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Historiques Historiques Historiques

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LES CRISES DE LA FRANCE DES LUMIÈRES Loukia Efthymiou

Loukia Efthymiou
Les crises de la France des Lumières nous invite à revisiter
le xviiie siècle sous un prisme très actuel : celui du
changement et de la rupture.
Inventeur de notre modernité, le siècle des Lumières
LES CRISES DE LA FRANCE
est en effet un temps important de transition de l’histoire
occidentale : traversé de tensions, de conf lits et de
DES LUMIÈRES
contradictions, il marque le passage d’un monde qui se
voulait stable et cohérent à un autre porteur de mouvement
et, de ce fait, de changement. Institutions et structures
traditionnelles, valeurs et principes séculaires, tout est

LES CRISES DE LA FRANCE DES LUMIÈRES


remis en cause par l’affirmation de nouvelles dynamiques
économiques, sociales et politiques ainsi que par une
effervescence intellectuelle, culturelle et morale inédite.
Ce livre pourrait autant s’avérer utile à un public
étudiant qu’intéresser un lectorat plus large, féru
d’histoire et intrigué par les enjeux d’un passé lointain,
notamment quand ceux-ci semblent, dans le contexte de
crise civilisationnelle de notre ère, se projeter dans un
avenir en train de s’inventer.

Docteure en histoire de l’Université Paris 7, Loukia


Efthymiou est professeure adjointe en histoire de la civilisation
française au Département de Langue et Littérature françaises
de l’Université nationale et capodistrienne d’Athènes.
Ses études sont publiées dans des volumes collectifs et des revues
historiques en Grèce, en France et en Allemagne.

Collection « Historiques »
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland

Illustration de couverture : Nicolas Lancret,


Famille dans un jardin, 1742, Londres,
The National Gallery. Thinkstock.

ISBN : 978-2-343-13263-1
26 e Historiques
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Les crises de la France des Lumières


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Historiques
Dirigée par Bruno Péquignot et Vincent Laniol

La collection « Historiques » a pour vocation de présenter


les recherches les plus récentes en sciences historiques. La
collection est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des
périodes historiques.
Elle comprend trois séries : la première s’intitulant
« travaux » est ouverte aux études respectant une démarche
scientifique (l’accent est particulièrement mis sur la recherche
universitaire) tandis que la deuxième intitulée « sources » a
pour objectif d’éditer des témoignages de contemporains relatifs
à des événements d’ampleur historique ou de publier tout texte
dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de
l’historien ; enfin, la troisième, « essais », accueille des textes
ayant une forte dimension historique sans pour autant relever
d’une démarche académique.

Série Travaux

Jean-Philippe MARTIN, Des « Mai 68 » au sein des campagnes


françaises ?, Les contestations paysannes dans les années 1968,
2017.
Didier CHAUVET, Irma Grese et le procès de Belsen. Une
surveillante SS des camps de concentration condamnée à mort,
2017.
Georges JEHEL, Les origines chrétiennes de la démocratie
moderne. La part du Moyen-Âge, 2017.
Renée DRAY-BENSOUSAN (dir.), Images, cinéma et Shoah,
2017.
Alain CUENOT, Pierre Naville, Biographie d’un
révolutionnaire marxiste, Tome II. Du front anticapitaliste au
socialisme autogestionnaire, 1939-1993, 2017.
Alain CUENOT, Pierre Naville, Biographie d’un
révolutionnaire marxiste, Tome I. De la révolution surréaliste à
la révolution prolétarienne, 1904-1939, 2017.
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Loukia Efthymiou

Les crises de la France des Lumières


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De la même auteure

La formation des francisants en Grèce : 1836-1982. Approches


d’une histoire culturelle, Paris, Publibook, 2015.

© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343- 13263-1


EAN : 9782343132631
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Avant-propos

L ’analyse des ressorts et des mécanismes déclencheurs


de la grave crise de « transition », tant matérielle
(économique, technologique et financière) qu’intellec-
tuelle (idéologique, morale et spirituelle), que traverse aujourd’hui
notre civilisation capitaliste et mondialisée est au cœur du grand
débat ouvert au cours de la dernière décennie par de nombreux
économistes, sociologues, historiens, philosophes, politologues
désireux d’appréhender ses impasses, de penser à des passerelles
de transition et de forger une nouvelle « politique de civilisa-
tion ». D’où l’intérêt et le besoin de revenir sur le passé pour
investiguer d’autres périodes de transformation et de rupture
majeures.
Tel est le propos de ce livre. Même si son titre, Les crises de
la France des Lumières, le range plutôt dans la catégorie
d’ouvrages universitaires d’histoire, il invite prioritairement à
réfléchir sur un temps important de transition de l’histoire
occidentale, car inventeur de notre modernité : le XVIIIe siècle
français. Traversée de tensions, de conflits et de contradictions,
cette période quasi séculaire marque le passage d’un monde qui
se voulait stable à un autre porteur de mouvement et, de ce fait,
de changement.
Monde en ébullition, donc, que celui du siècle des Lumières.
Dès lors, son histoire ne gagne en cohésion qu’en s’articulant
autour de la problématique induite par la notion de crise. En
effet, une fièvre ardente touche à tous les domaines d’activité.
Institutions politiques, équilibres sociaux, modes de production
et d’échange, valeurs et principes séculaires, tout est remis en

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cause par l’affirmation de nouvelles dynamiques économiques,


sociales et politiques ainsi que par une effervescence
intellectuelle, culturelle et morale inédite. Or cette contestation
incessante, véritable martèlement sans répit, provoque des se-
cousses productrices, à leur tour, d’imperceptibles mouvements
tectoniques. Sous l’impact des pressions continuelles que ceux-
ci exercent, le vieux système multiséculaire, vulnérable et privé
de soutiens, finit par craquer « comme une plaque rigide coincée
entre deux continents » (Zysberg). Le projet intellectuel entrepris
ici propose alors de poser, sur les multiples composantes du
processus des crises de la France des Lumières, un « regard
fédérateur » (Roche), afin de mettre en évidence les méca-
nismes du changement.
C’est la dimension temporelle qui fonctionne, tout d’abord,
comme cadre de compréhension transversale des évolutions à
l’œuvre et révèle la puissance créatrice d’un temps, celui des
Lumières. L’espace temporel étudié s’ouvre et se clôt par deux
ruptures retentissantes aux conséquences profondes et durables :
la mort du vieux Roi-Soleil qui, en 1715, interroge toute la
société et le cataclysme révolutionnaire qui, en 1789, met fin à
tout un monde que les révolutionnaires baptisent déjà « Ancien
Régime ». Entre ces deux limites, une série de mutations, le
plus souvent lentes, produites selon des modalités différentes,
obéissent à des temporalités diverses : la mobilité croissante des
hommes et des choses en raison de l’effervescence économique,
de l’essor démographique et de la mutation spatiale que connait
le siècle ; le remodelage de la société et le passage de la notion
de groupe à celle d’individu ; l’émergence de l’opinion publique
érigée en autorité souveraine indépendante ; les progrès de
l’esprit philosophique, d’où une contestation intellectuelle
montante et toujours éclatante ; l’édification d’une monarchie
administrative soucieuse de développer l’art de gouverner.
Les formes nouvelles de l’économie, la classe, le genre, les
représentations servent aussi de révélateurs des transformations.
L’évolution des structures économiques, les contrastes so-
ciaux tant en milieu urbain que dans les campagnes, les anta-
gonismes entre les ordres et les classes, les relations complexes
nouées entre les élites et les peuples, l’établissement de nouveaux
codes de distinction dans une société inégalitaire sont des élé-

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Avant-propos
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ments constitutifs d’une histoire du social qui dépasse forcé-


ment la trame des faits pour privilégier l’examen des relations
intra-groupe et entre les groupes sociaux, celui également du
rapport mouvant de l’autonomie individuelle et des détermi-
nismes sociaux.
De là découle par ailleurs la nécessité d’étudier les relations
entre les hommes et les femmes, ce qui permet d’introduire la
perspective du masculin-féminin dans le récit et l’analyse
historique, à savoir de la différence historiquement construite
des sexes et du partage des rôles dans un système socio-écono-
mique fondé sur la domination masculine. C’est interroger dans
une optique différente les tensions, les conflits, les protestations
de la société des Lumières.
Mais, sous un autre rapport, cette posture favorise aussi
l’étude des comportements, des formes de pensée et des normes
culturelles et, par là, le passage à une histoire plus globale où,
au confluent des discours, des idées, des images et des
pratiques, s’entrecroisent faits et systèmes de représentation
sous le signe de la culture. Cette vision englobante embrasse
tout aussi bien ce qui relève du champ de la civilisation maté-
rielle et de la production intellectuelle que de leur diffusion et
réception ; elle prend également en considération les remises en
cause des valeurs, des principes et des codes, les continuités ou
les déplacements normatifs ; elle s’intéresse enfin aux concep-
tions et aux usages, aux manières de croire et de revendiquer.
Le déroulement du propos tient compte de ces angles
d’approche et suit une logique thématique : mutations écono-
miques et sociales, contestations intellectuelles, enjeux dynas-
tiques, guerres européennes et transcontinentales, crises de
l’absolutisme monarchique.
Plus précisément, après avoir passé en revue la constellation
des facteurs qui ont favorisé l’essor de l’économie française au
XVIIIe siècle, la première partie centre son analyse à la fois sur
les progrès et les tensions qui résultent de l’adaptation des
anciennes structures économiques aux évolutions du siècle. La
deuxième partie s’attache à mettre en évidence les polarisations
de la société française entre ordres et classes, mais aussi entre
les élites, d’une part, et, d’autre part, les classes populaires
urbaines fragilisées par la baisse des salaires et les paysanneries

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dépossédées par le morcellement des propriétés. La troisième


partie étudie les évolutions de la culture intellectuelle et
matérielle ; examine les mutations des sensibilités, des goûts et
des pratiques culturelles ; aborde la nouvelle vision gestionnaire
de la circulation des idées et des échanges savants et mondains.
En somme, elle se propose de mesurer les manifestations et les
effets de ces changements culturels, pacifiques et silencieux,
certes, pour la plupart, mais tout aussi porteurs de tensions et de
ruptures. Les quatrième et cinquième parties, enfin, privilégient
une approche davantage politique de cette histoire. Sans
s’enfermer dans l’événement, elles tentent de le mettre en pers-
pective en faisant ressortir l’agencement complexe des faits per-
çus comme révélateurs des structures. Ainsi, sont présentées les
politiques extérieure et intérieure de la France. L’accent y est
mis sur les conséquences des crises européennes et le remode-
lage de la carte mondiale ; sur la dynamique des contestations
de l’absolutisme centralisateur et de la monarchie administra-
tive ; sur la mise à l’épreuve des ressorts de l’autorité enfin.
Un tel mode de navigation vise – malgré les inévitables
choix qu’impose tout travail de synthèse – à restituer, dans sa
richesse et sa diversité, un moment décisif dans l’histoire des
idées et du processus de notre modernité qui vaut certainement
d’être découvert pour lui-même. L’ouvrage fait donc, en toute
conscience, le choix de ne pas céder à la tentation téléologique
et de réduire ainsi ce siècle riche en ruptures et en métamorphoses
à une longue attente préparatoire à la Révolution de 1789. Son
but est de proposer des clés pour comprendre les moteurs de la
crise sans préjuger de son aboutissement – ou du moins de son
inéluctabilité – que, d’ailleurs, le monde des Lumières françaises
lui-même ignorait. Ce serait biaiser l’intelligence du processus
historique que de se situer dans une telle perspective – ce qui,
au bout du compte, devrait finir par infléchir également la façon
d’appréhender les crises de notre ère.
Car, à terme, l’objectif de ce livre – fruit d’une longue
expérience d’enseignement – est d’initier au raisonnement his-
torique. Un public étudiant, tout d’abord, confronté souvent à
un savoir parcellisé : d’où le souci pédagogique de donner une
vision d’ensemble cohérente, utile et documentée de la période
traitée. À cet égard, la « Documentation bibliographique », les

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« Repères chronologiques » et le « Glossaire », vecteurs de


surcroît d’une initiation à la recherche, sont des parties inté-
grantes de l’entreprise pédagogique proposée. Dernier défi,
mais non le moindre : attirer un lectorat plus large, féru d’his-
toire, intrigué par les enjeux d’un passé lointain, notamment
quand ceux-ci semblent se projeter dans un avenir en train de
s’inventer.

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PREMIÈRE PARTIE

L’essor de l’économie française au


XVIIIe siècle : inerties et développements

L e « beau XVIIIe siècle », comme on a l’habitude


d’appeler le siècle des Lumières, par contraste avec le
« sombre XVIIe siècle », ère de difficultés et de
pénurie, est une période où s’affirme une tendance de longue
durée à la prospérité.
En France, l’envolée de l’économie s’articule autour de trois
étapes temporelles : récupération économique jusqu’en 1730,
hausse hésitante au cours des trois décennies suivantes, puis
accélérée de 1761 à 1775. Sous l’effet de divers facteurs, la
croissance économique est accompagnée par un faisceau de
mutations silencieuses et d’innovations importantes. Elles per-
mettent l’augmentation de la production entraînant la hausse de
la consommation et des échanges, l’amélioration des conditions
de transport et l’élargissement des aires commerciales. Se
heurtant au poids des traditions et à des freins tant sociaux
qu’institutionnels, ces évolutions sont aussi inévitablement por-
teuses de tensions.
À partir de 1775, pourtant, l’essor en question s’est forte-
ment ralenti : un fléchissement économique général atteint tous
les secteurs de l’économie française.

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CHAPITRE PREMIER

Les facteurs de croissance


Une série de facteurs ont fonctionné en tant que moteurs de
croissance. Étant largement interdépendants, ils ne permettent
pas toujours de distinguer aisément les causes des conséquences
de cette poussée sans précédent.

I. Le stimulus monétaire
Bien que le Portugal et l’Angleterre en soient les principaux
bénéficiaires, l’or du Brésil irrigue également l’économie
française. Il favorise le gonflement du volume des espèces,
l’augmentation de la vitesse de leur circulation, la stabilité
monétaire enfin et contribue ainsi au retournement de la con-
joncture économique.

II. Un climat plus doux


Malgré quelques variations de courte durée (orages dévas-
tateurs, saisons rudes et froides) aux conséquences pourtant
sociales et politiques importantes, la climatologie historique
suggère que le contexte météorologique s’améliore notamment
à partir du milieu du siècle. Cette conjoncture climatique favo-
rable a des effets bénéfiques sur les récoltes.

III. Les levains politiques


La guerre est plus rare, moins dévastatrice et meurtrière :
une paix prolongée, un territoire préservé des ravages des con-
flits militaires repoussés hors des frontières constituent autant
de facteurs qui favorisent le mouvement continu de croissance
que connaît le royaume au siècle des Lumières.
Par ailleurs, en cas d’épidémies ou de crises de subsistances,
l’appareil étatique se montre plus efficace, ce qui permet de
modérer les effets dévastateurs des fléaux et de calmer la colère

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populaire : envoi de médecins, distribution de médicaments,


circonscription géographique des épidémies, d’une part, et,
d’autre part, approvisionnement plus rapide d’une région man-
quant de grains par le transfert de blé à partir des zones excé-
dentaires.
Le poids fiscal diminue par rapport aux siècles précédents :
au lieu d’une augmentation de l’impôt, l’État a plus souvent
recours aux divers expédients (loteries, créations d’offices…) et
à l’emprunt.

IV. L’accroissement de la population française


Dans le cadre d’expansion et d’élan du XVIIIe siècle agit la
poussée démographique, qui en constitue par ailleurs une condi-
tion décisive.
Concrètement, après les fortes mortalités des trente dernières
années du règne de Louis XIV, est amorcée la récupération dé-
mographique conjuguée à celle de l’économie : jusqu’au milieu
du siècle, on constate, parallèlement à un développement agri-
cole et industriel progressif, un niveau soutenu de nuptialité et
de fécondité assorti d’une moindre mortalité. Les résultats de
ces évolutions sont plus nettement visibles à partir de 1750.
Après 1770, toutefois, l’accroissement de la population du
royaume ralentit.
Dans ce mouvement caractérisé par l’ampleur, la population
française passe de 22 millions, à la fin du règne de Louis XIV, à
approximativement 28 millions sous Louis XVI, ce qui correspond
à une hausse de 30% environ. Si cette croissance est importante,
elle reste bien en deçà de celle d’autres États européens où,
pour la même période, une augmentation de plus de 40% est
enregistrée. Ainsi, dans le cadre de notre continent, le poids
démographique relatif de la France diminue : sa part en effectif
humain baisse de 4% et passe à 20%. Elle n’en représente pas
moins le royaume le plus peuplé de l’Europe, malgré la vision
contraire des contemporains qui soutiennent fermement l’argu-
ment de la dépopulation du pays. Sans doute, parce que l’essor
en question est irrégulier : il est entrecoupé de disettes meur-
trières suite aux accidents météorologiques qui provoquent la
baisse de la production agricole. En outre, la croissance démo-

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graphique est inégalement répartie. Elle varie selon les régions :


forte dans certaines provinces – tels le Nord, l’Alsace, la
Lorraine –, elle se présente plus modérée, voire nulle, dans
d’autres régions, par exemple en Bretagne.
Le progrès démographique est le résultat d’une conjonction
de facteurs :
A. L’amélioration des conditions de vie. Les progrès de
l’hygiène et de la médecine. Même si le paupérisme persiste et
que des régions entières continuent de vivre au rythme des
traditions séculaires, de légères améliorations commencent à
être perceptibles : heureusement additionnées, elles rendent les
conditions de vie plus tolérables. C’est que l’accroissement de
la production agricole et de la viticulture, l’essor de l’industrie
et du commerce colonial contribuent à la diversification du
régime alimentaire, au progrès des conditions matérielles.
L’état sanitaire du royaume s’améliore également. L’hygiène
se diffuse et la médecine progresse. Grâce à l’expansion de
l’industrie textile, le port de cotonnades lavables assure une
meilleure propreté individuelle. La médecine aériste se répand :
l’aération des logements est conseillée, l’isolement des per-
sonnes malades réclamé. L’approvisionnement en eau est fait
dans des meilleures conditions. Les expériences d’inoculation
contre la petite vérole, maladie qui fait encore beaucoup de
victimes, dont Louis XV lui-même, sont réussies. En outre,
l’apparition d’un esprit nouveau chez des médecins de plus en
plus nombreux et la meilleure diffusion de l’information sus-
citent, un vif intérêt pour la chirurgie et les démonstrations
anatomiques. La médicalisation progressive de l’accouchement
(cours destinées à la formation des sages-femmes, apparition
d’accoucheurs professionnels, usage de techniques et d’instru-
ments appropriés) contribue, toutes proportions gardées, au
recul de la mortalité des mères et des nouveau-nés. Cependant,
la pratique de la mise en nourrice se répand dans toutes les
classes de la société urbaine. L’hécatombe, dont elle est pour
une très grande part à l’origine, alarme médecins et philosophes,
qui réhabilitent l’allaitement maternel présenté comme un
devoir féminin commandé par la « nature ». Il va sans dire,
qu’il ne faudrait pas surestimer l’influence de toutes ces avan-

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cées médicales, dans la mesure où elles ne concernent encore


qu’une petite minorité et n’interviennent que vers la fin de la
période étudiée.
Quoi qu’il en soit, malgré les hésitations, les disparités et les
déterminismes variés, le bilan des changements est positif. Les
crises de surmortalité s’atténuent. Le nombre des grandes fa-
mines, tout d’abord, recule ; si les disettes subsistent, elles sont
moins virulentes ou de durée limitée – la diffusion des nou-
velles cultures et l’amélioration des méthodes de conservation
des grains aidant. Ensuite, l’ampleur des fièvres et des épidé-
mies se réduit. Ainsi, la peste, qui avait fait de grands ravages
aux siècles précédents, disparaît progressivement : en France, la
dernière grande épidémie s’abat sur la Provence en 1720 et fait
près de 120 000 morts. D’autres maladies épidémiques conti-
nuent tout de même à subsister (variole, rougeole, dysenterie,
grippe pulmonaire, pneumonie infectieuse, typhoïde).
Le recul des mortalités générales et dramatiques entraîne
l’augmentation de la longévité moyenne, qui passe de 25 ans
dans les années 1740 à 30 ans vers la fin du XVIIIe siècle. Les
Français vivent plus longtemps, commencent à penser l’avenir
et à poursuivre un bonheur bien terrestre, ce qui assouplit
l’influence des impératifs religieux. Ainsi, ceux qui parviennent
à l’âge de procréer sont plus nombreux.
B. Une natalité importante. La natalité reste élevée, même si
la fécondité commence en règle générale à baisser. Ce mouve-
ment malthusien (célibat ou nuptialité tardive abrégeant la
période de fécondité des femmes, contrôle et limitation des
naissances par leur arrêt ou par l’allongement des intervalles
intergénésiques grâce à la diffusion de pratiques contracep-
tives), peu massif encore il est vrai, fait de la France un cas
unique au XVIIIe siècle. Dans les autres pays de l’Europe, il
allait se manifester plus tard. Ses causes sont incertaines et
difficilement décelables. Plusieurs éléments d’explication peuvent
être suggérés : ils sont d’ordre culturel (alphabétisation), reli-
gieux (détachement du christianisme), social (nouvelle attitude
à l’égard de l’enfance sous l’effet d’un certain « rousseauisme »,
stratégies familiales contre le morcellement des patrimoines).
Ainsi, à la fin du siècle des Lumières, la population du royaume

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vieillit avec une surreprésentation d’adultes, ce qui conduit à


l’émergence de nouvelles questions sociales liées à la vieillesse.
Quoi qu’il en soit, cette tendance ne suffit pas à arrêter la
croissance démographique.

V. L’accélération de l’urbanisation
Les villes sont parties prenantes de l’accroissement
démographique, même si le taux de natalité y est moins fort que
dans les campagnes : c’est qu’elles attirent, grâce à l’essor de
l’industrie du bâtiment, de l’artisanat et des manufactures, le
surplus démographique des régions rurales environnantes.
Les centres urbains comptent entre 15% en1725et 20% en
1789 de la population totale. Leur développement incontestable
est fort inégal. Paris passe de 400 000 habitants sous le règne du
Roi Soleil à plus de 600 000 à la veille de la Révolution. À titre
de comparaison, au cours de la même période, la population de
Londres double presque et atteint 900 000 habitants, soit 11%
de la population du royaume anglais. En France, ce sont surtout
les ports atlantiques, comme Bordeaux et Nantes, grands béné-
ficiaires de l’essor du commerce maritime, qui profitent le plus
des migrations rurales. Considérable est également la croissance
de villes comme Brest, Nancy et Montpellier. Celle de Marseille
ou de Toulouse est pourtant plus modeste ; nulle, celle d’Angers
et du Mans.
Le développement important des villes conduit à un
remodelage progressif des paysages urbains qui obéit, d’une
part, à un impératif d’assainissement et, d’autre part, à un souci
d’embellissement. Ainsi, dans le cadre de l’urbanisme des
Lumières, qui vise à la rationalisation de l’espace, de belles
places sont réalisées, des jardins publics aménagés, des rues
élargies et des ponts construits, de vastes hôtels particuliers et
de somptueux bâtiments publics édifiés, un plan d’alignement et
d’uniformisation des façades des immeubles élaboré. Parallèle-
ment, sont entrepris des travaux d’utilité collective dans l’inten-
tion de garantir la sûreté et l’hygiène des citadins et d’assurer la
circulation des hommes et des marchandises : construction
rectiligne pour éviter le danger des incendies et pour aérer la
ville (déclaration royale du 10 avril 1783 réglementant la

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largeur des rues et, à proportion, la hauteur des maisons afin de


« lutter contre le mauvais air ») ; travaux de voirie et d’adduc-
tion d’eau, installation des premiers éclairages de nuit ; dégage-
ment de la voie publique des immondices, source de nom-
breuses contaminations mortelles, éviction des activités polluantes
du centre urbain et déplacement de « l’espace des morts » vers
la périphérie (arrêt du Parlement de Paris de 1763 ; édit royal de
1776)…
Sous l’effet de la prospérité générale et de la demande
sociale, l’effort urbanistique est d’abord visible à Paris. Puis, les
nouvelles expérimentations gagnent la province. Pourtant, les
moyens dont disposent la plupart des villes sont faibles. Les
aménagements, financés dans certains cas par des spéculations
foncières et commerciales, y sont par conséquent lents.
Tout compte fait, alors, malgré ces modifications bien réelles
du tracé et du bâti des villes, il faut attendre le siècle suivant
pour que l’espace urbain soit véritablement révolutionné en
matière d’urbanisme. Au siècle des Lumières, la ville conserve
encore, à plusieurs égards, sa physionomie médiévale.
L’évolution de l’urbanisation est un important facteur d’en-
richissement et de modernisation de l’économie. Les villes,
grandes accumulatrices des revenus agricoles, des profits
fonciers, manufacturiers, miniers et coloniaux, fécondées en
outre par l’afflux d’une main d’œuvre nombreuse, développent
l’industrie du bâtiment, procèdent à des investissements
productifs, intensifient les échanges en créant de vastes circuits
commerciaux et s’adonnent de manière dynamique à des con-
sommations nouvelles. Le réseau d’une économie urbaine
vigoureuse s’étend sur la totalité du territoire du royaume et
pénètre dans l’espace rural : ainsi, sont contrôlés une bonne part
du revenu et du labeur de la paysannerie.

VI. Le désenclavement intellectuel


Les avancées de la scolarisation contribuent également à
l’essor économique : incontestablement, l’alphabétisation cons-
titue un moteur essentiel du progrès.

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VII. La mobilité idéologique


Au XVIIIe siècle sont formulées de nouvelles idées d’orien-
tation libérale qui, conçues dans l’esprit utilitariste promu par
les Lumières, commandent l’autonomisation du domaine écono-
mique des préoccupations solidaristes propres à une société de
corps. Mais il faut attendre la deuxième moitié du siècle pour
que cette réflexion prenne forme dans les doctrines des écono-
mistes français ainsi que dans les mesures prises par des admi-
nistrateurs convaincus de la nécessité de valoriser la terre et
l’agriculture, de reformuler également le rôle de l’État : dans ce
but, on préconise la rupture d’avec les politiques dirigistes et on
prône la libéralisation des échanges et de la production. Le désir
de fonder l’économie française sur de nouvelles bases est certes
un facteur adjuvant du progrès accompli au XVIIIe siècle.

Afin d’accompagner la croissance et la diversification de la


demande que provoque l’essor démographique du XVIIIe siècle,
l’augmentation des productions et l’animation des échanges est
nécessaire : il faut bien nourrir et donner de l’emploi à ces
quelques millions supplémentaires d’hommes et de femmes qui
pèsent sur l’économie du royaume. L’élargissement de l’espace
agricole, l’accroissement de la production manufacturière et
artisanale, les progrès industriels, le début d’une unification du
marché sont quelques-unes des conquêtes du siècle dans ce
domaine. Mais en même temps, face à ces évolutions, s’élèvent
des obstacles de nature structurelle qui entravent la moderni-
sation des différents secteurs de l’économie française. Il
n’empêche que plus on avance dans le siècle, plus les facteurs
de progrès accélèrent le rythme des mutations et engagent la
France sur la voie de la modernité.

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CHAPITRE II
Entre stabilité et « révolution agricole »
Dans une Europe préindustrielle qui évolue très lentement, la
France demeure au XVIIIe siècle un pays essentiellement rural.
Plus de 75% de sa population investit le secteur primaire qui
progresse certes, mais est loin d’être révolutionné : souvent les
permanences l’emportent sur les innovations. Ainsi, face au défi
de l’accroissement sensible du nombre des Français et des
Françaises, l’économie agricole apparaît fragile.

I. Le poids des structures et des traditions


rurales
Le secteur agricole, pilier de l’économie produisant l’essentiel
des subsistances et des richesses du royaume, reste, en grande
partie, gouverné par des structures de production et de dis-
tribution inchangeables depuis des siècles. D’où une production
peu abondante soumise aux conditions climatiques.
Au niveau des pratiques culturales, tout d’abord, les servi-
tudes collectives imposent des régimes d’assolement liés à la
jachère : le but est d’assurer un minimum de cohésion néces-
saire à la solidarité et à l’entraide. Dans le même temps, cepen-
dant, contraintes et pratiques communautaires restreignent le
droit de propriété, refrènent l’individualisme agraire et, par là,
gênent le progrès. Le large usage de la jachère, en particulier,
engage dans un cercle vicieux, le fameux « cycle infernal de la
jachère » : céréaliculture, jachère pour reconstituer la fertilité
des sols, rendements décroissants, réduction des pâturages au
profit des terroirs ensemencés en « bleds », manque de four-
rage, faible développement de l’élevage, fumures insuffisantes,
jachère…
Peu de changements sont enregistrés également dans le
domaine des techniques et de l’outillage. L’essentiel du travail
se fait à la main : les paysans utilisent des outils en bois avec
quelques pièces en métal de conception et de fabrication simples.

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La possession d’un attelage est l’apanage des cultivateurs les


plus riches ; mais là encore les instruments aratoires utilisés
sont le plus souvent rudimentaires et peu efficaces.
Enfin, le régime seigneurial et le système fiscal réduisent,
s’ils n’éliminent pas, la capacité économique de modernisation
de la majorité des petits cultivateurs : écrasés sous le poids de
l’imposition royale, de la dîme, des prélèvements seigneuriaux
et des loyers de la terre, qui ne cessent d’augmenter tout au long
du siècle, ils ne peuvent s’adonner qu’à une agriculture d’auto-
subsistance familiale ou locale. De là l’écrasante prépondérance
des cultures céréalières, base de l’alimentation, même au prix de
rendements médiocres ; de là également l’endettement de nom-
breux exploitants. Quant aux rentiers du sol, considérablement
enrichis dans un contexte d’augmentation de la rente foncière,
ils préfèrent absorber leurs gains plutôt que d’investir dans l’in-
novation technique en milieu rural.

II. Évolutions - progrès - croissances


Vu le poids considérable des structures et des traditions,
aucun bouleversement réel ne s’est produit dans le domaine de
l’agriculture au XVIIIe siècle. Ce sont plutôt des avancées mo-
destes qui sont enregistrées : considérées dans leur globalité, elles
permettent toutefois de constater une amélioration significative.
Dans une conjoncture économique favorable, qui conduit à
la hausse des prix et à l’essor de la rente foncière, l’agriculture
devient une activité rentable. Son poids dans la croissance du
produit national brut la place, vers le milieu du siècle, au centre
des préoccupations des milieux économiques, intellectuels et
politiques. Sous l’influence à la fois du courant d’agronomie
venu de Grande-Bretagne et de l’école physiocratique, on assiste
à l’éclosion à partir des années 1760 de sociétés d’agriculture
réunissant, à travers toute la France, une élite économique, so-
ciale et intellectuelle. Elles s’emploient à promouvoir et à diffu-
ser les nouveautés agronomiques et les progrès techniques visant
à l’amélioration de la rentabilité du sol et de la qualité des
productions.
Au niveau de l’expérience pratique, ce sont quelques pion-
niers, seigneurs éclairés et propriétaires de fermes seigneu-

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Entre
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riales qui, touchés par cette vogue, se montrent férus d’expéri-


mentation. Afin de réduire la jachère, ils investissent notam-
ment dans les prairies artificielles et les cultures fourragères
(trèfle, luzerne), dont l’extension favorise le développement de
l’élevage. Ils se lancent par ailleurs dans la diversification des
productions, l’expérimentation de nouvelles cultures, la sélec-
tion des semences en fonction des particularités des sols exploi-
tés. Par la mise en œuvre de telles techniques, qui favorisent en
outre la spécialisation régionale, ils réussissent à accroître
considérablement les rendements agricoles et à moderniser leurs
exploitations.
De son côté, l’État monarchique s’engage dans cet effort de
manière hésitante et discontinue. Il cherche, à partir des années
1760, à stimuler et à moderniser la production par des mesures
favorisant l’amélioration des pratiques d’élevage et par une
politique d’encouragement des défrichements des terres incultes
et des assèchements de marais, qui se développe sous forme
d’exemptions fiscales (déclaration royale du 13 août 1766). Les
résultats sont pourtant bien modestes. Quant aux opérations
d’enclosure des terres cultivées et de partage des communaux,
indispensables à l’individualisme agraire, si elles font, dans un
contexte de pression foncière accrue, l’objet d’une série d’édits
(de 1769 à 1781), elles mettent aussi en cause non seulement les
charges féodales qui pèsent sur la propriété agricole, mais aussi
les vieilles disciplines communautaires. Elles rencontrent alors
beaucoup d’obstacles et provoquent de vives résistances.
Tout compte fait, l’ampleur des progrès réalisés est très
inégale : elle dépend des régions, de l’audace des propriétaires-
exploitants ainsi que de la nature et du coût des transformations
exigées. Ceci dit, les acquisitions techniques n’en sont pas moins
réelles : bien qu’essentiellement le fait de grands propriétaires
ou de gros fermiers, leur introduction montre que, si une « révo-
lution agricole » n’a pas eu finalement lieu dans la France du
XVIIIe siècle, l’agriculture n’a pas non plus été condamnée à la
stagnation.
Située à mi-chemin entre bouleversement et inertie, sa crois-
sance quantitative et qualitative est difficile à mesurer. Les
rendements céréaliers restent plutôt stables, il est vrai, mais de

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nouvelles cultures à caractère nettoyant ou se contentant de sols


pauvres sont introduites pour faire face aux déchéances alimen-
taires (pommes de terre, maïs) ; d’autres, plus traditionnelles,
connaissent une nouvelle et forte expansion (la vigne) ; enfin,
l’étendue des surfaces cultivées progresse lentement. Sans que
ces changements soient spectaculaires, ils parviennent à accroître
le produit agricole brut : une hausse globale entre 25 et 40% est
calculée. Bien évidemment, les données locales varient forte-
ment, d’autant plus que la conjoncture n’est pas uniforme. Quoi
qu’il en soit, tant dans les grandes plaines que dans les régions
de petite culture, l’effort soutenu et intensif d’une population
agricole plus nombreuse pour augmenter la production permet
d’accompagner plus ou moins efficacement la hausse démogra-
phique et la croissance urbaine.
Cette dernière dépend en outre du développement des échanges
commerciaux.

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CHAPITRE III
L’essor commercial de la France au XVIIIe siècle
La vigoureuse expansion du commerce, aussi bien intérieur
qu’extérieur, et la hausse considérable du volume des échanges
qui s’ensuit est portée par le dynamisme de la consommation
ainsi que par une révolution de l’espace inédite. Or pratiques
commerciales de nature capitaliste et politiques douanières
protectionnistes coexistent au XVIIIe siècle.

I. La modernisation des voies du commerce


L’essor commercial du siècle des Lumières, impliquant une
intense circulation d’hommes et de biens, est aussi le fait d’un
espace mieux maîtrisé grâce à l’amélioration des voies de
communication et des moyens de transports.
A. Des voies de communication complémentaires : canaux,
rivières et routes. Une vaste politique de construction de canaux
et de modernisation des tracés des grandes routes est mise en
place sous le règne de Louis XV.
Des canaux, reliant les provinces entre elles et intercon-
nectant les différents bassins fluviaux (la Saône, la Loire, la
Seine), sont creusés notamment dans la première partie du
siècle pour des objectifs stratégiques et marchands. Par ailleurs,
les rives des fleuves, comme la Loire et la Garonne, sont amé-
nagées pour faciliter le travail des mariniers. À la veille de la
Révolution française, le royaume est doté de 9 000 kilomètres
de voies d’eau (dont 1 000 kilomètres de canaux) qui, malgré
les contraintes saisonnières et les périls d’une circulation
précaire, connaissent de denses courants de navigation et de
flottage. Ce bilan est toutefois modeste surtout en comparaison
avec les 1 600 miles de canaux ouverts en Angleterre.
Au contraire, en matière routière, s’est produit un dévelop-
pement inédit, accompagné de progrès bien réels dans la tech-
nique des voitures. Deux facteurs essentiels y ont largement

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contribué. En premier lieu, la réorganisation en 1716 de l’admi-


nistration des Ponts et Chaussées et, en 1747, la fondation d’une
École spécialisée, destinée à la formation des ingénieurs. Placé
sous la tutelle de l’intendant des finances Daniel Trudaine qui
prépare la carte des routes à construire (bureau des dessinateurs
créé en 1744), un corps d’ingénieurs entreprend d’équiper le
pays de 40 000 kilomètres environ de routes au tracé rectifié,
élargies, pavées, ombragées et carrossables en tout temps (1738-
1782). Ainsi, sont reliés les chefs-lieux des généralités à Paris et,
dans une moindre mesure, les grandes villes de province entre
elles. Le territoire français apparaît plus que jamais en voie
d’unification. Le deuxième facteur est lié à la généralisation, en
1738, de la très impopulaire corvée royale, dont les modalités
de l’exigibilité évoluent singulièrement au cours du siècle : les
populations riveraines des grands chemins sont requises entre
six jours et un mois, deux fois par an, pour une prestation en
travail affectée à la construction et à l’entretien des routes. Elles
doivent fournir de surcroît attelages et outils de terrassement.
C’est, donc, grâce à une politique centrale d’aménagement de
l’espace, mais aussi au prix de lourds sacrifices imposés aux
habitants des campagnes qu’est réalisé au moindre coût possible
ce vaste et dense réseau routier qui force l’admiration de l’Eu-
rope des Lumières.
Deux remarques s’imposent ici toutefois. Il faudrait préciser,
tout d’abord, que cet œuvre gigantesque est très inégal. Sa
configuration permet de percevoir nettement une France à deux
vitesses : un Nord-Est mieux desservi, figure de proue du dyna-
misme économique, et un Sud-Ouest isolé et retardataire. En
deuxième lieu, il n’est pas sans intérêt de noter que seules les
grandes artères sont l’affaire de l’État. Les communications
interrégionales, si elles ne sont pas négligées, demeurent moins
denses et souvent incertaines. Les routes locales restent, quant à
elles, de piètre qualité, car à la charge des riverains : chemins de
terre mal entretenus et souvent impraticables tant en hiver qu’en
été.
Les conséquences de la mutation spatiale deviennent rapide-
ment sensibles. Elles sont, tout d’abord de nature politique. Le
nouveau réseau routier contribue au renforcement de la centrali-

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sation : les ordres du roi sont transmis et exécutés plus rapide-


ment par ses représentants dans les provinces. L’État intervient
également plus efficacement en cas de crise de substances ou
d’épidémie. Ensuite, l’économie est stimulée : des routes tou-
jours plus nombreuses favorisent les échanges, la fluidité des
marchandises, la pénétration des activités économiques urbaines
dans le tissu rural, le désenclavement et la spécialisation des
économies régionales. Sur le plan social, l’amélioration des
communications facilite le déplacement vers les villes d’élé-
ments jeunes en quête de travail et prompts au vol et à la
rébellion, ce qui aggrave forcément l’instabilité sociale en mi-
lieu urbain. Enfin, cette nouvelle dynamique territoriale rend
possible le développement d’un autre réseau, celui de la poste.
La Régie des diligences et messageries est créée sous
Louis XVI. Grâce à ces interventions, les nouvelles circulent
plus facilement, les idées et la civilisation se diffusent à grande
échelle et relient intellectuellement les habitants et les habi-
tantes du royaume français.
B. Les ports maritimes. Ouverts à la mer, autre voie de com-
munication importante, les ports constituent des foyers commer-
ciaux importants. Plus particulièrement, Marseille, Bordeaux,
Nantes, Rouen et Le Havre se partagent le 90% du trafic avec
les colonies.
Marseille, seul grand port méditerranéen, détenant le mono-
pole des échanges avec le Levant après le rétablissement des
relations avec l’empire ottoman, connaît une expansion consi-
dérable, notamment dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle,
qui lui assure le quatrième rang parmi les villes portuaires fran-
çaises. Après la suppression de la Compagnie des Indes, en
1769, Marseille s’ouvre à d’autres espaces commerciaux (les
Antilles, les Indes, la mer Noire).
Sur la façade Ouest de la France des ports dotés d’arrière-
pays peu dynamiques, tels La Rochelle ou Saint-Malo, essen-
tiellement villes d’armateurs plutôt que centres commerciaux,
voient leur trafic se rétrécir au profit d’autres ports, comme
Rouen ou Le Havre et surtout Nantes et Bordeaux qui, situés au
débouché maritime de grands fleuves, animent désormais la
majeure partie des échanges extérieurs. Premier port de France

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jusqu’en 1740 grâce au commerce avec les colonies américaines


et la traite négrière, Nantes profite du débouché qu’offre la
Loire. La croissance de Bordeaux, plus brillante encore, est due
au développement dynamique d’une flotte de long-courriers et à
l’augmentation de la valeur des cargaisons. À partir des années
1770, elle occupe le premier rang, avant Marseille et Nantes,
tant dans le commerce extérieur total de la France que dans le
domaine de l’armement. Son emplacement lui permet de
développer des relations à la fois avec les Antilles et l’Europe :
forte de la richesse agricole du vaste bassin aquitain qu’elle
domine, elle se trouve au centre de denses réseaux commer-
ciaux bien organisés. Les profits accumulés permettent en outre
le développement de trafics variés avec, par exemple, l’Inde et
la Chine.
Grâce à l’activité marchande de ses ports, la France devient
au XVIIIe siècle une grande puissance commerciale avec une
flotte importante.
Les mutations spatiales du siècle appellent à une révolution
temporelle. Mais celle-ci dépend encore des progrès des moyens
de transports.
C. La révolution des moyens de transports. Les transports
terrestres évoluent. La coche fort inconfortable du siècle précé-
dent cède progressivement la place aux carrosses suspendus,
aux chaises de postes, plus tard aux diligences (1760) et aux
turgotines (1775), qui, plus rapides certes, ne disposent pourtant
pas des conforts nécessaires à un voyage agréable. Par ailleurs,
le nombre de chevaux par attelage augmente. Ainsi, le rende-
ment de la traction est amélioré. Enfin, des services réguliers de
ville à ville sont organisés et rythment la circulation des cour-
riers et des voyageurs. Mais malgré le bouleversement du temps
qui s’opère grâce aux progrès techniques du roulage, le trans-
port routier demeure lent et onéreux.
Les communications maritimes, elles, profitent du perfec-
tionnement de l’art nautique. Grâce aux découvertes scienti-
fiques, les instruments nautiques gagnent en précision et amé-
liorent les méthodes de navigation. En outre, des navires de plus
en plus solides et rapides, au tonnage marchand en progression
constante sont construits. Mais la révolution des transports ma-

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ritimes n’est pas survenue au siècle des Lumières : tout comme


les transports terrestres, ils demeurent particulièrement longs et
lents.

II. Les entraves à la croissance commerciale


L’expansion du commerce se heurte aussi à de nombreuses
contraintes institutionnelles :
A. Le cloisonnement du marché intérieur. Les péages royaux
ou seigneuriaux (près de 6 000) et douanes intérieures gênent la
circulation des marchandises. C’est dans la deuxième moitié du
siècle que, sous la pression des partisans d’un certain libéra-
lisme, des mesures d’orientation libérale sont prises. Sous le
règne de Louis XVI, notamment, une commission prépare l’arrêt
du 15 août 1779, selon lequel tous les péages devraient être ra-
chetés ou supprimés. En ce qui concerne la circulation des mar-
chandises, une action plutôt timide et soumise aux variations de
la conjoncture est entreprise avec modification de la législa-
tion : la libre circulation intérieure des céréales ainsi que leur
libre exportation sont établies une première fois en 1763-1764
et une deuxième fois en 1774. (v. partie V, ch. XIII, 2.b et 2.c.i)
B. Les politiques et les pratiques protectionnistes. Elles visent
à l’accumulation de l’or et de l’argent qui seuls font, selon les
doctrines mercantilistes élaborées au XVIe siècle, la richesse
d’un État et assurent l’indépendance nationale. Plusieurs moyens
sont utilisés pour empêcher la sortie des espèces métalliques du
pays, ce qui devrait permettre de mettre fin au déficit de la ba-
lance commerciale : d’une part, l’établissement d’une stricte
règlementation, prévoyant souvent des taxes excessives à l’im-
portation et, d’autre part, la création d’espaces solidaires, car
complémentaires, autour desquels des cloisons étanches sont
établies.
Dans le cadre de cette politique, sont concédés des mono-
poles destinés à contrôler plus efficacement notamment le com-
merce colonial, à en réserver les profits aux marchands français
et à favoriser la concentration des capitaux privés : concrètement,
la marine métropolitaine possède le privilège des transports et
des compagnies de commerce à charte (par exemple les compa-

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gnies des Indes orientales et des Indes occidentales) s’emparent


pratiquement des colonies françaises. En échange de l’exploitation
exclusive du commerce, elles sont chargées de la colonisation,
de la gestion et de la protection de ces territoires. Dans ce but,
elles disposent des troupes et des places fortes, qui leur per-
mettent en outre d’établir une domination politique de plus en
plus large géographiquement.
Parallèlement, est appliqué le système de l’exclusif : sorte de
« pacte » défini par une législation réglant les rapports entre la
France et ses territoires d’outre-mer, il réserve le trafic avec les
colonies à la seule métropole. En vertu de ce régime, des com-
pagnies de commerce en tirent les matières premières pour les
vendre ensuite en France ; inversement, les colonies constituent
les débouchés captifs pour la production nationale manufactu-
rée. Mais, en raison de l’active contrebande qui se développe
avec la complicité des autorités locales, le système de l’exclusif
colonial est imparfaitement appliqué. De toute manière, après la
signature du traité de Paris (1763), en raison de multiples
facteurs (politiques, économiques, idéologiques), on observe un
desserrement progressif et partiel des anciennes réglementations
notamment aux Antilles.
C. Les faiblesses des structures bancaires. Si en Europe les
premiers signes de la mise en place des structures bancaires
sont progressivement perceptibles (lettres de changes, marché
boursier, généralisation de la spéculation), aucun établissement
municipal n’arrive à organiser en France le crédit public. Les
trois tentatives du XVIIIe siècle ont finalement échoué.
Au début du règne de Louis XV, le stock métallique fait
cruellement défaut au royaume en raison de la conjoncture
diplomatique (guerre franco-espagnole). De plus, le recours au
papier-monnaie est très limité dans le pays. À cette carence
répond la création, en 1716, par l’Écossais John Law de la
première banque française de change, d’escompte et d’émission
de billets. Or sa retentissante faillite en 1720 à cause d’une
spéculation effrénée jette un discrédit durable sur le papier-
monnaie et hypothèque la mise en place d’un système bancaire
public. (v. partie V, ch. XIII, 1.c)

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La politique déflationniste adoptée dans les années 1720,


conjuguée à l’essor de l’économie, a rendu possible la stabilisa-
tion de la livre française. Cette évolution favorise l’augmenta-
tion de la circulation métallique.
Dans la deuxième moitié du siècle ont lieu deux tentatives
de création d’une banque. Une Caisse d’escompte est fondée en
1767 et fonctionne jusqu’en 1769. Dans la conjoncture finan-
cière difficile qui suit la guerre de Sept ans, le but de son pro-
moteur, le financier Laborde, est de faire des avances au roi en
échange de certains privilèges financiers. Entièrement entre les
mains d’officiers de finances, elle remplit médiocrement son
rôle, puisque le taux d’intérêt élevé ne paraît pas attractif aux
hommes d’affaires. En 1776, une deuxième Caisse d’escompte
entièrement privée est conçue par le banquier Isaac Panchaud :
le dessein de ce dernier est de faire baisser le taux d’intérêt du
crédit commercial et d’en faire profiter à l’État, qui arriverait
ainsi à rétrécir la dette publique. Au cours de la guerre en Amé-
rique, la Caisse se transforme en banque du Trésor et négocie
les effets publics. C’est le moment où le numéraire paraît man-
quer de nouveau en France. Cette évolution n’est pas sans con-
séquences sur le déclin de l’activité économique à la veille de la
Révolution française.
Toutes ces entraves – politiques protectionnistes, contraintes
institutionnelles, absence de structures bancaires – n’arrivent
pourtant pas à freiner l’essor du commerce.

III. La dilatation des espaces commerciaux :


aires et produits
En effet, au XVIIIe siècle, les aires commerciales, de mieux
en mieux articulées, connaissent une expansion fulgurante : les
échanges s’intensifient, les produits se diversifient. Ce dévelop-
pement contribue largement aux croissances du siècle.
A. Le commerce intérieur. Les transactions intérieures
tiennent une place importante dans le commerce français,
puisqu’elles en représentent le 75%. Au XVIIIe siècle, les grandes
foires régionales et internationales polyvalentes se multiplient et
leur trafic croît de manière impressionnante, bien qu’inégale-

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ment : en l’espace de quelques décennies, il triple quasiment.


Les foires les plus connues sont celle de Caen et surtout celle de
Beaucaire, bénéficiaire du voisinage de Marseille ; Troyes et
Lyon sont des centres de tractations permanentes.
On discerne plusieurs espaces qui se superposent depuis les
terroirs jusqu’aux aires régionales. À un premier niveau, les
relations locales établies entre les villes et le plat pays per-
mettent l’insertion croissante des populations rurales dans les
différents circuits commerciaux par la production et la con-
sommation. À un deuxième et troisième niveau, se développent
les rapports régionaux et interrégionaux. Les produits trafiqués
à l’intérieur de ces zones sont en principe des denrées alimen-
taires (céréales, vins, sel), et des produis textiles répondant aux
besoins premiers de la population.
Or, même si le trafic intérieur croît manifestement au cours
de cette période, c’est dans le domaine du commerce internatio-
nal que les avancées les plus spectaculaires sont enregistrées.
B. Le commerce extérieur. Celui-ci progresse d’au moins
400% entre 1716-1720 et 1787-1789. En particulier, le trafic
colonial, emporté par une hausse impressionnante, devient dix
fois plus important, alors que les échanges avec les autres pays
du continent européen ne font que quadrupler. Durant les
dernières années de l’Ancien Régime, pourtant, les importations
l’emportent sur les exportations.
Le commerce est largement dominé en France par l’impor-
tation de matières premières (entre 25% et 35%) et par le transit
et la réexportation de denrées alimentaires et de produits colo-
niaux (56,6%), où, d’ailleurs, les premières places reviennent
sans conteste au café et au sucre. Au même moment, le négoce
anglais est surtout axé sur l’exportation de produits ma-
nufacturés et l’importation de matières premières et de denrées.
L’étude de la répartition géographique des marchés permet
de suivre les flux du commerce extérieur. Le premier espace est
constitué par l’Europe. Même si, proportionnellement à l’essor
des liaisons transatlantiques, ce négoce est marqué de manière
générale par une décélération certaine, il représente tout de
même une part non négligeable du commerce extérieur : entre
20% et 30% des exportations et de 7% à 13% des importations

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avec l’Angleterre et l’Europe centrale et nordique, qui constitue


l’élément le plus dynamique du commerce européen ; les
échanges avec les pays de la péninsule ibérique présentent un
excédent commercial, ce qui n’est toutefois pas le cas du trafic
avec le marché italien.
Au Levant, deuxième zone commerciale, la France tient une
place de tout premier ordre. Ceci dit, les rapports fluctuants
avec l’empire ottoman expliquent le dynamisme inégal qui ca-
ractérise l’activité commerciale au cours de la période étudiée.
La prospérité du trafic avec le vieux continent et le Levant
repose surtout sur les réexportations de produits coloniaux, ce
qui explique l’importance des espaces d’échanges formés par
les « Indes orientales et occidentales » pour le commerce fran-
çais. Son essor n’a pas été sérieusement gêné par la dislocation
du premier « empire » colonial français entérinée par le traité de
Paris de 1763.
La France est bien placée sur les routes commerciales avec
la péninsule indienne. La Compagnie des Indes orientales,
fondée par Colbert en 1664 et réorganisée une première fois en
1719 et une seconde en 1723, jouit d’un privilège pour tout
l’Extrême-Orient. Elle est aussi installée à Madagascar et aux
Mascareignes (l’île Bourbon et l’île de France). Chargée de
l’administration des établissements français, elle est représentée
dans cette zone commerciale par un gouverneur général dont
dépendent les directeurs des comptoirs et les agents. Grâce aux
33 navires armés en 1725, le trafic de produits comme les étoffes,
les épices, les métaux précieux, le salpêtre, le santal, les nacres,
les porcelaines, les parfums et le thé connaît une augmentation
progressive qui culmine au milieu du siècle. Les établissements
français se développent à mesure de cette croissance. La
capitale Pondichéry (1670), grande ville, embellie par des
travaux d’aménagement, est entourée de nombreux comptoirs,
cédés par les princes indiens contre redevance : Chandernagor
(1690), Mahé (1721), Yanaon (1723) et Karikal (1739).
Le développement inédit des activités de la Compagnie des
Indes orientales en Asie entre 1720 et 1740 se fait cependant
aux dépens des Anglais, ce qui exaspère progressivement les
rivalités entre compagnies de commerce française et britan-
nique, d’autant que le très habile gouverneur Dumas (1735-

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1741), profitant du déclin de l’empire mogol, réussit à renforcer


l’influence politique française dans le Deccan. Digne continua-
teur de Dumas, Dupleix mène de 1741 à 1754 une politique de
prestige. Son but : trouver des revenus supplémentaires et étendre
le protectorat du royaume dans le Deccan. Une série d’échecs
militaires entraîne pourtant son désaveu. Il est alors rappelé à
Paris. Ni la Compagnie ni le roi n’ont l’intention de poursuivre
le projet de conquêtes et d’annexions de Dupleix : fort dispen-
dieux et sans bénéfices rapides, il menace de surcroît la paix
avec l’Angleterre. Malgré la politique de neutralité menée depuis
lors, l’Inde ne fut pas épargnée des guerres européennes de la
deuxième moitié du XVIIIe siècle. Celles-ci ont un impact cer-
tain sur le mouvement des marchandises.
Après 1763, le commerce avec l’Extrême-Orient reprend,
mais, en 1769, la compagnie, qui a perdu son privilège meurt,
victime d’une gestion déficitaire et de l’offensive des grands
négociants qui prennent la relève. Dans les années 1770, ce
trafic enregistre un essor inattendu.
Dernière aire commerciale, les Amériques. En Amérique du
Nord, la Louisiane (bassin du Mississipi) et la colonie de la
Nouvelle France (Canada), dépourvues de métaux précieux,
sont considérées de second rang. Notamment, le Canada est un
espace destiné à devenir un empire territorial. Dès le règne de
Louis XIV, la vallée de Saint-Laurent en particulier constitue
pour les Français la principale zone de peuplement. Le nombre
des habitants quadruple en l’espace de soixante ans et passe de
14 300 en 1700 à 66 000 en 1763. Cette croissance est plutôt le
résultat de l’augmentation du nombre des naissances que celui
d’une politique colonisatrice. Deux villes grandissent considé-
rablement : en 1759, Québec et Montréal comptent 8 000 et
4 400 habitants respectivement. À partir de 1663, la Nouvelle
France est organisée comme une province royale gérée et admi-
nistrée par un gouverneur (police et défense militaire) et un
intendant (administration et finances). Malgré le cadre féodal
imposé, des circonstances particulières favorisent le développe-
ment de communautés paysannes jouissant d’une grande auto-
nomie face au seigneur et au roi.
Faute d’hommes en raison des flux migratoires réduits
(climat rude, exclusion des protestants), la production agricole

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reste limitée (agriculture de subsistance pour l’essentiel), le


bûcheronnage et l’élevage bovin se développent modestement.
Ainsi, les plus grands profits viennent du trafic des fourrures,
dont le monopole est concédé à la compagnie de commerce des
Indes occidentales à partir de 1717. Ce commerce augmente de
manière impressionnante au XVIIIe siècle. Au milieu du siècle,
les Français maîtrisent toutes les routes de traite importantes, ce
qui finit par inquiéter les Anglais. Des postes de commerce sont
créés sur les bords des Grands Lacs. En 1763, à l’issue de la
guerre de Sept ans, la France cède le Canada aux Anglais.
Elle conserve en revanche les Antilles (Saint-Domingue,
Martinique, Guadeloupe et leurs dépendances), où le peuple-
ment progresse tout au long du siècle favorisé par la concession
de terres suivant un système libéral. Ces îles sont considérées
comme les perles des colonies en raison de leur poids dans le
commerce national : trois millions de Français dépendent du
trafic des « denrées des plantations », qui passe en l’espace de
70 ans du quart à plus de la moitié du volume total des
importations et exportations françaises. Exception faite pour
Saint-Domingue où, de 1720 à 1727, s’affaire la Compagnie des
Indes occidentales, le trafic avec la métropole se fait librement.
L’essor de l’économie antillaise repose sur les nouveaux modes
de consommation qui se développent en Europe notamment en
ce qui concerne l’alimentation. Parmi les cultures d’exportation,
la canne à sucre, malgré les gros capitaux et la superficie impor-
tante des terres cultivables qu’elle requiert, constitue la base du
trafic avec la métropole ; celle du café progresse également très
vite, contrairement à la culture du cacao, de l’indigo et du tabac.
Celle du coton, enfin, se développe modestement. Dans la
deuxième moitié du siècle, néanmoins, la production commence
à s’essouffler par suite de la surexploitation des sols.
La traite des noirs qui fournit la main-d’œuvre nécessaire
aux plantations et conduit à l’africanisation des Antilles
(500 000 esclaves en 1789), se développe de manière fulgurante
au XVIIIe siècle. Elle est une autre source de gros profits pour
les armateurs et les négociants français. Sa forme la plus clas-
sique est le trafic triangulaire. Des navires spéciaux appareillés
dans les ports de la côte atlantique quittent la France pour le
golfe de Guinée ou le Sénégal pleins d’articles de pacotilles, de

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produits textiles, d’armes. Là, les négriers échangent ces pro-


duits contre des esclaves ou des prisonniers de guerre. Ceux-ci,
entassés par centaines dans les cales et les entreponts des navires,
sont transportés en Amérique. Les survivants sont vendus aux
propriétaires des grandes plantations de canne à sucre. Avec
l’argent ainsi gagné, les capitaines achètent et rapportent en
Europe une cargaison de produits coloniaux.
Des politiques commerciales axées le plus souvent sur une
rentabilité à court terme n’ont pas gêné la croissance spectacu-
laire du grand commerce. Les profits que ce dernier rapporte
participent à la mobilisation des capitaux nécessaires à l’essor
industriel du XVIIIe siècle. Inversement, ce trafic assure des
débouchés pour bien des aires manufacturières.

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CHAPITRE IV
L’industrie française au XVIIIe siècle :
croissances et contraintes
Le travail manufacturier stimulé par la croissance démo-
graphique et porté par le développement des marchés urbains et
coloniaux ainsi que par le dynamisme de la consommation
intérieure et de la demande étrangère connaît au XVIIIe siècle
une expansion importante. Or, alors qu’en Angleterre débute la
révolution industrielle, en France, malgré l’introduction d’inno-
vations techniques bien réelles et l’inauguration de nouvelles
industries, les cadres traditionnels de production, bien que
sévèrement critiqués, persistent.

I. Les freins à l’expansion industrielle


Jusque dans les années 1770, des politiques intervention-
nistes et industrialistes liées à des impératifs économiques,
fiscaux et politiques, sont mises en œuvre en France. Elles re-
posent sur le triptyque : règlements, protection, subventions.
Afin d’assurer le développement des exportations des pro-
duits manufacturés, l’État se fait lui-même entrepreneur et crée
des manufactures. Celles-ci, enserrées dans une réglementation
stricte et constamment contrôlées par un corps d’inspecteurs
chargé de veiller à la qualité de leur production (prescriptions
de fabrication), fabriquent surtout des fournitures militaires et
des produits de luxe (tapisseries, céramique). Par divers procé-
dés interventionnistes, l’État cherche aussi à fortifier l’industrie
privée : il verse des subventions (une participation en capital,
donations en argent, bâtiments, machines) ; il octroie des
monopoles de fabrication et de vente, des privilèges exclusifs
(p. ex. des avantages fiscaux) ; il multiplie les méthodes de sou-
tien pour étendre les débouchés des firmes qu’il veut favoriser
(propagande officielle, achat obligatoire de certains produits) ;
il accumule enfin les exemptions (dispense d’octrois et de
péages, du contrôle corporatif). Dans un tel environnement éco-

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nomique, peu de manufactures privées autonomes peuvent se


monter.
Certes, cette politique n’a pas que des imperfections. Mais
les conditions du milieu, la dépendance de l’étranger pour l’ou-
tillage, une intervention mal orientée par rapport à la croissance
économique ont fait que les résultats obtenus n’ont pas été bien
encourageants. En 1768, même le Parlement de Paris exprime
une critique radicale du colbertisme et réclame « l’affranchisse-
ment de l’industrie ». Dans ces conditions, à partir les années
1760, l’intervention étatique se relâche progressivement : le
Conseil d’État accorde, par exemple la liberté de fabriquer des
cotonnades imprimées (indiennes, 1759) et les draperies
d’Amiens (1762 et 1779).
Les manufactures ne représentent qu’une part réduite de la
production qui est surtout dominée par un artisanat familial et
urbain strictement réglementé lui aussi par le régime corporatif.
Les corporations – majoritairement masculines, mais aussi
féminines surtout dans le domaine de la tapisserie et de l’horlo-
gerie –, désignées sous diverses dénominations (communautés
d’arts et de métiers, jurandes, métiers tout court…), sont des
groupements à la fois économiques et religieux qui apparaissent
au Moyen Âge dans le but d’assurer l’organisation du travail
artisanal urbain. Doublées d’une confrérie dédiée à un saint
patron, ces associations pourvues d’un privilège exclusif
réunissent l’ensemble des artisans d’une ville pratiquant le
même métier dans le domaine, par exemple de l’alimentation,
de la construction, de l’habillement. Auto-administrées, elles
prévoient une structure hiérarchisée : maîtres jurés (les chefs de
la corporation), maîtres (les employeurs), compagnons (les
ouvriers) et apprentis. Un cadre réglementaire très strict, défini
dans leurs statuts, organise leur activité professionnelle : il con-
cerne l’accès au corps (p. ex. numerus clausus pour les
apprentis), les modalités de passage à l’échelon supérieur (accès
restrictif à la maîtrise, réalisation d’un chef-d’œuvre, versement
de droits), l’organisation interne du métier (conditions de fabri-
cation et de vente) et vise à assurer le monopole du métier dans
la ville et à freiner la compétition technique. Progressivement,
en raison des rigidités structurelles du recrutement, les corpora-
tions se ferment et se transforment en castes héréditaires.

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L’État, de son côté, encourage la généralisation du système


corporatif par intérêt surtout pécuniaire (perception de droits
fiscaux sur les professions) et par souci de contrôle de la
qualité. À partir des années 1725-1730, le carcan corporatif de-
vient plus contraignant au point de couvrir progressivement
presque toutes les activités dans un très grand nombre de villes.
Quelques métiers libres existent encore néanmoins.
Dans la deuxième partie du siècle, le système corporatif, qui
tend, en raison du coût élevé des machines et des restrictions
des règlements, à préserver un mode de petite production en
ateliers avec un outillage rudimentaire, connaît une contestation
souvent virulente. La lente émergence d’un esprit antiréglemen-
taire fragilise ses positions institutionnelles. La législation lui
porte aussi un coup sévère : proclamation du principe de pleine
liberté du travail dans les campagnes, en 1762 ; suppression des
corporations et jurandes en 1776. Même si cette mesure devait
être vite annulée, l’institution corporative en perte de vitesse,
n’arrive pas à freiner les évolutions amorcées dans le domaine
industriel.

II. Les facteurs de développement industriel


Un faisceau de facteurs ont joué un rôle déterminant dans le
développement de l’industrie dans la France des Lumières. La
croissance de la population figure parmi les plus importants :
elle stimule la consommation et alimente les différents secteurs
de l’économie en main-d’œuvre abondante.
Un autre stimulant de la poussée industrielle est sans aucun
doute l’accroissement des capitaux : suivant les régions et les
secteurs, quelques riches financiers et, dans une moindre
mesure, un nombre limité de privilégiés investissent dans les
activités manufacturières ; une part notable des placements vient
également d’un artisanat fort d’une expérience manuelle profes-
sionnelle ; mais c’est surtout la bourgeoisie (gros négociants,
marchands-fabricants ou marchands-banquiers) qui fournit l’es-
sentiel des fonds nécessaires à l’expansion de l’industrie, sou-
vent dégagés par les échanges coloniaux et maritimes.
Outre la concentration géographique et économique de la
production, un quatrième facteur de croissance est la révolution

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des techniques productives : on assiste à l’invention de ma-


chines-outils requérant une source d’énergie puissante (charbon),
ce qui amène à la mise au point de la machine à vapeur. La
mécanisation de la production, dont la première conséquence
est la division du travail, ne concerne pas tant la France, où les
mutations techniques pénètrent à un rythme très graduel dans les
dernières années de l’Ancien Régime, mais surtout la Grande-
Bretagne où est amorcée précocement l’ère industrielle.
Un dernier élément qui stimule la production est un mouve-
ment des prix orienté vers la hausse, entraînant avec lui le profit
qui s’accroît considérablement. Bien que plus prononcée pour
les produits agricoles, cette envolée n’est pas étrangère au
triplement du produit de l’industrie et de l’artisanat.
Il est à observer cependant que la croissance de la produc-
tion est d’intensité inégale selon les secteurs et les régions. Elle
dépend toujours de la demande. Celle-ci, de plus en plus pres-
sante en produits notamment textiles et métallurgiques, conduit
au développement, à côté des secteurs traditionnels, de nouvelles
branches industrielles.

III. Les progrès industriels


Le textile demeure une activité essentielle que ce soit pour
l’emploi ou la production. On en distingue deux types d’organi-
sation complémentaires plutôt que concurrents. Tout d’abord, la
dissémination des activités en milieu rural (proto-industrie), per-
mettant, d’une part, d’avoir recours à une main-d’œuvre bon
marché car non qualifiée, chargée surtout du filage et du tissage
et, d’autre part, de contourner les contraintes réglementaires du
système corporatif. Ce processus de production, fragmenté en
plusieurs étapes (fourniture des matières premières aux paysans,
façonnage dans les campagnes, travaux de finition dans les
ateliers urbains), est contrôlée à partir de la ville par des
marchands-fabricants qui prennent en charge l’écoulement des
produits manufacturés avec grand profit. Par ailleurs, le travail
s’organise de manière dynamique dans les manufactures d’État,
dotés de privilèges. La quantité de la production, destinée aux
commandes royales ou à l’exportation, augmente, la qualité
s’améliore – avec des variantes tout de même selon les régions

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et le matériau. Dans la seconde partie du siècle, souffle un vent


de libéralisme. Le secteur se modernise progressivement, bien
que sans révolution spectaculaire des techniques. De nouveaux
textiles font leur apparition (indiennes, toiles de Jouy). Obéis-
sant, du moins partiellement, à une tendance à la concentration,
des proto-fabriques qui échappent aux règlementations des
corporations sont créées ; certaines bénéficient des exemptions
et gratifications royales. Des nouvelles méthodes de gestion
sont inventées afin de discipliner une main-d’œuvre abondante :
les ruraux recrutés travaillent dans des espaces clos, soumis à
un contrôle étroit exercé par les contremaîtres.
En second lieu, les branches charbonnières et métallurgiques
ne représentent, au XVIIIe siècle, qu’une part restreinte du
produit industriel, malgré l’essor soutenu qu’elles connaissent
(hausse de la production, introduction d’innovations, améliora-
tion de la qualité). Les entreprises métallurgiques notamment,
non détachées de leurs origines rurales et féodales, se caracté-
risent par la dispersion des unités et la concentration de la ges-
tion. La main-d’œuvre rurale employée dans un secteur dyna-
mique, où beaucoup de nobles s’affairent en raison des beaux
revenus qu’il promet, n’est pas spécialisée. Quant aux capitaux
requis, ils sont sans cesse plus importants, ce qui oblige à la
création de sociétés par actions (entreprise du Creusot). Dans le
domaine des mines à houille, de puissantes sociétés se créent
également (mines d’Anzin) : cette industrie paraît très en avance
tant pour les moyens techniques utilisés que pour la concentra-
tion de la main-d’œuvre.
Au total, la croissance de l’industrie française est, au siècle
des Lumières, d’une intensité et d’une durée exceptionnelles.
Elle ne bouleverse pas pour autant les structures classiques de la
production, ce qui explique dans une certaine mesure sa préca-
rité et son retard relatif par rapport au modèle britannique. Une
organisation corporative vigoureuse gêne souvent le progrès.
L’essor de la proto-industrie, qui repose sur l’utilisation d’une
main d’œuvre nombreuse et bon marché et l’abondance des
ressources – telles que le bois et l’eau –, ralentit la mécanisation,
d’ailleurs fort coûteuse, à un moment où les banques ne jouent
qu’un rôle secondaire dans le financement du développement

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industriel. Il n’empêche que, dans les dernières années de


l’Ancien Régime, d’autres modèles se discernent également :
allant dans le sens d’un capitalisme industriel, ils sont axés sur
l’utilisation de techniques nouvelles, le rassemblement de capi-
taux, les progrès de la concentration. Une croissance extensive
accompagnée de quelques transformations structurelles prépare
ainsi, malgré l’interruption de la Révolution en 1789, l’essor
industriel que la France allait connaître au XIXe siècle.

La France demeure, au siècle des Lumières, une grande


puissance économique européenne aussi bien sur le plan de la
valeur globale du produit national que sur celui du produit
agricole ou même du produit industriel. Son économie, loin
d’être stagnante, est marquée par un dynamisme qui annonce
une croissance de longue durée.
Tous les secteurs ont exercé un effet d’entraînement sur
l’économie. Dans le domaine agricole, tout d’abord, la percée
d’une évolution – fort timide encore, il est vrai, à cause des
obstacles institutionnels et structurels ; très inégale aussi compte
tenu des diversités régionales et de la grande irrégularité des
récoltes – présente déjà, sur toute une série de fronts, un ca-
ractère irréversible. Ensuite, dans un espace mieux maîtrisé, le
commerce connaît un développement fulgurant dû à l’élargis-
sement des marchés et à l’expansion des échanges. Dans le
secteur industriel, enfin, en dépit des contraintes structurelles et
des résistances des branches traditionnelles, une politique
volontariste d’assimilation des nouvelles techniques importées
d’Angleterre donne l’impulsion nécessaire au démarrage de
l’industrie moderne.
Or l’expansion de l’économie perturbe l’équilibre de la
vieille société d’ordres au profit des nouvelles classes enrichies
qui, en quête de reconnaissance, désirent monnayer leur réussite,
économique par une promotion sociale et politique tangible. Par
ailleurs, les fruits de la croissance restent fort inégalement
distribués : l’amélioration du niveau de vie d’une partie de la
population va de pair avec une dégradation de la condition des

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plus démunis notamment dans les années qui précèdent la Ré-


volution. Ainsi, les inégalités se renforcent.
La crise sociale de la décennie 1780-1790 est le résultat de la
cumulation de crises multiples liées à la vulnérabilité de l’agri-
culture et à l’instabilité d’une économie en voie d’industriali-
sation : « 89 est aussi bien une Révolution de la faim populaire
que de la prospérité bourgeoise » (A. Soboul).

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DEUXIÈME PARTIE

Les mutations de la société française au


XVIIIe siècle : renforcement des écarts sociaux et
contestation de la société des ordres

L a croissance de la production, l’apparition du capita-


lisme commercial, le développement d’une économie
monétaire se trouvent à l’origine des bouleversements
sociaux que connaît le siècle. D’une part, fragilisation des plus
faibles – ouvriers agricoles et urbains – et pénalisation d’une
partie de la noblesse dépendante d’une organisation écono-
mique féodale en même temps qu’enrichissement d’une bour-
geoisie marchande, entreprenante ou rentière et constitution de
véritables dynasties de fermiers, ces notables des campagnes.
D’autre part, contestation de la hiérarchie sociale fondée sur le
privilège par les bourgeoisies montantes, fortes de leur fortune
et de leurs mérites : face à leurs aspirations politiques et so-
ciales, la défense acharnée de l’ordre établi par les élites
féodales exaspèrent les antagonismes et engendrent des tensions
révolutionnaires. À la veille de la Révolution, la société fran-
çaise est en émoi.

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CHAPITRE V
Les contrastes sociaux dans la France
du XVIIIe siècle
Malgré la prospérité générale du XVIIIe siècle enregistrée
dans tous les secteurs de l’économie, les contrastes sociaux
s’affirment de plus en plus nettement et génèrent des déstabili-
sations et des crises en milieu tant rural qu’urbain. Ville et cam-
pagne sont d’ailleurs deux espaces étroitement liés, qui s’inter-
pénètrent constamment.

I. Seigneurs et paysanneries : hiérarchies et


mutations
La société rurale est constituée essentiellement d’une
paysannerie nombreuse (75% à 80% de la population française)
et plurielle. Étant donné que le servage n’apparaît presque plus
en France au XVIIIe siècle, les hommes et les femmes qui la
composent sont majoritairement libres et ont accès à la pro-
priété de la terre, qui a une valeur sociale éminente, puisqu’elle
est source d’avantages alimentaires, financiers, sociaux. Mais,
face à la noblesse et au clergé, propriétaires du 40% de la
superficie du royaume – alors qu’ils représentent à peine 3% de
la population –, ils ne possèdent globalement qu’entre 30% et
40% du sol français.
Leur terre fait, le plus souvent, partie d’une seigneurie. Insti-
tution juridique, celle-ci encadre la propriété, définit sa nature
(simple « tenure » généralement, assujettie à des obligations et
redevances), impose une hiérarchie des terres (superposition des
droits de propriété) et des personnes et règle les rapports
sociaux au sein de la communauté villageoise, qui, elle, détient,
à des degrés variables, le droit d’autogérer les biens communaux
et les ressources communautaires.
Au sommet de la société rurale, le seigneur, délégué de
puissance publique, noble, en règle générale, ou roturier, laïc ou
ecclésiastique, dispose d’une partie des pouvoirs d’État, ce qui

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lui confère une forte influence locale. De taille et d’emprise


variable selon les régions, aux limites changeantes au gré des
circonstances, la seigneurie représente de moins en moins une
cellule économique : le seigneur ne règle plus la production
agricole comme autrefois ; seule l’organisation de la vie écono-
mique continue à relever de lui (police des marchés et entretien
des infrastructures). Elle reste cependant un centre administratif.
Les droits seigneuriaux et féodaux assurent au seigneur,
propriétaire éminent du sol, une réelle autorité sur les tenan-
ciers. Il s’agit d’un ensemble de prélèvements en argent ou en
nature, qui comparés à l’impôt royal (taille, vingtièmes, impôts
indirects) et à la dîme perçue par l’Église viennent en dernière
position. Ils varient selon les seigneuries : cens, champart…
Aux redevances s’ajoutent les devoirs et les contraintes : cor-
vées, péages, banalités, droits de marché et de foire, droits de
pêche, de chasse et de colombier...
La conjoncture économique favorable qui marque cette
période est à l’origine de l’envolée spectaculaire de la rente
foncière. Les seigneurs les plus riches, notamment ceux qui ne
résident pas sur leurs terres, en confient la gestion à des
fermiers généraux. Cette désignation d’intermédiaires finit par
changer la physionomie de la seigneurie : distension des liens
de protection, affaiblissement des dominations.
Par ailleurs, la ferme des réserves seigneuriales tend à se
généraliser, de sorte que les seigneurs ne font plus que recevoir
le prix du bail. Au XVIIIe siècle, les gros propriétaires-cultivateurs,
possesseurs d’importants capitaux agricoles (cheptel, train de
culture, semences), profitent du mouvement de concentration
des baux qui s’effectue aux dépens de la moyenne et petite
paysannerie. Ils deviennent ainsi les principaux locataires des
domaines seigneuriaux et receveurs des droits qui y sont
attachés. Employant pour les travaux des champs un personnel
de journaliers salarié, ils représentent un véritable patronat
agricole. Dans certaines régions d’agriculture capitaliste (le
Nord ou le Bassin parisien), ils font en outre d’importantes
avances à la culture et expérimentent les nouvelles techniques et
méthodes. Ainsi, tournée vers le profit commercial, la seigneu-
rie se métamorphose progressivement en une grande exploita-
tion capable de répondre aux sollicitations des marchés. Ayant

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accédé à la richesse et à la culture, ces « fermiers-gentils-


hommes » font partie des notables locaux (« coqs de village »
ou « coqs de paroisse ») réunissant puissance économique et
pouvoir politique. Ils sont tout à la fois : les nouveaux gestion-
naires, des relais du pouvoir central (juges, syndics perpétuels,
lieutenants de justice, procureurs fiscaux) et des représentants
de la communauté à l’extérieur (maires, mayeurs, consuls), au
point d’assister au XVIIIe siècle, dans certaines régions, à
l’émergence d’une véritable « fermocratie ».
Le palier suivant de la pyramide sociale est occupé par les
paysans disposant d’une exploitation familiale moyenne, entre
10 et 20 hectares ; ils constituent une catégorie intermédiaire,
celle des laboureurs. Ceux-ci engagent rarement des journaliers,
mais sont suffisamment aisés pour entretenir une charrue
complète.
La petite paysannerie, quant à elle, possède des exploitations
de taille très modeste qui n’assurent pas toujours son indépen-
dance économique. Elle est dépourvue d’attelage et a recours au
travail à bras. Ces tenanciers parcellaires se voient obligés de
louer des terres et endossent le statut de fermier ou de métayer.
Ils complètent leur revenu par le travail salarié soit sur les terres
d’autrui soit à domicile, où ils travaillent le plus souvent à façon
pour le marché urbain en tant que tisserand.e.s.
Viennent ensuite les travailleurs non qualifiés et non perma-
nents : des journaliers, brassiers ou manouvriers sans autre bien
que leur habitation fort modeste et le terrain ou jardin qui
l’entoure, ce qui les distingue des errants. Leur proportion dans
la population rurale varie entre 10% et 40% suivant les régions.
Il va sans dire que leur condition est très précaire et leur survie
dépend d’une embauche très irrégulière, de la solidarité com-
munautaire et des ressources des communaux. Au moment des
crises frumentaires, ils risquent de glisser dans l’extrême pau-
vreté, parfois de basculer dans l’errance et la mendicité.
Au-delà de ces prolétaires ruraux, qui deviennent d’ailleurs
plus nombreux après 1770, c’est le monde des errants, des
« sans feu, ni lieu », qui se dessine et qui évolue dans une
société de plus en plus hostile au vagabondage.
Au XVIIIe siècle et notamment dans les dernières années de
l’Ancien Régime où s’affirme une grave crise conjoncturelle,

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l’accentuation des contrastes perturbe les équilibres dans la


stratification sociale du monde rural. Certes, en comparaison
avec le sombre XVIIe siècle, la situation générale de celui-ci
apparaît meilleure ; certes également, le modèle traditionnel de
petite ou moyenne exploitation à fortes attaches communau-
taires perdure dans certaines régions du royaume. Mais, dans
nombre d’autres, la hausse démographique conjuguée à la con-
centration foncière – corollaire de la pression du capitalisme
agraire et de l’extension de la sphère d’influence des villes –
conduit à un triple phénomène : la pulvérisation des héritages,
le laminage progressif du groupe médian de la paysannerie et,
par conséquent, l’accroissement des écarts sociaux. Enfin, les
politiques des enclosures et du partage des communaux, menées
dans certaines régions contre les droits collectifs, déracinent les
très petits exploitants dépossédés de moyens de survie impor-
tants. La prolétarisation brutale de ces derniers, confrontée à
« l’embourgeoisement » des riches fermiers et des gros pro-
ducteurs, principaux profiteurs de la hausse des prix, génère, il
va sans dire, des tensions sociales.
Les intérêts des petites gens sont davantage menacés par la
réaction seigneuriale. Celle-ci est facilitée par l’amélioration
des méthodes de gestion de la seigneurie et vise au rétablisse-
ment de ses revenus, diminués sous l’effet des mutations éco-
nomiques structurales que connaît le siècle. Les seigneurs
cherchent encore à réduire les droits collectifs des paysans. En
vertu, enfin, de leur droit de triage, ils soumettent au partage et
s’approprient les communaux, notamment les forêts.
Le mécontentement gronde alors et, dans le contexte de
dépression conjoncturelle des dernières décennies de l’Ancien
Régime, des émeutes éclatent. Ces tensions, frictions ou cas-
sures, reflets d’une prise de conscience aiguë de l’aggravation
certaine de la condition paysanne, indiquent aussi que la féoda-
lité n’est pas un mythe. Au contraire, elle continue à dominer
politiquement, socialement et économiquement dans les cam-
pagnes sans tenir compte des secousses tectoniques produites
par les évolutions socio-économiques du siècle.

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II. Le monde des villes : hiérarchies urbaines


et polarisations sociales
Étroitement liées à la campagne, grand réservoir humain et
alimentaire, les villes sont, au XVIIIe siècle, des organismes en
pleine croissance. Centres administratifs, judiciaires, universi-
taires et économiques, elles regroupent toutes les énergies :
étudiants, hommes de loi et officiers de divers rangs qui
s’affairent dans le domaine de la justice, de la gestion et de
l’administration ; négociants, entrepreneurs et financiers qui,
misant sur le dynamisme productif et commercial, investissent
dans l’industrie et le commerce ; artisans, ouvriers et ouvrières,
enfin, qui contribuent au développement industriel.
Le nombre de ces derniers notamment s’accroît par suite
d’une immigration encore discrète mais continue. Au cours de
la période étudiée, ce phénomène prend de l’ampleur pour des
raisons liées, entre autres, à l’émiettement de l’héritage foncier
(v. supra). L’élément majeur du mouvement est une main
d’œuvre masculine non qualifiée, dépossédée ou endettée, qui
vient chercher fortune en ville. Mais des femmes participent
aussi à ces migrations du travail : le plus souvent, elles sont pla-
cées comme domestiques dans une famille bourgeoise. L’aug-
mentation de la consommation, corollaire de la prospérité, per-
met de retenir dans le cadre urbain cette population imprécise et
instable, prête à tout instant à bouger, à se révolter, bien que de
manière plus sporadique qu’au XVIIe siècle.
Le salariat urbain ne profite que très partiellement de l’essor
urbain étant donné que ses revenus progressent moins vite
(hausse de 22%) que les prix et le coût de la vie (hausse de 65%
en moyenne). Malgré les disparités régionales, dont il faut aussi
tenir compte, son pouvoir d’achat est donc en baisse. Par
ailleurs, la concurrence à l’embauche, due essentiellement à une
offre de main-d’œuvre accrue, préoccupe sérieusement ce
monde exposé aux aléas du travail et des conjonctures écono-
miques, enfermé dans des circuits de dépendance à la fois plus
mobiles et contraignants, car régis par la loi du profit. Ainsi, au
XVIIIe siècle, les conflits du travail (entre maîtres et compa-

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gnons) sont fréquents. Les réclamations salariales sont le plus


souvent au centre de la controverse. Les organisations compa-
gnonniques et les confréries fonctionnent comme supports de
l’agitation ouvrière. Elles usent divers moyens de lutte et de
pression sur les maîtres : la grève, le contrôle des embauches et
même, parfois, la « damnation » ou la « mise en interdit » d’un
atelier ou même d’une ville, la menaçant ainsi de faillite généra-
lisée.
L’extension du paupérisme, qui se traduit par la hausse du
nombre des indigents, mendiants et vagabonds, est considérée
comme un danger pour l’ordre public. Les agents du roi et les
autorités des villes interviennent directement et entreprennent,
d’une part, d’enfermer leurs miséreux et miséreuses dans les
hôpitaux et divers établissements d’assistance relevant à la fois
du domaine de l’hygiène, du soin et de l’enfermement, et,
d’autre part, de chasser les nouveaux venus en engageant des
corps de chasse-gueux. Des mesures sont prises, par ailleurs,
contre la mendicité (déclarations royales du 18 juillet 1724 et
du 3 août 1764). Mais, dans l’esprit de la philosophie des Lu-
mières, qui, au nom de l’amour de l’homme, fait une large place
à la notion d’utilité sociale, de philanthropie et de bienfaisance,
les pouvoirs publics assument également des responsabilités
envers les indigents : dans un effort de rééducation et de réin-
sertion dans la vie en société de cette population difficilement
contrôlable, des ateliers de charité sont organisés pour procurer
du travail aux chômeurs, des dépôts de mendicité sont créés, des
soins médicaux gratuits sont prévus. Ces initiatives publiques,
qui témoignent de la laïcisation progressive des secours, ne sont
pas exclusives de l’action privée et de nombreuses sociétés
philanthropiques essaient d’intervenir pour leur part.
À l’autre bout de l’échelle, se consolide une élite urbaine
fortunée, composée des représentants du clergé à bénéfice, de la
noblesse et d’une bourgeoisie robine, foncière, entreprenante et
marchande, principale bénéficiaire de l’expansion des échanges
et du développement de la production. Ce monde restreint se
partage charges municipales, foncions échevines et responsabi-
lités citadines. En règle générale, c’est encore la noblesse qui
arrive en tête de cette hiérarchie au regard des revenus et de la
dépense. Ainsi, la pyramide sociale urbaine confirme les privi-

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lèges traditionnels reposant sur des critères tels que la nais-


sance, la fortune, la profession.
La croissance de la population des villes et la multiplication
des catégories socio-professionnelles, élément qui nuance da-
vantage les différenciations socio-économiques, complexifient
au XVIIIe siècle la stratification sociale dans plusieurs villes.
Certes, la prééminence hiérarchique est fonction de la proximité
avec la notabilité d’abord, au sein de laquelle s’opposent de
surcroît anciennes et nouvelles activités ; avec la noblesse, en-
suite, qui demeure toujours le modèle dominant. Des possibi-
lités de promotion sociale existent toujours, mais elles sont
limitées. L’argent autorise les anoblissements et les mésalliances
et permet à quelques riches bourgeois d’intégrer les catégories
sociales supérieures : ainsi, il contribue à l’unité des élites. Les
couches moyennes de la bourgeoisie (professions libérales, offi-
ciers inférieurs, petits rentiers…) cherchent également à chan-
ger leur condition, de même que le monde de l’artisanat et de la
boutique enrichi par l’essor de la consommation. L’épargne,
une instruction soignée et l’implication dans la vie publique des
quartiers urbains constituent les vecteurs les plus sûrs d’ascen-
sion sociale.

En somme, le XVIIIe siècle ne peut aucunement apparaître


comme un âge d’or pour toutes les catégories sociales. Entre la
minorité des notables (percepteurs de la rente foncière et
détenteurs du capital économique et intellectuel) et la masse des
pauvres et des journaliers des villes, la prospérité crée de fortes
ségrégations. Alors que les élites s’enrichissent, le monde des
salariés reste, dans sa grande majorité, fragile face au chômage,
à la maladie, aux accidents de travail, à la vieillesse ; mais,
avant tout, il apparaît extrêmement vulnérable face aux crises
frumentaires plus nombreuses au cours des périodes de dépres-
sion conjoncturelle. L’écart se radicalise notamment après
1770, où la conjoncture économique devient très difficile et la
polarisation sociale s’intensifie.

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CHAPITRE VI
Ordres vs classes / privilège vs mérite
Contrairement à la classe, dont le critère d’appartenance est
l’activité professionnelle liée aux revenus et à un mode de vie
correspondants, l’ordre ou état est une entité juridique complè-
tement étrangère à toute notion d’économie et, de ce fait, fort
hétérogène. Il trouve son origine dans l’organisation de la socié-
té féodale qui repose sur la notion de spécialisation. Ainsi,
l’ordre se définit par rapport à une fonction spécifique que ses
membres doivent remplir dans la société : le clergé, le service
de Dieu ; la noblesse, la défense et la protection du royaume ; le
tiers état, enfin, « l’industrie et les travaux corporels ». Ces trois
fonctions essentielles justifient un statut juridique différent pour
chaque ordre comportant à la fois obligations et prérogatives.
Du fait de la différence des devoirs et des droits de chaque état,
une telle structure sociale introduit nécessairement une hiérar-
chie impliquant des rapports de soumission et de domination et
repose sur l’inégalité consacrée par le droit : prééminence de la
prière et de la défense du royaume sur les autres fonctions et, de
ce fait, jouissance de certains privilèges : honorifiques, finan-
ciers (redevances féodales), fiscaux (exemptions judiciaires),
judiciaires (privilèges pénaux, tribunaux spéciaux). Ces préro-
gatives ne sont donc que la reconnaissance collective de la
supériorité des services rendus à la nation, le respect envers
l’honneur qui en découle.
Ceci dit, certains de ces privilèges sont partagés par la roture
et notamment par la bourgeoisie : par exemple l’exemption de
la taille pour les habitants des villes privilégiées et pour les pro-
priétaires fonciers des pays où le régime des terres le permet ; le
privilège de la chasse est ouvert aux roturiers dans certaines
provinces. À l’inverse, depuis la fin du XVIIe siècle, les nobles
sont soumis à divers impôts.
Les ordres ne sont toutefois pas des castes. Ainsi, la société
féodale n’est pas figée. La noblesse, s’hérite certes et d’abord,
mais, par ailleurs, elle s’achète (vente d’offices) ou s’obtient par

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lettre patente d’anoblissement ; de même, les membres de la


noblesse et du tiers état qui désirent suivre l’appel de Dieu
entrent dans le clergé.
Au XVIIIe siècle, la société d’états est travaillée par les
forces du changement : sous l’effet de mutations économiques
et politiques importantes, elle apparaît vieillie. Des évolutions
lourdes de conséquences se précisent : la fortune devient pro-
gressivement le critère principal qui répartit les individus à l’in-
térieur de chaque ordre en castes et prépare la société de classes.
Ainsi, en réalité, ordres et classes coexistent.
Les aspirations économiques et politiques de ces différents
groupes sociaux sont génératrices de conflits. L’antagonisme
des ordres et des classes, notamment dans la décennie qui pré-
cède la Révolution, révèle l’opposition entre une société tradi-
tionnelle, corporative et hiérarchisée et les couches nouvelles,
les bourgeoisies, exclues du partage politique. Ces dernières,
représentant le monde neuf de l’économie, préconisent une
éthique sociale centrée sur le mérite et la fortune et visent à
instaurer de nouveaux équilibres reposant sur des relations plus
égalitaires. Dans ce contexte, la structure tripartite tend à s’es-
tomper au profit d’un schéma binaire : la noblesse, voire les
privilégiés, s’opposent alors à la roture.

I. Noblesses : ouvertures, fermetures


La noblesse est le second ordre à la fois juridique et social
de la nation. Ce qui la distingue de la roture – considérée
comme congénitalement inférieure – et en fait, en même temps,
l’unité, c’est une conscience bien nette de former une aristocra-
tie sociale fondée sur une « vertu » liée au lignage et au
sentiment de l’honneur, d’où découle un code commun de
manières et d’attitudes que seules procurent la naissance et
l’aisance.
La noblesse est composée de nombreux groupes extrême-
ment diversifiés, qui se définissent surtout par rapport à l’an-
cienneté, aux titres, à la fonction, au lieu de résidence et, enfin,
à la richesse. Ce sont notamment les critères de la richesse et de
la fonction qui introduisent une hiérarchie plus marquée au sein
de cet ordre.

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Au XVIIIe siècle, les noblesses continuent à rassembler une


part considérable des richesses du pays. Leur puissance écono-
mique et sociale provient surtout de la propriété foncière et
seigneuriale ainsi que des droits, privilèges et pouvoirs qui lui
sont associée. Ils exercent par ailleurs une domination patrimo-
niale et coutumière importante sur leurs terres seigneuriales.
Les plus grosses fortunes appartiennent aux grandes familles
nobiliaires, celles des princes, des ducs, des pairs. Largement
représentée aux postes gouvernementaux, cette élite confisque
peu à peu l’État et jouisse d’un réel pouvoir politique. Elle se
montre aussi particulièrement active et entreprenante : bonne
connaisseuse des règles d’une économie capitaliste avenante,
elle spécule et investit dans toutes les grandes affaires telles que
le commerce maritime, les activités industrielles, manufactu-
rières et minières.
La haute noblesse, fraction minoritaire de l’ordre, coexiste
avec une gentilhommerie rurale modeste, traditionnellement
attachée à l’économie domaniale et destinée à des carrières mé-
diocres. Fidèle à une éthique foncièrement hostile aux opéra-
tions financières et à l’activité mercantile, cette dernière refuse
de se lancer dans les affaires. La formation et les moyens néces-
saires à de tels investissements lui font d’ailleurs cruellement
défaut. Endettée, se sentant abandonnée, menacée même par
une monarchie intéressée, au premier chef, par la moderni-
sation de l’État absolutiste, elle peut difficilement tenir son rang
et soutenir son état. Des déclassements se produisent alors.
Mobilité descendante vers le tiers état, donc, d’une part ;
mobilité ascendante du Tiers vers la noblesse par l’anoblisse-
ment, de l’autre, qui apporte du sang neuf à l’ordre nobiliaire.
La monarchie essaie tout au long des XVIe et XVIIe siècles de
surveiller par la législation les frontières entre qualité noble et
roture et de stipuler les règles de cette promotion sociale.
L’anoblissement fonctionne comme une sorte de reconnaissance
des talents individuels, de récompense du mérite. Au siècle des
Lumières, les noblesses souhaitent contrôler, elles-mêmes, l’élar-
gissement de leurs rangs. Menacées dans leur fortune par les
évolutions économiques et dans leur rang par les mutations
socio-politiques, les élites nobiliaires, en pleine crise identitaire
qui les pousse à justifier leur différence, se raidissent contre les

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roturiers enrichis et ambitieux et surtout contre les nouveaux


venus. L’accès aux offices supérieurs de l’armée, des cours
souveraines et même de l’Église se restreint considérablement,
ce qui ralentit, à la fin du siècle, la mobilité sociale notamment
par l’anoblissement et fait de la noblesse un ordre de plus en
plus fermé. Bien des frustrations en découlent, propres à engen-
drer des ressentiments chez des grands bourgeois considérant
l’anoblissement comme la forme la plus accomplie d’une
promotion sociale bien méritée.
Dans le même temps, de profonds clivages intra-nobiliaires
émergent : le monopole des charges et des grades supérieurs par
la haute noblesse suscite bien des rancœurs chez les petits
nobles de province. L’affrontement se joue donc sur un double
front : à l’intérieur du second ordre de la nation et entre le
privilège et la roture.
Paradoxalement, au même moment où la noblesse entend
écarter de son domaine les roturiers, se développe un discours
en faveur d’une noblesse commerçante (abbé Coyer, La
noblesse commerçante, 1757), dont la « création » se heurte aux
contraintes de la dérogeance. Or les abolir, c’est rompre en
faveur des aristocrates l’équilibre sur lequel repose la société
d’états.
Jusqu’en 1757, plusieurs édits publiés permettent à la haute
noblesse, volontiers entreprenante, de contourner aisément cet
obstacle principalement juridique. Des protestations s’élèvent
alors du côté des corps de métier : ils y voient la concession
d’un nouveau droit à la noblesse. Celle-ci, déjà exemptée d’im-
pôt, pourra de surcroît s’enrichir par l’activité lucrative du com-
merce. Les corporations marchandes revendiquent en compen-
sation la suppression des privilèges fiscaux et l’égalité des
droits et des devoirs.
Créer une élite ouverte et renouvelable fondée sur la pro-
priété, la fortune et les talents et non plus sur le primat de la
naissance, voilà la revendication principale de la bourgeoisie.
Un tel modèle implique la substitution des ordres par une
société de classes.

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II. L’ordre privilégié contesté


L’aspiration à une fusion des élites conjuguée à l’idée de la
résurrection politique du tiers état (Jaubert, Éloge de la Roture,
1766) et à une nouvelle définition de la nation (coïncidence de
nation-peuple-tiers état) aboutit, au cours des dernières décen-
nies de l’Ancien Régime et surtout dans le climat politique par-
ticulièrement intense des années 1787-1789, à une dénonciation
bien nette de l’organisation sociale existante : ordres et privi-
lèges, vidés de leur justifications historiques et pratiques, sont
discrédités et violemment attaqués par les représentants des
classes ascendantes, en mal de reconnaissance.
C’est l’abbé Sieyès qui, dans ses pamphlets Essai sur les
privilèges (1788) et Qu’est-ce que le Tiers Etat ? (1789), a
formulé mieux que d’autres l’enjeu du débat ouvert lors de la
campagne électorale en vue d’élire les députés aux états géné-
raux. La réorganisation de la nation, fondée sur le principe de
l’utilité sociale, ne peut compter que sur le seul tiers état, pilier
de l’économie du royaume. Du coup, les privilégiés sont taxés
de groupe parasitaire, voire nuisible : vains et paresseux, ils
accaparent toutes les richesses du pays aux dépens d’une
nation/tiers état « condamnée à travailler et à s’appauvrir sans
cesse pour la classe privilégiée ». Dès lors, leur bannissement,
leur élimination même paraissent nécessaires.
Ces thèses, nées des évolutions sociales et culturelles du
siècle, finissent par cristalliser les mécontentements sociaux et
par briser le compromis élitaire entre privilégiés et bourgeoi-
sies. Les tensions sociales se muent alors en affrontements
d’ordres et une véritable guerre s’ouvre entre « la » roture et
« la » noblesse perçues, à travers un prisme réducteur : à savoir
en bloc, malgré leur forte hétérogénéité.
Ce sont les bourgeoisies qui prennent la tête du combat du
Tiers contre les privilèges. Ayant forgé leur unité autour d’un
nouveau système de pensée, héritage culturel du siècle, elles
préconisent une organisation sociale moins figée, fondée non
plus sur les valeurs traditionnelles de la noblesse, mais sur
celles du mérite personnel et de l’utilité sociale.

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Grandes gagnantes du siècle, les bourgeoisies aspirent à


fusionner avec une noblesse de plus en plus crispée et intro-
vertie. Simultanément, elles cherchent à bien se démarquer des
classes populaires méprisées : de ce salariat urbain fragilisé par
l’envolée spectaculaire des prix et de cette paysannerie dépossé-
dée en raison de la conjoncture démographique et économique.
Elles envisagent alors l’abolition des ordres et la création d’une
nouvelle élite dans laquelle elles seraient appelées à jouer un
rôle de tout premier ordre.
Ce sont les idées élaborées au siècle des Lumières qui four-
nissent une base idéologique à ces revendications et proposent
des pratiques sociales efficaces d’intervention dans les affaires
de la cité. Au-delà de ce réformisme, à la fois élitiste et viril,
égalitaire et résolument utilitaire, qui fait de la société le champ
d’action privilégié du mouvement politique, économique, social
et intellectuel des Lumières, la quête de la connaissance et du
bonheur, le combat contre l’autel, le trône et la tradition com-
plètent sa physionomie et attestent une complexité et une diver-
sité en harmonie avec les mutations et les ruptures du siècle.

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TROISIÈME PARTIE

Crises et mutations culturelles : les Lumières


françaises

E ssayer de définir les Lumières est malaisé. Au


XVIIe siècle, ce mot, utilisé au singulier, est synonyme
de grâce divine qui illumine, de clarté naturelle de
l’esprit. Au XVIIIe siècle, le pluriel s’impose et se charge de
connotations polémiques : plaçant l’homme au centre des préoc-
cupations philosophiques, les Lumières, état d’esprit et mode
d’action sociale développés sous le signe de la liberté et carac-
térisés par la confiance en la Raison, invitent à juger par soi-
même et engagent un combat pluriel contre toute forme d’autorité.
En 1715, les fondements de la philosophie des Lumières étaient
déjà posés : le siècle de Louis XIV avait vu s’épanouir les grands
systèmes rationalistes des Temps modernes ainsi qu’une pensée
tournée vers une nouvelle théorie de la connaissance, l’empirisme.
En Angleterre, John Locke, promoteur du principe de tolé-
rance et de liberté politique ainsi que d’un mode de gouverne-
ment fondé sur la théorie du contrat social, avait publié en 1689
son Essai sur l’entendement humain, ouvrage fondateur de
l’empirisme qui révolutionnait les cadres mêmes de la pensée.
De son côté, Newton, auteur d’une philosophie naturelle ou
physique, avait formulé une mécanique céleste qui ouvrait à
l’esprit humain une nouvelle vision du monde. En Allemagne,

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Leibniz, dont la philosophie était axée sur la métaphysique et la


théologie rationnelle, avait lui aussi contribué à faire entrer les
sciences dans la nouvelle ère de l’analyse infinitésimale. Dans
les Pays-Bas, Spinoza avait élaboré une éthique du bonheur et
de la liberté et une philosophie de la religion fondée sur la
nature. En France, enfin, Descartes avait posé dans ses Médi-
tations le primat du doute méthodique et Fontenelle avait
donné, en 1686, l’Histoire des Oracles ; quant à Bayle, il avait
forgé, dans son Dictionnaire historique et critique (1697), les
armes de la réflexion et de la critique du XVIIIe siècle : il avait
démontré le primat de l’expérience et de l’observation, l’indé-
pendance de la morale et mis en doute l’autorité et la tradition.
Les caractères essentiels des Lumières françaises s’étaient donc
manifestés bien avant 1715, dans cette « crise de la conscience
européenne » que Paul Hazard situe dans l’entre-deux-siècles.
Or le mouvement intellectuel du XVIIIe siècle pousse plus
loin les ruptures entamées en battant en brèche systèmes méta-
physiques et institutions économiques, politiques et sociales.
Plutôt qu’une doctrine unifiée et achevée, les Lumières élaborent
une pensée diversifiée et des positions intellectuelles multiples
et différentes. Mais, au-delà des particularités et des divergences,
elles proposent également une attitude collective, celle d’une
élite européenne visant à la réforme du monde traditionnel.

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CHAPITRE VII
Le mouvement des idées :
le triomphe de la nouvelle philosophie
L’assouplissement relatif de la censure après la mort de
Louis XIV permet aux idées nouvelles de se diffuser plus
aisément dans le royaume. Prenant le relais de l’Angleterre, qui,
au XVIIIe siècle, semble vivre, pour partie, sur son antécédence
historique, la France devient désormais l’épicentre du mouve-
ment qui prend son essor essentiellement à partir de 1720.
La première période des Lumières françaises qui s’étend
jusqu’en 1750 se caractérise par une certaine prudence dans les
idées et les attitudes. Montesquieu et Voltaire donnent le ton de
ces trois décennies marquées par les attaques contre l’absolu-
tisme politique et les religions révélées.
La contestation devient plus systématique et hardie au cours
de la période suivante qui commence sous les auspices de la
publication de L’esprit des lois (Montesquieu, 1748), de la
Lettre sur les aveugles (Diderot, 1749) et des premiers Discours
de Rousseau. Marquée par l’aventure de l’Encyclopédie, cette
phase, moment de haute fécondité théorique, comprend les
années 1750 et 1760. Certes, Voltaire, véritable incarnation des
Lumières, règne toujours, mais Rousseau s’impose en tant que
maître de pensée pour avoir su modifier les sensibilités du
siècle et inaugurer la conception moderne du Moi. Au cours de
la décennie 1760-1770 notamment, philosophie et politique se
mêlent étroitement : les philosophes et leurs amis se rapprochent
du pouvoir, occupent des places administratives, conquièrent
l’Académie française, vulgarisent avec succès.
Sous le règne de Louis XVI, les Lumières changent de ton.
C’est d’ailleurs le moment où les grands philosophes dispa-
raissent : Voltaire et Rousseau en 1778, d’Alembert en 1783,
Diderot en 1784. Le surnaturel revient au galop avec le passage
à l’illuminisme. Le romantisme s’annonce par l’exaltation des
sentiments et de la sensibilité. Les courants nationalistes

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CRISES ET MUTATIONS
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s’affirment. Cette dernière période évolue également sous le signe


de l’esprit révolutionnaire qui transmue les idées en action.
Les penseurs des Lumières, cette intelligentsia masculine –
majoritairement – et cosmopolite très influente, apparaissent au
XVIIIe siècle comme de véritables modèles de société. Ils
valorisent un idéal encyclopédique : ce sont à la fois des
hommes de lettres et de sciences, des critiques et des amateurs
d’art, en un mot des touche-à-tout. Rationalistes, ils déploient
une argumentation spéculative qui, dégagée de tout système
métaphysique, reste fidèlement axée sur la raison cartésienne et
expérimentale ; apologistes des passions, ils construisent une
réflexion attentive aux lois d’une nature à la mesure de
l’homme et de ses besoins ; gagnés par un optimisme tempéré,
ils élaborent une philosophie tournée vers le progrès et le
bonheur terrestre. Mais, dans le même temps, ils s’imposent –
en particulier après 1750 – comme des militants engagés
hardiment dans la société de leur temps au service d’une cause
commune : éclairer et réformer.
Des penseuses et écrivaines contribuent aussi à la naissance
de l’esprit nouveau. Elles avaient pris le parti des Modernes
contre les Anciens. Un certain nombre d’entre elles soutiennent
la philosophie ressentie comme libératrice par les idées qu’elle
avance. Elles participent en même temps activement à la for-
mation du style et dictent les formes d’exposition des idées.
Le mouvement culturel, philosophique, littéraire et intellec-
tuel du XVIIIe siècle est ici abordé à travers le double prisme de
l’unité et de la diversité. D’une part, les nouveaux universaux
postulés et une attitude intellectuelle originale forgent, selon
l’expression de Diderot, « l’esprit du siècle », qui se reflète de
manière éclatante dans cette œuvre collective qu’est l’Encyclo-
pédie. Le combat contre la tradition, les préjugés et l’autorité
est un autre aspect de l’unité du mouvement philosophique : il
révèle la dimension morale, sociale et utilitaire de la philoso-
phie de ce siècle. D’autre part, les Lumières sont plurielles :
autant de philosophes, autant de doctrines. Elles sont donc mar-
quées par des fractures profondes, de multiples divisions, des
divergences importantes. Elles rencontrent enfin des refus : leur
succès n’est pas sans à-coups, sans résistances opiniâtres, sans

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intenses tempêtes. Église et État se dressent avec virulence contre


ce conglomérat que forme l’élite éclairée du XVIIIe siècle.

I. Convergences
Un certain nombre d’idées-forces et de remises en cause des
institutions établies constituent les dénominateurs communs qui
sous-tendent l’œuvre très diverse, l’action multiple et les atti-
tudes d’esprit novatrices des philosophes de cette période.
A. L’esprit des Lumières. Agents essentiels de l’éclairage
nouveau jeté sur le monde physique, les institutions politiques
et sociales, la nature humaine, la Raison, le Sentiment, la Na-
ture, le Progrès et le Bonheur deviennent la base pour l’élabo-
ration d’une nouvelle « orthodoxie » philosophique centrée sur
l’homme.
La raison, héritage du cartésianisme, constitue l’essence
même de la philosophie des Lumières. Cette disposition d’es-
prit, fondée sur l’analyse du réel, rejette l’a priori, l’autorité, la
métaphysique et vise à ruiner l’empire des dogmes. La raison
est de ce fait, avant tout, esprit scientifique : la connaissance
procède des sensations, repose sur l’expérience, l’observation et
l’expérimentation, la découverte des liens nécessaires entre les
divers phénomènes. Elle devient ainsi le moyen de l’intel-
ligibilité du monde.
La raison ne constitue pas la seule voie pour accéder à la
vérité. La sensibilité, l’instinct, les passions peuvent la suppléer
dignement dans cette quête : ces lumières intérieures permettent
d’appréhender avec autant de sûreté la réalité, de fonder aussi la
vertu. C’est à Rousseau surtout qu’il appartient d’avoir réhabi-
lité, dans la deuxième partie du siècle, le sentiment.
Les passions, les instincts sont un fait naturel : ils procèdent
de la nature. Notion fuyante et complexe car chargée de sens
multiples, celle-ci, relevant autant du monde physique que de
l’homme, se sécularise : elle est désormais perçue comme un
système affranchi du surnaturel et du merveilleux, car régi par
des lois générales et immuables. Elle devient elle-même Puis-
sance. Sa connaissance permet de se libérer et de se réconcilier
avec soi-même. Au XVIIIe siècle, la nature fait l’objet de

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nombreuses recherches touchant à des domaines aussi divers


que le droit, la religion, l’économie, les sciences.
La croyance dans les pouvoirs infinis de la raison et de la
nature sous-tend la foi rationaliste dans le progrès possible.
L’idée de la perfectibilité de la société et des hommes s’affirme,
dans un premier temps, par rapport aux sciences, aux lettres,
aux arts ; elle est confirmée aussi par les améliorations maté-
rielles importantes accomplies au cours du siècle. Discontinu
d’abord, le progrès devient après 1760 linéaire et nécessaire,
visant un point de perfection ne pouvant être dépassé, en un
mot, un avenir de bonheur.
L’idée du bonheur traverse le siècle entier et se transmue en
véritable quête philosophique (Émilie du Châtelet, Discours sur
le bonheur, 1779). C’est une nouvelle vision du bonheur qui
prévaut : liée à la vie terrestre elle s’oppose aux finalités de la
religion chrétienne. Tenant compte des perspectives optimistes
d’une amélioration rapide de la condition humaine qu’ouvrent
les progrès du siècle et les avantages matériels de la civilisation,
elle met en valeur le bien-être né de l’accord de l’individu avec
ses sensations. Elle associe par ailleurs l’individuel au social.
Dans une perspective historique, la conception du bonheur évo-
lue au long du siècle d’une voluptueuse indolence épicurienne
et égoïste dominante dans les milieux aristocratiques de la
Régence, à une éthique du bonheur individuel et vertueux, avant
d’aboutir après 1760 à l’exigence d’une félicité sociale fondée
sur l’utilitarisme triomphant dans tout l’espace culturel.
B. L’essor des sciences. Pas d’amélioration de la vie humaine
sans progrès des sciences. Conditions nécessaires : le dévelop-
pement des procédures expérimentales et des démarches classi-
ficatoires, la formalisation du langage et le perfectionnement
des instruments scientifiques.
Une évolution lente favorise l’autonomisation des disci-
plines. Dans le domaine des sciences mathématiques, tout
d’abord, ont surtout prévalu les travaux d’application et de mise
au point des découvertes du siècle précédent. L’analyse infinité-
simale, les disciplines algébriques, la géométrie connaissent un
développement considérable. Grâce à la diffusion des théories
de Newton notamment à partir des années 1730, la mécanique

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s’affirme avec d’Alembert (Traité de dynamique, 1743). En


astronomie, où l’on se fait aussi un devoir de prouver l’univer-
salité des lois newtoniennes, les connaissances sur la position et
le mouvement des astres, de la Lune, des comètes se précisent
ou progressent sensiblement. Le perfectionnement de l’outillage
qui permet des observations multipliées et de meilleure qualité,
y contribue largement (télescopes et lunette astronomique).
L’école française domine dans la première partie du siècle
avec Clairaut et Maupertuis ; avec Lagrange (calcul des varia-
tions), Laplace (calcul des probabilités), Legendre et Monge
(inventeur de la géométrie descriptive) à la fin de la période
concernée. En raison de la piètre formation scientifique réservée
à leur sexe, seulement un nombre très restreint de femmes,
privilégiées et exceptionnelles – la plupart d’entre elles tombées
aujourd’hui dans l’oubli – se distinguent comme mathémati-
ciennes : Nicole-Reine Lepaute et Amélie Lefrançois de Lalande.
En 1746, la physicienne marquise du Châtelet entreprend sa
traduction magistrale en français des Principia de Newton qui
contribue à la diffusion des théories et des principes du savant
anglais en France.
Malgré l’intérêt très vif porté aux sciences physiques (op-
tique, acoustique, chaleur) et notamment au magnétisme et à
l’électricité, les progrès enregistrés sont plutôt modestes. Les
recherches sur la chaleur, en particulier, contribuent au progrès
de la thermométrie (invention du thermomètre à mercure). Dans
le domaine de l’électricité, le premier condensateur est cons-
truit en 1745 et, en 1754, le paratonnerre est mis au point. Vers
la fin du siècle, Coulomb formule ses lois et fait ainsi entrer
cette discipline dans le champ des applications newtoniennes.
Quant à la chimie, débarrassée du poids de l’héritage alchimique
grâce aux recherches de Lavoisier fondées sur la démarche
expérimentale, elle se construit de manière définitive en disci-
pline scientifique et, en devenant quantitative, entre dans la
modernité.
Les sciences naturelles et les sciences de la vie, enfin, se
dégagent progressivement de la vision fixiste et providentialiste
d’origine religieuse qui dominait pendant plus d’un siècle. Avec
sa monumentale Histoire naturelle en 36 volumes, dont la
publication s’étale sur quarante ans (1749-1788), Buffon, inten-

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dant du Jardin du Roi, répertorie et classifie les espèces. Il


arrive à rompre avec le créationnisme et postule le transfor-
misme, théorie reprise par son disciple Lamarck.
La recherche et le progrès scientifiques sont favorisés tout au
long du siècle par la floraison d’académies fondées un peu
partout en France et en Europe. Subventionnés par les souve-
rains, ils organisent des missions de recherche. Une collabora-
tion scientifique entre États est progressivement ébauchée.
L’engouement pour les sciences se généralise, alimenté par la
grande production d’ouvrages de vulgarisation savante. Certains
s’adressent spécifiquement aux dames, ce qui témoigne de la
participation non négligeable du sexe féminin à la culture scien-
tifique des élites. À Paris et en province, les collections pu-
bliques et privées, les cours de sciences se multiplient. Vouant
un véritable culte aux découvertes du siècle, de nombreux
amateurs, hommes riches et grandes dames, s’adonnent aux
amusements scientifiques et font monter chez eux des cabinets
de physique et de chimie. De cette manière, le succès mondain
rencontre la naissance des démarches et des gestes de science.
Or, au XVIIIe siècle, le mouvement scientifique reste presque
purement spéculatif : s’il formalise son langage, il s’intéresse
peu aux applications pratiques. Par conséquent, il n’entraîne pas
nécessairement le progrès technique qui, lui, est plutôt condi-
tionné par les besoins pratiques de l’industrie naissante (méca-
nisation du tissage, invention de la machine à vapeur, fabrica-
tion du coke).
La science, soutenue par la raison et l’espoir dans le progrès,
par l’élargissement du savoir, constitue une des armes du siècle
en vue de transformer le monde et d’améliorer la société hu-
maine ; le combat pluriel des Lumières contre l’autorité et la
tradition en est une autre.
C. Combats. Les philosophes, mus à la fois par leur amour
pour l’humanité et leur désir de gloire personnelle, mettent en
cause institutions religieuses, politiques et sociales. Ils révolu-
tionnent par ailleurs les modes d’intervention dans les affaires
de l’esprit et de la cité.
1. LE PROCÈS DU CHRISTIANISME ET DE L’ÉGLISE CATHOLIQUE
constitue un aspect fondamental du combat des Lumières contre

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l’obscurantisme et l’intolérance. Celui-ci tire sa force de la crise


que connaissent la religion et les institutions catholiques au
cours d’un siècle marqué par l’intensité des débats théologiques
et moraux, par les querelles doctrinales, les persécutions, les
rigueurs gouvernementales, l’intervention parlementaire. L’inquié-
tude religieuse doit beaucoup également aux influences anglaises
et au travail de sape des libertins durant les dernières décennies
du règne du Roi Soleil ; elle est aussi alimentée par des manus-
crits clandestins au ton polémique, diffusés dans les milieux de
la noblesse, de la bourgeoisie aisée et des ecclésiastiques pro-
gressistes. Toutes proportions gardées, dans la seconde moitié
du siècle, le scepticisme, le malaise moral conduisent à un cer-
tain détachement religieux, à un recul de l’emprise chrétienne
sur la morale et la vie quotidienne, à la laïcisation aussi de la
culture et à la recherche d’un nouveau rapport au sacré. Ces
nouvelles attitudes des élites se diffusent très lentement dans la
masse des fidèles : dans les villages « immobiles », allaient per-
sister encore longtemps superstitions et croyances qui avaient
peu de rapports avec le catholicisme romain.
Bien que son triomphalisme ne soit plus justifié, l’Église
catholique, alliée au pouvoir, demeure au XVIIIe siècle une
puissance disposant d’une influence politique et économique
considérable et de vastes pouvoirs de censure et de direction de
l’opinion : le catholicisme est toujours la seule religion autori-
sée et le clergé le premier ordre du royaume. Sa sphère d’action
englobe la direction des œuvres d’assistance et du système hos-
pitalier, le contrôle de tous les degrés d’enseignement et la
responsabilité de tenir les registres de l’état-civil.
Contre cette composante essentielle de la structure sociopoli-
tique française se dresse le rationalisme des Lumières. Aucun
accommodement n’est envisagé avec une institution considérée
comme obscurantiste et persécutrice, servie d’officiants quali-
fiés d’imposteurs. On condamne le fanatisme aveugle qu’elle
cultive chez les fidèles. On attaque la religion catholique : cet
assemblage confus et incompréhensible de dogmes irrationnels,
de rituels ridicules, de pratiques absurdes est considéré comme
un instrument commode d’oppression assurant la soumission à
l’autorité. Sans arriver jusqu’à préconiser la suppression de
l’Église catholique, la plupart des penseurs des Lumières sou-

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lignent le besoin de procéder à sa purification, seul remède


contre son influence insidieuse sur les consciences et les socié-
tés. Ils recommandent par ailleurs, à la suite de Locke, son
cantonnement au domaine spirituel : ainsi, dans De l’Esprit des
Lois, Montesquieu dénonce son alliance avec la monarchie et
son rôle politique néfaste.
La lutte contre le fanatisme – « l’Infâme », selon le mot de
Voltaire – et l’autorité ecclésiastique met au premier plan une
des idées-forces des Lumières, la tolérance. À l’origine, se
trouve encore John Locke (Lettre sur la tolérance, 1689) qui,
dans une Angleterre se défiant des catholiques, démontre les
avantages de la multiplicité des religions. En France, l’idée fait
son chemin après la révocation de l’Édit de Nantes (1685). Au
XVIIIe siècle, à la suite de la reprise des persécutions contre les
protestants dans les années 1720, un courant plus général,
inscrit dans la ligne philosophique de Pierre Bayle, prend
forme. Dans l’Encyclopédie, Diderot essaie de cerner la notion
de « tolérance civile » et préconise la liberté de culte tant pour
le peuple que pour le prince.
Nul ne mène toutefois cette bataille avec plus de conviction
et de persévérance que Voltaire qui devient l’apôtre de ce droit
naturel nécessaire à la paix sociale. Voltaire consacre à sa dé-
fense nombre d’écrits d’une rare force, dont La Ligue ou Henri
le Grand (1723) et le Traité sur la tolérance (1763), véritable
hymne à la fraternité. Son combat déborde le cadre du seul
engagement intellectuel et devient action directe et publique en
faveur des calvinistes, victimes du fanatisme religieux et des
erreurs judiciaires. Pour sauver le négociant de Toulouse Marc-
Antoine Calas, le feudiste de Castres Pierre-Paul Sirven ou le
jeune chevalier de La Barre…, il fait feu de tout bois : il
multiplie mémoires, libelles, pamphlets, il intervient directe-
ment auprès de ses admirateurs influents, courtise également les
puissances.
La propagande en faveur des protestants français commence
à porter ses fruits surtout à partir des années 1770 : mise en
liberté des derniers calvinistes emprisonnés pour cause de reli-
gion, prêches tenues ouvertement dans les campagnes, nomina-
tion du protestant Jacques Necker en tant que « directeur
général du Trésor royal » (1776), édit de tolérance accordant

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aux protestants le droit civil (1787). Les juifs continuent


pourtant d’être considérés comme un peuple maudit confiné aux
marges de la société.
2. LA CRITIQUE VIRULENTE DU DESPOTISME MONARCHIQUE
mobilise toutes les énergies philosophiques. On lutte principale-
ment contre l’arbitraire. On attaque les abus du pouvoir, les
privilèges injustifiés, la justice royale inique, arbitraire et coû-
teuse, la censure persécutrice.
Les penseurs du XVIIIe siècle rêvent d’une cité idéale. Ils
élaborent dans ce but une morale sociale et politique fondée sur
le principe de liberté (libertés de l’individu, liberté d’expression),
de responsabilité personnelle et d’égalité devant la loi. Inspirés
du modèle anglais de l’habeas corpus, les philosophes s’ac-
cordent pour revendiquer une définition claire du pouvoir des
juges et une révision radicale du système judiciaire comprenant
des réformes telles que l’abolition de la torture, l’établissement
d’une juste proportion entre délits commis et peines infligées, la
suppression des lettres de cachet et des arrestations arbitraires.
Un large consensus se dégage ainsi progressivement sur la
nécessité d’établir des lois fixes fonctionnant comme des gages
d’indépendance ; d’élaborer surtout un code pénal. S’inscrivant
dans le prolongement de la réflexion de Montesquieu, de l’œuvre
pamphlétaire et de l’action militante de Voltaire, du traité de
Beccaria (Dei delitti e delle pene – Des délits et des peines,
1764), cette dernière revendication inspire une production d’écrits
juridiques importante qui gagne un public plus large et atteint
les milieux gouvernementaux. La réforme judiciaire de Lamoignon
de 1788 procède de cette mobilisation philosophique à laquelle
s’agrègent également certains cercles parlementaires.
L’esclavage et la traite des êtres humains, développés dans
le cadre de l’exploitation du Nouveau Monde et codifiés par
Colbert dans son Code noir (1685), constituent un autre terrain
de lutte ambiguë. Quelques voix indignées – celles, entre autres,
de Marivaux (L’Île des esclaves, 1725), de Montesquieu (De
l’Esprit des Lois, 1749), de l’abbé Raynal (Histoire philoso-
phique et politique des établissements et du commerce des
Européens dans les deux Indes, 1770), d’Olympe de Gouges
(Zamore et Mirza ou l’Heureux Naufrage, 1783) – osent se lever
contre ces pratiques et même contre la colonisation. Toutefois, en

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1788, « La Société des amis des Noirs » (Condorcet, Mirabeau,


Brissot…), tout en condamnant la traite, se prononce pour le
maintien provisoire de l’esclavage.
3. LA CONDAMNATION DU SYSTÈME D’INSTRUCTION ORGANISÉ
PAR L’ÉGLISE CATHOLIQUE est quasi unanime chez les penseurs
des Lumières.
Autoritaires, les petites écoles subordonnent le projet péda-
gogique aux finalités religieuses. Au niveau secondaire, des col-
lèges dirigés par des ordres religieux offrent à une élite mascu-
line un enseignement figé et centré autour de l’étude des
langues mortes, de l’histoire romaine, de la rhétorique et de la
scolastique conforme aux canons de la tradition. Le recours au
procédé de l’imitation et à la mémoire est en outre fréquent. Ce
programme, privilégiant les valeurs d’une Antiquité christia-
nisée, n’incite point, selon les philosophes, à l’esprit critique. Il
prépare, essentiellement aux carrières administratives et ecclé-
siastiques.
Dans le cadre des débats sur l’instruction du second
XVIIIe siècle, auxquels l’État prend part de manière limitée tou-
tefois, sont proposées des réformes pédagogiques qui tiennent
compte tant des nouvelles attitudes forgées à l’égard de l’en-
fance et de l’adolescence que de la demande diversifiée de la
société. Ainsi, en 1753, d’Alembert préconise dans son article
« Collège » (Encyclopédie, t. III) la mise en valeur dans les
programmes d’études collégiales des disciplines qui éveillent le
jugement : histoire, géographie, sciences. Leur enseignement
apparaît comme une condition nécessaire à la réalisation du
projet philosophique qui consiste à former l’homme nouveau,
éclairé, affranchi des préjugés et des superstitions, capable de
raisonner.
La question surgit plus intensément après la dislocation du
réseau des collèges des jésuites en 1762. Celle-ci entraîne la
désorganisation de l’enseignement, dont le niveau baisse, et
rend nécessaire la prise de mesures visant à la réforme des pro-
grammes d’études et du mode de recrutement des maîtres. C’est
l’État monarchique qui est appelé à combler le vide creusé sans
beaucoup de succès d’ailleurs : l’édit de 1763, combattu par
l’Église, tente l’uniformisation administrative des collèges et
ouvre un concours d’agrégation (1766) pour Paris. Les diffi-

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cultés rencontrées révèlent l’incapacité croissante des pouvoirs


à maîtriser le système éducatif.
Les élites en sont conscientes : l’avalanche de traités de
pédagogie que génère l’expulsion des jésuites est la preuve de
leur ambition de pallier le manque d’imagination et de volonté
étatiques. Ils insistent sur la nécessité de renforcer l’unité du
royaume par le biais d’une réforme importante du système
collégial allant dans le sens de la création d’une éducation
masculine, centralisée, laïque, élitaire et utilitaire. À côté des
philosophes – tels Diderot (Plan d’une université pour le
gouvernement de Russie, 1775), Condillac (programme d’ins-
truction destiné à son élève le prince de Parme), Helvétius (De
l’Esprit, 1758), Rousseau (Considérations sur le gouvernement
de Pologne, 1772), l’abbé Coyer, chargé de l’éducation du
prince de Turenne –, un troisième partenaire, les parlementaires
et les hommes de droit, se mêlent des questions relatives à
l’instruction, ce qui témoigne de la dimension politique des
réformes proposées (La Chalotais, procureur général du Parle-
ment de Bretagne, Essai d’éducation nationale, 1763 ; Guyton
de Morveau, avocat général au parlement de Bourgogne, Mémoire
sur l’éducation publique, 1764 ; Rolland d’Erceville, président
du Parlement de Paris, Plan d’éducation, 1768).
Ainsi, naît, dans la seconde partie du siècle, le concept
d’éducation civique et nationale et émerge un projet de moder-
nisation des enseignements et des cursus que le ministre de
Louis XVI, Turgot, entreprend de concrétiser.
Les combats menés sur le terrain de la religion, de la poli-
tique, de la société contre l’autorité, l’arbitraire, l’injustice font
l’unité des Lumières. Parallèlement, cependant, l’engagement
philosophique conduit à des divisions et à des ruptures profondes.

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II. Divergences
La prodigieuse diversité des Lumières s’affiche hardiment
dans la multiplicité des voies empruntées par la pensée réforma-
trice des philosophes. Les systèmes de pensée proposés touchent
à tous les domaines de la réflexion et de l’activité humaine.
A. Systèmes économiques. Au XVIIIe siècle, émerge la science
économique qui s’affirme après 1750. Les doctrines élaborées
au cours de cette période s’opposent au « mercantilisme »
hégémonique, dans la mesure où elles préconisent une liberté
appliquée sans entraves à toutes les activités économiques. Leur
but est d’envisager dans leur globalité les mécanismes de for-
mation, de distribution et de consommation des richesses d’une
nation, afin de les mettre au service de sociétés de plus en plus
peuplées. Or, alors que dans l’Angleterre de la révolution indus-
trielle naissante, le domaine économique est abordé à partir du
libre marché, de la manufacture moderne et de la division du
travail, en France, où l’économie reste principalement rurale, la
réflexion y afférente se construit un temps autour de la valeur
de la terre et de l’importance de l’agriculture. Si cette doctrine
marginalise les autres secteurs de l’économie, un groupe de
penseurs insiste au contraire sur les avantages du développe-
ment, dans une visée utilitariste, du commerce dont dépend
l’essor de la production industrielle et artisanale. Parallèlement,
dans le but de rationaliser le système économique existant, les
thèses et pratiques mercantilistes évoluent en une version plus
souple : le « néo-mercantilisme libéral ».
Ainsi, au cours de ce siècle, projets épistémologiques et
ambitions de politique économique s’imbriquent intimement.
Mercantilistes, libéraux et physiocrates mobilisent journalistes,
relais provinciaux et libraires et se disputent des plumes célèbres.
L’économie commande.
1. LA PENSÉE MERCANTILISTE de l’âge des Lumières a der-
rière elle une tradition de deux siècles confrontée à la réalité
économique. Elle ne forme pas une école soudée mais plutôt se
définit par rapport à un ensemble d’opinions et de pratiques
forgées empiriquement. L’Essai sur le commerce de Jean-

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François Melon, publié en 1734, constitue, dans la première


partie du siècle, un effort de synthèse des principaux éléments
du mercantilisme. Le discours insiste sur l’importance de
l’intervention et de la protection étatique réaffirmées. Au milieu
du siècle, alors que l’inspecteur général des monnaies de
Forbonnais reste adepte d’un commerce gouverné par l’autarcie
nationale et la concurrence internationale, émerge également
une nouvelle version mercantiliste qui, d’une part, insiste sur
l’assouplissement du régime intérieur par une liberté sans
licence et, d’autre part, tout en admettant au niveau du com-
merce international le principe de concurrence, récuse la guerre
d’argent.
L’heure est d’ailleurs de plus en plus à la liberté. Un groupe
d’économistes intégrés pour la plupart dans les milieux scien-
tifiques et administratifs prône les avantages de la libéralisation
des échanges et des procédés de production. Leur plaidoyer est
une autre forme de combat en faveur des libertés.
2. LES ÉCONOMISTES LIBÉRAUX, Turgot, l’abbé Morellet,
Herbert, entre autres, se groupent vers le milieu du siècle autour
de Vincent de Gournay. Ce dernier, issu d’une famille d’arma-
teurs anoblie est nommé intendant du commerce en 1751, ce qui
lui permet de diffuser ses idées libérales dans le cadre des
institutions et d’agir sur l’orientation de la législation. Foncière-
ment optimiste et convaincu de l’importance du rôle du com-
merce dans l’économie, il pense que, si l’intérêt gouverne le
monde, les négociants ne sont pas pour autant malhonnêtes. Sa
doctrine du « laissez-faire, laissez-passer » devrait être nuancée
à la fin de sa vie par la formulation de thèses favorables à une
certaine régulation : cet économiste, qui n’a pas laissé d’œuvre
écrite, propose alors une théorie économique modérée, oscillant
entre laissez-faire et protectionnisme.
Ses disciples poussent plus loin l’analyse en inscrivant la
problématique de la réhabilitation du négoce dans une perspec-
tive d’utilité sociale. Sous ce rapport, ils cherchent à concilier
liberté, individualisme et harmonie des intérêts privés et pu-
blics. Turgot, en particulier, construit le concept plus abstrait et
plus général de « capital », qui permet de mieux comprendre la
circulation de l’argent et le principe même d’une économie de
marché. Il formule l’idée d’un cours naturel du commerce qui

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repose sur une logique libérale : l’État, en position d’arbitre,


doit s’abstenir de toute intervention dans la formation du bien
général, si ce n’est pour liquider les divers obstacles qui l’en-
travent ; il protégerait ainsi les libertés de l’individu.
Après la mort de Gournay (1759), sous l’influence d’une
opposition agrarienne qui va en s’accentuant dans un contexte
de crises frumentaires successives, le problème des grains et des
subsistances monopolise le débat. C’est le moment où le groupe
des physiocrates s’affirme hardiment.
3. LES PHYSIOCRATES – dont François Quesnay, médecin de
Louis XV et fils de laboureur, est le chef de fil et Le Mercier de
la Rivière et Dupont de Nemours les principaux théoriciens –
forment une école systématique d’économie politique qui dis-
pose de ses propres moyens d’information : journaux et livres.
Les difficultés financières de la monarchie liées à des pro-
blèmes d’organisation administrative et politique se trouvent à
l’origine du programme de réforme physiocratique. Repenser la
fiscalité conduit nécessairement à réformer l’organisation poli-
tique de l’économie et de la société. La Physiocratie passe en
effet d’une réflexion sur l’ordre économique fondé sur des lois
naturelles, universelles et immuables présupposant l’intelligence
divine à une nouvelle vision de la société et de l’État.
Paradoxalement, à partir de la terre considérée comme
l’« unique source de richesses », les physiocrates raisonnent sur
un système capitaliste. Leur projet économique constitue, dans
l’histoire des idées, la première analyse du capital, la « voie
française » de la transition des structures féodales à la société
capitaliste. Il ne faudrait toutefois pas perdre de vue que leur
doctrine n’est pas nécessairement porteuse de la même signifi-
cation historique et sociale que les théories économiques ulté-
rieures associées à l’essor du capitalisme en Angleterre.
Dans le système de la Physiocratie, l’agriculture est présen-
tée comme le moteur essentiel de la productivité étant donné
que son « produit net » (l’excédent, le surplus) est à l’origine du
circuit économique et de la richesse. L’industrie et le com-
merce, qualifiés de « stériles », sont marginalisés car inaptes à
ajouter de la valeur aux produits du sol. Personnage central du
projet physiocratique : le fermier, gérant de grande exploitation,
capable d’investir sur la terre et de vendre ses excédents ;

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condition nécessaire à sa réussite : la liberté des échanges et de


la circulation des produits, la liberté de fixation des prix que
l’on veut libres de toute taxation.
La rupture introduite dans le domaine de l’économie appelle
une nouvelle organisation de la structure sociale fondée non
plus sur la spécialisation des fonctions sociales, mais sur des
secteurs d’activité bien circonscrits. Ainsi, la société d’ordres
est remplacée par une autre composée de classes, dont l’origine
continue néanmoins d’être divine. Celles-ci sont définies par
rapport au « produit net » : la classe propriétaire, tout d’abord, à
savoir les rentiers du sol, tenants du « produit net » et, de ce
fait, principaux contribuables d’après la théorie de l’impôt
unique sur la rente foncière de Mirabeau ; ensuite, la classe pro-
ductrice composée des fermiers et des paysans réduits à l’état
de salariés ; enfin, la classe stérile qui comprend les manufac-
turiers, les commerçants, les membres des professions libérales
et les domestiques. Il va de soi que la classe « déféodalisée »
des propriétaires détenant la condition primordiale de la pro-
duction et, donc, de la plus grande jouissance – la terre – domine
la société.
Dans ce système agrarien et libéral qui néglige les petits
ruraux au profit des grands exploitants, le souverain, « autorité
unique » et héréditaire est placé au sommet de la pyramide
sociale en vertu de sa qualité de propriétaire éminent de terres.
Despote, certes, mais despote légal : la souveraineté royale
repose sur la double assise du droit divin et d’un contrat social
d’ordre économique et foncier, d’où son caractère légal. Le roi
est l’incarnation et le serviteur de l’ordre naturel économique.
L’absolutisme politique devient donc ici le corollaire obligé du
libéralisme économique. Le despote légal impose des règles qui
visent à assurer la bonne marche du mécanisme et à garantir, au
besoin par la force, le libre fonctionnement du domaine écono-
mique. Pour réussir à son œuvre, le souverain a recours aux
conseils d’une minorité agissante et éclairée de propriétaires/
contribuables – nobles et roturiers confondus – et de magistrats,
représentants naturels de la société civile, élevés à la connais-
sance de l’ordre économique naturel et parties prenantes du
pouvoir. De cette théorie de la représentation découle l’idée de

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création dans le royaume d’assemblées provinciales réunissant


les élites propriétaires.
La Physiocratie propose donc une vision positive d’un des-
potisme qui, certes, ne donne pas dans les abus de la tyrannie,
puisqu’il respecte les lois naturelles et l’ordre économique qui
lui est réputé supérieur, mais dont la conception renvoie à une
pensée totalitaire avant la lettre.
Après la chute du contrôleur général Turgot en 1776, mar-
quant dans un contexte de crise économique et sociale l’échec
de l’expérience libérale, la Physiocratie, contrainte au replie-
ment et à la défensive, voit pâlir son étoile : elle perd non seule-
ment de son influence politique, mais aussi de son importance
scientifique, puisque l’essor industriel contredit la prééminence
accordée à l’agriculture. Dès lors, le paradigme d’économie po-
litique qu’elle propose relève davantage du champ de l’utopie.
C’est le moment, d’ailleurs, où, en Angleterre, l’Écossais
Adam Smith publie l’Enquête sur la nature et les causes de la
richesse des nations (1776), ouvrage capital d’économie
politique libérale. Mais c’est aussi le moment où, en France,
Jacques Necker, banquier et futur directeur du trésor royal,
réagissant aux thèses physiocratiques, présente avec succès à
l’Académie française, dans son Éloge de Colbert (1773), un
véritable programme d’économie politique qui défend mono-
poles et interventionnisme et attaque la propriété foncière.
Ainsi, au XVIIIe siècle, mercantilisme, physiocratie et libé-
ralisme se confrontent et s’opposent dans les faits et dans
l’esprit des contemporains. Les systèmes qu’ils proposent n’en
tendent pas moins vers le même but : résoudre la grave crise
financière que traverse le royaume et, par là, contribuer à sa
réorganisation.
B. La cité idéale à l’âge des Lumières. Le siècle est « fertile
en utopies » (Duby), en propositions, en positions nuancées
concernant les institutions politiques, la notion de citoyenneté et
l’organisation de la société. Les interventions des philosophes
ne forment cependant pas un « programme » cohérent de ré-
formes fondamentales. Alors que, dans leur majorité, ils accep-
tent la monarchie dans son principe, ils en exigent une formule
aménagée, qui se diversifie en fonction des courants de pensée

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développés et des théories élaborées. Cette pluralité atteste que


le siècle, s’il opte presque unanimement pour l’éloignement des
femmes du politique, n’a tranché ni sur la forme idéale de gou-
vernement, ni sur le meilleur modèle d’organisation sociale. Tant
dans la théorie que dans la pratique, le débat reste alors ouvert.
1. L’IDÉOLOGIE ARISTOCRATIQUE, dont les origines sont à
rechercher chez François Fénelon et le duc Louis de Saint-
Simon, écrivains de la fin du règne de Louis XIV, est fondée
sur l’idée de la prééminence politique et sociale de la noblesse
dans une société féodale. Elle se constitue en courant dans la
première moitié du XVIIIe siècle (Henri de Boulainvilliers,
L’Essai sur la noblesse, 1722 et L’Histoire de l’ancien gouver-
nement de la France, 1727) et atteint son point culminant avec
la publication, en 1748, de l’œuvre de Charles-Louis Secondat,
baron de la Brède et de Montesquieu, De l’Esprit des lois.
Ce gentilhomme et parlementaire affirme dans cet essai –
consacré à la recherche d’un ordre logique dans l’enchevêtrement
complexe des lois de tous les pays et de toutes les époques – sa
préférence à une monarchie aristocratique, au sein de laquelle
noblesse et Parlements auraient un rôle politique important :
celui de protéger, d’une part, le prince d’une république radicale,
non exempte de désordres populaires et, d’autre part, la nation
d’un despotisme odieux, régime condamnable fondé sur la
crainte, car sans structure sociale ni juridique.
Ce mode de gouvernement est donc présenté comme celui
du juste milieu entre ces deux extrêmes. Contrôle concret du
monarque par les corps intermédiaires et correction de ses actes
dans le sens de la liberté ; stabilité d’un État « modéré », car
respectant les lois, ces remparts contre l’arbitraire, et sécurité
des citoyens. Telle est la sagesse politique de Montesquieu, qui
le conduit à formuler le principe de séparation des pouvoirs –
ou plutôt de leur « distribution » entre divers organes –, consi-
déré comme la garantie de la sûreté et de la liberté politique.
Elle allait inspirer la constitution de 1791. En même temps,
cependant, la justification des privilèges et l’éloge de la vénalité
des charges, présentée comme gage d’indépendance des corps
intermédiaires, font de L’esprit des Lois, une arme théorique à
la disposition de féodaux impénitents et d’une robe orgueilleuse
attachée à ses droits et privilèges.

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Rejet de l’absolutisme, donc, par ce théoricien du libéra-


lisme politique, à un moment, cependant, où le rêve d’un « des-
potisme éclairé » séduit bien des esprits.
2. L’UTOPIE DU DESPOTISME ÉCLAIRÉ, avatar en réalité d’une
monarchie absolue soucieuse de construire un État fort et cen-
tralisé, s’affirme dans la seconde moitié du siècle et bénéficie
de l’ambiance des Lumières. Elle repose sur la collaboration
d’un philosophe-conseiller et d’un prince-élève, tous deux bien
décidés à mettre en application un programme cohérent et rai-
sonnable de réformes conformes aux évolutions du siècle, où
l’intérêt général se superpose à l’intérêt dynastique. Son objectif
est la modernisation et la rationalisation des structures étatiques.
Le rôle de la noblesse et du peuple dans ce type de régime
politique est limité, la première étant trop « égoïste », le second
trop ignorant et soumis.
Pour ce qui est du cas de la France, plus précisément, cer-
tains philosophes voient des avantages dans une monarchie forte
mais améliorée, fondée sur la raison et la justice. Voltaire
notamment, très conservateur dans ses positions et pragmatiste
dans ses choix, après avoir été un fervent admirateur de la
monarchie libérale anglaise, se présente comme un adepte d’un
« absolutisme constitutionnel » (Duby). En 1774, Turgot, mi-
nistre réformateur de Louis XVI, devient le maître en œuvre
d’un despotisme éclairé à la française. Il est accueilli avec
enthousiasme par l’avant-garde philosophique.
Le despotisme éclairé en tant que phénomène historique
émerge à partir des années 1750 dans les « Europes périphé-
riques » (Vovelle), où des couples célèbres de philosophes et de
souverain.e.s se sont formés : Voltaire et Frédéric II de Prusse,
Diderot et la tzarine Catherine II de Russie. Leur collaboration,
idéalisée un moment, montre vite ses limites : d’une part, le
philosophe, sans jamais être réellement attaché au gouverne-
ment, est utilisé par un pouvoir soucieux de légitimation ; de
l’autre, oublieux de son vrai rôle, il se laisse tenter par la volon-
té réelle et égoïste de gouverner. Le pragmatisme finit par l’em-
porter sur le rêve.
Cette expérience politique conservatrice et modernisatrice à
la fois, décline avant 1780 avec le tarissement de l’ardeur
réformatrice des monarques. L’heure est désormais aux reven-

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dications de libertés élargies et d’un gouvernement fondé sur un


contrat social.
3. LES THÉORIES DU CONTRAT SOCIAL, inspirées de John
Locke (Traité du gouvernement civil, 1689), visent à faire naître
un nouvel ordre social reposant sur les lois de la nature et de la
raison ; ce faisant, toutefois, elles apportent également une nou-
velle réponse au problème de l’origine de la société et remettent
ainsi en question le caractère absolu et divin de la monarchie
française (Diderot, « Droit naturel).
Empruntant à Locke et aux protestants français l’idée de
pacte social, Rousseau part du postulat que l’homme naît bon à
l’état de nature, mais que l’inégalité et le progrès le déforment
moralement et corrompent subséquemment les sociétés qu’il
forme (Discours sur l’origine de l’Inégalité, 1755). Il affirme
alors la nécessité d’un pacte entre égaux qui seul pourrait assu-
rer le passage à un nouvel ordre social plus juste. Il en systé-
matise le concept dans son œuvre Le Contrat social ou Prin-
cipes du droit politique publié en 1762.
Dans ce traité de quatre livres, le philosophe, convaincu de
l’égalité civile et politique de tous les hommes, arrive par sa
théorie de la souveraineté du peuple indivisible et inaliénable à
concilier liberté individuelle et impératifs sociaux ; à définir
aussi la démocratie politique en envisageant assemblées pério-
diques et commissions révocables – le gouvernement –, sou-
mises à la volonté générale – à savoir l’assemblée représenta-
tive du peuple – et sujettes à son contrôle.
Paradoxalement, Rousseau donne, dans sa théorie sociale, une
place inattendue à un individu : le Législateur. Cette fonction
paraît contraire à la substance même de la notion de volonté
générale. Elle répond pourtant au besoin du philosophe de con-
fier la loi à un homme responsable. Le Législateur n’est ni sou-
verain ni magistrat : il reste hors du peuple, il peut être même
un étranger. En rôle de pédagogue de citoyens, de médiateur
entre la justice et les faits, il propose un système que le peuple
fait sien ; puis, il se retire. Le peuple reste donc le seul légitime
souverain et la loi l’expression de la volonté générale.
Pour Rousseau, le moment du contrat marque « le passage
de l’indépendance présociale des individus à la liberté des
citoyens » (Starobinski) : pratiquement, l’individu, en acceptant

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de se soumettre dans le souci de l’intérêt général à l’État –


autorité collective et abstraite assimilée au souverain – et d’alié-
ner ainsi sa liberté « naturelle », réalise sa liberté « civile et
morale » : il conquiert l’égalité devant la loi et protège sa pro-
priété, transformée par le contrat d’« usurpation » en « véri-
table droit ». À cet égard, le principe de liberté est inséparable
d’un autre, celui de sécurité, préoccupation aussi vive chez
Rousseau que chez Montesquieu. Néanmoins, la conception
rousseauiste de la liberté n’a rien de commun avec celle élabo-
rée par Montesquieu, dans la mesure où ce dernier redoute
fortement l’extension des pouvoirs de l’État.
L’édification de la nouvelle cité à partir d’un pacte idéal
fondé sur l’égalité – qui n’a pas besoin d’être parfaite – et la
vertu – conciliant aspiration à la liberté individuelle et respect
de la volonté générale – repose sur la transformation des hommes
– les femmes étant a priori exclues de l’espace public – en
citoyens vertueux et fidèles à leur patrie.
4. LA FORMATION DE L’HOMME NOUVEAU, « régénéré » car
éclairé, apparaît dès lors comme la condition primordiale du re-
nouvellement de l’ordre social. D’où l’importance de l’éducation.
Or, au siècle des Lumières, sous l’impact de Locke (Traité
de l’éducation des enfants, traduit en 1695), celle-ci est rare-
ment conçue comme égalitaire. L’affrontement autour de la
nécessité d’instruire le peuple surgit plus intensément après la
fermeture des collèges de la Compagnie de Jésus. Il continue
dans les débats des années 1770-1790 qui placent l’école au
centre de la lutte philosophique et politique. Les partisans d’une
vision censitaire de la société soulignent le danger économique
et moral que représente un progrès inconsidéré de l’éducation et
tendent à faire du savoir l’apanage de la seule élite économique
et culturelle, soucieuse, avant tout, d’ordre et de stabilité sociale.
Mais les nouvelles attentes et stratégies sociales, visant au déve-
loppement et au renouvellement de la société, favorisent la
montée de la revendication d’une scolarisation plus massive.
Elle est encouragée par les promoteurs de la diffusion des Lu-
mières par l’instruction. Ceux-ci, cherchant à combattre l’igno-
rance qui compromet la croissance, prônent la mise en place
d’une instruction élémentaire publique destinée aux classes
populaires. Plus ouverte, elle assurerait, outre la mobilité sociale,

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l’unification linguistique du pays. Certes, on ne se détourne pas


encore de l’impératif de former des chrétiens et des chrétiennes
dociles et respectueux envers les puissances établies. On s’inté-
resse pourtant davantage à « civiliser le peuple pour le travail ».
Un second lieu d’affrontement concerne l’éducation des
femmes qui, au mépris de la notion fondamentale d’universel pro-
mue par les philosophes, continuent de par leur « nature » faible,
passive et dépendante d’être considérées comme différentes des
hommes. Le débat n’est pas nouveau : le siècle classique avait
déjà produit plusieurs plaidoyers sur la question. Au
XVIIIe siècle, trois thèses sont essentiellement développées.
D’une part, des réformateurs catholiques et certains philo-
sophes reconnaissent la fonction utilitaire de l’instruction fémi-
nine, mais dans une vision androcentrée. « Toute l’éducation
des femmes doit être relative aux hommes », écrit Rousseau
dans « Sophie ou la Femme » (Émile ou l’Éducation, 1762).
Incapable d’abstraction et de réflexion approfondie, Sophie, la
compagne soumise d’Émile, est, comme ses semblables, desti-
née à la domesticité. Elle ne peut prétendre à la cité qu’à travers
son rôle de maternité vertueuse, sociale et patriotique. Compte
tenu de cette fonction première, son éducation doit strictement
la préparer à travers l’enseignement des « bonnes mœurs » et
l’apprentissage d’une servitude volontaire à assurer le bien-être
familial et, par extension, le bonheur social.
Voilà la réponse du philosophe à tous ceux et celles qui s’en
prennent tant aux réalités institutionnelles cantonnant pratique-
ment les femmes dans l’ignorance et la dépendance qu’aux dis-
cours idéologiques fondés sur le préjugé de leur prétendue infé-
riorité physique et intellectuelle. Pour ces héritiers et héritières
de Poullain de la Barre, tels que l’éditrice du Journal des dames,
Madame de Beaumer, Helvétius (De l’Esprit, 1758) et d’Alembert
(Lettre à M. Rousseau, 1759) ou, plus tard, Madame d’Épinay
(Les Conversations d’Émilie, 1774), le savoir doit être investi
d’un rôle émancipateur : l’instruction peut aussi assurer aux
filles leur indépendance intellectuelle voire économique. À la
veille de la Révolution, Condorcet va même plus loin et affirme
clairement que les femmes doivent être préparées à la citoyen-
neté, même si leurs fonctions sociales relèvent de l’espace privé
(Lettres d’un bourgeois de New Heaven, 1788).

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Entre les deux extrêmes, la grande majorité des écrits


adoptent une position médiane : si l’éducation féminine doit
préparer les femmes à leurs rôles sociaux spécifiques, elle doit
aussi favoriser un certain épanouissement personnel, mais tou-
jours dans les limites imposées par la sphère privée.
Le débat sur l’instruction des filles des classes supérieures
révèle par ailleurs une préoccupation supplémentaire déjà vi-
sible dans le programme établi par Fénelon dans son traité
pédagogique De l’éducation des filles (1687) : à savoir com-
ment arriver à les éloigner de la frivolité de la cour et des salons
et à les rendre utiles à la société et à l’État. On veut former non
seulement de bonnes épouses et mères, mais aussi de bonnes
administratrices. Le couvent devient souvent la cible des cri-
tiques. On lui préfère une éducation familiale. De son côté,
l’abbé de Saint-Pierre propose dans son Projet pour perfection-
ner l’éducation des filles (1730) la création d’établissements
féminins à l’image des collèges où le savoir spécifique dispensé
aux femmes n’exclurait pas une initiation aux sciences. L’accès
des femmes au savoir scientifique n’en suscite pas moins de
vives controverses qui s’articulent autour de thèses contradic-
toires sur leur capacité de raisonner.
La contradiction entre éducation bienfaitrice et éducation
corruptrice représente une troisième préoccupation philoso-
phique. Elle semble insurmontable. C’est à Rousseau qu’il
appartient de tenter dans ce domaine la synthèse des idées
traditionnelles et des tendances nouvelles. Le philosophe, qui ne
considère pas l’instruction de la paysannerie comme nécessaire
et s’en justifie en invoquant son caractère corrupteur, ne s’inté-
resse pas au départ aux institutions scolaires. La question de
leur réforme devait le préoccuper, plus tard, dans ses Considé-
rations sur le gouvernement de Pologne (1772). Pour le mo-
ment, dans l’Essai sur l’origine des langues esquissé en 1755, il
considère que l’éducation publique, dont l’objectif est de former
des citoyens, ne convient qu’à « des républiques ». Elle n’a pas
de place dans les monarchies où elle devrait être remplacée par
une « éducation domestique » destinée à élever l’individu à
l’abri de tout contact avec la société corruptrice. La pensée
pédagogique de Rousseau se focalise dès lors sur les rapports
interpersonnels développés dans le cadre du préceptorat et

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aboutit à la publication en 1762 de l’Émile. Cet ouvrage, véri-


table révolution en la matière, devient le bréviaire de la nou-
velle pédagogie concrète, pratique, individuelle destinée au sexe
masculin.
Rousseau ambitionne de repenser l’unité de l’éducation.
Portant une attention nouvelle aux spécificités de l’enfance et
de l’adolescence d’un individu mâle, il suit dans ce traité com-
posé de cinq livres le développement physique, intellectuel,
psychologique et moral d’un garçon, Émile. Confié à un précep-
teur qui évite de déformer sa « nature » par un programme
d’éducation abstraite, Émile évolue dans le monde « naturel »
que le savant-précepteur, en rôle de démiurge, a créé pour lui et
qu’il manœuvre à sa guise. Ainsi, l’éducateur « vole la liberté »
(Starobinski) de son élève pour mieux le préparer à la maîtrise
de son environnement et à son autonomie future, but suprême
de toute éducation masculine.
Parallèlement, ce cheminement reflète le passage de l’état de
nature à l’état social. À l’abri des influences corruptrices, l’accès
à la connaissance se fait au tout début par les sens, conformé-
ment au sensualisme de Locke. Puis, à partir de 5 ans, l’intelli-
gence pratique est cultivée par le biais d’une éducation « néga-
tive » (sans livre). À l’adolescence, d’une part, est mis en appli-
cation un programme « positif » qui permet à l’élève de décou-
vrir les principes fondamentaux de la science et, d’autre part,
est privilégié l’apprentissage d’un métier manuel qui sert à le
préparer aux relations économiques et aux contraintes sociales,
à l’éveiller aussi, à partir de l’échange et du besoin des autres, à
l’idée d’égalité. De 15 à 20 ans, il reste encore un pas à franchir
dans le processus de formation à la citoyenneté : alors que sa
compagne, Sophie, est volontiers enfermée dans un rôle « privé »
et « domestique », Émile, lui, destiné à l’espace public, découvre
les vertus sociales. Afin de pouvoir les exercer, il doit élargir
son univers moral par le développement de la croyance en une
divinité créatrice de l’univers : il découvre alors la religion na-
turelle. C’est l’occasion pour Rousseau de réfuter les dogmes,
de combattre l’athéisme et de prôner les avantages d’une reli-
gion civile.

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C. Le nouvel esprit religieux. La religion se trouve en effet


au cœur des préoccupations philosophiques. Les penseurs des
Lumières ambitionnent d’émanciper l’individu du despotisme
spirituel de l’Église catholique qui se considère comme la dé-
tentrice de l’esprit d’orthodoxie.
La nouvelle attitude religieuse oscille entre deux pôles : si,
pour un grand nombre de philosophes, l’harmonie de la nature
renvoie à l’existence d’un organisateur suprême de l’univers, de
son côté, une petite minorité rejette toute idée de transcendance
et propose un monde sans Dieu ni religion. Toutefois, loin
d’apporter des réponses, les débats sur la religion engendrent de
nouvelles interrogations.
1. LE DÉISME, qui s’affirme d’abord en Angleterre (Locke,
Le Christianisme raisonnable tel qu'il nous est représenté dans
l'Écriture sainte, traduit en 1715), se définit surtout par oppo-
sition aux religions révélées. En évacuant la révélation, grande
imposture qui vise à assurer au christianisme le respect dû
normalement à l’ordre divin, les penseurs des Lumières déistes
dévoilent son caractère purement humain. Pour eux, la vraie
religion est individuelle, naturelle et universelle, fondée sur la
raison et épurée des sacrements, des rites et des prêtres. L’Être
suprême des déistes, bienfaisant et tolérant, dépourvu de tout
attribut d’un dogme précis, est le créateur d’un univers rationnel
dans lequel, pourtant, les hommes conservent leur liberté (libre
arbitre). Dieu recule donc, mais l’individu peut à tout instant
avoir recours à sa puissance organisatrice de l’ordre naturel.
Voltaire et Rousseau proposent les deux modèles de référence
les plus connus d’une religion de l’esprit et du cœur.
La « religion de Voltaire » (Pomeau) s’affirme progressive-
ment en rapport avec la maturation de sa pensée. Elle se cristal-
lise autour de deux pôles : l’existence partout reconnue d’un
Dieu et la hantise du mal. Concrètement, Voltaire, en bon
disciple de Locke et de Newton, considère que l’idée d’un
grand « horloger » transcendant sur la matière naît de notre ex-
périence du monde, qui est celle d’un univers harmonieux,
d’une mécanique admirablement réglée. Il admet également que
l’insuffisance et la faiblesse de l’être humain sont à l’origine de
son inaptitude à se rendre compte de la grandeur de ce Dieu
universel.

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En 1751, le philosophe se proclame « théiste » pour se dis-


tinguer des « déistes », terme devenu quelque peu usé. Fondé
sur des règles morales précises, le credo du théisme philoso-
phique postule l’immortalité de l’âme dissoute dans le divin,
une révélation fondée sur la raison et la nécessité de rendre un
culte en l’honneur de l’Être suprême. Voltaire espère que les
hommes éclairés de toutes les sectes finiraient par se rallier à
cette religion essentielle et universelle, donc supérieure. Il con-
çoit même une réforme de la religion et de l’Église inféodées à
l’État. Cette formalisation situe le théisme entre religion tradi-
tionnelle et athéisme laïque. Sous la Révolution, la Constitution
civile du clergé allait appliquer le programme de la réforme
voltairienne.
La pensée religieuse de Rousseau suit des voies différentes.
D’origine protestante, le philosophe genevois propose dans la
« Profession de foi du Vicaire savoyard » (Émile, 1762) une
théologie où la sensibilité et le cœur jouent un rôle fondamen-
tal : l’existence de Dieu est prouvée par notre « sentiment
intérieur ». Mais, selon ce philosophe également, l’essence infi-
nie du principe divin est inconcevable pour l’être humain, qui
n’a d’autre solution que de se résigner à l’adoration de l’auteur
de l’univers.
Dans son Contrat social, le penseur aboutit à l’esquisse
d’une religion civile, politiquement exigée, car facteur de stabi-
lité sociale. Son rôle est d’affermir l’homme dans son devoir qui
est le respect du contrat et des vertus civiques. Il faut pour cela
qu’une morale civique soit modelée. Elle prend la forme d’un
serment par lequel l’individu s’engage à la religion civile et
fraternise avec tous ceux qui la partagent. Celle-ci n’est pour-
tant pas tolérante : l’État peut bannir et même punir de mort le
citoyen qui n’adhère pas au nouveau dogme promulgué « comme
incapable d’aimer sincèrement les lois, la justice et d’immoler
au besoin sa vie à son devoir ».
Malgré leurs divergences, les déistes expriment leur volonté
commune de se libérer des tutelles spirituelles. Foncièrement
convaincus de l’existence d’une intelligence suprême créatrice
de ce monde et de la nécessité d’une religion conciliante, ils
attaquent vigoureusement cette petite minorité que sont les

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matérialistes, qui, eux, attribuent l’ordre et l’harmonie de la na-


ture à un heureux hasard.
2. LE MATÉRIALISME puise ses thèmes fondamentaux et ses
armes dans l’héritage constitué de la tradition libertine érudite,
de la démarche cartésienne et de la critique de l’innéisme for-
mulée par Locke. S’appuyant sur le sensualisme, il fait l’écono-
mie de la création et postule l’unité matérielle de l’univers : les
phénomènes physiques, vitaux, moraux et sociaux, liés les uns
aux autres, se rapportent à une nature dont les lois rigoureuses
en font le seul anti-hasard concevable. Cette vision synthétique
du monde rejette le dualisme chrétien – âme/corps – et, consé-
quemment, l’existence de Dieu. Ainsi, la matière à laquelle est
inhérent le mouvement – et donc la vie – devient l’unique principe
explicatif de ce gigantesque mécanisme qu’est l’univers.
Dans la première partie du siècle, Jean Meslier, obscur curé
de campagne, athée et communiste, fait figure de champion du
matérialisme et exerce une forte influence sur les philosophes
de son temps avec son Mémoire des pensées et des sentiments,
diffusé dans les circuits de littérature manuscrite clandestine.
Dans les années 1740, émerge une nouvelle génération de pen-
seurs : le médecin La Mettrie, qui lance la théorie de la
perfectibilité humaine, et le mathématicien Maupertuis en font
partie. Leurs œuvres fournissent de précieux arguments aux
grands matérialistes de la seconde partie du siècle : Helvétius,
riche fermier général, et le baron d’Holbach, penseur d’origine
allemande et d’expression française. Ces derniers, tout en s’ins-
crivant dans la continuité de leurs prédécesseurs, enrichissent la
problématique par des vues sur l’ordre social : leur conception
de l’homme en tant que produit de la société explique l’impor-
tance qu’ils attribuent à l’instruction et à la ruine des religions.
Mais c’est incontestablement Diderot qui, par sa réflexion
sur la notion d’évolution, élargit la pensée matérialiste au do-
maine psychologique et moral. Ayant réussi à se dégager de
l’interprétation finaliste du monde après un long parcours
intellectuel, il considère que, si le déterminisme s’impose au
niveau de l’espèce, une certaine liberté est possible à celui de
l’individu : étant raisonnables et sociables, les êtres humains
peuvent se modeler eux-mêmes. D’où l’importance du sens mo-
ral et de l’éducation, même si, finalement, l’acte moral ne traduit

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pas le choix libre d’une volonté individuelle, mais l’obéissance


aux lois de la biologie et aux impératifs du corps social. Un
humanisme très moderne, par les antinomies mêmes qu’il intro-
duit sans les résoudre nécessairement, est alors proposé.
Si originale que soit la pensée des matérialistes, elle n’a tou-
ché qu’une petite minorité de l’élite intellectuelle de l’époque.
Mais déjà, à cette fin du siècle marquée par l’expansion d’un
individualisme concret autant que philosophique, d’autres alter-
natives sont proposées à la réflexion collective : le règne de la
raison s’affadit ; le monde de l’irrationnel l’emporte largement.
3. L’ILLUMINISME, courant spiritualiste intimement lié à la
franc-maçonnerie, dénie dans les années 1770-1790 le primat de
la raison. La recherche du merveilleux constitue une autre forme
d’expression du besoin religieux ; une autre voie pour calmer
l’inquiétude spirituelle diffuse du moment ; une manière diffé-
rente, enfin, pour accéder au perfectionnement de l’humanité. Il
incite à une « quête intérieure de sagesse » (Vovelle) : compré-
hension par l’affectif, recherche émotive. Par là même, ces
« anti-Lumières », réprouvées tant par l’Église que par les phi-
losophes, font figure d’épisode de transition, de glissement cul-
turel vers le romantisme.
Face à la pensée plurielle des Lumières dans tous les do-
maines, face à la multitude des découvertes qui remettent en
cause les certitudes, face, enfin, à l’imposante diversité des con-
naissances, s’impose la nécessité de réunir, de répertorier, de
confronter, de classer. Ce sera l’œuvre entreprise par l’éditeur
Le Breton, le philosophe Diderot et le mathématicien d’Alembert
dans l’Encyclopédie.

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III. Une synthèse des Lumières : l’Encyclopédie


Conçue au départ (1745) comme un simple projet de
traduction de la Cyclopaedia anglaise de Chambers (1728),
l’Encyclopédie, dont le premier volume paraît en 1751 sous le
titre Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, arts et
métiers par une société de gens de lettres, se mue vite en une
entreprise bien plus ambitieuse et originale. Il est certes question
de rassembler, de coordonner et de présenter de manière critique
et rationnelle l’ensemble des connaissances indispensables au
progrès social. Mais, outre ce dessein utilitariste, on se fait un
devoir de proposer une pédagogie chargée de transformer les
consciences. À cet égard, l’Encyclopédie est autant acte philo-
sophique que moyen de diffusion des Lumières.
Cette œuvre gigantesque (17 volumes contenant 71 818
articles suivis de 11 volumes de 2 885 planches), dont la
publication s’étale de 1751 à 1772, n’est pas sans imperfections.
Ses lacunes, ses erreurs, son conservatisme, enfin, sont liés pour
une large part à la composition d’une équipe de collaborateurs
nombreuse, masculine et hétérogène. Celle-ci comprend les
promoteurs (Diderot et d’Alembert), les grands philosophes
(Voltaire, Rousseau, Montesquieu, d’Holbach…), mais aussi
des « tâcherons plus modestes » issus d’une élite « intégrée »,
aisée sinon fortunée (académiciens, membres des professions libé-
rales et du clergé, ingénieurs, hommes de lettres et officiers).
Dans son célèbre Discours préliminaire, qui précède le pre-
mier volume de l’Encyclopédie, d’Alembert entreprend de carto-
graphier l’univers du savoir. Inspiré de Bacon, il procède à la
formation d’« un arbre généalogique de toutes les sciences et de
tous les arts ». L’ordre adopté est donc foncièrement et néces-
sairement de nature empirique.
Ainsi conçue, l’entreprise projetée requiert dans un premier
temps le recensement, puis l’« enchaînement » des « connais-
sances éparses » touchant à toutes les branches du savoir. Les
entrées – des articles de taille très inégale – sont classées par
ordre alphabétique. Ce mode de présentation autorise le procédé
des renvois souvent utilisé pour échapper à la censure obtuse ;

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dans le même temps, cette pratique réalise l’ambition de Diderot


de changer la manière commune de penser : elle permet de
découvrir les associations, les connexions conformes à la nature
et à la raison.
Sur la carte du savoir, ne figurent pas de régions interdites. Il
s’ensuit qu’au niveau des idées, l’Encyclopédie, loin d’être
« monolithique », privilégie une approche plurielle de toutes les
questions. Dès lors, les contradictions guettent.
En matière d’économie, partisans du mercantilisme et phy-
siocrates croisent le fer. Dans le domaine de la religion, les
positions présentées vont d’une orthodoxie « éclairée » et tolé-
rante au matérialisme en passant par les différentes nuances du
déisme ; la vision matérialiste finit cependant par l’emporter. Si
toutes les formes de fanatisme et de superstition sont combat-
tues, si les religions révélées sont bafouées, on ne manque pas
de souligner l’utilité d’une religion civique, pensée comme fac-
teur de soumission et d’ordre social.
Les thèses politiques avancées dans l’Encyclopédie sont à
l’image de leurs auteurs conservatrices : gestion des affaires de
la cité réservée aux « citoyens éclairés » ; préférence pour la
monarchie en tant que forme de gouvernement. Attachés à la
nature contractuelle de l’autorité (Diderot), nombreux sont les
rédacteurs qui optent pour une monarchie à l’anglaise, régime
représentatif et parlementaire (d’Holbach) ; d’autres préfèrent le
despotisme éclairé (Diderot, Voltaire). Tous rejettent pourtant la
monarchie de droit divin. Selon le credo encyclopédique, la cité
idéale et prospère doit à la fois respecter le principe de liberté
politique, privilégier celui d’utilité publique associé à la res-
ponsabilité des individus et concilier intérêt général et intérêts
particuliers. Dans un souci de rationalisation de l’État, un pro-
gramme de réformes modérées est indirectement proposé : une
plus juste répartition des impôts, l’abolition des monopoles, la
suppression des privilèges de toute sorte.
Enfin, l’Encyclopédie, cherchant à intégrer sciences et tech-
niques dans un système cohérent, à propager une connaissance
plus pratique née de l’activité créatrice de l’homme et à associer
l’« espoir du bonheur » au progrès technique, accorde une place
particulière aux techniques de fabrication. Il en résulte une pro-
fusion de textes qui, dans un souci de vulgarisation par l’image,

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sont accompagnés de planches gravées. Ils décrivent de manière


didactique les activités manuelles traditionnelles dans les ate-
liers et les manufactures ; ils exaltent en même temps le génie
du mécanicien. Cet état de lieu minutieux réalise, malgré son
silence sur des grandes innovations qui annoncent la révolution
industrielle, l’unité de l’univers technique et d’une culture arti-
sanale qui allie valeurs morales, esthétiques et commerciales.
Tout compte fait, l’Encyclopédie, programme philosophique
certes modéré, mais non moins pluriel et original, a réussi à éla-
borer une nouvelle vision du monde, dans laquelle peut se
reconnaître une bourgeoisie ascendante, bientôt révoltée.
Par là même, elle représente aussi une menace bien réelle pour
l’ordre établi. Elle est alors violemment attaquée par l’Église et
le Parlement, qui, en 1752 et 1759, réussissent, malgré l’inter-
vention de puissantes protections (dont celle de Madame de
Pompadour, la puissante favorite de Louis XV et du directeur
de la Librairie Malesherbes), à suspendre provisoirement sa
publication.

IV. La réaction de l’autorité


Par leurs doctrines, leurs actions, leurs publications, les pen-
seurs des Lumières entrent en conflit permanent avec les institu-
tions qui représentent l’autorité : la monarchie, les Parlements,
la Sorbonne, l’Église. Face aux attaques philosophiques, celles-
ci censurent et sévissent.
La monarchie, en particulier, entretient des relations plutôt
complexes et ambiguës avec la communauté philosophique.
Son attitude à l’égard de la République des Lettres oscille entre
le désir de se montrer éclairée et une sévérité doublée de la
volonté de réaffirmer sa majesté traditionnelle : ainsi, des me-
sures fort rigoureuses – comme, par exemple, la saisie de livres,
les décrets de prise de corps, les persécutions notamment des
colporteurs et des libraires ou l’ordonnance de 1757 punissant
de mort tout auteur d’écrits « tendant à émouvoir les esprits » –
sont tempérées par la permission tacite de publier, une certaine
indulgence à l’égard des auteurs et par une répression trop
sporadique pour être efficace.

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De leur côté, les philosophes, se laissant attirer par le pou-


voir, font la conquête de positions dominantes. Notamment
dans les années 1760-1770, les Lumières se politisent : les élites
cultivées favorables aux réformes – soient-elles modérées –
peuplent l’appareil étatique et profitent de leur nouveau pouvoir
pour faire progresser les Lumières, pour éliminer aussi leurs en-
nemis. Se heurtant néanmoins à l’anti-réformisme des groupes
privilégiés, la collaboration entre philosophie et monarchie
avorte en 1776.
En somme, les deux camps, hommes de lettres et monarchie,
pratiquent un jeu subtil de séduction fondé sur une entente
tacite et sur une culture de compromis favorables à l’épanouis-
sement de l’esprit des Lumières. Il n’est pas sans intérêt de no-
ter ici que les censeurs royaux et les philosophes sont d’un point
de vue sociologique et idéologique très proches : ils appartiennent
au même monde, se retrouvent dans les mêmes espaces publics
ou privés, sont imprégnés de la même culture. Ainsi, si l’État
interdit officiellement, il tolère officieusement.
Les parlementaires, quant à eux, allient à un réformisme
conservateur leur attachement prioritaire aux hiérarchies et à la
religion. Chargés de veiller aux bonnes mœurs et au respect de
la religion, ces hommes qui forment l’armature intellectuelle du
royaume condamnent par des arrêts souvent sévères les écrits
subversifs (p.ex. De l’esprit, d’Helvétius). Cette institution se
cantonne alors à un rôle répressif plutôt qu’elle n’élabore une
politique autonome.
La Sorbonne constitue une autre composante de l’arsenal
institutionnel de la censure. Elle se limite à rendre des juge-
ments dans son domaine particulier : en 1762, elle condamne
l’Émile et la Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau.
L’Église, enfin, multiplie, dans la seconde partie du siècle,
condamnations, avertissements et appels qui s’adressent direc-
tement aux fidèles pour les détourner des théories du droit
naturel et du contrat social. La censure ecclésiastique veille : les
assemblées du clergé réclament du roi des mesures contre les
livres dangereux.
Face à la « cabale philosophique », cette institution possède
encore une arme : une pléiade de redoutables polémistes, dont
la verve et même les raisonnements ne cèdent en rien à leurs

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adversaires. Ces apologistes de la foi prennent la défense de


l’orthodoxie catholique contre l’offensive antireligieuse et tentent
la reconquête des lecteurs instruits. Ils travaillent d’abord à
renforcer leurs propres positions : mise en valeur des bienfaits
du christianisme et de la supériorité du bonheur chrétien, propo-
sition d’une théologie débarrassée des vieilleries d’école. Ils
cherchent pourtant aussi à rajeunir leurs méthodes pour les
adapter au siècle : ces antiphilosophes reprennent à leur compte
arguments et procédés des détracteurs du christianisme (ironie,
recours à la raison, appel aux sentiments), mais retournés cette
fois contre les Lumières. En d’autres mots, ils réfutent les philo-
sophes par la philosophie. Ils multiplient les livres et les pério-
diques, publient des dictionnaires (Le Dictionnaire de Trévoux,
1704-1771, Dictionnaire antiphilosophique de dom Chaudon,
1767). Ainsi, dans cette confrontation publique avec l’adver-
saire, le « parti catholique » réussit à faire entendre bien dis-
tinctement le langage de la tradition.
Les débats philosophiques divisent également le monde litté-
raire. Au nom de la défense de la tradition, Louis Marie Sta-
nislas Fréron qui anime l’Année littéraire, des auteurs de pièces
de théâtre (l’avocat Jacob-Nicolas Moreau, Histoire des Cacouacs,
1757 ; Charles Palissot, Les Philosophes, 1760 et bien d’autres)
mènent un combat antiphilosophique virulent proposant des
ouvrages parfois brillants qui satirisent le style et les mœurs des
hommes de lettres et des philosophes. Souvent, ils rencontrent
du succès.
D’une manière générale, l’Église, le Parlement, la Sorbonne
font constamment pression sur le pouvoir politique et réclament
avec insistance la prise de mesures sévères contre les auteurs
impies. Leurs efforts s’avèrent pourtant impuissants à enrayer
les progrès des Lumières qui modifient progressivement tant les
modes de penser que la sensibilité et les goûts de la société
française : les nouveaux modèles élaborés influent sur les
mœurs et les attitudes, attisent le feu de la création littéraire et
artistique, favorisent, dans un conteste de prospérité générale, le
développement de la civilisation matérielle.

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CHAPITRE VIII
Cultures, goûts, nouvelles sensibilités
Le XVIIIe siècle apporte bien des évolutions culturelles et
matérielles : valorisation de l’intime, de la famille et du senti-
ment dans le domaine des mœurs, mutation des sensibilités et
des goûts littéraires et artistiques, invention d’un nouvel art de
vivre attentif au bien-être matériel et au plaisir esthétique. Ces
mutations participent largement au façonnement de la nouvelle
sensibilité du siècle, contribuent à l’affirmation de l’individu et
à la naissance de la douceur de vivre.

I. La naissance de la sensibilité et
l’affirmation de l’individu
La mutation sentimentale liée à l’avènement de l’individua-
lisme est lisible, vers le milieu du siècle, dans l’évolution des
mentalités et des mœurs. Dans le répertoire des catégories so-
ciales tout d’abord. Pour ce qui est de l’institution de la famille
notamment, l’affectivité investie d’un nouveau sens s’affirme et
interagit avec l’infléchissement de la conception de l’autorité
paternelle et le remodelage des normes régissant le choix du
conjoint. Ces changements dans les attitudes se jouent, en pre-
mier lieu, au sein des élites citadines.
Certes, la distribution des rôles continue d’être tradition-
nelle : le père se doit d’éduquer l’enfant, au sens étymologique
du terme, et de lui transmettre le patrimoine ; la mère, instru-
ment du lignage et sujette elle aussi, élève sa progéniture et as-
sure la première éducation qui acquiert au XVIIIe siècle une
plus grande importance. Mais, dans ce réseau de relations fondé
encore sur le modèle d’une autorité à l’image de la monarchie
paternelle (d’où, par exemple, le droit du père de faire usage de
la lettre de cachet qui fonctionne comme un mécanisme de
pouvoir pour défendre les principes normatifs de l’organisation
sociale et familiale contre des conduites déviantes), se glisse
imperceptiblement l’affection et la tendresse. Les sensibilités

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s’infléchissent. Une minorité agissante de philosophes et d’écri-


vaines valorisent l’amour aussi bien paternel que maternel et,
sous l’influence de l’Émile, forgent les attitudes nouvelles à
l’égard de l’enfance.
L’émancipation de l’individu fait des progrès. Dans ce con-
texte, le mariage, pensé comme une transaction sociale et/ou
économique destinée à pérenniser le lignage et la race et, pour
cela, décidée par les membres mâles de la famille, est sévère-
ment critiqué. La montée du mariage d’inclination, construit sur
les sentiments et non sur les convenances et les contraintes
sociales, est une des expressions des aspirations individuelles
désormais plus fortement affirmées : on exalte l’amour conjugal
respectueux de l’épanouissement des deux partenaires. Il n’em-
pêche que, dans l’ordre marital, les inégalités persistent : infé-
riorité juridique de la femme soumise à l’autorité du conjoint.
En ville, la libération des mœurs est évidente : une plus grande
autonomie et liberté de corps contribuent à l’augmentation du
taux des conceptions prénuptiales et des naissances illégitimes
et, en milieu populaire surtout, à la progression du concubinage.
Ces comportements n’aboutissent cependant pas au rejet du
modèle culturel, religieux et social du mariage.
En termes toujours d’évolution culturelle mais sous un autre
rapport, le renouveau de la sensibilité fait du sentiment une
vertu. Des conventions inédites sont inventées et adaptées à une
conception neuve du naturel dépouillée de tout artifice. La vie
mondaine et les convenances sociales contraires au nouvel im-
pératif de simplicité et de transparence sont dès lors sévèrement
critiquées. À l’image de Rousseau, on recherche la solitude, on
s’émeut devant le spectacle de la nature, on devient attentif à la
voix du cœur, on exprime ses sentiments sans aucune réserve,
on poursuit la quête du plaisir sans grand souci des contraintes
sociales. Il en résulte cependant parfois une sensiblerie, une
émotivité excessive accompagnée de larmes qu’on n’hésite plus
à verser : elles sont, au bout du compte, la preuve d’appartenance
à l’humanité. Les passions humaines, les instincts sont ainsi
réhabilités.
Ce courant de sensibilité en marche vers le vague des pas-
sions – que l’on désigne par le terme commode de préromantisme

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– impose ses modèles dans le domaine de la création au cours


de la deuxième moitié du siècle : il remet ainsi en question l’in-
fluence classique, le rationalisme et l’intellectualisme des Lu-
mières jusque-là au pouvoir.

II. Littératures
Phase de transition entre classicisme et romantisme, selon
certains, le siècle des Lumières n’en est pas moins une période
d’importante création littéraire, où se reflètent les certitudes et
les incertitudes, les rêves et les désenchantements d’une société
en voie de transformation et où s’affirment les manifestations
de l’individu génératrices de tensions inédites.
A. Les Belles lettres. L’expression poétique et la tragédie
restent certes sous l’emprise de la tradition classique.
1. LA POÉSIE, toutefois, prolonge ce cadre contraignant, si elle
ne le renouvelle pas. Odes et grands poèmes chargés de mes-
sages politiques et moraux, philosophiques également sont à
l’ordre du jour jusqu’en 1760. Voltaire excelle dans l’épi-
gramme ainsi que dans de grandes compositions comme le
Poème sur le désastre de Lisbonne (1756). La poésie d’inspira-
tion religieuse reste vivante chez Lefranc de Pompignan, qui
publie ses Poésies sacrées en 1756. Largement diffusé en Eu-
rope, le thème de la nuit associé aux ruines et à un ailleurs indé-
fini, connaît, en France, du succès et prépare modestement le
romantisme. Enfin, est répandue, à partir du milieu du siècle, la
vogue de l’exaltation des beautés naturelles, reflétant dans des
compositions moins ambitieuses un goût sincère pour la cam-
pagne (Saisons de Saint-Lambert, 1769 ; Mois de Jean-Antoine
Roucher, 1779).
2. LE THÉÂTRE connaît également d’intéressantes mutations,
même si la tragédie avec Crébillon (Idoménée, 1705 ; Pyrrhus,
1726) et Voltaire (Zaïre, 1732 ; Mahomet, 1741) continue à se
conformer à la rigidité des règles du genre. Ce renouveau est
surtout sensible dans le triomphe du drame bourgeois français,
qui tente dans un but moralisateur de mettre en scène la condi-
tion bourgeoise, la vie domestique et des passions tragiques.
Diderot, dont l’esthétique repose sur une théorie des passions,

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s’en fait le théoricien : considérant avoir rompu avec les situa-


tions convenues et les règles de l’héritage classique, il en
propose de nouveaux canons. Dans ses pièces, la sensibilité
conquiert une place importante (Le fils naturel et Le Père de
famille, 1757). Par ailleurs, une femme, Olympe de Gouges,
cultive également le drame en prose. Elle entre en littérature en
1783 et se singularise par le caractère engagé des sujets qu’elle
traite. Son Zamore et Mirza ou l’Heureux Naufrage qui dé-
nonce le système esclavagiste dans les Caraïbes fait scandale en
mettant en scène des Noirs. Le renouvellement du théâtre tient
enfin à la multiplicité des voies qu’emprunte la comédie :
commedia dell’arte (farce populaire improvisée) ; peinture de la
psychologie amoureuse dans le théâtre de Marivaux (La sur-
prise de l’amour, 1722 ; Le jeu de l’amour et du hasard, 1730) ;
critique acerbe, enfin, des abus sociaux et politiques contenue
dans Le Barbier de Séville (1775) et Le Mariage de Figaro
(1780-1784) de Beaumarchais. Grâce à ce dramaturge notam-
ment, la comédie, porteuse désormais d’un message subversif,
s’inscrit dans le cadre du combat philosophique.
3. LE ROMAN – longtemps genre méprisé car considéré
comme facile, frivole, immoral, donc dangereux – connaît, grâce
à modernisation des thèmes et des structures narratives, des in-
flexions intéressantes. La création romanesque couvre un large
registre allant du récit d’aventures et des relations de voyage
nourrissant une fascination pour le pittoresque au roman d’appren-
tissage et d’exploration psychologique qui donne toute sa place
au sentiment : Gil Blas de Santillane de Lesage (1715-1735),
Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut de
l’abbé Prévost (1728-1753), Les Malheurs de l'amour de
Claudine Guérin de Tencin (1747), Lettres d’une Péruvienne de
Françoise de Graffigny (1747).
La vogue du roman sentimental se prolonge dans la seconde
moitié du siècle. Des femmes à la voix revendicatrice s’y
adonnent avec succès : La Nouvelle Clarice, histoire véritable
de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1767), Les lettres de
la comtesse de Sancerre de Jeanne Riccoboni (1767). À la veille
de la Révolution, dans son Paul et Virginie (1788), Bernardin de
Saint-Pierre réussit à allier sentimentalité et exotisme.

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Après 1750 toujours, le roman est révolutionné avec le


développement des « littératures de la personnalité » : le moi
devient l’objet d’un culte et la vie personnelle se transforme en
un centre de valeurs. C’est, sous la plume de Diderot, auteur du
Neveu de Rameau, qu’apparaît le terme individualité. Marquant
le passage du on au je, la littérature de l’intime connaît un essor
fulgurant, dont l’évolution des Mémoires au Journal intime en
passant par les Confessions est une belle illustration. Un espace
culturel nouveau est ouvert.
L’autobiographie en particulier est la manifestation la plus
directe du discours du moi. Les Confessions de Rousseau, rédi-
gées entre 1765 et 1770, constituent une œuvre phare du nou-
veau genre. L’écrivain, qui joue sur le registre de la sincérité, se
retourne sur soi et, prenant ses distances par rapport à la civili-
sation du paraître et du faux-semblant qui enserre l’identité pro-
fonde, redécouvre en lui et hors de lui la nature, symbole de
simplicité. Un nouveau type d’homme émerge, caractérisé par
son originalité. Cette qualité notamment devient la manifesta-
tion par excellence de l’individualité, la marque également du
génie créateur. Du côté féminin, Louise d’Épinay fournit avec
ses Contre-confessions un chef-d’œuvre de la littérature fémi-
nine du moi au XVIIIe siècle.
La sensibilité, affaire des sens, passe aussi par le corps. Le
roman libertin jouit, dans ce contexte, d’une vogue nouvelle et
prospère à travers la publication d’ouvrages qui scandalisent.
Pierre Choderlos de Laclos doit sa renommée aux Liaisons
dangereuses (1782), où il décrit une société raffinée mais tour-
mentée, à la recherche d’un accomplissement personnel par le
recours au vice et à la déviance. Quant au marginal marquis de
Sade, il pousse la provocation plus loin en revendiquant, pour
assouvir sa boulimie sexuelle, le droit à la transgression absolue
qui peut aller jusqu’au crime. Il tranche ainsi les « nœuds com-
plices » entre sensibilité et libertinage (Aline et Valcour, La
Philosophie dans le boudoir, 1795).
Quelques auteurs restent inclassables, tel Nicolas Rétif de La
Bretonne. Ce fils de laboureur, observateur aigu des conditions
sociales et des mœurs de la fin du XVIIIe siècle, jette son regard
critique sur les conséquences néfastes de la ville et de la civili-
sation sur la nature humaine (Le Paysan perverti, ou Les dan-

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gers de la ville, 1775-1776 et La Paysanne pervertie, 1784).


Outre les dix-sept pièces de théâtre qu’il laisse, il écrit entre
1793 et 1797 le récit de sa vie. Cette œuvre à plusieurs volumes
retrace la conquête d’une culture qui, faite d’appropriations
multiples, offre le reflet synthétique de tout un siècle.
Pour en tenter un bilan, on dirait que les belles lettres, déta-
chées progressivement de la philosophie, se caractérisent au
siècle des Lumières par la variété et, dans une certaine mesure,
par la nouveauté des thèmes traités qui doivent surtout être liées
à l’importante mutation des sensibilités accomplie au cours de
cette période. Une constatation s’impose enfin. La très riche
production littéraire du siècle est principalement masculine.
Ceci dit, anonymement, sous leur nom ou un pseudonyme, des
femmes s’activent également dans le champ littéraire. Leur pro-
duction est cependant aujourd’hui oubliée, car occultée et mino-
risée par une historiographie durablement androcentrée. Elles
ont été polygraphes pourtant et leurs écrits touchent – on l’a
montré – à plusieurs domaines (roman, conte, théâtre, histoire,
traduction). Par delà cette activité permettant leur émancipation
intellectuelle et/ou économique, ces auteures ont mis en ques-
tion les hiérarchies et les rôles sexués : ayant œuvré pour le
progrès du savoir et de la culture, elles ont revendiqué une place
dans des domaines réputés masculins et participé aux débats
publics du temps ; ce faisant, toutefois, elles ont transgressé la
nature féminine faite de modestie, retenue et dévouement.
B. La littérature populaire. Parallèlement aux grandes
œuvres littéraires s’adressant aux élites cultivées, il existe une
importante production d’ouvrages destinés à un lectorat-
auditoire d’origine populaire. C’est la Bibliothèque bleue, qui,
imprimée à Troyes dès la fin du XVIe siècle, constitue le fonds
essentiel de cette littérature de colportage. Plus tard, des
imprimeurs-libraires à Rouen, Limoges, Lyon ou Caen allaient
imiter cette formule d’édition emblématique, indentifiable par
ses caractéristiques matérielles (la couverture bleu gris, le papier
grossier) et économiques (le bon prix). Le phénomène n’est
d’ailleurs point exclusivement français. On le retrouve en Angle-
terre et en Espagne.

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La Bibliothèque bleue diffuse des textes savants, qui ont déjà


eu une première vie éditoriale. Cette littérature abandonnée par
les élites est rajeunie par le recours à des éléments de culture
populaire ancienne et, en même temps, simplifiée par les édi-
teurs eux-mêmes ou par des scribes anonymes, qui n’hésitent
pas à la censurer : le but est de la rendre plus vivante, de l’adap-
ter au langage moderne, de lui ôter les digressions fastidieuses
ou les passages immoraux.
Le choix de ces textes hétéroclites est fonction des attentes
que les éditeurs ont de leur écoulement. Plus précisément, les
ouvrages de piété constituent le quart du fonds troyen : recueils
de cantiques, articles de foi, catéchismes, vies de saints et récits
hagiographiques édifiants apprennent au petit peuple des villes
et des campagnes l’humilité, l’obéissance et la soumission aux
normes du catholicisme et aux déterminismes religieux. Cette
littérature comprend par ailleurs des ouvrages profanes qui
traitent de la vie quotidienne : parmi les best-sellers du fonds,
on trouve des calendriers doublés d’historiettes courtes et de
recettes de cuisine, des almanachs, des livrets scientifiques et
techniques, des recueils de « secrets » pour améliorer l’exis-
tence. Une place importante est également occupée par une
autre catégorie de textes : des historiettes sans moralité particu-
lière, des contes de fées transcrits ou composés par Perrault,
madame d’Aulnoy ou la comtesse de Murat à la fin du
XVIIe siècle, des romans de chevalerie ou des récits pica-
resques, des chansons profanes, des farces burlesques, quelques
petites pièces de théâtre, le tout invitant au rêve et à l’évasion
par le recours au surnaturel religieux ou féerique. Enfin, il n’en
manque pas des titres de littérature classique, des livrets éga-
lement qui décrivent la vie de société sans évoquer pourtant les
conflits sociaux de l’époque et d’autres qui diffusent une forme
mythologique de l’Histoire de France, où la fidélité au roi est
réaffirmée.
Cette littérature conformiste et conservatrice, support des
mentalités populaires, en offrant pendant deux siècles une vi-
sion immuable et intemporelle d’un monde composé d’univers
parallèles – partie réels, partie imaginaires –, véhicule, selon
certains historiens, une forme d’aliénation et constitue ainsi un
obstacle à la prise de conscience sociale et politique des masses.

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Pour d’autres, cependant, elle ne cherche ni à révolter ni à en-


dormir, mais répond tout simplement à la demande d’une clien-
tèle désireuse de distractions et de conseils.
Quoi qu’il en soit, son apport culturel est considérable. Très
répandue, elle favorise la popularisation et même la ruralisation
de l’imprimé. Elle contribue ainsi à éduquer des masses en voie
d’alphabétisation, à former leur goût. Écrite en français, elle est
enfin un facteur d’unification culturelle et linguistique.

III. Les arts


Les nouvelles sensibilités du siècle se reflètent également
dans l’univers artistique qui participe ainsi à la naissance d’un
nouvel art de vivre étroitement lié au plaisir des sens.
Divers styles sont juxtaposés. Les courants s’entremêlent, se
contredisent et se complètent tout au long de cette période sans
coupure absolue : le style Régence, léger et frivole, constitue
une originalité française ; le style rococo – terme générique qui
inclut le style rocaille et le style Louis XV –, caractérisé par les
couleurs claires, les formes incurvées et ondoyantes, l’accumu-
lation des ornements, culmine sous le règne de Louis XV ; le
néo-classicisme, enfin, s’impose dans la seconde partie du siècle.
Quant à la hiérarchie des genres, si elle reste intacte, elle est
sérieusement contestée.
A. Peinture, architecture, sculpture : du style Régence au
néo-classicisme. La rupture avec le grand style du siècle précé-
dent est amorcée à la fin du règne de Louis XIV : une réaction
s’affirme contre l’académisme figé et la rigueur morale, même
si les commandes royales ne laissent pas tout de suite percevoir
les mutations à l’œuvre. Elle est accompagnée d’une mutation
spatiale : la géographie culturelle change. À la civilisation de
Versailles succède la civilisation de Paris ; l’art de société à
celui de cour.
Le goût français se redéfinit. Le style Régence s’épanouit
dans un climat d’hédonisme souriant. En peinture, Jean-Antoine
Watteau rend sur ses toiles avec élégance l’atmosphère vapo-
reuse et voluptueuse des « fêtes galantes », reflet de l’insou-
ciance et de la désinvolture des élites de son temps : fêtes

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champêtres baignées d’une lumière discrète, scènes de comédie


sentimentale inspirées par la Commedia dell’arte, déjeuners
galants dans des parcs ombragés (Les plaisirs du bal, vers
1717 ; L’Embarquement à Cythère, 1718).
L’architecture cède à la vogue rococo. Si le style extérieur
des divers bâtiments et des somptueux hôtels particuliers cons-
truits à cette époque reste plutôt sobre et élégant, il n’en donne
pas moins dans la légèreté. À l’intérieur, le décor – art de la
fantaisie et du plaisir – se développe. Le style rocaille marque
une transition avec la Régence : formes contournées et asymé-
triques, arabesques, coquilles, fleurs extravagantes créent un réper-
toire envahissant. Grandes glaces murales, boiseries – bientôt
remplacées, en partie, par des tissus –, une orchestration de
médaillons, de bas-reliefs, de moulures et de frises ornent les
salons et les salles importantes, les cabinets et les boudoirs. Le
mobilier s’autonomise de l’architecture et évolue en fonction du
goût du moment : ornements et sinuosités, lignes courbes avec
fines marqueteries caractérisent le style Louis XV. Le nouveau
goût affecte la sculpture et la céramique : la mode est aux
bibelots représentant angelots et babins et traduisant l’écho du
futile. La peinture joue dans l’ornement des intérieurs un rôle
important – du moins avant la vogue du plafond blanc et des
motifs simples dans les années 1740 : des bergers et des ber-
gères, des amours et des Venus embellissent alcôves, paravents,
dessus-de-porte, plafonds.
Dans le domaine pictural proprement dit, l’éclectisme est de
mise jusqu’aux années 1770 : tableaux galants virant à l’érotisme
côtoient paysages, natures mortes, scènes de genre, portraits,
peinture d’histoire.
D’une manière générale, dans la première partie du siècle, la
peinture de genre prend le pas sur l’académisme. L’influence du
rococo est surtout manifeste dans le style délicat et recherché de
l’art de François Boucher, grand ordonnateur de la peinture
officielle et portraitiste de Madame de Pompadour, mais aussi
dans la liberté inventive et gracieuse de celui de Jean-Honoré
Fragonard. Leur penchant pour le sensuel incarne le mieux le
goût de la cour de Louis XV. Le premier peint la « femme-
bijou » (Le triomphe de Vénus, 1740). Le deuxième met en
scène la grâce et l’indécence juvénile (Les hasards heureux de

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l’escarpolette, 1767) et fait une large part au divertissement (Le


jeu de colin-maillard, vers 1750).
À la différence de ces grands créateurs du décor frivole et
luxueux dans lequel évolue l’aristocratie, Jean-Siméon Chardin
est le peintre du labeur de la petite bourgeoisie artisanale, dont
est lui-même issu. Attiré par les scènes d’une douce intimité (Le
Bénédicité, 1744), il rend, à la manière d’un vrai philosophe, les
minuties du quotidien, dans lesquels il introduit une grâce
pleine de gravité. Chardin est aussi le peintre des objets fami-
liers et des natures mortes. Fidèle au réalisme, cette peinture de
genre peut être considérée comme un « document » d’histoire
sociale.
Vers le milieu du siècle, s’opère une importante mutation du
goût qui procède par réaction aux extravagances et aux conven-
tions du rococo : un classicisme redevable surtout à la vogue
grecque connaît une faveur nouvelle. Plusieurs facteurs ex-
pliquent cette évolution : le recul de l’impact de l’aristocratie au
profit du goût bourgeois, la découverte des ruines romaines
d’Herculanum et de Pompéi (en 1709 et 1748), la diffusion des
modèles antiques dans des publications luxueuses, un désir éga-
lement de renouer avec le siècle du Roi Soleil né d’un vif sen-
timent de nostalgie de la puissance perdue après le lamentable
traité de Paris (1763).
Le retour au goût classique est illustrée, en peinture, par
Joseph Marie Vien, promoteur d’un néo-grec sévère : ses ta-
bleaux se caractérisent par un art sobre, gracieux mais froid
(Marchande à la toilette, 1763).
En architecture, même si le style rococo n’est pas encore
totalement abandonné (l’opéra de Paris est édifiée entre 1763 et
1770), on privilégie surtout la simplicité et l’ordre dorique, bref,
un style épuré où les influences antiques sont manifestes. La
mise en place, malgré le dénuement presque constant des fi-
nances royales, de tout un programme d’urbanisme ambitieux
par ses visées modernisatrices et onéreux par sa recherche de la
magnificence, offre la possibilité aux architectes de s’expéri-
menter. Ce programme prévoit, d’une part, le réaménagement,
la modification et l’achèvement des ensembles hérités du Grand
Siècle (p. ex. la transformation du parvis de Notre-Dame et des
Halles, la remise en valeur du palais du Louvre), et, d’autre

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part, l’édification, dans la capitale et les grandes villes de


province (Lyon, Bordeaux, Nantes), de bâtiments publics et de
places royales. Le soin de ces grandes constructions de prestige
est surtout confié au premier architecte du roi, Ange-Jacques
Gabriel (colonnade du Louvre, place Louis XV, l’École mili-
taire, le petit Trianon), et à Germain Soufflot (l’église Sainte-
Geneviève). Autres exemples du style classique sont l’église de
la Madeleine (Contant d’Ivry), l’aménagement des galeries du
Palais Royal (Victor Louis).
Ce nouvel espace urbain est orné de grandes statues d’appa-
rat (chevaux, statues équestres du roi, monuments funéraires),
genre dans lequel excellent Nicolas Coustou et Bouchardon.
Ainsi, si la sculpture à vocation décorative connaît, sous Louis XV,
de nouvelles voies de création avec la vogue de la terre cuite,
elle n’oublie pas la tradition de l’art public monumental destiné
surtout à célébrer la personne royale et le passé national.
Sous le règne de Louis XVI, le néo-classicisme s’impose
définitivement. Des compositions ordonnées renvoient à des
idées ou à des modèles influencés par l’esthétique romaine. Les
théâtres à Bordeaux et à Besançon, la nouvelle Comédie-Fran-
çaise constituent des exemples caractéristiques du nouveau style.
Mais la crise financière qui culmine après 1775 empêche bien
des initiatives.
Dans le cadre du développement d’une réflexion théorique,
une architecture visionnaire régie par la raison se met également
en place. La monumentalité des masses architecturales, les formes
géométriques, le dépouillement et la simplicité des volumes, la
fonctionnalité, en sont les traits dominants. Claude Nicolas Ledoux
et Étienne-Louis Boullée sont les représentants les plus connus
d’une génération d’esprits intrépides. Le premier conçoit une
ville idéale construite d’après un plan circulaire (Salines d’Arc-
et-Senans) et le second, tout en inventant des formes nouvelles
pour les hôtels particuliers d’une clientèle moderne, manifeste
sa tendance à l’utopisme architectural dans les cités aux monu-
ments et aux bâtiments publics titanesques qu’il imagine. Ordre
et rationalité accompagnent l’imaginaire civique de la ville.
En peinture, même si l’imagerie libertine survit grâce à
Fragonard, un art sérieux et édifiant est proposé aux peintres.
Ce tournant est revendiqué, d’une part, par le parti philosophique,

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qui, depuis Le Discours sur les sciences de Rousseau (1750) et


l’Encyclopédie de Diderot, est en train d’élaborer un rapport
étroit entre expression artistique, société et pouvoir politique, en
mettant l’accent sur la fonction utile que l’art doit remplir pour
la collectivité. Le rejet des petits genres immoraux est aussi
conforme à la doctrine de l’Académie royale de peinture et de
sculpture qui, ayant perdu de son prestige dans la première
partie du siècle, revient à la charge dans la seconde et jette
l’anathème sur les apôtres légers des plaisirs. D’ailleurs, c’est
cette institution qui sélectionne les œuvres présentées dans les
Salons tenus de nouveau régulièrement après 1737 au Louvre.
Enfin, le nouvel impératif est repris et diffusé par toute une
littérature théorique, qui voit le jour au tournant des années
1750. La critique d’art est née.
La vertu et la morale reprennent leurs droits dans la peinture
de genre tout d’abord. La nouvelle tendance est manifeste dans
les scènes de famille larmoyantes que Greuze fixe avec un
réalisme précis sur ses toiles (La malédiction paternelle, 1778,
Le fils puni, 1778). Ces compositions, qui font écho au drame
bourgeois, sont surtout exaltées par cet inventeur de la
philosophie de la peinture qu’est Diderot.
La peinture d’histoire n’échappe pas non plus à l’esprit du
temps : abandon du postulat du plaisir et primat de la morale.
Dans le cadre du débat amorcé sur l’idée de nation, le passé
national, source d’inspiration morale par excellence, est privilé-
gié. L’impulsion vient aussi d’en haut : les commandes royales
de cycles de tableaux sur les vertus des grands princes se
succèdent. En exaltant en même temps que la personne royale,
les valeurs nationales et l’amour de la patrie, les tableaux réali-
sés ambitionnent de servir de véritable « école de mœurs ».
Le retour aux sujets d’une Antiquité « primitive » –
constituée en topos où se mêlent indissolublement vertu, beauté
et sentiment – achève la mutation qui s’accomplit dans le do-
maine de la peinture au XVIIIe siècle. À la fin du siècle, les
grands manifestes de Jacques Louis David, disciple des Ency-
clopédistes (Le Serment des Horaces, 1785 ; Brutus, 1789),
constituent une des meilleures illustrations à la fois du néo-
classicisme pictural et d’un art engagé, chargé d’une mission
éducative à perspective universelle : ils diffusent un message

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politique qui n’est toutefois pas encore celui d’un appel à la


révolution, mais plutôt une invitation à la méditation civique. Ils
n’en offrent pas moins une représentation de l’avenir rêvé et
constituent ainsi « un nid de radicalisme politique » (Baecque).
Dans la seconde partie du siècle, est aussi enregistrée, tou-
jours dans le domaine pictural, une évolution intéressante liée à
une demande sociale élargie. Le portrait, considéré dans les
canons de l’esthétique académique hérités du Grand Siècle
comme genre mineur, gagne son autonomie, définit ses règles et
met au point ses propres techniques. Il s’agit de la manifestation
artistique de l’avènement de l’individualité déjà constaté dans
l’espace littéraire. Les peintres s’efforcent de percer les mys-
tères de leurs modèles, d’illustrer leurs passions, de fixer sur
leur toile leur âme, afin de satisfaire une exigence de vérité et
de variété individuelle. Maurice Quentin de La Tour et Jean-
Baptiste Perronneau, grands portraitistes de leur temps, portent
cet art à un degré d’expressivité élevé. Des femmes excellent
aussi dans ce genre, telle Mme Vigée-Lebrun, portraitiste de
Marie-Antoinette, dont les œuvres sont imprégnées d’une
grande sentimentalité.
Mêmes préoccupations dans le domaine de la sculpture :
elles expliquent la prodigieuse fortune du buste, ce portrait en
marbre ou en terre cuite. On y fixe des physionomies destinées
à la célébrité, on y rend le vivant et le particulier. Considérés
comme des œuvres d’art, les bustes, réalisés surtout par Jean-
Antoine Houdon et Augustin Pajou, s’introduisent dans les
salons, trouvent leur place dans les jardins aménagés à l’an-
glaise. La mode du néo-classicisme se fait également sensible
en sculpture. Edme Bouchardon notamment fait preuve d’une
pureté de la ligne digne de l’antique.
Le mobilier, enfin, suit le nouveau goût : dans les dernières
décennies de l’Ancien Régime, la sobriété des lignes, les formes
nettes et dépouillées du style Louis XVI s’imposent.
Au XVIIIe siècle, l’esthétique est donc en train d’évoluer, ce
qui suscite des débats et une rhétorique au sein de laquelle
l’utile et le beau, mis en question, se croisent constamment.
Face à une demande sociale modifiée, les mutations empruntent
des visages variés qui sont ceux des formes de la sensibilité
nouvelle.

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B. Musique : mutations et conflits. Des inflexions intéres-


santes se rencontrent dans le domaine de la création musicale
qui se prête également à l’élaboration d’une critique « philoso-
phique ».
Les concerts payants constituent la grande innovation du
siècle destinée à une élite d’amateurs de musique. Le répertoire
comprend des motets relevant de la tradition religieuse et des
compositions musicales profanes bientôt majoritaires. Souvent,
ils sont financés par des municipalités, qui se font un devoir
d’entretenir leurs opéras, à la fois salles de concert et de théâtre.
La tragédie lyrique et la comédie-ballet demeurent au
XVIIIe siècle le grand genre musical. L’austérité lullyste (Lully,
surintendant de la musique de Louis XIV) est éclipsée, non sans
fracas, par Jean-Philippe Rameau, instrumentiste et composi-
teur, qui ose innover dans ses opéras (Les Indes galantes, 1735 ;
Castor et Pollux, 1737) avec l’invention des ouvertures et
l’importance donnée à l’orchestre. La magnificence dramatique
des airs, composés par ce premier théoricien de l’harmonie
(Traité de l’harmonie, 1722), font de lui le maître du goût
français en musique dans la première partie du siècle.
Au midi du siècle, pourtant, en pleine « querelle des Bouf-
fons » (1752-1754), Rameau, compositeur de la Chambre du roi
depuis 1745, fait déjà figure d’homme du passé. Au cœur du
conflit qui oppose tenants de la musique française et de la
musique italienne se trouve la tentative « d’acclimater » en
France la musique italienne. Les Encyclopédistes et Rousseau
interviennent et prennent parti pour le divertissement musical
italien qualifié de « naturel ». Quant aux ramistes, ils s’érigent
en défenseurs de l’art « officiel » français et partisans d’une
conception intellectuelle et élitiste de la musique. La polé-
mique, qui offre une nouvelle occasion aux philosophes de
fronder contre l’ordre établi, revêt une dimension politique
importante, puisqu’à travers cette querelle est posée la question
de la liberté en musique : on demande l’assouplissement sinon
la suppression des contraintes formelles de l’opera seria que
Rameau, dans un dessein rationnel, avait tenté de fixer dans ses
Observations sur notre instinct pour la musique (1754). On
revendique une musique apte à exprimer le sentiment et à

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exalter le naturel. À la suite de cet affrontement, moment


révélateur d’un tournant de sensibilité plus profond, l’influence
italienne semble assurée en France.
La naissance d’un nouveau genre, l’opéra-comique (alter-
nance d’airs et de textes/dialogues), consacre cette évolution. Il
donne une impulsion nouvelle à l’école française grâce aux
œuvres de compositeurs, tels que Pierre Monsigny, André Mo-
deste Grétry et Nicolas Dalayac. Il s’agit de la réponse française
à l’opéra-bouffe.
La querelle se rallume dans les années 1770, à l’occasion de
la guerre à l’Opéra entre l’Italien Piccini et l’autrichien
Willibald Gluck, ancien professeur et protégé de la nouvelle
reine Marie-Antoinette. La politisation du goût musical devient
d’autant plus ambiguë que se manifeste un certain « renverse-
ment des coalitions », Rousseau passant au camp des amis de la
reine. Le philosophe considère que le compositeur autrichien est
un vrai régénérateur du chant français. Il est vrai que Gluck, par
son art grave et émouvant, a réussi à réformer le théâtre lyrique,
à imprimer à la musique française un nouveau cours. Répondant
à l’esprit du temps, il fait figure dans le champ musical de re-
présentant du néo-classicisme.
L’histoire de la musique française est donc celle d’une série
de ruptures, au sein desquelles un nouveau climat s’instaure et
de nouveaux langages se cherchent. Elle reflète tout naturelle-
ment les tensions culturelles du XVIIIe siècle.
Un même rapport unit les changements du goût en musique,
en peinture, en littérature et les mutations des attitudes à l’égard
de la civilisation matérielle : commandés par l’évolution de
l’esthétique et du « bon goût », ils traduisent, dans un contexte
de prospérité générale, une nouvelle manière d’être qui est asso-
ciée principalement à la consommation.
En effet, celle-ci connaît alors une véritable révolution qui
stimule à son tour le progrès de la vie matérielle. Il s’ensuit une
amélioration sensible du niveau de vie qui, d’une manière
générale, touche la société toute entière.

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IV. Consommations et art de vivre


L’envol des consommations au siècle des Lumières, résultat
de la révolution démographique, d’un processus d’urbanisation
accéléré et de l’enrichissement des particuliers, affecte tous les
domaines qui conditionnent l’existence au quotidien, autrement
dit les façons d’habiter, de se vêtir, de manger.
Il n’est pas non plus étranger à la nouvelle attitude à l’égard
du luxe. Dégagé du domaine moral, auquel il était confiné
jusque-là, le luxe est, dans un premier temps, réhabilité par les
penseurs des Lumières : il est censé contribuer à la croissance et
à la prospérité et, par là, au bonheur social (Fable des abeilles
de Bernard de Mandeville, 1714 ; De l’Esprit des Lois de
Montesquieu, 1749). Dans seconde moitié du siècle, toutefois,
l’opposition à l’extension du luxe reprend (Hume, les physio-
crates). On le veut surtout raisonnable et modéré ; Rousseau,
quant à lui, en fait le procès.
Les modes de consommation diffèrent en fonction de l’aire
géographique tout d’abord. Les villes, principales bénéficiaires
des croissances du siècle, se trouvent au cœur de la révolution
des consommations. De nouvelles habitudes liées à un style de
vie plus confortable et intelligent y naissent ; elles sont diffu-
sées par la suite très diversement dans les campagnes. Par
ailleurs, les formes que prend ce phénomène varient en fonction
de la capacité économique. Ceci dit, malgré des revenus très
restreints, suffisant à peine à satisfaire les besoins les plus élé-
mentaires, les catégories populaires arrivent tout de même à
participer de manière limitée à la révolution des comporte-
ments : dans un contexte de croissance généralisée, elles entrent
dans les circuits de la consommation et ont le loisir de se
permettre quelques dépenses superflues.
A. L’habitat et la recherche du confort. C’est dans les hôtels
particuliers des élites du pouvoir et de la richesse parisiennes
que le cadre de la vie privée connaît l’évolution la plus sensible.
Leur intérieur est aménagé de façon à répondre aux nouvelles
exigences de confort : on délaisse les vastes salons mal chauffés
pour de plus petites pièces. L’ordonnance intérieure obéit à un

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impératif de spécialisation et de diversité fonctionnelle, d’inti-


mité et de privatisation du plaisir et fait ainsi écho à la montée
individualiste et à la nouvelle atmosphère familiale qui carac-
térisent le siècle : les salles de réception plus lumineuses grâce
au progrès du vitrage, les bibliothèques et les cabinets se
séparent des espaces intimes où se trouvent notamment les cabi-
nets de toilette – luxe très rare pour l’époque –, les boudoirs –
ces espaces féminins par excellence – et les chambres réservées
à l’intimité familiale. Par transitions successives on passe au lo-
gement bourgeois plus modeste, qui, adoptant – toutes
proportions gardées – les nouvelles normes, se caractérise éga-
lement par la spécialisation des pièces : chambre à coucher,
salle à manger, naissance du salon. À des rythmes différents
selon les régions et l’importance des villes, la province emboîte
le pas. Les campagnes ne sont pas non plus laissées pour compte :
dans le souci de se conformer à l’esprit du temps, les habi-
tations des paysans aisés imitent les demeures des notables
villageois et adoptent l’agencement des pièces.
À l’autre bout de l’échelle, le lot commun d’une grande par-
tie de la paysannerie pauvre et du petit peuple des villes est la
promiscuité dans une pièce unique, chichement éclairée et
polyvalente, abritant à la fois ménage et lieu de travail. Dans les
villes notamment, le logement des pauvres est de surcroît entas-
sé dans des immeubles de quatre ou cinq étages. Modestement,
pourtant, l’habitat de ces classes sociales s’ouvre également à la
nouveauté.
Dans le renouveau du cadre domestique, le mobilier traduit
la recherche du bien-être et de l’aisance de vie. Il est l’objet
d’infléchissements intéressants liés aux nouveaux besoins de
confort, de rationalité et d’ordre ainsi qu’à la diversification des
usages. Dans ce contexte, un recul des bahuts et des coffres est
observé au profit des armoires à deux battants – plus belles,
plus amples, plus pratiques, mais aussi plus coûteuses ; la vais-
selle est rangée dans les buffets ; dans les milieux plus aisés
notamment, se rencontre de plus en plus souvent la commode,
cette belle invention du rangement des vêtements fonctionnelle
et rationnelle. Par ailleurs, les sièges de toute espèce se multi-
plient et s’individualisent : même si, dans les logements plus
modestes des campagnes, les bancs incommodes restent majori-

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taires, les chaises les supplantent dans les villes. La conquête du


lit individuel progresse. Dans les riches demeures, les objets se
multiplient, les accessoires, expression bien tangible d’un raffi-
nement nouveau, se spécialisent et se diversifient selon les
usages (secrétaires, guéridons, tables-servantes, tablettes, tables
de jeu et de chevet). Par contre, les salariés non qualifiés, mena-
cés en permanence par la marginalisation, ont accès aux seuls
biens d’usage courant et de première nécessité. L’amélioration
de la condition d’une partie d’entre eux, surtout visible vers la
fin des années 1780, repose sur le crédit.
B. Les cultures vestimentaires. Ce domaine s’offre particu-
lièrement aux mutations. D’ordre technique et esthétique,
celles-ci deviennent sensibles d’abord en ville et touchent au
premier chef les élites.
Les évolutions sont favorisées, dans un premier temps, par la
nouvelle importance accordée à l’investissement dans l’habille-
ment. Tant les élites promptes à la dépense spectaculaire pour
l’achat d’accessoires et de robes que des couches populaires
soucieuses de constituer un trousseau de linge de corps plus
abondant – signe des progrès de l’hygiène et des nouvelles
habitudes corporelles – en sont concernées.
La mode est un autre facteur générateur de changement.
Paris donne le ton ; la province suit avec un certain retard. Cou-
leur, forme, texture participent à la modification du vêtement.
Pour les hommes, la culotte et les bas restent toujours de mise
tandis que le gilet et la veste constituent une nouveauté. Par
« imitation descendante » et par recyclage des vieux habits des
maîtres, cette tenue se répand dans la société urbaine et trouve
« sa frontière inférieure » là où commence la frange des salariés
(Vovelle). Les femmes de tous les milieux sont plus vite con-
quises par les nouvelles habitudes vestimentaires. Des recueils
de gravures, la presse féminine et un journalisme à la fois
littéraire, galant et publicitaire diffusent avec succès des mo-
dèles vestimentaires à imiter. La révolution qu’introduisent
dans le domaine du textile les indiennes conduit, dans la se-
conde partie du siècle, au recul des vieux draps lourds et des
laines. Une tenue plus légère permet la souplesse et la liberté
des mouvements. Dans cette nouvelle version du paysage vesti-

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mentaire féminin de la ville, les contrastes persistent : coton-


nades populaires contre batistes, soieries et velours aristocra-
tiques. Mais il y a plus. Suivre la mode est un luxe que seules
les dames de la bonne société peuvent se permettre. Elles
exhibent à toute occasion leurs coiffures extravagantes, la ri-
chesse de leurs tenues, leurs ornements et accessoires. Ainsi, les
usages sociaux du vêtement maintiennent les hiérarchies et
entravent le processus amorcé d’une unification générale des
habitudes vestimentaires.
Des courants s’installent entre les villes, les bourgs et les
villages. Les campagnes proches de Paris, plus favorisées par la
conjoncture et la proximité urbaine, ne sont pas toujours indiffé-
rentes aux changements dans le domaine de l’habillement. Mais
plus loin, la stabilité règne en règle générale. Dans de nom-
breuses régions, les paysanneries sont obligées de produire
elles-mêmes toiles et filés. Par nécessité le plus souvent, les
hommes restent encore longtemps fidèles à la culotte surmontée
de la blouse traditionnelle. La tenue des femmes demeure
proche des héritages vestimentaires de leur province d’origine,
mais avec une tendance accentuée pour l’ensemble jupe-
chemise, confectionné dans des textiles grossiers de couleur
sombre de préférence, qui ont l’avantage de dissimuler les
taches de saleté. Mais cette tenue est parfois rehaussée d’un
ruban ou d’une pièce de dentelle, repérés dans la balle des
colporteurs qui apportent jusque dans les plus petits hameaux
leurs marchandises et diffusent de cette manière la « pacotille
de la coquetterie » (Roche). Qui plus est, si les paysanneries du
XVIIIe siècle restent, par nécessité et par habitude, plutôt encal-
minées dans leurs pratiques, elles n’en pénètrent pas moins les
circuits de la consommation par un marché qui, agrégeant espaces
locaux et régionaux, permet un certain contact avec les normes
et les modèles de la nouvelle culture et fait naître ainsi des dé-
sirs et des rêves.
Tout bien considéré, le vêtement, cette parure sociale, dis-
tingue tout d’abord clairement habitants des villes et paysan-
neries. Par le canal de la mode, il reflète aussi les contradictions
d’une société en pleine mutation. La volonté de promotion de
certains groupes, recherchant par l’effet d’unification vestimen-
taire le brouillage social, se heurte au désir des élites de mainte-

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nir les écarts par des marques de distinction fondées sur la


quantité et la qualité. La culture des apparences devient alors un
des terrains par excellence où se manifeste le conflit entre l’an-
cien et le nouveau : à savoir entre une société fondée sur les
préséances qui identifient l’être et le paraître et une société de
consommation libérale et individuelle qui promeut de nou-
velles hiérarchies commandées par les besoins, les désirs et les
capacités. Cet affrontement est une autre voie pour arriver à la
revendication de liberté et d’égalité.
C. Les régimes alimentaires. L’évolution du goût à l’égard
de la nourriture constitue un aspect supplémentaire où culture
matérielle et civilisation des mœurs se rencontrent.
Le pain – pain noir, gris de seigle et de froment, galettes –
constitue la base de l’alimentation des salariés urbains et ruraux
dont le régime alimentaire présente d’évidentes carences. On en
consomme par conséquent beaucoup. Il absorbe la moitié du
budget des pauvres dans les villes ; il domine également l’ali-
mentation des paysans. On complète d’habitude par une soupe
de légumes. Le pain blanc, pur et raffiné, nettement plus cher
aussi, est l’apanage des riches. La consommation de viande –
basse boucherie pour le populaire, meilleurs morceaux pour les
artisans prospères –, devient plus courante en ville. Dans les
campagnes, elle revêt un caractère nettement festif. Des pois-
sons, comme le hareng – aliment emblématique des populations
portuaires –, apparaissent aussi sur la table familiale. Les légumes
consommées se diversifient ; la pomme de terre se diffuse
lentement.
En ce qui concerne les élites, le siècle des Lumières est
marqué par une révolution culinaire : elle se manifeste par un
impressionnant élargissement du goût, dont attestent les nom-
breuses éditions d’une riche bibliothèque gastronomique et par
la recherche de la subtilité, de l’élégance, du raffinement qui
érige la cuisine en art.
L’apport du commerce lointain aux mutations alimentaires
est important. L’abondance des produits qui arrivent des colo-
nies banalise dans les villes, par la baisse des prix, l’usage du
sucre de canne. La clientèle urbaine, même populaire, le con-
somme dans les confitures, les glaces, les sorbets et les sirops.

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Décidément, la culture alimentaire française devient progressi-


vement plus sucrée.
La consommation de boissons alcoolisés ou provenant des
colonies remplace en partie les eaux impures Parmi les bois-
sons, le vin a une place d’honneur. Or sa qualité varie : vin
médiocre que boit le populaire, vins de Bordeaux et de Bour-
gogne pour les riches. Le café est à la mode et devient une
pratique qui gagne les villes et les campagnes. En cadre urbain,
ce sont les « maisons publiques » de café, dont le nombre aug-
mente de manière impressionnante, qui consacrent l’usage col-
lectif de ce stimulant amer et exotique. Progressivement acces-
sible à toutes les bourses, riches et pauvres en sont conquis, si
bien que le café au lait matinal passe dans les mœurs françaises.
Thé et chocolat partagent avec le café la même diffusion
progressive ; mais le chocolat, plus rare, est plutôt réservé à une
élite mondaine.
Au même moment, donc, où rang social, revenu, habitudes
régionales favorisent la diversification des régimes alimentaires,
la société française est créatrice d’homogénéités.
En somme, rationalisation et recherche du bien-être
commandent les mutations de l’environnement matériel du
XVIIIe siècle ; elles sont, au vrai, plus qualitatives que quantita-
tives. Villes et villages sont entraînés dans une spectaculaire
accumulation d’objets, rançon du progrès et de l’essor des
technologies productrices. Habitudes séculaires, mentalités, fa-
çons de vivre changent ou bien s’unifient progressivement. Un
nouvel art de vivre qui joue sur la sensibilité et l’intelligence –
organiquement uni à la culture intellectuelle et artistique –
s’affirme et devient le modèle de vie pour tous et toutes, même
si ce sont les milieux urbains ou semi-urbains qui furent surtout
touchés par la diffusion du mieux-être.
La civilisation matérielle repose sur des intermédiaires cultu-
rels, tels que les domestiques, les riches salariés, les colporteurs,
pour que ses normes venues d’en haut soient répandues dans les
couches inférieures de la société. La diffusion des idées, elle,
mobilise d’autres supports et moyens, qui donnent lieu à de
multiples expériences conditionnant tout autant le changement
des mentalités et la modification des pratiques.

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CHAPITRE IX
La diffusion des Lumières
La philosophie des Lumières ne peut se séparer des espaces
d’élaboration des idées et des pratiques intellectuelles. Une nou-
velle vision gestionnaire des lieux et des territoires est proposée
tenant compte de la réorganisation institutionnelle et du remo-
delage des formes de la sociabilité culturelle, de la circulation
des idées et des échanges savants et mondains, de la mobilité
des hommes.
La novation du siècle se lit encore dans la familiarité pro-
gressive avec le texte : l’écrit circule et avec lui l’information
qui transforme.
Ces mutations conditionnent la constitution de l’espace pu-
blic qui, lié à l’émergence de l’opinion, étend à l’infini l’action
de la pensée et, par là même, rend possible le procès de l’An-
cien Régime.
Préalable à ces évolutions, les progrès généralisés de l’alpha-
bétisation, dans la mesure où ils contribuent à assurer une acces-
sibilité plus large aux moyens de culture.

I. Les progrès de l’alphabétisation et de la


scolarisation
En l’espace d’un siècle le nombre des analphabètes régresse :
on passe de 79% en 1686-1690 à 63% à la veille de la Révo-
lution française. Cette approche cavalière dissimule bien des
nuances et des disparités sexuées, sociales, régionales. D’une
manière générale, la proportion des individus qui savent lire et
écrire est moindre parmi la population féminine rurale (26%
contre 47% pour les hommes en 1786-1790) originaire du
Centre et de l’Ouest de la France et appartenant aux couches
inférieures de la société. Mais, c’est un fait aussi qu’au cours de
cette même période, l’analphabétisme régresse à un rythme plus
accéléré chez les femmes et dans la France méridionale. Les

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clivages sociaux s’atténuent à leur tour. Enfin, l’écart entre les


sexes est moins prononcé dans les campagnes.
Le recul de l’illettrisme et l’implantation progressive de l’écrit
suppose, outre l’éducation acquise par l’intermédiaire de la fa-
mille et du milieu professionnel, la scolarisation. Le XVIIIe siècle
connaît en effet de grandes mutations dans ce domaine : elles
sont quantitatives et qualitatives.
Dans la première partie du siècle, l’État, par son œuvre
législative (ordonnances de 1698 et 1724), joue un rôle impor-
tant dans l’enracinement de la culture de l’obligation scolaire
dans le pays. Ensuite, cependant, en raison de l’hostilité des
intendants et du « silence » du roi, l’effort administratif se
relâche, malgré les protestations de l’Église. Des progrès impor-
tants continuent tout de même d’être enregistrés. Ils portent sur
deux volets : la densification du réseau scolaire et l’acquisition
par un plus grand nombre de personnes d’une culture élémen-
taire.
En ce qui concerne le premier aspect, le tissu des écoles
rurales d’origine paroissiale ou municipale est certes plus serré
dans le Nord-Est du pays, mais avec un rattrapage notoire des
régions retardataires au cours du siècle. Malgré le nombre non
négligeable de créations rurales, destinées par ailleurs bien plus
souvent aux garçons qu’aux filles (même la mixité est interdite
dans certaines provinces), les campagnes continuent d’être
désavantagées par rapport aux villes.
C’est que d’autres facteurs entrent aussi en ligne de compte.
Le plus important concerne l’adhésion à l’instruction des muni-
cipalités et des communautés d’habitants chargées du recrute-
ment des maîtres et du financement des locaux et est à associer
à l’attitude des populations locales vis-à-vis de la consomma-
tion scolaire. Ainsi, en milieu urbain, où la demande est plus
pressante, outre les écoles paroissiales, les écoles des frères et
les congrégations religieuses féminines chargées de l’éducation
des filles pauvres, des corporations de maîtres dirigent de nom-
breux établissements. La concurrence a alors des effets béné-
fiques sur la densification du réseau.
Une fréquentation plus massive et moins épisodique de l’école
est à la base de l’acquisition d’un savoir élémentaire qui, à son
tour, permet l’entrée dans l’espace public et la conquête pro-

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gressive d’une homogénéité sociale. Elle favorise aussi, outre la


prise en charge plus active des affaires qui requièrent l’usage de
la lecture et de l’écrit, l’acculturation des connaissances et la
critique des coutumes et des traditions. En somme, malgré les
précautions prises, l’instruction assure une véritable libération
de l’individu, étant donné qu’elle le dote d’un instrument pré-
cieux pour maîtriser la société et pour formaliser une réflexion
sur son statut social et son avenir. Cette conquête, facteur de
changement non négligeable, entraîne des conséquences : si la
grande majorité se soumet au schéma de reproduction sociale
préconisé, quelques individus masculins réussissent à y échap-
per ; aspirant à leur promotion dans une société fortement
hiérarchisée, ils alimentent des revendications et se lancent dans
l’action politique.
Ce ne sont toutefois pas ces derniers qui arrivent à fréquen-
ter les collèges. Dans un État monarchique privé d’un système
d’éducation nationale, ces établissements servent de vecteurs
d’une politique d’allégeance au monarque. Vers 1760, leur
nombre s’élève à 300 environ. Ils sont surtout implantés dans
des villes de plus de 5 000 habitants et offrent généralement un
cursus de trois années se limitant aux classes de grammaire ;
quelques-uns sont pourtant de plein exercice et proposent l’en-
seignement des humanités, de la scolastique et de la physique
étalé sur trois années d’études supplémentaires. À l’origine de
leur création se trouvent des initiatives à la fois privées et
publiques : celles des parlements et des états provinciaux, de
l’Université de Paris, du clergé et des ordres religieux. Trois
congrégations enseignantes attirent essentiellement la clientèle
des collèges : les jésuites, qui dirigent plus de 100 collèges
jusqu’en 1762 ; les doctrinaires, qui en sont chargés de la
direction de 29 dans le Sud-Ouest et le Midi du royaume et les
oratoriens, qui sont responsables de 26 établissements surtout
dans le Nord et l’Ouest. L’enseignement de ces derniers est plus
ouvert aux innovations pédagogiques du siècle.
Un peu moins de 50 000 élèves – soit un garçon sur 52 –
composent les effectifs collégiaux, qui s’effondrent pourtant
après l’expulsion des jésuites. Bourgeoisies et privilégiés y sont
le mieux représentés ; par ailleurs, leurs fils suivent le cursus
complet. Au contraire, si les enfants des artisans et des bouti-

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quiers aisés, des laboureurs également accèdent au collège, ils


effectuent d’habitude un séjour plus court. Mérites et talents
sont tout de même pris en compte par ces institutions, puisque
des bourses sont prévues pour les éléments pauvres mais doués.
Une minorité seulement, 10 000 à 12 000 individus, continue
ses études dans les 24 universités réparties sur l’ensemble du
territoire du royaume. Ces corporations privilégiées placées
sous l’administration des Académies s’adaptent très lentement
aux évolutions du siècle : elles ne dispensent qu’une formation
en droit, en médecine et en théologie. À partir de la guerre de
Succession d’Autriche, la monarchie met en place des écoles
militaires réservées à la noblesse (l’École militaire de Paris,
1751 ; l’École du Génie de Mézières, 1748 ; l’École d’Artillerie
de la Fère, 1756) ainsi qu’un grand nombre d’écoles spécia-
lisées (l’École des Ponts et Chaussées, 1747 ; l’École royale des
Mines, 1783 ; 14 écoles de chirurgie), pépinières de savants
d’avant-garde et d’innovations scientifiques et techniques. Dans
l’esprit utilitariste promu par les Lumières, la nouvelle tendance
est à la « technocratisation » des élites. Des institutions para-
universitaires ont également une place importante dans le paysage
de l’enseignement supérieur (le Collège royal, le Jardin du Roi).
Le rôle de l’État accroît par conséquent dans le domaine édu-
catif, ce qui est aussi significatif d’une volonté de relative
laïcisation.
Malgré des progrès bien sensibles, fermetures, hiérarchies et
reproductions sociales continuent à caractériser ce système édu-
catif qui reste de surcroît l’apanage du seul sexe masculin.
Les filles, elles, sont exclues de l’instruction secondaire et
supérieure destinée à leurs frères. Les familles de la bonne
société ont la possibilité de les placer dans des couvents (320
maisons d’éducation ouverts aux filles au XVIIIe siècle), où elles
préparent leur première communion. Ces établissements s’ins-
pirent souvent de l’exemple de Saint-Cyr. Mais le modèle des
Lumières demeure pour les élites féminines celui de l’éducation
domestique soignée avec leçons de maîtres privés sous la
surveillance de la mère. Le niveau de l’enseignement dispensé
reste bien évidemment variable et dépend de l’intérêt que portent
les parents à l’éducation de leur fille. Peu à peu, l’idée d’une
instruction laïque et mondaine progresse. En dépit des avancées

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importantes accomplies, l’enseignement féminin, beaucoup plus


dépendant des circonstances et de la situation familiale, car
dispensé hors de tout cadre imposé, reste en-deçà des
possibilités et des options offertes aux garçons. Seule une
minorité qui comprend des riches/citadines et des féministes
avant le mot revendique pour les filles l’instruction proposée
pour le sexe masculin.
Tout compte fait, bien que le développement de l’instruction
n’arrive pas à combler l’abîme qui continue à séparer l’élite
masculine « secondarisée », cultivée et éclairée du reste de la
société – même « primarisée » – il ne s’en trouve pas moins à la
base d’un certain élargissement intellectuel, puisque désormais
un nombre suffisant de personnes peut avoir accès à l’informa-
tion écrite et, par là, entrer dans l’espace public. Ces individus
ne dépassent pas, selon certaines estimations, les dix millions
dont la moitié réside dans les villes. Quant à l’élite intellec-
tuelle, elle atteint à peine un 10% de l’ensemble de la popula-
tion urbaine.
La « France de l’esprit public potentiel » (Roche) n’est donc
qu’une frange plutôt étroite de la population du royaume. C’est
par capillarité que les idées élaborées par les penseurs du
XVIIIe siècle descendent vers elle. La nouvelle idéologie devient
concrète et accessible, dans un premier temps, dans des
instances de sociabilité qui, en même temps que des idées,
contribuent à diffuser, en les homogénéisant, des goûts et des
pratiques, des attitudes et des manières d’agir, à engendrer éga-
lement une culture politique neuve.

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II. Nouvelles sociabilités intellectuelles


Îlots d’indépendance et de liberté par rapport aux autorités
établies, ces espaces sont de trois types : sociétés savantes offi-
cielles car reconnues par l’État ; sociétés formelles de pensée
politique ; espaces informels d’échanges culturels enfin. Régis
soit par des règlements et des statuts, soit par des règles non
écrites, ils recèlent des contradictions dans les modes de recru-
tement et de fonctionnement allant de la non-exclusion à la
clôture, de la revendication égalitaire aux hiérarchies tradition-
nelles. L’âge, le sexe, l’appartenance sociale y jouent toujours
un rôle important : exclusion des femmes et des jeunes (sauf
dans les cas de génie communément reconnu) des académies ;
refus, en règle générale, des femmes des sociétés libres (p. ex.
cafés) ; ostracisme social des salons philosophiques et litté-
raires. Les critères de distinction sociale passent par le prisme
de pratiques mondaines indifférentes au regard des apparte-
nances politiques et des confessions religieuses pour produire
de nouvelles hiérarchies au sein de sociétés où dominent « l’homme
du monde » et « l’homme de lettres ».
L’art de la conversation y est sublimé. Il donne, tout d’abord,
corps à la sociabilité mondaine ; il contribue aussi à la confron-
tation des idées ; enfin, à un niveau intellectuel, il façonne
l’égalité entre des partenaires d’origines sociales différentes. La
conversation est prolongée, dans le temps et l’espace, par la
correspondance. Celle-ci, soignée, évitant les confidences per-
sonnelles, car communiquée dans le cercle des habitués et lue
en public, relie cours européennes, salons, sociétés de pensée.
A. Sociétés savantes et littéraires. Les lieux de rencontre
pour échanger des nouvelles, pour diffuser un savoir nouveau,
pour entrer en contact avec des idées inédites, pour prendre la
parole se multiplient. Ils n’ont jamais été aussi vivaces qu’à ce
moment-là.
1. LES ACADÉMIES royales parisiennes sont fondées dans
leur grande majorité au cours du Grand Siècle. Sous le sceau de
l’autorité publique, elles s’inscrivent dans un ordre fondamenta-
lement politique : instruments de culture officielle et de magni-

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ficence du pouvoir royal, bastions du prestige culturel français


en Europe, elles sont chargées de diriger l’activité intellectuelle
du pays et de dicter la norme. Elles offrent des postes à une élite
placée sous tutelle. Au XVIIIe siècle, elles accueillent l’esprit
nouveau. Ainsi, sous l’impulsion de Fontenelle, l’Académie des
sciences tient sa place sur le devant de la scène intellectuelle.
Quant à l’Académie française, elle devient entre 1760 et 1770
l’un des fers de lance de la sociabilité éclairée, le parti philoso-
phique ayant emporté la majorité des élections (9 victoires sur
14 élections).
Le mouvement académique se répand aussi en province et
les institutions parisiennes servent de modèle aux nouvelles
créations. Les sociétés provinciales relèvent d’initiatives diverses
et bénéficient du soutien des pouvoirs locaux. La légitimation
de leur statut par l’autorité monarchique au moyen de lettres
patentes reste pourtant indispensable. Ce lien privilégié avec le
pouvoir royal justifie partiellement leur finalité : la participation
au façonnement de la politique culturelle (Roche). Il explique
aussi leur conservatisme, qui se traduit par le respect des prin-
cipes de la religion et la fidélité au prince.
Peu nombreuses au départ, les académies locales se multi-
plient progressivement. Après 1760, le mouvement des créations,
ayant subi la concurrence de la kyrielle des sociétés littéraires et
des musées, s’essouffle. La géographie des institutions révèle un
phénomène essentiellement urbain : elles sont surtout présentes
dans les villes de l’Est et du Midi de la France où la proportion
des élites administratives, judiciaires et instruites est importante.
D’un point de vue social, le recrutement par cooptation obéit à
la logique des hiérarchies et du talent, ce qui rend acceptable
l’idée d’une mobilité sociale : noblesse de robe (37%) et clergé
(20%) côtoient une riche bourgeoisie (43%), dont les représen-
tants – issus surtout des milieux de la justice, de l’administra-
tion et des professions libérales – sont recrutés pour leur science,
leur culture et leur instruction. Le nombre des membres titulaires
et ordinaires par académie est restreint. Mais, dans l’ensemble
et pour toute la période concernée, ce monde masculin, homo-
gène culturellement et relativement « gérontocratique » compte
environ 6 000 académiciens (Roche).

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Des règlements organisent les structures et les pratiques des


sociétés provinciales : le cénacle académique, dont les séances
sont tenues à huis clos, est régi par ses propres codes, hiérar-
chies et libertés qui, respectant au premier chef talents et mé-
rites, nient dans une certaine mesure les fondements de l’ordre
traditionnel.
Ces instances culturelles visent par l’élaboration, l’exten-
sion et la diffusion du savoir à travailler pour le progrès et la
cohérence des sociétés. Dans ce but résolument novateur, elles
déploient une activité considérable et donnent ainsi à un plus
grand nombre de personnes l’occasion de participer à une péda-
gogie nouvelle. Leurs membres font état de leurs recherches
lors de séances publiques (conférences, expériences et cours
publics), écrivent et publient des mémoires. Ils créent aussi des
bibliothèques, des laboratoires et des cabinets scientifiques, ils
multiplient les collections ; enfin, ils organisent régulièrement
des concours sur divers sujets d’intérêt général. Ouverts à tous,
ces derniers sont une occasion pour beaucoup de candidats,
dont des philosophes et des futurs révolutionnaires (Voltaire,
Rousseau, Mme du Châtelet, Robespierre, Mme Roland, l’abbé
Grégoire, Marat), d’exprimer des idées nouvelles souvent
dangereuses pour l’ordre établi. Des prix et des pensions sont
distribués.
Progressivement, ces institutions intègrent le mouvement
intellectuel des Lumières. Notamment, après 1760, elles s’inté-
ressent davantage aux sciences proprement dites et à leurs
applications pratiques : physique et chimie, histoire naturelle et
agriculture. Si la religion constitue toujours un sujet tabou, elles
n’évitent plus les réflexions réformatrices et abordent l’étude de
questions sociales et de problèmes économiques. Ces débats
génèrent une prudente politique de réformes rationnelles, axée
essentiellement sur la notion d’utilité sociale et attentive aux
sollicitations des milieux économiques et locaux.
De ces nouvelles préoccupations naissent chez des académi-
ciens des aspirations d’un autre ordre que renforce le lien avec
le pouvoir. Elles se résument dans la revendication du droit
d’intervenir de manière critique dans les affaires de la cité par la
proposition de réformes, de s’investir par conséquent du rôle, à
la portée résolument novatrice, de conseillers dévoués et d’en-

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trer, au nom d’un idéal de service civique et utilitaire, en


politique. On dirait alors qu’au sein des académies s’opère au
XVIIIe siècle la « politisation » de la sphère savante. Dans cette
optique, « l’académisme peut apparaître comme la manifesta-
tion idéologique de l’absolutisme éclairé pour édifier un ordre
social nouveau » (Roche), ouvert aux progrès et aspirant à
l’utilité et au bien public.
Tout compte fait, cependant, les académies, cercles de socié-
taires solidaires et communautés culturelles « intellectuellement
homogènes », ne peuvent certes pas devenir l’avant-garde des
idées de leur temps : leur respect de la tradition et des normes
sociales d’Ancien Régime, leur conformité aux valeurs an-
ciennes tempère les audaces qui annoncent le changement. Elles
n’en contribuent pas moins, par leur ouverture à de nouvelles
catégories de pensée, à diffuser un savoir souvent novateur et à
habituer des minorités éclairées à un certain esprit d’égalité
entre gens de talents. Somme toute, elles concilient l’ancien et
le nouveau, la tradition et l’innovation, l’antique privilège du
sang et du rang avec les droits du mérite et du talent.
2. LES SOCIÉTÉS D’AGRICULTURE sont formées à partir des
années 1760 sous l’influence du courant physiocratique, pour
étudier des problèmes économiques et proposer des méthodes
culturales modernes. Elles sont une quarantaine à la veille de la
Révolution. Reconnues officiellement (circulaire de Bertin de
1760), elles accueillent un public qui recoupe celui des Acadé-
mies. Elles déclinent, elles aussi, dans les années 1770, après
l’échec de l’expérience libérale. (v. partie I, ch. II, 2)
3. LES SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES, au nombre
important, librement constituées à Paris surtout, mais aussi en
province, sont moins conformistes que les sociabilités paten-
tées. Elles remodèlent le paysage culturel du royaume dans les
dernières décennies du siècle : musées, sociétés, chambres de
lecture, bibliothèques publiques. Ayant une vocation pédago-
gique, ces créations soutenues par des mécènes participent acti-
vement à l’élargissement et à la diffusion des connaissances en
organisant des cercles de discussion et de lectures publiques,
des expositions et des concerts, des conférences et des démons-
trations avec la participation de professeurs et de savants, tel
Condorcet.

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Or les frontières entre lecture de livres et de journaux,


communication savante et discussion libre ne sont pas toujours
très claires. Ce flou recherché permet à un public plus large que
le monde masculin des académies – bref, à une bourgeoisie à
talents voulant affirmer son intention de participer dans l’espace
public – de juger et d’exprimer anonymement une opinion
autonome sur tous les sujets. Si ces réunions ne façonnent pas
nécessairement l’opinion, elles participent activement, grâce
aussi à l’échec de la censure, à l’uniformisation des pratiques
culturelles, à l’ouverture de nouveaux territoires à une réflexion
critique, à la synthèse des espérances d’un monde qui bouge.
B. Sociétés de pensée politique. D’origine britannique, les
sociétés de pensée politique, clubs et loges maçonniques,
constituent des espaces où s’élaborent des normes de sociabilité
fondamentalement nouvelles. Elles jouent, de ce fait, un rôle
important dans l’infléchissement, par l’association, des compor-
tements politiques des élites intellectuelles.
1. LA FRANC-MAÇONNERIE s’implante en France dans les
années 1720 et s’organise en marge du pouvoir d’État. Par sa
continuité et sa massivité, sa diffusion notamment à partir des
années 1760 est sans commune mesure avec celle des autres
sociétés des Lumières : 50 000 à 100 000 maçons (soit un cita-
din sur vingt) sont recrutés dans les villes, dans les modestes
bourgades même.
De caractère clandestin, la franc-maçonnerie inquiète au
départ les autorités traditionnelles, qui la surveillent, puis la
condamnent et persécutent ses membres (en 1736). Ensuite,
cependant, la rigueur gouvernementale se transforme en tolé-
rance. Les protections nombreuses et efficaces des loges, leur
conformisme et leur civisme rassurent
Le recrutement des maçons se fait par cooptation. Ne tenant
compte ni de l’appartenance religieuse ni de la distinction
d’ordre, il réunit, dans la célébration d’une divinité dépourvue
d’attributs dogmatiques, nobles et bourgeois, protestants et
catholiques, membres du clergé et laïcs. Il obéit au contraire à
des critères reposant sur le principe du mérite.
Malgré les apparences d’ouverture et de sociabilité démocra-
tique, exclusions et distinctions ne sont pas complètement éli-

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minées dans ce monde voulu certes égalitaire, mais tenant tou-


jours compte des réalités sociales. De ce fait, si les représen-
tants du tiers état y sont largement majoritaires (75% environ),
si des groupes sociaux (boutiquiers, artisans), absents d’autres
espaces de sociabilité, y sont acceptés, l’ostracisme frappe le
salarié modeste, car privé d’éducation et de fortune, conditions
nécessaires pour accéder aux vérités de l’esprit. Par ailleurs, on
évite le mélange des classes et la fusion des sexes. Ainsi, quand
plusieurs loges sont créées dans la même ville, les clivages
sociaux tendent à se reproduire. Sous le même toit sont alors
réunis des hommes partageant des propriétés sociales iden-
tiques. Ensuite, pour les femmes au départ exclues du recrute-
ment, des loges blanches ou d’adoption sont ouvertes à partir de
1744. Il en ressort que l’organisation de cette institution –
dirigée par la haute noblesse mais largement roturière – cherche
à concilier, d’une part, égalité, hiérarchies et exclusions et,
d’autre part, refus des distinctions d’ordre et cohérence fondée
sur le respect des différences sociales et sexuées.
Elle n’est donc pas toujours compatible avec la morale
franc-maçonne. A priori viril, l’idéal poursuivi repose sur les
principes de liberté de conscience et de rencontre égalitaire
entre frères solidaires, sur l’idée d’humanité et sur la croyance
dans le progrès, sur l’adhésion au bonheur terrestre et – en ce
siècle de l’utile – à la morale de bienfaisance, sur l’attention
portée aux vertus du bon citoyen et sur la conception de la loi
naturelle comme fondement social.
Ne représentant pas une réelle menace ni pour l’ordre social
ni pour la religion, la franc-maçonnerie propose et arrive à
diffuser sans heurts un système de valeurs neuf qui est en har-
monie avec les idées des penseurs du XVIIIe siècle. Qui plus
est, par les pratiques inédites élaborées et mises en œuvre en
son sein, elle contribue à éveiller la conscience politique chez
des gens partageant la même condition sociale fondée sur
l’argent et l’éducation. Son rôle dans la formation d’un espace
public de la critique est alors décisif.
La franc-maçonnerie allait devenir la matrice des clubs
politiques de la période révolutionnaire.

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2. LES CLUBS s’organisent au XVIIIe siècle sur le modèle


anglais. La première de ces sociétés de pensée politique, formée
vers 1720, est le club de l’Entresol. Il prend son nom du local
où loge son fondateur, l’abbé Pierre-Joseph Alary, sous-précep-
teur et maître d’histoire du jeune Louis XV : l’entresol de
l’hôtel du Président Hénault à la place Vendôme. L’abbé de
Saint-Pierre, diplomate visionnaire de l’unification européenne,
et le marquis d’Argenson, futur ministre de Louis XV, jouent
un rôle important dans la création et l’organisation de cet
espace de sociabilité masculine. Ses membres, une vingtaine
d’écrivains, administrateurs et diplomates, dans leur grande
majorité fins lettrés anglophiles, se rencontrent tous les samedis
pour s’adonner dans l’intimité et la discrétion à l’étude libre de
questions de droit public, de jurisprudence ou de philosophie
morale ; pour passer ensuite en revue et commenter les nou-
velles des gazettes hollandaises, anglaises et françaises ; pour
présenter enfin leurs projets et ouvrages. Par la critique exercée
sur les institutions politiques, ce qui lui vaut – dans un contexte
de reprise en main par Fleury, après les expériences audacieuses
de la Régence – l’interdiction de ses réunions (1731), le club
contribue à élaborer une culture politique moderne, à ouvrir un
champ de discussion et d’information politique autonome.
À la veille de la Révolution, certaines sociétés ou clubs ont
un objectif bien circonscrit : ainsi, la Société des amis des noirs,
qui tient sa première séance en février 1788. Partie prenante du
réseau international formé de clubs anglais et américains, elle
réunit une élite d’hommes qui se proclament partisans de l’abo-
lition de l’esclavage. D’autres associations s’intéressent plus
particulièrement aux débats nationaux : tel le club de Boston
fondé en 1785 par le duc d’Orléans, le club des Arcades, ouvert
au Palais-Royal, le club des Étrangers, rue de Chartres, ou la
patriotique, bien qu’aristocratique, Société des Trente (1788).
En province, surtout en Bretagne et en Dauphiné, les sociétés
politiques sont nombreuses.
Grâce à l’action des sociétés de pensée, se construit progres-
sivement, un public qui oblige l’autorité monarchique à affron-
ter des opinions politiques qui lui sont contraires.

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C. Espaces informels de sociabilité. Dans la politisation de


la sphère publique, littéraire et savante, les espaces de sociabi-
lité informelle ont également joué un rôle essentiel en fournis-
sant une réflexion critique sur les institutions sociales, écono-
miques et politiques en harmonie avec la sensibilité du siècle.
1. LES SALONS, réceptions brillantes ou discrets apartés,
constituent un monde passager, fluide, difficile à capter. Il
s’ensuit qu’ils ne peuvent pas répondre à une définition les
uniformisant. S’inscrivant dans le renouveau que connaît la vie
mondaine au XVIIIe siècle, ces cénacles, qui proposent un modèle
d’art de vivre en commun, se multiplient et se diversifient rapi-
dement. De rencontres purement mondaines entre gens de
lettres, du monde et du pouvoir qui souhaitent simplement se
divertir (jeux, comédies, parades, bergeries, plaisirs de la table),
quelques-uns se muent progressivement en réunions littéraires
et philosophiques où des questions politiques, sociales, écono-
miques sont débattues, des œuvres littéraires lues, analysées,
critiquées ; plus tard, ces rendez-vous des élites prennent un
tour plus sérieux et revêtent une dimension davantage politique.
À Paris, trois générations de salons se succèdent : dans la
première partie du siècle, les salons ouverts par la duchesse du
Maine dans son château de Sceaux, par la marquise de Lambert
à l’hôtel de Nevers et par Mme de Tencin rue Saint-Honoré,
deviennent célèbres pour leurs réceptions fastueuses et leurs
habitués de marque. Après 1750, les salons philosophiques qui
prennent de l’éclat sont tenus par Madame du Deffand, Mlle de
Lespinasse et Madame Geoffrin. Bien évidemment, des hommes
reçoivent également chez eux : l’exemple d’Helvétius et de
d’Holbach en est caractéristique. Sous le règne de Louis XVI,
les salons de Suzanne Necker, qui sert les ambitions politiques
de son mari, et celui de Mme de Genlis paraissent comme les
plus engagés politiquement. La société des cercles parisiens est
caractérisée par de subtiles filiations, mais aussi par une concur-
rence intense, dont l’enjeu est le contrôle social et la tutelle
d’une vie intellectuelle nouvellement émancipée.
Cette forme de sociabilité n’est pas bien évidemment l’apa-
nage de la capitale. En province, aussi, chaque ville a ses salons
littéraires et mondains, où se rencontrent les notables locaux, les
artistes et les gens de lettres. Bien que plus modestes et dépour-

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vus de l’éclat des sociétés parisiennes, ils participent activement


à la vie mondaine et lettrée.
Les salons réalisent la « mixité » intellectuelle. Espaces fé-
minins peuplés d’hommes, ils participent largement au façonne-
ment du statut des femmes dans la République des Lettres. Le
pouvoir des maîtresses de maison, dont le mari est laissé dans
l’ombre, s’exerce directement sur ce monde brillant composé de
tous les milieux des élites parisiennes, provinciales et euro-
péennes. Elles y tiennent un rôle d’animatrices distinguées cher-
chant à la fois à préserver l’équilibre entre fronde et civilité et à
mettre tous leurs invités en valeur. Cette activité est ressentie
par elles comme un moyen de promotion permettant d’accéder à
la sphère publique. Il n’empêche que « les mécanismes de la
réputation mondaine assurent le contrôle conservateur des normes
de l’honnêteté féminine et s’avèrent incompatibles avec la re-
vendication intellectuelle ou littéraire » (Lilti). Il ne faut surtout
pas porter ombrage à une assistance masculine et tourner l’at-
tention sur elles. Ainsi, le génie de ces femmes est le plus sou-
vent dissipé dans l’éphémère de réunions brillantes. L’ordre sexué
est alors préservé.
Il n’empêche que, par le truchement des salons, le sexe
féminin occupe une place stratégique au cœur du projet des
Lumières. Les gens de lettres trouvent chez les salonnières de la
considération, des protections, parfois une pension et des
faveurs. Par leurs relations avec les réseaux curiaux, celles-ci
contribuent aussi à la légitimation intellectuelle des philosophes
et, par extension, au triomphe du parti philosophique :
d’Alembert, par exemple, protégé de la marquise du Deffand,
est élu à l’Académie française et, avec lui, l’esprit critique
marque une victoire importante. Être invité à leurs « dîners »
s’avère alors une condition indispensable pour qui veut faire
carrière et entrer dans le monde des puissants. Sous ce rapport,
les salons semblent avoir détrôné la cour. Les salonnières sont
enfin les meilleures ambassadrices en Europe non seulement du
modèle parisien de sociabilité mondaine, mais aussi des lettres
et des arts français : les voyageurs étrangers importants, qui
désirent rencontrer les philosophes, les auteurs, les économistes
dont ils ont lu les œuvres, tiennent à honneur d’être invités chez
elles, tels le futur roi de Pologne, le prince Stanislas Poniatowski,

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et le diplomate et homme de lettres allemand Frédéric-Melchior


Grimm, tous deux habitués du cercle de madame Geoffrin. Les
salons constituent ainsi une étape indispensable pour toute per-
sonne prise dans le jeu du cosmopolitisme européen.
Enfin, dans une optique sociale liée au politique, ces sociétés
informelles élaborent une éthique, façonnent la civilisation des
mœurs et contribuent à l’intériorisation des contraintes sociales
et des bienséances : naissance de nouvelles formes de savoir-
vivre sophistiquées, attention aux bonnes manières, au contrôle
de soi, aux codes vestimentaires, en deux mots, respect de la
discipline librement consentie de la société mondaine ; mais
aussi mélange des groupes tout en évitant la confusion sociale.
Ainsi, malgré les modèles distinctifs que les pratiques salon-
nières véhiculent, ces sociétés cosmopolites, qui « pensent dans
l’audace » tout en simulant les dehors du conformisme, contri-
buent à unifier un monde socialement divers par le dévelop-
pement d’une esthétique et d’un goût communs, par l’élabo-
ration de valeurs partagées. L’unité se crée aussi dans l’accord
de célébrer le culte du génie, de promouvoir esprit de liberté et
d’analyse, de toucher à tous les sujets, de refuser – autant que
cela se peut – l’autocensure. De cette manière, ces instances
indépendantes du pouvoir social et intellectuel contribuent au
renforcement et à l’élargissement de l’esprit critique – corol-
laire de l’évolution des idées et, par là, de la transformation de
la société – et deviennent des supports importants de la nouvelle
sphère publique.
2. LES CAFÉS, espaces à l’ambiance civilisée et au décor
accueillant (boiseries, glaces, lustres), sont fréquentés par une
clientèle souvent élégante. La priorité y est donnée au confort, à
l’ordre et à la concentration.
À l’origine de ce nouveau genre de sociabilité masculine
urbaine, se trouve la mode diffusée par la cour pour la
consommation des boissons importées des colonies. Le quartier
du Pont-Neuf à Paris rassemble les cafés littéraires fréquentés
par les philosophes français. Certains, comme le Procope (1686)
ou le café de la Régence – rendu célèbre par Diderot dans le
Neveu de Rameau –, sont de véritables cercles de lecture.
Malgré la présence de la police, la gamme des thèmes traités ne
semble limitée par aucune censure. Lieu ouvert, à la différence

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des autres espaces de sociabilité, il favorise d’autant plus la


rencontre et l’échange d’idées : plaisirs de la conversation,
lecture des journaux, diffusion des nouvelles, débat, jeu, le tout
autour d’une tasse de café.
Au terme de cette analyse, il devient évident qu’au cours du
XVIIIe siècle une sociabilité culturelle extrêmement riche
s’épanouit en France. Ses instances formelles ou informelles,
officielles ou tolérées forment, il va sans dire, des réseaux
complémentaires. Elles constituent aussi des espaces autonomes
par rapport à la cour qui avait au Grand Siècle l’exclusivité du
gouvernement des normes esthétiques et des goûts. Ces univers
sont régis par des règles qui n’ont d’effet immédiat que dans
l’enclave restreinte de la République des Lettres : le libre
exercice de la critique, la connivence philosophique, l’égalité
des sociétaires dans la confrontation d’opinions et d’idées, le
rapprochement des groupes élitaires doublé cependant du main-
tien des distances sociales liées aux différences de statut et de
condition. Ils participent enfin à la formation de l’opinion d’un
public se limitant tout de même à une frange bien mince de la
société. Ils sont donc, sur ce terrain, suppléés par l’imprimé
dont l’audience, au terme d’un siècle porteur de résultats
positifs dans le domaine de l’instruction et de la réflexion
pédagogique, s’est considérablement élargie.

III. Lectorats, livres et presse


L’imprimé est l’agent essentiel de diffusion de l’information,
du savoir, des idées et du goût du siècle, même si la production
et la vente des livres, des journaux et des brochures restent
toujours rigoureusement réglementées par un État soucieux de
diriger la vie intellectuelle conformément aux impératifs de
l’ordre établi.
A. Censure et monopoles. Le Bureau, puis la Direction de la
Librairie, qui dépend du chancelier, est un service de contrôle
de la production livresque et de la presse. Les censeurs royaux,
recrutés dans le monde des privilégiés et des talents, sont
chargés de l’examen des ouvrages dont les auteurs ou éditeurs
demandent l’approbation préalable pour faire publier. En fonc-

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tion de leur rapport, la Direction accorde ou refuse de donner


des lettres de privilège : les refus oscillent entre 10% et 30%
selon les matières et les années. Le privilège a une double fonc-
tion : défense idéologique et protection économique. C’est-à-
dire que, d’une part, il atteste que le contenu d’un ouvrage ne
porte pas atteinte ni à l’autorité religieuse et politique ni à la
morale et que, d’autre part, il accorde au libraire un monopole
de publication pour une certaine durée. Trois registres supplé-
mentaires d’autorisation légale pour une publication sont propo-
sés : la permission du sceau qui ne comporte pas de privilège, la
permission tacite qui permet une « illégalité tolérable » et la
permission simple (de la police) accordée par le directeur de la
Librairie (il s’agit de promesses officieuses de ne pas pour-
suivre).
Les libraires et imprimeurs de la capitale constituent une
corporation dotée de nombreux privilèges et monopoles. Le
pouvoir, voulant surveiller le commerce des livres, encourage la
concentration entre leurs mains de tous les textes. La commu-
nauté parisienne des libraires patentés compte une centaine de
membres ; celle des maîtres imprimeurs ne comprend que 36.
Elle se réserve l’essentiel des œuvres nouvelles.
Or ce monde restreint des nantis ne suffit pas à alimenter le
marché parisien. Il est alors débordé par un commerce parallèle,
parfaitement organisé, qui entreprend de ravitailler les lecteurs
de plus en plus nombreux de la capitale. En province, des
maîtres imprimeurs – rouannais et lyonnais au premier chef –
produisent, avec la complicité bienveillante des autorités lo-
cales, soit des contrefaçons moins coûteuses soit des livres
prohibés avec mention d’Amsterdam ou de Genève comme lieu
d’origine. Certains disposent de presses portatives. Des sociétés
typographiques installées sur le pourtour du royaume prennent
le relais. Afin d’exploiter la demande des nouveaux publics, ils
transgressent la réglementation très sévère qui régit l’introduc-
tion dans le pays des contrefaçons et des livres dits « philoso-
phiques ». D’une manière générale, ces ouvrages, qui contestent
toutes les orthodoxies – religieuse, politique et morale –, coûtent
deux fois plus cher que les autres.
Outre les libraires et les imprimeurs, dans ce commerce sont
impliqués des revendeurs occasionnels, les colporteurs clandes-

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tins qui parcourent la France, s’installent dans des lieux privilé-


giés ou font du porte-à-porte pour vendre, en plus des petits
articles de mercerie, des livres de toutes sortes : les livrets de la
Bibliothèque bleue dans les campagnes et, dans les villes,
l’essentiel des livres interdits.
Enfin, cette production commercialisée ne comprend pas la
littérature manuscrite dont la diffusion repose sur une organisa-
tion clandestine (entrepreneurs, copistes, distributeurs à domi-
cile), qui travaille sur toute la France. Ainsi, des manuscrits co-
piés en nombreux exemplaires circulent sous le manteau dans
les salons et les cafés, dans les théâtres et les jardins publics.
Par ces voies, l’arsenal législatif et réglementaire de la
monarchie est mis à l’échec. La passion pour la lecture s’avère
plus forte qu’un système de surveillance d’ailleurs assoupli par
la politique plus libérale mise en œuvre par Malesherbes, direc-
teur de la librairie de 1750 à 1763. Qui plus est, à la veille de la
Révolution, un courant massif se dégage en faveur de la liberté
d’expression. Sous son impulsion, livres, gazettes, pamphlets,
libelles, petits journaux, affiches prolifèrent.
B. La multiplication des lectorats. La forte présence de l’im-
primé dans des milieux sociaux d’où il était autrefois absent
contribue à l’augmentation du nombre des personnes qui entrent
en contact avec les idées que l’écrit véhicule.
Au cours du siècle, le marché du livre s’élargit notamment
en milieu urbain. La production augmente : plus de 50 000 titres
– ouvrages autorisés, tolérés ou clandestins – voient le jour entre
1723 et 1789. La prospérité générale joue en faveur des dé-
penses culturelles : ainsi, le nombre des propriétaires de livres,
en particulier parmi les couches inférieures de la bourgeoisie
(artisanat, boutique), croît. La possession, liée à des pratiques
individualisées de lecture, est attestée pour un quart de la
population.
Mais au XVIIIe siècle, l’accès à l’imprimé n’est pas limité à
cet acte solitaire de l’intimité qu’est d’habitude la lecture des
livres qu’on possède. Il passe au contraire par des canaux mul-
tiples. Il peut avoir lieu dans les écoles, dans l’atelier, dans la
rue. Des expériences nouvelles sont aussi pratiquées. Parmi les
plus importantes, les cabinets de lecture ouverts après 1760 à

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Paris et en province par des libraires. Un public choisi peut s’y


abonner pour venir lire les nouveautés et les ouvrages « phi-
losophiques ». Des boutiques de « loueurs de livres », destinées
à une clientèle plus humble, voient également le jour. Ces nou-
veautés sont relayées par les sociétés littéraires souvent mixtes,
les chambres de lecture, où des associés se regroupent pour lire
moyennant une faible cotisation, et les bibliothèques publiques,
dont un réseau se constitue progressivement dans une vingtaine
de villes environ. À quoi s’ajoutent les emprunts entre ami.es,
les lectures publiques ou à haute voix. Toutes ces formules per-
mettent à un plus grand public friand de nouveautés d’entrer en
contact avec l’écrit sans trop dépenser. Elles introduisent cepen-
dant de nouvelles distinctions : entre lecteurs de cabinet et lec-
teurs de la rue, entre lecteurs et auditeurs.
Parallèlement, le contraste entre villes et campagnes, notam-
ment dans le Nord, s’atténue. Dans le plat pays, la diffusion de
la littérature de colportage s’amplifie considérablement, le livre
circule. Les acheteurs appartiennent aux couches médianes de la
paysannerie et ont fréquenté les petites écoles. Mais, en règle
générale, les divers récits que les colporteurs laissent dans le
village font le tour de la paroisse aux veillées et bénéficient
d’une retransmission orale qui fonctionne comme support privi-
légié d’une acculturation remodelant attitudes, mentalités et
croyances.
C. Les évolutions de la production livresque et de la presse.
Le XVIIIe siècle est marqué par un infléchissement des goûts de
lecture.
À cette évolution répond dans le domaine du livre notam-
ment une production transformée. Tout d’abord, le nombre des
ouvrages religieux, toutes catégories confondues, régresse con-
sidérablement : alors qu’à la fin du Grand Siècle, ils consti-
tuaient la moitié de la production livresque, ils passent à un
quart en 1750 et à un dixième dans les années 1780. D’autres
classes bibliographiques (droit, histoire et belles-lettres) de-
meurent plutôt stables. Quant aux dictionnaires et aux livres de
sciences et d’arts (philosophie, politique, techniques), ils se
taillent la part du lion, profitant du recul de la théologie : leur
pourcentage double de 1723 à 1789. Cette évolution permet

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d’en tirer deux conclusions : d’une part, la permanence de


l’attachement à la culture classique et, d’autre part, une muta-
tion du goût sensible à la passion du siècle pour les inventaires
des nouvelles connaissances ainsi que pour les progrès scien-
tifiques, les raisonnements spéculatifs et les réformes politiques.
Les ouvrages de religion continuent à dominer pourtant la
production livresque mise à la disposition d’un public plutôt
modeste, urbain aussi bien que rural. Véritables best-sellers de
l’époque, les livrets de la Bibliothèque bleue connaissent de
multiples rééditions.
Des mutations intéressantes sont en outre lisibles dans l’essor
de la presse stimulé, en dépit de la réglementation très sévère,
par la curiosité du public. Elles affectent le nombre des titres –
souvent éphémères – et leur variété : • journaux d’information,
telle la très officielle Gazette de France, recueil de textes poli-
tiques, dont les colonnes servent à soutenir la politique gouver-
nementale ; • périodiques littéraires marqués souvent du style
personnel de leurs auteurs : par exemple Le Pour et Contre de
l’abbé Prévost, dont la liberté de ton inquiète le pouvoir, l’Année
littéraire de Fréron, qui combat avec ardeur les philosophes, le
Mercure de France dirigé, à partir de 1758, par Marmontel, le
Journal des Savants, qui, contrôlé par le chancelier, n’en con-
sacre pas moins une place importante aux nouvelles décou-
vertes et aux recherches érudites, le Journal des Dames, qui,
plusieurs fois interdit pour ses positions radicales, ne compte
pas que des femmes parmi son lectorat ; • presse religieuse,
ensuite, soucieuse de prendre la défense du catholicisme et des
bonnes mœurs : c’est le cas de l’organe des jésuites, les
Mémoires de Trévoux, l’un des recueils littéraires les plus
importants du siècle, attentif aux débats philosophiques et
littéraires et des Nouvelles ecclésiastiques, feuille clandestine
lancée par les jansénistes ; • presse spécialisée consacrée aux
sciences, au théâtre, à la mode, à l’économie : par exemple les
journaux des physiocrates (Journal de l’agriculture, du com-
merce et des finances, Éphémérides du citoyen et Nouvelles
éphémérides économiques) ; • feuilles locales, enfin, qui con-
tiennent essentiellement des annonces (les Affiches). Abordant
tous ces domaines dans un esprit de critique pertinente, la
presse se fait l’écho des grands conflits idéologiques du siècle,

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notamment de ceux qui opposent anti-lumières et parti philoso-


phique.
C’est dans la seconde moitié du siècle qu’une évolution rela-
tive à la périodicité des journaux a lieu : en 1777, naît le pre-
mier quotidien, le Journal de Paris. Ce retard est à associer au
monopole de la Gazette de France pour l’information politique
et aux privilèges des Affiches pour les annonces, qui entravent
l’expansion de véritables journaux. Dans leur grande majorité,
les gazettes continuent donc à paraître à un rythme mensuel ou
bimensuel, hebdomadaire ou bihebdomadaire.
En règle générale, la vente ne se fait pas au numéro. Seul
l’abonnement à l’année permet le financement régulier de
l’entreprise éditoriale. Il représente cependant une somme assez
importante. En raison du coût des gazettes et des périodiques,
l’impact de la presse reste forcément limité : en 1789,
150 000 exemplaires hebdomadaires touchent 250 000 à
350 000 personnes. Ce public est encore et toujours l’élite intel-
lectuelle et économique désireuse de suivre le flux des nouveau-
tés de manière ordonnée.
Il ne faut pas attribuer à cette importante production (livre et
presse) une trop immédiate puissance. Il n’empêche que les
idées neuves qu’elle contient autorisent des usages et des com-
préhensions pluriels. Chaque groupe social, confronté à des
textes plus nombreux, en fait sa lecture : plébéienne, bourgeoise,
aristocratique.
L’essentiel, donc, est moins dans le contenu subversif des
ouvrages publiés que dans une manière de lire inédite qui ôte à
l’imprimé son statut d’autorité et développe une attitude cri-
tique vis-à-vis des pouvoirs et des principes sur lesquelles repose
l’Ancien Régime. Un nouveau rapport au texte s’est ainsi cons-
truit, irrespectueux des autorités désacralisées au cours du siècle,
peu enclin à la croyance, parfois aussi méfiant à l’égard des
nouveautés. Il permet de se réserver un espace du jugement per-
sonnel soustrait à tout contrôle.
Formulées à partir de lectures solitaires ou communes, ces
opinions individuelles multiples fusionnent au sein de la sphère
publique dans une voix à la fois collective et anonyme, abstraite
et homogène, éminemment critique et porteuse de l’évidence de

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la vérité. Malgré les efforts de la maîtriser, elle échappe à tous


ceux – monarchie, Église, Cour – qui entendent régler les
conduites et façonner les esprits. Elle est, selon la formule de
Malesherbes, « un tribunal indépendant de toutes les puissances
et que toutes les puissances respectent » (1775, discours de
réception à l’Académie française).

IV. La naissance de l’opinion publique


L’opinion publique, terme apparu en Angleterre dans les
années 1730 et intégré dans le dictionnaire de l’Académie fran-
çaise en 1798, est liée organiquement à l’espace public, dont la
construction fait suite au mouvement de privatisation (dans le
sens du domaine « privé » incluant la sphère intime de la fa-
mille et la société civile) qu’ont connu au XVIIIe siècle les so-
ciétés occidentales. Elle repose en outre sur l’échange intellec-
tuel de personnes privées qui ne tiennent pas compte des dis-
tinctions d’ordres et d’états organisant les hiérarchies sociales,
mais qui, au contraire, postulent entre elles l’égalité.
Il en résulte que l’espace public se veut unifié face à la frag-
mentation sociale générée par la multiplicité des corps et homo-
gène face à l’hétérogénéité des ordres. Il se caractérise autant
par l’élargissement que par l’exclusion : d’une part, il donne
naissance à une communauté critique bien plus large que le pu-
blic des instances traditionnelles du siècle précédent et, d’autre
part, il ostracise le plus grand nombre, le « peuple », dans la
mesure où celui-ci n’a pas accès aux biens de la civilisation
intellectuelle, indispensables pour faire usage public de la raison.
À ce titre, il est qualifié par le philosophe allemand Habermas
de « sphère publique bourgeoise », car, même s’il ne coïncide
pas nécessairement avec les idées et les intérêts des bourgeoisies
du XVIIIe siècle, il leur permet d’étendre au domaine politique
la domination qu’elles exerçaient déjà en matière économique.
En France, l’opinion publique prend forme au midi du siècle.
Elle est érigée en autorité à la fois indépendante du contrôle
d’une monarchie défaillante et distincte des références habi-
tuelles à la cour ou à l’Académie : autrement dit, politiquement,
ses choix et jugements, très critiques à l’égard des instances du
pouvoir, sont soustraits à l’emprise étatique ou ecclésiastique et,

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d’un point de vue social, ils ne sont ni dictés par les normes de
la cour ni par le peuple toujours sans accès au débat critique.
Aucun domaine ne saurait échapper à l’empire de son juge-
ment libre. Plus souveraine que le souverain, elle devient cet
arbitre ultime investi du pouvoir de justice, devant lequel doivent
comparaître toutes les opinions particulières, même celles du roi.
Le monarque se voit ainsi obligé d’entrer dans le débat public,
d’expliquer et de justifier ses décisions, de convaincre du bien-
fondé de ses choix.
Son rôle s’avère des plus importants, car, en créant un espace
nouveau après la rupture d’avec les modes traditionnelles de
débat et d’information, elle prépare l’entrée dans la politique
moderne d’un public supposé versatile et devenu un enjeu de
taille. À la veille de la Révolution, dans le contexte de générali-
sation de la critique dans les instances de sociabilité et la presse,
de relâchement de la surveillance et d’explosion revendicative,
cette force vive qu’est l’opinion publique se trouve au cœur non
seulement du processus de dissolution de l’Ancien Régime par
la critique, mais aussi des manifestations du politique, entraînant
avec elle l’ensemble du corps social.
Élitiste, elle dépend des intermédiaires culturels pour faire
pénétrer dans les masses les concepts énoncés et les mots
d’ordre créés. Ses porte-parole se veulent nombreux. Les Parle-
mentaires, certes, qui se considèrent comme mandatés pour
énoncer ses jugements : ces « Pères de la Patrie » sont persua-
dés d’être chargés de la mission « d’instruire les hommes ».
Mais c’est la République des Lettres qui est au premier chef
porteuse de l’opinion publique : médiatrice politique par excel-
lence, proposant un modèle d’examen libre de toutes les ques-
tions exposées à sa critique, elle forme une conscience publique
investie du rôle de guider l’humanité.

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V. L’Europe française, cosmopolitisme et la


diaspora des Lumières
La République des Lettres se place volontiers à l’échelle uni-
verselle. Oligarchie – à dominante aristocratique – d’esprits
libres partageant la même culture, les mêmes références, les
mêmes modèles, parlant et écrivant la même langue, lisant les
mêmes livres, fréquentant les mêmes espaces de sociabilité, elle
forme une communauté de citoyens du monde qui « pensent à la
française » : en mouvement perpétuel, ceux-ci renforcent leurs
liens par la densification des réseaux de correspondance, l’in-
tensification des voyages et de la sociabilité savante, la diffu-
sion de l’imprimé.
Attachée donc à l’idée du cosmopolitisme, la République des
Lettres aspire à unifier le monde civilisé de manière pacifique et
à faire des Lumières une conscience européenne. Cette ambition
devient même une exigence philosophique. Dans Le siècle de
Louis XIV, le patriarche de Ferney (Voltaire) préconise « une
espèce de grande république partagée entre plusieurs États […]
tous ayant un même fond de religion, tous ayant les mêmes
principes de droit public ».
L’unité des nations européennes fondée sur des valeurs cul-
turelles et idéologiques communes se ferait sous l’hégémonie
de la France. Le lien infaillible qui unit et rassemble, c’est la
langue française. Celle-ci est parvenue par consentement uni-
versel au rang des langues internationales de la culture et de la
société. Investie d’un rôle médiateur, elle établit des passerelles
entre différentes cultures et contribue à la diffusion des idées
nouvelles et du savoir européen : le public éclairé entre en con-
tact avec la pensée anglaise ou allemande par le truchement des
traductions françaises. Ainsi, la philosophie de Locke et les
théories newtoniennes se répandent en Europe grâce aux tra-
ductions de Pierre Coste et de la marquise du Châtelet. En
outre, le français permet d’accéder de plain-pied à la bonne so-
ciété et aux cours européennes, de fréquenter une élite éclairée.
Son emploi constitue alors une marque de prestige. Enfin, langue
de la diplomatie depuis le traité de Rastadt de 1714, il s’impose

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dans les milieux politiques internationaux au détriment du latin


délogé de son monopole. Vers le milieu du siècle, le français
conquiert une position unique en Europe. En 1784, son uni-
versalité – entrevue d’ailleurs un siècle plus tôt par Bayle – est
consacrée par Rivarol dans son discours couronné par l’Acadé-
mie de Berlin (instance culturelle germanique qui compte beau-
coup de philosophes français parmi ses membres et qui publie
ses travaux en français).
Interdépendantes, l’expansion linguistique et la diffusion lit-
téraire sont unies par un lien de causalité : universalité de la
langue et richesse de la littérature contribuent de concert à la
pénétration française en Europe. L’une sert l’autre. L’hégémo-
nie culturelle de la France tient à l’aura intellectuelle de ses
écrivains et de ses philosophes. Leurs œuvres sont lues avec
avidité et admirées par des rois, des princes, l’aristocratie
européenne de naissance et d’esprit. Elles sont aussi traduites
dans plusieurs langues. Hommes de lettres et artistes français
sont invités dans les cours européennes.
Paris, devenu le centre de l’Europe, exerce une véritable
royauté culturelle et mondaine : capitale des Lumières, elle
donne le ton. Elle attire artistes, écrivains et hommes d’État
étrangers. Ses places, ses palais, ses monuments, ses jardins
publics servent de modèle aux architectes et aux sculpteurs
européens. La vie mondaine parisienne est un véritable pôle
d’attraction qui suscite curiosité et envie : les cours princières
de l’Europe centrale et nordique s’en tiennent au courant grâce
aux Correspondances littéraires dont la plus célèbre est celle de
Grimm rédigée entre 1754 et 1773.
Au XVIIIe siècle, l’Europe est donc véritablement française.
Ainsi, le diplomate italien Caraccioli – habitué du salon de Mme
Geoffrin et père de la formule « Europe française » – peut écrire
en 1777 : « Jadis tout était romain, aujourd’hui tout est fran-
çais » (Paris, le modèle des nations étrangères, ou l’Europe
française, 1777). Le parallélisme de la France à l’empire romain
est repris plus tard par Rivarol.
Mais la guerre de Sept ans (1756-1763), ébranlement euro-
péen majeur, marque un tournant dans le processus de matura-
tion du mouvement : cristallisation des idées des philosophes,
en France, certes ; mais, ailleurs, introduction d’un esprit de

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particularisme accompagné de la mobilisation de l’idée de patrie.


Face au tableau plutôt uniforme que propose l’Europe française,
s’affirme alors la diversité d’une diaspora : à savoir la propa-
gation différentielle, dans le vieux continent, de ce mouvement
d’idées.
Des pays au passé glorieux comme l’Italie et l’Angleterre se
montrent moins perméables à la pénétration française : rehaus-
sant leur tradition nationale, ils contestent la suprématie de la
civilisation française. Dans les périphéries des Lumières, ce
phénomène se dessine plutôt dans la tentative de réformation
des monarchies absolutistes : diffusion des Lumières « par le
haut » dans le cadre du despotisme éclairé, dont l’empire des
Habsbourg fournit le modèle. Dans le monde germanique des
années 1770, cependant, les aspirations de l’élite éclairée, d’un
côté, le programme, les intentions et les moyens d’action éta-
tiques, de l’autre, ne correspondent pas toujours. Cette disso-
ciation prend l’ampleur d’un mouvement de sensibilité préro-
mantique, le Sturm und Drang (« Tempête et Passion » : titre
d’une pièce de Klinger). Exemple caractéristique de « réfraction
différentielle » de la réception des Lumières en Europe, celui-ci
condamne, pêle-mêle, influence française, cosmopolite et ratio-
naliste et bureaucratie contraignante ; il réhabilite le Moyen
Âge germanique et prône les valeurs de la patrie.
L’année 1775 constitue une deuxième césure importante :
elle marque, malgré des exceptions de taille, le début du déclin
des Lumières. Les causes en sont endogènes : le vieillissement
d’une génération de philosophes, le renforcement du mouve-
ment antiphilosophique, l’échec du réformisme et la faillite du
despotisme éclairé, la méfiance à l’égard de la toute-puissance
de la raison, la revanche de la sensibilité et le retour de l’irra-
tionalisme, la mise en cause du principe d’universalité, en bref,
la crise des valeurs sur lesquelles s’était fondé l’optimisme des
Lumières. Elles en sont aussi exogènes : guerres et prédominance
de la Realpolitikik, contestations et anti-réformisme portés par
divers corps influents.
Au total, les Lumières « enfantent » deux paradigmes oppo-
sés de l’Europe, d’où leur ambivalence. Le premier propose un
universalisme théorique qui s’applique aux droits humains, aux
valeurs, aux idées, aux mœurs ; le second permet l’affirmation

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de la « diversité » nationale et, par là, des nationalismes, qui


allaient déboucher sur la naissance des États-nations.
Le cosmopolitisme français y résiste mal. Dès lors, une
nouvelle sensibilité se cherche. Une étape arrive à son terme et
une autre s’ouvre dans le processus du murissement de la pen-
sée humaine. L’heure est à de nouvelles expériences.

À tenter un bilan de ce siècle de philosophie, il faut bien


constater que les Lumières sont multiples et contradictoires :
elles prônent la raison universelle mais, en même temps,
exaltent le sentiment qui se trouve à l’origine de la subjectivité
contemporaine ; elles sont déistes et athées, mercantilistes et
libérales ; elles adhèrent à la théorie du contrat social et au
réformisme du despotisme éclairé ; se voulant cosmopolites,
elles « accouchent des nationalismes ».
Les voies vers la vertu sont également diverses. Elles se
résument dans un double combat dont la synthèse est réalisée
par l’Encyclopédie : contre l’autorité arbitraire et pour une nou-
velle société fondée sur un ordre rationnel tendant vers le pro-
grès et le bonheur. Civilisation intellectuelle et matérielle asso-
ciée à un nouvel art de vivre participent largement à la construc-
tion de ce bonheur terrestre préconisé par les philosophes.
Dans une perspective sociale liée au politique, les Lumières
n’affectent qu’une élite composée d’aristocrates et de bourgeois
qui font société dans des espaces autonomes des autorités
établies. Toutefois, dans le cadre des nouvelles expériences de
sociabilité que connaît le siècle, les frontières sociales ne sont
pas abolies : les Lumières ne proposent pas – loin de là – une
subversion sociale, mais plutôt des rapprochements compatibles
avec la reproduction des inégalités.
Les multiples relais et aires de sociabilité culturels déve-
loppés au XVIIIe siècle contribuent à la construction de l’espace
public et à l’émergence de cette communauté critique qu’est
l’opinion. Celle-ci, tout en étant élargie par rapport aux cercles
du siècle précédent directement impliqués dans la « chose
publique », n’inclue que ceux dont l’accès aux biens de la
culture leur permet de faire un « usage public de la raison ».
Cette entité abstraite s’érige en véritable juge souverain dont les

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arrêts ont une valeur universelle. Les Lumières introduisent


donc une nouvelle manière de penser le public fondée sur
l’homogénéité culturelle et la visibilité des intentions – cette
transparence qui s’oppose au « secret du roi ».
Ainsi définie, l’opinion est portée par une minorité déten-
trice du savoir, une République des Lettres cosmopolite qui se
pose comme son porte-parole. Celle-ci, éprise de fraternité uni-
verselle, rêve de l’unité européenne sous la direction française.
Membres privilégiés de cette communauté européenne et gallo-
mane, les philosophes français se disent citoyens du monde.
Croyant à l’universalité de la raison, ils combattent particula-
rismes et préjugés nationaux afin de répandre un idéal de paix et
de civilisation. Cette attitude n’autorise toutefois pas la coïnci-
dence entre État et nation qui perd ainsi du terrain. Or la guerre
de Sept ans (1756-1763) ravive l’idéal patriotique qui conduit à
l’affirmation des nationalismes. Le cosmopolitisme, pouvant
miner la solidarité nationale, est dès lors dénoncé, l’hégémonie
culturelle française contestée.
La guerre de Sept ans, dont l’importance sera longuement
démontrée dans la partie suivante, n’est pas le seul conflit des
règnes de Louis XV et Louis XVI. Cosmopolite, le XVIIIe siècle
est aussi un siècle de guerre. Il apporte pour la France plus de
défaites que de victoires et lui coûte un empire colonial. Il
marque de ce fait, dans le domaine politique et diplomatique, un
fléchissement de la puissance française ce qui, à son tour, a de
sérieuses retombées sur l’autorité monarchique. Preuve que
l’hégémonie culturelle et la prépondérance politique ne marchent
pas nécessairement de pair.

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QUATRIÈME PARTIE

Crises européennes et conflits coloniaux


au XVIIIe siècle

la fin de la très meurtrière et coûteuse guerre

À d’Espagne, les pays belligérants aspirent à la paix,


nonobstant les revendications territoriales restées in-
satisfaites. Ayant des intérêts de dynastie à défendre, le régent
de France, Philippe d’Orléans, et le roi d’Angleterre, Georges Ier
de Hanovre, œuvrent pour consolider la paix d’Utrecht. Ainsi,
au principe de stabilité hégémonique imposée au moyen de la
guerre succède dans la première partie du siècle celui d’un
nécessaire équilibre européen fondé sur la paix. Seules remises
en cause : la guerre-parenthèse contre l’Espagne et la guerre de
Succession de Pologne dont l’envergure est toutefois modérée.
Durant ce temps, la France ambitionne de jouer un rôle d’arbitre
et arrive à consolider provisoirement sa position sur l’échiquier
européen.
Le milieu du siècle voit cependant l’équilibre européen défi-
nitivement rompu : la guerre de Succession d’Autriche (1740-
1748) aboutit à un affrontement généralisé. Désormais, de nou-
velles puissances, la Prusse et la Russie, s’affirment sur le con-
tinent, revendiquent des territoires et modifient les rapports de
force. Par ailleurs, les enjeux s’étant déplacés, la nature des
conflits (guerre de Sept ans, 1756-1763 ; guerre franco-anglaise,
1778-1783) change. La mondialisation du commerce fait que la

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prépondérance maritime et coloniale passe au premier plan des


préoccupations britanniques et françaises. Ayant satisfait en
1763 la plupart de ses appétits territoriaux en Amérique et aux
Indes, l’Angleterre met en place les bases de son empire
colonial du XIXe siècle. Sa puissance est consacrée aux dépens
de la France qui, elle, perd outre-mer de nombreux territoires.

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CHAPITRE X
Un équilibre européen fragile, 1715-1740
À l’issue de la guerre de Succession d’Espagne, la
suprématie politique et militaire française en Europe recule face
aux États maritimes triomphants et le royaume reste isolé en rai-
son de la division des Bourbons. L’Angleterre en profite pour
s’affirmer en tant que puissance montante et assume un rôle
d’arbitre lors de la signature du traité d’Utrecht, en 1713. Ainsi,
la diplomatie britannique avec Walpole contribue décisivement
au remodelage de la carte de l’Europe : le principe de « monar-
chie universelle » est délaissé au profit de l’idée de formation
d’États aux frontières bien délimitées par des traités internatio-
naux. Le but est de sauvegarder la paix nouvellement établie.
La France, quant à elle, désirant la stabilité pour pouvoir re-
constituer ses ressources financières, se place dans le sillage de
l’Angleterre.
Parallèlement, sous l’influence du penseur et écrivain Fénelon,
se développe une réflexion théorique concernant le concept de
paix perpétuelle. Profitant de l’actualité diplomatique, un des
négociateurs français, l’abbé de Saint-Pierre, publie, en 1713,
un traité au titre éloquent, Projet pour rendre la paix perpé-
tuelle en Europe, où il propose comme solution face à la guerre
la mise sur pied d’une société des nations au moyen d’un
système d’alliances entre les souverains et les pays d’Europe les
plus puissants, la « diète européenne ». Dans cette utopie diplo-
matique, l’auteur postule l’arbitrage, la tolérance, la mora-
lisation des nations et la rationalisation des guerres et proclame
sa confiance dans le progrès des civilisations. Malgré les re-
mises en cause successives des traités de paix de 1713, ces
idées progressent et offrent une base idéologique aux efforts des
diplomates en faveur de l’équilibre européen.
De longues négociations débouchent dès 1716 à des alliances
complexes et fluctuantes entre grandes puissances, au sein
desquelles la France et l’Angleterre s’affirment comme les
principales meneuses du jeu politique européen.

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I. Le renversement des alliances (1715-1726)


Le rapprochement de l’Angleterre et de la France s’avère
une entreprise extrêmement délicate. D’une part, les deux puis-
sances sont obligées de penser aux potentielles retombées
politiques de l’alliance négociée – leur opinion publique n’y
étant pas encore prête ; d’autre part, elles doivent compter avec
leurs soupçons mutuels quant aux intentions réelles qui ont ins-
piré ce revirement diplomatique. En revanche, la nouvelle con-
figuration diplomatique projetée est facilitée par les dissensions
qui se font jour au sein de la Grande Alliance nouée autrefois
contre le Roi Soleil.
Les négociations entre le secrétaire d’État anglais Stanhope
et l’abbé Dubois, conseiller d’État et ancien précepteur du
Régent, aboutissent le 28 novembre 1716 à la formation d’une
alliance entre la France et l’Angleterre à laquelle adhèrent, le
4 janvier 1717, les Provinces-Unies. Ce renversement d’alliance
retentissant revêt le caractère d’un véritable « basculement cul-
turel » (Le Roy Ladurie) : imprégné de l’esprit fénelonien, le
Régent rompt le front commun catholique des cours Bourbons
pour se rapprocher d’une puissance protestante.
Deux sont les obstacles majeurs à la politique de consoli-
dation de l’équilibre européen issu des traités d’Utrecht : l’am-
bition des Habsbourg de reconstituer l’héritage de Charles
Quint et les appétits expansionnistes du roi d’Espagne et petit-
fils de Louis XIV, Philippe V, qui, influencé par sa seconde
épouse Elisabeth Farnèse, souhaite établir ses fils en Italie.
Aux entreprises subversives du roi d’Espagne et de son pre-
mier ministre, le cardinal Alberoni (le débarquement des troupes
espagnoles en Sardaigne et en Sicile), les nouveaux alliés ripostent
par la signature des traités de Cokpit (août 1718). Résultat de
compromis et de compensations mutuels, ces accords règlent la
paix entre Vienne et Madrid dans un but de garantir la paix en
Europe et mettent sur pied une Quadruple Alliance. Plus vaste
mais sans l’adhésion des Espagnols, elle comprend la France,
l’Angleterre, le Piémont-Savoie et l’Empire qui, en guerre contre
les Ottomans, a besoin d’un répit. Cette nouvelle constellation

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internationale, qui rappelle le projet de l’abbé de Saint-Pierre,


contribue à suspendre la menace autrichienne et à isoler le dan-
ger espagnol dans le jeu diplomatique.
De son côté, la France doit renoncer à ses anciens alliés. Au
Nord, l’Angleterre a besoin de sa bienveillante neutralité. C’est
la Suède, laissée seule dans son conflit avec la Russie, qui fait
les frais du nouvel équilibre européen. Le Régent refuse par
ailleurs un accord avec la Prusse et la Russie (1717) qui aurait
pourtant permis au royaume de jouer un rôle important dans
l’Europe du Nord. Au Sud, il est contraint à déclarer la guerre à
Philippe V (janvier 1719). La découverte de la conspiration de
Cellamare en constitue le prétexte. La paix est signée en 1720.
Le Régent sort renforcé de toutes ces épreuves et peut rétablir
un certain consensus autour de son régime.
Le roi d’Espagne cherche alors à se rapprocher du Régent.
Les négociations en vue de ressouder les deux monarchies cou-
sines et de satisfaire mutuellement leurs revendications se cris-
tallisent dans une double union concrétisée par les mariages,
d’un côté, de Louis XV et de l’infante d’Espagne Anne-Marie
âgée de 3 ans et, de l’autre, de la fille aînée du Régent avec le
prince des Asturies, Louis, destiné à la couronne d’Espagne (traité
de double alliance entre la France et de l’Espagne, juillet 1721).
La mort du Régent et du cardinal Dubois survient en 1723.
Elle laisse la politique étrangère de la France à la merci d’inté-
rêts conflictuels. Mais la question de la succession royale semble
être plus urgente. En choisissant de rompre les fiançailles de
Louis XV, afin de le marier en 1724 avec une princesse en âge
d’avoir des enfants – Marie Leszczynska, fille de l’ex-roi de
Pologne Stanislas –, le duc de Bourbon, le nouveau principal
ministre, bien qu’hostile à l’alliance avec les Anglais, opte pour
un changement d’ordre dynastique et, par extension, diploma-
tique. Car Philippe V, offensé, se tourne vers les Autrichiens.
Le rapprochement hispano-autrichien qui en résulte, inquiète
l’axe franco-anglais et conduit au resserrement entre États
adhérents à l’Entente cordiale. La ligue d’Hanovre voit le jour
en 1725 : y entrent la France et l’Angleterre, la Prusse, la
Hollande, la Suède et le Danemark. L’agitation est grande, mais
aucune partie ne souhaite véritablement la guerre.

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Ce sont donc les intérêts partagés de la France et de l’Angle-


terre, plus forts que leurs divergences, qui ont contribué, dans
les années 1720, à asseoir et à maintenir, non sans obstacles,
l’équilibre européen. Sur ce, le duc de Bourbon est disgracié.

II. La guerre de Succession de Pologne


(1733-1738)
Le cardinal Fleury, ancien précepteur du roi, arrive aux
affaires en 1726 avec la conviction que la paix est une condition
nécessaire à la consolidation de la monarchie de Louis XV, à la
prospérité du pays et à la restauration du prestige de la France
en Europe. Il ne s’oppose pas à l’alliance avec les Anglais mais
entend s’en servir pour promouvoir les intérêts français. À par-
tir des années 1730 notamment, la France souhaite jouer à nou-
veau un rôle en Europe septentrionale et cherche à nouer une
alliance avec la Suède, le Danemark et la Pologne pour con-
trecarrer l’expansion à l’ensemble de cette région de l’Empire et
de la Russie, nouvelle puissance continentale.
Or, en 1733, la France est obligée de s’engager, bien que de
manière limitée grâce à Fleury, dans la guerre de Succession de
Pologne qui rompt provisoirement l’équilibre européen. Elle y
intervient pour soutenir le beau-père de Louis XV, Stanislas
Leszczynski, dont l’élection au trône de Pologne est contestée
par le fils de Frédéric-Auguste de Saxe, soutenu, lui, par l’axe
austro-russe. Si les opérations militaires, déroulées en Allemagne,
en Pologne et en Italie, prennent fin essentiellement en 1735
(armistice du 1er décembre), il faudra quatre ans supplémentaires
pour que les négociations aboutissent en 1738, grâce à la
médiation de l’Angleterre, au troisième traité de Vienne, selon
lequel Stanislas renonce définitivement au trône de Pologne mais
reçoit en compensation la Lorraine. À sa mort en 1766, cette
province devait être annexée pacifiquement au royaume fran-
çais qui voit ainsi sa frontière à l’Est achevée et consolidée, la
capitale mieux protégée.

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III. La crise en Orient (1735-1739)


Fleury entend donner au royaume français un rôle d’arbitre
en Europe par une politique adroite en Orient. En 1737, la
France propose sa médiation dans le conflit entre les empires
autrichien et ottoman. Signé en 1739, le traité de Belgrade,
véritable « coup d’arrêt » de l’expansion autrichienne dans la
région balkanique, permet à la monarchie de retrouver son pres-
tige dans le vieux continent. La France obtient par ailleurs des
privilèges commerciaux dans l’empire ottoman.
Ainsi, au cours de cette période, l’Angleterre relayée par la
France réussit à maintenir pendant vingt ans en Europe un équi-
libre constamment menacé toutefois par des crises mineures, qui
soit sont résolues par la voie diplomatique, soit débouchent sur
des conflits localisés. Dans le même temps, néanmoins, l’effort
des gouvernements français de rétablir la puissance du royaume
se fait forcément au détriment de l’Angleterre. Le retour au pre-
mier plan de la France, notamment à partir de 1726 (rapproche-
ment avec l’Espagne, restauration de son influence en Europe,
développement de son commerce colonial), gêne son alliée pro-
testante, qui se rend compte que la paix lui coûte plus cher que
la guerre. Qui plus est, la question de la succession d’Autriche
est encore loin d’être réglée. Ces causes latentes de conflit
devaient bientôt compromettre définitivement une paix fragile.

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CHAPITRE XI
Déstabilisations européennes et rivalités coloniales,
1740-1783
La mort de Charles VI de Habsbourg, en 1740, déclenche un
long conflit impliquant toutes les grandes puissances euro-
péennes qui, en quête de territoires et de titres, abandonnent
définitivement le « dogme » de paix perpétuelle. Mais la paix
d’Aix-la-Chapelle ne clôt en 1748 que provisoirement cette crise
européenne généralisée. Une constellation de facteurs conduit à
la reprise dans les années 1750 des opérations militaires : grand
conflit européen, la guerre de Sept Ans (1756-1763) est aussi
révélatrice de l’importance des enjeux maritimes et coloniaux
liés à la promotion des intérêts commerciaux et géopolitiques ;
de 1778 à 1783, ultime affrontement militaire dans les colonies
avec l’implication des Français en quête de revanche contre les
Anglais dans la guerre d’Indépendance américaine.

I. La guerre de Succession d’Autriche


(1740-1748)
À l’origine de cette guerre se trouve la contestation de la
Pragmatique Sanction de 1713. Par cet édit, l’empereur Charles VI
sans héritier mâle direct avait essayé de garantir les droits de sa
fille Marie-Thérèse à la succession des États des Habsbourg.
Même si ce texte fut reconnu au fil des ans par la majorité des
États européens, à sa mort, plusieurs prétendants soit revendiquent
des territoires de l’Empire, soit font valoir leurs droits à la
couronne.
La France, entraînée par le puissant parti antiautrichien, sen-
sible surtout aux intérêts militaires de la noblesse, participe acti-
vement à cette guerre qui, loin d’être un conflit exclusivement
européen, s’étend rapidement aux colonies où Londres convoi-
tait les possessions françaises et espagnoles. Gênés par la pré-
sence coloniale et commerciale des Espagnols aux Antilles et à
Floride, les Anglais avaient, dès 1739, déclaré la guerre contre

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cette puissance. La France avait fini par s’y engager en soute-


nant la monarchie espagnole. La nouvelle crise européenne sus-
pend provisoirement les combats outre-mer, qui reprennent au
début des années 1740, de sorte que les deux conflits fusionnent
en une seule guerre. Celle-ci oppose, en Amérique du Nord et
aux Indes, Anglais et Français. Or ces derniers, pris dans le jeu
de la prépondérance européenne, ne se consacrent pas entière-
ment, comme le font leurs rivaux, à la guerre coloniale.
A. Les opérations militaires. Les revers de la guerre. Une
coalition se forme entre la France, la Prusse, l’Espagne et
nombre de principautés allemandes. Après une série de victoires,
le candidat officiellement soutenu par la France, l’Électeur de
Bavière, est élu en janvier 1742 empereur sous le nom de
Charles VII. Or le révision de la politique étrangère anglaise
notamment à l’égard de Versailles, qui conduit à la formation
d’une coalition comprenant l’Autriche, l’Angleterre, le Hanovre,
la Saxe et le Piémont, ainsi que l’isolement international de la
France après le défection du roi de Prusse Frédéric II, maître
désormais de la Silésie, constituent autant de facteurs impor-
tants de changement des rapports de force et expliquent les
revers militaires que connaissent les Français entre 1742 et 1745.
Entre temps, Charles VII meurt brusquement et, en septembre
1745, l’époux de Marie-Thérèse est élu empereur sous le nom
de François Ier. Grâce à une diversion habile, les Français réus-
sissent à faire, de 1745 à 1748, la conquête des Pays-Bas, de la
Savoie et du comté de Nice. Sur les mers, ils soutiennent les
Espagnols.
Dans les colonies, les hostilités vont bon train depuis 1743.
À leur origine : la politique expansionniste du gouverneur de la
Compagnie des Indes Dupleix qui menace les intérêts commer-
ciaux anglais dans le Deccan et, en Amérique du Nord, la
rivalité franco-anglaise pour le contrôle de la vallée d’Ohio, axe
commercial de premier plan. Finalement, si, en Nouvelle-France,
Québec doit capituler, puisque la France se montre peu empres-
sée d’aider ses colons, en Inde, Dupleix fait en 1746 la conquête
du comptoir anglais de Madras.
En 1748, la France, préoccupée par la situation précaire de
ses finances et inquiète pour ses possessions d’outre-mer, mais

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forte de ses victoires européennes, semble être en mesure de


dicter ses conditions à des adversaires épuisés, divisés entre eux
et aspirant à la paix.
B. « Bête comme la paix ». Les traités d’Aix-la-Chapelle
sont signés au printemps de l’année 1748. Face à un Louis XV
pressé d’aboutir, les États belligérants participent aux négocia-
tions dans le but d’en tirer le maximum de profit. D’un côté, les
Anglais, qui n’avaient pas obtenu les résultats escomptés de la
guerre, souhaitent une paix de compromis avec retour au statu
quo ante ; de l’autre, les Autrichiens cherchent à se rapprocher
de la France, afin de reprendre la lutte contre Frédéric II, usur-
pateur de la Silésie, région riche en hommes et en biens.
Par cette acquisition, ce dernier est le grand bénéficiaire de
la guerre. Les traités confirment aussi l’implantation des Bour-
bons en Italie où leur influence est ainsi fortifiée. Mais, pour ce
qui est de la France, cette paix consacre une sorte de partie
nulle : malgré ses succès militaires, le royaume renonce à toute
annexion territoriale. Il rend le comté de Nice au roi de Sardaigne.
L’accord avec l’Angleterre prévoit la restitution réciproque des
conquêtes coloniales de la guerre ; celui avec la Maison d’Au-
triche, la restitution des Pays-Bas à l’Empire. Cet abandon vise
à montrer l’absence d’ambitions expansionnistes ou annexion-
niste chez Louis XV, par éducation « personnage fénelonien »
du genre irénique (Le Roy Ladurie). Il travaille ainsi pour la
paix : selon lui, les Anglais, nourris de sentiments de revanche,
n’auraient jamais accepté l’installation française dans cette
région et auraient suscité de contre-offensives perpétuelles. La
stabilisation des frontières avec l’incorporation de la Lorraine,
confirmée par le traité, lui paraît prioritaire. D’autres agrandis-
sements territoriaux auraient pu au contraire nuire à la cohé-
rence géographique et à l’unité du territoire du royaume, qui
semble avoir atteint, selon le géographe du roi Philippe Buache,
ses « limites naturelles ».
La paix d’Aix-la-Chapelle est mal accueillie en France.
L’opinion publique considère que la restitution des Pays-Bas
constitue une occasion manquée pour venger Louis XIV de
l’humiliation subie autrefois en Hollande. La modération poli-
tique du roi est vivement critiquée : on lui reproche d’avoir

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« travaillé pour le roi de Prusse », de faire figure de souverain à


la solde de l’Angleterre. Qui plus est, ce mécontentement, con-
jugué aux problèmes financiers provoqués par les dépenses
extraordinaires de la guerre et au renforcement du rôle politique
du parlement, affaiblit à l’intérieur la position du roi et désta-
bilise la monarchie.
En somme, le traité de 1748 ne résout point ni les grands
problèmes européens du moment, à savoir la rivalité austro-
prussienne, ni les différends maritimes et coloniaux franco-
anglais : plutôt qu’une paix durable, il installe une trêve décon-
certante, qui contient en germe de nouveaux conflits. En effet,
huit ans plus tard, une nouvelle guerre devait commencer.

II. La guerre de Sept ans (1756-1763)


Elle constitue un conflit majeur tant par son ampleur (opéra-
tions militaires sur le continent et sur les océans, en Europe, en
Amérique, en Asie) que par la gravité des enjeux mobilisateurs :
si les souverains du centre et de l’est européen visent à l’abais-
sement de la puissance prussienne, à l’ouest, les questions dy-
nastiques cèdent le pas à l’ambition de suprématie maritime et
coloniale. La rivalité de plus en plus intense entre les camps
anglais et français notamment en Amérique ainsi que le renver-
sement des alliances en 1755 précipitent l’affrontement entre la
France, l’Autriche et leurs alliés (l’Espagne, la Russie, la Saxe,
la Suède), d’une part, l’Angleterre, la Prusse et le Hanovre,
d’autre part.
A. Une guerre mondiale. La grande coalition dirigée par la
France et l’Autriche dispose d’une supériorité numérique et
remporte au départ plusieurs victoires notamment sur les Prus-
siens. À l’automne 1757, le royaume de Frédéric II est menacé
de dislocation. Mais, le génie militaire de ce dernier et les mala-
dresses opérationnelles de ses adversaires sont à l’origine du
renversement de la situation : Français et Autrichiens sont bat-
tus à plusieurs reprises par l’armée du roi prussien. Dans le même
temps, les colonies françaises deviennent l’enjeu d’une lutte
sans merci. À l’instigation du ministre principal de Louis XV,
Choiseul, la France révise, en partie, sa politique militaire : à

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partir de 1759, elle se retire pratiquement du conflit continental


pour concentrer ses efforts sur les mers, où l’offensive anglaise
avait commencé dès novembre 1755 avec l’enlèvement au large
de Terre-Neuve de 300 navires de commerce et de pêche fran-
çais et de leurs équipages (6 000 matelots). Plusieurs facteurs –
dont la supériorité navale anglaise, les difficultés financières de
la France et l’indifférence d’une grande partie de son opinion
publique pour la cause coloniale – entraînent en 1759-1760 la
capitulation de Québec et de Montréal en Nouvelle-France et,
en 1761, la perte de tous les comptoirs français dans la pénin-
sule indienne. Le traité de Paris ne devait qu’entériner le dé-
sastre colonial français.
B. La fin du premier « empire » colonial français. La con-
vention signée le 10 février 1763 avec l’Angleterre scelle la dé-
faite française sur tous les plans : militaire, maritime et colonial.
Concrètement, si la France ne subit aucun repli continental, elle
doit céder aux Anglais ses possessions en Amérique du Nord,
certaines îles des Antilles, ses comptoirs au Sénégal considérés
comme très importants pour la traite des Noirs. Elle s’engage en
outre à ne plus faire de conquêtes territoriales dans le Deccan. En
revanche, elle recouvre les plus importantes des îles des An-
tilles, perdues pendant la guerre, et récupère ses cinq principaux
comptoirs indiens. Elle acquiert enfin des droits de pêche à
Terre-Neuve. Ce que Versailles considère alors comme impor-
tant est conservé.
Le traité de Paris est donc significatif d’une politique qui,
contrairement à la pensée géopolitique anglaise de l’époque,
attache du prix aux intérêts commerciaux plutôt qu’aux agran-
dissements territoriaux. Visiblement, la notion d’empire colo-
nial ne s’est pas encore précisée au sein des milieux politiques
français. D’ailleurs, le faible mouvement d’émigration ne justi-
fie pas l’entretien de colonies de peuplement et, en consé-
quence, une politique d’expansion à l’instar du modèle anglais.
D’autant que l’image d’un royaume qui se dépeuple avait
prévalu tout au long du siècle. Toutefois, d’un point de vue
commercial, le traité ne représente pas une catastrophe : l’Inde,
territoire qui ne rapporte pas de gros profits aux négociants, eu
égard à l’importance des dépenses engagées, n’est pas tant

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regrettée ; quant au Canada, ces quelques « arpents de neige »


selon Voltaire, il constitue également une perte plutôt négli-
geable. Or les îles à sucre, bases du commerce colonial, sont
conservées ainsi que l’île de Gorée au Sénégal, une des princi-
pales têtes de pont de la traite négrière. Dans le cadre d’une
politique favorisant le développement des colonies d’exploita-
tion, l’essentiel est donc préservé.
Au total, la convention de 1763, en consacrant la puissance
militaire de la Prusse et l’hégémonie maritime des Anglais,
marque en même temps le recul de l’Autriche et le déclin du
royaume français outre-mer : ce dernier voit en effet s’effon-
drer tout un « empire ».
Alors, à l’issue d’une guerre coûteuse et meurtrière, qui
contribue à la naissance de la conscience nationale dans le
monde allemand et, en France, à l’essor du courant patriote et
au déploiement d’une campagne contre l’esprit cosmopolite des
philosophes (pamphlétaires et libellistes développent le thème
de la revanche sur l’Angleterre), le royaume de Louis XV, sans
argent, sans ressources et sans marine, fait figure en Europe
d’une puissance de second rang. La défaite a aussi, bien évi-
demment, des répercussions sur la scène politique intérieure :
elle affaiblit la monarchie face à ses ennemis traditionnels et
l’oblige à choisir une attitude de fermeté, qui devait aboutir au
coup de majesté de 1771.
C’est Choiseul qui, ayant déjà réussi le rapprochement avec
l’Espagne par la signature du troisième pacte de famille, entre-
prend de reconstituer la puissance militaire du royaume en
réorganisant l’armée et la marine et en modernisant l’artillerie.
Par ailleurs, en 1766 et 1768, la Lorraine et la Corse sont
annexées au royaume. Cette politique d’agrandissement territo-
rial pacifique, qui flatte le nationalisme français, est significa-
tive de la volonté de non-belligérance du roi et de son ministre.
La paix extérieure et la stabilité continentale reste le mot d’ordre
essentiel.
L’occasion pour la revanche guettée par Choiseul devait se
présenter vingt ans plus tard, sous le règne de Louis XVI, et
allait être mise en œuvre par son secrétaire d’État aux Affaires
étrangères, Vergennes.

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III. La guerre d’Indépendance américaine


(1778-1783)
Animé d’un esprit de revanche, le ministre de Louis XVI
œuvre pour une paix en Europe peu favorable aux Anglais : elle
aurait permis en cas de guerre dans les colonies de concentrer
l’effort français sur le front maritime pour remporter la victoire
tant désirée et attendue. Le 6 février 1778, la France signe avec
les insurgés américains un traité d’amitié et d’alliance et peut
alors soutenir officiellement l’action de La Fayette et des volon-
taires partis en Amérique secrètement.
A. La revanche sur les vainqueurs de 1763 : le traité de
Versailles (1783). Pour éviter que la guerre ne s’étende en
Europe, Vergennes resserre les liens du royaume français avec
l’Espagne. Par ailleurs, la contribution de cette dernière au conflit
est considérée comme décisive pour pouvoir contrer la puissance
maritime britannique. En effet, les deux flottes alliées remportent
des victoires importantes sur les mers et les océans. La France
peut dès lors envoyer en Amérique des régiments de l’armée de
ligne. Les succès des forces franco-américaines et de la flotte
française dans l’océan Indien et aux Antilles sont consacrés
après de longues négociations par le traité de Versailles signé
en 1783. Celui-ci reconnaît l’indépendance des colonies améri-
caines. L’accord entre la France et l’Angleterre prévoit le retour
au statu quo ante dans le Deccan – où, pourtant, les comptoirs
français sont saccagés par les Britanniques –, la restitution des
îles conquises vingt ans plus tôt aux Antilles, la récupération
des établissements français au Sénégal, cédés à la fin de la
guerre de Sept Ans, l’élargissement des droits de pêche à Terre-
Neuve. Certes, l’opinion publique française aurait souhaité des
avantages plus substantiels en comparaison de l’énorme effort
financier. Mais la revanche sur les vainqueurs de 1763 est prise.
En 1783, donc, rien n’est encore joué face à l’Angleterre et les
deux royaumes recomposent leurs forces.
B. Une victoire ruineuse ? Ce conflit maritime qui se déroule
exclusivement dans les colonies provoque des dépenses extraor-

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dinaires particulièrement élevées qui grèvent lourdement le


budget du royaume et aggravent les difficultés financières de la
monarchie, même si la confiance des milieux d’affaires est pro-
visoirement rétablie dans le climat d’euphorie provoquée par la
victoire. Au niveau politique, cette revanche sur l’Angleterre
marque une renaissance du prestige militaire français affaibli
après la défaite de 1763.

Les conflits menés à partir de 1740 en Europe et outre-mer


dans l’intention d’étendre l’influence géopolitique et de pro-
mouvoir les intérêts commerciaux des États belligérants closent
brutalement la brève période d’un équilibre européen éminem-
ment précaire. À leur issue, la Prusse et, dans un moindre degré,
la Russie sont consacrées en tant qu’importantes puissances
militaires ; quant à l’Angleterre, maîtresse désormais de nom-
breux territoires français et espagnols d’outre-mer, elle est éri-
gée en première puissance maritime et coloniale. En revanche,
l’Autriche et la France perdent en importance.
La victoire de 1783 ne peut minimiser les conséquences
politiques et économiques incommensurables de cette série de
guerres requérant de la part du royaume de gros efforts logi-
stiques et financiers. En premier lieu, sur le plan des relations
internationales, la France enterre tout rêve de suprématie en
Europe en même temps qu’elle perd sa prépondérance maritime
et coloniale. À l’intérieur du pays, ensuite, les dépenses extraor-
dinaires exacerbent la crise financière conjuguée, à partir de
1775, à une crise économique de plus en plus aiguë. Cette situa-
tion conforte le rôle politique des parlementaires requis pour
toute demande de création d’impôts. Fort impopulaires ceux-ci
suscitent de surcroît critiques, mécontentement social et agita-
tion. Enfin, les échecs militaires douloureux et les erreurs diplo-
matiques discréditent la personne du souverain, affaiblissent, en
conséquence, son autorité et déstabilisent l’État royal.
Le XVIIIe siècle est aussi celui de la crise de la monarchie
absolue : régime et institutions politiques sont plus que jamais
contestés.

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CINQUIÈME PARTIE

État monarchique et mutations de la culture


politique au XVIIIe siècle :
organisation, pouvoirs, conflits et ruptures

A
u terme d’un siècle d’affirmation de l’absolutisme,
la France apparaît aux yeux des Européens avoir
porté le système monarchique à la perfection : le roi
est l’incarnation d’un pouvoir central fort s’imposant à divers
centres de forces antagonistes ; il est par ailleurs à la fois coor-
dinateur d’une organisation hiérarchique et institutionnelle com-
plexe, facteur d’équilibre et arbitre suprême assurant la cohé-
sion entre les corps, les ordres et les états qui composent la
nation. Son pouvoir, enrichi du concept de « droit divin », est
certes absolu dans la mesure où il ne peut être contesté. Il doit
toutefois respecter les « lois fondamentales », les coutumes et
les traditions, expressions du particularisme.
Pour gouverner, la monarchie doit alors composer avec des
institutions héritées du Moyen Âge ou fondées lors des XVe et
XVIe siècles. Parallèlement, cependant, une administration
bureaucratique – « bureaucratie », mot de l’intendant du com-
merce Gournay –, développée progressivement, tend à suppléer
les institutions traditionnelles.
Au XVIIIe siècle, l’édifice monarchique est menacé par la
montée en puissance des privilégiés, des noblesses, des « repré-
sentants nés » qui font une entrée remarquée dans les hautes
sphères gouvernementales en 1715 et ouvrent depuis lors une

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période de réaction contre l’autorité royale riche en péripéties.


Notamment, à partir du milieu du siècle, ils cristallisent leur op-
position autour de questions relatives à la politique religieuse et
financière de la monarchie. Accusée de despotisme, celle-ci se
montre pourtant incapable d’opposer à leur agitation une direc-
tion ferme. Les hésitations d’un pouvoir qui oscille entre con-
servatisme et réformisme et dont la légitimité est contestée per-
mettent au désordre de s’installer dans le royaume.

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CHAPITRE XII
L’État monarchique :
gouvernement central et administration
Le roi français, absolu et de droit divin, source unique de
tout pouvoir, dont il est le dépositaire transitoire, doit être obéi
par tous et n’a de comptes à rendre qu’à Dieu. Mais en tant que
souverain, il assume la « paternité » de la nation dont il est
l’incarnation : il est le nourricier suprême de ses peuples –
image associée au discours théocratique développé par Bossuet
– et, par la mise en œuvre d’une politique administrative, finan-
cière, judiciaire et policière qui régule et mobilise les forces et
les ressources nationales, le garant de l’ordre et de la tranquillité
publiques. Ces fonctions inextricablement imbriquées du mo-
narque justifient le rôle permanent d’une royauté qui s’impose à
la « France turbulente de l’aristocratie » (Roche).
Du gouvernement féodal, l’absolutisme monarchique hérite
du principe qui commande la consultation avant toute décision.
Certes, le roi tranche, mais il prend en considération les avis ex-
primés. Sous ce rapport, sa liberté d’initiative s’en trouve dans
une certaine mesure limitée. L’organisme principal de consulta-
tion et de délibération est le Conseil composé de différentes
sections. Dans sa conception large, il comprend les conseillers
choisis par le prince pour constituer le gouvernement et les cours
souveraines. Tous portent le titre de « conseillers du Roi ». En
outre, des portions de la puissance publique sont déléguées à
plusieurs catégories d’officiers et d’agents aux attributions
souvent conflictuelles.
Paradoxalement, ce système de gouvernement qui divise le
pouvoir royal au point de créer une « espèce de roi collectif,
éclaté, démultiplié en groupes de discussion, voire de décision »
(Le Roy Ladurie), tend en même temps à l’unification. L’enjeu
en est la saisie du territoire. Mais l’uniformisation projetée ou
amorcée, notamment dans les domaines de la justice, des fi-
nances et de l’ordre, est constamment contestée et confrontée à

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de puissants obstacles et contre-pouvoirs aspirant au contraire


au maintien des particularismes, des privilèges et des libertés.

I. L’organisation du gouvernement central


et de la haute administration
Le mot gouvernement s’enrichit au XVIIIe siècle d’une accep-
tion supplémentaire, celle de haute direction de l’État exercée
par le Conseil du roi, les ministres – terme employé ici dans son
sens actuel – et par une administration centrale constituée de
commissions et de bureaux divers gérés par des techniciens de
la robe.
A. Les chefs des grandes administrations du royaume. Le roi
gouverne assisté d’un Conseil et de quelques grands officiers de
la couronne chargés de la direction des six administrations prin-
cipales du royaume. Rouages majeurs de la monarchie, leur
puissance qu’ils exercent de manière bien réelle dérive de l’au-
torité royale.
Premier en dignité des grands officiers de la couronne, le
chancelier est, en théorie, le chef de l’administration de la jus-
tice, ordonnateur des décisions du Conseil privé, censeur et, nor-
malement, gardien du sceau du roi, suppléé sous Louis XVI par
un garde des Sceaux.
Ensuite, les quatre secrétaires d’État, officiers issus du corps
des secrétaires du roi de la Grande Chancellerie, dirigent les dé-
partements de la Guerre, de la Marine, des Affaires étrangères
et de la Maison du roi et ont chacun la responsabilité d’une par-
tie du royaume.
Enfin, le contrôleur général des finances, choisi le plus sou-
vent dans la robe, est le chef de l’administration financière et
générale et le planificateur de la politique financière et écono-
mique. Il contrôle, par le budget, ministres et secrétaires d’État
et fait figure de véritable ministre de l’Intérieur s’occupant, à
côté des finances, des travaux publics, de l’industrie, du com-
merce et de la police. Il nomme les intendants des provinces.
B. Le Conseil du Roi. Issu de la Curia Regis (la cour du roi)
des premiers Capétiens, il est lié à la personne même du
souverain, d’où il tire en théorie son unité et indivisibilité : il

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constitue l’incarnation collective du monarque. Mais, dans la


pratique, la multiplicité et la variété des affaires sont à l’origine
de son démembrement et de la formation de conseils aux attri-
butions propres. Quatre à six conseils forment ensemble cette
entité complexe. Le premier en ordre est le Conseil d’en haut.
Présidé par le roi, il rassemble des conseillers, en nombre res-
treint portant seuls le titre de « ministres d’État » et examine
des affaires de politique extérieure, alors que les affaires d’im-
portance touchant à la politique intérieure reviennent au Conseil
des dépêches, très actif notamment au moment des problèmes
ecclésiastiques qui déclenchent sous le règne de Louis XV
l’opposition parlementaire. Le Conseil du commerce fusionne
en 1787 avec le Conseil royal des finances. Ce dernier est char-
gé de l’examen du contentieux administratif et surtout fiscal. En
revanche, le Conseil de conscience disparaît en 1732 pour
n’avoir pas réussi à calmer l’agitation gallicane. Le contentieux
judiciaire est attribué au Conseil des parties ou Conseil privé, la
plus haute juridiction contentieuse. En 1789, les conseils de
gouvernement fusionnent en un unique Conseil d’État auquel
passent leurs attributions.
Au XVIIIe siècle, le souverain assiste surtout aux séances du
Conseil qui ont directement trait au gouvernement. L’évolution
la plus importante à prendre en compte toutefois tient au nombre
sans cesse croissant des décisions prises en dehors du Conseil,
dans le cadre de comités préparatoires officieux ou en comité
privé. Au Conseil royal des finances, notamment, la plupart des
arrêts rendus ne sont point l’objet de délibérations effectives
mais le résultat de résolutions prises par les bureaux, instances
chargées de préparer les séances du Conseil du roi. La logique
administrative l’emporte définitivement.
C. Vers un ordre bureaucratique. Une seconde évolution,
liée à la précédente, a trait à l’avènement, en raison du renforce-
ment des exigences militaires et fiscales de l’État, d’une monar-
chie administrative dans le cadre de laquelle la décision – dont
le roi est toujours tenu responsable – semble comme de plus en
plus complexe et diluée.
Ses principaux agents : les maîtres des requêtes (dont le
nombre ne dépasse pas les 88). Proches du chancelier, ce sont

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des légistes polyvalents jugeant au souverain dans leur tribunal


des requêtes, bref, des techniciens du droit sur lesquels repose le
fonctionnement du Conseil. Envoyés dans les chancelleries pro-
vinciales, où ils représentent le Conseil, ils jouent un rôle d’inter-
médiaires entre Paris et la province et contribuent ainsi à l’ins-
tauration dans le royaume d’un ordre géopolitique et centralisé.
Le fonctionnement de l’administration des finances repose,
lui, pour l’essentiel, sur les intendants des finances et du com-
merce, qui ont la même origine et formation que le contrôleur
général. Grands chefs de services, ces experts dirigent les
départements dont elle se compose et jouissent d’une large
autonomie.
Autour de cette élite judiciaire, financière, administrative et
politique, qui constitue un modèle d’ascension dans la fonction,
vu les carrières fulgurantes et profitables que ses membres ont
effectuées, gravite un personnel auxiliaire chargé de préparer
les dossiers, de rédiger des enquêtes, de gérer la correspon-
dance. À la veille de la Révolution, cette bureaucratie en crois-
sance, quoique encore légère, est déjà solidement implantée
dans les différentes structures de l’État français. Elle impose sa
culture administrative et assure la stabilité et la continuité de
l’État à travers les vicissitudes politiques.

II. Les agents du roi : les conflits d’attributions


En dehors des grands officiers de la Couronne, dignitaires,
conseillers et autres bureaucrates du gouvernement central,
l’action de la monarchie s’appuie sur des agents de statut divers,
dont souvent les attributions et le ressort se recoupent. C’est que
les structures auxquelles ils appartiennent se superposent, étant
donné que la création de nouvelles institutions n’implique pas la
suppression des anciennes.
De manière générale, jusqu’à la Révolution française, trois
catégories d’acteurs exercent des portions de l’autorité royale.
D’une part, les corps et compagnies d’officiers pourvus de lettres
patentes de provision justifiant leur droit à l’office. D’autre part,
les commissaires, choisis par le roi pour le représenter, sont
chargés de pouvoirs extraordinaires et temporaires limités par
les instructions qui accompagnent leur nomination (lettres de

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commission). Enfin, les « pré-fonctionnaires » (Barbiche), com-


mis et techniciens, sont des agents recrutés, selon le cas, soit par
concours, soit par relation pour œuvrer en faveur de la cen-
tralisation et de l’unification du territoire.
A. Les officiers. Mis à part quelques exceptions, ces adminis-
trateurs inamovibles, exercent une fonction permanente, un ser-
vice public, qui leur procure un « état », un « rang » dans la
société française. Leur charge peut être éminente (p.ex. magis-
trats des cours souveraines, maîtres des requêtes…), de moindre
importance (officiers des présidiaux, baillages…, receveurs) ou,
enfin, très modeste (huissiers…). Des privilèges et des revenus
y sont attachés, pouvant aller jusqu’à l’anoblissement pour les
offices supérieurs.
À l’origine, l’office est un don gratuit du monarque qui en
reste en substance le propriétaire. L’officier, simple usufruitier
de la charge, marque sa reconnaissance au roi par un prêt d’argent
dont il tire les intérêts des gages qu’il perçoit (p. ex. les épices)
et auxquels s’ajoutent des rémunérations annexes. La vénalité
des offices est ainsi établie. À partir du XVIe siècle, plusieurs
charges deviennent officiellement un objet de trafic et de tran-
saction : l’officier, propriétaire en réalité du capital avancé (la
« finance ») peut – après autorisation par grâce spéciale du sou-
verain, qui se limite dans la pratique au prélèvement d’une taxe
à chaque résignation et, depuis 1604, d’un droit annuel (la
« paulette ») – peut donc soit le transmettre à son héritier, soit le
vendre à un particulier. La vénalité et l’hérédité ne s’appliquent
pas uniformément à toutes les catégories d’offices : p. ex. ceux
de la finance peuvent revenir au roi en cas de vacation ; les
charges des grands officiers de la Couronne (p. ex. des premiers
présidents et des procureurs généraux des parlements) restent à
sa disposition ; les offices militaires relèvent d’un statut spécial.
Les officiers peuplent les parlements et les conseils souve-
rains, les cours des aides et les chambres des comptes, les
baillages et les sénéchaussées, les bureaux de l’administration
des finances. Défenseurs de la coutume et de la tradition, des
intérêts du corps aussi, ils n’en participent pas moins efficace-
ment à la construction de l’État moderne : formant son armature
administrative, puisqu’ils détiennent une part notable de la

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fonction publique, ils contribuent par leur esprit d’indépen-


dance, renforcé par les attributs de leur charge, à tempérer le
caractère absolu de la monarchie française incarné par l’action
des commissaires.
B. Les commissaires. Fréquemment choisis dans le vivier
des maîtres des requêtes, ceux-ci sont revêtus d’une charge,
d’habitude de rang élevé, dotée de pouvoirs et de prérogatives,
p. ex. gouverneur militaire, ambassadeur, intendant…
Parmi ces représentants du roi, le rôle des intendants « de
police, de justice et de finances » est central et polyvalent.
Agents de la centralisation, ils concurrencent les officiers dans
l’exercice de leurs pouvoirs : des affrontements continuels en
résultent. Mais, dans le même temps, agents de l’unité, ils
doivent savoir composer avec les réalités provinciales et mettre
en œuvre des pratiques de négociations et de compromis, des
politiques de conciliation et d’arbitrage. Ces deux aspects (con-
flit et compromis) de la coexistence d’administrations qui se su-
perposent et se recoupent deviennent un élément constant de la
vie politique.
Grâce aux commissaires, dont l’ambition personnelle et le
dévouement se confondent avec le dessein monarchique, l’État
adopte une conception plus utilitaire de l’autorité : influencés
par les philosophes et les économistes de leur temps, ces hommes
lancent, notamment dans les dernières décennies de l’Ancien
Régime, une politique économique, sociale et culturelle misant
sur l’ouverture et la novation. L’enjeu en est un développement
et un aménagement rationnel du territoire et des ressources du
royaume.
Mais c’est justement cet aspect de l’action des commissaires
qui semble « traumatiser » la société traditionnelle attachée aux
cadres ancestraux, partie intégrante de la culture de tous. Ces
administrateurs deviennent alors la cible facile des oppositions
qui s’acharnent contre le despotisme ministériel. La petite armée
de « pré-fonctionnaires » qui les entoure, associée elle aussi à
l’œuvre engagée, n’échappe pas non plus à cette critique.
C. Les « pré-fonctionnaires ». À Paris comme en province,
des premiers commis chargés de responsabilités importantes,
des secrétaires, des simples commis, des employés aux écritures

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sont recrutés par les commissaires et les officiers pour investir


les départements ministériels, les intendances et la Ferme géné-
rale. Leur emploi est organisé selon les règles modernes de
rémunération. Ils jouissent d’une certaine stabilité d’emploi, de
possibilités d’avancement dans une structure hiérarchisée et
d’une retraite.
Par ailleurs, dès la fin du XVIIe siècle des corps de techni-
ciens, les ingénieurs du Roi, se constituent ou se réorganisent :
les ingénieurs des fortifications en 1691 et les ingénieurs des
Ponts et Chaussées en 1716. À partir du milieu du siècle, ils
reçoivent une formation technique dans des écoles spéciales qui
sont créées à leur intention et qui constituent de véritables mo-
dèles en Europe : l’École de la Marine (1741), l’École des Ponts
et Chaussées (1747) et l’École du Génie de Mézières (1748).
Les corps d’ingénieurs sont dotés de pouvoirs autonomes.
Ponts et Chaussées notamment, institution pensée et planifiée
pour l’aménagement de l’espace, constitue un bel exemple d’une
démarche de centralisation : recrutement centralisé par concours
annonciateur de la méritocratie républicaine, instance de forma-
tion unique, structure hiérarchique ferme, avancement en fonc-
tion des compétences.
Par leur action administrative dirigée du centre vers la péri-
phérie, tous ces agents constituent un facteur déterminant pour
la centralisation et l’unification. Efficaces et dévoués, porteurs
d’un esprit d’innovation, les « pré-fonctionnaires » tendent à
former une véritable classe politique créatrice de pratiques
administratives et de gestion du pouvoir suivant des règles qui
ne sont plus totalement celles de la société du privilège, mais
plutôt celles d’une hiérarchie de classes soucieuses d’utilité. Pa-
radoxalement, toutefois, jamais plus qu’au XVIIIe siècle, l’État
ne fut perçu par les administrés comme aussi tentaculaire et
aveugle, violent et injuste. Dès lors, les corps intermédiaires
paraissent seuls garantir les libertés contre un despotisme
aberrant.

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III. L’organisation de la justice, des finances,


de l’armée et des forces de l’ordre
Malgré l’essor de la bureaucratie, l’administration directe ne
l’emporte pas sur l’administration aliénée (rôle des officiers) ou
affermée (Ferme générale). Le roi doit consentir à des compro-
mis et déléguer des portions de son autorité notamment dans les
domaines de la justice, des finances et de l’ordre à un personnel
spécialisé ; ce faisant, son pouvoir épouse le paysage embrouillé
des divisions, des structures et des privilèges locaux, qui reste
immuable jusqu’à la Révolution française. Et ceci, malgré les
projets de refonte administrative élaborés dans la seconde partie
du siècle : remodelage de la carte des généralités (marquis de
Mirabeau, 1757) ou des circonscriptions judiciaires (marquis
d’Argenson, 1765), tenant compte des usages et des mœurs ou
obéissant à une redéfinition mathématique de l’espace (Robert
de Hesseln, 1780).
A. La justice. Si le roi est considéré comme le justicier suprême
et qu’il ne s’est jamais dépouillé de cette prérogative, l’État n’a
pas le monopole de la justice dans les faits. La justice ordinaire
à l’organisation prodigieusement complexe est rendue par délé-
gation par une multitude de tribunaux et d’institutions hiérar-
chisés qui, par leurs compétences et ressorts, sont concurrents.
En fonction des circonstances de création des diverses juridic-
tions, se dessinent trois principaux réseaux d’institutions appar-
tenant à trois âges différents : celui qui relève de la coutume,
car hérité des XIe et XIIe siècles, celui qui est associé au sys-
tème des privilèges, les structures, enfin, qui résultent du déve-
loppement de l’administration monarchique. Coexistent alors
justices seigneuriales et ecclésiastiques, urbaines et municipales.
L’aliénation ou la concession du pouvoir royal n’empêche
pourtant pas le souverain d’y intervenir en vertu du régime de
« justice retenue » pour en corriger les excès et pour assurer
l’ordre public.
Les justices seigneuriales, héritage de la féodalité, font partie
des droits de la noblesse et sont maintenues sous le règne de
Louis XV et Louis XVI : tout abord, pour éviter une nouvelle

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rixe avec cet ordre privilégié ; ensuite, parce que ces organismes
sont bien implantés dans la société rurale, où ils règlent des
conflits internes (successions et tutelles, bornages et alterca-
tions) –, les affaires considérées comme plus importantes pour
l’ordre public étant réservées à la compétence des juges royaux.
Mais l’entretien de telles justices est coûteux pour leurs titu-
laires. Aussi, ces juridictions manifestent-elles peu de zèle pour
la recherche et la poursuite des délinquants. De leur côté, les
souverains essaient de rationaliser et d’uniformiser le dispositif
seigneurial en organisant le recrutement des juges selon des
critères bien définis ; de le contrôler aussi par le recours en
appel : on peut toujours faire appel de la décision rendue par la
justice seigneuriale devant un tribunal royal.
À cette première juridiction se superposent les justices royales
ordinaires ou de droit commun comprenant quatre degrés.
Prévôtés et vicomtés, baillages et sénéchaussées, présidiaux,
parlements et conseils souverains, le tout formant un édifice
couronné par le Conseil du roi, cour suprême de justice qui
casse les arrêts des cours souveraines et prononce des juge-
ments. À côté des juridictions ordinaires existent également des
juridictions dites d’exception, habilitées à juger certaines caté-
gories d’affaires. Profile alors un univers dédaleux, fortement
hiérarchisé, doté de sa propre culture imprégnée de tradition,
peuplé de robins souvent rétifs à la rationalisation recherchée
par la monarchie.
B. Les finances. L’administration des finances se caractérise
également par la coexistence de l’ancien et du nouveau. Ses
structures se superposent et s’embrouillent, dans la mesure où la
force du privilège et de la coutume rendent impossible la sup-
pression des vieilles institutions. Il est à noter que le clergé a sa
propre organisation financière avec des agents élus et des bu-
reaux diocésains. Par ailleurs, départements publics et structures
privées y sont imbriqués.
L’administration financière et le contentieux fiscal constitue
un organisme hiérarchisé d’essence principalement judiciaire, qui
est doublé, à partir du XVIe siècle, par une administration exé-
cutive confiée à des commissaires. Cet édifice est composé à
l’échelon local des élections, greniers à sel, des juridictions des

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traites et des hôtels des monnaies ; au niveau de la province, des


bureaux des finances ; et, au sommet de la pyramide, des
chambres des comptes, des cours des aides, des cours des
monnaies, des bureaux du Contrôle général et du Trésor royal et
de la Régie générale des aides (à partir de 1780). Ces structures
sont peuplées de magistrats et d’officiers de finances (trésoriers
et receveurs généraux).
L’organisme mis en place par la monarchie pour la fiscalité
directe administre notamment les pays d’élection. Divisés à la
veille de la Révolution en vingt-neuf généralités, qui couvrent
les 3/5e de la superficie du royaume, ils sont dépourvus d’auto-
nomie, contrairement aux pays d’états qui disposent des assem-
blées régulières, dont les attributions consistent à consentir,
percevoir et gérer l’impôt. Il s’ensuit que l’autorité des agents
du roi y est forcément limitée. Enfin, les pays d’imposition con-
quis au XVIe siècle sont administrés par les intendants.
Les insuffisances de l’organisation administrative des finances
ont obligé la monarchie à concéder une partie de ses fonctions
financières. L’affermage des impôts indirects est en effet une
pratique qui remonte au Moyen Âge (une ferme par impôt).
C’est à partir du XVIIe siècle que sont instituées les « fermes
générales ». En 1726, la Ferme générale est constituée défi-
nitivement. Il s’agit d’une compagnie de financiers regroupant
les traitants prenant à ferme les impôts indirects au premier chef
(aides, gabelles, tailles). Prêteurs de l’État, en substance, les
fermiers généraux – 40 en 1926, puis d’un nombre variable –
versent chaque année au roi une somme globale fixée lors de
l’adjudication et se chargent ensuite de la perception et de la
gestion des impôts. Ils bénéficient alors des plus-values ou bien,
au contraire, ils perdent de l’argent si le rendement est inférieur
au prix du bail. L’avantage pour l’État est double. D’une part,
l’administration financière esquive les ennuis de la perception
des impôts (notamment le mécontentement populaire). D’autre
part, grâce à ce système, est garantie la régularité, sinon l’accé-
lération des rentrées, qui représentent 41% à 47% des revenus
de l’État. Les fermiers généraux jouissent d’un statut particu-
lier : ce sont des agents privés du roi. Ils collaborent avec des
officiers royaux chargés de fonctions de justice et de police.
Cette administration semi-publique est gigantesque : employant

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près de 700 personnes à Paris et environ 30 000 en province,


elle dispose d’une véritable « armée fiscale » comprenant des
percepteurs, des contrôleurs, des inspecteurs et des capitaines.
Sous le règne de Louis XVI, les fermiers généraux constituent
la cible privilégiée de projets de réforme.
C. Ordre et sécurité : armée et forces de police. Tant par
leurs effectifs que par leur organisation, les forces de police
s’avèrent plutôt insuffisantes pour maintenir l’ordre et la sécu-
rité dans les villes. Leur déficience opératoire explique partiel-
lement la rigueur dont fait preuve la justice pénale. À Paris,
toutefois, l’organisation du maintien de l’ordre a progressé de-
puis la création de la lieutenance générale de police en 1667. Le
Lieutenant dispose – outre une cinquantaine de commissaires
(des magistrats attachés à la cour de justice royale du Châtelet)
et une vingtaine d’inspecteurs – de la Garde de Paris (un millier
d’hommes) et de la compagnie du Lieutenant criminel. L’en-
semble ne dépasse pourtant pas les 1 500 hommes.
Les milices bourgeoises constituent la principale force armée
des villes. Le service dans ses bataillons réorganisés en 1781 pèse
sur tous les hommes célibataires de 16 à 40 ans recrutés par
tirage au sort. Il est de plus en plus ressenti comme une corvée,
bien que des exemptions soient prévues (liées à l’argent et au
privilège). Les miliciens, sommairement formés, sont appelés à
la garde et au convoiement des prisonniers de guerre, à l’organi-
sation de cordons sanitaires en cas d’épidémie. Ils doivent par
ailleurs surveiller les foules et faire face aux incendies et aux
émeutes.
D’autres forces ont pour mission d’assurer l’ordre notam-
ment dans les zones rurales et périurbaines : la maréchaussée,
ancêtre de la gendarmerie, le guet royal… Vers 1720, la maré-
chaussée est profondément réorganisée : son statut, comme celui
du guet royal, se militarise. Ses effectifs demeurent cependant
jusqu’à la fin de la monarchie dérisoires. En outre, plusieurs
villes organisent à leurs frais des brigades de chevaliers issus de
l’armée. Celles-ci sont chargées d’assurer la sécurité sur les
grands chemins, de garantir l’ordre dans les foires et sur les
marchés, de veiller au transfert des fonds royaux. Leur inter-

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vention s’avère d’autant plus efficace qu’ils combinent mobi-


lité, bonne connaissance des lieux et une discipline militaire.
Visiblement, sécurité et maîtrise du territoire vont de pair.
Sans conteste également, l’ordre intérieur revêt nettement un
caractère militaire qui est renforcé par l’utilisation plus fré-
quente de l’armée dans l’espace civil. L’espacement des guerres
le permet d’ailleurs. Ainsi, les militaires des Gardes françaises
et des Gardes suisses à Paris, les troupes sédentaires de l’armée
assistent les forces ordinaires urbaines à leur œuvre quoti-
dienne, surtout quand celles-ci n’y suffisent pas : mise en place
de patrouilles, arrestation de personnes éminentes, rétablisse-
ment de l’ordre en cas d’émeute.
Les rapports d’interdépendance entre l’État et l’armée, ins-
taurés depuis le règne de Louis XIV, demeurent et se ren-
forcent. L’armée est contrôlée depuis Versailles par les secré-
taires d’État à la guerre et leurs commis civils responsables de
son administration. Les intendants d’armée occupent le sommet
de la hiérarchie civile. Ce sont des robins nommés par commis-
sion pour organiser les finances et la logistique, assurer l’appro-
visionnement, recruter des troupes, inspecter, exercer la justice
militaire. L’administration de la guerre comprend plusieurs bu-
reaux spécialisés : ils gèrent le budget du département, s’occupent
des carrières des militaires, organisent le déplacement des troupes.
Aux bureaux à compétence administrative s’ajoutent deux ser-
vices techniques spécialisés : celui du dépôt de la guerre et le
bureau des ingénieurs géographes chargé de dessiner des cartes
destinés à un usage militaire (Barbiche).
Dans la deuxième partie du siècle – et notamment après la
défaite cuisante de 1763 –, deux évolutions intéressantes se
produisent.
Tout d’abord, l’armée se professionnalise. Les réformes de
Choiseul (à partir de 1762) et de Saint-Germain (1776), qui
prolongent le service des soldats et renforcent la discipline, y
contribuent largement. La vénalité des charges militaires, mise
en cause par Louis XV depuis 1762, commence à disparaître
sous Louis XVI (ordonnance de mai 1776) et avec elle une
armée organisée comme une entreprise nobiliaire privée.
Un effort sérieux est aussi produit en vue de rationaliser la
gestion, d’améliorer les services, de moderniser les armes. Les

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hommes, la manœuvre et les fabrications sont constamment


contrôlés et évalués : efficacité, standardisation et meilleure
production y sont constamment recherchées. Cette période est
marquée par les progrès de l’ingénierie et de la médecine
militaire qui contribuent grandement à la « conversion scienti-
fique du militaire » (Roche).
Parallèlement, l’esprit de caste se développe et commande
l’exclusion des roturiers et des anoblis des rangs des officiers à
cause de leur déficience et de leur frivolité associées au manque
d’expérience et à l’absence d’une éthique exigeante et néces-
saire (d’ailleurs, le courage guerrier n’est-il pas l’apanage du
sang pur ?). On exige alors que la monarchie réserve les offices
supérieurs de l’armée à la noblesse pauvre, désireuse de servir
son roi et on s’emploie à constituer un corps noble de profes-
sionnels de la guerre partageant les mêmes valeurs (le mérite et
la capacité guerrière). Pour ce faire, on dote les officiers d’un
statut bien défini et on veille à leur formation par la fondation
d’un réseau d’écoles préparant à la carrière militaire. On cherche
enfin à barrer la route aux anoblis et aux roturiers enrichis.
C’est le sens de l’édit de Ségur de 1781 qui exige quatre
quartiers de noblesse pour les grades à partir de sous-lieutenant.
La deuxième évolution est d’ordre culturel. Outre un
instrument de discipline, l’armée devient, au XVIIIe siècle, un
vecteur d’engagement social et de changement. Nombre d’offi-
ciers sont des hommes de leur temps : gagnés à l’idéal d’utilité
sociale par le biais des réseaux académiques et francs-maçons
auxquels ils participent, ils proposent un nouveau modèle de
soldat proche des populations, prêt à réaliser des exploits
bienfaisants et à s’impliquer dans des travaux d’intérêt général.
Qui plus est, intéressés par les idées nouvelles, attirés par l’esprit
réformiste qui marque le siècle, mieux formés aussi, ils sont
bien engagés dans un processus qui infléchit les attitudes, les
comportements, les aspirations mêmes (Roche).
Au XVIIIe siècle l’armée a donc évolué sur le plan militaire,
organisationnel, culturel et social. Ces mutations ont aussi mo-
difié les données constitutives de la relation qui l’unit à la
monarchie.

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IV. Centralisation vs diversité, particularismes


et privilèges. Les contre-pouvoirs
Malgré les efforts de la monarchie pour établir par l’organi-
sation d’une administration efficace un pouvoir respecté par
tous et pour construire un État centralisateur, la France est encore
loin de représenter un royaume unifié. Au contraire, la diversité,
l’hétérogénéité – ethnique, géographique, historique – y est la
règle. Elle se lit dans cette mosaïque complexe de peuples, de
coutumes, de droits, de cultures, de privilèges, de contre-
pouvoirs : autant d’obstacles apportés à l’exercice de l’autorité
royale et à la réussite de la centralisation, qui ne semble cepen-
dant pas être toujours le dessein premier de la monarchie. Le roi
cherche moins à supprimer les pouvoirs centrifuges qu’à les
contrôler et à les transformer en alliés du pouvoir monarchique.
A. Diversité et particularismes. Ce royaume à l’étendue con-
sidérable comprend de nombreux « pays » qui, délimités par des
micro-frontières de nature diverse (obstacles géomorphologiques,
routes, limites administratives…), ne sont pourtant point des
mondes clos. Leurs habitants circulent, développent des liens
économiques : migrations saisonnières à la recherche de travail,
vente de produits et approvisionnement aux marchés et foires,
dissémination des activités proto-industrielles et élargissement
de l’emprise des villes sur les campagnes.
À cette division du territoire, véritable puzzle d’infinies
nuances sans logique visible, se superposent des aires linguis-
tiques, tout d’abord, parce que les patois l’emportent dans de
nombreuses régions sur le français, langue officielle et langue
des élites. Des aires juridiques, ensuite : pour ce qui est des ré-
gimes matrimoniaux, de la transmission des biens et des succes-
sions, est en vigueur, au sud de la ligne qui unit la Rochelle à
Genève, le droit écrit inspiré du droit romain et, au nord, le droit
coutumier inspiré des institutions germaniques. Enfin, dans le
domaine de la fiscalité, coexistent une multitude de divisions
administratives (v. supra) et de régimes notamment pour la
taille payée par les roturiers. De même, les nouveaux impôts
établis au XVIIIe siècle sont, malgré leur visée d’universalité,

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diversement appliqués à cause des résistances des ordres privi-


légiés et des pays d’états. En ce qui concerne les impôts indi-
rects, il y a cinq grosses fermes, mais six divisions pour le sel.
Des prix différents selon les divisions sont en vigueur. Cette
diversité est le fait des particularismes et des privilèges locaux.
Car des villes et des provinces jouissent de « libertés et pri-
vilèges » importants comme, d’ailleurs, des communautés d’ha-
bitants et de métiers, des corps et des individus, indépendam-
ment de l’ordre auquel ils appartiennent. Ces droits doivent être
respectés par les agents du roi au nom de la garantie des libertés
et des lois particulières. Ils n’en font pas moins obstacle à la
centralisation et à l’uniformité et sont à l’origine d’affrontements
entre le roi, d’un côté, les cours souveraines et les états-provin-
ciaux, de l’autre, qui s’érigent en véritables contre-pouvoirs.
B. Les contre-pouvoirs. Si le roi est le souverain absolu, les
lois fondamentales – sorte de constitution coutumière – limitent
sa liberté d’initiative. Par ailleurs, ses décisions sont soumises
au contrôle d’institutions investies d’un rôle consultatif.
Il s’agit, tout d’abord, des assemblées représentatives :
- les états généraux réunissant les délégués des trois ordres
de la nation ;
- les assemblées des notables composées de princes du
sang, de ducs et de pairs, de prélats, de parlementaires, de
représentants des corps de ville ; elles sont réunies par le
roi en 1787 et 1788 ;
- les états provinciaux, assemblées aux attributions admi-
nistratives (travaux publics) et fiscales (vote de l’impôt,
montant et répartition) ; convoquées par le roi, elles sont
composées des représentants des trois ordres des pays
d’états (la Bourgogne, le Languedoc, la Bretagne, la
Provence) ; certes, les agents du roi, toujours présents,
surveillent ces régions, mais, en Provence et en Bretagne,
provinces à la personnalité historique et juridique forte-
ment marquée, l’intendance est, selon le cas, « régionali-
sée » ou quasi évincée.
- les assemblées provinciales, enfin, nées sous la pression
d’un courant réformateur de l’État monarchique (1778-
1779 et 1787) : si le vote par tête y est établi, les tradi-

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tions aristocratiques de représentation y sont aussi main-


tenues ; l’intendant représentant le roi ouvre et clôture leurs
sessions ; ces assemblées sont compétentes pour la répar-
tition des impôts directs et le développement des routes et
des canaux.
En définitive, même si la part d’initiative politique dévolue à
des assemblées représentatives diversement efficaces est réduite,
leurs attributions n’en limitent pas moins la liberté d’action du
roi et de ses agents dans une bonne partie du royaume. Dans la
France d’Ancien Régime, absolutisme et autonomies provin-
ciales, loin d’être incompatibles, vont donc de pair.
Dans un deuxième temps, à l’idée de gouvernement « par
grand conseil » sont rattachées les cours supérieures de justice,
dont les arrêts ne peuvent certes être frappés d’appel, mais qui
sont tout de même soumises au contrôle du roi et de son Con-
seil. Ayant reconquis, au XVIIIe siècle, leurs moyens d’opposi-
tion, elles tendent à devenir de plus en plus autonomes. Fief
d’une noblesse relevant de la tradition judiciaire, elles sont plus
difficilement accessibles aux roturiers notamment après 1774.
Elles comprennent :
- les Cours des aides compétentes en matière de finances
extraordinaires ; elles jugent le contentieux fiscal en der-
nier ressort ;
- la Cour des monnaies chargée de la direction et du con-
trôle de la fabrication des monnaies ; juridiction en der-
nier ressort des affaires y afférentes ;
- le Grand Conseil à la compétence imprécise ; il juge sou-
vent les affaires que le roi veut soustraire aux parlements,
ce qui explique ses rapports conflictuels avec les parle-
ments ;
- la Chambre des comptes, responsable du contrôle de la
comptabilité publique et de la conservation du domaine
de la Couronne ; enfin, le Parlement, la cour la plus
prestigieuse du royaume. Ces deux cours sont issus de la
Curia regis médiévale : par un processus de démembre-
ment ou de création, il y a dans le royaume, à la veille de
la Révolution, 9 cours des comptes et 13 parlements aux
ressorts très inégaux en étendue. Pour ce qui est des

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parlements plus particulièrement, à leur tête est nommé


un premier président, dont la charge non vénale et trans-
missible se trouve à la disposition du roi ; sous lui,
s’étagent les présidents à mortier qui dirigent la Grand-
Chambre, les présidents des autres chambres et le procu-
reur général, homme du roi lui-aussi ; enfin, les con-
seillers constituent le gros de l’effectif et, à Paris, ils
forment la chambre basse, la chambre haute étant réser-
vée aux pairs. Les attributions des parlements sont de
nature • judiciaire (justice ordinaire en dernière instance,
tribunaux d’appel de juridictions spécialisées, juridictions
souveraines d’exception, tribunaux jugeant les princes du
sang et les pairs de France), • administrative (ils rendent
des arrêts de règlement portant sur la police générale, la
vie économique, la santé publique, l’enseignement, l’ad-
ministration municipale) et • politique (enregistrement et
remontrances).
Le double droit d’enregistrement (recouvrant trois opérations :
vérification, enregistrement et publication des actes du roi) et de
remontrance, dont toutes les cours supérieures disposent dans
leur domaine de compétence, découle de l’exercice du droit et
du devoir de conseil. En réalité, il constitue un moyen efficace
de contrôle des décisions royales. Les cours vérifient la teneur
des arrêts du Conseil du roi et se prononcent sur leur conformité
avec les lois fondamentales, la tradition du droit public et l’in-
térêt de l’État. Si la mesure est contestée, une cour peut soit re-
fuser de l’enregistrer, soit proposer des amendements, qui
n’altèrent pourtant pas la substance de la décision royale, ou
bien adresser au roi des remontrances, à savoir des « remarques
respectueuses » par lesquelles elle exprime ses réserves. Elle
bloque de cette manière la procédure, afin d’imposer des
modifications, voire d’annuler le texte préparé par le Conseil
royal. Au terme d’interminables arguties et marchandages avec
le pouvoir monarchique, elle arrive à obtenir d’importants
avantages. Sous les règnes de Louis XV et Louis XVI, les
parlements font un usage immodéré du droit de remontrance.
De son côté, le roi, qui voit dans l’enregistrement l’exercice
coutumier du droit élargi de conseil et non pas un moyen d’op-

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position ou de partage du pouvoir législatif, peut avoir recours à


l’enregistrement d’autorité. Pour ce faire, il dispose d’un arsenal
de moyens institutionnels : la lettre de jussion, par laquelle il
donne l’ordre à la cour indocile d’enregistrer ; le lit de justice, si
celle-ci persiste dans son refus et qu’elle fasse usage de son
pouvoir de « remontrances itératives » retrouvé en 1715. Au
cours de cette procédure propre surtout au Parlement de Paris,
le roi s’y rend en grande cérémonie pour affirmer son autorité.
Dans les autres cours, le monarque peut se faire représenter par
un prince du sang, le gouverneur ou le commandant militaire
porteur d’ordres du roi. Par sa présence, le souverain suspend la
délégation du pouvoir confiée aux magistrats. Dès lors, ceux-ci
reprennent leur place de simples conseillers, dont l’avis ne lie
point le roi. Certes, à la fin, le souverain se fait obéir, mais ce
droit des cours traumatise sérieusement le caractère absolu du
pouvoir royal et met en évidence leurs prétentions politiques.
Le rôle politique que les parlementaires convoitent repose
sur la théorie selon laquelle leur devoir en tant qu’« utiles con-
seillers » consiste avant tout à protéger le roi contre lui-même et
contre les mauvais conseils de son entourage, bref, à garantir ses
droits, à défendre ses intérêts, qui sont aussi ceux de l’État,
quitte à lui désobéir. En se faisant les juges de la volonté royale,
ils se présentent comme le vrai Conseil du roi, le meilleur rem-
part de la monarchie, ce qui rend leur action contestataire d’au-
tant plus redoutable. Tout est prétexte à affronter le pouvoir
central : la religion, l’impôt, la justice elle-même. Or, par cette
obstruction quasi systématique, ils dénient pratiquement toute
force légale aux arrêts du Conseil et minent, en conséquence, la
gestion administrative de l’État.
Une deuxième dérive du rôle de conseillers du prince
s’ajoute à ces aspirations. En l’absence de toute réunion des
états généraux depuis 1614, les parlementaires ne se définissent
pas seulement comme les dépositaires légitimes des lois fonda-
mentales, des canons et des libertés gallicanes ; ou encore
comme les héritiers des assemblées franques – argument ancien
repris par les auteurs pro-parlementaires du XVIIIe siècle, p.ex.
Boulainvilliers ou Le Laboureur. Par leur empressement de
s’imposer à l’opinion publique comme les porte-parole des corps
et communautés, les défenseurs – pas toujours désintéressés –

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du « bien commun » et des contribuables accablés d’impôts, ils


revendiquent aussi le rôle de représentants par substitution de
leur province, voire même de la Nation – prétention qui ne
repose sur aucune légitimité électorale pourtant.
Cette fonction de « corps intermédiaire » garantissant les
libertés, la coutume et la tradition est confortée, au niveau
théorique, par la réflexion politique développée par Montesquieu
(De l’Esprit des Lois, 1748) et par le marquis de Mirabeau
(Mémoire concernant l’utilité des États provinciaux, 1750,
L’Ami des hommes, 1756, Traité de la monarchie, 1757). Dans
les années 1750, les cours souveraines utilisent leurs arguments
pour riposter contre la tentative royale d’instituer le Grand
Conseil, afin de subvertir leur autorité sur les juridictions subal-
ternes de leur ressort.
C’est à ce moment aussi qu’elles reprennent à leur compte la
théorie du XVIe siècle, selon laquelle elles forment les
« classes » dispersées d’un seul et unique corps issu de la Curia
Regis, dont elles détiennent une parcelle de la légitimité (Lettres
historiques sur les fonctions essentielles du Parlement de l’avo-
cat janséniste Le Paige, 1753-1754). Elles finissent par imposer
le dogme d’« union des classes », d’où découle ce qu’elles
appellent leur droit de réagir en bloc contre toute tentative de
violation de leurs prérogatives et privilèges. Par cette conquête,
leur opposition prend une ampleur nationale.
Mais ce mouvement de contestation politique ne touche pas
de la même manière toutes les cours, qui, d’ailleurs, sont mar-
quées, elles aussi, par de profondes divisions politiques et reli-
gieuses. Si quelques-unes en restent à l’écart (la Cour des mon-
naies, la Chambre des comptes, le Grand Conseil), d’autres,
comme la Cour des aides, attaquent à plusieurs reprises le Con-
trôle général des finances. Pareillement, alors que le Parlement
de Paris entre en lice contre le pouvoir royal, dès 1718, nombre
de cours provinciales manifestent leur opposition bien plus tard
(sous le règne personnel de Louis XV). Quant à la grande masse
des juges, elle se montre plutôt molle et se laisse d’habitude
entraîner par l’ardeur d’une minorité agissante. Enfin, les soli-
darités entre cours, bien qu’encouragées par la doctrine de
« l’union des classes », s’avèrent dans bien des cas trompeuses
et, de toute manière, profitent davantage au Parlement de Paris.

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La monarchie tarde à remettre en cause l’autonomie des par-


lementaires. À chaque nouvelle crise politique, arrestations spec-
taculaires et exils (individuels ou collectifs) débouchent infailli-
blement sur le retour triomphal des « Pères de la Patrie ». C’est
que le roi manque de prise sur eux : il ne peut pas les renvoyer
faute de moyens financiers suffisants pour racheter leur office.
Par ailleurs, il se trouve dans l’impossibilité de faire fonctionner
des cours en partie exilées. L’accord des magistrats à l’établis-
sement de nouveaux impôts lui est également indispensable, no-
tamment au moment des guerres très coûteuses du siècle. Il doit
donc les ménager, transiger avec eux, en venir à un compromis.
Les parlementaires, eux, sont bien conscients que la grève ou
l’exil n’est pas à leur avantage : ils perturbent l’exercice de la
justice et mécontentent l’opinion. Aucune des deux parties n’a
par conséquent intérêt à souhaiter la rixe finale.
Il n’empêche que la politique changeante et contradictoire de
Louis XV, marquée par une succession sans dessein de rigueurs
et de reculs, reflets d’un désir d’apaisement, puis la politique
velléitaire de Louis XVI mal servi par des ministres rivaux, qui
attisent la crise pour anéantir leurs adversaires, enveniment l’agi-
tation des cours souveraines et laissent le désordre s’installer
dans le royaume.
La rencontre de la dynamique de tous ces éléments – insti-
tutions, groupes et figures éminentes de l’organisation de l’État
monarchique, particularismes et privilèges, contre-pouvoirs… –
avec les événements et la chronologie permet une lecture in-
téressante des crises et des conflits politiques qui animent le
XVIIIe siècle et qui, finalement, ne sont que des manifestations
nouvelles de problèmes anciens.

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CHAPITRE XIII
La monarchie absolue contestée, 1715-1787
Période turbulente par excellence, le XVIIIe siècle français
est dominé par une crise politique multiforme qui, liée à des
évolutions notables dans les attitudes sociales et politiques,
contribue à miner les fondements du régime et la légitimité de
la monarchie.
De 1715 à 1787, deux sont les moments-événements à la fois
générateurs d’évolutions et révélateurs des mutations de la cul-
ture politique : la Régence, étonnante expérience introduisant
des ruptures importantes et une nouvelle conception de l’État
(1715-1723) et la crise parlementaire. Celle-ci débute sous le
ministère du cardinal Hercule de Fleury (1726-1743) et gagne
en ampleur, en esprit de système et en efficacité sous le règne
personnel de Louis XV (1743-1774) ; suit, jusqu’en 1787, une
période de relative accalmie. L’opposition parlementaire se cris-
tallise d’abord autour de problèmes nés de la politique religieuse
de la monarchie ; ensuite, autour des réformes fiscales élaborées
pour faire face à une crise financière de plus en plus aiguë. Or,
bien que sporadique, elle finit par devenir fort dangereuse : elle
étend à l’infini le champ de sa critique et fait apparaître la
monarchie comme inconstante et incapable de se réformer.

I. La Régence : ruptures, innovations et


retour à l’autoritarisme, 1715-1723
Dans un contexte national et international difficile et confus,
la période de la Régence se présente tout d’abord comme une
phase de recherche d’un consensus avec les élites dirigeantes,
afin de résoudre les rigidités de toutes sortes héritées du règne
du Roi Soleil et de rétablir l’équilibre perdu au niveau militaire
et diplomatique, économique et financier, religieux et intellectuel.
Sans remettre en cause le régime, elle fait également figure,
avant le retour en 1718 à un autoritarisme à l’ancienne, d’étape
décisive d’innovation et d’ouverture à de nouvelles expériences.

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Le transfert du siège du pouvoir politique de Versailles à Paris


et l’entrée sur la scène publique d’un personnel nouveau sont
autant de marques supplémentaires de rupture d’avec la période
précédente.
A. Une rupture politique majeure. Sans se soucier des lois
fondamentales du royaume qui reposent sur le principe que le
roi est l’usufruitier de la couronne et ne peut en conséquence en
disposer à sa guise, Louis XIV, qui s’éteint à Versailles le
1er septembre au terme d’un long règne, entendait continuer à
régler par testament la répartition du pouvoir après son décès. Il
espérait ainsi assurer la continuité de son système politique et
protéger son très jeune successeur âgé alors de 5 ans. Dans les
faits, son testament prévoit une « régence collective ». Certes, le
titre de régent revient au duc d’Orléans, neveu de Louis XIV ;
les pouvoirs, pourtant, de la fonction sont limités par un conseil
de Régence, où les décisions sont prises à la « pluralité des suf-
frages ». Cette instance est présidée par le duc.
Or Philippe d’Orléans n’accepte pas le partage du pouvoir
voulu par son oncle. Grâce à l’appui du Parlement de Paris et
d’un groupe de pairs appartenant à la haute aristocratie, il
réussit à contourner les dernières volontés du feu roi par une
interprétation très libre de son testament et, ainsi, à asseoir son
autorité – du moins en apparence. En réalité, ce succès est le
résultat d’un marchandage qui se révèle au grand jour par l’édit
du 15 septembre : la plénitude de la régence en échange primo
de la restitution aux parlementaires du droit de remontrances
itératives, ôté en 1673 par Louis XIV, et secundo d’une réorga-
nisation politico-administrative fondamentale.
Concrètement, cette dernière prévoit le remplacement des
ministres par sept conseils ou synodes composés de dix membres
chacun, auxquels revient de préparer les décisions du conseil de
Régence : conseil du dedans, conseil des affaires étrangères,
conseil des finances, conseil de la guerre, conseil de la marine,
conseil de conscience. Désigné sous le terme de « polysynodie »,
ce système collégial de gouvernement – en partie inspiré du
modèle de la monarchie espagnole, des idées de l’abbé de Saint-
Pierre (Discours de la polysynodie, 1918) et des plans de gou-
vernement élaborés par Fénelon et Saint-Simon – vise à satis-

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faire – ou du moins d’en donner l’illusion – autant les vœux des


réformateurs que les ambitions de la « société de Cour » et des
fractions de la vieille noblesse d’épée qui dirigent les nouveaux
conseils. Simultanément, les hommes de l’ancien règne sont
éliminés et les « influences dévotes » éloignées de la cour.
Par l’édit de 1715, le Régent a donc libéré des groupes
politiques et sociaux que le Roi Soleil avait écartés du pouvoir
et réduits au silence. Mais, dans le même temps, en entérinant la
conception juridico-constitutionnelle de la monarchie contre les
entorses « ludoviciennes » aux règles de succession, il a repris à
son compte leur revendication : intervenir dans les affaires de
l’État, contrôler la chose publique. Cette stratégie lui a permis de
désamorcer une potentielle réaction nobiliaire et de garantir le
passage paisible au règne de Louis XV.
B. La détente dans le domaine religieux. La bulle Unigenitus.
De leur côté, gallicans et jansénistes attendent également une
politique religieuse moins autoritaire, qui permettrait aux divi-
sions profondes provoquées par l’imposition à une assemblée
du clergé de la bulle Unigénitus de s’apaiser. Celle-ci, fulminée
en 1713 par le pape, condamnait le jansénisme. Considérée comme
une menace contre l’indépendance de l’Église de France, elle a
provoqué les vives réactions des parlementaires, qui, gallicans
de tradition, ont dénoncé l’intervention du pape dans les affaires
du royaume et la violation des prérogatives du roi. À ces protes-
tations se sont ajoutés les sentiments richéristes du bas-clergé,
dont l’hostilité à la bulle tient son ancrage à la conviction que le
pape n’est pas le seul juge en matière de foi.
La défense du jansénisme, vite assimilé au gallicanisme et
au richerisme beaucoup plus répandus, revêt progressivement
un aspect original : elle tient lieu de « patriotisme » avant le mot
(Antoine). En se démocratisant, le jansénisme fédère un faisceau
de forces de pression animées d’un mécontentement de plus en
plus vif. La politique religieuse du Régent qui rompt dans un
premier temps avec l’attitude ultra-catholique du Roi Soleil
permet à ces groupes de s’exprimer et de faire leurs premières
armes dans l’espace public. D’où l’amplification de la protestation.
En 1716-1717, se développe au sein du clergé un mouvement
au retentissement considérable qui préconise l’appel au concile

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général (procédure judiciaire inscrite parmi les libertés de


l’Église gallicane) pour trancher la question de la bulle Unigénitus
et de l’obéissance qui lui est due. L’application de la bulle est
ainsi provisoirement mise à l’écart, son enregistrement définitif
mis en cause. La rupture avec le règne précédent prend dès lors
la forme d’une ouverture.
C. Des innovations économiques et financières : l’expérience
de Law. Dans le domaine des finances, tout est également
ouvert à l’aventure. La situation financière léguée par le règne
précédent le permet d’ailleurs. Les guerres avaient vidé les
caisses. La dette avait augmenté dangereusement. Le crédit de
l’État avait par contre diminué.
On a recours, d’abord, aux expédients : taxation des fermiers
généraux, suppressions d’offices, refonte des monnaies… Par
ailleurs, le lit de justice du 26 août 1716 permet au très actif
président du Conseil des finances, le duc de Noailles, de tenter
l’établissement de la taille proportionnelle, réforme novatrice de
l’impôt principal du royaume calculé en fonction de la richesse
et des activités des contribuables. Même si la dette est réduite,
les mesures prises s’avèrent en réalité insuffisantes, vu l’am-
pleur de la crise.
C’est alors que John Law (1672-1729), aventurier écossais,
voyageur et économiste, propose au duc d’Orléans un « sys-
tème » capable, selon lui, de résoudre le problème chronique du
déficit du Trésor royal (l’essentiel de ses théories est exposé
dans l’ouvrage Money and Trade, 1705). Son hardiesse consiste
dans l’idée de rassembler au sein d’une structure unique les
finances publiques, les capitaux privés et l’émission de la mon-
naie pour les canaliser ensuite vers le commerce et l’industrie
par la création du crédit. L’objectif final est d’arriver, par la
gestion de l’ensemble des circuits économiques et l’enrichisse-
ment du royaume, à résorber rapidement la dette et à renforcer
ainsi la puissance royale.
Concrètement, son « système » repose sur la création de
deux établissements s’épaulant mutuellement : d’une banque par
actions qui drainerait l’or et l’argent et introduirait le « papier-
monnaie » comme seul moyen de paiement pour suppléer la
rareté des espèces et pour assurer le crédit et d’une compagnie

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de commerce – par actions également –, chargée de la direction


de l’économie. La réforme de l’organisation fiscale constitue le
troisième pilier du projet.
Le Régent, qui a le goût du neuf, prête l’oreille aux propo-
sitions séduisantes de l’Écossais, d’autant plus qu’elles n’im-
pliquent pas la réforme des institutions. Sa banque privée de
dépôt, de virement et d’escompte, fondée en 1716 sur le modèle
anglais et hollandais, fait d’ailleurs de si bonnes affaires qu’en
1918, elle est transformée en « Banque royale » chargée du
monopole de l’émission de billets (1719).
De 1717 à 1719, Law s’engage aussi dans des opérations
commerciales importantes, qui lui permettent, grâce à l’appui
du Régent et au silence imposée au Parlement, de réserver à sa
compagnie le monopole du commerce maritime dans son en-
semble. Parallèlement, il s’empare de la régie des tabacs (1718)
et du recouvrement du produit des Fermes générales (1719). Ses
sociétés, gérantes désormais des impôts du royaume et des
ressources coloniales, dirigent toute l’économie. Law peut alors,
gageant sur la richesse du royaume, organiser la spéculation
pour éteindre la dette.
Celle-ci se développe en effet avec frénésie. C’est le moment
de l’apogée du système du banquier, nommé en janvier 1720,
après s’être converti au catholicisme, contrôleur général des
finances. C’est également le point culminant de l’agiotage :
dans l’étroite rue Quincampoix, où se trouve le siège de la
banque, de nouvelles actions sont émises sans arrêt et sans ré-
pondant immédiat.
Or la faiblesse des dividendes accordés aux actionnaires con-
duit à la baisse du prix des actions. Plusieurs actionnaires se
précipitent pour les revendre et, bientôt, le discrédit retombe sur
la banque. Inquiets, les petits souscripteurs cherchent à leur tour à
faire rembourser leurs billets en monnaie métallique. En vain,
cependant, puisque Law avait émis plus de papier-monnaie
qu’il n’a d’or en caisse. C’est la banqueroute. En octobre 1720,
Law doit s’enfuir. Sa banque et sa compagnie sont dissoutes
peu après.
À court terme, le bilan de cette expérience, qui ruine des
milliers d’actionnaires et provoque la fureur des rentiers, est loin
de n’être que négatif. De nombreux débiteurs se trouvent libérés

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de leurs créances grâce à l’inflation produite : à elle seule, cette


évolution est génératrice d’expansion. Au niveau économique,
la reprise s’accélère et, dans le domaine des finances, les re-
cettes de l’État sont augmentées et la dette publique considéra-
blement réduite.
En revanche, au niveau psychologique, la folle spéculation à
laquelle s’étaient livrées des milliers de personnes, a démoralisé
la nation. On s’en prend à l’économie du profit qui déstabilisa
la société. Mais, ce qui est plus grave encore, c’est que la dé-
fiance de l’opinion publique envers le papier-monnaie, sa pré-
vention contre toute idée de banque d’État allaient durer long-
temps. Ainsi, à long terme, l’échec de l’expérience tentée par
Law – qui est celle d’un certain capitalisme économique – consti-
tue un facteur important du retard certain que l’économie fran-
çaise a pris par rapport à la Grande Bretagne. Dès lors, le réta-
blissement des anciennes pratiques financières débouche sur le
repli du pays sur lui-même et réaffirme sa dépendance du bon
vouloir des financiers.
Mais, si la Régence fut, un temps (1715-1717), un espace
d’expériences novatrices, les contradictions créées par le
système de Law mettent fin au « cycle » de la Régence libérale :
le duc d’Orléans se sert de l’opposition du Parlement de Paris à
la conduite des affaires financières pour dissoudre la polysyno-
die. Cette décision constitue un pan du « putsch » politique plus
ample (Le Roy Ladurie) qui permet le passage à la Régence
autoritaire.
D. Le retour à un système autoritaire. Le virage autoritaire
engage tous les domaines : l’organisation du gouvernement, la
religion par le durcissement des positions à l’égard des janséni-
stes, les finances publiques par l’accélération du processus de
centralisation déjà amorcé. De manière générale, à partir de
1718, le pouvoir marche à l’unité et à la fermeté.
Sur le plan politique, d’abord, le système de la polysynodie
fait vite apparaître l’inefficacité politique d’hommes prisonniers
de leurs préjugés et incapables de s’adapter au travail adminis-
tratif. Le bilan général est donc plutôt médiocre. Dès février 1716,
les parlementaires fustigent l’« inutilité », l’incompétence et le
coût des conseils et demandent le retour aux formes anciennes

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de gouvernement. Peu à peu affaiblis politiquement, les con-


seils sont définitivement supprimés en septembre 1718. La fin
de la polysynodie signale le changement de ton de la politique
de la Régence. Le vieux rêve nobiliaire d’un gouvernement
aristocratique est délaissé : après avoir été divisé, fragmenté,
éclaté, le pouvoir est à nouveau centralisé entre les mains des
secrétaires d’État et la Régence renoue ainsi avec le régime de
Louis XIV.
C’est l’abbé Dubois, ancien précepteur du duc d’Orléans,
qui devient le maître en œuvre du retour à l’autoritarisme ren-
forcé de l’État royal – déjà visible dans le premier conflit avec
le Parlement à propos des mesures financières de Law (août
1718). Les adversaires du duc sont définitivement éliminés :
écartés de la succession au trône dès 1717, les fils légitimés du
Roi Soleil sont arrêtés pour participation à la conspiration de
Cellamare (1918). Peu après, les oppositions bretonnes sont
brisées (1919).
Autre aspect de cette inflexion autoritaire, le revirement à
l’égard des jansénistes et des gallicans : après avoir tenté la voie
de la négociation, Philippe d’Orléans reprend la tradition des
politiques précédentes d’autant que la fracture entre « appe-
lants » et « constitutionnaires » (ceux qui acceptent la bulle)
s’était approfondie. Les jansénistes sont de nouveau poursuivis ;
les membres du gouvernement pro-jansénistes éloignés. En
août 1720, l’appel est interdit et les prêtres doivent signer un
formulaire antijanséniste. Le duc d’Orléans impose enfin au
parlement l’enregistrement d’une déclaration royale inspirée par
Dubois, qui ordonne l’acceptation de la bulle Unigenitus. Mais
cette officialisation est plus superficielle qu’effective, puisqu’elle
comporte des restrictions décisives pour l’avenir : l’arrêt des
magistrats conserve le droit de l’appel et des appelants. Ainsi, le
règlement de l’affaire janséniste n’est pas définitif. Il est porteur
des débats politiques et religieux du nouveau règne.
Ce changement de cap est scellé par le retour de la cour à
Versailles en 1722 : l’absolutisme renoue avec son milieu naturel.
La même année, Louis XV est sacré à Reims et, en février 1723,
le Régent résilie officiellement ses fonctions pour prendre,
quelques mois plus tard, celles de principal ministre. Mais il
meurt en décembre 1723.

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Au total, le Régent lègue à son neveu une autorité intacte :


privilégiant les consensus et les compositions, il a su se rallier
des fractions importantes et puissantes du royaume et, ce fai-
sant, les désarmer ; en procédant par ailleurs à l’épuration du
personnel administratif en place, il a réussi à préparer le retour à
une politique traditionnelle plus conciliante vis-à-vis des forces
du progrès. Il laisse enfin une situation bien meilleure dans le
domaine de l’économie et des finances.
Il reste cependant au jeune Louis XV à régler deux questions :
la première concerne la bulle Unigenitus, qui allait agiter pendant
plusieurs décennies encore la vie politique du royaume ; la se-
conde a affaire aux fragiles compromis obtenus avec les parle-
mentaires, qui n’allaient pas hésiter à s’opposer systématique-
ment à la politique religieuse et financière de la monarchie.

II. Les crises de l’État monarchique, 1723-1787


Par leur nombre, leurs liens avec le pouvoir royal, l’étendue
de leurs attributions, leur poids social et leur prestige culturel,
les cours souveraines forment un milieu cohérent qui dispose
d’une force politique et sociale considérable. Elle leur permet
de remettre en cause l’absolutisme et de faire appel de plus en
plus souvent à l’opinion publique investie du rôle d’arbitre entre
les cours et le roi.
De crise en crise, leur contestation qui commence sous le
ministère Fleury se transforme en véritable rébellion qui marque
tout le siècle. Qu’ils portent sur la politique religieuse ou fis-
cale, les affrontements avec le pouvoir royal se manifestent tou-
jours suivant le même « scénario » : vérification, remontrances,
lit de justice, grève ; ils se soldent généralement par la négocia-
tion et le compromis. Si la réforme de la justice mise en œuvre
par Maupeou en 1771 endigue un moment ce mouvement con-
testataire, celui-ci reprend de plus belle dans le cadre des coali-
tions qui se dressent contre les ministres réformateurs de
Louis XVI.

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A. Le début de la crise parlementaire : les ministériats,


1723-1743. Cette période comprend deux ministériats. Tout
d’abord, celui du duc de Bourbon (1723-1726) marqué par
l’institution d’une nouvelle taxe, le cinquantième, qui pèse sur
tous les revenus de l’ensemble des biens-fonds y compris ceux
des privilégiés. Enregistrée en lit de justice le 8 juin 1725, elle
est supprimée en 1726, étant donné qu’elle n’a pas rapporté le
montant d’argent escompté. Par ailleurs, la politique plutôt mo-
dérée du Régent à l’égard des protestants est abandonnée et de
nouvelles persécutions commencent contre eux.
Le duc de Bourbon, devenu très impopulaire aux yeux des
privilégiés lésés par le cinquantième et auprès des classes popu-
laires mécontentes par la hausse du prix du pain, est disgracié et
la fonction principale est assumée par l’ancien précepteur du
roi, le pacifique et prudent cardinal de Fleury, en juin 1726.
Jouant un rôle politique important dès le temps de la Régence,
celui-ci exerce son pouvoir jusqu’à sa mort en 1743. Entouré
d’une équipe ministérielle restreinte mais stable et compétente,
il s’est employé à affermir l’autorité royale et à assurer la stabi-
lité à l’extérieur et à l’intérieur du royaume par la prévention
des conflits.
Dans cet environnement politique favorable à la croissance,
redressement des finances et réformes sont tentés. En 1726, la
stabilisation de la livre tournois est acquise et la France entre,
après l’Angleterre, dans le monde de la fixité de la devise natio-
nale. La ferme générale, définitivement rétablie en 1726, est
réorganisée. Au début des années 1730, est lancé un projet
ambitieux de réforme de l’impôt, compte tenu de ses objectifs
d’équité fiscale : substitution de la taille tarifiée – proportion-
nelle aux revenus – à la taille personnelle et arbitraire (1733) ;
extension du paiement de l’impôt de la capitation à la haute
noblesse ; rétablissement, enfin, du dixième pendant la guerre
de succession de Pologne (1733-1736) avec l’intention de le
rendre permanent. Cette réforme échoue, en partie, en raison
des possibilités de rachat et d’abonnement qu’elle laisse aux
contribuables. Malgré l’implication de la France dans la guerre
pour soutenir Stanislas Leszczynski, le tour de force d’équili-
brer le budget est réussi en 1739-1740. La faiblesse structurelle
de la fiscalité est masquée par la prospérité de l’économie.

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Dans ce domaine, en particulier, suite à la stimulation donnée


par l’expérience de Law, commerce colonial et industrie sont en
plein essor. Fleury veille à la restructuration de la Compagnie
des Indes, à la création de nouvelles manufactures, à l’augmen-
tation de la production, à la précision de la législation afférente,
à la diminution des péages. Les voies de communication se mul-
tiplient et s’améliorent. Le volume des exportations dépasse celui
des exportations britanniques en valeur absolue comme en crois-
sance relative. Enfin, au cours de cette période, s’affirme la vo-
lonté de réformer le système judiciaire dans le sens d’une plus
grande uniformisation et simplification du droit ainsi que d’une
rationalisation des procédures judiciaires et administratives.
Si de manière générale, donc, l’ordre règne dans le royaume,
la reprise, dès 1726, de l’offensive de Fleury contre les jansé-
nistes – dont l’influence sur l’opinion publique, était devenue
redoutable –, d’une part, redonne un second souffle au mouve-
ment en lui permettant de rayonner au sein de milieux de plus
en plus divers et, d’autre part, provoque un nouvel affrontement
avec les parlementaires. Le « jansénisme judiciaire », qui s’assi-
mile à la défense de la liberté de l’Église gallicane, pratiquement
débute au cours de cette période-là.
En 1730, est enregistrée en lit de justice la bulle Unigenitus,
qui devient ainsi loi de l’État. Sur fond d’une agitation où le
politique et le surnaturel s’imbriquent (troubles provoqués par
des « miracles », très discutés, produits sur la tombe du diacre
François de Pâris, un pieu janséniste mort en 1727), les parle-
mentaires adoptent la déclaration des Quatre Articles (1731),
relative au droit de protéger les ecclésiastiques contre les abus
de pouvoir de leurs supérieurs. Ils adressent en outre des re-
montrances se réclamant des idées de la monarchie contrac-
tuelle, refusent d’enregistrer, se mettent en grève et démis-
sionnent collectivement, en juin 1732. Le roi, réagissant par la
force, donne, en août, une rude déclaration qui interdit leur
grève et restreint leur compétence dans le domaine religieux.
L’impasse politique est réelle après la décision d’exiler les juges.
C’est à ce moment-là que se profile l’ombre menaçante de la
guerre de succession de Pologne. Fleury recherche la pacifica-
tion. Les magistrats sont rappelés en décembre, mais doivent
déclarer leur soumission. Le ministre réussit aussi à faire accep-

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ter la bulle par l’épiscopat et à démanteler progressivement,


dans le bas clergé, les bastions jansénistes. Sur le fond, cepen-
dant, le conflit non réglé couve.
B. Une monarchie paralysée : le règne personnel de
Louis XV, 1743-1774. La mort de Fleury, en 1743, déclenche
une double évolution : le début du règne personnel de Louis XV
et l’instabilité gouvernementale. L’intérêt intermittent d’un roi
indolent et sceptique pour les affaires du royaume, les inter-
ventions des membres de la famille royale et des maîtresses, les
rivalités et les conflits entre ministres le plus souvent éphé-
mères, enfin, des politiques contradictoires appliquées simulta-
nément entretiennent la confusion et le désordre au sommet de
l’État. La monarchie prête alors le flanc aux magistrats qui
l’accusent de despotisme.
1. LA RÉBELLION PARLEMENTAIRE CONTRE LE POUVOIR
CENTRAL prend, au cours de cette période, la forme de l’opposi-
tion religieuse et de l’antiréformisme. Sans être par principe
hostiles à toute réforme avancée par la monarchie, les juges
multiplient les conflits : nombre de décisions du gouvernement
servent de prétexte à un affrontement politique qui prend des
dimensions publiques, ce qui en accroît d’autant les répercussions.
La première grande crise du règne de Louis XV éclate au
lendemain de la guerre de Succession d’Autriche. Elle est fis-
cale, au départ ; bientôt, cependant, une vive opposition reli-
gieuse s’y greffe.
La nécessité de redresser les finances et d’acquitter les dettes
de la guerre pousse en 1749 le contrôleur général et garde des
Sceaux Jean Baptise de Machault d’Arnouville – soutenu par la
maîtresse en titre, la marquise de Pompadour, et des philo-
sophes (tel Voltaire) – à tenter une réforme fiscale de taille. À
sa base : un impôt permanent, le vingtième, équivalent au 5% de
tous les revenus nets. Cette nouvelle taxe, répartie par les agents
du roi et non pas par les élus (officiers d’une élection), devait
remplir une double fonction : trouver de nouveaux revenus par
un accroissement de la ponction fiscale ; conforter, par son uni-
versalité, une rationalité administrative qui commande l’élargis-
sement de l’assiette fiscale à l’ensemble des revenus quitte à
assujettir les privilégiés aux charges.

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Des protestations s’élèvent de tous les corps et assemblées


représentatives. Elles faussent les intentions de la réforme : la
monarchie est accusée de violer les droits des sujets. Les
parlementaires, qui étaient peu intervenus jusque-là dans les
questions financières du royaume, assument avec grand fracas
le rôle de défenseurs des contribuables et se présentent comme
la seule voie possible de protestation contre l’autoritarisme fiscal
qui détruit la société. Facilement neutralisés, ils enregistrent
l’impôt. Mais ils prennent aussi soin de publier leurs remon-
trances, afin de diffuser leurs thèses au sein de l’opinion pu-
blique et de faire ainsi pression sur le gouvernement. Par cet
acte, cependant, ils rendent publique une question financière
appartenant au secret du roi et inaugurent ainsi un changement
capital.
L’émotion gagne également certains états provinciaux, no-
tamment ceux de Bretagne qui se montrent plus coriaces. L’ar-
gumentation ne varie pas : on met en avant la défense de la po-
pulation contre le fisc, la protection de l’agriculture et de l’in-
dustrie. Bientôt, c’est l’assemblée du clergé qui prend la relève
et refuse l’impôt, bien décidée à ne pas laisser abolir ses privi-
lèges au profit du nivellement fiscal. Ainsi, est rompu le front
commun formé jusque-là par le roi et l’épiscopat contre le
jansénisme.
L’affaire divise l’opinion : on critique autant Versailles et
ses choix qui, mal compris, frôlent, pense-t-on, l’abus que l’Église
et son égoïsme. L’atmosphère explosive est aggravée par des
rumeurs accusant le roi comme l’instigateur des enlèvements de
jeunes enfants à Paris (1749-1750). Parallèlement, se déploie
une campagne de pamphlets contre la marquise de Pompadour.
Bientôt, l’alliance entre la monarchie et l’Église est renouée
à l’occasion de l’affaire de l’Hôpital général (1749-1751) : le
nouvel archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, ayant
contribué, contre le Parlement, à évincer l’administration jansé-
niste de cet important établissement de « renfermement » des
pauvres, obtient comme récompense l’exemption fiscale du
clergé.
En décembre 1751, l’arrêt du Conseil exclut les propriétés
ecclésiastiques de l’assujettissement au vingtième et prévoit
l’abonnement, à savoir la libération de l’impôt moyennant une

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somme fixe au montant bien inférieur à celui initialement dû.


Cette décision qui marque le retour à un système d’exceptions
et d’inégalités, alors que l’impôt se voulait au départ universel,
provoque la réprobation populaire. Par ailleurs, l’échec flagrant
d’une réforme qui aurait contribué à la modernisation du
système fiscal oblige la monarchie à continuer de recourir aux
emprunts – enregistrés avec réticence, d’ailleurs, par le parle-
ment – et aux expédients traditionnels.
L’affaire des billets de confession – liée à l’affaire de l’Hô-
pital général – se prête à un nouvel affrontement entre pouvoir
royal et parlementaires : ces derniers défendent, en 1752, à
l’Église de refuser les sacrements à ceux qui n’ont pas accepté
Unigenitus. Sur la querelle religieuse – puisque l’enjeu est en-
core le contrôle de l’orthodoxie religieuse – se greffe donc un
conflit politique. Les parlementaires multiplient remontrances et
arrêts de règlement, qui remettent en cause, outre les limites des
juridictions spirituelles de l’Église, le droit du Conseil du roi de
casser leurs arrêts. En substance, ils prétendent à la souveraineté.
La crise culmine avec les grandes remontrances du 9 août 1753,
auxquelles ils donnent une large publicité. Louis XV finit par
provoquer l’exil d’une partie des magistrats parisiens, incarcère
d’autres. En plein débat autour de la théorie des classes, ceux-ci
sont alors soutenus par leurs collègues de province. Par ailleurs,
la grève des avocats paralyse la justice et fait échouer la
tentative du roi de créer une chambre pour rendre la justice à la
place du parlement.
Cette nouvelle crise dans le domaine de la justice, conjuguée
à la vague d’anticléricalisme que l’affaire des billets de confes-
sion avait déclenchée, coïncide avec les émeutes provoquées
par la disette. L’agitation oblige Louis XV à chercher un apaise-
ment : il traite avec les juges et abandonne les évêques. Tout
d’abord, il limoge en juillet 1754 Machault d’Arnouville de son
poste de contrôleur général. Ensuite, prenant prétexte de la nais-
sance du fils du dauphin, il rappelle les magistrats d’exil et les
amnistie. Par la déclaration du 2 septembre, il impose enfin à
toutes les parties le silence absolu sur la bulle et annule toutes
les poursuites et procédures antérieures. Ce développement de
l’affaire est perçu comme la preuve de la faiblesse royale.

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Les parlementaires relancent alors en 1755 le conflit. Ils dé-


cident que la bulle Unigenitus n’a pas le caractère d’une règle
de foi, ce qui est, à certains égards, une sorte de reconnaissance
de la nécessité de privatiser la foi. L’encyclique pontificale
d’octobre 1756 qui supprime le caractère obligatoire des billets
de confessions s’inscrit dans la politique de réconciliation ten-
tée par le roi, mais les parlementaires récusent cet essai de
rapprochement.
Au début de la guerre de Sept ans, l’agitation gallicane est
relayée par la résistance antifiscale : les magistrats s’opposent
avec acharnement à l’introduction d’un nouveau vingtième.
Louis XV choisit la voie offensive et riposte par un lit de justice
qui limite les pouvoirs du parlement. Les juges démissionnent
alors collectivement. Parallèlement, une campagne de pamphlets
violents prend encore pour cible le roi et Mme de Pompadour.
Ni l’autorité ni l’image du roi ne sortent donc indemnes des
conflits de cette période. La première fait douter de sa force. La
seconde est progressivement altérée : l’impopularité du roi
monte à cause de l’agitation sociale et politique qui ne se calme
pas, des « livres philosophiques » et des écrits séditieux qui s’en
prennent à sa vie privée, à la cour et à ses intrigues. Notam-
ment, on reproche l’ingérence de sa maîtresse dans les affaires
du gouvernement. Madame de Pompadour, vilipendée comme
« harpie financière », est accusée d’avantager ses proches, de
dilapider l’argent public, de ruiner l’État et le peuple français.
Corruption, désordre et malheur en sont les conséquences. Au
contact de cette « femme publique » qui dévie à sa nature, le roi
séduit, faible et amolli perd ses qualités masculines ; du coup, la
monarchie « se dévirilise » et s’embourgeoise, le régime
dégénère en « régime du boudoir, de l’intrigue, du secret »
(Godineau).
Ainsi, le « Bien-aimé » du temps de la guerre de Succession
d’Autriche cède la place au « Mal-aimé ». La représentation
populaire de la monarchie alors vacille également. L’ampleur
de cette dégradation liée par ailleurs à la désacralisation pro-
gressive de la personne royale se révèle au grand jour à travers
l’acte de Robert-François Damiens. Le 5 janvier 1757, cet
ancien valet du réfectoire du collège jésuite Louis-le-Grand
tente d’assassiner Louis XV. Désormais, le monarque ne re-

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nouera plus avec le sacré. Roi, mythes et symboles monar-


chiques, tout est soumis à la critique commune de l’opinion
majoritaire. Accéléré après 1750-1760, ce procès doit être asso-
cié à la conjoncture particulière, à l’irruption de l’événement.
Et le mitan du siècle est riche en conflits religieux, fiscaux,
judicaires et administratifs. Le Parlement de Paris triomphe sur
toute la ligne. En 1757-1758, Louis XV annule la réforme de
l’administration de l’Hôpital général de Paris et cède à
l’aversion qu’il sent sourdre contre les gouvernants : il sacrifie
Machault d’Arnouville, haï des parlementaires, et le comte
d’Argenson, allié de la faction dévote de la cour. Tous deux
sont d’ailleurs hostiles à l’alliance avec l’Autriche au moment
de la guerre de Sept ans.
À partir de 1758, c’est le duc de Choiseul, protégé de la
marquise de Pompadour, qui occupe une position dominante au
Conseil, sans porter toutefois le titre de ministre principal. Son
ministériat est marqué par une politique « semi-libérale » dans
plusieurs domaines. L’heure est à l’ouverture. Prônant un galli-
canisme modéré, hostile aux jésuites, ce seigneur éclairé, ami
des philosophes, doit affronter l’opposition parlementaire qui se
démène contre les mesures fiscales nécessitées par la guerre.
En 1761, un nouveau conflit de grande ampleur éclate : phi-
losophes, jansénistes, gallicans et presque toutes les cours font
étrangement cause commune et s’engagent dans la lutte contre
la Compagnie de Jésus, pilier de l’ultramontanisme en France.
Dans les faits, le procès qui oppose les jésuites tout puissants
aux négociants marseillais, créanciers du père La Valette,
supérieur de la maison des jésuites de Saint-Pierre, sert de pré-
texte au Parlement de Paris pour examiner les constitutions de
la Compagnie. Après avoir reconnu la responsabilité collective
de cette dernière dans l’affaire, la cour parisienne déclare ses
constitutions contraires aux lois fondamentales du royaume.
Ainsi, une simple faillite devient affaire d’intérêt public. Le
6 août 1761, le Parlement de Paris rend deux arrêts qui
expulsent de son ressort les représentants honnis de la bulle
Unigenitus et ferment leurs collèges. Le roi, indécis, suspend
pour un an l’exécution des arrêts. Le but est d’obtenir du Pape
une modification des passages des Constitutions mis en cause
par les parlementaires. Cette proposition est repoussée toutefois

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par le général de l’ordre. Entre temps, une campagne de déni-


grement se déploie contre la Compagnie.
La victoire des magistrats n’est pas pour autant immédiate :
les jésuites ont des appuis au sein des parlements de province.
Paris l’emporte tout de même : à partir de 1762, onze des treize
cours suivent sa décision. Sur les conseils de Choiseul et de
Madame de Pompadour, le souverain se contente d’y consentir
par l’édit de 1764. Un second édit, plus rigoureux, bannit, en
1767, la Compagnie du royaume. Finalement, en 1773, le pape,
cédant à la pression des monarchies Bourbon, supprime l’ordre.
Il s’agit d’une victoire éclatante des juges, qui s’arrogent le
droit d’envahir le spirituel au nom des lois fondamentales : si le
jansénisme a disparu du premier plan, il a légué des attitudes
contestataires qui rendent possibles les discussions en matière
de religion et favorisent le développement d’une critique remet-
tant en cause le modèle monarchique dans l’Église comme dans
l’État.
Dans le camp adverse, l’expulsion des jésuites est chargée
de significations multiples : elle représente une rixe essentielle
entre l’Église catholique, qui perd un rempart important contre
l’incrédulité, et la monarchie, qui se met à la remorque des
parlements. Certes, Louis XV, bon catholique, apprécie les jé-
suites et souhaite les protéger ; il se voit tout de même obligé de
les sacrifier pour contenir les magistrats soutenus par un mou-
vement d’opinion de plus en plus hostile à cet ordre religieux.
Qui plus est, son ministre principal Choiseul a besoin de
l’aval de ces derniers pour réaliser dans un premier temps des
réformes financières d’envergure destinées à combler le déficit
financier, qui se creuse avec la guerre, et à répartir l’impôt plus
équitablement : p. ex. la subvention générale conçue en 1759
par le contrôleur général Silhouette ou la création du cadastre gé-
néral du royaume envisagée en 1763 par le contrôleur général
Bertin, familier de Quesnay et protégé de Madame de Pompadour.
Dans un second temps, Choiseul souhaite engager des réformes
libérales audacieuses, afin de stimuler l’économie, et, par là,
d’assainir la dette. En favorisant, en 1763, la nomination au
Contrôle général d’un des leurs, le magistrat gallican L’Averdy,
le ministre de Louis XV espère les associer aux solutions qu’il
envisage pour relever l’économie : à savoir la déréglementation

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du commerce des grains, chère aux physiocrates, qui doit se


substituer à la surveillance des transactions et des prix.
Initiée par Bertin (déclaration royale du 27 mai 1763 sur la
liberté du commerce des grains à l’intérieur du royaume), elle
est achevée par son successeur L’Averdy, en juillet 1764 (édit
du 19 juillet sur la liberté d’exportation des grains). Cette
réforme ambitieuse, dont le succès dépend de la qualité des
récoltes, alarme cependant les milieux populaires sensibles à la
hausse du prix du pain. D’autant qu’à partir de 1764, les
récoltes ne sont pas satisfaisantes. Celle de 1767 est même
mauvaise. Les prix des grains augmentent alors. Le méconten-
tement gronde. Des rumeurs circulent : elles accusent les physio-
crates, le roi et ses ministres de faciliter les monopoles et de
spéculer eux-mêmes sur les grains. C’est « le pacte de famine » :
il fait disparaître l’image du roi-père nourricier de ses peuples
pour imposer celle d’un roi-spéculateur qui s’enrichit aux dépens
de ses sujets. Des émeutes éclatent. Afin d’éviter des désordres
plus graves, certains parlements renoncent à la liberté frumen-
taire et L’Averdy, qui projetait également une réforme munici-
pale dans l’intention de rapprocher les élites de la gestion fis-
cale de leur province, est disgracié en 1768.
Officiellement, la réglementation est rétablie en 1770 par
l’abbé Terray, contrôleur général des finances dirigiste. Aux
prises avec la crise frumentaire, celui-ci interdit les exportations
des grains ; il maintient tout de même une relative liberté des
échanges à l’intérieur du royaume. N’ayant pu toutefois éviter
l’augmentation des prix, il finit par être, lui aussi, accusé d’avoir
conclu un « pacte de famine » avec les spéculateurs.
La collaboration des cours et du Conseil en matière de fi-
nances est donc de courte durée. Non seulement à cause des
accidents météorologiques. Au milieu de la décennie, l’affaire
de Bretagne, qui pousse la crise parlementaire à son paroxysme,
conjuguée à l’issue catastrophique de la guerre de Sept ans qui
aggrave le discrédit de l’autorité royale, y contribue aussi
largement.
La crise couve depuis la réforme fiscale de 1763. En 1765, le
Parlement de Rennes, l’un des plus particularistes du royaume,
mené par son procureur général La Chalotais, ami des physio-
crates, s’oppose aux mesures fiscales de 1763 mises en applica-

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tion dans la province par le duc d’Aiguillon – commandant en


chef, protégé du « parti » dévot et favorable aux jésuites – sans
le consentement des états provinciaux. Pour les juges, il est
question de défendre les attributions, privilèges et libertés de
cette assemblée représentative, empiétés par le duc incarnant
l’autorité royale.
Cette fois le roi se montre intransigeant : il exile quelques
parlementaires, interne par lettre de cachet La Chalotais com-
promis dans une obscure affaire qui met en cause le roi et une
de ses maîtresses et convoque les juges à Versailles ; ceux-ci
démissionnent. Au nom de « l’union des classes », l’agitation
gagne Paris. Devant la véhémence des remontrances parisiennes,
Louis XV prend en 1766 la décision d’y intervenir en personne.
La séance solennelle dite « de la Flagellation » est tenue le
3 mars. Par un discours qui est une réelle proclamation des
principes sur lesquels repose la monarchie absolue, sacrée et
indivisible, il réaffirme vigoureusement les prérogatives de sa
puissance, pulvérise les prétentions au pouvoir législatif de la
gent parlementaire, condamne l’union des classes et rappelle les
magistrats à l’obéissance.
Mais cette manifestation d’autorité est de courte durée : le
roi, dans une volonté d’apaisement, rappelle le duc d’Aiguillon
à Versailles (1768) et autorise les parlementaires bretons à re-
prendre leurs fonctions (1769). Ceux -ci recommencent alors la
lutte en entamant le procès du duc d’Aiguillon accusé d’abus de
pouvoir. Le procès est porté, en juillet 1770, au Parlement de
Paris siégeant comme cour des pairs. Excédé, le roi interdit la
procédure et impose un silence absolu sur toute l’affaire, bien
décidé à ne pas permettre la soumission de l’administration
royale au pouvoir des juges.
1770 marque un tournant dans la politique royale envers les
parlementaires : la voie de la négociation et du compromis
qu’avait surtout préconisée Choiseul est abandonnée. Ce dernier,
trop consentant à l’égard les magistrats, est très critiqué : ses
adversaires politiques lui reprochent de ne pas avoir su défendre
efficacement la monarchie absolue et son roi. Influencé par le
chancelier René Nicolas de Maupeou et le contrôleur général
Terray, qui soutiennent le renforcement de l’autorité royale,
Louis XV profite d’une maladresse de son ministre en matière

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de politique étrangère pour le disgracier en décembre 1770.


Libérés de ce rival incommode, les trois ministres, qui forment
ce qui est convenu d’appeler le « Triumvirat » – Maupeou,
chancelier, l’abbé Terray, contrôleur général et le duc d’Aiguillon,
devenu secrétaire d’État aux Affaires étrangères en 1771 –,
peuvent réagir par la fermeté.
2. UN « COUP DE MAJESTÉ » BIEN TARDIF permet de mettre
au pas les parlementaires et de revenir à un système autoritaire
réaffirmant le pouvoir royal. Son artisan principal, un des leurs :
René Nicolas de Maupeou, président du Parlement de Paris
jusqu’en 1768. Maupeou commence par condamner la préten-
due unité des classes (édit de discipline, décembre 1770). La
réaction est immédiate : les parlementaires se mettent en grève
(janvier 1771). Devant leur refus de reprendre leurs fonctions,
le « chancelier de fer » entreprend une réorganisation en pro-
fondeur du système judiciaire. Il promulgue trois édits (février-
décembre 1771). Ils ordonnent l’exil des juges désobéissants et
la confiscation de leurs charges et stipulent l’abolition de la
vénalité des offices, l’établissement de la gratuité de la justice,
et la division du ressort immense de la cour parisienne en six
circonscriptions avec pour chacune un conseil supérieur,
véritable cour d’appel sans pouvoirs administratifs ni politiques.
Le Parlement de Paris conserve l’essentiel de ses prérogatives.
Mais, si les remontrances sont tolérées, leur publication est
interdite. Enfin, le Grand Conseil, la Cour des aides et quatre
parlements provinciaux sont supprimés.
Le paysage judiciaire change donc de face. Les nouvelles
cours sont composées de juges nommés par le roi, dont les gages
sont versés par le Trésor royal. En grande partie, ils sont recru-
tés dans les tribunaux inférieurs ou parmi les avocats et sélec-
tionnés centralement « sur la connaissance de leurs talents, de
leur expérience et de leurs capacités ». Il s’ensuit que ces ma-
gistrats dépendent directement du pouvoir royal.
Ce choix politique, qui est finalement moins une réforme de
la justice qu’une mesure répressive imposée à des sujets récalci-
trants, facilite le rétablissement des finances royales. Dans ce
domaine, l’abbé Terray, dont la politique est tout aussi auto-
ritaire, fait feu de tout bois pour combler le déficit et accroître
les recettes. Par une série de mesures conduites avec autorité

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entre 1771 et 1774, la dette est réduite et le déficit baisse sub-


stantiellement. Un certain sursis est donné ainsi au régime.
Le roi, d’ailleurs, tient bon cette fois-ci. Après une période
de transition difficile marquée par une vague de protestations et
de critiques virulentes contre le « despotisme » royal, la réforme
fonctionne et le « procès qui durait bien depuis trois siècles »,
selon l’expression de Maupeou, semble définitivement gagné.
Ou, du moins, c’est ce qu’on croit alors.
Sur ce, Louis XV, honni par l’opinion, meurt brusquement le
10 mai 1774. On espère qu’avec lui disparaîtra l’État tutélaire et
autoritaire. En ce sens, l’avènement de Louis XVI est porteur
d’espérance.
C. Le règne de Louis XVI ou l’impossible réforme de la
monarchie. Au moment où le petit-fils de Louis XV monte sur
le trône, le débat est déjà ouvert.
La crise parlementaire, ayant rencontré un moment la critique
politique des Lumières, y a contribué. La théorie des corps inter-
médiaires, l’idée de supériorité de la loi au pouvoir royal mènent
à « séparer » la nation du monarque représentant, lui, l’État. Le
mot « nation », utilisé au lieu de « sujets », renvoie d’ailleurs à
l’idée de « contrat ». Empruntée aux théoriciens du droit naturel
– mais dans un sens de pacte originel et fondateur et non pas
temporaire et renouvelable –, celle-ci bat en brèche la théorie
d’une autorité royale absolue émanant de la volonté divine. Sans
jamais impliquer le principe de souveraineté nationale largement
comprise, le droit de la nation à accepter ou à refuser l’impôt
débouche à partir de 1760 sur la revendication, qui fait lentement
son chemin jusqu’en 1788, de la convocation des états généraux.
Par ailleurs, le droit de la nation à la résistance, si sa volonté est
bafouée, implique l’existence de libertés légitimes, éventuelle-
ment opposables même au roi, dans les cas où celui-ci a recours
à des actes arbitraires. Considérée à travers ce prisme, l’exigence
de liberté dépend du respect de procédures judiciaires relevant
d’une magistrature indépendante du pouvoir exécutif et com-
mande dès lors la séparation des pouvoirs.
Atteint à jamais par le « coup de majesté », l’ancien léga-
lisme incarné par les parlements cherche après 1774 de nouveaux
appuis dans une coalition plutôt paradoxale avec le « parti na-

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tional » ou « patriote » représentant un monde vaste allant de la


noblesse réformatrice aux artisans des villes.
Celui-ci, déjà prêt à contester la société des ordres, prend le
relais des jansénistes frappés d’anémie depuis la disparition de
leurs ennemis traditionnels, les jésuites. La lutte contre le coup
de force de Maupeou favorise considérablement son développe-
ment. Lancé dans une entreprise constitutionnelle, il finit par
promouvoir, en écho aux insurgés d’Amérique, la Nation en
suprématie par rapport au monarque. Il introduit ainsi une nou-
velle culture politique qui, imprégnée d’esprit anti-aristocra-
tique et anti-despotique, est annonciatrice de la Révolution.
À l’avènement du jeune Louis XVI, le mouvement réforma-
teur a pris de l’ampleur.
Les premiers gestes politiques du jeune roi pétri de bonnes
intentions, mais surtout soucieux de sa popularité auprès de
l’opinion éclairée sont significatifs de sa volonté d’adapter la
monarchie aux évolutions économiques, sociales et intellec-
tuelles du siècle.
Dépourvu d’expérience politique, le nouveau roi rappelle à
Versailles, en qualité de mentor, l’ancien ministre de Louis XV,
Maurepas. Sous ses conseils, il anéantit en quelques mois
l’œuvre de son grand-père : il renvoie le Triumvirat très criti-
qué, rétablit les parlementaires dans leurs droits et semble ainsi
mettre de nouveau la monarchie sous la tutelle de la robe. En
réalité, la turbulence parlementaire n’est plus la même après le
geste d’apaisement de 1774. À l’exception de l’opposition du
Parlement de Paris aux réformes des années 1774-1776, les
cours supérieures, prudentes désormais, restent plutôt calmes
jusqu’en 1787 : l’enregistrement sans encombre des édits fis-
caux de la guerre d’Indépendance américaine en est une preuve.
1. UNE RÉVOLUTION PAR LE HAUT, version française du
despotisme éclairé, est aussi tentée. Inspirée des idées des phi-
losophes et des économistes, elle vise à satisfaire les vœux d’une
partie des élites dirigeantes éclairées, favorables à des réformes
de structure, seule solution valable aux problèmes chroniques
de la monarchie française.
La composition de la nouvelle équipe gouvernementale obéit
donc à cette volonté de réformisme. Ainsi, le comte de Vergennes
est nommé aux Affaires étrangères, le comte de Saint-Germain

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à la Guerre, le comte de Malesherbes à la Maison du roi, Turgot


au Contrôle général des finances.
Le choix de l’ami des physiocrates Anne Robert Jacques
Turgot pour la direction des Finances marque l’alliance provi-
soire de la philosophie et de l’absolutisme. Le nouveau contrô-
leur apporte en effet dans ses bagages un programme cohérent
et libéral qui est le fruit à la fois d’une expérience administra-
tive sur le terrain (il avait été intendant du Limousin), d’une
longue réflexion théorique et d’une sincère conviction de la
réforme.
Les projets financiers de Turgot sont commandés par une
idée directrice : « point de banqueroute, point d’augmentation
d’impôts, point d’emprunts ». Pour respecter ces trois condi-
tions, le recours à une politique de rigueur est jugé indispen-
sable. Il est aussi considéré comme un préalable à la nécessaire
réorganisation de l’impôt. S’inspirant de la réforme d’Étienne
de Silhouette (1759), le ministre pense à un système fondé sur
une taxe unique, la subvention territoriale prélevée sur toutes
les propriétés foncières.
La rentabilité fiscale est, selon Turgot, liée au développe-
ment économique qui est, à son tour, stimulé par la dérèglemen-
tation de la production et des échanges. Le but est d’assurer,
dans un marché progressivement unifié, l’écoulement des sur-
plus à un prix profitable – car débarrassé des surcharges des
intermédiaires – tant pour l’acheteur que pour le producteur. En
outre, ayant beaucoup réfléchi sur l’ensemble des activités pro-
ductives, Turgot se déclare sans aucune réserve partisan de la
liberté totale du travail et de la suppression de la corvée. Afin
de stimuler les échanges et les communications, il projette de
développer les axes de transit, de réorganiser les services des
postes et d’encourager l’amélioration technique des voitures qui
relient la province à Paris.
Le succès d’un tel programme économique et financier
dépend de l’association de la « classe propriétaire » éclairée,
celle qui paie la subvention territoriale, à l’organisation de
l’œuvre politique et de la levée des impôts. Le contrôleur songe
à la création d’assemblées élues, superposées et hiérarchisées,
dont le rôle serait purement consultatif. Leurs pouvoirs devaient
porter sur des domaines étendus : travaux publics, assistance,

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répartition de l’impôt. Il s’agit d’une approche novatrice de la


gouvernance, développée dès le milieu du siècle notamment par
les physiocrates dans l’intention d’élargir les rangs des élites
provinciales en capacité d’administrer et de participer aux chan-
tiers réformateurs. Mais, cette ouverture repose en substance sur
la révision du contrat unissant le roi à la nation aux dépens des
corps-écrans, qui confondent intérêt général et intérêt corporatif.
Enfin, la prise en charge par l’État de l’instruction assurerait
l’adhésion d’une nation pressentie à la politique royale. Cette
vaste réforme de décentralisation politique et administrative, qui
confie la représentation aux propriétaires considérés comme des
citoyens en raison de leurs possessions, est exposée dans le
Mémoire sur les municipalités de son conseiller et ami, le
physiocrate Dupont de Nemours (1775).
La nomination de Turgot au Contrôle en 1774 coïncide avec
l’entrée de l’économie française en récession. Qui plus est, dis-
gracié en 1776, il ne dispose pas du temps nécessaire à la
réalisation de ses projets. De là les limites et, finalement, l’échec
de l’œuvre entreprise.
Le premier édit préparé par Turgot (13 septembre 1774)
concerne la libre circulation des grains. Il est inspiré de la
réforme des années 1763-1764. Les enjeux en sont multiples : une
plus grande régularité des prix, l’augmentation de la production,
la diminution des risques des disettes. Or les récoltes déficitaires
de 1774 et 1775, l’action des spéculateurs intéressés au stockage
des grains et l’hostilité populaire n’ont pas permis à cette ré-
forme d’apporter ses fruits. La hausse du prix du pain finit par
réactiver la rumeur de « pacte de famine » et déclenche des
troubles sérieux. La « guerre des farines » éclate au printemps
1775. Des convois de blé, des dépôts de grains, des moulins,
des magasins et des fermes, le plus souvent appartenant à des
privilégiés ou à des riches fermiers, sont pillés. Par bien des
aspects, donc, ces émeutes revêtent un caractère antiseigneurial
et, en ce sens, elles préfigurent les révoltes rurales et urbaines
de 1788 et 1789. Le mouvement est brisé, mais Turgot, incom-
pris, en sort très impopulaire.
L’année d’après, le contrôleur général propose un ensemble
de mesures physiocratiques inspirées par le souci d’efficacité
économique et par la volonté de justice fiscale. Il présente un

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projet de six édits dont le premier ordonne le remplacement de


la corvée royale – cette forme de servitude imposée aux pauvres
paysans – par une taxe à caractère universel destinée à payer les
entrepreneurs des chaussées et pavés du roi. Quant au qua-
trième édit, il institue la liberté du travail et stipule la suppres-
sion des jurandes et maîtrises perçues comme un frein à l’essor
de l’industrie et du commerce. Les associations entre maîtres et
compagnons sont également interdites.
Une coalition d’opposants se forme alors : face au ministre
réformateur, cour, métiers, privilèges et peuple se retrouvent unis
dans la méfiance de l’innovation et dans la défense des droits
acquis. Cette agitation conforte le rôle politique des parlemen-
taires inquiets, eux aussi, au sujet de l’impôt territorial : en
défenseurs des sujets frappés par l’arbitraire royal, les juges
parisiens insistent dans leurs remontrances sur la mise en péril
de l’armature sociale et politique du royaume.
Louis XVI recule devant l’ampleur des oppositions : le mi-
nistre, qui s’était par surcroît opposé fermement à l’interven-
tion militaire de la France en Amérique, est renvoyé le 12 mai
1776. À cette date, ses réformes ne sont pas encore enregistrées
par tous les parlements. Elles allaient être supprimées par son
successeur Jean-Étienne Bernard de Clugny.
En définitive, l’échec de l’expérience Turgot signifie l’échec
du despotisme éclairé à la française et montre la puissance des
corps et des privilèges. Ainsi, est peut-être manquée la tentative
la plus importante de réformer l’État monarchique par le haut.
Mais déjà, la politique étrangère avait pris le pas sur la réforme
des finances.
2. UNE VASTE POLITIQUE D’EMPRUNTS est alors lancée. Son
initiateur : le riche banquier genevois Jacques Necker, qui entre
à l’« hôtel des Déménagements » en 1777. Contrôleur général
des finances sans le titre – car étranger et non catholique –, il
entreprend de financer la guerre contre les Anglais par l’em-
prunt pour éviter d’alourdir l’imposition et d’adopter une
politique de stricte économie et de réformes financières, avérée
si impopulaire au temps de Turgot. Même si, au moment de la
réorganisation de la Maison du roi, il supprime nombre d’of-
fices, l’effort fiscal est définitivement délaissé. La dette s’est

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alors considérablement accrue et Necker doit recourir à des


coups d’expédients précaires pour soutenir les finances publiques.
Adepte du dirigisme de l’économie et adversaire de la secte
physiocratique, il opte pour un certain retour à la politique de la
règlementation. Il procède par ailleurs à des réformes dans
l’administration des finances. La Ferme générale constitue la
cible privilégiée de la réorganisation engagée : en développant
en 1780-1781 le système de la Régie, Necker réduit cette pra-
tique à la perception de la gabelle, des traites, des aides et des
taxes sur le tabac.
Dans le domaine de la justice, ce ministre aux préoccu-
pations philanthropiques et philosophiques, réorganise hôpitaux
et prisons et abolit en 1780 la torture infligée aux accusés pour
arracher les aveux de culpabilité (la « question préparatoire »).
Il supprime enfin officiellement le servage sur le domaine du
roi (1779).
Cherchant toujours à satisfaire l’opinion éclairée, Necker
finit par adopter partiellement le projet politique de Turgot
relatif à la réforme administrative du royaume. Car s’il propose,
lui aussi, la création d’administrations collectives, il délaisse
l’idée radicale d’association de la « classe des propriétaires » au
gouvernement de la province pour ne pas mécontenter les
ordres privilégiés. Leur composition reste donc traditionnelle :
elles réunissent les représentants de la province, en partie
choisis par le roi au sein des trois ordres, en partie désignés par
cooptation. Toutefois, elles délibèrent non seulement par ordre,
mais aussi par tête. Cette innovation est d’une grande impor-
tance, si l’on prend en considération que les membres du Tiers
sont à égalité avec l’ensemble des représentants du clergé et de
la noblesse. Afin de ne pas provoquer l’opposition des parle-
ments inquiets pour leurs prérogatives, l’expérience est d’abord
limitée dans des « provinces-laboratoires » (Bourges, 1778 ; Mon-
tauban, 1779), où les assemblées instituées s’occupent de la mise
à jour des cadastres, du partage des biens communaux et d’un
meilleur ajustement de la capitation. Mais quand Necker envi-
sage d’étendre le champ d’application de sa réforme, le Parle-
ment refuse d’enregistrer l’édit.
Les récriminations contre l’œuvre du ministre de Louis XVI
croissent. Pour la défendre, Necker cherche à mettre à son profit

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les dispositifs de contrôle du « tribunal de l’opinion » en ali-


mentant sa curiosité : il prend la décision de lui révéler, dans un
Compte rendu au roi publié en février 1781, le détail des
finances du royaume, une matière qui relève du secret du roi.
Mais, soucieux de sa réputation, il prend soin de lui présenter
une situation bien meilleure que l’état réel des finances en lui
livrant des données fausses. Il dévoile également le montant des
pensions versées aux courtisans par un « roi dépensier ». Le
ministre réussit, de cette manière, à orienter le mécontentement
public contre ses adversaires. Le scandale éclate : le train de vie
de la cour devient le sujet d’un large débat. Necker finit par
démissionner le 19 mai 1781, après le refus de Louis XVI de lui
attribuer le titre officiel de contrôleur général. D’un coup, il
retrouve sa popularité auprès de ces mêmes milieux (populaires
et bourgeois) dont il avait légitimé l’implication politique en ren-
dant public le fonctionnement de l’administration des finances.
Au total, la politique des emprunts optée par l’habile
banquier ne fait qu’entériner l’échec de la réforme fiscale, et
cela, au même moment où elle la rend indispensable pour le sa-
lut de la monarchie. Le gouffre de la dette publique est bel et
bien ouvert. Une période d’instabilité politique également, mar-
quée par les chutes en cascade des successeurs de Necker au
Contrôle général : Joly de Fleury (1781-1783) et Lefèvre
d’Ormesson (avril-octobre 1783). Ceux-ci ne parviennent pas à
endiguer l’augmentation de la dette. Ils se contentent de mettre
en œuvre une série d’expédients qui rétablissent provisoirement
la confiance. La conjoncture politique est d’ailleurs, après la si-
gnature de la paix de Versailles, favorable.
C’est à ce moment-là que le parlementaire et ancien inten-
dant Charles de Calonne accède à la direction des finances du
royaume fort d’une solide expérience des affaires à tous les ni-
veaux et du soutien de la reine.
Il est bien accueilli par les milieux politiques et financiers,
ce qui lui permet de contracter de nouveaux emprunts. Convain-
cu que seule la relance de l’économie peut augmenter les
recettes fiscales et maintenir le crédit de l’État, il encourage les
investissements et privilégie une politique de grands travaux
d’aménagement d’infrastructures. Par ces initiatives, il espère
conserver, dans le climat d’euphorie suscité par la victoire et les

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bonnes récoltes, la confiance des milieux d’affaires et pouvoir


ainsi continuer pendant quelque temps encore les emprunts mas-
sifs pour acquitter des dépenses courantes. Mais cette dyna-
mique ne profite pas à l’ensemble de la société et la croissance
économique s’avère insuffisante.
Progressivement, la conjoncture devient moins favorable : la
crise agricole entraîne la crise industrielle. Le discrédit frappe le
roi qui déçoit les attentes en raison de son incapacité d’initier
les réformes nécessaires à la gestion de la crise. De surcroit, la
reine Marie-Antoinette devient la cible privilégiée des libelles :
au terme d’un long processus d’effacement des reines de l’es-
pace public, on lui reproche son ingérence dans les affaires
d’État, au même moment où l’on critique son aversion pour les
devoirs de sa fonction. On fustige aussi sa frivolité, ses folles
dépenses, ses maladresses qui alimentent les rumeurs sur sa
réputation. L’affaire du collier marque le point culminant de la
campagne de diffamation menée contre la reine et compromet à
jamais sa personne auprès de l’opinion publique ; elle altère en
outre définitivement l’image du couple royal. Pour la première
fois, l’opinion perçoit aussi clairement le décalage entre la réali-
té des ressources du royaume et le train de vie luxueux de la
cour. Cette révélation contribue à la fragilisation de la monarchie.
Le Parlement de Paris finit par s’opposer à la dangereuse po-
litique d’emprunts lancée par Calonne (1785). La banqueroute
guette alors. Pour « prévenir la ruine » de l’État, le ministre, qui
ne trouve plus d’ailleurs à emprunter, présente au roi en août
1786 un « Plan d’amélioration des finances » où, par pragma-
tisme, il reprend l’essentiel des projets élaborés par Turgot.
La réforme proposée s’articule autour de trois axes. Fiscal
(subvention territoriale), économique (déréglementation du
commerce des grains et unification du marché national) et poli-
tique (création d’assemblées représentatives formées par des
propriétaires élus). Quant aux projets royaux, ils devraient être
ratifiés par une assemblée de notables désignés par le roi.
Calonne espère ainsi contourner l’écueil des juges. En somme,
il s’agit de mesures qui attaquent les privilèges et, ce faisant,
remettent en cause les fondements mêmes de la société sur la-
quelle repose la monarchie française.

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L’assemblée des notables voulue par Calonne dans le but


d’associer les élites à l’entreprise de sauvetage du royaume est
convoquée pour le 22 février 1787. Le ministre choisit ses
145 membres dans une élite d’hommes à privilèges considérés
comme plus dociles que les parlementaires. Mais cette expé-
rience de représentation nationale est marquée par un échec
flagrant : menés par l’archevêque de Toulouse Étienne Charles
de Loménie de Brienne, les notables – au sein desquels la
distinction par ordres est maintenue – acceptent tout sauf
l’impôt universel. Qui plus est, ils demandent des comptes au
ministre. La procédure mise sur pied par Calonne enclenche
donc le mécanisme de la consultation. Dès lors, la revendication
de la convocation des états généraux devient de plus en plus
pressante.

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CHAPITRE XIV
L’Ancien Régime à l’agonie, 1787-1789
Calonne, abandonné lui aussi par le roi, est renvoyé. Il est
remplacé par son adversaire Loménie de Brienne, qui reçoit le
titre de chef royal du Conseil, puis de ministre principal. Cet
homme éclairé, ambitieux et prêt au compromis finit par re-
prendre les voies de ses prédécesseurs, mais doit affronter des
adversaires de plus en plus exigeants. En effet, magistrature,
noblesse et clergé se trouvent au centre d’une opposition qui
unifie à présent la réaction du privilège et la protestation d’une
opinion hétérogène. L’agitation débouche sur une révolte géné-
ralisée des notables et des aristocrates, avant que « les peuples »
n’entrent en lice poussés par « l’onde de choc » socio-économique
de 1788. Ainsi, commence la phase à la fois ultime de l’Ancien
Régime et préparatoire à la grande Révolution que certains his-
toriens appellent la « pré-révolution ».

I. Derniers affrontements : monarchie vs


assemblée des notables et parlements
Fort de l’appui de la reine qui semble, un moment, traiter à
la place du roi avec les ministres, Loménie de Brienne tente au
départ la voie de la conciliation : il accepte de rendre des comptes
à l’assemblée des notables et engage une politique d’économies.
Mais déficit et dette exigent des mesures beaucoup plus dras-
tiques. Le ministre doit alors reconsidérer la solution de l’impôt
universel. Devant le refus des notables d’y adhérer faute d’une
expression du consentement national, Brienne les renvoie en
mai 1787 et revient à la procédure traditionnelle de la publica-
tion des édits fiscaux. Celle-ci implique néanmoins le passage
obligé par le Parlement.
Le ministre préfère en appeler à l’opinion : en contrepartie
de la taxe prélevée sur les propriétés, il offre une part du pou-
voir régional. Il reprend et fait aboutir le projet de Calonne
relatif aux assemblées représentatives, mais introduit deux

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modifications inspirées des assemblées mises en place par Necker.


Au niveau du mode de recrutement d’abord : c’est le roi qui
nomme la moitié des membres de la première formation, qui, à
leur tour, cooptent leurs collègues ; sur le plan de leur composi-
tion ensuite : la représentation des propriétaires cède la place à
celle des ordres, mais le Tiers y dispose de la moitié des sièges.
Le vote se fait par tête ; en cas de partage égal des voix,
toutefois, celle du président issu de la noblesse ou du clergé est
prépondérante. Il faut un cens pour être électeur, un cens
supérieur pour être éligible. Ces instances sont installées au
cours de l’été 1787 dans quinze généralités non dotées d’états
provinciaux. Or leurs vœux timides déçoivent l’opinion, qui
désormais reporte ses espoirs aux états généraux.
Loménie de Brienne sait alors qu’il devra affronter les
parlements. En effet, en juin, les magistrats, qui enregistrent les
textes sur les assemblées provinciales et la suppression de la
corvée remplacée par une taxe additionnelle à la taille – donc,
non payable par les privilégiés –, refusent l’édit d’un impôt
territorial et réclament, eux aussi, les états généraux et la recon-
naissance du principe de consentement à l’impôt. Louis XVI tient
le 6 août 1787 un lit de justice pour faire enregistrer les édits.
Les parlementaires engagent la lutte : ils déclarent illégal l’enre-
gistrement forcé et appellent à la désobéissance. Le roi les exile.
Mais, ensuite, sous la pression des autres cours et de manifes-
tations populaires particulièrement intenses, il capitule et traite
avec les parlementaires. Les négociations aboutissent au retrait
des édits litigieux, dernière tentative pour modifier le système
fiscal par le biais de la suppression des prérogatives et des
immunités. En échange, les vingtièmes sont prorogés jusqu’en
1792. Les juges peuvent faire alors un retour triomphal à Paris.
Il est pourtant nécessaire de trouver de l’argent pour combler
le déficit budgétaire. La conclusion d’un nouvel emprunt s’avère
indispensable. Afin que le Parlement de Paris y consente,
Loménie de Brienne promet la convocation des états généraux
pour 1792. Il espère que les magistrats ainsi motivés ne créeront
plus d’obstacle au redressement mis en route. Cette concession
n’empêche pas les juges d’engager un nouveau tour de force
contre le pouvoir royal. Ils déclarent nul et non avenu l’enregis-
trement d’un grand emprunt lors de la séance royale du

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L’Ancien
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19 novembre 1787 et attaquent avec intensité la puissance légis-


lative et judiciaire du roi.
Le conflit culmine en 1788 avec la publication d’une décla-
ration sur les « lois fondamentales du royaume ». Dans ce texte,
coexistent des thèmes politiques anti-absolutistes et des préten-
tions plus traditionnelles sur la vérification des lois. Le roi réagit
par la force : il casse l’arrêt, procède à l’arrestation des instiga-
teurs, exile les magistrats et tente bien de revenir à la politique
autoritaire de Maupeou, qu’il avait lui-même liquéfiée en 1774.
C’est, le garde des Sceaux Chrétien François de Lamoignon
qui assume cette mission. En mai 1788, il prépare une réforme
ambitieuse qui mêle des objectifs politiques et judiciaires. En
tant que réforme de la justice, elle vise à rationaliser, à huma-
niser : entre autres, elle supprime la « torture préalable » impo-
sée au condamné pour dénoncer ses complices. Mais répondant
également à des urgences politiques, elle accorde le droit d’en-
registrement des édits, retiré aux parlements, à une « Cour plé-
nière » conçue comme une future chambre haute et remodèle la
hiérarchie des juridictions dans le but de restreindre le pouvoir
judiciaire des parlementaires.
Ces mesures sont venues trop tard. Les temps avaient changé.
Le coup de force royal déclenche la révolte des magistrats des
hautes cours. Soutenue par les noblesses locales et le clergé,
celle-ci part de la province pour gagner progressivement la ca-
pitale. Elle est doublée par un mouvement populaire mû par la
crise frumentaire, sociale et politique.

II. Les révoltes de 1788


Les provinces s’agitent. Les grandes métropoles parlemen-
taires sont en ébullition ; les pays d’état se révoltent. Pour ces
assemblées provinciales l’enjeu est de taille : il est question du
maintien des privilèges, des exemptions et des droits acquis.
Ailleurs, dans les provinces qui avaient perdu leurs états pro-
vinciaux, les revendications portent essentiellement sur leur
rétablissement. « Les peuples », mobilisés, soutiennent le mou-
vement. Mais, déjà, dans toute la France, la récession et les mau-
vaises récoltes provoquent des centaines d’émeutes frumen-
taires, porteuses de revendications sociales, voire politiques.

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A. Les révoltes populaires. En 1788, une crise conjoncturelle


vient s’ajouter au cycle de grave récession, dans lequel la France
était entrée depuis la décennie 1770-1780 : elle est provoquée
par la mauvaise récolte due aux intempéries du printemps de
cette année. Elle porte le coup de grâce à une économie déjà
fragile : le prix des grains monte en flèche, obligeant les autorités
d’un grand nombre de municipalités à surveiller les échanges ;
les produits manufacturiers, quant à eux, se vendent de moins
en moins cher. Ce malaise est aggravé par les effets du traité de
commerce franco-anglais conclu par Calonne en 1786. Le
chômage s’accroît et touche tant les manouvriers des campagnes
que les compagnons dans les villes, où les faillites se multiplient.
Pour ceux qui conservent leur emploi, les salaires baissent, au
même moment où les prix grimpent. Alors, les travailleurs et les
travailleuses urbain.e.s menacé.e.s par la précarité font la grève,
revendiquent la taxation des grains et du pain. Les consciences
s’éveillent et la colère sociale s’exacerbe.
Nombre d’émeutes, près de 400, éclatent sur tout le territoire
français – attisées également par les rumeurs inquiétantes qui
commencent à planer autour de la qualité de la récolte de 1789.
Émeutiers et émeutières s’en prennent aux accapareurs et aux
autorités municipales accusées de vouloir affamer le peuple.
Ailleurs, le nombre de troubles antiseigneuriaux augmente.
Toutes ces révoltes de la peur et de la colère sont « l’acmé »
d’un mouvement qui enfle depuis le début des années 1760. En
1789, sur fond de campagne électorale en vue d’élire les dé-
putés aux états généraux, une évolution intéressante se produit :
aux revendications de nature économique se mêlent des mots
d’ordre ayant une dimension politique ou exprimant un ressen-
timent antiseigneurial intense et une hostilité sans bornes à
l’égard des bourgeois et des privilégiés qui profitent de la crise
et exploitent le peuple. L’exclusion du menu peuple de la con-
sultation électorale préparatoire aux états généraux en raison
des conditions censitaires renforce les mécontentements. Ces
émotions mettent en évidence la radicalisation des positions des
classes populaires, qui, prises dans un processus de construction
identitaire, inscrivent dans les représentations communes la vio-
lence collective comme acte politique.

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B. La révolte nobiliaire. L’agitation populaire est exploitée


par les privilégiés en révolte. Mobilisés contre les agents du roi,
les peuples peuvent devenir extrêmement brutaux : lapidation
de l’intendant en Bretagne, « journée des Tuiles » à Grenoble le
7 juin 1788.
La violence de cette dernière révolte notamment surprend les
parlementaires eux-mêmes. Au moment où ils quittent la ville,
après l’ordre d’exil donné par le roi, des attroupements se forment,
des barricades se dressent et les protestataires, monté.e.s sur les
toits aux cris de « vive le parlement », lancent des tuiles sur les
troupes du roi. Le représentant du pouvoir royal finit par capi-
tuler et laisse le parlement se réinstaller.
Le mouvement n’est pas apaisé pour autant. Une assemblée
de notables des trois ordres se tient à l’instigation des robins le
14 juin. L’agitation prend de l’ampleur et, le 21 juillet, une
nouvelle assemblée, plus large, réunit dans le château de Vizille
les municipalités. Le tiers état double sa représentation et en
obtient la reconnaissance de principe. Il mène dès lors le jeu.
Les revendications formulées au sein de cette seconde assem-
blée étonnent. L’envahissement de la scène publique par un
peuple qui s’est imposé par sa masse et sa violence et l’inter-
vention d’une bourgeoisie avide de visibilité politique en avaient
modifié les priorités. Certes, l’on demande le rappel des magis-
trats et la tenue d’états provinciaux et généraux aux pouvoirs
fiscaux reconnus ; mais l’on réclame aussi la parité de repré-
sentation de la roture et des privilégiés au sein de ces assem-
blées. Qui plus est, on s’élève contre le droit d’enregistrement,
les privilèges et les particularismes liés à la province du Dau-
phiné. En d’autres mots, on revendique un ordre nouveau par le
biais de réformes politiques.
Par la dynamique qu’elle introduit dans le cours des
événements, l’assemblée de Vizille change les données et
annonce une réorganisation nationale. L’événement acquiert
ainsi une dimension fondatrice. Pour certains historiens, il
constitue le véritable début de la Révolution.

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III. Le développement du parti patriote


La complexité et la pluralité des révoltes de 1788 montrent,
que les privilégiés ne sont pas les seuls acteurs de la contes-
tation. Regroupant la fraction la plus déterminée de la bourgeoi-
sie, le courant patriote a su tirer grand profit du succès de la
jeune république américaine.
En 1788, de nombreux patriotes répondent à l’appel de l’ar-
rêt du Conseil du 5 juillet qui invite les Français instruits à faire
connaître leur avis sur le mode de réunion des états généraux.
Ils contribuent ainsi largement à l’essor sans précédent de la
publication de courtes brochures, où ils déploient un discours
revendicatif d’une diversité intéressante renouvelant les mots
d’ordre du mouvement. Le débat est relayé par les clubs et par
la presse, qui connaît un certain renouveau. Parmi les principales
propositions formulées : la régénération des droits de la nation
et le respect des libertés provinciales, la suppression des
privilèges fiscaux, le doublement du nombre du Tiers aux états
généraux et le vote par tête enfin.
L’opposition des parlements et de l’assemblée des notables à
cette dernière revendication transforme la cause patriote en
cause du tiers état dans son ensemble et brise l’alliance que le
parti patriote avait nouée avec le privilège contre le « despo-
tisme ministériel ».
C’est dans ce contexte tendu que paraît en janvier 1789 la
brochure de l’abbé Sieyès, Qu’est-ce que le tiers état ? (v.
partie II, ch. VI, 2). Ce texte radicalise davantage la rhétorique
patriote : étant donné que, face aux privilégiés inutiles, le Tiers
représente à lui seul la « nation complète », il est désormais de
son droit de se réunir en Assemblée générale, afin de rédiger
une Constitution. Ainsi, en 1788-1789, tiers état et noblesse sont
entrés dans l’ultime confrontation. Le pouvoir royal, jusque-là
en rôle d’arbitre, n’est plus en mesure de continuer à maintenir
l’équilibre.
Ses préoccupations sont d’ailleurs d’une autre nature. Acculé
à la banqueroute, aux prises avec la révolte des traditionalistes
et des modernistes, le roi, indécis, scrupuleux, impolitique, cède,

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en juillet 1788, à toutes les pressions et avoue ainsi la faiblesse


de la vieille monarchie. Il suspend la Cour plénière jusqu’à la
réunion des états généraux fixée pour le 1er mai 1789 par l’édit
d’août 1788. Le 25 août, il renvoie Loménie de Brienne et rap-
pelle le populaire Necker, qui ramène avec lui la confiance des
prêteurs et rouvre les clubs fermés en 1787. En septembre, les
parlements sont rétablis. Enfin, par arrêt du Conseil, les no-
tables sont rappelés en octobre 1788. Cette deuxième assemblée
qui siège jusqu’en décembre, si elle accepte le principe d’éga-
lité fiscale, se prononce contre l’augmentation du nombre des
députés du tiers état et le vote par tête. Le gouvernement adopte
finalement une position « mixte » : le Conseil décide le double-
ment du Tiers, mais ne se prononce pas sur le mode de vote
(janvier 1789). Cette hésitation coûtera au roi la direction du jeu
politique qui revient au Tiers lors de la réunion des états
généraux. C’est le moment déclencheur de la Révolution.

Au printemps 1789, l’État moderne s’écroule en quelques


semaines sous l’effet d’une crise fondamentale. Il lui a fallu
cependant des siècles pour s’édifier.
Au XVIIIe siècle, sous l’effet d’un mouvement de longue
durée, sa physionomie s’était cristallisée autour de certaines
caractéristiques : l’absolutisme, le développement de la centra-
lisation, le respect du régime du privilège et des particularismes.
Concrètement, le roi incarnant l’État et la nation est l’arbitre
suprême qui assure la cohésion de la mosaïque de corps consti-
tutifs de la société, celui qui garantit l’unité au milieu d’une
omniprésente diversité de coutumes, de libertés et de privilèges.
Son régime est donc installé dans la juxtaposition d’institutions
d’âges variés, de pouvoirs locaux et de contre-pouvoirs. Certes,
l’État royal n’essaie pas de les supprimer. Il veut cependant les
contrôler pour pouvoir gouverner. Dans ce but, il renforce les
liens de Paris, centre politique et gouvernemental, avec les pro-
vinces et met sur pied une bureaucratie qui se développe rapide-
ment. Ainsi, naît une monarchie administrative et centralisatrice
qui aspire à la rationalité. Cette évolution finit toutefois par
modifier en profondeur les relations entre le souverain et ses

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peuples : la méfiance et la désaffection de sujets se considérant


comme incompris par un roi injuste croît progressivement.
Cette double quête – respect de la diversité et des privilèges,
d’une part, et aspiration à l’unité par souci d’efficacité poli-
tique, d’autre part – traverse tout le siècle : elle accélère le
processus de construction de l’espace national, mais génère aus-
si des conflits. Car, si le pays accepte certaines évolutions dans
le sens de la centralisation, ou, même, les provoque parfois, un
grand nombre de corps, de groupes, de personnes restent attachés
aux « libertés » provinciales ou corporatives, perçues comme
autant de garanties contre les exigences arbitraires de l’État. La
contestation sans précédent de la monarchie centralisatrice et
toujours absolue entraîne au XVIIIe siècle l’affaiblissement de
l’autorité royale.
Consubstantielle à celle-ci, l’image du monarque se dété-
riore également : elle se laïcise, ce qui entraîne l’effritement des
mythes qui y sont associés. Cette désacralisation se double d’un
recul du respect envers la personne du roi : l’attentat de
Damiens en 1756 et la déferlante d’une littérature licencieuse,
qui s’enfle depuis 1715, en sont la preuve. Cette dernière s’attaque
avec délice, par l’image et le texte, en vers comme en prose,
aux scandales de la cour et aux maîtresses de Louis XV, puis
aux perversités supposées de la « reine scélérate », à la fai-
blesse, enfin, de Louis XVI, le souverain mené par sa femme,
trompé et impuissant, incapable de pérenniser la « race » royale
(Beaurepaire) et, par là même, de dominer son royaume. Corps
royal haï ou ridiculisé (Baeque), impuissance sexuelle ou sexua-
lité « déviante », renversement des rôles et des rapports de force
sexués sont des versants complémentaires de l’impuissance du
régime, de la dégénérescence de la monarchie : déréglée, désa-
cralisée, celle-ci finit par être délégitimée.
Au niveau de la politique concrète, c’est surtout l’opposition
parlementaire, la seule à avoir un statut quasi légal, qui con-
tribue le plus à l’érosion de l’autorité royale. Par une guerre
d’usure menée contre le « despotisme ministériel », elle remet
en cause, presque impunément, toute action organisatrice du
pouvoir, toute tentative de réforme structurelle.
Elle joue enfin un rôle majeur dans l’unification de la protes-
tation de la notabilité traditionnelle et d’une opinion hétérogène,

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partie prenante des problèmes de l’État et du gouvernement.


C’est qu’au cours de cette période, la contestation parlemen-
taire, nourrie par les idées des Lumières, a évolué dans son
dispositif idéologique : aux revendications constamment rappe-
lées, elle mêle des exigences nouvelles qui portent sur l’exer-
cice du pouvoir législatif, sur les « libertés », les « droits de la
nation » et le contrôle de l’impôt. Or, si la polysémie réconcilia-
trice de certains termes sur laquelle les parlementaires jouent
pour effacer leurs motivations profondes réussit un temps à
réaliser l’union espérée contre l’absolutisme, celle-ci s’avère
extrêmement fragile dès lors que l’équivoque est levée. À la fin
de 1788, quand la « société inégalitaire » se révèle soudain à la
« société égalitaire », apparaît au grand jour leur « insoluble
opposition » (Roche) : certes, l’aristocratie intellectuelle et libé-
rale a combattu pour la liberté, qui est en substance « sa » liber-
té ; elle ne peut toutefois aucunement admettre l’égalité. Dès
lors, trahie, la coalition paradoxale formée d’élites hétéroclites
vole en éclats.
Dans l’ultime confrontation, les noblesses « parasitaires »
seront écartées de la scène politique par les nouvelles classes
ascendantes qui, investies du rôle de porte-parole du Tiers,
entament un conflit ouvert contre les ordres privilégiés dans les
pays d’état d’abord, dans le cadre des états provinciaux rétablis
entre 1787 et 1788 ensuite, au sein des états généraux à partir de
mai 1789 enfin. Les événements ayant tranché, une révolution
fondamentale est rendue inévitable. « L’histoire prend le galop »
(Le Roy Ladurie).

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Conclusion
Vers un nouvel ordre

D ans les années 1780, les conditions d’une crise


générale se trouvent réunies et conduisent à la dé-
construction d’un régime qui depuis plus de trois
siècles avait fait preuve d’une aptitude remarquable à l’ajustement.
Si ce système séculaire finit par s’effondrer, c’est d’abord
par suite de la résistance des institutions et des structures en
place aux modifications des rapports de force qu’apportent une
croissance généralisée et les formes nouvelles de l’économie.
Son intensité donne à ce heurt les traits d’une crise qui est
ressentie dans les consciences comme dans les réalités de la vie
matérielle d’un grand nombre. Une autre société se met en
place : celle de l’échange et de l’essor du commerce, celle de
l’entreprise et de l’accélération de l’urbanisation.
En liaison avec ce phénomène se développent, au plan so-
cial, des déséquilibres et des tensions, des frictions et des cas-
sures : renforcement des écarts sociaux, antagonismes entre
ordres et classes. Leur radicalisation finit par briser dans les
dernières décennies de l’Ancien Régime des compromis qui ont
d’ailleurs été toujours fragiles. Il en résulte des troubles antisei-
gneuriaux et des révoltes liées aux crises frumentaires et à la
dégradation des conditions de vie ; l’exaspération et l’animosité
des bourgeoisies ascendantes exclues du partage du pouvoir ;
les crispations et redéfinitions d’une noblesse qui se sent mena-
cée dans son rang non seulement par des roturiers ambitieux,

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mais aussi par un État centralisateur engagé dans une voie


réformiste.
C’est que la nécessité de rationaliser le mécanisme étatique,
afin de le rendre plus efficace, initie – même si cela n’est pas
toujours conscient ni volontaire – un début d’égalité des con-
ditions entre les sujets du roi : la création tout au long du siècle
d’impôts universels et proportionnels aux revenus en est un
exemple. Par ces choix, pourtant, l’absolutisme heurte les intérêts
de ces mêmes corps qui en constituent les bases politiques et les
racines sociales et finit ainsi par éroder sa légitimité. Au dernier
quart du siècle, les élites nobiliaires, ambitionnant de prendre en
main la représentation nationale jusqu’alors quasi absente, aban-
donnent ce pouvoir d’autant plus déconsidéré qu’il paraît arbi-
traire et tyrannisant.
Le pouvoir royal s’effrite également pour n’avoir pas su
assainir ses finances par des réformes structurales ; pour s’être
engagée dans des voies dangereuses ou peu profitables en ma-
tière de politique étrangère ; pour s’être montré incapable d’arbi-
trer les antagonismes sociaux, qui se sont aggravés avec l’aug-
mentation de la richesse et de l’inégalité dans sa répartition ;
pour avoir, enfin, échoué à résoudre la contradiction fondamen-
tale qui résulte de sa symbiose à la fois avec le féodalisme et le
mouvement des Lumières porteur d’évolutions.
Ce courant intellectuel représente un immense effort de ré-
flexion collective mobilisée contre les forces du passé. Réfor-
miste, il touche à tous les domaines, mais montre une prédilec-
tion pour l’ordre social jugé anachronique, la religion, où le
combat porte contre l’intolérance, et la cité, pour laquelle est
recherché un modèle de gouvernement respectant les « droits
naturels » et les libertés nouvellement définies. Il en résulte une
nouvelle vision du monde, qui se diffuse dans les élites prio-
ritairement, mais également dans des couches plus larges grâce
à l’essor de l’imprimé et au développement de réseaux de socia-
bilités nouvelles. Ces divers canaux permettent à la fois
l’échange intellectuel, le développement de stratégies de recon-
naissance et la diffusion du savoir.
L’accélération de la propagation de l’information coïncide
avec le changement du rapport à l’écrit : la familiarité avec le
texte et un mode de lecture qui favorise une attitude critique

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Conclusion.
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sont deux des nouveautés essentielles de la période. Condition


préalable à ces mutations, les progrès généralisés de l’instruc-
tion, notamment dans les villes.
Le nouveau contexte culturel modifie progressivement les
sensibilités et les modes de vie, les attitudes et les compor-
tements : d’où un certain détachement de la tradition et
l’amorce d’une laïcisation de la société ; d’où également le
développement d’une conscience politique aiguisée au contact
avec la philosophie et, par là, la revendication d’une relation au
pouvoir qui privilégie le « partenariat » dans la fixation et le
respect des règles.
Le changement des mentalités est aussi favorisé par les révo-
lutions qui éclatent à partir des années 1770. Élargissant l’es-
pace (Amérique, Provinces-Unies, Pays-Bas), celles-ci accélèrent
les circulations philosophiques et politiques. Les nouveaux ca-
naux gallo-américains, philanthropiques et sociétaux, mis en place
dans l’effervescence des années 1780, consacrent auprès de
l’opinion éclairée l’exemple d’une république faisant explicite-
ment référence à Montesquieu et alimentent l’esprit révolution-
naire, qui prend ainsi de l’ampleur au sein d’une monarchie
désargentée et en processus de délégitimation. Une génération
politique nouvelle s’en dégage. À l’heure de l’assemblée des
notables, la génération de 89 choque par ses écrits qui véhiculent
des idées d’un rousseauisme radical. Les fractures s’approfon-
dissent. Dès lors, les espoirs de recomposition semblent avoir
définitivement avorté dans cette France en ébullition.
Procédant d’une crise plurielle – institutionnelle, sociale et
conjoncturelle –, susceptible de générer des coalitions impré-
vues et de faire fusionner les agissements des élites et les
fureurs populaires, le processus révolutionnaire, une fois engagé,
devrait ouvrir sur des temps nouveaux.

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Quelques repères chronologiques

POLITIQUE POLITIQUE CULTURE


INTÉRIEURE EXTÉRIEURE
1715  mort de Louis XIV
 avènement de
Louis XV
 régence de
Philippe d’Orléans
 polysynodie
 restitution du droit
de remontrance
aux parlementaires

1716  début du système  convention


de Law franco-anglaise
de Hanovre

1717  Triple-  Watteau,


Alliance L’embarque-
ment à Cythère
1718  opposition du  Quadruple-
Parlement de Paris Alliance
aux mesures
financières de Law
 fin de la
polysynodie

1719  guerre franco-


espagnole

235
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POLITIQUE POLITIQUE CULTURE


INTÉRIEURE EXTÉRIEURE
1720  faillite du système
de Law
 déclaration royale
ordonnant le
Parlement de Paris
d’accepter la bulle
Unigenitus comme
loi du royaume
1722  sacre de Louis XV
1723  fin de la Régence ;
mort du cardinal
Dubois et de
Philippe d’Orléans
 ministériat du duc
de Bourbon
1725  mariage de  Marivaux, L’île
Louis XV et de des esclaves
Marie Leszczynska
1726  ministériat Fleury  ouverture du
 stabilisation salon de Mme
monétaire de Tencin
(1726-1749)
1730  la bulle
Unigenitus, loi de
l’État et crise
parlementaire
1733  guerre de
Succession de
Pologne
1735  Rameau, Les
Indes galantes
1738  corvée royale  traité de  Voltaire,
Vienne Éléments de la
philosophie de
Newton
 Maupertuis, La
figure de la
terre
1739  équilibre du budget  traité de
Belgrade

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Quelques
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POLITIQUE POLITIQUE CULTURE


INTÉRIEURE EXTÉRIEURE
1740  crise de la  Chardin, Le
succession Bénédicité
d’Autriche
1743  mort de Fleury
1745  Mme de
Pompadour,
maîtresse en titre
du roi
1748  traité d’Aix-  Montesquieu,
la-Chapelle De l’esprit des
lois
1749  l’impôt du  publication du
vingtième premier tome
de l’Histoire
naturelle de
Buffon (1749-
1789)
 ouverture du
salon de Mme
Geoffrin (1749-
1777)
1750  Malesherbes,
directeur de la
Librairie
 Rousseau,
Discours sur les
sciences et les
arts
1751  règlement de  parution du pre-
l’affaire de mier volume de
l’Hôpital général l’Encyclopédie
de Paris
 le clergé dispensé
du vingtième
1752  affaire des billets  « Querelle des
de confession Bouffons »
1753  « Grandes
remontrances » et
exil du Parlement
de Paris

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POLITIQUE POLITIQUE CULTURE


INTÉRIEURE EXTÉRIEURE
1754  rappel du  Rousseau,
Parlement et Discours sur
interdiction de l’originalité de
parler de la bulle l’inégalité
 début de la
publication de
L’année
littéraire de
Fréron
 Greuze, Le père
de famille expli-
quant la bible à
ses enfants
1756  règlement de  début de la  d’Holbach, Le
discipline et guerre de Sept christianisme
suppression de ans dévoilé
plusieurs chambres  Émilie du
du Parlement de Châtelet,
Paris traduction des
Principia
Mathematica de
Newton
1757  attentat de  déclaration
Damiens punissant de
mort ceux qui
font ou
impriment des
écrits contre la
religion et le roi
1758  début du ministère  Quesnay,
Choiseul Tableau
économique
 Helvétius, De
l’Esprit
1759  Subvention  révocation du
générale : impôt privilège royal de
conçu par le l’Encyclopédie
contrôleur général  Boucher, Mme
Silhouette de Pompadour

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Quelques
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POLITIQUE POLITIQUE CULTURE


INTÉRIEURE EXTÉRIEURE
1760  chute de
Montréal
1761  l’affaire La Valette  chute de  Rousseau,
 arrêt du Parlement Pondichéry Julie ou la
de Paris ordonnant Nouvelle
la fermeture des Héloïse
collèges des
jésuites dans son
ressort
1762  capitulation de  Rousseau, Du
la Martinique contrat social
Rousseau,
Émile ou De
l’éducation
1763  déclaration royale  traité de Paris  Voltaire,
sur la liberté du Traité sur la
commerce des tolérance
grains à l’intérieur
du royaume
1764  mort de Mme de  salon de
Pompadour Suzanne
 début de l’affaire Necker (1764-
de Bretagne 1794)
 édit sur la liberté
d’exportation des
grains
 édit supprimant la
Compagnie de
Jésus en France
1766  séance de la  annexion de la
Flagellation Lorraine à la
France
1767  édit bannissant les
jésuites du
royaume
1768  mort de la reine  achat de la
Marie Leszczynska Corse

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POLITIQUE POLITIQUE CULTURE


INTÉRIEURE EXTÉRIEURE
1770  mariage du dauphin  Raynal,
Louis et de Histoire des
l’archiduchesse deux Indes
Marie-Antoinette
d’Autriche
 disgrâce de
Choiseul
 édit de discipline
1771  réforme judiciaire
de Maupeou
1774  mort de Louis XV
et avènement de
Louis XVI
 suppression de la
réforme Maupeou
 Turgot, contrôleur
général des finances
 édit rétablissant la
libre circulation des
grains
1775  guerre des farines
1776  édits supprimant la  Rousseau,
corvée royale et les Les rêveries
corporations du promeneur
 renvoi de Turgot solitaire
(1776-1778)
1777  Necker directeur
général des
finances
1778  création d’une  traité de  mort de
assemblée commerce et Voltaire et de
provinciale en d’alliance Rousseau
Berry franco-
américaine
1779  suppression du
servage sur le
domaine du roi
1780  abolition de la
question
préparatoire

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Quelques
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POLITIQUE POLITIQUE CULTURE


INTÉRIEURE EXTÉRIEURE
1781  Necker, Compte  Condorcet,
rendu au roy Réflexions sur
 démission de l’esclavage
Necker
1782  Rousseau,
Confessions

1783  Calonne, contrôleur  traité franco-  Olympe de


général des anglais de Gouges,
finances Versailles Zamore et
Mirza ou
l’Heureux
Naufrage
1784  première
représentation
public du
Mariage de
Figaro de
Beaumarchais
 mort de
Diderot
 Rivarol,
Discours sur
l’universalité
de la langue
française
1785  David, Le
Serment des
Horaces
1786  Calonne, Plan  traité de
d’amélioration des commerce avec
finances l’Angleterre
1787  édit de tolérance
 renvoi de Calonne
 Loménie de
Brienne, président
de l’Assemblée des
notables, puis
principal ministre
d’État

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POLITIQUE POLITIQUE CULTURE


INTÉRIEURE EXTÉRIEURE
1788  déclaration des
« lois
fondamentales du
royaume »
 réforme judiciaire
de Lamoignon
 « Journée des
Tuiles » à Grenoble
 réunion des états
du Dauphiné à
Vizille
 convocation des
états généraux

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Glossaire

Absolutisme : terme forgé sous la Révolution pour désigner,


de manière péjorative, le pouvoir royal. Aussi bien au
niveau théorique qu’effectif, il s’agit d’une construc-
tion progressive mise sur pied depuis le XVIe siècle.
Affaire de Bretagne : a) mouvement autonomiste (1718-
1719) revêtant des allures de révolte nobiliaire contre
le centralisme parisien ;
b) conflit qui oppose à partir de 1765 le procureur du
Parlement de Rennes, La Chalotais, et le représentant
de Louis XV dans la province, le duc d’Aiguillon.
Affaire du collier : affaire d’escroquerie qui débouche sur
un scandale retentissant. Elle éclabousse la réputation
de la reine et contribue au discrédit de la monarchie.
Aides : impôt permanent et indirect du XIVe siècle prélevé
sur la consommation et la circulation des denrées.
Almanach : calendriers qui contiennent des conseils aux
agriculteurs et des prévisions de l’astrométéorologie
(temps, horoscopes).
Assolement : cycle biennal ou triennal de cultures succes-
sives avec ou sans jachère concernant un ensemble de
terres (sole).
Baillage - Sénéchaussée : circonscriptions royales judiciaires.
Justice royale de première instance et appel aux jus-
tices seigneuriales.
Banalités : droit seigneurial qui impose aux sujets d’une
seigneurie l’usage du four, du moulin, du pressoir…
moyennant une redevance.

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Billets de confession : signés par un confesseur constitu-


tionnaire, ils certifient la soumission à Unigenitus. Ils
sont exigés par les prêtres pour administrer aux mou-
rants suspects de jansénisme les derniers sacrements.
Capitation : impôt direct et en théorie universel, établi entre
1695 et 1698 et rétabli en 1701 ; il sera supprimé à la
Révolution.
Cens : a) droit seigneurial. Redevance annuelle due au sei-
gneur ;
b) seuil fixé à partir de critères fiscaux pour la con-
cession du droit de vote.
Champart : droit seigneurial. Redevance en nature prélevé
sur place.
Colporteur : vendeur ambulant.
Communautés d’habitants : organisation des résidents d’un
village dont l’organe de décision et d’administration
est l’assemblée des chefs de famille.
Communaux : terres collectives d’une communauté villa-
geoise offrant aux habitants des ressources complé-
mentaires.
Compagnonnage : association ouvrière professionnelle dont
la puissance devient considérable au XVIIIe siècle.
Comptoir : établissement commercial européen.
Confréries : communautés pieuses de laïcs mettant en pra-
tique l’entraide fraternelle ou perpétuant une tradition.
Conspiration Cellamare : nouée en octobre 1718, elle vise
à renverser le Régent au profit de Philippe V et du
duc du Maine, bâtard de Louis XIV. Ses principaux
acteurs : le cardinal Alberoni, premier ministre du roi
d’Espagne, l’ambassadeur espagnol en France Cella-
mare et la duchesse du Maine Elle est vite découverte
et Cellamare est expulsé en Espagne.
Corvée : obligation d’offrir du travail gratuit au seigneur ou
au roi.
Cours souveraines : juridictions statuant en dernier ressort.
Deccan : a) le vaste plateau de l’Inde centrale et méridio-
nale ;
b) toute la péninsule indienne.

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Glossaire
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Déclaration royale : acte royal destiné à modifier, com-


pléter ou interpréter une ordonnance déjà publiée.
Dérogeance : elle consiste à faire des actes ou à exercer des
activités qui sont indignes d’une personne appartenant
à l’ordre de la noblesse. Elle a comme effet la perte
de la noblesse ou des privilèges qui sont liés au statut
de noble.
Diligence : voiture hippomobile pour le transport en commun
(16 personnes), conçue pour aller à grande vitesse.
Dîme : redevance en nature représentant 1/10 à 1/13 des
fruits de la terre et des troupeaux. La dîme est assise
sur la récolte brute.
Dixième : impôt créé pendant la guerre de Succession
d’Espagne. Il pèse sur tous les revenus.
Droits collectifs : droits d’usage sur les terrains commu-
naux. Le glanage (autorisation de ramasser après la
moisson de la paille et des grains tombés au sol),
l’usage sur les bois (p. ex. l’affouage : droit de coupe
de bois communaux), la vaine pâture (droit de laisser
paître, après la moisson, le troupeau réunissant tous
les animaux du village sur toutes les terres).
Échevins : officiers municipaux, qui, avec le maire, com-
posent le corps qui administre la ville.
Édit : acte donné par le roi sur un sujet précis.
Élection : circonscription financière placée sous l’autorité
d’officiers royaux, les élus.
Épices : rétribution tarifiée des juges.
Fermier : paysan qui loue (afferme) des terres et des bâti-
ments et verse un loyer fixe.
Gabelle : impôt indirect sur le sel et sur d’autres marchan-
dises.
Gallicanisme : dans son versant ecclésiastique, c’est la reven-
dication d’autonomie de l’Église de France à l’égard
du pape ; le gallicanisme politique promeut l’indé-
pendance du pouvoir temporel face à Rome.
Garde des Sceaux : officier chargé de garder les Sceaux du
royaume apposés aux édits et aux lettres royales en
l’absence du chancelier ou lorsque celui-ci est placé
dans l’impossibilité de remplir cet office.

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Généralité : circonscription financière pour la collecte de


l’impôt direct (taille) ; à sa tête est placé à partir du
XVIIe siècle un intendant.
Gouverneur : commissaire issu de la plus haute noblesse ;
placé à la tête d’une circonscription, il est chargé de
faire régner l’autorité du roi.
Grand Chambre (la) : la chambre la plus ancienne et la
plus prestigieuse du parlement, compétente pour les
causes les plus importantes.
Greniers à sel : a) tribunal qui juge les délits sur la circula-
tion, la vente et la consommation du sel ;
b) entrepôts où se fait la vente du sel et la perception
de la gabelle.
Habeas corpus : procédure instaurée en 1679 en Angle-
terre ; elle impose au juge de se prononcer sur le ca-
ractère légal ou non de la détention d’une personne.
Jansénisme : doctrine théologique de la grâce formulée au
XVIIe siècle par Cornelius Jansen, évêque d’Ypres.
Elle est condamnée par la bulle Unigenitus, en 1713.
Au XVIIIe siècle, ce courant rigoriste s’élargit, se
démocratise et s’oppose à la monarchie absolue.
Jésuites : membres de la Compagnie de Jésus, ordre de
clercs réguliers fondé en 1539 dans le cadre de la
Contre-Réforme catholique et approuvé par le Pape
en 1540. D’abord société missionnaire, elle adopte
très vite le ministère de l’enseignement.
Jurande : corps de métiers constitués par le serment mutuel
de ses membres et organisés de manière corporatiste.
Lettre de cachet : document qui transmet un ordre royal
d’incarcération sans jugement, d’exil ou d’interne-
ment de personnes jugées indésirables par le pouvoir.
Lettre de change : document permettant à un négociant de
payer ses traites dans une monnaie différente du lieu
où il fut émis.
Lettres patentes : lettres ouvertes portant une décision royale
et devant être enregistrées par les parlementaires.
Livres philosophiques : ouvrages interdits, à savoir traités
philosophiques, littérature pornographique et licen-
cieuse, libelles et satires.

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Glossaire
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Malthusianisme : théorie prônant la limitation volontaire de


la procréation. Elle est inspirée par les travaux de
l’économiste britannique Thomas Malthus (1766-
1834).
Manufacture : juxtaposition de petits ateliers réunissant
plusieurs centaines de travailleurs. La fabrication se
fait à la main. Les manufactures sont soumises à une
réglementation très stricte.
Métayer : locataire d’une terre, l’exploitant à mi-fruits.
Motet : composition musicale écrite à partir d’un texte reli-
gieux ou profane.
Notabilité : notion apparue vers 1750 et liée à la propriété
foncière ; elle est indissociable de celle de hiérarchie
sociale.
Opéra-bouffe : genre d’opéra né en Italie qui traite d’un
sujet comique ou léger.
Ordonnance : texte de loi qui statue sur un seul sujet pour
l’ensemble du royaume.
Pairs : les membres les plus distingués de la haute noblesse
choisis par le roi. Il y a des pairs ecclésiastiques et
laïcs.
Parti dévot (le) : configuration politico-religieuse qui est
l’adversaire de la « philosophie », du jansénisme et
des parlementaires.
Présidiaux : tribunaux de seconde instance.
Privilèges : franchises, immunités, droits concédés par le
roi à des personnes, à des groupes ou à des entités.
Querelle des Anciens et des Modernes : querelle littéraire
opposant les partisans des auteurs antiques aux
partisans des auteurs modernes. Elle fait rage à la fin
du XVIIe et au début du XVIIIe siècle.
Rente : redevance perçue tous les ans sur un bien.
République des Lettres : a) espace public autonome de la
connaissance, dont l’unité est assurée par les réseaux
des académies et des sociétés savantes et espace cos-
mopolite de socialisation culturelle, qui transcende
les clivages politiques, confessionnels et corporatifs.
Richerisme : courant ecclésiologique tirant son nom d’un
théologien gallican, syndic à la Sorbonne, Edmond

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Richer (1559-1631). Dans un traité publié en 1611,


celui-ci dénonce l’absolutisme papal, le pouvoir des
jésuites et rehausse le rôle des évêques et des curés
réunis en concile dans le gouvernement de l’Église.
Roturier : personne non noble.
Saint-Cyr : la Maison royale de Saint-Louis, pensionnat des-
tiné aux jeunes filles de la noblesse pauvre (1686-
1793), fut créée à Saint-Cyr par Louis XIV sur la de-
mande de sa seconde épouse, Madame de Maintenon.
Servage : désigne à partir du Moyen Âge la condition de
paysan.e.s (serfs) qui, privé.e.s de liberté personnelle
complète et du droit de propriété, sont attaché.e.s à une
terre assujettie à certaines obligations et redevances.
Taille : impôt direct et permanent payé par les roturiers.
Tiers état : l’ensemble des roturiers. Il n’a pas d’existence
politique en dehors des états provinciaux ou généraux.
Traites : droits de douanes affermés, perçus à l’entrée et à
la sortie du royaume ou au passage d’une province à
l’autre.
Triage : droit du seigneur de prendre un tiers des biens com-
munaux cédés anciennement et gratuitement.
Ultramontanisme : attitude qui, étant favorable à la primau-
té spirituelle et juridictionnelle du pape sur le pouvoir
temporel du roi, s’oppose au gallicanisme.
Vingtième : impôt qui remplace le dixième en 1749. Il de-
vait être prélevé sur tous les revenus à partir de
déclarations vérifiés. Il est doublé en 1756, triplé en
1760. Prorogé en 1787, il est perçu jusqu’en 1790.

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Index des noms de personnes

A Beaumer (Mme de), 85


Beaumont (Christophe
Aiguillon (Emmanuel de), 196
Armand, duc d’), 202- Beaumont (Jeanne-Marie
203, 243 Leprince de), 100
Alary (Pierre-Joseph), 130 Beccaria (Cesare mar-
Alberoni (Jules/Giulio), quis de Gualdrasco),
150, 244 73
Alembert (Jean le Rond, Bertin (Henri), 127, 200-
dit d’), 65, 69, 74, 201
85, 91-92, 132 Bossuet (Jacques-Bénigne),
Anne-Marie Victoire 165
d’Espagne, 151 Bouchardon (Edme),
Argenson (Marc-Pierre, 107,109
comte d’), 199 Boucher (François), 105,
Argenson (René-Louis, 238
marquis d’), 130, 172 Boulainvilliers (Henri
Aulnoy (Marie-Catherine de), 81, 182
d’), 103 Boullée (Étienne-Louis),
107
B Bourbon (Louis IV
Henri de Bourbon-
Bacon (Francis), 92 Condé, duc de), 151-
Bayle (Pierre), 64, 72, 143 152, 193,236
Beaumarchais (Pierre Buffon (Georges-Louis
Augustin Caron de), Leclerc de), 69, 237
100, 241

249
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C Coste (Pierre), 142


Coulomb (Charles-Augustin),
Calas (Marc-Antoine), 72 69
Calonne (Charles-Alexandre Coustou (Nicolas), 107
de), 210-213, 216, 241 Coyer (Gabriel-François),
Caraccioli (Louis-Antoine), 60, 75
143 Crébillon (Pierre-Prosper Jolyot
Catherine II, impératrice de de, dit Crébillon père),
Russie, 82 99
Cellamare (Antonio del),
151, 191, 244 D
Chambers (Ephraïm), 92
Chardin (Jean-Siméon), 106, Dalayac (Nicolas), 111
237 Damiens (Robert-François),
Charles Quint, 150 198, 220, 238
Charles VI, empereur des David (Jacques-Louis), 108,
Romains, 155 241
Charles VII, empereur des Deffand (Marie de Vichy-
Romains, 156 Chamrond, marquise
Châtelet (Émilie Le Tonnelier du), 131-132
de Breteuil, marquise Descartes (René), 64
du), 68-69, 126, 142, 238 Diderot (Denis), 65-66, 72,
Chaudon (Louis-Mayeul, Dom), 75, 82-83, 90-93, 99,
96 101,108, 133, 241
Choderlos de Laclos (Pierre), Dubois (Guillaume, abbé),
101 150-151, 191 236
Choiseul (Étienne-François, Dumas (Pierre-Benoît), 35-36
duc de), 158,160, 176, Dupleix (Joseph), 36, 156
199-200, 202, 238, 240 Dupont de Nemours (Pierre-
Clairaut (Alexis Claude), 69 Samuel), 78, 207
Clugny (Jean-Étienne Bernard
Ogier de, baron de Nuit), E-F
208
Colbert (Jean-Baptiste), 35, Élisabeth Farnèse, reine
40, 73, 80 d’Espagne, 150
Condillac (Étienne Bonnot Épinay (Louise d’), 85, 101
de), 75 Fénelon (François de Sallignac
Condorcet (Jean de Caritat, de La Mothe-Fénelon,
marquis de), 74, 85, 127, dit), 81, 86, 149, 186
241
Contant d’Ivry (Pierre), 107

250
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Fleury (André Hercule de), Grimm (Friedrich Melchior,


130, 152-153, 185, 192- baron von), 133, 143
195, 236-237 Guyton de Morveau (Louis-
Fontenelle (Bernard le Bernard), 75
Bovier de), 64, 125
Forbonnais (François Véron H-J-K
Duverger de), 77
Fragonard (Jean-Honoré), Habermas (Jürgen), 140
105, 107 Hazard (Paul), 64
François Ier, empereur des Helvétius (Claude Adrien),
Romains, 156 75, 85, 90, 95, 131, 238
Frédéric II, roi de Prusse, 82, Hénault (Charles-Jean-
156-158 François, dit Président),
Frédéric-Auguste de Saxe et 130
Auguste II, 152 Herbert (Claude-Jacques), 77
Fréron (Élie), 96, 138, 238 Hesseln (Mathias Robert
de), 172
G Holbach (Paul-Henri Thiry,
baron d’), 90, 92-93, 131,
Gabriel (Ange-Jacques), 107 238
Genlis (Stéphanie Félicité du Houdon (Jean-Antoine), 109
Crest de Saint-Aubin, Hume (David), 112
comtesse de), 131 Jansen (Cornelius), 246
Geoffrin (Marie-Thérèse Rodet), Jaubert (Pierre), 61
131, 133, 143, 237 Joly de Fleury (Jean-François),
Georges Ier, roi de Grande 210
Bretagne, 147 Klinger (Friedrich Maximilian),
Gluck (Cristoph Willibald), 144
111
Gouges (Marie Gouze, dite L
Olympe de), 73, 100, 241
Gournay (Jean-Claude Vincent La Barre (François Jean Le-
de), 77-78, 163 febvre de, chevalier), 72
Graffigny (Françoise de), 100 Laborde (Jean-Joseph de), 33
Grégoire (Henri Jean-Baptiste, La Chalotais (René de Ca-
abbé), 126 radeuc de), 75, 201-202,
Grétry (André-Ernest-Modeste), 243
111 La Fayette (Marie-Joseph
Greuze (Jean-Baptiste), 108, Motier, marquis de), 161
238 Lagrange (Joseph-Louis,
comte de), 69

251
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Lamarck (Jean-Baptiste de), Loménie de Brienne


70 (Étienne-Charles de),
Lambert (Anne-Thérèse de 212-214, 219, 241
Marguenat de Courcelles, Louis (Louis-Nicolas, dit
marquise de), 131 Victor Louis), 107
La Mettrie (Julien Offray Louis, prince des Asturies
de), 90 devenu Louis Ier, roi
Lamoignon de Bâville d’Espagne, 151
(Chrétien François de), Louis XIV, roi de France et
73, 215, 242 de Navarre, 16, 36, 63,
Laplace (Pierre-Simon de), 69 65, 81, 104, 110, 142
La Tour (Maurice-Quentin 150, 157, 176, 186, 191,
de), 109 235, 244, 248
La Valette (Antoine, père), Louis XV, roi de France et
199, 239 de Navarre, 17, 27, 32,
L’Averdy (Clément Charles 78, 94, 104-105, 107,
François de), 200-201 130, 146, 151-152, 157-
Lavoisier (Antoine Laurent 158, 160, 167, 172, 176,
de), 69 181, 183-185, 187, 191-
Law (John), 32, 188-191, 192, 195, 197-200, 202,
194, 235-236 204-205, 220, 235-236,
Le Breton (André), 91 240, 243
Ledoux (Claude-Nicolas), 107 Louis XVI, roi de France et
Lefranc de Pompignan (Jean- de Navarre, 16, 29, 31,
Jacques, marquis de), 99 65, 75, 82, 107, 109,
Lefrançois de Lalande (Marie- 131, 146, 160-161, 166,
Jeanne dite Amélie), 69 172, 175-176, 181, 184,
Legendre (Andrien-Marie), 69 192, 204-205, 208-210,
Leibniz (Gottfried Wilhelm), 214, 220, 240
64 Lully (Jean-Baptiste), 110
Le Laboureur (Jean), 182
Le Mercier de la Rivière de M
Saint-Médard (Pierre-
Paul), 78 Machault d’Arnouville (Jean
Le Paige (Louis Adrien), 183 Baptiste de), 195, 197, 199
Lepaute (Nicole-Reine), 69 Maine (Anne-Louise Bénédicte
Lesage (Alain-René), 100 de Bourbon, duchesse
Lespinasse (Jeanne Julie du), 131, 244
Éléonore de), 131 Maine (Louis de Bourbon,
Locke (John), 63, 72, 83-84, duc du), 244
87-88, 90, 142

252
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Maintenon (Françoise d’Au- de), 65, 72-73, 81, 84,


bigné, marquise de), 248 92, 112, 183, 225, 237
Malesherbes (Chrétien- Moreau (Jacob-Nicolas), 96
Guillaume de Lamoi- Morellet (André, abbé), 77
gnon de), 94, 136, 140, Murat (Henriette-Julie de
206, 237 Castelnau, comtesse de),
Malthus (Thomas), 247 103
Mandeville (Bernard de), 112
Marat (Jean-Paul), 126 N-O
Marie-Antoinette, reine de
France, 109, 111, 211, Necker (Jacques), 72, 80,
240 208-210, 214, 219, 240-
Marie Leszczynska, reine de 241
France, 151, 236, 239 Necker (Suzanne), 131
Marie-Thérèse, impératrice, Newton (Isaac), 63, 68-69,
reine de Bohême et de 88, 236, 238
Hongrie, 155-156 Noailles (Adrien Maurice,
Marivaux (Pierre Carlet de duc de), 188
Chamblain de), 73, 100, Orléans (Louis-Philippe
236 d’Orléans, duc d’, dit
Marmontel (Jean-François), Philippe Égalité), 130
138 Orléans (Philippe, duc d’),
Maupeou (René Nicolas de), 147, 186, 188, 190-191,
192, 202-205, 215, 240 235-236
Maupertuis (Pierre Louis Ormesson (Henri François
Moreau de), 69, 90, 236 de Paule Lefèvre d’),
Maurepas (Jean Frédéric 210
Phélypeaux, comte de),
205 P-Q
Melon (Jean-François), 77
Meslier (Jean), 90 Pajou (Augustin), 109
Mirabeau (Honoré Gabriel Palissot de Montenoy (Charles),
Riqueti, comte de), 74 96
Mirabeau (Victor Riqueti, Panchaud (Isaac), 33
marquis de), 79, 172, Pâris (François de, diacre),
183 194
Monge (Gaspard), 69 Perrault (Charles), 103
Monsigny (Pierre-Alexandre), Perronneau (Jean-Baptiste),
111 109
Montesquieu (Charles-Louis Philippe V, roi d’Espagne,
de Secondat de la Brède 150-151, 244

253
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Piccini (Niccolo), 111 Saint-Germain (Claude Louis


Pompadour (Jeanne-Antoi- Robert, comte de), 176,
nette Poisson, marquise 205
de), 94, 105, 195-196, Saint-Lambert (Jean-François,
198-200, 237-239 marquis de), 99
Poullain de la Barre (François), Saint-Pierre (Charles-Irénée
85 Castel de, abbé), 86,
Prévost (Antoine-François, 130, 149, 151, 186
abbé), 100, 138 Saint-Pierre (Jacques-Henri
Quesnay (François), 78, 200, Bernardin de), 100
238 Saint-Simon (Louis de
Rouvroy, duc de), 81, 186
R Ségur (Philippe Henri, marquis
de), 177
Rameau (Jean-Philippe), 110, Sieyès (Emmanuel-Joseph, abbé),
236 61, 218
Raynal (Guillaume-Thomas, Silhouette (Étienne de), 200,
abbé), 73, 240 206, 238
Rétif de la Bretonne (Nicolas- Sirven (Pierre), 72
Edme), 101 Smith (Adam), 80
Riccoboni (Jeanne), 100 Soufflot (Jacques-Germain),
Richer (Edmond), 248 107
Rivarol (Antoine de), 143, Spinoza (Baruch), 64
241 Stanhope (James, comte de),
Robespierre (Maximilien de), 150
126 Stanislas II Auguste, roi de
Roland (Manon, née Marie- Pologne, connu sous le
Jeanne Philipon), 126 nom Stanislas Poniatowski,
Rolland d’Erceville (Barthé- 132
lemy-Gabriel), 75 Stanislas Leszczynski, roi de
Roucher (Jean-Antoine), 99 Pologne, duc de Lorraine
Rousseau (Jean-Jacques), 65, et du Bar, 151-152, 193
67, 75, 83-89, 92, 95, 98,
101, 108, 110-112, 126, T
237-241
Tencin (Claudine-Alexandrine-
S Sophie Guérin de), 100,
131, 236
Sade (Donatien Alphonse Terray (Joseph Marie), 201-
François, marquis de), 203
101 Trudaine (Daniel-Charles), 28

254
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Turgot (Anne Robert Jacques, Vigée-Le Brun (Élisabeth), 109


baron de l’Aulne), 75, Voltaire (François Marie Arouet,
77, 80, 82, 206-209, 211, dit), 65, 72-73, 82, 88-
240 89, 92-93, 99, 126, 142
160, 195, 236, 239-240
V-W Walpole (Robert, 1e comte
d’Oxford), 149
Vergennes (Charles Gravier, Watteau (Jean-Antoine), 104,
comte de), 160-161, 205 235
Vien (Joseph-Marie), 106

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Table des matières

Avant-propos 7

PREMIÈRE PARTIE
L’essor de l’économie française au XVIIIe siècle :
inerties et développements 13

CHAPITRE PREMIER
Les facteurs de croissance 15
I. Le stimulus monétaire 15
II. Un climat plus doux 15
III. Les levains politiques 15
IV. L’accroissement de la population française 16
A. L’amélioration des conditions de vie.
Les progrès de l’hygiène et de la médecine 17
B. Une natalité importante 18
V. L’accélération de l’urbanisation 19
VI. Le désenclavement intellectuel 20
VII. La mobilité idéologique 21

CHAPITRE II
Entre stabilité et « révolution agricole » 23
I. Le poids des structures et des traditions rurales 23
II. Évolutions - progrès – croissances 24

CHAPITRE III
L’essor commercial de la France au XVIIIe siècle 27
I. La modernisation des voies du commerce 27
A. Des voies de communication
complémentaires : canaux, rivières
et routes 27
B. Les ports maritimes 29
C. La révolution des moyens de transports 30

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II. Les entraves à la croissance commerciale 31


A. Le cloisonnement du marché intérieur 31
B. Les politiques et les pratiques
protectionnistes 31
C. Les faiblesses des structures bancaires 32
III. La dilatation des espaces commerciaux : aires et
produits 33
A. Le commerce intérieur 33
B. Le commerce extérieur 34

CHAPITRE IV
L’industrie française au XVIIIe siècle : croissances et
contraintes 39
I. Les freins à l’expansion industrielle 39
II. Les facteurs de développement industriel 41
III. Les progrès industriels 42

DEUXIÈME PARTIE
Les mutations de la société française au XVIIIe siècle :
renforcement des écarts sociaux et contestation
de la société des ordres 47

CHAPITRE V
Les contrastes sociaux dans la France du XVIIIe siècle 49
I. Seigneurs et paysanneries : hiérarchies et
mutations 49
II. Le monde des villes : hiérarchies urbaines et
polarisations sociales 53

CHAPITRE VI
Ordres vs classes / privilège vs mérite 57
I. Noblesses : ouvertures, fermetures 58
II. L’ordre privilégié contesté 61

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TROISIÈME PARTIE
Crises et mutations culturelles :
les Lumières françaises 63

CHAPITRE VII
Le mouvement des idées : le triomphe de la nouvelle
philosophie 65
I. Convergences 67
A. L’esprit des Lumières 67
B. L’essor des sciences 68
C. Combats 70
1. Le procès du christianisme et de
l’Église catholique 70
2. La critique virulente du despotisme
monarchique 73
3. La condamnation du système d’instruc-
tion organisé par l’Église catholique 74
II. Divergences 76
A. Systèmes économiques 76
1. La pensée mercantiliste 76
2. Les économistes libéraux 77
3. Les Physiocrates 78
B. La cité idéale à l’âge des Lumières 80
1. L’idéologie aristocratique 81
2. L’utopie du despotisme éclairé 82
3. Les théories du contrat social 83
4. La formation de l’homme nouveau 84
C. Le nouvel esprit religieux 88
1. Le déisme 88
2. Le matérialisme 90
3. L’illuminisme 91
III. Une synthèse des Lumières : L’Encyclopédie 92
IV. La réaction de l’autorité 94

259
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CHAPITRE VIII
Cultures, goûts, nouvelles sensibilités 97
I. La naissance de la sensibilité et l’affirmation
de l’individu 97
II. Littératures 99
A. Les Belles lettres 99
1. La poésie 99
2. Le théâtre 99
3. Le roman 100
B. La littérature populaire 102
III. Les arts 104
A. Peinture, architecture, sculpture : du style
Régence au néo-classicisme 104
B. Musique : mutations et conflits 110
IV. Consommations et art de vivre 112
A. L’habitat et la recherche du confort 112
B. Les cultures vestimentaires 114
C. Les régimes alimentaires 116

CHAPITRE IX
La diffusion des Lumières 119
I. Les progrès de l’alphabétisation et de la
scolarisation 119
II. Nouvelles sociabilités intellectuelles 124
A. Sociétés savantes et littéraires 124
1. Les Académies 124
2. Les sociétés d’agriculture 127
3. Les sociétés littéraires et artistiques 127
B. Sociétés de pensée politique 128
1. La franc-maçonnerie 128
2. Les clubs 130
C. Espaces informels de sociabilité 131
1. Les salons 131
2. Les cafés 133

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III. Lectorats, livres et presse 134


A. Censure et monopoles 134
B. La multiplication des lectorats 136
C. Les évolutions de la production livresque
et de la presse 137
IV. La naissance de l’opinion publique 140
V. L’Europe française, cosmopolitisme et la diaspora
des Lumières 142

QUATRIÈME PARTIE
Crises européennes et conflits coloniaux
au XVIIIe siècle 147

CHAPITRE X
Un équilibre européen fragile, 1715-1740 149
I. Le renversement des alliances (1715-1726) 150
II. La guerre de Succession de Pologne
(1733-1738) 152
III. La crise en Orient (1735-1739) 153

CHAPITRE XI
Déstabilisations européennes et rivalités coloniales,
1740-1783 155
I. La guerre de Succession d’Autriche
(1740-1748) 155
A. Les opérations militaires.
Les revers de la guerre 156
B. « Bête comme la paix » 157
II. La guerre de Sept ans (1756-1763) 158
A. Une guerre mondiale 158
B. La fin du premier « empire » colonial
français 159
III. La guerre d’Indépendance américaine
(1778-1783) 161
A. La revanche sur les vainqueurs de 1763 :
le traité de Versailles (1783) 161
B. Une victoire ruineuse ? 161

261
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CINQUIÈME PARTIE
État monarchique et mutations de la culture politique
au XVIIIe siècle : organisation, pouvoirs, conflits et
ruptures 163

CHAPITRE XII
L’État monarchique : gouvernement central
et administration 165
I. L’organisation du gouvernement central et de la
haute administration 166
A. Les chefs des grandes administrations
du royaume 166
B. Le Conseil du Roi 166
C. Vers un ordre bureaucratique 167
II. Les agents du roi : les conflits d’attributions 168
A. Les officiers 169
B. Les commissaires 170
C. Les « pré-fonctionnaires » 170
III. L’organisation de la justice, des finances,
de l’armée et des forces de l’ordre 172
A. La justice 172
B. Les finances 173
C. Ordre et sécurité : armée et forces de police 175
IV. Centralisation vs diversité, particularismes
et privilèges. Les contre-pouvoirs 178
A. Diversité et particularismes 178
B. Les contre-pouvoirs 179

CHAPITRE XIII
La monarchie absolue contestée, 1715-1787 185
I. La Régence : ruptures, innovations et retour à
l’autoritarisme, 1715-1723 185
A. Une rupture politique majeure 186
B. La détente dans le domaine religieux.
La bulle Unigenitus 187

262
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C. Des innovations économiques et


financières : l’expérience de Law 188
D. Le retour à un système autoritaire 190
II. Les crises de l’État monarchique, 1723-1787 192
A. Le début de la crise parlementaire :
les ministériats, 1723-1743 193
B. Une monarchie paralysée : le règne
personnel de Louis XV, 1743-1774 195
1. La rébellion parlementaire contre le
pouvoir central 195
2. Un « coup de majesté » bien tardif 203
C. Le règne de Louis XVI ou l’impossible
réforme de la monarchie 204
1. Une révolution par le haut 205
2. Une vaste politique d’emprunts 208

CHAPITRE XIV
L’Ancien Régime à l’agonie, 1787-1789 213
I. Derniers affrontements : monarchie vs
assemblée des notables et parlements 213
II. Les révoltes de 1788 215
A. Les révoltes populaires 216
B. La révolte nobiliaire 217
III. Le développement du parti patriote 218

Conclusion. Vers un nouvel ordre 223

Documentation bibliographique 227

Quelques repères chronologiques 235

Glossaire 243

Index des noms de personnes 249

263
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ISBN : 978-2-343-12313-4, ISBN EBOOK : 978-2-14-004203-4

Chroniques d’hier et de demain


Publiées dans le journal La Croix (1988-2011)
Clergerie Jean-Louis
Pendant un peu plus de vingt ans, de 1988 à 2011, l’auteur a collaboré au quotidien
La Croix, où il analysait, en toute liberté mais également avec la rigueur de
l’universitaire, l’actualité nationale, européenne et internationale. Voici l’ensemble
de ses chroniques regroupées selon des axes nationaux, européens et internationaux,
qui gardent toute leur pertinence.
(30.00 euros, 298 p.)
ISBN : 978-2-343-12094-2, ISBN EBOOK : 978-2-14-004356-7
Licence accordée à Margarita Panagiotova ritamorova@gmail.com - ip:109.178.243.94

Géographie du souvenir
Ancrages spatiaux des mémoires de la Shoah
Chevalier Dominique - Préface de Denis Peschanski
La mondialisation des mémoires de la Shoah, telles que représentées dans des
musées et des mémoriaux nationaux, constitue une caractéristique majeure des
dimensions contemporaines de ce phénomène. Ce livre présente tout d’abord
ces nombreux lieux du souvenir, leur géographie mais aussi leur insertion dans
leur environnement urbain. C’est donc à la fois à un panorama des musées et
mémoriaux de la Shoah dans le monde que ce livre convie le lecteur, mais aussi
à une analyse sensible de la manière dont ils sont pratiqués et insérés dans la
ville.
(Coll. Géographie et cultures, 22.00 euros, 244 p.)
ISBN : 978-2-343-12443-8, ISBN EBOOK : 978-2-14-004093-1

Dix ans d’histoire maritime (2007-2016)


Lemaître Vincent
Vous découvrirez dans cet ouvrage les temps fort de l’histoire maritime de ces
dix dernières années en parcourant la marine de commerce, la vie économique
des ports, la pêche, la plaisance, la marine de guerre, la protection de
l’environnement, les textes nationaux et internationaux qui ont été adoptés et
leurs conséquences. L’auteur s’attache aussi à évoquer les accidents, les naufrages,
les pollutions les plus marquantes. Au-delà de l’Hexagone, les thèmes de la
piraterie, de la lutte contre les narcotrafics, du traitement de l’immigration sont
notamment abordés.
(14.00 euros, 122 p.)
ISBN : 978-2-343-11730-0, ISBN EBOOK : 978-2-14-004292-8

Archéologie des interfaces


Une approche de saisie et d’explication des systèmes socioculturels
Elouga Martin
L’archéologie des interfaces est une approche des sociétés que propose l’auteur. Il
s’agit de partir des faits observés sur le terrain pour reconstituer les interactions
sociales et les rapports homme-milieu, ainsi que les activités qui en résultent et dont
les traces structurent les sites.
(17.50 euros, 160 p.)
ISBN : 978-2-343-10421-8, ISBN EBOOK : 978-2-14-004130-3

Poséidon
Ébranleur de la terre et maître de la mer
Andrieu Gilbert
En étudiant Poséidon, on s’aperçoit que les légendes ont surtout servi à imposer un
état d’esprit tout en écartant ce qui pouvait contredire l’ordre nouveau que les aèdes
voulaient imposer. Les dieux servent surtout à justifier un art de vivre. Ainsi, cerner
la personnalité de Poséidon ne consiste pas à en faire un portrait saisissant, mais à
comprendre les mortels qui lui ont donné des fonctions particulières.
(21.50 euros, 212 p.)
ISBN : 978-2-343-12088-1, ISBN EBOOK : 978-2-14-003937-9
Licence accordée à Margarita Panagiotova ritamorova@gmail.com - ip:109.178.243.94

Archéologie de la pensée sexiste


Du Moyen Âge au XXIe siècle
Labrecque Georges
Bien des oeuvres révèlent, dans divers domaines de la pensée, le mépris adressé
à la femme et inspiré de manuscrits remontant à l’Antiquité. Du Moyen Âge à
aujourd’hui, des femmes ont voulu dénoncer ces injustices dans des documents
d’autant plus remarquables qu’elles ont été peu nombreuses à prendre la plume.
Quelle sera la relève au XXIe siècle ? Cet ouvrage propose de nombreux manuscrits
et montre que les préjudices subis aujourd’hui par les femmes plongent leurs racines
dans un passé lointain et se manifestent sous diverses formes.
(42.00 euros, 484 p.)
ISBN : 978-2-343-12339-4, ISBN EBOOK : 978-2-14-003975-1

Les campeurs de la République


Lefeuvre-Déotte Martine
le Groupement des campeurs universitaires (GCU) est aujourd’hui la plus
importante association de campeurs en Europe avec 50 000 adhérents qui sont
collectivement propriétaires d’une centaine de terrains. Bénévole, solidaire et
autogestionnaire, ce mouvement, créé en 1937 dans l’élan du Front populaire,
aménage bénévolement de jolis terrains pour y vivre l’été. L’auteure a mené son
investigation au cœur de cette microsociété, ouverte aujourd’hui à tous ceux qui
partagent ses valeurs fondatrices : humaines, laïques, solidaires et conviviales.
(Coll. Esthétiques, série Culture et Politique, 24.50 euros, 240 p.)
ISBN : 978-2-343-12210-6, ISBN EBOOK : 978-2-14-003917-1

Leçons du temps colonial dans les manuels scolaires


Coordonné par Pierre Boutan et Sabeha Benmansour-Benkelfat
La colonisation a régulièrement fait partie des contenus d’enseignement
pendant cette période historique, comme après les indépendances. Les douze
contributions réunies ici portent sur l’enseignement de l’histoire, mais aussi sur
celui des langues : langue des colonisateurs, langue des colonisés… Elles étudient
les variations selon les publics visés, les matières enseignées, les auteurs et les
éditeurs. Les exemples sont tirés en priorité des relations entre France et Algérie,
avec une étude sur la Tunisie et le Maroc.
(Coll. Manuels scolaires et sociétés, 25.50 euros, 240 p.)
ISBN : 978-2-343-11598-6, ISBN EBOOK : 978-2-14-003837-2

La tradition juive et sa survivance à l’épreuve


de la Shoah (Tome 1)
Feinermann Emmanuel
Exilé et dispersé parmi les nations, le peuple juif a été confronté deux millénaires
durant à l’expérience de la survie. À l’aube du XXe siècle, il entrevoit enfin l’ère des
grandes espérances. Sa survie dépendait, en premier lieu, de la chance et du sens
donné à la vie avant le cataclysme hitlérien : une vie intérieure riche et catalysée
par une forte culture et une foi religieuse profonde. Cet ouvrage revient donc sur la
survivance de la tradition juive face à la prise du pouvoir par Hitler.
(39.00 euros, 494 p.)
ISBN : 978-2-343-09860-9, ISBN EBOOK : 978-2-14-004021-4
Licence accordée à Margarita Panagiotova ritamorova@gmail.com - ip:109.178.243.94

La tradition juive et sa survivance à l’épreuve de la


Shoah (Tome 2)
Feinermann Emmanuel
Ce deuxième tome étudie le comportement humain et religieux dans les situations
extrêmes sous la dictature hitlérienne. Afin d’assurer la survivance de la tradition
juive, forts de leur expérience millénaire de la souffrance, les Juifs européens
entrèrent en résistance spirituelle dans les lieux d’enfermement : ghettos, bunkers,
camps de concentration et d’extermination. Dans cet univers de fin du monde,
certains « métiers » imposés par les nazis ont en effet débouché sur la survie, et c’est
donc ce que tente de mettre en avant cet ouvrage.
(39.00 euros, 448 p.)
ISBN : 978-2-343-12327-1, ISBN EBOOK : 978-2-14-004022-1

Dictionnaire amoureux des dieux de l’Olympe


Andrieu Gilbert
Si les dieux sont amoureux, il ne faut pas oublier qu’ils ne sont que le produit
des poètes et que leurs amours sont imaginées par des hommes. C’est donc en
observant comment les dieux vivent leur passion, comment ils se comportent, que
nous pouvons imaginer comment vivaient nos ancêtres du temps d’Homère et
d’Hésiode. En regroupant les amours divines, l’auteur nous offre un délassement
agréable et instructif.
(24.50 euros, 242 p.)
ISBN : 978-2-343-10839-1, ISBN EBOOK : 978-2-14-003671-2

Mais comment en est-on arrivé là ?


La terre de 4 000 à 4,5 milliards d’années
Rouffet Michel
De l’Ancien Testament aux derniers calculs pour déterminer l’âge de la Terre, les
chiffres varient considérablement : 4 000 ans, 75 000 ans, 4,5 milliards d’années...
L’auteur raconte et démontre non seulement comment l’estimation de l’âge de notre
planète a évolué au cours des siècles, mais également comment des points de vue
si divergents peuvent converger et se retrouver complémentaires. Avec lui, nous
découvrons que science et religion ne sont pas forcément aussi opposées que l’on
pourrait le croire.
(Coll. Acteurs de la Science, 23.50 euros, 236 p.)
ISBN : 978-2-343-10343-3, ISBN EBOOK : 978-2-14-002270-8
Licence accordée à Margarita Panagiotova ritamorova@gmail.com - ip:109.178.243.94

L’HARMATTAN ITALIA
Via Degli Artisti 15; 10124 Torino
harmattan.italia@gmail.com

L’HARMATTAN HONGRIE
Könyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16
1053 Budapest

L’HARMATTAN KINSHASA L’HARMATTAN CONGO


185, avenue Nyangwe 67, av. E. P. Lumumba
Commune de Lingwala Bât. – Congo Pharmacie (Bib. Nat.)
Kinshasa, R.D. Congo BP2874 Brazzaville
(00243) 998697603 ou (00243) 999229662 harmattan.congo@yahoo.fr

L’HARMATTAN GUINÉE L’HARMATTAN MALI


Almamya Rue KA 028, en face Rue 73, Porte 536, Niamakoro,
du restaurant Le Cèdre Cité Unicef, Bamako
OKB agency BP 3470 Conakry Tél. 00 (223) 20205724 / +(223) 76378082
(00224) 657 20 85 08 / 664 28 91 96 poudiougopaul@yahoo.fr
harmattanguinee@yahoo.fr pp.harmattan@gmail.com

L’HARMATTAN CAMEROUN
TSINGA/FECAFOOT
BP 11486 Yaoundé
699198028/675441949
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L’HARMATTAN CÔTE D’IVOIRE


Résidence Karl / cité des arts
Abidjan-Cocody 03 BP 1588 Abidjan 03
(00225) 05 77 87 31
etien_nda@yahoo.fr

L’HARMATTAN BURKINA
Penou Achille Some
Ouagadougou
(+226) 70 26 88 27

L’HARMATTAN
L’H ARMATTAN SÉNÉGAL
SÉNÉGAL
10 VDN en face Mermoz, après le pont de Fann
« Villa Rose », rue de Diourbel X G, Point E
BP 45034 Dakar Fann
33BP825
45034
98 58Dakar
/ 33 FANN
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(00221) 33 825 98 58
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N° d’Imprimeur : 143526 - Novembre 2017 - Imprimé en France
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LES CRISES DE LA FRANCE DES LUMIÈRES Loukia Efthymiou

Loukia Efthymiou
Les crises de la France des Lumières nous invite à revisiter
le xviiie siècle sous un prisme très actuel : celui du
changement et de la rupture.
Inventeur de notre modernité, le siècle des Lumières
LES CRISES DE LA FRANCE
est en effet un temps important de transition de l’histoire
occidentale : traversé de tensions, de conf lits et de
DES LUMIÈRES
contradictions, il marque le passage d’un monde qui se
voulait stable et cohérent à un autre porteur de mouvement
et, de ce fait, de changement. Institutions et structures
traditionnelles, valeurs et principes séculaires, tout est

LES CRISES DE LA FRANCE DES LUMIÈRES


remis en cause par l’affirmation de nouvelles dynamiques
économiques, sociales et politiques ainsi que par une
effervescence intellectuelle, culturelle et morale inédite.
Ce livre pourrait autant s’avérer utile à un public
étudiant qu’intéresser un lectorat plus large, féru
d’histoire et intrigué par les enjeux d’un passé lointain,
notamment quand ceux-ci semblent, dans le contexte de
crise civilisationnelle de notre ère, se projeter dans un
avenir en train de s’inventer.

Docteure en histoire de l’Université Paris 7, Loukia


Efthymiou est professeure adjointe en histoire de la civilisation
française au Département de Langue et Littérature françaises
de l’Université nationale et capodistrienne d’Athènes.
Ses études sont publiées dans des volumes collectifs et des revues
historiques en Grèce, en France et en Allemagne.

Collection « Historiques »
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland

Illustration de couverture : Nicolas Lancret,


Famille dans un jardin, 1742, Londres,
The National Gallery. Thinkstock.

ISBN : 978-2-343-13263-1
26 e Historiques