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N ° 330

TRAVAIL ET VACANCES n CLUSTERS DE TOURISME


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MAI-JUIN 2016
REVUE BIMESTRIELLE

ESPACES tourisme et loisirs


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PLATE-FORME DES RENCONTRES PROFESSIONNELLES OUTIL DE MARKETING TERRITORIAL

ET FORMATIONS PRO (EN INTER)

ENQUÊTE
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PLATE-FORME DE L’EMPLOI DES CADRES ET
TECHNICIENS DU TOURISME ET DES LOISIRS

ESPACES tourisme et loisirs


TRAVAIL ET VACANCES
NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX
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PLATE-FORME DES MAPA ET DSP
DU TOURISME, DES LOISIRS ET DE LA CULTURE

CAHIER
CLUSTERS
@REVUE_ESPACES DE TOURISME
LE FIL D’ACTUALITÉ DU SECTEUR TOURISME-LOISIRS-CULTURE,
L’ENJEU DU
SÉLECTIONNÉ PAR LA REVUE ESPACES
330 DÉCLOISONNEMENT
SOMMAIRE
PAGE 4 ENQUÊTE PAGE 26

Travail et vacances
Nouveaux rythmes, nouveaux lieux
Le totem urbain, Les frontières entre lieu de travail et lieu de
outil d’appropriation de la ville vacances s’estompent, que ce soit dans les
CHARLES-ÉDOUARD entreprises, dans les hébergements, dans les
HOULLIER-GUIBERT offices de tourisme ou dans les espaces de
coworking – ces derniers deviennent même,
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parfois, des hébergements touristiques.

30 FRANTZ GAULT

34 BRUNO MARZLOFF

37 CHLOÉ RIVOLET

Ironie de l’Histoire. Visite 41 MARION OUDENOT-PITON

touristique du camp d’Auschwitz 45 XAVIER DRUHEN

JACQUES LUCCHESI 51 ÉRIC VAN DEN BROEK

55 GUILLAUME CROMER

PAGE 116
MARCHÉS PUBLICS
DSP

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CAHIER PAGE 58

CLUSTERS DE TOURISME :
L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT
Le cluster est un outil de mobilisation des acteurs qui met le projet au cœur de
la construction territoriale. L’émergence de nouveaux modèles économiques
exige de se poser la question du décloisonnement. Décloisonner un cluster de
tourisme, cela signifie, selon les cas, l’ouvrir à d’autres secteurs économiques
du territoire ou coopérer avec des clusters non touristiques (interclustering).
Le décloisonnement est un facteur fort d’innovation.

62 CÉCILE CLERGEAU

70 NATHALIE FABRY ET SYLVAIN ZEGHNI

76 ÉLISE DUREY

82 NATHALIE SAINT-MARCEL

86 LAURENCE DELPY

88 JEAN-FRANÇOIS THOMAS

91 SYLVINE PICKEL-CHEVALIER ET PHILIPPE VIOLIER

102 JEAN-MICHEL TOBELEM

106 CORALIE ACHIN ET EMMANUELLE GEORGE-MARCELPOIL

112 CORINNE CERVEAUX

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LE TOTEM URBAIN,
OUTIL D’APPROPRIATION
DE LA VILLE
Inspirés par le Hollywood Sign, CHARLES-ÉDOUARD HOULLIER-GUIBERT
Maître de conférences en stratégie et territoire
les totems urbains marqués au à l’université de Rouen
< ch.ed.houllier.guibert@univ-rouen.fr >
nom de leur ville d’implantation

se multiplient dans le monde, que ce soit ls sont installés aux quatre coins du

à Lyon, à Amsterdam ou à Brisbane.

Qu’ils soient créés dans le cadre d’une

stratégie de marketing urbain, à l’occa-


I monde, sont positionnés de façon à
être particulièrement visibles, et pour-
tant ils n’ont pas de nom. Ce sont des
signatures, le plus souvent composées
du toponyme de la ville où ils sont implan-
tés, avec parfois quelques mots ou un objet
en plus : là un cœur, là un lion, là un asté-
sion d’un méga-événement ou sur une risque ou un dièse qui évoque le hashtag…
Ces sculptures monumentales modernes, en
initiative personnelle, ils ont pour point plastique, en béton ou en fer, prennent la
forme d’un totem. Plutôt que d’être érigées,
commun d’être photogéniques. À l’heure elles sont le plus souvent rédigées à l’hori-
zontal. Elles ne sont pas référencées et n’ont
des selfies et des réseaux sociaux, le même pas de nom communément admis.
Nous les appellerons ici des totems urbains.
totem urbain encourage le visiteur à se En anglais, on les appelle parfois “sign”
(enseigne, panneau) – le Giant 3 D Sign, à
faire photographier devant (dessus, à Toronto, le Perth Sign et le South Bank’s
Brisbane Sign, en Australie –, en référence au
côté…) et, ainsi, à s’approprier la ville. Hollywood Sign qui fut le premier d’entre eux

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et qui reste le plus connu. À Lyon, on parle Américains. Cette rénovation, tout comme
de “sculpture monumentale”, de “statue les plus récentes de 2005 et 2012, a bénéficié
monumentale” ou des “lettres”. À Kuala du financement des riches stars américaines.
Lumpur, c’est le I love KL Logo. Ce multipanneau de 110 mètres de long est
En général, ces totems sont souvent implan- aujourd’hui le plus grand support publicitaire
tés au cœur de la ville, sur une place où les au monde. Près d’un siècle après son implan-
flux de promeneurs sont importants. Ils béné- tation, il symbolise l’activité cinématogra-
ficient ainsi d’une grande visibilité et d’un phique d’une ville qui fabrique des vedettes
écrin paysager pour les photographies. En glamour. Il positionne Los Angeles comme la
groupe, en couple ou en selfie, la photogra- ville du cinéma. Les touristes cherchent à être
phie sur ou près du totem est la preuve du photographiés avec, ce qui n’est pas chose
passage dans la ville. Cette expérience pho- évidente car il est difficilement accessible, dans
tographique est une interaction entre le une zone naturelle exposée aux risques d’in-
consommateur du centre-ville (ici le touriste cendie. Il est surtout photographiable de loin
ou l’habitant) et une ressource urbaine (ici le et il a inspiré d’autres villes dans le monde,
totem), selon les travaux de recherche de de toutes les tailles, qui ont copié ostensible-
Morris B. Holbrook(1). La prise de photo per- ment l’idée.
met de vivre une expérience(2) et de s’appro- IMPLANTATION STRATÉGIQUE. L’emplacement
prier la ville tout entière : je suis en photo avec des totems est choisi pour permettre la
ce totem, c’est donc que je suis allé dans les meilleure visibilité : au milieu de places cen-
lieux incontournables du cœur de cette ville. trales comme à Toronto (Nathan Phillips
À l’inverse, si tu n’as pas vu le totem urbain, Square) ; à proximité d’un espace vert cen-
c’est que tu as mal visité la ville. tral comme à Oslo (parc Spikersuppa). À
Plusieurs grandes villes ont installé ce type Amsterdam, le totem est implanté devant le
de totems urbains ces dernières années. À tra- Rijksmuseum – ce musée national, qui dis-
vers l’analyse de certains d’entre eux (à pose de la plus importante collection d’œuvres
Amsterdam, Brisbane, Dallas, Houston, Kuala d’art du pays, est le musée le plus fréquenté du
Lumpur, La Valette, Los Angeles, Lyon, Oslo, pays : il est l’équivalent du Louvre, à Paris,
Perth, Priština, Recife, Rio de Janeiro, ou du musée de l’Ermitage, à Saint-
Toronto), nous cherchons ici à comprendre Pétersbourg. À Priština, le totem urbain est
quels sont les points de convergence de ces installé devant le palais de la Jeunesse, de la
outils de marketing urbain. Culture et des Sports, sur une place de la rue
HOLLYWOOD, LA RÉFÉRENCE MONDIALE. Le Luan Haradinaj. À Recife, la puissance sym- (1) Morris B. HOLBROOK, “The
Hollywood Sign est, sans conteste aucun, la bolique est forte : le totem est sur la place Rio nature of customer value:
référence en matière de totems urbains. Branco où est aussi installé le monument au an axiology of services in
Monument historique de la ville depuis 1973, sol Marco Zero – ce dernier, qui matérialise the consumption
le panneau Hollywoodland a été érigé cin- l’endroit où les Portugais fondèrent la ville en experience”, dans Roland T.
quante ans plus tôt, en 1923, dans le cadre 1537, sert de point de départ du kilométrage RUST et Richard L. OLIVER
d’une promotion immobilière ; il était prévu des routes de la région du Pernambuco. Le (dir.), Service Quality: New
qu’il reste là pendant 18 mois. En 1949, la totem urbain ajoute à la valeur de cette place, Directions in Theory and
chambre de commerce retire les quatre der- déjà emblème de la ville sur les documents Practices, Sage, 1994.
nières lettres ainsi que l’éclairage du panneau touristiques. Elle n’est pas si fréquentée, sou- (2) Joseph PINE et James
jugé trop coûteux. Pour les 75 ans lignant un apport visuel dans un espace qui GILMORE, The Experience
d’Hollywood, en 1978, le Hollywood Sign ne doit pas être trop concentré et rester aéré. Economy. Works is Theatre
est rénové ; une cérémonie d’inauguration est De la même manière, lorsque Lisbonne a envi- and Every Business a
retransmise à la télévision, confirmant l’ap- sagé un temps de créer un totem urbain, elle Stage”, Harvard Business
propriation populaire de cet objet par les a pensé à la place du Commerce, car sa faible School Review Press, 1999.

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(CC) BY NC Sten RüdrichC
Los Angeles

© Marcio Jose Bastos Silva


© Charles-Édouard Houllier-Guibert

Rio de Janeiro
Rio de Janeiro

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CHARLES-ÉDOUARD HOULLIER-GUIBERT

fréquentation relative permettait au totem essaie de proposer un lien affectif d’hospita-


d’être visible de loin. Une place en front de lité sur le thème “Kuala Lupur accueille le
mer offre le même privilège d’une vue dégagée monde à bras ouverts”. Le totem fait donc
pour les totems, comme à Toronto ou à Perth, davantage partie du musée que de la place ; il
où des jeux de lumière permettent en outre vise à inciter à l’achat émotionnel d’une mul-
de les valoriser. Enfin, à Malte, c’est moins titude de souvenirs territorialisés (ceux-ci sont
la centralité urbaine que la centralité touris- proposés dans un espace spécifique, avec une
tique qui a été retenue. Implanté dans le port série d’idées originales et particulièrement soi-
Spinola de San Giljan, dans l’agglomération gnées). Comme à Amsterdam, l’implantation
de La Valette, le totem est au cœur du centre de ce totem s’inscrit dans une démarche de
touristique où sont installées les enseignes marketing urbain. Il en est de même à Lyon.
internationales tant d’hôtellerie que de res- Certains totems urbains sont nomades, ce
tauration. Cette centralité secondaire devient qui leur permet de diffuser leur image dans
alors majeure, Tripadvisor propose même de la ville. À Lyon, le totem était installé au
localiser son hôtel à partir du “love monu- départ sur l’imposante place Bellecour, non
ment”. loin de la statue de Louis XIV. Depuis, il a été
En revanche, le totem de Kuala Lumpur n’a déplacé dans des lieux tout aussi passants et
pas une visibilité optimale. Il est installé sur la visibles : sur la place Antonin-Poncet (au pied
place la plus importante de la ville, Dataran d’un bassin d’eau qui permet son reflet), puis
Merdeka (place de l’Indépendance), celle où dans le parc de la Tête d’Or. Ce nomadisme
les rassemblements populaires ont lieu (arri- permet de relancer les prises de photos par
vée de la course cycliste du Tour de Langkawi, les touristes et les habitants qui, ensuite, dis-
fête de l’Indépendance…). La symbolique his- tillent leur image sur internet (sur Flickr et
torique de cette place est puissante : c’est, par Instagram, notamment). La marque territo-
exemple, là où, pour la première fois, en 1957, riale Only Lyon recense ces photos et s’en sert
le drapeau malaisien a remplacé le drapeau pour promouvoir la ville sur internet. Si le
britannique. Considérée comme un point totem urbain de Perth se déplace aussi, sa
majeur (landmark) de la ville, la place, qui grande taille complique la prise de vue de près
accueillait jadis des lieux de pouvoir britan- – en cela, il peut être comparé au Hollywood
niques, héberge désormais d’importantes ins- Sign, dont les photographies sont souvent
titutions (le ministère du Tourisme, par prises de loin.
exemple). Mais le totem urbain n’est pas en L’emplacement est un choix stratégique qu’il
plein milieu de cette place : il est sur un abord convient de bien penser. En 2015, le totem
peu visible, situé entre des bâtiments, ce qui urbain nomade lyonnais a été installé devant
fait que nombre de passants peuvent traver- le tout récent musée des Confluences.
ser la place sans le voir. Certes, il est à l’en- L’endroit a été minutieusement choisi afin que
trée du musée de la ville, site touristique pré- les lettres soient visibles depuis l’autoroute A7,
sentant quelques éléments historiques et, où 110 000 véhicules circulent chaque jour.
surtout, une étonnante maquette moderne de Le projet culturel qui renouvelle la ville est
Kuala Lumpur, valorisée par un spectacle de accompagné de la marque territoriale de Lyon.
lumière tous les quarts d’heure. Mais le totem De la même façon, le totem de Rio de
reste discret, comme si la capitale industrielle, Janeiro est situé sur le projet de renouvelle-
financière et culturelle de la Malaisie n’était ment urbain du Porto Maravilha, tout près
pas tout à fait prête à affirmer son identité du Museu do Amanhã (musée de demain),
face à la nouvelle capitale administrative bâtiment imaginé par l’architecte Santiago
(Putrajaya). Le totem est accompagné d’une Calatrava et que l’on peut voir sur les pho-
plaque explicative en plusieurs langues, qui tos prises depuis le totem urbain ; ce musée

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(CC) BY NC Roozbeh Rokni (CC) BY NC Matthew Robey
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est la pièce maîtresse du projet de waterfront La ville, surnommée localement “Big D”, joue
créé dans la perspective des Jeux olympiques sur le mot “big” en créant un court totem de
d’été. Ce projet de renouvellement urbain est seulement deux lettres, le b et le g, entre les-
situé dans la zone d’accueil des paquebots sur quelles chacun est invité à poser en photo
ce qui fut le lieu d’entrée des esclaves du XVIe pour tenir le rôle du i. Cette action de pro-
au XIXe siècle – c’est donc un lieu qui mêle motion vise à impliquer les touristes, mais
patrimoine historique et renouvellement aussi et surtout la population locale, en
urbain(3). On peut toutefois s’étonner que l’ins- manque de fierté d’appartenance à Dallas. Le
cription sur le totem soit “cidade olimpica” totem concrétise le slogan promotionnel “Live
(cité olympique) quand on sait que le surnom Large, Think Big”, créé en 2004, qui a évolué
de la ville est “cidade maravilhosa” (cité mer- en 2012 sous la forme “Big Things Happen
veilleuse). On peut l’expliquer par la difficulté Here”. Plusieurs milliers de personnes ont été
qu’ont certaines villes à assumer le choix d’ins- photographiées (plus de 10 000 en une année)
taller un totem ; si bien qu’elles installent dans plusieurs quartiers phares de la ville. Les
d’abord un totem temporaire lié à un événe- cadeaux sont des billets de spectacle (sportif
ment – les JO, en l’occurrence. ou artistique), des goodies (petits objets tels
MARKETING TERRITORIAL. Pour les démarches que des stylos, des porte-clés, des aimants…)
de marketing territorial assumées, les totems marqués au nom de la ville – le tout est filmé
urbains sont clairement installés sans limites afin d’être mis en ligne sur le site promotion-
temporelles. Ils prennent la forme d’une signa- nel de la marque. Les ambassadeurs de la
ture du territoire en tant que marque. Ainsi, marque sont les Dallas big influencers, soit
Lyon se positionne comme “unique” avec son l’élite urbaine de la ville (mondes de la mode, (3) Charles-Édouard
subtil jeu de lettres traduit en “seulement Lyon de la gastronomie, de la culture, du sport). HOULLIER-GUIBERT, “Le
– only Lyon”. Amsterdam joue sur le lien iden- Les instruments classiques de la communica- patrimoine industriel
titaire avec le lecteur du totem en l’impliquant tion (ambassadeurs, goodies et vidéos d’évé- comme différenciation
par un jeu de couleur qui fait deviner trois nements) sont donc utilisés. Le totem est uti- territoriale pour un
mots entremêlés (“I”, “am”, “Amsterdam”), lisé dans une démarche de marketing de rayonnement international”,
dont le I (“je”), mot important en marketing(4). marque aboutie – il en est un élément clé, très revue du Cilac, n° 60,
Il en est de même pour Kuala Lumpur ou l’île visible quand il est animé par le photographe, 2012.
de Malte qui se positionnent aussi sur le plan mais n’est pas laissé librement à disposition (4) Boris MAYNADIER,
affectif, sans lien avec un marketing de des habitants. C’est un média contrôlé par les “Marketing de la ville :
marque d’envergure. Dans cette dernière, le pouvoirs publics. entre les identités, des
totem se limite aux quatre lettres du mot MARKETING ÉVÉNEMENTIEL. Pour les autres communautés de projets”
“love” qui sont écrites de manière renversée villes, la mise en place du totem urbain s’ins- (document de travail),
afin que le mot se reflète sur l’eau calme du crit dans la valorisation d’un événement ISREAM, 2011.
port de San Giljan ; fabriqué en travertin, ce urbain important à venir – le totem est créé (5) Maria GRAVARI-BARBAS et
totem ressemble à une statue. Enfin, le totem en amont de l’événement et peut rester en Sébastien JACQUOT,
de Recife ne délivre pas de message – seul le place jusqu’au post-événement. Ces totems “L’événement, outil de
design du logo se réfère à la communication accompagnent le marketing de la “ville évé- légitimation de projets
territoriale. On remarque donc plusieurs nementielle(5)”, pour des événements d’en- urbains :
niveaux de visibilité marketing. vergure tels que le CHOGM (Commonwealth l’instrumentalisation des
La démarche la plus aboutie est celle de Heads of Government Meeting) qui a accueilli espaces et des temporalités
Dallas qui propose une expérience avec la reine Elizabeth II d’Angleterre à Perth, les événementiels à Lilles et
récompense. Le totem urbain a été fabriqué Jeux panaméricains à Toronto, les Jeux olym- Gênes”, Géocarrefour, vol.
dans le cadre d’une campagne de communi- piques à Rio de Janeiro, le G20 à Brisbane. 82, n° 3, 2007
cation d’envergure du centre des congrès de la Ces événements, parmi les plus importants https://geocarrefour.revues.
ville, l’un des plus importants des États-Unis. de l’histoire contemporaine des villes hôtes, org/2217

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(CC) BY NC Franck Grenier (CC) BY NC Pierre Bernard
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(CC) BY NC Howard Lewis Ship


(CC) BY NC Karmacamileeon

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Dallas

Source : https://thatoneguywhotravels.com/tag/oslo/
(CC) BY NC Luis Tamayo
CHARLES-ÉDOUARD HOULLIER-GUIBERT

justifient la création d’un totem qui, au départ, Parfois, une plaque est apposée à proximité
est prévu le temps de l’événement internatio- du totem, qui en explique la genèse.
nal. À Toronto, le totem devrait être pérennisé
Dans le cas de Perth, le totem est minimal à la fin de l’année 2016. Il va devenir mobile,
dans sa conception, puisque les lettres sont ce qui amène à envisager un format plus
plates et que l’on voit clairement l’échafau- adapté que celui du panneau actuel, qui
dage qui soutient l’ensemble. C’est l’éclairage mesure 22 mètres de long et 3 mètres de haut,
des lettres qui en fait un objet moderne en et dont chaque lettre pèse plus de 130 kg
soirée – en journée, il ressemble aux lettres (équipement web et wi-fi compris). Le projet
d’Hollywood. La ville de Perth a connu un est qu’il serve lors d’événements annuels d’en-
très fort développement ces dernières années vergure, comme le Festival international du
et est en quête d’une affirmation internatio- film de Toronto ou la Marche des fiertés. Le
nale. Elle a la particularité d’être l’une des maire a déjà lancé une campagne web 2.0
grandes villes (deux millions d’habitants) les pour que les habitants choisissent les pro-
plus isolées du monde – son fuseau horaire, chains lieux d’implantation du futur totem,
commun avec les métropoles asiatiques, la et une campagne de communication propose
rapproche économiquement de l’Asie alors une carte de son itinéraire. Cette opération
qu’elle est très éloignée topographiquement contribue à sa notoriété locale, déjà grande,
des autres villes australiennes. Avec une crois- conjuguée à sa notoriété internationale (il fut
sance économique forte, la ville veut déployer l’un des premiers monuments du monde à
des symboles urbains. Elle dispose des amé- être illuminé aux couleurs du drapeau fran-
nités métropolitaines classiques, comme le çais lors des attentats de Paris, le 13 novembre
quatrième plus grand édifice d’Australie qu’est 2015).
la tour Central Park ou la tour Bell (qui avait À Brisbane, le totem a été installé en
notamment pour but de devenir l’emblème novembre 2014 pour célébrer l’accueil par la
de la ville). Forte de son environnement excep- ville du G20. Installé au départ pour quatre
tionnel (plages, rives de la rivière Swan) et de semaines, il est finalement resté quatre mois.
ses espaces verts (parc Kings), la ville de Perth Des réparations récurrentes ont eu lieu afin
affirme un positionnement de ville écologique de le pérenniser, mais les lettres se brisaient.
et durable (réaménagements, programme de Pour des raisons de sécurité publique, il a été
plantation d’arbres dans les rues…). Mais retiré mais, un semestre plus tard, de manière
c’est bien un totem qui a été choisi pour incar- plus solide, il est de nouveau visible à un autre
ner la modernité de Perth en 2011 lors de l’ac- endroit du quartier central de South Bank.
cueil de la reine d’Angleterre. Il est ensuite La structure permanente a coûté 300 000 dol-
resté. lars australiens, financée conjointement par
C’est l’engouement pour cette attraction l’État et la municipalité de Brisbane, pour
populaire qui amène les villes à pérenniser les pérenniser le rôle de Brisbane en tant qu’hôte
totems urbains. L’argument est toujours le du sommet du G20. Dans le cadre de la
même : le totem rencontre un succès d’ap- démarche d’embellissement urbain Colour
propriation par les passants, à qui ils propo- Me Brisbane, le totem reste éclairé la nuit.
sent un moment convivial et gratuit, tandis Pour légitimer le coût, les pouvoirs locaux
que leurs nombreuses photos font la promo- annoncent une notoriété internationale peu
tion de la ville sur les réseaux sociaux. À par- chère, grâce aux nombreuses photographies
tir de cet engouement, le totem devient légi- du totem émanant tant des touristes que des
time dans le paysage urbain et peut donc y habitants et diffusées sur le web, ce qui a pour
rester. De surcroît, il permet de laisser une résultat d’attirer les touristes du monde entier.
trace pérenne d’un événement éphémère. Avec les totems urbains, le coût du marketing

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(CC) BY NC Around Oz
Brisbane

(CC) BY NC Randall Pugh

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des territoires, si souvent controversé, devient Dans d’autres cas, au contraire, le totem
acceptable grâce au marketing expérientiel, est le fruit d’une initiative individuelle. À
c’est-à-dire cette capacité à mettre en scène la Houston, c’est un artiste local, le sculpteur
ville pour susciter des émotions, ici la satis- David Adickes, qui avait déjà travaillé pour la
faction d’une situation ludique de prises de ville en créant des œuvres géantes comme le
photos. Virtuoso, les statues des Beatles et les bustes
APPROPRIATION PAR LE PUBLIC. L’explication des présidents américains, qui a créé le totem.
principale du succès des totems urbains est Celui-ci est exposé depuis 2011 sur la pro-
leur appropriation quasi immédiate par le priété privée du sculpteur, face à l’auto-
public, ce qui incite les pouvoirs locaux à pro- route I10. Inspiré du Hollywood Sign et du
longer l’expérience. Il est tentant pour tout logo “I love NY”, il est original en ce qu’il
un chacun de grimper sur le totem, de prendre affirme “We love Houston”, qui évoque le
des poses sur les lettres, de chercher des angles collectif, une expérience partagée de la ville.
originaux pour la prise de photos… Les Ce totem urbain se trouve dans une configu-
totems urbains conçus dans le cadre de la ration spéciale, aucun aménagement n’étant
valorisation de marques territoriales sont pen- prévu dans le lotissement où il est installé pour
sés pour encourager cette appropriation, que le stationnement lors des prises de photos ;
ce soit à Amsterdam ou à Lyon. Instagram de même, le ralentissement sur l’autoroute
devient un support publicitaire pour Lyon ; peut poser problème. Malgré sa dimension
des montages photos sont proposés, des privée, les édiles locaux ont inauguré l’œuvre
concours sont lancés. en 2013, confirmant la dimension publique
Parfois, l’appropriation physique du totem de cette œuvre.
n’est pas vraiment possible. On ne peut pas À Priština, le totem a été inventé par le
vraiment monter sur le totem de Recife (lettres directeur artistique d’une agence de publicité,
trop hautes), et celui de Brisbane comprend Fisnik Ismaili, célèbre dans son pays pour son
un podium dissuasif. Parfois, il est interdit de originalité. Il a fait fabriquer le totem (neuf
monter sur les lettres. C’est là une erreur mar- tonnes de fer) sans commanditaire réel, mais
keting, l’intérêt des totems étant la récupéra- avec la conviction que cet objet embléma-
tion de la chose publique par les passants qui tique, qui sera inauguré le 17 février 2008
réinventent les pratiques spatiales. Le totem de (date officielle de la déclaration d’indépen-
Toronto ne permet pas non plus de monter dance unilatérale de la République du Kosovo)
dessus. À la place, c’est un jeu de lumière qui rencontrera une adhésion politique et trou-
est proposé avec des photos prises en ombre vera des financeurs. C’est donc un objet sans
devant les lettres. concertation qui a été créé, l’agence considé-
Dans le cas de Brisbane, l’appropriation rant que sa proposition était opportune et
physique par le public s’est conjuguée à la judicieuse. Celle-ci a d’ailleurs été acceptée
mobilisation lors de la création du totem. sans négociation, tant le message inscrit sur
Cette œuvre collective a été conçue et fabri- le totem, “Newborn” que sa couleur jaune,
quée par les acteurs locaux : huit associations présentée comme celle du drapeau du Kosovo
parties prenantes du G 20 (Amnesty mais aussi comme celle des étoiles du drapeau
International, Multicap, la Queensland de l’Union européenne, formaient un message
Country Women’s Association…) ont cha- harmonieux et compréhensible par tous. Le
cune fabriqué une des huit lettres ; des étu- totem a permis de focaliser l’effervescence des
diants en design ont travaillé sur les formes festivités de l’indépendance, offrant des pho-
des lettres pour une silhouette de 25 mètres ; tographies et reportages “médiatisables” de
le totem a été fabriqué par l’association de la foule autour de lui, avec lumières et
réinsertion sociale Men’s Shed. musiques. L’adhésion au totem a d’ailleurs

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(CC) BY NC SA 3.0 Karrota
Priština, 2008

(CC) BY NC Arild Vagen


Priština, 2013

(CC) BY NC Diego Delso

Priština, 2014
(CC) BY NC Bdx

Priština, 2015

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CHARLES-ÉDOUARD HOULLIER-GUIBERT

été immédiate et, le soir même, les signatures (un nouvel espoir est né), “New future is born”
du président et du premier Ministre de la nou- (un nouvel avenir est né) et “New country is
velle République y étaient apposées – elles born” (un nouveau pays est né)… Le totem a
furent suivies d’environ 150 000 autres en même été l’effigie d’un timbre national (à l’ins-
quelques mois, ce qui a fini par en modifier tar de monuments emblématiques, comme la
fortement l’esthétique. Pour le cinquième anni- tour Eiffel, le Colisée de Rome ou la petite
versaire de la jeune République, en 2013, il a sirène de Copenhague).
donc été repeint. Depuis, chaque année, un Ces deux derniers exemples (Houston et
nouveau décor est proposé sur les lettres. La Priština) s’inscrivent en faux par rapport aux
première année, Fisnik Ismaili a invité, via les deux grands types de totems qui sont ceux
réseaux sociaux, des bénévoles à peindre le créés dans le cadre d’un méga-événement inter-
totem des drapeaux de l’ensemble des pays national et ceux qui sont destinés à promou-
qui ont reconnu officiellement la nouvelle voir la marque de la ville. Plus largement, les
République. Une centaine de personnes ont totems sont des objets variés qui prennent des
peint les 99 drapeaux. En 2014, un camou- formes hybrides, offrant un caractère singu-
flage militaire a recouvert les lettres, incarnant lier à chacun d’entre eux. (6) Michel LUSSAULT,
l’armée intervenue lors de la guerre du Kosovo n n “Emblème territorial”, dans
de 1998 ; des cœurs roses y ont été ajoutés par Le totem est une icône partagée ; il devient Jacques LÉVY et Michel
la suite. En 2015, les lettres ont été colorées un emblème territorial au sens du géographe LUSSAULT (dir.), Dictionnaire
dans un esprit graffiti, avec la lettre E repeinte Michel Lussault : “fraction d’un espace, en de la géographie et de
en fond noir (la lettre E pouvant représenter, général un lieu ou un monument qui, par méto- l’espace des sociétés,
selon Fisnik Ismaili, l’exode de la population nymie, représente et même signifie cet espace Belin, 2003.
pendant la guerre, l’Europe d’aujourd’hui, et les valeurs qui lui sont attribuées(6)”. (7) Mihalis KAVARATZIS, “From
l’économie malade du pays ou la mission euro- Dans tous les cas, l’appropriation se met en ‘necessary evil’ to
péenne Eulex). En 2016, des barbelés dans un place, donnant à cet objet un statut de mar- necessity: stakeholders’
ciel bleu ont été peints sur l’ensemble des queur territorial qui s’adresse tant au touristes involvement in place
lettres, évoquant la situation fragile d’un pays qu’aux habitants. C’est d’ailleurs l’un des branding”, Journal of Place
qui n’accède pas à une liberté totale. La par- objectifs du place branding que d’impliquer Management and
ticularité du totem kosovar est qu’il est natio- les populations dans la construction collective Development, vol. 5, n° 1,
nal avant d’être urbain, mêlant communica- de la marque du territoire et, plus largement, 2012.
tion politique et marketing territorial. Le choix de l’identité territoriale(7). Le totem urbain y (8) Une version longue de
des lettres du totem a permis une déclinaison contribue sous de multiples formes, laissant cet article, consultable sur
publicitaire facile et universelle pour commu- une marge de liberté à chaque ville qui serait le blog www.marketing-
niquer sur cet objet qui est progressivement tentée d’en fabriquer un. Rio se passe de son territorial.org, présente un
devenu un monument identitaire. Il a été relayé toponyme, un lion rouge se balade dans tableau comparatif de 20
dans des slogans tels que “New life is born” Lyon… Quelle nouvelle idée va être trouvée totems urbains dans le
(une nouvelle vie est née), “New hope is born” ailleurs ?(8) n monde.

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© Caminoel
© PlusONE

18 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
JACQUES LUCCHESI

Ironie de l’Histoire
Visite touristique
du camp d’Auschwitz
“La pyramide des martyrs obsède la
JACQUES LUCCHESI
Journaliste indépendant terre”, a écrit le poète René Char.
< jlucchesi13@gmail.com >
À travers le témoignage sensible de

sa visite du camp d’Auschwitz, l’auteur nous interroge sur

le concept même de “tourisme mémoriel”, entre pèle-

rinage et nécessité pédagogique. Un mal nécessaire…

is-à-vis du passé, le présent est la voix des morts à l’oreille des vivants provi-

V rarement respectueux. Il cherche


naturellement à imposer ses
valeurs et ses modes, quitte à relé-
guer aux oubliettes les différents
moments historiques qui le fondent. Mais
l’Histoire – sans doute parce qu’elle est écrite
avec le sang des hommes – est têtue ; elle récuse
soires que nous sommes, au besoin en la fai-
sant sortir des livres. Cette démarche intellec-
tuelle, qui va de l’abstraction au sensible et
inversement, a été celle de Pierre Nora quand
il a conçu son ambitieux projet de recensement
des “lieux de mémoire”. Car les châteaux,
musées et autres monuments institutionnels
les vérités qui trahissent des intérêts partisans qui parsèment notre territoire sont encore les
trop manifestes. Contre le relativisme et la meilleurs jalons pour nous aider à entrevoir ce
concurrence des mémoires, elle fait résonner que peut être une unité nationale.

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(CC) BY NC Jaysmark
(CC) BY NC Bukephalos

20 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
JACQUES LUCCHESI

Le cas d’Auschwitz prolonge et excède cette la parcourt à pied ou en tramway, prenant


problématique. Lieu de mémoire, le méga- soin de faire des haltes dans l’un ou l’autre
camp d’extermination conçu par les nazis en des nombreux jardins qu’elle recèle. Point de
Pologne l’est assurément, et cela à un éche- convergence pour toutes sortes de manifes-
lon international. Mais il est aussi le concept tations, son immense place du marché – que
pour penser une nouvelle “ère” de l’huma- surplombe la magnifique basilique Mariacki –
nité moderne. Il a ainsi subsumé, dans l’ima- vaut à elle seule le voyage. Et le site de Wawel,
ginaire collectif, les dizaines de camps surgis résidence des anciens rois de Pologne, offre
en Allemagne et dans une bonne partie de un délicieux belvédère sur les ponts de la
l’Europe orientale entre 1933 et 1942, sym- Vistule, le fleuve attitré de la ville.
bolisant à lui tout seul l’entreprise génoci- Dans cette enclave millénaire où les églises
daire la plus radicale du XXe siècle. Une litté- ne désemplissent pas, une part importante est
rature abondante, tant de témoignages (Si réservée à la religion hébraïque. C’est dans
c’est un homme, de Primo Levi) que de le vieux quartier de Kazimierz qu’elle est par-
réflexions (Le Concept de Dieu après ticulièrement présente, avec ses synagogues,
Auschwitz, de Hans Jonas), devait s’ensuivre, ses musées et ses vieilles échoppes. Un festival
après que le monde a été mis face à cette hor- international de culture juive est organisé ici
reur absolue. Tout comme Hiroshima – dont chaque année au début de l’été, depuis 1988.
on a commémoré en 2015 le soixante-dixième Non loin de là, le musée Schindler rappelle
anniversaire –, Auschwitz nous disait que la ce que fut la vie sous l’occupation nazie et le
mort était désormais une affaire de masse ; lourd tribut que payèrent à cette barbarie
qu’elle pouvait aussi être une industrie flo- moderne les Juifs cracoviens. C’est ici que
rissante, pour peu que ses agents aient éli- Steven Spielberg tourna, en 1993, une grande
miné en eux la notion communément admise partie de son célèbre film, hommage mérité
d’humanité. À partir de là pouvait s’organi- à ce courageux industriel allemand qui devait
ser une pastorale compassionnelle dont l’ex- devenir un Juste parmi les nations.
pression “plus jamais ça !” résume le louable À côté de ces lieux absolument incontour-
objectif. Une nouvelle forme de pèlerinage nables, d’autres destinations – extra-muros,
était née, dans laquelle les victimes de la celles-là – sont proposées aux visiteurs par
Shoah et leurs descendants pouvaient trou- les agences de voyages et les autocaristes. Il
ver, sur le théâtre même de tant d’atrocités, y a bien sûr la fameuse mine de sel de
un espace propice au recueillement. Il s’agis- Wieliczka, avec sa chapelle et ses statues
sait aussi d’instruire les jeunes générations salines à plus de cent mètres au-dessous du
sur les abîmes de l’humain avec les moyens sol. Elles reflètent la souffrance mais aussi le
les plus concrets ; leur montrer ce qu’un génie et la piété des mineurs qui trouvèrent
peuple hautement civilisé – comme les ainsi le moyen de supporter leur rude labeur.
Allemands – fut capable de faire sous la férule On la visite seul ou en groupe mais, dans tous
d’une idéologie démoniaque. Mais au fil des les cas, il faut compter avec de longues files
décennies, avec l’essor du tourisme de masse, d’attente.
Auschwitz s’est retrouvé pris au piège de son Il y a aussi Auschwitz, à quelque soixante
“succès”. La loi du marché lui a aussi kilomètres de là, sorte de pendant sombre à
imprimé sa marque. la beauté dévote exaltée par Wieliczka : car on
DE CRACOVIE À OSWIECIM. Deuxième ville ne visite pas l’un et l’autre pour les mêmes
de la Pologne, avec ses 760 000 habitants, raisons. L’accès du camp n’est pas interdit au
Cracovie est une cité qui ne manque pas de visiteur individuel, mais les horaires d’ou-
charme ni de curiosités pour les nombreux verture hors saison sont tels qu’il faut opter
touristes qui la découvrent chaque année. On pour un circuit organisé si l’on veut avoir suf-

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© Santi Rodriguez
© praszkiewicz

22 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
JACQUES LUCCHESI

fisamment de temps devant soi. En car ou en une rangée de brumisateurs qui permettent
minibus, le transport et la visite sont plani- au public de se rafraîchir en période de cani-
fiés sur six heures. Ils se négocient autour de cule. Cette installation estivale, un peu trop
cent zlotys – 25 euros –, ce qui n’est pas très connotée, a récemment suscité l’ire d’une par-
cher si l’on tient compte du caractère relati- tie de l’opinion israélienne.
vement exceptionnel de cette destination. Mais déjà notre guide nous demande – en
La route qui mène à ce qui fut l’enfer sur anglais – de nous rassembler : nous allons
terre est plutôt belle, avec, des deux côtés, ses enfin passer à l’étape suivante et accéder de
champs jonchés de meules de foin et ses mai- plain-pied aux baraquements. Encore faut-
sons aux couleurs vives et aux toits pentus. il, pour cela, se soumettre à un contrôle aussi
À mesure que l’on se rapproche, la végéta- rigoureux que celui des aéroports. On ne
tion devient plus dense, la forêt prend le pas badine pas avec la sécurité à Auschwitz. Un
sur la terre arable. Sur les panneaux routiers, dispositif qui, peu ou prou, rappelle la nature
on rencontre souvent le nom d’Oswiecim, foncièrement coercitive du lieu. Nous voici
mais pas celui d’Auschwitz – qui n’est, en fait, devant l’entrée de ce qui fut le camp de dépor-
que sa transcription allemande. Jusqu’à ce tés avec, au fronton de ses hautes grilles, la
qu’on arrive aux abords du camp numéro 1, grinçante formule Arbeit macht Frei – le tra-
le patronyme allemand faisant alors office de vail rend libre. La haine nazie s’amusait à bon
vocable universel. Là, c’est un tout autre décor compte avec ses victimes. C’était d’ailleurs
que l’on découvre. les mêmes mots qui ornaient l’entrée de
UNE SURPRENANTE PUISSANCE D’ATTRACTION. Dachau et de tous les autres camps de concen-
Si, passé l’enceinte du site, on distingue loin tration ; à ceci près que Dachau, camp ouvert
derrière, en partie cachés par de hautes fron- pour les ennemis politiques du Reich dès
daisons, des bâtiments de cette sinistre 1933, ne pratiquait pas l’extermination pla-
époque, c’est surtout l’importance du trafic nifiée, laissant cette tâche aux seules mala-
routier qui saisit d’emblée le regard. Combien dies (comme le typhus et la dysenterie).
de cars sont garés ici ? Combien d’autres arri- À mesure que nous avançons dans les allées
vent et repartent, déversant au passage leur recouvertes de terre battue, c’est l’idée d’une
cargaison humaine ? D’où viennent tous ces ville qui s’impose à l’esprit. Une ville tracée
visiteurs ? Du monde entier, sans doute. La au cordeau, faite d’abord pour héberger les
plupart sont jeunes, même si on distingue militaires polonais, avec ses massifs bâtiments
aussi des seniors et des infirmes. L’ambiance en pierre rouge. Le site en comptait déjà une
est fébrile, détendue mais pas relâchée, eu vingtaine quand, en 1940, les autorités alle-
égard au caractère grave et solennel du lieu. mandes décidèrent d’en faire construire huit
Comme hier, mais dans un autre contexte de plus en vue de l’ouverture prochaine du
socio-économique, Auschwitz continue à camp. En outre, tous les pavillons furent aug-
exercer une formidable attraction, point mentés d’un étage. Dès le mois de mars 1942,
d’aboutissement de multiples vagues tout était prêt pour le second et dernier acte de
humaines, orientées par leur volonté propre, cette tragédie. Car cette ville-là avait des
celles-là. Si le musée que le camp est devenu griffes : les doubles rangées de pylônes, tous
ménage, dès les premiers pas, une place consi- hérissés de fil de fer barbelé, en témoignent
dérable au souvenir (stèles commémoratives encore.
en hébreu, en anglais et en polonais, murs de Ceux qui entraient ici n’avaient, statisti-
photos de déportés), il ne peut faire l’écono- quement, aucune chance d’en sortir vivants.
mie d’infrastructures plus commerciales, La durée moyenne de survie y était de seule-
comme un point de restauration et une librai- ment trois mois. Quant aux candidats à l’éva-
rie. Le comble de l’ironie est ici incarné par sion – il y en eut aussi –, c’était généralement

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 23
à la potence ou au mur des fusillés que leur du crématoire conjoint. Elle se trouve dans
rêve de liberté s’achevait. Ce mur, nous l’avons un sous-sol obscur du block 11. On y accède
vu, avec son ciment renforcé pour amortir les par un escalier exigu. Plus que n’importe où
impacts des balles : une gerbe, en permanence, ailleurs, la foule piétine à l’entrée de cette
honore ceux qui sont tombés là. vaste salle de 240 m2, avec ses murs dégra-
À l’intérieur des blocks, le rythme du par- dés qu’éclairent deux faibles plafonniers. On
cours s’accélère. Ici, la plupart des salles ont veut voir, on veut comprendre comment tant
été transformées en stations, chacune évo- de gens – des femmes, des enfants et des
quant un moment ou un aspect de ce que fut vieillards, pour la plupart – ont pu être sys-
l’organisation du camp – et il y a beaucoup à tématiquement éliminés durant les trois
voir. Certaines sont ouvertes et permettent années qu’a fonctionné ce camp. Un faible
de déambuler autour des documents expo- rai de lumière s’échappe aujourd’hui par une
sés ; d’autres pas : il faut se contenter de jeter petite ouverture du plafond. C’est à travers
un rapide coup d’œil sur leur maigre contenu. elle qu’était déversé le gaz mortel sur tous
Les plus troublantes sont sans doute consti- ceux qu’un pouvoir implacable avait jugés
tuées par ces vitrines où s’entassent des objets, improductifs, inaptes à la vie infernale du
des cheveux ou des prothèses (jambes artifi- camp. Ils étaient parfois plus de deux mille à
cielles, lunettes) ayant appartenu à des dépor- être enfermés, complètement nus, dans cette
tés. Sur certaines valises, on peut lire encore terrible salle, pressentant une agonie qui pou-
les noms et les dates de naissance de leurs vait durer vingt minutes. C’est à peu près le
malheureux propriétaires. Il y a aussi les empi- même laps de temps que mettaient les fours
lements de boôtes vides de Zyclon B, ce ter- crématoires voisins à réduire en cendres leurs
rible gaz à base d’acide “prussique”, l’un des dépouilles. Un corps en chassait un autre sur
agents les plus radicaux de la “solution le caisson de bois qui les faisait glisser dans les
finale”. Les nazis ne lésinèrent pas sur sa com- flammes. Les déportés affectés à cette hor-
mande et, à en juger par le nombre des boîtes rible fonction y travaillaient sans relâche,
rassemblées ici, on peut facilement imaginer dans la vision anticipée de leur propre fin.
l’usage massif qui en était fait. Bonheur de quitter ce lieu sépulcral et de
Qui donc a fait le choix de cette scénogra- retrouver la lumière du jour. Même si c’est
phie ? Quoi qu’il en soit, elle se rapproche pour apercevoir dans le décor la haute che-
étonnamment de l’esthétique des nouveaux minée du crématoire, que l’on espère désor-
réalistes, à commencer par les accumulations mais au chômage éternel.
(calculées) d’Arman. Mais là où le sculpteur UN NOUVEAU LIEU DE PÈLERINAGE. Alors que
niçois dénonçait les excès de la société de nous avions rejoint le minibus et que nous
consommation, il n’y a ici que les traces brutes pensions en avoir fini avec Auschwitz, la
d’une société tirant sa justification – et son conductrice stoppe son véhicule moins de dix
profit – de la mort industrialisée. Dans les minutes plus tard sur un vaste espace de sta-
coursives étroites, des flots de visiteurs arri- tionnement, en retrait de la route. Notre guide
vent en sens inverse, rendant impossible une nous invite à la suivre sur un chemin caillou-
halte prolongée devant une vitrine ou un por- teux arpenté dans les deux sens par de nom-
trait de déporté (de nombreuses photos breux groupes de visiteurs. Nous voici bien-
anthropométriques ornent les murs). C’est le tôt devant l’entrée du camp de Birkenau, autre
surgissement même de l’émotion qui est inter- pièce maîtresse de ce complexe concentra-
dit par les conditions de cette visite. tionnaire, avec sa haute porte grillagée, sa
Dans cette précipitation générale, nous arri- tour de contrôle et ses enceintes tapissées de
vons malgré tout dans la partie la plus éprou- barbelés. Contrairement à Auschwitz 1, ce
vante du camp : celle de la chambre à gaz et très grand site verdoyant (175 hectares) n’a

24 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
JACQUES LUCCHESI

subi aucun aménagement muséographique de les détruire à l’approche de la libération


depuis 1945. Tout y est demeuré en l’état, à du camp. En vain, car les fosses et l’amas de
commencer par la voie ferrée, fin du voyage pierres que leurs ruines forment désormais
pour d’innombrables déportés en provenance dans cette partie du camp demeurent des
de l’Europe tout entière. témoignages accablants sur leur activité pas-
Dès la descente du train, les SS effectuaient sée. Un bref moment de méditation, et nous
la sélection des arrivants pour le travail ou repartons en direction, cette fois, du quartier
la chambre à gaz : un simple geste de la main des femmes et des enfants.
suffisait pour cela. Nous nous enfonçons plus C’était le vivier humain du sinistre
avant dans ce qui est maintenant un musée à Dr Mengele dont les expériences abominables
ciel ouvert, avec ses miradors en bois et ses sur les jumeaux laissent entrevoir ce que peut
bâtiments dispersés des deux côtés de la être la recherche médicale quand elle est inféo-
longue ligne ferroviaire. dée à une vision délirante de l’humanité. Deux
Si un lieu est resté conforme à l’idée que cents d’entre eux périrent par ses “soins” dans
chacun de nous a pu se faire des camps de la des conditions effroyables. Dans le block qui
mort à travers maints documentaires, c’est les hébergeait, nous découvrons ce qui fut
bien Birkenau. On imagine facilement ce que leur dortoir, petites cases de briques et de
devait être la vie ici, avec les bruits et les sons planches qu’agrémentait parfois une fenêtre.
qui rythmaient cette organisation implacable. Les femmes n’étaient guère mieux loties,
Il fait beau en cette fin d’après-midi estivale, même si on discerne encore l’emplacement
mais c’est terrible de penser que c’était le du savon au-dessus de la longue rigole où
même soleil qui brillait, voici un peu plus de elles faisaient en commun, dans la hâte et le
soixante-dix ans, sur tant d’hommes et de froid, leurs ablutions.
femmes voués à un épuisement rapide. Si la La visite se clôt sur ce triste constat. Car le
plupart des visiteurs observent un silence mêlé soir tombe peu à peu et la route est longue
d’effroi et de respect, des mots répercutés par jusqu’à Cracovie. J’observe dans le décor un
un micro fusent dans l’air indolent. J’aperçois, grand mirador avec un toit en briques roses :
non loin de là, ce qui ressemble à une céré- une image presque joyeuse sous le soleil décli-
monie commémorative, avec des drapeaux nant. De l’autre côté des barbelés, un couple
entremêlés parmi lesquels je reconnais ceux et leurs deux enfants s’éloignent tranquille-
des États-Unis, du Royaume-Uni et d’Israël. ment en vélo. Se peut-il que la vie finisse tou-
Une cinquantaine de personnes écoutent pieu- jours par triompher de la mort ? Que l’oubli
sement le discours de l’orateur, juste à côté nous sauve toujours de l’horreur ? Et pourtant
d’un sombre wagon d’époque. Car il faut bien, dans ce monde, que le passé le
Auschwitz-Birkenau, surtout pour tous ceux plus tragique perdure à travers de tels sanc-
qui ont payé un tribut familial à la Shoah, est tuaires ; qu’il continue à faire signe aux géné-
devenu un nouveau lieu de pèlerinage. rations nouvelles, ne fût-ce que pour les rete-
Les jambes de plus en plus lourdes, nous nir dans leurs élans récurrents de cruauté.
arrivons à l’extrémité de la plate-forme de n n
débarquement, avec ses plaques mémorielles Plus que tout autre, Auschwitz, avec la
et son Monument international des victimes mémoire de ses quinze cent mille morts, s’ins-
du fascisme, noir obélisque entièrement crit dans ce projet pédagogique de longue
construit avec la pierre et la cendre collectées haleine. Même si, à l’évidence, l’extermina-
dans les crématoires. Ici les nazis procédaient tion de masse s’est transmuée en tourisme
à une élimination massive des déportés les encore plus globalisé. Certains appellent ça
plus faibles, à travers des installations qui un changement de paradigme. Je préfère par-
s’étalaient à la vue de tous. D’où leur souci ler d’une ironie de l’Histoire. n

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 25
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

TRAVAIL ET
VACANCES

26 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
NOUVEAUX RYTHMES,
NOUVEAUX LIEUX

© ozelenskaya

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 27
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

© ozelenskaya
Hybridation des temps, hybridation des lieux
30 FRANTZ GAULT

Des airs et des aires de vacances.


Les équipements de loisirs pénètrent
dans l’univers du travail
34 BRUNO MARZLOFF

Le tiers lieu à vocation touristique.


Une réponse à de nouveaux usages ?
37 CHLOÉ RIVOLET

Devenir des tiers lieux, une solution d’avenir


pour les offices de tourisme ?
41 MARION OUDENOT-PITON

La Folie de Saint-Jean-de-Monts. Un projet


de tiers lieu visant à infléchir l’économie locale
45 XAVIER DRUHEN

Coworking. Vers de nouvelles mobilités


professionnelles et touristiques
51 ÉRIC VAN DEN BROEK

Coworkation. Du plaisir de voyager en travaillant…,


et inversement
55 GUILLAUME CROMER

ENQUÊTE DIRIGÉE PAR HERMINE DE SAINT ALBIN

28 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
TRAVAIL ET VACANCES

NOUVEAUX RYTHMES,
NOUVEAUX LIEUX

L
es frontières entre lieu de travail et lieu
de vacances s’estompent. Chez Google
ou chez Airbnb, l’espace de travail est
conçu comme un lieu de loisirs, tandis que, dans
les hôtels lifestyle, les espaces de loisirs sont
aussi des lieux de travail. Les offices de tou-
risme eux-mêmes envisagent de devenir des
tiers lieux proposant des services destinés tant
aux touristes qu’aux habitants (bureau d’infor-
mation touristique, espace de coworking,
conciergerie de village, café-boutique…). Et l’on
voit apparaître un peu partout dans le monde
des tiers lieux qui intègrent des espaces d’hé-
bergement, de restauration, de coworking, et qui
proposent du tutorat, des activités sportives ou
de découverte de la région. Le coworking devient
une motivation de séjour touristique ! n

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 29
Hybridation des temps,
hybridation des lieux
FRANTZ GAULT
Sociologue des organisations, directeur général de LBMG Worklabs < frantz.gault@lbmg-worklabs.com >

Depuis de nombreuses années, on peut travailler “ailleurs” ravailler en vacances ? Et pourquoi

qu’à son bureau (cf. les séminaires à la campagne, les busi-


ness centers dans les hôtels ou les connexions wi-fi dans les
cafés…). Ce qui est nouveau, c’est qu’un nombre croissant
T pas dormir éveillé ? Pour nombre
d’entre nous, cette idée saugrenue
relève de l’antinomie, voire du blas-
phème. Pourtant, cette pratique se
développe depuis quelques années, sous des
formes diverses et variées. Les frontières s’es-
tompent, les espaces deviennent hybrides. Et
de travailleurs n’ont plus de véritable bureau, qu’ils travaillent cela pose des questions fondamentales sur l’im-
pact humain, organisationnel et juridique.
n’importe quand et depuis n’importe où, tandis que, chez LES LIMITES DU DROIT. Le droit est formel.
Enfin presque, car il est vrai que la législation
Google ou chez Airbnb, l’espace de travail est conçu comme française prévoit des exceptions à la notion de
vacances, un salarié en congé pouvant par
un coffee shop ou comme le coin salon de son domicile. Les exemple être sollicité à titre exceptionnel par
son employeur, ou rappelé au bureau (en cas
frontières entre temps de travail et temps de vacances s’es- d’urgence notamment, avec une compensation
à la clef).
tompent, les espaces deviennent hybrides. Ce qui pose des Au demeurant, le Code du travail reste clair
et strict sur le sujet des vacances : “Le salarié
questions fondamentales en matière d’impact sur les modes qui accomplit pendant sa période de congés
payés des travaux rémunérés, privant de ce fait
de vie et sur l’organisation du travail. des demandeurs d’emploi d’un travail qui aurait

30 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
FRANTZ GAULT

pu leur être confié, peut être l’objet d’une action déplacements pendulaires et à permettre aux
devant le juge en dommages et intérêts.” salariés de travailler près de chez eux ; voire
Dans la pratique, toutefois, cette dichoto- de quitter la banlieue parisienne pour pour-
mie réglementaire entre travail et vacances suivre leur activité professionnelle au vert, dans
n’est pas toujours cristalline. Côté entrepre- le Cantal ou dans le Gers.
neurs et indépendants, la notion de vacances, Ces différents espaces permettaient de tra-
au sens “congés rémunérés”, n’existe pas. Côté vailler ailleurs, d’accomplir ses obligations pro-
salarié, quel cadre n’a jamais consulté ses e- fessionnelles dans un environnement plus vert
mails en vacances, ni planché sur un livrable ou ensoleillé que le bureau. Ils auraient sans
urgent durant un jour de RTT ? Selon une doute été promus à un avenir radieux, si la
enquête réalisée par Cadreo en 2014, 45 % révolution numérique ne s’était pas poursui-
des cadres travaillent pendant le week-end et vie. Avec la démocratisation d’internet et l’avè-
plus d’un quart (27 %) durant leurs vacances. nement d’équipements ultra-portables, les
On le sait, dans l’économie du numérique années 2000 ont fait disparaître la nécessité
et de la connaissance, les frontières entre vie d’un lieu (équipé) pour travailler. On peut
privée et vie professionnelle s’estompent. désormais travailler anytime, anywhere.
Smartphone greffé à la main, on consulte TRAVAILLER AVEC D’AUTRES. Les années 2000
Facebook au bureau, on s’endort en vérifiant ont ainsi vu l’essor rapide du télétravail, le plus
ses e-mails professionnels… Et on travaille par- souvent à domicile. Pour les salariés, assom-
fois en vacances. més par des années de travail en open space, le
TRAVAILLER AILLEURS. Au-delà de la nature domicile convenait à merveille. Pourquoi diable
rémunérée des congés que leur confère la loi, auraient-ils envie de troquer la vue de leur jar-
les vacances, ce sont aussi des moments de din, de reprendre leur voiture pour s’installer
voyage, d’exotisme, d’air plus frais et plus res- dans une salle des fêtes reconvertie en télé-
pirable que celui du quartier de la Défense. centre ?
Et les Français n’ont pas attendu la révolu- Pour les entrepreneurs et indépendants,
tion technologique pour aller travailler à la c’était une tout autre affaire. Pour cette popu-
campagne. Depuis de nombreuses années, les lation, le domicile répondait à une équation
hôtels proposent des offres de “séminaire élémentaire : celle du coût zéro. Que l’on soit
nature” mêlant réunions, divertissements cam- un jeune “start-upper” bidouillant dans son
pagnards, activités sportives et produits du ter- garage ou designer de logos pour des tracteurs
roir. Une ou deux fois par an, à l’occasion d’un portugais, le cash-flow de la toute petite entre-
tel séminaire, le mélange des genres prend prise ne permet généralement pas de louer des
forme dans certaines entreprises. bureaux.
Durant les années 1990, concomitamment à Toutefois, à la longue, travailler dans son
la révolution numérique naissante, les hôtels garage ou sur son canapé tend à isoler du
ont ensuite fait fleurir les “business centers” monde, à nuire à la motivation ou à la santé.
permettant à leurs clients, qu’ils soient là pour C’est ainsi que, durant les années 2000, les
les loisirs ou le travail, d’utiliser un ordinateur, Starbucks et autres coffee shops se sont
d’imprimer un document ou de se connecter retrouvé envahis de travailleurs free-lance, sou-
à internet durant leur séjour. Plus besoin d’at- vent considérés par les gérants comme des
tendre le colloque annuel pour travailler les squatteurs consommant électricité, wi-fi et
pieds dans l’eau, à Deauville ou à Barcelone. espace pour le modique prix d’une tasse de
À la même époque naissaient dans les cam- café. Pour ces derniers, l’enjeu n’était pas d’ac-
pagnes françaises et américaines les “télé- céder à des ressources matérielles : le domicile
centres”. Ces espaces de travail flexibles, fournit un toit, l’électricité et le wi-fi. Non,
louables à la journée, visaient à réduire les l’enjeu était de sortir de son isolement, des

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 31
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

quatre murs de son salon. De rencontrer des D’autres initiatives vont plus loin encore, en
gens et de changer d’air. Les concepts de tiers s’émancipant de l’espace, du lieu, pour se
lieux et de coworking étaient nés. concentrer sur l’expérience. Toujours au soleil,
Le principe : offrir un environnement de tra- les joyeux lurons de Copass organisent ainsi,
vail oscillant entre le salon et le café, évitant à tous les ans, des Cowocamps à Fuerteventura
tout prix les codes du bureau traditionnel. Et (comprendre : des temps de coworking éphé-
surtout, offrir un lieu partagé à une commu- mères). Dans le même registre, un entrepre-
nauté de “coworkers” qui se connaissent, s’en- neur américain finalise cette année la rénova-
traident, soient bienveillants entre eux. Depuis tion de son catamaran, transformé en “coboat”
2006, date de la création des premiers cowor- connecté à internet par satellite, et visant à
king spaces à Berlin et à San Francisco, ce type mêler régate, session de coworking et apéros au
d’espace a connu un succès exponentiel. En ti-punch.
dix ans, plus de 7 800 espaces de ce genre ont Que ce soit dans une ferme de coworking
ouvert leurs portes sur la planète, de New York du Perche, dans sa résidence secondaire à
à Tokyo, en passant par Buenos Aires, Paris Barcelone ou sur un bateau naviguant dans les
ou Varsovie. Terminé, le bail “trois-six-neuf” eaux thaïlandaises, toutes ces initiatives pour-
dans un sombre centre d’affaires. Avec le suivent l’idéal d’émancipation du bureau. Mais
coworking, l’heure est au workspace cosy et est-il encore besoin d’un lieu pour réaliser cet
social. idéal ? En 2013, le chef d’entreprise Gauthier
VIVRE ET TRAVAILLER AILLEURS. Historique- Toulemonde défrayait la chronique en partant
ment situés “au bout de la rue”, et donc utili- travailler durant 40 jours sur une île déserte.
sés par les entrepreneurs du quartier, les espaces Son propos : montrer qu’avec un peu d’élec-
de coworking ont récemment engagé un virage tricité et un accès internet on peut travailler
visant à développer la mobilité entre les espaces autrement, radicalement autrement. Plus besoin
et à élargir l’horizon des coworkers. C’est dans de mur ni de chaise à roulettes. Le monde est
cet esprit que s’est développé le réseau Copass, mon bureau.
initiative fédérant plusieurs espaces européens Cette possibilité s’offre tout particulièrement
et visant à offrir un pass unique aux cowor- aux indépendants. Grâce au télétravail, elle
kers. Il ne tient plus qu’à eux d’aller travailler s’offre désormais également aux salariés. La
une semaine à Barcelone, ou de faire un city pratique du télétravail a été officialisée dans
break-boulot à Berlin le week-end prochain ! le Code du travail en 2012 ; elle concerne
Plus récemment encore, se sont développées aujourd’hui 20 % des actifs français. Il est vrai
des offres plus exotiques, estompant un peu que les entreprises fixent aujourd’hui un certain
plus encore les frontières entre travail et nombre de limites au télétravail (généralement,
vacances. Anchor Coworking à Pattaya un ou deux jours par semaine, depuis le domi-
(Thaïlande), Cocovivo à Panama, Box Jelly à cile uniquement), mais la pratique tend à se
Hawaï… Ces espaces de coworking ciblent libéraliser lentement : des entreprises comme
expressément les Occidentaux, leur fournissant EDF ou le Crédit agricole permettent à leur
parfois même le logis, à l’instar de Surf Office, salariés de télétravailler depuis des tiers lieux
à Lisbonne et aux Canaries. Une version fran- identifiés via l’application Néo-Nomade.
çaise du phénomène existe également : Pour les uns comme pour les autres, l’enjeu
Mutinerie Village. Nichée dans une vallée per- est donc de fuir l’univers austère et fluorescent
cheronne à moins de deux heures de Paris, la du bureau, de relocaliser son travail dans un
ferme de coworking de Mutinerie fait une pro- environnement plus vert, plus cosy, plus enso-
messe simple et efficace : “quarante hectares de leillé. N’en déplaise au Code du travail et aux
bois et de champs, un potager en permaculture, normes d’ergonomie, nul besoin d’un télécentre
un ‘fablab’, des feux de bois et… internet”. ni d’un business center, nul besoin d’un plan-

32 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
FRANTZ GAULT

cher anti-feu et d’une issue de secours pour doit plus être ressenti comme du travail.
concrétiser cet idéal. Pour le travailleur de la Les hôtels eux aussi se réinventent. Finis les
nouvelle économie, un ordinateur portable et business corners, les salles de séminaires et autres
un accès wi-fi suffisent. espaces consacrés au travail. Désormais, loisirs
VIVRE ET TRAVAILLER AUTREMENT. La ten- et travail s’entremêlent dans un même espace,
dance ne consiste donc pas à “travailler en équipé de canapés, de prises électriques, d’un
vacances”, mais à atténuer la frontière entre bar et d’un accès wi-fi haut-débit. La chaîne
la situation de travail et celle de vacances. Mercure déploie ainsi le concept Easywork,
Aujourd’hui, cela se traduit essentiellement “espaces de travail pour clientèle nomade”,
par une disparition de cette frontière dans la dans une dizaine d’hôtels français. Tandis que
géographie du travail. Mais on peut légitime- chez CitizenM, toute la surface des espaces com-
ment se poser la question de la disparition, à muns est hybride, avec une offre premium pour
terme, des frontières temporelles entre ces deux les businessmen les plus exigeants.
sphères. n n
Pourquoi devrait-on toujours, comme à Si les espaces et les temps de travail s’inspi-
l’époque des mines et des usines, s’acharner à rent désormais de l’univers de la détente et des
la tâche certains jours et chômer le lendemain ? loisirs, se pose alors la question de la défini-
Ne peut-on pas alterner et répartir autrement tion même des lieux et temps de vacances. Pour
le temps de travail au fil des jours, des années ? cette génération de digital natives qui travaillent
Et éviter de concentrer son temps de vacances au café, à Berlin ou au soleil, la notion de
en juillet-août, comme les millions d’autres vacances a-t-elle encore un sens ? Ou n’aspire-
salariés qui s’entassent sur les plages ? t-elle pas finalement à se déconnecter dans un
C’est ce que tendent à faire les jeunes géné- lieu sans wi-fi ni réseau téléphonique ? Et fina-
rations d’actifs, ces digital natives qui, ultra- lement à faire comme leurs parents le faisaient,
connectés, gardent constamment un œil sur à l’époque où les ordinateurs étaient trop
Facebook et l’autre sur Gmail. Ce qui ouvre lourds pour sortir du bureau ? n
une longue liste de questions : le cerveau peut-
il “dormir éveillé” ? Travaille-t-on et se repose-
t-on efficacement dans ces conditions ?

© CitizenM
Comment mesurer autrement que par le temps
passé le travail produit ? Comment intégrer
cette position hybride dans le Code du tra-
vail ? Etc.
À défaut de répondre à ces questions de
fond, les entreprises avides de jeunes talents
repensent profondément le monde du travail.
Chez Google ou chez Airbnb, l’espace de tra-
vail est conçu comme un coffee shop ou
comme le coin salon de son domicile : cana-
pés, posters, baby-foot et coins sieste y trou-
vent naturellement place. D’autres, comme
Virgin ou Netflix, proposent à leurs salariés
un crédit illimité de vacances. Chez Zappos,
c’est l’esprit festif et l’ouverture sur la ville (Las
Vegas) qui prime. En somme, pour attirer et
retenir la nouvelle génération, le bureau ne
doit plus ressembler au bureau, et le travail ne L’hôtel CitizenM de Paris Charles-de-Gaulle

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 33
Des airs et
des aires de vacances
Les équipements de loisirs
pénètrent dans l’univers du travail
BRUNO MARZLOFF
Sociologue et prospectiviste, fondateur du cabinet d’études Chronos < bruno.marzloff@groupechronos.org >

L’idée du rapprochement du temps des vacances et

“L
e temps, c’est ce que vous
en faites !” Ce fut, avant
de celui du travail date des années 1990. Avec le le changement de siècle,
la signature publicitaire
délitement de l’emploi industriel et l’arrivée de l’uni- de la marque Swatch.
Cette pensée existentielle est de plus en plus
vers des services, l’écart s’est dissous. Certaines entre- prégnante dans un monde où tout va de plus
en plus vite et dans lequel le travail n’est jamais
prises importent alors les vacances dans le monde loin des vacances, et vice versa.
On peut dater cette idée du rapprochement
du travail ; elles se dotent d’équipements de loisirs et du temps des vacances et de celui du travail du
milieu des années 1990, quand la marque IBM
de services (salle de sports, salon de massage, concier- fabriquait encore des micro-ordinateurs et en
vantait les mérites dans les magazines. Sous un
gerie…). C’est en quelque sorte le Club Med qui entre palmier, un Thinkpad avec cette accroche : “La
bonne nouvelle, c’est que vous êtes loin du
dans l’univers du travail. bureau. La mauvaise, c’est que vous êtes tou-

34 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
BRUNO MARZLOFF

jours relié au bureau.” Que devient la qualité TROPISME DU TRAVAIL. Mais, en 2016, le
du temps dans ce contexte ? Tout d’un coup, temps n’est plus aux réductions du temps de
internet et les terminaux nomades changeaient travail. Dans les années 1930, l’économiste
une donne séculaire de clivage entre la réalité du Keynes, tout à son bon sens, imaginait qu’à
quotidien et l’évasion des vacances. Si la poro- l’avenir les journées de travail seraient de trois
sité entre ces deux mondes a conservé son actua- heures. Martine Aubry, ministre socialiste du
lité, vingt ans ont passé. Si l’étonnement s’est Travail à la fin du siècle dernier, n’était pas allée
émoussé, la perplexité demeure d’un mélange jusque-là ! Pourtant, la mesure des 35 heures
des sphères. Comment le travail pourrait-il qu’elle a portée sur les fonts baptismaux de
pénétrer les vacances ? Invraisemblable. l’Assemblée nationale reste un sujet de polé-
L’inverse, par contre… mique près de vingt ans après avoir été votée.
MIXITÉS TEMPORELLES. Nous ne sommes pas La tendance est même clairement aujourd’hui
encore remis de ces mixités temporelles qui de faire machine arrière. D’éminents experts
nous ont fait quitter les rives stables, voire du travail et de non moins éminents, mais plus
rigides, du fordisme. Dans le règne des orga- rares, hommes politiques ne cessent pourtant de
nisations scientifiques du travail que nous a souligner l’absurdité de ne pas partager le tra-
façonnées Frederick Winslow Taylor, la parti- vail en réduisant le temps des uns pour aug-
tion entre le temps du travail et les autres menter l’emploi des autres. Rien n’y fait, comme
moments de la vie était érigée en règle abso- si le tropisme du travail imposait du temps plein
lue… Et le temps des vacances était d’ailleurs et moins de vacances pour les premiers et des
très court pour les travailleurs. Ce cloisonne- vacances subies pour les seconds. D’autres expli-
ment ne laissait la place à aucune concession, du queront qu’il ne faut pas raisonner comme cela
moins dans le monde industriel, alors domi- et qu’il vaut mieux travailler plus pour gagner
nant. Le temps du travail était un monde à part, plus. La fine idée !
un bunker ou un ghetto, c’est selon. Avec le D’où la difficulté de concevoir des pro-
délitement de l’emploi industriel, l’arrivée de grammes mixtes travail-vacances. C’est même
l’univers des services, l’écart s’est dissous. Le exclu d’emblée dans la plupart des cas, pour
passage d’une productivité fondée sur les incompatibilités viscérales. Certes, des pratiques
rythmes et le collectif à une efficacité faisant de travail s’opèrent à la marge ; des coups de fil
prévaloir la maîtrise de la production par l’in- impromptus, une demande du mot de passe
dividu lui-même a produit des stratégies indi- que le vacancier est le seul à détenir ou un dos-
viduelles ou collectives neuves. sier à finir émaillent ici et là le temps des
Dans le domaine des vacances comme dans vacances. À la limite, le wi-fi permettra quelques
le cocktail des activités du quotidien, les tra- concessions, mais la connexion servira plutôt à
vailleurs ont inventé des accommodements. communiquer sur Facebook et à poster ses
Le city break est l’un de ces détournements images de vacances sur Instagram depuis son
qui permettent de composer un format de smartphone. Mais on n’a pas encore vu de Club
vacances. Celui-ci rogne quelque peu sur le Med qui vendrait le principe d’une offre mixte
temps de travail et, parfois, rebondit sur une alliant vacances et travail. Ce serait totalement
occasion offerte par le travail (un déplace- incongru. D’ailleurs, une publicité récente du
ment, une mission) pour se composer un menu Club se gausse d’une telle alliance, se moquant
à la carte, mixte, associant vacances, détente d’un gentil membre en maillot de bain en train
et activités ou rencontres professionnelles. Les de fignoler une maquette de bureau en guise
marchés des vacances, de l’hôtellerie et des de château de sable ; un appel à lâcher prise
voyages, qui jonglent avec ces élargissements durant les vacances qui écarte inexorablement
pour améliorer leur taux d’occupation, l’ont le travail de ces temps rares et bénis, au moins
pleinement intégré. dans ses apparences formelles.

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TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

CONQUÊTE LIBÉRALE. Si bien que l’idée qui que la décision reposerait sur le travailleur à
s’impose aujourd’hui est d’inverser la propo- qui on laisserait le choix de formuler ses
sition : déplacer les vacances dans l’univers du propres vacances. À voir ! Richard Branson,
travail. C’est plus simple à concevoir et c’est le milliardaire britannique souhaite ainsi que
plus rentable pour l’entreprise. Et si on don- ses salariés prennent autant de jours de congés
nait des airs et des aires de vacances au tra- qu’ils veulent, sans avoir à en référer à leur
vailleur ? C’est la grande conquête libérale et supérieur… à condition qu’ils soient à jour
néofordiste du Googleplex. Là, chez le mas- dans leurs projets. “C’est aux employés de
todonte du numérique, c’est en quelque sorte décider seuls des heures, jours, semaines ou
le Club Med qui pénètre l’univers du travail. mois qu’ils veulent prendre, le présupposé étant
Tout invite à la détente. Les googlers (les sala- qu’ils ne le feront que s’ils sont assurés à 100 %
riés de Google) sont plutôt gâtés, la société a qu’ils sont, eux et leur équipe, à jour de leurs
fait installer une salle de sports, des douches, projets et que leur absence ne nuira pas à l’en-
un salon de massage, des jeux vidéo, un piano, treprise, et donc à leur carrière(1).” Formidable
des tables de ping-pong, des tables de billard, liberté ! On imagine le vacancier, les tripes
un coiffeur, un terrain de volley, un espace vert, nouées à la perspective du retour incertain des
un terrain de hockey sur rollers, une crèche, vacances.
(1) Audrey CHAUVET, “Chez une cantine gratuite, une laverie automatique, Chez Netflix, c’est la même chose… en pire
Virgin, les employés peuvent un banquier, un médecin, plusieurs biblio- si c’est possible, au moins pour notre culture
prendre autant de vacances thèques, un terrain d’escalade et même une européenne du travail et des vacances. Netflix
qu’ils veulent”, 20 Minutes, piscine à courant ! On peut même lui confier allie “la valorisation du salarié et la souplesse
24 septembre 2014. l’organisation de la bar-mitsva de son gamin. à un élitisme et une dureté assumés”, nous
http://www.20minutes.fr/ins J’arrête, mais il y en a certainement d’autres. explique cet article peu complaisant du journal
olite/1449131-20140924- Mon Dieu, pourquoi donc partir en vacances Le Monde(2). “‘Liberté et responsabilité’, ces
chez-virgin-employes- si les vacances viennent aux travailleurs de mots sonnent comme la devise d’un État ou
peuvent-prendre-autant- manière si… spontanée et si, en plus, tout est un slogan de parti. On les entend au détour
vacances-veulent gratuit, et si en prime on est payé ? La concur- d’une phrase quand les salariés de Netflix par-
(2) Alexandre PIQUARD, rence est rude pour les voyagistes et autres ven- lent de leur travail.” […] ‘Netflix ne fixe aucun
“‘Liberté et responsabilité’ : deurs de vacances. nombre de jours. Certains ne partent qu’une
l’exigeante culture interne de Dès lors, on comprend vite que, sur cette semaine par an, d’autres trois, quatre, cinq ou
Netflix”, Le Monde, 17 juillet planète néotayloriste, la place des vacances est plus.’ […] “Tout est gratuit. Là encore, la géné-
2015. soumise à un exercice d’autant moins évident rosité de l’employeur peut le servir : pas besoin
de sortir des locaux pour déjeuner, les pauses
© Google Inc.

sont plus courtes.” Le mythe de la producti-


vité et l’attachement au poste de travail per-
durent sous des formes au moins aussi coer-
citives, mais beaucoup plus pernicieuses. Pas
étonnant dès lors qu’on ait attribué aux États-
Unis le titre peu enviable de no-vacation
nation : le pays sans vacances.
n n
Il reste à souhaiter que le monde du travail
en reste là de ses conquêtes, et que le travail
fiche définitivement la paix aux vacances. Il a
assez de soucis comme ça sans s’en créer
d’autres en envahissant ce territoire, à protéger
Les bureaux de Google à Dublin absolument. n

36 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
Le tiers lieu
à vocation touristique
Une réponse à de nouveaux usages ?
n tiers lieu est, comme son nom CHLOÉ RIVOLET < chloe@tierslieux.net >

U l’indique, un troisième lieu, qui se


distingue des environnements
sociaux que sont, premièrement,
le lieu d’activités collectif et,
deuxièmement, le cercle privé solitaire de la
maison. Le tiers lieu peut être un lieu de tra-
vail, un lieu de création ou un lieu de produc-
Chargée de communication, coopérative Tiers-Lieux

La coopérative Tiers-Lieux est le réseau des espaces de tra-


vail partagés en Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes. Elle a
suivi, conseillé, accompagné et soutenu plus de soixante pro-
tion collectif (espace de coworking, “fablab”,
atelier partagé, espace hybride…) ; s’y conju- jets de tiers lieux en quatre ans. Qu’il soit porté par une initia-
guent un cadre convivial, des rencontres enri-
chissantes et un environnement propice au tra- tive personnelle, collective ou institutionnelle, qu’il soit implanté
vail. Ce sont des lieux de proximité dans
lesquels travail et rencontre sont facilités. Ces en milieu rural, urbain ou périurbain, chaque lieu a ses spéci-
espaces favorisent le développement écono-
mique local et contribuent à rendre le quartier ficités. La coopérative accompagne les offices de tourisme
et la campagne plus vivants.
Aujourd’hui, on compte soixante-seize tiers dans leurs questionnements sur leur éventuelle transforma-
lieux en Aquitaine, contre seulement deux il y
a cinq ans. Cette lame de fond s’explique en tion en tiers lieu. Deux projets de ce type sont en cours de
partie par le fort mouvement d’entrepreneu-
riat individuel qui émerge depuis quelques maturation. L’un est porté par l’office de tourisme Val de
années avec l’arrivée des coopératives d’acti-
vités et d’emplois, le statut d’auto-entrepre- Garonne, l’autre par l’office de tourisme Médoc Océan.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 37
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

Les tiers lieux ne se définissent pas nouvelles organisations du travail auprès d’ac-
teurs publics, d’entreprises et de citoyens. Les
par ce qu’ils sont, nombreuses rencontres et démarches locales
portent leurs fruits et, en 2013, le consortium
mais par ce que l’on en fait. se structure en association pour répondre aux
demandes toujours plus nombreuses de por-
teurs de projet. Ces initiatives civiques et entre-
neur, la notion d’“intrapreneur” et le portage preneuriales confortent ses membres dans l’idée
salarial. qu’il est possible de travailler autrement pour
Ces espaces prennent des formes parfois vivre mieux. L’ambition : un tiers lieu à moins
hybrides en fonction des activités qui y sont de vingt minutes de tout point du territoire.
menées, des ressources disponibles et des Un processus coopératif est engagé et, début
manques sur le territoire. On peut ainsi parler 2016, l’association est transformée en société
de lieux regroupant des activités et des services coopérative d’intérêt collectif.
comme les espaces de coworking, les cafés asso- RÉSEAU. Aujourd’hui, la coopérative Tiers-
ciatifs ou les boutiques partagées qui permet- Lieux est le réseau des espaces de travail par-
tent de proposer une alternative au travail solo tagés en Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes.
et de favoriser la “démobilité” (supprimer les Elle a suivi, conseillé, accompagné et soutenu
mobilités subies) ; mais aussi d’espaces collec- plus de soixante projets de tiers lieux en quatre
tifs artisanaux de type “fablab” (ateliers de ans. Qu’il soit porté par une initiative person-
fabrication numérique), laboratoires textiles, nelle, collective ou institutionnelle, qu’il soit
ateliers partagés ou “repair cafés” qui favori- implanté en milieu rural, urbain ou périurbain,
sent le retour au savoir-faire et au “faire soi- chaque lieu a ses spécificités.
même”. Il peut également s’agir de lieux de En tant que tiers de confiance des pouvoirs
production entre fermiers ou de lieux parta- publics et des acteurs locaux, la coopérative
gés de vente directe qui militent pour un retour détecte, accompagne et fédère les tiers lieux.
à l’agriculture paysanne et aux circuits courts. Elle accompagne les projets du stade de l’idée
Et le spectre peut s’étendre aux tiers lieux édu- jusqu’à la gestion quotidienne de l’espace. Pour
catifs qui connectent monde éducatif et réseaux cela, elle propose un incubateur de tiers lieux
professionnels. Les tiers lieux ne se définissent ainsi qu’une formation au métier de “facilita-
pas par ce qu’ils sont, mais par ce que l’on en teur” (personne ressource d’un tiers lieu, aussi
fait. Ils permettent l’innovation sous toutes ses appelée “concierge”). Les sessions de forma-
formes, accompagnent les transitions et font tion sont organisées dans les tiers lieux aqui-
perdurer de nouveaux biens communs. tains afin de proposer aux porteurs de projet un
COLLECTIF. La coopérative Tiers-Lieux est née apprentissage immersif et de donner à voir de
d’un collectif constitué de créateurs et anima- nombreux exemples. L’incubateur et la for-
teurs de tiers lieux qui se sont réunis pour par- mation permettent d’accompagner la création
tager leurs expériences avec d’autres porteurs de tiers lieux pérennes, d’une part, et de pro-
de projet et pour faire connaître ces nouveaux fessionnaliser les animateurs de ces nouvelles
modes d’organisation du travail. L’aventure organisations sociales, économiques et terri-
débute en 2011 : sous l’impulsion de la région toriales, d’autre part.
Aquitaine, l’Arrêt Minute, espace de cowor- Par ailleurs, la coopérative met en place une
king familial en milieu rural (à Pomerol, en stratégie de communication en faveur des tiers
Gironde) s’associe à un noyau de bénévoles lieux afin d’y attirer le public le plus large pos-
intéressés par le coworking (gérants d’espaces, sible. Cette stratégie est complétée par une poli-
porteurs de projets, utilisateurs publiant des tique d’animation du réseau (événements
articles sur le sujet) pour faire connaître ces concentrant de nombreuses parties prenantes),

38 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
CHLOÉ RIVOLET

par la mise en place de partenariats et par des Le tiers lieu touristique permet
actions d’information et de valorisation des
tiers lieux. de répondre aux besoins de touristes
LABORATOIRE. La coopérative Tiers-Lieux est
également le laboratoire du “travailler autre- qui travaillent de n’importe où,
ment pour vivre mieux”. Elle a mis en place
un observatoire qui vise à étudier les évolu- n’importe quand. Mais il s’adresse
tions des nouveaux modes d’organisation. Elle
conçoit également des projets pilotes ou des aussi aux habitants.
projets de recherche-action qui sont expéri-
mentés avec les acteurs locaux, puis analysés
et évalués. Elle est une force de proposition et travail partagé situé dans le centre historique de
d’innovation pour les nouvelles organisations Bordeaux, ont dans l’idée d’organiser un
du travail sur le plan politique. “Lacanode” durant le mois de juin 2016. Il
Enfin, la coopérative Tiers-Lieux travaille s’agirait de louer à Lacanau une maison au
avec la Mopa (Mission des offices de tourisme bord de l’eau pendant une semaine en vue de
et pays touristiques d’Aquitaine) sur la ques- surfer le matin, de travailler l’après-midi et de
tion des liens entre offices de tourisme et tiers profiter du farniente en soirée. Tout cela afin de
lieux(1). En janvier 2016, dans le cadre de la réduire les trajets Bordeaux-Lacanau, d’opti-
deuxième édition de la conférence “Révolution miser la répartition entre temps de travail et
de l’accueil”, la coopérative a co-animé un ate- de loisirs et de profiter de la bonne entente qui
lier autour du thème “Les offices de tourisme règne au sein du groupe.
inspirés par les tiers lieux”. Lors de ce “baca- LIEN SOCIAL. La dynamisation du territoire
lab” (nom donné à ce format d’atelier), les res- et la création de lien social sont des valeurs
ponsables de la coopérative ont échangé avec partagées par les tiers lieux et les offices de tou-
la vingtaine de professionnels du tourisme pré- risme. Les techniciens touristiques ont souvent
sents (directeurs et agents d’accueil venus de une vision précise de l’activité économique et
tout l’Hexagone) autour de quatre thèmes : socio-culturelle de leur territoire (maison des
– comment expérimenter un nouveau concept associations, club d’entreprises, collectivités)
d’office de tourisme tenant compte de la notion qui font d’eux de formidables connecteurs !
de tiers lieux ? quelles prestations ? quels ser- La question posée est alors la suivante : et si
vices ? quels usagers ? quels usages ? devenir un tiers lieu était une mutation naturelle
– quels seraient les enjeux objectifs (touris- de la fonction des offices de tourisme ?
tiques et sociaux) d’un tiers lieu touristique ? Le tiers lieu touristique permet de répondre
– le tiers lieu doit-il être au sein de l’office de aux besoins de touristes qui travaillent de n’im-
tourisme ? ou à l’extérieur ? doit-il fonction- porte où, n’importe quand. En proposant un
ner à l’année ou de façon plutôt saisonnière ? espace de travail partagé au sein de l’office de
– quel design pour ces nouveaux lieux ? tourisme, le territoire capte et fidélise les tra-
Ainsi, la coopérative Tiers-Lieux accompagne vailleurs nomades pour qui la frontière entre
les offices de tourisme dans leurs questionne- vie privée et vie professionnelle est de plus en
ments sur leur éventuelle transformation en plus mince. (1) Pour en savoir plus :
tiers lieu. Deux projets de ce type sont en cours Mais ce nouvel espace s’adresse aussi aux http://aquitaine-
de maturation. L’un est porté par l’office de habitants. Il est un lieu de vie qui permet de mopa.fr/etourisme/SADI/res
tourisme Val de Garonne, l’autre par l’office dynamiser la vie locale en toute saison… ce qui sources-SADI/les-
de tourisme Médoc Océan (cf. encadré). amplifie le rôle d’animateur des offices de tou- productions-des-
Dans une autre approche, tout à fait infor- risme. Il est un lieu de partage, d’échanges et bacalab/article/office-de-
melle, quelques coworkers du Node, espace de de complémentarité entre habitants, touristes et tourisme-et-tiers-lieux

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TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

techniciens de l’office de tourisme. Il permet à


L’OT Médoc Océan fait sa révolution chacun de vivre une nouvelle expérience.
La question de la transformation des offices
de tourisme en tiers lieux touristiques est d’au-
NICOLAS JABAUDON tant plus prégnante que la révolution numé-
Directeur de l’office de tourisme Médoc Océan rique modifie la demande des visiteurs. “Avoir
< nicolas.jabaudon@medococean.com > un tiers lieu permettrait de positionner l’office
de tourisme pas uniquement comme un lieu
où l’on fait de l’accueil en distribuant des pros-
office de tourisme Médoc Océan (Lacanau, Carcans-Maubuisson,

L’
pectus”. “Ça sert à quoi de laisser ouvert un
bâtiment qui accueille 2 000 visiteurs par an ?”,
Hourtin) est à l’aube d’une nouvelle révolution. Avec la dématé- a-t-on pu entendre lors du “bacalab” précité.
n n
rialisation de l’information, le lieu d’accueil de l’office n’est plus le Ces nouveaux lieux favoriseraient une dyna-
mique tout au long de l’année, en associant
centre névralgique de la fréquentation touristique de la destination. services touristiques et services de proximité.
Outre l’accueil des touristes et des travailleurs
C’est pourquoi une réflexion de fond a été engagée sur les actions à nomades, l’office de tourisme pourrait accueillir
des locaux qui fréquenteraient le lieu pour se
mener pour maintenir la place de l’office de tourisme au centre de connecter au wi-fi ou accéder à des services du
quotidien, des associations culturelles qui pour-
l’écosystème touristique local. L’ouverture et la mise à disposition raient y organiser des expositions, des pro-
ducteurs locaux qui s’installeraient quelques
d’une partie des locaux dans l’objectif d’y déployer des fonctions de heures pour vendre leurs produits, etc. Ainsi, si
l’aménagement de l’espace et l’organisation de
tiers lieux est précisément à l’étude dans les trois bureaux des com- son fonctionnement étaient adaptés à chaque
usage, l’office de tourisme deviendrait un lieu
munes de Médoc Océan. Ces accueils viendront compléter le dispo- de vie à part entière, ce qui lui permettrait d’as-
seoir son utilité publique, de favoriser sa réap-
sitif de tiers lieux engagé par la communauté de communes des lacs propriation par la population locale et de
répondre à l’émergence de nouveaux modes
médocains ; ils verront le jour, dans chaque commune, en 2017. de travail. n
© Jérôme Bellon - PEPS Images

40 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
Devenir des tiers lieux,
une solution d’avenir
pour les offices de tourisme ?
MARION OUDENOT-PITON
Chargée de développement touristique OT Val de Garonne < developpement@valdegaronne.com >

a notion de tiers lieux (third place, La notion de tiers lieux est communément utilisée pour nom-

L en anglais) a été introduite en 1989


par le sociologue américain Ray
Oldenburg. Dans ses ouvrages
Celebrating the Third Place et The
Great Good Place, il développe l’idée que,
après le premier lieu (la maison) et le deuxième
(le travail), les humains ont besoin d’un troi-
mer les espaces de coworking, les espaces publics numé-
riques, les “fablabs” et autres “living labs”… qui cherchent à
favoriser le partage des innovations et des connaissances.
sième lieu, neutre, pour s’y retrouver, interagir Dans le cadre de la réflexion sur leur avenir, certains offices de
et participer à la vie de la communauté.
Oldenburg pense avant tout aux cafés, mais tourisme, dont celui du Val de Garonne, s’interrogent sur la
aussi à bien d’autres lieux tels les salles de
réunion, les salons de beauté ou les commerces possibilité de devenir des tiers lieux. L’enjeu est d’imaginer
de proximité.
Aujourd’hui, la notion de tiers lieux est com- une structure qui devienne un lieu de rencontre dans lequel tou-
munément utilisée pour nommer les espaces
de coworking, les espaces publics numériques, ristes et locaux se croisent. Parmi les services envisagés :
les “fablabs” et autres “living labs”… Autant
de lieux, souvent installés au cœur des villes, bureau d’information touristique, mais aussi conciergerie de
qui cherchent à favoriser le partage des inno-
vations et des connaissances. village, espace de coworking, café-boutique…

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 41
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

L’objectif est de placer l’office de de consommer, tout en proposant une offre


marchande et non marchande qui soit à la fois
tourisme au centre de la vie de village innovante et productrice d’identité.
MUTATIONS. Aujourd’hui, l’OT continue de
et d’en faire un lieu de rencontre, s’interroger sur l’évolution des comportements
des touristes. Il souhaite ne pas sous-estimer
de partage, de collaboration, les pratiques des générations Y et Z, les tou-
ristes de demain, qui, en plus d’être connectés,
de découverte… sont de fervents utilisateurs de l’économie col-
laborative. Après s’être interrogé, en 2010, sur
Positionnés à l’interface des sciences, de l’éco- la place du numérique au sein de la structure,
nomie et de la société, les tiers lieux ne sont il s’interroge désormais sur la façon de faire
pas restreints à un secteur particulier. Leur spé- coexister les offres issues de l’économie colla-
cificité réside dans leur capacité à organiser borative et celles dites traditionnelles. L’office
l’interdisciplinarité et à devenir des lieux de vie de tourisme de demain doit-il devenir plus col-
abritant différentes fonctions socio-écono- laboratif ? Quelles prestations doit-il propo-
miques et favorisant la mixité et la créativité. ser ? Quelles mutations doit-il engager ? Vers
Face à la richesse et aux potentialités de ces quelle modernisation des lieux d’accueil doit-
espaces émergents se pose la question de la il aller ?
façon dont l’office de tourisme, espace qui pos- Ces questionnements, qui animent les diri-
sède les valeurs lui permettant d’être un tiers geants de l’OT au quotidien, les poussent aussi
lieu, pourrait effectivement en devenir un. En à imaginer de nouvelles conditions d’accueil –
effet, si l’office de tourisme ou la bibliothèque et c’est là qu’intervient la notion de tiers lieu.
publique ne font pas partie des sites L’idée est de créer un tiers lieu (ou lieu par-
qu’Oldenburg cite en tant que tiers lieux, il est tagé) à connotation touristique, c’est-à-dire un
cependant facile d’y voir qu’ils possèdent les espace mêlant plusieurs fonctions : lieu d’ex-
caractéristiques leur permettant de répondre à périmentation, espace de découverte territo-
ce concept, à condition d’y proposer de nou- riale et espace de rencontre et de mixité sociale.
veaux espaces de partage, de communication, Tout en s’appuyant sur les spécificités qui
de création. ont fait le succès du bureau d’information tou-
Un tiers lieu a-t-il sa place dans un office de ristique de Marmande, l’OT du Val de Garonne
tourisme ? Sous quelle forme ? Et pour quels souhaite expérimenter une autre conception
publics ? Considérer l’office de tourisme comme de ce que pourrait devenir un office de tou-
un troisième lieu, c’est permettre aux habitants risme, notamment en milieu rural. Il s’agit de
et aux touristes de se l’approprier et de s’y épa- repenser encore les missions et fonctions d’un
nouir. C’est aussi un moyen de faire rayonner office de tourisme tout en tenant compte de la
l’office de tourisme au sein de la communauté. notion de tiers lieu, lieu neutre et hybride situé
À Marmande, l’office de tourisme du Val de entre le domicile et le travail, à l’intersection
Garonne (Lot-et-Garonne) a ouvert un bureau de l’espace public et privé.
d’information touristique “nouvelle généra- L’objectif est de placer l’office de tourisme
tion”. Celui-ci est doté d’outils numériques au centre de la vie du village et d’en faire un
performants et attractifs. Le choix des outils lieu de rencontre, de partage, de collaboration,
ou des contenus, qu’ils soient intégrés à une de découverte… comme l’ont été les cafés dans
mise en scène chaleureuse ou qu’ils favorisent le passé. Pour cela, il faut accepter de bouscu-
la promotion du territoire, s’est fait dans un ler les codes, ne pas avoir peur d’innover pour
seul objectif : imaginer les conditions d’un répondre aux attentes et besoins d’une popu-
accueil prenant en compte les nouvelles façons lation en perpétuelle mutation.

42 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
MARION OUDENOT-PITON

Le projet consiste à moderniser intelligem- des touristes. L’exemple le plus probant aujour-
ment un des bureaux d’information touristique, d’hui reste l’initiative “Lulu dans ma rue”,
situé dans un village de quelque 3 000 habi- conciergerie de quartier implantée le long du
tants à fort potentiel touristique, Clairac, dont canal Saint-Martin, dans le 4e arrondissement de
la fréquentation est en perte de vitesse. Pour le Paris.
territoire du Val de Garonne, les enjeux tou- – un bureau d’information touristique. Il ne s’agit
ristiques et sociétaux de ce projet sont de : pas de délimiter un espace d’accueil et infor-
– créer de nouvelles façons de consommer et mation touristique à proprement parler, mais
développer l’activité économique et touristique plutôt d’insérer cette fonction parmi d’autres.
du territoire ; – un espace de découverte territoriale. L’objectif
– investir touristiquement la partie sud du ter- est de créer un parcours de visite, à l’instar de ce
ritoire et créer des synergies avec l’offre ; que l’OT a fait dans le bureau d’information
– redonner vie au centre-bourg en créant du touristique de Marmande, avec différents dis-
lien social et en développant les pratiques liées positifs (meubles de découverte, film, albums
à l’économie du partage ; photo, interviews…) invitant le touriste à décou-
– impliquer les habitants dans la création de vrir et à consommer les richesses patrimoniales
services touristiques à vraie valeur ajoutée. et touristiques du territoire.
Ce nouvel OT doit être un lieu de vie à part – un espace de coworking. Aménager un espace
entière s’adressant à différents usagers et conju- avec bureaux et ordinateurs, avec connexion
guant différentes fonctions. L’office de tourisme internet… permettra aux habitants et aux tou-
doit être vu comme un espace de rencontre, et ristes de travailler dans une ambiance convi-
non comme un simple lieu d’information tou- viale. Ce service répond à un besoin de certaines
ristique. L’enjeu est d’imaginer une structure entreprises locales ; il peut être proposé aux
qui soit capable, par les prestations qu’elle pro- commerciaux de passage, tout comme aux télé-
pose, d’attirer des usagers différents. C’est une travailleurs déjà présents sur le territoire. Cet
façon aussi de réfléchir bien en amont à com- espace pourrait également incuber des start-up
ment démultiplier la fréquentation du lieu pour dans le domaine du tourisme, de l’accueil, de
que la structure vive dans la durée et devienne l’économie collaborative…
un lieu ressource, un lieu de rencontre dans – un café-boutique. Pour donner une ambiance
lequel touristes et locaux se croisent. chaleureuse à ce lieu, il est envisagé d’y déve-
Les fonctions imaginées sont les suivantes : lopper un espace boutique-café qui permettra
– une conciergerie de village. C’est une fonction aux locaux de le fréquenter et de se l’appro-
essentielle qui renforce le processus d’accueil et prier. C’est une valeur ajoutée propre aux tiers
d’animation de la structure. Bon nombre de lieux, qui trouve toute sa cohérence en milieu
destinations touristiques développent des ser- rural. Un tel espace doit être considéré comme
vices de conciergerie en ligne. Créer un tiers lieu le point central, le point de ralliement, à la fois
touristique, c’est assumer pleinement cette mis- zone de convivialité et d’échanges permettant
sion et l’afficher au sein de nos structures. De de développer des pratiques collaboratives. Il
fait, les conseillers en séjour assurent au quoti- sera complété d’un espace animation-détente
dien la mise en relation personnalisée et rem- dans lequel seront insérés différents dispositifs
plissent, sans se l’avouer, cette fonction de issus de la mouvance collaborative, dont une
concierge. Le panel de services de proximité à give box (armoire dans laquelle on peut dépo-
proposer est infini : il va du conseil personnalisé ser, pour le donner, ce dont on n’a plus besoin),
à la recherche d’un baby-sitter en passant par les une boîte à lire (boîte dans laquelle on peut
transferts de l’aéroport ou de la gare, la remise prendre un livre et en déposer un autre)…
de clés… Tout est à imaginer et à inventer en L’objectif est d’encourager chacun à échanger et
fonction des attentes et besoins des habitants, à créer du lien social.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 43
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

– un espace de réparation. En tant qu’ancien les autres bureaux d’information touristique


musée du Train, le premier étage du bâtiment du territoire.
recèle un trésor inestimable : une maquette de Partant du principe que le tiers lieu touris-
train de 100 m2. Le projet est de transformer tique ainsi conçu donne une place prépon-
cet espace en un atelier intergénérationnel dérante à la consommation collaborative, il
réunissant les anciens du village ayant parti- est indispensable de rattacher le projet à une
cipé à la création de la maquette et des lycéens mouvance qui répond aux attentes d’une cible
spécialisés en mécanique agricole. C’est aussi de touristes : le “cowoslowtourism” (contrac-
une façon d’impliquer des bénévoles dans le tion de coworking et de slow tourism). Le
projet en leur proposant de remettre en état la “cowoslowtourism” est un mode de voyage
maquette. Nous savons, par expérience, que alternatif, utilisant la consommation colla-
cette cohabitation peut fonctionner. Associer borative et l’entraide entre les hommes. Pour
des habitants au projet, c’est redonner vie au voyager d’un point A à un point B, le “cowos-
village, lui donner une âme et rendre fière sa lowtouriste” préférera se déplacer en covoi-
population. turage, dormir chez l’habitant en couchsur-
L’animation joue un rôle central dans le pro- fing ou encore “coluncher”. Mais le
cessus des tiers lieux. Afin de donner vie à la “cowoslowtourist” recherchera également
dynamique, il ne suffit pas de disposer d’un des endroits comme des tiers lieux ou espace
mobilier design entre quatre murs et d’une per- de coworking pour y travailler et y faire des
sonne assurant les tâches administratives. Un rencontres professionnelles. C’est bien l’at-
tiers lieu non animé est une coquille vide. mosphère du lieu, à la fois original et convi-
En tant que tiers lieu touristique, cette vial, qui va alimenter la créativité et pousser
future structure peut s’apparenter à une le coworker dans sa productivité. Il s’agit
conciergerie de quartier, notamment dans le donc de proposer une façon alternative de
processus d’accueil et d’animation. En effet, voyager tout en facilitant le séjour des adeptes
la conciergerie constitue une offre de service de la consommation collaborative.
essentielle du tiers lieu, car elle permet de n n
créer des interactions au sein de commu- Le vrai challenge aujourd’hui est de penser
nautés diverses. Le concierge accompagne les l’office de tourisme de demain comme un tiers
usagers dans la découverte et l’appropriation lieux, un lieu de vie à part entière ! Le modèle
progressive des apports du collectif, notam- économique des tiers lieux est avant tout
ment le partage de réseaux, de compétences hybride, ce qui signifie qu’il faut inventer un
et d’expériences. L’action du concierge de ce mode de gouvernance impliquant les parties
lieu sera déterminante, puisqu’elle mettra en prenantes du projet et prévoir différentes sources
relation les compétences, les ressources et les de financement : subventions, adhésions, loca-
volontés de chacun au sein de la commu- tions, prestations, crowdfunding, etc.
nauté. Son travail regroupe une grande diver- La réflexion lancée en Val de Garonne est
sité d’opérations : l’animation de commu- bien plus qu’un projet de modernisation d’un
nautés, mais aussi la gestion administrative, bureau d’information touristique. C’est une
la communication commerciale, puis la ges- vraie réflexion de fond, qui permet de réin-
tion de l’espace et du matériel… Le concierge venter nos métiers et d’imaginer l’office de tou-
pourra compter sur l’équipe de l’office de risme de demain, en phase avec les attentes des
tourisme, et notamment faire appel aux dif- nouvelles générations. Le réenchantement des
férents services existants. Le concierge ne sera offices de tourisme passe par la modernisation
pas seul, mais bien entouré de toute une des locaux d’accueil et par leur capacité à pro-
équipe qui l’épaulera dans son quotidien de poser de nouveaux services. Il en va de leur
responsable de structure, au même titre que survie, de leur avenir. n

44 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
La Folie de Saint-
Jean-de-Monts
Un projet de tiers
lieu visant à infléchir
l’économie locale
XAVIER DRUHEN
Ex-directeur de la SEML Saint-Jean Activités
Directeur de Finistère Tourisme et de Nautisme en Finistère
< xavier.druhen@finisteretourisme.com >

aint-Jean-de-Monts, station fami- À partir du constat que le modèle économique des stations bal-

S liale vendéenne, a poursuivi pen-


dant plus de vingt ans les mêmes
objectifs d’allongement de la sai-
son et de valorisation de son
image. Les stratégies pour y parvenir se sont
adaptées au contexte, à la maturité des acteurs
locaux et aux enjeux d’évolution du territoire.
néaires est en voie d’obsolescence, Saint-Jean-de-Monts a
souhaité accompagner la mutation de son modèle économique
actuel, lié au tourisme de masse, vers celui d’une économie
La destination, qui fut à sa naissance un simple présentielle fondée sur l’innovation. Le projet de La Folie, site
“comptoir touristique”, est devenue une sta-
tion ; l’ambition de devenir une “ville balnéaire” qui devrait réunir un incubateur et un espace de coworking,
est désormais évoquée.
Dressant le constat que le modèle écono- s’inscrit dans cette vision stratégique. Avec pour mot d’ordre
mique des stations balnéaires est en voie d’ob-
solescence, la station a souhaité accompagner “work and fun”, il est porté par une association réunissant des
sa mutation d’un modèle économique lié au
tourisme de masse vers celui d’une économie élus et des chefs d’entreprise. L’espace de coworking a ouvert
présentielle fondée sur l’innovation et une
hyperpersonnalisation de l’offre. La création au printemps dans les locaux du palais des congrès Odysséa.

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TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

d’un lieu de rencontres qui soit à la fois incu- par l’économie touristique de la station (car
bateur et espace de coworking s’inscrit dans pourvoyeuse d’emplois et créatrice de richesses),
ce projet stratégique. Ce projet est issu de la mais assez peu impliquée dans le choix des
plate-forme régionale d’innovation “Station orientations stratégiques (pas de réelle copro-
de demain”. duction de la station) ;
INNOVATION. Saint-Jean-de-Monts a choisi – un projet municipal urbain “Saint-Jean-de-
d’inscrire l’innovation au cœur de son projet Monts, station du XXIe siècle” dont la finalité est
de marketing territorial au regard d’un contexte de définir, avec le souhait d’un concours actif
local, touristique et sociétal en pleine muta- de la population, le Saint-Jean-de-Monts de
tion. La station connaît depuis une décennie demain ;
une évolution profonde de son organisation et – une image en forte évolution. Les qualifica-
de son mix marketing, avec toutefois des fac- tifs de “populaire” ou de “pas chère”, bien
teurs de continuité que sont : qu’encore présents dans l’imaginaire collectif,
– des éléments d’attractivité immuables. Le ne correspondent plus à la réalité de la station
triptyque mer, plage, soleil est un facteur struc- qui accueille au contraire des résidents qui dis-
turel de notoriété de la station ; posent d’un pouvoir d’achat important ;
– le maintien de son rang. Saint-Jean-de-Monts – une crise de l’offre. La standardisation de
demeure la grande station touristique balnéaire l’offre touristique a permis une nette amélio-
de l’Atlantique avec 135 000 lits dans une zone ration de sa qualité. Mais s’exercent actuelle-
de chalandise touristique de 350 000 lits à ment les limites de ce modèle économique, alors
20 kilomètres à la ronde ; que les besoins des clients diffèrent complète-
– la valorisation des thématiques “grands ment selon leur composition familiale, leur pro-
espaces”, “liberté”, “bien-être des esprits et fil affinitaire, leur envie du moment… Le sec-
des corps” ; teur du tourisme se doit de franchir un nouveau
Parmi les évolutions les plus marquantes, on stade de valeur économique qui prenne en
retiendra notamment : compte l’expérience du client. Le succès de
– la triple tendance de résidentialisation des l’économie collaborative (Airbnb, Blablacar,
touristes, de “séniorisation” des habitants et Uber…) montre la voie de la coproduction de
de perte de notoriété auprès des jeunes géné- l’offre, de la gestion du lien avec le client-par-
rations ; tenaire.
– la montée en gamme de la station, consé- La pratique ancienne et maîtrisée d’un tou-
quence programmée d’une profonde modifi- risme de masse conduit à s’interroger sur la
cation du mix marketing (réhabilitation du pérennité du modèle des vacances balnéaires
palais des congrès et de la base nautique, amé- conçues comme une rupture temporelle et men-
nagement de pistes cyclables, rénovation du tale. Or, on peut se demander si ce modèle n’est
front de mer, valorisation du patrimoine natu- pas arrivé à son terme, compte tenu notam-
rel, hausse de qualité de l’hôtellerie de plein ment des évolutions démographiques à l’œuvre,
air, montée du prix de l’immobilier…) qui s’ac- des mutations de la relation entre temps de tra-
compagne d’une fréquentation accrue de CSP+ vail et temps libre, des modifications des modes
et d’une raréfaction des CSP– ; de consommation touristiques…
– la présence notable de la station sur internet SCHÉMA STRATÉGIQUE DE LA STATION. Un
et les réseaux sociaux, avec toutefois une schéma stratégique a été élaboré afin de
audience moindre que ce que l’on pourrait répondre à l’ambition de devenir une ville bal-
escompter en raison d’une offre trop banali- néaire. Les objectifs sont de trois ordres : déve-
sée et d’un attachement relativement faible à lopper l’économie touristique ; développer les
la marque ; services résidentiels ; créer un écosystème tou-
– une population locale fortement concernée ristique.

46 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
XAVIER DRUHEN

C’est dans ce cadre qu’a été prise la décision concentrés dans les villes des alentours et dans
de créer un tiers lieu, baptisé “La Folie, l’in- la métropole nantaise.
telligence collaborative”, à la fois incubateur Des entretiens et focus groups avec les pro-
d’entreprises et espace de coworking. La défi- fessionnels locaux, mais aussi avec des start-
nition et le fonctionnement de cet espace illus- up en incubation à Nantes, ont permis d’iden-
trent les choix stratégiques opérés dans la tifier leurs attentes. Cette étude de marché a
conduite du projet : décelé un besoin non couvert pour un lieu en
– avoir une forte mobilité stratégique dans un bord de mer offrant un certain nombre de ser-
monde en forte mutation, ce qui passe par cinq vices, en particulier pour le coworking et l’ex-
points : l’anticipation et la veille ; les alliances périmentation. Beaucoup d’habitants expri-
et les collectifs ; l’innovation ; la gouvernance mèrent également l’absence regrettable
des choix stratégiques ; la mobilisation des d’accompagnement, hors artisanat, des jeunes
acteurs ; de la commune dans leur projet d’installation.
– développer une organisation en cluster. Celui- De ce fait, ceux-ci n’envisageaient pas de pou-
ci comprend une association de chefs d’entre- voir travailler sur place dans les services.
prise, des laboratoires de recherche, des orga- Un benchmark des principaux lieux d’incu-
nismes de formation, les représentants bation et d’espaces de coworking a complété
intercommunaux de développement écono- l’analyse et a nourri deux tableaux d’analyse :
mique ; le premier, statique (atouts, handicaps, menaces,
– proposer une offre hyperpersonnalisée pour opportunités) ; le deuxième, dynamique (pro-
chaque utilisateur, qu’il soit télétravailleur, tou- positions de consolidation des acquis, de déve-
riste ou résident (permanent ou secondaire), loppements volontaristes, d’investissements
ou entrepreneur (start-up ou entreprises locales innovants, réduction ou abandon de certains
avec un projet d’innovation) ; services). Ce travail d’analyse a permis de vali-
– créer de la valeur pour la marque Saint-Jean- der le projet et de constituer quatre groupes de
de-Monts. Cet espace doit inscrire Saint-Jean- travail avec les différents membres du cluster :
de-Monts dans une dynamique où l’innova- stratégie marketing et plan de communication,
tion et la panoplie de services proposés à l’année offre de services, aménagement et design des
contribuent à sa différenciation et à son posi- locaux, fonctionnement.
tionnement : rajeunissement de la marque ; STRATÉGIE MARKETING. “Work and fun” est
excellence des fonctions balnéaires et multi- le positionnement qui s’est naturellement
services urbains ; espaces de rencontres répon- imposé, tant il renvoie à l’attractivité globale
dant aux valeurs de la marque partagée (la du territoire (qualité de vie, qualité des services,
liberté, l’humain, la simplicité). poids économique de Saint-Jean-de-Monts) et
PILOTAGE DU PROJET. Ce projet complexe a aux critères différenciants recherchés par les
démarré par une analyse fine des besoins. Une clients du lieu. Ce positionnement est partagé
première enquête a été réalisée avec un cabi- avec Odysséa, le palais des congrès dans lequel
net d’experts-comptables afin de mesurer la La Folie est hébergée.
ventilation des dépenses des acteurs écono- “La Folie” est le nom d’un logement inso-
miques locaux (institutionnels, professionnels lite (créé en 2013 par le designer Falquerho sur
du tourisme, artisans et commerçants). Celle- l’esplanade de la mer, face à Odysséa), qui ren-
ci a permis d’identifier la valeur ajoutée du tou- contra un succès populaire et médiatique incon-
risme, les principaux postes de dépenses et l’ori- testable. Cette œuvre est réinstallée dans le jar-
gine géographique des “fournisseurs” de din à l’entrée du tiers lieu ; elle sert de marqueur
l’économie locale. Les marges de développe- de la nouvelle ambition locale.
ment de production de richesse localement se Le mot “folie” fait également référence aux
sont révélées importantes, tant les services sont maisons de villégiature construites en périphérie

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 47
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

des villes au XIXe siècle, villas de vacances, lieux de l’ancienne économie, ou comme un espace
de liberté et d’extravagances. L’espace s’inscrit de services pour télétravailleurs extérieurs.
ainsi dans l’identité d’un territoire marqué par L’enjeu d’innovation est d’irriguer les entre-
la foi dans le progrès, qu’elle réinscrit dans la prises existantes qui doivent trouver là matière
modernité. Les choix de filières retenues ren- à partager, des fournisseurs et des solutions
voient au projet stratégique du territoire. Elles nouvelles, être accompagnées pour dévelop-
sont de trois ordres : per des projets innovants, bref, entrer dans un
– le sport, la santé, le bien-être. Les conditions modèle de fonctionnement plus collaboratif.
de création d’une conciergerie consacrée à ces La construction d’un réseau d’ambassadeurs
activités sont réunies. Par ailleurs, il est néces- locaux est en outre un facteur clé de succès
saire de renouveler l’offre datée des clubs de dans la réussite du projet.
plage, de favoriser la création d’agences déve- L’enjeu est enfin de développer une chaîne
loppant des “incentives”, des manifestations résidentielle d’accueil des entreprises afin de
grand public, des stages ou du coaching hyper- répondre à leurs attentes aux différents stades
personnalisés… de leur développement (incubation, pépinière,
– les services touristiques et résidentiels. La coworking…). Les clients potentiels sont de
construction de la ville balnéaire passe par de nature différente :
nouveaux services en B to B (marketing stra- – les télétravailleurs, souvent touristes et rési-
tégique et opérationnel, yield management, dents secondaires, à la recherche d’un espace de
gestion de la relation client, design de services, travail offrant différentes fonctionnalités tech-
analyse de data, production de contenus édi- niques ou commerciales ;
toriaux…) dont le marché local a besoin pour – des coworkers, entrepreneurs et salariés à la
rester compétitif. Elle passe aussi par de nou- recherche, outre de services, de partage et
veaux services en B to C pour répondre aux d’échanges ;
attentes sur mesure et expérientielles de la clien- – les “start-uppers” à la recherche de services
tèle existante et pour conquérir de nouveaux pour créer et développer leur entreprise ;
segments, sensibles à la montée en gamme de – les entreprises existantes à la recherche d’un
la destination (conciergerie, merchandising, lieu d’expérimentation ou de développement
agences réceptives, services à la personne, acti- d’un projet.
vités à l’année, services aux seniors…). La communication a été adaptée à chaque
– l’environnement et le développement durable. cible : communication grand public pour les
Cette filière constitue un marqueur identitaire télétravailleurs, avec une action spécifique en
fort dans un territoire à l’espace naturel varié direction des hébergeurs, prescripteurs poten-
(océan, dunes, forêt, marais) et fragile, qui tiels (syndics, agents immobiliers, gestionnaires
compte des équipements scientifiques et muséo- de camping, de résidences, d’hôtels) ; commu-
graphiques (Biotopia, écomusée du Daviaud). nication dans les filières recherchées (monde
Les débouchés possibles pour les entreprises universitaire, du sport, de la santé, dévelop-
incubées dans La Folie sont la valorisation de peurs économiques…) ; communication évé-
produits issus des espaces naturels locaux, les nementielle (animations “work and fun” sur
technologies vertes, les circuits courts, l’éco- place, appels à projets, summer camps, hac-
nomie circulaire et collaborative… katon, trophées de l’innovation…) ; relations
CIBLES. Le plan de communication a posé presse.
deux types de cibles : les parties prenantes OFFRE DE SERVICES. Hyperpersonnalisée,
locales et les clients potentiels. La Folie doit l’offre de services doit répondre au position-
s’appuyer sur un ancrage local et ne pas être nement et aux valeurs de la marque, mais aussi
vécue comme un outil de développement à des- aux attentes des différents segments de clientèle.
tination de nouvelles entreprises, concurrentes Le niveau de performances attendues par type

48 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
XAVIER DRUHEN

de services a été préalablement défini à partir L’accès aux utilisateurs de La Folie été ima-
d’une méthode d’amélioration de l’expérience giné le plus simple et le plus souple possible :
client testée en interne et ayant vocation à être – les coworkers ont la possibilité de s’enregis-
proposée par la suite aux professionnels locaux. trer, de réserver une place ou une salle de
Quatre niveaux de services ont été identifiés réunion, de signer leur contrat et de payer sur
pour le lancement de La Folie : la plate-forme numérique mise à leur disposi-
– les services de base, partagés par l’ensemble tion ;
des structures équivalentes (domiciliation et – les porteurs de projet qui demandent à être
facilités techniques telles que l’impression 2D “incubés” ont un parcours quasi identique.
et 3D, la fibre optique, la location de bureaux Une présentation auprès du bureau de l’asso-
et de salles de réunion, un secrétariat, un ciation permet de valider les dossiers au regard
accompagnement généraliste, des expertises de des trois thèmes spécifiques ou des possibili-
support) ; tés d’expérimentation sur le territoire. Après
– les services facilitants, en particulier en matière validation de son dossier, l’“incubé” a la pos-
de financement, de recherche des premiers sibilité d’intégrer à n’importe quel moment de
clients, de techniques d’innovation, de parte- l’année La Folie pour une période maximum
nariats et parrainages ; de 36 mois ;
– les services différenciants, uniques au regard – les télétravailleurs peuvent s’enregistrer direc-
de la concurrence (accompagnement par un tement depuis l’accueil de la Folie aux services
coach issu du monde de l’entreprise, avec une qui leur sont destinés (internet à très haut débit,
expérience et une culture de création d’entre- accès à la terrasse et au jardin, café et thé à
prise, une conciergerie d’entreprise sur place) ; volonté et casier fermé pour une demi-journée,
– les services Waouh, fidèles au positionnement une journée ou une semaine).
“work and fun” de La Folie (vue sur mer, Les coworkers et porteurs de projet ont accès
design, retours d’expériences, “afters” bal- aux services suivants : espace partagé (24 heures
néaires…) et aux filières recherchées (exper- sur 24 ; 7 jours sur 7), internet à très haut débit,
tise, veille et expérimentation ; test, prototy- accès à la terrasse et au jardin, café et thé à
page, panel clients et consommateur). volonté et casier fermé, services d’impression,
EXPÉRIENCE COLLABORATIVE. Le lieu a été de copie, de scan, salle de réunion selon dis-
aménagé afin d’offrir aux clients un espace de ponibilités, salle de détente et animations, accès
plus de 350 m² proposant une salle de cowor- à la salle avec vue sur mer une fois par mois,
king et de télétravail, de coins détente (cuisine, domiciliation, boîte aux lettres.
baby-foot, moniteurs TV, etc.) et une terrasse Le porteur de projet a la possibilité d’être
avec vue sur la mer. Des cabines de plage peu- guidé, durant la première phase d’accompa-
vent être réservées afin de stocker planche de gnement, dans : la construction de son projet
surf, combinaison ou tout autre matériel. (méthode “design thinking” – découverte, ité-
L’objectif est bien de partager son temps entre rations, prototypes, tests) ; la définition de son
travail et détente. business model (“canvas” – atelier de travail,
Deux espaces du palais des congrès ont été diagnostic), la définition d’un plan d’action,
réaménagés à cet effet. L’un concentre dans un l’analyse de la concurrence (stratégie “océan
premier temps vingt-cinq postes de travail en bleu”), la mesure des risques financiers et l’op-
open space, une petite salle de réunion, trois timisation de son offre. La deuxième phase
bureaux fermés pour s’isoler à la demande, des d’accompagnement porte sur le suivi du projet
fauteuils dessinés pour téléphoner de manière avec un coach et la possibilité de prendre des
discrète. L’autre est consacré à la détente et prestations complémentaires via le réseau de
concentre les facilités techniques (casiers per- partenaires de l’incubateur (experts-comptables,
sonnels, reprographie, cuisine, accueil…). juristes, parrains et financeurs…).

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 49
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

GOUVERNANCE. L’une des particularités de La SEML Saint-Jean Activités aurait dilué la capa-
Folie est sa gouvernance, avec une association cité des chefs d’entreprise à diriger, réduit le
maître d’ouvrage présidée par un chef d’entre- potentiel des partenariats privés et limité la
prise. Les représentants des entreprises sont dynamique attendue.
majoritaires dans le bureau et très bien repré- Le modèle économique est le suivant :
sentés dans le conseil d’administration : quatre – la SEML Saint-Jean Activités réalise l’inves-
représentants de Pays de Monts Développement tissement immobilier pour les travaux d’amé-
(chefs d’entreprise), quatre représentants du nagement de La Folie, met à disposition les
conseil de développement du pays de Monts moyens humains et techniques nécessaires au
(chefs d’entreprise), quatre représentants de la fonctionnement (direction, animation, accueil,
SEML Saint-Jean Activités, quatre représen- promotion commerciale, entretien technique et
tants de la communauté de communes Océan- ménage) ; la communauté de communes finance
Marais de Monts (élus), un représentant les outils de communication ;
d’Angers Tourism Lab. Les chefs d’entreprise – l’association gère l’offre de services (hors
portent l’ambition de transformer un porteur immobilier) en assurant l’équilibre entre les
de projet en chef d’entreprise. charges des prestations extérieures (coaching,
L’association et son bureau assurent la détec- expertises, animation) et les produits attendus
tion, la sélection, l’accompagnement et l’ani- (facturation des services, partenariats et spon-
mation du lieu, avec une aide des techniciens soring).
de la communauté de communes et de la SEML n n
Saint-Jean Activités sur les points suivants : Le projet de La Folie, dont l’espace de cowor-
financements publics et partenariats privés ; king a ouvert au printemps, témoigne de l’am-
instruction des dossiers des porteurs de projet ; bition de développer à la fois le tourisme et la
développement de l’offre de services, du fonc- résidentialisation, d’hyperpersonnaliser l’offre
tionnement et de la stratégie de communica- et d’accompagner l’innovation en favorisant de
tion ; gestion du lieu (accueil, entretien des nouveaux services portés par des entreprises
locaux, prestations mobilières, etc.) ; gestion privées. La ville balnéaire se construit ! n
de la relation client (réseautage, développement
du réseau de partenaires, salons, etc.)… NDLR : L’équipe de direction actuelle de la SEML Saint-Jean
Le choix d’une association s’est imposé au Activités nous informe que le contexte dans lequel La Folie est
regard du symbole que représente ce statut (outil mise en œuvre a évolué depuis la rédaction de cet article.
partenarial piloté par le privé et soutenu par le Le projet stratégique de la station s’inscrit désormais dans un
public) et de l’implication attendue des chefs projet touristique intercommunal. Par ailleurs, le projet
d’entreprise, qui passe par une maîtrise du fonc- d’incubateur, dont l'ouverture est prévue courant 2016, devrait
tionnement de La Folie. L’ntégrer au sein de la également évoluer.

50 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
Coworking Vers de nouvelles
mobilités
professionnelles
et touristiques
ÉRIC VAN DEN BROEK La révolution numérique a transformé les lieux de travail. Apparus
Cofondateur de la Mutinerie et de Copass
< eric@copass.org > à San Francisco en 2005, les espaces de coworking sont nés
d’un besoin : rompre l’isolement lié à la condition du free-lance.
n aurait pu croire que la révolu-

O tion numérique allait rendre les


lieux de travail obsolètes. En réa-
lité, elle les a transformés. Nos
manières de travailler changent
à un rythme impressionnant. Pour des dizaines
de millions de personnes à travers le monde,
il est tout à fait possible aujourd’hui de tra-
Le développement des espaces de coworking dans le monde
puis leur mise en réseau via des plates-formes numériques
ouvrent de nouvelles perspectives. Ces espaces permettent
aux entreprises de se déployer rapidement partout dans le
vailler de n’importe où, à condition d’avoir
son ordinateur, son smartphone et une monde ; ils donnent la possibilité à chacun de choisir son lieu
connexion internet digne de ce nom à portée
de main. Pour elles, le lieu de travail n’est plus de travail, y compris pour des périodes courtes alliant vacances
une contrainte, il devient un outil. Un outil de
mise en réseau, une source d’inspiration, un et travail… La Mutinerie Village, dans le Perche, est un exemple
lieu d’apprentissage…
Les équipes aussi changent. De plus en plus de ces nouveaux hébergements proposant d’allier travail et
de travailleurs indépendants viennent grossir
les rangs de nombreuses entreprises le temps vacances dans un environnement stimulant.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 51
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

d’un projet. Le travail, le lieu de travail et les Londres, Paris… Dès 2007, on voit apparaître
relations de travail deviennent flexibles. Ce dans les grandes métropoles occidentales ces
phénomène est irréversible et nous ne sommes espaces de travail d’un nouveau genre. Leur
encore qu’au début de cette révolution, consé- croissance est rapide et organique. Les gérants
quence logique d’une numérisation extrême- d’espaces se connectent entre eux en ligne pour
ment rapide de notre société. échanger sur les bonnes pratiques et sur les
LE MEILLEUR DES DEUX MONDES. C’est en défis d’une activité où tout reste à définir.
réponse à ces changements que les espaces de Phénomène troublant : la croissance de ces
coworking sont nés en 2005 à San Francisco. espaces n’est pas virale dans le sens où, bien
Travailler dans un même lieu, mais pas pour souvent, les créateurs d’espaces n’ont pas
la même entreprise ni même pour le même pro- conscience du concept lorsqu’ils décident de
jet : l’idée n’est pas nouvelle. Les ateliers d’ar- se lancer. Les espaces émergent de besoins
tistes sont similaires en de nombreux aspects. locaux ressentis aux quatre coins du globe. Ils
Mais l’ampleur du mouvement et la popula- naissent de l’envie de réinventer le travail, de
tion concernée par ces modes de travail ont proposer un monde professionnel plus
changé radicalement. connecté, plus horizontal, plus éclaté, plus inno-
Le coworking est né d’un besoin : rompre vant. Ce n’est qu’après coup que les inventeurs
l’isolement lié à la condition du free-lance. Pour de ces espaces prennent conscience qu’ils font
nombre de travailleurs indépendants, en effet, partie d’un phénomène bien plus grand.
la liberté liée à leur statut professionnel est Au-delà des lieux, ce sont les communautés
acquise au détriment d’une vie sociale épa- qui les habitent qui en constituent la véritable
nouie. Beaucoup réalisent rapidement que tra- valeur ajoutée. Car le coworking, c’est vendre
vailler de chez soi, si séduisant que cela puisse des bureaux à des gens qui n’en ont pas besoin.
paraître au premier abord, s’avère stérilisant Ce qu’ils viennent y chercher, ce n’est pas une
socialement, voire déprimant. Pas de collègues, infrastructure mais une communauté.
pas de pauses-café, pas de repères et une confu- En 2011, moins de six ans après l’appari-
sion progressive entre vie professionnelle et vie tion du premier lieu de ce type, on en compte
privée. Le coworking tire ses racines de ce dans le monde déjà plus de 1 100, situés à 90 %
constat ; il réunit le meilleur des deux mondes en Europe ou aux États-Unis). Le nombre d’es-
en rassemblant dans des lieux souvent excen- paces double chaque année. Le mouvement a
triques et inspirants des communautés de free- pris de l’ampleur et est maintenant connu de
lances de tout poil. tous les acteurs de l'innovation. Il est sorti de
Copass, réseau mondial d’espaces de cowor- son statut marginal.
king, est au cœur de ce mouvement. Il fédère D’un point de vue économique, le cowor-
plus de 600 espaces de coworking et 10 000 king, toujours défini comme un mouvement,
utilisateurs, indépendants ou entreprises, à tra- se structure en marché. Bien qu’encore fragiles,
vers le monde. Nous vous proposons de remon- les modèles économiques se structurent. Passé
ter aux origines de ce mouvement pour com- l’engouement des premiers jours, il s’agit de
prendre ses valeurs, ses spécificités et les pérenniser les projets. Dès 2010, apparaît l’amé-
possibilités qui en découlent. ricain Wework, dont l’ambition est de bous-
PHÉNOMÈNE MONDIAL. À son origine, le culer le marché de l’immobilier de bureaux. Six
coworking est un concept urbain. Pour que les ans après, Wework est valorisé à plus de 16 mil-
espaces de coworking fonctionnent, il faut une liards de dollars ; il compte parmi ses investis-
masse critique de travailleurs indépendants – et seurs des noms prestigieux, tels Goldman Sachs
c’est bien évidemment dans les épicentres de ou encore Wellington Management.
l’innovation que ceux-ci vont trouver un ter- Le coworking s’extrait également de son côté
reau fertile. San Francisco, New York, Berlin, local. Une infrastructure a été créée au fil des

52 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
ÉRIC VAN DEN BROEK

années, qui permet maintenant aux travailleurs encore Outsite à Santa Cruz ou sur le lac Tahoe,
d’avoir des bureaux et des communautés de en Californie, accueillent ce que l’on appelle
travail partout dans le monde. Des solutions désormais des “nomades numériques”.
émergent, proposant aux travailleurs mobiles Ces nouveaux travailleurs, hautement
de naviguer facilement d’un espace à l’autre. mobiles, travaillent tout en voyageant. Encore
Dès 2012, le réseau Copass se structure. très marginaux il y a quelques années, ils sont
L’objectif : permettre aux utilisateurs de deve- aujourd’hui de plus en plus nombreux. Issus
nir membre de tous les espaces de coworking en d’une génération polyglotte, ils sont habitués à
même temps. Début 2016, Copass compte près voyager, très éduqués et polyvalents ; et, sur-
de 600 espaces dans près de 70 pays et tout, travailleurs de l’internet, ils trouvent dans
300 villes, que ses milliers de membres peuvent ces espaces la réponse à leur problématique
utiliser avec un seul abonnement. Le cowor- principale : l’isolement social.
king n’est plus seulement une solution locale, VECTEUR D’INNOVATION DANS L’ENTREPRISE.
mais une infrastructure globale permettant aux Les indépendants ne sont pas les seuls à être
indépendants, mais aussi aux entreprises, de se concernés par le coworking. Aujourd’hui, un
déployer rapidement partout dans le monde. nombre croissant d’entreprises s’appuient sur
LIEUX EXCEPTIONNELS ET INSPIRANTS. En sor- ces structures pour développer leurs activités.
tant de sa dimension locale, le coworking sort Les plus extrêmes d’entre elles ont même décidé
de sa forme habituelle. Vers 2014, le concept est d’abandonner totalement l’idée d’un bureau
mature. On compte alors près de 6 000 espaces fixe. Les employés sont libres de travailler où
de coworking à travers le monde. Le cowor- ils souhaitent.
king est largement connu et compris. Il s’im- C’est le cas par exemple de Buffer, start-up
pose pour beaucoup d’entreprises et de tra- américaine comptant environ 80 employés
vailleurs indépendants comme une option répartis sur plus de 20 pays. Pour eux, la liberté
évidente au moment de choisir son lieu de tra- de travailler partout est une valeur centrale.
vail. Avec la maturité vient la diversification. Parmi les nombreux avantages que les entre-
Des espaces commencent alors à se créer prises reconnaissent à ce mode d’organisation,
dans des zones reculées où il aurait été totale- il y a la capacité à recruter partout dans le
ment impossible d’envisager le coworking monde, et donc d’accéder à un pool gigan-
quelques années auparavant. Mutinerie Village, tesque de talents, l’envie de garder et de moti-
par exemple, initiative de l’espace de cowor- ver ses meilleurs éléments en leur offrant un
king parisien pionnier Mutinerie, pose ses mode de travail plus flexible, ainsi que la grande
bagages dans une ferme du Perche, à 1 heure 30 aisance à se développer à l’étranger grâce à des
de Paris, au milieu de la campagne. Le constat équipes partout dans le monde.
est simple : si l’on peut travailler partout, pour- Copass travaille avec un nombre croissant
quoi pas dans des lieux exceptionnels et inspi- d’entreprises de ce type qui souhaitent donner
rants ? Pourquoi ne pas envisager de travailler à leurs équipes l’option du coworking de
au vert avec logement inclus, nourriture venant manière simple et rapide. En effet, tout comme
du potager en permaculture et œufs issus du les indépendants, les travailleurs à distance sont
poulailler ? Le travail devient une expérience. confrontés à des soucis d’isolement. Le cowor-
Le lieu de travail peut être adapté à souhait en king leur permet non seulement d’avoir un
fonction de ses besoins et impératifs du cadre de travail plus agréable et structuré, mais
moment. en plus de se connecter à des réseaux d'indé-
La campagne, oui. Pourquoi pas la mer ou la pendants et d’avoir des retours de la part des
montagne ? Des lieux comme Hubud à Bali, utilisateurs sur leurs produits. Ces employés
Kohub à Koh Lanta, le Hub Fuerteventura aux immergés au sein d’écosystèmes innovants sont
îles Canaries, le Surf Office à Lisbonne, ou vecteurs d’innovation dans leur entreprise.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 53
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

Les entreprises de ce type ne sont plus des


Mutinerie Village, espace de coworking cas isolés. Automattic (l’entreprise qui a créé
le célèbre Wordpress), Invision, Basecamp ou
et maison d’hôtes à la campagne même IBM ont fait le choix du travail à dis-
tance – certains des membres de leurs équipes
travaillent depuis des espaces de coworking.
utinerie Village est né en 2014 de la conviction des fondateurs

M
Le mouvement qui sous-tend les boulever-
sements dans nos modes de travail, mouve-
de la Mutinerie, espace de coworking pionnier à Paris, que le ment que nous avons pu accompagner et obser-
ver au cours de ces dernières années à travers
cadre, l’environnement sont un élément déterminant de toute production Copass, est la transformation du lieu de tra-
vail en une expérience plus qu’en un service.
(plus particulièrement intellectuelle). Or, si l’effervescence parisienne est En plus de ses abonnements (accès à l’inté-
gralité des 600 espaces du réseau), en plus des
bonne pour nouer des contacts, se former, s’informer et communiquer, offres aux entreprises permettant aux équipes
de s’appuyer sur les espaces Copass où qu’elles
le flux incessant d’activités rend parfois difficile la concentration ; elle peut se trouvent, Copass organise depuis deux ans
des Copass camps. Il s’agit de rassemblements
fatiguer moralement et ne favorise pas les échanges en profondeur. C’est temporaires (souvent entre une semaine et dix
jours) de travailleurs indépendants, d’entre-
pour offrir un nouveau cadre de travail permettant calme et concentra- preneurs et de salariés qui viennent vivre et tra-
vailler ensemble dans un endroit généralement
tion qu’a été créé Mutinerie Village, en pleine campagne percheronne. exotique. Les îles Canaries, Lisbonne, San
Francisco, Bali… sont quelques-uns des
Les travaux ont été réalisés grâce à l’aide de très nombreux coworkers, endroits où se sont réunies en tout plus de
120 personnes en 2015. n
venus donner des coups de main aux fondateurs pour peindre, poncer,

coudre, enduire et préparer le potager…

Pour 40 euros HT par jour, en pension complète, le coworker a accès à

un espace de coworking équipé de wi-fi, d’un projecteur et de tableaux


© Mutinerie Village

blancs (café à volonté !). Le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner sont

pris en commun, le tout agrémenté des produits du potager.

L’hébergement est en chambre commune ou en chambre double. Le

lieu, qui peut héberger quatorze coworkers en séjour, dispose d’un grand

salon, d’une cuisine, d’une terrasse et de trois salles de bains, mais aussi
© Mutinerie Village

de quarante hectares de bois et de champs, d’un potager en permacul-

ture, d’un “fablab”…

54 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
Coworkation Du plaisir de
voyager en
travaillant…,
et inversement
GUILLAUME CROMER
Directeur d’ID-Tourism < g.cromer@id-tourisme.fr >

omment a-t-on pu passer si rapi- Dans un contexte de “free-lancisation” du monde du travail, les

C dement de la crainte d’éteindre


son téléphone portable en
vacances par peur de représailles
patronales au plaisir d’allumer
son ordinateur au bar d’un hôtel paradisiaque
à Bali ? Est-ce la révolution numérique, l’in-
dépendance de la génération Y ou encore la
travailleurs indépendants trouvent dans les espaces de cowor-
king des services adaptés. Libres de leurs mouvements, ces
travailleurs sont de plus en plus mobiles. Si bien que l’on voit
“free-lancisation” de la société qui ont pro- apparaître un peu partout dans le monde des tiers lieux qui
voqué ce changement particulier ?
Il y a quelques années seulement, travailler intègrent des espaces d’hébergement, de restauration, de
à distance était l’apanage des commerciaux,
des journalistes ou des consultants, et cela travail, et qui proposent des animations, du tutorat, des acti-
s’inscrivait naturellement dans leur métier. Dès
que les vacances arrivaient, chacun oubliait vités sportives ou de découverte de la région. Le “coworka-
son travail et profitait pleinement du soleil,
de sa famille… tion”, encore appelé “coworking holidays”, gomme totalement
Mais le numérique est entré dans la société et
a révolutionné la relation au travail de tout un la frontière entre temps de travail et temps de vacances.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 55
TRAVAIL ET VACANCES : NOUVEAUX RYTHMES, NOUVEAUX LIEUX

chacun. En 2007, Timothy Ferries, jeune entre- sociale et solidaire, numérique, sport, com-
preneur et écrivain, publiait La Semaine de munication, santé, etc.) afin de faciliter les ren-
4 heures : travaillez moins, gagnez plus et vivez contres entre les personnes et de permettre
mieux !(1). Son livre, vendu à plus d’1,5 million ainsi aux structures de créer plus facilement
d’exemplaires, montrait la voie aux entrepre- des synergies d’affaires. Des événements sont
neurs et aux salariés et leur expliquait com- organisés : des apéros entre les coworkers,
ment travailler mieux, plus efficacement pour mais aussi des meet-up (rencontres informelles)
pouvoir travailler à distance et voyager, comme thématiques permettant d’ouvrir l’espace à un
il le fait lui-même. Ce livre a ouvert les yeux à écosystème entrepreneurial plus grand.
de nombreux entrepreneurs mais, surtout, a HYBRIDATION DES HÉBERGEMENTS TOURIS-
montré que notre société et notre rapport au TIQUES. Ce développement des espaces de
travail étaient en train d’évoluer. coworking fait écho à l’hybridation des héber-
Le statut d’auto-entrepreneur, créé en 2009 gements touristiques et des sites de loisirs, au
en France, a ouvert un marché énorme de nou- développement de nouveaux lieux, originaux,
veaux travailleurs indépendants. On en atypiques… permettant de vivre des expé-
dénombrait ainsi près d’un million en 2015, riences qui sortent de l’ordinaire. Les héber-
dont près de 500 000 pour qui cette activité gements deviennent de vrais lieux de vie. Les
n’était pas seulement un complément de chaînes comme Mama Shelter ou Okko Hôtels
revenu. Ce phénomène n’est pas uniquement ont ouvert la voie à cette hybridation par la
français. Aux États-Unis, selon une étude recherche de design et de typicité dans le
récente menée par Upwork, plate-forme de monde de l’hôtellerie.
mise en relation entre des travailleurs indé- Certains entrepreneurs (souvent auto-entre-
pendants et des employeurs, près de 54 mil- preneurs) n’ont plus de bureau fixe : leur
lions des Américains, soit un tiers des actifs, bureau, c’est leur ordinateur portable et il suf-
sont des travailleurs free-lance, permanents fit d’une connexion wi-fi pour l’ouvrir. Ces
(1) ou occasionnels. 80 % d’entre eux précisent nomades numériques, de plus en plus nom-
http://fourhourworkweek.com qu’ils gagnent davantage que lorsqu’ils étaient breux, peuvent voyager dans le monde entier.
(2) UPWORK, Freelancing in salariés(2)… Aujourd’hui, de nombreux débats Bien évidemment, ils sont attirés par les lieux
America, 2015. sont en cours en France et dans le monde sur chauds et ensoleillés à proximité de plages
https://www.upwork.com/i/f cette “free-lancisation” de la société, de ces paradisiaques.
reelancinginamerica2015/ jeunes qui font leur “job out” ou encore de Ces différentes évolutions sociologiques ont
(3) Cécile DÉSAUNAY, “Travail l’“ubérisation” du monde du travail(3). favorisé la création de tiers lieux qui intègrent
indépendant, De nouveaux lieux sont créés à leur inten- des espaces d’hébergement, de restauration,
‘freelancisation’, ‘jobbing’ : tion. Les espaces de coworking permettent à de travail, et qui proposent des animations,
mythes, réalités et des entrepreneurs d’optimiser les bureaux, les du tutorat, des activités sportives ou de décou-
incertitudes”, Futuribles, imprimantes et les coûts du loyer, mais aussi de verte de la région. Le “coworkation”, encore
janvier 2016. vaincre leur isolement. Partout dans le monde, appelé “coworking holidays”, est né !
https://www.futuribles.com/ principalement en milieu urbain mais aussi À Bali, Hubud (Hub in Ubud) est une
fr/article/travail- dans les campagnes, on voit se développer ces grande maison en bambou où de jeunes entre-
independant- espaces de travail partagés. En 2014, en preneurs en short travaillent sur leur ordina-
freelancisation-jobbing- France, on dénombrait 250 espaces en 2014 teur portable avec leur casque, connectés avec
mythes pour 10 000 coworkers, et ces chiffres conti- le monde entier grâce à une bonne connexion
(4) Coline SALLOIS,“LE nuent d’augmenter(4) ! Le phénomène n’est pas wi-fi. Collaboration, entraide, “coopétition”,
coworking en chiffres”, Le uniquement un effet de mode. partage des repas et des activités de loisirs,
blog de Parlons RH, 2016. Pour se différencier et ainsi attirer les cowor- meet-up collaboratif et brainstorming collec-
http://www.parlonsrh.com/l kers, ces espaces réfléchissent à un position- tif… sont les valeurs et les activités de cette
e-coworking-en-chiffres/ nement particulier, une thématique (économie nouvelle génération de nomades numériques.

56 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
GUILLAUME CROMER

Des lieux de ce type voient le jour un peu par jour en pension complète, d’utiliser les
partout et un guide numérique, Webworktravel, services de coworking et de participer aux
recense même ces lieux originaux alliant tra- activités quotidiennes du lieu (jeux de société,
vail et vacances. À Tenerife, Coworking in the pétanque, apéro, promenades, vélo, etc.).
Sun est un site où l’on peut, outre travailler, Darwin Éco-Système, à Bordeaux, regroupe
apprendre l’espagnol, la salsa, le flamenco, en un même lieu un espace de coworking,
faire du beach-volley ou découvrir le jardin une pépinière, une ferme urbaine, un éco-
botanique de l’île. Au nord d’Agadir, à lodge et des animations régulières…, mais
Taghazout, le Sundesk propose, pour 30 euros ces prestations sont pas agrégées au sein d’un
par jour, une chambre et l’accès à l’espace de forfait à l’intention des nomades numériques
travail (en option : surf, yoga ou encore run- français ou étrangers. D’autres espaces de
ning le long de la plage). À Agadir, The Blue coworking, à Paris, à Strasbourg ou sur la
House propose en outre des “retraites entre- Côte d’Azur, commencent à réfléchir à la
preneuriales” permettant aux chefs d’entre- façon de construire une offre complète des-
prise de sortir de leur zone de confort et de tinée à cette cible. Le phénomène devrait
construire de nouveaux projets. s’amplifier dans les prochains mois, et un
Ce type de lieu hybride offrant héberge- nouveau créneau touristique devrait alors
ment, restauration, loisirs et coworking est voir le jour dans les villes, en montagne, sur
encore rare en France. Mutinerie Village, situé le littoral, à la campagne et… chez l’habitant
à Saint-Victor-de-Buthon, dans le parc natu- grâce à Cohome (coworking à domicile entre
rel régional du Perche, propose, pour 40 euros professionnels indépendants). n
© Franz Navarette

Hubud, hébergement “touristique” proposant de faire du coworking à Bali


© Carol da Riva

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 57
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

ancrer le tourisme dans


l’économie non touristique

renouveler
la notion de territoire

construire
une gouvernance nouvelle

58 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
CLUSTERS
DE TOURISME
L’ENJEU DU
DÉCLOISONNEMENT © dolimac

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 59
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

Décloisonnement des clusters de tourisme.


Perspectives et enjeux
62 CÉCILE CLERGEAU

Décloisonner les clusters de tourisme.


Un enjeu majeur pour les territoires
70 NATHALIE FABRY ET SYLVAIN ZEGHNI

La coopération intersectorielle,
un enjeu pour les clusters de tourisme
76 ÉLISE DUREY

Le Cluster montagne, une approche décloisonnée


de la performance touristique
82 NATHALIE SAINT-MARCEL

Aqui O Thermes. Décloisonner les secteurs


du thermalisme au service du territoire aquitain
86 LAURENCE DELPY

L’avenir du cluster Nautisme en Morbihan en question.


Vers une renaissance touristique ?
88 JEAN-FRANÇOIS THOMAS

Cluster touristique sur le thème du cheval à Saumur.


Un objectif possible mais lointain
91 SYLVINE PICKEL-CHEVALIER ET PHILIPPE VIOLIER

Associer industrie, culture et tourisme


au sein d’un même cluster. Un défi complexe
102 JEAN-MICHEL TOBELEM

L’hybridation des clusters stations. Nouvel enjeu


de la diversification des stations de sports d’hiver
106 CORALIE ACHIN ET EMMANUELLE GEORGE-MARCELPOIL

Enjeux et difficultés de l’interclustering local.


L’exemple du Pays basque
112 CORINNE CERVEAUX

CAHIER DIRIGÉ PAR CLAUDINE DESVIGNES

60 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
e cluster est un outil de mobilisation des

L acteurs qui met le projet au cœur de la

construction territoriale. L’émergence de

nouveaux modèles économiques exige de se poser

la question du décloisonnement. Décloisonner un

cluster de tourisme, cela signifie, selon les cas, l’ou-

vrir à d’autres secteurs économiques du territoire

ou coopérer avec des clusters non touristiques

(interclustering). Ce qui implique de renouveler la

notion de destination et de construire une gouver-

nance nouvelle prenant en considération l’ensemble

de la chaîne de valeur. Une telle coopération inter-

sectorielle est un facteur fort d’innovation.


© dolimac

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 61
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

DÉCLOISONNEMENT
DES CLUSTERS DE TOURISME
Perspectives et enjeux
Le cluster est un outil de mobilisation des CÉCILE CLERGEAU
Professeur des universités,
acteurs qui met le projet au cœur de la université de Nantes
< cecile.clergeau@univ-nantes.fr >
construction territoriale, les différentes

proximités des acteurs alimentant une


mesure du grand mouvement de
dynamique économique locale. En matière

de tourisme, le développement n’est pos-

sible qu’en décloisonnant les lieux et les

activités, et ce afin de prendre en consi-


À décentralisation des années
1980, l’État et les collectivités
locales se sont dotés d’outils
d’intervention en faveur du déve-
loppement économique des territoires.
Nombre de ces outils, tels les pôles de com-
pétitivité ou les clusters, partagent une même
approche du développement économique :
dération l’ensemble de la chaîne de valeur. celui-ci s’inscrit dans un territoire et s’appuie
sur l’articulation des compétences des acteurs
Quant à la coopération entre clusters tou- territoriaux. Le tourisme a suivi ce mouve-
ment : les territoires touristiques s’organisent
ristiques et non touristiques (incluste- en clusters(1) – ou signent des contrats de des-
tination – qui, tous, tablent sur la mobilisation
ring), elle est difficile à mettre en œuvre, de l’ensemble des acteurs locaux pour déve-
lopper et promouvoir la destination.
mais ouvre de nouveaux espaces de Personne ne viendra contester aujourd’hui
l’ancrage territorial du développement éco-
coopération. nomique ni la nécessité de créer des synergies

62 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
CÉCILE CLERGEAU

entre tous les acteurs pour favoriser ce déve- Les enjeux d’un décloisonnement
loppement. Mais la question que posent ces
démarches est celle du périmètre de la coopé- des activités territorialisées concer-
ration.
Cette question est particulièrement épineuse nent l’ouverture des industries
concernant le tourisme. En effet, cette activité
est plus affaire de destinations que de régions traditionnelles au tourisme, d’une part,
administratives : le périmètre de la coopéra-
tion interroge ainsi les limites du territoire. et l’ouverture du tourisme aux
Par ailleurs, dans une approche industrielle et
stratégique, cette question nous renvoie à la industries locales, d’autre part.
définition du secteur du tourisme : la coopé-
ration doit-elle se limiter au seul cadre de repré-
sentations statistiques imprécises et discutables, ses frontières, ce qui pose d’importantes ques-
et s’organiser autour des activités dites “carac- tions sur la pertinence de l’objet désigné(2).
téristiques du tourisme”, ou doit-elle en dépas- Dans un contexte de globalisation des acti-
ser les frontières et œuvrer au décloisonne- vités, les tenants d’une analyse réticulaire oppo-
ment ? Après avoir rappelé que le territoire sent ainsi aisément territoires et réseaux, ren-
est une construction sociale, politique et éco- dant les premiers obsolètes et les seconds
nomique dont les limites restent encore à défi- emblématiques des évolutions géo-écono-
nir, nous nous intéresserons à ce construit miques. Reste que la multiplication des pro-
qu’est sa dynamique économique. Nous mon- jets de territoire comme le redéploiement des
trerons les enjeux d’un décloisonnement des États ou des régions plaident contre cette obso-
activités territorialisées : ouverture des indus- lescence. Et même si de nouveaux espaces
tries traditionnelles au tourisme et ouverture numériques s’affranchissent desdits territoires
du tourisme aux industries locales. et que la mondialisation des flux de capitaux,
LE TERRITOIRE, UNE CONSTRUCTION SOCIALE. de productions ou d’informations les trans-
Tout naturellement, la réponse à la question du cende, ils demeurent bien, en tant qu’espaces
périmètre de la coopération nous renvoie à la construits, agencements et combinaisons d’at-
notion de territoire. Et nous constatons que tributs activés et créés.
plusieurs approches coexistent. En géogra- Le pouvoir et la politique ont rarement été (1) Sur le sujet, lire
phie, par exemple, le territoire peut être appré- absents de ces constructions, de ces agence- notamment le dossier :
hendé comme un espace donné et circonscrit ments et de ces combinaisons. En ce sens, on “Clusters et tourisme”,
qui s’offre comme cadre des activités peut considérer comme Di Méo(3) que le ter- Espaces tourisme et loisirs,
humaines, mais il peut aussi être considéré ritoire “témoigne d’une appropriation à la fois n° 312, mai 2013.
comme une construction sociale collective. En économique, idéologique et politique de l’es- (2) Frédéric GIRAUT,
management stratégique ainsi qu’en écono- pace par des groupes qui se donnent une repré- “Conceptualiser le territoire”,
mie, il est plutôt perçu comme un mode d’or- sentation particulière d’eux-mêmes, de leur Historiens et Géographes,
ganisation collective et localisée des activités histoire, de leur singularité”. Comme le sou- n° 403, 2008.
économiques. Ces différentes approches par- ligne Frédéric Giraut(4), le pouvoir est essen- https://archive-
tagent une vision relationnelle, transforma- tiel à la compréhension des territoires, en par- ouverte.unige.ch/unige:2051
tionnelle et délimitée du concept de territoire. ticulier le pouvoir sur l’espace, sa capacité (3) Guy DI MÉO, Géographie
Mais aucune n’explicite clairement les limites d’aménagement ou de contrôle de l’aména- sociale et territoires, Nathan,
de ce dernier (hormis dans l’architecture ter- gement. Lorsque l’État ou les collectivités ter- 1998.
ritoriale administrative). C’est là, probable- ritoriales incitent les acteurs locaux à s’enga- http://www.hypergeo.eu/spip.
ment, une des faiblesses majeures de ce concept ger dans des processus de “clusterisation”, ils php?article485
de territoire : rien n’est dit sur ses limites ni mobilisent et structurent le territoire. (4) Op. cit., [note 2] 2008.

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CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

LE CLUSTER, UN RÉSEAU DYNAMIQUE. Depuis tervention des pouvoirs publics qui tentent de
les travaux fondateurs d’Alfred Marshall, de reproduire le premier processus. Si l’un res-
nombreux chercheurs se sont emparés de la semble à un processus d’évolution et le second
question de l’impact vertueux de la proximité à un processus de rationalisation, les deux ins-
géographique sur le développement écono- crivent le développement du territoire dans le
mique. Leurs travaux mettent ce développe- temps et dans la constitution d’un réseau d’ac-
ment économique au cœur de la construction tion et de coopération entre les acteurs contri-
territoriale par le projet et le voient alimenté buant à une même chaîne de valeur. Territoire,
par le développement économique par les sys- durabilité, chaîne de valeur sont ainsi les mots-
tèmes d’acteurs et les différentes facettes de clés qui encouragent les pouvoirs publics et
leur proximité. Celle-ci favorise la création légitiment cette forme d’intervention.
d’un espace de relations denses et mutuelle- LA DESTINATION, UN LIEU RÊVÉ. Le territoire,
ment fructueuses, conditions et résultats d’une objet complexe, trouve dans cette perspective
dynamique économique locale durable. Ces une réalité administrative, économique et poli-
relations se nouent verticalement, souligne tique qui ne saurait oublier pour autant qu’il
Michael Porter ; elles concernent alors les sec- est le fruit d’une construction sociale. Les
teurs de l’économie, de la formation et de la approches socioculturelles du territoire nous
recherche. Elles se nouent aussi horizontale- rappellent que celui-ci est un espace vécu,
ment, englobant les entreprises d’une même représenté, désiré, investi par des pratiques
filière ou d’une même chaîne de valeur. individuelles et collectives. Ainsi en est-il des
D’Alfred Marshall à Michael Porter, de territoires touristiques. Avant d’être des dépar-
Giacomo Becattini à Bernard Pecqueur, tous les tements ou des communes, ils sont des desti-
chercheurs qui ont analysé les dynamiques de nations, c’est-à-dire des lieux rêvés et désirés
développement économique local soulignent la par des touristes. Ils sont aussi des lieux vécus,
densité et la richesse des relations tissées loca- expérimentés puis racontés, voire mythifiés.
lement, et insistent sur leur multidimention- C’est dans cette optique que les territoires
nalité. Le cluster se présente ainsi comme un ouvrent au tourisme leur patrimoine, leur cul-
réseau complexe, dense et dynamique. Et ture ou certaines facettes de leur économie.
même s’il est désigné par l’activité dominante Ils souhaitent encourager ces rêves, proposer
de la région, aucune limite ni frontière ne sont de nouvelles expériences, valoriser leur iden-
mentionnées comme nécessaires à sa caracté- tité et leur savoir-faire. Aujourd’hui, ouvrir la
risation, et encore moins à son développement. culture au tourisme ne fait plus débat, et, loin
C’est au contraire son ouverture qui fonde de la mise en accusation de ses tendances “pré-
l’agilité et l’adaptabilité des régions concer- datrices”, le tourisme culturel est bien com-
nées. Au cœur de cette dynamique sont plu- pris comme “une chance pour la culture, le
tôt mentionnées les différentes formes de tourisme et l’économie”(5) des territoires. De
proximité, l’identité, la cohérence et la conti- même la gastronomie locale, la promotion
nuité. touristique des bons produits locaux et de
Les politiques publiques se sont attachées à leurs producteurs sont-elles devenues un enjeu
reproduire ces dynamiques de développement du développement économique local. Ce mou-
(5) Michel COLARDELLE, “Le économique territorialisées en faisant la pro- vement d’ouverture du tourisme aux activités
tourisme culturel, une chance motion des clusters. Il est à ce titre important économiques des territoires est souvent
pour la culture, le tourisme et de faire la distinction entre deux processus empreint d’une idée de patrimonialisation. Or,
l’économie”, Tourisme et d’émergence des clusters : l’un se fait jour sous il ne constitue pas un simple processus de sélec-
culture, coll. “Cahiers l’impulsion d’une forte interdépendance entre tion et de préservation de ce qui mériterait
Espaces”, n° 37, éd. acteurs locaux et la reconnaissance d’intérêts d’être conservé du passé, il s’attache plutôt à
Espaces, 1994. communs ; l’autre trouve son origine dans l’in- valoriser ce qui a fait, ce qui fait et ce qui fera

64 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
CÉCILE CLERGEAU

le territoire. Il tente d’ouvrir de nouvelles L’économie touristique n’est


opportunités d’activité et de décupler le champ
des possibles. pas seulement une économie de
LE TOURISME, UNE VITRINE DU TERRITOIRE.
L’économie touristique n’est pas seulement la réutilisation des actifs territoriaux
une économie de la réutilisation des actifs ter-
ritoriaux à des fins touristiques ; elle table sur à des fins touristiques ; elle table
des synergies et des économies de champ pour
s’engager dans le cercle vertueux du dévelop- sur des synergies et des économies
pement économique.
Ainsi en est-il, par exemple, de ce que l’on de champ pour s’engager dans le
appelle le tourisme industriel (ou de décou-
verte économique). Longtemps cantonné dans cercle vertueux du développement
une sorte d’archéologie industrielle(6), avec ses
musées et vestiges remarquables, le tourisme économique.
de découverte économique se traduit désor-
mais en France, selon les chiffres de
l’Association de la visite d’entreprise (AVE), “Rares sont les entreprises à pouvoir se pré-
par des propositions de visites émanant de senter comme d’authentiques attractions inter-
5 000 entreprises, dont 86 % de TPE-PME, nationales participant à la qualité touristique
et 13 millions de visiteurs en 2014 (soit 10 % du territoire(7).” Et l’on comprend aisément
de plus qu’en 2012). Sur ces 5 000 entreprises que l’intérêt des touristes étrangers pour cer-
ouvertes à la visite, la moitié accueille des visi- taines entreprises (de la filière viticole, par
teurs à titre régulier, l’autre n’ouvrant que exemple) s’inscrive dans un projet touristique
ponctuellement dans le cadre de journées plus large (l’œnotourisme). Soulignons cepen-
portes ouvertes ou de programmes spécifiques dant que cet intérêt a été encouragé par la mise
portés par des territoires. Si le secteur de en place de facilitateurs (une route des vins,
l’agroalimentaire, vins et spiritueux concentre par exemple) qui forment autant de “prises”
sans surprise 60 % des visites, les industries sur le territoire de l’expérience touristique.
technologiques en représentent 5 %, la mode UNE AFFAIRE D’INTERRELATIONS. Car, bien
et les cosmétiques 7 %, l’énergie et l’environ- souvent, les rapports entre les touristes et le
nement 10 % et l’artisanat 18 %. La verrerie territoire touristique sont affaire de “prises”,
de Biot (Alpes-Maritimes) a reçu 700 000 visi- c’est-à-dire de potentiels d’interrelations entre
teurs en 2014 ; EDF, sur 122 sites, en a reçu le touriste et le territoire. Dans la lignée des
420 000. travaux d’Augustin Berque sur l’écoumène, (6) Jean-René MORICE, “Le
Les motivations des entreprises qui ouvrent les chercheurs en géographie du tourisme défi- trait d’union entre les
leurs portes sont plurielles : améliorer sa com- nissent l’écoumène touristique comme l’en- mondes du travail d’hier et
munication, valoriser son image, montrer son semble des lieux utilisés à des fins touristiques. de demain : la visite
savoir-faire, augmenter son chiffre d’affaires, L’écoumène, souligne Berque, est une relation d’entreprise”, dans Jean-
motiver son personnel ou affirmer son inté- des hommes à leur milieu, ici relation des tou- René MORICE et Antonio ZÁRATE
gration territoriale. Le portail Wesavoirfaire ristes aux milieux investis. MARTÍN (dir.), Visite
allie ainsi la visite d’entreprise à la valorisa- De même que les choses, dans l’écoumène, d’entreprise et tourisme.
tion du “made in France ”et à celle des savoir- n’existent qu’en tant que l’être humain leur Contexte espagnol et
faire français. Même si 45 % des visites sont donne sens, les objets n’existent dans l’écou- perspectives européennes,
proposées en anglais, Jean-René Morice mène touristique qu’en tant que les touristes Presses de l’université
constate que ces visites intéressent plus le tou- leur donnent sens par leurs projets récréatifs et d’Angers, 2011.
risme intérieur que les visiteurs étrangers : par leurs expériences. Ils deviennent alors des (7) Idem.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 65
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

prises, objets perçus par les individus comme tionnelles ou industrielles au tourisme ne va
objets d’interrelations avec leur milieu, telle pas sans investissements, parfois lourds. Car
l’aspérité d’une paroi rocheuse qui sera consi- outre la question de la cohérence de l’offre par
dérée comme une prise par l’alpiniste, au rapport au projet touristique, se pose ici la
regard de son projet, et qui restera une aspé- question de l’accessibilité, de l’accueil et des
rité à peine identifiée par un autre individu. normes d’accueil. Concernant la visite d’en-
Ainsi, les visites d’entreprise et de découverte treprise, très peu d’entre elles sont en mesure de
économique ne peuvent-elles devenir des res- répondre à de telles contraintes. Seules de
sources touristiques qu’à la condition qu’elles grandes entreprises ont une capacité financière
soient perçues comme des prises, c’est-à-dire suffisante pour ce faire. Et pour résoudre les
comme un lieu potentiel d’interrelation avec le problèmes logistiques liés à l’accueil, elles créent
territoire touristique, en regard du projet des bien souvent, en marge de l’espace de pro-
touristes. Cela se traduit concrètement par la duction, des lieux de visite, vitrines didactiques
nécessité d’inclure celles-ci dans une offre plus et ludiques de leurs savoir-faire et de leurs pro-
large, cohérente avec le projet du touriste. duits. Pour les plus petites entreprises, la solu-
Escal’Atlantic, à Saint-Nazaire, est à ce titre tion passe par des coopératives ou associations
une réalisation intéressante. Couplée avec la de producteurs qui peuvent aussi créer de tels
visite des musées et celle d’un sous-marin, la espaces. Reste que, bien souvent, l’appui des
découverte de ce site permet aux touristes de pouvoirs publics locaux s’avère décisif.
découvrir la construction navale, de s’immer- BOUCLE VERTUEUSE. Cet investissement des
ger dans l’univers des paquebots, d’apprendre partenaires publics locaux se justifie par le fait
l’histoire de ces derniers tout comme celle de que l’ouverture des activités économiques tra-
la ville, de comprendre la technologie et la ditionnelles territoriales au tourisme mérite
prouesse industrielles en visitant les chantiers d’être inscrite dans une perspective d’évolu-
navals. Le “port de tous les voyages” entraîne tion des territoires. De la même façon que les
aussi le visiteur à la découverte de l’autre grand territoires agricoles ont appris à composer avec
savoir-faire local : la construction aéronau- le tourisme et à l’utiliser comme outil de déve-
tique, avec la visite de l’usine Airbus. loppement économique, les territoires indus-
L’ensemble est proposé de telle sorte qu’il triels peuvent aujourd’hui tirer profit du déve-
puisse s’inscrire dans un projet touristique. Il loppement touristique.
répond non pas à une demande de prestations En effet, comme le souligne Jean Viard(8) :
mais à une demande de coconstruction d’ex- “La continuité des pratiques entre vacances,
périences. tourisme, culture et loisirs ne cesse de croître…
Cette nécessité d’offrir des prises et d’entrer C’est un élément extrêmement important à
en cohérence avec le projet des touristes est intégrer dans les politiques publiques, qui ont
bien comprise par Volkswagen lorsque l’en- souvent fait comme s’il n’y avait de touristes
treprise crée à Wolfsburg l’Autostadt (“ville que venant du lointain.” Cette continuité entre
de l’automobile”), véritable parc de loisirs sur tourisme et loisirs est confirmée par la frag-
le thème de la mobilité. Le parc, qui s’étend mentation des vacances. Celles-ci sont syno-
sur 28 hectares, s’enorgueillit de pavillons pré- nymes d’exodes pour certaines régions quand
sentant les grandes marques du groupe et d’un d’autres offrent à proximité des espaces de loi-
musée ; il produit un festival de danse et de sirs et de détente, recomposant les relations de
musique et propose aux enfants de passer leur chacun avec son environnement. La possibi-
“permis de conduire” dans une halte-garde- lité de vivre dans une ville offrant un large
(8) Jean VIARD, Le Triomphe rie. Ce parc a nécessité un investissement de potentiel de détente et de loisirs peut ainsi
d’une utopie, éditions de plus de 400 millions d’euros ! constituer un argument de localisation des acti-
l’Aube, 2015. On le voit, l’ouverture des activités tradi- vités économiques.

66 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
CÉCILE CLERGEAU

Le paysage économique français est à cet Le nécessaire décloisonnement


égard très éloquent : de nombreuses régions
attractives sur le plan touristique connaissent des activités exige la prise en
aussi un développement économique impor-
tant. Cependant, cette boucle vertueuse pose, considération de l’ensemble
comme elle l’a fait dans les territoires agricoles,
la question des relations entre l’espace écono- de la chaîne de valeur.
mique et l’espace oisif. Dans les territoires agri-
coles, force est de constater que lorsque des
conflits de territoires ont été résolus, ce n’est pas français met en lumière le rôle crucial des four-
uniquement sur la base du plan d’occupation nisseurs : ces derniers ne sont pas seulement
des sols : ce sont l’ouverture réciproque des les garants de la qualité des produits, ils sont
deux univers et la collaboration autour de pro- aussi la clé de voûte de l’ancrage local de la
jets d’intérêts collectifs qui y ont mis fin. gastronomie et un formidable moteur d’inno-
DÉCLOISONNEMENT DES LIEUX ET DES ACTI- vation.
VITÉS. Au contraire d’un décloisonnement des Lorsque Alfred Marshall ou Michael Porter
lieux de production et de loisirs, cest bien le analysent les dynamiques économiques locales
décloisonnement des lieux qui a permis l’évo- qui ont inspiré les clusters, ils soulignent l’im-
lution de ces territoires. C’est certainement le portance cruciale de la filière, des industries
pari fait par la ville de Saint-Nazaire lorsqu’elle connexes ou sous-traitantes. Il en est ainsi pour
a lancé l’opération destinée à rapprocher le toutes les industries, tourisme compris, et les
centre-ville et le port. Lancée dans les années clusters tourisme ne peuvent s’affranchir de la
1990, la réflexion sur l’avenir de la base sous- logique de filière. Des collaborations nom-
marine a conduit à interroger les relations entre breuses peuvent être envisagées, que ce soit
la ville, ses habitants et le port. Inauguré en avec les industries du meuble, de l’habitat ou
2000, le projet intègre cette base et le port dans du numérique, pour ce citer qu’elles.
la ville ; il accueille des lieux culturels, des com- Tous les industriels du tourisme savent que
merces, des logements et, bien sûr, la compétitivité de leur entreprise passe par le
Escal’Atlantic, projet touristique. C’est ainsi numérique et que celui-ci est devenue une com-
une réflexion sur l’avenir de la ville elle-même pétence stratégique. Dès lors, puisque de nom-
qui pousse au décloisonnement des lieux et des breuses entreprises ne possèdent pas ces com-
activités. pétences en interne, une stratégie de
Le nécessaire décloisonnement des activités développement de compétences en réseau
exige la prise en considération de l’ensemble prend tout son sens. C’est tout l’enjeu de l’ou-
de la chaîne de valeur. Ici encore, la gastrono- verture des démarches de “clusterisation” aux
mie constitue un exemple riche et fécond dont entreprises qui possèdent des compétences stra-
nombre d’activités et territoires touristiques tégiques pour le tourisme. Décloisonner le tou-
devraient s’inspirer. Que nous disent en effet risme suppose ici de repenser la chaîne de
les tenants d’une gastronomie devenue fer de valeur du tourisme dans une logique de déve-
lance du tourisme français ? Qu’elle enracine loppement des compétences en réseau.
sa qualité dans les terroirs et, plus particuliè- ÉCOSYSTÈME TOURISTIQUE. Le concept de
rement, dans les produits du terroir. Les grands chaîne de valeur recouvre l’ensemble des acti-
chefs n’ont aujourd’hui de cesse de valoriser vités mises en œuvre, depuis la conception d’un
leurs fournisseurs, l’excellence et la durabilité produit ou d’un service jusqu’à sa vente au
des relations qu’ils tissent avec eux, la capa- consommateur final, en passant par toutes les
cité d’innovation que leur insufflent les pro- étapes de la production. Dans le tourisme, l’uti-
ducteurs locaux. La démarche des grands chefs lisation de ce concept, issu de l’analyse de l’in-

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 67
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

dustrie manufacturière, fait débat en raison du temps à se concrétiser. À ce jour, le living


du caractère non séquentiel du processus de lab n’est encore qu’un projet. Afpia-SolFI2A,
production du service touristique. Certains qui le porte en collaboration avec la région, a
préfèrent évoquer une “constellation de cependant édité un ouvrage, intitulé 37 entre-
valeur”, ou un “éventail de valeur”, pour dési- prises spécialistes de l’aménagement de l’ha-
gner l’ensemble des prestations et services qui bitat, qui est mis à la disposition des acteurs
entreront dans le processus de coproduction du tourisme et des prescripteurs pour leur pré-
de l’expérience touristique. Ces débats cachent senter les ressources en compétences présentes
aussi la grande difficulté à cerner précisément sur le territoire. Affaire à suivre…
les contours de cette chaîne de valeur. On tend INTERCLUSTERING. La coopération engagée
alors à la réduire aux prestations majeures en Pays de la Loire autour des espaces de vie
(transport, hébergement, restauration, loisirs, peut être assimilée aux prémices d’une
tour-operating, distribution, vente) sans que démarche d’interclustering (collaborations
les processus mis en œuvre pour produire les- interpôles ou intergrappes d’entreprises). De
dites prestations ne soient considérés. Une telle telles démarches se développent remarqua-
réduction obéit certainement à un impératif blement. Le rapport d’étude national sur la
de lisibilité, mais elle ne rend pas compte de compétitivité des pôles, publié en 2012, sou-
la complexité de la chaîne de valeur du tou- lignait déjà ce phénomène(9) ; les résultats du
risme, de ses interactions avec le reste de l’éco- vingtième appel à projets du Fonds unique
nomie, et donc des occasions de développe- interministériel-Régions montrent son actua-
ment de compétences et d’innovation. lité.
Les nouveaux concepts hôteliers ne se réali- La démarche d’interclustering décloisonne
sent qu’avec et en partenariat avec les desi- les filières ou les territoires. En effet, parmi
gners et les industriels de l’aménagement de toutes les démarches engagées, deux logiques
l’habitat ; les start-up du tourisme se nourris- de coopération peuvent être mises en évidence :
sent des progrès du numérique ; la gastronomie une logique de coopération sur un même ter-
française vit des producteurs locaux : l’éco- ritoire associe souvent des acteurs en quête de
système touristique se développe avec et grâce compétences complémentaires ; une logique
à ses fournisseurs. de coopération thématique, dépassant les fron-
Des expériences sont tentées en ce sens. En tières régionales voire nationales, associe des
Pays de la Loire, un projet de living lab a acteurs d’une même filière en quête d’une
émergé du souhait de rapprocher les acteurs masse critique ou tablant sur des complémen-
du tourisme des spécialistes locaux de l’amé- tarités technologies-marché. France Clusters
nagement des espaces de vie (architectes, desi- résume ainsi les finalités principales des rap-
gners, industriels fabricants, ergonomes, for- prochements entre clusters :
mateurs...). Le défi est immense : accompagner – la mise en cohérence de projets stratégiques ;
(9) ERDYN, TECHNOPOLIS ET les évolutions sociétales en proposant non plus – la mutualisation de ressources et de fonc-
BEARINGPOINT, Étude portant des hébergements, mais des espaces de vie tions supports ;
sur l’évaluation des pôles de adaptés aux projets des touristes. On perçoit – la recherche de taille critique (pour déve-
compétitivité, Rapport pour la aisément l’enjeu d’une telle démarche : asso- lopper une gamme de services, accroitre la
DGCIS et la Datar, 2012. cier tous les acteurs locaux dans un processus visibilité, étendre le réseau d’innovation, trou-
http://competitivite.gouv.fr/do de création de compétences spécifiques qui ver de nouveaux marchés) ;
cuments/commun/Politique_ seront autant d’atouts stratégiques “différen- – la construction de chaînes de valeur com-
des_poles/2eme_phase_200 ciants” pour les entreprises locales du tou- pétitives.
9-2011/evaluation/rapport- risme, car mises au service d’une expérience Un exemple remarquable de cette coopéra-
evaluation-2012- touristique. Mais l’histoire montre que de tels tion décloisonnée est fourni par le Cluster
%20complet.pdf projets sont difficiles à structurer et mettent montagne. Celui-ci, qui fédère et accompagne

68 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
CÉCILE CLERGEAU

les acteurs de l’aménagement de la montagne, Le décloisonnement du tourisme


soutient l’innovation et valorise les savoir-
faire français liés à la montagne à l’étranger. nous interroge sur l’inscription du
Son récent partenariat avec Atout France est
emblématique de son action en faveur du déve- tourisme dans les territoires, sur
loppement de l’économie touristique.
Alors que la recherche académique sur les l’ouverture des lieux et des activités,
clusters est pléthorique, l’interclustering reste
un phénomène encore trop peu étudié. Le tra- sur les coopérations verticales et
vail de Julien Cusin et Élodie Loubaresse(10)
sur le cluster vitivinicole Inno’vin est à ce titre horizontales. Il invite à dépasser
assez pionnier. À l’instar de France Clusters, les
auteurs soulignent l’importance du facteur l’opposition entre territoire et réseau
humain dans ces alliances. La coopération
dans les pôles est complexe : on mesure alors pour s’engager dans une vision systé-
aisément que l’élargissement à l’intercluste-
ring exige un volontarisme plus important, mique du territoire et du développe-
mais aussi une grande confiance et le partage
d’intérêts communs bien compris. J. Cusin et ment économique local.
E. Loubaresse mentionnent que les commu-
nautés de pratiques, souvent à l’origine de ces
relations interclusters, seraient plus favorables
à leur structuration en réseaux d’innovation
que l’injonction des pouvoirs publics. Pour
autant, ces derniers peuvent, comme d’autres
organismes d’intermédiation, jouer le rôle
d’acteurs clés, apportant leur vision straté-
gique de l’ensemble des clusters territoriaux
et incitant à l’optimisation des ressources
allouées aux projets accompagnés.
n n
On le voit, même si les projets sont ambi- une vision systémique du territoire et du déve-
tieux et difficiles à mettre en œuvre, le décloi- loppement économique local.
sonnement ouvre des espaces de coopération. Ce faisant, nous nous interrogeons alors sur
C’est, nous semble-t-il, une des voies les plus les acteurs et les jeux d’acteurs qui agencent et
prometteuses en matière de compétitivité des combinent les sous-systèmes constitutifs du
territoires touristiques : considérer ceux-ci système touristique local. C’est toute la ques-
dans leur entièreté, comme des systèmes d’in- tion de la gouvernance qui apparaît ici comme
novation ouverts bousculant les frontières tra- un enjeu majeur : le décloisonnement touris-
ditionnelles des activités, des pratiques et des tique appelle un décloisonnement des gou-
lieux. vernances. Enjeu et défi, car bien souvent la (10) Julien CUSIN et Élodie
Le décloisonnement du tourisme nous inter- réponse apportée par les pouvoirs publics LOUBARESSE, “L’interclustering.
roge sur l’inscription du tourisme dans les ter- locaux à la complexité des systèmes consiste De la communauté de
ritoires, sur l’ouverture des lieux et des acti- à développer le mille-feuille territorial, ce que pratique aux réseaux
vités, sur les coopérations verticales et les finances publiques interdisent désormais. d’innovation”, Revue
horizontales. Il invite à dépasser l’opposition Le décloisonnement va ici encore encourager française de gestion, n° 246,
entre territoire et réseau pour s’engager dans la créativité ! n 2015.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 69
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

DÉCLOISONNER
LES CLUSTERS DE TOURISME
Un enjeu majeur
pour les territoires
Un cluster de tourisme est un projet pour NATHALIE FABRY
Maître de conférences HDR
un territoire. L’émergence de nouveaux Université Paris-Est
LVMT (UMR-T 9403 IFSTTAR), UPEMLV
modèles économiques exige aujourd’hui < nathalie.fabry@univ-mlv.fr >

de se poser la question du décloisonne- SYLVAIN ZEGHNI


Maître de conférences HDR
ment. Décloisonner un cluster de tou- Université Paris-Est
LVMT (UMR-T 9403 IFSTTAR), UPEMLV
risme, cela signifie être capable de renou- < sylvain.zeghni@univ-mlv.fr >

veler la notion de destination, d’ancrer le

tourisme dans le développement écono- arler de décloisonnement du sec-

mique local et dans l’innovation. L’enjeu

consiste à construire une gouvernance

nouvelle, capable de porter le modèle éco-


P teur du tourisme peut sembler
paradoxal dans la mesure où le
tourisme est une activité trans-
versale qui s’appuie sur de nom-
breux secteurs supports tant en amont qu’en
aval. Pour forger une offre touristique relati-
vement pérenne et intégrée, les acteurs n’ont
nomique nécessaire à l’essor touristique de cesse de chercher des formes de complé-
mentarité et de mise en cohérence. Le cluster de
du territoire. Ce qui n’est pas si facile. tourisme est une manifestation possible de cette

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NATHALIE FABRY ET SYLVAIN ZEGHNI

ambition, comme nous avons eu l’occasion de La notion de décloisonnement


le présenter à plusieurs reprises(1). Il contribue
à la mise en réseau des acteurs directs et indi- des clusters du tourisme peut être
rects du tourisme et constitue un espace de
mutualisation et de réflexion associant une appréhendée de deux façons :
grande variété d’acteurs, publics, privés et ter-
ritoriaux. à travers la notion de blurring au niveau
Un cluster de tourisme est un projet pour
un territoire. La mise en œuvre d’un tel pro- des usages et des individus ; à travers
jet repose sur l’acceptation par les acteurs, tant
institutionnels que professionnels, de modifier la notion d’interclustering au niveau
leur stratégie propre afin d’adopter une logique
transversale(2). Le cluster doit être en mesure sectoriel et interrelationnel.
d’assurer la coordination des acteurs par la
mise en place d’une gouvernance adaptée. Il
lui incombe également d’encourager l’établis- qui signifie confusion, brouillage et porosité (1) – Nathalie FABRY et Sylvain
sement de relations transversales et d’œuvrer des frontières entre des univers précédemment ZEGHNI, “Tourisme et
au décloisonnement, ce qui suppose qu’il ne bien séparés. L’acception la plus populaire du développement local : une
soit pas seulement un réseau d’organisations, terme blurring est celle du brouillage entre la application aux clusters de
mais également un réseau entre organisations. sphère privée et professionnelle. En matière tourisme”, Mondes en
La période contemporaine, qui voit l’émer- touristique, ce brouillage est particulièrement développement, n° 157,
gence de nouveaux paradigmes et modèles éco- intense et universel(4). Il peut concerner l’effa- mars 2012.
nomiques autour de l’économie collaborative cement de l’opposition entre sphère collective – Sylvain ZEGHNI et Nathalie
et numérique, pose la question du décloison- et individuelle, la remise en question des caté- FABRY, “Cluster tourisme du
nement du tourisme de manière nouvelle et gories de lieux (domicile, travail, villégiature) Val d’Europe : l’ambition de
complexe. ou encore les comportements en situation de l’excellence”, Espaces
Nous allons voir que décloisonner, c’est : mobilités (loisirs, affaires, visites, études). Les tourisme et loisirs, n° 312,
permettre au tourisme de devenir prescripteur catégories ont éclaté et sont irrémédiablement mai-juin 2013.
(et non suiveur) ; faire du tourisme un acteur devenues perméables avec la densification des (2) – Nathalie FABRY,
du changement économique, technologique et réseaux de communication, la généralisation “Potential contribution of
social ; offrir un surcroît d’activité à un cer- des terminaux et objets nomades (smartphones, collaborative forms in
tain nombre d’acteurs non nécessairement issus tablettes) et le développement de l’économie tourism: a focus on tourism
du secteur du tourisme et générer ainsi des numérique. cluster”, dans Dogan GURSOY,
retombées économiques sur le territoire. Par exemple, avec des applications comme Melville SAAYMAN et Marios
Décloisonner contribue donc à émanciper les Blablacar ou Airbnb, l’individuel se collecti- SOTIRIADIS (dir.), Collaboration
contours de la destination du point de vue strict vise et se partage (covoiturage, location d’ap- in Tourism Businesses and
de ses frontières géographiques. S’agissant d’un partement) tandis que, avec le transport à la Destinations: A Handbook,
cluster de tourisme, le décloisonnement peut demande, le collectif s’individualise et se diver- Emerald, 2015.
prendre diverses orientations que nous ne man- sifie. Le point commun est la personnalisation – Sylvain ZEGHNI, “Governance
querons pas de développer dans le cas du clus- croissante du produit/service et, en fin de of partnerships and alliances
ter Tourisme Paris Val d’Europe(3). compte, l’expérience qu’en tire par l’usager. in tourism businesses and
NOTION DE DÉCLOISONNEMENT. La notion de Des acteurs des transports collectifs (SNCF, destinations”, dans Dogan
décloisonnement peut être appréhendée à tra- Transdev) et des groupe hôteliers (Accor) l’ont GURSOY, Melville SAAYMAN et
vers la notion de blurring au niveau des usages semble-t-il compris et s’engagent désormais Marios SOTIRIADIS (dir.),
et des individus et à celle d’interclustering au dans la voie du changement, avec un modèle Collaboration in Tourism
niveau sectoriel et interrelationnel. économique tiré par les usages. Nombre de Businesses and Destinations:
Le blurring est un mot concept anglo-saxon destinations se mettent en marche pour ne plus A Handbook, Emerald, 2015.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 71
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

(3) Voir : apparaître uniquement fonctionnelles, mais À l’intersection du blurring et de l’inter-


http://clustertourisme.com comme des places à vivre et à expérimenter(5). clustering, on peut trouver des exigences qui
(4) Enquête Pullman-Ipsos, Le blurring bouleverse l’identification des s’adressent tant aux acteurs qu’aux destina-
“Le ‘blurring’, tendance forte pratiques des touristes. Il devient alors diffi- tions, comme l’adaptabilité de l’offre, la ré-
chez les voyageurs cile de dissocier et de mesurer les activités des invention des lieux, l’instantanéité, l’ubiquité,
internationaux”, communiqué voyageurs au sein de la destination tant les la résilience, l’innovation, les usages en deve-
de presse, 30 septembre pratiques et usages peuvent s’entrecroiser(6). Il nir. Devant l’ampleur des exigences, des inter-
2013. en va ainsi, par exemple, des pèlerinages, du actions nouvelles doivent être activées, des fer-
(5) Jean-Michel DECROLY (dir.), tourisme médical, du tourisme solidaire, du tilisations croisées développées et des
Le Tourisme comme tourisme de shopping ou du tourisme d’af- complémentarités intersectorielles établies tant
expérience. Regards faires qui ne constituent plus des catégories par les territoires que par les acteurs du tou-
interdisciplinaires sur le vécu isolées et indépendantes. risme. Ces exigences contribuent à la produc-
touristique, Presses de Au niveau des secteurs et des métiers, l’in- tion de l’expérience proposée aux touristes et
l’université du Québec, 2016. terclusterring met en relation des mondes pro- participent de la redéfinition de la notion de
(6) Naomi LEITE et Nelson fessionnels distincts organisés en clusters thé- destination. Le changement de paradigme offre
GRABURN, “Anthropological matiques. Il s’agit d’inciter les filières structurées l’occasion de donner du sens au concept de
interventions in tourism à croiser leurs univers avec ceux de filières destination qui, devenu un terme valise, souffre
studies”, dans Tazim JAMAL et connexes, d’encourager les complémentarités, d’un déficit définitionnel(12).
Mike ROBINSON (dir.), The Sage l’entraide et la réalisation de projets collabo- NOTION DE “DESTINATION EXPÉRIENTIELLE”.
Handbook of Tourism Studies, ratifs(7). L’objet de cette mise en relation peut La destination doit proposer un ensemble
Sage, 2009. être variable. Il peut aller de la simple combi- diversifié et changeant d’expériences incitant les
(7) Julien CUSIN et Élodie naison de ressources, afin de faciliter la création touristes à venir et, surtout, à revenir. La force
LOUBARESSE, “L’interclustering. d’une chaîne de valeur, au renforcement et à d’une destination réside, d’une part, dans sa
De la communauté de la densification de l’écosystème territorialisé(8). capacité à offrir une palette diversifiée d’acti-
pratique aux réseaux L’ambition est de renforcer l’innovation, la vités s’adressant à des publics variés et, d’autre
d’innovation”, Revue compétitivité et la visibilité internationale des part, dans sa capacité à offrir un continuum
française de gestion, n° 246, acteurs engagés dans une démarche de cluster. d’expériences et de vécus afin de susciter l’in-
2015. NOTION D’EXPÉRIENCE. Le concept de blur- térêt prolongé des touristes. Ce qui donne sens
(8) FRANCE CLUSTERS, ring introduit un changement de paradigme à la destination est donc l’expérience continue
Interclustering, coll. “Les qui peut être lu à travers la notion, multidi- et renouvelée produite de concert par les
mémentos des clusters”, mensionnelle et imbriquée, d’expérience. Cette acteurs du tourisme, le territoire et les tou-
2014. situation impose aux acteurs non seulement ristes.
http://franceclusters.fr/media/ une adaptation et un repositionnement par En matière touristique, l’expérience repose
wysiwyg/files/m%C3%A9me rapport à leurs modes de fonctionnement, leurs sur plusieurs strates : avant, pendant et après
nto%20interclustering%20- visions et modèles économiques antérieurs, le voyage. L’étape préparatoire concerne l’ex-
%2027-11- mais aussi une intégration croissante de leur périence tirée de la recherche, de la planifica-
2014%281%29.pdf offre et une ouverture à d’autres acteurs. tion, de l’imaginaire qui entoure la destination
(9) Marc FILSER, “Le marketing D’abord pure notion de marketing(9), l’ex- et de l’achat des prestations. L’étape de consom-
de la production périence, concept multiforme et intégrateur(10), mation est tirée du vécu du touriste pendant
d’expérience : statut devient progressivement le pilier d’un nouveau sa mobilité et son séjour dans la destination. De
théorique et implications modèle économique dans lequel les acteurs cette étape vont résulter des sentiments positifs
managériales”, Décisions (entreprises et territoires) doivent travailler ou négatifs liés aux sensations, à la satisfac-
marketing, n° 28, 2002. non plus à répondre à la demande d’un point tion, à la qualité de l’accueil, des produits et
(10) Jean-Michel DECROLY de vue fonctionnel, mais à produire une expé- services fournis, à l’immersion dans les lieux,
(dir.), op. cit. [note 5], 2016. rience individualisée, donc unique voire déma- aux interactions avec les individus pendant le
(11) Yves MICHAUD, Le térialisée(11) à l’adresse de touristes, toujours séjour, etc. L’étape post-voyage se rapporte au
Nouveau Luxe. Expériences, plus nombreux. domaine du souvenir, des récits et des interac-

72 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
NATHALIE FABRY ET SYLVAIN ZEGHNI

tions sur les réseaux sociaux. La somme de ces L’un des premiers moyens
trois étapes constitue l’expérience globale du
touriste. C’est à ce niveau qu’intervient la des- de décloisonnement d’un cluster
tination renouvelée par l’expérience. Au-delà
des aménités, des avoirs tangibles et intan- est son ouverture à de nouveaux
gibles, une destination tirée par l’expérience
doit être en mesure de créer une “dynamique membres ou partenaires afin d’élargir
expérientielle incontournable(13)”. La destina-
tion, au-delà de sa valeur intrinsèque, doit se la base initiale et d’activer une dyna-
différencier par l’expérience et se structurer
autour de la logique de l’expérience en impli- mique vers d’autres activités.
quant tous les acteurs.
Le modèle de la “destination expérientielle”
s’appuie donc sur le design et la maîtrise de nécessité, pour les acteurs, de travailler en
l’expérience globale. Acteurs comme territoire réseau et, pour le territoire, de développer l’éco-
doivent progresser ensemble afin d’assumer la nomie présentielle tirée par le tourisme. Si le
responsabilité du processus expérientiel, de cluster est un projet pour le territoire, le décloi-
générer des interactions positives et de créer sonnement doit pouvoir faire de la destination
de la valeur pour le territoire. L’enjeu se situe un territoire porteur de projets, projets concer- arrogance, authenticité,
dans la fertilisation des croisements, dans la nant l’aménagement et le développement ter- Stock, 2013.
gestion des interactions, souvent complexes, ritorial qui incluent les populations résidentes. (12) Boualem KADRI, Reda
et dans la production de proximités. C’est le Cela implique des éléments d’adaptation qui KHOMSI et Maria BONDARENKO,
sens que nous donnons à la notion de décloi- peuvent prendre plusieurs orientations dans “Le concept de destination”,
sonnement dans le contexte particulier de pro- le cas d’un cluster de tourisme. Téoros, vol. 30, n° 1, 2011.
duction d’expérience globale. L’un des premiers moyens de décloisonne- http://teoros.revues.org/1229
La mise en place d’un processus expérien- ment d’un cluster est son ouverture à de nou- (13) Michel LANGLOIS et Inès
tiel concerne au moins deux niveaux : la poli- veaux membres ou partenaires afin d’élargir MAURETTE, “De la destination
tique publique d’aménagement et d’urbanisa- la base initiale (acteurs du tourisme) et d’ac- produit à la destination
tion (accessibilité, infrastructures, soutien aux tiver une dynamique vers d’autres activités. Le médium. Les cinq enjeux
entreprises, transports, etc.) et la politique de tourisme étant par nature transversal et regrou- stratégiques de la gestion et
développement touristique (attractions, héber- pant des acteurs très hétérogènes, il n’est pas du positionnement des
gements, restauration, activités, etc.), qui facile d’en définir les limites précises et d’en destinations touristiques”,
gagnent à être mises en complémentarité(14). La arrêter les contours une fois pour toutes. Cette document de travail, Groupe
mise en cohérence impose le choix d’un projet notion d’ouverture est donc liée à la destination de recherche en gestion sur
pour un territoire et d’un type de coordina- et à sa ou ses spécialisations. le leadership stratégique et
tion ou de leadership pour la destination Dans le cas du cluster Tourisme Paris Val l’expérience client, ESG-
(public, privé ou mixte). Ce peut être la créa- d’Europe, le système de transports collectifs Uqam, novembre 2003.
tion d’un cluster ou de toute variante visant n’est pas un acteur touristique en soi, mais il http://docplayer.fr/148833-
la mise en réseau des acteurs. Dans le contexte joue un rôle important dans les mobilités tou- De-la-destination-produit-a-
où le design et la maîtrise de l’expérience tou- ristiques au sein de la destination, dans l’ac- la-destination-medium.html
ristique globale font la destination touristique, cès à la destination, voire dans le développe- (14) OCDE, Tour d'horizon
le cluster décloisonné peut servir de levier pour ment de transport à la demande. C’est des politiques efficaces pour
devenir un territoire instigateur et porteur de pourquoi Transdev est devenu membre du clus- la croissance du tourisme,
projets et assurer le leadership de la destina- ter Tourisme Paris Val d’Europe en 2015. De coll. “Études de l'OCDE sur
tion tirée par l’expérience. la même façon, un centre commercial ne joue, le tourisme”, OCDE, 2015.
DÉCLOISONNEMENT PAR L’OUVERTURE. Le lien a priori, qu’un rôle touristique mineur, sauf http://dx.doi.org/10.1787/5j
entre cluster et décloisonnement exprime la s’il affiche une dimension touristique interna- s07lx49j8t-fr

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 73
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

tionale dès sa conception (comme dans le cas tourisme et de son impact sur la durabilité de
de La Vallée Village, à Val d’Europe). Cette l’espace urbain n’est pas au centre de son ques-
ouverture concerne également les acteurs plus tionnement. Il en va de même, réciproquement,
en amont, et notamment ceux liés à l’immo- pour les questions d’urbanisme et de mobili-
bilier, à la restauration et au management hôte- tés pour le cluster Tourisme Paris Val d’Europe.
lier (groupe Accelis), au conseil en communi- Cependant le développement du tourisme
cation et marketing touristique (Indigo durable et la généralisation des mobilités
Consulting), à l’offre de main-d’œuvre intéri- douces sont probablement des éléments consti-
maire (Manpower), ou encore au développe- tutifs de la pérennité de l’attractivité de la des-
ment du service numérique (Innovigo). La tination à l’avenir. On voit donc la fécondité à
CCI Seine-et-Marne est également membre du cultiver ces marges si l’on raisonne en termes
cluster en tant qu’accompagnatrice d’entre- de destination durable ou de convergence des
prises du tourisme, tout comme le Syndicat pratiques et des usages du territoire.
national des espaces de loisirs, d’attractions et L’adhésion de Villages Nature au cluster
culturels (Snelac). Cet élargissement va jusqu’à Tourisme Paris Val d’Europe est de ce point
créer le statut de “partenaires” pour des acteurs de vue essentielle. En effet, dès ses prémices en
intéressés par la dynamique mais non ancrés 2003, le projet de Villages Nature s’est appuyé
dans le territoire du Val d’Europe. Cette stra- sur un plan d’action durable (PAD) fondé sur
tégie d’ouverture est d’autant plus essentielle la méthodologie développée par le WWF au
que la plupart des entrepreneurs de la nouvelle sein de l’initiative One Planet Living. Il s’agit
économie touristique sont rarement issus du ici de réduire l’empreinte écologique du site
monde du tourisme mais plutôt du monde des tout en préservant l’équilibre économique et
ingénieurs et développeurs, comme en social du territoire et en valorisant les richesses
témoigne le cas des start-up hébergées au patrimoniales et culturelles de celui-ci. En 2013,
Welcome City Lab de Paris. Villages Nature a été retenu par le Programme
DÉCLOISONNEMENT PAR DES MARGES des Nations unies pour l’environnement (Pnue)
FÉCONDES. Le deuxième moyen de décloison- pour intégrer le Partenariat mondial pour le
nement d’un cluster passe par le renforcement tourisme durable. Villages Nature ouvrira ses
des coopérations entre clusters (intercluste- portes au printemps 2017 ; cette destination
ring) selon les axes et thématiques de déve- s’inscrit parfaitement dans la logique de fécon-
loppement envisagés (durabilité, mobilités, dation des marges entre tourisme et durabilité
changement climatique, etc.). Cette coopération du territoire.
interclusters pose la question d’un processus DESTINATION INTELLIGENTE. Les deux éléments
de fécondation réciproque entre différentes d’adaptation que nous venons de citer (ouver-
entités. Il s’agit en fait de chercher les croise- ture et interclustering) impliquent de renfor-
ments possibles afin que la coopération entre cer les interactions avec le territoire et de repen-
clusters puisse utilement valoriser les marges ser la notion même de destination en prenant
fécondes de chacun. S’agissant du tourisme, en considération le chevauchement de popu-
des axes comme les mobilités, la durabilité, le lations (touristes, résidents, travailleurs) et le
changement climatique ou encore les big data croisement des usages. Puisque la destination
constituent des supports au croisement de com- n’est plus seulement un espace défini par des
pétences. frontières mais par les pratiques des usagers
Par exemple, le cluster ville durable de la du territoire, l’observation de ces usages devient
Cité Descartes s’intéresse prioritairement à la un élément clé pour la compétitivité des acteurs
question de la préservation de l’environnement et l’attractivité de la destination. Cette obser-
au travers des problématiques de la construc- vation des usages peut déboucher sur une mise
tion et des mobilités durables. La question du en tourisme dynamique et précise de la desti-

74 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
NATHALIE FABRY ET SYLVAIN ZEGHNI

nation. Les big data et l’analyse des traces Le deuxième moyen de


numériques sont à la source de la connaissance
des usages. Beaucoup de destinations capita- décloisonnement d’un cluster passe
lisent sur le numérique et développent des appli-
cations spécifiques, mais peu de destinations par le renforcement des coopérations
envisagent de traiter les données massives
comme des ressources à valoriser(15). entre clusters (interclustering)
Du point de vue du territoire, cela n’implique
pas seulement la mise en place d’infrastruc-
tures physiques (bornes wi-fi) ou d’outils de de s’insérer dans le continuum d’expériences
collecte et de traitement de l’information ; cela touristiques du Val d’Europe et permettra
implique également des transformations éco- d’élargir le territoire.
nomiques, sociales, technologiques et des choix Le cluster permet à ses acteurs de mettre
politiques. Ces transformations portent donc un leurs compétences au service de nouvelles pro-
potentiel de rupture capable de renouveler la blématiques telles les mobilités douces, la
notion de destination, d’ancrer le tourisme dans durabilité, le service numérique, l’analyse des
le développement économique local et, sur- big data. Le savoir et les qualifications étant
tout, dans l’innovation numérique. L’enjeu une dimension importante pour la capacité
consiste à construire l’environnement néces- des acteurs à s’adapter, le cluster Tourisme
saire au développement de la destination et de Paris Val d’Europe vient d’obtenir la labelli-
porter le modèle économique nécessaire à son sation Campus des métiers et des qualifica-
essor. Si le cap est fixé, reste à trouver le mode tions (économie touristique).
opératoire. Cette évolution garantit-elle le fait que le
n n Val d’Europe soit une destination tirée par les
Le cluster Tourisme Paris Val d’Europe est usages ? En fait, ce cluster est à l’initiative de
en “mode décloisonnement” par l’accueil de nombreux projets ; il est dans une logique
nouveaux membres et le développement de d’innovation ouverte, ce qui l’incite à évoluer
partenariats, d’une part, et par la recherche vers un format de type living lab. L’ambition
de marges fécondes autour de la thématique est double. Premièrement, fédérer les inno-
de la durabilité, des mobilités douces et des vations afin de développer des applications
big data, de l’autre. Le cluster offre la possi- et des outils numériques inédits (services inté-
bilité aux acteurs de croiser leurs complé- grés, application de territoire, storytelling,
mentarités afin de répondre à l’individuali- présence sur les réseaux sociaux et le web 2.0)
sation de la demande et de participer à pour renforcer l’expérience du touriste et tra-
l’expérience du touriste. vailler la visibilité externe du Val d’Europe.
Avec l’ouverture prochaine de Villages Deuxièmement, donner du sens et du contenu
Nature, le périmètre géographique de la des- à la destination. En présence d’une collection
tination touristique va considérablement aug- d’espaces clos (parcs Disneyland, La Vallée
menter, ce qui invite à réfléchir sur la réalité de Village, Villages Nature, etc.), il s’agit d’oc-
la destination Val d’Europe et à questionner cuper les espaces vides et de donner du lien
la pertinence d’établir un “contrat de desti- en tant que destination. La connaissance des
nation”. Par ailleurs, dans le cadre de la can- usages est incontournable pour y parvenir. (15) Voir “Big data, traces
didature de Paris aux Jeux olympiques de Après avoir donné un sens à la destination numériques et observation
2024, la base nautique de Vaires-Torcy a été Val d’Europe, la prochaine étape du cluster du tourisme”, cahier extrait
retenue comme site d’accueil des épreuves de sera probablement d’en faire une smart des- de la revue Espaces
canoë-kayak et d’aviron. Cette base va faire tination capable de lier le développement éco- tourisme et loisirs, n° 316,
l’objet d’une réhabilitation qui lui permettra nomique, urbain et humain. n janvier 2014.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 75
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

LA COOPÉRATION
INTERSECTORIELLE,
un enjeu pour les clusters
de tourisme
Le cluster est un outil utile pour asseoir ÉLISE DUREY
Chargée d’études, France Clusters
durablement l’attractivité touristique d’une < elise.durey@franceclusters.fr >

destination. Tout d’abord, il permet à ses

membres d’être plus compétitifs grâce

aux services qu’il apporte. Ensuite, il peut e secteur du tourisme a toujours

renforcer l’économie territoriale en rete-

nant les entreprises et en en attirant de

nouvelles. Le tourisme, secteur trans-


L été en France un secteur à fort
potentiel économique. Cependant,
alors que la France est la première
destination touristique au monde,
elle rétrograde à la quatrième place pour le
revenu global généré par le tourisme.
Aujourd’hui, on observe que le secteur du tou-
versal par nature, est un terrain d’appli- risme se réinvente : de nouvelles offres touris-
tiques se mettent en place pour répondre aux
cation qui se prête tout particulièrement besoins de consommation renouvelés des tou-
ristes (place importante donnée aux outils
au décloisonnement via la coopération numérique, par exemple). On observe égale-
ment que la structuration du secteur évolue,
intersectorielle. Une telle coopération est notamment au travers de l’émergence de clus-
ters touristiques. En effet, de nombreux terri-
un facteur fort d’innovation. toires cherchent à créer leur cluster touristique

76 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
ÉLISE DUREY

pour renforcer leur dynamique territoriale tan- Un cluster de tourisme poursuit des
dis que de nombreux pôles de compétitivité et
clusters non touristiques coopèrent avec le sec- finalités croisées, qui peuvent être
teur touristique pour développer leurs activités.
La Commission européenne, quant à elle, classées en deux grandes catégories :
cherche à renforcer la compétitivité du tou-
risme au sein de l’Union européenne. Parmi des objectifs d’accompagnement
son réseau de 150 pôles de compétitivité, clus-
ters et grappes d’entreprises, France Clusters de la compétitivité des entreprises
compte plusieurs clusters de tourisme et autant
d’initiatives de création de clusters qu’il accom- proposant des services touristiques ;
pagne par une offre de services adaptée. C’est
dans ce contexte que France Clusters a mené des objectifs de développement et de
l’étude “Quelle valeur ajoutée d’une démarche
cluster appliquée au secteur du tourisme” dont visibilité territoriale.
nous présentons les résultats ci-après.
DÉFINITION. Il est utile de rappeler qu’un clus-
ter est une grappe d’entreprises, généralement finalités multiples et croisées, qui peuvent être
inscrites dans un même domaine d’activité, classées en deux grandes catégories : des objec-
potentiellement concurrentes mais qui déci- tifs d’accompagnement de la compétitivité des
dent de développer des coopérations dans le entreprises proposant des services touristiques ;
but de construire des avantages compétitifs des objectifs de développement et de visibilité
durables. territoriale.
Dans le domaine du tourisme, un cluster Cette définition permet de faire la distinc-
concentre, à l’échelle d’une destination tou- tion entre une démarche de cluster et un
ristique, les entreprises et acteurs de différentes schéma de développement touristique, qui sont
filières touristiques (hébergeurs, prestataires complémentaires.
d’animation de séjours, sites et musées, trans- DÉCLENCHEUR. À l’origine d’une démarche
porteurs, agences réceptives, agents de mar- cluster, il doit y avoir un déclencheur. Celui-ci
keting et d’accueil territorial, acteurs cultu- peut être territorial, entrepreneurial, ou les
rels…). Ensemble, ils s’accordent sur une vision deux à la fois. Certains clusters naissent d’une
stratégique commune pour relever les enjeux et réflexion prospective d’un territoire sur lequel
développer la compétitivité du tourisme de est apparue la nécessité de “clustériser” cer-
leur territoire. Cette stratégie est déclinée dans taines activités à travers des chaînes de valeur
un plan d’action pluriannuel, mis en œuvre sectorielles. Dans ce cas, le tourisme a été iden-
par les adhérents du cluster pour leur béné- tifié comme un pilier économique territorial
fice, mais aussi en interactions avec les poli- donnant du sens à un cluster. D’autres sont
tiques publiques locales (villes et communes, créés sur la base du constat de l’érosion de l’ac-
offices de tourisme et CDT, autorités organi- tivité économique : les professionnels ont
satrices des transports, écoles et universités, exprimé une volonté forte de fédérer les métiers
chambres consulaires…). Le périmètre des de la filière et de structurer un outil pour accé-
actions porte sur une ou plusieurs thématiques lérer l’accès au marché et le développement
qui relèvent de la performance économique : les économique. On pourrait qualifier la première
ressources humaines, le marketing et l’inter- approche de “top-down” (c’est la stratégie ter-
nationalisation des clientèles, la qualité, l’in- ritoriale qui impulse le cluster) et la deuxième
novation, la mutualisation de moyens… de “bottom-up” (ce sont les besoins des entre-
Ainsi, un cluster de tourisme poursuit des prises qui font le cluster). Finalement, l’im-

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 77
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

portant est que les deux approches se croisent. Si un cluster de tourisme parvient à combi-
Pour faire face à une situation économique ner tous les éléments cités ci-dessus, le béné-
délicate et pour être performant sur le marché fice sera multiple. Il permettra tout d’abord à
porteur qu’est le tourisme, il est indispensable, ses membres d’être plus compétitifs en étant
sur un territoire donné, de regrouper les res- mieux armés pour faire face à la concurrence
sources dans des ensembles suffisamment struc- grâce aux services apportés par le cluster – on
turés. Pour cela, un leadership est nécessaire parle ici d’une montée en gamme de l’offre
et, naturellement, les clusters sont un “terreau” touristique marchande, et donc de captation
favorable à l’émergence de ces groupements. de richesse. Il permettra ensuite de renforcer
Ils permettent de créer un climat de confiance l’économie territoriale en retenant les entre-
en permettant la coopération entrepreneuriale, prises et en en attirant de nouvelles – on parle
même dans la compétition. ici de création de richesse. L’attractivité tou-
CAPTATION ET CRÉATION DE RICHESSE. La ristique contribue à l’attractivité générale d’un
valeur ajoutée d’un cluster de tourisme se territoire qui, à son tour, retient les popula-
trouve tout d’abord dans l’optimisation de la tions et les entreprises, et développe ainsi l’at-
communication. Le cluster est un outil de “ter- tractivité résidentielle.
rain” en contact direct avec les entreprises qui Lorsque l’on observe la chaîne de valeur du
le composent. Une connaissance profonde de tourisme, on observe les caractéristiques fon-
leurs activités et de leur culture permettra de damentales suivantes : le client est au centre ;
mettre en place une meilleure communication les activités sont normées ; les besoins en capi-
à l’échelle d’un territoire. Créer une marque taux sont importants ; la professionnalisation
de territoire est un gage de visibilité nationale des ressources humaines est indispensable ;
et internationale, et donc de retombées éco- l’obligation d’innovation est permanente. Ces
nomiques positives. Donner des informations caractéristiques sont également présentes dans
sur le marché, en faisant la veille stratégique l’industrie ; l’expérience industrielle a montré
et technologique à laquelle les petites entre- que le cluster est le bon niveau de réponse. En
prises n’ont pas forcément accès, permet aux outre, dans le tourisme, le client est acteur de
acteurs du cluster de prendre les bonnes déci- la construction du produit qu’il consommera ;
sions pour être plus compétitifs. En regrou- les entreprises sont essentiellement des TPE et
pant les acteurs publics et les acteurs privés, le point d’accroche du tourisme est l’identité
le cluster tourisme facilite les interconnais- du territoire ou de la destination. Ce sont
sances et multiplie donc les possibilités de autant de caractéristiques supplémentaires qui
coopération et de soutien : mise en place de renforcent le sens d’une démarche cluster pour
groupes de travail, projets de mutualisation, améliorer la compétitivité économique des
etc. Cette dimension public/privé est un élé- entreprises, anticiper les mutations des mar-
ment différenciateur par rapport aux regrou- chés et développer la qualité de l’offre de des-
pements d’entreprises organisés de manière tination.
similaire. Ce terrain de coopération est pro- CONDITIONS DE RÉUSSITE. Si l’on devait dési-
pice à l’innovation particulièrement nécessaire gner un “top 6”(1) des conditions de réussite
dans le champ thématique du tourisme. Le d’un cluster tourisme, ce serait :
cluster tourisme, par son action de formation 1. Une vision et des objectifs partagés qui
sur l’ensemble de la chaîne de valeur touris- font sens pour l’ensemble des entreprises et
tique d’un territoire, crée une montée en qui permettent de se centrer sur ce qui est
gamme de l’offre touristique pouvant permettre important pour le projet touristique territo-
(1) Source : Jérôme CARAYOL, de mieux fidéliser les clients. Le cluster peut rial.
document de travail, également, dans certains cas, aider ses entre- 2. Une organisation qui s’appuie sur les
Emoveo, 2016. prises à commercialiser leur offre à l’étranger. “majors” dans chaque filière pour garantir la

78 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
ÉLISE DUREY

représentativité et la force du message, pour Exemples de coopération intersectorielle


mobiliser les ressources financières (adhésions)
et techniques (compétences…) privées, pour dans des clusters
agir sur le territoire.
3. Un fonctionnement en mode “projet”
pour donner la priorité aux projets, pour faci- Aqui O’Thermes, cluster thermal aquitain, profite de son expertise du
liter l’implication de toutes les parties pre-
nantes, pour concrétiser les ambitions. thermalisme et de l’éducation à la santé pour se positionner sur le mar-
4. Des responsabilités de pilotage variables
selon les actions (maîtrise d’ouvrage et maî- ché du tourisme de santé.
trise d’œuvre, assistance à la maîtrise d’ou-
vrage, fournisseur de données sur les entre- Le cluster Beaujolais, cluster territorial et multifilière, intègre les
prises).
5. Un organisme d’appui pour assurer le acteurs du tourisme dans ses différentes opérations. L’approche inter-
besoin en fonds de roulement financier, pour
apporter des ressources techniques et logis- filières, qui intègre les acteurs du tourisme, est vecteur de valeur ajoutée
tiques, mais aussi des compétences humaines.
6. Une animation du réseau par un expert importante et source de synergies innovantes.
en appui des entreprises pour poser les pre-
mières briques et accompagner la démarche Le Cluster montagne adresse des solutions innovantes pour un
dans le temps dans un management d’intelli-
gence collective (apprendre à travailler développement touristique des sites de montagne, répondant aux nou-
ensemble ; expérimenter les idées ; communi-
quer régulièrement au sein du réseau sur les velles attentes et enjeux dans les domaines tels que la diversification tou-
succès comme sur les échecs, qui tous font par-
tie de l’expérience). ristique, la gestion environnementale et énergétique ou encore l’aména-
Ainsi, avoir des résultats tangibles est néces-
saire pour impulser et ancrer une dynamique gement des domaines skiables.
collective. Les entreprises veulent mesurer les
retombées économiques et le cluster doit leur
apporter une valeur ajoutée supplémentaire.
C’est pourquoi il est indispensable que les
entreprises soient au centre de la démarche de
cluster.
ENJEUX. Compte tenu de la petite taille des
entreprises du secteur touristique, il est sou-
vent difficile pour elles d’innover – c’est d’au-
tant plus vrai quand elles dépendent de moyens
technologiques importants. Le cluster, quant
à lui, est une plate-forme légitime et reconnue
pour porter des projets collaboratifs, pour
mettre en œuvre des mutualisations et des orga-
nisations innovantes, mais aussi pour obtenir
© beatrice prève

des financements.
Un premier niveau d’enjeu stratégique pour
le développement de l’attractivité touristique de
la France serait donc de réussir à développer

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 79
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

une véritable culture du cluster dans les diffé- met, par son rayonnement sur le territoire, de
rentes destinations. Le deuxième niveau d’en- développer les synergies indispensables avec
jeu se trouve dans la collaboration entre acteurs le tissu économique local pour consolider
d’un même territoire, mais de secteurs diffé- l’économie territoriale et pour en anticiper les
rents de celui du tourisme. En effet, bien que le mutations.
tourisme soit un secteur à part entière, il peut La liste des secteurs compatibles avec celui
tout à fait être associé de manière transversale du tourisme est longue. La cartographie, non
et être à la base d’une coopération interfilières exhaustive, proposée dans le tableau ci-contre
des ressources et d’une coproduction de permet de repérer les différents acteurs de
richesses. l’écosystème du tourisme, de comprendre
COOPÉRATION INTERSECTORIELLE. La coopé- quelle est la valeur ajoutée dégagée, de susci-
ration intersectorielle permet de croiser les sec- ter l’intérêt et ainsi favoriser une mise en rela-
teurs d’activité sur un territoire donné. Ce croi- tion entre acteurs pour qu’ils réfléchissent à
sement amène les acteurs de différents secteurs des projets inter-filières. Une hiérarchisation
à se rencontrer, à mener une réflexion sur la des acteurs de différents secteurs a été faite en
complémentarité de leurs compétences et sur deux catégories, comme suit : les secteurs
le transfert de leur technologie. Le secteur du directement impliqués dans le tourisme et ceux
tourisme est justement un secteur transversal indirectement impliqués dans le tourisme.
(industriel, culture, santé…) : la mise en réseau n n
intersectorielle est donc un outil d’innovation Le tourisme est une affaire de mise en réseau
au service du développement territorial. qui va bien au-delà de sa filière. Les touristes
Dans le cas du tourisme, l’innovation peut sollicitent toute une chaîne de services diffé-
se traduire par l’introduction de nouvelles rents, dont l’articulation leur permet de vivre
connaissances dans l’activité économique tou- une expérience de qualité. Ce sont donc les
ristique, celles-ci permettant de produire de ressources touristiques mais aussi leur orches-
nouveaux biens ou services, d’améliorer ceux tration qui permettent de proposer une offre
déjà existants ou de créer de nouvelles orga- à forte valeur ajoutée créant la renommée
nisations plus efficaces. Ces connaissances peu- internationale de la destination France. De
vent prendre la forme de nouveaux équipe- plus, la coopération intersectorielle permet
ments industriels, de nouvelles technologies de développer les synergies indispensables
et, tout spécialement, de technologies de l’in- pour s’adapter aux mutations de la demande
formation et de la communication, de nou- touristique.
velles qualifications (compétences des res- Le tourisme a la particularité de pouvoir
sources humaines), de nouvelles formes associer des acteurs de différentes filières pour
d’organisation (gouvernance). créer de la richesse : une offre touristique de
Les potentiels de synergies entre diverses qualité est un avantage compétitif pour le ter-
filières sont alors évidents. La coopération ritoire et les entreprises qui s’y trouvent. La
intersectorielle représente un enjeu stratégique complémentarité des compétences sur un ter-
pour le développement futur du secteur du ritoire est aujourd’hui une nécessité. La com-
tourisme. Par exemple, le développement de pétence d’un acteur peut fournir une solution
projets innovants autour de la silver economy, innovante à une autre structure et ainsi l’aider
des produits “made in terroir” et des flux de à créer un avantage compétitif, décisif, sur le
transport pour organiser les déplacements à marché. Les actions de coopération intersec-
l’intérieur d’un territoire sont autant de leviers torielle permettent de renforcer l’offre tou-
de développement pour le tourisme. Le clus- ristique sur un territoire et, réciproquement,
ter est un bon outil pour la dynamisation de de renforcer l’économie non touristique de
l’offre de destination d’un territoire ; il per- celui-ci. n

80 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
ÉLISE DUREY

Coopération intersectorielle : les secteurs compatibles avec le tourisme

SECTEURS DIRECTEMENT IMPLIQUÉS DANS LE TOURISME Actions

Bâtiment, habitat, aménagement → Hébergement et infrastructures de loisirs

Réhabilitation ; maintenance

Industrie, matériaux Biens d’équipements touristiques

Technologie de l’information et de la communication → Open data et nouveaux services

Valorisation et promotion du patrimoine par le numérique

Environnement, écoconstruction → Infrastructures à énergie positive pour un tourisme durable

Gestion de l’énergie et des ressources à l’échelle d’une structure

touristique

Transport → Besoins de mobilité efficace et raisonnée (fluviale, maritime,

terrestre) à l’intérieur d’un site ou d’une destination touristique

Sport, santé, bien-être → Nouveaux modes de consommation de tourisme de bien-être

Loisirs → Tourisme de mémoire, visite de sites historiques

Économie locale → Industries créatives

→ Marketing territorial

SECTEURS INDIRECTEMENT IMPLIQUÉS DANS LE TOURISME Actions

Agroalimentaire → Tourisme gastronomique

Textile, luxe → Tourisme de shopping

Agriculture → Œnotourisme

→ Tourisme rural

Risque → Normes de sécurité

Finance → Financement et plus-value sur les opérations de financement

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 81
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

LE CLUSTER MONTAGNE,
une approche décloisonnée
de la performance touristique
Le Cluster montagne, né de la fusion du NATHALIE SAINT-MARCEL
Directrice adjointe du Cluster Montagne
Cluster des industries de la montagne < n.saint-marcel@cluster-montagne.com >

(Cim) et de France Neige International,


orsqu’on envisage la question du
propose une approche concertée et

transversale. Il réunit les acteurs de l’amé-

nagement touristique en montagne, les

institutions représentatives ainsi que des


L développement touristique, il n’est
pas pertinent de raisonner en
logique de silos compartimentés :
production, promotion, exploita-
tion. La chaîne de valeur touristique implique
en effet de nombreux acteurs, tous interdé-
pendants de la conception à la mise en exploi-
tation de la destination : transport, héberge-
établissements de recherche et de for- ment, infrastructures de loisirs, commerces et
services…
mation. Il conduit des actions sur les prin- La notion de chaîne de valeur, issue d’un
concept de gestion, conduit à évaluer, à tous
cipaux leviers de la performance que sont les stades de la consommation du produit, la
satisfaction du client en regard des investisse-
l’innovation, les ressources humaines et ments consentis. L’objectif est de déterminer
les actions à engager et les solutions à mettre en
le développement international (conquête œuvre à chaque étape de l’expérience touris-
tique, afin de créer de la valeur partout où le
de nouvelles clientèles touristiques, mais client final l’attend. Il s’agit alors de travailler
tant sur l’offre (faire émerger un sentiment
aussi export du savoir-faire des indus- d’appartenance de toutes les parties prenantes
dans une approche globale de “service”) que
triels et opérateurs français). sur la demande (construire la visibilité de la

82 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
NATHALIE SAINT-MARCEL

destination comme un produit cohérent et innovantes face aux enjeux d‘avenir de la mon-
homogène). Car l’attractivité d’une destina- tagne, partagés par l’ensemble des parties pre-
tion découle de sa qualité intrinsèque (envi- nantes : durabilité, interactivité, sécurité,
ronnement naturel, infrastructures touristiques, concertation, accessibilité, ludisme et perfor-
activités), indispensable, mais également de la mance.
capacité des acteurs à en faire une promotion PROXIMITÉ COGNITIVE. Mais comment cette
ciblée et efficace, puis une mise en exploita- logique de filière prend-elle forme concrète-
tion efficiente, permettant de proposer une ment ? Rappelons que l’ADN même d’un clus-
expérience optimale pour le client, avant, pen- ter est de croiser les visions, de partager les
dant et après le séjour. Une telle stratégie de expériences et de capitaliser sur les compé-
marketing expérientiel implique de sortir d’une tences de l’ensemble des acteurs (réunis par
logique client-fournisseur, pour passer à une une proximité géographique, mais également
approche holistique et une logique de co- par une proximité cognitive) pour renforcer
conception. la compétitivité d’une filière. C’est ainsi que
APPROCHE CONCERTÉE ET TRANSVERSALE. les travaux des quatre commissions théma-
C’est donc un ensemble de compétences inter- tiques (veille-information-promotion, perfor-
dépendantes ainsi qu’une vision partagée d’un mance-compétences, innovation, internatio-
objectif commun qui concourent à la perfor- nal) et des cinq groupes de travail (architecture
mance globale de la destination touristique. et urbanisme, risques naturels, gouvernance
Le Cluster montagne, association créée en 2012 et règlementation, montagne digitale, mon-
de la fusion du Cluster des industries de la tagne estivale) du Cluster montagne rassem-
montagne (Cim) et de France Neige blent systématiquement des représentants des
International, propose ce type d’approche, trois univers (entreprises, institutions, forma-
concertée et transversale. En réunissant en son tion-recherche), afin de faire émerger des pro-
sein les acteurs industriels de l’aménagement blématiques communes et des plans d’action
touristique en montagne, les institutions repré- opérationnels efficients. L’ambition du Cluster
sentatives de la montagne (telles que France montagne est de réfléchir et d’agir collective-
Montagnes, Domaines skiables de France, le ment pour la montagne de demain, une mon-
Syndicat national des moniteurs de ski fran- tagne plus durable, plus interactive, plus sûre,
çais, ou encore l’Association nationale des plus concertée, plus accessible, plus ludique et
maires de stations de montagne) ainsi que les plus performante.
établissements de recherche et de formation Face aux défis sociétaux (mondialisation,
spécialistes de la thématique, le Cluster mon- numérisation des loisirs, vieillissement des
tagne se positionne à la parfaite convergence populations…), économiques (coût du trans-
des enjeux et intérêts du triptyque de perfor- port, pouvoir d’achat…) et environnementaux
mance économique formé par les entreprises, (réchauffement climatique, ressources natu-
les territoires et les compétences. relles…), la capacité de résistance et de déve-
Ses actions de développement, au bénéfice loppement de l’industrie touristique française
de quelque 200 membres, portent essentielle- passe par une vision partagée et décloisonnée
ment sur les questions d’aménagement touris- du secteur. Des actions concertées et opéra-
tique de la montagne, autour de sept exper- tionnelles sont ainsi conduites en partenariat
tises clés : urbanisme et architecture, avec les acteurs du tourisme sur les principaux
aménagements été et hiver, environnement, leviers de la performance : innovation, res-
risques naturels, gouvernance et politiques sources humaines, international.
publiques, exploitation et services (formation, INNOVATION. En matière d’innovation, le
événements…). Ces expertises permettent en Cluster montagne lance chaque année un appel
effet d’envisager des réflexions et des solutions à projets intitulé “Pour une montagne inno-

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 83
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

vante et internationale”, dans le cadre duquel directeur général de la Compagnie du Mont-


les entreprises peuvent soumettre des solutions Blanc.
innovantes. Le comité d’évaluation de cet appel Pour ce qui est de l’innovation, l’expérience
à projets intègre notamment des experts “mar- montre qu’il est pertinent de sortir de la rela-
ché” (exploitants de domaines skiables), qui tion client/fournisseur pour envisager les col-
peuvent renvoyer immédiatement une première laborations et les échanges comme de véri-
réaction des clients potentiels à ces solutions. tables sources de codéveloppement pour le
Cette interaction directe permet aux porteurs futur et la performance des destinations tou-
de projets présélectionnés d’ajuster beaucoup ristiques.
plus vite leurs développements aux attentes du RESSOURCES HUMAINES. Les acteurs se sont
marché. également engagés, à l’initiative du Cluster
Une démarche du même type est mise en montagne, dans une démarche de concerta-
œuvre dans le cadre des Trophées du Cluster tion des ressources humaines. L’objectif par-
montagne, remis tous les deux ans à l’occa- tagé est valoriser les savoir-faire et les métiers
sion du salon Mountain Planet à Grenoble : et de mettre en lumière une filière économique
l’objectif est de valoriser des réalisations (et dynamique et créatrice d’emplois. Ils ont lancé,
non plus des projets) ayant fait leurs preuves en juin 2015, un plate-forme d’offres d’em-
sur le terrain et pouvant ainsi être disséminées ploi consacrée aux métiers de la montagne(2).
dans la filière. Le comité de sélection intègre Avec plusieurs dizaines d’offres d’emploi
également dans ce cadre des représentants des publiées chaque mois, l’outil se veut également
exploitants et des acteurs de la promotion tou- un facilitateur de mobilité entre les différents
ristique. secteurs touristiques : aménagement, exploi-
En complément, le Cluster montagne et le tation, promotion. Les compétences peuvent
syndicat Domaines skiables de France ont orga- en effet être partagées, mutualisées, fidélisées
nisé en 2015, à l’occasion du congrès annuel du à tous les niveaux de la chaîne de valeur tou-
syndicat, une séquence de Pitch’Inno, afin de ristique.
présenter, de manière rapide et convaincante, ATTRACTIVITÉ INTERNATIONALE. L’objectif du
sept solutions innovantes aux exploitants de Cluster montagne est clair et consiste à soute-
domaines skiables et remontées mécaniques. nir l’attractivité et la performance des desti-
Cette action sera reconduite en 2016. nations touristiques de la montagne française
Un site internet, Cluster montagne innova- et à positionner l’expertise française sur les
tions(1), présente la “vitrine des innovations”. marchés internationaux. L’équation écono-
Il permet à chacun des acteurs de connaître en mique peut en effet se résumer de la manière
permanence les innovations et de s’inspirer des suivante : l’attractivité des stations françaises
meilleures pratiques. Il s’agit d’un outil simple, est la condition du maintien des emplois et de
pragmatique et dynamique au service de la la création de richesses dans les régions concer-
stratégie de chaque acteur. “La vitrine des inno- nées (près de 300 entreprises et 7 000 emplois
vations est un outil simple d’utilisation, dont les directs, pour un chiffre d’affaires d’un milliard
thématiques couvrent bien les enjeux des pro- d’euros annuels), tout comme l’excellence des
fessionnels de la montagne. Je l’utilise lorsque solutions d’aménagement des stations fran-
je souhaite identifier des solutions novatrices ou çaises garantit des parts sur les marchés natio-
simplement pour me tenir informé des der- nal et international pour les entreprises de la
nières innovations présentes sur le marché. Les filière (plus de 350 entreprises en France pour
(1) http://cluster-montagne- fiches techniques sont concrètes, mettent bien 5 000 emplois et 1 milliard d’euros de chiffre
innovations.com/ en avant les avantages des produits et simpli- d’affaires annuel pour l’exploitation des
(2) http://www.emploi-mon- fient le contact direct avec le fabricant”, domaines skiables). Et que l’on ne s’y trompe
tagne.com/ témoigne Mathieu Dechavanne, président- pas : exporter les savoir-faire des stations fran-

84 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
NATHALIE SAINT-MARCEL

çaises dans le monde ne revient pas à créer une Présenter la France comme la
nouvelle concurrence pour la montagne fran-
çaise ; il s’agit, au contraire, d’accompagner première destination de ski au monde,
ces destinations dans l’élaboration d’une offre
touristique adaptée (qui ne soit pas une copie avec le domaine skiable le plus grand
de nos stations françaises), qui contribuera, à
moyen et à long terme, à démocratiser les loi- et diversifié, apporte une réelle
sirs de montagne et à “fabriquer”de nouvelles
clientèles pour les montagnes françaises. crédibilité et notoriété aux entreprises
L’objectif est donc de valoriser tant les desti-
nations de la montagne française que la qua- françaises qui viennent chercher des
lité des aménagements et des infrastructures.
En matière de promotion internationale, un contrats d’exportation.
partenariat a été engagé avec France
Montagnes, organisme chargé de promouvoir
les stations de ski françaises, en France et à treprises françaises et de France Montagnes.
l’étranger. Jean-Marc Silva, directeur de France Sur ce type de marché, il est évident que pré-
Montagnes, en précise les contours : “Les senter la France comme la première destina-
entreprises françaises qui souhaitent se déve- tion de ski au monde, avec le domaine skiable
lopper à l’international via le Cluster mon- le plus grand et diversifié, apporte une réelle
tagne bénéficient d’une formidable vitrine via crédibilité et notoriété aux entreprises fran-
les stations françaises, dont France Montagnes çaises qui viennent chercher des contrats d’ex-
assure la promotion. Cette complémentarité, portation. Lors du voyage de presse organisé
évidente et naturelle, prend tout son sens par le ministère de la Ville, de la Jeunesse et
lorsque l’on comprend que vendre cette exper- des Sports pour l’accueil de journalistes coréens
tise technique et industrielle permet également en France, la présence conjointe de France
de promouvoir la destination montagne fran- Montagnes et du Cluster montagne a à nou-
çaise. Nos intérêts communs ont bien été mis veau permis de valoriser, d’une part, l’expertise
en évidence, par exemple, lors de l’éductour française et, d’autre part, son savoir-faire pour
organisé par le Cluster montagne dans le Tyrol créer ainsi le “mythe du ski français”. Le tou-
autrichien, en avril 2015. Pour le Cluster mon- risme et l’industrie sont intimement liés, et ce
tagne, il s’agissait de bien appréhender les au-delà des présentations officielles : nous for-
(bonnes) pratiques en Autriche et de pouvoir mons une équipe de France au service du déve-
développer des ventes d’aménagements. Pour loppement de la montagne et de ses entreprises.
France Montagnes, il s’agissait d’une opéra- n n
tion de benchmark car nous sommes en com- Grâce à ces diverses expériences opération-
pétition permanente avec nos collègues et néan- nelles, nous pouvons confirmer la pertinence
moins concurrents autrichiens. Ce type des approches décloisonnées permettant de
d’opération permet de communiquer aux sta- croiser les analyses, de vivre et partager des
tions françaises les points forts des stations expériences, tant du point de vue des concep-
autrichiennes, notamment sur la montagne teurs techniques que des opérateurs (privés et
l’été.” publics) et des acteurs de la promotion. C’est
Un autre exemple est le voyage ministériel pourquoi, à l’initiative du Cluster montagne,
en Corée du Sud, en mars 2016, au cours un think tank consacré à la montagne de
duquel le ministre français de la Ville, de la demain est en cours de constitution, qui réunira
Jeunesse et des Sports, Patrick Kanner, a sou- l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur
haité s’entourer du Cluster montagne, d’en- touristique. n

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 85
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

AQUI O THERMES
Décloisonner les secteurs
du thermalisme au service
du territoire aquitain
Le thermalisme est une filière transver- LAURENCE DELPY
Directrice d’Aqui O Thermes
sale imbriquant différents secteurs allant < ldelpy@grand-dax.fr >

du tourisme de santé au bien-être, en


n Aquitaine, les acteurs de la filière
passant par la promotion de la santé, l’ac-

cessibilité ou le maintien à domicile. En

Aquitaine, les acteurs de ces secteurs

se sont réunis au sein du cluster Aqui


E thermale sont réunis au sein d’un
cluster qui tente de relier ensemble
les différentes composantes du sec-
teur. L’objectif de ce cluster est
d’améliorer la compétitivité et la performance
de ses membres (entreprises, organismes ins-
titutionnels), en développant des actions sur
des thèmes présentant des enjeux forts.
O Thermes, qui permet de relier les dif- Compte tenu des changements démogra-
phiques et sociologiques, de nouveaux acteurs
férents acteurs de la filière, quel que soit viennent compléter cette filière ancestrale. La
cure thermale est passée des seules compo-
leur secteur d’origine, et de décloison- santes “soin + hébergement” au séjour thermal
qui allie éducation à la santé, “bien vieillir”,
ner leurs relations. Le territoire prime la tourisme, logement adapté, bien-être, trans-
port – ce qui a pour conséquence d’accentuer
filière ou les secteurs. le brassage des acteurs.

86 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
LAURENCE DELPY

Le thermalisme évolue donc constamment La difficulté de tout cluster réside


et, à l’image du tourisme, ne peut plus être
considéré comme une simple “industrie de ser- dans la définition du territoire.
vice”. Comme toute filière économique, il doit
se doter des outils nécessaires à son évolution Doit-on définir le territoire comme
et à sa compétitivité. Le modèle des clusters
peut être l’une des clés de cette transforma- une destination ou selon le périmètre
tion ; il doit ici être vu comme un réseau d’ac-
teurs issus d’un même territoire et ayant un de la chaîne de valeur des adhérents
objectif commun : développer la richesse et la
compétitivité de ce territoire. du cluster ?
RÉINVENTER LE TERRITOIRE. Associant tant le
secteur privé que le secteur public, le cluster
peut permettre au tourisme d’innover et aux
territoires de se réinventer. En effet, le tou-
risme doit utiliser les richesses de son terri- filières. Il s’agit de s’enrichir les uns des autres,
toire économique – industriel, artisanal, com- en gardant en tête que l’innovation se fait dans
mercial ou agricole. Par exemple, à Dax, la les interstices et qu’elle est porteuse de com-
Régie des eaux n’hésite pas à ouvrir ses portes pétitivité et de richesse.
pour faire découvrir aux visiteurs (curistes ou DÉFINIR LE TERRITOIRE. La difficulté de tout
non) la fabrication du péloïde (boue à base cluster réside dans la définition du territoire.
d’eau thermale, d’algues, de bactéries et de Doit-on définir le territoire comme une desti-
limons de l’Adour). De la même façon, les nation touristique (par exemple : une ville,
coopératives agricoles ou agriculteurs ouvrent une agglomération..) ou selon le périmètre de
leur porte aux touristes afin de leur faire la chaîne de valeur des adhérents du cluster ?
découvrir leur métier mais aussi mettre en La réponse est multiple et propre à chaque
lumière leurs produits. Ainsi, des activités non projet. En effet, il faut garder en tête que
touristiques a priori peuvent contribuer à une chaque territoire est unique, par sa culture, sa
dynamique touristique. Tourisme et filière tra- géographie et par le périmètre défini ; aussi
ditionnelle communiquent entre elles afin de aucun modèle ne semble pouvoir être dupli-
promouvoir leur terroir, dans un effet syner- qué à l’identique.
gique de marketing territorial. Le tourisme peut donc être un outil de pro-
Au-delà du simple fait d’héberger des visi- motion afin de faire connaître toutes les com-
teurs, le tourisme peut-il donc être considéré posantes d’un territoire : gastronomie, site
comme un enjeu de territoires ? Associer une remarquable, acteurs économiques… Le clus-
démarche de cluster à l’activité touristique ter sera alors un outil d’aide à la décision et
permet de poser une stratégie et un plan d’ac- de choix d’une méthodologie.
tion qui ne sont pas axés seulement sur le mar- Dans tous les cas, pour que la démarche soit
keting touristique. Aqui O Thermes, cluster efficace, il est indispensable que soit élaborée
thermal aquitain, travaille sur des actions qui, une stratégie claire qui s’appuie sur un jeu
à première vue, dépassent son cadre tradi- d’acteurs bien défini, sur un périmètre précis,
tionnel : design, éducation santé, énergie, trans- avec une forte volonté d’avancer. La notion
port… Le cluster doit être pris ici comme un de secteur d’activité, notamment touristique,
réseau qui permet de relier différents acteurs, n’est sans doute que secondaire. L’objectif reste
quelle que soit leur secteur d’origine, permet- de mettre en valeur un territoire et de renfor-
tant le décloisonnement des relations entre cer sa richesse et la compétitivité des acteurs
entreprises. Le territoire prime la filière ou les qui le composent. n

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 87
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

L’AVENIR DU CLUSTER
NAUTISME EN MORBIHAN
EN QUESTION
Vers une renaissance touristique ?
En supprimant la clause de compétence JEAN-FRANÇOIS THOMAS
Chargé d’affaires
générale, la loi Notre a théoriquement mis Direction du développement du territoire,
Conseil départemental du Morbihan
un terme aux politiques de développe- < jean-francois.thomas@morbihan.fr >

ment économique menées par le dépar-

tement du Morbihan, en particulier son


i la nuit du 4 août 1789 restera
implication dans le cluster Nautisme et

construction navale. On peut imaginer

alors que ce cluster industriel soit ratta-

ché à un cluster touristique (activités liées


S dans l’histoire avec un grand H,
la petite histoire retiendra-t-elle
que la journée du 7 août 2015,
date de la promulgation de la loi
Notre (Nouvelle organisation territoriale de
la République) correspond à la fin de l’inter-
vention économique des départements ? Rien
n’est moins sûr.
à la plaisance, notamment). La compé- En effet, dans le cadre des grandes
manœuvres qui ont réduit les régions au
tence “tourisme”, en effet, reste une com- nombre de treize, la loi Notre a supprimé la
clause de compétence générale qui autorisait
pétence départementale, partagée avec jusqu’alors les départements à se saisir de sujets
ou de thèmes jugés essentiels ou stratégiques
les niveaux local et régional. par les élus départementaux.

88 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
JEAN-FRANÇOIS THOMAS

À l’issue des lois de décentralisation, notam- PARI. Ce pari politique morbihannais s’est
ment celle de 1982, le département du traduit, sur la base d’atouts naturels remar-
Morbihan, comme beaucoup d’autres, avait quables (baie de Quiberon, golfe du
jugé que la question du développement éco- Morbihan), par des investissements impor-
nomique devait constituer l’un des piliers fon- tants en matière de construction ou de requa-
damentaux de son action publique. Une spé- lification de ports de pêche vers la plaisance.
cificité notable du département du Morbihan Ce volontarisme s’est poursuivi et a été cul-
est qu’il ne sous-traitait pas cette politique à tivé jusqu’à aujourd’hui, dans un environne-
une agence de développement ; au contraire, il ment juridique, financier, social et environne-
la gardait au cœur de son activité quotidienne mental beaucoup plus contraint.
auprès des entreprises. Une équipe interne était La création d’infrastructures portuaires
chargée de la relation de proximité avec les adaptées et la mise en place de méthodes de
entreprises, avec les milieux économiques et gestion dynamiques ont accompagné avec
consulaires locaux et avec le monde de l’en- succès la croissance du nautisme pour faire
seignement supérieur et de la recherche. En du département du Morbihan une place forte
supprimant la clause de compétence générale, au plan national. Le Morbihan, c’est aujour-
la loi Notre a mis un terme aux politiques de d’hui 26 000 places de port, une flotte de
développement économique menées avec un 78 000 bateaux immatriculés. Le départe-
certain succès par l’institution départementale. ment occupe la première place en France pour
RACINES. Le cluster Nautisme et construc- les nouvelles immatriculations de voiliers (un
tion navale est l’une d’entre elles. Si ce cluster voilier neuf sur quatre) et pour la vente de
a été créé officiellement par une délibération voiliers d’occasion.
de l’assemblée départementale de 2006, il Cette politique a contribué à la création pro-
plonge ses racines plus loin et plus profond, gressive d’un tissu économique dense consti-
plus de trente ans plus tôt. Bien sûr, il n’était pas tué de près de 500 entreprises offrant tout
encore question de “cluster” quand Raymond l’éventail des compétences de la filière, de
Marcellin, président du conseil général du l’amont à l’aval : depuis l’architecture navale
Morbihan de 1964 à 1998, lançait, au début jusqu’aux activités de services (location, exper-
des années 1970, deux paris qui se révélèrent tise maritime, événementiel) en passant par la
gagnants pour son département. Le premier production, l’équipement et la distribution de
consistait à miser sur la croissance du tourisme bateaux de plaisance.
de masse en Bretagne Sud, pari peu risqué tant RÉSEAU. La création du cluster, en 2006,
des stations balnéaires telles que Quiberon, s’est appuyée sur l’action menée : les décideurs
Carnac ou la Trinité-sur-Mer jouissaient déjà départementaux ont pris conscience que les
d’une réputation nationale. Le deuxième pari, ingrédients de la réussite étaient déjà tous pré-
en lien avec le premier, était beaucoup plus sents de façon diffuse sur le territoire. Le clus-
visionnaire. Il consistait à miser sur l’accueil ter a alors permis de mettre les entreprises en
de touristes désireux de découvrir le Morbihan réseau, de créer des passerelles avec l’univer-
non pas depuis la côte (900 km de littoral) sité et le monde de la recherche via une fonc-
mais depuis la mer, à bord d’un navire de plai- tion inédite d’ingénieur-transfert, financée par
sance. La pratique du nautisme était à l’époque le département. Parallèlement, des dispositifs
totalement embryonnaire, et bien peu alors de soutien ciblés, en lien direct avec les pro-
étaient convaincus que ce secteur d’activité, blématiques des entreprises, ont permis d’ac- (1) La France est aujourd’hui
pas encore industriel, allait se développer. Il compagner 372 projets (en dix ans) avec un un leader mondial en matière
allait pourtant connaître durant les trente engagement financier du conseil départemen- de construction de bateaux
années suivantes une croissance annuelle à tal de 8,7 millions d’euros (hors événementiel de plaisance et exporte 72 %
deux chiffres(1). et sport). de sa production.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 89
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

Le développement économique local et les échanges (réels, pas seulement numé-


riques !).
est l’antithèse d’une méthode La mode des clusters devrait bientôt passer
et l’on parle désormais de plus en plus souvent
prétendument infaillible d’“interclustering durable”. Ce nouveau cha-
rabia va probablement alimenter des séances de
pour redynamiser un territoire. réflexion sans fin, bien loin des préoccupations
quotidiennes des entreprises et des entrepre-
neurs, avant, probablement, que ne soit inventé
Cet investissement a été largement récom- un nouveau mot, une nouvelle expression…
pensé : une récente étude estime les retombées Avis aux créatifs et autres adeptes du marke-
économiques directes et indirectes du nautisme ting territorial, il leur revient de créer le concept
en Morbihan à 874 millions d’euros par an, de la prochaine mode !
incluant les industries, commerces et services DÉMARCHE. La force du cluster Nautisme et
nautiques, les ports et mouillages, les activités construction navale du Morbihan, ce n’est pas
nautiques (écoles de voile) et l’événementiel la reproduction d’une méthode transférable et
(plus de 100 événements nautiques par an dans reproductible, mais une démarche itérative de
le Morbihan). Le nautisme pèse environ 4 % du développement local on ne peut plus classique,
PIB départemental : un taux significatif qui faite de pragmatisme, de présence sur le ter-
reste toutefois bien en-deçà de la notoriété et de rain, d’écoute et de proximité géographique.
l’image positive que véhiculent le nautisme et S’il fallait résumer le tout dans une formule
son fer de lance, la course au large, au béné- qui n’a rien de magique, serait celle-ci : “la tête
fice du Morbihan. dans la vision globale, les pieds dans la glaise
ÉTIQUETTE. Depuis dix ans, c’est donc le tam- locale”.
pon “cluster” qui a été apposé sur cette La loi Notre a-t-elle définitivement tué cette
démarche. Un terme bien énigmatique, à la ambition ? Ce n’est pas sûr. Le frêle esquif du
connotation anglo-saxonne, qui sonne mieux nautisme pourrait en effet être amarré à un
et plus savant que sa traduction littérale de paquebot beaucoup plus puissant : celui du
“grappe”, beaucoup moins chic. Tout cela pour développement touristique et des ports de plai-
conseiller la méfiance et l’humilité dès lors qu’il sance départementaux. Les départements, en
s’agit de poser une étiquette sur un produit ou effet, conservent une compétence “tourisme”,
une méthode d’organisation : la seule étiquette partagée avec les niveaux local et régional.
qui vaille est celle du développement écono- Dans le Morbihan, le lien entre tourisme et
mique local. Cette appellation transcende les nautisme n’est absolument pas artificiel. Il peut
modes : les clusters d’aujourd’hui sont les “sys- constituer le socle d’une nouvelle politique
tèmes productifs locaux” d’hier ou les “dis- publique crédible et efficace. Parallèlement,
tricts industriels” à l’italienne d’avant-hier. nous souhaitons y adjoindre la thématique de
Au-delà des modes, le développement éco- la santé et du bien-être (via la thalassothéra-
nomique local est l’antithèse d’une méthode pie, notamment).
prétendument infaillible pour redynamiser un Tourisme, nautisme et bien-être, voilà peut-
territoire. Il est le fruit d’un subtil et fragile être le trépied à partir duquel le Morbihan
mélange d’histoire(s), d’attachement territo- pourra, en s’appuyant sur ses atouts fonda-
rial des acteurs économiques et institutionnels mentaux, continuer à s’inscrire durablement
et de la volonté d’hommes et de femmes de dans l’économie du XXIe siècle. La loi Notre a
dépasser leur seul intérêt propre au bénéfice du bon en ce qu’elle oblige à des remises en
du progrès collectif sur un espace géographique question salutaires et qu’elle invite chacun à
réduit, favorisant le sentiment d’appartenance conjuguer pragmatisme et innovation. n

90 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
SYLVINE PICKEL-CHEVALIER ET PHILIPPE VIOLIER

CLUSTER TOURISTIQUE
SUR LE THÈME DU CHEVAL
À SAUMUR
Un objectif possible mais lointain
L’organisation de la filière équine du SYLVINE PICKEL-CHEVALIER
Maître de conférences, Esthua,
Saumurois permet d’affirmer qu’il s’agit université d’Angers
< sylvine.chevalier@univ-angers.fr >
d’un cluster industriel contribuant au
PHILIPPE VIOLIER
développement du territoire. Par ailleurs, Professeur des universités, Esthua,
université d’Angers
l’image du cheval contribue à l’attracti- < philippe.violier@univ-angers.fr >

vité touristique de Saumur et de sa région.

Peut-on alors imaginer y créer un cluster touristique sur le thème du

cheval ? Et comment faire le lien entre une activité équine forte et le

tourisme ? Aujourd’hui, Saumur a besoin d’une stratégie de dévelop-

pement touristique reposant non sur la mise en tourisme de ses acti-

vités équestres, mais sur la construction d’un projet de plus grande

ampleur, fédérateur pour la ville, qui intègre l’ensemble de ses res-

sources touristiques. La création d’un cluster touristique sur le thème

du cheval ne peut y être qu’un objectif lointain.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 91
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

epuis les travaux fondateurs de et lisible (du point de vue des parties pre-

D
(1) Alfred MARSHALL, Principes
d’économie politique. Livre IV, Marshall(1), les chercheurs ont nantes).” Il “transforme la proximité fonc-
1890, trad. franç. F. Sauvaire- montré que certains territoires tionnelle des acteurs en proximité stratégique
Jourdan (1906). créent des dynamiques de crois- des parties prenantes et, de ce fait, développe
http://gallica.bnf.fr/ark:/1214 sance endogènes singulières. De les effets de linkage (“liaisons”) à l’échelle intra-
8/bpt6k24505f/f3.image ces analyses a émergé la notion de cluster, défi- cluster et extracluster (internationale)”. Il n’est
(2) Michael PORTER, La nie par Porter comme “un groupe géographi- pas une simple déclinaison du cluster indus-
Concurrence selon Porter, quement proche d’entreprises liées entre elles triel, mais bien un cluster spécifique caracté-
éditions Village Mondial, et d’institutions associées relevant d’un risé par un schéma global reposant sur la sti-
1999, p. 207. domaine donné, entre lesquelles existent des mulation conjointe de secteurs différenciés
(3) – André TORRE et Alain éléments communs et des complémentarités(2)”. (hébergement, loisirs, commerces, artisanat
RALLET, “Proximity and Les clusters de Porter regroupent des entre- local, transport, service, monuments, banques,
Localization”, Regional prises, des institutions de formation et de sports…) et le développement d’infrastructures
Studies, vol. 39, n° 1, 2005. recherche, des industries connexes, qui toutes (moyens de communication, management envi-
– André TORRE, “Jalons pour interviennent autour ou en complémentarité ronnemental), permettant d’insuffler aux ter-
une analyse des dynamiques d’une même chaîne de valeur. ritoires, grâce à une “gouvernance mixte
de proximité”, Revue La performance des clusters vient en parti- flexible(9)”, de nouvelles capacités d’innova-
d’économie régionale et culier de la densité du réseau des collabora- tion et de développement. Il se caractérise aussi
urbaine, n° 3, 2010. tions et des chaînes d’approvisionnement par la participation des touristes eux-mêmes
(4) André TORRE, “Clusters et locales. Elle émane d’une double proximité, – ceux-ci, en effet, sont coproducteurs de la
systèmes locaux géographique mais aussi organisationnelle(3), dynamique touristique d’un territoire par leurs
d’innovation. Un retour reposant sur l’appartenance à une même cul- choix, pratiques et achats.
critique sur les hypothèses ture (langages, représentations, codes com- Le cluster touristique se veut donc espace de
naturalistes de la muns), ce qui facilite la mise en réseau et l’in- création et de dynamisation du territoire repo-
transmission des tégration. Les territoires analysés se sant sur les interactions entre les parties pre-
connaissances à l’aide des caractérisent ainsi par une quasi-intégration nantes, dont les touristes font partie. Cette
catégories de l’économie de verticale des activités productives(4). Ils pré- implication des touristes dans une dynamique
la proximité”, Région et sentent des caractéristiques communes et en de cocréation et coproduction constitue l’en-
Développement, n° 24, 2006. particulier une importante densité de PME, richissement majeur du cluster touristique par
(5) Bernard PECQUEUR, Le entretenant des relations de “coopétition” qui rapport au cluster industriel – elle en renforce
développement local, Syros, tiennent autant de la concurrence que de la aussi la complexité(10). En effet, elle relève d’une
2000, p. 15. coopération(5). dynamique de proximité distincte de celle des
(6) Rémy KNAFOU et Mathis Ces réflexions ont interpellé les chercheurs logiques industrielles, compte tenu de l’essence
STOCK, “Tourisme”, dans étudiant le tourisme, lui-même défini comme même du tourisme, défini par une mobilité et
Jacques LÉVY et Michel un “système d’acteurs, de pratiques et d’es- une rupture dans le quotidien, cristallisant une
LUSSAULT (dir.), Dictionnaire de paces qui participent de la ‘recréation’ des indi- altérité de degrés plus ou moins importants(11).
la géographie et de l’espace vidus par le déplacement et l’habiter tempo- La difficulté de sa mise en œuvre est encore
des sociétés, Belin, 2003, raire hors des lieux du quotidien(6)”. Il nécessite accrue par la superposition des réseaux locaux
p. 931. par essence, une mise en réseau des acteurs tra- et internationaux, par l’articulation entre sec-
(7) Cécile CLERGEAU et Philippe vaillant dans des logiques de complémentari- teurs publics et privés et par l’extrême seg-
VIOLIER, “Le cluster est-il tés grâce à l’action d’institutions d’intermé- mentation du tissu économique, qui introdui-
soluble dans le tourisme ? diation nécessaire à la coordination d’un projet sent de nombreuses discontinuités décourageant
Une approche conceptuelle”, commun de développement(7). Le cluster tou- parfois les acteurs de travailler ensemble(12).
Téoros, vol. 31, n° 2, 2012. risme est donc identifié par Fabry et Zeghni(8) Aussi se pose la question des relations pos-
(8) Nathalie FABRY et Sylvain comme “un espace de coordination et un sibles entre cluster industriel et cluster touris-
ZEGHNI, “Tourisme et arrangement institutionnel qui rend la desti- tique, et la capacité du premier, plus lisible et
développement local : une nation visible (du point de vue de la demande) structuré, à engendrer le second. Dans ce

92 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
SYLVINE PICKEL-CHEVALIER ET PHILIPPE VIOLIER

contexte, nous nous intéresserons au cas de la mération de Saumur, IFCE – Institut français
ville de Saumur. Cette dernière bénéficie d’une du cheval et de l’équitation, École de cavale-
reconnaissance internationale de “capitale de rie, musée) et des instances de médiation
l’équitation”, en raison de la présence histo- (Comité équestre de Saumur, office du tou-
rique sur son sol du Cadre noir et de l’École risme). Nous étudierons aussi l’adhésion à la application aux clusters de
de cavalerie. L’économie équine y est forte- dynamique touristique équine des habitants tourisme”, Mondes en
ment ancrée au travers d’un tissu dense d’en- (grâce à l’exploitation des résultats partiels développement, n° 157,
treprises liées au secteur, en relation avec des d’une enquête quantitative en cours) et des 2012.
institutions publiques spécialisées. Cette confi- touristes (au travers d’entretiens qualitatifs (9) Idem.
guration tend à faire reconnaître l’existence menés au printemps 2011 auprès de 35 vacan- (10) Cécile CLERGEAU et
d’un cluster équestre saumurois, qui profite ciers à Saumur). Philippe VIOLIER, op. cit. [note
aussi de l’inscription de l’agglomération dans SAUMUR, CLUSTER ÉQUIN. Nos premières ana- 7], 2012.
une économie touristique. Les conditions de lyses tendent à démontrer l’existence d’un clus- (11) ÉQUIPE MIT, Tourismes,
l’émergence d’un cluster touristique équin, sti- ter équin à Saumur(16), répondant à la défini- t. 1, Lieux communs, Belin,
mulé par le cluster industriel équin, semblent tion de Porter (17) : forte concentration coll. “Mappemonde”, 2002.
donc réunies. Pourtant, celui-ci peine à s’im- d’entreprises privées spécialisées sur un terri- (12) Cécile CLERGEAU et
poser(13). L’objet de cet article est, en confron- toire relativement restreint (27 000 habitants Philippe VIOLIER, op. cit.
tant les modèles théoriques du cluster au ter- en 2011 selon l’Insee ; 66,5 km²). On [note 7], 2012.
rain, de revenir sur cette dynamique afin dénombre en effet sur la commune de Saumur (13) Céline CLERGEAU, Sylvine
d’interroger la capacité d’un cluster non tou- et les communes qui lui sont associées PICKEL-CHEVALIER, Philippe
ristique à générer, ou pas, un cluster touris- (Dampierre-sur-Loire, Bagneux, Saint-Hilaire- VIOLIER et Gwenaëlle GREFE,
tique. Nous nous intéresserons plus particu- Saint-Florent, Saint-Lambert-des-Levées, ainsi “Naissance d’un cluster
lièrement aux difficultés et goulets que Verrie) : cinq centres équestres, dix écu- touristique équin ? L’exemple
d’étranglement, en proposant quelques pistes ries de propriétaires et centre de formation, de Saumur (France)”, dans
de réflexion pour améliorer le projet territo- quatre éleveurs (valorisation, vente), un centre Sylvine PICKEL-CHEVALIER et
rial collaboratif commun. Cette étude s’inscrit d’insémination et de prélèvement d’étalon Rhys Evans (dir.), Cheval,
dans le prolongement des premières analyses privé, deux selliers (du sur-mesure, haut de Tourisme et Sociétés/Horse,
menées sur ce thème(14). gamme, de réputation internationale), un Tourism and Societies,
Notre méthodologie repose sur l’étude de la revendeur (expert-conseil en vente de selles coll. “Mondes du Tourisme”,
filière équine au sein de l’agglomération de haut de gamme), un fabriquant et vendeur de éd. Espaces, 2015.
Saumur, via le recensement des entreprises et vêtements d’équitation haut de gamme, deux (14) Idem.
des institutions qui sont lui associées et via selleries, deux magasins de sport de grande (15) Certains entretiens ont
l’analyse de leur maillage territorial et de leur distribution vendant aussi des équipements été menés avec le concours
mise en relation. Nous utiliserons les résultats équins, un bottier spécialisé haut de gamme, d’étudiantes du master
d’une étude menée en 2013 par le Comité une entreprise de vente de chevaux. La com- Tourisme et loisirs sportifs,
équestre de Saumur sur les emplois créés par la mune accueille le siège d’associations équestres Esthua, université d’Angers :
filière équine dans le Saumurois. Nous cou- (société de courses de Verrie-Saumur, Saumur Marion Bourreau, Thérèse
plerons cette étude statistique à l’analyse du Attelage, Communauté des cavaliers de tradi- Saint-Martin, Pascaline
comportement des acteurs, au travers d’en- tion équestre française). En 2013, l’ensemble Rossignol, Aurélie Carton,
tretiens qualitatifs interprétatifs, menés entre de ces diverses structures emploient 988 per- Elisa Charlot et Morgane
septembre 2011 et janvier 2016(15) auprès de sonnes sur le territoire de Saumur (soit 85 % Pouzadoux.
douze professionnels du secteur équin ou du des emplois dans la filière équine de la com- (16) Céline CLERGEAU, Sylvine
secteur touristique investis dans le développe- munauté d’agglomération et plus de 2 % des PICKEL-CHEVALIER, Philippe
ment du Saumurois – représentants des entre- emplois de la filière de la région Pays de la VIOLIER et Gwenaëlle GREFE,
prises privées (sellier, bottier, écurie de pro- Loire). Ces emplois sont principalement dans op. cit. [note 13], 2015.
priétaire, créateur de vêtements d’équitation, l’enseignement et les prestations de services (17) Michael PORTER, op. cit.
hôtel, caviste), des institutions publiques (agglo- (respectivement à hauteur de 40 % et 35 % [note 2], 1999.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 93
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

environ), mais aussi dans l’industrie (produc- En 1972, les rôles de l’école sont revisités
tion d’équipements) et dans le commerce, à avec la création de l’École nationale d’équita-
hauteur de 10 % chacun. Si l’élevage est pré- tion, placée sous l’autorité du ministère chargé
sent, il ne crée que peu d’emplois(18), à l’image des Sports. En 1975, les missions militaires et
de la situation nationale(19). Saumur répond civiles sont matériellement dissociées , avec le
donc au modèle de Torre(20), en proposant un déménagement de l’École nationale d’équita-
territoire défini par une intégration verticale tion à Saint-Hilaire-Saint-Florent, tandis que
d’activités productives, caractérisées par une l’École de cavalerie militaire demeure intra-
densité importante de PME entretenant des muros à Saumur. En 2010, l’ENE s’est asso-
relations de “coopétition”. ciée aux Haras nationaux pour fonder l’Institut
En effet, si la concurrence prédomine entre français du cheval et de l’équitation (IFCE)
des PME centrées sur la même activité, c’est destiné à permettre des économies d’échelle
de leur concentration dans l’agglomération pour l’État, mais aussi à favoriser une meilleure
que naît la renommée internationale du ter- lisibilité de la filière institutionnelle. L’ENE
ritoire, dont elles bénéficient toutes. “Je me profite enfin, depuis 2011, de l’inscription de
suis installé à Saumur pour plusieurs rai- l’“équitation de tradition française”, portée
sons, dont la qualité de vie de mes salariés, par le Cadre noir de Saumur, au Patrimoine
mais aussi pour bénéficier du nom interna- immatériel de l’Unesco. Si cette labellisation
(18) COMITÉ ÉQUESTRE DE tionalement reconnu de Saumur”, confie n’a pas encore renforcé de façon significative
SAUMUR, La Filière équestre Frédéric Butet, fondateur de la sellerie haut la fréquentation (en nombre de visiteurs) de
du Saumur, 2013. de gamme du même nom(21). Cette volonté l’École nationale d’équitation, elle valorise son
(19) Si les élevages de de s’associer au nom de la “capitale de envergure patrimoniale internationale.
chevaux en France sont l’équitation” se rencontre auprès de nom- De son côté, l’École de cavalerie est elle aussi
nombreux (35 000), ils sont breux professionnels locaux (Saumur dynamique. Elle concilie diverses activités, à
de très petite taille Botterie, Sellerie Belloir Saumur, Selle Expert savoir l’instruction des officiers, l’organisation
(1,5 jument en moyenne) et Saumur, Saumur Dressage, Le Saumurois…). de compétition, ainsi qu’une écurie de pro-
emploient très peu de Grâce à la présence du Cadre noir qui lui priétaires et un centre équestre destinés aux
personnel : seuls 10 % des confère une réputation d’excellence, la ville militaires et à leur famille. L’école est aussi
élevages embauchent au bénéficie donc d’une attractivité pour les pourvue d’un musée de la Cavalerie qui pré-
moins un salarié (IFCE, professionnels du secteur qui, par leurs pro- sente sur 1 400 m² six siècles d’histoire mili-
Panorama économique de la duits, contribuent en retour à l’entretien et taire à cheval et qui dispose d’un centre de
filière équine, IFCE, Le Haras au renforcement de cette image. Ainsi, documentation historique doté de 18 000
du Pin, 2011). conformément au modèle de Porter, ces ouvrages, consultables sur rendez-vous.
(20) André TORRE, op. cit. entreprises entretiennent des relations plus Ces deux institutions phares de Saumur
[note 4], 2006. ou moins étroites avec des institutions (ENE-Cadre noir et École de cavalerie) contri-
(21) Entretien octobre 2011. publiques qui font office de moteur, et en buent à l’identification de la ville et à son éco-
(22) – Patrice FRANCHET particulier l’École nationale d’équitation nomie, par leur fonctionnement en réseau avec
D’ESPÈREY, Le Cadre noir de (ENE) et son célèbre Cadre noir. L’origine les professionnels du secteur, de façon directe
Saumur, coll. “Vieux Fonds du Cadre noir est militaire et remonte à la (les cavaliers des deux écoles se fournissent en
d’art”, Arthaud, 1999. fondation, en 1825, d’une école de cavalerie équipement dans les entreprises locales, pla-
– Jean-Pierre DIGARD, Une qui jouit d’une aura nationale jusqu’au début cent leurs propres chevaux dans les écuries de
histoire du cheval, Actes Sud, du XXe siècle(22). Cette école parvient à conser- propriétaires et ont recours à tous les entre-
2006. ver son rayonnement grâce à son adapta- prises de services associées – vétérinaire, maré-
– Jacques PERRIER et Pierre tion, au sortir de la Seconde Guerre mon- chaux), mais aussi indirecte, en organisant de
DURAND (dir.), L’Épopée du diale, aux évolutions de l’équitation nombreuses manifestations sportives drainant
Cadre noir de Saumur, (passantd’une activité militaire à une acti- des compétiteurs susceptibles d’acheter des
Lavauzelle, 1994. vité sportive et de loisirs). produits saumurois.

94 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
SYLVINE PICKEL-CHEVALIER ET PHILIPPE VIOLIER

Le cluster équestre saumurois fonctionne donc par la concentra-

tion d’entreprises privées s’agglomérant en grappe (proximité géo-

graphique) et par l’appartenance à une culture commune (proximité

organisationnelle) facilitant la mise en réseau et l’intégration.

Le cluster équin saumurois bénéficie enfin laborations avec les entreprises privées et (23) Comme l’atteste la
aussi d’un pôle hippique à Verrie, au sein d’un publiques du territoire au travers de confé- réussite du 1er colloque
stade équestre qui concilie hippodrome doté rences professionnelles, de visites d’entreprises international Équi-meeting
d’une tribune de 2 000 places (organisation et de stages. Elles favorisent donc des interre- Tourisme, organisé en mai
de 10 courses par an en trot attelé et en galop lations liées à la connaissance et au savoir-faire. 2012 à Saumur grâce à un
– courses de plat et courses d’obstacles –, grâce Les ingrédients du cluster équin existent à partenariat entre l’Esthua et
à des parcours de 2 400 m et 3 200 m) et ter- Saumur et sont mis en fonctionnement par l’IFCE, colloque qui a réuni
rains de compétition pour concours complet une instance d’intermédiation(24) qui active les pendant trois jours des
et attelage. Le stade accueille les plus grosses formes de proximité. Ce rôle est assuré par le chercheurs, professionnels et
manifestations équestres de la ville, et notam- Comité équestre de Saumur. Créé en 1992 à institutionnels provenant de
ment le Concours complet international l’initiative du maire Jean-Paul Hugot, le 15 nations.
3 étoiles et le Concours d’attelage international. Comité équestre de Saumur est une associa- (24) – Cécile CLERGEAU,
Le cluster équestre saumurois fonctionne tion reconnue d’intérêt général, qui vise à pro- Mathieu DETCHESSAHAR et
donc par la concentration d’entreprises pri- mouvoir et à développer les activités équestres Bernard QUINIO, “Les
vées s’agglomérant en grappe (proximité géo- économiques, sportives et culturelles à Saumur. politiques de développement
graphique) et par l’appartenance à une culture Il doit permettre une action de gouvernance, technologique : contenu,
commune (proximité organisationnelle) faci- qui ne se peut néanmoins stricte compte tenu organisation et évaluation de
litant la mise en réseau et l’intégration. Cette de la spécificité des professionnels du secteur la fonction d’intermédiation
dernière est favorisée par la présence d’instal- équin, caractérisés par une atomisation et un technologique”, Politiques et
lations étatiques accompagnant la dynamique, individualisme assez marqués(25), encore accen- management public, vol.18,
selon un schéma qui répond au modèle du clus- tués par des divisions historiques(26). Le rôle n° 2, 2000.
ter. Parmi elles se démarque une antenne uni- du Comité équestre de Saumur est de parvenir – Nathalie FABRY et Sylvain
versitaire (Esthua : Études supérieures de tou- à créer du lien au travers d’une double action ZEGHNI, op. cit. [note 8], 2012.
risme et d’hôtellerie de l’université d’Angers) de communication (notamment par son site (25) Catherine TOURRE-MALEN,
qui propose des formations spécialisées dans la internet) et d’animation par l’organisation ou “Évolution des activités
filière équine (licence, licences professionnelles le soutien de manifestations sportives ou cul- équestres et changement
et master) formant de futurs professionnels turelles équestres. Globalement, le système social en France à partir des
dans les métiers en lien avec le sport, les loi- fonctionne, même si cette gouvernance n’est années 1960”, Le Mouvement
sirs et le tourisme équin (gestionnaires de struc- jamais aisée et demande une importante flexi- social, n° 229, 2009.
tures équestres, commerciaux, responsables bilité. En cela, le cluster équin saumurois se (26) Vérène CHEVALIER,
marketing, communication, chefs de pro- rapproche du modèle des clusters de tourisme, “Conflits dans le monde
duit…). Ces formations participent au clus- dont la gérance “est une affaire de pilotage et sportif. Le cas de la
ter en le positionnant comme un pôle de for- d’animation, mais surtout de mise en capacité Fédération française
mation et de recherche en sciences humaines et d’agir (empowerment). Les politiques d’équitation“, La Vie des
sociales de rayonnement national et interna- publiques ne peuvent imposer aux acteurs ce idées, 2011.
tional(23). Elles s’inscrivent de plus dans le réseau qu’ils doivent faire. Ces politiques doivent http://www.laviedesidees.fr/C
social équin local en développant, parallèle- aider les acteurs à trouver ce qu’ils doivent onflits-dans-le-monde-
ment à leur partenariat avec l’IFCE, des col- faire ensemble pour qu’émerge une (re)connais- sportif.html

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 95
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

sance mutuelle, un langage et des objectifs les centres d’intérêt mobilisant les touristes
communs, des incitations à la coopération et émanent d’une combinaison d’activités liées
à la mobilité, des réseaux interpersonnels, des à la viticulture, à la composante équine (Cadre
normes communes, des infrastructures dédiées, noir, surtout) et au patrimoine (château,
du savoir partagé, etc. La gouvernance doit musées, troglodytes, Loire). Si les chiffres
permettre au cluster de servir de pont entre concernant des lieux ouverts comme les villes
les parties prenantes et de fixateur de leurs touristiques sont toujours à relativiser, ils attes-
attentes(27).” tent néanmoins un certain dynamisme.
Ce phénomène peut-il favoriser l’évolution Saumur est d’ailleurs doté d’un office du tou-
d’un cluster non touristique vers un cluster risme (OT) dont les missions consistent à assu-
touristique, grâce au dynamisme socioécono- rer une bonne communication des prestations
mique qu’il engendre et à l’image qu’il confère locales, mais aussi une mise en réseau des pro-
au territoire ? fessionnels du tourisme : les hébergeurs
SAUMUR, VILLE TOURISTIQUE AUX FONCTIONS (25 hôtels, 18 chambres d’hôtes, 22 gîtes
PLURIELLES. Tout d’abord, il importe de rap- ruraux, 2 gîtes fluviaux, 2 campings), les res-
peler que la présence d’une ressource est une taurateurs (42), les cavistes (8), les respon-
condition nécessaire, mais pas suffisante, pour sables de sites et d’activités…
créer une dynamique touristique. La mise en Si l’OT est très dynamique, son rôle se
tourisme d’un territoire relève d’un système concentre néanmoins plus sur la communi-
complexe incorporant, certes, les acteurs cation et sur la commercialisation que sur la
locaux, la population et une stratégie de l’offre, gouvernance. Conscients que cette dernière,
mais aussi, fondamentalement, les touristes. nécessaire à la construction d’une destination
Rappelons que les intentions des touristes sont reconnue par les touristes, ne peut se limiter à
(27) Nathalie FABRY et Sylvain essentielles, qu’elles soient antécédentes ou la ville, les élus ont soutenu en 2001 la créa-
ZEGHNI, op. cit. [note 8], 2012. anticipées par d’autres acteurs et que, “dans tion du Pôle touristique international (PTI)
(28) Philippe VIOLIER, Tourisme tous les cas, il est nécessaire de les intégrer(28)”. Saumur et sa région. Cette structure territo-
et développement local, En dépit de son dynamisme, la filière équine riale étendue avait pour mission le “dévelop-
Belin, 2008, p. 149. de Saumur ne suffit pas à créer une attractivité pement de l’économie touristique de Saumur
(29) ÉQUIPE MIT, op. cit. touristique forte. Une telle attractivité se déve- et de sa région en adaptant aux besoins des
[note 11], 2002. loppe via un processus de mise en tourisme clientèles étrangères le patrimoine touristique
(30) favorisé par l’existence préalable d’une éco- et en renforçant la compétitivité des services
http://www.maineetloire.cci.f nomie touristique sur le territoire. Or Saumur et des entreprises par leur organisation et leur
r/economie-et- présente cette configuration. Certes, elle ne modernisation(32)”. Toutefois, cette initiative
territoire/filieres- constitue pas une station dans laquelle les n’a que partiellement fonctionné. Elle a été
economiques-en-maine-et- fonctions touristiques seraient dominantes(29), bousculée par l’essor de l’échelle territoriale
loire/le-tourisme-en-maine- mais une ville touristique aux fonctions plu- intercommunale, avec le développement de
et-loire rielles. Les acteurs du tourisme doivent com- communautés de communes ayant chacune
(31) Estimations obtenues à poser avec d’autres économies, qui sont néan- leur propre logique de développement.
partir d’un panel (Bilan moins pour partie soutenues par le tourisme. Certaines communes sont alors sorties du
statistique du Grand L’activité touristique s’avère non négligeable PTI, jusqu’à ce que celui-ci ne représente plus
Saumurois, 2014). dans l’économie locale. En effet, le territoire du que les quatre agglomérations du Grand
(32) Saumurois concentre près de 70 % de la fré- Saumurois. Face à cette situation, les élus de
http://www.net1901.org/asso quentation touristique du Maine-et-Loire(30). ces quatre agglomérations ont décidé fin 2015
ciation/POLE-TOURISTIQUE- En 2014, on estime à 158 000 le nombre de de remplacer le PTI par une structure cen-
INTERNATIONAL-DE- nuitées dans l’hôtellerie de l’agglomération et trée sur le Grand Saumur ; les anciens offices
SAUMUR-ET-SA- à près de 400 000 le nombre de visites(31). Selon du tourisme ont été regroupés dans un OT
REGION,1150564.html les enquêtes menées par l’office du tourisme, unique.

96 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
SYLVINE PICKEL-CHEVALIER ET PHILIPPE VIOLIER

L’économie touristique actuelle témoigne d’un fonctionnement

en réseau associant entreprises privées, entreprises publiques

et instances d’intermédiation, et permettant un enracinement du

tourisme dans le paysage saumurois.

L’organisation du secteur touristique à équin dans la dynamique touristique saumu-


Saumur et dans le Saumurois atteste donc l’exis- roise. On observe un schéma plus restreint
tence de proximités géographiques et organi- reposant sur l’intégration d’éléments particuliers
sationnelles inscrites dans une logique d’évo- de la filière équine. Cette situation s’exprime
lution. On ne peut néanmoins encore parler au travers de pratiques touristiques qu’il est
d’un cluster tourisme. Certes, les actions de fondamental d’analyser, car elles “activent les
communication assurées par l’OT fonction- prestations pour les associer en un séjour tou-
nent bien, comme en témoignent le succès de ristique, participant en cela à la production
son site internet et la satisfaction des profes- locale de séjour touristique(36).” Or, selon Thierry
sionnels du tourisme avec lesquels il collabore(33). Lacombe, directeur de l’OT du Grand Saumur,
Mais il manque une gouvernance impulsant les touristes viennent dans le Saumurois notam-
des projets collaboratifs mobilisant l’ensemble ment en raison de l’identité “cheval” de la ville,
des acteurs. La mise en place de cette dernière souvent réduite au Cadre noir. Il insiste sur le
est en cours de réflexion au sein de l’agglomé- “rôle déterminant et central” du Cadre noir
ration saumuroise, mais elle n’est pas encore dont l’image est associée “de manière très
effective. Selon Sophie Saramito(34), vice-prési- étroite à l’identité de la ville”, en tant qu’“élé-
dente de l’agglomération de Saumur chargée ment emblématique de l’image et de la noto-
du tourisme et présidente de l’OT du riété de la ville”. Cette popularité s’illustre dans
Saumurois, il est nécessaire de renforcer les pro- l’activité commerciale de vente de forfaits par
jets collaboratifs par une amélioration de la l’OT : “Ce qui tourne autour du Cadre noir,
coordination et du partage des rôles entre les c’est entre 60 et 70 % du chiffre d’affaires(37).”
instructions publiques et les socio-profession- Néanmoins, pour créer des flux, la ressource
nels. que constitue le Cadre noir doit être combinée
Ces observations démontrent la présence à d’autres, et notamment le vin et le patrimoine
d’une économie touristique qui s’est renforcée (château et troglodytes, surtout). Cette asso-
considérablement depuis le début des années ciation, qui structure d’ailleurs la majorité des (33) Résultats de nos
2000(35). Certes, sa dynamique est plus modeste forfaits vendus par l’OT, suscite l’intérêt des entretiens.
qu’au sein d’une station. Néanmoins, l’éco- touristes qui s’exprime dans le succès du site (34) Entretien avec Sophie
nomie touristique actuelle témoigne d’un fonc- internet de l’OT. Sa fréquentation a dépassé Saramito, janvier 2016.
tionnement en réseau associant entreprises pri- en 2015 le seuil des 1 100 000 visites : c’est la (35) Idem.
vées, entreprises publiques et instances plus élevée de tous les OT du département. (36) Cécile CLERGEAU et
d’intermédiation, et permettant un enracine- Thierry Lacombe attribue cette réussite en Philippe VIOLIER, op. cit.
ment du tourisme dans le paysage saumurois. partie à l’action de l’ENE. En effet, depuis les [note 7], 2012.
Aussi peut-on s’interroger sur sa capacité à années 1990, les responsables de cette institu- (37) Entretien mené en
intégrer le cluster équin ou à s’en nourrir. tion ont compris l’intérêt d’un développement décembre 2015 avec le
LE CHEVAL, FACTEUR D’ATTRACTIVITÉ DU TOU- touristique contribuant à son chiffre d’affaires, concours d’Aurélie Cartron,
RISME À SAUMUR. Il serait abusif de prétendre mais aussi à sa lisibilité et à son rayonnement. d’Élisa Charlot et de Morgane
assister aujourd’hui à l’encastrement du cluster Initialement, l’offre touristique de l’ENE se Pouzadoux.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 97
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

limitait à des visites guidées de l’école et à des du thème du cheval, pendant lequel est décerné
représentations des écuyers au travail en le prix littéraire Pégase. Ce salon ouvre conjoin-
semaine. À partir de 2000, ses dirigeants intè- tement à l’inauguration de la représentation
grent la nécessité de proposer une visite de qua- des Automnales du Cadre noir de Saumur, et
lité. Une boutique et un accueil sont créés, ainsi à la suite des Rencontres de l’équitation de tra-
qu’un calendrier de spectacles thématiques dition française (IFCE) et du colloque “Le che-
ponctuant les saisons de l’année. La fréquen- val et ses patrimoines” organisé par la ville,
tation globale des activités du Cadre noir et avec le concours du ministère de la Culture et
de l’ENE, qui était de 61 297 visiteurs en 2009, l’université d’Angers. Ar(t) Cheval associe aussi
atteint 96 199 en 2015, soit une augmenta- des entreprises du tourisme, telles que les caves
tion de plus de 60 % en sept ans. Cette aug- Bouvet-Ladubay, dotées depuis 1992 d’un
mentation concerne les trois secteurs : les visites Centre d’art contemporain et d’un restaurant.
du site lui-même qui représentent l’essentiel Le Comité équestre aspire aussi à proposer des
de l’activité touristique de l’établissement spectacles pour le grand public utilisant le patri-
(31 068 visiteurs en 2009, 540 639 visiteurs moine bâti saumurois. Depuis décembre 2013,
en 2015) ; les représentations du Cadre noir il organise dans le manège des écuyers de l’É-
(18 300 visiteurs en 2009, 22 768 en 2015) ; la cole de cavalerie situé en centre-ville un spec-
fréquentation des galas (11 929 visiteurs en tacle équestre de Noël à destination des
2009, 18 792 en 2015). Grâce à ces activités, familles. Jean-Christophe Dupuy, directeur du
l’ENE est le premier site touristique du Comité équestre depuis 2013, a assimilé l’im-
Saumurois(39) et le sixième du département du portance du fonctionnement en réseau avec
Maine-et-Loire. les entreprises de la filière équine et du secteur
Le Cadre noir est donc partie prenante du touristique. Il affirme travailler avec environ
tourisme à Saumur. Toutefois, l’intégration 200 partenaires recouvrant les secteurs de l’hé-
d’une composante équine dans la dynamique bergement, de la restauration et de l’événe-
touristique ne suffit pas à créer un cluster tou- mentiel(41).
ristique. La création d’un cluster nécessite une Malgré cela, la composante “cheval” dans la
fusion des réseaux existants du tourisme et de ville est peu ressentie par les vacanciers, qui
la filière équine locale, ce qui induit la mise en témoignent d’une forte déception sur ce point.
relation de leurs instances d’intermédiation. “Où sont les chevaux, à Saumur ?” est la ques-
(39) Chiffres officiels fournis Ce processus est amorcé via les relations entre- tion, teintée de provocation, voire d’agace-
par l’IFCE en janvier 2016. tenues par le Comité équestre de Saumur et ment, qu’ils posent de façon récurrente(42). Les
(40) l’office du tourisme. Le Comité a notamment professionnels du tourisme interrogés, tout
http://www.saumur.org/comit pour mission “le développement des actions comme la vice-présidente chargée du tourisme
e/historique-fr.html de nature à intégrer les disciplines équestres à l’agglomération, font le même constat. Aussi
(41) Entretien réalisé en dans le Pôle touristique international (PTI)(40)”, peut-on s’interroger sur les raisons de cette
septembre 2015 avec le devenu Grand Saumurois. Dans ce contexte, il méconnaissance du dense programme d’acti-
concours de Thérèse Saint- participe à l’organisation du Carrousel de vités équestres à Saumur, qui nuit à l’émer-
Martin et de Pascaline Saumur, spectacle équestre et militaire destiné gence d’un cluster tourisme à composante
Rossignol. au grand public (shows de l’École de cavale- équine.
(42) Entretiens menés en rie et du Cadre noir). Cet événement qui se FREINS À LA CRÉATION D’UN CLUSTER TOU-
2011 auprès de 35 touristes tient à la mi-juillet est un succès touristique, RISTIQUE À COMPOSANTE ÉQUINE. Un cluster
à Saumur par Sylvine Pickel- avec environ 8 000 spectateurs. nécessite une proximité géographique et orga-
Chevalier, avec le concours Fin octobre, dans le cadre des Semaines euro- nisationnelle. Or, la proximité géographique
des étudiants de licence du péennes des arts équestres, le Comité organise du cluster équin pose question. Si, à une échelle
campus de Saumur, Esthua, le salon Ar(t) Cheval, rendez-vous annuel de d’observation nationale, on constate une
université d’Angers. la création artistique contemporaine autour concentration locale des professionnels de la

98 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
SYLVINE PICKEL-CHEVALIER ET PHILIPPE VIOLIER

filière équine, leur répartition sur le territoire travers d’une balade dans les vignobles. L’offre
communal souffre d’une forte dissémination. n’est pas adaptée à un tourisme équin à desti-
Saumur ne bénéficie pas d’un pôle équestre nation du grand public.” S’il existe néanmoins
unique rassemblant tous les acteurs, mais dis- quelques initiatives(44), elles demeurent des cas
pose de trois sous-ensembles dévolus à l’acti- isolés et sont relativement éloignées de la ville
vité équine(43). Cette situation émane, histori- (de 15 à 30 kilomètres). Au sein de l’agglo-
quement, de la séparation de l’École de mération de Saumur, la mobilisation est pour
cavalerie avec l’École nationale d’équitation, l’heure relativement faible(45), notamment en
qui a entraîné par la suite le déménagement raison du positionnement des entreprises
de cette dernière à Saint-Hilaire-Saint-Florent, équines, majoritairement spécialisées dans le
au sud-ouest de la ville. L’externalisation de sport. Leur public privilégié n’est pas le néo-
l’ENE s’est illustrée par un important déve- phyte, ni l’amateur d’équitation d’extérieur. Si
loppement d’activités équestres autour de ce la relation de ces entreprises à la dynamique
nouveau lieu (site de Terrefort). Pour sa part, touristique n’est pas totalement inexistante,
l’École de cavalerie demeure en centre-ville, elle relève de démarches individuelles, au cas
mais son riche patrimoine bâti est peu valo- par cas, le plus souvent informelles. Elles s’illus-
risé pour accueillir du public. Enfin, un troi- trent par des accords de bonne entente avec
sième pôle d’activité se concentre autour du des entreprises touristiques (restauration et
stade équestre de Verrie, qui reçoit les grands hébergement, surtout), afin de répondre aux
événements sportifs et hippiques. Si cette loca- besoins de leurs clientèles.
lité fait partie de la commune de Saumur, elle Ainsi, des initiatives existent, des instances
n’en demeure pas moins située à 8 kilomètres d’intermédiation sont en place, mais elles ne
du centre-ville, au sein d’un espace boisé peu parviennent pas à créer une réelle impulsion
mis en tourisme. Les professionnels de la filière permettant de faire émerger un cluster touris-
équestre se sont donc progressivement implan- tique équin. Selon Jean-Christophe Dupuy, les
tés autour de ces trois pôles en fonction de freins sont liés à l’offre, trop traditionnelle,
stratégies différenciées. Cette dispersion n’est mais aussi à un manque de moyens de com-
pas compensée par une proximité organisa- munication. Le directeur du Comité équestre
tionnelle forte en matière de valorisation tou- a conscience de la difficulté d’animation d’un
ristique. La commune souffre d’un manque de réseau réunissant acteurs du tourisme et du (43) Céline Clergeau, Sylvine
communication entre les pôles équins, qui fonc- monde équin : il faudrait des moyens de fonc- PICKEL-CHEVALIER, Philippe
tionnent de façon autonome en recherchant tionnement importants pour intégrer les sec- VIOLIER et Gwenaëlle GREFE,
peu les synergies. Pourtant, leur collaboration teurs dans leur diversité et leur complémenta- op. cit. [note 13], 2015.
peut s’avérer fructueuse, comme le démontre rité. Il déplore notamment le manque de (44) Promenade en calèche
le succès du Carrousel de juillet. professionnels liés à l’information et aux dans le vignoble proposé au
À cette diffusion géographique s’ajoute un médias : “Dans le Saumurois, je travaille avec domaine de la Giraudière ;
problème de mobilisation des acteurs. La plu- tout le monde, c’est nécessaire. Par contre, il y ferme pédagogique Cheval
part d’entre eux se sentent peu concernés par a des spécialités que l’on n’a pas, comme l’in- nature à Saint-Macaire-du-
le tourisme. Les centres équestres, par exemple, formatique. Je pense au réseau, à la diffusion Bois.
ciblent la clientèle d’enseignement à l’année d’image par streaming, à la production (45) Des visites touristiques
plutôt que les visiteurs ponctuels. “C’est un d’images télévisées, au système de gestion des de Saumur en calèche sont
vrai problème que nous avons à Saumur”, résultats en direct pour la compétition.” Et de proposées par une entreprise
affirme Sophie Saramito. Il n’y a pas d’offres souligner : “Ce qui nous fait défaut, ce ne sont privée presque tous les jours
destinées au touriste de passage, non spécia- pas les installations équestres, ce sont les d’avril à fin août, et sur
liste, qui vient visiter la ‘capitale de l’équita- moyens d’accueil pour la presse, pour les nou- rendez-vous pour les
tion’ mais n’a aucune possibilité de découvrir velles technologies, les journalistes, les clients, groupes de septembre à
l’équitation du point de vue d’un néophyte, au pour être en phase avec les nouveaux modes mars.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 99
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

de consommation.” Il rappelle qu’il est plus nement en réseau. La commune de Saumur


difficile pour la petite ville de Saumur que pour pourrait être valorisée en tant que capitale mul-
Deauville ou Chantilly, qui bénéficient de la tipolaire de l’équitation, associant tourisme,
polarité parisienne, d’investir plusieurs mil- loisirs, compétition et culture. En effet, aux
lions en communication. pôles dédiés aux sports et à l’instruction s’ajou-
ÉMERGENCE DE NOUVELLES STRATÉGIES. tent des sites culturels spécialisés, à savoir le
Depuis 2006, on assiste à l’émergence de nou- centre de documentation historique et contem-
velles stratégies de développement. Une volonté porain à l’ENE, le musée de l’École de cava-
de rapprochement entre les filières touristiques lerie et le musée du Cheval au château-musée
et équines apparaît, orchestrée par plusieurs de Saumur. Ce dernier, riche de plus de 300
instances d’intermédiation (agglomération, pièces historiques, est encore sous exploité
région, Comité équestre). Si leur succès n’est (seule une minorité de la collection est pour
que relatif (persistance du faible nombre de l’heure exposée(49)). Il semblerait pertinent de
centres équestres qui participent à la réflexion), créer une stratégie de communication com-
la dynamique est amorcée. Elle s’adosse à l’ad- mune aux pôles équins du Saumurois ainsi
hésion croissante de la population locale. qu’un pass comparable à ce qui a été mis en
(46) Céline CLERGEAU, Sylvine Jusqu’à récemment, les études montraient une place dans les sites patrimoniaux de l’agglo-
PICKEL-CHEVALIER, Philippe forte réticence des Saumurois à l’égard de la mération. Une mise en tourisme du stade de
VIOLIER et Gwenaëlle GREFE, composante cheval à Saumur, considérée Verrie (renouvellement des installations en vue
op. cit. [note 13], 2015. comme réductrice et élitiste(46). Une enquête en d’un meilleur accueil des publics et des médias)
(47) Sylvine PICKEL-CHEVALIER, cours atteste une inflexion importante : la est aussi nécessaire.
“Les processus de mise en population interrogée considère désormais, à Cette mise en réseau pourrait être favorisée
tourisme d’une ville hauteur de plus de 65 %, que le renforcement par la création d’un nouveau lieu fédérateur,
historique : l’exemple de des activités liées au cheval serait bénéfique chargé de garantir une meilleure visibilité à la
Rouen”, Mondes du pour l’attractivité touristique du territoire. dynamique équine au sein de la ville et de dif-
tourisme, n° 6, 2012. Cette adhésion de la population est fonda- fuser l’information auprès des touristes quant
(48) Bilan des réunions mentale, car le cluster touristique doit être à l’ensemble des activités qui lui sont liées. La
organisées par la porté par une vision commune, fondatrice municipalité envisage d’ailleurs de créer un
municipalité de Saumur en d’une forme de coopération ou d’acceptation genre de centre culturel du cheval, à proximité
2007 avec les acteurs de la réciproque. Si les touristes sont des acteurs de l’École de cavalerie, en centre-ville. Il com-
filière équestre de Saumur, essentiels du cluster, au travers de leurs pra- binerait plusieurs fonctions, et notamment
recueilli par Sylvine Pickel- tiques et représentations, les habitants le sont celles d’un musée international (transfert de
Chevalier. aussi, en portant un projet commun dont ils la collection du château-musée), mais aussi
(49) Entretien avec deviennent les principaux ambassadeurs(47). celles d’un espace de réflexion, de séminaires
Jacqueline Mongellaz, Toutefois, la mobilisation des acteurs locaux et de colloques nationaux et internationaux,
conservatrice du château- et extérieurs (touristes) nécessite une meilleure sur les enjeux socio-économiques contempo-
musée de Saumur, mai visibilité de la filière équine à Saumur. Or, il rains de la filière équine, en collaboration avec
2014. est peu envisageable de la restructurer autour le campus universitaire.
(50) Cité dans : Tourisme et d’un seul site, car les entreprises fonctionnent Cette initiative participe de la nécessité de
cheval. Une ressource au globalement bien dans leur implantation montrer le cheval dans la ville. Pour Thierry
service des destinations, actuelle. Les professionnels ne souhaitent donc Lacombe, “l’enjeu consiste à ce que celui-ci
Atout France, 2011, p. 49. pas être délocalisés, chacun ayant déterminé prenne toute sa place de manière transversale
(51) Philippe VIOLIER (dir.), Le son emplacement géographique en fonction au sein du territoire à travers par exemple [des]
Tourisme, un phénomène de ses stratégies économiques propres(48). Aussi, initiatives [comme] une brigade équestre de la
économique, coll. “Études”, il apparaît préférable, plutôt que de dépecer police municipale, des navettes hippomobiles,
La Documentation française, des lieux dynamiques, d’identifier le maillage l’acquisition d’œuvres, la création d’espaces
2013. des sites équins et d’accentuer leur fonction- publics symboliques(50)”. Contrairement à l’im-

100 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
SYLVINE PICKEL-CHEVALIER ET PHILIPPE VIOLIER

© Pixinoo
pression qu’elle donne aux touristes, la ville
de Saumur n’est pas dépourvue d’équidés.
L’École de cavalerie, située intra-muros, dis-
pose de 70 chevaux et de 14 poneys.
Cependant, ces derniers demeurent peu visibles
du grand public, car les entraînements ont sou-
vent lieu à des horaires matinaux dans des car-
rières ou des manèges militaires relativement
fermés.
Globalement, Saumur a besoin d’une stra-
tégie de développement touristique reposant
non pas sur une simple mise en tourisme des
activités équestres, mais sur la construction
d’un projet de plus grande ampleur, fédérateur
pour la ville, qui intègre l’ensemble de ses res-
sources. Les collaborations entre le secteur
équin et les autres activités dynamiques, plus
particulièrement viticoles et patrimoniales,
sont essentielles et attendues par les touristes,
comme en témoignent le succès d’initiatives
comme “Cheval en Caves”, spectacle équestre
organisé par la Maison Ackermann.
n n
Cette étude de terrain tend à montrer la dif-
ficulté d’un cluster non touristique à générer
un cluster touristique spécialisé, notamment
parce que ce sont “les touristes qui font les
destinations et non l’inverse(51)”. Par ailleurs,
la création d’un projet collaboratif territorial
ne peut se faire sans une véritable gouvernance.
Cette gouvernance est le pilier nécessaire,
actuellement manquant, à la construction d’un
cluster tourisme, qui intégrerait le cluster équin.
En effet, il semble difficile de stimuler un clus-
ter touristique équin indépendant : la création
d’un cluster tourisme global, alimenté par les
secteurs équins, viticoles et patrimoniaux,
semble plus probable. Un tel projet est actuel-
lement porté par la collectivité locale. Il est
ambitieux mais, si la collectivité locale y par-
vient, elle pourra promouvoir un nouveau
modèle de cluster tourisme nourri de clusters
industriels entrés dans une logique de mise en
système touristique, contribuant à dynamiser
l’activité traditionnelle de ces clusters indus-
triels, par la diversification et la diffusion de
leur rayonnement… n

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 101
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

ASSOCIER INDUSTRIE,
CULTURE ET TOURISME AU
SEIN D’UN MÊME CLUSTER
Un défi complexe
Établir des ponts entre économie, tou- JEAN-MICHEL TOBELEM
Docteur en sciences de gestion HDR,
risme et culture est un défi qui ne peut directeur d’Option Culture
< option.culture@wanadoo.fr >
être relevé qu’avec des modes inédits de

coopération et de gouvernance. Parfois, a notion de cluster est à la mode,

la culture joue le rôle de catalyseur entre

le tissu économique et la politique touris-

tique. Ailleurs, l’enjeu touristique fait appa-


L y compris dans le secteur du tou-
risme et de la culture. L’objectif
d’un cluster est de créer les condi-
tions d’une dynamique favorisant la
création de richesses et d’emplois, mais aussi
l’innovation, par des regroupements entre les
acteurs de l’économie, du tourisme et de la cul-
raître la nécessité d’une offre culturelle ture, qui, à l’échelle d’un territoire donné, favo-
risent les démarches de collaboration et de
liant monde économique et monde du tou- mutualisation. Il s’agit de rendre possible des
synergies, des transferts de compétence, des
risme. Ailleurs encore, l’émergence d’un interactions, des passerelles et des modes d’ap-
prentissage partagés entre des acteurs qui
axe économique fondé sur la valorisation s’ignorent ou ne se fréquentent guère habi-
tuellement, en prenant appui sur les notions
d’une ressource culturelle rend utile la de confiance, d’émulation et de sérendipité.
Cette “atmosphère industrielle” crée en effet
définition d’une politique touristique. des externalités positives, y compris quand ces

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JEAN-MICHEL TOBELEM

acteurs sont concurrents entre eux ou exer- Mulhouse présente les caractéristiques
cent leur activité sur des marchés différents.
Dans le domaine touristique, une destina- potentielles d’un véritable
tion s’organise rarement autour d’une seule
offre ; le territoire doit présenter une densité cluster industriel, culturel et touristique.
significative d’attractions pour retenir les visi-
teurs, une fois pris en compte les facteurs d’ac-
cessibilité, d’accueil et de services. Le succès industriel, culturel et touristique. La ville pos-
de la destination dépend de la capacité des sède, outre son musée d’Art et d’Histoire, un
acteurs à nouer des relations de travail mutuel- ensemble de musées relevant du patrimoine
lement bénéfiques, tout en conservant l’indé- technique et industriel, ensemble unique en
pendance d’entités cherchant légitimement à France : musée de l’Automobile, musée du
protéger leurs intérêts respectifs. Chemin de fer (Cité du train), musée de l’É-
Depuis une vingtaine d’années, l’idée de faire lectricité (Électropolis), musée de l’Impression
jouer au patrimoine et à la culture un rôle sur étoffes, musée du Papier peint. Faute de
moteur dans le développement des territoires vision et faute d’une réunion des acteurs autour
occupe les pouvoirs publics – depuis les “pôles d’une stratégie partagée du développement
économiques du patrimoine” (portés par la touristique, Mulhouse a pourtant échoué à ce
Datar) jusqu’aux réseaux ou aux districts cul- jour à se positionner comme la capitale fran-
turels, en passant par les “bassins patrimo- çaise du patrimoine technique et industriel –
niaux” étudiés par le ministère de la Culture. positionnement pouvant être mis en synergie
QUESTION DE MÉTHODE. Pourtant, les succès avec un tourisme de découverte économique
de ces démarches de cluster demeurent limi- s’appuyant sur les entreprises du territoire.
tés. Il n’est pas si facile de faire émerger une CAS DE FIGURE. Trois cas de figure peuvent
dimension économique du patrimoine en lien être retenus s’agissant de savoir comment tou-
avec des entreprises et des unités de produc- risme et culture peuvent s’allier au sein de clus-
tion dans les territoires. Si l’on part du postu- ters pour engendrer des retombées écono-
lat que cet objectif n’est pas inatteignable, c’est miques notables dans les territoires.
donc bien une question de méthode qui se pose. Dans la première configuration, c’est, comme
Comment faire partager une vision du déve- dans le cas de Mulhouse, la culture qui peut
loppement mobilisant à bon escient les valeurs jouer le rôle de catalyseur entre le tissu éco-
produites par des manifestations et des équi- nomique existant et la politique de dévelop-
pements culturels ? Comment définir une stra- pement touristique. Ce serait aussi le cas à
tégie de développement ne se limitant pas à la Limoges, autour d’un patrimoine allant de la
seule dimension touristique ? Comment éta- porcelaine de luxe aux céramiques industrielles
blir des formes inédites de partenariat, de de pointe, avec un pivot potentiellement repré-
coopération et de mutualisation avec des entre- senté par le musée de la Céramique. Les autres
prises ? Autant de questions auxquelles les points d’intérêt à valoriser seraient ici le centre-
approches traditionnelles de valorisation du ville et la cathédrale, mais aussi le musée des
patrimoine ne parviennent pas à répondre. Beaux-Arts, dans cette cité qui a vu naître le
L’enjeu méthodologique réside par conséquent peintre Renoir.
dans la capacité à articuler dimensions éco- Ce pourrait également être le cas à Calais,
nomique, touristique et culturelle ; autrement le musée de la Dentelle pouvant jouer le rôle de
dit, à établir des ponts entre économie, tou- vitrine de la production dentellière calaisienne
risme et culture. et de point d’attraction pour les touristes. Les
Mulhouse, par exemple, présente les carac- autres atouts seraient ici la sculpture Les
téristiques potentielles d’un véritable cluster Bourgeois de Calais (de Rodin), mais aussi les

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CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

À Lyon, un riche passé dans le secteur L’Aventure Michelin permet de capitaliser sur
l’image unique du fabricant de pneumatiques
du textile et l’importance du tissu indus- connu dans le monde entier. Une politique de
découverte économique donnant à voir des
triel dans la chimie et les textiles high- lieux de production du groupe Michelin, de
ses sous-traitants et des autres entreprises du
tech justifieraient sans doute la constitu- territoire permettrait de faire émerger une offre
touristique significative, en relation avec le
tion d’un axe fort en relation avec ce patrimoine architectural, religieux et muséal
de la capitale de l’Auvergne (sans oublier
thème, réunissant les industriels et le Vulcania et le patrimoine naturel proche).
Enfin, dans la troisième configuration, c’est
musée des Tissus et des Arts décoratifs. l’émergence d’un axe économique fondé sur
la valorisation d’une ressource culturelle qui
rend utile la définition d’une politique de déve-
sites historiques, culturels et de mémoire situés loppement touristique. À Angoulême, la pré-
dans l’environnement de la ville qui est actuel- sence d’un festival et d’un musée consacrés à la
lement, il est vrai, le théâtre de problèmes bande dessinée paraît justifier l’émergence d’un
sociaux particulièrement aigus avec la ques- axe de développement économique autour de
tion des réfugiés et des migrants. l’image (édition, audiovisuel, jeux vidéo) en
Dans la deuxième configuration, c’est l’en- relation avec les atouts touristiques du terri-
jeu touristique qui fait apparaître la nécessité toire.
d’une offre culturelle permettant d’établir un Dans l’Essonne, le projet Photopolis a pour
lien entre le monde économique et celui du ambition d’identifier un axe culturel, écono-
tourisme. mique, touristique et de recherche s’appuyant
À Toulouse, par exemple, la force de l’in- sur plusieurs éléments qui en fondent la légi-
dustrie aéronautique et l’importance des flux timité : musée français de la Photographie et
touristiques ont donné naissance à la Cité de Foire internationale de la photographie à
l’Espace, puis à une offre de découverte éco- Bièvres, présence de grandes écoles et de centres
nomique autour d’Airbus, et enfin plus récem- de recherche sur le plateau de Saclay. Au
ment à un musée de l’aéronautique départ, la demande du conseil départemental
(Aeroscopia). Par ailleurs, la Ville rose affiche portait sur l’opportunité de rénover le musée
de très nombreuses offres artistiques et cultu- de la Photographie de Bièvres. Un travail
relles, tant pérennes qu’événementielles. consistant à établir une plate-forme consen-
À Lyon, un riche passé dans le secteur du suelle de discussion entre les différentes par-
textile et l’importance du tissu industriel dans ties prenantes, réalisé par une équipe de consul-
la chimie et les textiles high-tech justifieraient tants (outre l’auteur de cet article, Sylvie
sans doute la constitution d’un axe fort en rela- Marie-Scipion et Patrick Poncet), a permis de
tion avec ce thème, réunissant les industriels faire émerger un projet présentant une confi-
et le très riche musée des Tissus et des Arts guration inédite : la réaffirmation du rôle du
décoratifs, lui-même fondé à l’origine par des musée de Bièvres, d’une part, et la création
industriels lyonnais (musée qui est toutefois d’un équipement d’un nouveau type sur le pla-
menacé de fermeture). Là encore, une offre teau de Saclay, pour tenir compte d’un envi-
artistique et culturelle de premier plan vien- ronnement scientifique, universitaire et de
drait renforcer l’attractivité du cluster. recherche unique en Europe, d’autre part. Et
Ce pourrait être enfin le cas à Clermont- tout cela s’inscrivant dans les transformations
Ferrand, où le lieu d’exposition permanente introduites dans le cadre des projets du Grand

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JEAN-MICHEL TOBELEM

Paris. Le projet Photopolis a donc désormais la Dans l’Essonne, le projet Photopolis a


capacité à devenir un marqueur du territoire,
jouant un rôle pivot autour de l’image photo- pour ambition d’identifier un axe cultu-
graphique (dans les domaines historique, artis-
tique, médical, spatial et scientifique) dans ses rel, économique, touristique et de
dimensions culturelle, sociale, éducative, tou-
ristique et économique. recherche s’appuyant sur plusieurs
POINTS ESSENTIELS. L’émergence et le déve-
loppement de clusters culturels et touristiques éléments : le musée français de la
œuvrant en relation avec le tissu économique
du territoire reposent sur plusieurs points. Photographie et la Foire internationale
Le premier est la volonté politique, qui doit
être clairement affirmée par les élus. C’est de de la photographie à Bièvres, la pré-
leur détermination que dépend la mobilisation
des ressources humaines et financières des dif- sence de grandes écoles et de centres
férents services de la collectivité (développe-
ment économique, tourisme, culture, urbanisme, de recherche sur le plateau de Saclay.
transport, aménagement, éducation…). C’est
de cette détermination que dépend également
la capacité à mobiliser des fonds de provenance La notion de cluster industriel, touristique et
externe (échelons institutionnels supérieurs, culturel incite au décloisonnement des inter-
fonds européens, contributions privées). En ventions entre professionnels de la culture, du
effet, une masse critique est nécessaire pour atti- tourisme et du développement économique,
rer des talents, lever des financements, accroître mais aussi entre organes politiques et orga-
l’attractivité du territoire et créer des emplois. nismes administratifs. Le cluster fournit un outil
Le deuxième point est la convergence des de regroupement des moyens humains, tech-
stratégies des acteurs des mondes de l’écono- niques et financiers dont dispose un territoire,
mie, du tourisme et de la culture. Cela repose sur facilitant l’accès à des financements externes
la capacité à faire émerger, dans une démarche (de la région, de l’État et de l’Union européenne).
prospective, une vision ambitieuse, attractive Elle suppose la définition de modes inédits de
et pertinente d’un projet de territoire capable coopération et de gouvernance, s’agissant de
de susciter l’adhésion des entreprises, des acteurs faire converger autour d’un objectif partagé
du tourisme, ainsi que des manifestations et les efforts d’entités n’yant ni les mêmes inté-
équipements culturels locaux, qui constituent rêts ni les mêmes finalités. Il s’agit en particu-
des facteurs de notoriété, de rayonnement et lier de rapprocher structures publiques et pri-
d’attractivité. On ajoutera à cette liste les éta- vées, organisations marchandes et non
blissements d’enseignement, les universités, les marchandes, grandes institutions et institu-
centres de recherche et les écoles spécialisées tions plus modestes.
(les écoles d’art ou de design, notamment), sans La France possède assurément la capacité à
oublier les artistes, les compagnies et les forces faire émerger des clusters culturels et touris-
créatives du territoire. tiques comportant une réelle dimension éco-
Enfin, la réussite de la démarche suppose une nomique : il reste à en faire la démonstration
parfaite maîtrise des méthodes de développe- concrète. Le défi sera ainsi de faire jouer un
ment de projets collaboratifs complexes et de rôle au tourisme et à la culture dans certains
stratégies multipartenariales innovantes, sur la des 71 pôles de compétitivité qui structurent
base d’un travail d’accompagnement et de sou- désormais la politique industrielle et la straté-
tien des acteurs de terrain. gie de croissance de notre pays. n

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CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

L’HYBRIDATION
DES CLUSTERS STATIONS
Nouvel enjeu de la diversification
des stations de sports d’hiver
Composées d’un grand nombre d’acteurs CORALIE ACHIN
Ingénieur de recherche, Irstea-DTM Grenoble
économiques et politiques, les stations < coralie.achin@irstea.fr >

de sports d’hiver peuvent être qualifiées EMMANUELLE GEORGE-MARCELPOIL


Ingénieur-chercheur
de clusters touristiques. Longtemps arti- Directrice de l’unité DTM, irstea Grenoble
< emmanuelle.george-marcelpoil@irstea.fr >
culées autour des seuls sports d’hiver,

elles doivent désormais diversifier leur éveloppées autour des sports

activité et élargir leur offre touristique,

ce qui questionne l’avenir des proximités

géographique et organisationnelle autour


D d’hiver dans le courant du
XXe siècle, les stations de sports
d’hiver ont fait l’objet de nom-
breux travaux ayant visé à carac-
tériser leur fonctionnement et, par là même,
leur niveau de performance. Délaissant l’ap-
proche originelle focalisée sur le couple “ges-
desquelles elles s’étaient construites. tionnaire de remontées mécaniques – collecti-
vités locales”, l’analyse s’est peu à peu déportée
Cette évolution produit une hybridation à l’échelle des territoires, intégrant de ce fait
les différentes parties prenantes au fonction-
des clusters en place, avec de nouveaux nement de ces stations(1), qu’elles soient héber-
geurs, restaurateurs, loueurs de matériel ou
enjeux en matière de gouvernance. encore représentant d’associations citoyennes.

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CORALIE ACHIN ET EMMANUELLE GEORGE-MARCELPOIL

Particulièrement encouragée par de nom- que privilégiait Rosenfeld(5) : la notion de clus- (1) Emmanuelle GEORGE-
breux dispositifs d’accompagnement public ter “est utilisée simplement pour représenter MARCELPOIL, “Stations de
depuis le milieu des années 2000, la diversifi- la concentration d’entreprises qui sont capables sports d’hiver : d’une logique
cation touristique des stations de sports d’hi- de créer des synergies du fait de leur proximité de filière à l’approche par
ver conduit à renouveler l’organisation tou- géographique et de leur interdépendance, même clusters”, Espaces tourisme
ristique traditionnelle. En effet, l’accent n’est si leur niveau d’emploi n’est pas évident ou et loisirs, n° 312, mai 2013.
plus uniquement porté sur l’entité stations de visible”. Au-delà, la notion de cluster a essaimé (2) Arnaud COSSON, “Le ressort
sports d’hiver : les territoires concernés sont et des formes similaires de regroupement ont comparatif comme passage
encouragés à proposer des activités spécifiques pu être identifiées. Ainsi, Torre et incontournable pour une
à même de leur permettre de s’affranchir de Zimmermann(6) recensent l’émergence des démarche de recherche sur
leur mono-activité hivernale. On observe ainsi, notions de cluster, de systèmes productifs loca- l’action en train de se faire ?”,
dans de nombreux cas, la création d’offres tou- lisés (SPL), de milieux innovateurs, de tech- contribution au colloque
ristiques mêlant tourisme et agriculture, tou- nopoles, de pôles de compétitivité, en les consi- “Comparer en sciences
risme et artisanat ou encore tourisme et indus- dérant, malgré leurs spécificités, comme le reflet sociales : une science
trie, conduisant dès lors à une hybridation et des rapports étroits entretenus entre industries inexacte”, École thématique
à une évolution des clusters touristiques en et territoires, et ce dans une logique de déve- CNRS-Pacte/LATTS/EPFL,
place. Dans cet article, nous proposons de por- loppement. Grenoble, 1er et 2 déc. 2011.
ter l’accent sur cette hybridation “en train de Ainsi, dès les années 2000, les pouvoirs (3), Michael E. PORTER,
se faire(2)”, en nous appuyant sur l’exemple de publics ont mis en place des dispositifs destinés “Clusters and the new
stations engagées dans ce processus de diver- à encourager la formalisation des regroupe- economic competition”,
sification de leurs activités, localisées dans dif- ments d’acteurs au sein de clusters et autres Harvard Business Review,
férents massifs de France métropolitaine. SPL, ou plus récemment de pôles de compéti- n° 76, 1998.
LA NOTION DE CLUSTER. Composées d’un tivité, en visant ainsi à une synergie territoria- (4) Idem.
grand nombre d’acteurs économiques spécia- lisée entre économie, recherche et formation. (5) Stuart A. ROSENFELD,
lisés et souvent indépendants ainsi que d’ac- Une action publique que certains auteurs(7) ont “Bringing business clusters
teurs politiques et d’acteurs issus de la sphère par ailleurs critiquée quant à son utilité pour les into the mainstream of
civile, les stations de sports d’hiver ont très tôt entreprises, mais qui continue malgré tout d’ir- economic development”,
fait l’objet d’une approche en termes de sys- riguer de nombreux secteurs de l’économie. European Planning Studies,
tèmes territorialisés, parmi lesquels les clus- Ainsi, loin de se limiter au monde industriel, vol. 5, n° 1,1997, cité par
ters disposent d’une place à part entière. le cluster a pénétré d’autres champs discipli- Nathalie FABRY, “Clusters de
Depuis ses premières utilisations par Michael naires. En agronomie, plusieurs analyses ont tourisme, compétitivité des
Porter(3), la notion de cluster est presque deve- conduit à l’affirmation de l’existence de sys- acteurs et attractivité des
nue un mot-valise tant le terme renvoie aujour- tèmes agroalimentaires localisés (Syal)(8), enten- territoires”, Revue
d’hui, outre ses multiples déclinaisons scienti- dus comme un ensemble “d’organisations de internationale d’intelligence
fiques relevant de différentes disciplines, à une production et de services (unités de produc- économique, vol. 1, n° 1,
notion politique – tantôt outil, tantôt incan- tion agricole, entreprises agroalimentaires, 2009.
tation en faveur du développement territorial. commerciales, de services, restauration) asso- (6) André TORRE et Jean-
Historiquement, le concept de cluster est ciées de par leurs caractéristiques et leur fonc- Benoît ZIMMERMANN, “Des
défini par Michal Porter comme une “concen- tionnement à un territoire spécifique [sur clusters aux écosystèmes
tration géographique d’entreprises et d’insti- lequel] le milieu, les produits, les hommes, leurs industriels locaux ”, Revue
tutions d’un même secteur d’activité, proches institutions, leurs savoir-faire, leurs compor- d’économie industrielle,
géographiquement, reliées entre elles et com- tements alimentaires, leurs réseaux de rela- n° 152, 2015.
plémentaires(4)”. Appliqué au domaine indus- tions, se combinent […] pour produire une (7) Philippe MARTIN, Thierry
triel, le cluster a ainsi été initialement assimilé forme d’organisation agroalimentaire à une MAYER et Florian MAYNERIS,
à la présence d’activités de grande envergure échelle spatiale donnée(9)”. “Évaluation d’une politique de
avant de progressivement bénéficier d’une lec- Au-delà, les clusters viennent également cluster en France : les
ture plus diversifiée, à l’image de l’approche expliquer des formes de regroupement entre systèmes productifs locaux”,

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CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

dans Innovation et acteurs et services touristiques. L’application qu’une approche synthétisée, les analyses des
compétitivité des régions, de la notion de cluster touristique au cas des stations en termes de clusters donnent à voir
Rapport du Conseil d’analyse stations de sports d’hiver a ainsi émergé en la complexité de leur organisation et de leurs
économique. 2008. France dans les années 1990, à la faveur des dynamiques, parmi lesquelles les choix éco-
(8) – José MUCHNIK, Denis premières difficultés et réflexions sur la per- nomiques, s’ils restent prégnants, doivent se
REQUIER-DESJARDINS, Denis formance des destinations de type stations(10). confronter aux, parfois composer avec, les aspi-
SAUTIER et Jean-Marc TOUZARD, Mobilisés comme une grille d’analyse du fonc- rations des populations locales, contributeurs
“Les systèmes tionnement des stations de sports d’hiver, les du budget communal et électeurs.
agroalimentaires localisés clusters ont permis d’identifier et de qualifier Après près de cinquante années où les sports
(Syal)”, Économie et Sociétés, les modèles de développement de ces stations d’hiver ont suffi à faire vivre les stations, dif-
n° 29, 2007. de sports d’hiver. férents facteurs conjoncturels les contraignent
– Denis REQUIER-DESJARDINS, LES STATIONS, CLUSTERS TOURISTIQUES. désormais à s’orienter vers la diversification
“L’évolution du débat sur les Considéré comme particulièrement adapté au de leurs activités. Cela conduit localement à
Syal : le regard d’un secteur touristique, le modèle du cluster a per- d’importants changements, notamment orga-
économiste”, Revue mis de mettre l’accent sur une variété d’activi- nisationnels, avec la recomposition des clus-
d’économie régionale et tés, souvent portées par de petites et moyennes ters en place.
urbaine, n° 4, 2010. structures(11). En ce sens, le cluster, en souli- LA DIVERSIFICATION, UNE NÉCESSITÉ. Les sta-
(9) CIRAD-SAD, Systèmes gnant les effets de réseau entre acteurs, renvoie tions se sont développées autour des sports
agroalimentaires localisés bien à la spécificité avérée du tourisme : “Le d’hiver, fondant alors leur fonctionnement sur
(organisations, innovations et tourisme est affaire de mise en réseau, puisque l’exploitation de la neige. Mais l’évolution des
développement local) : les touristes activent sur le territoire toute une attentes des clientèles ainsi que les conséquences
orientations et perspectives constellation de valeurs, dont l’articulation leur économiques des variations de la fréquenta-
issues de la consultation du permet de vivre une expérience de qualité. Ce tion, intensifiées par les prévisions d’évolu-
Cirad “Stratégies de sont donc les ressources touristiques, mais aussi tions climatiques, viennent bouleverser les stra-
recherche dans le domaine leur orchestration, qui sont à l’origine de l’avan- tégies préexistantes. Lancée dès le début des
de la socio-économie de tage compétitif des destinations(12).” L’analyse années 1990 et fortement incitée depuis le
l’alimentation et des de ces clusters a notamment permis de porter milieu des années 2000, la diversification appa-
industries agroalimentaires”, l’attention sur l’importance de l’ancrage de raît dans ce cadre comme l’une des voies d’évo-
1996, p. 5. l’activité dans le territoire et, plus spécifique- lution privilégiée pour les stations. En effet,
http://agritrop.cirad.fr/575624 ment, sur le jeu des proximités à l’œuvre dans alors que de nombreuses stations avaient fait
/1/dk575624.pdf ces formes de développement(13). le choix, dès la survenance des hivers sans neige
(10) Emmanuelle GEORGE- Les différentes proximités, qu’elles soient de la fin de la décennie 1990, de fiabiliser leurs
MARCELPOIL, op. cit. [note 1], géographique, organisationnelle ou cognitive, équipements par le développement des réseaux
2013. se révèlent particulièrement importantes(14) d’enneigement artificiel, l’affirmation crois-
(11) Nathalie FABRY, op. cit. quand on s’intéresse aux clusters de type sta- sante des enjeux de durabilité, parmi lesquels
[note 5], 2009. tions de sports d’hiver. En effet, les analyses la préservation des ressources naturelles, incite
(12) Cécile CLERGEAU et ont permis d’élargir une lecture jusqu’alors désormais les stations à rechercher de nou-
Philippe VIOLIER, “Les enjeux focalisée sur l’acteur de remontées mécaniques, velles voies de développement. Ainsi, le conseil
particuliers des clusters de acteur central du fonctionnement et de l’orga- régional de Rhône-Alpes a-t-il proposé, dans la
tourisme”, Espaces tourisme nisation d’une station, en mettant l’accent sur sixième orientation de sa stratégie montagne,
et loisirs, n° 312, mai 2013. les nombreux acteurs parties prenantes d’une de “faire de Rhône-Alpes une région de mon-
(13) Nathalie FABRY et Sylvain même destination, déployant des stratégies tagne de référence en matière de tourisme
ZEGHNI, “Cluster tourisme du potentiellement divergentes. De même, les tra- durable, condition d’une pérennité et d’une
Val d’Europe : l’ambition de vaux ont permis de mettre en débat les formes compétitivité de l’activité touristique(16)”.
l’excellence”, Espaces variées de pilotage et de performance des sta- Ces différentes préoccupations (évolutions
tourisme et loisirs, n° 312, tions, articulées entre intérêt général et logiques conjoncturelles et enjeux de durabilité) contri-
mai 2013. commerciales et financières(15). Finalement, plus buent à faire de la diversification une des stra-

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CORALIE ACHIN ET EMMANUELLE GEORGE-MARCELPOIL

tégies privilégiées pour les stations de sports Les clusters stations doivent
d’hiver. Pouvant être entendue comme l’une
des modalités de l’adaptation, la diversifica- leur réussite à la proximité
tion suppose de proposer, en complément, voire
en remplacement, de l’activité hivernale de géographique de leurs acteurs et
sports d’hiver une offre touristique élargie,
s’affranchissant de la dépendance exclusive à aux relations étroites que ceux-ci ont
l’égard des remontées mécaniques. Pour autant,
la diversification ne conduit pas à s’extraire nouées ; la diversification bouleverse
radicalement de ce qui fonde, aujourd’hui
encore, l’attractivité des stations et plus large- les modalités d’organisation et impose
ment celle des territoires de montagne. Dès
lors, elle peut se définir comme “tout proces- de définir de nouveaux équilibres.
sus visant à s’éloigner des stratégies de spécia-
lisation économique des territoires de mon-
tagne autour de l’activité touristique de ski tivité touristique en imposant une évolution (14) Coralie ACHIN, La
alpin et pouvant entraîner soit la valorisation des clusters en place. Gouvernance de la
d’autres activités touristiques, d’autres pra- L’ÉLARGISSEMENT, UN ENJEU DE TAILLE. diversification comme enjeu
tiques ou d’autres ressources, en hiver ou Traditionnellement structurés autour de l’opé- de l’adaptation des stations
durant les autres saisons (diversification tou- rateur de remontées mécaniques, de l’autorité de moyenne montagne :
ristique), soit la (ré)intégration autour de l’ac- organisatrice du service public des remontées l’analyse des stations de la
tivité touristique existante d’autres secteurs mécaniques (commune, intercommunalité ou Bresse, du Dévoluy et du
économiques, préexistants ou non (diversifi- conseil départemental) et de l’office de tou- Sancy, thèse de doctorat en
cation de l’économie)(17)”. risme, les clusters stations sont amenés à évo- sciences du territoire,
Principalement questionnée sous l’angle de luer, à se recomposer du fait de la diversifica- université Grenoble-Alpes,
la nature des activités pouvant être dévelop- tion. L’enjeu est de taille. En effet, les clusters 2015.
pées pour enrichir le “catalogue” de l’offre, la doivent leur fonctionnement (et leur réussite) (15) Françoise GERBAUX et
diversification interroge également les moda- à la proximité géographique de leurs acteurs Emmanuelle MARCELPOIL,
lités de sa mise en œuvre dans les territoires. et aux relations étroites que ceux-ci ont nouées ; “Gouvernance des stations
En effet, évoquer l’élargissement de la palette la mise en œuvre de la diversification boule- de montagne en France : les
des produits touristiques proposés suppose verse les modalités d’organisation et impose spécificités du partenariat
l’intervention de “nouveaux acteurs” suscep- de définir de nouveaux équilibres. public-privé”, Revue de
tibles de porter ces activités. De la même Entendue comme “la distance qui sépare des géographie alpine, vol. 94,
manière, la valorisation de ressources natu- agents économiques, exprimée en coût ou en n°1, 2006.
relles ou culturelles suppose de s’éloigner de temps, dépendante des infrastructures et ser- (16) CONSEIL RÉGIONAL RHÔNE-
la proximité immédiate des domaines skiables. vices de transport(18)”, la proximité géogra- ALPES, Contrats de stations
Par conséquent, l’échelle spatiale qui sert de phique apparaît ainsi particulièrement ques- durables 2007-2013, 2007.
support à l’activité touristique s’assimile bien tionnée. L’élargissement des contours du (17) Coralie ACHIN, op. cit.
davantage à un “territoire” qu’à une station. territoire de projet(19) a été fortement incité, [note 14], 2015.
Loin d’être anodines, ces évolutions appellent voire contraint, par les différents dispositifs (18) Alain RALLET, “L’économie
les communes et les intercommunalités concer- d’accompagnement public mis en œuvre ces de proximité, propos
nées à renouveler leur organisation locale afin dernières années par les commissariats de mas- d’étape”, dans André TORRE
de mettre en œuvre les opérations d’aména- sif, les conseils régionaux ou départementaux (dir.), Le Local à l’épreuve de
gement touristique. Cependant, au-delà du (voir, par exemple, les contrats de stations l’économie spatiale :
seul renouvellement institutionnel local, la mise durables de Rhône-Alpes ou les pôles touris- agriculture, environnement,
en œuvre de la diversification impacte les tiques pyrénéens), ainsi que par les récentes espaces ruraux, Inra éditions.
acteurs économiques parties prenantes de l’ac- réformes territoriales. De ce fait, une place de 2002.

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CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

premier plan est conférée à des intercommu- et évoluer dans des secteurs d’activité aux réfé-
nalités aux contours sans cesse élargis. La com- rentiels parfois divergents.
munauté de communes du Sancy illustre ces HYBRIDATION DES CLUSTERS STATIONS.
questionnements. Créée le 1er janvier 2000 par L’élargissement des contours du territoire tou-
huit communes, une succession d’extensions ristique tout comme la recomposition du sys-
en fin d’année 2000, en 2009 et en 2012 a fina- tème d’acteurs constituent, comme nous
lement porté à seize le nombre de communes l’avons vu, des conséquences du processus de
membres. Réparties de part et d’autre du Puy mise en œuvre de la diversification : la structure
de Sancy, les liaisons entre ces communes sont même des clusters stations originels est donc
loin d’être évidentes, notamment en période impactée. Loin de conduire à une uniformité
hivernale, ce qui limite d’autant les relations des schémas organisationnels renouvelés, cette
entre les acteurs prenant part au même projet évolution produit une hybridation des clusters
touristique. en place. Cette dernière dépend tout autant
Au-delà de ces seules contraintes géogra- des activités touristiques valorisées (affran-
phiques, le système d’acteurs est lui aussi voué chissement de la valorisation des seules acti-
à évoluer. Les proximités cognitives et organi- vités sportives) que des secteurs d’activité
sationnelles (à savoir, la représentation qu’ont concernés. Afin de mieux comprendre ces évo-
les acteurs de ce qu’ils doivent faire ensemble, lutions et ces mutations, nous proposons de
les relations informelles(20) qu’ils développent revenir quelques instants sur les choix de diver-
et les relations formalisées et finalisées qui les sification réalisés par différentes stations de
lient(21)) sont mises à l’épreuve avec l’arrivée de sports d’hiver, pour mettre en évidence la plu-
nouveaux acteurs. Afin de ne pas disparaître, ralité et la richesse des options disponibles.
(19) Daniel BEHAR, “Les ce système d’acteurs doit nécessairement évo- Certaines stations optent pour la mise en
nouveaux territoires de luer, en tâchant de combiner au mieux des place d’une diversification structurée autour
l’action publique”, dans visions de l’activité touristique parfois diver- de produits leaders, correspondant à la réali-
Dominique PAGÈS et Nicolas gentes – des débats intenses entre aménageurs sation d’équipements structurants, à l’image
PÉLISSIER (dir.), Territoires sous touristiques et protecteurs de l’environnement des centres aqua-balnéo-thermo-ludiques (sta-
influence (t. 1), L’Harmattan. s’observent ainsi de manière récurrente dans tions de Montgenèvre ou des Saisies) ou des
2000. les territoires – et en élargissant également les centres sportifs (Superdévoluy ou Orcières-
(20) Damien TALBOT, instances de réflexion et de décision, pilotes Merlette), pour ne citer que quelques exemples.
“L’approche par la proximité : de la stratégie touristique et donc de la diver- Ces produits leaders constituent les pôles d’at-
quelques hypothèses et sification. Si nécessaire soit-elle, cette évolu- tractivité de ces nouvelles destinations touris-
éléments de définitions”, tion n’est pas sans se heurter localement à des tiques de montagne diversifiées. Par ce choix de
contribution présentée à la difficultés d’intensité variables. Tout d’abord, diversification, le modèle originel n’est pas
XVIIIe Conférence de l’AIMS, l’implication et la mobilisation des acteurs remis en question : l’attractivité de la station ou
Grenoble, 2-5 juin 2009. sous-entendent que soient dépassée la forte du territoire reste liée à la valorisation d’un
(21) Emmanuelle MARCELPOIL individualité de ces professions spécifiques et tourisme sportif ; le cluster renouvelé demeure
et Vincent BOUDIÈRES, saisonnières. Elle suppose également que les focalisé autour d’un faible nombre d’acteurs
“Gouvernance touristique des instances existantes acceptent de renouveler économiques ou politiques, piliers de ces infra-
grandes stations et durabilité. leurs modes de fonctionnement, au risque de structures lourdes et leaders économiques de la
Une lecture en termes de remettre en jeu un leadership préalablement destination touristique.
proximité”, Développement institué. Enfin, si la recomposition des sys- Ailleurs, d’autres formes de tourisme peu-
durable et territoires. tèmes d’acteurs semble conditionnée par l’in- vent être mises en avant : tourisme doux ou
Économie, géographie, tégration des nouveaux acteurs, elle peut, dans tourisme expérientiel s’affirment aujourd’hui
politique, droit, sociologie certaines configurations, être d’autant moins comme des solutions alternatives au modèle
(Dossier 7 : Proximité et évidente que ces acteurs pourront n’avoir du “tout sport”, tandis que des séjours de bien-
environnement), 2006. aucun lien particulier avec l’activité touristique être ou des séjours structurés autour de grandes

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CORALIE ACHIN ET EMMANUELLE GEORGE-MARCELPOIL

itinérances se multiplient dans les brochures La question qui se pose aujourd’hui est
touristiques. Cela conduit les clusters en place
à s’élargir pour accueillir d’autres acteurs, par bien celle de la capacité des territoires
nature fortement indépendants.
Enfin, certains territoires de montagne s’en- à poursuivre le processus de diversifi-
gagent dans une mise en tourisme d’autres sec-
teurs économiques. Agritourisme, tourisme cation en cours, et avec quels impacts.
artisanal ou encore tourisme industriel s’invi-
tent peu à peu au cœur des stratégies touris-
tiques. On peut citer la Route des savoir-faire maires comme secondaires. Ainsi, quel sera
et des sites culturels de Chartreuse, mise en l’avenir de ces nouvelles structures organisa-
réseau par l’action du parc naturel régional tionnelles ? Comment les pouvoirs publics, qui
éponyme et constituant un itinéraire rassem- soutiennent depuis maintenant de nombreuses
blant trente et un agriculteurs, artisans et sites années les stations, accompagneront-ils ces
culturels ayant accepté d’ouvrir la porte de nouvelles tendances dans un contexte de ter-
leur exploitation ou atelier aux touristes. Plus ritorialisation de leurs actions et de raréfac-
au nord, dans les Vosges, les acteurs de la filière tion des moyens financiers ? Avec la mise en
textile, particulièrement implantée au début œuvre de la deuxième, voire la troisième, géné-
du XXe siècle, réfléchissent, après que celle-ci ration de dispositifs d’accompagnement, les
a traversé d’importantes crises, à donner de premières appropriations par les acteurs locaux
nouvelles couleurs à leur activité en tirant parti et les territoires apparaissent.
du tourisme, “sauveur du massif” au dire de Cependant, les évolutions actuelles, qui ten-
certains des acteurs concernés. Ici, il ne s’agit dent à conférer une place sans cesse plus impor-
plus seulement de recomposer un cluster, mais tante aux activités nouvellement touristiques,
d’hybrider des clusters de secteurs différents. vont nécessiter de reprendre, parfois de zéro,
n n le travail de sensibilisation et d’appropriation
Une dizaine d’années après les premières des acteurs locaux. Dès lors, nous ne pouvons
mises en œuvre de la diversification, les sta- que porter en pleine lumière le rôle des asso-
tions de sports d’hiver ainsi que leurs terri- ciations et institutions “intermédiaires” (22) Philippe BOURDEAU,
toires d’ancrage ont donc vu leur gouvernance (chambres consulaires, associations de com- “De l’après-ski à l’après-
se renouveler. Supposant une recomposition merçants locales…) dans le renforcement des tourisme, une figure de
des clusters en place, celle-ci a commencé à différentes proximités que nous avons précé- transition pour les Alpes ?”,
intégrer dans les différents cercles d’échanges, demment évoquées et dans l’accompagnement Revue de géographie alpine,
formels comme informels, les acteurs porteurs de la naissance de clusters montagnards. n vol. 97, n° 3, 2009.
de cette diversification. Les acteurs touristiques
du Dévoluy (Alpes) sont, par exemple, conviés
à prendre part à différents comités de pilotage
thématiques constitués en amont de chacun
des projets touristiques.
Pourtant, la question qui se pose aujour-
d’hui est bien celle de la capacité des territoires
à poursuivre le processus de diversification en
cours, et avec quels impacts. Dans l’esprit des
© Aurélien Antoine

différents travaux évoquant l’avènement d’une


période de post-tourisme(22), certains territoires
élargissent leur vision du tourisme et s’enga-
gent dans la mise en tourisme des secteurs pri-

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 111
CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

ENJEUX ET DIFFICULTÉS
DE L’INTERCLUSTERING LOCAL
L’exemple du Pays basque
Le Pays basque, qui compte six clusters CORINNE CERVEAUX
Responsable du cluster Goazen
sectoriels (glisse, agroalimentaire, tou- CCI Bayonne - Pays basque
< c.cerveaux@bayonne.cci.fr >
risme, santé, création et communica-

tion, numérique) a expérimenté l’inter- e tourisme est une activité de ser-

clustering et a tiré quelques leçons de

ces dynamiques de proximité. Tout

d’abord, il apparaît que la coopération


L vices dont le produit final est l’ex-
périence vécue. Le touriste en est
lui-même le créateur, le producteur
et le consommateur. Il choisit, ou
pas, de consommer les produits et services qui
composent la valeur de son séjour sur un péri-
mètre géographique donné.
entre clusters est forcément limitée à Ainsi, la consommation d’un panier de biens
et de services territorialisés amène les acteurs
des projets d’une portée relativement économiques du tourisme, et ceux des secteurs
connexes au tourisme, à être dépendants les
limitée, tels que le partage de ressources uns des autres pour relever des défis territo-
riaux (accessibilité et mobilité, entretien des
ou de compétences, l’échange de ser- espaces, cohésion entre les pôles d’activités,
emploi et formation…) et contribuer à l’image
vices, la mutualisation des achats… et à la qualité globale de la destination. Par
conséquent, les entreprises et leurs réseaux doi-
Ensuite, cette coopération demande vent faire évoluer leur posture, traditionnelle-
ment individualiste, pour construire des
beaucoup d’efforts d’animation, pour démarches partenariales gagnant-gagnant.
Dans un contexte de rareté des ressources
des retombées parfois limitées. et de concurrence accrue, certains territoires

112 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
CORINNE CERVEAUX

structurent leurs principales acti-


vités économiques en clusters Les clusters du Pays basque
locaux. L’objectif est d’amener les
entreprises d’une même filière à
s’organiser pour relever ensemble Eurosima. Sports de glisse // Aquitaine // créé en 2005
les enjeux de leur secteur, pour
mettre en œuvre des dispositifs et Uztartu. Agroalimentaire // Pays basque // créé en 2008
des actions et pour optimiser l’uti-
lisation des moyens disponibles. Goazen. Tourisme // Pays basque // créé en 2008
La performance d’un cluster est
mesurée par la densité des colla- Osasuna. Santé // Pays basque // créé en 2012
borations entre les membres du
réseau et par la capacité de ce clus- Silographic. Entreprises créatives et de communication // Aquitaine // créé en 2010
ter à répondre aux enjeux de son
écosystème. Son fonctionnement Pays basque digital. Entreprises numériques // Pays basque // créé en 2015
est dirigé par les entreprises et pour
elles ; son action est donc princi-
palement tournée vers les enjeux et les pro- landaises et basques, alors que les activités du
blématiques du réseau. cluster du tourisme Goazen porte sur la desti-
Les politiques nationales et européennes inci- nation Pays basque (soit la moitié du départe-
tent désormais les clusters à coopérer entre ment des Pyrénées-Atlantiques). Cette diffé-
eux. Comment le tourisme peut-il prendre part rence de périmètre peut exclure des membres
à cette dynamique ? Avec quels secteurs et sur sur un certain nombre d’actions ou de dispo-
quels champs d’application est-il pertinent de sitifs, notamment lorsque ceux-ci sont financés
lancer des partenariats ? Dans quel but ? par des fonds publics locaux.
Comment les créer et les développer ? Quelles Chaque cluster ayant sa propre feuille de
sont les conditions pour atteindre une efficacité route, la coopération entre les clusters ne prend
opérationnelle ? pas son fondement dans des problématiques
Le Pays basque, avec ses six clusters sectoriels identiques mais dans la recherche d’objectifs
(glisse, agroalimentaire, tourisme, santé, créa- communs.
tion et communication, numérique) a expéri- Par exemple, le développement de circuit
menté l’interclustering et tiré quelques leçons court entre les secteurs de l’agroalimentaire et
de ces dynamiques de proximité. de la restauration peut avoir pour objectif com-
L’interclustering est une forme de collabo- mun le développement d’une économie circu-
ration qui peut être mise en œuvre entre des laire sur le territoire pour les deux clusters
clusters d’un même secteur économique ou concernés. Pour le producteur agroalimentaire,
entre des clusters de filières complémentaires. cette action répond à la volonté de réduire le
Pour les grappes d’entreprises, cette forme d’al- nombre des intermédiaires et les coûts de dis-
liance stratégique s’appuie sur la proximité tribution tandis que, pour le restaurateur, il
géographique et s’apparente à une forme de s’agit de valoriser son ancrage territorial et de
système de production locale qui vise la valo- répondre aux attentes du consommateur en
risation des biens, des services et des entités matière de traçabilité du produit. Pour le ter-
économiques d’un même territoire. ritoire, la coopération de ces deux secteurs
Cependant, le périmètre regroupant les répond à des enjeux environnementaux,
acteurs de la chaîne de valeur peut varier très sociaux et de développement économique.
significativement d’un cluster à l’autre. Ainsi, Les objectifs communs peuvent être de plu-
le cluster de la glisse Eurosima couvre les côtes sieurs ordres. Par exemple :

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CLUSTERS, L’ENJEU DU DÉCLOISONNEMENT

– concevoir de nouvelles idées, technologies ou nal l’image territoriale et à développer une


innovation organisationnelle. La mise en place signature porteuse d’une qualité territoriale.
du Barter Business, au Pays basque, favorise À travers une série d’engagements consignés
la constitution d’une communauté d’affaires dans une charte de responsabilités sociétale et
entre 77 entreprises sur le plan local, via territoriale, cette marque permet aux entre-
l’échange de biens ou de services sans moné- prises signataires d’engager des démarches col-
tisation (facturation par compensation). À titre lectives alliant le tourisme et d’autres secteurs
d’exemple, cela a permis à une agence de d’activité. De telles démarches permettent la
voyages de bénéficier de référencement sur création de richesses et de valeur ajoutée locale,
internet en échange d’un voyage d’étude pour le renforcement de l’emploi, l’innovation et le
une agence web. Une autre application inter- développement durable…
sectorielle est la réalisation du terminal mobile – réaliser des profits, diminuer les coûts. La
et interactif Techvie, portée par le cluster mutualisation des achats permet à de très
Aqui O Thermes, cluster thermal aquitain, et petites entreprises du cluster Goazen d’amé-
développé par trois sociétés de l’économie liorer leur rentabilité en faisant des économies
numérique. Cette application vise à accompa- qui, selon les familles de produits, peuvent aller
gner les curistes et leurs accompagnants tout de 5 à 30 % du montant de leurs achats. Elle
au long de leur séjour en couvrant les aspects leur permet aussi d’accéder, dans des condi-
santé, bien-être et tourisme. tions au moins aussi avantageuses que celles
– partager des ressources ou des compétences. distribuées par des réseaux nationaux, à cer-
Le groupement d’employeurs Pays basque tains biens et services locaux.
Emploi réunit 350 entreprises qui partagent En résumé, à partir des exemples précédents,
380 salariés par mois. Ce groupement est struc- nous pouvons classer les coopérations entre le
turé autour de plusieurs branches d’activités tourisme et d’autres secteurs d’activités en trois
(agroalimentaire, santé, BTP, tourisme…) et catégories :
pérennise l’emploi local en permettant le por- – la conquête d’une communauté de marchés
tage salarial entre différents secteurs écono- (marketing territorial, action promotionnelle
miques. et dispositif d’accueil commun à l’artisanat d’art,
– bénéficier d’une assistance ou du soutien à l’agroalimentaire, au commerce…) ;
d’autres partenaires. En 2013, encadré par la – la mise en place de dispositifs répondant aux
signature d’une convention entre l’État et la enjeux territoriaux (démarche qualité, forma-
Maison de l’emploi du Pays basque, il a été tion, gestion des ressources humaines…) ;
mis en place un programme de formations – la réalisation de plans d’action visant la per-
(Adec) à l’intention des salariés des cinq clus- formance économique (mutualisation des
ters s’inscrivant dans des objectifs de gestion achats, barter – échange de biens ou services
prévisionnelle des emplois et des compétences. entre entreprises, innovation technologique...).
– progresser dans la qualité du produit ou du Les clusters sont aussi des organisations qui
service. Le programme High Hospitality permettent à des entreprises œuvrant dans des
Academy développé par CCI France pour des chaînes de valeur complémentaires de construire
entreprises du tourisme et du commerce vise un message partagé et de le porter vers des pro-
à améliorer l’accueil touristique par la forma- tagonistes publics en vue de la mise en œuvre de
tion et la sensibilisation aux gestes d’accueil stratégies territoriales (conseil de développe-
des différentes clientèles. ment ou conseil des élus, contrat territorial,
– augmenter l’attractivité et l’image territoriale. contrat d’objectifs multisectoriels…).
Le Pays basque porte la marque Biarritz-Pays Nous ne pouvons aborder la dynamique entre
basque. Cette marque est un bien commun qui des filières connexes sans définir la notion de
vise à faire rayonner à un niveau internatio- gagnant-gagnant. Il ne s’agit pas de rechercher

114 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
CORINNE CERVEAUX

le meilleur compromis de partage des gains, Le cluster Goazen


mais de trouver un accord qui augmente les
gains de chacun. Ce résultat ne peut être atteint
sans conditions et sans méthodes. L’intensité
du projet collaboratif et son résultat dépendent
de la conjonction de plusieurs facteurs :
D epuis 2008, le cluster Goazen est un espace col-
laboratif entre entreprises du tourisme basque
dont la vocation est d’améliorer la compétitivité éco-
– le niveau de maturité des clusters. C’est seu- nomique du secteur, d’anticiper les mutations, de
lement après avoir collaboré dans leur propre consolider et de professionnaliser l’offre et de travailler
secteur que les adhérents peuvent envisager des en faveur d’un développement touristique respec-
relations croisées avec des univers différents ; tueux des valeurs et de la culture du Pays basque. Ce
– les moyens d’animation mobilisés. Les clus- réseau permet aux entreprises de : prendre “leur”
ters sont souvent déficitaires en moyens finan- place aux côtés des autres ; mutualiser des moyens
ciers et humains. Développer des projets croisés et des outils ; porter une stratégie et des messages
demande des ressources supplémentaires pour collectifs vers les décideurs publics. Son action a
chacune des parties prenantes, mais aussi du permis, au fil des ans :
temps d’animation additionnel pour le pilote – la mise en place et le fonctionnement de plusieurs
du projet. Cette surcharge de travail doit être dispositifs :
estimée et programmée à sa juste mesure, dans . un groupement d’employeurs du tourisme compre-
une temporalité possible pour chacun ; nant 48 entreprises ;
– la concordance des types d’entreprises mobi- . un programme Adec territorial ayant abouti à la
lisées. La taille des entreprises et la saisonna- mise en œuvre de plus de 70 sessions de formation
lité de leur activité doivent être complémen- à coût zéro pour les entreprises ;
taires ; . l’organisation de sept éditions des week-ends “Je
– l’accord sur l’ambition du projet. Le pro- visite mon Pays basque” pour permettre aux habi-
gramme d’action, les messages et moyens de tants de devenir prescripteurs de l’offre touristique
communication, le rôle du chef de file, la contri- auprès de leurs proches ;
bution de chacun dans le projet, tant sur le . une mutualisation des achats non stratégiques pour
plan technique que sur le plan financier, doivent faire des économies tout en privilégiant les achats
être définis préalablement ; locaux pour plus d’une cinquantaine d’entreprises ;
– la confiance réciproque des responsables de . la mise en place d’un barter qui permet des
clusters et leur volonté de mettre en œuvre un échanges non monétisés de biens et de services
projet commun. C’est une condition essentielle. entre entreprises ;
L’ensemble de ces conditions est difficile à – l’organisation de rencontres entre les professionnels,
réunir pour réussir des partenariats transver- comme le Forum annuel du cluster Goazen ou enco-
saux ambitieux. C’est pourquoi, au-delà des re, en 2015, les trois rencontres transfrontalières des
volontés et des incitations, les projets collabo- entreprises du tourisme pour favoriser les coopérations
ratifs entre les grappes d’entreprises connexes dans le cadre de Donostia - San Sebastián 2016,
du tourisme et les filières touristiques du Pays capitale européenne de la culture ;
basque sont délicats à mener à terme. Que ce – la prise en compte de l’avis des professionnels par
soit sur le projet de “marque territoriale”, sur les institutionnels sur des sujets structurants, comme la
celui de l’Adec ou du barter, les résultats obte- ligne aérienne avec Roissy, la marque territoriale ou le
nus le sont au prix de la mobilisation de beau- calcul d’itinéraires en transports en commun. Les mes-
coup d’énergie, grâce à la proximité relation- sages des professionnels ont été entendus : nous
nelle entre les directeurs de clusters et à leur allons être connectés au hub parisien, nous travaillons
engagement personnel. Pour certaines de ces à la mise en place de la marque Biarritz-Pays basque,
actions, le rapport coûts mobilisés/retombées et le calculateur Transfermuga informe les usagers sur
obtenues est souvent déficitaire. n l’offre de transport public et privé.

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 115
MARCHÉS PUBLICS, DSP

AVIS DE CONCESSION
COMMUNAUTÉ URBAINE DU GRAND-NANCY
-------------

DSP CONCESSION POUR LA CONCEPTION ARCHITECTURALE ET TECHNIQUE


(SUR LA BASE DU PROGRAMME FOURNI), LA RÉALISATION ET L’EXPLOITATION
DE GRAND NANCY THERMAL, CENTRE AQUATIQUE, THERMAL ET DE BIEN-ÊTRE

Cet avis est couvert par la directive : Communauté urbaine du Grand Nancy, jusque dans les années 1930, constitue un
2014/23/UE contact : Direction Assistance juridique - lieu emblématique de la pratique aquatique
Commande publique, des grands nancéiens. Le Grand Nancy
SECTION I : POUVOIR ADJUDICATEUR / 22-24 viaduc Kennedy - CO n°80036, développe minutieusement, depuis 10 ans,
ENTITÉ ADJUDICATRICE F - 54035 Nancy, un projet d'aménagement du site. Outre la
Tél : +33 0383918365, réhabilitation et la construction de bassins
I.1) Nom et adresses courriel : marches@grand-nancy.org pour les pratiques de sport et de loisirs, le
Communauté Urbaine du Grand-Nancy, Fax : +33 0383918489, Grand Nancy prévoit d'y implanter un nouvel
22-24 Viaduc Kennedy - CO n°80036, adresse internet : établissement thermal, un vaste ensemble de
F -54035 Nancy Cedex, https://marchespublics.grandnancy.org bien-être de type spa et un espace innovant
Tél : +33 0383918365, adresse du profil d'acheteur : consacré au sport et à la santé. Le centre
courriel : marches@grand-nancy.org https://marchespublics.grand-nancy.org sera pourvu de stationnements (450 places
Fax : +33 0383918489 code NUTS : FR411 dont 350 souterraines), d'un restaurant, d'un
Code NUTS : FR411 commerce pour des produits dérivés ou liés à
Adresse(s) internet : I.4) Type de pouvoir adjudicateur : l'activité du centre et d'un espace vert
Adresse principale : Autre : Etablissement public de coopération d'environ 12 000 m 2.
http://marchespublics.grand-nancy.org intercommunale. Travaux estimés : 51 Meuro(s) HT,
CA annuel de 8 à 10 Meuro(s) HT.
I.3) Communication : I.5) Activité principale : Le programme détaillé du projet Grand Nancy
Les documents du marché sont disponibles Services généraux des administrations Thermal est consultable via le lien suivant :
gratuitement en accès direct non restreint et publiques. https://marchespublics.grand-nancy.org
complet, à l'adresse : II.1.5) Valeur totale estimée :
http://marchespublics.grand-nancy.org SECTION II : OBJET Valeur hors TVA : 270000000 euros
Adresse à laquelle des informations II.1.6) Information sur les lots :
complémentaires peuvent être obtenues : II.1) Étendue du marché Ce marché est divisé en lots : non.
Communauté urbaine du grand Nancy, II.1.1) Intitulé : DSP concession pour la
contact : Service Chauffage Urbain - Grand conception architecturale et technique (sur la II.2) Description
Nancy Thermal, 7, rue Chalnot, base du programme fourni), la réalisation et II.2.1) Intitulé
F - 54035 Nancy cedex, l'exploitation de Grand Nancy Thermal, centre II.2.2) Code(s) CPV additionnel(s) :
courriel : patrice.huss@grand-nancy.org aquatique, thermal et de bien-être 45212212 - 63712400
adresse internet : http://grand-nancy.org Numéro de référence : 2016-CU-S066 II.2.3) Lieu d'exécution :
code NUTS : FR411 II.1.2) Code CPV principal : 98332000 Code NUTS : FR411
Les offres ou les demandes de participation II.1.3) Type de marché : Services. II.2.4) Description des prestations :
doivent être envoyées : par voie électronique II.1.4) Description succincte : Délégation de Service Public de type
via : Le site de Grand Nancy Thermal (3 piscines, concession pour la conception architecturale
https://marchespublics.grand-nancy.org 300 000 entrées /an), établissement thermal et technique (sur la base du programme

116 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
fourni), la construction/réhabilitation et aux art. 20 et 21, sont exacts. III.2) Conditions liées à la concession
l'exploitation de Grand Nancy Thermal, centre 3)Certificats ou attestation sur l'honneur III.2.1) Information relative à la profession :
aquatique, thermal et de bien-être justifiant que le candidat a satisfait aux La prestation est réservée à une profession
II.2.5) Critères d'attribution : obligations fiscales et sociales. déterminée.
La concession est attribuée sur la base des 4)Si le candidat est en procédure de III.2.2) Conditions d'exécution de la
critères énoncés dans les documents du sauvegarde, redressement ou liquidation concession :
marché. judiciaire, la copie du ou des jugements Sur la base du programme cité en II.1.4., le
II.2.6) Valeur estimée : prononcés à cet effet (ou équivalent). concessionnaire sera chargé de concevoir,
Valeur hors TVA : 270000000 euros 5)Justificatif datant de moins de 3 mois de financer et réaliser l’ensemble des travaux de
II.2.7) Durée de la concession : l'inscription au RCS ou équivalent. construction/réhabilitation du site, puis de
Durée en mois : 360 6)Pouvoirs de la personne habilitée à gérer le service dans toutes ses composantes
II.2.13) Information sur les fonds de l'Union engager le candidat.En cas de groupement, pendant la durée du contrat fixée à 30 ans. Le
européenne : Le contrat s'inscrit dans un chaque membre concessionnaire supportera toutes les charges
projet/programme financé par des fonds de transmet l'ensemble des pièces demandées du service, y compris le financement des
l'Union européenne : non. ci-dessus travaux de construction et de réhabilitation et
II.2.14) Informations complémentaires : III.1.2) Capacité économique et financière : percevra directement les recettes auprès des
Le site de 3,7 ha (3 piscines, 2 olympiques) Liste et description succincte des critères de usagers. Toutefois, compte tenu du fait que le
implanté dans une métropole de 260 000 sélection, indication des informations et Grand Nancy imposera des contraintes pour
hab est adossé à un parc dans un quartier documents requis : Le candidat est tenu de certains tarifs et certaines modalités d accueil,
historique. Les équipements aquatiques fournir, à l’appui de sa candidature, les le Grand Nancy versera une subvention de
couverts, construits début XX e, présentent renseignements et formalités nécessaires compensation. Le concessionnaire disposera
une valeur architecturale forte. Les 2 piscines pour évaluer s’il dispose des capacités d’un nouveau forage (mis en service en
historiques sont alimentées en eau thermale économiques et financières requises. Une 2010).
(autorisation d'exploiter l'eau minérale à des déclaration sur l’honneur concernant, d’une III.2.3) Informations sur les membres du
fins thérapeutiques en 2014) depuis plus part, le chiffre d’affaires global et, d’autre personnel responsables de l'exécution de la
d'un siècle. part, s il y a lieu, le chiffre d’affaires concession
concernant les prestations similaires à celles III.2.4) Marché éligible au MPS
SECTION III : RENSEIGNEMENTS auxquelles se réfère le présent avis réalisées La transmission et la vérification des
D’ORDRE JURIDIQUE, ÉCONOMIQUE, au cours des 3 derniers exercices. Les bilans, documents de candidatures peut être
FINANCIER ET TECHNIQUE comptes de résultat et annexes ou effectuée par le dispositif Marché public
documents équivalents, des trois derniers simplifié sur présentation du numéro de
III.1) Conditions de participation exercices (ou des seuls exercices clos si la SIRET : non.
III.1.1) Habilitation à exercer l'activité date de création de l’entreprise est inférieure
professionnelle, y compris exigences relatives à trois ans) SECTION IV : PROCÉDURE
à l'inscription au registre du commerce ou de III.1.3) Capacité technique et
la profession : Liste et description succincte professionnelle : IV.1) Description
des conditions : Liste et description succincte des critères de IV.1.8) Information concernant l'accord sur les
1)DC1. sélection, indication des informations et marchés publics (AMP) :
2)Déclaration sur l'honneur par laquelle le documents requis : Le candidat produira tous Le marché est couvert par l'accord sur les
candidat indique qu'il ne fait l'objet d'aucune les documents ou références permettant d marchés publics :
exclusion de la participation à la procédure établir ses capacités techniques,
de passation des contrats de concession professionnelles, économiques et financières IV.2) Renseignements d’ordre
prévue par l'ord. du 29/01/2016 en vue de garantir son aptitude à exercer les administratif
(art.39,40,42) et que les renseignements et différentes activités objet de la présente IV.2.2) Date limite de remise des candidatures
documents relatifs à ses capacités et à ses procédure. ou de réception des offres :
aptitudes, exigés en application de l'ord. du III.1.5) Informations sur les concessions 09/06/2016 à 16 h 00
29/01/16 (art.45) dans les conditions fixées réservés IV.2.4) Langue(s) pouvant être utilisée(s) dans

M A I - J U I N 2 0 1 6 • E S PA C E S 3 3 0 117
MARCHÉS PUBLICS, DSP

l'offre ou la demande de participation : entités tierces, les pièces citées aux points courriel : greffe.tanancy@juradm.fr
Français. III.1.1 à III.1.3 seront communiquées par Fax : +33 0383174350,
chaque entité. Pour justifier de ses capacités adresse internet :
SECTION VI : RENSEIGNEMENTS professionnelles, techniques et financières, le http://nancy.tribunal-administratif.fr
COMPLÉMENTAIRES candidat pourra demander que soient prises VI.4.2) Organe chargé des procédures de
en compte celles d'entités tierces sous réserve médiation
VI.1) Renouvellement : de production d'un engagement de l'entité VI.4.3) Introduction de recours
Il ne s'agit pas d'un marché renouvelable tierce et des pièces mentionnées aux points VI.4.4) Service auprès duquel des
III.1.1 à III.1.3. Les candidatures seront renseignements peuvent être obtenus sur
VI.2) Informations sur les échanges présentées en 2 exemplaires papier et 5 l'introduction de recours :
électroniques numériques, sous enveloppe cachetée portant Tribunal administratif de Nancy,
les mentions « Concession de service public 5 place carrière,
VI.3) Informations complémentaires : Grand Nancy Thermal - A n'ouvrir qu'en F - 54036 Nancy cedex,
1) Le candidat déclaré attributaire constituera commission» à l'adresse mentionnée au I.1) Tél : +33 0383174343,
une société ad hoc. Il peut se présenter seul courriel : greffe.tanancy@juradm.fr
ou en groupement. Un même candidat ne peut VI.4) Procédures de recours Fax : +33 0383174350,
se présenter qu'une fois, soit en tant VI.4.1) Instance chargée des procédures de adresse internet :
qu'opérateur économique unique, soit en tant recours : http://nancy.tribunal-administratif.fr
que membre d'un groupement, soit en tant Tribunal administratif de nancy,
qu'entité tierce. 5 place carrière, VI.5) Date d’envoi du présent avis au
2) Formulaires DC1, DC2 et DC4 autorisés. En F - 54036 Nancy cedex, JOUE :
cas de groupement ou de recours à des Tél : +33 0383174343, 02 mai 2016

118 E S PA C E S 3 3 0 • M A I - J U I N 2 0 1 6
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