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Dialogues d'histoire ancienne.

Supplément

(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique


Frédéric Hurlet

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Hurlet Frédéric. (Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique. In: Dialogues d'histoire ancienne.
Supplément n°5, 2011. La notion d’empire dans les mondes antiques. Bilan historiographique. Journée de printemps de
la SOPHAU - 29 mai 2010. pp. 107-140;

doi : 10.3406/dha.2011.3496

http://www.persee.fr/doc/dha_2108-1433_2011_sup_5_1_3496

Document généré le 06/06/2016


Résumé
Cet article présente à propos de la notion d'empire une synthèse qui souligne les vertus et les
limites du comparatisme en histoire. Il comprend trois parties : un bilan historiographique
provisoire, une analyse critique du comparatisme appliquée à la notion d'empire et un tableau de
l'Empire romain comparé aux autres empires. Y est mis en particulier en exergue à partir de
l'exemple romain le récent déplacement des perspectives qui a conduit l'historiographie
contemporaine à distinguer l'analyse du phénomène de l'impérialisme de l'étude des formes
revêtues par l'État impérial. La comparaison montre que si l'Empire romain partage avec d'autres
empires une série de points communs (dilatation de l'espace à contrôler, prétention à
l'universalisme, identité « impériale »), il possède deux traits spécifiques qui le rendent
naturellement et définitivement unique : à savoir la forte attractivité de Rome et une forte
intégration des territoires conquis passant par une diffusion de la citoyenneté romaine d'abord aux
élites civiques, puis à partir de 212 à tous les habitants libres de l'Empire.

Abstract
(Re)thinking the Roman Empire. The challenge to historical comparison.
This paper presents a synthesis on the notion of Empire, underlying the virtues and the limits of
comparatism in history. It contains three parts: a provisional historiographical evaluation, a critical
analysis of comparatism applied to the notion of empire, and a picture of the Roman Empire
compared to other empires. It emphasizes the recent shifting of prospects which led the
contemporary historiography to distinguish between the analysis of the phenomenon of
imperialism and the study of the structures of the imperial state. The comparison shows that if the
Roman Empire shares with others common characteristics (as expansion of the space to control,
claims to universality, “imperial” identity), it has two specific features: Rome’s strong attractivity,
and integration of the conquered countries through the diffusion of the Roman citizenship, first to
the civic local élites, then from 212 to the free inhabitants of the Empire.
Dialogues d’histoire ancienne supplément 5, 107-140

(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique*

Frédéric Hurlet
Université de Nantes – CRHIA EA 1163

La décennie qui vient de s’écouler a coïncidé avec une floraison d’ouvrages


et d’études de toutes sortes sur les empires. Comme il fallait s’y attendre, Rome y
tient toujours une place privilégiée en tant que principale référence historique à
laquelle il a été et est encore habituel de comparer tout pouvoir hégémonique.
Non qu’elle représente un exemple d’empire en soi plus éclairant que d’autres,
mais elle a marqué les esprits dès le Moyen Âge par la longue durée de sa domina-
tion sur un vaste espace et a eu des héritiers, directs ou putatifs1. Elle nous a en

* Sortir des sentiers battus de l’histoire traditionnelle de l’Empire romain pour livrer une série
de réflexions de nature historiographique et comparatiste n’est pas une tâche facile pour l’historien
de l’Antiquité et j’ai pour cette raison demandé à plusieurs collègues de relire cet article de manière
critique. Je remercie en particulier mes collègues médiéviste et contemporanéistes de l’Université de
Nantes, N. Drocourt, B. Salvaing et Cl. Thibaud, qui ont traité dans leurs recherches à un titre ou un
autre des Empires byzantin, espagnol, français ou encore britannique, pour l’intérêt qu’ils ont porté à
cette étude et pour leurs compléments très utiles. Les antiquisants ont été également mis à contribu-
tion et j’adresse mes remerciements à P. Eich, J. France, E. Guerber, H. Inglebert et V. Marotta pour
leurs suggestions, notamment bibliographiques. Je n’oublie pas C. Vigneron-Rossiensky, elegantiae
arbiter, pour sa précieuse relecture. Ce bilan historiographique a été rédigé en concertation avec
Chr. Hoët-Van Cauwenberghe de manière à ce que les deux articles consacrés à l’Empire romain
soient complémentaires. Cette collaboration a été profitable et précieuse. Le thème des empires
étant complexe et caractérisé par une riche actualité bibliographique, il est d’autant plus nécessaire
de rappeler que les propos qui suivent n’engagent que l’auteur de ces lignes.
1 Sur la survie de l’Empire romain universel durant le Moyen Âge, non sans tensions, sous la
forme du Heiliges römisches Reich deutscher Nation, cf. Fried 2006.

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outre légué le terme d’empire, issu du latin imperium, quand bien même elle n’en a
pas inventé l’idée. Depuis longtemps, l’expression « Empire romain » fait partie
du vocabulaire courant des historiens de l’Antiquité et est souvent choisie comme
titre d’ouvrage pour caractériser une période de l’histoire romaine sans que cette
formulation pose le moindre problème. Il faut cependant reconnaître que la
définition même de l’« empire » ne va pas de soi. Dans la mesure où l’Empire
romain ne constitue ni le seul exemple de structure impériale, ni non plus le
modèle de référence à l’aune duquel il faudrait comparer les autres empires, il faut
s’entendre sinon sur la définition précise de cette forme d’État, au moins sur une
définition minimale, voire minimaliste. Y a-t-il des caractéristiques communes à
l’empire et à son fonctionnement, comme il en existe pour le royaume ou encore la
cité-État ? La réponse n’est pas évidente parce que Rome a fini par être gouvernée
par un princeps, qui n’était rien d’autre qu’un monarque, et n’a jamais pour autant
vraiment cessé de se présenter comme une Res publica, comme une cité-État.
Inversement, qu’est-ce qui différencie l’empire des autres structures étatiques ? On
voit que l’historien de Rome ne peut faire l’économie de réflexions préliminaires
d’ordre comparatiste et historiographique. Il faut tout d’abord présenter au sujet
de la notion d’empire un état de la question. Il ne faut pas non plus éluder les
questions que pose à l’historien toute démarche reposant sur la comparaison
historique.
La première difficulté intrinsèque est la polysémie du mot « empire »,
aussi bien durant l’Antiquité que de nos jours. Il est bien connu qu’en latin,
imperium renvoie au départ au pouvoir du (pro)magistrat ou du peuple Romain et
que ce n’est que progressivement, en tout cas pas avant Auguste, que ce terme a
désigné la sphère de compétences sur laquelle un tel pouvoir était effectif ainsi que
la vaste structure étatique qui a permis à Rome de contrôler un espace surdimen-
sionné2. On retrouve cette pluralité de sens dans les emplois contemporains du
terme « empire ». Il peut en effet désigner à la fois l’autorité sur un espace
déterminé, l’espace lui-même ou encore le système étatique donnant à l’autorité en

2 Sur les différents sens du terme imperium et leur évolution durant l’Antiquité, cf. en dernier
lieu Richardson 2008.

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question le contrôle de cet espace3. Ces significations ne sont pas exclusives les
unes des autres et peuvent se combiner, mais il importe au préalable de veiller à ne
pas les confondre. Il faudra en particulier distinguer empire et impérialisme plus
que cela n’a été fait jusqu’à présent.
Une autre difficulté qui s’attache à l’étude de l’Empire romain tient dans sa
très longue durée. Ce phénomène remarquable conduit à prendre en compte les
inévitables évolutions qui ont touché cette structure sur plus de six siècles et qui
font qu’il est plus difficile de l’étudier comme un seul bloc. Au-delà et en dépit du
sentiment profond de s’inscrire dans une continuité, l’Empire des Antonins n’est
en effet pas exactement comparable à l’Empire romain tel qu’il se présentait en
100 av. J.-C. et il a lui-même évolué de façon significative jusqu’à sa chute officielle
en 476 apr. J.-C. On peut d’ailleurs dire avec John Richardson que l’étude de
l’Empire romain dans son ensemble induit mécaniquement une dimension
comparatiste4, ne fût-ce que parce qu’il faut comparer l’Empire de Sylla avec celui
de Théodose. Une des plus importantes transformations qui s’est produite sur
plus de six siècles est de nature politique avec le passage de la République à un
régime de type monarchique. Le fait que l’Empire romain constituait une réalité
tangible avant la création du principat par Auguste rappelle a contrario que la
monarchie ne constitue pas une condition nécessaire à l’institution d’un empire et
à l’emploi d’une telle appellation. Concrètement, le mode de fonctionnement de
l’Empire romain républicain contraste avec ce que l’on observe à l’époque dite
impériale notamment par l’importance accordée à la guerre et la violence comme

3 Cf. à ce sujet Madeline 2007, 216-218, qui ajoute que l’empire peut renvoyer à une quatrième
signification, celle de l’ordre telle qu’il a été théorisé par Hardt et Negri 2000 lorsqu’ils définissent la
situation actuelle sous les traits d’un ordre mondial qui dépasse le cadre des États et qui ne doit pas
être identifié simplement avec les États-Unis, mais il faut préciser que cette dernière signification est
purement contemporaine dans le sens où elle est liée au phénomène de la mondialisation.
4 Cf. Richardson 2008, 3-4 qui précise que « The changes in the notion and style of empire are
not confined to differences between empires, but also occur within the history of a single group’s
exercise of power over others » et qui ajoute qu’il faut parler à ce titre des « Empires romains »
(The question that needs to be adressed is not, ‘What was the Roman Empire like?’, but rather,
‘How did the empire change in the long period of its overseas expansion?’, or even, ‘What were the
Roman empires like? »).

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moyens privilégiés d’action et de contrôle sur un espace de plus en plus vaste.


Comparer le processus de conquête si caractéristique de l’époque républicaine à
l’image idéalisée de la pax Romana, qui renvoie d’ailleurs plutôt à une pacification,
affichée par le pouvoir en place à partir du principat d’Auguste et tout au long du
Haut-Empire, relève du lieu commun. Pour ce qui est de Rome, l’empire n’est
donc pas réductible dans sa longue durée à une seule signification, ce qui revien-
drait à en appauvrir le concept. Il faut partir de l’idée d’une pluralité sémantique
dont une analyse historiographique peut donner un large aperçu.

Empire, impérialisme, formes impériales : un bilan historiographique provisoire


Pendant la plus grande partie du XXe siècle, et déjà au XIXe siècle, l’ap-
proche dominante a consisté à étudier l’Empire romain comme le résultat de
l’impérialisme dont il n’a pas manqué de faire preuve, voire à confondre ces deux
notions5. On s’est ainsi longtemps interrogé sur la nature même de l’impérialisme
romain (préventif ?, défensif ?, offensif ?, expansionniste ?, hégémonique ?), ques-
tion à laquelle Claude Nicolet a consacré une synthèse précieuse dans le dernier
chapitre de Rome et la conquête du monde méditerranéen6. Il faut également men-

5 Témoins de cette confusion, les propos introductifs de Palanque 1948 sont révélateurs :
« Qui dit impérialisme, dit État » (p. 5). Ce n’est pas la perspective défendue dans cette étude. On
comparera cette approche avec l’ouvrage plus récent de Le Roux, paru dans la même collection en
2005, qui s’intitule de façon significative L’Empire romain et dont la perspective est plutôt de
comprendre « un système de gouvernement du monde » (p. 5). Il s’agit en l’occurrence moins
d’étudier le phénomène de l’impérialisme que de comprendre comment l’Empire romain était gou-
verné. On mesure à quel point les problématiques ont été déplacées. La différence entre « empire »
et « impérialisme » a été soulignée dans l’essai de M. Hardt et A. Negri, mais à partir du présupposé
discutable selon lequel l’empire n’a pas de frontières : « Par ‘Empire’, toutefois, nous entendons
quelque chose de tout à fait différent de l‘impérialisme’… Au contraire de l’impérialisme, l’Empire
n’établit pas de centre territorial du pouvoir et ne s’appuie pas sur des frontières ou des barrières
fixées » (p. 16-17). Pour une présentation critique de la notion même d’impérialisme, cf. Eich et
Eich 2005, en particulier p. 4-7 qui ont choisi le concept de « state-building process » comme le
terme de référence pour expliquer la nature de l’expansion romaine.
6 Nicolet 1978. Sur l’impérialisme romain à l’époque républicaine, cf. aussi les actes des deux
colloques publiés par Hermon 1990 et Hermon 1996 ; plus récemment, cf. l’ouvrage collectif dirigé
par Traina 2008 et la synthèse historiographique de Hermon 2010.

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tionner l’ouvrage de William V. Harris, qui y défend l’idée que le désir de gains
économiques de différentes natures représenta tout au long de la période
considérée (327-70 av. J.-C.) un motif qui conduisit les Romains à déclarer la
guerre et à étendre leur imperium7. Il précise surtout que l’agressivité de Rome à
l’égard des autres peuples et sa supériorité sont à mettre sur le compte d’une
culture politique qui valorisa le phénomène de la concurrence au sein de l’aristo-
cratie et qui fit des vertus militaires un critère de différenciation entre aristocrates.
Il faudrait y voir une des causes profondes de l’expansion de Rome. Récemment,
Arthur M. Eckstein a pris le contre-pied de l’analyse de Harris en soulignant que
la volonté de conquête et cette tendance à la violence étaient partagées par d’autres
peuples que le peuple Romain, notamment à l’est de la Méditerranée8. Il ajoute
d’ailleurs que Rome a adopté une politique moins agressive et moins expansion-
niste que certains royaumes hellénistiques sous des monarques comme Philippe V
ou Antiochos III. Il développe dans le prolongement de cette idée une approche
dite « Realist », en vogue aux États-Unis durant la première décennie du XXIe
siècle, en défendant l’idée que Rome mit à profit la crise de la monarchie lagide
durant la dernière décennie du IIIe siècle av. J.-C. (à partir de 207) pour mettre fin
à l’échelle de la Méditerranée à ce qu’il qualifie de « multipolar anarchy » et qui
était une forme d’équilibre des pouvoirs. On y retrouve sans peine des concepts
forgés par la science politique contemporaine dans le contexte de l’après-
11 septembre 2001, Eckstein ne dissimulant à aucun moment sa dette à leur égard.
Ce sont bien entendu les spécialistes de l’époque républicaine qui ont été
les plus sensibles aux aspects impérialistes de la conquête par Rome d’un ensemble
territorial de plus en plus vaste. Des périodisations ont été ainsi introduites pour
prendre en compte les évolutions au sein d’un même empire et distinguer les
périodes plus troublées marquées par le phénomène de l’expansion militaire des
époques plus calmes. Cédric Brélaz explique en ce sens que « la domination
‘impériale’ reposerait donc sur deux attitudes distinctes, quoique complémen-
taires, assimilables à deux phases : une phase de ‘commandement’ et une phase

7 Harris 1979, 103-104.


8 Eckstein 2006a (cf. à ce sujet Hölkeskamp 2009) ; cf. aussi Eckstein 2006b et Eckstein 2008.

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d’‘administration’ »9. Dans l’introduction du récent volume collectif consacré aux


Dynamics of Ancient Empires, Jack A. Goldstone et John F. Haldon dissocient
pour leur part les « mature states » des « young states » en faisant entrer l’Em-
pire romain tardo-républicain dans la seconde catégorie et en expliquant que les
problèmes ne sont pas les mêmes selon que l’empire en question est à ranger dans
les « États mûrs » ou les « États jeunes »10.
L’étude de l’Empire romain sous l’angle de la domination hégémonique
exercée de fait par cette structure sur un espace déterminé a été nourrie par la
volonté et la tentation naturelle d’établir des comparaisons avec des expériences
impériales contemporaines. Il est bien connu que les empires coloniaux contem-
porains, en particulier britannique et français, se sont présentés comme les
héritiers et les continuateurs de l’Empire romain, qu’ils prétendaient par ailleurs
avoir perfectionné. L’intérêt pour ce type de questionnement a été relancé et
déplacé ces deux dernières décennies en relation avec la nouvelle situation
internationale qui résulte de la suprématie politique et militaire détenue de fait
par les Etats-Unis dans un monde devenu temporairement unipolaire après la
chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’URSS. Les comparaisons entre
l’Empire romain et le prétendu Empire américain se sont en effet récemment
multipliées aussi bien de la part des spécialistes de sciences politiques que des
historiens11. Parmi ces derniers, les contemporanéistes ne sont pas les seuls à se
livrer à des rapprochements et il faut signaler pour les antiquisants une étude de
Giuseppe Zecchini soulignant notamment les analogies formelles qui existent
entre les deux empires12. La comparaison est instructive, mais est-elle pour autant
justifiée ? Je ne le pense pas et il faut mettre ici en avant les limites de l’exercice.
Outre le très vaste intervalle temporel qui sépare ces deux empires, il y a une

9 Brélaz 2007, p. 142.


10 Goldstone et Haldon 2009, p. 17 ; cf. aussi Münkler 2008, 101-112.
11 Sur ce sujet, cf. un état de la question dans Roda 2005, qui offre un utile aperçu sur la manière
dont le précédent romain a été utilisé, exploité ou rejeté à des fins de comparaison avec le prétendu
Empire américain durant cette dernière décennie aux États-Unis aussi bien par les milieux néo-
conservateurs que dans des milieux politiques ne relevant pas de la même obédience politique.
12 Zecchini 2005.

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différence fondamentale concernant les modalités mêmes de l’hégémonie telle


qu’elle est ou a été exercée par l’un et l’autre empire. Alors que le prétendu Empire
américain, celui du XXe et du début du XXIe siècle, n’a jamais franchi officiel-
lement en tant qu’État les frontières des États-Unis d’Amérique (sauf dans le cas
d’Hawaï), Rome s’est dilatée progressivement à un point tel qu’elle a fini par faire
contrôler un espace de plus en plus étendu par ses représentants et développer le
mythe de l’empire universel13. Il est évident que la domination effective exercée
par Rome et les États-Unis à un moment ou un autre de l’histoire ne repose pas
sur les mêmes fondements, ni sur les mêmes structures –en particulier territoriales.
Comme l’a précisé Valerio Marotta14, dominer n’équivaut pas à gouverner et il
faut à ce titre dissocier l’hégémonie impérialiste (américaine) du gouvernement
impérial (romain). C’est à ce stade de l’enquête qu’il faut s’interroger sur les
formes mêmes revêtues par l’État impérial.
Une autre signification d’un terme aussi polysémique que celui d’empire
renvoie, nous l’avons vu, à un système politique déterminé. C’est à ce titre qu’il est
important de recentrer désormais le débat sur le fonctionnement de l’empire en
tant que structure étatique15, conformément à une tendance récente de l’historio-
graphie contemporaine. Dans un célèbre essai qui invitait déjà à ne pas confondre
empire et impérialisme 16 , Michael Doyle distinguait le « formal empire » de
l’« informal empire » à partir d’une étude de la manière effective dont l’autorité
impériale était exercée sur tel ou tel espace. Le premier type d’empire reposait

13 Sur les difficultés de fond que soulève une telle comparaison, cf. Viansino 2005 ; cf. aussi
Cardini 2009, en particulier p. 40 et 50.
14 Marotta 2009, p. 172 et n. 291 qui ajoute p. 165, n. 269 que « la comparazione… tra Impero
romano e Impero Statunitense, appare, già a un primo sguardo, una mistificazione ideologica ».
15 Cf. dans ce sens Godstone et Haldon 2009, p. 18 qui précise que « the key element that
defines “empires” here is not simply their origins but rather the mode through which states and elites
exercised power and defined their relationships to each other and the broader society » ; cf. aussi
Münkler 2008, 14-20. Pour un renouvellement des perspectives sur le thème des empires, on
consultera également avec profit Alcock, D’Altroy, Morrison et Sinopoli éd. 2001.
16 Doyle 1986, p. 19 : « Empires are relationships of political control by some political societies
over the effective sovereignity of other political societies… Imperialism is the process of establishing
and maintaining an empire ».

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principalement sur l’annexion et son gouvernement par des représentants du


pouvoir impérial placés à la tête de troupes, tandis que le second était fondé sur le
contrôle indirect des affaires intérieures et extérieures d’États légalement indépen-
dants par le biais d’élites collaborant avec le pouvoir impérial. William V. Harris a
appliqué ce mode d’analyse à l’Empire romain d’époque républicaine lorsqu’il
englobe dans l’espace impérial tel qu’il s’était constitué en 133 av. J.-C. l’Italie, les
provinces et des zones entrées dans l’obédience de Rome sans avoir été réduites en
provinces et formant ce qu’il appelle l’« informal empire »17. La juxtaposition
d’un empire de type formel à un empire de type informel constitue une des princi-
pales caractéristiques d’un Empire romain qui s’est lui-même défini à ses débuts à
travers la formule d’imperium populi Romani comme la sphère d’influence de
l’imperium des (pro)magistrats romains. Elle correspond parfaitement à la défini-
tion donnée par Polybe de l’Empire romain à son époque : non seulement les
provinces proprement dites, mais aussi l’ensemble des territoires où le peuple
Romain pouvait se faire obéir et exercer son hégémonie, ce qui inclut les rois et les
peuples à la fois amis, alliés et sujets de Rome18. Mais un tel imperium populi
Romani a évolué progressivement pour devenir un empire pleinement territorial,
processus auquel le principat d’Auguste a contribué de façon décisive19. Le résultat
final, qui se mit en place dans le courant du Haut-Empire, fut de faire de l’empire
un continuum de provinces et de reléguer vers les périphéries les États clients de
moins en moins nombreux20. L’histoire de l’Empire romain est donc l’histoire
d’un empire qui s’est constitué par un processus de provincialisation et qui a fini
par devenir un empire plus formel qu’informel. Si l’empire dit formel est par
définition une structure qui revêt des formes, encore reste-t-il à définir celles-ci,

17 Harris 1979, p. 105 où l’Empire romain comprend « all the places over which Rome
exercised power » ; cf. aussi Harris 2007, 513-515 ; cf. aussi, mais de façon plus critique sur l’utilité
de cette distinction entre le « formal empire » et l’« informal empire », Richardson 2008, 2-3.
18 Pol., III, 4, 3.
19 Telle est une des principales conclusions du livre récent de Richardson 2008 avec le passage de
l’imperium populi Romani à l’imperium Romanum.
20 Sur cette évolution, cf. les remarques de Ferrary 2008, 7-8.

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question à la fois évidente et complexe à laquelle l’historiographie contemporaine


n’a pas encore apporté toutes les réponses.
Le débat sur le concept d’empire en tant que structure étatique n’est pas
nouveau et déborde naturellement les frontières de l’histoire ancienne. Il a été
(ré)amorcé en 1973 dans un recueil de la Société Jean Bodin consacré à « la
notion d’empire dans l’histoire universelle » et dirigé par John Gillisen. Il a été
poursuivi en 1980 dans un volume coordonné par Maurice Duverger qui porte le
titre révélateur de « concept d’empire ». Vingt et un empires y ont fait chacun
l’objet d’une synthèse, dont cinq empires antiques, mais seule l’introduction de 23
pages rédigée par Maurice Duverger donne à l’enquête une dimension compara-
tiste, minorée par la conviction bien ancrée et pas totalement injustifiée que
« chaque société humaine, chaque civilisation demeure unique » (p. 6). La défini-
tion du concept d’empire qui y est donnée reste dans ces conditions minimaliste et
il faut reconnaître que l’on ne va guère au-delà de l’idée commune, déjà émise en
1718 par le linguiste français Gabriel Gérard, selon laquelle l’empire est un « État
vaste et composé de plusieurs peuples ». Il faut remarquer à propos de Rome que
la synthèse rédigée dans ce volume par Paul Veyne passe sous silence tout le
problème de l’organisation d’un gouvernement impérial21. Ce silence est remar-
quable en ce qu’il laisse entendre, pour reprendre les propos de J. Gaudemet dans
la discussion qui a suivi l’exposé de P. Veyne, que « le problème de la structure
d’organisation politique n’est pas nécessairement le plus important dans cette
notion d’empire » (p. 127). Il signifie en tout cas que la question des formes
impériales n’était pas encore d’actualité.
Dans un autre volume collectif plus récent qui se proposait d’étudier les
empires de Rome à Berlin, Jean Tulard proposait au contraire dès l’introduction
une définition préalable qui fait de l’empire une structure réunissant les cinq traits
distinctifs suivants : 1. l’espace ; 2. l’organisation centralisée de cet espace, passant
principalement par la mise en place d’un réseau routier ; 3. l’idée de « fusion » qui
débouche sur une unification des peuples soumis ; 4. l’existence d’une « civilisa-
tion » sur laquelle se fonde l’empire et dont sont écartés les peuples vivant en

21 Veyne 1980.

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dehors ; 5. la mortalité de tout empire (« l’empire est mortel ») 22 . Si cette


tentative de modélisation mérite d’être soulignée, elle est en partie erronée, l’idée
de « fusion » et l’existence d’une « civilisation » ne s’appliquant pas ou difficile-
ment par exemple aux Achéménides ou aux Ottomans23. Elle est en outre affaiblie
dans le reste du volume par un choix limité à l’Empire romain et à ceux qui s’en
réclamaient d’une manière ou d’une autre, excluant ceux que Duverger appelle
« les empires innommés par eux-mêmes ». Or toute analyse nominaliste qui
subordonnerait le statut d’empire à l’usage du terme imperium ou de ses dérivés
pose problème dans le sens où elle est dictée par un européano-centrisme, voire un
romano-centrisme désormais dépassé. Si l’on s’accorde sur l’idée qu’il y a eu un
Empire (néo-)assyrien, perse ou macédonien, il faut inévitablement s’interroger
sur les points communs, mais aussi sur les différences, entre ces empires et les
empires modelés sur l’expérience romaine.
Récemment, plusieurs enquêtes collectives menées en 2007-2009, indépen-
dantes les unes des autres, sont revenues de façon plus précise sur ce qui caracté-
risait l’empire en tant qu’État. La première se présente sous la forme d’un dossier
des Annales rassemblant plusieurs articles consacrés aux empires coloniaux.
L’introduction a défini une perspective originale de recherche en choisissant de
« porter le regard sur les éléments qui définissent les empires comme des formes
étatiques spécifiques, complexes et ambiguës »24. Les quatre articles que compte
cette livraison des Annales ne font pas à proprement parler entrer l’Antiquité dans
leur champ chronologique, à l’exception du premier, celui de Jane Burbank et

22 Tulard 1997, 9-14.


23 Il faut ajouter qu’ériger la mortalité des empires au rang de critère distinctif de ce type de
structure étatique est en soi problématique. Faut-il en effet penser que l’État-nation n’est pas
mortel ?
24 Annales Histoire, sciences sociales, 63, 2008, 490 ; cf. aussi dans le même sens dans ce volume
des Annales les propos très clairs de Schaub 2008, 640-641 : « Un chantier historiographique,
aujourd’hui très fréquenté, offre une souplesse beaucoup plus grande : celui des formes impériales.
Constructions institutionnelles fondées sur les principes d’agrégations asymétriques de territoires et
de populations diverses autour de modes d’allégeance plus ou moins contraignants, les empires sont
devenus objets d’attention parce qu’ils ne présentent à peu près aucun des traits spécifiques de l’État-
nation, si ce n’est l’investissement symbolique dans les représentations de la majesté ».

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Frederick Cooper, qui opère un retour à l’Empire romain à des fins de comparai-
son en insistant sur l’importance historique de l’édit de Caracalla de 212 pour
mettre en avant les enjeux de la citoyenneté dans les empires25. Il est ainsi rappelé
que les débats qui agitèrent les députés de l’assemblée constituante en 1946 à
propos de la nouvelle constitution de ce qui était l’Empire français font référence à
cet édit. Mais la problématique dominante rejoint une question fondamentale que
doit se poser l’antiquisant et qui est celle des modalités d’intégration des popu-
lations de la périphérie dans des empires pluriethniques. La réponse qui en est
donnée dans le dossier des Annales insiste sur l’existence d’une citoyenneté
« impériale » formalisée par l’octroi de droits spécifiques à de telles populations.
L’article sur l’Empire austro-hongrois est de ce point de vue emblématique. Il y est
précisé que loin d’être la prison des peuples qu’on a longtemps voulu y voir, cet
empire accorda des droits étendus à des minorités linguistiques et culturelles grâce
aux lois constitutionnelles de 186726. Il apparaît en tant que tel comme une
structure étatique viable qui n’était pas nécessairement perçue comme une forme
oppressive ou primitive d’État.
Les thématiques adoptées dans cette livraison des Annales rejoignent
certains des questionnements développés dans une série d’autres enquêtes conco-
mitantes dont le dénominateur commun était de recourir, chacune à leur manière,
à une démarche proprement comparatiste. Parue dans la revue Hypothèses en
2007, une recherche collective a regroupé quatre articles autour du thème suivant :
« L’empire et son espace. Héritages, organisations et pratiques ». Les exemples
choisis, au nombre de quatre, vont de l’Empire romano-byzantin à l’Empire
« américain ». Ils ont le mérite de s’inscrire dans la longue durée, mais le principal
inconvénient est leur forte hétérogénéité. C’est dans l’introduction qu’on y trouve
des outils conceptuels très utiles pour mieux appréhender la notion d’empire.
Fanny Madeline y exploite en particulier le néologisme d’« impérialité », défini
comme « la forme que prend le pouvoir dans le cadre des espaces polymorphes

25 Burbank et Cooper 2008, 495-531. Cf. aussi Burbank et Cooper 2010.


26 Cf. Judson 2008.

DHA supplément 5
118 Frédéric Hurlet

que sont les empires »27. La question des formes impériales est également posée
dans le volume sur les empires antiques et médiévaux que j’ai coordonné et qui
s’interrogeait sur la notion d’empire en tant que structure politique par le biais
d’une sélection invitant à la comparaison28. Je reviendrai infra sur les conclusions
de cette enquête. Parmi les travaux en cours qui traitent des empires comme
structures étatiques originales, on signalera enfin le projet collectif de recherche
coordonné par Peter F. Bang sur les empires dits « tributaires ». Il est intéressant
pour notre propos dans le sens où il rapproche dans une perspective comparatiste
particulièrement bien maîtrisée trois empires – romain, moghol et ottoman – qui
partagent une caractéristique commune formelle dans leur mode de fonction-
nement : à savoir la place prise par le tribut, la centralisation de sa perception et les
conséquences économiques qui découlent d’une extraction centralisée 29 .
Inversement, un ouvrage collectif consacré aux Empires atlantiques a cherché à
montrer de quelle manière et à quel rythme les dominations impériales exercées
sur les Amériques ont été remplacées par des formes politiques modernes30. Le
thème bien connu de la décomposition – lente – des empires dans un espace et à
une époque donnés peut ici servir à faire apparaître en négatif le modèle impérial
dont sont issus les actuels États-nations du continent américain.
Si les questions posées dans toutes ces enquêtes collectives témoignent
d’une réelle convergence, les réponses sont-elles pour autant identiques ? Il faut
convenir que la plupart du temps, les résultats peinent à dépasser le stade de
l’argument négatif : nous savons à coup sûr ce que l’empire n’est pas, mais il est
plus difficile de définir de façon positive les caractéristiques de l’impérialité. C’est
ainsi que l’idée selon laquelle l’Empire romain n’était comparable ni de près ni de

27 Madeline 2007, 223. Utilise également le terme d’« impérialité » (« Imperialität ») Münkler
2008.
28 Hurlet 2008, en particulier p. 11.
29 Le projet s’intitule « Tributary Empires compared: Romans, Mughlas and Ottomans in the
Pre-industrial World from Antiquity till the Transition to Modernity », cf. à ce sujet
http://tec.saxo.ku.dk ; cf. aussi Bang 2009a. Parmi les résultats de ce projet, on consultera les actes
du colloque publiés par Forsén et Salmeri 2008.
30 Morelli, Thibaud et Verdo 2009.

DHA supplément 5
(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique 119

loin à un État-nation moderne fait aujourd’hui l’unanimité31. Cette analyse ne


nous dit toutefois pas à quelle catégorie plus générale cet État appartient et ce qu’il
partage avec d’autres structures étatiques auxquelles le nom d’empire a été accolé, à
moins de dire que l’Empire romain est unique – ce qui n’est pas non plus
totalement faux, j’y reviendrai. L’état d’avancement des travaux sur cette question
est variable d’un pays à l’autre, d’une tradition historiographique à l’autre, et il faut
se garder de toute généralisation, mais il est un fait que les succès rencontrés dans
le monde occidental par un État moderne fondé sur l’idée de nation ont contribué
à rendre moins visible l’État impérial et dissuadé jusqu’à un certain point les
historiens de faire de l’empire une forme d’État comme une autre32. Ce chantier
est à peine ouvert pour l’Antiquité, mais il débouche sur des questionnements qui
ne relèvent pas que du politique, par exemple sur l’étude des sociétés impériales en
tant que telles, question qui était déjà au cœur du dossier publié dans les Annales.
L’existence caractérisée d’un État impérial a en effet pour conséquence de ne pas
faire ipso facto des peuples périphériques vivant au sein de l’Empire romain des
nations dominées par un État centralisateur et hégémonique : l’oppression n’est
pas absente de l’histoire de l’Empire romain et a pris un tour marqué à certaines
époques (par exemple à Rome à l’époque tardo-républicaine) plus qu’à d’autres
(sous le Haut-Empire romain), mais elle n’est ni systématique ni le produit du seul

31 Cf. Le Roux 2009a, p. 147 : « Ni le concept d’unité ni la nation ne sont désormais des critères
jugés satisfaisants lorsqu’il s’agit de modélisation » ; cf. aussi Le Roux 2009b, p. 390 et 395 : « Il faut
éviter en ce cas le piège des identités modernes, promues par le développement assez récent des États-
nations et des régions-nations » ; cf. aussi Hurlet 2009, p. 4-5.
32 On ne soulignera jamais assez à quel point la victoire des nations dans notre monde occidental
a pesé dans la difficulté à percevoir ce qu’est un empire ; comme le dit Martinez-Gros 2007, p. 280 à
propos de la France, « le débat sur l’État a occulté la réflexion sur l’empire » ; cf. aussi Madeline
2007, 221 qui explique à propos de l’historiographie française que « l’un des obstacles majeurs au
développement d’un champ de recherche sur l’empire a été le développement des réflexions sur le
concept d’État, qui ont été beaucoup plus mobilisatrices de ce côté-ci de la Manche ». Elle est
particulièrement bien placée pour affirmer cette idée en tant qu’élève d’un spécialiste de l’« État » à
l’époque médiévale, J.-Ph. Genet. On retrouve désormais dans l’historiographie contemporaine un
scepticisme prononcé quant à l’idée de faire de l’État-nation « une catégorie structurante de
l’analyse historique » (comme le souligne à juste titre Ben Ghiat 2009, 9 et 13 ; cf. aussi Armitage
2009, 58-61 et 72 ainsi que Stoler 2009, 331).

DHA supplément 5
120 Frédéric Hurlet

fait impérial. Le cœur du problème est celui de la définition, minimaliste, à partir


de laquelle nous pouvons nous entendre pour parler d’empire avec un minimum
de cohérence et de profondeur historique.

La comparaison en histoire : quelques remarques de méthode


Toute comparaison de l’Empire romain avec d’autres États qualifiés d’ordi-
naire d’empires, pour nécessaire qu’elle soit si l’on veut aboutir à une meilleure
compréhension du concept, pose de nombreuses questions méthodologiques dont
on peut se demander si elles offrent des réponses satisfaisantes33. Une telle tenta-
tive heuristique est et sera toujours marquée par la tension entre la diversité des
expériences historiques, voire leur originalité intrinsèque, et le besoin de trouver
des analogies entre des structures auxquelles on donne une même dénomination34.
M. Duverger rappelait déjà que « chaque société humaine, chaque civilisation
demeure unique » et qu’« il n’est pas sûr qu’on aboutisse à un concept (d’empire)
clairement défini » (p. 6) ; il ajoutait un peu plus loin que « peut-être ne
parviendra-t-on jamais à élaborer un véritable concept d’empire –je veux dire : un
concept opératoire » (p. 7). Cet avertissement lancé il y a trente ans est toujours
d’actualité et il faut reconnaître qu’entre l’Empire romain et les empires coloniaux
contemporains, les différences sont au moins aussi importantes que les ressem-
blances, sinon plus. Les difficultés sont multiples, au moins au nombre de trois.
— L’empire n’est pas une forme d’État simple, mais il se combine d’ordi-
naire à une forme antérieure pour se transformer en une structure originale et
protéiforme. C’est ainsi que les empires gréco-macédoniens étaient par leur
origine des royautés et se présentaient officiellement comme des basileiai35. Quant
à l’Empire romain, il n’a jamais cessé de se revendiquer comme une cité-État, une
Res publica, même au faîte de sa puissance quand il était placé sous le contrôle
d’une monarchie dynastique. On ajoutera dans le même sens que les empires

33 Sur la méthode comparative et les problèmes qu’elle soulève, cf. les remarques de Genet 2007,
4-8.
34 Comme l’a souligné Bang 2009b.
35 Cf. à ce sujet L. Capdetrey 2008 et l’article de L. Sève dans ce numéro des DHA.

DHA supplément 5
(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique 121

coloniaux d’époque contemporaine se sont présentés en métropole comme des


États-nations au même titre que les autres États occidentaux. Le caractère compo-
site de la construction impériale est une réalité qui résulte du phénomène de
dilatation d’un État originel par voie de conquêtes, d’héritages (on songe pour
Rome aux provinces d’Asie ou de Cyrénaïque, dont elle hérita à l’origine) ou de
mariages (ce dernier cas n’étant pas attesté durant l’Antiquité).
— De la même manière qu’il ne faut pas écarter systématiquement de
l’enquête les empires « innommés », il faut éviter de rapprocher à toute force
deux empires portant la même dénomination36. C’est ainsi qu’on s’accorde aujour-
d’hui à dire qu’il existe un fossé entre l’Empire colonial français et l’Empire
romain, alors même que le premier a affirmé être l’héritier du second par exemple
en Afrique du Nord 37 . Certaines comparaisons sont ainsi plus légitimes que
d’autres et il n’est pas déraisonnable de penser que l’Empire romain a autant, sinon
plus de points en commun avec des empires synchroniques provenant d’une autre
aire culturelle et partageant des traits typologiques (avec les Empires parthe et
chinois ou encore moghol par exemple, qui sont des empires « tributaires »38)
qu’avec des empires postérieurs de plus d’un millénaire. De manière générale, il
faut se méfier de l’enquête terminologique et ne pas trop en attendre en matière de
comparatisme, même s’il ne faut pas nier qu’elle présente l’avantage de faire mieux
comprendre comment les acteurs se représentaient eux-mêmes ce que l’historien
peut décrire comme un empire ou des formes d’impérialité. Il existe de fait une
variété de formules attestant que chacune des expériences historiques a inscrit la
notion d’empire dans un vocabulaire qui lui est propre et qui témoigne d’une

36 Cf. dans ce sens Bang 2008 qui part de l’idée que les différences entre Rome et les empires
contemporains sont trop importantes pour nous permettre de procéder à une comparaison
fructueuse et qui préfère pour cette raison la comparaison avec l’Empire moghol parce qu’ils sont
tous les deux des empires dits « tributaires ».
37 Sur le rapprochement entre l’Empire romain et l’Empire colonial français tel qu’il fut opéré à
la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle à partir de la présence française en Afrique du Nord,
cf. e.g. Février 1989, 84-89 et Nicolet 2003, 252-254.
38 C’est ainsi que la comparaison de l’Empire romain avec l’Empire chinois, tous deux des
empires « tributaires », est devenu non sans fondement un lieu commun historiographique. Cf.
récemment Mutschler et Mittag 2008 ; Scheidel 2009 et Scheidel à paraître.

DHA supplément 5
122 Frédéric Hurlet

volonté de s’inscrire dans une continuité. Le terme d’imperium n’est pas uniforme
et ne prend pas le même sens selon qu’on se situe sous l’Empire romain des deux
premiers siècles apr. J.-C. ou sous les Carolingiens. Dans le premier cas, c’est la
notion de pouvoir et d’espace qui prime, tandis que le second fait apparaître une
dimension eschatologique par laquelle se manifeste l’idée d’union des peuples dans
le Christ et qui donne à imperium la signification d’espace religieux comme espace
de propagation et de dilatation de la religion chrétienne. Le meilleur exemple de la
confusion qui pourrait résulter d’une trop grande importance accordée à la termi-
nologie est celui que nous appelons le « Saint-Empire romain germanique » et
qui est d’ordinaire qualifié à partir du milieu du XVe siècle de « Heiliges römisches
Reich deutscher Nation ». Nous savons qu’il se présente dans la continuité de
l’Empire romain, mais il ne faut pas oublier qu’il utilise pour se dénommer non
pas le terme d’imperium, mais celui de « Reich », qui n’évoque nullement par lui-
même l’idée d’empire, mais renvoie plutôt au regnum et témoigne de la tension
entre l’universalité de l’Empire et son recentrage sur un territoire germanique.
L’analyse terminologique témoigne de la prédominance d’une certaine diversité en
la matière, mais cela ne signifie pas qu’il n’a pas existé de forme minimale (ou
minimaliste) de structure étatique à laquelle il faut donner le nom d’empire, même
si l’on s’accorde à dire que le choix du terme empire est purement arbitraire, dicté
par une forme de romano-centrisme dans le sens où l’Empire romain a été long-
temps vu comme un modèle avant lequel rien n’avait existé en terme d’empire.
Une fois la diversité constatée, analysée et expliquée, la meilleure manière de
progresser est de voir ce qui rassemble les différents empires dans leur mode de
fonctionnement.
— Tout autant que le principe même du comparatisme, la méthode
comparative prête elle-même à discussion. M. Duverger rappelait que « l’analyse
comparative des systèmes historiques suppose qu’on tienne toujours les deux
bouts de la chaîne : celui de la théorisation, celui de l’analyse particulière » (p. 7).
Tout le problème est précisément celui de l’articulation entre théorisation et
analyse particulière. Deux démarches principales sont attestées. Elles ont co-existé,
et coexistent d’ailleurs toujours. On peut tout d’abord commencer par une analyse
conceptuelle qui cherche à arriver sinon à une définition de l’empire, en tout cas à

DHA supplément 5
(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique 123

une discussion serrée sur l’usage de ce terme, avant de soumettre le modèle qui en
est sorti à l’épreuve de l’histoire et de l’accumulation des faits. Mais cette
démarche inductive fait problème, car il existera forcément toujours l’un ou l’autre
empire dont les caractéristiques principales ne correspondent pas à la définition de
départ. L’autre démarche, plus historienne me semble-t-il, peut être qualifiée de
déductive dans le sens où elle part d’expériences impériales particulières (on
choisit ainsi un nombre plus ou moins élevé d’empires) et leur applique une grille
de lecture pour examiner ce qui rassemble les constructions impériales sélection-
nées, mais aussi éventuellement ce qui les sépare. Elle a été mise en œuvre par
M. Duverger et J. Tulard à partir d’exemples choisis en nombre variable et selon
des critères différents : vingt et un, qui regroupent dans le premier volume les plus
importants des empires à l’échelle de l’histoire universelle (des Empires mésopo-
tamiens à l’Empire soviétique en passant par les Empires africains) ; neuf traitant
dans le second volume l’Empire romain et les empires « occidentaux » qui ont
pris Rome comme modèle. Le même canevas a été retenu dans l’ouvrage collectif
que j’ai coordonné, avec cette spécificité que le champ chronologique couvert par
l’enquête a été resserré (Antiquité et Moyen Âge) de manière à éviter de comparer
ce qui est plus difficilement comparable. Le non-recours dans ce volume à un
modèle théorique, quel qu’il soit, a été posé comme un point de principe et a eu
pour effet de déplacer l’étude proprement comparatiste dans la conclusion que j’ai
rédigée avec John Tolan et qui se présente comme une synthèse de la somme des
analyses particulières39. Les points communs entre les différents empires qui ont
fait l’objet de l’analyse comparative permettent d’aboutir dans ces conditions non
pas à une définition de l’empire, ni à un concept, mais à un idéal-type qui n’a de
sens que par rapport à la liste constituée.
L’ensemble des questions qui viennent d’être soulevées souligne que toute
comparaison historique continue à représenter un défi. L’inflation bibliogra-
phique de ces dernières décennies a contribué à renforcer les difficultés intrin-
sèques en la matière en élargissant le spectre du champ historique et en multipliant
ainsi les possibilités de comparaison, sans être pour autant synonyme de progrès
automatique dans notre connaissance du passé. L’unicité de chacune des expé-

39 Hurlet et Tolan 2008.

DHA supplément 5
124 Frédéric Hurlet

riences impériales en est sortie renforcée, mais elle ne signifie pas qu’il faut cesser
de s’interroger sur un terme aussi connoté, souvent négativement d’ailleurs, que
celui d’empire. La comparaison entre des structures étatiques auxquelles nous
donnons le même nom reste naturelle et ne doit pas être condamnée en tant que
telle, même si elle est dans la pratique désormais plus difficile à mettre en œuvre.
L’ouverture de l’histoire aux autres sciences humaines et sociales a eu pour
conséquence d’élargir le champ de la comparaison et de ne plus faire de l’Empire
romain, ni des Empires coloniaux, un modèle de référence. Pour être efficace, la
définition d’un modèle théorique doit reposer sur une observation préalable et
empirique du mode de fonctionnement des empires et de leur propre repré-
sentation en tant qu’État à partir d’un échantillon aussi représentatif que possible
et choisi en fonction de l’objectif à atteindre. Une enquête sur les empires durant
l’Antiquité sélectionnera ainsi dans l’immense accumulation des données tirées de
l’histoire universelle un nombre aussi élevé que possible d’États qui ont droit au
qualificatif d’empire pendant la période donnée. C’est cette recherche que j’avais
commencé à coordonner dans le volume collectif paru en 2008 et qui avait fait
émerger l’idée selon laquelle les empires de l’Antiquité et du Moyen Âge
méditerranéen et occidental partageaient cinq caractéristiques principales : senti-
ment de s’inscrire dans une continuité historique, existence d’un ou plusieurs
pouvoirs centraux forts, relation de ce ou de ces centres avec les périphéries,
universalisme et identité « impériale ». On n’ira pas jusqu’à considérer chacune
d’entre elles comme une condition indispensable à l’emploi du terme générique
d’empire et à sa définition, mais on retiendra que chacune des expériences
impériales prises en compte a articulé à sa manière ces cinq traits communs ou la
majorité d’entre eux en tout cas40. C’est précisément leur articulation qui est

40 C’est en ce sens qu’il est illusoire de penser qu’on pourra jamais donner de l’empire une
définition qui vaille pour toutes les expériences historiques impériales. Sur la tendance –récente– de
dépasser l’obsession de la définition, cf. l’introduction de Ben Ghiat 2009 ; cf. aussi Burbank et
Cooper 2010 qui mettent en avant l’idée qu’il existait une logique impériale délimitant un répertoire
disponible d’options politiques. Münkler 2008, 15-20 a défini pour sa part des « caractéristiques »
de l’empire, au nombre de trois, qu’il oppose aux caractéristiques de « l’État territorial institu-
tionnalisé », en l’occurrence l’État-nation : à savoir la flexibilité des frontières ; une forme de
souveraineté fondée sur une inégalité de droit entre les divers groupes vivant au sein de l’empire ; une

DHA supplément 5
(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique 125

importante dans le sens où elle a généré pour chacune des expériences impériales
une forme spécifique d’empire. Les propos qui suivent sont l’occasion de revenir
sur chacun de ces dénominateurs communs et de chercher à comprendre plus
spécifiquement dans quelle mesure et comment ils peuvent être appliqués à
l’échelle de l’Empire romain.

L’Empire romain comparé aux autres empires


Le premier trait qui rattache l’Empire romain à d’autres expériences
impériales est l’espace, déjà mis en avant par J. Tulard et F. Madeline, que les
empires se devaient de maîtriser et qui résultait d’un processus de dilatation
passant à Rome principalement par l’armée et la conquête. Dans le contexte
antique où la communication se concrétisait obligatoirement par des déplace-
ments physiques de personnes ou de courriers, la tâche était d’autant plus
complexe que les territoires à contrôler étaient étendus. Pour l’Empire romain qui
a fini par s’étendre du détroit de Gibraltar à l’Euphrate, le principal défi résidait
moins dans sa diversité ethnique, j’y reviendrai, que dans la coordination d’une
politique faisant vivre ensemble un grand nombre de peuples dans un très vaste
ensemble géographique et dans la durée. La question de la gestion des espaces par
une autorité impériale renvoie au mode d’administration de l’empire, thème en
vogue qui a fait pour Rome l’objet de nombreux travaux importants publiés
depuis près d’un demi-siècle par Fergus Millar, Werner Eck et Rudolf Haensch41.
Elle pose la question plus générale de la validité ou non d’un modèle déjà ancien et
toujours utilisé par les historiens, celui des rapports entre centre et périphéries,
dont il faut reconnaître qu’il a été et ne cesse d’être remis en question. Le statut de
modèle historiographique au rang duquel l’Empire romain a été élevé a fortement

dynamique du pouvoir qui ne repose pas uniquement sur une impulsion donnée par le centre et qui
prend également en compte les initiatives venant de la périphérie. Cf. aussi, de manière quelque peu
différente, Cardini 2009, 33-34 qui parle de cinq « conditions » ou « requisiti » pour être autorisé
à parler d’empire : en l’occurrence l’universalisme, la détention d’une plenitudo potestatis, une force
militaire en conséquence pour remplir ces missions, la capacité à créer un système de relations
diversifiées, la sélection d’élites pour gouverner l’empire.
41 Cf., e.g., Millar 1977 ; Millar 2004 ; Eck 1995 ; Eck 1998 ; Eck éd. 1999 ; Haensch.

DHA supplément 5
126 Frédéric Hurlet

contribué à faire valoir l’idée selon laquelle il y avait un centre unique et à valoriser
la notion même de centre dans la gestion des espaces impériaux pluriethniques. Il
faut reconnaître que pour ce qui concerne l’exemple romain et son prolongement
byzantin, le centre était clairement identifié et éclipsait tous les autres lieux de
pouvoir : il s’agissait bien entendu de Rome, à laquelle succéda Constantinople
considérée comme une seconde Rome à bien des égards – en particulier pour sa
démographie et son attractivité. La centralité de ces deux villes à l’échelle de
chacun de ces deux empires n’est pas sérieusement contestable42. Il suffit de rappe-
ler le célèbre témoignage de l’Éloge de Rome par Aelius Aristide, au milieu du IIe
siècle apr. J.-C., qui n’est pas qu’une vue de l’esprit ou une description purement
rhétorique43, pour voir à quel point Rome attirait à elle ressources de toutes sortes
et prestige lié à un passé glorifié et à la présence du pouvoir impérial au cœur de
l’Vrbs. Il fallait en outre, ne l’oublions pas, nourrir environ un million d’individus
vivant à partir du Ier siècle à l’intérieur de ce monstre démographique qu’était la
Rome impériale de l’Antiquité.
L’historiographie récente a nuancé le modèle du centre unique en
montrant que la situation pouvait être plus complexe. Il ressort en effet que les
caractéristiques des Empires romains et byzantins, notamment leur forte centra-
lité, ne peuvent être appliquées à toutes les formes d’empire de façon uniforme et
mécanique. L’exemple de l’empire carolingien montre ainsi qu’il pouvait exister ce
que Geneviève Bührer-Thierry a appelé « une pluralité de lieux de pouvoir plus
ou moins hiérarchisés », ainsi qu’une « segmentarisation des espaces politi-
ques »44. C’est en ce sens qu’il a été montré que si Aix-la-Chapelle fut la résidence
privilégiée –mais jamais unique– du souverain dans la première moitié du IXe
siècle et le principal espace de représentation du pouvoir impérial, elle ne fut
jamais le lieu embryonnaire à partir duquel l’empire fut unifié et centralisé.
Une conclusion semblable vaut pour le Saint-Empire romain germanique45. On

42 Cf. Nicolet1988, 7-8 et 206 ; Guerber et Hurlet 2008, 83-88 ; Cheynet 2008, 136.
43 Comme le rappelle à juste titre Schiavone 2003 [édition originale en italien datée de 1996],
18-19.
44 Bührer-Thierry 2008, 152-153.
45 Cf. Monnet 2008.

DHA supplément 5
(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique 127

pourrait multiplier les exemples qui nous autorisent à parler non pas d’un centre,
mais de plusieurs centres, et pas seulement pour les empires 46 . La théorie
polycentrique n’apparaît finalement ni comme l’exception, ni non plus comme la
norme, les Empires romain et byzantin représentant de toute façon des cas
particuliers d’autant plus modélisés qu’ils furent exceptionnels. Par ailleurs, au
sein de l’Empire romain, il ne faut pas non plus négliger dans le système d’échan-
ges entre centre et périphéries la place prise par les pôles régionaux à la promotion
desquels Rome a fortement contribué en favorisant telle cité plutôt que telle autre.
C’est ce que Philippe Leveau a récemment mis en évidence en affinant un modèle
théorique qui ne remet pas en question le modèle « centre-périphérie » dans le
sens où il souligne la subordination des territoires conquis à Rome et à son armée,
mais le précise en soulignant que « la diversification régionale (à l’œuvre sous
l’Empire romain) fut le résultat de l’interaction de facteurs internes conduisant à
l’émergence des pôles régionaux »47. On a ainsi assisté à un processus de hiérar-
chisation des espaces, ne fût-ce que parce qu’un lieu ne vaut pas nécessairement
l’autre dans le mode de gestion des empires. Pour l’exemple romain, Rome –
l’Vrbs – fait incontestablement figure de centre de gravité avec lequel aucune autre
cité n’a pu ni voulu rivaliser avant le développement de Constantinople aussi bien
dans un domaine strictement économique ou administratif qu’en termes de
représentation du pouvoir impérial et de sa majesté.

46 Dans une étude consacrée à l’« Empire » de Philippe II, Jeanne 2007 écrit qu’« à l’étude des
rapports entre centre et périphéries doit se substituer celle des rapports entre des ‘centres’ » (p. 255).
Il illustre cette théorie en étudiant les rapports non pas entre Madrid et d’autres centres, mais entre
deux centres « décalés » à la considérable importance économique et politique, la Nouvelle-Espagne
et Rome, et ce à travers trois trajectoires individuelles (un Franciscain et deux Jésuites). Il faut
toutefois souligner que la place de Rome après l’Empire romain est un cas difficile à traiter, Rome
étant resté le siège du pouvoir religieux catholique jusqu’à nos jours et plus qu’un lieu de mémoire, le
point d’ancrage des empires chrétiens, puis catholique, à vocation universelle, en particulier de leur
légitimité. Rome n’est pas un exemple neutre : est-elle vraiment un excellent observatoire pour étayer
cette idée d’une multiplicité des centres ?
47 Leveau 2007, 669-670 qui ajoute que ce processus de différenciation régionale générée par
Rome conduisit à une dynamique positive de développement économique et aboutit à une situation
nouvelle qui ne consistait pas en une simple reproduction de l’ancienne situation.

DHA supplément 5
128 Frédéric Hurlet

Il ne faut pas aller trop loin non plus dans ce débat théorique, le risque
étant au bout du compte de ne plus voir que des centres et d’ignorer une réalité
incontestable, à savoir qu’il existait bel et bien des périphéries. Ce qui importe en
priorité dans une analyse du fonctionnement des empires n’est pas l’étude des
sociétés périphériques provinciales en tant que telles, mais leur mode de
communication avec le(s) centre(s). Il faut souligner que l’administration de
l’Empire romain est un domaine de recherche pour lequel des progrès notables ont
été enregistrés ces dernières décennies. Il n’est d’ailleurs pas interdit de penser que
le choix de la question mise aux concours du CAPES et de l’agrégation en 2009 et
2010 en France, « Rome et l’Occident », dont la thématique principale est d’étu-
dier les relations multiformes entre Rome et l’Occident entre le IIe siècle av. J.-C.
et le IIe siècle apr. J.-C., est venu sanctionner cette évolution historiographique48.
Nous savons mieux désormais de quelle manière et dans quelle mesure les hommes
et les informations circulaient à l’intérieur de l’Empire romain. On retiendra la
thèse générale d’un monde romain où, sans être comparable à notre époque, la
mobilité des personnes et des objets constituait une réalité physique incontestable,
ainsi qu’une nécessité vitale pour gérer un aussi vaste espace. Les moyens de
communication et les structures qui prenaient en charge les échanges de toutes
sortes ont fait l’objet de multiples études, notamment à travers la prise en compte
des modes de transport (terrestres et maritimes), de la poste impériale (vehiculatio,
devenue cursus publicus) ou encore du rôle joué par les ambassadeurs envoyés par
les cités de l’Empire49. A été également maintes fois étudiée ces derniers temps la
correspondance en tant que mode de communication privilégié entre le centre et

48 La comparaison avec la question des concours en 1989 et 1990, intitulée « Les provinces
romaines d’Europe centrale et occidentale de 31 av. J.-C. à 235 apr. J.-C. », est à ce titre édifiante,
puisque la question actuelle invite davantage à privilégier « le rapport créé, puis entretenu, entre le
centre du pouvoir, Rome, et les espaces conquis/gérés par cette dernière », cf. Cabouret-Laurioux,
Guilhembet et Roman 2009, 13.
49 Sur ces questions, cf., e.g., les études synthétiques récentes suivantes : Molin 2009 ; Crogiez-
Pétrequin et Nélis-Clément 2009 ; Eck 2009 ; Guédon 2010.

DHA supplément 5
(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique 129

les périphéries, en particulier son contenu et son style50. Le mode d’administration


de l’Empire romain apparaît au bout du compte comme un système original
reposant sur l’interaction entre des pouvoirs émanant du centre (pouvoir impérial,
gouverneurs et autres agents…) et les multiples cellules de base que sont les cités et
auxquelles l’Empire romain n’a fait que se surimposer. C’est en ce sens que la
question de savoir si l’administration romaine était ou non rudimentaire a été un
problème souvent mal posé, car il faut évaluer l’efficacité des agents du pouvoir
impérial non pas en fonction de leur nombre – de toute façon réduit à l’époque
romaine –, mais en termes de complémentarité avec les instances locales des cités.
Un livre important est à cet égard celui de Fergus Millar, The Emperor in the
Roman World (Londres, 1977), qui étudie les multiples fonctions de l’empereur et
qui défend un point de vue résolument pragmatique en partant du principe que
« l’empereur était ce qu’il faisait ». Il en est ressorti en particulier la thèse de la
« passivité » ou de la « réactivité » du pouvoir impérial, devenue un modèle si
prégnant qu’il a été appliqué au fonctionnement des royautés hellénistiques51. Il
faut introduire à ce sujet quelques nuances et souligner que la composante réactive
du gouvernement impérial a été accentuée par la nature même de la documen-
tation qui nous est parvenue, en particulier par l’importance quantitative des
rescrits qui faisaient précisément de la réponse de l’empereur une source du droit.
Il ne faut pas négliger pour autant d’autres types de documents qui donnaient une
image différente du pouvoir impérial, par exemple les mandata (instructions
impériales), et qui sont connus en moins grand nombre non pas parce qu’ils
étaient moins nombreux, mais parce qu’il n’a pas été jugé utile de les enregistrer de
façon durable sur la pierre ou dans les compilations juridiques52. Il n’en demeure
pas moins que si le prince et son administration avaient les moyens de défendre

50 Sur la correspondance impériale, je me permets de renvoyer à mon étude, où l’on trouvera les
principales références bibliographiques : Hurlet 2010 ; cf. aussi Desmulliez, Hoët-Van Cauwenberghe
et Jolivet éd. 2010.
51 Cf. Virgilio 2010, 103 et 108 pour des citations des travaux de Millar.
52 Cf. Hurlet 2006, 199-201 avec un état de la question ; cf. aussi récemment Schmidt-Hofner
2008, 11-13 qui présente les critiques faites à ce modèle de la réactivité de l’empereur tout en
continuant à en faire un concept opératoire pour son étude centrée sur le règne de Valentinien I ; cf.
Brélaz 2007, p. 111 qui synthétise les principaux résultats obtenus par Burton 2002.

DHA supplément 5
130 Frédéric Hurlet

une politique pro-active, ils passaient une part non négligeable de leur temps à
répondre aux sollicitations qui leur étaient adressées de toutes parts de l’espace
impérial53.
Il est une dernière spécificité remarquable de l’Empire romain qui explique
en partie à la fois ses succès et son mode de fonctionnement dans la gestion des
diversités culturelles et l’intégration des régions conquises : en l’occurrence
l’ouverture de la cité romaine, et en particulier la générosité avec laquelle la
citoyenneté romaine a été diffusée54. Il n’est pas nécessaire de revenir longuement
sur les différences qui opposent sur ce plan Rome et les autres empires de
l’Antiquité, grecs ou non. On se contentera de rappeler dans une perspective
comparatiste à quel point la constitution antonine de 212 fut une décision à la fois
fondamentale dans l’histoire même de l’Empire romain et sans équivalent dans
l’histoire des autres empires de l’Antiquité. L’octroi par Caracalla de la
citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l’Empire (exception faite des
déditices) marque le point culminant et l’étape finale d’une politique d’intégration
qui commença un peu plus de deux siècles auparavant par les élites civiques locales
et qui déboucha sur une citoyenneté ressentie comme universelle, progressivement
combinée à partir du IVe siècle apr. J.-C. avec une identité chrétienne. Ce
processus remarquable contribua incontestablement à renforcer la cohésion de la
structure impériale et souligne l’importance prise par la notion de citoyenneté
impériale, dont il a été déjà question supra. Dans le même ordre d’idée, les élites
civiques furent progressivement associées au gouvernement de l’Empire au point
de revendiquer et obtenir au bout du compte la fonction impériale suprême. La
formation de ce que l’on peut appeler une « aristocratie d’empire » est une réalité
qui distingue l’Empire romain (et d’autres empires comme l’Empire carolingien)
des empires coloniaux contemporains qui reléguaient les élites locales à des postes
subordonnés – même si la subordination était plus ou moins affirmée selon les

53 Sur cette question, il faut renvoyer en dernier lieu à l’article à paraître de Eich 2009.
54 On consultera à ce sujet la synthèse de Fr. Jacques dans la Collection “Nouvelle Clio” (Jacques
et Scheid 1990) qui a étudié en détail le phénomène d’« intégration ». Il faut rappeler que P. Veyne
faisait lui aussi de l’intégration un concept fondamental de l’Empire romain lorsqu’il précisait qu’« à
l’arrivée, l’hégémonie devient un empire intégré, un État multinational » (Veyne 1980, p. 121).

DHA supplément 5
(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique 131

empires. Il faut dire que les anciens, et les Romains en particulier, ne se posaient
pas la question de la race dans les mêmes termes que nous55. Une telle différence
ne signifie pas que les origines ethniques et les diversités culturelles et linguistiques
ne suscitaient pas de débat sur les formes mêmes de l’identité impériale, comme le
montre l’étude des relations si complexes entre Romains et Grecs56, mais ces
questions n’avaient pas la même portée, ni la même acuité que dans nos États-
nations contemporains.
Quelles qu’en soient les limites, la forme de solidarité qui unissait les
différentes composantes d’un empire par définition pluriethnique et qui passait
par la création d’une citoyenneté impériale peut être analysée comme une forme
de réciprocité fondée sur la notion sociologique du don auquel répondait un
contre-don. Elle a contribué à la formation d’un consensus autour de la figure du
prince, devenu lui-même l’incarnation de Rome, phénomène qui a déjà été bien
étudié 57 . Une telle unanimité restait bien entendu un idéal qui n’était
qu’imparfaitement atteint à l’échelle d’un aussi vaste Empire et qui était perpé-
tuellement remis en question ou reconstruit a posteriori, mais elle exprimait une
tendance profonde du pouvoir impérial dans ses rapports avec les sociétés
provinciales. Récemment, Jérôme France a défendu l’idée selon laquelle le
consensus entre le pouvoir central et les provinciaux allait jusqu’à l’acceptation par
ces derniers du principe même de l’impôt58. Si cette thèse se vérifie, elle est

55 Cette différence avait déjà été affirmée clairement par Bryce 1901, 64-67 dans une étude qui
comparait l’Empire britannique et l’Empire romain ; cf. aussi Marotta 2009, 177-187. À ce sujet,
Veyne 1980, p. 122 disait que « l’Empire (romain) est une formation où les différences ethniques
n’ont aucune portée politique », ce qui est sans doute un jugement excessif, et parlait d’une égalité
entre les différentes ethnies en prenant soin de prendre en compte la chronologie (il introduit de ce
point de vue une coupure à l’époque d’Hadrien).
56 La question des relations entre Grecs et Romains, entre hellénisme et romanité a déjà été
traitée sur bien des aspects par Veyne 2005, 163-257 et, dans un sens quelque peu différent, par
Inglebert 2005, 476-482. Elle sera reprise infra par Chr. Hoët-Van Cauwenberghe dans cette
livraison des DHA.
57 Cf. Ando 2000 et Hurlet 2002.
58 Cf. France 2009, 171-179 qui parle d’« une conception profondément renouvelée de la
justification et de la légitimation de l’impôt provincial, en vertu de laquelle le tribut n’est plus tant
présenté comme la récompense due au vainqueur, en vertu du droit de la guerre, que comme une

DHA supplément 5
132 Frédéric Hurlet

fondamentale car elle implique que le tribut était consenti dans son principe,
même s’il pouvait être à l’occasion contesté dans son application59. À ce titre, elle
en dit long sur le degré de consentement des gouvernés à l’égard de ce qui apparaît
comme un des fondements de l’Empire romain, voire comme la manifestation la
plus importante de l’État impérial dans l’esprit de ceux qui définissent l’Empire
romain comme un « empire tributaire ». La question de la fiscalité, des modalités
de sa perception, du succès global de cette entreprise toujours délicate, est un
élément de l’identité impériale. Tout empire ne peut vivre sans perception du
tribut et inversement tout contribuable devait se sentir plus ou moins intégré au
système impérial en fonction de son degré d’adhésion au principe même du
paiement du tribut. La longue durée de l’Empire romain semble montrer que le
consensus des provinciaux autour de l’hégémonie de Rome et de la figure du
prince fut également remarquable sur le plan fiscal. En tout cas, le tribut repré-
sentait à leurs yeux la réalité vécue de l’empire.
Une dernière forme de cohésion impériale reposait sur cette autre réalité
vécue de l’Empire qu’était l’exercice de la justice. La monographie récente de
Julien Fournier a souligné une évolution capitale qui garantit l’accès aux tribunaux

contribution justifiée par la nécessité d’entretenir une armée garantissant la paix extérieure et la
sécurité intérieure » (p. 177). Cette thèse n’est pas facilement démontrable, mais elle peut tout de
même se prévaloir des témoignages de Cicéron (Q. fr., I, 1, 34), de Tacite (Hist., IV, 74) et de la
pratique bien connue de l’octroi à l’empereur par les cités de l’aurum coronarium (cf. à ce sujet Ando
2000, 175 et ss.). On trouvera un autre indice de cette volonté de faire accepter l’impôt par les
communautés provinciales dans l’évolution terminologique qui conduisit la chancellerie impériale à
abandonner le terme à connotation dépréciative de stipendium pour lui préférer le vocable tributum,
désignant sous la République l’impôt direct des citoyens romains et plus adapté pour désigner une
fiscalité consentie ou du moins cherchant à être acceptée dans son principe (cf. sur cette question
France 2006).
59 On n’ignore pas qu’un grand nombre de révoltes provinciales dirigées contre Rome étaient
directement liées à la question du tribut (liste dans France 2009, 168-169), mais il est remarquable
que celles-ci datent pour la plupart des principats d’Auguste et de Tibère ou un peu plus tard pour la
Bretagne, au moment où la mise en place des structures fiscales, à commencer par le recensement, et
les premiers prélèvements provoquèrent de vives réactions. Par la suite, la contestation de la fiscalité
romaine est beaucoup moins souvent attestée et circonscrite à de nouvelles provinces. On peut
d’ailleurs expliquer l’échec de Rome en Germanie par le fait que cette société était tout
particulièrement rétive à la pratique romaine du census et de l’imposition du tribut.

DHA supplément 5
(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique 133

romains non plus seulement en fonction du critère de la possession ou non de la


citoyenneté romaine, mais aussi au regard de la qualification juridique de la cause à
juger. On assista en effet à partir d’Auguste à un processus de dessaisissement des
juridictions civiques au profit des juridictions romaines pour les procès relevant
du droit criminel quel que soit le statut des personnes concernées ou lorsque les
contentieux financiers relevant du droit civil dépassaient un certain montant.
C’est une autre conception qui se dégage du point de vue porté par les Romains
sur leur propre empire dans le sens où la justice romaine ne se préoccupa plus
seulement du sort des citoyens romains comme c’était le cas à l’époque répu-
blicaine, mais admit également les pérégrins en se fondant sur la nature de l’affaire
à juger60. La constitution antonine de 212 paracheva cette évolution, qui avait vu
le jour sous le principat d’Auguste.

Conclusion

L’empire est une notion qui apparaît familière aux historiens, mais qui se
dérobe très vite dès lors qu’il faut s’entendre sur une définition minimale valable
pour les innombrables expériences impériales qu’a connues l’histoire universelle.
L’historien de Rome n’échappe pas à cette difficulté. Dans le cas de Rome, la
condition d’empire n’est pas réductible à une situation de conflits résultant des
conquêtes territoriales ou à la notion d’ordre découlant de la victoire militaire.
Elle implique l’existence de ces deux états de façon successive, et parfois aussi
simultanée, la pax Romana du Haut-Empire relevant autant du discours impérial
persuasif que de la réalité. Elle n’est pas facile à appréhender d’un point de vue
théorique, dans le sens où cette aventure impériale est profondément inscrite dans
un contexte historique qui lui est propre et qui n’est évidemment pas
reproductible. L’Empire romain est naturellement et définitivement unique, mais
il ne peut pas non plus eu égard à son statut dans l’histoire universelle rester à
l’écart de toute tentative de modélisation élaborée par tous ceux – historiens,
sociologues, politistes, politiques – qui cherchent à éclairer le présent par le passé

60 Cf. Fournier 2010.

DHA supplément 5
134 Frédéric Hurlet

ou à mieux comprendre le passé en étant forcément amenés à s’aider des outils


conceptuels du présent. C’est là toute la difficulté de l’enquête, mais aussi son
intérêt heuristique, et c’est le rôle des historiens de donner à cette comparaison un
certain recul en soulignant le poids des idéologies contemporaines dans la
reconstitution d’un passé parfois très éloigné. On ne niera pas ainsi, me semble-t-
il, que sous un angle strictement historique, l’Empire romain partage avec d’autres
États toute une série de caractéristiques communes qui les distinguent des États-
nations et dont on peut rappeler les trois principales : une dilatation de l’espace à
contrôler qui conduisit à développer les modes de communication entre un ou
plusieurs centre(s) et les périphéries ; la prétention à l’universalisme ; la recherche
d’une identité « impériale ». Mais d’un autre côté, l’enquête a montré dans quelle
mesure l’Empire romain présentait dans son mode de fonctionnement des
spécificités qui le distinguaient des autres empires – en tout cas antiques : en
l’occurrence l’existence d’un centre hyperbolique et un phénomène de forte
intégration des territoires conquis qui passaient par une diffusion de la
citoyenneté romaine d’abord aux élites civiques locales, puis à partir de 212 à tous
les habitants libres de l’Empire. Il faut ajouter que comparée aux empires
postérieurs à l’Antiquité, une autre spécificité fondamentale de l’Empire romain
était de reposer sur un maillage de cités, définies à la fois comme la cellule de base
de l’Empire et les relais indispensables au pouvoir impérial et à ses agents61. C’était
précisément l’efficacité de cette interaction entre structure impériale et structure
civique qui explique le faible poids quantitatif de l’administration impériale et qui
devait donner aux gouvernés le sentiment que la domination romaine n’était
finalement pas si oppressante. À l’État-nation replié sur un espace circonscrit à la
nation et exerçant sur cet espace un pouvoir intensif s’oppose l’empire antique
dont la caractéristique était d’être à la fois extensif – « coextensif à l’humanité

61 Encore faut-il préciser que la spécificité de l’Empire romain ne réside pas tant dans le
phénomène de l’interaction entre pouvoir central et pouvoirs locaux que dans les formes mêmes
revêtues par la cité antique. Mon collègue d’histoire contemporaine Cl. Thibaud m’a en effet fait
remarquer que mutatis mutandis, la définition de pouvoirs locaux comme relais indispensables au
pouvoir impérial et à ses agents s’appliquait parfaitement à l’Empire espagnol, du moins en
Amérique, où l’idée d’un pouvoir négocié entre les agents de l’Empire et les autorités municipales est
précisément ce qui caractérisait les colonies ibériques.

DHA supplément 5
(Re)penser l’Empire romain. Le défi de la comparaison historique 135

civilisée », a écrit P. Veyne62 – et respectueux des innombrables particularismes


locaux. Plus que sur les victoires militaires, par définition éphémères, le succès de
Rome et la longue durée de son empire ont reposé sur la souplesse de ce mode de
gouvernement, qui apparaît comme le phénomène le plus remarquable. Une telle
analyse permet de faire justice des multiples connotations péjoratives attachées à la
notion d’empire, mais aussi de mettre pleinement en évidence l’originalité d’une
expérience historique qui a su faire cohabiter sous une même autorité pendant au
moins un demi-millénaire plusieurs dizaines de millions de personnes à l’échelle
d’un aussi vaste espace.

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