Vous êtes sur la page 1sur 15

LA CAUSE DE L'AUTRE

Jacques Rancière

Éditions Hazan | « Lignes »

1997/1 n° 30 | pages 36 à 49
ISSN 0988-5226
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-lignes0-1997-1-page-36.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Éditions Hazan.


© Éditions Hazan. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


JACQUES RANCIÈRE*

LA CAUSE DE L'AUTRE

Mon propos ne répondra pas exactement au thème des


regards croisés entre la France et l'Algérie. Il ne relèvera pas,
en effet, d'un regard et d'un savoir sur l'Algérie ou la pensée
algérienne aujourd'hui. Il s'agira plutôt ici d'un regard réfléchi
ou retourné vers soi par la considération de cet autre dont la
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


présence ou l'absence modifie le sens de l'adjectif« français»
et écarte de lui-même le sujet politique« Français». Je parle-
rai donc de ce qu'on peut appeler sans provocation l'Algérie
« française », de la manière dont le nœud étatique noué et
dénoué entre les deux termes a pu entraîner un nouage poli-
tique des mêmes termes, une disposition spécifique des rap-
ports entre les termes de citoyen, Français, peuple, homme ou
prolétaire. J'essaierai de montrer comment ce nœud a pu
déterminer un régime d'altérité, un rapport particulier du
même et de l'autre au cœur de notre citoyenneté: un souci de
l'autre, non pas éthique mais proprement politique.
Cette dernière opposition suffit à indiquer que mon pro-
pos est aussi de réfléchir sur le rapport entre ce passé récent et
notre présent, de comparer deux dispositions des rapports
entre le même et l'autre, le national et l'étranger, l'inclus et

*Jacques Rancière, Professeur à Paris VIII; entre autres l'auteur de La


Mésentente. Paris, Galilée, 1995.

36
l'exclu. Je souhaiterais projeter quelques questions nées de la
considération du nœud franco-algérien sur la disposition
actuelle des figures de l'altérité (SDF, immigré, exclu, inté-
griste, homme et humanitaire) qui définit notre champ ou
notre absence de champ politique.
Parler de ce rapport aujourd'hui est difficile, tant
s'impose à nous l'évidence d'une coupure radicale entre deux
cosmologies du politique : deux systèmes de rapports entre
monde, histoire, vérité et humanité définissant la rationalité
du politique. Si nous relisons aujourd'hui les écrits de ceux
qui soutenaient en 1960 la cause des Algériens, nous sommes
frappés de voir que le philosophe Jean-Paul Sartre, com-
mentant les thèses de Franz Fanon, et le sociologue Pierre
Bourdieu, parlant à partir de son expérience du terrain, rai-
sonnent dans les catégories d'une même cosmologie. La
guerre y apparaît comme un langage et un langage qui dit la
vérité d'un processus historique. Et ce processus de vérité est
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


assimilé à un système défini des rapports entre le même et
l'autre : le peuple arraché à son identité par l'oppression
coloniale devient dans la lutte l'autre de cette altérité. Il ne
retourne pas à sa particularité déniée mais y conquiert une
humanité nouvelle. Vérité dévoilée et retournée de l'oppres-
sion, la guerre en parachève l'œuvre de rupture avec l'iden-
tité première. Au terme de la négation coloniale, la guerre
vaut comme négation de la négation. Au terme de l'altéra-
tion coloniale, s'opère la conquête d'un soi qui est neuf, qui
ne peut plus revenir aux particularismes anciens mais
débouche sur une citoyenneté neuve de l'universel. « Telle
une machine infernale, écrit par exemple Pierre Bourdieu!,
la guerre fait table rase des réalités sociales ; elle broie, épar-
pille les communautés traditionnelles, village, clan ou
famille ... la masse paysanne qui opposait une tradition et un
conservatisme vivaces aux novations proposées par l'Occident

1 Pierre Bourdieu, « Révolution dans la révolution >>, Esprit, janvier 1961.

37
s'est trouvée entraînée par le tourbillon de la violence qui
abolit les vestiges du passé».
Ainsi la voix du militant et celle de l'homme de science,
comme celle du philosophe universaliste et du savant spé-
cialisé pouvaient-elles s'accorder parce que leurs énoncés
renvoyaient à un même système de repères. Dans ce système
la guerre est la constitution d'un devenir-peuple ; le deve-
nir-peuple s'identifie à la voix propre d'une vérité ; l'histoire
est un temps de la vérité qui avère la clôture d'une forme his-
torique (le colonialisme) à travers le devenir-voix et le deve-
nir-peuple du sujet qu'elle avait arraché à lui-même.
Assurément, ce système de rapports entre vérité, temps, iden-
tité et altérité est bien loin de ceux qui gouvernent
aujourd'hui les analyses. Il suffit, pour nous en convaincre,
d'entendre un sociologue contemporain de l'Islam nous
décrire et nous interpréter un phénomène de « déracine-
ment » du même ordre. Voici, en effet, comment Bruno
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


Étienne nous explique aujourd'hui la montée de l'islamisme
radical : « L'État-nation détruit les structures communau-
taires, accélère l'exode rural, sans proposer une prise en charge
crédible de l'individu, devenu citoyen anonyme. Les struc-
tures d'accueü des communautés pieuses, en tant que commu-
nautés spirituelles, permettent de transcender ce déracinement
et de sublimer cette frustration » 2•
Ce texte nous décrit un processus de coupure avec la tra-
dition semblable à celui que Bourdieu ou Sartre alléguaient
trente ans auparavant. Mais la manière dont il en assigne la
cause et dont il en déduit les conséquences renverse le rapport
entre politique et vérité qui soutenait la parole des premiers :
le rapport entre ce que le savoir peut attester du monde et ce
que la politique peut en appréhender. La cause du« déracine-
ment » n'est plus l'oppression et la libération. Elle est le résul-
tat équivalent de l'une et de l'autre : l'État-nation, forme

2. Bruno Étienne, L'Islamisme radical, p. 142.

38
typique de la modernité comme modalité du lien social. Ce
que le déracinement produit alors n'est plus une universalité
de la désappropriation retournée en appropriation de l'uni-
versel. C'est une simple perte d'identité et le besoin d'en
retrouver une, auquel répond la communauté spirituelle.
Ainsi le même processus qui, il y a trente ans, était censé for-
ger l'homme révolutionnaire est aujourd'hui censé forger
l'homme qui aspire à la transformation de la loi religieuse en
loi du monde politique. Ce renversement des conséquences
est un renversement du statut politique de l'objet de la science
sociale : à la place de l'histoire comme processus qui fait vérité
de l'aliénation, restent seulement les communautés du lien et
de la croyance. Le social n'est plus l'instance du« manifeste»,
le lieu où la vérité prend sens comme mouvement politique. li
est à nouveau l'instance de l'obscur. Mais cet obscur de la
croyance qui fait lien apparaît à nouveau comme ce qui seul
confère le sens, comme ce qui donne en même temps à la
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


science sociale sa matière et son mode de validité, la relativité
qui la sépare des téléologies philosophiques du vrai. « C'est
parce qu 'ü faut de la cohésion dans les groupes afin qu'ils sur-
vivent qu'il y a du sens, et non pas l'inverse», écrit encore
Bruno Étienne3•
On pourrait se contenter de prendre acte de ce change-
ment de monde, de l'impossibilité aujourd'hui de nouer les
quatre termes de l'histoire, de la vérité, du peuple et de l'uni-
versel dans un processus de faire-monde du vrai. On consta-
terait ainsi qu'une possibilité de constitution d'objets et
d'énoncés politiques était liée à une cosmologie et à un régime
de vérité qui nous sont devenus étrangers. On serait alors
condamné à ne parler de cette configuration politique que du
point de vue de l'historien. Je me demande pourtant si l'on
ne peut pas définir un autre angle d'attaque à partir duquel
on maintiendrait la question dans les termes de la politique.

3. Ibid, p. 143

39
L'hypothèse de base serait celle-ci : la croyance en un régime
de vérité est au moins autant l'effet que la cause d'un mode
donné de subjectivation politique. Il ne s'agirait plus seule-
ment alors de comparer les illusions et les désenchantements
du rapport de l'histoire à la vérité qui définissent les possibi-
lités d'énonciation de la politique. Il s'agirait de comparer des
positions du rapport politique du même et de l'autre, les-
quelles déterminent la foi en tel régime de vérité ou de non-
vérité de l'histoire.
Je proposerai donc un certain déplacement: d'une analyse
« historiale >>, centrée sur le rapport guerre/vérité et sur la
cause de l'universel produite par la double négation de l' alté-
rité de l'autre, à une analyse politique, centrée sur ce qui a pu
inscrire la lutte contre la guerre dans une pratique politique
ici, à savoir une certaine cause de l'autre. J'emploie ce terme
qui, assurément, a pour nous quelque chose de malsonnant.
Mais aussi bien a-t-il toujours été malsonnant. Parler de cause
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


de l'autre, c'est apparemment renvoyer la politique à ce
qu'elle ne veut pas être et qu'elle a raison de ne pas vouloir
être, à savoir la morale. Mais il s'agit justement de voir qu'il y
a une inclusion politique de l'autre qui n'est pas celle de la
morale et qui n'est pas non plus son opposé, selon la position
ordinaire du rapport des termes où la politique est posée
comme le monde des intérêts de communautés suivant leur
logique propre de conservation et la morale comme celui du
respect de l'autre commandé par des principes transcendant la
limitation politique.
La question de la lutte contre la guerre d'Algérie, contre la
manière dont elle était menée par les gouvernements français,
posait justement un dilemme : en quoi la cause des Algériens
pouvait-elle être notre cause, autrement que sur le plan
moral ? Souvenons-nous de la préface de Sartre aux Damnés
de la terre de Franz Fanon. Préface paradoxale puisqu'elle
nous présentait un livre en nous avertissant que ce livre ne
nous était pas adressé. La guerre de libération des colonisés

40
est la leur, nous disait Sartre. Ce livre s'adresse à eux. De nous-
mêmes ils n'ont rien à faire, et surtout pas de nos protestations
de belles âmes humanistes. Celles-ci sont la dernière forme du
mensonge colonial que la guerre fait voler en éclats, auquel la
violence oppose sa vérité. La vérité de la guerre se posait ainsi
comme la dénonciation du mensonge de la morale. Le para-
doxe de cette affirmation anti-morale, c'est qu'en excluant une
cause de l'autre, elle définissait en fait un rapport purement
moral et purement individuel à la guerre comme telle. Ainsi le
déserteur Maurice Maschino donnait-il comme légitimation
de son action la morale de la liberté et de la responsabilité
absolues fondée par le même Sartre dans L'ttre et le néant:
« Si je suis mobilisé dans une guerre, cette guerre est ma guerre,
elle est à mon image, et je la mérite ». Ainsi se conjuguaient
deux sartrismes opposés : une pensée de l'histoire-vérité
congédiant toute morale du souci de l'autre, et une pensée de
la liberté faisant de la guerre de l'État français l'affaire propre
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


de chacun en tant que tel. La possibilité d'une mobilisation
proprement politique, rompant le seul dialogue de la guerre
et de la morale, était alors liée à la possibilité d'une énonciation
tierce, une énonciation qui dise : cette guerre est notre guerre
et elle n'est pas notre guerre.
Des travaux d'historiens nous ont récemment rappelé que
le point de départ des grandes manifestations de la fin de la
guerre d'Algérie a été la journée du 17 octobre 1961 :celle de
cette manifestation parisienne des Algériens à l'appel du
F.L.N. marquée par une répression sauvage et un black-out
total sur le nombre des victimes. Cette journée, avec son
double aspect manifeste et caché, a été un point tournant, un
moment où les apories éthiques du rapport entre le mien et
l'autre se sont transformées en subjectivation politique d'un
rapport d'inclusion de l'altérité. Ce qui a été capital dans
l'effet de cette journée, c'est la manière dont les questions de
visibilité et d'invisibilité de la répression se sont trouvées
intriquées avec les trois rapports en jeu : entre les militants

41
algériens et l'État français ; entre l'État français et nous ; entre
les militants algériens et nous\ Du point de vue de l'État fran-
çais, cette manifestation, c'était l'apparition des Algériens en
lutte comme intervenants politiques dans l'espace public
français, d'une certaine manière, comme citoyens français.
Cet intolérable a eu le résultat que l'on sait : les bastonnades
et les noyades sauvages ; en bref, un nettoyage policier de
l'espace public, soustrayant, par le black-out de l'informa-
tion, la visibilité même de son opération. Pour nous, cela vou-
lait dire que quelque chose avait été fait chez nous en notre
nom, quelque chose qui nous était doublement soustrait. Le
compte même des disparus a été, à l'époque, impossible. Ce
qu'a signifié cette double disparition, nous pouvons le com-
prendre en quelque sorte a contrario, à partir d'une phrase de
Sartre dans sa préface aux Damnés de la terre : « Aujourd'hui
l'aveuglant soleil de la torture est au zénith, il éclaire tout le
pays » 5 • Or, en vérité, cet aveuglant soleil n'a jamais rien
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


éclairé. Les corps marqués et suppliciés n'éclairent pas. Nous
le vérifions aujourd'hui où l'on nous en montre beaucoup
plus qu'à l'époque, dans des images venant de Bosnie, du
Rwanda ou d'ailleurs. Cette exposition produit au mieux de
l'indignation morale, une douleur de ce qui arrive à l'autre,
une haine à vide contre le tortionnaire ; plus secrètement, cela
produit souvent le sentiment de sécurité de n'être pas dans la
peau de cet autre, quelquefois une irritation contre ceux qui
nous rappellent indiscrètement l'existence de la souffrance.
La crainte et la pitié ne sont pas des affects politiques.
Ce qui a éclairé alors une scène politique ici, ce n'est pas
cet aveuglant soleil. C'est plutôt, à l'inverse, une invisibilité,
une soustraction produite par l'opération de la police. Or la
police, avant d'être une force de répression musclée, est

4. <<Nous>>, dans la suite de ce texte, désignera simplement une génération


politique saisie dans sa globalité.
5. Les Damnés de la terre, Éditions Maspéro, 1960, p. 26

42
d'abord une forme d'intervention qui prescrit le visible et
l'invisible, le dicible et l'indicible. Et c'est par rapport à cette
prescription que la politique se constitue. La politique ne se
déclare pas par rapport à la guerre, conçue comme apparition
en vérité d'un propre de l'histoire. Elle se déclare par rapport
à la police, conçue comme loi de ce qui apparaît et de ce qui
s'entend, de ce qui se compte et ne se compte pas6• Or il faut
se rappeler que la guerre d'Algérie, officiellement, n'était pas
une guerre. C'était une opération de police à grande échelle.
La réponse politique était donc une réponse à cette nature
policière de la guerre, différente de l'appréciation de la vali-
dité historique de la guerre de libération. A partir de là était
possible une subjectivation politique qui ne fût pas une aide
extérieure à la guerre de l'autre ou une assimilation de sa
cause guerrière à la nôtre. Cette subjectivation politique, elle
était faite d'abord d'une désidentification par rapport à l'État
français qui avait fait cela en notre nom et soustrait cela à
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


notre vue. Nous ne pouvions nous identifier à ces Algériens
brutalement apparus et disparus comme manifestants dans
l'espace public français. Nous pouvions en revanche nous
désidentifier par rapport à cet État qui les avait tués et sous-
traits à tout compte.
Or la cause de l'autre comme figure politique, c'est
d'abord cela: une désidentification par rapport à un certain
soi. C'est la production d'un peuple qui est différent du
peuple qui est vu, dit, compté par l'État, un peuple défini par
la manifestation d'un tort fait à la constitution du commun,
laquelle construit elle-même un autre espace de commu-
nauté. Une subjectivation politique implique toujours un
«discours de l'autre», en un triple sens. Premièrement, elle
est le refus d'une identité fixée par un autre, une altération
de cette identité, la rupture donc avec un certain soi.

6. Pour plus de précisions sur ce point, je me permets de renvoyer à mon


livre La Mésentente, Paris, Galilée, 1995.

43
Deuxièmement, elle est une démonstration qui s'adresse à un
autre, qui constitue une communauté définie par un certain
tort. Troisièmement, elle contient toujours une identification
impossible, une identification avec un autre auquel, en même
temps, on ne peut être identifié: « damnés de la terre » ou
autre. En l'occurrence, il n'y avait pas d'identification à ces
combattants dont les raisons n'étaient pas les nôtres, à ces vic-
times dont les visages même nous étaient invisibles. Mais il y
avait inclusion dans une subjectivation politique - dans une
désidentification- de cette identité impossible à assumer.
Cette désidentification a pu devenir le principe d'une
action politique, et pas seulement d'un apitoiement, pour une
raison précise : elle a été la différence politique à soi qui
répondait à une autre différence, une différence juridico-éta-
tique, inscrite depuis un siècle comme différence à soi de
l'identité française. Je veux parler de cette différence entre
sujet français et citoyen français inscrite par la conquête colo-
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


niale comme différence interne à la détermination juridique
de l'être-français. Cette différence, l'État français en avait
proclamé la fin au début de juin 1958. Mais précisément ses
policiers en avaient marqué à nouveau toute la distance dans
cette journée d'octobre 1961, en différenciant par le traite-
ment de la répression ces « Français » des autres, en distin-
guant ainsi ceux qui avaient et n'avaient pas droit d'apparaître
dans l'espace public français. Et, par là, il avait rendu possible
la subjectivation d'une différence à soi de la citoyenneté, d'un
écart entre citoyenneté juridique et citoyenneté politique.
Seulement cet écart à soi du citoyen algérien/français était
subjectivable non plus pour le combattant d'une guerre de
libération désormais attaché à la conquête par la guerre de son
identité algérienne. Ill'était en revanche pour nous, pour ceux
qui étaient pris entre deux définitions de la citoyenneté : la
définition nationale de l'appartenance française et la définition
politique de la citoyenneté comme compte des incomptés. Il
ne créait plus de politique pour les Algériens. Mais il créait

44
ici une subjectivation politique, un rapport de l'inclus à
l'exclu, sans nom spécifique de sujet. Mais peut-être est-ce
cette subjectivation sans nom d'un écart entre deux citoyen-
netés qui s'est nommée quelques années plus tard dans une
formule exemplaire d'identification impossible, le « Nous
sommes tous des Juifs allemands » de 1968 : identification
impossible qui retournait une appellation stigmatisante pour
en faire le principe d'une subjectivation ouverte des incomp-
tés, sans confusion politique avec toute représentation d'un
groupe social identifiable. Qu'est-ce qui fait en effet la spéci-
ficité de cette séquence politique ponctuée par Mai 68 et que
les imbéciles s'acharnent à interpréter en termes de mutation
des mœurs et des mentalités ? C'est, je crois, la redécouverte
de ce qu'il y avait au fond des grandes subjectivations du
mouvement ouvrier- et qui s'était perdu entre l'identification
sociologique de la classe et l'identification bureaucratique de
son parti. C'est la redécouverte de ce qu'est un sujet politique
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


- prolétaire ou autre : la manifestation d'un tort, un compte
des incomptés, une forme de visibilité de ce qui est réputé
non-visible ou soustrait à la visibilité.
Bien sûr, on pourra dire que ces considérations qui
devraient être croisées sont parfaitement autocentrées. J'ai
annoncé que je ne parlerai que des formes françaises d'iden-
tification de l'enjeu algérien. Mais je crois aussi important de
cerner la forme spécifique du rapport entre inclusion et exclu-
sion qui faisait la limite propre de cette subjectivation poli-
tique. Assurément, cette appropriation de l'invisibilité des
corps tués et soustraits était aussi une manière de ne pas les
voir, de construire une algérianité qui n'était qu'une catégo-
rie de l'agir politique français. On pourrait répondre que cette
occultation elle-même était strictement corrélative du dis-
cours de la révolution algérienne. Celui-ci ne donnait au
combattant algérien que le pur visage de la guerre qui détruit
l'oppression et de l'avenir vierge qui en résulte. L'abstraction
de l'autre répondait ainsi à l'abstraction du même. D'un côté,

45
le discours de la guerre réappropriatrice n'autorisait qu'un
rapport extérieur d'aide à une identité en constitution. De
l'autre, la subjectivation française de l'écart de la citoyenneté
définissait un rapport d'intériorisation de l'autre qui se
repliait sur la scène politique française. La guerre d'appro-
priation d'une identité historique et la politique de subjecti-
vation d'une identité impossible se retrouvaient alors sans
lien politique fort entre elles. Dirigeants de la lutte algérienne
et militants contre la guerre d'Algérie se sont trouvés com-
plices dans un même effacement politique de la singularité du
combat. Mais cet effacement a eu des effets politiques inverses
de l'un et l'autre côté. Dans cette Algérie qui avait gagné son
indépendance, il a signifié la confrontation brutale du dis-
cours et de la réalité, et toutes les formes du retour de ce qui
avait été dénié ou refoulé. Il a signifié la confrontation sans
médiation, sans scène de subjectivation politique, entre le
peuple du discours d'État et la population renvoyée à sa réa-
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


lité sociologique et culturelle. Ici, en revanche, du côté des
perdants de la guerre, il a contribué à redéfinir une scène de
subjectivation politique des incomptés. On pourrait alors dire
que le profit politique de cette « cause » de l'autre a été
obtenu ici et exprimer le paradoxe dans les termes moraux de
la dette impayée. Mais je crois qu'il serait plus intéressant de
penser les choses en termes d'oubli et de mesurer dans notre
présent la portée à long terme de cet oubli.
Je l'ai dit, pour comparer notre présent aux temps de la
lutte anti-colonialiste et anti-impérialiste, le plus intéressant,
à mon sens, n'est pas d'opposer un temps de la foi historique
à un temps du relativisme généralisé. Le discours dominant
nous montre l'agir politique continûment entamé par les
désillusions de cette foi. Il nous déroule un engrenage à
rebours qui, en rétablissant fait après fait, aurait fait dispa-
raître le sol de confiance historique pour tout agir politique.
De la désillusion instantanée des illusions tiers-mondistes des
années 60, on serait passé, dans les années 70, à la découverte

46
du Goulag, dans les années 80 à celle que les Français
n'avaient pas tous résisté et, au tournant de 89, à celle que la
Révolution française n'avait pas été ce qu'on croyait. Ainsi
l'agir politique se serait-il trouvé orphelin de tout ce qui lui
faisait un monde. J'ai essayé, pour ma part, de dire qu'il fallait
peut-être prendre les choses à l'envers : plutôt que de com-
parer un régime de la vérité conquérante à un régime de la
vérité désenchantée, comparer un statut de l'altérité à un
autre. Il n'y a pas de la politique parce qu'il y a la foi en un
avenir triomphant de l'émancipation. Il y a de la politique
parce qu'il y a une cause de l'autre, une différence de la
citoyenneté à elle-même.
L'oubli de cette différence, nous en constatons partout ici
l'effet. C'est le consensus qui identifie le sujet politique
« peuple » à la population décomposée et recomposée en ses
groupes, porteurs de tel intérêt ou de telle identité, et le
citoyen politique au sujet du droit, lui-même tendancielle-
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


ment assimilé au sujet économique, microcosme de la grande
circulation et de l'échange incessant des droits et des capaci-
tés, des biens marchands et du Bien commun. C'est aussi ce
qui est la conséquence ou le complément de l'utopie consen-
suelle : le point de rupture où la petite machine économico-
juridique prend la figure de l'exclu, de celui que la perte des
biens met en perte d'« identité » et en déshérence du « lien
social». C'est la requête identitaire, négatrice d'une citoyen-
neté d'inclusion de l'autre, et ce, sous sa double forme : la
forme communautaire d'affirmation des seuls droits du
Même et la forme religieuse de soumission à la seule loi de
l'Autre. C'est encore le complément dérisoire des commu-
nautarismes et des intégrismes : cet « universalisme » qui
identifie totalement la citoyenneté à la juridicité étatique et
perd rarement l'occasion d'associer aux principes de la laïcité
les frissons discrets du racisme et à la défense du droit des
peuples la fièvre des guerres de reconquête. C'est enfin
l'« humanitaire » comme cause d'une humanité nue, défense

47
de droits de l'homme strictement identifiés aux droits de la
victime, aux droits de ceux qui n'ont pas les moyens de faire
valoir leurs droits, d'en faire l'argument d'une politique: en
bref, une « cause de l'autre » ramenée de la politique à la
morale, entièrement résorbée en devoir envers ceux qui souf-
frent et venant finalement accompagner les polices géostraté-
giques des grandes puissances7•
On ne peut ainsi penser le passé franco-algérien en
simples termes de répartition des profits et des pertes. La dis-
symétrie propre à la question algérienne a eu des effets immé-
diats contradictoires. Mais la dissymétrie n'est pas seulement
une affaire de tâche manquée. Elle est inhérente au nœud de
la logique guerrière et de la logique politique propre à la
décolonisation. Il n'y a pas de cause de l'autre dans la guerre.
Il n'y en a que dans la politique et elle y fonctionne comme
identification impossible. Mais aussi l'oubli même de cette
contradiction, nommée « guerre d'Algérie », est oubli de
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)


l'altérité intérieure, de la différence de la citoyenneté à elle-
même qui est propre à la politique. L'on sait comment, en
France, l'oublié fait retour sous la forme du « problème
immigré » et des déchaînements nouveaux du racisme. J'ai
écrit, comme d'autres, que« l'immigré», qui est la cible de
ces déchaînements, était l'ouvrier immigré d'hier, qui avait
perdu son autre nom, son nom d'ouvrier ou de prolétaire. Et

7. La question bosniaque a été exemplaire pour ce déplacement de la position


de l'autre. Elle a montré que la la figure de l'autre souffrant ne délivrait par
elle-même aucune politique, parce que cet autre, à la différence de l'autre
algérien ou vietmamien n'était pas notre autre, qu'il ne définissait aucun rap-
port de notre citoyenneté à elle-même. Tout l'effort de la lutte politique sur
la Bosnie a été de s'arracher à la simple demande d'aide aux victimes, de défi-
nir un intérêt commun, à partir de l'opposition, dans la Bosnie souffrante
elle-même, de deux idées de la communauté : l'idée de la répartition équili-
brée des populations et des identités qui s'inscrit encore dans la logique poli-
cière de l'agresseur et l'idée de la communauté sans appartenance de ceux qui
assument la simple contingence d'être-là ensemble, sans aucun autre prin-
cipe de distribution que le principe fondateur de la politique, celui de l'éga-
lité de n'importe qui avec n'importe qui.

48
en perdant cette subjectivation politique, il se trouvait ramené
à la simple identité de l'autre, pur objet de sollicitude ou, plus
souvent, de haine. Il faut, je crois, compléter cette analyse. Ce
qui rendait opérante cette identité politique d'« ouvrier » ou
de« prolétaire», c'était la disjonction entre subjectivité poli-
tique et groupe social. Et cette disjonction passe par l'accueil
d'une cause de l'autre. C'est par celle-ci qu'un sujet comme
« ouvrier » ou « prolétaire » se sépare de l'identité d'un
groupe social en lutte d'intérêts avec tel ou tel autre groupe,
qu'elle devient une figure de citoyenneté. L'oubli de
l'Algérie, c'est alors l'oubli d'une de ces fractures par les-
quelles les identités sociales se fissurent et donnent lieu à des
subjectivations politiques. Il est difficile de faire de la poli-
tique « avec » la guerre. Mais il est difficile d'en faire en géné-
ral. Et ces situations limites où la politique, la guerre et la
morale mettent en aporie la question de l'autre sont aussi des
situations essentielles pour penser la fragilité de la politique.
© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)

© Éditions Hazan | Téléchargé le 27/01/2021 sur www.cairn.info (IP: 190.17.251.112)