fondée sur les principes suivants :
liberté de conscience et de culte, liberté de la presse et de
l’enseignement, liberté d’association, libre administration des
« affaires locales », amélioration de la « condition matérielle des
classes inférieures ».
Penser les révolutions de 1830 à une échelle européenne, c’est
aussi décrypter les circulations d’hommes, d’idées, de symboles qui
s’y font jour, et réfléchir à l’émergence d’un espace public
transnational. Dans cette perspective, le rôle des exilés et des
volontaires armés, dans le prolongement de l’« internationale
libérale » des années 1820, a été fortement souligné par les
recherches les plus récentes. Plusieurs dizaines d’exilés et migrants
étrangers présents à Paris ont activement participé aux Trois
Glorieuses, en particulier des ouvriers belges, italiens et allemands
(Delphine Diaz). Plus encore, en 1831 et 1832, la France fait office
de refuge majeur pour des milliers de patriotes italiens, polonais,
allemands, portugais, espagnols, contraints à l’exil et dispersés dans
des « dépôts » provinciaux. Paris redevient imaginairement la capitale
européenne des révolutions. Certains exilés s’y radicalisent et
participent aux insurrections républicaines de 1832, 1834 et 1839.
Cette radicalisation touche notamment des Portugais, à l’instar des
frères Passos, qui, dans le creuset de l’exil, se revendiquent
« démocrates » et partisans de la « souveraineté populaire »
(Grégoire Bron). Des volontaires armés circulent aussi au cœur de
l’Europe insurgée, en Belgique, en Pologne, puis au Portugal pendant
la guerre civile de 1832 à 1834. Quelque 10 000 combattants
étrangers (en particulier italiens) viennent ainsi combattre au sein de
l’armée libérale portugaise hostile au prétendant absolutiste
dom Miguel. Des comités belges se forment à Paris pour prendre les
armes en Belgique contre les Hollandais.
Un espace public transnational tend donc à se constituer, fondé sur
l’émotion et la fraternité de nations-sœurs, distinct du cosmopolitisme
des Lumières. Des modèles institutionnels circulent et sont discutés
par les libéraux et radicaux européens. Si l’« internationale libérale »
des années 1820 prisait surtout la Constitution de Cadix de 1812, des
voix plurielles se font entendre après 1830, inspirées de la Charte
française révisée ou de la Constitution belge de 1831, plus
démocratique. Des informations et des rumeurs, des mots d’ordre
(La Liberté ou la mort !), des emblèmes (les cocardes tricolores, les
arbres de la liberté) et des modes d’action (pétitions, souscriptions,
barricades) circulent à travers l’Europe en révolution. La barricade,
peu présente sous la Révolution française, fait une apparition
spectaculaire dans le Paris des Trois Glorieuses, participe à
l’iconisation de l’événement et se diffuse à Bruxelles, Liège, Gand,
Varsovie. Par ailleurs, dans le sillage du philhellénisme des années
1820, des dons patriotiques, des souscriptions, des banquets et des
concerts philanthropiques sont organisés en France en soutien à la
cause polonaise.
Penser les révolutions de 1830 à une échelle européenne, c’est
aussi s’interroger sur l’unité d’un tel mouvement et sur les frontières
qui délimitent un espace révolutionnaire partagé. Parmi les mots qui
circulent le plus, autour de 1830, domine sans aucun doute celui de
« liberté ». Des étudiants de Bologne, en 1831, peuvent écrire : la
liberté « est une générale qui est battue d’un bout à l’autre de
l’Europe, et au son de laquelle chacun s’élance ardent vers les
armes » (La Pallada italiana, 20 février 1831). Mais les sens qui lui
sont conférés sont à la fois variés et dissonants. Pour les uns, la
liberté exigée se cantonne à la protection contre l’arbitraire, à des
libertés constitutionnelles ou à la jouissance de l’autonomie
individuelle. Pour les autres, elle recouvre une autre réalité : la
souveraineté revendiquée des nations, de la Belgique à la Pologne.
Pour d’autres encore, elle s’identifie à la liberté d’association, à la
hausse des salaires et au libre choix de son atelier. Cette aspiration
ouvrière à la liberté, singulièrement présente dans la capitale
parisienne, relève de la dignité morale et inclut la maîtrise d’un savoir-
faire technique. Aussi les révolutions de 1830 s’accompagnent-elles
souvent, dans les villes insurgées, de gestes de destruction de
machines, de Paris à Aix-la-Chapelle, de Bruxelles à Uster (Suisse).
Des ouvriers et des artisans se saisissent là d’une conjoncture
révolutionnaire pour manifester des revendications spécifiques,
contraires à l’économie politique libérale. La question sociale,
artificiellement séparée de l’espace politique par les élites
dominantes, fait une apparition violente en 1831, avec l’insurrection
des canuts lyonnais et les émeutes de Bristol, réprimées sans
ménagements. Face à la peur sociale, les pouvoirs figent les
révolutions en cours, en une « résistance » au « mouvement » dont la
France donne l’exemple. D’un pays à l’autre toutefois, les
déclinaisons de ces conflits politiques sont très différentes, de même
que l’ampleur de la secousse. Majeure en Belgique, en France et en
Pologne, localisée en Suisse et dans les États italiens et allemands,
mais aussi en Grande-Bretagne, elle est faible en Espagne et quasi
nulle en Russie. Au-delà des frontières de l’Europe, des échos sont
bien perceptibles, du Brésil aux États-Unis et dans les Antilles
françaises, mais une lecture « globale » de cette séquence
révolutionnaire semble moins pertinente qu’une lecture européenne,
articulée à des imaginaires politiques partagés.
Emmanuel FUREIX
Sylvie APRILE, Jean-Claude CARON, Emmanuel FUREIX (dir.), La Liberté
guidant les peuples. Les révolutions de 1830 en Europe,
Seyssel, Champ Vallon, 2013.
Grégoire BRON, « Révolution et nation entre le Portugal et l’Italie. Les
relations politiques luso-italiennes des Lumières à l’Internationale
libérale de 1830 », thèse de doctorat sous la direction de Gilles
Pécout et Maria de Faima Sa e Melo Ferreira, Paris, EPHE,
2013.
Walter BRUYÈRE-OSTELLS, La Grande Armée de la liberté, Paris,
Tallandier, 2009.
Delphine DIAZ, Un asile pour tous les peuples ? Exilés et réfugiés
étrangers en France au cours du premier XIXe siècle, Paris,
Armand Colin, 2014.
Isabella MAURIZIO, Risorgimento in Exile. Italian Émigrés and the
Liberal International in the Post-Napoleonic Era, Oxford, Oxford
University Press, 2009.
1839-1842 et 1856-1860

Les guerres de l’Opium


Les deux guerres menées par la Grande-Bretagne pour défendre
son commerce d’opium avec la Chine, d’abord entre 1839 et 1842,
puis avec l’appui des forces françaises entre 1856 et 1860, furent
des événements clés de l’histoire moderne. Ceux-ci marquèrent
l’entrée brutale de la Chine dans un monde internationalisé dominé
par l’Occident.
Jusqu’au début du XIXe siècle, la Grande-Bretagne était en déficit
commercial vis-à-vis de la Chine : le gouvernement chinois œuvrait à
satisfaire l’addiction grandissante des Anglais pour le thé en échange
de lingots d’argent. Depuis 1757 et la conquête britannique de l’Inde,
la dette du pays s’élevait à 28 millions de livres ; entre 1780 et 1790,
les recettes cumulées en provenance de l’Inde et de la Chine
s’élevaient tout juste à 2 millions de livres.
Dans les années 1820, les Anglais crurent avoir trouvé une solution
à leurs difficultés économiques en Chine : l’opium indien, que les
Chinois s’étaient mis à consommer de plus en plus au cours des deux
décennies précédentes. En 1773, la Compagnie britannique des
Indes orientales établit un monopole de l’opium dans l’est de l’Inde,
forçant les paysans locaux à signer des contrats pour cultiver le
pavot. Une fois la récolte effectuée, la sève de la plante était
transformée dans des usines dirigées par les Anglais puis vendue
contre de l’argent par des marchands à Canton, dans le sud de la
Chine. Les grossistes chinois utilisaient l’argent pour acheter des
certificats à des bureaux de commerce à Canton, et les échangeaient
contre de l’opium ; cet argent permettait ensuite d’assurer
l’approvisionnement en thé du marché anglais. Et avant que le thé ne
soit versé dans les tasses anglaises, le gouvernement toucherait les
taxes d’importation qui lui étaient dues. Au cours du XIXe siècle,
l’argent de ces taxes fut utilisé à bon escient : il permit de couvrir une
part substantielle des coûts de la Royal Navy, laquelle maintenait
l’Empire britannique à flot. Le commerce de l’opium générait
également des recettes pour le gouvernement de l’Inde. En 1857-
1858, la vente d’opium représenta presque 22 % des recettes totales
de l’Inde.
Le commerce de l’opium entre les Indes britanniques et la Chine
crut à une vitesse extraordinaire de la fin du XVIIIe siècle jusqu’aux
années 1830. En 1780, aucun bateau britannique transportant de
l’opium jusqu’à Canton ne parvenait à équilibrer ses comptes ; dès
1839, les importations dépassèrent les 40 000 barils par an. Mais si
les négociants et les hommes politiques britanniques profitaient
allègrement de l’appétit grandissant de la Chine pour l’opium, la
dynastie Qing qui gouvernait le pays redoutait naturellement les effets
délétères générés par l’explosion d’une culture de la drogue illicite
(l’usage récréatif de l’opium avait été officiellement interdit en 1729,
sans effet). En 1838, l’empereur Daoguang décida de sévir après
avoir lu un rapport inquiétant affirmant que les rangs des armées
Qing, jadis si redoutées, étaient infestés de fumeurs d’opium. Il
affecta à Canton un commissaire spécial, Lin Zexu, pour mettre fin à
ce commerce. Après son arrivée en 1839, Lin bloqua les négociants
britanniques à l’intérieur de leurs usines jusqu’à ce qu’ils acceptent de
lui donner tout leur stock d’opium destiné à la vente. Trois jours après
le début du siège, le représentant du gouvernement britannique à
Canton, Charles Elliot, accepta de donner 20 283 barils d’opium
britannique, que Lin Zexu détruisit en public.
L’intervention d’Elliot modifia la nature du conflit. Avant le blocus,
ces 20 283 barils étaient propriété privée. Ils appartenaient à un
certain nombre de négociants. Cependant, afin de convaincre ces
derniers de lui donner leur précieux opium, Elliot en avait fait la
propriété du gouvernement de Sa Majesté. Dès lors, la querelle
n’opposa plus quelques contrebandiers et le représentant de
l’empereur à Canton, mais le gouvernement britannique à celui des
Qing.
Quand le gouvernement britannique Whig eut vent de ces
événements lors d’une réunion du Cabinet à Windsor au début de
l’automne 1839, il envoya une flotte en Chine non seulement pour se
venger de l’insulte faite à leurs ressortissants, mais surtout pour
récupérer de l’argent en compensation des barils détruits. Entre la fin
de l’année 1839 et le début de l’année 1840, ceux qui étaient en
faveur d’une guerre (essentiellement les négociants en opium)
lancèrent une campagne de diabolisation de la Chine dans l’opinion
publique. Ils présentèrent ce conflit comme un choc des civilisations :
une Chine xénophobe et arrogante contre une Grande-Bretagne
progressiste où l’on commerçait librement. Ils affirmaient que la
Grande-Bretagne avait des raisons morales de faire cette guerre ; en
réalité, le conflit était alimenté par la nécessité de conserver les
marges de profit générées par un commerce illicite de drogue.
Pendant les deux ans et demi qui suivirent, les canonnières
britanniques pilonnèrent les côtes chinoises, depuis Guangdong à
l’extrême sud, jusqu’à des villes comme Shanghai, sur la côte est. Ce
fut une guerre longue et, par bien des aspects, épouvantable. Les
Britanniques disposaient des armes et des bateaux les plus
modernes de l’époque ; la plupart des armées Qing, elles, utilisaient
encore des arcs et des boucliers. En 1840, même s’ils parvenaient à
mettre la main sur un fusil, les soldats chinois se retrouvaient souvent
avec des modèles trop vieux et archaïques. Lors d’une bataille
décisive, quelques salves d’un seul obusier permirent de repousser un
assaut de deux ou trois mille soldats chinois.
L’horreur du conflit procéda essentiellement de cette disproportion
grotesque en matière d’armement. L’une des armes majeures des
Anglais était le Nemesis, le premier bateau à vapeur avec une coque
entièrement en fer, construit spécialement pour l’occasion dans le
plus grand secret. Quand il atteignit les côtes chinoises en 1841, il
pulvérisa les bateaux en bois de la dynastie Qing. Contrairement au
reste de la flotte britannique, il pouvait naviguer sur les fleuves chinois
parce qu’il avait un faible tirant d’eau et ne dépendait pas du vent.
En théorie, la dynastie Qing contrôlait alors la plus grande armée
de métier au monde, soit environ 800 000 hommes. Un chiffre
114 fois supérieur aux 7 000 soldats britanniques déployés en Chine.
L’armée Qing était toutefois trop éparpillée et divisée pour profiter de
son avantage numérique, car à l’époque, l’Empire chinois était rongé
par les divisions internes. Les armées et les sujets de l’empereur
consacraient un temps et une énergie considérables à se battre les
uns contre les autres en plus d’affronter les Anglais. Lors d’une
bataille clé, pendant le siège de Canton au début de l’été 1841, les
soldats chinois présents dans la ville étaient trop occupés à piller,
tuer et (dans quelques cas extrêmes) s’entredévorer pour pouvoir
riposter correctement. Quand la Chine s’engagea dans sa première
guerre contre la Grande-Bretagne, c’était un empire divisé et
déclinant où le mécontentement régnait et où les opportunistes
étaient prêts à se vendre au plus offrant, quelle que soit leur
nationalité. Naturellement, si leur vie, leur famille ou leurs biens
étaient menacés, les populations chinoises ripostaient, mais ces
combats étaient largement personnels et non patriotiques. Plutôt que
d’attaquer cette force étrangère, certains, pragmatiques, voyaient là
une occasion de faire du commerce. Ils commerçaient avec les
Anglais pour leur ravitaillement, les guidaient et espionnaient pour le
compte de l’ennemi.
La stratégie britannique était simple : Prendre Nankin, sur la côte
est, afin de contrôler le Grand Canal qu’empruntaient les bateaux
chargés de céréales, en direction de Pékin, la capitale de l’Empire. Si
une force ennemie prenait Nankin, elle tenait la Chine impériale à la
gorge. À l’été 1842, les Anglais assiégèrent Nankin et l’empereur
chinois dû négocier avec eux ; il leur donna 21 millions de dollars en
compensation, ainsi que l’île de Hong Kong. Le secrétaire aux
Affaires étrangères anglais, Lord Palmerston, saisit cette occasion
pour obtenir davantage qu’une simple compensation sur l’opium. Il
voulait mettre en place des règles de commerce beaucoup plus
avantageuses pour son pays. Il demanda et obtint un droit de
commerce et de résidence pour les citoyens britanniques dans cinq
ports situés sur les côtes sud et est de la Chine, ainsi qu’un consulat
britannique dans cette région.
Quatorze ans plus tard seulement, un deuxième conflit éclata entre
la Chine et la Grande-Bretagne – la deuxième guerre de l’Opium – et
les causes furent encore une fois essentiellement économiques. Entre
1842 et 1856, les exportations des usines anglaises en Chine
déclinaient alors que les ventes de thé et de soie vers la Grande-
Bretagne, elles, explosaient ; seuls les profits grandissants apportés
à la Grande-Bretagne par le commerce de l’opium lui permettaient
d’échapper à la ruine. Pourtant, l’opium était toujours officiellement
interdit en Chine et parmi les représentants anglais les plus haut
placés, on se mit à craindre, dès le début des années 1850, un
nouveau conflit.
En 1856, désireux d’ouvrir toute la Chine aux négociants et aux
missionnaires anglais, le Premier ministre Palmerston profita d’un
prétexte fallacieux (la capture par des officiels cantonais d’un bateau
pirate chinois navigant soi-disant sous pavillon britannique) pour
lancer une nouvelle expédition contre la Chine, cette fois avec la
coopération des Français. Un premier traité fut négocié en 1858 mais
il ne fut pas respecté ; les armées Qing ouvrirent le feu sur les forces
franco-anglaises venues ratifier l’accord en juin 1859. Les Anglais et
les Français revinrent furieux en 1860 pour mettre Pékin à sac,
dévastant au passage le palais d’été de l’empereur, au nord-ouest de
la ville. Le nouveau traité de Pékin, ratifié en octobre, multiplia par
quatre les indemnités décidées en 1858, donna aux Anglais le droit
d’établir une ambassade à Pékin, la liberté de circuler et de travailler
en dehors des zones portuaires délimitées plus tôt, et légalisa l’opium
qui rejoignit ainsi la liste des biens de consommation soumis aux
taxes.
Vingt ans après le début de la première guerre de l’Opium, la
Grande-Bretagne avait ouvert la Chine aux échanges commerciaux et
assuré la stabilité du plus florissant d’entre eux : celui de l’opium.
Mais on ne prit réellement la mesure des conséquences de ces
événements sur les relations sino-britanniques qu’au cours du
e
XX siècle, car ces guerres jetèrent une ombre sur les rapports de la
Chine avec des pays comme la Grande-Bretagne. Ce souvenir
sanglant marqua le début du nationalisme chinois, qui vit le jour dans
les années 1920. Il marqua aussi le début de ce que les historiens
chinois nommèrent le « siècle de l’humiliation » infligée par l’Occident,
qui s’acheva avec la Seconde Guerre mondiale. Il marqua enfin le
réveil de la Chine pour « résister » en tant que nation moderne forte
contre les attaques de l’Occident, et plus généralement le début de
l’histoire moderne de la Chine.
Julia LOVELL
Robert A. BICKERS, The Scramble for China: Foreign Devils in the
Qing Empire, 1832-1914, Londres, Allen Lane, 2011.
Timothy BROOK, Bob T. WAKABAYASHI (dir.), Opium Regimes: China,
Britain, and Japan, 1839-1952, Berkeley, University of California
Press, 2000.
Chang HSIN-PAO, Commissioner Lin and the Opium War, Cambridge
(Mass.), Harvard University Press, 1964.
Julia LOVELL, The Opium War: Drugs, Dreams and the Making of
China, Londres, Picador, 2011.
John Y. WONG, Deadly Dreams: Opium, Imperialism and the Arrow
War (1856-1860) in China, Cambridge – New York, Cambridge
University Press, 1998.
1839

Réforme des Tanzimat


Le 3 novembre 1839, sur la place de Gülhane, en contrebas du
palais de Topkapi, Mustafa Rechid Pacha, ministre des Affaires
étrangères, procède à la lecture d’un décret impérial ottoman. Devant
lui sont rassemblés les plus hauts dignitaires civils, militaires et
religieux, les troupes de la garde, les patriarches grec orthodoxe et
arménien, le grand rabbin, les représentants des guildes, les
ambassadeurs ainsi qu’un grand nombre d’habitants de la capitale.
Du pavillon impérial qui domine la place, le sultan Abdülmecid, au
pouvoir depuis cinq mois, assiste à la cérémonie. Le texte lu à haute
voix est un firman. Il est solennel, dense et précis. Il part du constat
selon lequel l’Empire, depuis un siècle et demi, s’est continuellement
appauvri. Il énonce les principes de l’action politique à venir qui
permettront de restaurer la prospérité de l’État : appliquer la loi de
l’islam afin d’assurer la sécurité des sujets et « l’amour du Prince et
de la patrie » ; garantir les droits et les biens des sujets du sultan
quels que soient leur statut et leur confession religieuse. Il énumère
les mesures à prendre : supprimer l’affermage et instaurer une
administration fiscale centralisée ; établir un système de
conscription ; instituer un nouveau Code pénal destiné à supprimer les
mesures arbitraires ; généraliser le système des salaires des
fonctionnaires afin de réduire la corruption. Enfin, il charge les
nouveaux conseils et les autorités compétentes de mettre en œuvre
les dispositions du décret.
La lecture achevée, le sultan prête serment devant une assemblée
plus restreinte convoquée dans une pièce du palais où est conservé
le manteau du Prophète, à la suite de quoi des salves sont tirées,
des animaux immolés et des réjouissances célébrées. Dans les jours
qui suivent la cérémonie, les plus hauts dignitaires s’engagent
solennellement à mettre en œuvre le décret. Le texte est transmis
aux gouverneurs généraux des provinces chargés de l’appliquer, y
compris au vali d’Égypte, Méhémet-Ali, engagé depuis 1832 dans une
guerre contre le sultan qui tourne à l’avantage du premier. Une
traduction en français est envoyée aux ambassadeurs. Publié dans le
« calendrier des événements » (takvim-i vekayi, qui répertorie les
principales lois et décisions officielles), le décret est diffusé à des
milliers d’exemplaires dans l’ensemble de l’Empire. Durant les
semaines qui suivent, les bureaux de la Sublime Porte se mettent à
pied d’œuvre pour dessiner le cadre des réformes : un Code pénal
est institué dès 1840 et des conseils sont peu à peu constitués dans
les provinces. Au fil des ans, le dispositif ministériel est complété. La
réforme fiscale de l’État est engagée. C’est le début de ce que les
témoins de l’époque, et à leur suite les historiens de l’Empire, ont
désigné sous le nom d’ère des Tanzimat.
Dans les provinces, l’événement connaît un important
retentissement. À l’échelle internationale, les Français et les
Britanniques saluent les principes et les dispositions du texte. Le
cadre processuel dans lequel s’inscrit la cérémonie favorise la
constitution d’un lieu de mémoire : Gülhane, « la Maison des roses »,
et son beau jardin, particulièrement apprécié des Stambouliotes, sont
situés au cœur de l’espace impérial ottoman, à deux pas de Topkapi.
La promulgation du décret succède aux « événements heureux » qui
jalonnent le récit historique officiel : aux yeux des chroniqueurs, elle
suspend pour un temps le déclin de l’Empire, enraye la crise
diplomatique des années 1830, efface l’intensité dramatique du début
de l’été qui avait vu se succéder, en moins de dix jours, la défaite de
Nézib, la mort du sultan et l’abandon de la flotte à Alexandrie. L’État a
pris les choses en mains. Pour preuve, l’année 1839 – ou 1255
(17 mars 1839-5 mars 1840) si l’on se reporte au calendrier de
l’Hégire en usage chez les chroniqueurs et les agents de la Porte –
déroule une chronologie resserrée de mesures qui témoignent d’une
intense activité administrative. La Sublime Porte se restructure ; à sa
tête, le grand vizir retrouve son rang de « délégué absolu » du sultan,
flanqué d’un sous-secrétaire d’État et d’un secrétaire de la
Correspondance ; un nouveau ministère du Commerce voit le jour ; le
Conseil supérieur des ordonnances judicaires (meclis-i vala-i ahkâm-
i adliye) s’impose peu à peu comme le centre opérationnel de
l’administration centralisée : c’est en son sein qu’au courant de l’été
sont définies les grandes lignes programmatiques du rescrit du
3 novembre. Le dispositif scolaire s’étoffe, avec la création d’écoles
de formation des cadres (Mekteb-i maarif-i adliye ; Mekteb-i ulum-i
edebiyye) et se réorganise, à la suite du transfert de l’École impériale
de médecine à Galatasaray.
Dans l’historiographie, cette séquence institutionnelle dessine pour
les décennies à venir le cadre de trois processus initialement
convergents et progressivement indissociables : la modernisation des
institutions, la sécularisation de l’idéologie politique, l’occidentalisation
des références culturelles et des usages sociaux. C’est cela, tout à la
fois, que recouvre la notion de réformes ottomanes : le champ
institutionnel d’une nouvelle catégorie d’élites, idéalement amenées à
percevoir un traitement régulier plus qu’à prélever des pots de vin, à
se voir davantage comme fonctionnaires de l’État qu’en serviteurs du
sultan-calife, musulmans et chrétiens désireux de délaisser l’usage
des langues classiques pour celui du français, la lecture des divans
pour celle des codes de loi européens. C’est l’histoire longtemps
écrite de la modernité en marche contre la tradition multiséculaire.
C’est le débat encore ouvert sur la réforme comme cadre du
changement social positif inspiré par l’État.
Admettons ici que le texte de 1839 aménage en partie ce cadre.
Mais reconnaissons également que le terme associé à la notion de
réforme renvoie à une visée plus restreinte : le pluriel arabe Tanzimat
signifie « réorganisations » (de l’appareil administratif principalement).
Avant de penser ce que pourrait être une nouvelle société politique, il
s’agit de réajuster et de réordonnancer l’administration centrale à
partir d’institutions anciennes ou récentes : le sultan clé de voute de
l’État depuis le XIVe siècle, la Sublime Porte en fonction depuis le
e
XVII siècle, les ministères institués en l’espace d’une quinzaine
d’années, le Conseil supérieur des ordonnances judiciaires à l’œuvre
depuis un an et demi. Si le nouveau sultan entend doter l’appareil
d’État d’institutions nouvelles, il ne conçoit pas son action autrement
que dans la continuité des réformes engagées par son père
Mahmoud II (1808-1839). Les Tanzimat s’inscrivent dans une action
centralisée poursuivie à l’échelle du « plus long siècle de l’Empire »
(I. Ortayli), entre les règnes du premier sultan réformateur, Selim III
(1789-1807), et celui du « dernier homme des Tanzimat » (S. Shaw),
Abdülhamid II (1876-1909). Le mouvement réformateur est certes
impulsé par trois vizirs en tête de pont, Mustafa Rechid Pacha,
souvent décrit comme l’architecte principal du décret du 3 novembre,
Fuad Pacha et Ali Pacha, inspirateurs et négociateurs du second
texte clé de la période, à savoir le rescrit impérial (hatt-i hümayun)
de 1856. Certes, ces trois hommes opèrent pour les générations à
venir comme des modèles d’hommes d’État occidentalisés et
performants et, pour des historiens ottomanistes, comme les pères
de la réforme – plusieurs d’entre eux vont jusqu’à faire de la mort du
dernier d’entre eux, en 1871, la date d’arrêt des Tanzimat. Cela dit,
ce sont les cadres de l’État dans leur ensemble qui ont mis en forme
les lois et les décrets validés par la Sublime Porte : si l’administration
civile (mülkiye) pilote la réforme, les oulémas sont la