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« L’Albatros »

Introduction
 Amorce : Les poètes se sont souvent efforcés de nous montrer une autre face du monde, de
transformer la boue en or, par l’alchimie des mots, comme l’a déclaré Baudelaire.
 Baudelaire : Baudelaire est un poète du dix-neuvième siècle difficilement classable. Il est à la
charnière entre le romantisme et le symbolisme. On le considère comme le chantre de la modernité
par l’élan nouveau qu’il donne à la poésie avec les thèmes qu’il aborde. Il a été critique d’art (Les
Curiosités esthétiques) mais surtout poète connu pour ses deux recueils : Les Fleurs du Mal et Le
Spleen de Paris (appelé aussi Petits poèmes en prose). Il a aussi magistralement traduit Edgar Poe.
 Les Fleurs du Mal : ce recueil paraît en 1857 et sera l’objet d’un procès, certaines pièces de l’œuvre
étant considérées comme obscènes (la même année, le roman Madame Bovary de Flaubert sera
poursuivi pour les mêmes raisons…). Cet opus est constitué de plusieurs sections (« Tableaux
parisiens », « Mort », « Révolte », « Le Vin »…) qui offrent une esthétique neuve, par une mise en
scène du transitoire, du mal, de sujets alors inouïs en poésie (du moins de façon aussi directe). Le
titre est d’ailleurs révélateur à cet égard puisqu’il donne le dessein de l’artiste : « extraire la beauté
du mal ».
 « L’Albatros » : ce poème est issu de la première et plus longue section du recueil intitulée « Spleen
et Idéal » (formule qui fait s’opposer la mélancolie et les aspirations du poète à un monde plus beau).
Il ne sera inclus au recueil qu’en 1859. Dans ce deuxième poème des Fleurs du Mal, Baudelaire se
sert de la figure de l’albatros pour définir le poète, tiraillé entre l’azur-Idéal et le sol-Spleen. Ainsi,
dès le début du recueil, l’auteur donne une image de ce qu’est pour lui le poète au milieu de ses
contemporains.
 Lecture expressive
 Découpage du texte : le poème peut être divisé en trois mouvements, suivant le déploiement de la
peinture allégorique de l’oiseau que propose Baudelaire et la transformation de sa situation (la boue
et l’or).
Dans la première strophe, le poète plante le décor dans lequel l’albatros évolue, il rappelle les
circonstances dans lesquelles il nous sera montré.
Les deuxième et troisième strophes invitent le lecteur à considérer le sort que réservent les matelots
à l’albatros, dès lors qu’il est sur le pont du navire.
Enfin, dans la dernière strophe, Baudelaire compare explicitement l’oiseau de mer au poète, à l’aise
dans l’azur et inquiété au sol.
 Projet de lecture : Nous montrerons que Baudelaire, à travers ce poème, souhaite mettre en avant
ce qui peut empêcher le poète d’atteindre l’idéal : l’albatros devient par la comparaison, son double,
maltraité par les hommes.

Premier mouvement : les circonstances, la situation de l’albatros


[Première strophe]

 Le premier vers fait entrer en scène directement les « hommes d’équipage » en position de sujet
alors que le titre nous indiquait qu’il s’agirait de l’albatros. Ils apparaissent d’emblée comme les
antagonistes. Le premier mot du poème est l’adverbe « souvent », qui marque la fréquence de
capture de ces oiseaux et le complément de but « pour s’amuser » range cette occupation parmi les
divertissements, opposant ainsi l’infinitif « amuser » du premier vers au verbe « prennent » au
présent de l’indicatif qui marque une habitude : le contraste, accentué par le rejet du groupe verbal,
souligne bien la violence dont ils font preuve et la liberté dont ils privent leur proie.
 La périphrase qui décrit les albatros comme « vastes oiseaux des mers » occupe un hémistiche, au
même titre que « les hommes d’équipages » et met face à face, pour ainsi dire, l’humain et l’animal.
L’hypallage qui permet d’attribuer l’adjectif « vastes » à « oiseaux » plutôt qu’à « mers » leur
confère une dimension cosmique et le complément du nom « des mers » les distingue de l’homme,
leur habitat n’étant plus la terre. Ils occupent une position supérieure par rapport au commun des
mortels.
 Au troisième vers, la proposition subordonnée relative permet de poursuivre la caractérisation de
l’albatros. Pour l’instant, il est le membre de son espèce, par l’article indéfini pluriel à valeur
générique « des » du vers précédent. Le présent à valeur itérative est à nouveau employé pour
signifier que son parcours aérien accompagne généralement le bateau. Une nouvelle périphrase
« indolents compagnons de voyage » renchérit sur cette idée en personnifiant l’animal. L’adjectif
« indolents » donne l’impression que les albatros sont soumis à l’attraction du navire, qu’ils
subissent leur sort.
 Dans le dernier vers du quatrain, le vol des albatros semble se régler sur la course du navire, décrit
comme « glissant sur les gouffres amers ». Le contraste entre l’horizontalité du parcours et la
verticalité vertigineuse des profondeurs paraît traduire les dangers qu’ils peuvent rencontrer.
L’adjectif « amers » renvoie aussi bien au sel de la mer qu’à l’effet produit par la rencontre avec les
hommes.
Transition : le poète, après cette présentation générale, va opérer un rapprochement en évoquant ce
dont ils sont victimes en se retrouvant sur le pont du navire.
Deuxième mouvement : le sort de l’albatros entre les mains des matelots
[Deuxième et troisième strophes]
Attitude générale [deuxième strophe]

 Dès que les albatros sont capturés, ils semblent transformés en attraction de foire. Le complément
de lieu « sur les planches » les fait se produire comme sur une scène de théâtre. Mais ils ne sont pas
à proprement parler acteurs : ils ont été « déposés » et sont en position de complément d’objet, dans
la phrase ; ils subissent leur sort.
 La locution adverbiale « à peine » met en avant la quasi simultanéité entre leur prise et leur
présentation comme instruments de spectacle. La métamorphose se dit dans l’opposition entre les
marques de leur grandeur et la piètre figure qu’ils font. La périphrase « rois de l’azur », qui les
personnifie et les élève au plus haut rang de la hiérarchie humaine tout comme « leurs grandes ailes
blanches » qui occupent un hémistiche complet correspondent aux connotations positives qu’on leur
attribue quand ils planent dans les airs.
 Par antithèse, les adjectifs dépréciatifs « maladroits et honteux » et l’adverbe « piteusement »
montrent leur déchéance quand ils sont au sol. Avec la périphrase tolérative « laissent […] traîner »,
ils donnent l’impression de ne plus être capables de grand-chose. La comparaison des ailes avec
« des avirons » insiste sur l’inutilité de ces membres qui leur assuraient une prestance dans le ciel.
Elles seraient comme des objets encombrants, presque détachés d’eux, comme le suggère le
complément de lieu « à côté d’eux ». Baudelaire nous dresse ici un portrait pathétique de ces oiseaux
prisonniers.
Un cas particulier [troisième strophe]

 Dans la troisième strophe, le poète nous fait entendre et voir ce dont sont capables les hommes
« pour s’amuser ». Il restitue les commentaires que pourrait émettre un témoin du mauvais
traitement dont souffrirait, cette fois-ci, un albatros en particulier. Toute la strophe en reprend le ton
moqueur par le recours à la modalité exclamative.
 Plusieurs termes aux connotations dépréciatives sont employés : « gauche et veule », « comique et
laid », « infirme » ; tous concourent à l’enfermer dans l’image de la maladresse. L’antithèse
« voyageur ailé » / « infirme qui volait », dans ces périphrases qui le nomment, suit bien la
dégradation qui s’est opérée : l’imparfait et l’adverbe « naguère » signifient la rapide transformation
par le passage du haut vers le bas. L’albatros est en quelque sorte défiguré.
 Mais les matelots ne se contentent pas d’être spectateurs. Ils s’en prennent à lui physiquement et
moralement, si l’on peut dire. Les pronoms indéfinis « L’un […] l’autre » donnent la sensation qu’il
ne peut échapper à leur harcèlement. Le premier « agace son bec avec un brûle-gueule », au risque
de le brûler : les allitérations en [g] et en [b] pourraient imiter le bruit des coups. Le deuxième
« mime, en boitant, l’infirme qui volait » : il offre donc une caricature de l’oiseau, une image
grotesque de celui qui pouvait être objet d’admiration ; le gérondif « en boitant » suggère la
démarche de l’albatros.
Transition : le poète, après avoir montré ce que les hommes sont capables de faire subir à l’albatros,
peut dès lors rendre sa dimension allégorique au poème en se comparant à l’oiseau face à ses
contemporains.
Troisième mouvement : la comparaison du poète avec l’albatros
[dernière strophe]

 La dernière strophe scelle le rapprochement entre l’albatros et le « Poète » par la comparaison du


vers 13. La majuscule intronise le poète ; la périphrase « prince des nuées » employée pour désigner
l’albatros et par laquelle il lui est associé lui accorde une noblesse. Les « nuées » rappellent l’azur
des vers précédents, où l’oiseau prenait hauteur. C’est aussi une image traditionnelle du poète qui
n’aurait pas les pieds sur terre et qui aurait la tête dans les nuages. Cette allusion aux « merveilleux
nuages » réapparaîtra chez Baudelaire dans « L’Etranger » (Le Spleen de Paris) où le personnage
« énigmatique » contemple le ciel et la migration des nuages [https://www.poetica.fr/poeme-
1443/charles-baudelaire-etranger/].
 Mais Baudelaire conserve surtout la majesté de l’albatros dans la proposition relative qui suit. Par
l’emploi du verbe « hante », il fait de l’albatros un animal dans son élément au milieu de l’agitation
météorologique ; il le personnifie en montrant la distance et le jeu avec lesquels il considère la
condition dans laquelle il se trouve : « il se rit de l’archer » prouve qu’il est hors d’atteinte de ce qui
vient du sol, des traits moqueurs ; il inverse le jeu de domination, dès lors qu’il est dans le ciel.
 Le point-virgule vient opposer cette situation heureuse à celle qui l’attend au sol. Le vers 15 met
l’accent sur sa position spatiale : avec les deux compléments de lieu « sur le sol, au milieu des
huées », on le voit dans un environnement hostile, notamment auditivement par les cris de mépris,
de rejet, dont il est l’objet. Le participe passé « exilé », en début de vers, le laisse d’autant plus
esseulé que la phrase fonctionne sur une anacoluthe, une rupture de construction : le terme « exilé »
ne s’applique pas au sujet « ses ailes » mais au pronom complément « l’ ».
 La chute du poème synthétise l’image du poète à travers l’hypotypose (description vivante et
frappante) : elle conjugue la grandeur du poète et son inadaptation au monde qui l’entoure. Les
« ailes de géant » l’apparentent à une créature mythologique et signalent sa supériorité mais le verbe
« empêchent » invalide l’efficacité de cet attribut. Le mouvement qui le définissait dans la première
strophe et qui paraissait facile (cf. le parallèle entre le navire et l’albatros et le choix du verbe au
participe présent « glissant ») s’arrête. On est passé du vol à la marche mais sans pouvoir
progresser… Cet arrêt concorde avec la fin du poème comme pour délimiter l’espace du poète par
rapport à celui des lecteurs qui reçoivent son œuvre.
 En somme, cette dernière strophe dessine l’image du poète décrié par ses contemporains et qui ne
trouve de réconfort que dans l’art qu’il maîtrise. Baudelaire sentait certainement le regard méprisant
de la population de son époque à l’égard de la poésie et de la création en général.
Conclusion :
Bilan : dans ce poème, Baudelaire nous dresse indirectement, allégoriquement, le tableau de la condition
du poète. Il reprend bien les caractéristiques de la poésie telle qu’il la définit : un moyen de transmutation
de la boue en or : ici, c’est l’acte poétique qui élève le poète au-dessus des hommes.
Ouverture : on pourra rapprocher ce texte de

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