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Jacques Rigaud, Rapport au ministre des Affaires étrangères sur les relations culturelles
extérieures [rapport remis en 1979, publié à la Documentation française en 1980].
[Extraits = premières pages du rapport]

I. — LA PLACE DES RELATIONS CULTURELLES DANS LA VIE


INTERNATIONALE
Les relations internationales sont en mutation. Elles s'étendent avec la multiplication des États
souverains. Elles s'approfondissent du fait de l'organisation croissante de la société internationale. Elles
se diversifient en raison du développement des échanges économiques et culturels. Avec la politique et
l'économie, la culture — au sens le plus large du terme — est désormais l'une des composantes des
relations internationales. Mais le commerce des esprits, comme celui des produits, ne saurait être l'affaire
des seuls États. Les personnes, les communautés, les organisations en sont les agents principaux. Les
États doivent donc garantir le libre développement des échanges que les hommes nouent entre eux, de
culture à culture. Ils doivent aussi intégrer la dimension culturelle dans les relations diplomatiques qu'ils
entretiennent, d'État à État, ou à travers les organisations internationales. Il s'agit là d'un changement
profond par rapport au passé. Il est à la fois manifeste et insensible. Habitués à prendre le monde tel qu'il
est, les politiques et les diplomates excellent à s'adapter aux circonstances nouvelles, en les banalisant
en quelque sorte.
L'émergence de la culture dans la vie internationale mérite un meilleur sort. Elle traduit en effet
une mutation qualitative dans le fonctionnement de la société internationale. Les États qui sauront en
tirer toutes les conséquences seront pleinement présents au monde. S'ils se bornent à la subir, ils ne
manqueront pas seulement à leurs responsabilités propres ; ils porteront préjudice à tout ce qui, à
l'intérieur des nations, répond de la vie de l'esprit, de la création, de la recherche, de l'éducation et qui,
moins que jamais, ne peut s'enfermer dans des frontières et dans la contemplation de soi.
Car après les révolutions agraire et industrielle, c'est une révolution tertiaire qui secoue les structures
mêmes du monde. La communication est instantanée ; des technologies désormais maîtrisées donneront
avant longtemps à des milliards d'hommes l'accès à cette communication mondiale. La culture n'est plus
le privilège d'une élite ; elle est devenue une aspiration universelle des masses. Les progrès de la
connaissance et de l'éducation donnent à un nombre croissant d'êtres la conscience à
la fois du passé de leur propre communauté et de l'héritage des autres cultures. L'interdépendance des
cultures n'est plus un thème de réflexion philosophique mais une réalité vécue. Des modèles dominants,
véhiculés par les impérialismes idéologiques ou économiques, ou tout simplement par l'uniformisation
des mœurs, créent des références et des valeurs de portée planétaire. Il s'ensuit une double tendance,
visible partout dans le monde, à l'exaltation de l'identité culturelle des nations,
des communautés locales, des minorités de toute nature, et à la reconnaissance de cette civilisation de
l'universel qui émerge. Car la multipolarité vers laquelle tend le monde n'est pas seulement d'ordre
politique, stratégique ou économique ; elle est aussi d'ordre culturel.
Sans doute, la vie culturelle internationale est-elle un phénomène ancien. La plupart des grandes
cultures se sont constituées par emprunt, ou par échange. L'influence des philosophes, des hommes de
science, des artistes a toujours transcendé les frontières. L'université médiévale, les arts et les lettres du
XVIIIe siècle, les grands mouvements d'idées du XIXe siècle sont de bons exemples de cet universalisme
culturel qui, pour être encouragé par les princes et par les églises, n'en était pas moins, pour l'essentiel,
spontané. Mais aujourd'hui, le rôle des États est de plus en plus actif, qu'il cherche à encourager ou à
contrôler ces échanges. La culture fait ainsi irruption au cœur même de la politique internationale. Mille
faits l'attestent : l'attention croissante apportée par les États à la diffusion et à l'échange des produits
culturels de toute nature ; la conception du développement des pays du Tiers-Monde qui assigne une
place décisive à l'éducation, à la formation des hommes, à la maîtrise des sciences, au transfert des
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technologies, à l'identité culturelle ; le thème des droits de l'homme, l'affirmation renouvelée des Églises
dans la vie internationale, les conflits souvent violents entre les exigences du modernisme et celles des
croyances — qu'il s'agisse d'une foi séculaire comme l'Islam ou de ces spiritualités confuses qui attirent
la jeunesse —, la difficulté d'être des États pluralistes du point de vue de la langue, de la culture ou de
la religion ; la revendication de dignité des peuples asservis : tout exprime ce mélange des données
politiques, économiques et culturelles dans la vie internationale. On se tromperait si l'on ne voyait dans
cette situation qu'une crise passagère, une irruption de l'irrationnel qui pour un temps trouble l'ordre des
choses et les rapports entre États. Il s'agit en réalité des conséquences d'un phénomène majeur : l'entrée
des peuples dans les affaires internationales.
Aucun État ne peut, dès lors, être indifférent à cette dimension nouvelle des relations
internationales, qu'il s'agisse d'affirmer et d'organiser sa présence au monde, d'accompagner l'expansion
de son économie, de sauvegarder l'intégrité ou de maintenir, voire d'étendre les positions de sa langue,
de défendre sa propre identité culturelle ou de développer les solidarités de toute nature qui le relient à
d'autres pays proches ou lointains. Un État serait-il tenté d'ignorer cette dimension nouvelle, le
comportement de ses partenaires le contraindrait bientôt à en tenir compte : car du Nord au Sud et de
l'Est à l'Ouest, tous les États, chacun à sa façon, l'intègrent dans leur politique extérieure.

II. — LA POSITION SINGULIÈRE DE LA FRANCE


La France a une position qui lui confère une vocation et des chances exceptionnelles dans les
relations culturelles internationales. D'abord, elle a une culture ouverte, sensible aux influences
extérieures qu'elle sait, depuis le fond des âges, intégrer à sa personnalité, et rayonnante au-dehors en
dépit des vicissitudes de la politique. La langue française symbolise cette double vocation : expression
la plus haute de la personnalité nationale, elle est aussi un patrimoine partagé avec des peuples, des
groupes, des individus pour qui elle est à la fois mode d'expression propre et voie d'accès à l'universel.
Une tradition héritée des rois et maintenue à travers les variations de l'histoire fait que, depuis François
Ier, l'État s'intéresse aux choses de l'esprit, favorise le rayonnement international de la culture française
sous toutes ses formes. Il en est résulté pour la France, à travers le monde, des positions qui, de l'Orient
proche ou lointain à l'Amérique et à l'Afrique ont survécu aux rapports de forces qui les avaient
engendrées.
À notre époque, la France a su prendre des initiatives qui ont relancé cette vocation au
rayonnement : elle a assumé un rôle fondateur dans la vie des organisations internationales ; elle a
renouvelé sa tradition d'accueil ; la décolonisation lui a fait prendre conscience très tôt de sa
responsabilité dans l'aide au développement et elle a mis en œuvre, à cette occasion, des méthodes dont
elle a étendu l'usage à d'autres nations indépendantes qui demandaient son concours.
Pour toutes ces raisons, elle a, dans la vie culturelle du monde, une tradition, un réseau
d'institutions, d'influences, d'amitiés qui sont sans pareil pour des pays de sa dimension. « La culture
française appartient au monde et nous n'en sommes que les gérants » a-t-il été dit lors de notre enquête.
Et il est vrai que si la France, du Japon au Brésil, est regardée comme « différente » et pèse d'un poids
plus lourd que celui qui résulterait des indicateurs du PNB, c'est en raison de cette présence culturelle
répandue et vigoureuse.
Mais cette position n'est pas sans danger, soit que l'on s'accoutume à l'idée que le rayonnement
culturel de la France coule de source, est ressenti ou réclamé comme un bienfait par un univers rempli
de dévotion à notre endroit, soit qu'à l'inverse on considère cette tradition de rayonnement comme une
vieillerie, un héritage désuet qui nuit à notre image de pays moderne et à la page.
La réalité est bien différente. Le prestige culturel de la France demeure grand, mais il est
vulnérable. Il ne sera sauvegardé que par l'effort et le renouvellement. Notre classique prétention à
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l'universel a besoin d'être chaque jour démontrée, tant notre hexagonalisme de fait et d'attitude la
contredit.
Dans un monde marqué par l'interdépendance des cultures et par la multipolarité, la France ne
peut plus se contenter de gérer un patrimoine prestigieux, et de faire entendre une voix respectée. Elle
doit apprendre à écouter et à proposer, à accueillir et à partager. Elle doit prendre en considération la
revendication de dignité des nouveaux États. Elle doit aussi renouveler son image de manière à enrichir
de nouveaux traits les représentations traditionnelles dans lesquelles on a trop tendance à l'enfermer. La
culture qu'il s'agit de proposer au monde, ce n'est pas seulement le fruit de nos arts et de nos lettres, c'est
la science française et nos techniques de pointe, c'est notre savoir-faire dans les domaines de
l'administration publique, de l'action culturelle, de l'audio-visuel ; c'est notre tradition d'accueil qui fait
que de grands créateurs proscrits ou méconnus viennent chez nous recevoir protection et consécration ;
c'est tout ce qui peut conduire Paris et la France à jouer à nouveau, dans un monde transformé, le rôle
de carrefour, à être l'un des lieux majeurs de référence et d'expérience dans tous les domaines de l'esprit ;
c'est enfin tout ce qui peut donner aux pays en développement la conviction que la France, par son
concours, peut mieux que d'autres les aider à accéder au monde moderne sans perdre, ni leur
indépendance, ni leur identité propre.
Rien de tout cela n'est acquis, ni ne découle d'un décret de la Providence. Il s'agit d'une création
continue, qui suppose le concours actif de tous ceux qui, en France, animent la vie de l'esprit sous toutes
ses formes ; dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, l'État, s'il doit coordonner et soutenir leurs
efforts, ne saurait se substituer à eux.
Gérant d'une tradition, détenteur de moyens impressionnants, bénéficiaire, dans ses relations
diplomatiques, du rang privilégié que lui confère encore le rayonnement culturel de la nation française,
l'État est aujourd'hui placé devant une lourde responsabilité : va-t-il continuer à gérer par inertie cet
héritage ? va-t-il insensiblement chercher à l'alléger, en raison du malheur des temps et d'une vision
courte de la rentabilité ? va-t-il au contraire assumer pleinement sa responsabilité et décider, au prix des
révisions nécessaires, une relance de ces relations culturelles qui seront de plus en plus un élément
important de la présence et de l'action de la France dans le monde ?
La question mérite une réponse claire, faute de quoi la dispersion des efforts, le tassement des
crédits publics, les misères d'un redéploiement subi aboutiront, à travers une retraite stratégique
inavouée, à un affaiblissement de la voix de la France. Celle-ci se réveillera un jour réduite à ce qu'elle
est : une puissance moyenne dans un continent en déclin.

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