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Louise Bellocq

Ecrivain français du XXe siècle, née à Charleville en 1909.

Elle a écrit des romans pour enfants et obtenu en 1960 le Prix Fémina pour La Porte
retombée. L'attribution de ce prix littéraire entraîna de sévères critiques de Béatrix Beck, mais
Louise Bellocq fut défendue par Dominique Rollin, et Béatrix Beck présenta sa démission du
jury.

Bibliographie
• 1952 : Le Passager de la Belle aventure
• 1955 : La Ferme de l'ermitage
• 1960 : La Porte retombée, Prix Femina
• 1963 : Mesdames Minnigan
• 1964 : Conte de mes bêtes sous la Lune
• 1968 : Conte de mes bêtes à l'aventure
• ? : Conte de mes bêtes au vent

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CONTE DE MES BÊTES
À L'AVENTURE

LOUISE BELLOCQ

Imagé par Romain Simon

PLAISIR DES CONTES


CASTERMA 1968

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A ma petite Muriel chérie.

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CIVA et Kâli somnolent
chacun sur un des piliers du
portail qui s'ouvre sur la villa que
Papa et Maman ont louée pour les
vacances. De là, ils voient passer
sur le chemin les baigneurs qui se
rendent à la plage, puis en
reviennent. S'ils se retournaient,
ils verraient cette eau démesurée, sans fin, terrible, la
mer; mais ils ne regardent jamais un spectacle si
effrayant.
Personne ne passe. C'est l'heure calme avant midi
où tout le monde est sur la plage; on peut les apercevoir
s'agiter autour des parasols. Mais ici, rien ne trouble le
battement si léger des feuillages en voûte au-dessus du
petit chemin. Cependant, Ci va soudain tressaille, ses
yeux se fixent, son poil se hérisse, il gronde : « Le voici
qui revient. »
Quelle audace! dit Kâli qui distingue aussi en
profondeur une boule noire et blanche qui se hâte.

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C'est un chat, un de
ceux dont on voit tout de
suite qu'ils n'ont pas de
maison et qu'aucune main
ne caresse leur poil
rugueux, collé en mottes,
souillé de boue et de
poussière. Il rampe plus
qu'il ne marche, comme
pour s'excuser d'être un
pauvre hère, et il regarde
sans cesse autour de lui
parce qu'il a peur. Le voici arrivé devant cette
grille qu'il commence à connaître; dans cette
maison, il y a une petite fille et un petit garçon qui
lui apportent chaque jour une écuelle pleine.
- C'est une honte! dit Civa. Hors
d'ici, vagabond !
Et il crache sur lui.
— Clochard! dit Kâli, et elle crache sur lui.
Le chat noir et blanc rapetisse, se tasse au coin
de la marche comme s'il voulait s'enfoncer
dans la pierre, mais il ne bouge pas. Et
soudain, des cris joyeux emplissent le chemin,
les enfants apparaissent

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avec Maman et un grand chien qui bondit
autour d'eux.
— Petit-Petit est là! Je l'avais dit, j'en étais
sûre! s'écrie Jacquotte du plus loin qu'elle l'aperçoit.
Elle accourt, s'accroupit, saisit entre ses mains
la petite boule frissonnante.
— Il nous connaît bien à présent, il nous aime,
s'écrie Jeanpi. Il vient tous les jours à l'heure
du déjeuner.
— Oh, Maman, nous l'emporterons quand
nous repartirons, n'est-ce pas?
Mais Maman se fait sévère :
— Non, mes enfants, n'en parlez plus. Nous
avons déjà deux chats et un chien, cela
suffit. Et puis, ajoute-t-elle avec dédain, voyez
comme il est vilain, comme il est... fi!... ordinaire.
Elle rentre dans la maison.
— Tu es peut-être ordinaire, mais je t'aime
bien, chuchote à son oreille Jacquotte qui s'est assise
sur la pierre à côté de Petit-Petit et le console.
- Tu es ordinaire! dit Kâli, et elle crache sur lui.
— Nous sommes des chats de race, nous,
dit Civa, nous ne sommes pas ordinaires.
— Allez-vous vous taire! clame Orso. Petit-
Petit est mon ami. Gare à qui y touche!

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Et désormais, on peut le voir, de plus en plus
souvent, de plus en plus longtemps, allongé sur le
seuil dans la pleine chaleur du début de l'après-midi,
qui dort au soleil avec Petit-Petit endormi aussi entre
ses pattes. « Tu es mon ami, Petit-Petit», dit-il. « Je
suis ton ami », répond Petit-Petit.

Les jours passent. Bientôt, le départ approche, et


rien n'a pu fléchir Maman. Les enfants y préparent
Petit-Petit.
— Il ne faudra pas avoir de peine, dit Jacquotte.
Nous reviendrons l'année prochaine. Ce ne sera pas
long. Il y aura, seulement l'automne, l'hiver, le
printemps à passer. Qu'est-ce que cela? Et puis,
pfuitt... Voici l'été revenu, et nous sommes là.
— Ce ne sera pas long, dit Orso. Je reviendrai.
— J'attendrai, dit Petit-Petit plein de
courage. Je viendrai ici tous les jours. L'hiver, le
printemps, et puis, pfuitt... Ce ne sera pas long.

Le jour du départ est arrivé. L'auto de Papa est


devant le portail. Petit-Petit se blottit le plus
humblement possible à sa place habituelle sur la
marche, en espérant quoi? Mais personne aujourd'hui,
même pas Orso, ne fait attention à lui. Les enfants
vont et

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viennent chargés de colis. Papa se
tient devant le coffre ouvert, et il bougonne
qu'on emporte toujours trop de choses
mutiles. Orso fait mille fois le chemin de la
voiture à la maison, presse tout le monde,
clame à grands cris sa joie de partir pour un
si long voyage. Enfin, Jeanpi et Jacquotte
apparaissent avec un grand panier d'osier, et
Papa lève les bras au ciel en criant :
— Encore!
— Ce sont les chats, dit Jacquotte.
Maman a dit qu'il ne faut pas les mettre
dans le coffre.
En effet, le panier s'agite tout secoué
de soubresauts, de longs miaulements
désespérés en sortent. Puis, Maman arrive
avec la dernière valise.

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— Nous sommes en retard de deux heures, dit
Papa. Montez vite.
— Au revoir, Petit-Petit, s'écrie Jacquotte en
le saisissant pour un dernier baiser bien rapide.
— À l'année prochaine, s'écrie Jeanpi sans
baiser, et il s'installe devant, à côté de Papa.
— Je reviendrai, Petit-Petit, s'écrie Orso,
bien pressé lui aussi.
Il saute sur la banquette auprès de Maman et
de Jacquotte et regarde longtemps par la glace
arrière jusqu'à ce qu'il ne reste tout au fond du
chemin qu'un nuage de poussière.

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Un jour est passé. Une semaine est passée.
Petit-Petit revient sur le chemin chaque fois un peu
plus désert; les belles villas ferment leurs portes
l'une après l'autre. Il se blottit au coin du portail et
il attend; il espère que s'ouvrira une fenêtre, une
porte, et qu'un grand chien roux en jaillira comme
une flamme. Rien ne vient. Pourtant, une nuit, cinq
nuits, dix nuits sont passées. Est-ce que ce n'est pas
cela, l'automne, l'hiver, et pfuitt...? Est-ce que ce
n'est pas encore l'année prochaine?
Petit-Petit a faim. Personne ne s'occupe plus de
lui. Il a d'abord demandé de porte en porte : « Une
bonne assiette, s'il vous plaît. » Puis il a dit : « Un
reste de viande, un bout de gras. » Enfin : « Un
petit os, par pitié », en pleurant, mais portes et
fenêtres sont restées closes. Il est maigre. Il est
laid. Son poil et ses yeux qui avaient un instant
brillé sous les caresses de Jacquotte sont de
nouveau éteints. Que c'est long! Une lune s'est
encore levée, puis couchée dans le ciel. Est-ce que
c'est maintenant l'année prochaine?
Heureusement, il y a les généreux tas
d'ordures. Quelquefois, on y trouve un os avec un
peu de viande dessus. Hélas, en de si bons endroits
on n'est jamais seul. Un jour, un molosse
famélique se jette sur lui en criant : « Donne-moi
ça. Et vite! »

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Petit-Petit est brave; il se couche sur l'os,
s'aplatit comme pour ne faire qu'un avec la terre.
Ce sera terrible. C'est déjà terrible. Le molosse l'a
saisi par l'oreille, et c'est comme si son oreille s'en
allait. Le molosse l'a saisi par la tête, c'est comme
si sa tête s'en allait. Le molosse l'envoie voltiger
dans l'espace, et c'est comme s'il s'en allait tout
entier.
- Petit-Petit!
Qui a crié son nom? Cette voix qu'il connaît? Il
est retombé à terre en mille morceaux, lui semble-
t-il, au milieu d'un tapage effrayant. Le monstre est
maintenant aux prises avec un autre chien, un
chien aux longs poils orangés et blancs couverts de
boue, un chien furieux qui combat si rudement
qu'il finit par le mettre en fuite. Ce chien, comme il
ressemble à... Mais ce n'est pas possible? Ce ne
peut être... Orso?
— Mais oui, c'est moi. Moi, le bon chien, l'ami
fidèle. Je suis revenu, comme je te l'avais promis.
Je suis revenu te chercher.
- Me chercher?
- Pour t'emmener là-bas où j'habite avec Papa,
Maman, Jacquotte et Jeanpi.
La tête de Petit-Petit lui tourne. C'est un rêve.

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Il est tout tremblant de crainte et
d'émotion; il bafouille :
— Mais... Mais... Tu sais bien qu'ils n'ont pas
voulu de moi. Je suis... Je suis trop... ordinaire.
Orso pirouette sur lui-même, absolument
comme une boule de feu. Il dit seulement, et avec
quel air d'autorité :
— En route!

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Oui, c'est la route indéfiniment déroulée, des
kilomètres de route qu'Orso quitte souvent pour les
près ou les champs, puis reprend, selon la direction
que lui indique son nez puissant. jt)es jours, des
nuits, où vont-ils? Ils dorment sur des meules, au
fond des fossés, toujours dans les bras l'un de
l'autre, mais jamais longtemps, Orso est tellement
pressé. Parfois, ils s'approchent d'une ferme et se
glissent dans une grange où l'on peut trouver des
souris. Quelquefois, un enfant leur jette un bout de
lard. Une fois, en échange de sa soupe, un paysan
s'est saisi d'Orso : « Via un fameux beau chien
pour garder mes vaches, qu'il a dit, et p'tête ben
pour la chasse qu'il serait bon aussi en le dressant.
» II a enfermé Orso dans une resserre, Petit-Petit
tapi derrière la porte l'a entendu pleurer toute la
nuit. Au petit jour, le paysan est apparu avec un
fouet, et il a battu Orso en disant : « Vas-tu te taire,
braillard! » Alors, Orso, furieux, a mordu le
fermier qui a crié à son tour en lâchant son fouet.
Et Orso s'est enfui avec Petit-Petit.
La route a recommencé.

Un soir, ils sont arrivés dans une ville. Quel


brouhaha! Que de lumières! Que de voitures et que
de monde! Il faut se faufiler entre toutes ces roues,

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entre toutes ces jambes. Ne pas s'affoler, ne pas
se quitter et se perdre, surtout. « Accroche-toi à ma
queue, Petit-Petit. » D'ordinaire, Orso évite les villes,
mais quand on a faim, où rencontrer ailleurs de tels
alignements de poubelles, providence des
malheureux?
Orso, qui sait tout avec son nez, dit : « Allons
coucher aux halles. » Et, de rues en rues en zigzag, ils
ont vite fait d'y arriver. Sous les grilles fermées à
cette heure, il est facile de se glisser, et autour des
étals cadenassés, il traîne toujours quelques délicieux
détritus, une carcasse encore rouge, une boule de
gras. Cette nuit-là, ils ont dormi sur une pyramide de
choux. Au réveil, ils font le tour des boîtes en rangs
d'oignons devant les portes. Souvent, une ménagère
sort, le balai en l'air, en criant : « Ce diable de chien,
voilà qu'il a répandu toutes les épluchures sur mon
trottoir. » II faut être leste et s'enfuir quelques rues
plus loin. Une fois, une bonne vieille grand-mère est
sortie dé chez elle pour porter à Petit-Petit un gros
morceau de mou : « Encore un petit malheureux
perdu! » a-t-elle dit en branlant sa tête toute blanche.
Chère vieille Bonne-Maman, on en pleurerait! Mais
Petit-Petit n'a pas le temps de penser qu'il serait peut-
être bien heureux avec elle dans sa maison, que déjà
Orso a filé, le nez au vent. Sous la pluie, sous le

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soleil, avec le
froid, avec le chaud, la
route recommence. Ils
sont transis, la nuit ;
leur langue pend, le
jour. Ils ont faim, ils
ont soif. Ils marchent
toujours.

Une fois, ils ont


traversé une forêt.
Que c'est profond,
mystérieux !
On surprend des
bruits, on devine des
présences. Tout respire, frémit, ou plutôt se retient de
respirer et de frémir en entendant retentir ces pas
inconnus. Qui va là? pense la forêt. Une feuille
soudain frissonne. Un clin d'œil fait coucou et
disparaît. Une motte de terre se soulève comme un
couvercle, un bout de museau se montre, puis le
couvercle se referme.
Peu à peu, cela se rassure et s'anime. La curiosité
l'emporte sur la crainte. Les branches de-ci de-là
s'écartent, les regards filtrent entre les feuilles, des
ombres semblent sortir des troncs; cela glisse, se
faufile,

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épie; bientôt, cela parle :
— Que venez-vous faire
chez nous, dans la forêt,
chien et chat? Ce n'est pas
votre place, dit la petite
voix aiguë de l'écureuil
perché sur la première
branche d'un chêne, et
pan, pan! pour rire, une
bonne poignée de glands
que je vous lance !
C'est le signal. La peur
s'est envolée, les langues
sont déliées, et personne
n'est plus bavard que ce
petit peuple des bois; cela
jacasse à la fois des
buissons, des arbres, d'en
haut, d'en bas, du ciel et
de la terre, même de sous
la terre.

— Qui vous donnera à manger ici? - - Qui


vous portera votre assiette chaude? — Qui fermera
la porte de la maison sur vous? — Qui vous
préparera le soir

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votre lit? — Où votre coin du feu lorsqu'il fera
froid? — Où votre toit lorsqu'il pleuvra?
Et des quatre coins de la forêt, de grands éclats
de rire retentissent à de si bonnes plaisanteries; le
petit peuple s'amuse beaucoup «
— Deux grands et gros comme ça qui ne savent
pas se passer des hommes!
Les rires redoublent; mais il y a de l'hostilité
maintenant dans certaines de ces voix :
— Passés à l'ennemi!
— Pas des nôtres!
— Qu'est-ce que vous venez faire parmi le
peuple libre?
— Que complotez-vous contre nous? Quand on
vous voit, c'est toujours pour le mal.
— Je connais bien le chien, dit le lapin qui sort
une interminable paire d'oreilles d'une touffe
de bruyère; il vient avec le chasseur pour me tuer. Il
me poursuit à une vitesse vertigineuse, et il défonce
mon terrier jusqu'à ce qu'il m'ait déniché. Alors, le
chasseur tire : Pan! Pan! Et je suis mort. Il me
ramasse entre ses crocs et me rapporte à son maître,
tout content en remuant la queue. Oh oui! Je le
connais.
— Si tu connais le chien, compère lapin, moi je
connais le chat, dit le mulot qui sort un nez pointu

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de sa petite tourelle de terre. Il n'y a pas pire
ennemi de toute mon espèce. C'est un jeu pour lui que
de nous poursuivre, et cric crac nos petits os à coups
de dents.
— Et nous, compère mulot, si nous n'avions pas
nos ailes, que deviendrions-nous avec lui? Et nous?
Et nous? dit le pinson, dit le rouge-gorge, dit la
mésange, dit le coucou, dit la bergeronnette, dit le
chardonneret, disent tous les arbres, dit tout le ciel.
Lui, lui, c'est lui!
Et soudain, de tous ces becs à la fois, un seul cri :
« Sus au chat! »
Et les voici en tourbillon, tous à la fois dans un
immense battement d'ailes qui descendent et fondent
sur Petit-Petit, le bec en avant; l'espace en est empli;
tous les oiseaux du plus lointain de la forêt sont
accourus au vacarme pour prendre leur part de la fête.
On ne voit plus ni le ciel ni les branches, rien qu'une
voûte multicolore d'ailes qui remuent.
— Et pan! Un bon coup de bec! dit le rossignol.
— Voilà pour toi! dit le loriot.
—Et encore pour toi! dit le bouvreuil.
— Au secours, Orso! hurle Petit-Petit qui s'est
jeté sur le dos pour essayer de repousser l'assaut de
ses quatre pattes en l'air.

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Alors, Orso éclate de sa grande voix terrible, la
tête à la renverse, la gueule grande ouverte comme
lorsqu'il hurle à la lune : « Allez-vous le laisser
tranquille, petits misérables! » Et il galope, lui,
cette fois sus aux oiseaux. C'est un sauve-qui-peut
d'épouvanté. A droite, à gauche, il fonce dans le
tas, happant par-ci, happant par-là. Vite, vite, le
tourbillon remonte et disparaît dans les arbres,
laissant seulement derrière lui un nuage de plumes
et de feuilles. En Un instant, la forêt est redevenue
déserte et silencieuse.
— Allons-nous-en, dit Petit-Petit qui tremble
encore.
Et, pour la première fois, c'est lui qui file en

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avant, entraînant Orso loin de ce bois de malheur.
Ah! cette course à travers la campagne, ne finira-t-
elle jamais?
À présent, ils montent, descendent, remontent
et redescendent des coteaux sans fin. Orso trotte
rarement sur la grand-route; il suit son nez qui le
conduit : « Je coupe au plus court, tu comprends »,
explique-t-il. Il n'est pas possible que ce plus court
soit si long.
Depuis combien de jours n'avons-nous pas
mangé?

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— Orso, Orso, je n'en peux plus.
— Courage! Nous approchons. L'odeur se
fait plus vive. Pense que là-bas nous mangerons tous
les jours, et même deux fois par jour. Te souviens-tu
des bonnes assiettes?
—J'en ai l'eau à la bouche.
— Le lait chaud... La pâtée bien épaisse
qui gonfle le ventre... Les petits os qui craquent
sous nos dents.
— Ah! ne m'en parle plus, Orso. Je vais pleurer.
— Courage! répète Orso, et il promène son nez
grand ouvert de tous les côtés autour de lui, puis en
haut, en bas, et soudain un tressaillement joyeux le
parcourt : « De l'eau! J'ai senti l'eau. Vite, Petit-Petit,
nous allons boire. »
Petit-Petit se regonfle comme un ballon qu'on
souffle. Boire! Enfin. Il se sent redevenu léger, il
rentre sa langue qui pendait. Il suit Orso vers un
chemin boisé. Comme il va vite avec ses longues
jambes!
— Sens-tu l'eau? dit Orso qui renifle à grands
traits comme s'il buvait déjà.
Et l'air devient frais autour d'eux sous les
branches.
— Entends-tu l'eau, cette fois?
Mais oui, la petite source glougloute, elle frétille,

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elle est là, argentée, transparente. D'un bond,
Orso se jette dedans, il se roule, il s'ébroue dans un
feu d'artifice de gouttes qui brillent au soleil; il dit :
« Comme je suis bien! C'est délicieux. Viens te
baigner avec moi, Petit-Petit. »
Entrer dans l'eau! Tous mes poils se hérissent.
Mais j'allonge le cou avec délice vers un petit filet
tout mince entre deux pierres et je bois mon saoul.
Comme c'est bon! Puis, je me couche en boule au
soleil sur l'herbe. Orso vient se coucher près de
moi et je m'endors entre ses pattes.
Aïe! Qu'est-ce que c'est que cela? Cette voix à
mon oreille, cette main sur ma fourrure?
— Un petit chat, Maman-Jolie, dit cette
voix. Noir et blanc. Et un grand chien qui le garde.
- Muriel, fais attention, dit la voix de Maman-
Jolie.
— Il ne me fera pas de mal. Écoute, il
ronronne. Il m'aime déjà. Il est content.
Oui, oui, je suis content, je t'aime, je ronronne.
Oh! tu vas me garder, n'est-ce pas? Tu vas me
donner une maison et une bonne assiette? Je suis
heureux, je t'aime. La merveilleuse petite fille toute
bouclée comme un ange, et la merveilleuse dame,
comme leurs voix, comme leurs mains sont
douces!

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- Les pauvres petits sont perdus, dit Maman-
Jolie.
- Oh! Maman, nous allons les prendre.
Mais, Muriel, voyons, cela n'est pas possible.
- Ils ont faim, Maman-Jolie, vois comme ils sont
maigres. Il faut les conduire à la maison, leur donner
à manger tout de suite.
- Mais, Muriel...
C'est un ange. Elle tient Petit-Petit dans ses bras,
sur son cœur, et elle se hâte vers la maison. Maman-
Jolie ne dit plus rien, et Orso bondit autour d'elles
comme un feu follet.
Et voici la bonne assiette, les deux bonnes
assiettes... dans du lait tiède, des morceaux de... mais
oui, de bonne, de vraie viande juteuse, fondante...
Oh! cette odeur qui vous emplit... Orso, je crois
reconnaître un croupion de volaille... avec une croûte
dorée qui croustille sous ma langue... Oh! mon ventre
est si gros que je ne peux plus remuer. Est-ce que je
ne vais pas éclater? J'ai sommeil.
— Maman, dit la petite fille-ange, le chat s'est
endormi sur la pierre. Il a froid. Je vais lui préparer
une corbeille, et il faut aussi un coussin pour le chien.
Maman-Jolie dit d'une voix de plus en plus
faible:
- Muriel, je t'assure que nous ne pouvons pas

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les garder. Ils
appartiennent à
quelqu'un, leur maître
les cherche. Demain, il
faudra...
Comment les
appellerons-nous? dit
Muriel qui rêve tout
haut.
C'est le paradis.
Deux jours, quatre jours,
six ou huit jours passent.
Orso et Petit-Petit
redeviennent doux et
luisants avec des yeux
qui brillent. La petite fille-ange a ôté le nœud de ses
cheveux et l'a attaché autour du cou de Petit-Petit;
elle bat des mains : « Qu'il est joli, Maman chérie.»
— Elle veut bien de moi; elle n'a pas dit que je
suis ordinaire, dit à Orso Petit-Petit tout ému.
Lorsqu'il passe près d'elle, il se frotte contre ses
jambes, c'est sa façon de lui dire : « Je t'aime. Je suis
heureux. »
C'est qu'il n'y a rien de si exquis, de si doux que
cette petite fille. Comme elle est précieuse et
délicate! Sur cette prairie, dans sa robe que la brise
agite, elle

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est aussi une fleur
parmi les boutons d'or et
les pâquerettes. De petits
cheveux de soie
volettent autour de sa
tête comme une auréole.
Orso pourrait la
briser d'un coup de
dents; et avec cela elle
lui donne des ordres, elle
le gronde. C'est à rire!
Elle dit en levant son
petit doigt : « II ne faut
pas faire cela, c'est
vilain. » Orso et Petit-
Petit en sont tout
attendris.
Elle a un grand livre
plein de belles images
coloriées qu'elle leur
montre; elle s'assied sur
l'herbe au milieu, et ils s'asseyent chacun d'un côté
pour regarder le livre qu'elle tient sur ses genoux;
elle dit : « II était une fois un roi et une reine... » Et
on voit bien que c'est vrai puisque le roi et la reine
sont dans le livre avec

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leur long manteau et leur couronne sur la tête.
Elle tourne les pages, elle dit : « II était une fois
une petite fille...»
C'est toi, dit Petit-Petit.
— Non, ce n'est pas moi. Heureusement! C'est
trop triste. Si vous saviez comme c'est triste!
Sûrement, je vais pleurer.
Et elle pleure en effet en racontant l'affreuse
histoire : « Et le loup l'a mangée... » De grosses
larmes roulent sur ses joues. Petit-Petit sanglote
dans ses moustaches.
— Ce loup! Ce loup! crie Orso hors de lui. Je
le connais. Je l'ai déjà poursuivi. Où est-il,
que je l'étrangle !
Et il file à sa recherche au galop. Petit-Petit est
tout tremblant. S'ils l'avaient rencontré lorsqu'ils
traversaient les bois! Comme il fait bon d'avoir une
maison à soi avec une porte qui se ferme sur vous
pour la nuit.
- Il était une fois, dit Muriel un autre jour, un
chat...
— C'est moi, dit Petit-Petit tout joyeux.
Il se reconnaît sur l'image, malgré les bottes. Il
rit, il cabriole. La petite fille rit en battant des
mains. Maman-Jolie sourit. Que l'on est bien ici!

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Mais un jour, que se passe-t-il? Le vent tourne-
Le nez d'Orso s'ouvre tout grand, il respire très fort
l'espace autour de lui; ses poils se dressent, ses yeux
flamboient, il est tout secoué de frémissements. C'est
comme si on l'avait appelé. Il dit : « Nous partons. »
— Non! Non! dit Petit-Petit saisi d'épouvanté.
— Nous partons. Je les sens. Leur odeur m'arrive
ici, là, partout. Ils m'appellent. Vite, vite.
Orso ne tient plus en place, il tourne sur lui-
même comme une toupie.
— Je ne veux pas partir. Je veux rester avec ma
petite maman Muriel, dit Petit-Petit.
— Il y en a une autre là-bas, dit Orso. Quelle
odeur! Elle a tout envahi autour de moi. C'est comme
s'ils étaient tous là à me faire signe. Sens-tu aussi?
— Je ne sens rien, dit Petit-Petit.
— Adieu, donc!
Il s'élance. En trois bonds, il a franchi la prairie,
il est sur la route, il disparaît dans la poussière.
— Orso! hurle Petit-Petit. Ne m'abandonne pas.
Je viens.
Il court, il est parti aussi. C'est affreux. Le
supplice de la marche forcée recommence, la faim, le
froid, la pluie. Les voici de nouveau qui mendient
aux portes et couchent à la belle étoile.

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— Nous approchons, répète Orso. Et toujours
sans hésiter : « C'est par là. » Le nez au vent, il file
droit devant lui. Les aventures recommencent.
Un jour, dans une ville, il est pris en chasse par
des hommes terribles qui brandissent des lanières
pour l'attraper.

— Pas de chiens errants ici, dit l'un.


— À la fourrière! dit l'autre.
Ils ont des uniformes à boutons d'argent et un
képi sur la tête pour faire peur. Mais Orso est
brave. Orso n'a peur de rien. Comme il les fait bien
courir tout autour de la place! Ils lancent le lasso à
droite,

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pfuitt... il est à gauche. Ils courent sur lui, ils
croient déjà le tenir : « Je le tiens... Je l'ai... Ah!
l'animal! Il m'est passé entre les jambes. » Ils suent
à grosses gouttes, ils s'essuient le front, ils disent :
« Jamais eu affaire à un démon pareil. »
— Sûr qu'il doit être enragé, dit l'un.
— Faudra l'abattre. Il est dangereux, dit
l'autre. Alors une porte s'est ouverte et Orso s'y est
enfilé

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comme une flèche, suivi de Petit-Petit trotte-
menu derrière et rasant les murs. La porte donne
sur une cour où s'ouvre une autre porte, celle de la
liberté. En avant!
Quelle peur on a eue! Mais bientôt, après une
bonne course, on se retrouve à la campagne. Ce
n'est pas sans danger non plus. Il y a les faux
frères, ces dragons qui veillent aux portes des
fermes et que les fermiers quelquefois lancent, eux
aussi, sur les pauvres errants, la gueule écarlate et
béante, les yeux qui crachent le feu. En quel état
Orso est sorti un jour d'un combat contre un danois
grand comme un veau! Brave Orso, tout saignant
et à demi mort, il défend cher sa vie tandis que
l'autre le secoue comme un prunier.
— Tiens bon, Orso, je viens! a crié alors
Petit-Petit.
C'est risible, une si petite bête et qui a si peur,
toute ratatinée dans un petit coin sous une touffe
d'herbe. Mais Orso est en danger. Il n'hésite plus.
D'un bond élastique, le voici sur le dos du monstre,
et c'est vingt aiguilles acérées qu'il plante à vif de
toutes ses forces dans sa chair. Sous le coup, l'autre
lâche prise et s'enfuit en hurlant.
— Ah! mon brave Petit-Petit, dit Orso qui se

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traîne clopin-clopant, tu es un lion. C'est entre
nous désormais à la vie et à la mort.
« Je suis un lion », se répète Petit-Petit tout
gonflé, tout glorieux, et les pattes sont moins
douloureuses, l'estomac moins vide. On trotte mieux.

Un autre jour — et jamais vraiment ils n'avaient


si allègrement galopé sous un ciel rieur ni accompli
tant de chemin voici, horreur! qu'ils se trouvent
arrêtés à l'extrémité d'un champ par une rivière qui
passe là. Une jolie rivière toute fringante, sautillante
et cristalline au soleil, mais terriblement large, et qui
pourrait marcher sur l'eau? Que faire? Orso court,
d'un côté, de l'autre, à la recherche d'un pont; il n'en
trouve pas. Cependant, son nez lui dit bien qu'il faut
continuer droit au-delà de cette eau; et Orso ne résiste
jamais à son nez.
Il va falloir traverser à la nage, dit-il enfin.
Quoi? Petit-Petit a-t-il bien entendu? Entrer dans
l'eau? Il a tout enduré : la faim, le froid, la fatigue, les
coups des hommes, les dents des chiens, mais l'eau...
Non, cette fois c'en est trop. Cette fois c'est fini.
Adieu", Orso, je reste ici.
— Tu dis des bêtises, Petit-Petit. Qu'est-ce que tu
deviendras tout seul?

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37
— Je chercherai une maison avec une petite fille
comme Muriel qui dira : « Le joli petit chat. »
— Et si tu n'en trouves pas?
— Ou une bonne grand-mère qui dira : « Pauvre
petit chat perdu. »
— Je ne t'abandonnerai pas, Petit-Petit, dit Orso,
et il le saisit dans sa vaste gueule, le tire, le traîne.
Mais la terreur a rendu fou Petit-Petit, il a sorti
ses griffes, il frappe des quatre pattes au hasard. Orso
doit enfin le lâcher; il dit : « Pourtant, je t'aimais bien,
Petit-Petit. » Cependant, ce qu'il ne peut pas faire,
c'est ne pas suivre l'odeur, ne pas courir vers ceux qui
l'appellent là-bas, plus de très loin, il le sait
maintenant. Comme ces appels sont devenus vifs et
pressants! Ils emplissent tout l'espace autour de lui, à
le rendre fou, lui aussi, s'il n'obéit pas.
- Adieu, Petit-Petit.
Et il plonge. Mais que le courant est rapide! Quel
mal il a à se maintenir! Des cris désespérés lui
parviennent de la rive : « Orso! Orso! » Trop tard.
— Attends-moi! Je viens!
Petit-Petit a fermé les yeux. Il a sauté. C'en est
fait de lui. En une seconde, il n'est plus qu'une
poignée de poils roulée, précipitée, emportée,
disparue. Orso vainement se lance à sa poursuite :
« Ah! mon compagnon, s'écrie-t-il, faut-il que je te
perde ainsi! »

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Soudain, il l'aperçoit
qui file entre deux eaux
à grande vitesse; il
plonge, parvient à
l'arrêter dans sa course,
le saisit par la peau du
cou. Il s'agit maintenant
de tenir tête au courant,
mais c'est trop dur, il
glisse, il se sent
entraîné... Jeanpi,
Jacquotte, mes gentils
petits maîtres, je ne vous
reverrai plus.
Mais quoi? Que se passe-t-il? Ils sont arrêtés
tout à coup dans la descente, soulevés,
immobilisés. Des museaux pointus percent l'eau
autour d'eux, des yeux de partout les regardent. Ils
aperçoivent par transparence de longs corps rosés
et comprennent qu'ils sont étendus sur la masse de
ces corps serrés, comme sur un radeau qui serait
d'argent et de pierres précieuses. Cela brille sous
l'eau qui en est tout illuminée. Que c'est beau! Et
des voix de tous les côtés s'élèvent en gazouillis :
« Qui êtes-vous?

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— D'où venez-
vous?
— Où allez-
vous? Vous qui n'êtes
pas saumons, que
venez-vous faire
parmi nous?
— Prétendez-
vous nous suivre
ainsi jusqu'à la mer?
— Vous croyez-
vous poissons pour
vous mêler à notre
banc? »
— Oh non, non,
dit Petit-Petit, je ne
suis pas poisson du
tout.
— Où sont vos
nageoires pour vous diriger dans l'eau? Nous
voyons bien à votre maladresse que vous venez
de la terre. Sans nous, vous seriez déjà tombés
au fond comme deux sacs de plomb.
— Aimables saumons rosés, dit Orso, c'est
bien malgré nous que nous nous voyions entraînés
vers la mer, et nous ne désirions certainement pas y
aller.

40
- Non! Non! dit Petit-Petit. — Nous cherchions
seulement à atteindre l'autre rive.
A tant de naïveté, un fou rire parcourt le
joyeux peuple saumon. L'autre rive, mais c'est à
deux battements de nageoires. Oh! ces lourdauds
de terriens! Quelle bonne plaisanterie! Quelques-
uns piquent de la tête en bas et de la queue en l'air
dans une cabriole, tant ils s'amusent.
— C'est facile, dit le chef du banc, le plus
gros, le plus respectable, celui qui marche le
premier et conduit le troupeau.
Il fait tourner le radeau vivant et le dirige
jusqu'au bord d'une prairie où les deux passagers
sont mollement déposés sur l'herbe.
— Comment pourrais-je vous remercier,
excellents saumons aussi bons que beaux! dit Orso
lorsqu'il a repris pied sur la terre ferme.
— Laisse l'eau aux poissons et marche
sur la plante de tes quatre pattes, dit le vieux sage,
et de nouveau tous s'esclaffent à grands coups de
queue et de nageoires dans l'eau, se poursuivant,
s'éclaboussant.
Et soudain, ô merveille ! les voici qui dansent.
Dans un scintillement argenté et rosé, un ballet de
cent danseurs qui s'élancent d'un bond léger
comme un

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vol, se plient, se renversent sur eux-mêmes, puis
se laissent retomber dans une chute de la plus
délicate courbe. Salutations, révérences, pirouettes.
Oh! les bonds exquis, les gracieuses culbutes, les
jeux charmants! Tout cela éclaboussé d'eau en
gouttes de diamant, de soleil en gouttes d'or.
Jusqu'au moment où ces seigneurs vêtus de soie,
d'une dernière glissade, se renfoncent dans l'eau qui
devient un instant toute rosé, puis disparaissent.
— Avons-nous rêvé? se demande Orso qui se
frotte les yeux.
Ils restent un long moment sur la rive, muets,
immobiles, fascinés, à attendre, quoi? Qu'ils
reviennent peut-être?
Allons! Il faut repartir. Avec Orso, on ne rêve
jamais longtemps. Déjà il se dresse, se secoue en
éclaboussant les gouttes autour de lui, renifle
l'espace et se met en marche. C'est terrible. Ce grand
chien est terrible. Petit-Petit se sentait si bien, sur le
point de s'endormir dans une belle flaque de soleil à
même la mousse. Il n'est, lui, qu'un tout petit chat
qui a faim et qui est recru de fatigue. Il ouvre un
œil.
Le chien terrible est déjà parti. Il file sur ses
longues jambes. Il n'est déjà plus qu'un point à

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l'horizon, mais moi, je suis tout petit. Orso,
Orso, attends-moi !

Des jours, des nuits, des nuits, des jours. Petit-


Petit se traîne sur la route poussiéreuse. De
temps en temps, Orso se retourne pour lui
faire signe, ou il revient sur ses pas au galop
pour le secouer : « Du courage, mon petit
ami. » Puis repart en flèche. Il fait ainsi
deux fois le chemin; il est bien fatigué aussi,
mais une invincible certitude le soutient. Sous
l'aiguillon d'Orso, Petit-Petit a un sursaut, se
redresse, trotte quelques mètres, puis retombe.
C'en est trop.
Une fois qu'il gisait sur le bas-côté de la route,

43
tout aplati dans les broussailles, de bons petits
garçons qui se rendaient à l'école sont venus à
passer.
— Oh! Regardez, vous autres, un petit chat mort
au bord du fossé, dit une voix de garçon.
— Ne le touche pas, dit une autre voix de garçon.
— Il n'est pas mort, disent en chœur une
troisième, une quatrième, une cinquième voix.
Il est malade, blessé. Il a été écrasé par une auto,
sûr!

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— Non, il se lève. Il est vivant. Il n'est
pas malade, mais comme il est maigre. Et tout
tremblant. Il a peur. Il a faim. Il meurt de faim,
crient-ils tous à la fois.
Ils l'ont ramassé et le tiennent dans le creux de
leurs mains, tout tremblant en effet, et qui lève sur
eux des yeux suppliants : « Ne me faites pas mal;
j'ai confiance en vous. » Ils s'exclament : « Qu'il
est gentil! Pauvre petit! Crois-tu qu'il va mourir? »
- Moi, j'en avais un comme ça, noir et blanc
comme ça, et maigre comme ça, et au bout de huit
jours, fallait voir comme il était devenu beau.
Si je le retrouve ici ce soir en revenant, je le
prendrai et je l'emporterai chez nous; j'ai pas de
chat. - Eh! dis donc, pourquoi toi? J'ai pas de chat
non plus. C'est moi qui le prendrai.
— T'essayeras un peu pour voir, si tu l'oses.
— L'est pas à toi, dis donc!
Mais voici qu'un grand chien accourt, saute sur
eux comme pour leur reprendre le chat... Holà,
holà! chien, laisse-nous tranquilles.
— Comme il est maigre, lui aussi,
disent les garçons. Voyez, il a l'air de connaître le
petit chat. Ils se sont perdus ensemble. Il faut leur
donner quelque chose à manger.

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Et, d'un seul mouvement magnifique, ô les
braves, les bons enfants, les grands cœurs! ils ouvrent
leurs cartables, dénouent leurs gibecières, en sortent
les paquets qui contiennent leurs goûters, de gros
goûters de campagne avec du jambon', du lard, du
pâté, dans de grands quignons de pain — tout ce qu'il
faut à de pauvres affamés. Hum! le nez long d'Orso a
tout de suite flairé l'aubaine. Il bondit sur les
garçons... Bas les pattes!... Il pousse de petits cris
aigus, sa queue s'agite frénétiquement. La première
bouchée, que c'est bon! Petit-Petit a compris, lui
aussi, et il n'arrête pas de miauler.
— Eh là, chien, eh là! disent les garçons, pas
tout pour toi. Il en faut aussi pour le chat.
— Il mange même le pain.
— Et le fromage! Tu savais, toi, que les
chats mangent du fromage? La croûte et tout?
— Il fait ronron tout en mangeant, t'entends ça?
Une locomotive, on dirait.
— Il n'a plus peur de nous.
— Il est content.
— Ils mouraient de faim, disent les bons garçons
qui distribuent à la volée les morceaux de jambon, de
lard, les tartines de pâté.
— Eh! Eh! c'est assez, mes petits amis. Il faut

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47
que j'en garde un peu tout de même pour mon
goûter à quatre heures. J'aurai faim, moi aussi.
— Bah! dit le plus grand, et il lance jusqu'à sa
dernière bouchée. J'ai de l'argent, j'achèterai du
pain et du chocolat chez le boulanger en passant.
Seul, un petit gros est resté à l'écart, comme s'il
cherchait à se rendre invisible; il tourne le dos en
regardant ailleurs; il serre farouchement son sac
contre sa poitrine, mais cela n'échappe pas à ses
camarades. • Eh! dis donc, toi, tu n'as rien donné.
Pas d'histoire. Faut faire comme les autres; ça ne
serait pas juste, autrement. Allez, ouste, déballe ton
goûter et plus vite que ça!
— J'veux pas. J'ai faim, moi, hurle le petit
gros. Ils se jettent sur lui. C'est la bataille; il
proteste,
il défend son bien.
— C'est mon goûter, j'veux pas qu'on m le
prenne. Il est à moi.
Mais ses tartines lui sont vite arrachées et
passent dans la gueule d'Orso : « Ça lui apprendra.
» Le petit gros sanglote.
— Je le dirai à ma mère.
— Rapporteur !
— Je le dirai à mon père. - Hou! Hou!

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— Je le dirai au
maître.
La petite troupe
disparaît.
« En route ! »
dit enfin Orso qui se
redresse. Il passe
encore cent fois sa
langue sur ses
babines, ses yeux
ont retrouvé leur
éclat. Mais Petit-
Petit reste à ses
pieds, tapi en boule.
- Va-t'en tout seul,
Orso, et laisse-moi ici; je ne peux plus te
suivre. J'attendrai le retour de ce gentil petit garçon
qui a dit qu'il me prendrait et me rapporterait chez
lui. Tu l'as entendu aussi, n'est-ce pas?
Il est tout frémissant d'espérance. Pauvre Petit-
Petit, comme il est jeune et simple! Orso, lui,
connaît les hommes et les femmes :
— Le garçon te prendra peut-être, dit-il en
hochant la tête, mais quand les parents te verront si
maigre et si sale, ils diront : « II est malade. Ne le
touche pas. Chasse-le. »

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Petit-Petit baisse la
tête. Orso baisse la tête.
Ils reprennent la route à
tout petits pas, le dos
rond.
Encore des jours,
encore des nuits. Orso et
Petit-Petit sont
maintenant comme deux
ombres, une ombre de
chien et une ombre de
chat qui se soutiennent
l'une l'autre.
— Cette fois,
c'est bien fini, Orso,
je ne peux plus
continuer.
— Mais nous
sommes arrivés, Petit-
Petit. C'est tout près. Plus qu'un village à
traverser, deux ou trois champs peut-être. Je
reconnais tout. Nous y sommes. Plus qu'un petit
effort.
Hélas, le dernier effort est toujours le
plus pénible, le dernier kilomètre plus long que
tous les

50
autres réunis. Petit-Petit se traîne encore
quelques pas, encouragé par Orso : « Nous
approchons. » Puis, il retombe, plus plat qu'une
crêpe, sur le bord de la route; sa petite tête se
renverse de côté, ses yeux se ferment.
— Petit-Petit, supplie Orso penché sur lui, tu ne
vas pas te laisser aller. Écoute-moi. Réponds-moi.
— Je ne peux plus, Orso. Laisse-moi. Je ne
t'abandonnerai jamais, dit Orso.
Il tourne désespéré autour du petit corps sans
force comme pour chercher du secours, mais il n'y a
personne. Que faire? Que devenir? Alors que l'on
touche au but! Laisser Petit-Petit malade dans un
fossé, et rentrer seul à la maison après un si long
voyage qu'on a fait pour aller le chercher? Orso n'y
pense pas un instant. Il n'hésite plus. Il saisit par la
peau du cou son petit compagnon plus léger qu'une
plume, pauvre Petit-Petit au ventre vide.
Il le porte d'abord, puis bientôt il le traîne, car il
est bien maigre et bien faible, lui aussi. Des enfants
qui les voient passer s'apitoient : « Oh! le grand chien
qui porte le petit chat malade! » disent-ils.

Mais une nouvelle ardeur soulève Orso. Ce ne


sont plus seulement les odeurs des siens qui lui
arrivent,

51
c'est l'air de chez lui qu'il respire à présent. Il
approche de son pays. Il y est. Il reconnaît tout. Cette
ferme où il est venu, ce hangar à l'abandon. Il sait que
derrière ce bosquet de noisetiers, le chemin va
tourner et qu'il trouvera un lavoir où se désaltérer.
Puis, on coupera par un champ de luzerne, et... et...
Mais, oui! Tu entends, Petit-Petit, au sommet de cette
côte, les premières maisons de mon village
apparaîtront.
Tiens bon! Nous y sommes... Ah! Qu'est-ce que
je t'avais dit?... Regarde...
C'est le village. Une ruelle, d'abord, puis une
vaste place à peu près déserte à cette heure où la nuit
tombe.
Regarde, Petit-Petit, ici, ce sont les halles où je
vais au marché; c'est dans cette boutique jaune que
j'achète le pain, et la viande dans cette boutique
rouge.
Orso parle, parle; la joie de toucher au but lui a
rendu d'un coup ses forces. Petit-Petit ragaillardi
aussi se hâte à ses côtés, mais pas assez vite encore.
- Si nous arrivons trop tard, les portes seront
fermées.
Je vais aussi vite que je peux, dit Petit-Petit, et
toutes les cinq minutes, il demande : « Est-ce encore
loin? » Ces terres, ces champs, ces prairies,
toujours...

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— Là..,. Là... Tu vois ces toits là-haut.... Tu vois
ce chêne...
Et soudain, il s'échappe, court vers une barrière
en bois, hèle son petit camarade dans un cri de
triomphe. « Nous sommes arrivés. » Et hop! Il saute
d'un bond par-dessus la clôture dans un champ de
maïs : « Maintenant, je suis chez moi! »
— Nous y sommes! Nous y sommes! claironne-
t-il. Tu vas voir comme c'est beau. Tu vas voir
comme c'est grand. Regarde de tous les côtés autour-
de toi, puis en bas, puis en haut. Partout, c'est chez
moi! Ici, c'est le maïs. Je suis venu le planter au
printemps, et maintenant les épis sont mûrs. Je les
récolterai bientôt.
Que de maïs! dit Petit-Petit. Même le grand

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Orso a disparu entre leurs tiges immenses, sous
leurs larges feuilles.
Puis, ils pénètrent dans un vignoble aux
arbustes poudrés bleu de sulfate, aux grappes
lourdes qui pendent.
— Ce sont mes vignes, dit Orso.
— Que de vignes! dit Petit-Petit.
— Oh! Oh! dit Orso, connaisseur, en
mordant dans une grappe, le grain est à point. Je
vois que je reviens à temps pour les vendanges.
C'est un travail très important.

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Tout le monde s'y met du matin au soir. Je n'ai
pas une minute de répit.
A perte de vue au-dessus d'eux le coteau est
couronné d'une masse sombre de feuillage, comme
d'une chevelure frisée.
— Ce sont mes bois, dit Orso. C'est là que je
chasse le loup et le renard, l'hiver. Ce qu'il me faut
courir!
- Que de bois! dit Petit-Petit.
Ils arrivent enfin devant une grille fermée.
— Je te l'avais dit; ils vont être couchés,
dit Orso qui connaît dans les haies tous les trous par
où l'on entre lorsque les grilles sont fermées.
Il tire Petit-Petit à travers les broussailles. Leur
intrusion est saluée au loin par des aboiements
furieux.
— C'est Médor, le gardien de la ferme, dit Orso,
n'aie pas peur.
Et il crie très fort à l'intention de Médor :
- Holà, Médor, c'est moi, Orso, moi qui reviens!
La voix alors répond de loin :
— Quoi? C'est toi, Orso? Tout le monde ici te
croyait mort depuis longtemps. Pourtant, je reconnais
ta voix, je reconnais ton odeur. C'est bien toi.
Et dans son agitation, il réveille les poulets et les
canards du poulailler pour leur annoncer une si
grande nouvelle : « Orso est revenu! »

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— Cocorico! s'écrie le coq tout de suite
dressé sur son perchoir, l'œil aux aguets, la
crête en l'air. Orso est revenu, ce tracassier, ce
touche-à-tout. Adieu, notre tranquillité!
— II jouera à nous poursuivre en nous
faisant peur avec sa grosse voix, dit une poulette.
— Il mettra nos nids à l'envers, il gobera
nos œufs, dit une mère poule.
— Il courra derrière moi en me tirant par
la queue, dit le cochon.
— Il me mordra les jambes et le poitrail pour
que je galope sans arrêt, dit le cheval.
— Comme un essaim de guêpes, il
tourbillonnera autour de nous, piquant par-ci,
piquant par-là, disent les bœufs.
— Aïe, aïe, aïe! il est revenu, gémit
toute la basse-cour.
À ce tintamarre, Civa et Kâli sont sortis de leur
corbeille et ils sont montés sur le toit. Et que
voient-ils, là, juste au-dessous d'eux, sur le perron?
Les yeux leur sortent de la tête :
— Ce n'est pas possible, Civa, dit Kâli. C'est
bien lui, Kâli, dit Civa.
— Et... et l'autre? dit Kâli.
— Ce n'est pas possible, Kâli, dit Civa.

56
— C'est bien lui, Civa, dit Kâli.
— Le clochard, dit Civa.
— Le vagabond, dit Kâli.
Mais les fenêtres de la maison s'allument à leur
tour. On remue à l'intérieur. Une voix dit : « Qu'est-
ce que c'est que ce vacarme? » Une autre : « Qui va
là? » Enfin, la porte s'ouvre. Papa et Maman
paraissent en robe de chambre, puis Jeanpi et
Jacquotte encore ensommeillés. Ils poussent un grand
cri :
— Orso!
Puis, ils parlent tous à la fois :
— Oui... Non... Ce n'est pas lui. Ce n'est pas
possible... Comme il est maigre... Comme il est sale...
Orso... Depuis si longtemps que nous le cherchions
partout... Des annonces que nous avions mises dans
les journaux... Nous le croyions perdu... volé... Et il
est là... C'est lui... C'est bien lui... Et comme il nous
reconnaît... Comme il nous fait fête...
Oui, c'est moi, je suis revenu, je vous aime. Je
saute de l'un à l'autre. Que de baisers! Que de
caresses! Quelle joie! Je vous aime. Je suis heureux.
Tout le monde pleure. Tout le monde rit.
—Orso... Orso... répètent les enfants qui se
l'arrachent.
A ce moment, Jacquotte aperçoit une
petite

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boule de poils tapie toute misérable dans le
coin le plus obscur; elle se baisse, elle s'étonne :
— Un petit chat noir et blanc... Mais... mais...
Et, de nouveau, dans un cri :
Oh! Maman, c'est Petit-Petit, celui du bord
de la mer... Je le reconnais. J'en suis sûre.
— Tu n'y penses pas. De si loin, comment
veux-tu? Le petit chat passe de main en main :
— Tout de même... ça a bien l'air d'être lui...
Et la vérité se fait jour :
— Orso est allé le chercher! L'émotion est à
son comble :
— Comment ont-ils pu?... Tant de
kilomètres... Aller... Retour... Ces deux petites
bêtes toutes seules... Trouver leur chemin?... Et
se nourrir?... Par tous les temps...
Jacquotte et Jeanpi sanglotent, Maman a les
yeux pleins de larmes; elle dit :
— Est-ce possible? Ce petit chat, vraiment...
ce petit chat... il est... extraordinaire...
Puis elle se racle la gorge, tousse un bon coup,
se redresse, frappe dans ses mains :
— Vite, vite, tout le monde, à la cuisine! Deux
bonnes assiettes chaudes!

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