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CHAPITRE II

Ce langage qui fa it Vhistoire *

G uy Dumur. — Jamais on n'a tant parlé de linguistique.


Pourtant peu de gens savent de quoi il s'agit.
Ëmile Benvcniste. — La linguistique, c’cst la tentative pour
saisir cet objet évanescent : le langage, et pour l’étudier à la
manière dont on étudie des objets concrets. Il s’agit de trans­
former les paroles qui volent — ce qu’Homère appelait les
« paroles ailées » -— en une matière concrète, qu’on étudie,
qu’on dissèque, où l’on délimite des unités, où l’on isole des
niveaux. C ’est du moins une .tendance de cette discipline,
d’une linguistique qui essaie de se constituer comme science;
c’est-à-dire qui essaie d ’abord de constituer son objet, de
définir la manière dont elle l’examine et essaie ensuite de
forger les méthodes propres à cerner, à analyser cette matière.
G . D . — En quoi la linguistique se distingue-t-elle des anciennes
sciences du langage comme, par exemple, la grammaire, la philo­
logie ou la phonétique ?
E. B. — La linguistique prétend englober tout cela et le
transcender. Tout ce qui relève du langage est objet de la
linguistique. Certaines des disciplines dont vous parlez, la
philologie en particulier, ne s’occupent que de la teneur des
textes, de leur transmission à travers les âges, etc. La lin­
guistique s’occupe du phénomène que constitue le langage et,
naturellement, sans négliger la portion du langage qui se
transforme en écrit. Les préoccupations du philologue ne sont

* Propos recueillis par G u y D u m u r dans L e N ouvel Observateur,


spécial littéraire, n° 210 bis (20 novem bre au 20 décem bre 1968), pp. 28-34.
30 Problèmes de linguistique générale

pas celles du linguiste, bien que celui-ci apporte à celui-là


une aide indispensable, en particulier quand il s ’agit d ’inter­
préter des textes de langues disparues, car le linguiste a
besoin de connaître le plus grand nombre possible de langues
pour définir le langage. C ’est là une des directions dans les­
quelles s’engage la linguistique. On pourrait dire que c ’est
une direction positive — certains disent positiviste — avec
toutes les implications que ce terme comporte.
G . D . — La linguistique est une science récente mais elle a une
histoire, un commencement.
E. B. — En fait, la linguistique a eu plusieurs com m ence­
ments. Elle s’est recommencée et s’est réengendree elle-même
à plusieurs reprises — non sans se donner chaque fois des
antécédents. Dans l ’absolu, pour nous Occidentaux, la
linguistique est née chez les G recs, quand les philosophes
les plus anciens, contemporains de l’éveil de la pensée philo­
sophique, ont commencé à réfléchir sur l’instrument de la
réflexion, et par conséquent sur l ’esprit et le langage. Il y a
eu un deuxième commencement au M oyen Age, quand, à
travers les catégories aristotéliciennes, on recommence à
définir les fondements du langage.
A ujourd’hui, on découvre un autre commencement, hors
et très loin du monde classique, c ’est la théorie indienne de
Pànini. N ous avons là quelque chose d ’extraordinaire, une
description linguistique purem ent formelle qui date, selon
l ’estimation la plus prudente, du iv e siècle avant notre ère.
Pânini, ce grammairien indien, a pris la langue sanskrite
comme objet. Il n’y a pas un mot de spéculation philosophique
mais seulement une analyse formelle des éléments constitutifs
de la langue (mots, phrases, relations entre les mots, etc.).
C e texte est extrêmement ardu, d ’une densité incroyable
(quand on le traduit, il faut dix mots de glose pour un mot du
texte), mais cette concision est voulue parce que c’était un
ensemble de formules à mémoriser destiné à un enseignement
oral que des maîtres se transmettaient et qu’ils enrichissaient
de commentaires. C e texte est connu en Occident depuis
le milieu du XIXe siècle, où l’on a commencé à l’interpréter,
et aujourd’hui on s’y intéresse de nouveau. J’insiste beaucoup
là-dessus parce qu’on retrouve là déjà l’ancêtre des recherches
scientifiques d ’aujourd’hui. Cela est vrai spécialement pour
l ’école structuraliste américaine qui voulait écarter le « men-
Transformations de la linguistique 31

talisme » (qui introduit, dans l’étude du langage, des notions


psychologiques), pour s’en tenir à l’enregistrement et à
l ’analyse formelle d’un corpus de textes. Il s’agissait, en disso­
ciant les unités du langage, de trouver les éléments d’une
structure et de les décrire dans leur agencement : constitution
vocalique et consonantique des formes, distribution statis­
tique de ces éléments, nature des syllabes, longueur des mots,
analyse de ces éléments, analyse des tons si c’est du chinois,
de l’accentuation si c’est une langue qui comporte des accents,
etc. Voilà ce qu’est l’étude de la langue comme système
formel. Et c’est contre cette conception que réagit un linguiste
comme Chomsky. Aujourd’hui cette réaction n’est déjà plus
individuelle mais collective. Dans cette recherche des origines
de la linguistique à travers l’histoire, il se rattache non pas
à Panini, mais à Descartes. Vous savez que Chomsky a écrit
Cartesian Linguistics, qui va ctre traduit en français, et il
retrouve dans les considérations de Descartcs sur le fonction­
nement de l’esprit la justification philosophique de cc qu’il
appelle, lui, la « grammaire générative ».
G. D. — Parmi les commencements, et pour nous en tenir
à la chronologie banale, revenons à Saussure 1.
E. B. — Saussure, ce n’est pas un commencement, c’est
autre chose, ou c’est un autre type de commencement. Son
apport consiste en ceci : a Le langage, dit-il, est forme, non
substance. » Il n’y a absolument rien de substantiel dans
le langage. Toutes les sciences de la nature trouvent leur objet
tout constitué. La linguistique, elle, et c’est ce qui la diffé­
rencie de toute autre discipline scientifique, s’occupe de quel­
que chose qui n’est pas objet, pas substance, mais qui est
forme. S’il n’y a rien de substantiel dans le langage, qu’y a-t-il ?
Les données du langage n’existent que par leurs différences,
elles ne valent que par leurs oppositions. On peut contempler
un caillou en soi, tout en le rangeant dans la série des minéraux.
Tandis qu'un mot, à lui seul, ne signifie absolument rien.
Il n’est que par opposition, par « vicinité » ou par différencia­
tion avec un autre, un son par rapport à un autre son, et ainsi
de suite.
L ’histoire, pour Saussure, n’est pas nécessairement une

1. D ont les cours sur la linguistique, publiés après sa mort, datent de


1907 - 1 9 1 1 .
32 Problèmes de linguistique générale

dimension de la langue, elle n’en est qu’une des dimensions


possibles et ce n’est pas l ’histoire qui fait vivre le langage,
mais plutôt l’inverse. C ’est le langage qui, par sa nécessité,
sa permanence, constitue l’histoire.
Saussure a réagi contre la considération historique qui
prévalait en linguistique lorsqu’il écrivait. Certes, nous sui­
vons par exemple l’histoire des Français, pendant un certain
nombre de siècles, grâce aux textes qui ont été consignés par
écrit; nous pouvons donc suivre le cours de ce que nous appe­
lons une histoire, un déroulement d’événements dans le
temps, mais le langage, dans son fonctionnement, ne connaît
absolument aucune référence historique : tout ce que nous
disons est compris dans un contexte actuel et à l’intérieur de
discours qui sont toujours synchroniques 1. Aucune parcelle
d’histoire ne se mêle à l’usage vivant de la langue. Voilà ce
que Saussure a voulu affirmer. Aujourd’hui, cela ne surprend
plus personne; quand il a énoncé cela, il y a environ soixante
ans, alors que la linguistique était surtout marquée par une
conception historique, diachronique de la langue — chaque
langue était considérée comme une étape dans un devenir et
décrite comme telle — c ’était une nouveauté importante. En
parlant, nous nous référons à des situations qui sont toujours
des situations présentes ou situées en fonction du présent,
de sorte que, quand nous évoquons du passé, c ’est toujours au
sein du présent. Si nous pouvons parler, si notre langue nous
donne le moyen de construire des phrases, c’est que nous
conjoignons des mots qui valent à la fois par les syntagmes 2
et par leur opposition. Saussure a vu qu’il y a ainsi deux
axes dans la manière de voir la langue, qu’il a appelés syn-
chronique et diachronique. Nous faisons deux choses quand
nous parlons : nous agençons des mots, tous les éléments de
ces agencements représentent chacun un choix entre plusieurs
possibilités; quand je dis «je suis », j ’ai éliminé « vous êtes »,
« j ’étais », « je serai », etc. C ’est donc, dans une série qu’on

1. « L a linguistique synchronique s’occupera des rapports logiques et


psychologiques reliant les termes coexistants et form ant systèm e, tels
q u ’ ils sont aperçus par la m im e conscience collective. L a linguistique
diachronique étudiera au contraire les rapports reliant des termes successifs
non aperçus par une mêm e conscience collective, et qui se substituent
les uns aux autres sans form er sj'stèm e entre eu x » (Saussure).
2. G roupe de mots form ant une unité â l ’intérieur d'une phrase.
Transformations de la linguistique 33
appelle paradigme, une forme que je choisis, et ainsi pour
chaque portion d ’un énoncé qui se constitue en syntagme.
Vous avez là le principe et la clef de ce qu’on appelle la struc­
ture. Pour y atteindre, il faut : i° isoler les éléments distinctifs
d’un ensemble fini; 2° établir les lois de combinaison de ces
éléments.
Toutes les fois que vous avez ces possibilités, vous cons­
truisez une structure. La société est une structure : nous y
trouvons des éléments dans un certain agencement; nous
avons des hommes et des femmes de différents âges, dans
différentes situations, dans différentes classes; par conséquent,
nous avons déjà là les identités et les différences qui permet­
tent de constituer un jeu, et la première caractéristique d’un
jeu c’est que les pièces en soient en nombre limité; ensuite,
il faut que chaque élément soit autre chose que l’autre : que
prêtre soit autre chose qu’ouvrier et ouvrier autre chose que
soldat et ainsi de suite. On peut essayer de constituer une
espèce de combinatoire avec ces éléments. Voilà comment le
problème se pose théoriquement.
G. D. — Et le signe, la valeur symbolique du langage? Le
système que vous venez de décrire, c'est du positivisme... A quel
moment intervient la sémiologie1?
E. B. — Nous sommes là devant le problème essentiel
d’aujourd’hui, celui qui dépasse ce qu’on entend banalement
par structuralisme, quoiqu’il soit impliqué par le structura­
lisme. Q u’est-ce que le signe? C ’est l’unité de base de tout
système signifiant. Vous avez un système signifiant qui est la
langue. On peut en trouver d ’autres. Saussure en a cité deux
ou trois : le langage des sourds-muets, par exemple, qui opère
avec d’autres unités qui sont les unités gestuelles; il a cité
également, et c’est plus discutable, le rituel des gestes de
politesse. Mais c’est un répertoire limité : on ne peut pas dire
avec les gestes de politesse tout ce que le langage permet de
dire mais, en gros, c’est du même ordre. Voilà des systèmes
signifiants. La société par elle-même ne peut être dite si on la
prend massivement comme système signifiant.
G . D . — Vous vous êtes intéressé au langage des abeilles tel
qu’il était possible de Vétudier d ’après les travaux de von Frisch.
Est-ce du même ordre ?
x. « Science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale » (Saus­
sure).
34 Problèmes de linguistique générale

E. B. — Ce langage a une signification. Autant que nous


puissions le comprendre, les danses des abeilles représentent
quelque chose et leurs compagnes le comprennent. Ce lan­
gage est signifiant parce qu’il dicte un comportement qui véri­
fie la pertinence signifiante du geste. En revanche, si je fais un
geste pour ouvrir un livre, c’est un geste utile, mais il ne
signifie pas, il n’a pas de portée conceptuelle.
Au sens strict, le structuralisme est un système formel. Il
ne dit absolument rien sur ce que nous appelons la signi­
fication. Nous la mettons entre parenthèses. Nous suppo­
sons que tout le monde comprend que si nous disons : « Vous
avez faim », nous mettons avez à cause de vous. Il y a donc une
combinatoire avec certaines corrélations qui sont codées,
fixées par un code de convention : vous va avec avez et non
avec avons. Mais que signifie « avoir »? Quand je dis :
« Vous avez raison », le verbe « avoir » signifie-t-il la même
chose que si je dis : « Vous avez froid »? Cela n’intéresse abso­
lument pas le structuralisme : cela intéresse la sémiologie.
G. D. — Mais n’a-t-on pas confondu souvent sémiologie et
structuralisme ?
E. B. — J’ai l’impression que dans les discussions aux­
quelles vous faites allusion, on confond beaucoup de choses.
Ce qui y manque le plus, c’est la rigueur dans l’emploi des
termes et la connaissance des limites à l’intérieur desquelles
ils veulent dire quelque chose : ce sont des concepts opéra­
toires. Il ne faut pas les prendre pour des vérités éternelles.
G. D. — La linguistique se nourrit d'un certain nombre de
sciences, ou du moins d'observations, et je pense qu'une des pre­
mières choses qui aient rendu service à la linguistique a été la
grammaire comparative, la comparaison des langues entre elles
y compris les langues «primitives ».
E. B. -— C ’est exact, sauf qu’aujourd’hui on ne se sert plus
du mot &primitive », non plus que de l’expression « sociétés
primitives »... Jusque vers 1900, on peut dire qu’il y a eu
primat des langues indo-européennes. Nous en suivons
l’histoire sur des millénaires; elles ont des littératures très
belles, très riches, qui nourrissent l’humanisme, aussi ont-
elles été privilégiées. Vers 1900, des hommes, et tout parti­
culièrement des Américains, ont dit : « Vos conceptions sont
irréelles ou, en tout cas, très partielles, vous ne tenez compte
que d’une partie du monde linguistique : le monde indo-euro­
Transformations de la linguistique 35
péen. Il y a une foule de langues qui échappent à vos catégo­
ries. » C et avertissement a été très utile et ces langues,
notamment les langues indiennes d ’Am érique que j ’ai person­
nellement étudiées, sont très instructives parce qu’elles nous
font connaître des types de catégorisation sémantique et de
structure morphologique nettement différents de ceux que
les linguistes formés dans la tradition classique considéraient
comme inhérents à l’esprit humain.
G . D . — Compte tenu de ces différences fondamentales,
peut-on parler de psychologies différentes? Vous disiez tout à
l 'heure : le langage est un fa it en soi, il ne doit rien à l'histoire.
E. B. — Dans son exercice. Car, d ’autre part, toute langue
est toujours une langue héritée et a derrière elle un passé.
Il n ’y a aucune raison de penser que les langues des abori­
gènes d ’Australie ont moins de passé que les langues indo-
européennes. Seulement, on n’a pas de témoignage écrit de ce
passé. C ’est là la grande coupure dans l’humanité : certains
peuples ont des langues écrites et d ’autres n ’en ont pas.
G . D . — A propos de ces langues autres qu'indo-européennes,
qu'est-ce qu'un anthropologue comme Lévi-Strauss peut apporter
à la linguistique?
E. B. — Il est toujours utile de voir comment un ethnologue
conceptualise les catégories sociales puisque, dans ces langues,
nous sommes beaucoup plus près de la représentation sociale
que dans nos langues à nous, qui sont beaucoup plus déta­
chées de leur objet. Dans nos sociétés, il y a une capacité
de distanciation, d ’abstraction, d ’éloignement entre la langue
et les objets concrets qu’elle décrit. On peut construire des
langues sur des langues, ce qu’on appelle des métalangues,
des langues qui servent à décrire une langue, dont c’est la
seule et unique fonction.
G . D . — Pouvez-vous nous donner un exemple?
E . B. — La langue de la grammaire, qui décrit l’usage des
formes de la langue, est une métalangue : parler de substantif,
d ’adverbe, de voyelle, de consonne, c ’est parler une m étalangue.
T o u t le vocabulaire de la métalangue ne trouve application
que dans la langue. Cette métalangue peut être à son tour
décrite dans une langue « formalisée » en symboles logiques,
posant les relations d’ implication entre elle ou telle catégorie
linguistique. Par exemple, dans le verbe français la personne
est impliquée : on ne peut employer une forme verbale (sauf
36 Problèmes de linguistique générale

l ’infinitif) qui ne comporte de référence à la personne. C ’est


le cas en français mais pas nécessairement partout.
Cela fait déjà deux étages. On peut, avec un esprit plus
porté à la symbolisation mathématique, atteindre un autre
niveau d ’abstraction. Tandis que les langues des sociétés
archaïques, ce qu’on en connaît, ce sont des textes, transmis
oralement, de légendes ou de mythes, ce sont des textes tra­
ditionnels, non de simples narrations. Des rituels qui servent
à faire tomber la pluie, à faire pousser les plantes. En ce sens,
on est beaucoup plus près de la réalité vécue, de l’expérience.
A ce point de vue déjà, les analyses des ethnographes peuvent
être très éclairantes,
G . D. — I l y ci une autre discipline qui a rendu des services
à la linguistique : la psychanalyse. Est-ce qu'il n'y a pas dans
Freud des réflexions qui vous renseignent sur le fonctionnement
du langage?
E. B. — Elles ne sont pas très nombreuses mais elles sont
toutes importantes, suggestives, instructives, même si elles
ne portent que sur le langage ordinaire. Il y a ce qu’on pour­
rait appeler la rhétorique onirique de Freud — ce n’est pas
lui qui emploie ce terme. Il a découvert que le rêve parle. Mais
seul le psychanalyste peut comprendre ce langage. Freud
a essayé d’en retrouver les rudiments. C ’est là qu’intervient,
selon moi, une espèce de rhétorique articulée par des images,
fortement suggestives et qui, sous les dehors d ’un enchaîne­
ment incohérent, retrouve, grâce à Freud, une espèce de
signification par référence à des choses très enfouies.
G . D . — Considérez-vous que le langage de l ’inconscient, qui
n’est pas parlé, est aussi important pour votre étude linguistique
qu'un autre?
E. B. — J’ai essayé d’indiquer une analogie entre le lan­
gage de l’inconscient et ce que nous appelons les grandes
unités, un discours tout entier, un poème tout entier, aux­
quels on peut trouver un sens souvent très éloigné du sens
littéral. Vous pouvez écrire une lettre dont le sens profond
sera exactement le contraire de ce que les mots ont l’air de
signifier. C ’est ainsi qu’opère la signification à l ’intérieur du
rêve. De même, un discours qui essaie de vous émouvoir peut
vous pousser à une certaine conduite sans jamais la prôner.
Vous avez là de la rhétorique, c’est-à-dire un sens second,
différent du sens littéral et agissant sur l’affectivité.
Transformations de la linguistique 37

G . D . — Vous avez prononcé le mot de poème. Est-ce que


le langage poétique est intéressant pour la linguistique?
E. B. — Immensément. Mais ce travail est à peine commencé.
On ne peut dire que l’objet de l’étude, la méthode à employer
soient encore clairement définis. Il y a des tentatives inté­
ressantes mais qui montrent la difficulté de sortir des caté­
gories utilisées pour l’analyse du langage ordinaire.
G. D. — A partir de la linguistique et du structuralisme, on
a vu se créer des œuvres de plus en plus difficiles, de moins en
moins accessibles au plus grand nombre. Est-ce que cette obscu­
rité vous semble fondée?
E. B. — Je vois là deux choses, dont je ne sais si l’idée que
je m’en fais coïncide avec le sentiment même de ceux qui les
accomplissent. i° Une tentative très neuve, curieuse, pour
secouer tout ce qui est inhérent au langage, c’est-à-dire
une certaine rationalisation que le langage apporte nécessai­
rement; pour la détruire à l’intérieur du langage mais en se
servant encore du langage. Vous avez donc ici une langue qui
se retourne contre elle-même et qui essaie de se refabriquer
à partir d ’une explosion préalable. z° Vous parlez de la non-
compréhension qui est la rançon de certaines créations : il
me semble que nous entrons dans une période d’expéri­
mentation. Tout ce qui s’imprime n’est pas fait pour être
lu, au sens traditionnel; il y a de nouveaux modes de lecture,
appropriés aux nouveaux modes d’écriture. Ces tentatives,
ces travaux n’ intéressent pour l’instant que les professionnels,
les autres écrivains, jusqu’au moment où — si ce moment
arrive — quelque chose de positif s’en dégagera. C ’est une
remise en question de tout le pouvoir signifiant traditionel
du langage. Il s’agit de savoir si le langage est voué à toujours
décrire un monde identique par des moyens identiques, en
variant seulement le choix des épithètes ou des verbes. Ou
bien si on peut envisager d ’autres moyens d’expression non
descriptifs et s’il y a une autre qualité de signification qui
naîtrait de cette rupture. C ’est un problème.
G. D. — Dans votre enseignement, avez-vous Vimpression
de prolonger une étude que vous avez commencée il y a très long­
temps ou, chaquefois, est-ce un recommencement?
E. B. — Il y a les deux. Il y a évidemment un certain nom­
bre d’interrogations qui vous accompagnent pendant toute
votre existence mais, après tout, c’est peut-être inévitable
38 Problèmes de linguistique générale

dans la mesure où on a une optique à soi. Mais il y a l'enri­


chissement constant du travail, de la lecture, la stimulation
qui vient des autres. Je profite aussi du développement de
toutes les sciences qui suivent le mcrne courant. Pendant
longtemps la seule compagne de la linguistique était la phi­
lologie.
Maintenant, nous voyons tout l’ensemble des sciences
humaines se développer, toute une grande anthropologie
(au sens de « science générale de l’homme ») se former. Et on
s’aperçoit que les sciences de l’homme sont, au fond, beau­
coup plus difficiles que les sciences de la nature et ce n’est pas
par hasard qu’elles sont les dernières-nées. Il faut une grande
capacité d’abstraction et de généralisation pour commencer
à entrevoir les développements dont l’homme est le siège.
G . D. — N'allez-vous pas voir se substituer à la mode de la
linguistique cette autre mode qu'est l'épistémologie?
E. B. — Bien sûr, si vous considérez la linguistique comme
une mode! Pour moi, elle n’en est pas une.
G . D. — Naturellement. Mais quand vous dites qu'il faut
que les connaissances de l'homme se rejoignent, la science des
sciences devrait être l'épistémologie.
E. B. — L ’épistémologie, c’est la théorie de la connais­
sance. Comment est acquise cette connaissance, cela n’est pas
dit d’avance. Il y a bien des possibilités d’épistémologie. La
linguistique est une épistémologie, on peut la considérer
comme telle.
G. D . — Oui, mais vous disiez que toutes les scie?ices vous
avaient rejoint.
E. B. — J’ai la conscience, de plus en pîus vive, que le
niveau signifiant unit l’ensemble des sciences de l’homme, et
que, par conséquent, il vient un moment où l’on peut se
poser cette question : « Peut-on lire une signification dans
des notions qui, jusqu’à présent, semblaient appartenir à
la nature pure et simple ? » On trouve maintenant des analogies
entre la langue et l’économie.
Quand je vous disais que nous voyons aujourd’hui cette
espèce de convergence entre plusieurs sciences, c’est pour
souligner qu’on retrouve les mêmes articulations dans les
notions telles que les ont configurées certains esprits qui
n’avaient certainement pas en vue les catégories linguistiques.
C ’est cette convergence qui est intéressante et qui devient
Transformations de la linguistique 39
un nouveau problème pour nous. L ’épistémologie, vous le
voyez, cela se construit et cela se reconstruit continuellement
à partir de la science telle qu’elle se fait.
G. D. — Souhaitez-vous qu'il y ait beaucoup d'étudiants en
linguistique? La linguistique est-elle utile pour d'autres études
ou n'est-ce qu'une spécialisation?
E. B. — Il faut distinguer. Il y a plusieurs linguistiques,
il y a plusieurs manières de les pratiquer. Il y a, concurrem­
ment, à la même date, des études de plusieurs types, les unes
de type plus traditionnel, d’autres de type plus avancé,
et puis ce qui se tient entre les deux : des études qui sont la
conversion de principes généraux en application, etc. Chacun
fait ce qu’il peut, mais je crois d ’une part qu’il y a beaucoup
à faire et que, d’autre part, d ’être passé par là donne à l’esprit
une certaine formation. Je pense naturellement à ceux qui
ne s’y intéressent pas particulièrement. Pour ceux qui s’y
intéressent, c’est autre chose, il n’est pas besoin qu’on dise
pourquoi. Ces études peuvent être formatrices en ce sens
qu’elles détruisent beaucoup d’illusions qu’on se fait spon­
tanément et qui sont très tenaces dans le public sur la valeur
absolue de la langue, sur les valeurs absolues que chacun
trouve dans sa propre langue par rapport à d’autres. Cela
permet à l’esprit de prendre une certaine distance, ce qui est
très utile. Partant de là, on peut généraliser la même attitude
et voir qu’il y a en fait beaucoup de manières de considérer,
dans le domaine littéraire par exemple, une œuvre et qu’il n’y
a pas qu’une manière de comprendre un auteur. Il peut y
avoir des points de vue nouveaux appliqués à des oeuvres tra­
ditionnelles et qui ne les détruisent pas pour autant.
G. D. — Y a-t-il des ouvrages de critique littéraire qui vous
ont particulièrement satisfait?
E. B. — Je vois des tentatives intéressantes pour étudier,
avec rigueur, des œuvres auxquelles on ne pouvait appliquer
jusque-là que des qualifications subjectives (« C'est beau »,
« C ’est touchant », etc.) ou des épithètes conventionnelles. On
essaie maintenant de construire des systèmes qui permettent
de trouver les véritables dimensions de l’expression litté­
raire et de l’œuvre littéraire.
G. D. — Pensez-vous aux travaux réalisés grâce aux ordi­
nateurs?
E. B. — Non, pas spécialement. Je ne crois pas que la
4° Problèmes de linguistique générale

m achine intervienne à ce niveau-là. Je pensais surtout à ce


q u ’on appelle l'explication littéraire, l ’analyse littéraire dont
les m éthodes se renouvellent au m oyen de paramètres 1 et
qui peuvent déconcerter les tenants des disciplines tradition­
nelles. M ais, justem ent là, l’ initiation à la linguistique donne
plus d ’aisance, perm et d ’accueillir avec plus d ’ouverture des
notions ou des recherches qui visent à coordonner la théorie
de la littérature et celle de la langue. V ous voyez — et que ce
soit notre conclusion — que bien des choses se placent ou
se déplacent au jou rd ’hui dans la perspective de la langue. C es
changem ents nous contraignent à une réadaptation continue;
car ce sont des changem ents en profondeur d ’où naîtront
peut-être de nouvelles sciences.

r. É lém en t constant dans un calcul.

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