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Revue de l'histoire des religions

H. Corbin. L'homme de lumière dans le soufisme iranien


Jean Jolivet

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Jolivet Jean. H. Corbin. L'homme de lumière dans le soufisme iranien. In: Revue de l'histoire des religions, tome 182, n°2,
1972. pp. 193-195;

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ANALYSES ET COMPTES RENDUS 193 i

jamais existé sous la .forme synthétique qui nous est présentée. Il


y a là un saut dans l'inconnu qui est difficilement admissible.
On pourrait faire bien d'autres remarques au sujet de ce livre,
en particulier dans le domaine' de l'eschatologie, qui; apparaît ici
comme très secondaire et toujours très proche de celle des Pharisiens.
Mais il. faut se limiter. L'ouvrage du professeur de l'Université de

!
Jérusalem apparaît comme important, parce qu'il constitue
l'expression d'une attitude juive en face du personnage de Jésus. Il y a là;
un effort de compréhension, qui est tout à : fait dans la ligne de
l'œcuménisme, dont on parle tant. Mais, si Ton veut rester dans le
domaine de l'histoire, il semble difficile de faire de Jésus un rabbin,
car cette solution pose plus de problèmes qu'elle n'en résout.
Jean Hadot.

Henry Corbin, L'homme de lumière dans le soufisme iranien, Cham-


béry-Saint-Vincent-Saint-Jabron (Editions Présence, Diffusion :
librairie de Médicis, Paris), 1971, in-8°, 231p.1.

Le lecteur des ouvrages de H. Corbin se laisse volontiers saisir


par la chatoyante richesse des détails — qu'il s'agisse d'agencements
de concepts ou des expériences et images que proposent les
philosophes et les auteurs spirituels auxquels ces ouvrages nous initient-
Mais, sitôt qu'on ; a acquis quelque familiarité avec cette œuvre
considérable (par son ampleur et son objet), on reconnaît" dans ce
:

foisonnement des directions, des lignes de force, qui s'esquissent


d'un livre ou d'un chapitre à l'autre, et dont l'ensemble dessine la
structure d'un univers mental dont H. Corbin se veut le géographe,
ou mieux, comme il le dit lui-même, le phénoménologue : la
;

spéculation, la théosophie ('ilm ilâhï) islamique, sous la forme > que


H. Corbin considère comme la plus profonde et la seule complète
— la « philosophie prophétique » construite par l'islam chî'ite sur
le double fondement d'une exégèse spirituelle ; du Coran, et des
traditions des Imâms. Les données toujours plus nombreuses recueillies
par une enquête inlassable et déjà longue submergeraient l'esprit si
elles ne s'ordonnaient autour de quelques thèmes inépuisables2. Cela
n'empêche pas qu'il soit fort malaisé de rendre compte sans le trahir
d'un livre de H. Corbin : chaque détail impliquant tout l'ensemble,
on ne peut ni le retenir pour lui seul, ni le négliger : il' y a là une

1) Ce livre a eu une première édition dans le volume Ombre et lumière,


publié par l'Académie septentrionale (Desclée de Brouwer, 1961).
2) Une synthèse de ces données vient de nous être fournie par un ensemble
monumental dont deux volumes ont paru dernièrement : Henry Corbin, En
Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques : I. Le shi'isme duodécimain ;
IL Sohrawnrdî et les platoniciens de Perse, Paris, G-allimard, 1971, in-8°, xxix-
rm p., 384 p. (cf. RHR, juillet 1972, p. 88-94).

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sorte de correspondance, ou d'expression monadologique, qui exigerait:


à la. fois une vision totalisante et une analyse infinie. Cela? dit, on
peut au moins tenter de conduire le lecteur jusqu'au seuil, en lui
proposant quelques repères.
Paradoxalement, c'est par la; ténèbre que nous pénétrerons dans
cette étude sur Г « Homme de Lumière »; l'auteur lui-même nous
y invite : « Peut-être entrevoit-on la corrélation qui impose d'une
part de distinguer entre la surconscience et la subconscience, et d'autre
part entre la lumière noire et le noir de Vobjet noir. C'est toute Vorien-
lation que l'on aura cherché à fixer dans le présent essai... » (p. 154).
En effet; on trouve • ici groupés les principaux thèmes de cette
recherche-: les degrés de la conscience, c'est-à-dire les niveaux où s
atteint l'âme ; ou encore, sa présence à la nuit divine ou à la « ténèbre
ahrimanienne » — l'islam iranien ayant repris dans sa texture les
traditions zoroastriennes ; les diversités de coloration attachées aux
états spirituels ; et ce « phénomène primaire de notre présence au
monde » qu'est Vorientation (p. 13) : car, dans la phrase qu'on a citée,
il faut prendre ce mot dans son sens plein : toute « présence humaine »
(donc aussi toute recherche) « spatialise un monde autour d'elle »,
s'oriente vers un pôle. C'est là le sujet du premier chapitre : on y
rencontre un Orient qui n'est pas l'Est des cartes géographiques,
mais, hors des sept climats de la cosmographie iranienne, dans um
« huitième climat » situé à la verticale, une manière de Nord;
transcendant à l'espace sensible, « Orient mystique suprasensible, lieu de
l'Origine et du Retour... VOrient que cherche le mystique » (p. 14-15)..
Voilà que surgit aussitôt un thème qu'on retrouve sans cesse dans
les ouvrages de H. Corbin : car où situer ce pôle, ou- ce huitième
climat, sinon dans un monde qui, sans être celui de la perception
sensible, est pourtant doué de spatialité ? C'est le « monde imaginai »,
troisième sphère à part de celle des sens et de celle des concepts,
lieu où s'opère la visualisation des idées, domaine des visions réelles
où, hors du temps historique, l'âme fait les expériences et les
rencontres qui sont la substance de la vie spirituelle.
C'est ce monde -ainsi déterminé qu'explore tout ce volume à-
travers diverses cultures et divers auteurs. Deux points principaux
dans ces développements : celui de la Nature Parfaite et celui des
lumières, ou plutôt des photismes, car il ne s'agit pas là de la «
philosophie des lumières » construite par Sohrawardï. Le premier est un
lieu commun des religions et spéculations orientales — hermétisme,
zoroastrisme, gnose mandéenne, christianisme avec le Pasteur (VHer-
mas, et islam avec notamment la philosophie de Sohrawardï. Chaque
homme a un double, un « jumeau céleste », qu'il ignorait mais qu'il
reconnaît quand apparaît à lui, dans le monde des images, ce « visage
qui est son propre visage » (voir p. ex. p. 130). C'est cela sa « Nature
Parfaite », et l'on conçoit comment son apparition a un sens spirituel, -
et même plus précisément une orientation : il y a une « corrélation
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entre la découverte du moi intérieur, le moi à la seconde personne,


V Aller Ego, toi, et le sens vertical de la hauteur » (p. 92). Mais d'autre
part, dans le soufisme iranien cette « manifestation du guide spirituel
personnel » est liée à des « perceptions de lumières colorées » (p. 61).
H. Corbin les étudie notamment chez Najmoddïn Kobrâ (1220) et
Najm Ràzi (1256) ; l'un et l'autre décrivent et classent les effusions
de lumières colorées qui correspondent aux états spirituels (voir
p. 100-101; 160-161). C'est là qu'apparaît la « lumière noire » (chap. V),
distincte des ténèbres occidentales et de l'obscurité du corps : c'est
elle qui « fait voir », et comme telle ne peut être vue (p.. 153) ; elle
marque, subjectivement et objectivement, le sommet de l'ascension
mystique (p. 153, 161).
On n'a donné là qu'un résumé très sec, qui donne une impression
fort imparfaite • d'un livre où chaque page ouvre des pistes qui
rejoignent ou recroisent celles qu'ouvrent les autres. On a en outre
négligé les différences entre les divers contextes, pour ne retenir que;
des identités thématiques fondamentales. Mais sur ce dernier point
il faut noter qu'il s'agit bien, dans les divers chapitres de cette étude,
de structures homologues- (structures de concepts et structures
d'images) qui se retrouvent d'un auteur à l'autre — jusqu'à Gœthe,
dont la Farbenlehre fait l'objet du dernier sous-chapitre (p. 202-210).
On
H." touche là un résultat important des recherches poursuivies par
Corbin, et qui apparaît de façon plus manifeste encore dans son
récent volume consacré à Sohrawardï (voir plus haut, en note) : tels
phénomènes religieux qui se donnent; dans des cultures et en des
temps différents présentent des analogies qui sont elles-mêmes des
faits à, décrire et à méditer, indépendamment de toute recherche
causale, c'est-à-dire en « restant phénoménologue jusqu'au bout »
{op. cit., p. 158 ; voir aussi ibid., p. 166-167). C'est-à-dire que dans
ses divers ouvrages H. Corbin nous propose aussi, en quelque sorte,
les éléments d'un discours de la méthode en matière de sciences
religieuses.
Jean Joli vet.

Roger Duvivier, La genèse du « Cantique spirituel » de saint Jean


de la Croix, Paris, Société d'Edition « Les Belles-Lettres », 1971,
1 vol. in-8° de Lxxix-.r)36 p.
C'est le souci d'établir en philologue « une édition critique et
commentée de la forme В du Cantique spirituel » qui a conduit
M. Duvivier à saint Jean de la Croix. Il faut attendre pour connaître
le résultat de ses efforts sur ce point unautre volume dont nous
souhaitons la publication prochaine. Dès à présent, il nous offre
cependant sur l'histoire du; texte quelques vues cavalières qui
redoublent notre curiosité : le ms. d'Alcaudete est sans valeur (p. lxi),
la version A', liée à la Llama, n'est pas la forme définitive de l'œuvre,