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MÉMOIRES DE L’ACADÉMIE DES HAUTS CANTONS - 2016 - 201

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Séance du 23 septembre 2017

Mémoire et patrimoine dans la haute-vallée de l’Héraul


Représentations et valeurs contemporaines

Par Michel Langlois


Membre correspondant

Pont charretier et béal sur l’Hérault ©Ctr

Cette présentation s’appuie sur le travail entrepris par l’association


Cultures et territoire rural1. C’est d’abord la spécificité de la contrée
cévenole2 qui sera évoquée avec l’orographie, l’occupation agricole,
l’implantation religieuse, la dynamique économique, les crises. Cette
histoire a déposé partout sur le territoire les traces d’un patrimoine
diversifié. Viendront ensuite la méthode, les concepts et les représen-
tations permettant de cerner les enjeux d’un bien commun voué à dis-
paraître. On abordera successivement :
- l’identification des objets3 dans les documents et sur le terrain, et
1 L’association CTR traite du pays, du genre de vie et du capital mémoriel légué par
les générations avec l’ambition de maintenir l’attachement de la population à sa culture
et à son territoire. Deux brochures ont été éditées en 2016, « Mémoire et patrimoine en
Cévennes » et «Richesse culturelle d’un territoire rural ».
2 Elle correspond à la haute-vallée de l’Hérault, ex canton des communes de Saint-
André de Majencoules, Notre-Dame de la Rouvière et Valleraugue, avec respective-
ment une surface disponible par habitant de 3.5, 3.8 et 7.5 hectares.
3 Éléments du patrimoine vernaculaire rural (bâti, construction, outillages, amé-
nagement paysager...) relatif aux fonctions matérielles et culturelles de la société :
gestion de l’eau, production et transformation agricole, vie domestique et religieuse,

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la constitution d’une base de données géo-localisées ;
- l’interprétation des objets dans une continuité fonctionnelle rela-
tive à la société et aux communautés rurales ;
- la mise en regard des objets et des valeurs sociétales, complé-
mentaires ou antagonistes, propres à donner un rôle contemporain au
« petit patrimoine ».

Une contrée et ses contraintes

Vue du mas Miquel ©Ebrard 1880

Naissance et modelage de la montagne


Comprendre le paysage cévenol1 suppose de faire référence
aux transformations majeures de la croûte terrestre dans la région, entre
le primaire et le quaternaire : le dépôt des argiles et leur transformation
en schiste, les poussées magmatiques solidifiées en granite avec l’émer-
gence des massifs (Aigoual, Lozère, Lingas), les fractures multiples
dans des pentes remodelées à leur tour par l’érosion hydrique.

Une forêt éclaircie par le passage des animaux


Dans ce relief chaotique alternant serres et valats, pentes à l’adret et
à l’ubac, substrat en schiste ou granit, l’homme contourne les contraintes
physiques pour utiliser les atouts d’un pays très boisé, humide et doux.
Premiers à traverser le territoire, les pasteurs nomades suivent les lignes

déplacements, information (Hubert Delobette, 2007).


1 On peut l’admirer par exemple sur la départementale au col de la Cardonille, avant
de descendre sur Saint-Bauzille de Putois.

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de partage des eaux sur les crêtes pour tracer des chemins et étendre peu
à peu les parcours des animaux sur les pentes. Des écarts apparaissent
sur des promontoires, déjà utilisés pour le repos et la surveillance des
troupeaux, et de proche en proche des hameaux s’installent sous l’im-
pulsion de prieurés bénédictins proches comme ceux dépendants de
l’abbaye de Saint-Victor de Marseille.

Hydrographie et gestion de l’eau


L’homme commence alors à défricher sur les rives et les versants
les mieux exposés pour les mettre en culture et bénéficier d’une eau
saisonnière généreuse. Il comprend rapidement qu’il faut conserver
un minimum d’arbres et de végétation naturelle sous peine de provo-
quer un ruissellement incontrôlable et l’érosion du sol, d’autant plus
accusés que la pente est forte. Certes les historiens des Cévennes ne
s’accordent pas sur l’origine et l’époque de l’aménagement des collines
en bancels (Philippe Blanchemanche, 1990). Cependant la pression
démographique plaide, avec l’accroissement du nombre d’adultes au
travail et l’augmentation des besoins alimentaires, pour une mise en
culture étendue et plus intensive des pentes (exemptes de servitudes ou
de prélèvements féodaux) dès le XIIe siècle au Moyen-Âge.

Construction du paysage et polyculture familiale


Avec la vulgarisation de la greffe du châtaignier à fruit dès le XIIIe
siècle et l’impulsion d’un foncier innovant1, c’est un terroir agricole
qui apparaît. Le paysage devient fonctionnel et sécurisé par le travail
collectif d’édification et de maintenance de terrasses, d’ouvrages de
soutènement, de sentiers pavés, de canaux de drainage et d’irrigation
(Jean-Nöel Pelen et Daniel Travier, 1988). Un modèle productif se met
en place, familial, pluri-actif, qui exploite toutes les potentialités du
terroir avec la culture du seigle, l’élevage caprin avec l’alternance des
parcours en vallée et sur les coteaux, le maraîchage et surtout la casta-
néiculture, dominante dès le XVIe siècle (« l’arbre à pain ») avec comme
témoins les arbres vieillissants, les séchoirs (clèdes) et les moulins à eau.

1 Le « bail à complant » octroie à l’exploitant fermier, après dix ans, la pleine proprié-
té sur la moitié de la parcelle défrichée.

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Un bancel de pommes de terre ©Verdier 1993

Signes et symboles religieux


Pour mémoire, la foi religieuse se traduit ici par l’exacerbation
des croyances face à la brutalité et aux revirements de la politique éta-
tique1. La littérature est généralement focalisée sur le protestantisme,
mais les habitants des « terres blanches » ont affirmé ici une fidélité
démonstrative au catholicisme. Des signes patents, croix, calvaires, etc.
sont omniprésents sur les chemins, et les pratiques (offices, missions,
jubilés au XIXe siècle, processions) toujours respectés.

Expansion et effondrement
Après le grand gel des fruitiers (1709) et les crises agricoles du
XIXe siècle (maladies du châtaignier puis de la vigne), la sériciculture
prend le relais du développement économique à la faveur des méca-
niques à carder et à filer mues par l’énergie thermique et s’impose dans
la société. Le mûrier blanc s’étend partout à proximité de l’habitat, et
l’architecture même se transforme (apparition de la magnanerie en haut
des fermes) pour accueillir « l’éducation à domicile ». Les filatures se
multiplient (plus de 600 dans le Gard) dont les plus grosses, au Mazel
et à Peyregrosse emploieront près de 200 ouvrières.

1 Édit de Nantes ; guerres du duc de Rohan (1621-1629); épisode


camisard (1702-1704) avec l’affrontement entre milices catholiques
et huguenots à Sumène, Saint-Martial et Saint-André de Majencoules;
Edit de tolérance; loi de séparation des Églises et de l’État.

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Décoconnage en famille ©Verdier 1996

À partir de 1846, à la faveur de la chute vertigineuse des livrai-


sons de cocon1, la concurrence étrangère s’introduit et finit de ruiner
« l’âge d’or » des Cévennes, donnant à la migration de travail une
ampleur inédite. Boudé par sa population, exsangue après l’hécatombe
de 1914, le territoire n’a plus désormais la capacité d’entretenir l’outil
agricole : un capital productif qui repose sur la présence et le nombre
des hommes valides.

L’effondrement démographique: 1850-1950 ©Ctr, source Insee

La reconstruction de l’Après-guerre impulsée par le plan Marshall


et la marche des Trente Glorieuses vont pousser au progrès et à la
modernisation en imposant -graduellement- le modèle productiviste
dans les campagnes : recours aux machines, aux intrants chimiques
(engrais et pesticides), et à l’endettement. Les matériaux exogènes et
le moteur thermique (puis électrique) se vulgarisent, notamment dans

1 Les élevages, décimés par la pébrine et la flacherie, ne se relèveront pas malgré


l’intervention décisive de Pasteur.

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les pratiques culturales, la gestion de l’eau et la construction1. Nombre
d’outillages, de bâtis et d’ouvrages encore utilisables sont délaissés,
maintenant inadaptés à l’activité agricole, au transport et à la voirie.
Les bancels, caractère identitaire du paysage cévenol, désormais en
friches, disparaissent sous le recrû forestier et l’érosion.
Dans ce qui ressemble fort, jusqu’aux années 1970, à une société
et à un territoire en déshérence apparaît – en creux – l’importance d’un
patrimoine matériel et culturel transmis malgré eux aux contemporains,
habitants, élus et collectivités. Encore faudra-t-il en préciser la nature,
l’importance, les contours et le sens.

L’indispensable investigation de terrain

Avant de s’interroger sur l’intérêt porté au patrimoine et sur les


modalités de sa valorisation, il n’est pas inutile de souligner d’abord
comment l’objet se dérobe ou résiste à l’investigation.

Un patrimoine discret et silencieux


Souvent invisible, partiellement ruiné et noyé dans la végétation,
de taille très modeste en regard du patrimoine avec un grand P (encen-
sé par la promotion touristique), le patrimoine vernaculaire « ne fait
pas de bruit », il est là, immobile, et n’attire pas l’attention. Pour le
rencontrer, il faut aller lentement sur la route, dans les chemins, dans
les hameaux. Le marcheur -non averti- passera d’ailleurs à côté sans le
remarquer, attentif plutôt à ses pieds sur le sol ou à bavarder avec ses
voisins (comme dans un groupe de randonneurs).
L’objet patrimonial est pourtant partout dans le paysage, au hasard
des sentiers, sous la forme d’une muraille, d’une calade, d’un petit pont
vertigineux, d’une bâtisse isolée.

1 Mortier de ciment, parpaing, béton armé, tôle, cuves et tuyauterie en PVC, pompes,
pour citer les plus courants.

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Barrage de dérivation @Ctr

Quand on ne s’attend pas à le voir, le clin d’œil sera distrait, au


mieux interrogatif, ou émotionnel (« oh, la belle cascade ! ») sans
interpeller la mémoire, l’association d’idées ou d’images similaires.
Impossible donc de considérer le patrimoine rural pour ce qu’il est
sans connaissances préalables, sans culture générale sur le pays, sans
avoir une idée de la vie locale et des pratiques (agricoles, pastorales
ou artisanales).
Pour savoir de quoi on parle, il faut disposer au plus vite d’un état
des lieux sur l’importance, la diversité et l’état du patrimoine. S’en
remettre à plus tard, c’est risquer l’effacement des signes de la culture
sur le territoire. Les vestiges seront anéantis probablement en moins
de cent ans1 et l’archéologie sera bien démunie pour les restituer. La
preuve de l’existence d’un patrimoine ancien demande alors de dresser
un inventaire, aussi complet que possible, des objets présents, ici dans
la haute-vallée de l’Hérault.

Une exploration tous azimuts


Arpenter à l’aveuglette un terrain accidenté (inévitable quand on
sort des sentiers battus) est peu efficace quand on ne sait pas où et à quoi
ressemble ce que l’on espère trouver... Une bonne méthode de collecte
est de consulter au préalable les cartes anciennes ou, plus accessible,

1 Au travail de la nature s’ajoute le prélèvement de pierres taillées sur des sites aban-
donnés, notamment les moulins, encore actifs dans les années 1950.

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le cadastre napoléonien (coloré) de la commune. Numériser les plans
(un format 70 x100 cm) en haute définition sera alors bienvenu pour
prendre le temps de lire les images à l’écran.

Moulin proche d’un méandre @Archives départementales

Sur le cadastre ancien, toponymes, formes et densité du parcellaire,


tracés des chemins et des cours d’eau, proximité de l’habitat, etc. sont
autant d’indices à relever pour une première identification des objets
(pont, moulin, bergerie...). Il faudra ensuite replacer ces objets sur la
carte IGN, les confronter à la topographie, au type de milieu (forêt,
pâture, champ), aux bâtis actuels, et les enregistrer un à un dans une liste
avec leur géo-localisation. Cette étape réalisée, on pourra commencer
la prospection sur le terrain à l’aide de la carte et d’un GPS chargé des
« points d’intérêt » à vérifier. Chaque objet identifié sera photographié,
décrit sommairement en même temps que les éléments proches (un
chemin, un réseau hydraulique) et le site (orientation, versant, végé-
tation...). Les objets les plus remarquables tancat, croix, mine, jasse,
mine d’eau, moulin, pansière, pont, gourgue1 ont ainsi été inscrits à
l’inventaire, totalisant actuellement près de 600 observations.

La mise à disposition des données


Formalisé dans une base de données réduite aux principaux des-

1 Cf. le glossaire en annexe. Les objets à proximité ou dans l’espace habité touchent
la propriété ou l’intimité des personnes. Ils n’ont pas été recensés par l’association, en
particulier les magnaneries, les fours à pain, les puits, les caves à vin, les espaces de
réserve ou de garde des animaux.

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cripteurs1, l’inventaire peut être consulté à la demande via le site de
l’association. Une démarche équivalente a été entreprise par le ges-
tionnaire du Bien Unesco Causses et Cévennes « paysage culturel de
l’agropastoralisme méditerranéen ». Une large collection de ressources
à l’échelle de cette grande région a été compilée, sans toutefois solliciter
les associations locales, en ne retenant in fine que les objets les plus
« démonstratifs »2.

La cartographie thématique (extrait) ©Ctr

Afin d’appréhender visuellement à la fois toute la diversité et l’éten-


due du patrimoine vernaculaire, il nous a semblé utile de réaliser une
cartographie facile à actualiser à chaque apport de nouvelles données.
En utilisant un logiciel de type Sig (Système d’information géogra-
phique), les données sont importées depuis la base de données et repré-
sentées par des symboles faciles à repérer, en bleu pour la thématique
de l’eau (moulin, barrage ...) et en rouge pour les autres.
Le socle méthodologique ainsi précisé permet à notre association
d’accueillir des étudiants en stage de master ou de solliciter des labo-
ratoires universitaires pour des recherches spécifiques sur les Cévennes
(archéologie, architecture, histoire médiévale...). D’autres modes de
partage des connaissances acquises sont évidemment envisageables,
exposition, conférence à l’occasion d’évènements, dans la haute-vallée
1 Commune et toponyme, type d’objet, description, état de conservation, coordon-
nées géographiques. Des précisions quant au parcellaire et au statut de la propriété
figurent au cadastre consultable en mairie.
2 CTR a commencé à fournir des références d’objets (pont de l’Asclier, pont des
fileuses, épi sur la rivière de la Valniérette à la Grossille) à l’Entente gestionnaire du
Bien, mais cela a tourné court, faute de répondant pour les petits objets vernaculaires.

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ou dans des localités proches, ou via la promotion touristique régionale1.

L’interprétation, une approche systémique

Comme nous venons de le voir, l’inventaire a sa logique propre, et


si la cartographie associée suscite une première réflexion, il reste une
collection hétéroclite d’objets du territoire dont la singularité n’est pas
explicite. Pour dépasser l’énumération, aussi précise soit telle, l’analyse
patrimoniale s’impose : « mettre en musique » non seulement les objets
entre eux, mais aussi leurs attaches avec les lieux, la vie des habitants
et l’histoire.
Replacés dans le contexte d’une réalité qui a évolué au cours des
siècles, les objets sont alors « interprétés » dans leur fonction pra-
tique ou culturelle donnant, en retour, du sens au genre de vie et à la
coexistence avec la nature. Isolé par le regard, l’objet peut ressembler
à un ouvrage familier (maison, pont, murette...) sans que l’on puisse
imaginer une destination particulière (un pont réservé au passage des
animaux) ou spécifique de l’économie locale (un séchoir à châtaignes).
Pour illustrer plus concrètement l’analyse qui doit être faite, nous pren-
drons deux exemples.

La jasse, une bergerie ?


Le pastoralisme en Cévennes évoque immédiatement la transhu-
mance sur les drailles, la migration des brebis conduites vers les estives
de l’Aigoual, du mont Lozère ou des Causses, pratiquée depuis 2000
ans (Anne-Marie Brisebarre, 1978). Son aura actuelle a pourtant fait
oublier jusqu’à la réalité de l’élevage dans les mas et les écarts.
Jusqu’aux années quarante, la présence de petits troupeaux de ru-
minants dans le terroir exigeait une mobilité « pendulaire » pour pâturer
aux alentours. Cette pratique reposait sur une alimentation diversifiée
(foin, chaumes, feuilles et fruits broutés sur place ou collectés) et sur
la « garde » loin des champs, sous la menace des prédateurs.
Au moment critique des cultures et de la récolte, les familles

1 Action des offices de tourisme, ou du Parc national des Cévennes à travers le Réseau
Local Espaces Sites Itinéraires (RLESI) initié par la Communauté de communes de
l’Aigoual.

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confiaient leurs chèvres et brebis à un berger commun, lequel restait
2 semaines ou plus sur les parcours forestiers (châtaigneraies, chêne-
raies) et sur les parcelles de céréales près des crêtes. Il disposait d’une
jasse, un bâti rustique en pierres sèches différent de la simple bergerie
attenante à l’habitat. Isolée en montagne près des parcours, elle est
vaste, compartimentée pour mettre des réserves de fourrage en haut et
accueillir le troupeau la nuit ou en cas d’intempérie. Le berger a son
espace de vie et économise ainsi le déplacement journalier au hameau.
Un bâti fonctionnel donc qui résume bien à lui seul la composante
agropastorale et ses déterminants à l’œuvre dans l’économie familiale.

Le tancat, insolite et omniprésent


Dans la partie consacrée au territoire et aux contraintes climatiques
a été soulignée l’importance des risques d’érosion. Celle-ci emporte
la terre arable, ravine les chemins, crée des éboulements, fragilise les
berges de rivière et les aménagements en pierre sèche s’ils n’ont pas
été bien conçus ni entretenus régulièrement1. Il en est ainsi des calades,
chemins de pente ou soumis à de forts ruissellements, connues par leur
pavage de pierres en délit (posées sur champ).
Mais l’objet le plus fréquent du territoire cévenol, de petite taille
et presque indiscernable dans le paysage rocheux, mérite une attention
particulière, le tancat. Si les murs de bancels sont bâtis avec la mise
en culture des versants, le tancat n’est requis que dans sa fonction
anti-érosive. Partout où il est nécessaire de limiter la puissance de
l’eau pour protéger le sol et son relief, un barrage de pierres (parfois
plusieurs depuis l’amont) est monté dans la ligne de pente naturelle,
en son travers : dans le tracé d’un écoulement fréquent, dans une zone
de ravinement. Et pour écrêter les torrents les plus puissants, ce sera
de véritables murailles érigées à la seule force de bras et de leviers2.
C’est la multiplication et l’entretien de ces petits ouvrages sur l’en-
semble du territoire humanisé qui garantit la « bonne tenue » des consti-
tuants essentiels du terroir, accès, chemins, zones exploitées (plantation,
culture, parcours), captation des eaux, etc. Socle de la durabilité du

1 Des rives sont rehaussées de murs en galets, parfois des digues massives en pierre
(épis) érigées contre les débordements du fleuve, près des vergers de pommiers.
2 Ils s’apparentent visuellement aux pansières, barrages de captation de l’eau par ca-
nal d’irrigation.

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patrimoine rural, le tancat symbolise oh combien le cévenol est attaché à
la terre, un bien commun essentiel à la conduite des activités humaines.
Les exemples de la jasse et du tancat ont été présentés ici comme
objets singuliers dans leur dimension fonctionnelle, mais l’interpréta-
tion peut réunir des objets complémentaires, s’ouvrir à d’autres dimen-
sions (culturelle, symbolique...) et se décliner dans différents niveaux
de l’espace et du temps. L’objet patrimonial se trouve alors “investi”,
enrichi d’une représentation systémique, caractérisant une manière, un
mode d’activité et de penser dans son environnement.

Valeurs et représentations sociales

« Qui peut prétendre à vivre dans ce pays ? Ceux qui ne l’ayant pas
reçu en cadeau d’héritage le font renaître en y habitant, en le restaurant
à leur manière, en le cultivant, ou bien ceux qui l’ayant reçu de leurs
ancêtres le tuent en l’abandonnant puis en le rasant ? » (Clavairolle
Fr., 2011).
Issu d’un contexte cévenol, le constat illustre de façon crue jusqu’où
peut se loger la revendication d’une légitimité. Mais avant de traiter de
la relation de l’homme au patrimoine, de la place de celui-ci dans les
représentations, listons quelques énoncés bruts, positifs ou négatifs,
autant de facettes, parfois paradoxales, d’un concept englobant, au-delà
du « bâti » évoqué jusqu’ici. Dans la perplexité apparente, c’est bien
toute la complexité de l’humain, son comportement et ses pensées,
qui se manifeste.

Le patrimoine…
- il ne préexiste pas à l’humanité et n’a pas de valeur intrinsèque,
- il est produit et apparaît avec les attributs et fonctions qu’on lui donne,
- sans forme ou dimension déterminée, il n’est limité ni dans le temps
ni dans l’espace,
- il est un héritage conjugué à la charge de son entretien,
- il est incommensurable car il ne peut être ni comparé ni évalué,
- il est source de conflits d’identification concurrents,
- il relève du bien commun et dépasse le droit attaché à la propriété.

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La notion de patrimoine, transmis par les générations, peut pa-
raître ambigüe car elle qualifie à la fois l’objet hérité (une œuvre d’art,
un domaine familial, un paysage agraire…) et l’acte qui s’y applique
(l’entretien, la transmission, l’aliénation, la destruction...). L’un ne peut
aller sans l’autre. L’image triviale qui résume clairement la question est
celle de « la gestion en bon père de famille ». Mis à part la connotation
moralisatrice, cette formule est universelle et s’applique à toutes les
situations, à l’échelle individuelle ou collective : gérer (un bien) dans
la considération du passé et dans la perspective du futur.
En se focalisant sur le geste, gérer pour assurer les conditions de
la transmission, la formule engage doublement ; d’une part garantir
l’intégrité du bien (enrichi éventuellement par une narration d’ordre
historique : Luc Boltanski, 2017), et d’autre part rendre possible la
passation de la charge au successeur. Plus essentiellement encore, elle
magnifie le lien entre contemporains qui y trouvent un intérêt commun
(incluant une affectation et une condition d’usage déterminée), et le lien
historique inter-générationnel à travers l’objet patrimonial lui-même.
On rejoint ici la fonction du patrimoine qui concourt « à maintenir et
à développer l’identité et l’autonomie de son titulaire dans le temps et
dans l’espace par adaptation en milieu évolutif » (Ollagnon H., 1989).
Une vision communément admise d’un patrimoine comme base de
l’activité économique et condition de la reproduction sociale.
Disposer d’un bien, en être dépositaire -sans spécifier la propriété
au sens juridique- a des implications logiques. La détention fait naître
des droits et des devoirs, limite la liberté d’action et cerne la responsabi-
lité de l’homme à son égard. Une assertion qui stipule implicitement “un
certain” consentement, individuel ou collectif, à prendre en charge le
bien. Idées et comportements seront bien sûr influencés par la connais-
sance (notamment celle de moyens d’agir adéquats) tout en demeurant
sous le contrôle des normes et règles partagés au sein de la collectivité.
Impossible pourtant pour les parties prenantes de se ranger derrière
une exigence de neutralité…faute d’outil de mesure efficient, comme
la valeur « prix » utilisée dans l’échange marchand, ou encore des
procédures d’évaluation de l’utilité sociale et de l’intérêt économique.
Porteur de valeurs spirituelles, identitaires, culturelles du groupe social
qui lui confèrent sa légitimité, le patrimoine est en effet toujours investi
d’une “émotion”, irrationnelle par nature. Cette émotion fera surgir

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une mobilisation, parfois ambivalente, ainsi que le souligne Françoise
Clavairolle (2011) à propos de la vallée des Camisards et du hameau de
la Roquette : « Dans un cas […] la mobilisation [contre le barrage] s’est
faite au nom du patrimoine de la vallée, tandis que dans l’autre elle est
née de l’opposition à la mise en valeur patrimoniale du hameau […] ».

Une ruralité en débat ?

Vestige près d’un moulin à eau ©Ctr

La complexité de la question patrimoniale, on le voit, est liée à l’im-


possibilité de prendre en compte des postures irréductibles, et surtout
à l’incapacité de communiquer et de partager des arguments. Il nous
semble indispensable -notamment au titre de la sociabilité locale- de
faire valoir un point de départ plus réaliste au questionnement patri-
monial. Et pour trouver les moyens de dialoguer, il faut dépasser les
constats réducteurs (un patrimoine vétuste, inadapté à la vie contem-
poraine) conduisant à l’affrontement entre l’ancien et le moderne, un
mode de vie paysan archaïque replié sur soi versus une exploitation
productrice de valeur économique et sociale.
À l’heure où le consensus dominant, entretenu par l’État et les
instances territoriales, ne raisonne plus qu’en parts de marché et de
clientèle à fidéliser, y compris dans le tourisme dit « culturel », ne fau-
drait-il pas que les locaux, résidents anciens et néo, élus, usagers, ayants
droit, s’interrogent et s’expriment sur leur attachement au territoire et
comment y vivre (et non pas en vivre) le mieux possible.
Nous avons insisté plus haut sur les formes exceptionnelles d’inves-

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tissement humain vécu au fil des siècles et jusqu’aux années cinquante.
La répétition des destructions par les révolutions, les conflits, le capi-
talisme marchand, a fait émerger la conscience de pertes irréversibles.
Mais aujourd’hui le patrimoine n’est plus un lieu de mémoire, le ré-
ceptacle de valeurs héritées mais un concept instrumentalisé à tous les
niveaux de la politique nationale.
À l’échelle du local, pertinent pour la population qui peut vérita-
blement s’en saisir, le patrimoine n’est plus un symbole ni un témoin.
Il est vidé de sa substance et de sa force mémorielle en même temps
que le passé est refoulé, dénigré, aboli au profit de la course en avant.
La mémoire est disloquée, écartelée, mais notre époque, confrontée à
la déflagration de notre mode d’existence sur la planète, pourrait bien
se retourner vers des valeurs existentielles connues, et pour ce qui nous
concerne ici, celles de la ruralité.
Concept d’un autre âge et désuète pour certains, la ruralité demande
pourtant à être revisitée à l’aune de nos connaissances actuelles sur
l’environnement, le climat, la biodiversité, l’écologie, l’énergie, les
ressources renouvelables ou non. En s’appuyant sur une dépendance as-
sumée aux contraintes et aux équilibres de la vie terrestre, elle peut nous
aider à tempérer l’évolution technologique, à concevoir des modes de
vie respectueux des écosystèmes, des rythmes, des cycles saisonniers.
Exemple d’une culture fondée sur un rapport au temps et à l’espace
différent, la ruralité repose aussi sur la convivialité et la coopération
élargie dans le travail et à tous les niveaux d’organisation. Nous n’en
avons pas encore exploré ni assimilé toutes les vertus.

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Glossaire

- le tancat : ouvrage défensif en pierres disposé à flanc de colline, en


travers de la pente, là où le risque d’affouillement et d’endommagement
des terres par l’eau est important.
- la digue : ouvrage massif construit sur la berge d’une rivière pour
dévier et freiner la crue. Elle permet de limiter l’inondation et surtout
d’empêcher l’érosion, parfois brutale, des terres de culture ou de pâture
situées en aval.
- la chaussée : seuil, barrage en pierres haut de plusieurs mètres dans
le lit d’une rivière ; remontant le niveau d’eau et incurvé à l’une ou
l’autre des extrémités, il permet la prise d’eau d’un canal pour remplir
le réservoir d’un moulin, et assurer l’irrigation des prés et des cultures.
- le béal : canal alimenté par une chaussée, aménagé sur des centaines
de mètres de rive d’un cours d’eau; il débouche en aval sur un réseau
de distribution gravitaire muni de vannes.
- l’aqueduc : passage d’un béal au-dessus d’un cours d’eau, d’un chemin
ou d’une route, parfois couvert pour le passage piétonnier.
- le moulin à eau : moulin à grain, à huile ou à châtaigne, utilisant une
roue à pales horizontale, alimentée par une gourgue.
- la mine d’eau : excavation dans le rocher, à la recherche d’écoulements
naturels ; alimente un réservoir ou un canal.
- la galerie de mine : mine permettant l’extraction manuelle de maté-
riaux et de minéraux en suivant un filon rocheux
- la gourgue : réservoir d’eau domestique alimenté par une source ;
alimenté par un béal (eau de rivière) pour l’arrosage des cultures ou
l’alimentation d’un moulin.
- la clède : bâti isolé pour le séchage des châtaignes à la fumée d’un
feu de bois avant décorticage.
- le mazet : petite construction sur une parcelle de culture servant de
remise et d’atelier; et aussi petit bâti dans les vignes.
- l’aire à battre : espace plat recouvert de lauzes près des habitations
pour battre les épis de céréales, avec des fléaux, en faisant piétiner une
mule, ou encore en écrasant les gerbes avec un rouleau.
- le bancel : parcelle de culture horizontale dans la pente d’une colline

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aménagée en gradins, maintenue par un mur de soutènement en pierre
sèche.
- la calade : chemin piétonnier ou muletier conduisant d’un hameau à
l’autre, empierré «en délit» (sur champ) pour le protéger du ravinement.
- le ponceau : pont voûté en pierres à une seule arche (de type romain),
permettant de passer sur un obstacle (fossé, ruisseau, chemin, route)
- le pont moutonnier : pont en pierres dédié aux troupeaux transhumants
allant à l’estive en été; plus généralement un pont fréquenté par les
animaux d’élevage.
- la jasse : bergerie isolée située sur les versants ou les crêtes, utilisée
lorsque le troupeau de chèvres ou de moutons doit pâturer loin des
cultures et des zones habitées.

Ouvrages

- Aubert Marie-Anne, Bâtisseurs de paysages en Cévennes. Les jardi-


niers de la pierre, Nîmes, Champ social, Aldacom, 2006, 174 p.
- blAncHemAncHe Philippe, Bâtisseurs de paysages. Terrassement,
épierrement et petite hydraulique agricoles en Europe, 17-19e siècles,
Maison des sciences de l’homme, 1990, IX-329 p.
- boltAnsKi Luc, esquerre Arnaud, Enrichissement. Une critique de
la marchandise, Gallimard, 2017, 672 p.
- brAGAnce Anne, verdier Michel, Cévenne. Plurielle et singulière,
Ed. Equinoxe, 1996, 127 p.
- brisebArre Anne-Marie, Bergers des Cévennes. Histoire et ethno-
graphie du monde pastoral et de la transhumance en Cévennes, Coll.
Espace des hommes, Paris, 1978, Berger-Levrault, 185 p.
- bruneton-GovernAtori Ariane, Le pain de bois : ethno-histoire de la
châtaigne et du châtaignier, Lacour, 1990, 533 p.
- cAbAnel Patrick et al, Les Cévennes au XXe siècle, une renaissance,
Alcide, 2014, 186 p.
- clAvAirolle Françoise, La Borie sauvée des eaux. Ethnologie d’une
émotion patrimoniale, Les carnets du Laic n°7, Dir. des patrimoines,
2011, 261 p.
- id, Le magnan et l’arbre d’or. Regards anthropologiques sur la dy-

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namique des savoirs et de la production, Cévennes 1800-1960, MSH,
2003, 317 p.
- clément Pierre-André, Les chemins à travers les âges en Cévennes
et en bas Languedoc, Les Presses du Languedoc, 1983, 376 p.
- delobette Hubert, Le petit bâti. Sud de la France, Papillon Rouge,
2007, 160 p.
- Cultures et Territoire rural, Mémoire et Patrimoine en Cévennes. Ri-
chesse culturelle d’un territoire rural (Notre-Dame de la Rouvière et
Saint-André de Majencoules), Montpellier 2016, 55 p.
- pelen Jean-Noël, trAvier Daniel, Le temps cévenol, 1 vol 4. « La
conscience d’une terre. Les Activités agricoles » Sedilan, Marseille,
1988, 312 p.

Articles

- clAvAirolle Françoise, « La destruction d’un lieu de mémoire, entre


émotion et résistance », Livraison d’histoire de l’architecture, 2011,
n°22, p. 21-32.
- GodArd Olivier, « Environnement, modes de coordination et systèmes
de légitimité : analyse de la catégorie de patrimoine naturel », Revue
économique, vol. 41 n°2, 1990, p. 215-242.
- ollAGnon H., « Une approche patrimoniale de la qualité du milieu
naturel », dans Du rural à l’environnement, ARF, L’Harmattan, 1989,
p. 258-268.
- wiénin Michel, « Les mines oubliées du Gard », Patrimoine 30, n°30,
2013, FAHG, p. 21-28.
- id, « La montagne, lieu de développement industriel : l’exemple du
Languedoc-Roussillon », dans In Situ, Revue des patrimoines, 8, 1,
2007, 17 p.

Liens internet

- http://ndrpat.free.fr : Activités, base de données et production docu-


mentaire de l’association Cultures et Territoire rural (CTR)
- http://cevenols.fr : le Lien des chercheurs cévenols (LCC)

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- http://blog.club-cevenol.net/ : le Club cévenol et la revue Causses
et Cévennes

Résumé

Paysage construit, bâti agricole, outillages, le patrimoine multi-sé-


culaire de la haute-vallée de l’Hérault est la marque d’une paysannerie
cévenole respectueuse de la nature, de pratiques et de savoir-faire ancrés
dans la ruralité, mais aussi d’une coopération incessante des familles
à l’échelle du quartier.
Déconsidéré par l’engouement technique et l’impératif producti-
viste des Trente Glorieuses, le « petit patrimoine » est un témoin. Il
peut servir de médiateur culturel entre les générations s’il intègre les
représentations contemporaines. La problématique est inscrite ici dans
une optique narrative. Elle s’oppose à la marchandisation dominante,
affirmant à la fois la puissance mémorielle du passé et l’imagination
d’un futur commun, partagé et assumé.

Mots-clés

Patrimoine rural, ruralité, mémoire collective, inventaire, base de don-


nées, mise en valeur, représentations, bâti vernaculaire, bien commun,
identité, culture

Noms de personnes et de lieux

Notre-Dame de la Rouvière, Saint-André de Majencoules, Valleraugue,


Asclier, Aigoual, Liron, Lingas, Cévennes méridionales, Gard.

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