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CAUSALITÉ, PUISSANCE ET LOIS DE LA NATURE CHEZ LEIBNIZ

Bruno Gnassounou

Armand Colin | « Revue d'histoire des sciences »

2013/1 Tome 66 | pages 33 à 72


ISSN 0151-4105
ISBN 9782200928728
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Causalité, puissance et lois de la nature


chez Leibniz
Bruno GNASSOUNOU *

Résuméþ: Cet article a pour objet la conception des lois de la nature


chez Leibniz, qui sont fondamentalement des expressions d’inva-
riances naturelles. On montre que cette conception ne peut être dis-
sociée de sa conception de l’interaction causale, que, contrairement
à une opinion répandue et malgré ce que suggèrent certains de ses
écrits, Leibniz n’a jamais rejetée. Cette conception exerce une pres-
sion conceptuelle considérable sur sa façon de concevoir les lois de
la nature. En effet, la notion moderne de loi de la nature et la notion
scolastique d’interaction causale, dont Leibniz a besoin pour penser
la force, tirent dans des directions opposées. On montre comment
Leibniz transforme les concepts aristotéliciens d’action et de change-
ment, inventant la notion de changement intransitif, pour défendre
l’idée que les symétries de la nature sont fondées sur la répartition
des activités des substances.

Mots-clésþ: Leibnizþ; loi de la natureþ; causalitéþ; action.


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Summaryþ: This paper deals with Leibniz’s conception of laws of na-
ture, which is fundamentally the expression of natural invariances. It
shows that this conception cannot be disconnected from that of cau-
sal interaction, which contrary to a widespread opinion and in spite
of what some of his writings seem to suggest, he never denied, and
which exerts a considerable conceptual pressure on his view on laws
of nature. Indeed, the modern notion of law of nature and the scho-
lastic notion of causal interaction, which Leibniz needed in order to
make intelligible the notion of force, pull in opposite directions. It is
shown how Leibniz transformed the Aristotelian notions of action and
change, inventing the concept of intransitive change, to argue that
symmetries in nature should be grounded in the distribution of acti-
vities of substances.

Keywordsþ: Leibniz ; law of nature ; causation ; action.

* Bruno Gnassounou, Centre atlantique de philosophie – EA 2163, chemin de la Censive


du Tertre, BP 81227, 44312 Nantes Cedex 3, France (www.caphi.univ-nantes.fr).
E-mailþ: bruno.gnassounou@univ-nantes.fr

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Bruno GNASSOUNOU

Introductionþ: La causalité est-elle idéaleþ?


Il suit de certaines analyses proposées par Leibniz ce qu’il appelle
lui-même «þplusieurs paradoxes considérables 1þ» dont le moindre
n’est pas qu’«þune substance particulière n’agit jamais sur une autre
substance particulière et n’en pâtit pas non plus 2þ». Comment
interpréter ces propos qui semblent tout bonnement établir que la
causation, entendue comme processus de production par une sub-
stance d’un effet sur une autre substance, n’existe pasþ? Doit-on
dire que lorsqu’une boule en mouvement en rencontre une autre,
immobile, et que, du fait (apparemment) de ce heurt, la première
s’arrête et la seconde se met en mouvement, la première n’est pour
rien dans le changement d’état de la secondeþ: qu’elle n’a pas, en
un sens fort banal du terme, agi sur la seconde en altérant ses pro-
priétés et en lui faisant acquérir un mouvement qu’elle n’avait pasþ?
Leibniz, en effet, n’hésite pas, dans nombre de textes, à le direþ:
«þCes considérations, quelque métaphysiques qu’elles parais-
sent, ont encore un merveilleux usage dans la Physique pour
établir les lois du mouvement, comme nos Dynamiques le pour-
ront faire connaître. Car on peut dire que dans le choc des
corps, chacun ne souffre que par son propre ressort, causé du
mouvement qui est déjà en lui 3.þ»
«þOn trouve encore beaucoup d’autres points dans cette disser-
tation apologétique, qui soulèvent des difficultés, par exemple
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ce qui est dit, ch. 4, §þ11, sur le mouvement d’une boule, trans-
mis à une autre par plusieurs boules interposéesþ: l’auteur sou-
tient que la dernière est mue par la même force qui a mû la
première. Moi, je pense qu’elle est mue par une force équiva-
lente et non par la même, puisque chaque boule est mise en
mouvement (bien que cela puisse paraître étonnant) par sa
propre force, à savoir par sa force élastique, la boule étant
repoussée par la pression de sa voisine 4.þ»

1 - Leibniz, Discours de métaphysique (1686), §þ9þ; le paradoxe mis en avant par Leibniz
dans ce paragraphe est celui du principe des indiscernables qui suit de la notion de
substance individuelle.
2 - Ibid., §þ14.
3 - Leibniz, Système nouveau de la nature et de la communication des substances, aussi
bien que l’union qu’il y a entre l’âme et le corps (1695), §þ18, in Die Philosophischen
Schriften (Berlinþ: [Gerhardt] Weidmann), vol. IV (1880), 486.
4 - Leibniz, De ipsa natura (1698), in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, 514-
515þ; traduction de Paul Schrecker, in Leibnizþ: Opuscules philosophiques choisis
(Parisþ: Vrin, 2001), 231. Je me suis servi autant que possible des traductions existantes
des divers textes de Leibniz en latin. Quand ces traductions n’existent pas (ou ne me
semblent pas exister), j’ai mis en note le texte latin que j’ai traduit.

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

«þOn peut dire en toute rigueur qu’aucune substance créée


n’exerce d’action métaphysique ou d’influence (influxum) sur une
autre. Car, pour ne rien dire du fait qu’on ne peut expliquer
comment quelque chose passerait d’une chose dans la substance
d’une autre, il a déjà été montré que de la notion de chaque
chose suivent déjà tous ses états futursþ; et que ce que nous appe-
lons causes sont seulement, en rigueur métaphysique, des réqui-
sits concomitants (requisita comitantia). La même thèse est mise
en lumière par les mêmes expériences naturellesþ; les corps en
effet rejaillissent sur d’autres corps en réalité par la force de leur
propre ressort, et non par une force externe, quoiqu’un autre
corps ait été requis pour que le ressort (qui provient de quelque
chose d’intrinsèque au corps même) pût agir 5.þ»

«þCes choses sont si vraies que, dans les choses de la physique


aussi, il apparaît, si on examine soigneusement les choses,
qu’aucun impetus n’est transféré d’un corps à un autre, mais
que tout corps se meut par une force interne qui est seulement
déterminée à l’occasion d’un autre ou eu égard à lui. Il a déjà
été en effet reconnu par des hommes remarquables que la cause
de l’impulsion (impulsus) d’un corps donné par un autre est le
ressort (Elastrum [la force élastique]) de ce corps par lequel il
rejaillit sur l’autre 6.þ»

«þLes corps n’agissent pas immédiatement par leurs mouve-


ments l’un sur l’autre, ni ne sont mus immédiatement [l’un par
l’autre], sinon par leur propre ressort 7.þ»
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«þToute passion d’un corps est spontanée, c’est-à-dire naît d’une
force interne, bien que ce soit à l’occasion de quelque chose
d’externe 8.þ»

5 - Leibniz, Primae veritates (1689), in Louis Couturat, Leibnizþ: Opuscules et fragments


inédits (Parisþ: Alcan, 1903), 521þ; traduit dans Jean-Baptiste Rauzy, G.þW. Leibnizþ:
Recherches générales sur l’analyse des notions et des vérités (Parisþ: PUF, 1998), 462.
6 - «þHaec adeo vera sunt, ut in physicis quoque re accurate inspecta appareat, nullum ab
uno corpore impetum in aliud transferri, sed unumquodque a vi insita moveri quae tan-
tum alterius occasione sive respectu determinatur. Jam enim agnitum est viris egregiis,
causam impulsus corporis a corpore esse ipsum corporis Elastrum, quo ab alio resilit.þ»
(Leibniz, Specimen inventorum de admirandis naturae generalis arcanis (1685), in Die
Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, vol.þVII (1890), 313.)
7 - «þCorpora non agunt immediate in se invicem motibus suis, nec immediate moventur,
nisi per sua Elastra.þ» (Leibniz, Dynamica (1690), in Die Mathematischen Schriften
(Berlinþ: [Gerhardt] Weidmann), vol. VI (1860), 251.)
8 - «þ[…] quod omnia corporis passio sit spontanea seu oriatur a vi interna licet occasione
externi.þ» (Leibniz, Specimen dynamicum,þII, in Die Mathematischen Schriften, op. cit.
in n. 7, 249.)

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«þDe fait, dans la rencontre des corps, lorsqu’ils se repoussent


mutuellement, c’est au moyen de la force Élastique, d’où l’on
voit qu’en vérité les corps après la rencontre ont toujours un
mouvement propre qu’ils tiennent de leur propre force, à
laquelle l’impulsion (impulsus) étrangère offre seulement l’occa-
sion d’agir et pour ainsi dire la détermination 9.þ»

L’irréalité de la causalité est généralement conclue, semble-t-il, de ce


que la notion individuelle de chaque chose contient «þtous ses états
futursþ», de sorte que lorsque nous croyons ouvrir une porte, il faut
plutôt dire que la porte s’ouvre d’elle-même ou, comme dit Leibniz,
spontanément, à l’occasion, mais à l’occasion seulement, du mou-
vement de notre corps. L’événement en quoi consiste l’ouverture de
la porte est une suite certaine de ce que Leibniz appelle la loi
d’action (agendi legem 10) de cette substance 11. Comme on sait,
l’impression que nous avons d’une relation de causation entre deux
corps, sous la forme d’une action de l’un sur l’autre, qui s’exprime
dans l’ouverture de la porte par Paul ou la mise en mouvement
d’une boule par une autre, tient à l’ordre, c’est-à-dire à une forme de
régularité, que nous constatons, entre les mouvements de nos corps
et les mouvements des portes, ou entre les mouvements de boules
qui s’entrechoquent. Ce rapport est précisément l’harmonie entre les
lois d’action des deux corps. Lorsqu’il s’agit du problème dynamique
du choc entre deux corps, l’indépendance métaphysique des actions
et réactions de ces corps trouve sa réalisation physique dans l’élasti-
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cité 12. Quoi qu’il en soit, les mouvements des corps ne sont pas les
passions résultant de l’action d’autres corps. Ils ont leur source dans
les corps eux-mêmes qui se meuvent 13.

Avant d’aller plus avant, il me faut distinguer entre deux accep-


tions du terme loi chez Leibniz lorsqu’il est question de loi de la
9 - Leibniz, De la nature des corps et de la force motrice (1702), in Die Mathematischen Schrif-
ten, op. cit. in n. 7, 103þ; traduction de Catherine Frémont, in Leibniz, Système nouveau de
la nature et de la communication des substances (Parisþ: GF-Flammarion, 1994), 180.
10 - Leibniz, De la nature des corps…, op. cit. in n. 9, 102.
11 - On sait que pour Leibniz une porte – ou une boule – ne constitue pas une substance
à proprement parlerþ; une substance, parce qu’elle est une unité, ne saurait être cor-
porelle, puisqu’un corps est divisible et même divisé à l’infini. Les corps ne sont que
des agrégats de substances, mais je laisse ce point de côté.
12 - Sur les divers rôles du concept d’élasticité chez Leibniz, en particulier sur la nécessité
de son introduction pour réaliser le programme mécaniste, voir Herbert Breger, Elas-
tizität als Strukturprinzip der Materie bei Leibniz, Studia Leibnitiana (1969), 112-121.
13 - La manière dont Leibniz associe force morte et force vive tire dans le même sensþ:
«þEt pour les forces mortes celles-ci sont ou bien mortes, telles celles qu’a le premier
conatus d’un grave qui tombe ou celui qui est acquis à n’importe quel momentþ; ou

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

nature. D’une part, il y a les lois de la nature, comme les lois du


choc, qui sont générales et relationnellesþ: si A rencontre B,
avec telle et telle détermination, alors A change de telle façon
et B change de telle autre. Ces lois sont communes à toutes les
substances, et à tous les corps. Il y a, d’autre part, les principes
des changements internes (transitiones) à chaque substance, que
Leibniz appelle aussi des lois, et qui sont individuels, et même
individuants en ce sens qu’étant propres à chaque substance ou
chaque corps, ils permettent de les distinguer de toutes les
autres substances. J’appellerai, pour des raisons textuelles
évidentes, les premiers lois harmoniques puisqu’ils établissent
des correspondances entre les changements internes à diverses
bien ce sont des forces vives, telles celles qui sont dans l’impetus que le grave reçoit
en tombant pendant une certaine durée. Et l’impetus de la force vive est à l’égard de
la sollicitation nue de la force morte comme l’infini au fini, c’est-à-dire comme dans
nos différentielles la ligne à ses éléments. Car l’impetus est formé par l’accroissement
continu des sollicitations […].
«þDe la même manière, il se trouve que, quand un grave tombe, si l’on conçoit qu’à
n’importe quel moment il reçoit une augmentation nouvelle, uniforme et infiniment
petite de vitesse, l’estimation de la force morte, mais aussi celle de la force vive, est res-
pectée, à savoir que la vitesse croît selon le temps, mais que la force absolue elle-même
croît selon l’espace ou le carré des temps, c’est-à-dire selon l’effet. De telle sorte que
selon une analogie de la Géométrie ou de notre Analyse, les sollicitations sont
comme dx, les vitesses comme x, les forces comme xx, c’est-à-dire comme
∫ xdx .þ»
(Leibniz, Lettre à de Volder, in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n.þ3, vol.þII
(1879), 154 et 156þ; traduction d’Alain Chauve, Leibnizþ: Les deux labyrinthes. Textes
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choisis (Parisþ: PUF, 1973), 98 et 99.)
Ce texte semble accréditer l’idée que, si l’on prend le déplacement d’un corps pendant
un intervalle de temps t, la force vive (mv2) est le produit de la sommation continue des
éléments infinitésimaux de ces déplacements en chaque instant, l’impetus, en d’autres
termes une vitesse instantanée, et que chaque impetus est lui-même la sommation conti-
nue d’éléments infinitésimaux que sont les conatus ou sollicitations («þforces mortesþ»),
c’est-à-dire des accélérations instantanées. On est donc invité à considérer, en prenant en
compte la masse (que Leibniz néglige dans son symbolisme parce qu’il la prend souvent
égale à l’unité), que le conatus s’exprime adéquatement par la formule newto-
dv dv
nienneþ:þ F = m ------- . Supposons donc que Conatus = F = m ------- . Alors on obtient facile-
dt dt
ment par intégration («þaccroissement continuþ») par rapport au temps (le symbole «þxþ»,
représentant la vitesse, utilisé par Leibniz dans le texte ci-dessus, étant remplacé par le
symbole «þvþ»)þ:
t2 t2 t2 t2 2

∫ Fdt = m
∫ ------- dt = m

dv ----- =

dv = mv .
dv dt t
(1)þ
dt dt t1
t1 t1 t1 t1
Une deuxième intégration, celle des impetus (mv), mais cette fois-ci par rapport à
l’espace, donne immédiatementþ:
x2 x2 2

∫ ∫
x
(2)þ mv dv = m v dv = 1
--- mv 2 .
2 x1
x1 x1

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Bruno GNASSOUNOU

substances et les seconds des lois sérielles 14. Les lois sérielles
établissent un ordre entre les différents états d’une substance et
donc entre les changements qui l’affectent. Il doit donc exister
une formule générale, que Leibniz appelle parfois règle 15, qui
donne l’ensemble de ces états, de même que Leibniz explique
qu’entre divers points on peut toujours trouver une ligne géomé-
trique «þdont la notion soit constante et uniforme 16þ». C’est cette
règle que Leibniz appelle aussi notion individuelle. Les lois har-
moniques établissent de même un certain ordre entre les
diverses lois sérielles, ordre général qui s’exprime dans les
règles de correspondance que sont les lois générales de la
nature. Lorsqu’il existe un rapport d’ordre entre deux rapports
d’ordre (une correspondance réglée entre deux ordres), Leibniz
dit que l’un des rapports d’ordre exprime 17 l’autre.
Il y a matière à débat pour savoir si Leibniz a jamais envisagé de contracter en une
seule équation les formules (1) et (2) et d’intégrer les conatus directement par rapport
à l’espace et ainsi avoir à disposition le concept de travail (force × distance) et le
théorème de l’énergie cinétiqueþ:
x2 x2 x2 x2 2
x
∫ = ∫ = ∫ = ∫ =
dv dx 1 2
(3)þ Fdx m ------- dx m dv ------ m v dv --- mv .
dt dt 2 x1
x1 x1 x1 x1
Quoi qu’il en soit de ces manipulations symboliques, c’est leur interprétation
quiþimporte. Comme le font remarquer Richard Westfall (Force in Newton’s physics
(Londresþ: MacDonald, 1971), 301) et Donald Rutherford (Leibniz and the rational
order of Nature (Cambridgeþ: Cambridge University Press, 1995), 246), aux yeux
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dv
de Newton (et à ceux de nombre de nos contemporains), la force F = m ------- est
dt
considérée comme la capacité d’un corps à accélérer un autre corps. Chez Leib-
niz, au contraire, comme il s’en exprime clairement dans le texte cité, elle est
considérée comme une capacité d’un corps à s’accélérer lui-même. On retrouve
donc l’idée que les changements dans une substance ont uniquement une source
interne. Pour une comparaison entre les concepts dynamiques de Newton et ceux
de Leibniz, voir en particulier Hans Stammel, Der Kraft Begriff in Leibniz’ Physik
(Mannheimþ: Dissertation, 1982), 48-49.
14 - «þQue chacune des substances contient dans sa nature legem continuationis seriei suarum
operationum, et tout ce qui lui est arrivé et lui arrivera.þ» (Leibniz, Lettre à Arnauld
(23þmars 1690), in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 13, 136.) «þEt cette loi de
l’ordre qui fait l’individualité de chaque substance particulière a un rapport exact à ce qui
arrive dans toute autre substance, et dans l’univers tout entier.þ» (Leibniz, Éclaircissement
des difficultés que Monsieur Bayle a trouvé dans le système nouveau de l’union de l’âme
et du corps (1698), in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, 518. Voir aussi n. 10.)
15 - Leibniz, op. cit. in n. 1, §þ6.
16 - Ibid.
17 - «þEst dit exprimer une chose ce en quoi il y a des rapports qui répondent aux rapports
de la chose à exprimer.þ» (Leibniz, Quid sit ideaþ? (non daté), in Die Philosophischen
Schriften, op. cit. in n. 6, 263-264þ; traduit dans Rauzy, op. cit. in n. 5, 445-446.) Et
aussi le texte suivant, où les règles de la géométrie projective permettent aux diffé-
rentes séries de points que sont le cercle, l’ellipse et l’hyperbole de s’entre-exprimerþ:

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

La critique de l’occasionnalisme amène Leibniz à considérer que


les lois doivent avoir leur fondement dans des dispositions
internes aux substances. La question se pose de savoir si les deux
types de lois trouvent une inscription dispositionnelle dans la
substance individuelle. Ce qui est vrai, c’est qu’une fois toutes les
lois sérielles données, on a ipso facto les lois harmoniques. Dieu
en créant le monde n’a pas à faire deux chosesþ: dans un premier
temps, créer les substances individuelles avec leurs lois sérielles
et, dans un second temps, créer les lois harmoniques établissant
les correspondances entre lois sérielles. Puisque, les lois de déve-
loppement individuelles étant données, on a les lois harmo-
niques, je dirai, en employant un terme leibnizien, que les lois
harmoniques surviennent sur les lois sérielles.

Mais dire qu’elles surviennent sur ces lois ne signifie pas encore
qu’elles s’y réduisent ou qu’elles sont expliquées par elles. Il se
pourrait fort bien que les lois sérielles elles-mêmes n’existent
que parce qu’existent les lois générales de la nature. Pourtant
toute une tradition interprétative fait de la causalité une relation
idéale 18. Leibniz, poursuivant le mouvement initié par les occa-
sionnalistes et achevé par D’Alembert et David Hume, aurait
éliminé la causalité en faveur des lois générales de la nature qui
n’exprimeraient plus que de simples faits de régularité. Je me
propose de contredire ce point et de montrer que Leibniz, mal-
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gré quelques textes incontestablement équivoques, ne défend
pas la thèse de l’idéalité de la causalité 19. Fidèle en partie aux

«þLorsque je dis un miroir, il ne faut pourtant pas penser que je conçois les choses
extérieures comme si elles étaient toujours peintes dans les organes ou dans l’âme
même. Il suffit en effet pour l’expression d’une chose dans une autre qu’il existe une
loi constante des relations (constans quaedam sit lex relationum) par laquelle les élé-
ments singuliers de la première pourraient être rapportés aux éléments singuliers
qui leur correspondent (respondentia) dans la seconde, tout comme un cercle peut
être représenté par une ellipse, c’est-à-dire par une courbe ovale dans une projection
perspective, et même par une hyperbole bien que cette courbe lui soit plus dissem-
blable et qu’elle ne revienne pas sur elle-même, car à tout point de l’hyperbole peut
être assigné par la même loi constante (respondens eadem constante lege) un point
correspondant du cercle dont elle est le projeté.þ» (Leibniz, Sur le principe de raison
(texte non daté), in Couturat, op. cit. in n. 5, 15þ; Rauzy, op. cit. in n. 5, 476-477.)
18 - C’est un lieu commun. On le trouve présenté de façon puissante et sophistiquée
dans l’ouvrage relativement récent de Jan A. Cover et John O’Leary-Hawthorne,
Substance and individuation in Leibniz (Cambridgeþ: Cambridge University Press,
1999), 103-110.
19 - Je rejoins sur ce point l’essentiel des conclusions de deux excellents articles, malheureu-
sement trop peu lus, de Hidé Ishiguroþ: Substance and individual notions, in Roger S.

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Bruno GNASSOUNOU

Anciens et à l’École, il pense que la causalité doit faire interve-


nir les notions de puissance et d’action. Moderne, il pense que
la notion quantitative de loi de la nature qui singularise la
mécanique moderne nous oblige à renoncer à un schéma clas-
sique de la relation causaleþ: celui de l’agent au patient.

Action motrice et dynamisme


Les textes cités in limine furent rédigés à des périodes diffé-
rentes, entre 1685 et 1702. Or, on sait que Leibniz, après avoir
mis en question, dans les années 1685-1686, la validité du
principe cartésien de la conservation de la quantité de mouve-
ment (mv) pour lui substituer celui de la conservation de la
force vive (mv2) 20, entreprend, à partir des années 1689-1690,
une refonte conceptuelle de sa physique, en plaçant au cœur
de ses analyses la notion d’action motrice qui devait être au
fondement de ce qu’il appelle la ou les dynamique(s) (Dyna-
mica). Pour ce qui nous importe ici, le principe de conservation
de la force vive avait été établi dans des cas où la cause se
consumait entièrement dans son effet, comme il arrive après la
chute d’un grave où la force de ce dernier est entièrement
dépensée dans l’ascension (le corps devant surmonter la force
de gravité), et dans les collisions, où la cause s’épuise dans la
percussion 21. Il a paru à Leibniz que le principe de conserva-
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tion de la force vive serait mieux assuré si on pouvait l’associer
à des situations où le corps en mouvement n’avait à surmonter
aucun obstacle pour progresser (où, donc, aucune force n’avait
à se consumer). Il fallait, en conséquence, que l’on pût mesurer
cette force à partir de ce qu’il nomme son effet formel 22, c’est-

Woolhouse, Gottfried Wilhelm Leibnizþ: Critical assessments (Londresþ: Routledge, 1994),


vol.þII, 128-140þ; et Pre-established harmony versus constant conjonctionþ: A reconsidera-
tion of the distinction between rationalism and empiricism, ibid., vol. III, 399-420.
20 - Michel Fichant a cependant montré que la notion de force avait été dissociée de la
quantité de mouvement et associée à mv2 dès 1678. Voir Gottfried Wilhelm Leibniz,
La Réforme de la dynamiqueþ: De corporum concursu et autres textes inédits, édition,
présentation, traductions et commentaires par Michel Fichant (Parisþ: Vrin, 1994).
21 - «þJ’appelle l’effet violent qui consume la force de l’agent, comme par exemple donner
une telle vitesse à un corps donné, élever un tel corps à telle hauteur, etc.þ» (Leibniz,
Essay de dynamique, in Die Mathematischen Schriften, op. cit. in n. 7, 218).
22 - Ibid., 220þ: «þCet effet formel ou essentiel au mouvement consiste dans ce qui est
changé par le mouvement, c’est-à-dire dans la quantité de masse qui est transférée,
et dans l’espace ou la longueur, par laquelle cette masse est transférée.þ» L’effet for-
mel est donc en raison composée de la distance (s) et de la masse (m)þ: ms.

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

à-dire de la simple continuation du mouvement rectiligne uni-


forme dont est animé un corps sur une certaine distance.
Comme il paraît naturel de considérer qu’un corps animé d’une
vitesse donnée a d’autant plus de force qu’il déplace la même
masse sur une même distance en un temps moindre, Leibniz 23
en vient à définir la notion d’action motrice comme le produit
de l’effet formel (sm) et du temps (t)þ: smt. Il s’agit de faire ainsi
l’économie de toute hypothèse empirique concernant l’élasti-
cité des corps ou de la gravité qui s’exerce sur eux, et de se
donner éventuellement les moyens de fournir une définition
purement a priori de la force.

Leibniz, en introduisant la notion d’action motrice, donne une


expression encore plus saisissante au dynamisme de sa phy-
sique. En établissant que, même dans le cas où l’on n’a affaire
qu’à un simple mouvement rectiligne uniforme, donc même
dans le cas où le corps en mouvement ne subit aucune altéra-
tion de la part d’un autre corps et ne fait subir lui-même aucun
changement à un autre corps, il est besoin d’une force pour
rendre compte de cette simple translation, il oblige à conclure
qu’un corps exerce une force non seulement là où il n’y a pas
d’autre corps sur lequel il exerce une action, mais, qui plus est,
là où il n’y a pas même de corps à l’occasion duquel il pourrait
exercer une action. Le mouvement rectiligne uniforme est lui
aussi la réalisation de la force sise dans le corps quand bien
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même ce dernier ne rencontre aucun obstacle.

Il donne ainsi un relief plus net à deux traits fondamentaux de


son analyse du changement. En premier lieu, la force (vis)
apparaît comme étant une forme très spécifique de puissance,
à savoir comme une tendance, et non pas une simple potentia-
lité, faculté ou puissance nue (potentia nuda), que, seule,
connaissaient, selon Leibniz, les scolastiquesþ: une puissance
qui se déploie sans nécessiter de cause pour que ce déploie-
ment ait lieu. Lorsqu’elle ne s’exerce pas, c’est qu’elle en est
empêchée par un obstacle et, celui-ci levé, la force passe spon-
tanément à l’acte, comme le fait la force inhérente à la corde
bandée de l’arc que retenait la main de l’archer et que celui-ci
23 - Voir Leibniz, Essay de dynamique, in Die Mathematischen Schriften, op. cit. in n. 7,
221. Leibniz, en raison de l’absence d’obstacle à l’opération de la substance,
l’appelle aussi l’action libreþ: «þHanc actionem quam hic liberam appello […]þ»
(Lettre à de Volder, in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 13, 190).

Revue d’histoire des sciences I Tome 66-1 I janvier-juin 2013 41


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Bruno GNASSOUNOU

relâche 24. En second lieu, la notion d’effort ou de tendance


nous indique que le mouvement ne saurait résider dans la simple
étendueþ: un corps, en un lieu donné, animé d’un mouvement, en
un instant donné, tend, en ce même instant, à se trouver en un
autre endroit, de sorte que le moment présent contient déjà l’effet
futur, ce qui excède toute représentation géométrique, qui ne
connaît que la simple juxtaposition des positions successives 25.

Cependant cette idée d’un passage spontané de la puissance à


l’acte semble impliquerþ:

a/ que, réciproquement, là où la vitesse ou la direction du


mobile change, il y a rencontre d’un obstacle qui empêche la
force de se déployer. Or, si un corps est capable de faire obs-
tacle à un autre, c’est qu’il faut bien admettre qu’il agit sur lui
24 - Voir Leibniz, De primae philosophiae emendatione et de notione substantiae, in Die
Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, 469-470þ; traduction Schrecker, op. cit. in
n. 4, 165-166þ: «þAu contraire, la force active comprend une sorte d’acte ou d’ente-
lechiaþ; elle est le milieu entre la faculté d’agir et l’action même et implique l’effort
(conatus)þ; ainsi elle est portée par elle-même à l’action et n’a pas besoin, pour agir,
d’aucune assistance, mais seulement de la suppression de l’obstacle.þ» Et aussi Lettre
à Pellisson (juilletþ1691), in Louis-Alexandre Foucher de Careil (éd.), Œuvres de Leibniz
(Parisþ: Firmin Didot frères, 1859), vol.þI, 229þ: «þLa notion de force est aussi claire
que celle de l’action et de la passion, car c’est ce dont l’action s’ensuit lorsque rien
ne l’en empêcheþ: l’effort, conatus.þ» Enfinþ: «þIl ne faut pas concevoir la force active,
que d’ordinaire on appelle force vive, absolument parlant, comme la simple puis-
sance communément définie dans les écoles, c’est-à-dire comme réceptivité de
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l’action, mais comme enveloppant un effort ou une tendance à l’action (conatum seu
tendentiam ad actionem), de sorte que celle-ci en suit si rien ne l’empêche. C’est en
cela que consiste proprement l’entelechia mal comprise dans les écolesþ; car cette
puissance-là enveloppe un acte, et n’en reste pas à la faculté nue, même si elle ne
parvient pas toujours intégralement à l’action où elle tend (ad actionem ad quam ten-
dit), je veux dire chaque fois qu’elle en est empêchée.þ» (Leibniz, De la nature des
corps…, op. cit. in n. 9, 101þ; traduction de Frémont, ibid., 177-178.)
25 - «þLa force ne doit pas s’estimer par la composition de la vitesse et de la grandeur,
mais par l’effet futur. Cependant, il semble que la force ou puissance est quelque
chose de réel dès à présent, et l’effet futur ne l’est pas. D’où il s’ensuit qu’il faudra
admettre dans les corps quelque chose de différent de la grandeur et de la vitesse, à
moins qu’on ne veuille refuser au corps toute puissance d’agir.þ» (Leibniz, Lettre à
Bayle, in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, vol. III (1887), 48.) «þEt quant
au mouvement, ce qu’il y a de réel est la force ou la puissance, c’est-à-dire ce qu’il
y a dans l’état présent, qui porte en soi un changement pour l’avenir.þ» (Leibniz,
Éclaircissement des difficultés que Monsieur Bayle a trouvées dans le système nou-
veau de l’union de l’âme et du corps, in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in
n. 3, 523.) Voir Leibniz, De ipsa natura, op. cit. in n. 4, 513 (traduction Schrecker,
op. cit. in n. 4, 224-225), où Leibniz lie explicitement la nature non-géométrique du
mouvement à la notion de tendanceþ: «þCar le corps, dans l’instant présent de son
mouvement, ne se borne pas à occuper un lieu délimité à sa natureþ: il s’efforce
encore, il tend à changer de lieu (conatum habet seu nisum mutandi locum), de sorte
que l’état suivant, de lui-même, en vertu de sa nature, suit de l’état présent.þ»

42
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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

et qu’il existe des actions transitives. Et Leibniz ne manque pas


en effet de souligner que «þle mouvement est un changement
qui vient d’un principe interne […]. Mais le changement de
direction vient toujours d’une cause extérieure, comme aussi
l’accélération ou bien la diminution ou bien le changement de
vitesse 26þ»þ;

b/ qu’affirmer l’existence d’une telle puissance viole un adage


bien établi en matière de causalité, que Denis Papin rappelle à
Leibniz dans la correspondance qu’ils entretiennent autour de la
notion d’action motrice entre 1692 et 1700, et que nous connais-
sons par Alberto Ranea, à savoir que omne agens agendo repa-
titurþ: tout être qui agit pâtit en agissant 27. Or dans l’action
motrice, le corps ne rencontrant aucun obstacle, on ne voit pas
en quoi il peut être dit agir. C’est pourquoi, conclut Papin, il
faut dire qu’un corps animé d’un mouvement de translation uni-
forme «þn’agit point, mais qu’il persiste seulement dans l’état où
il est 28þ». Papin se fait ici tout simplement l’écho de la concep-
tion qui sera dite moderne de l’inertie des corpsþ: un corps,
laissé à lui-même, perdure dans cet état sans qu’il ait à dépenser
de la force, quelle qu’elle soit, pour s’y maintenir. Là où donc il
n’y a qu’un seul corps, il n’y a pas d’action en jeu, donc pas
non plus de capacité ou de force d’agir. Inversement, si on parle
d’action, il faut nécessairement deux corps, l’agent et le patient.
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Bref, toute action est transitive pour Papin et la science
moderne du mouvement nous oblige à abandonner la notion
d’action immanente. Or Leibniz accepte lui aussi l’adage, qu’il
n’a jamais remis en question 29.
26 - Leibniz, Lettre à Denis Papin (7þmai 1699) citée in Alberto G. Ranea, The a priori
method and the actio concept revised, Studia Leibnitiana,þXXI/1 (1989), 64.
27 - Le principe est très fort. Il dit que, lorsqu’il y a actionþ: 1/ il y a un être B sur lequel
un autre être A agitþ; et 2/ il y a une réaction consistant en une action de B sur A.
Dans les deux cas, c’est la nécessité d’avoir deux corps pour que l’on puisse parler
d’action qui importe.
28 - Lettre de Papin à Leibniz (5þnovembre 1696) citée par Ranea, op. cit. in n. 26, 63.
29 - De façon générale, Leibniz connaissait l’adage et formule son acceptation bien avant
la correspondance avec Papin autour de la notion d’action. Voir par exemple Extrait
d’une lettre de M. de Leibniz sur la question si l’essence des corps consiste dans
l’étendue (1691), 465-466þ: «þEt à le bien considérer, on s’aperçoit qu’il faut y joindre
quelque notion supérieure ou métaphysique, savoir celle de la substance, action et
forceþ; et ces notions portent que tout ce qui pâtit, doit agir réciproquement, et que
tout ce qui agit doit pâtir quelque réaction, et par conséquent qu’un corps en repos
ne doit pas être emporté par un autre en mouvement sans changer quelque chose de
la direction et de la vitesse de l’agent.þ» Voir aussi le Specimen dynamicum,þII,
op. cit. in n. 8, 252þ: «þActionem corporum numquam esse sine reactione.þ»

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Bruno GNASSOUNOU

On voit donc que Leibniz semble épouser des positions contra-


dictoiresþ: la première assure qu’il existe, en sus des actions
transitives, des actions immanentes, ce que semble rendre
impossible la seconde qui nie l’existence de telles actions.
Comment lever la contradictionþ?

Une solution est d’accepter l’adage tout en conservant la notion


d’action immanente, mais en la réinterprétant. C’est ce que
semble faire Leibniz dans sa réponse à Papin, car, dit-il, l’action
immanente est, en dernier ressort, une action, mais une action
sur soi 30. On y trouve donc bien un agent et un patient. En
d’autres termes, l’action immanente est une action transitive du
corps sur lui-même. De là une conception très particulière de
l’inertie, puisque l’action d’un corps animé d’un mouvement
rectiligne uniforme ne se comprend que comme l’acte de sur-
monter une inertie interne qui tend à son retardement 31.
L’action motrice correspond donc bien à l’action classiquement
prise. Il y a là un renversement remarquable. En effet, Leibniz a
analysé l’action transitive entre deux corps distincts, le cas d’un
choc entre deux boules par exemple, comme une corrélation
réglée de deux actions immanentes. L’action immanente était
donc plus fondamentale, conceptuellement, que l’action transi-
tive. Or, voici que l’action immanente se comprend en réalité
elle-même à partir de l’action transitive, qui se trouve simple-
ment intériorisée ou, si l’on peut dire, «þinternalisée 32þ», un seul
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et même corps jouant les rôles de l’agent et du patient.

Cette solution se heurte, me semble-t-il, à des difficultés insurmon-


tables, pour la raison suivante. Le mouvement accéléré, ou altéré
dans sa direction, étant supposé immanent, il constitue le déploie-
ment d’une force interne et non l’effet de l’action transitive d’un
autre corps, comme le soulignent à l’envi les textes cités au début de
30 - C’est un point sur lequel a insisté Michel Fichant. Voir Michel Fichant, Science et
métaphysique dans Descartes et Leibniz (Parisþ: PUF, 1998), en particulier 235-243,
et Id., Actiones sunt suppositorumþ: L’ontologie leibnizienne de l’action, Philosophie,
53 (1997), en particulier 145-146. Leibniz écrit très précisément à propos de son
concept d’action et de l’adage rappelé par Papinþ: «þOn peut pourtant encore l’appli-
quer à un agent dans lequel il n’y a qu’un changement de lieu. Car comme cela il
n’agit que sur soi-même, c’est aussi lui-même qui souffre.þ» (Lettre à Papin
(9þnovembre 1696), citée par Ranea, op. cit. in n. 26, 63.)
31 - Voir par exemple Leibniz, De ipsa natura, op. cit. in n. 4, 510-511 et Théodicée,
§þ30, in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, vol.þVI (1886), 119.
32 - Il arrive à Leibniz de parler d’«þagens in se ipsumþ» (Lettre à de Volder, in Die Philo-
sophischen Schriften, op. cit. in n. 13, 191) pour caractériser un corps en action libre.

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

cet article. Mais alors, la notion d’action immanente ne peut pas être
restreinte à ce qui s’exprime dans le seul mouvement rectiligne uni-
forme. Une échappatoire consisterait à dire que la force qui sur-
monte l’inertie naturelle et qui fait tendre le corps en ligne droite
sans variation de vitesse est fondamentale, c’est-à-dire toujours pré-
sente et toujours prête à s’exercer, et que les empêchements à l’exer-
cice de cette force doivent être conçus comme des prédicats,
modifications ou accidents de cette dernière, ce que Leibniz va
exprimer en distinguant la force primitive et la force dérivative,
laquelle résulte du concours de plusieurs corps, ces deux puissances
s’opposant comme le permanent et le transitoire 33. Mais si parler de
modifications de la substance tend bien à internaliser le rapport de
forces, il n’en demeure pas moins qu’il faudrait savoir d’où viennent
ces modifications de la force primitive. Soit de l’action d’autres corps
ou de l’action sur d’autres corps, mais cela nous obligerait à réintro-
duire des actions transitives irréductibles, soit d’une disposition
interne de la substance à se modifier, mais alors il faut dire que les
diverses modifications de la substance n’ont pas de causes réelles
externes et ne sont que le déploiement d’une force interne. Nous ne
sommes donc pas sortis de la difficultéþ: l’immanence de l’action ne
peut pas concerner la seule production du mouvement rectiligne
uniforme. Il faudrait alors en conclure non seulement que, même
lors d’un choc, il y a, pour chacun des deux corps, action transitive
sur soi, ce que l’on peut encore admettre, si l’esprit de conséquence
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est indifférent aux «þparadoxes très considérablesþ» qu’engendre
l’adhésion têtue à une ligne de pensée, mais surtout, ce qui est plus
embarrassant, qu’il y a une équivocation permanente dans l’expres-
sion de puissance interne, vis insita, qui se déploie d’elle-mêmeþ:
tantôt il s’agit de la force motrice, qui s’exprime dans le mouvement
uniforme, tantôt il s’agit de la force comme lex insita qui contient en
elle-même toutes les actions du corps, y compris celles qui impli-
quent un changement de direction ou une accélération.

L’action immanente n’est pas une action


transitive réflexive
Mais il est une autre façon de surmonter la difficulté. Qu’un corps ait
en lui-même un principe de mouvement n’est évidemment pas une
idée nouvelle, puisque c’est ainsi qu’Aristote distingue les êtres
33 - Par exemple Leibniz, op. cit. in n. 8, 236-237 et Lettre à de Volder, in Die Philoso-
phischen Schriften, op. cit. in n. 13, 270.

Revue d’histoire des sciences I Tome 66-1 I janvier-juin 2013 45


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Bruno GNASSOUNOU

naturels, «þcomme les animaux et leurs parties, les plantes et les


corps simples, comme terre, feu et eauþ» de ceux dont la source
des changements qui s’y produisent leur est extérieure, comme
un «þlit ou un manteauþ», qui sont des produits de l’art 34. Or ces
propos n’impliquent nullement que, puisque, dans l’art, l’objet,
par exemple une étoffe de tissu, subit (est patient d’) un change-
ment qui a son origine dans un être extérieur, par exemple un
tailleur (qui en est donc l’agent), il faille analogiquement
admettre que, dans le cas des êtres naturels, la substance, comme
elle a en elle-même son principe de changement, s’impose à elle-
même le changement concerné. Il est faux que la différence entre
artifices et substances naturelles réside en ce que, dans les objets
de l’art, l’agent est différent du patient, tandis que, pour ce qui est
des êtres naturels, un seul et même individu est à la fois agent et
patient. L’idée que des êtres sont dotés d’une nature ne nous
contraint pas à accepter quelque chose comme une action transi-
tive réflexive pour penser le mouvement naturel. En effet, la
notion de nature est introduite par Aristote pour deux raisons 35,
qui sont aussi présentes chez Leibniz. 1/ La chose dotée de nature
contribue au moins pour une part aux types de changements qui
ont lieu en elle. Si les choses n’avaient pas de caractéristique
interne qui rende compte en partie de ce qui leur arrive, elles
changeraient toutes de la même manière puisque seules ces
conditions causales détermineraient la nature des changements
en question. Et, pour la même raison, rien n’interdirait qu’elles
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acquièrent n’importe quelle propriété. Une substance naturelle
n’est pas seulement le lieu d’un changement, mais elle est telle
que ce soit ce changement (et non un autre) qui se produit en
elle. 2/ Une substance, en vertu de sa nature, se suffit à elle-même
pour déterminer le type de changements qui s’opèrent en elle, les
conditions externes n’ayant sur ce plan aucun rôle à jouer, mais
fournissant simplement les circonstances dans lesquelles ces
changements se produisent. C’est pour éclairer ce point qu’Aris-
tote utilise, dangereusement, le modèle de l’activité technique.
L’artisan, en effet, a une forme d’indépendance causale dans la
détermination de ses activitésþ: il détermine la forme et le type du
changement imposé à l’objet, en l’adaptant aux circonstances
externes, mais sans que ces circonstances aient un rôle quel-
34 - Aristote, Physique,þII, 192b 8-23þ: «þChaque être naturel, en effet, a en soi-même un
principe de mouvement et de fixitéþ» (ρχν κινσεως κα  στσεως).
35 - Je m’appuie sur le commentaire inégalé de Sarah Waterlow, Nature, change and
agency in Aristotle’s Physics (Oxfordþ: Clarendon Press, 1982), 5-6, 28, 38 et 43-45.

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

conque dans la détermination de ce changement, dont la nature


est entièrement fixée par l’objectif de l’artisan. Et lorsque les cir-
constances ne sont pas favorables, elles empêchent qu’un chan-
gement qui aurait dû s’accomplir s’accomplisse. De la même
manière, le type de changement dont les substances naturelles
sont les sujets est déterminé entièrement par leur nature, ces
changements étant simplement rendus possibles, et non pas
déterminés, par les circonstances. Il se peut néanmoins que ces
changements rencontrent des obstacles. D’où la différence entre
les changements naturels, ceux que des circonstances favorables
ont permis et même favorisés, et les mouvements violents ou
contre-nature dont des circonstances défavorables ont autorisé
l’accomplissement en ruinant celui des changements naturels.

Mais, à l’indépendance par rapport aux conditions extérieures des


changements affectant les substances naturelles, que la compa-
raison avec l’art permet de mieux cerner, s’ajoute la nécessaire iden-
tité dans les êtres naturels (à la différence des artifices) entre le sujet
du changement et la source du changementþ: c’est nécessairement le
même arbre qui est le sujet de la croissance et la source de la crois-
sance, si cet arbre est un être naturel. Or cette nécessité de l’identité
du sujet et de la source nous interdit précisément de penser, dans
l’arbre, le rapport de la source au sujet du changement comme une
relation transitive d’un agent à un patient. En effet, il existe bien pour
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Aristote des activités transitives réflexives. Le docteur est capable de
se soigner lui-même et, dans cette activité, il est bien un patient pour
lui-même 36. Mais une activité transitive est réflexive là où il est pos-
sible qu’elle ne le soit pas. On peut envisager que le docteur se
soigne lui-même, mais c’est parce que nous comprenons parfaite-
ment ce que c’est pour un docteur que de soigner un autre patient
que lui-même. Il se soigne lui-même exactement comme il soigne-
rait un autre individu que lui. En revanche, là où il est impossible par
principe que la source du changement se distingue de son sujet,
c’est qu’il n’y a pas d’activité transitive en jeu. En d’autres termes,
dire que l’agent agit de lui-même n’est pas dire qu’il agit sur lui-
même 37.
36 - Aristote, op. cit. in n. 34,þII, 8, 199b 20-32.
37 - Il me faut remarquer que l’exemple de l’arbre que j’ai donné pour introduire à la
notion d’action non réflexive et donc non transitive n’est pas aristotélicien. En effet,
Aristote soutient la doctrine curieuse que, dans le cas des êtres vivants et uniquement
des êtres vivants, les changements naturels sont des changements transitifs d’agent à
patient. Voir Aristote, op. cit. in n. 34,þVIII, 4, 254b 24-30.

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Bruno GNASSOUNOU

En somme, il faut dissocier l’opposition de l’agent et du patient


et celle de la source du changement et de son sujet. Or, on
pourrait tout à fait soutenir que Leibniz, lorsqu’il parle d’action
sur soi, n’entend pas une activité transitive qui distingue les
rôles du patient et de l’agent, mais simplement que la source de
l’action du corps est inhérente au corps, qu’elle est ce corps lui-
même et en constitue un principe d’identité, et qu’elle déter-
mine le type de changement qu’il tolère. Lorsque nous disons
en français que le corps se meut ou se déplace, le pronom
réfléchi n’indique pas que le corps opère sur lui-même l’action
de déplacer un être, à savoir lui-même, comme il déplacerait un
autre objet, mais simplement que ce mouvement est indépen-
dant des circonstances extérieures (soit qu’il n’ait pas besoin du
tout de circonstances particulières, soit que ces circonstances
ne fassent que permettre ce déplacement)þ: qu’il se déplace de
lui-même ou encore, comme le dit Leibniz, spontanément. En
particulier, sa propre masse ne fonctionne pas comme un
obstacle interne à son mouvement comme le feraient des corps
réels qui seraient sur sa route, comme si sa masse était pareille
à un surpoids qu’il traînerait avec lui.

Une catégorie nouvelle d’opérationþ:


L’action immanente comme
changement immanent
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Si l’on définit la nature simplement comme le fait qu’une sub-
stance est telle que s’opère en elle tel changement dans telles
conditions, alors chacun des changements dont elle est le sujet
est un événement dont la cause lui est extérieure et, étant une
chose qu’elle souffre, doit être rangé dans la catégorie des pas-
sions. Tout changement est comparable au changement de tem-
pérature et d’état de l’eau lorsqu’elle se met à bouillir en
présence d’une source de chaleurþ: l’eau est en effet telle qu’elle
bout lorsqu’on la chauffe. L’opposition entre source interne et
source externe du changement (sur quoi repose l’idée de nature
au second sens du terme) invite au contraire à considérer que
certains de ces changements ont leur source dans la substance
qui est sujetþ: l’eau ne bout pas spontanémentþ; elle le fait seu-
lement sous l’action du feu. En revanche, elle coule d’elle-
même dans le canal. Or, dans ce dernier cas, il peut se faire que
le changement ait besoin de certaines circonstances pour se réa-

48
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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

liserþ: l’eau, pour couler, doit voir lever l’obstacle qui empêchait
sa descente. Mais ce serait pure équivocation que d’appeler
agent une telle cause de l’action (pour les corps simples)þ: ces
conditions nécessaires aux opérations d’une substance simple
ne sont que des occasions pour la substance de laisser s’exercer
une tendance interne. Il y a donc des changements qui ne sont
pas des passions 38 et, corrélativement, des actions qui ne s’exer-
cent pas sur d’autres substances, bien qu’elles ne s’exercent pas
non plus sur soi-mêmeþ: des actions immanentes.

Or, il est tout à fait naturel de considérer qu’en fait, pour les
substances simples, les changements sont toujours de ce type.
Vous croyez que le feu chauffe l’eau, mais n’est-il pas plus
naturel de dire que l’eau se met à chauffer au contact d’une
source de chaleurþ? Vous dites que l’eau dissout le sucre, mais
n’est-il pas plus vrai de dire que le sucre se dissout de lui-même
quand il est mis en présence de l’eau (ce qui ne veut pas dire
qu’il exerce l’action sui-transitive de se dissoudre lui-même)þ?
L’eau n’est pas tant l’agent de dissolution du sucre que la condi-
tion causale principale de la dissolution du sucre. Ce qui est
vrai pour les corps simples d’Aristote et les substances
chimiques l’est encore plus pour les corps en mouvement de la
mécanique classique si on les dote des propriétés appropriées,
en l’occurrence, pour Leibniz, d’élasticité. Ce qui importe, c’est
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que le corps choqué se meut en vertu de sa propre force, celle
qu’il a emmagasinée lors du choc.

On peut dire, pour anticiper un point abordé plus bas (dans


«þLes conséquences pour le statut des lois de la nature…þ»), que
si Leibniz s’est senti obligé de doter les corps de la propriété
d’élasticité, c’est que justement il ne concevait pas la sponta-
néité des corps comme le déroulement d’un simple programme
interne. Il ne faut donc pas dire que le corps choqué avait en
lui-même, comme moment prédéterminé de son histoire future,
le mouvement qu’on lui voit acquérir à la suite du heurt. Il faut
plutôt dire que le corps était d’un type ou d’une nature telle
38 - C’est un point qu’Aristote récuseþ: tout changement dans une substance est une pas-
sion et donc renvoie à un agent (op. cit. in n. 34, III, 202b 23-28). Mais il le fait au
prix d’une équivocation sur le sens du mot agentþ: tantôt, c’est la substance qui agit
sur une autre substance en altérant son état, c’est la source du changementþ; tantôt,
c’est la cause déclenchante, qui peut consister dans la suppression d’un obstacle, du
processus interne.

Revue d’histoire des sciences I Tome 66-1 I janvier-juin 2013 49


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Bruno GNASSOUNOU

qu’à l’occasion d’un choc, il doit se comporter de telle ou telle


façon en vertu de sa nature, élastique en l’occurrence.

Arrivés à ce point, nous sommes fort proches de l’analyse de la cau-


salité proposée cinquante ans plus tard par Hume, puisque Leibniz
dissocie bel et bien la notion de cause et celle d’agentþ: la relation
causale n’est pas celle d’un agent opérant sur un patient. Il existe
une différence de taille néanmoins entre les deux philosophes. Pour
Hume, il n’y a plus d’action, transitive ou intransitive, mais de
simples successions d’événements, tous actuels et surgissant, si l’on
peut dire, d’un bloc, de sorte que toute idée d’un passage de la
puissance à l’acte est rendue absurde. Les choses n’ont plus de dis-
positions internes. Pour Leibniz, les mouvements locaux des corps
étudiés par la mécanique sont bien des opérations de substances et
si de telles opérations existent, on doit accorder aux substances les
capacités internes de les accomplir. Ce sont précisément ces capa-
cités, sous forme de tendances, qui constituent les lois sérielles des
substances. Il n’est pas question, dans l’analyse de la causalité, de
se débarrasser des notions de substance, d’action et de pouvoir qui
deviendront les cibles privilégiées de la critique de Hume.

On a donc là la grande innovation conceptuelle de Leibniz, que


les catégories aristotéliciennes de la causalité excluaient et
qu’une certaine interprétation empiriste de la mécanique au
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e 39
XVIII þsiècle voudra ignorer þ: il existe des changements intransi-
tifs, c’est-à-dire des acquisitions de propriétés ou des transitions,
comme dit Leibniz, d’un état à un autre, qui ont une origine
interne. Pour Aristote, il existe bien des activités (ν ργεια) qui
ont une source interne et sont donc, au sens leibnizien du terme,
spontanées, comme l’activité de voir ou de penser. Mais une acti-
vité n’est justement pas un changement (κνησις) : une activité
est complète à chaque moment de son occurrence, si bien qu’il
n’y a pas d’incongruité à dire que celui qui est en train de voir a
déjà vuþ; le changement, quant à lui, est incomplet et a un terme
final vers lequel il tend (de sorte qu’il y a un sens à dire que celui
qui est en train de construire une maison ne l’a pas pour autant
déjà construite 40). Une activité est donc proche de ce qu’on
appelle un état, notion que Denis Papin opposait justement à
Leibniz pour penser le mouvement rectiligne uniforme. Un chan-
39 - À tort, à mes yeux.
40 - Aristote, Métaphysique, Θ, 6, 1048b 23-35.

50
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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

gement est nécessairement quelque chose que l’on subit ou


souffre, une passion qui réclame donc un agent. Mais les opéra-
tions immanentes de Leibniz sont bien, quant à elles, des change-
ments d’état, tout en demeurant des actions des substances qui en
sont les sujetsþ: il y a bien un sens à dire, pour ces opérations,
que quelque chose qui a été interrompu est en outre empêché de
s’accomplirþ: que ce qui aurait dû s’accomplir ne s’est pas
accompli. Contrairement à ce que peut laisser penser Leibniz lui-
même, ses actiones immanentes, dont la pensée est l’exemple
qu’il reprend, ne sont pas les νεργ ιαι de la tradition 41.
Demeure l’essentiel, qui caractérise le dynamisme de sa méca-
niqueþ: dans le choc, l’«þagentþ» causal est cause d’une opération
qu’il n’accomplit pas, d’une action qui n’est pas la sienneþ; dans
le mouvement rectiligne uniforme, l’objet se déplace de lui-
même. Dans les deux cas, il y a action, mais intransitive.

Il faut noter que cette nouvelle conception de l’action et des rap-


ports entre substances qui font d’elles uniquement ce qu’on pour-
rait appeler des «þdéterminantsþ» mutuels de leurs opérations
semble s’appliquer avec bonheur aux mouvements des corps de
la mécanique classique, ainsi, d’ailleurs, qu’aux activités des
substances chimiques. En revanche, lorsque l’on passe de la
dynamique aux êtres vivants et aux êtres capables de délibéra-
tion rationnelle, il n’en va plus de même. Il paraît incontestable
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qu’ils sont capables de subir une action et d’altérer d’autres sub-
stances. Le félin dévore l’antilope, et n’est pas seulement l’occa-
sion pour l’antilope d’une mort dite «þnaturelleþ». L’homme fait
réellement fondre le sucre dans son caféþ: il agit réellement sur le
sucre (en se servant de l’eau) pour l’amener à dissolution. C’est
pourquoi nous sommes pour le coup sensibles à l’étrangeté des
propos de Leibniz lorsqu’il applique la catégorie d’action intran-
sitive aux actions et changements d’Adam, d’Alexandre ou de
César. Lorsque dans la section suivante, nous prendrons pour
exemple des actions humaines, on n’oubliera pas que la compa-
raison nous est utile dans la seule mesure où elle permet de
mieux comprendre, d’un point de vue métaphysique, les situa-
tions de la physique où les conclusions tirées sont en réalité plus
naturellement applicables.
41 - Leibniz d’une part traduit ν ργεια par «þforceþ» (op. cit. in n. 4, 504) et d’autre part
donne comme exemples d’actiones immanentes les exercices de l’intelligence (ibid.,
510).

Revue d’histoire des sciences I Tome 66-1 I janvier-juin 2013 51


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Bruno GNASSOUNOU

Les lois individuelles des substances sont


les lois générales de la nature
Les conditions métaphysiques
Tout ceci est primordial pour comprendre le statut des lois de la
nature. Nous avons vu que Leibniz lui-même inférait parfois son
propos de l’impuissance des corps à en affecter d’autres de ce
que l’ensemble des propriétés de la substance individuelles était
déjà compris dans sa notion individuelle. Trois éléments de la
métaphysique de l’individuation des substances doivent nous
retenir pour comprendre que Leibniz n’en conclut pas pour
autant que les lois de la nature, comme celles qui s’expriment
dans la conservation de la force vive ou de l’action motrice, ne
sont que des conséquences logiques des lois de développement
individuelles et présumées autonomes des substances.

1/ Leibniz fait d’une part une distinction entre la notion indivi-


duelle d’une chose qui comprend l’ensemble de ses prédicats 42
et sa nature ou essence, qui est commune 43. Il s’ensuit que cer-
taines propriétés d’une substance ne sont pas pour autant
constitutives de sa nature, et que, dans la mesure où la nature
d’une chose détermine ses seules propriétés essentielles, il est
envisageable que certaines propriétés d’une substance ne soient
pas nécessaires, mais contingentes 44.
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Leibniz distingue d’autre part entre la notion individuelle d’une
substance et la substance dont elle est la notion, entre la notion
de César, qui est, par exemple, une représentation dans l’enten-
dement divin, et l’individu César lui-même, qui n’est certaine-
ment pas une représentation. Si on se garde de confondre
représentation d’un individu et individu représenté, on pourra
42 - Voir Leibniz, Remarque sur la lettre de M. Arnaud (1686), in Die Philosophischen
Schriften, op. cit. in n. 13, 37.
43 - «þEst de l’essence d’une chose (de rei essentia) ce qui lui appartient nécessairement et
perpétuellementþ; est du concept de chose singulière (de rei vero singularis notione)
ce qui lui appartient de façon contingente et par accident ou ce que Dieu voit en elle
lorsqu’il l’a parfaitement comprise.þ» (Gaston Grua, G.þW. Leibnizþ: Textes inédits
(Parisþ: PUF, 1948), vol.þI, 383.)
44 - Contrairement à ce que pensent ceux qui font de Leibniz un «þhyperessentialisteþ»
(superessentialist), comme Fabrizio Mondadori. Voir Fabrizio Mondadori, Reference,
essentialism, and modality in Leibniz’s Metaphysics, Studia Leibnitiana,þV/1 (1973),
74-101 et Leibniz and the doctrine of inter-world identity, Studia Leibnitiana,þVII/1
(1975), 21-57.

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

s’autoriser à dire qu’une notion individuelle inclut nécessaire-


ment tous les prédicats présents, passés et futurs (pour nous)
d’une substance, tout en affirmant que ce n’est pas le cas de
l’individu lui-même.

2/ Cependant, à une notion individuelle correspond une et une


seule substance individuelle. Une notion individuelle n’est pas
un concept qui se trouve instancié par un individu et un seul
individu, comme le serait une description définie à la manière
de Bertrand Russell («þLe premier homme qui péchaþ»), car une
telle description aurait pu être instanciée par un autre individu
que celui qui l’instancie en fait. En cela, elle ne serait pas diffé-
rente des notions que Leibniz appelle spécifiques, comme le
concept d’homme ou celui de sphère 45, qui peuvent être instan-
ciés non seulement par une pluralité d’individus dans un même
monde, mais aussi par des individus différents dans différents
mondes possibles. Une notion individuelle est la notion de cet
individu, qui le distingue de tout autre individu, individu que
l’on peut par principe montrer du doigt 46.

Il faut, sur ce point, impérativement garder en tête la distinction


logique entre possible et réalisation du possible. Pour la figurer,
considérons qu’il existe un moment temporel, celui du calcul
divin, avant la création, où ne sont donnés que les mondes pos-
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sibles et qu’il existe un moment après la création où un de ces
mondes a été réalisé de préférence à tous les autres. Avant la
création, il ne peut être question d’identité transmondaine d’un
individu, comme César, parce que César n’existe tout simple-
ment pas. Les mondes possibles ne sont, si l’on veut, que des
ensembles de descriptions définies. La question de savoir si
César aurait pu ne pas franchir le Rubicon ne se pose donc pas
avant la création.
45 - Voir Leibniz, op. cit. in n. 42, 39.
46 - «þIndividuþ: bien que tout être soit réellement un individu, nous définissons néanmoins
des termes qui désignent soit tout individu dont la nature est donnée, soit un individu
déterminé. Ainsi par exemple homme, c’est-à-dire tout homme, signifie tout individu qui
participe à la nature humaine. Au contraire, un individu bien déterminé est par exempleþ:
celui-ci, que je désigne en le montrant ou en ajoutant des marques distinctes (at certum
individum est Hic, quem designo vel monstrando vel addendo notas distinguentes), car
s’il est vrai qu’on ne peut obtenir des marques qui distinguent parfaitement un individu
de tout autre individu possible, il existe néanmoins des marques qui le distinguent des
individus que l’on rencontre habituellement.þ» (Leibniz, Recherches générales sur l’ana-
lyse des notions et des vérités (1686), in Couturat, op. cit. in n. 5, 360 ; trad. in Rauzy,
ibid., 212-213.)

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Bruno GNASSOUNOU

Par ailleurs, il ne saurait être question de l’identité d’un concept


à travers les mondes possibles. Un concept (ou une description)
est sûrement déterminé par l’ensemble de ses marques, de sorte
que si vous en faites varier une, vous n’avez plus affaire au même
concept. La notion complète d’un individu candidat à l’existence
qui comprend la propriété de franchir le Rubicon n’est pas la
même que celle d’un individu qui ne franchit pas le Rubicon.

En revanche, après la création, on a un individu qui est la réali-


sation de la représentation complète d’un homme qui franchira le
Rubicon, etc., individu que nous pouvons désormais désigner du
doigt (ou que l’on a pu désigner du doigt), qui s’appelle «þCé-
sarþ», et qui, par sa naissance, a transformé une description défi-
nie (celle d’un homme de la gens Julia, chef des populares, qui
franchit le Rubicon, etc.) en une notion individuelle (celle de cet
homme, César). Or de cet individu, il devient parfaitement pos-
sible de se demander s’il aurait pu ne pas franchir le Rubicon, car
il n’y a aucune impossibilité logique à ce qu’il ne le franchisse
pas 47. Tout ceci nous amène à souligner deux pointsþ:

a/ Quant au monde possible que nous nous représentons


après la naissance de César, il faut noter qu’il ne saurait être
identifié à aucun monde possible avant la création de César.
Cela est exclu, puisque c’est un monde possible où César lui-
même est représenté. Je veux dire par là qu’il y a des choses
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qui sont possibles uniquement après la création et non avant,
comme de se représenter un monde possible où César lui-
même ne franchit pas le Rubicon. Avant la naissance de
César, cette représentation n’est pas possible et elle ne le
devient qu’après 48.
47 - C’est une manière de dire que s’il y a un sens à se demander ce qu’aurait fait un indi-
vidu, c’est-à-dire ce que, dans un autre monde possible, cet individu fait, il n’y en a
pas à se demander ce qu’est une notion, en particulier individuelle, dans un autre
monde possibleþ: il n’y a pas de mondes possibles pour les représentations, ce qui
signifie que les notions individuelles ne sont pas elles-mêmes des individus.
48 - Les développements qui précèdent consonnent avec ceux d’Arthur N. Prior, qui, pour
illustrer ses propres thèses sur la différence entre individu et concept, reprend juste-
ment un exemple leibnizienþ: «þJules César, c’est-à-dire un individu que l’on peut
maintenant identifier, a, à un moment donné, commencé à exister. Mais avant ce
moment, les résultats possibles de ce qui allait se produire ne comprenaient pas le
commencement à exister de cet individu. Cependant, ils incluaient bel et bien la pos-
sibilité qu’il y ait un individu, né de ces parents, qui serait appelé «þCésarþ», qui serait
assassiné aux ides de mars, etc. Et cette possibilité a été en fait réalisée quand César
est né et a été l’objet de tous ces événements.þ» (Arthur N. Prior, Papers on time and
tense, rééd. (Oxfordþ: Oxford University Press, 2003), 85.)

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

b/ Le César dont nous disons qu’il ne franchit pas le Rubicon


est bien le César qui, de fait, a franchi le Rubicon. Quand je
dis que César pouvait ne pas franchir le Rubicon, je ne veux
pas dire in sensu composito qu’il existe un individu identique
à César qui est tel qu’il est possible qu’il franchisse et ne fran-
chisse pas le Rubicon, ce qui est faux. Je veux dire in sensu
diviso qu’il existe un individu identique à César qui est tel
qu’il a franchi le Rubicon et qu’il est possible que cet indi-
vidu ne franchisse pas le Rubicon. C’est donc bien de notre
bon vieux César, de celui qui a franchi le Rubicon, qu’il s’agit
quand nous disons qu’il aurait pu ne pas franchir le Rubicon.

Du coup, il n’y a aucune contradiction à dire que certaines


propriétés de César sont accidentelles (puisqu’il pourrait ne
pas les avoir), bien que, s’il ne les avait pas, il ne serait pas
César. Car César est l’homme qui franchit le Rubicon et tout
individu qui ne franchit pas le Rubicon n’est pas, de fait,
César. Ce qui ne veut pas dire que César n’aurait pas pu ne
pas franchir le Rubicon. Comparezþ: cette table qui est brune
aurait pu être verte (on aurait pu la peindre en vert). S’il est
vrai que cette table est brune, alors toute table qui n’est pas
brune n’est pas cette table. Cela ne signifie en rien que cette
table est nécessairement brune. Les propriétés logiquement
contingentes d’un individu servent à le distinguer, à l’indivi-
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duerþ: elles n’en restent pas moins contingentes. Nous retrou-
vons la leçon énoncée dans le pointþ1/.

3/ Les prédicats qui sont contenus dans une notion individuelle


peuvent ne pas être tous des prédicat monadiques ou réductibles
à des prédicats monadiques de sorte que certains éléments prédi-
catifs d’une notion peuvent renvoyer à ceux d’autres notions indi-
viduelles. Pour que César puisse franchir le Rubicon, il faut qu’il
y ait un Rubicon qui puisse être franchi. L’action de César ne se
comprend pas sans référence au Rubicon. J’en conclus que les
relations en général sont bel et bien constitutives de la notion
complète d’un individu, elles ne font pas partie de l’essence de
cet individu. Elles sont contingentes.

Si on conteste l’une de ces trois thèses, et souvent les trois en même


temps (il est de bonne raison de penser en effet qu’elles ne sont pas
indépendantes les unes des autres), comme le fait l’interprétation

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classique, alors il n’est pas difficile de succomber à l’interprétation


traditionnelle qui dénie à toute substance la capacité d’en affecter
d’autres et fait des lois de la nature une simple concordance entre
des séries d’opérations indépendantes les unes des autres.

Si, en effet, on pense qu’un individu n’est autre que la notion


individuelle et que tous les prédicats sont ou bien monadiques
ou bien réductibles à des prédicats monadiques, on en déduira,
comme assurément semble le faire Leibniz dans certains de ses
écrits, l’indépendance causale des substances individuellesþ:
comme les prédicats d’action et de passion, comme franchir le
Rubicon ou être assassiné aux ides de mars, sont compris dans
la notion individuelle de César, et comme ils sont monadiques
ou réductibles à des prédicats monadiques, c’est l’individu
César lui-même et surtout lui seul qui est non seulement la
source des changements qui lui arrivent, mais aussi la cause de
ces changements. Ce dernier, par ailleurs, ne nécessite aucune
condition externe de réalisation. Brutus ne le tue pas vraiment,
puisque la notion individuelle de César comprenait déjà sa
mortþ: le coup de poignard de Brutus ne fournit que l’occasion
de passage de vie à trépas. Et il est vrai que Leibniz semble aller
dans ce sens lorsqu’il affirme, dans certains de ses écrits, que
Dieu aurait logiquement pu faire qu’il n’existât qu’une seule
substance, bien que cela eût disconvenu à sa sagesse 49. D’un
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49 - «þQu’une substance unique existe seule fait partie des choses qui ne conviennent pas
à la sagesse divine, et qui, au surplus, n’adviendront pas, encore qu’elles puissent
advenir (esti fieri possint).þ» (Leibniz, Lettre à Des Bosses (11þmars 1706), in Die Phi-
losophischen Schriften, op. cit. in n. 13, 307þ; traduction de Christiane Frémont, L’Être
et la relation, avec trente-cinq lettres de Leibniz au R. P.þDes Bosses (Parisþ: Vrin,
1981), 85.)
«þIl est vrai que si Dieu pouvait se résoudre à détruire toutes les choses qui sont hors
de l’âme, et conserver l’âme seule avec ses affections et modifications, elles la porte-
raient par ses propres dispositions à avoir les mêmes sentiments qu’auparavant,
comme si les corps restaient, quoique alors ce ne serait que comme une espèce de
songes. Mais cela étant contraire aux desseins de Dieu qui a voulu que l’âme et les
choses hors d’elles s’accordassent, il est manifeste que cette harmonie préétablie
détruit une telle fiction, qui est une possibilité métaphysique, mais qui ne s’accorde
point avec les faits et leurs raisons.þ» (Leibniz, Extrait du dictionnaire de M. Bayle,
article Rorarius (1702þ?), in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, 530.)
«þLa réponse est aisée, et donnée il y a peu. Il l’a pu absolument, mais non hypothéti-
quement, parce qu’il a décidé que toutes choses agissent suivant la plus grande sagesse
et «þharmonikotatousþ» [= le plus harmoniquement possible]. Mais cela n’eût aucune-
ment trompé les créatures raisonnables, même si tout ce qu’il y a en dehors d’elles ne
répondait pas à leur expérience (phaenomenis), voire même si rien n’y répondait, tout
comme si un esprit était seul.þ» (Leibniz, Lettre à Des Bosses (29þavril 1715), in Die Phi-
losophischen Schriften, op. cit. in n. 13, 496þ; traduction Frémont, op. cit. supra, 194.)

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

point de vue logique, aucune substance ne dépend, pour ce qui est


des changements qui l’affectent, des autres substances. On doit
donc en conclure, apparemment, que les notions individuelles
déterminent les lois sérielles (leges insitae) des substances indi-
viduelles, ou mieux, que les substances individuelles seraient en
quelque sorte les notions individuelles en action, et que
l’ensemble des lois sérielles de toutes les substances apparte-
nant à un monde donné déterminerait complètement les lois
générales de ce monde.

Enfin, l’idée que les lois de la nature dépendent des lois indivi-
duelles internes aux substances suggère inévitablement que les
lois sont liées au monde dans lequel elles ont coursþ: comme un
événement différent aurait impliqué qu’au moins une loi sérielle
individuelle fût différente de celles qui existent dans le monde
réel, le monde possible où cette différence existe a d’autres lois
générales que celles de ce monde. Ces dernières sont donc
contingentes au sens fort où Dieu aurait pu en créer d’autres par
le simple fait de créer d’autres substances individuelles que
celles qu’il a fait effectivement passer à l’existence. Néanmoins,
une fois les substances créées, il est impossible que l’on puisse
se représenter ces lois comme demeurant les mêmes dans
d’autres mondes possibles.
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Si on accepte les thèses 1/ à 3/ énoncées plus haut, ces conclu-
sions n’ont plus lieu d’être.

Les conséquences pour le statut des lois de la natureþ:


Que leur contingence n’interdit pas leur généralité
Comment penser alors les lois de la natureþ? Les lois ne font pas
que survenir sur des lois sérielles qui sont données indépendam-
ment d’elles et isolément les unes des autres. Pour faire comprendre
pourquoi, je me permettrai la comparaison suivante 50.

Figurons-nous un fabricant de boules de billard, qui a à disposi-


tion différents matériaux. Il forme la représentation d’une boule.
Cette représentation n’est encore que spécifique, mais il lui
ajoute des déterminations qui la rendent de moins en moins
indéterminée. Il conçoit que la boule soit faite de tel matériau et
50 - La comparaison m’a été inspirée par Hidé Ishiguro dansþ: Substance and individual
notions, art. cit. in n. 19, 130.

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de tel volume, la dotant du coup de certaines capacités ou dis-


positions générales dont l’expression est du typeþ: dans telles
circonstances, une boule de ce type agit de telle et telle façon.
Il conçoit donc ce qu’on peut appeler sa nature ou son essence.
Comme ces circonstances feront souvent référence à des causes,
ces lois générales rendront notamment compte de la façon dont
une boule de ce type réagit lorsqu’elle est en présence d’autres
boules, même si ces autres corps ne sont pour l’heure nullement
représentés comme existants. La plupart des lois sont donc rela-
tionnellesþ: elles disent comment des objets se comportent
lorsqu’ils entrent en relation avec d’autres objets. Mais elles ne
font référence à aucun objet particulier. L’artisan peut logique-
ment décider de ne faire passer à l’existence qu’une seule boule
de ce type avec une masse, une vitesse et une direction don-
nées, une boule qui n’aurait donc jamais à exercer ces capaci-
tés, sauf celle qui lui fait avoir, peut-être, un mouvement
rectiligne uniforme, et il peut décider de la lancer sur un pla-
teau sans bord et sans frottement. La boule en question sera
désormais cette boule A que l’on peut désormais désigner du
doigt. Mais il peut aussi faire le choix de créer une autre boule,
B, dotée des mêmes capacités en lui donnant une masse, une
vitesse et une direction telles que si elle venait à être créée, elle
rencontrerait la première boule. Dans ce petit scénario, on
comprend que 1/ l’artisan peut se former, étant donné sa
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connaissance des dispositions, une représentation de ce qui
arrivera à chacune des deux boules, étant donné leurs dis-
positions internes, représentation qu’on peut appeler notion
complète, mais que 2/ les deux boules n’en incarnent pas moins
dans leurs dispositions exactement les mêmes lois. L’artisan sait
donc à l’avance de la boule A qu’elle aura telle propriété et cela
en vertu de la seule connaissance de ses dispositions internes et
de la présence de la boule B. Il pourrait par ailleurs faire abs-
traction de la mention de cette dernière et décrire les opérations
de A sans mention de Bþ: qu’elle a telle vitesse et telle direction,
puis qu’elle accélère, etc. Une description purement cinéma-
tique de ce type, considérant un corps comme un objet solitaire,
est toujours possible, mais lorsque l’on en vient à l’explication
physique, la mention de lois générales relationnelles et donc
des puissances internes qui leur donnent force exécutoire est
indispensable.

58
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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

Mais voici le point crucialþ: le fait que l’artisan sache, avant


même de fabriquer la boule A, tout ce qui lui arrivera
n’implique en rien que ce qui arrivera à cette boule ait sa cause
dans cette seule boule. On peut donc être dans la situation de
savoir parfaitement comment se comportera un objet, être à
l’origine de l’existence de cet objet, sans pour autant, une fois
l’objet en question passé à l’existence, que la représentation
que l’on s’est faite de l’objet et de son histoire future soit la
cause unique des changements qu’il endurera. Le fait que la
notion complète d’un objet comprenne l’ensemble de ses effets
futurs n’a rien à voir avec les causes réelles de ces effets, qui
sont à trouver dans les rencontres à venir dudit objet avec
d’autres corps et non dans la seule instanciation de sa représen-
tation. Les comportements de l’objet ne s’expliquent pas par le
fait qu’on se soit représenté à l’avance ces comportements 51,
bien que, si l’artisan ne s’était pas ainsi représenté ces compor-
tements possibles, il n’aurait pas eu de raison de faire exister
l’objet. C’est que dans la représentation de la boule elle-même
avant sa confection, on s’était représenté ses opérations futures
comme causalement dépendantes d’autres boules et non pas de
cette représentation elle-même. On comprend combien est tout
à la fois absurde et tentante l’idée que ces comportements ne
sont que le déroulement d’un programme interne, idée qui
repose entièrement sur l’amalgame entre la substance indivi-
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duelle et la notion complète de cette substance 52.

Si l’artisan décide de créer les deux boules A et B, il n’en reste


pas moins vrai qu’il aurait pu n’en créer qu’une seule et qu’elle
aurait obéi exactement aux mêmes lois que celles auxquelles
elle obéit en fait puisqu’elle aurait été dotée des mêmes capaci-
tés. C’est donc que les lois d’un monde donné ne sont pas
dépendantes des lois individuelles des substances. Il aurait pu
se faire, il est vrai, que l’artisan fabriquât des boules avec des
mécanismes internes tels qu’elles auraient eu exactement le
même comportement que les deux boules qu’il s’est en fait
51 - Comme le dit fort bien Ishiguroþ: «þCe ne sont pas cependant les notions qui fixent
l’histoire des boules. Ce qui fixe l’histoire d’une boule quelconque est sa nature plus
certains faits concernant son état initial et l’état des autres boules, et donc du
monde.þ» (Substance and individual notions, art. cit. in n. 19, 134.)
52 - On trouve non seulement la notion de programme, mais l’expression elle-même dans
Nicholas Rescher, Leibnizþ: An introduction to his philosophy (Lanhamþ: University
Press of America, 1986), 79 et dans Stammel, op. cit. in n. 13, 36 et 205.

Revue d’histoire des sciences I Tome 66-1 I janvier-juin 2013 59


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Bruno GNASSOUNOU

décidé à fabriquer. Ces boules-automates auraient en quelque


sorte mimé les heurts des boules A et B. Laissons de côté la
question de savoir si les mécanismes internes de ces automates
ne présupposent pas à leur tour des lois relationnelles qui déter-
minent le comportement de leurs parties. Ces automates n’obéi-
raient qu’à des dispositifs internes propres et donneraient
seulement l’impression d’obéir à des lois générales. Cela est
logiquement possible, mais l’important est que cela n’est abso-
lument pas logiquement requis. Il n’est donc pas compris dans
le concept de loi de la nature que celle-ci soit réductible à une
simple composition de lois individuelles.

Si nous passons de notre fabricant de boules de billard au


Magnus Artifex qu’est le Dieu créateur du monde et de la tota-
lité des substances qui le composent, il existe des différences
notables, mais qui n’affectent pas le bien-fondé de la comparai-
son. D’une part, l’artisan se conforme à des lois de la nature
déjà instituées, tandis que Dieu, en créant les substances, crée
aussi les lois et les dispositions qui, en elles, y répondent. La
logique du raisonnement n’en est pourtant pas diminuée. Que
les lois soient contingentes puisqu’elles dépendent de la volonté
de Dieu n’interdit pas qu’elles puissent être inscrites sous forme
de dispositions internes dans les substances individuelles.
D’autre part, pour des raisons internes au système de Leibniz, la
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notion complète d’une substance donnée la discrimine complè-
tement par rapport aux autres substancesþ: deux substances ne
peuvent pas avoir des notions individuelles identiques. La des-
cription complète d’une substance suffit donc à la distinguer.
Cela fait une différence avec la situation de notre artisan, dont
on peut concevoir, si l’on n’est pas leibnizien, que, n’ayant
qu’un entendement fini, il crée des boules indiscernables par
leurs qualités internes. Mais, là encore, le fait que les substances
ou, plus généralement, les corps soient à ce point déterminés
qu’ils possèdent des qualités qui les distinguent tous les uns des
autres n’interdit pas de les considérer comme porteurs des
mêmes dispositions générales.

Le point important est plutôt le suivant. Que les lois qui gouver-
nent le comportement de la boule de billard A quand elle ren-
contre la boule de billard B aient leur fondement dans une
disposition interne à cette boule a pour conséquence que les

60
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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

mêmes lois harmoniques peuvent exister dans divers mondes


possibles. Ces lois, sous forme de dispositions, appartiennent à
l’essence de ces corps et les définissent. Ce qui implique qu’une
fois une boule créée, par exemple A, il est logiquement vrai de
dire que cette boule A pouvait ne pas rencontrer la boule B
(qu’en fait elle rencontre dans le monde réel), si Dieu avait
décidé de ne pas créer de boule répondant à la description de
B, quoique ses dispositions internes, et donc les lois de la
nature, eussent été les mêmes. Les lois harmoniques ne peuvent
donc être réduites aux lois sérielles. En fait, la loi, dans sa forme
dispositionnelle, n’est pas expliquée par les lois sérielles
(notions individuelles) des deux boules de billard. Il faut dire au
contraire que Dieu s’étant représenté une boule de billard, avec
telle disposition à se comporter de telle et telle façon si elle ren-
contrait une autre boule, pouvait prévoir ce qui se passerait si
elle rencontrait une autre boule de billard avec telles ou telles
propriétés et en a ainsi formé une notion complète. C’est cette
notion complète qu’il a fait passer à l’existence, en réalisant la
boule A 53. La loi harmonique sert donc à expliquer les change-
ments qui se produisent en A, et n’en résulte pas. Si Dieu avait
créé une substance supplémentaire (ce que sa sagesse, et non la
logique, rend en fait impossible), acte qui aurait altéré le
comportement de toutes les substances réelles, le monde eût été
bien différent pour ce qui regarde les événements qui s’y
seraient produits 54, mais il aurait obéi exactement aux mêmes
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lois 55.

53 - On comprend aussi pourquoi, bien que l’essence d’une substance puisse être envisa-
gée sans considération de celles des autres substances, la notion individuelle de cette
substance ne peut être conçue que concomitamment avec celles de toutes les autres
substances.
54 - On sait que pour Leibniz, un changement intrinsèque à une substance a des répercus-
sions sur toutes les autres substances. Il y a «þconnexion de toutes chosesþ»þ: «þIl faut
savoir […] que toute chose conspire avec toute autre selon une raison déterminée. En
effet, comme tous les lieux sont pleins de corps et comme tous les corps sont pourvus
d’un certain degré de fluidité de telle sorte qu’ils cèdent à la moindre pression si
petite soit-elle, par suite aucun corps ne peut être mû sans que le corps contigu ne
soit mû quelque peu et pour la même raison le corps contigu du contigu et ainsi de
suite quelle que soit la distance. Par suite chaque particule pâtit de tous les corps de
l’univers, de sorte que l’esprit omniscient connaît tout ce qui advient dans tout l’uni-
vers dans chacune de ses particules […].þ» (Leibniz, Sur le principe de raison (texte
non daté), in Couturat, op. cit. in n. 5 et Rauzy, ibid.)
55 - Sur ce point, je m’oppose donc aux conclusions d’André Charrak dans Contingence
et nécessité des lois de la nature au XVIIIeþsiècle (Parisþ: Vrin, 2006), 73.

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Bruno GNASSOUNOU

Relations de comparaison et relations


de connexion
Cette conception des lois va cependant à l’encontre d’une thèse
bien établie qui est celle de la survenance des relations polya-
diques sur les propriétés monadiques. La vérité de toute propo-
sition relationnelle de la forme a ℜ b doit pouvoir reposer sur la
vérité de deux propositions monadiquesþ: Pa et Qb 56. Pour être
plus exact, le Leibniz à qui l’on attribue cette thèse ne soutien-
drait pas exactement que toute proposition relationnelle est
équivalente à deux propositions monadiques. On dira tout au
plus que toute proposition relationnelle est impliquée par la
conjonction de deux propositions monadiques. Si A mesure
2þmètres et B mesure 1 mètre, cela implique que A est plus
grand que B. Mais l’inverse n’est pas vrai. S’il est vrai que A est
plus grand que B, je ne peux tirer aucune conclusion quant à la
taille de A et de B, c’est-à-dire aucune conjonction de deux pro-
positions monadiques particulières (si je m’en tiens à l’informa-
tion que A est plus grand que B, cette phrase n’implique en rien
que A mesure 2 mètres et B 1 mètre ; elle pourrait tout aussi
bien être rendue vraie par le fait que A mesure 3 mètres et B 2
mètres). Il demeure vrai cependant que pour toute proposition
relationnelle, il doit logiquement y avoir deux propositions à
prédication monadique quelconques qui soient entraînées par la
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proposition relationnelle 57 et qui l’entraînent. Dans le vocabu-
laire contemporain, on pourra dire que la relation de supériorité
en taille survient 58 sur des propriétés intrinsèques individuelles.

Si cette thèse de la survenance générale de toutes les relations


sur des faits monadiques est vraie 59, elle rend caduque l’inter-
prétation des lois de la nature défendue ici. Les relations, et en
56 - «þEx. gr. Petrus est similis Paulo. Ergo Paulus est similis Petro. Videantur talia ex Jungi
Logica. Reducitur ad propositionesþ: Petrus est A nunc et Paulus est A nunc.þ» (Cou-
turat, op. cit. in n. 5, 244.)
57 - Pour être un peu formel, on peut dire qu’on doit avoirþ:þa ℜ b ⇒ ∃Ρ∃Q(Pa ∧ Qb).
58 - Ishiguro rappelle que l’expression supervenit se trouve chez Leibniz lui-même avec la
signification que je viens de lui donner. Voir Hidé Ishiguro, Leibniz’s philosophy of
logic and language, 2de éd. (Cambridgeþ: Cambridge University Press, 1990), 136-137
et spécialement Couturat, op. cit. in n. 5, 9.
59 - Elle a été défendue par Bertrand Russell (La Philosophie de Leibniz (Parisþ: F.þAlcan,
1908), 10 sq.) et elle est reprise par la plupart des commentateurs de Leibniz. Voir
par exemple Benson Mates, The Philosophy of Leibnizþ: Metaphysics and language
(Oxfordþ: Oxford University Press, 1986), 210-218þ; Rutherford, op. cit. in n. 13, 182-
186þ; Cover et O’Leary-Hawthorne, op. cit. in n. 18, chap. 2.

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

particulier les relations causales entre objets, sont apparentes.


Généralement, à la suite de Russell, on réfute le propos attribué
à Leibniz de la survenance des relations sur des propriétés
monadiques en donnant l’exemple des relations dites «þex-
ternesþ», en quelque sorte purement relationnelles, parce qu’elles
ne se fondent justement pas sur des propriétés intrinsèques à
leurs termes, telle la relation d’antériorité entre deux événe-
ments qui ne saurait s’expliquer par la possession par l’événe-
ment e1 d’une quelconque qualité intrinsèque indiquant qu’il est
antérieur à l’événement e2.

Mais cette lecture de Leibniz ne tient pas compte d’une distinc-


tion importante qu’il fait entre deux types de relationsþ: les rela-
tions de comparaison et les relations de connexion. Les textes
sont peu nombreux, mais ils sont essentielsþ:

«þRelationes sunt vel comparationis vel connexionis 60.þ»

«þJe crois qu’on peut dire que la liaison n’est autre chose que le
rapport ou la relation, prise généralement. Et j’ai fait remarquer
ci-dessus que tout rapport est ou de comparaison ou de concours.
Celui de comparaison donne la diversité et l’identité, ou en tout,
ou en quelque choseþ; ce qui fait le même ou le divers, le sem-
blable ou dissemblable. Le concours contient ce que vous appe-
lez coexistence, c’est-à-dire connexion d’existence 61.þ»
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«þSelon mon sens, la relation est plus générale que la comparai-
son. Car les Relations sont ou de comparaison ou de concoursþ:
les premières regardent la convenance ou disconvenance (je
prends ces termes dans un sens moins étendu) qui comprend la
ressemblance, l’égalité, l’inégalité, etc. Les secondes renferment
quelque liaison, comme de la cause et de l’effet, du tout et des
parties, de la situation et de l’ordre, etc. 62.þ»

Certaines relations peuvent être mises à jour par simple compa-


raison, c’est-à-dire par un examen indépendant de chacun des
termes reliésþ: pour comparer, il me faut d’abord inspecter A,
puis inspecter B, et tirer enfin la conclusion que A a la relation
ℜ à B. Cela vaut aussi pour les relations externes à la Russellþ:
60 - Couturat, op. cit. in n. 5, 15.
61 - Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, liv.þIV, chap. 1, §þ3, in Die Phi-
losophischen Schriften, op. cit. in n. 3, vol. V (1882), 339.
62 - Ibid., liv.þII, chap. 11, §þ4.

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Bruno GNASSOUNOU

je regarde quand A a lieu et quand B a lieu et j’en conclus que


Aþprécède B ou lui succède ou lui est contemporain. Dans les
relations de comparaison, les termes précèdent la relationþ: il
faut que soient données préalablement leurs descriptions pour
pouvoir établir la relation. Cette description peut faire intervenir
aussi bien des qualités intrinsèques (couleurs, tailles, etc.) des
choses décrites que des positions (l’endroit où se situent les
choses ou les moments où elles se produisent 63). La relation
peut alors être (éventuellement) établie. Elle est bien objective
(il ne dépend pas du langage, ou du sujet qui se représente la
relation, que Socrate soit plus petit que Thééthète), mais elle est
en quelque sorte seconde par rapport aux termes de la relationþ:
elle survient effectivement sur eux.

Comment se distinguent de ces relations de comparaison les


relations de connexionþ? La différence doit résider en ce que,
par l’examen préalable des termes, on ne pourra décider de
l’existence ou de l’inexistence de la relation. Leibniz compte
précisément la relation causale parmi les relations de
connexion. Prenons le cas simple du rapport de l’agent au
patient (bien que nous ayons vu en quoi Leibniz y renonçait).
Avant d’agir, il n’y a rien dans l’agent qui le distingue intrinsè-
quement comme agentþ: il n’est justement agent qu’en agissant.
Ici la connexion est premièreþ: non pas qu’elle engendre l’agent
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et le patient, mais il faut que les trois termes soient donnés
simultanément pour que l’on puisse ensuite assigner à l’agent et
au patient leur rôle distinctif. Allons plus loin. La possibilité
d’avoir des relations de comparaison présuppose celle d’avoir
des relations de connexion. Quand on dit, en effet, que A a la
relation ℜ à B, avec ℜ, relation de comparaison, cette possibi-
lité de décrire ainsi les deux termes présuppose que A et B sont
indépendants. Mais indépendants en quel sens, sinon au sens de
l’isolement physique, c’est-à-dire causalþ? Or, si on peut se
représenter A et B comme isolés causalement, c’est que l’on
peut se les représenter aussi comme ayant un commerce causal,
comme n’étant pas physiquement indépendants. Prenons un
exemple mécanique élémentaire et supposons qu’une tige relie
l’un à l’autre A et B. Ils sont en connexion. Quand l’un est
63 - On notera que le fait que la chose se situe à tel endroit n’est pas un fait de relation
spatiale entre la chose et le lieu où elle se trouve sinon nous serions entraînés dans
une régression à l’infini.

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

affecté, l’autre l’est aussiþ; quand l’un change, l’autre est altéré
en raison de cette action. Ils forment donc une totalité. D’où
l’affirmation de Leibniz que les relations de connexion concer-
nent les rapports de tout à partie 64.

Il s’ensuit que les relations causales, puisqu’elles sont de


connexion, ne sont pas réductibles à des propositions de prédi-
cation monadique. Oui, mais que faire de ces textes de Leibniz
où il dit explicitement que le monde aurait pu comporter une
seule et unique substance, si par ailleurs vous dites qu’il est
nécessaire que la boule soit heurtée pour se mouvoir ou que ce
morceau de sucre soit plongé dans l’eau pour qu’il se dissolveþ?

La réponse est qu’il faut distinguer les modalités physiques des


modalités logiques. Il est bien sûr logiquement possible (il n’y a
aucune contradiction logique («þpossibilité métaphysiqueþ») à
ce) qu’une substance dotée de la nature du sucre ne se dissolve
pas au contact de l’eau. C’est pourquoi, on peut envisager un
monde où une substance (ou un agrégat de substances comme
un morceau de sucre) est solitaire, ou un monde dans lequel le
morceau de sucre, doté de la même nature, se dissoudrait de
lui-même sans cause circonstancielle de sa dissolution. Mais
cela est tout simplement impossible physiquement.
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64 - La relation de connexion ramène Leibniz du côté d’une certaine tradition aristotéli-
cienneþ: la relation de connexion fait unité des êtres qu’elle connecte. En faisant cette
distinction, Leibniz a peut-être en tête la distinction que faisait saint Thomas entre
deux types de relationsþ:
«þUne chose est ordonnée à une autre soit par la quantité soit par la puissance, active
ou passive. Car c’est seulement dans ces deux cas, qu’une chose est tournée (attendi-
tur) vers quelque chose qui lui est extrinsèque. Car une chose est mesurée non seu-
lement par la quantité intrinsèque, mais aussi par la quantité extrinsèque. Et par la
puissance active, chaque chose agit sur une autre et par la puissance passive, elle est
agie par une autre.þ» (Thomas d’Aquin, De potentia, question 5, articleþ9.)
Nous comprenons que deux choses peuvent entrer en relation par leur quantité
intrinsèque et donc être susceptibles de comparaison (Thomas d’Aquin, dans d’autres
textes, ajoute clairement la qualité). Mais dans la relation de causalité, la relation
d’action, il n’en va pas tout à fait de même, sinon saint Thomas n’aurait pas pris la
peine de les distinguer. Il retrouve sans doute la vieille analyse d’Aristoteþ: la puis-
sance active renvoie de façon interne à la puissance passive, mais surtout quand une
substance agit, vous aurez beau décrire ce qui se passe de façon interne dans les
deux substances (comme le signale à juste titre Leibniz), vous n’aurez toujours pas
établi de causalité, si vous ne dites pas que ce que fait la substance active est la
même chose que ce que subit la substance passiveþ: sans cela, vous ne pouvez pas
distinguer entre le cas de concomitance d’un mouvement de bras et de la porte qui
s’ouvre, d’un côté, où il n’y a que coïncidence, et le cas où l’agent, avec son bras,
est la cause de l’ouverture de la porte.

Revue d’histoire des sciences I Tome 66-1 I janvier-juin 2013 65


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Bruno GNASSOUNOU

La question de l’influxusþ: Une confusion de Leibniz


Leibniz, dans quelques textes, a critiqué durement les analyses
de la causalité qui la font reposer sur la relation de l’agent et du
patient, mais en suggérant qu’il existe un lien interne entre ces
analyses et une théorie qui est celle de l’influxusþ: cette dernière,
que Leibniz appelle aussi voie de l’influence, par opposition à la
voie de l’assistance, empruntée par l’occasionnalisme, et à celle
de l’harmonie préétablie, qu’il adopte 65, tient que la modifica-
tion qui affecte une substance doit s’expliquer par le fait qu’elle
reçoit quelque chose d’une autre substance. Mais, aux yeux de
Leibniz, «þl’action d’une substance sur l’autre n’est pas une
émission ni une transplantation d’une entité 66þ».

Bien qu’il ne soit pas facile de déterminer quelle théorie de


l’influxus Leibniz vise exactement dans ces textes 67, il est clair qu’il
assimile ici conception aristotélicienne de la causalité et théorie de
l’influxus. Il estime manifestement que ceux qui parlent de l’action
d’un agent sur un patient soit n’expliquent rien, soit, se rendant
compte du vide de l’explication de l’endormissement par la vertu
dormitive ou de l’heure par la vertu horodictique 68, se voient
65 - Voir Leibniz, Extrait d’une lettre de M. D.þL. sur son hypothèse de la philosophie
(1696), in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, 501 et Éclaircissement des
difficultés que Monsieur Bayle a trouvées dans le système nouveau de l’union de
l’âme et du corps (1698), ibid., 520.
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66 - Leibniz, Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, 486.
67 - Voir sur ce point Eileen O’Neill, Influxus physicus, in Steven Nadler, Causation in
early modern philosophy (Pennsylvaniaþ: The Pennsylvania State University Press,
University Park, 1993), 27-55.
68 - «þFingamus ergo Angelum aliquem venire, explicaturum mihi veram causam declinatio-
nis magneticae et periodorum quae in ea observanturþ; is profecto mihi non satisfaciet,
si talem esse dicat naturam magnetis, aut si dicas esse quandam sympathiam vel
quandam in magnete esse animam qua id faciat, sed opus ut mihi causam explicet,
qua intellectua videam tam necessario sequi quae experimur, quam necessario intel-
ligo ex horologio cognito, quae sit causa ictuum mallei stato tempore evenientium.þ»
(Leibniz, De modo perveniendi ad veram Corporum analysin et rerum naturalium
causa (1677), in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 6, 265.) Et aussi Discours
de métaphysique, §þ10þ: «þJe demeure d’accord que la considération de ces formes ne
sert à rien dans le détail de la physique et ne doit pas être employée à l’explication
des phénomènes en particulier. Et c’est en quoi nos scolastiques ont manqué, et les
médecins du temps passé à leur exemple, croyant rendre raison des propriétés des
corps en faisant mention des formes et des qualités, sans se mettre en peine d’exami-
ner la manière de l’opérationþ; comme si on se voulait contenter de dire qu’une hor-
loge a la qualité horodictique provenant de sa forme, sans considérer en quoi tout cela
consiste. Ce qui peut suffire, en effet, à celui qui l’achète, pourvu qu’il en abandonne
le soin à un autre.þ» Voir aussi tout particulièrement Antibarbarus physicus pro philo-
sophia reali contra renovationes qualitatum scholasticarum et intelligentarium chimae-
ricarum, in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 6, 337-344.

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

contraints d’adopter un modèle, parfois farfelu, de la transmission


réelle d’une entité à une autre. Or, lorsqu’une boule en heurte
une autre, elle ne transmet son mouvement qu’en un sens méta-
phorique. En réalité, il n’existe pas d’entité (un accident réel, eût
dit René Descartes) qui serait le mouvement ou l’énergie de la
boule A et qui passerait, comme un fluide, à la boule B. Certains
commentateurs ont assimilé la critique leibnizienne des théories
de l’influxus à une critique préhumienne de la notion de
connexion causale entre substances, en particulier sous la forme
du rapport entre agent et patient 69. Leibniz aurait ainsi anticipé
d’un siècle une conception qui remplace les connexions réelles
entre substances par les lois de la nature.

Il est incontestable que Leibniz semble dans les textes cités pro-
céder ainsi 70. Mais s’il le fait, il commet une erreur. Ni Aristote
ni Thomas d’Aquin n’ont associé la connexion entre agent et
patient à la transmission d’une substance à une autre d’une
espèce, d’une forme ou d’un accident, ce qui prouve au moins
que l’association entre causalité et «þtransplantation d’une enti-
téþ» faite par les scolastiques tardifs n’avait rien de naturelleþ:

«þIl est ridicule de dire qu’un corps n’agit pas pour cette raison
qu’un accident ne passe pas d’un sujet à l’autre. En effet, on ne
dit pas d’un corps chaud qu’il chauffe parce que ce serait numé-
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riquement la même chaleur présente dans le corps chauffant qui
passerait dans le corps chaufféþ; mais parce qu’une chaleur
numériquement distincte est actualisée dans le corps chauffé, où
elle ne se trouvait auparavant qu’en puissance, par le pouvoir de
la chaleur présente dans le corps chauffant. Un agent naturel, en
effet, n’introduit pas sa propre forme dans l’autre sujet, mais
conduit le sujet qui pâtit de la puissance à l’acte 71.þ»
69 - Par exemple Ishiguro, Pre-established harmony versus constant conjonction…, art. cit. in
n. 19, 403-404.
70 - Un exemple de texte où Leibniz lie la notion de transfert d’entité à celle de l’opération
d’un agent sur un patientþ: «þIl est vrai qu’il y a selon moi des efforts dans toutes les sub-
stancesþ; mais ces efforts ne sont proprement que dans la substance mêmeþ; et ce qui
s’ensuit dans les autres, n’est qu’en vertu de l’harmonie préétablie, s’il m’est permis
d’employer ce mot, et nullement par une influence réelle, ou par une transmission de
quelque espèce ou qualité. Comme j’ai expliqué ce que c’est que l’action et la passion,
on peut inférer ce que c’est que l’effort et la résistance.þ» (Éclaircissement du nouveau sys-
tème de la communication des substances, pour servir de réponse à ce qui en est dit dans
le journal du 12þseptembre 1695, in Die Philosophischen Schriften, op. cit. in n. 3, 494.)
71 - Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, liv.þIII, §þ69, traduction Vincent Aubin (Parisþ:
Flammarion, 1999), 247. Cité par O’Neill, op. cit. in n. 67, 51. L’exemple du feu est déjà
cité, dans le même esprit, par Aristote en Physique, III, chap. 1, 201a, 21-22.

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Ainsi, quand un corps en chauffe un autre, il ne le fait pas en lui


transmettant une chaleur qui était sienne. Le feu ne fait
qu’actualiser une puissance qui était déjà dans le patient. Il est
vrai que cette description n’explique rien, mais c’est qu’elle ne
prétendait pas non plus expliquer quoi que ce soit, mais simple-
ment fournir le cadre conceptuel à l’intérieur duquel, selon
Thomas d’Aquin, devait ensuite s’effectuer toute explication. Si
Leibniz pensait que le caractère transitif de la causalité aristoté-
licienne valait comme explication, il était naturel qu’il se
demandât en quoi pouvait consister, pour l’aristotélicien, ce
lien entre l’agent et le patient, et qu’il jugeât estimables les
efforts de la scolastique tardive de le trouver dans une théorie
de l’influxus, si naïve fût-elle comparée à la science mécanique
naissante. Ce faisant, il anticipait effectivement la critique que
fera Hume de toute tentative de voir dans la relation causale
une connexion sui generis entre agent et patient. Pourtant,
c’était là une confusion. Aristote avait déjà de façon générale
réfuté l’idée que l’action de l’agent résidât en un troisième
terme devant s’ajouter à ce que subissait le patient, car, pour la
tradition aristotélicienne, l’action de l’agent était identique à la
passion du patient 72. Il n’y avait donc pas à chercher quoi que
ce soit qui consistât dans une action de causer le changement
dans le patient et qui eût pu ainsi servir d’intermédiaire entre
l’agent et le patient. La cause de la dissolution du sucre dans
l’eau, c’est l’action de dissoudre exercée par l’eau, non une
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activité mystérieuse de causer la dissolution. Dans l’ouverture
de la porte par Paul, il n’y a qu’une opération, l’ouverture, qui
est à la fois ce que fait Paul et ce que subit la porte. Critiquer le
rapport de l’agent et du patient parce qu’elle impliquait une
connexion réelle surnuméraire par rapport au changement de
l’agent était donc une mauvaise façon de s’attaquer à la notion
d’action transitive. Comme on l’a vu, dissocier la notion de
cause de celle d’agent, qui est l’invention proprement leibni-
zienne, était autrement plus profond, d’autant que cela ne
remettait pas en question, loin de là, la notion de connexion
réelle.

72 - Voir Aristote, Physique, III, chap. 3, 202a, 10-20.

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Causalité, puissance et lois de la nature chez Leibniz

Conclusionþ: Les lois comme symétries


J’ai montré pourquoi Leibniz n’était pas, quoi qu’on en dise,
humienþ: il estime que l’on ne peut penser la relation causale en
se passant des concepts de substance, de pouvoir, d’action et
finalement de connexion réelle. C’est la dette qu’il paie à
l’École. Il le fait en en modifiant profondément l’héritage (ce qui
le rapproche effectivement de Hume), en dissociant la notion
d’agent de la notion de causalité et en introduisant la notion
d’action intransitive, donnant par là même l’impression, mais
l’impression seulement, qu’il avait renoncé à l’existence de
liens causaux réels entre substances. Mais il est un autre point,
profond, par lequel il s’éloigne, par avance, du philosophe
écossais, tout en rompant avec la tradition aristotélicienne, et
qui tient à sa conception des lois de la nature.

Ce que retient Hume de la notion de loi, c’est la régularité. Le


monde est constitué de séries d’événements qui se reprodui-
sent identiquement ou avec une grande similitudeþ: le pain
que j’ingère et qui me nourrit, la boule qui, en en heurtant une
autre, la met en mouvement, etc. Or Leibniz a une conception
bien plus substantielle des lois, qui lui vient assurément de
Descartesþ: elles expriment pour les plus fondamentales
d’entre elles des invariances de certaines quantités. Ce qui est
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certes frappant, c’est que, par l’existence de ces principes
d’invariance, la nature se prête à la quantification et donc à la
mathématisation des phénomènes physiques. Mais le point
important, pour ce qui nous concerne, est plutôt le suivant.
Dans un système de corps donné, comme celui que compo-
sent par exemple trois boules, et finalement dans le système
intégral que constitue le monde pris globalement, cette inva-
riance ne peut pas être assignée à des corps particuliers. Il doit
certes y avoir conservation de la quantité de progrès, de la
force vive ou de l’action, et la dynamique a pour but de mettre
à jour les règles selon lesquelles cette conservation est
observée, mais il n’y a pas de sens à dire que c’est tel élément
du système (telle boule particulière) qui doit mettre en œuvre
ce principe de conservationþ: le concept de loi qui est à
l’œuvre ici est un concept fondamentalement holiste. C’est
pourquoi les lois sont principalement des lois de communica-
tion des mouvementsþ: il s’agit de voir comment se fait la

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distribution 73 d’une certaine quantité parmi les différents élé-


ments d’un système donné.

L’idée que les lois sont l’expression de certaines invariances (ou


encore, comme nous dirions aujourd’hui, de symétries) est
d’une part incompatible avec la notion humienne trop pauvre
de loi et présente d’autre part une difficulté pour qui a une
conception strictement aristotélicienne de la causalité. La
conception aristotélicienne met l’accent sur les capacités ou
puissances inhérentes aux individus. Le modèle est celui de
l’action dont l’identité et la réussite sont entièrement détermi-
nées par la nature de l’agent et celle du patient. Il n’est jamais
question de principes auxquels devraient par ailleurs se confor-
mer ces agents et patients. Et comment cela se pourrait-il,
puisque les régularités que l’on observe ont leur fondement tout
entier dans les qualités intrinsèques des agents et patients
73 - Il est assez intéressant de voir comment Leibniz, dans certains textes, associe la ques-
tion de la transitivité de la relation causale à celle de la juste répartition d’une quan-
tité qui doit rester invarianteþ:
«þToute passion d’un corps est spontanée, c’est-à-dire naît d’une force interne, bien
que ce soit à l’occasion de quelque chose d’externe. Je signifie par là une passion qui
lui est propre, qui naît de la percussion ou qui reste la même quelle que soit l’hypo-
thèse choisie ou quel que soit le corps auquel on attribue le mouvement. Puisque, en
effet, la percussion est la même quel que soit le corps auquel le vrai mouvement
appartient, il s’ensuit que l’effet de la percussion est également distribué entre les
deux et qu’en conséquence les deux agissent de façon égale dans la percussion, de
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sorte que la moitié de l’effet vient de l’action d’un corps, et l’autre moitié de l’action
de l’autre corps. Et puisqu’une moitié de l’effet ou de la passion est aussi dans l’un et
l’autre moitié dans l’autre, il suffit de dériver la passion qui est dans un corps de
l’action qui est en lui, de sorte que nous n’avons pas besoin de l’influence de l’un sur
l’autre, même si l’action de l’un fournit une occasion pour l’autre de produire un
changement en lui-même. À coup sûr, quand A et B entrent en collision, la résistance
des corps combinée à l’élasticité les fait se comprimer par la percussion, et la compres-
sion est égale dans les deux corps, quelle que soit l’hypothèse adoptée concernant
leur mouvement originel. Les expériences le montrent aussiþ; si nous faisons entrer en
collision deux corps gonflés, que les deux soient en mouvement ou que l’un soit au
repos, et même si celui qui est au repos est suspendu par une corde de sorte qu’il
puisse reprendre sa place facilement, si la vitesse de l’approche ou la vitesse relative
est toujours la même, la compression ou tension élastique sera la même et restera
égale dans les deux corps.þ» (Leibniz, op. cit. in n. 8, 249.)
Dans un cas élémentaire de percussion unidimensionnelle entre deux boules parfai-
tement élastiques et de même masse, où l’une des boules est animée d’un mouve-
ment rectiligne uniforme, et l’autre est en repos, le choc entraîne l’arrêt de la
première et la mise en mouvement de la seconde. Il semble donc que seule cette pre-
mière boule soit active et que la seconde soit purement passive de sorte que l’on
doive affirmer que la seconde boule ne se meut pas d’elle-même (spontanément,
sponte, 248), mais uniquement sous l’influence d’un agent externe, la première
boule. Leibniz prend soin de réfuter ce point de vue. On remarque d’abord que le
problème est présenté comme étant celui de la répartition (distribui) d’une certaine

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concernésþ? En d’autres termes, la conception aristotélicienne


de la causalité ne fait aucune place à la notion de règle à
laquelle un couple d’agent/patient ou de déterminant/agent est
collectivement soumis.

Quelle issue reste-t-il donc à quelqu’un pour qui la loi ne sau-


rait se réduire à une simple régularité (contre Hume),
puisqu’elle est surtout invariance, qui pense par ailleurs (contre
les occasionnalistes) que cette invariance doit néanmoins repo-
ser sur les puissances internes des substances, sous peine de
tomber dans le miracle perpétuel, sans s’y résoudre pour autant
(contre les aristotéliciens)þ? La seule solution raisonnable est
effectivement de rendre la loi extérieure aux substances,
puisqu’aucune loi d’invariance ne saurait trouver d’inscription
dans l’une ou l’autre des substances qui constituent le monde,
c’est-à-dire dans les substances prises distributivement ou singu-
lariter, mais d’attribuer à ces substances les seules puissances
inhérentes d’opérer les changements dont l’harmonisation ne
peut venir que d’une puissance extérieure. À l’époque, un tel
concept de loi était nécessairement théologiqueþ: celui d’un
commandement venant d’une puissance extérieure à l’agent,
quantité et de la différence des attributaires de ces parts avant et après la collision.
Aussi, la dissymétrie entre l’agent et le patient est interprétée immédiatement en
termes d’inégalité dans la distribution de cette quantité et de la tradition (transmis-
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sion, communicatio ou commercium, comme dit souvent Leibniz) d’une part de cette
quantité d’un corps à un autre. Et en effet, il semble qu’avant la percussion, la pre-
mière boule ait un mouvement et une force dont est privée la seconde, tandis que,
après la collision, la situation se soit inversée de sorte que l’on se trouve bien forcé
d’admettre, sous l’hypothèse d’une conservation de la quantité totale concernée, que
la première boule a perdu ce que la seconde a gagné et qu’en conséquence la pre-
mière a transmis à la seconde quelque chose. Il suffit donc à Leibniz, pour nier qu’il
y ait action d’un corps sur un autre (donc dissymétrie), de récuser l’existence d’une
telle inégalité de répartition. Or la relativité du mouvement interdit de privilégier le
référentiel initial et comme le phénomène de la percussion est le même, par principe,
dans tous les référentiels (équivalence des hypothèses), autant dire que, comme il n’y
a pas de raison de privilégier une quelconque répartition inégalitaire de la force, il est
rationnel de considérer que le point de vue correct est celui où cette distribution est
égale. C’est en fait là le point de vue du centre de masse. De ce point de vue, les
boules conservent leur force vive, qui est également distribuée, en conséquence de
quoi elles peuvent être dites agir toutes les deux. L’hypothèse de l’élasticité joue alors
un rôle central. Nous dirions aujourd’hui que, dans le moment de compression, il y
a eu transformation de l’énergie cinétique en énergie potentielle et que celle-ci se
transforme d’elle-même à nouveau en énergie cinétique lorsque chacune des boules
repart dans la direction opposée. Aucune force n’a été perdue, ni gagnée par l’une ou
l’autre boule, aucune, donc, n’a été transmise de l’une à l’autre, et c’est pourquoi on
peut dire qu’aucune des deux boules n’a agi sur l’autre. Le changement de direction
du mouvement est le produit d’une activité interne.

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mais auquel il est contraint de se conformer 74. Nous n’avons


certainement plus «þbesoin de cette hypothèseþ» aujourd’hui
pour penser les symétries, mais elle était sans doute indispen-
sable pour quelqu’un qui, au XVIIeþsiècle, avait perçu que les lois
de la nature étaient plus que de simples régularités et qu’elles
ne pouvaient pas pour autant être réduites au pur exercice de la
puissance individuelle des corps. Leibniz est peut-être plus
«þmoderneþ» que nombre de nos contemporains positivistes.
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74 - «þNe craignez point, je vous prie, d’assurer et de publier partout, que c’est Dieu qui
a établi ces lois en la nature ainsi qu’un Roi établit des lois en son Royaume.þ» (René
Descartes, Lettre à Mersenne (15þavril 1630), in Œuvres de Descartes, édition Charles
Adam et Paul Tannery (Parisþ: Léopold Cerf, 1897), vol.þI, 145.)

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