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DUALITE, TRIADICITE ET SIGNIFICATION EN MATHEMATIQUES : OU


POURQUOI GRANGER NE PEUT FINALEMENT PAS ETRE PEIRCIEN
Claudine Tiercelin
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(publié in La connaissance philosophique ; Essais sur l’oeuvre de Gilles-Gaston
Granger. Textes réunis pas Joëlle Proust et Elisabeth Schwartz ; Presses Universitaires
de france, Paris, 1995, p. 169-186).
i

(p.169)Il appartient à Gilles-Gaston Granger d'avoir été l'un des premiers et trop rares
philosophes français à percevoir l'importance philosophique et logique de l'oeuvre de
Charles Sanders Peirce et à avoir communiqué son enthousiasme à de jeunes chercheurs
en les orientant dans cette voie . Au moment où Peirce était (et reste encore) le plus
souvent aux mains des sémioticiens de métier, Granger manifestait sa méfiance non à
l'égard de la sémiotique, dont il considérait qu'on devrait en vérité réserver le terme à
une "épistémologie comparative des systèmes symboliques, linguistiques et non
linguistiques"([79],17), bref à quelque chose de voisin de ce que lui-même tentera dans
une "Sémiotique transcendantale" (voir aussi le concept de "modèle
sémiotique"([88],130sq.), mais à l'égard d'une sémiotique dont "les impératifs récents
de la mode...avaient fait, en France, du moins, un pavillon qui recouvre parfois
d'étranges marchandises"(ibid.)1. A maintes reprises, Granger a (p.170) souligné
l'originalité et la fécondité des analyses peirciennes sur le signe et la signification (cf.
notamment [68], 124, 114sq; [79], 65,81, 91,102,117, etc.). Plus encore, sa réflexion
reprend souvent des conceptions voisines de celles-de Peirce: notons déjà l'insistance
sur la nécessaire prise en compte par toute étude linguistique ou symbolique de la
dimension pragmatique (souvent reprise, il est vrai , et de ce fait modifiée, à partir de la
lecture propre à Ch. Morris des thèmes peirciens), de l'illusoire dissociation du
syntaxique et du sémantique (ex. [79],188-190) définis, comme chez Peirce en termes
de fonctions plutôt qu'en termes d'ordres ou de classes de signes, et le développement
propre à Granger du registre de l'illocutoire , "ce qui permet de donner aux messages
des fonctions spécifiques de communication, ou permet de préciser les conditions de
leur exercice"([79],170sq.), de concepts tels que celui d'ancrage([79], 172sq.) ou
"présence ès qualités, dans l'énoncé, de l'auteur de l'énonciation, telle qu'elle peut

1. Par quoi nous n'entendons évidemment pas, ni Granger davantage, minimiser la


prégnance des thèmes sémiotiques dans l'oeuvre de Peirce: ce qui est en revanche
essentiel, c'est de ne pas les séparer de leur dimension logique, philosophique et même
métaphysique. Contrairement à ce que l'on continue souvent à lire, et même s'il peut à
bon droit être tenu pour l'un des "pères fondateurs de la sémiotique, au sens d'une
discipline académique autonome, Peirce ne développe pas "une Sémiotique", mais
intégre sa réflexion systématique sur les signes à la logique formelle et à la position
réaliste qu'il adopte par ailleurs en métaphysique. cf. C. Engel-Tiercelin [89b] et [92].
2

s'exprimer dans la langue", qui rappelle l'importance accordée par Peirce à tout ce qui
relève de l'assertion (ou acte d'énonciation) proprement dite, et du rôle qu'y jouent les
index et la co-présence d'un locuteur et d'un auditeur 2 .
A bien des égards aussi, Granger soutient une conception de la connaissance
étonnamment proche de celle de Peirce (d'ailleurs cité en ce chapitre consacré aux
vraies et fausses sciences ([88], 145). Pour nos deux auteurs en effet, la science se
définit beaucoup mieux en termes de projet que par l'unité de son objet. Ainsi Granger
considère-t-il ,qu'"il faut abandonner l'idée d'une unification de la science par son
objet"([88], 126) et mieux cerner les thèmes qui la définissent. Pour Peirce aussi, bien
que la science soit un corpus de connaissances et de vérités établies(8.49) justifiant une
classification des sciences, elle est d'abord découverte plus que doctrine, poursuite de
savoir plutôt que savoir(1.256), "état incessant de métabolisme et de croissance"(1.232),
"corps croissant et vivant de vérité", en un mot, travail. Comme Granger, dont on sait
l'importance et l'amplitude que revêt chez lui ce concept 3 , dans le projet très tôt conçu
d'"intégrer l'action (p.171) dans la connaissance"4, et par là-même "de maintenir la
valeur objective d''une science, tout en rendant compte à la fois de son histoire et de la
vocation formelle qu'elle comporte"([60,67],17), en évitant tout glissement dogmatique,
mythique ou idéologique, Peirce considère que si la science s'inscrit bien dans un
processus historique et social déterminé, cela ne signifie nullement qu'elle se réduise
alors à un produit idéologique. ([88],143-149), ni qu'il faille "confondre le succès d'une
technique" - laquelle "n'embrasse que de façon limitée et pour ainsi dire négative le
virtuel" - avec "la validité d'une théorie"(ibid.144-5). De fait,on pourrait difficilement
trouver conception de la science moins "pragmatique" ou utilitaire que celle de Peirce :
inlassablement il dénonce le dogmatisme et le conservatisme d'une science qui ne serait
plus qu'aux mains de l'establishment académique"(1.51), qui accepterait de la
compromettre avec la société, la morale, et la pratique (8.143; 1.43; 1.74); bien que
soucieux des effets pratiques de la science et de sa fonction de progrès, Peirce dissocie
fermement les questions d'intérêt théorique et les questions d'ordre vital, technique ou

2. C. Chauviré, [79], C.Engel-Tiercelin, [89b].


3. Comme l'a remarquablement mis en valeur E. Schwartz, ([87], 147-184, 150sq.
4. [60, 67] , p. 17. On notera au passage qu'à cette époque, Granger situe son entreprise

en invoquant le pragmatisme, mais pour s'y opposer et ne paraît guère alors dissocier
Peirce du jugement globalment négatif qu'il porte sur le mouvement:"..Il faut
reconnaître que le pragmatisme sous ses diverses formes (nous soulignons) a contribué
d'une certaine manière à cette conversion; il n'y parvient qu'au prix d'une intolérable
capitulation, la valeur de la connaissance s'y trouvant éparpillée au hasard des succès
divers et contradictoires que rencontrent les techniques; et c'est finalement par un retour
au subjectivisme le plus scandaleux que se solde l'entreprise". C'est là assurément une
lecture qui s'appliquerait mieux aux déviations du pragmatisme (chez des auteurs tels
que James, Schiller, ou Vailati) qu'à Peirce lui-même qui fut d'ailleurs le premier à les
dénoncer.
3

pratique, dont le dogmatisme inévitable, le souci de l'urgence, le besoin de croyances et


de certitudes absolues et infaillibles, qui vont en fait souvent de pair avec "le
mysticisme spiritualiste" (6.425) lui paraissent incompatibles avec le désintéressement,
l'humilité (1.49), l'esprit de doute(1.55), les incertitudes (1.60), le sens du
probable(1.61), le refus des distinctions manichéennes, le goût des nuances(1.61),
caractéristiques à ses yeux de l'homme de science. Plus profondément encore, Peirce
pourrait parfaitement se retrouver dans les trois objectifs majeurs que fixe Granger à
tout projet scienti (p.172)-fique: 1)"viser une réalité", i.e. prendre conscience de deux
traits majeurs de celle-ci (également essentiels au réalisme peircien), "la
reconnaissance d'obstacles au libre déploiement de la pensée" ( équivalente à la
nécessaire prise en compte de la catégorie réactive, dynamique et résistante de
Secondéité, qui permet à Peirce d'éviter l'idéalisme), ainsi qu'"une certaine convergence
des opérations de cette pensée" ( fondamentale à une conception correcte, selon Peirce,
de la vérité)([88], 136); 2) "chercher une explication, et non pas simplement codifier
une pratique consistant à enchaîner des actes - fussent-ils des actes de pensée - pour
obtenir un résultat"(ibid., 137) (chez Peirce aussi, la visée est foncièrement explicative,
avant que d'être descriptive ou même justificationniste); 3) "se soumettre à des critères
explicites de validation", recouvrant pour l'essentiel la "cohérence logique du discours
scientifique (cf. les exigences posées par la maxime pragmatiste, chargée de déterminer
les critères de signification de nos énoncés cognitifs, et "la pertinence empirique" qui "
finalement ne fait que transporter dans l'empirie la cohérence logique"(ibid., 139-140).
Reste que sur un point, à nos yeux fondamental, comme nous essaierons de le
montrer, Granger définit le projet de la science, d'une manière que Peirce n'aurait pu
accepter, à savoir comme celui, "nommé transcendantal", de "constituer - non de
réduire - notre expérience en objets"(ibid. nous soulignons).
Ce n'est pourtant pas ces thèmes qui nous retiendront ici: plus exactement, nous nous
proposons de centrer notre analyse sur une interprétation assez récente de Pierre
Thibaud [89], selon laquelle on pourrait retrouver dans les notions, centrales dans
l'oeuvre de Granger, de dualité et de contenu formel, un écho des concepts peirciens de
catégorie et d'objet. Si de tels rapprochements se justifient dans une certaine mesure, ils
ne peuvent, selon nous,être trop loin poursuivis, pour trois raisons majeures: le caractère
foncièrement indéterminé et surtout non conceptualisé en tant que tel de l'objet
peircien, la configuration irréductiblement triadique (incompatible avec la notion de
dualité) de la sémiose catégoriale , la définition enfin, propre à Peirce, de la nature et
des fonctions respectivement dévolues à la logique et aux mathématiques. (p.173)

1.Dualité, abstraction et iconicité en mathématiques.


Dans un article intitulé Catégories et Raison chez C.S.Peirce,[89] Pierre Thibaud
a excellemment montré la parenté évidente qui existe entre Peirce et Granger: au plan
4

d'abord des catégories:, conçues par Peirce 5 comme de véritables "universaux de la


représentation"(1.539), universelles en ce que, contrairement aux catégories kantiennes
elles "appartiennent à tout phénomène"(5.43), et décrites comme "formes...de la
signification"(1.561), ne prenant sens que dans le cadre d'un processus de production
réglée de signes appelé "sémiosis", "excluant toute détermination du réel qui serait
indépendante d'une expression dans un langage"(Thibaud [89], 540). Véritables
"transconcepts", dans la mesure où "universellement présentes dans le phénomène
(1.186), elles doivent être applicables à tout objet de pensée, elles fonctionnent aussi
comme "métaconcepts" (Granger, [87a]), en ce sens qu'elles cherchent à décrire moins
des objets que des actes de pensée, " à tel point que plutôt que de priméité, secondéité,
et tiercété, il faudrait plutôt parler de priméisation, secondéisation et
tiercéisation"(p.543). Thibaud va alors plus loin et assez étrangement, cherche à établir
que la catégorie de tiercéité, dont selon lui l'"essence" est la notion de "médiation"6, et
dont Peirce parle parfois en termes de "relation réciproque","semble nous orienter vers
l'idée de dualité, c'est-à-dire de constitution réciproque, sur un plan existentiel de deux
entités" (p.174) (p.544), ou encore d'une unique catégorie originaire conçue, non
comme concept d'objet ou concept d''opération, mais comme "corrélation universelle de
l'opération et de l'objet"(Granger, [87a]), bref, commente Thibaud,comme "corrélation
apparaissant comme condition fondamentale de la pensée,ou, en langage peircien, de la
production de signes"(ibid.).
Une telle analyse, dont nous ne saurions du reste aussi brièvement rendre compte de
la richesse et de la complexité, nous paraît sur bien des points, convaincante. Tout
d'abord, si l'on songe que le concept grangérien de dualité provient des mathématiques,
où il a notamment pour but d'expliquer leur rigueur et leur fécondité, il semble fort bien
s'adapter à la manière dont Peirce rend compte de la nécessité de l'inférence déductive et
des découvertes prodigieuses réalisées dans le domaine mathématique. De la dualité des
mathématiciens, Granger dit relever deux traits décisifs: 1) "l'idée de traduction d'une
propriété ou d'un système par une autre propriété ou par un autre système, au moyen
d'un renversement de points de vue, qui en conserve en un certain sens la forme"([87b],
197), 2) "l'idée de permutation entre un système d'"objets" et le système des opérations
qui s'y appliquent"(ibid.), en sorte que "la réciprocité des points de vue soulignée à

5. Les trois catégories de Peirce apparaissent dans son article séminal de 1867, On A
New List of Categories, et prendront plus tard le nom de Priméité(Firstness),
Secondéité(Secondness) et Tiercéité(Thirdness).
6. cf. "le troisième est ce qu'il est par les choses entre lesquelles il établit un lien et qu'il

met en relation"(1.356; cf. 3.63). 1.328; 1.337; 2.86; 4.3; 5.66; 5.104; 5.121; 6.32;
8.332)."Le concept de Troisième est celui d'un objet qui est relié à deux autres, de telle
sorte qu'un de ces derniers doit être relié à l'autre de la même façon que le troisième
l'est à cet autre. Or ceci coïncide avec le concept d'interprétant (1.55§). voir aussi le Ms
908
5

propos du premier trait" n'exprime "au fond rien d'autre que cette corrélation de
l'opération à l'objet, comme il apparaîtrait en interprétant alternativement le "point" et la
droite" projectifs en termes opératoires, par la considération explicite des opérations de
projection"(ibid.). Ces deux aspects s'accordent parfaitement aux deux composantes
essentielles qui régissent pour Peirce la procédure mathématique: à savoir d'une part,
l'abstraction hypostatique ( aussi appelée abstraction subjectale ou subjectification) et
d'autre part, les icônes (élément formel) qui interviennent dans l'inférence déductive.
Peirce était convaincu que "les résultats pratiquement les plus importants de la
méthode mathématique ne pourraient en aucune façon être obtenus sans cette opération
d'abstraction"(NEM, IV, 49), bref, sans cette procédure consistant à changer un adjectif
en un nom abstrait, i.e. à faire d'un élément transitif de la pensée, un élément substantif.
Dans un autre type d'abstraction distingué par Peirce,dite (p.175) abstraction prescisive,
nous pensons à une chose en laissant indéterminés tous les autres aspects de cette chose
(ex: "le bâtiment de la bibliothèque est grand"). Dans l'abstraction hypostatique, nous
opérons une conversion substantielle: ce qui n'était pas une "chose", devient traité
comme tel: ce par quoi nous pensions, devient à son tour objet de pensée (ex: "le
batiment de la bibliothèque possède la grandeur"(4.332)). Nous voilà donc en présence
d'une "opération par laquelle nous passons d'un signe renvoyant à des entités d'un type
donné, où l'on a discerné quelque chose d'autre"(1.83) à un signe renvoyant à au moins
une entité d'un type supérieur. En passant ainsi de la proposition: "le miel est doux" à la
proposition: "le miel a de la douceur", "nous faisons d'éléments transitoires de la pensée
des éléments substantifs. Il devient alors possible d'étudier leurs relations et d'appliquer
à ces relations des découvertes déjà faites s'agissant de relations analogues"(3.642).
"C'est ainsi, ajoute Peirce, queles opérations deviennent elles-mêmes les sujets des
opérations"(3.462).(nous soulignons). Peirce voit "le principal moteur de la pensée
mathématique", dans ce que l'on aura reconnu comme étant au coeur du concept de
dualité - dont Granger voit "la première expression dans la distinction que fait
Cavaillès entre thématique et paradigmatique[88],73) - en d'autres termes, "le mode
d'être de l'objet mathématique, comme trace d'une opération, trace ausitôt solidifiée
comme point de départ, au niveau supérieur, d'une opération nouvelle"(ibid.). C'est
ainsi par exemple, écrit Peirce que "dans la théorie moderne des équations, l'action qui
consiste à changer l'ordre d'un nombre de quantités est prise elle-même comme sujet
d'opération mathématique sous le nom de substitution"(2.428). C'est encore par cette
"abstraction hypostatique", laquelle témoigne des "immenses flots ondulatoires ('rolling
billows') de la pensée mathématique(4.235; NEM, II, 2, 917), qu'un géomètre peut dire
qu'un point mobile "décrit une ligne", et que le mouvement de cette ligne mobile peut à
son tour engendrer une surface, etc., ou que le mathématicien peut produire le "nombre,
ou considérer la particule comme occupant un "point"(NEM, IV,11).
6

Le second trait décisif des mathématiques est celui qui fait intervenir dans le
raisonnement déductif nécessaire la construction de dia(p.176)-grammes qui sont une
espèce d'icônes. Une icône est un signe "qui se rapporte à l'objet qu'elle dénote, par la
seule vertu de caractères qui lui sont propres, et qu'elle possède tout autant, qu'un tel
objet existe réellement ou non"(2.247)(nous soulignons.), ce pourquoi Peirce s'attache
non à la ressemblance matérielle qui peut exister entre l'icône et son objet (dans certains
cas inexistante)(2.247), mais à sa ressemblance formelle. Aussi l'icône a-t-elle moins
une fonction de ressemblance qu'une fonction d'exemplification ou d'exhibition de son
objet (2.282; 3.556; 4.448; 4.531), en l'occurrence, de relations (4.530).Le trait
essentiel de l'icône est donc qu'elle puisse représenter les aspects formels des choses:
"Aucune icône pure ne représente qui que ce soit d'autre que des Formes; aucune Forme
pure n'est représentée par quoi que ce soit d'autre que par des icônes"(4.544). Cette
forme, qui n'a rien de platonicien, correspond simplement à la structure, c'est-à-dire "à
un ensemble de relations existant entre les parties d'un état de choses imaginé par le
mathématicien que reproduisent les relations entre les parties du diagramme
représentant cet état de choses"(Chauviré, [87], 421). Que les icônes soient formelles
plutôt que de pures images empiriques explique que ces "squelettes" exigent certains
efforts d'abstraction (prescisive, cette fois)pour qu'on puisse se les représenter (3.434).
Pourquoi Peirce insiste-t-il tant sur l'utilité de l'icône dans la déduction?(4.479; 4.410-
1; 3.363; cf.C.Engel-Tiercelin[89b], 52sq.) C'est parce que sa "grande propriété
distinctive" est que, "si on l'observe directement, on peut découvrir d'autres vérités
concernant son objet que celles qui suffisent à déterminer sa construction...Cette
capacité de révéler une vérité inattendue est précisément l'utilité des formules
algébriques, de sorte que le caractère iconique y est primordial"(2.279). Mais l'icône
n'est pas simplement utile (comme en témoigne la préférence qu'aura Peirce pour une
présentation graphique plutôt qu'algébrique de sa logique): c'est un constituant essentiel
et irréductible de tout raisonnement nécessaire qui ne peut , sans elle, transmettre la
moindre connaissance (4.127; 2.278; NEM,IV, 368). Un de ses traits marquants est en
effet sa capacité d'exhiber "une nécessité, un devoir être"(4.532), d'où son
impor(p.177)tance décisive dans la certitude que nous avons du caractère nécessaire de
nos inférences(NEM,IV,318). Deux conséquences en découlent quant à la nature même
du raisonnement mathématique: L'icône a un statut de signe monstratif: elle "montre de
façon sensible, des relations qui, pour être abstraites, n'en exigent pas moins, pour être
saisies, une présentation sensible",(Chauviré, [87], 421), ce qui raproche d'ailleurs plus
Peirce du schématisme kantien (dont il présente une version "sémiotique et
empiricisée") que du symbolisme "aveugle" de Leibniz (Chauviré,[87], 426sq.).Cette
présentation est de l'ordre d'une véritable expérimentation (d'où l'absence de ligne de
partage entre les mathématiques et les autres sciences, sur le terrain de l'observation):
on regarde ce qui se passe sur le papier ou sous nos yeux,: tant il est vrai qu'en
7

mathématiques, "il est nécessaire que quelque chose soit fait. En géométrie, on trace des
lignes subsidiaires; en algèbre, on opère les transformations qui sont permises. Aussi la
faculté d'observer est-elle appelée à jouer"(4.233). En second lieu, Peirce croit pouvoir
utiliser la prégnance de l'icône, pour la généraliser à toute forme de raisonnement
nécessaire (mathématique, mais aussi logique), aussi simple soit-il (notamment au
syllogisme et au "degré zéro" que représente le calcul propositionnel). Toutefois, c'est
la fonction opératoire accrue de l'icône qui permet par modifications et ajouts au
diagramme initial d'introduire à une forme "théorématique", et non plus seulement
"corollarielle", de la déduction, seule capable de rendre vraiment compte des progrès
accomplis en mathématiques. (Hintikka, [80],Chauviré, [87], Engel-Tiercelin,[89b]).7
(p.178) En ce sens,Thibaud a raison de voir en l'icône la mise en relief par Peirce du
caractère opératoire et formel que l'on peut retrouver dans l'analyse grangérienne de la
dualité en mathématiques. Pourtant, il nous semble que les différences entre Peirce et
Granger sont plus profondes que les points de contact, et c'est ce que nous voudrions à
présent tenter de justifier.

7. pour plus de détails ,nous renvoyons à (Hintikka, [80],Chauviré, [87], Engel-


Tiercelin,[89b]).Brièvement, la déduction corollarielle(DC) est telle qu'il est "seulement
nécessaire d'imaginer n'importe quel cas dans lequel les prémisses sont vraies, pour
s'apercevoir que la conclusion vaut en ce cas"(NEM, IV, p.38). Le "corollaire est ainsi
"déduit directement de propositions déjà établies sans l'aide de quelque autre
construction que celle qui est nécessairement suggérée dans la saisie de l'énonciation de
la proposition"(p.288). Il consiste donc simplement à "tenir compte avec le plus grand
soin des définitions des termes qui figurent dans la thèse à prouver"(NEM.IV, 8). D'où
l'absence de surprise dans la DC, qui son donc en un sens triviales, ou
"parenthétiques"(NEM, IV, 93n1). Dans les déductions théorématiques (DT) au
contraire, on va de surprise en surprise, car il y est "nécessaire d'expérimenter en
imagination sur l'image de la prémisse afin d'amener les DC, à partir du résultat de
l'éxpérimentation, à la vérité de la conclusion"(ibid.p.38). Un théorème ne peut donc
être démontré à partir de propositions établies que si "nous imaginons quelque chose de
plus que ce que la condition (indiquée dans les prémisses) suppose exister"(ibids.p.288).
Ainsi sont introduits des "pas théoriques"(4.613), lesquels sont indispensables pour la
démontration de la plupart des théorèmes majeurs(7.204). C'estla DT qui fait le plus
appel à l'imagination, à l'invention, à l'expérimentation sur des icônes, et qui permet
d'élargir le contexte de nos hypothèses en supposant plus que ce qui est requis du strict
point de vue des "principes généraux de la logique"(4.613).Cela dit, la distinction entre
DC et DT est un peu affablie par la thèse centrale de Peirce qui reste celle de
l'omniprésence de l'iconicité à tous les niveaux de la déduction et donc d'une simple
hiérarchie dans les degrés d'iconicité.(cf. Engel-Tiercelin,[ 89b], 61sq.)
8

2. Granger et Peirce: les liaisons dangereuses


Outre le fait d'être tous deux d'immenses philosophes, Peirce et Granger ont aussi et
au moins en commun deux passions: les mathématiques, et Kant. De même que
Granger emprunte le concept de dualité aux mathématiques et trouve en celles-ci la
rigueur et la fécondité pouvant servir de modèles aux autres domaines de la
connaissance, Peirce a un telle foi en les mathématiques qu'il les place au premier plan,
dans la classification des sciences, avant même la phanéroscopie (ou phénoménologie)
qui leur emprunte sa méthode. Au reste, il y a chez Peirce, dans l'usage qu'il fait du
signe, un réflexe de mathématicien,celui de quelqu'un qui, comme Boole (à qui il
emprunte ici beaucoup) a commencé par "penser en symboles algébriques", se rendant
compte que "penser, ce n'est pas forcément se parler à soi-même".Une telle habitude est
celle qui l'amènera à "penser en diagrammes", avec pour seul regret, celui de ne pouvoir
"penser en images stéréoscopiques", celle qui le conduira même à(p.179) écrire que le
pragmatisme est "une philosophie qui devrait considérer le fait de penser comme une
manipulation de signes pour envisager les questions"(NEM.III,I,191)(Engel-Tiercelin,
[85]).
D'où le non logicisme foncier de Peirce, qui considère que la mathématique "n'a
besoin d 'aucune aide venant de la logique"(2.81) et que ses arguments sont acritiques et
évidents, plus évidents que ne pourrait l'être n'importe quelle théorie logique"(2.210;
4.228). Comme Granger, Peirce laisse à la logique formelle proprement dite par rapport
aux mathématiques une place très mince, mais pas pour les mêmes raisons. Le critère de
démarcation entre les deux est lié chez Granger à la problèmatique de ce qui assure la
consistance d'un domaine objectif. Décidabilité, complétude, analyticité, "degré zéro du
contenu", transparence parfaite entre l'objet et l'opération, absence donc de référentialité
et de considérations ontologiques ou sémantiques font que seule la logique des
propositions satisfait au critère grangérien de démarcation de la province de la logique.
Dès que l'on s'élève aux contenus formels, bref dès que l'opacité de l'objet se fait jour, (
ce qui est le cas dès la logique générale des prédicats du premier ordre), on sort du
logique proprement dit.(Vuillemin,[87], 9-11; Engel[89], 299sq.). De prime abord, la
province de la logique formelle peircienne est encore plus étroite que celle de Granger,
puisque Peirce va jusqu'à dire que "la logique formelle n'est rien que des mathématiques
appliquées à la logique"(4.263; 3.615). Mais le critère de distinction est très différent: il
ne passe pas en effet chez Peirce par une distinction entre des domaines, puisque les
mathématiques elles-mêmes ne sont pas définies par leur objet, mais comme "la science
du raisonnement nécessaire". La véritable opposition se fait entre l'aspect théorique ou
observationnel de l'inférence d'une part et l'aspect pratique ou foncièrement
opérationnel de l'autre: le mathématicien pratique la déduction (2.532; 4.239; 4.242),
raisonne déductivement, alors que le logicien étudie les raisonnements et les arguments
9

déductifs. Peirce reprend en fait la distinction de son père: les mathématiques sont "la
science qui tire des conclusions nécessaires"(3.558; 4.229), et la logique "la science de
tirer des conclusions nécessaires". Ce qui les départage, ce sont donc leurs enjeux
respectifs, non leurs objets (ou leur absence d'objets). S'il fallait d'ailleurs prendre ainsi
les choses , ce serait (p.180)pour Peirce, à l'inverse de Granger, la logique qui serait
une science d"objets", puiqu'elle seule doit rendre compte de "faits", alors que les
mathématiques restent dans le domaine "idéal" des hypothèses et des seules créations et
opérations mentales. (ce qui leur permet du reste des généralisations et de penser
l'indétermination, la possibilité,...et l'infini). Si Peirce admire donc les mathématiques
pour la simplicité, la rapidité et l' efficacité instrumentale de leur calcul, jugeant
contraire à l'intérêt mathématique "tourné vers la solution des problèmes" certaines
complications introduites par la logique(3.322), il considère en revanche que, s'agissant
de l'"investigation", ou de la théorie du raisonnement nécessaire, ou de la
compréhension de la méthode, le mathématicien doit céder la place au logicien (4.373;
4.533)(d'où les reproches à Boole et à Schroeder qui ne se sont intéressés en algèbre
qu'au calcul et non à la théorie), car à trop se fier à la facilité d'un certain formalisme, on
risque de manquer la possibilité d'une pluralité des systèmes symboliques dans la
procédure déductive (par exemple les graphes, tout autant que l'algèbre), de se laisser
aller à une certaine fascination pour la simplicité et la rapidité de la forme, à hypostasier
le calcul, et à très vite céder à la tentation (rédhibitoire pour Peirce) du platonisme. Tout
raisonnement déductif nécessaire a donc pour modèle le raisonnement mathématique:
mais seule la logique peut en être la science, analyser ce raisonnement et "voir en quoi
il consiste" au travers de l'analyse sémiotique qui, sacrifiant, cette fois, non à la
simplicité mais à la complexité, en exhibera les catégories les plus générales(4.373) et
permettra, par l'examen des fonctions respectives des différents signes (icônes, index,
symboles) de clarifier "l'essence du raisonnement"(2.532) et la nature des
arguments(1.575; 4.425), lesquels du reste,ne se limiteront plus à la seule déduction,
mais s'étendront à l'induction et à l'abduction.
De Kant, Peirce a toujours dit qu'il était le "fervent dévôt", et qu'il suffisait à un
kantien d'abjurer la chose en soi pour devenir un pur pragmaticiste. Granger a toujours
reconnu que son projet se situait dans la perspective d'une "philosophie critique et
transcendantale", (ex. 87b, 208, 210), à condition de ne plus chercher le contenu de la
connaissance conceptuelle dans les formes kantiennes de l'intuition sensible, mais
d'"assurer dans les formes du travail, du rapport (p.181)du symbolisme "à une
expérience qui l'enveloppe" dans la conceptualisation de l'individuel"(E. Schwartz, 87a,
150). Pour sa part, et en dépit de son kantisme avéré, Peirce n'a cessé de stigmatiser le
"psychologisme" de Kant, les limitations de son projet catégoriel (jugé trop étroit et
confus), et s'il a bien proposé du schématisme une nouvelle version, on peut à bon droit
se demander ce qu'il reste du schème kantien dans l'icône qui est certes "d'un côté un
10

objet susceptioble d'être observé, et de l'autre quelque chose de général"(NEM.IV, 318),


mais dont le formalisme n'est plus imputé comme chez Kant, à des caractéristiques de
telle ou telle faculté particulière, ni la conséquence d'un partage des facultés qui
justifierait, ou plutôt nécessiterait la construction de concepts a priori (notion que
Peirce refuse catégoriquement pour lui préférer celle d'inné ) dans l'intuition pure, au
moyen de schèmes produits par l'imagination permettant d'ajuster des intuitions
singulières à des concepts généraux. Mais surtout, Peirce tire de sa critique kantienne et
de son analyse conjointe de l'analyticité, la conclusion que les jugements mathématiques
sont analytiques et non, comme le pense Granger, synthétiques a priori. Si leur analyse
fait donc en un sens apparaître,à tous les niveaux, des contenus formels, ces contenus
restent pour Peirce analytiques, au sens fondamental pour lui où s'ils marquent bien un
progrès dans notre connaissance, ils n'accroissent pas notre information.( laquelle
exigerait le recours à des faits, or les mathématiques restent des hypothèses idéales, des
"vérités sur des idées"(Ms 409))8. Aussi ne peuvent-elles davantage engendrer de
significa(p.182)tions: , tant il est vrai qu'une "proposition n'est pas un énoncé de
mathématiques parfaitement pures tant qu'elle n'est pas dépourvue de
signification"(5.567),.et qu'il faut se féliciter de cette "absence remarquable de
signification"('dignified meaninglesness') de l'algèbre pure ((4.314).En mathématiques,
le sens se réduit donc quasiment à la manipulation et à l'application (Ms 94, NEM.II,
25): même si Peirce défend bien une certaine forme de réalisme (non platoniste) en
mathématique, ce réalisme reste foncièrement pragmatiste (ex.:" la manière d'apprendre
à un enfant le sens des nombres, c'est de lui apprendre à compter. C'est en étudiant le
processus de comptage que le philosophe doit apprendre ce qu'est l'essence du
nombre"(NEM.I, 214)9 . En tout état de cause, les mathématiques ne sauraient pour

8. Brièvement, la reformulation par Peirce de la distinction analytique-synthétique est


telle que l'analyticité comprend les DC comme les DT: l'analyticité étant désormais
définie comme la compossibilité logique : être analytique, c'est soit être une définition,
soit être logiquement déductible d'une définition(6.595). Une conséquence analytique
d'une hypothèse peut ainsi être "impliquée" ('involved in') en elle, au sens où elle peut en
être "expliquée"('evolved from it'). Il n'y a donc pas de raisons de sétonner des résultats
inattendus qui peuvent en découler. Le contraste que Peirce établit ente énoncés
anlytiques et synthéitques ne renvoie donc pas à la distinction concepts-versus
construction de concepts, puisque "la déduction est réellement affaire de perception et
d'expérimentation, tout comme l'induction et l'hypothèse", mais plutôt au fait que dasn
le premier cas, "la perception et l'expérimentation ont affaire à des objets imaginaires au
lieu d'avoir affaire à des objets réels(6.595). "Le raisonnement analytique dépend
d'associations de ressemblance, le raisonnement synthétique d'associations de
continguité". (Engel-Tiercelin, 89b).
9. Pour plus de précisions sur le réalisme extrêmement subtil de Peirce en

mathématiques, et comment il nous paraît une troisième voie entre platonisme et


intuitionnisme ou contructivisme strict,nous renvoyons à Engel-Tiercelin [93].
11

Peirce, servir de modèle à une pensée d'objets. 10 A cet égard du reste, il nous paraît
franchement impossible de mettre sur le même plan les concepts grangérien et peircien
d'objet: terme fondamental au même titre que l'opératoire pour le concept de dualité,
l'objet n'a en revanche chez Peirce aucun contenu conceptuel précis. Pour Peirce, tout
part des catégories sémiotiques: Si "les concepts les plus indispensables et les plus
communs ne sont rien d'autre que des objectivations de formes logiques"c'est parce que
c'est la sémiose logique (issue d'une analyse logico-mathématique sur le signe et sur les
propriétés de la suppositio),qui donne un contenu au concept d'objet,(et non
l'inverse),permettant notamment de distinguer, par après, des concepts tels que celui
d'objet dynamique et d'objet immédiat. Contrairement à ce que soutient Thibaud, le
projet peircien n'est pas fondamentalement le projet trancendantal kantien de réflexion
sur les conditions générales d'une pensée d'objets, ni même sur les conditions de
l'objectivité: il est issu d'une réflexion sur la problématique médiévale des universaux,
et se pose davantage en termes d'une interrogation de type décidément réaliste sur le
"funda(p.183)mentum realitatis". Peirce n'a jamais très bien su ce qu'était un objet,
pour des raisons qui tiennent selon nous à son ontologie du vague (ou commence l'objet,
ou finit-il, qu'est-ce qui permet de l'individuer?) comme à son incapacité à trouver
convaincante une ligne de démarcation nette entre objet mental et objet physique(Engel-
Tiercelin,[91]).Aussi ne convient-il pas seulement de nuancer le rapprochement entre
Peirce et Granger, comme Thibaud est du reste le premier à le faire, en raison du
caractère irréductiblement indéterminé chez Peirce de l'objet , rendant par là-même
impossible, la traductibilité absolue d'un terme dans un autre et réciproquement, et donc
la réalisation totale de la dualité(Thibaud,[89], 546,n25). C'est qu'il n'y a pas en toute
rigueur chez le fondateur du pragmatisme de contenu conceptuel de l'objet autre que
celui qui se traduit par ses effets pratiques, en l'occurrence, d'une part celui qui est
révélé par la prédication,(objet immédiat) et d'autre part celui que nous expérimentons
au contact brutal de l'expérience concrète(objet dynamique). Aussi l'abstraction
hypostatique ou "subjectale" ne s'inquiète-t-elle pas de la nature de ces objets nouveaux
que sont les entia rationis : le seul contenu objectif, la seule realitas ou formalitas de
ces entia (conformément au refus de toute hypostase platonicienne, ou de toute
confusion entre intentions premières et secondes) se ramène seulement , conformément
à l'objectif fixé par la"maxime pragmatiste", à "la vérité d'une prédication
ordinaire"(3.642; 4.463).
Il y a toutefois une raison encore plus décisive qui selon nous interdit de pousser plus
avant le rapprochement entre nos deux auteurs.C'est l'impossible liaison entre le concept

10. A l'exception toutefois de certaines tentations platonisantes en arithmétique. A cet


égard, il serait intéressant de comparer les analyes de Peirce sur le nombre pur et les
réflexions de Granger in [88b].
12

de dualité et ceux, fondamentaux chez Peirce, de triadicité ou de tiercéité., associés à


l'idée même de sens et d'intelligibilité. Conséquence en effet de l'analyse catégorielle, la
tiércéité est l'élément indispensable à la présence de toute intelligibilité: si l'on voulait
donc trouver un lien entre Peirce et Ganger, il serait plus juste de qualifier "la
corrélation même de l'objet et de l'opération", non de dualité, mais d'idée de la dualité,
et donc au sens peircien, comme un troisième irréductible. : en effet si la tiercéité est
bien médiation, c'est parce que l'idée de combinaison comme triade est une idée
minimale et indécomposable(Ms 908): "il s'ensuit que s'il y a phanéron... ou même si
nous pouvons seulement nous poser la question de son existence, il doit y avoir
(p.184)une idée de combinaison(c'est-à-dire une idée ayant la combinaison comme objet
pensé)"(Ms 908.), et cette idée est "indécomposable": c'est "une triade car elle
comprend les idées d'un tout et de leurs parties...Il y aura donc nécessairement une
triade dans le phanéron"(ibid.). Affirmer l'irréductibilité de la triadicité, c'est refuser la
possibilité de sa réductibilité à une relation dyadique:"Une triade dans le
phanéron...connecte trois objets, A, B, C, aussi indéfinis que A, B et C puissent l'être. Il
faut alors que l'un des trois au moins, disons C, établisse une relation entre les deux
autres, A et B. Le résultat est que A et B sont dans une relation dyadique, et que C peut
être ignoré même s'il ne peut être supposé absent"(Ms 908)(nous soulignons). Autant
dire que ce n'est pas l'icône qui assure en toute rigueur la fonction opératoire du
signe(contra Thibaud, 544,n14), mais le symbole, troisième terme (avec l'index et
l'icône) au niveau duquel seul s'effectue la corrélation. Ce pourquoi d'ailleurs, si Peirce
insiste tant sur le rôle des icônes en mathématiques, il est essentiel de garder à l'esprit
que les icônes ne sont jamais pures, mais fonctionnent en association avec le symbole,
en l'occurrence avec les règles, essentielles à la compréhension de la nécessité de
l'inférence déductive. Ici encore, c'est donc au niveau e l'articulation symbolique en
tant que telle ( et non à celui des composantes de la dualité) que le rapprochement entre
Peirce et Granger se justifierait (ex. Granger,[79], 59). Ici en revanche, on retrouverait
des thèmes communs aux deux penseurs, en ce qui concerne la distinction grangérienne
entre l'algorithmique et le sémiotique d'une part, et l'impossibilité d'autre part pour les
machines logiques (auxquelles Peirce avait commencé par accorder certains pouvoirs)
de raisonner (Engel-Tiercelin,[84]).
Que dire à présent du rôle de l'objet dans la relation-signe? Celle-ci a en effet pour
première caractéristique, de traiter l'objet comme un signe. Ce qui signifie, comme
l'écrit du reste Granger lui-même qu'il "renvoie non à une chose isolée, mais à une
structure symbolique dont il est lui-même un élément"([68], 115). Mais la seconde
originalité de la relation-signe est d'être avant tout une relation à trois termes: un signe
est en effet un chose reliée sous un certain aspect à un second signe, son objet, de telle
manière qu''il mette en realtion une troisième chose, son interprétant, avec ce même
objet, et ainsi de suite ad infini-(p.185) tum(ibid.114).Non seulement donc, cela rend le
13

processus sémiotique nécessairement ouvert, mais le rôle de l'interprétant pour la


signification elle-même est fondamental: "La signification...est affaire non de relation
de signe à objet, mais de relation de signe à interprétant"Lettre à Welby du 14.3.1909)

3. Quelques remarques pour conclure.


Le seul intérêt d'une lecture comparative entre deux philosophes est de mieux dégager
la force et l'originalité de chacun d'entre eux. Dans le cas présent, si Granger nous paraît
en définitive, et en dépit des points de contact que nous avons soulignés, assez éloigné
de Peirce, c'est sans doute pour plusieurs raisons fondamentales à leur conception
respective de la philosophie, de la logique et des mathématiques.
En tout premier lieu, les critères posés par Granger du formalisme logique ne peuvent
être ceux de Peirce, qui, quelque temps attiré par l'idéal de transparence semble avoir
vite perdu le goût des paradis (fussent-ils du reste propositionnel ou cantorien). La
clotûre ne peut être un critère peircien du formel, puisque la sémiotique envahit le
logique, au point que Peirce ne se contentera pas de s'essayer à de nouvelles expressions
du symbolismes (logique des graphes) mais construira des logiques non classiques(
logique triadique)(Engel-Tiercelin,[89a]).
Si l'articulation symbolique reste chez Peirce comme chez Granger déterminante, elle
ne se fait pas chez Peirce au détriment de l'image. Il est clair que les critiques adressées
au symbolisme figuratif, à l'image, sous sa forme mythique ou idéologique (pour ne rien
dire des critiques du traitement wittgensteinien de la Bild dans le Tractatus) révèlent
chez Granger une opposition à tout risque d' intrusion du psychologisme. Si Peirce est
prêt à stigmatiser le psychologisme, il considère que la psychologie, en un sens
expérimental et même naturaliste, est un fait dont le logicien doit tenir compte.
Pour finir, il nous semble qu'il y a deux raisons décisives qui séparent nos deux
auteurs. Comme Vuillemin l'a fait remarquer, dans la (p.186) mesure où "la dualité de
l'opération et de l'objet ne fait qu'un avec la signification en général...la question du
signe ou, plus exactement, du signifiant, se pose dans la formation du contenu formel.
Car il se pourrait que les limitations, cherchées par Kant du côté du sensible, fussent
imputables aux mots. On adopterait alors une position nominaliste, que M. Granger
rejette"(1987b, 13).
La grandeur et la force de l'oeuvre de Granger résident incontestablement dans la
recherche inlassable d'une meilleure compréhension du lien qui existe entre
signification et conditions d'objectivité. Mais si on laisse de côté la prégnance du
modèle mathématique, il nous semble que le modèle qui a le plus inspiré Granger sur le
signe est un modèle moins peircien que dualiste (les références les plus nombreuses
restant Saussure et Hjemslev); mais surtout, là où Peirce a toujours considéré pour sa
part que l'analyse de la signification passait par la détermination préalable de catégories
ontologiquement établies, Granger a cherché à séparer les plans. S'interrogeant sur la
14

notion de contenu formel, Vuillemin, fait remarquer à juste titre qu'elle éloigne Granger
du nominalisme qu'il rejette. Mais, est-ce alors "pour accepter la réalité des idées? En
rejetant le nominalisme, est-ce platonisme que par implication, M. Granger
adopte?"(ibid.). Si l'on cherche à éviter l'un comme l'autre (ce qui fut le cas de
Peirce11), est-il certain qu'on puisse le faire sans accepter , à un moment donné de
l'analyse, d'intégrer sous une forme quelconque, autre que transcendantale ( et pas
seulement a parte post 12 ) empirie, psychologie et ontologie?

Claudine Tiercelin
Université Paris 1 et CNRS - URA 1079

11. Il nous semble que Peirce jugerait " platoniste", la recherche grangérienne d'un
"protologique", ou d'"universaux du langage"(nous soulignons), (ex. [87b], 208, qui
seraient situés à "un niveau formel encore plus profond"(207).
12. Car le projet de Granger reste celui de la déduction transcendantale: "comment des

contenus purement formels peuvent-ils être source d'une connaissance de l'empirie?" .


Si Peirce est prêt à dire que "l'empirie en tant qu'elle est visée par une connaissance
scientifique, ne se donne que transposée dans un univers symbolique, dès son point de
départ,"(209), il ne serait sûrement pas prêt à limiter la tâche de l'épistémologie à celle
de recherche de simples "traces" des contenus formels dans les sciences de l'empirie
(207). Peirce n'est ni transcendantaliste, ni naturaliste: son projet philosophique
correspondrait plutôt à cette "troisième voie" envisagée (et critiquée) par Kant pour une
déduction des catégories: élaborer un "système de préformation de la raison pure".
15

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(ex.:NEM, IV, 309) soit aux Manuscrits numérotés par Robin,
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16