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Guy Achard

La com’ au pouvoir Guy Achard


Guy Achard
La com’ au pouvoir
L’exercice du pouvoir est aussi devenu un exercice de communication.
Le langage sert souvent d’outil de mise en scène ou de travestissement
de la réalité. Les mots des gouvernants et des médias nous influencent
considérablement et orientent nos choix de société.
Au croisement des sciences politiques et des sciences du langage,
cet ouvrage décrypte toutes les manipulations qui permettent de séduire
La com’
au pouvoir
habilement l’opinion.
L’auteur révèle et explique toutes les figures de style, les faux-semblants,
le double langage, toute cette nouvelle rhétorique des gouvernants ou des
médias. Chaque cas est illustré par des exemples réels de la manière dont
elle est utilisée.
Avec rigueur et parfois espièglerie, l’auteur brocarde et décode
les « petites phrases » des politiques, les discours et les arguments des Le nouveau langage
gouvernants français ou internationaux, ainsi que les commentaires des politiques et des médias
des journalistes et éditorialistes. enfin décrypté !
Il s’agit là d’une grille d’analyse qui jette les bases d’une nouvelle
rhétorique, fournit des clés de compréhension essentielles et propose une
méthode simple pour exercer notre esprit critique et faire ainsi mieux vivre
notre démocratie.

Après des études en sciences politiques, Guy Achard entame une carrière universitaire
en langue et littérature latines. Agrégé ès Lettres, professeur à l’université de Lyon,
puis vice-doyen de la faculté des Lettres, il a encadré de nombreux travaux portant sur
le discours et la société à Rome. Il a été pendant plusieurs années directeur du Centre
d’études et de recherches sur l’occident romain. Professeur émérite, ses thèmes de
recherche portent notamment sur la rhétorique politique, le fonctionnement de la société
romaine, la communication romaine et son influence sur nos sociétés occidentales.
Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont, Cicéron, De l’invention, Les Belles Lettres,
1994 ; La Femme à Rome, « Que sais-je ? », PUF, 1995 ; La Communication à Rome,
Les Belles Lettres, 3e édition, 2006.

Collection Présence / Essai


Sciences du langage / Communication / Médias / Politique ISBN 978-2-916571-52-2
Photographie de couverture : © Jonathan Nackstrand / AFP

fyp
éditions

fyp
www.fypeditions.com éditions

19,50 € TTC
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La Com’ au pouvoir

***

À Bruno et à Claire qui m’ont encouragé à écrire ce livre.


À Geneviève qui m’a beaucoup aidé.
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Copyright © 2011 FYP éditions

Collection Présence / Essai


Une collection dirigée par Philippe Bultez Adams

Édition : Florence Devesa, Séverine David


Photogravure : IGS
Imprimé en France sur les presses de l’imprimerie Chirat.
Photographie de couverture : © Jonathan Nackstrand / AFP

Cet ouvrage a reçu le soutien du Conseil régional du Limousin


et du ministère de la Culture et de la Communication, DRAC du Limousin.

© 2011, FYP éditions (France)


contact@fypeditions.com
Tél. : 05 55 33 27 23
www.fypeditions.com

fyp
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ISBN : 978-2-916571-52-2
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Guy Achard

La com’
au pouvoir
Le nouveau langage
des politiques et des médias
enfin décrypté !

fyp
éditions
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Biographie

Après des études de Sciences Politiques, Guy Achard


entame une carrière universitaire en langue et littérature
latines. Agrégé ès Lettres, son doctorat d’État a porté sur les
rapports entre l’idéologie conservatrice de Cicéron et sa
pratique rhétorique. Professeur à l’université de Lyon, puis
vice-doyen de la faculté des Lettres, il a encadré de nombreux
travaux portant sur le discours et la société à Rome. Il a été
pendant plusieurs années directeur du Centre d’études et de
recherches sur l’occident romain. Professeur émérite, ses
thèmes de recherche portent notamment sur la rhétorique
politique, le fonctionnement de la société romaine, la com-
munication romaine et son influence sur nos sociétés occi-
dentales. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont, Cicéron,
De l’invention, Les Belles Lettres, 1994 ; La Femme à Rome,
« Que sais-je ? », PUF, 1995 ; Néron, « Que sais-je ? », PUF,
1996 ; Rhétorique à Herennius, Les Belles Lettres, 1997 ;
La Communication à Rome, Les Belles Lettres, 3e édition,
2006.
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6 L A C OM ’ AU POUVOIR

Sommaire

INTRODUCTION 9

CHAPITRE 1
Les trois règles d’or de la parole 21
Dissimuler l’habileté 21
S’adapter à l’auditoire 24
Respecter le convenable 26

CHAPITRE 2
La parole au pouvoir 29
Exister et rassembler 29
Louer et excuser 38
Critiquer 40
Exhorter 54
Avant l’action 60
Dans l’action : éluder ou déguiser 65
Dans l’action : se défendre et attaquer 81

CHAPITRE 3
La parole médiatisée : le medium informatif 93
Faire savoir 93
Séduire 105
Inspirer confiance 116
Étonner 122
Atténuer : estomper ou réduire 127
Atténuer : adoucir ou excuser 140
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SOMMAIRE 7

CHAPITRE 4
La parole médiatisée : le medium engagé 157
Servir la bonne conscience 157
Discréditer les radicaux 165
Soutenir 171
S’opposer 182
Media et politique étrangère 186

CONCLUSION 197

EXEMPLE 209

INDEX 213

BIBLIOGRAPHIE 219
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Avertissement : on ne saurait nous imputer la responsabilité du contenu


des textes empruntés à des media ou à des politiques.
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I NTRODUCTION

Seul existe vraiment ce qui est médiatisé. Un événement


dont on ne parle pas n’a, pour ainsi dire, pas eu lieu !
Cela a été vrai de tous les temps. Dans l’Antiquité, on
retenait seulement ce dont parlaient les orateurs et les histo-
riens, ce que chantaient les poètes, qui se partageaient la maî-
trise de la communication. Mais aujourd’hui, c’est pire ! On
ne prête attention qu’à ce qu’évoquent les moyens d’infor-
mation, qui règnent en maîtres, et les politiques, qui utilisent
leurs canaux. Et pourtant, nous sommes dans un univers où
pullulent les media1, qui devraient parler de tout. Vous pouvez
faire la plus belle découverte, si les communicants officiels
n’en sont pas informés, ou s’ils ont décidé de ne pas en parler,
elle sera peut-être connue de quelques chanceux, mais restera
nécessairement ignorée du plus grand nombre et sera prati-
quement nulle et non avenue. Des media mal intentionnés, ou
à la botte d’un pouvoir, s’entendraient-ils dans un pays pour
faire silence sur un fait, celui-ci trouverait quelque écho chez
les gens directement concernés, dans de petits cercles confi-
dentiels, mais serait finalement occulté et oublié.

1. Il ne s’agit pas d’une faute d’orthographe ! C’est volontairement que j’emploierai constamment
« medium » au singulier – même si le terme a pris un autre sens – et « media » au pluriel, revenant ainsi
à l’origine du mot qui signifie « intermédiaire » en latin. L’adaptation française a abouti à un « média »
au singulier et un « médias » au pluriel qui apparaissent comme des monstres linguistiques.
L’expression allemande Massenmedium (au singulier) et l’expression anglaise mass-media (au pluriel)
désignant les moyens de communication de masse ont mieux conservé les formes étymologiques.
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De fait, cette occultation peut se constater de nos jours :


dans un État comme la Chine, par exemple, les opérateurs
d’internet sont soumis à un filtrage rigoureux. L’on pourrait
même redouter en Occident un escamotage total si s’exerçait
une censure draconienne, une véritable police de la pensée,
empêchant que ne se répandent des idées par trop anticonfor-
mistes ou que ne soient connus des événements dérangeants.
Mais il y a plus : un événement n’a de l’importance qu’à
proportion exacte de sa médiatisation. Peu évoqué, il aura
une existence limitée. Largement propagé, même si son
importance réelle est faible, il prendra une existence déme-
surée et un poids considérable. Ces constatations sont des
évidences, objectera-t-on. Certes, mais ce sont les évidences
que l’on oublie le plus aisément. Il faut au contraire y penser
toujours, car leurs conséquences sont généralement incalcu-
lables. La communication possède le formidable pouvoir de
proposer une vision du monde différente de la réalité, en
créant, en annihilant, en majorant, en minorant les choses à
son gré.
Elle peut nous dicter même nos sentiments. Elle module,
elle gère nos émotions. Un grand homme meurt. Si les échos
concernant ce décès sont rares, s’ils sont neutres, quelle que
soit notre volonté d’échapper aux influences extérieures,
nous n’attachons guère d’importance à cet événement. Dis-
paraît une princesse séduisante. Si la nouvelle est répercutée
mille fois, si elle est colorée de mille manières favorables,
nous sommes profondément émus.
Créant mais aussi gommant, la communication a donc un
pouvoir plus que démiurgique. C’est qu’elle ne fait pas qu’in-
former et transmettre. Les mots et les images nous frappant
plus violemment que la réalité même, elle se surimpose à
elle. Les mots ? Je connais des gens dont la demeure a été
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INTRODUCTION 11

vandalisée en 2008. Ayant lu dans la presse que la « délin-


quance » baissait (car elle baisse toujours, puisqu’elle est
ainsi passée de 3 656 791 crimes et délits en 2006 à 3 545 055
en 2007 !), ils m’ont affirmé sans rire que, grâce au nouveau
gouvernement, la sécurité s’améliorait nettement.
Quant aux images, leur impact est évidemment considé-
rable. L’image télévisuelle aujourd’hui, avec la haute défini-
tion, la troisième dimension et autres merveilles, est parée
d’une brillance, d’une coloration, d’un relief, qui contrastent
avec la fadeur, la grisaille et la platitude de notre Terre. Par
elle-même elle impressionne les sens et les esprits. Doublée
d’une parole bien mise en situation et bien tournée, elle met
en jeu toutes nos passions, tout notre individu. Cet impact
se vérifie tous les jours. Un exemple entre mille : nous
sommes fin 2007, la nouvelle majorité en France a déçu
bien des électeurs. Or, il se trouve que des policiers sont
pris pour cible dans une banlieue. Une bonne mise en scène
de l’arrestation des « présumés » coupables rallie aussitôt
aux gouvernants une notable partie de l’opinion jusqu’alors
défavorable.
L’efficacité de l’information est renforcée aussi par le fait
que les media sont dotés de deux caractères contradictoires :
la fluidité et la capacité répétitive. La fluidité possède un
effet constant de balayage, car les nouvelles, un temps rete-
nues, sont vite remplacées par de plus récentes. Le temps se
hâte et évacue toute chose. En outre, les sociétés sont acca-
blées de tant de messages qu’elles ne peuvent tous les mémo-
riser. Nous vivons aussi dans un monde vieillissant, à la
mémoire vacillante. Une sénilité qui ne fera qu’empirer pour
deux raisons : d’abord, la durée de vie s’allongera sans doute
encore ; et ensuite, l’humanité, face à la surpopulation, sera
obligée de limiter drastiquement les naissances. Même ceux
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qui veulent défendre la vie avant même la naissance seront


obligés d’oublier leurs grands principes. Dans ces conditions,
si les media sont suffisamment présents, ils rejettent sans
cesse aux oubliettes, au profit des nouvelles actuelles, les
événements passés. En raison de leur fluidité, les media ont
donc le pouvoir d’estomper et de détruire. Mais en revanche,
s’ils répètent suffisamment certaines informations, celles-ci
envahissent le champ de la conscience, s’ancrent durablement
au milieu du flot qui s’écoule, et deviennent, grâce à la répé-
tition, les seules réalités pérennes. En raison de leur capacité
itérative les media ont le pouvoir de donner à tel ou tel évé-
nement, même éphémère, une véritable durée.
La puissance médiatique puise aussi ses sources dans
l’histoire même de la communication. L’écrit garde beaucoup
de son prestige ancien : alors que les événements passent,
lui reste. Même pour les plus sceptiques, ce qui est imprimé
paraît vrai. La parole, elle, a toujours bénéficié, dans la
bouche des personnages en vue, d’un grand pouvoir. Mise en
œuvre par les puissances de ce monde, elle impressionne
toujours, car les responsables politiques, économiques et
sociaux ont gardé une autorité qui marque l’auditeur. Pour
peu qu’ils sachent manier la parole, leur image et leur verbe
nous en imposent. Même dans un régime républicain, un
chef d’État lance-t-il un projet que son idée passe pour un
véritable article de loi, avant tout débat dans les assemblées
représentatives. Sans compter que certains groupes, certains
lobbies, devenus intouchables dans certains pays, peuvent
émettre des messages qui détiennent une force irréfragable.
On pourrait objecter que dans la marche du monde ce
n’est pas la communication publique qui est la chose la plus
importante et que les ententes tacites jouent un plus grand
rôle que les échanges officiels. J’en conviens. Je suis bien
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INTRODUCTION 13

persuadé que les véritables décisions, les accords fondamen-


taux ne se prennent pas sur la place publique ou dans les
assemblées élues. Les discussions de cabinet, les concilia-
bules secrets – sans trace écrite, ni téléphonique, ni infor-
matique – sont le centre de la plupart des décisions
fondamentales, même dans les prétendues démocraties.
L’exercice du pouvoir politique offre la possibilité de procé-
der à maintes manœuvres souterraines, à maints marchan-
dages. Cela a toujours été vrai, puisqu’il y a plus de deux
mille ans les accords de Lucques entre César, Pompée et
Crassus, dont on n’a jamais su le contenu – sinon par
quelques conséquences, elles visibles –, ont eu une grande
importance dans le destin de l’Occident. Aujourd’hui, les
négociations, tractations, transactions sont légion, sans que
le « petit peuple » en soit averti ! Les décisions sont trop
graves, pensent beaucoup de responsables, pour être laissées
au jugement de la foule, si versatile et si futile, comme l’ont
montré entre mille choses les référendums sur l’Europe...
Il arrive d’ailleurs que certains hommes politiques laissent
échapper par maladresse un propos qui permet d’entrevoir
le fonctionnement réel du pouvoir. L’un d’eux, aujourd’hui
ténor de l’Assemblée nationale, s’est récemment targué,
selon un magazine à grand tirage, d’avoir été de toutes les
réunions secrètes ! Le commun des mortels, lui, ne voit donc
que les épiphénomènes, les efflorescences des choses, et
l’historien est bien à plaindre, qui se trouve devant la tâche
redoutable de démêler ces arcanes !
La pratique dans les entreprises est souvent la même que
chez les politiques. Certes, on trouve des imprudents qui se
font épingler : des entreprises de signalisation routière ont
récemment commis l’erreur de discuter d’un partage des
marchés dans un lieu public et de formaliser les résultats
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dans un règlement intérieur ; la police, informée, a pu se sai-


sir du document et donner du grain à moudre à l’Autorité de
la concurrence. De fait, il est avéré qu’en règle générale les
ententes sur les prix et sur d’autres questions sensibles dans
un même secteur se nouent dans des réunions très privées.
Mais, dira-t-on, aujourd’hui tout a changé. WikiLeaks est
arrivé. Tout est devenu transparent. Je n’y crois guère. Ce
qui est vraiment important n’est pas confié en clair à des
ambassades. Le chiffre existe encore. Et qui nous dit que
WikiLeaks ne s’est pas livré aussi à quelque filtrage ? Il y
a dans ces révélations de curieuses lacunes concernant cer-
taines personnes et certains États. Et bien des nouvelles
(hostilité de certains pays arabes envers l’Iran, menées israé-
liennes dans ce même pays pour soutenir l’opposition,
déclenchement de la guerre en Irak sur de faux rapports,
défiance des Américains à l’égard de certains Européens,
etc.) n’étaient jamais que des secrets de polichinelle. En réa-
lité, l’épisode WikiLeaks ne fera qu’augmenter les précau-
tions contre les fuites et accroître la politique du secret.
Ce souci constant de la discrétion – même dans les démo-
craties – semble rendre bien inutile le combat verbal. Mais,
de fait, celui-ci reste capital. Quand négociations secrètes il
y a, les interlocuteurs de ces conspirations doivent avoir la
parole assez habile pour faire approuver leurs vues. Ensuite,
dans les systèmes démocratiques, il faut faire admettre les
décisions – qu’elles soient issues de ces ententes obscures
ou, plus rarement, nées au grand jour – par des votes, par
des consultations qui, heureusement pour les gouvernants,
n’ont lieu qu’à des époques relativement éloignées !
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INTRODUCTION 15

Cette communication si importante, il est donc bien


nécessaire de la maîtriser. Cela est depuis longtemps la pré-
occupation de l’homme : dans l’Antiquité s’est développé un
art de communiquer que l’on appelait la rhétorique, un art
que pratiquait dès l’école tout citoyen d’un certain rang
d’Athènes et de Rome. On a déformé l’image de cet art en
le transformant en une mise en forme plus ou moins déco-
rative du langage, alors qu’il était surtout – ce qui est la base
de toute communication – un moyen de convaincre. Il offrait
tout un arsenal de figures portant sur des mots ou des
phrases, qui ne visaient généralement pas à la beauté litté-
raire, mais à la persuasion.
Notre époque n’est pas en reste. La publicité a étudié les
moyens de séduire l’acheteur potentiel. En politique, les can-
didats aux fonctions importantes, les maîtres du pouvoir, sont
souvent des agrégés ès lettres au fait des armes du langage,
ou des avocats rompus aux astuces du barreau. L’actuel pré-
sident de la République française pense que la communica-
tion fait partie de l’action. Chacun s’entoure de conseillers.
Un institut, dans une grande métropole provinciale, organise
des séminaires de jeunes leaders, l’un des thèmes étant :
« Comment faire partager sa vision politique ? » Les partis
réunissent des universités d’été où l’on perfectionne l’argu-
mentaire. Les maires des grandes villes ont des « dir’com’ ».
Aux États-Unis, la républicaine Sarah Palin, avant son débat
avec le candidat démocrate à la vice-présidence, Joe Biden,
s’est enfermée pendant trois jours avec des stratèges en com-
munication. Lequel Joe Biden n’a pas été en reste, en s’en-
traînant à débattre avec une… gouverneure de son parti,
Jennifer Granholm. Il est sûr que les lobbies, les États étran-
gers, ont des officines de communication souvent déguisées
avec d’honorables habillages pour faire leur propagande ou
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pour influencer les masses. Les grosses entreprises ont des


directions de la communication. Des instituts, comme le
Cegos ou le Demos, leur proposent des modules spécifiques
pour les cadres : certaines de ces formations comme l’« asser-
tivité » (c’est-à-dire la « capacité à s’affirmer en respectant
l’autre ») sont à la base de la communication. Des manuels
comme celui de Manfred Rudenauer2 développent les
moyens de la rhétorique de toujours, exploitant même les
figures des manuels antiques au profit de ceux qui parlent en
public.
Mais, dira-t-on, la communication peut être sans artifice.
En ce qui concerne les media, des écoles de journalisme,
des filières d’information et de communication, rappellent
comme il convient la déontologie. Le monde médiatique s’est
toujours drapé dans une intégrité sans concession. Il veut
informer et non déformer. Faire savoir sans prendre parti.
Nombre de journalistes cherchent à présenter une informa-
tion sobre et se refusent à influencer l’auditeur, le lecteur,
ou le téléspectateur. Les sites internet, qu’ils soient ceux de
journaux ou de fournisseurs d’accès, présentent toutes les
facettes de l’actualité et chacun peut trouver dans l’instant
non seulement toutes les nouvelles dignes d’intérêt mais aussi
des points de vue divers sur les événements. De même, on ne
peut mettre en doute la conviction de nombre de politiques.
Il y en a qui sont allés jusqu’à mettre leur carrière en péril par
intégrité ou par patriotisme.
En outre, s’il y a des artifices dans la communication
médiatique ou politique, ce n’est pas toujours au service de
l’habileté. Il y a aussi un art de la communication qui aboutit
à la beauté : de nos jours encore, en politique, la parole s’est

2. Manfred Rudenauer, L’art de bien parler en public, Weka, 1980.


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INTRODUCTION 17

souvent élevée jusqu’à l’éloquence. Les discours de beau-


coup d’hommes politiques (ou de leurs rédacteurs) sont
remarquables, empruntant souvent d’ailleurs aux plus belles
figures de la rhétorique classique (belles anaphores, savants
rythmes ternaires, gradations subtiles, frappantes antithèses,
redoublements, reprises, etc.). Charles de Gaulle, André Mal-
raux, François Mitterrand, Jean-Marie Le Pen, Dominique
de Villepin et bien d’autres ont su galvaniser ou séduire leurs
auditeurs. Beaucoup de journalistes – malgré toutes les
contraintes du politiquement correct, toutes les pressions des
lobbies de toutes sortes – s’expriment non seulement avec
clarté et franchise mais aussi avec un grand talent.
Cependant, la belle éloquence politique et le journalisme
de qualité semblent, malheureusement, en perte de vitesse,
et de façon logique la communication a eu tendance à déve-
lopper, chez les hommes politiques3, les journalistes et les
rédacteurs des infos sur internet, l’utilité aux dépens de la
beauté, l’habileté au détriment de l’objectivité, l’astuce de
préférence à l’impartialité... La nécessité d’augmenter l’au-
dience et les recettes publicitaires pousse à pratiquer une
communication efficace et habile. Il ne faut pas oublier que
les media ne fonctionnent pas dans un univers purement
vertueux. Ils ne peuvent échapper, comme la plupart des
institutions, aux intérêts politiques et économiques. Ils sont
souvent aux mains de grands groupes ou de personnalités
influentes qui gèrent l’activité médiatique comme une entre-
prise et qui n’ont pas nécessairement le culte de l’objectivité.
D’autre part, la déontologie peut être variable : les uns seront
partisans de tout dire ; d’autres penseront qu’il doit y avoir
3. Je ne répéterai pas les formules lassantes « les hommes et les femmes politiques », « les hommes et les
femmes d’État », « les députés et les députées », « le journaliste et la journaliste », etc. Qu’il soit entendu
qu’« hommes politiques » équivaut dans ce texte à « hommes et femmes politiques », puisqu’il est bien
connu, suivant la formule plaisante, que les hommes embrassent – et comprennent – les femmes !
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18 L A C OM ’ AU POUVOIR

des restrictions (par exemple, pour protéger des otages, pour


éviter de faire de la publicité à des trublions, etc.). Enfin,
même les media qui font beaucoup d’efforts pour être sin-
cères et impartiaux peuvent user inconsciemment de tours,
de moyens plus subtils, car la rhétorique est assez courante
pour s’imposer spontanément et, en ce domaine comme en
d’autres, le conformisme joue à plein. Cela dit, je reste per-
suadé qu’aujourd’hui, à l’origine de ces pratiques qui se
répandent dans les media et le public, se trouvent des gens,
des lobbies ou des officines – qu’il faut tenter d’identifier –
qui agissent en toute connaissance de cause pour influencer
le public, et non pour exprimer une vérité. Comment imagi-
ner qu’il n’y ait pas de nombreuses personnes pour exploiter
cette toute-puissance du verbe et de l’image !
Aussi est-t-il apparu intéressant d’essayer de décrypter ce
qui faisait la force de cette communication. De nombreuses
analyses existent. Des émissions comme Déshabillons-les
décortiquent les discours politiques. Mais il s’agit là de faire
une analyse formelle de ces tours, sans délaisser une appré-
ciation antithétique opposant les jugements des optimistes
et des esprits critiques. Sans ignorer les armes traditionnelles
du beau langage, j’insisterai davantage sur les tours plus sub-
tils, plus habiles, en cherchant à débusquer des moyens sou-
vent sujets à caution, que l’on doit repérer si l’on veut essayer
de juger objectivement des faits et des sentiments.
Je dresserai un catalogue typologique en recensant ces
moyens par l’intermédiaire de ce que l’on appelle depuis les
temps anciens des figures, c’est-à-dire des tournures, des
façons de s’exprimer ou de présenter les choses. Ces tours
m’ont paru, dans la mesure où ils étaient nettement caracté-
risés et revenaient assez souvent, mériter le statut de figures
au même titre que ceux qu’ont définis les rhéteurs depuis
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INTRODUCTION 19

l’Antiquité. Il est même surprenant que l’on n’ait pas songé


à procéder plus tôt à cette mise à jour de la rhétorique, à cette
espèce de néo-rhétorique. Certes, nombre de ces habiletés
ont été évoquées. Cependant je ne vois pas de tentative de
recensement systématique.
Mais il faut préciser de suite que, comme le fameux traité
de rhétorique romain adressé à Herennius4, j’entends figure
au sens large : il ne s’agit pas seulement de tours portant sur
les mots, d’euphémisme ou de rythme ternaire, par exemple,
mais de figures de phrase et même, au sens plus large, d’ar-
guments. En outre, on entend aussi par rhétorique, comme
les Anciens, la mise en œuvre du discours : la physionomie
et la voix en font donc partie, comme les figures proprement
dites. Mais je n’évoquerai que ponctuellement cet aspect qui
demanderait une étude très développée.
Mes exemples se limitent généralement à l’année 2008 –
ce qui permet de bénéficier de quelque recul et de ne pas
avoir de trop longues listes. Ils sont pratiquement tous réels.
Pourtant, si je précise en général les dates, je ne cite pas tou-
jours les personnes et les media, et ce pour de multiples rai-
sons : donner le nom du journal ou de quelque autre medium
où se trouve employée une figure douteuse reviendrait à lui
faire une mauvaise publicité, alors que, souvent, cet organe
fait par ailleurs, à mon avis, de louables efforts de sobriété
et d’impartialité ; d’autre part, citer une source chère aux
lecteurs de cet ouvrage aboutirait à les heurter d’emblée, sur-
tout s’ils sont passionnément et sincèrement engagés dans
tel ou tel camp politique. En outre, en procédant ainsi, je
laisserai aux lecteurs le plaisir d’essayer d’identifier les
4. La Rhétorique à Herennius est le traité le plus complet que l’Antiquité nous ait légué sur l’art
de communiquer. Il contient non seulement une liste exhaustive de figures, mais aussi des conseils
absolument remarquables sur la gestuelle et le ton que doit adopter l’orateur, sur la mémorisation
des textes des discours, etc.
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20 L A C OM ’ AU POUVOIR

media et les personnes. Mais je n’espère pas que cette


recherche des clés leur procure le même plaisir que celui
qu’éprouvaient jadis les lecteurs des Caractères de Jean de
la Bruyère5, dans la mesure où les solutions sont souvent
assez faciles à trouver ! Il est toujours possible de donner les
références exactes de mes exemples – sauf pour des cas très
généraux – puisque fort peu de choses sont inventées.
Avant d’examiner ces figures qui permettront de mieux
décrypter, chez les politiques et dans les media, les mots de
notre société, il est utile de rappeler les trois règles qui régis-
sent toute prise de parole.

5. Jean de la Bruyère, Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle (1688).


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Les trois règles d’or
de la parole

Dissimuler l’habileté

Dans les luttes politiques, le premier souci est d’afficher


sa sincérité et donc de récuser les habiletés du discours.
C’est d’autant plus nécessaire que l’auditeur a de moins en
moins d’illusions sur la franchise de ses représentants. Il voit
bien que la langue est généralement de bois et qu’on lui res-
sert les mêmes formules... Mais il conserve un fonds de
confiance. Il veut croire, en dépit de tout, que les politiques
expriment crûment leur pensée, ce qui laisse quelque effi-
cacité aux protestations de sincérité.
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22 L A C OM ’ AU POUVOIR

Aussi, alors même que les officines de communication


sont légion, que nul parti ne se risquerait à fonctionner sans
un support médiatique, l’homo politicus clame qu’il s’ex-
prime sans fard et sans détours. Il livre, assure-t-il, sans pré-
paration le fond de sa pensée. Xavier Bertrand soutient :
« La politique c’est le fond plus que la forme. » Un chef
d’État martèle : « Pour dire les choses comme je le pense. »
Un ministre prétend : « À vous parler franchement ! » Quand
le politique a bénéficié d’aides pour rédiger son texte, il se
garde de la moindre allusion sur ce sujet. C’est souvent à la
fin d’un mandat que l’on apprend par une promotion – on
récompense le nègre littéraire – ou par une indiscrétion quels
étaient ces précieux personnages.
En revanche, on accuse l’adversaire d’utiliser les armes
toujours suspectes de la rhétorique et de la communication.
On évoque les faiseurs de discours, les conseillers en com’
de l’autre camp : ainsi, l’Union pour un mouvement popu-
laire (UMP) parle de Jean-François Lanneluc, alors
« dir’com’ » de Gérard Collomb à Lyon, mais ne dit mot
des personnes qui ont pu aider Dominique Perben, rival de
Gérard Collomb, pour sa campagne.
On évacue aussi le reproche de la mise en scène. Chacun
se targue de se présenter en toute simplicité, sans les artifices
d’un montage plus ou moins théâtral. Ainsi, fin septembre
2008, en se référant au meeting one-woman-show de sa
concurrente, Ségolène Royal, Bertrand Delanoë affirme :
« Moi, je suis quelqu’un de naturel qui ne se met pas en
scène. » Laquelle concurrente, d’ailleurs, n’a de cesse de cri-
tiquer la politique spectacle !
Pour faire semblant d’improviser et de s’exprimer sans
préparation, il a été longtemps très à la mode de parler sans
notes et sans prompteur et cela reste évidemment le cas des
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LES TROIS RÈGLES D ’ OR DE LA PAROLE 23

entretiens et des débats, mais il ne faut pas croire que cela


exclue toute préparation. Aujourd’hui, il est relativement
courant que l’on lise un texte écrit, mais on le fait en donnant
l’impression que l’on s’écarte de ce texte, pour mieux dire
spontanément ce que l’on pense, alors même que l’on conti-
nue à s’inspirer de près du document soigneusement préparé.
On gagne ainsi sur deux tableaux : on donne le sentiment
que l’on s’est soucié de l’auditoire en préparant soigneuse-
ment un texte pour lui, et l’on montre que l’on est sincère, en
se détachant de son papier.
Les media, eux, récusent bien entendu toute accusation
de finesse dans leurs présentations des événements : les jour-
naux et magazines se drapent dans les atours de la déonto-
logie ; la télévision se vante d’offrir le fait brut. Mieux, elle
se livre souvent à son autocritique, dans des émissions spé-
cifiques telles qu’Arrêt sur image, ou en se moquant des
media eux-mêmes : quand Israël tire sur une flottille huma-
nitaire dans les eaux internationales, elle dénonce une
« bataille médiatique ». Pourtant, ce que nous allons voir
apporte maints démentis à cette prétention de constante sin-
cérité.
Politiques et media n’ont pas oublié les conseils des rhé-
teurs antiques qui voulaient que l’art ne se montre pas. Ainsi,
paradoxalement, la première des habiletés consiste à dire que
l’on n’use pas d’habiletés. Cette arme pourrait s’appeler l’an-
tirhétorique.