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Du même auteur

OUVRAGES
L’Encre et le Sang
Récits de crimes et société à la Belle Époque
Fayard, 1995

Naissance de la police privée


Détectives et agences de recherches en France, 1832-1942
Plon, 2000 ; rééd. Nouveau Monde Éditions, 2007

Vidal, le tueur de femmes


Une biographie sociale
(avec Philippe Artières)
Perrin, 2001

La Culture de masse en France.


t. I : 1860-1930
La Découverte, 2001

Crime et culture au XIXe siècle


Perrin, 2005

Crimen y cultura de masas en Francia


México, Instituto Mora, 2009

Biribi
Les bagnes coloniaux de l’armée française
Perrin, 2009

DIRECTION D’OUVRAGES
Les Exclus en Europe, 1830-1930
(avec André Gueslin)
L’Atelier, 1999

Imaginaire et sensibilité au XIXe siècle


(avec Anne-Emmanuelle Demartini)
Créaphis, 2005

L’Enquête judiciaire au XIXe siècle


(avec Jean-Claude Farcy et Jean-Noël Luc)
Créaphis, 2007

Le Commissaire de police au XIXe siècle


(avec Pierre Karila-Cohen)
Publications de la Sorbonne, 2008
Le Dossier Bertrand
Jeux d’histoire
(en collaboration)
Éditions Manuella, 2008

Métiers de police
Être policier en Europe
(en collaboration)
Presses universitaires de Rennes, 2008

La Civilisation du journal
Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle
(en collaboration)
Nouveau Monde Éditions, 2011
DANS LA COLLECTION
L’UNIVERS HISTORIQUE
(derniers titres parus)

Les Enfants de la République


L’intégration des jeunes de 1789 à nos jours
par Ivan Jablonka
2010

L’Art de la défaite (1940-1944)


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2010

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2010

Pie XII et le IIIe Reich


Nouvelle édition
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2010

Les Métamorphoses du gras


Histoire de l’obésité
Du Moyen Âge au XXe siècle
par Georges Vigarello
2010

Aux armes citoyens !


Naissance et fonctions du bellicisme révolutionnaire
par Frank Attar
2010

Une certaine idée de la Résistance


Défense de la France. 1940-1949
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2010

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2010

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Une histoire de la peine de mort


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2011

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2011

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De la Renaissance à la Révolution
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2011

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2011

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Consentement et résistance de 1789 à nos jours
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2011

Histoire de la virilité
I. L’Invention de la virilité. De l’Antiquité aux Lumières
II. Le Triomphe de la virilité. Le XIXe siècle
III. La Virilité en crise ? XXe-XXIe siècle
sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello
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Enquête sur un complot nazi
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2012

Nouvelle Histoire des Capétiens


987-1214
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2012

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1799-1815
par Aurélien Lignereux
2012

Monarchies postrévolutionnaires
1814-1848
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Le Crépuscule des révolutions


1848-1871
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2012

Les Voix d’outre-tombe


Tables tournantes, spiritisme et société
par Guillaume Cuchet
2012

Crime et châtiment au Moyen Âge


Ve-XVe siècle
par Valérie Toureille
2013
Ce livre est publié dans la collection
« L’UNIVERS HISTORIQUE »

ISBN 978-2-02-110464-6

© Éditions du Seuil, janvier 2013.

www.seuil.com
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Pour Alain Corbin
Introduction
Bas-fonds… l’expression est de celles que l’on comprend
instantanément. Chacun, hélas, voit très bien de quoi il s’agit : des bouges,
des taudis, des corps avachis dans des cloaques qui sentent la crasse et
l’urine, des existences dégradées par la misère et par l’alcool, des bagnes,
des prisons, la chair triste des prostituées, des situations intolérables où la
déchéance se mêle à l’immoralité, au malheur, au crime, à l’inceste.
L’abîme absolu, dans lequel semble continûment entraînée une foule de
vagabonds, de gueux, de mendiants, de filles « perdues », de criminels, de
forçats, autant de figures hideuses, de figures repoussoirs, pour partie
réelles et pour partie fantasmées.
Car si l’expression est immédiatement compréhensible, elle est aussi
diffuse et incertaine. Nulle définition objective des bas-fonds n’a jamais été
donnée, nulle délimitation officielle ne les a circonscrits. Il n’existe ni carte
ni dénombrement de ce monde effroyable. Les bas-fonds s’étendent sur un
terrain meuble, vague, où la réalité, la pire des réalités, a partie liée avec
l’imaginaire, un terrain où le « social » est constamment redéfini par le
« moral », où les êtres de chair et de sang font corps avec les personnages
de fiction. Ce territoire, que j’explore depuis plus de vingt ans, n’a
longtemps constitué qu’un décor, celui de mon travail d’historien du crime
et des marges sociales. Mais le décor, un jour, est devenu objet : qu’étaient-
ce donc vraiment que ces « bas-fonds » qui semblaient aller de soi, que tant
de romanciers, de journalistes, d’observateurs sociaux décrivaient avec
complaisance ? À quelles réalités sociales, à quels impératifs moraux
correspondaient-ils ?
Ce livre est né de ces interrogations. Il entend donc prendre le décor au
sérieux, en comprendre la construction, en saisir les significations, et tenter
d’éclairer la longue fascination qu’il exerce dans nos imaginaires.
L’expression, nécessairement, constitue notre point de départ. Que disent
les dictionnaires, dont la leçon est toujours très précieuse ? Le terme
appartient au registre de la topographie, du paysage. Les bas-fonds, ce sont
d’abord des lieux. Les premières acceptions relèvent du maritime : c’est un
fond où il y a peu d’eau, « qui est dangereux, où il est aisé d’échouer »,
explique dès 1690 le Dictionnaire de Furetière, vite repris par ses suiveurs.
On passe progressivement des flots à la terre ferme. Ce sont « des terrains
bas & enfoncés », note le Dictionnaire de l’Académie française en 1798,
des zones déprimées, moins élevées, souvent envahies par les eaux, donc
marécageuses et malsaines. Le sens social, celui des bas-fonds modernes
qui nous intéressent ici, émerge au XIXe siècle. C’est une « classe
d’hommes vils et méprisables », écrit Émile Littré en 1863, une « classe
d’hommes dégradés par le vice et la misère », précise trois ans plus tard le
républicain Pierre Larousse, plus sensible que Littré aux mécanismes
sociaux et moraux qui engendrent la bassesse. Si l’on glisse ainsi du
topographique au social, la dimension spatiale n’est jamais oubliée. Les
bas-fonds correspondent toujours à des lieux – ce sont des bouges, des
cours des Miracles, des asiles de nuit, des bagnes –, tous marqués par une
propension naturelle à s’enfoncer, dans un mouvement toujours descendant.
Des « dessous », des « envers », des « bas quartiers », qui plongent dans les
profondeurs de ce que Balzac appelait la « caverne sociale ». Mais,
conformément aux conceptions environnementalistes qui dominent
longtemps la pensée médicale, les lieux s’articulent toujours aux caractères,
les topographies sont toujours aussi « morales ».
Trois traits, étroitement entrelacés, semblent définir cet état : la misère,
le vice et le crime. Ces trois termes reviennent de façon obsédante sous la
plume des auteurs. Inquiry into Destitution, Prostitution and Crime, note un
médecin écossais qui explore en 1851 les mauvais lieux d’Édimbourg1.
Vice, Crime and Poverty, titre le journaliste américain Edward Crapsey pour
définir les bas-fonds de New York qu’il sillonne en 18682. En 1896, un
rédacteur de la très sérieuse Revue pénitentiaire décrit le dépôt de la
préfecture de police comme « le grand réceptacle du vice, de la misère et du
crime dans la capitale3 ». « Du vol, de la débauche et du crime », rectifie le
romancier Pierre Zaccone4. C’est « la fosse où Paris secoue, pêle-mêle, ses
vices, ses crimes et ses misères », renchérit le journaliste Maurice Aubenas
dans Détective en 19345. Le dosage entre ces trois éléments peut varier, la
focalisation aussi, mais leur présence croisée est une constante
indispensable. Leurs relations dessinent aussi la dynamique des bas-fonds :
« La misère a donc commencé leur malheur à tous. Le vice est arrivé après,
le crime n’était pas loin », explique le romancier Octave Féré6. D’autres,
évidemment, soutiennent l’inverse : le vice d’abord, puis le crime, enfin la
misère. Toutes les combinaisons sont possibles, que l’invention de la
dégénérescence vient légitimer au milieu du XIXe siècle. Des lieux donc,
des états et des individus enfin. Le peuple des bas-fonds se décline en une
interminable liste : toute la légion des « malfaiteurs », tous ceux –
prostituées, mendiants, voleurs, assassins, rôdeurs, chiffonniers, détenus,
etc. – qui sont nés de la fécondation immonde du vice, du crime et de la
misère.
Cette acception des bas-fonds est intimement liée au XIXe siècle. Si la
plupart des morceaux du puzzle existaient auparavant, quelque chose
survient en ce siècle, qui les assemble de façon cohérente, leur donne un
nom, donc une identité et une visibilité. L’expression, dans son sens social,
émerge au cours de la même année 1840 chez trois auteurs différents, signe
qu’elle est alors arrivée à maturité dans l’air du temps. Balzac l’utilise dans
son roman Z Marcas publié le 25 juillet 1840 dans la Revue parisienne7 ;
Constantin Pecqueur, l’un des socialistes « utopiques » du temps, l’emploie
dans un essai d’économie politique8 ; et Honoré Frégier fait de même dans
son célèbre ouvrage sur les Classes dangereuses de la population des
grandes villes9. Un romancier, un théoricien de la réforme sociale, un
policier : il n’est pas anodin de remarquer que l’expression paraît
simultanément dans les registres qui seront ceux de sa rapide diffusion. De
fait, l’expression se répand très vite chez des auteurs comme Proudhon,
Eugène Sue ou Constant Guéroult. En 1862, elle est devenue d’un usage
suffisamment commun pour qu’Henry Monnier, l’inventeur de M.
Prudhomme, en fasse le titre d’une série de contes évoquant diverses plaies
morales et sociales – Les Bas-Fonds de la société. Scènes populaires10 – et
Victor Hugo celui de l’une des parties de ses Misérables : « Le bas-fond ».
Ce surgissement au milieu du XIXe siècle ne se limite d’ailleurs pas à
la France. La plupart des langues latines l’adaptent dans des acceptions
similaires, bajos fondos en espagnol, bassi fondi en italien, avec des
références explicites à l’origine française11. La situation est plus complexe
en Angleterre, qui disposait déjà de toute une batterie lexicale pour désigner
les taudis et les bouges : rookeries, dens, dives, low life. Mais le XIXe siècle
s’y montre tout aussi inventif qu’en France, puisqu’il forge deux nouveaux
termes, appelés d’ailleurs à supplanter tous les autres. Ainsi du mot slum,
attesté en 1812 dans un sens encore imprécis (« un endroit dans lequel
surviennent de basses embrouilles »), mais qui se répand rapidement dans
les années 1830 et 1840 pour désigner les « bas quartiers », puis les
« taudis » de la ville12. L’autre terme, the underworld, plus proche encore du
français bas-fonds, était utilisé depuis le XVIIe siècle, notamment par Ben
Jonson, pour désigner les enfers païens13. Mais il n’apparaît dans son sens
social qu’en 1869, sous la plume du romancier américain George Ellington
dans The Women of New York14, puis une vingtaine d’années plus tard dans
l’ouvrage d’une philanthrope, Helen Campbell, sous-titré Light and Shadow
of New York Life in the Underworld of the Great Metropolis15. Il est devenu
d’un usage courant à la fin du siècle, qui voit se multiplier les « histoires
vraies de l’underworld 16 ». Le terme se diffuse aussi en Angleterre,
notamment lors de l’affaire Jack l’Éventreur en 1888. C’est un lieu
clandestin, « voué au crime, à la débauche ou au complot », signale au
début du XXe siècle le Chambers’s Dictionary17. Le terme (tout comme son
équivalent allemand Unterwelt) a peu à peu acquis un sens différent,
synonyme de « crime organisé », mais tel n’était pas le cas lorsqu’il
apparaît dans le dernier tiers du XIXe siècle. L’association de la misère et
du crime nourrit alors les représentations, et la plupart des enquêtes, à
l’exemple de celle de Thomas Archer en 1865, mêlent la description des
pauvres, des détenus et des criminels18. Lorsque le journaliste Thomas
Holmes publie en 1912 son célèbre London’s Underworld, il y évoque
presque exclusivement le sort des pauvres et des indigents19. Les
dictionnaires d’argot, très nombreux durant l’entre-deux-guerres, ne s’y
trompent pas : le terme underworld leur sert aussi à désigner la langue des
vagabonds, des mendiants et des marginaux20. C’est donc comme un quasi-
synonyme de « bas-fonds » que je l’emploierai dans ce livre.
Partout au XIXe siècle, les sociétés occidentales éprouvent donc le
besoin de forger des termes neufs pour renommer les réalités liées à la
misère et à la transgression. Cette exigence lexicale, et son inscription au
cœur d’un très dense système de représentations, constitue l’une des
principales questions historiques au cœur de cet ouvrage. Pourquoi et
comment le siècle du positivisme, de l’industrie, de la démocratisation et de
la culture de masse réorganise-t-il la pensée de ses marges ? Mais s’il est
important de comprendre pourquoi, à un moment donné, se reconfigure la
description des réalités sociales, il est tout aussi essentiel d’identifier les
motifs récurrents qui les caractérisent dans leur histoire longue. Car les
réalités en question – l’indigence, la délinquance, la débauche – ont
évidemment existé avant que le terme « bas-fonds » ne vienne les recouvrir.
Deux étapes apparaissent décisives : l’invention du concept de « mauvais
pauvre » au début du XIIIe siècle, pour désigner la troupe alors grandissante
des mendiants et des vagabonds, et celle de la gueuserie au tournant des
XVe et XVIe siècles. La fin du Moyen Âge et le début de la période
moderne sont en effet marqués par l’intensification des peurs sociales et la
multiplication des images de marginaux. Le terme « gueux », qui s’impose
alors, est investi d’une forte charge de duplicité : ce sont à la fois des
indigents et des coquins, des individus méprisables, des misérables. « Le
mot gueux, explique Pierre Larousse, présente la pauvreté comme quelque
chose de sale et de vil ; souvent s’y ajoute aussi l’idée de mendicité. » La
gueuserie, on le voit, recouvre le même registre sémantique que les bas-
fonds : misère et pauvreté, mais aussi vice, fourberie et délinquance. S’y
ajoute l’idée d’une contre-société hiérarchisée, d’un « monde à l’envers »,
et d’une langue, l’argot, censée dissimuler ces agissements coupables.
Projeté au cœur d’une ample production imprimée qui se diffuse rapidement
dans toute l’Europe moderne, le monde des gueux annonce celui des bas-
fonds.
Une difficulté, on le voit, commence à se faire jour. Ces bas-fonds et
ces gueux existent-ils vraiment ? Qu’il y ait des pauvres, des voleurs, des
prostituées et des bandes organisées ne fait malheureusement aucun doute,
qu’ils ressemblent aux descriptions pittoresques et horrifiées qu’en offrent
les principaux récits demeure plus incertain. Pour l’essentiel, les bas-fonds
relèvent d’une « représentation », d’une construction culturelle, née à la
croisée de la littérature, de la philanthropie, du désir de réforme et de
moralisation porté par les élites, mais aussi d’une soif d’évasion et
d’exotisme social, avide d’exploiter le potentiel d’émotions
« sensationnelles » dont, aujourd’hui comme hier, ces milieux sont porteurs.
C’est pourquoi les sciences sociales n’ont jamais pris cette expression au
sérieux. Quelques historiens du crime ou de la pauvreté, comme Louis
Chevalier ou John Tobias, l’ont utilisée dans les années 1950 et 1960, mais
sans en questionner véritablement la nature ou le sens21. C’est également le
cas des travaux consacrés aux milieux marginaux des grandes villes,
comme Londres, New York ou Berlin22. Lorsqu’une réflexion plus
spécifique a porté sur ces termes, principalement celui d’underworld, la
réaction des historiens a été de les récuser comme des expressions vagues,
incertaines, nébuleuses. On y a vu, à raison, une création « littéraire », une
sorte de figure formidable inventée par les élites pour dépeindre un monde
ouvrier brutal, menaçant, et artificiellement isolé du reste de la société. Tel
quel, il ne pouvait rien nous apprendre sur la vie ou sur les expériences du
monde réel. Ce rejet a été accentué par la fascination publique pour les
histoires de bas-fonds et la multiplication d’ouvrages pittoresques et de True
Crime Stories, florissantes dans le monde anglophone. « L’underworld,
comme expression, est tombé en disgrâce chez les chercheurs qui
l’associent aux représentations du XIXe siècle sur les classes dangereuses,
ainsi qu’à tous les travaux pittoresques qui présentent ses habitants comme
s’ils vivaient dans un autre monde géographique », écrit une historienne
britannique23. Le rejet a été encore plus fort du côté des sociologues,
notamment en raison de l’émergence à la fin des années 1970 de
l’expression voisine d’underclass, accusée d’être une clé de lecture
néolibérale masquant les ressorts sociaux de la nouvelle pauvreté24.
On ne cherchera donc pas, dans ces récits des bas-fonds, la trace
d’expériences tangibles de la pauvreté ou du crime. Des réalités, bien sûr,
affleurent incidemment, des lieux, des gestes, des destins peuvent parfois
transparaître, et certains historiens s’efforcent d’appréhender des données
effectives, notamment en matière de criminalité organisée25. Mais les bas-
fonds constituent essentiellement une représentation où se mêlent les
frayeurs, les désirs, les fantasmes de tous ceux qui s’y sont intéressés. C’est
« un amas confus d’éléments résiduels de toute espèce et de toute origine »,
écrit en 1903 le psychologue et criminologue argentin Francisco de Veyga26.
C’est une « imposture », renchérit Henry James dans The American Scene
en 1907. Dans ce récit qui retrace un voyage entrepris tout le long de la côte
atlantique des États-Unis, James s’attarde à New York, dans le Lower East
Side, et dénonce ces récits qui inventent un monde artificiel et sinistre27. Et
c’est bien ainsi qu’il faut le prendre, comme « un agrégat de figures et de
scènes issues de l’imagination urbaine28 », un lieu où s’enchevêtrent mille
images, mille références venues de la littérature, des enquêtes sociales, de
l’hygiène publique, des faits divers, des sciences morales et politiques, de la
chanson, du cinéma. Les historiens de la culture se sont bien sûr montrés
plus intéressés par ces représentations qui expriment les inquiétudes et les
anxiétés des élites, et de substantielles études ont été consacrées aux figures
de la répulsion, du crime, du danger, ou aux pratiques de slumming29 (visite
des bas-fonds). Aucune n’a cependant considéré les bas-fonds comme un
tout, comme un « imaginaire social », passible d’une lecture globale – c’est
ainsi que ce livre entend procéder.
La notion d’imaginaire social mérite à ce stade d’être précisée,
d’autant qu’elle n’a guère fait l’objet de mises au point détaillées et souffre
de la dimension fortement anhistorique que les philosophes et les
anthropologues ont donnée à l’imaginaire30. On le définira ici, dans le
sillage des travaux d’anthropologie historique, comme un système cohérent,
dynamique, de représentations du monde social, une sorte de répertoire des
figures et des identités collectives dont se dote chaque société à des
moments donnés de son histoire31. Les imaginaires sociaux décrivent la
façon dont les sociétés perçoivent leurs composants – groupes, classes,
catégories –, hiérarchisent leurs divisions, élaborent leur avenir. Ils
produisent et instituent le social plus qu’ils ne le reflètent32. Mais ils ont
besoin pour cela de s’incarner dans des intrigues, de raconter des histoires,
de les donner à lire ou à voir. C’est pourquoi l’imaginaire social est surtout,
comme le suggère Pierre Popovic, un « ensemble interactif de
représentations corrélées, organisées en fictions latentes33 ».
Les bas-fonds qu’on se propose ici d’explorer relèvent bien d’une telle
conception de l’imaginaire : produits par des sociétés inquiètes à des
moments de crise ou de surchauffe, ils offrent une série de récits qui visent
à qualifier et à disqualifier, à dire l’intolérable autant que le tolérable, à
concevoir et formuler les possibles lignes de fuite. Mais nul maître d’œuvre
n’a la haute main sur leur élaboration, ils ne sont collectifs que par défaut et
peuvent prendre parfois des chemins de traverse. La pluralité de leur
inspiration et surtout de leurs usages fait leur complexité autant que leur
richesse.
Les trois temps de ce livre nous invitent donc à comprendre comment
les sociétés occidentales ont pensé leurs envers au moment du grand
basculement dans l’ordre industriel. Centrée sur l’avènement des bas-fonds,
la première partie s’attache à plonger au plus profond de cet imaginaire –
lieux, décors, acteurs, motifs – et à sonder les contextes qui, au cœur du
XIXe siècle, expliquent son émergence. Mais elle s’emploie aussi à montrer
la récurrence des représentations, dont certaines s’ancrent dans un passé
immémorial. Si bien que les bas-fonds surgiront ici dans leur hideuse et
insidieuse présence. Défendant l’idée qu’un imaginaire social fonctionne
toujours au travers des intrigues qui lui donnent forme et sens, la deuxième
partie de ce livre identifie quatre scénarios, quatre scripts remarquables, qui
organisent le récit des bas-fonds. On ne soutiendra pas qu’ils l’épuisent –
d’autres choix, d’autres trames étaient sans doute possibles –, mais les
quatre enchaînements retenus éclairent très largement la scénographie de
ces envers sociaux. S’il a une naissance, un imaginaire social doit aussi
avoir une fin, faute de quoi son évidence historique ne saurait être perçue
avec la même acuité. Même si nombre de ses motifs et de ses constituants
restent en place, se reconfigurent ou s’adaptent à de nouveaux contextes, la
combinatoire spécifique née autour des bas-fonds au début du XIXe siècle
s’épuise progressivement vers le milieu du siècle suivant. Les États
providence qui s’imposent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ne
lui laissent guère de place. C’est à l’histoire de son effacement progressif et
de ses rémanences qu’est consacrée la dernière partie. Chemin faisant, elle
s’interroge aussi sur les usages d’un tel imaginaire, les manières souvent
très différentes de l’investir, son « sens pratique » en quelque sorte.

1. An Inquiry into Destitution, Prostitution and Crime in Edinburgh, Édimbourg, James G. Bertram &
Company, 1851.
2. Edward Crapsey, The Nether Side of New York, or The Vice, Crime and Poverty of the Great Metropolis, New
York, Sheldon & Co., 1872.
3. Henry Alpy, « Les enfants dans les prisons de Paris », Revue pénitentiaire et de droit pénal, 1896, p. 224.
4. Pierre Zaccone, Les Nuits du boulevard [1876], Paris, Fayard, 1880, p. 296.
5. Maurice Aubenas, « Dans le canal des trépassés », Détective, 28 juin 1934.
6. Octave Féré, Les Mystères de Rouen [1845], Rouen, Haulard, 1861, p. 248.
7. . « Il m’a dit en 1831 ce qui devait arriver : les assassinats, les conspirations, le règne des Juifs, la gêne des
mouvements de la France, la disette d’intelligence dans la sphère supérieure et l’abondance de talents dans les
bas-fonds où les plus beaux courages s’éteignent sous les cendres du cigare. »
8. Constantin Pecqueur, Des améliorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté. Introduction à
l’étude de l’économie sociale et politique, Paris, Gosselin, 1840, p. 80 : « Les classes riches, parmi lesquelles
les déplacements subits de fortune viennent parfois jeter le trouble et le désordre, produisent de temps en
temps ces fameux chefs de bandits qui ameutent et dirigent tout ce qu’il y a de passion subversive et de
cruauté dans les bas-fonds de la population misérable et pervertie. »
9. Honoré Antoine Frégier, Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes et des moyens de
les rendre meilleures, Paris, Baillière, 1840, p. 347.
10. Henry Monnier, Les Bas-Fonds de la société. Scènes populaires, Paris, Jules Claye, 1862.
11. Le Grande dizionario della lingua italiana (Turin, Unione tipografico-editrice torinese, 1988) renvoie à
l’expression française.
12. . « A room where low goings-on occurred », cité par Harold J. Dyos, « The Slums of Victorian London »
[1966], in David Cannadine et David Reeder (dir.), Exploring the Urban Past. Essays in Urban History by H.
J. Dyos, Cambridge, Cambridge University Press, 1982, p. 129-153. Selon Ellen Ross (Slum Travelers.
Ladies and London Poverty, 1860-1920, Berkeley, University of California Press, 2007, p. 301), il s’agirait
d’une diminution argotique de slumber, qui signifie « sommeil ». En 1821, dans Life in London, Pearce Egan
décrit les back-slums de Holy Lane et de Saint-Giles comme de « low, unfrequentend parts of the town » et
Dickens utilise le terme dans le même sens en 1840. Le Times du 16 janvier 1845 en fait un synonyme de
bad-lodging et c’est comme tel qu’il se généralise. Slumming, en revanche, n’est pas attesté avant la décennie
1880. L’Oxford English Dictionnary l’enregistre en 1884.
13. Margaret Tudeau-Clayton, « Underwor(l)ds, l’ancien et le nouveau », in François Laroque et Frank Lessay
(dir.), Esthétique de la nouveauté à la Renaissance, Paris, PUPS, 2001, p. 59-76.
14. George Ellington, The Women of New York or the Underworld of the Great City, New York, New York Book
Co., 1869.
15. Helen Campbell, Darkness and Daylight, or Lights and Shadows of New York Life of the Great Metropolis,
New York, Hartford Publications Co., 1889.
16. Josiah Flynt Willard, « True stories from the underworld », McClure’s, 15 juin 1900.
17. . « A submerged, hidden or secret region or sphere, especially one given to crime, profligacy and intrigue »,
cité par Donald A. Low, Thieves’s Kitchen. The Regency Underworld, Londres, Dent, 1982, p. VIII.
18. Thomas Archer, The Pauper, the Thief and the Convict : Sketches of Some of their Home, Haunts, and Habits,
Londres, Grommbridge & Sons, 1865.
19. Thomas Holmes, London’s Underworld [1912], with an introduction by Iain Sinclair, Londres, Anthem Press,
2006.
20. Cf. par exemple Irwin Godfrey, American Tramp and Underworld Slang. Words and Phrases Used by
Hoboes, Tramps, Migratory Workers and those on the Fringes of Society, with their Uses and Origins, New
York, Sears Publishers, 1930, ou, un peu plus tard en Grande-Bretagne, Eric Partridge, A Dictionary of the
Underworld, British and American, Being the Vocabulary of Crooks, Criminals, Racketeers, Beggars and
Tramps Convicts, Londres, Routledge, 1950.
21. Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris dans la première moitié du XIXe siècle,
Paris, Plon, 1958 ; John J. Tobias, Crime and Industrial Society, Londres, Batsford, 1967.
22. Par exemple, et parmi d’autres, Kellow Chesney, The Victorian Underworld, Londres, Temple Smith, 1970 ;
Gãmini Salgãdo, The Elizabethan Underworld, Londres, Dent & Son, 1977 ; Thomas Gilfoyle, A
Pickpocket’s Tale. The Underworld of Nineteenth-Century New York, New York, Norton & Co., 2006 ;
Richard J. Evans, Tales from the German Underworld. Crime and Punishment in the Nineteenth Century,
New Haven, Yale University Press, 1998.
23. Deborah A. Symond, Notorious Murders, Black Lanterns, & Moveable Goods. The Transformation of
Edinburgh’s Underworld in the Early Nineteenth Century, Akron, The University of Akron Press, 2006,
p. 146, n. 25.
24. Loïc Wacquant, « L’Underclass urbaine dans l’imaginaire social et scientifique américain », in S. Paugam
(dir.), L’Exclusion. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1996, p. 248-262. Sur ce débat, cf. infra,
chap. IX.
25. Heather Shore, « Undiscovered Country : Towards a History of the Criminal Underworld », Crimes and
Misdemeanours, 1, 2007, p. 41-68.
26. Francisco de Veyga, « Los Lunfardos. Estudios clínicos sobre esta clase de ladrones profesionales », 1903,
cité par Lila Caimari, La Ciudad y el Crimen. Delito y vida cotidiana en Buenos Aires, 1880-1940, Buenos
Aires, Editorial Sudamericana, 2009, p. 56.
27. Henry James, The American Scene, Londres, Chapman & Hall, 1907, p. 201.
28. Lila Caimari, La Ciudad y el Crimen, op. cit., p. 56.
29. Par exemple Alain Corbin, Le Miasme et la Jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIIIe-XIXe siècle,
Paris, Aubier, 1982 ; Judith Walkowitz, City of Dreadful Delight. Narratives of Sexual Danger in Late-
Victorian London, Chicago, University of Chicago Press, 1992 ; Seth Koven, Slumming. Sexual and Social
Politics in Victorian London, Princeton, Princeton University Press, 2004.
30. C’est le cas de Gaston Bachelard ou de Gilbert Durand. Voir notamment Gilbert Durand, Les Structures
anthropologiques de l’imaginaire, Paris, PUF, 1960.
31. Bronislaw Baczko, Les Imaginaires sociaux. Mémoires et espoirs collectifs, Paris, Payot, 1984.
32. Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975.
33. Pierre Popovic, Imaginaire social et folie littéraire. Le Second Empire de Paulin Gagne, Montréal, Presses de
l’université de Montréal, 2008, p. 24.
PREMIÈRE PARTIE

L’avènement des bas-fonds


CHAPITRE PREMIER

Dans l’antre de l’horreur

L’histoire des bas-fonds est complexe. Elle enchevêtre mille motifs,


mille références, dont certains se perdent dans la nuit des temps tandis que
d’autres continuent de nous envelopper. Toute l’ambition de ce livre est
précisément de dénouer la trame subtile de leur construction. Mais il nous
faut d’abord entrer au cœur de cet univers sordide et décrire, au plus près
des images forgées par les contemporains, cet antre de l’horreur. C’est à
l’exploration des bas-fonds, sous toutes leurs formes et au moment de leur
plus grande extension – entre les années 1830 et la Seconde Guerre
mondiale –, que ce chapitre nous invite. Le voyage est parfois difficile,
mais nulle complaisance ou nul désir d’exotisme ne le commande. Avant de
chercher à expliquer, ne faut-il pas décrire, exposer, peindre sans états
d’âme l’objet de la quête ? Il convient donc d’entrer, sans frémir ni reculer,
dans ce « monde sous un monde » qu’évoquaient les Goncourt1 et tenter
d’en cerner les principaux caractères. Telle quelle, la description qu’on va
lire n’existe nulle part. Elle émerge d’une multitude d’enquêtes, de récits,
de reportages, de fictions également, qui s’attachent durant plus d’un siècle
à dépeindre les lieux de misère et de perdition ; elle tente d’en restituer et la
lettre et l’esprit. Tout comme celui d’Eugène Sue au seuil des Mystères de
Paris, voici donc « le lecteur prévenu de l’excursion que nous lui proposons
d’entreprendre parmi les naturels de cette race infernale qui peuple les
prisons, les bagnes, et dont le sang rougit les échafauds2 ».
Villes « en crise »

Les bas-fonds, on l’a dit rapidement en ouverture, désignent à la fois


des lieux, des individus et des comportements. Mais les lieux sont premiers,
ils constituent le décor dans lequel s’enracine toute l’histoire. Au reste,
lorsque l’expression apparaît au début du XIXe siècle, l’heure est au néo-
hippocratisme, théorie médicale qui lie étroitement les topographies et les
caractères moraux. C’est donc dans des espaces précis que s’incarnent les
bas-fonds, des espaces intrinsèquement liés à l’expérience de la ville. Il faut
insister sur ce point : dans ces sociétés paysannes et rurales que sont alors,
très majoritairement, la France et l’Europe moderne, il n’est de bas-fonds
qu’au cœur de la grande ville. La misère, le crime, le viol, l’inceste ont beau
exister aussi et peut-être surtout dans les profondeurs du monde rural, les
bas-fonds sont urbains. Ils sont les enfants de Sodome et de Babylone et
portent la marque d’une « urbaphobie » qui s’exacerbe au XIXe siècle. Si
l’influence corruptrice de la ville est dénoncée de longue date, c’est surtout
là, au cœur des « crises urbaines » du premier XIXe siècle, que la menace
est la plus lisible. Car la ville qui engendre les bas-fonds est toujours la ville
ancienne, vieillie, étroite, saturée, que les tensions sociales agitent et que les
pulsions de son imaginaire enflamment. Le Paris pré-haussmannien,
surpeuplé et surchauffé, sale, suintant et labyrinthique, constitue sans doute
l’archétype de cette ville « en crise ». C’est « la ville gothique, noire,
obscure, crottée et fiévreuse, la ville de ténèbres, de désordres, de violences,
de misère et de sang ! » écrit Jules Janin en 1843, qui dépeint, à l’image de
tant d’autres, les « intersections de maisons, culs-de-sac, pattes-d’oie,
dédales, carrefours… grands espaces boueux et sanglants dans lesquels
clapotaient pêle-mêle les truands des deux sexes »3. Le décor est planté.
C’est le Paris de Vidocq et de Balzac, au cœur de la Cité, dédale de « rues
assassines », d’allées puantes, d’escaliers noirs, de « ruelles humides et
infectes, aux maisons couleur de boue », peuplé d’indigents, de brigands, en
bref « d’une vermine humaine d’où s’engendraient les crimes les plus
monstrueux »4.
Ce n’est donc pas un hasard si c’est à Paris que surgit en 1840
l’expression « bas-fonds ». Ni qu’Edgar Poe, bien qu’il n’y soit jamais
venu, situe l’année suivante l’action de « Double assassinat dans la rue
Morgue », première nouvelle policière de la littérature occidentale. Ni bien
sûr qu’un an plus tard encore, en 1842, Eugène Sue inaugure le genre des
« mystères urbains » appelé à toucher, en moins de deux décennies, toutes
les villes du monde. C’est donc là, dans ce « dédale de rues obscures,
étroites, tortueuses, qui s’étend depuis le Palais de Justice jusqu’à Notre-
Dame5 », que les bas-fonds adviennent à la modernité.
Mais le privilège ne dure guère. Paris a beau avoir été promue
« capitale du XIXe siècle » par Walter Benjamin, elle doit vite partager le
titre de capitale des bas-fonds avec nombre d’autres villes. Toutes les
vieilles cités gothiques du pays font rapidement valoir leurs droits, à l’instar
de Rouen, dont les quartiers de Martinville et Saint-Hilaire réunissent « ce
que la cité a de plus honteux et de plus triste : le vice et le crime6 ». Les
villes portuaires et manufacturières sont aussi très vite de la partie, à mesure
que les enquêtes sociales du début du siècle montrent comment Lille,
Nantes, Amiens, Saint-Étienne, Lyon, Mulhouse et tant d’autres entassent
dans leurs faubourgs ou dans leurs caves ces nouveaux « barbares »
qu’engendre l’industrialisation. Le Sud n’est pas en reste. Dans le
« labyrinthe des mille rues sales et noires qui composent la primitive
Marseille » se presse une population d’ivrognes, de gueux, de marins, de
nervis, de prostituées. « On dirait qu’Eugène Sue a passé par là pour y
glaner des scènes cabaretières »7.
Et puis il y a Londres, qui n’a sur ce point rien à envier à Paris. Si les
bas-fonds y sont inconnus, la ville a ses slums (« taudis »), ses dens
(« clapiers »), ses rookeries (« logements insalubres »), bientôt son
underworld qui font d’elle une fourmilière du « vice ». C’est la grande
Babylone noire, « la grande verrue » (the great wen), comme l’appelle le
radical William Cobbett en 1820. Rarement ville fut investie d’une telle
influence corruptrice : on y dénonce le crime, la paresse, l’immoralité, la
débauche, l’ivrognerie, l’irréligion. Plus tard, dans les années 1880, elle
sera la whoreshop of the world (le « bordel du monde »), cité de la
perversion et de la prostitution. C’est une ville hideuse, en haillons,
corrompue, pervertie, « laboratoire gigantesque de corruption et de crime
[…] qui entraîne le reste de l’Angleterre vers le fond avec elle », comme
l’écrit dans le Times Charles Trevelyan8. Elle est tout au long du siècle
l’objet d’une cartographie quasi obsessionnelle, qui décrit par le menu
l’enchevêtrement de taudis, de garnis, de backslums et de pubs mal famé où
le gin coule à flots. Vers 1840, les quartiers de Saint-Giles et de Covent
Garden constituent, en plein cœur de la ville, un immense taudis de plus de
4 hectares, surnommé la « Terre sainte » : « un amas très dense de masures
si décrépites qu’elles se contentent de ne pas s’effondrer, étroites et
sinueuses venelles, rigoles d’eau croupie, immondices, murs aux teintes de
suite décolorées9 ». La ville que décrit Eliza au début des Mystères de
Londres est un « labyrinthe de rues sales et étroites situées dans le voisinage
immédiat de la partie nord-ouest de Smithfield market ». Elle atteint un peu
plus loin « les rues repoussantes qui se rejoignent à cet endroit qu’on
appelle Smithfield. Il me semblait marcher au milieu de tous ces antres du
crime et d’effroyable misère que j’avais découverts dans les romans, mais
dont je n’aurais jamais pu croire qu’ils existaient bel et bien, en plein cœur
de la capitale du monde »10. Quand une partie du quartier est rasée en 1847,
le centre de gravité se déplace vers l’est, vers l’East End, où se mêlent les
quais, les docks, les taudis, les abattoirs et les peausseries. « Un vaste
continent de vice, de crime et de misère11 », qui incarne à la fin du siècle
toute l’horreur londonienne et que les crimes de Jack l’Éventreur font
connaître au monde entier en 1888.
Ce que Londres fait en grand, d’autres villes le réalisent à plus
modeste échelle : Liverpool et son quartier de Waterloo Road, Birmingham
avec Saint Mary et Saint Lawrence, Édimbourg, résonnant encore des
terribles meurtres des « résurrectionnistes » Burke et Hare, qui assassinent
en 1827 leurs locataires pour vendre leurs corps à la dissection. Manchester
ne vaut pas mieux, avec ses bas quartiers « aux visions répugnantes et à la
puanteur intolérable, où toutes les ordures, les eaux sales et la crasse des
maisons et des caves se putréfiaient dans les rues », comme l’écrit
Geraldine Jewsbury dans Marian Withers en 185112. Partout les villes du
XIXe siècle, gangrenées par une croissance qui entasse les migrants dans
des conditions indignes, exhibent leurs bas-fonds.
Et le Vieux Monde est bientôt trop petit. La reprise de l’expansion
coloniale met rapidement l’accent sur les ports et les grandes villes
coloniales – Bombay, Alger, Tanger, Manille, où l’indigence et la
prostitution se teintent vite de notations racistes. Shanghai, devenu le
« bordel de l’Asie », dispose de maisons somptueuses, mais aussi de bouges
à marins, de « cabanes à clous » et de lupanars « faits de bambou tressé et
de torchis »13. Léopoldville, au Congo belge, est un repaire de voleurs, de
proxénètes, d’une « tourbe de Noirs déclassés et paresseux qui ont pris de la
civilisation ce qu’elle a de moins bon14 ». Les migrations internationales
engendrent la croissance exceptionnelle des bas-fonds du Nouveau Monde.
New York, tête de pont de l’immigration américaine, est sans doute la
première ville touchée. Dès 1830, Five Points, une intersection boueuse au
sud de Manhattan, concentre tous les maux qui assaillent la jeune nation :
misère, violence, prostitution, crimes. C’est le « cloaque de toutes les
dépravations de la nature humaine », déclare Thomas Jefferson15. Dès lors,
et pour longtemps, New York est the wicked city, « la cité du mal et du
vice ». Mais toutes les villes américaines sont rapidement touchées, à tel
point que, dès 1850, chacune d’elles ou presque a déjà son « mystère », sur
le modèle du roman d’Eugène Sue – Boston, Philadelphie, Saint Louis, La
Nouvelle-Orléans, Rochester, Charleston, Lowell et d’autres encore16. Plus
au sud, Buenos Aires s’impose à compter des années 1880 comme
l’épicentre des nouveaux bas-fonds, un immense bordel tombé aux mains
des souteneurs et des rufians, mais où s’agite aussi une population de
voleurs professionnels, d’enfants des rues, de migrants faméliques,
d’anarchistes au regard exalté17. Non loin de là, Rio, Montevideo, Caracas
et Panamá possèdent chacune leurs quartiers de misère et de débauche.

« Un monde sous un monde »

Réalité urbaine, les bas-fonds n’occupent cependant pas tout l’espace


de la ville. Deux types de lieux leur sont réservés. D’un côté les zones
reléguées, déprimées, sales, pauvres, perdues, les marges sordides aux
ruelles boueuses, les bouges, les carrières, les « trous, de la fange et des
constructions inachevées18 ». De l’autre, les lieux de l’autorité, véritables
bas-fonds légaux qui concentrent contre leur gré les marginaux de toutes
sortes dans les prisons, les bagnes, les hospices, les asiles ou les
workhouses.
Un trait commun, inscrit dans les termes mêmes qui les désignent,
précise la localisation de ces lieux répugnants. Il s’agit pour l’essentiel
d’espaces du « dessous ». Partout des caves, des caveaux, des souterrains,
des fosses, des gouffres, des catacombes, des égouts, des « mines ». On
pourrait convoquer des centaines d’exemples, pris dans des registres
différents. À Nantes, tous les vices, l’infamie urbaine, l’immoralité
semblent se concentrer autour du « quai de la Fosse », dont le nom à lui seul
vaut un programme. C’est la partie basse de la ville qui borde le port et
regroupe les bouges, les taudis, les bordels, les tripots, les rues grasses, les
ordures19. « On écarte, en passant, les murs noirs qui retiennent l’air
visqueux, les basses odeurs humaines, la moisissure soufflée par ces caves
superposées […]. Le soir, les couteaux sont à l’affût, quelque part20 ». À
Lille, ce sont des caves, « ce morne enfer » qui indigne le Hugo des
Châtiments (1853) et où les pauvres, « des fantômes, sont là sous terre dans
des chambres ». À Paris, les pires lieux sont ceux dans lesquels on
s’enfonce. Les tapis-francs sont des « cabarets du plus bas étage », comme
l’antre de Bras-Rouge, le Cœur saignant, bouge souterrain des Mystères de
Paris, ou le Trou-à-vin des Mendiants de Paris, une « caverne », une « salle
basse ». Partout dans la ville, « des caves infectes, éclairées par des
soupiraux prenant jour au niveau des ruisseaux », et bien sûr des
catacombes, comme dans les récits célèbres d’Élie Berthet ou de Pierre
Zaccone21. En 1929, Henri Danjou prend encore plaisir à entraîner le lecteur
dans cette « ville des morts […] ville des labyrinthes », avec ses cadavres et
ses mystères22. À Buenos Aires, le quartier le plus sordide est celui de La
Boca, c’est « le fond du fond », écrit Albert Londres, on ne peut
« raisonnablement pas descendre plus bas »23. Quelques années auparavant
pourtant, il y avait pire. Jules Huret se souvient d’El Bajo, « un quartier
populaire, en partie gagné sur les eaux du Rio […] C’était le dépôt des
animaux morts, des ordures et des poissons pourris. Les gens mal famés s’y
réunissaient dans des bouges de basse catégorie24 ». L’Unterwelt berlinois
est « vraiment un monde souterrain qui, de cave en cave, de bouge en
bouge, de coupe-gorge en coupe-gorge, étendait ses ramifications sous le
sol de Berlin25 ». Quelques lieux, bien sûr, peuvent faire exception.
Immonde et répugnant bas-fond aux dires des Occidentaux, la Casbah
d’Alger est, à l’inverse, un promontoire, un interminable escalier qui monte
vers des hauteurs de plus en plus sordides. Et le pire est en haut, la rue des
Zouaves : « une tribu de gitans campe au sommet26 ». Un bas-fond inversé
en quelque sorte, qu’autorise sa nature coloniale.
Cette concentration des populations marginales dans les lieux déprimés
obéit bien sûr à des contraintes sociales. Ce sont le plus souvent les seuls
endroits qu’on leur laisse. Certains peuvent servir de refuge, comme les
carrières d’Amérique et les fours à plâtre adjacents, que peuplent au
XIXe siècle les vagabonds parisiens, ou comme les arches des Adelphi qui
jouent le même rôle à Londres. Ce sont parfois des lieux où l’on sera
tranquille pour fomenter de nouveaux crimes. Les chauffeurs de la bande
d’Orgères – une « horde » – vivaient dans un souterrain27. À Paris, une
horde de pègres, les « Grouilleurs », avait aménagé son repaire dans un
égout désaffecté sur les bords de la Seine28. La confrérie des voleurs
internationaux, que Georges Darien décrit dans Le Voleur, privilégie les
« maisons où la lumière du jour ne pénètre jamais, aux triples portes, aux
fenêtres aveuglées par des planches clouées à l’intérieur ; de mystérieuses
boutiques éternellement à louer, aux volets toujours clos, où l’on se glisse
en donnant un mot de passe ; des caves aux voûtes enfumées29 ». Et la
bande de criminels mise en scène dans The Silver Wedding, un film
américain de 1906, choisit d’opérer depuis les égouts de New York parce
que l’on s’y déplace et s’esquive facilement30. Les lieux de l’enfermement
tendent eux aussi à se nicher dans les contrebas. Les prisons « occupent
souvent les bords des fossés humides », note Villermé31, beaucoup sont des
geôles souterraines, des basses-fosses, des oubliettes. À Paris, le dépôt de la
préfecture occupe une vaste « salle noire, basse, longue, étroite et
obscure32 », dont « le plafond forme une voûte, assez analogue au couvercle
d’un cercueil », complète Gustave Macé33. « Le dépôt est bien un dessous,
comme on dit en langue des théâtres, puisqu’on a jugé bon de l’aménager
dans les substructions du Palais de Justice », précise le vicomte
d’Haussonville34, tandis que d’autres le présentent comme un « cul-de-
basse-fosse35 ». Un peu plus loin, à la Force, les détenus les plus dangereux
sont enfermés dans la « fosse aux lions36 ». À Montfaucon, l’horreur était
moins sur le gibet et ses sinistres fourches que dans les caves, « où l’on
jetait non seulement les débris humains qui se détachaient des chaînes de
Montfaucon, mais aussi les corps de tous les malheureux exécutés aux
autres gibets permanents de Paris37 ». Toutefois, il y a toujours pire. À
Rouen, l’hospice de Saint-Yon, où l’on enferme les aliénés, est un
« tombeau où l’on descend vivant, dont les portes retombent sur la tête de
celui qu’on y traîne, comme le couvercle d’un cercueil sur un cadavre38 ».
Au Pérou, le bagne de Casas-Matas est un ensemble d’étroites galeries
souterraines de chaux et de sable qui ne reçoivent la lumière que par la
porte et les deux fenêtres de l’entrée39.
Réalités topographiques, ces localisations procèdent aussi d’une réalité
symbolique qui a trait à l’enfer, à la catabase, cette descente aux Enfers que
depuis l’Antiquité grecque tout héros se doit d’opérer40, mais aussi aux
décors terrifiants – tombeaux, souterrains, oubliettes – que le roman
gothique a popularisés à la fin du XVIIIe siècle. Bien des bas-fonds et de
leurs mystères ont pris leur source dans Les Mystères d’Udolphe d’Ann
Radcliffe, publié en 1794. L’envers, c’est aussi l’obscurité, la nuit, le noir.
Ces interminables dessous qui constituent les bas-fonds sont donc tout
autant moraux, religieux, sociaux et topographiques. Nous sommes dans un
monde inversé, un antimonde, immonde.
Ce monde n’est d’ailleurs pas seulement celui d’en bas, c’est un
monde qui est entraîné vers le bas, dans un mouvement toujours
descendant. Son devenir, c’est la déchéance, l’alcoolisme, la maladie, la
folie, la mort, laquelle souvent s’achève dans une autre fosse, « la fosse
commune dans laquelle les cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants,
dans une effroyable promiscuité, mêlent les fermentations de la mort41 ».
C’est un monde entraîné dans la chute, au sens chrétien du terme, qui
s’enfonce dans les ténèbres et qui se pervertit toujours un peu plus dans ce
mouvement, jusqu’à se concentrer dans un infâme résidu. C’est ce terme,
residuum, utilisé par le député libéral John Bright lors des débats du Reform
Bill de 1867, que les victoriens utilisent pour désigner les pires des
criminels et des indigents. Mais les Français ne sont pas en reste. Les débats
pénitentiaires des années 1840 ont comparé la prison à un « égouttoir42 » et
voici comment l’inspecteur des prisons de la Seine Moreau-Christophe
s’exprime en 1839 :

Au-dessous de toutes les classes sociales, il existe une classe


infime, anormale, en dehors de l’action régulière des rouages
sociaux. [Elle] se compose du sédiment, du résidu, des égouttures de
toutes les classes placées au-dessus d’elle et qui y versent le trop-
plein de leurs immoralités. C’est le récipient de tous les vices qui
découlent d’en haut et qui viennent s’y distiller ou s’y infuser43.

Tout en bas, on retrouve l’eau, l’eau stagnante, puante, putride, le


cloaque qui renvoie au sens initial et maritime des bas-fonds, mais aussi aux
représentations classiques des Enfers, bordés par le Styx, le fleuve des
morts. Tout le lexique ici est liquide. On parle de fosses, d’égouts,
d’abîmes, d’abysses. C’est un océan qui engloutit les plus faibles ou les plus
vicieux, comme dans le célèbre frontispice d’In Darkest England and the
Way Out de William Booth, le fondateur de l’Armée du Salut. Les pauvres y
sont décrits comme des naufragés, des épaves, the submerged tenth (le
dixième qui a sombré). La pauvreté est une mare stagnante, une mer de
misère humaine, les pauvres sont de la boue, un « amas de matières
fangeuses et de corps dépravés44 ». Ceux qui échappent à l’abîme
demeurent des populations « flottantes ». Partout, les lieux les plus sinistres
sont suintants, gorgés d’humidité, parcourus d’eaux sales et usées. À
Londres, la partie la plus misérable de Bethnal Green forme un « lac de
pourriture », « un énorme fossé, ou un lac d’eau stagnante épaissie de
matières en putréfaction [qui] se bosselait de cadavres de chiens et de chats
à tous les stades de la décomposition »45. À New York, le quartier de Five
Points où poussent les taudis à compter de 1820 est bâti sur un sol
marécageux46. À Madrid, les rues sinistres des quartiers sud sont « un
marais fétide, habité uniquement par des reptiles ou des maures sauvages et
en guenilles47 ». À Buenos Aires, La Boca, au cœur du bas-fond, est un
faubourg « entouré de terrains marécageux sur lesquels on a construit, au
mépris des règles les plus élémentaires ; aussi le quartier est-il un foyer de
fièvres et autres maladies48. » Et l’on pourrait multiplier les exemples à
l’infini. Les intérieurs ne valent pas mieux. « La topographie entière du
Paris mystérieux est composée de niveaux, de marches qui ne peuvent
qu’être descendues49 ». Les caves du cabaret du Lapin blanc, explique M.
Claude, communiquent avec les égouts. Et quand on veut se débarrasser de
Rodolphe, le héros des Mystères de Paris, on l’enferme dans la cave de
Bras-Rouge que l’eau de la Seine inonde périodiquement.
Cette symbolique de l’eau est omniprésente. Trois raisons principales à
cela, qui s’enchevêtrent. La première est historique. On ne peut en effet
oublier que les bas-fonds tirent une partie de leur imaginaire des galères
qui, depuis l’Antiquité et jusqu’au XVIIIe siècle, excluent sur l’océan un
nombre substantiel de leurs indésirables : esclaves, vagabonds, criminels,
déserteurs. L’univers des galères se prolonge dans les bagnes portuaires de
Brest, Rochefort et Toulon, sur les pontons et les navires désaffectés
britanniques. Les hulks, ces effroyables navires-prisons ancrés sur les côtes
ou sur les bords de la Tamise (on en recense une quarantaine vers 1800, et
le nombre des prisonniers est évalué autour de 4 500 en 182850),
épouvantent l’opinion britannique. Et en Australie, en Nouvelle-Calédonie
ou en Guyane, les bagnes coloniaux prolongent ces traditions, entassant
durant le trajet et souvent encore à l’arrivée les forçats dans des pénitenciers
flottants.
S’y adjoint la dimension infernale des eaux, attestée de longue date
dans la culture occidentale et que nourrissent les images du Déluge, du
fleuve des morts, des côtes barbares. La Nef des fous, que Sebastian Brant
compose en 1492, au moment même où s’édifie l’imaginaire des gueux,
associe la folie, l’exclusion, les eaux malsaines et démoniaques – et l’on sait
la défiance que les cultures occidentales ont longtemps portée à l’Océan51.
D’Ulysse et Orphée jusqu’à Dante, la descente aux Enfers constitue une
métaphore majeure de la culture occidentale, pour partie gouvernée par une
imagination catabatique52. Or « les images de l’eau, et d’une eau lourde et
maléfique, accompagnent la plupart du temps ce trajet de descente fatale »,
écrit Alain Pessin53. Certains événements sinistres viennent périodiquement
donner corps à ces idées. En septembre 1878, le Princess Alice, qui rallie
Gravesend à Londres, sombre dans la Tamise avec plus de 700 passagers à
bord. Le naufrage a lieu dans un endroit très pollué par les industries et le
rejet d’eaux usées. Plus de 500 passagers périssent de l’infection des eaux54.
Une poésie sombre, enfin, accompagne souvent les bords de l’eau, leur
confère un aspect triste et sinistre. Les fleuves comme la Seine ou la
Tamise, les docks, et plus encore les canaux attisent le désespoir.

Dans les faubourgs des grandes agglomérations, le canal


aimante tout le brouillard, la poussière, la pluie, le vent, l’air
crasseux, les odeurs de mâchefer, de poussier, d’essence, de gasoil, il
draine les animaux crevés, les ordures, les vieilles barcasses, le bois
mort, il dépose sur ses flancs la caillasse, le charbon, les briques, les
gravats, les sacs de plâtre, les poutrelles, il s’enveloppe d’une cage de
ferraille, d’ateliers, de cahutes, de vieux camions à ridelles, de
wagons déroutés, de palissages, de chantiers interdits au public,
d’hôtels borgnes, d’immeubles peints en noir de fumée. Le grand
dépotoir55.

Le gras, le sale et le difforme

Dans ces lieux sinistres prospèrent la misère, le vice et le crime. Le


dosage, on l’a dit, peut varier entre ces trois constituants. Chacun, selon sa
culture politique ou religieuse, selon le contexte également, insiste sur l’un
ou l’autre de ces composants. La misère l’emporte chez les philanthropes,
les romantiques ou les socialistes, mais le vice et la débauche priment chez
tous les autres, non moins prolixes. C’est le vice qui engendre le crime,
explique Honoré Frégier dans son célèbre traité Des classes dangereuses,
c’est l’immoralité, l’état de celui que la conscience et la religion ne guident
plus, qui ne vit que par les plaisirs et les sens56. Il évalue à
60 000 personnes, hommes et femmes mélangés, la « classe vicieuse »
parisienne en 1840. Dans son Monde des coquins publié en 1862, Moreau-
Christophe récuse lui aussi tout lien entre la misère et le crime : la seule
cause réside dans le vice et l’immoralité57. Dans tous les cas cependant,
c’est par la saleté, la puanteur et la difformité que se manifestent les bas-
fonds. Entraînés vers le bas, ils sont aussi un monde du « bas corporel », au
sens que Mikhaïl Bakhtine a donné à ce terme58. C’est l’univers du gras, du
sale, de l’excrément, du scatologique. D’où la dimension grotesque des bas-
fonds, très présente sous l’Ancien Régime, l’accent porté sur l’orgie, la
prostitution, la perversion sexuelle, la bestialité. On en reste en quelque
sorte au « résidu », tout ce qui, sang, sperme ou excrément, est expulsé du
corps.
La saleté s’impose comme un motif omniprésent, tant sur le plan social
que moral. Elle dit la sauvagerie, la dépravation des lieux, des hommes et
des activités. La boue, la fange, l’ordure sont partout. Réinventant la cour
des Miracles en 1826, G. de la Baume insiste dans son roman Raoul sur la
dimension puante et malsaine de l’endroit : « un égout infect qui drainait
toute la vermine, toute l’ordure dégoûtante qu’engendre une grande ville et
dont l’expérience a prouvé qu’il était difficile de se débarrasser59 ». Les
descriptions de lieux réels sont à l’avenant. À Rouen, les bas quartiers sont
des cloaques, des « réceptacles d’ordures et de fumiers ; le pied cherche en
vain un pavé où se poser ; les immondices envahissent tout60 ». L’un des
pires lieux de Paris, Montfaucon, ancien emplacement du gibet, est devenu
à la fois une décharge, une fosse d’aisances et un centre d’équarrissage.
Toute la ville est contaminée par ses vapeurs nauséabondes. À Londres, on
ne voit que des taudis pourris, « des cours empestées par des miasmes
empoisonnés qui émanent de l’accumulation des eaux usées et des ordures
qui s’amoncellent dans toutes les directions », « des escaliers pourrissants
qui menacent de céder sous vos pieds », « des corridors sombres et sales qui
grouillent de vermine »61. D’ailleurs, les populations qui y vivent se livrent
à des activités qui toutes ont à voir avec le déchet ou l’ordure. Henry
Mayhew, lorsqu’il décrit les petits métiers de Whitechapel dans les années
1860, insiste sur les ramasseurs de crottes de chiens, les chiffonniers, les
tueurs de rats, les équarrisseurs, les chasseurs de vers dans la Tamise. La
saleté porte en elle la vermine, l’infection, la gale et autres maladies
cutanées. C’est pourquoi tout nouvel arrivant dans un asile ou une
workhouse est d’abord débarrassé de ses hardes et conduit à l’étuve de
désinfection. « Il faut les voir pour comprendre à quel point certains
individus peuvent ignorer l’usage de l’eau, voir leur air craintif, leur peur
angoissée, leur attente pleine de terreur […] Il y en a qui crient comme si on
les écorchait62. »
La saleté est aussi celle du mélange des races, de l’impureté ethnique,
qui fait des quartiers d’émigration, comme Five Points à New York où se
pressent les arrivants – Irlandais, puis Italiens, Chinois, juifs, etc. –, et pire
encore des quartiers indigènes des villes coloniales de véritables Enfers. Il
existe à Alger une zone de baraquements lugubres « aux chemins boueux ou
empoussiérés, selon les saisons, mais continuellement infectés
d’excréments63 ». Partout dans la ville, le sol est « glissant, fangeux, jonché
d’ordures », recouvert de « choses gluantes », d’immondices, de « détritus
organiques surchauffés par le soleil »64.
Cette saleté omniprésente nourrit l’insalubrité et la corruption des
lieux. Elle agresse tous les sens, sature l’espace de visions, de bruits,
d’odeurs intolérables. La puanteur est ce qui choque le plus. Celle de la
misère colle aux individus, elle « a quelque chose de fade, de cadavéreux,
qui s’imprègne à vos habits, à vos cheveux, à votre barbe, et que les
essences les plus fortes ont peine à dissiper65 ». De chez Fradin, un bouge
de la rue Saint-Denis où les miséreux pouvaient s’assommer de vin toute la
nuit, « s’exhalait une odeur d’hôpital et de fauves, de chairs jamais lavées,
de vêtements sordides et mouillés, de blessures anciennes, de respirations
avinées, d’organes malades66 ».
Les odeurs plus tenaces sont celles qui émanent du sexe et plus encore
de l’excrément. La plupart des taudis exhalent « des odeurs de vice qui
prennent à la gorge67 », des odeurs de vice et de mort. À Alger, le quartier
de la Marine sent « la transpiration des replis féminins les plus secrets68 ».
Dans les vieux quartiers insalubres comme le centre de Paris, l’odeur des
excréments domine toutes les autres. Dans cette maison que décrit Frégier
en 1840, « les latrines crevées au cinquième étage laissent tomber les
matières fécales sur l’escalier, qui en est inondé jusqu’au rez-de-
chaussée69 ». Dans Les Bas-Fonds de Paris, roman qui ne craint pas de
jouer la surenchère, Bruant fait s’effondrer une fosse d’aisances sur un
groupe de noceurs qui ripaillaient dans les catacombes70. La réalité est
parfois pire : en 1866, dans la workhouse de Lambeth, tout l’étage inférieur
est inondé d’excréments en raison des diarrhées chroniques que provoquent
l’eau et la nourriture71. Partout, l’atmosphère est chargée de miasmes
putrides. « C’est une puanteur infâme que rien ne pourrait chasser ; elle est
innée dans ces quartiers, tout ce qui fait partie d’eux l’exhale, cela vous
oppresse la poitrine et vous étreint la gorge72 ». Le pire se rencontre dans les
colonies, où à la puanteur des bas-fonds s’ajoute celle des « races »
indigènes, pensées comme sales, impures, malades. Dans la Casbah
d’Alger, la puanteur est « homicide73 ». L’air y est vicié, empli
d’émanations nauséabondes provenant d’excréments, de bêtes pourries, de
relents de viandes mortes. Jusque tard au XXe siècle, la Casbah est décrite
comme ce lieu répugnant : « dans cette maison qui pue la crasse chauffée,
les nourritures avariées, le cafard, l’urine et dont chaque mur semble un
comprimé de puante matière car l’odeur sourd aussi des murs comme des
bouches, comme des fenêtres et il n’est pas une molécule de cette maison
qui ne pue, pas un habitant qui ne soit plus ou moins en état permanent
d’asphyxie74 ». Certains lieux spécifiques sont reconnaissables à leur odeur,
comme les workhouses britanniques où règne « la puanteur concentrée et
presque fécale de l’asile75 ». La prison est aussi un monde olfactif. On y
respire « un air infect et saturé de miasmes mortels qui s’exhalent d’un sol
pourri, de murailles humides et de leurs propres immondices », explique en
1791 le rapporteur du comité des Secours publics76. Rien ne semble y faire.
En dépit de « l’amélioration » progressive des prisons, l’espace carcéral est
d’abord puanteur. « À peine cette porte fut-elle ouverte qu’il s’exhala une
odeur fétide qui faillit éteindre la lumière que portait le guichetier », s’écrie
Louis-François Raban en 1826. La responsabilité principale en incombe à
ce que, en argot des prisons, on appelle les « griarches », les seaux et
baquets qui servent aux détenus, très souvent découvertes et rarement
vidées : « par conséquent, les matières qu’elles contiennent sont presque
continuellement remuées : elles se transforment alors en latrines
infectes77 », explique Villermé en 1820. Un siècle plus tard, l’hygiène, le
savon noir et le Crésyl n’en sont pas venus à bout78, signe que le temps a
peu de prise sur ces odeurs-là. Jean Genet le note encore en 1948 :
« L’odeur de la prison est odeur d’urine, de formol et de peinture. Dans
toutes les geôles d’Europe, je l’ai reconnue. » Et la chose demeure encore
aujourd’hui : « La prison, c’est d’abord une odeur ; ça puait de plus en plus
et j’avais une fort envie de dégueuler »79.
Cette saleté, autant physique que morale, déteint sur les corps –
informes, difformes, monstrueux – et sur les caractères. L’horreur de l’âme
renvoie à celle des corps, en lien avec les théories physiognomoniques qui
édifient une hideuse anthropologie des bas-fonds. Mais l’horreur est bien là.
Jack London, observateur scrupuleux, décrit l’émergence dans l’East End
d’une nouvelle race, maladive et rachitique, « une race perdue aux genoux
cagneux et à la poitrine étriquée […], des êtres difformes et inquiétants, aux
visages dantesques80 ». Un peu plus tard, le journaliste français Élie Richard
évoque des « sous-hommes81 ». Ce monde est-il d’ailleurs humain ?
L’animalité y est générale. « La vermine, dans ce qu’elle a de plus hideux,
pataugeait dans cette fange82 » : poux, vers, punaises, souvent concurrencés
par les rats, tous porteurs de germes et de maladies. Les chiens et les chats
errent aussi en quantité. Dans la Casbah d’Alger vivent des ânes, des
chiens, des chats, des moutons. Dans une cave de Londres, rapporte le
révérend Andrew Mearns, un inspecteur sanitaire a trouvé un père, une
mère, trois enfants et quatre porcs83. Car les Irlandais, explique Engels,
n’ont pas seulement importé en Angleterre l’alcoolisme et la saleté, ils
partagent aussi leur habitat avec les porcs. « L’Irlandais lit et dort avec les
porcs, les enfants jouent avec les porcs, montent sur leur dos, se roulent
avec eux dans le fumier84. » La vie animale prospère partout à l’état de
charogne. À Paris, note Honoré Frégier, on a vu « dans la cour d’une de ces
maisons, des débris d’animaux, des intestins et tous les résidus d’une
gargote, en pleine putréfaction85 ».
L’animalisation affecte aussi les habitants des bas quartiers, comme en
témoigne la rhétorique du grouillement, du pullulement, qui sature les
descriptions. Dans les « taudis pourris et puants » de l’East End londonien,
« chaque pièce héberge une famille, souvent deux. Dans une autre pièce, un
missionnaire a trouvé un homme malade de la petite vérole, sa femme à
peine remise de son huitième accouchement et les enfants courant à moitié
nus et couverts de crasse. Dans une autre, ce sont sept personnes qui vivent
dans une cuisine en sous-sol et un petit enfant mort gît dans la même
pièce86 ». À Naples, les classes dangereuses sont assimilées à des vers
rongeurs87. Les criminels, eux, sont décrits comme des hyènes, des fauves,
des vipères, des bêtes féroces. Les prostituées sont parquées comme des
chiennes dans les bahuts des maisons closes, « sortes de chenils
économiques88 ». « Toute forme humaine s’efface dans une chair sans
individualité. C’est l’entassement d’un troupeau89… »
Comment imaginer, dans ces conditions, que ce monde soit régi par
autre chose qu’une sexualité bestiale, transgressive, la sexualité « de la
chair gâtée90 » ? Dans les taudis comme au bagne, on vit « dans un monde
où le vice régnait comme les miasmes malfaisants91 ». La promiscuité,
l’entassement des corps sont les premiers responsables, suscitant des
comportements et des instincts animaux. Dans les bas-fonds de Madrid, les
habitants « dorment dans le même lit comme ils mangent à la même table ;
jusqu’à ce qu’une nuit, l’homme réveillé dans une excitation et dans un état
de demi-inconscience, se jette dans les bras de sa fille, de sa sœur ou de la
femme la plus proche, sans l’ombre d’un mariage, et le mêle avec des
amours homosexuelles92 ». Partout, le vice prend le dessus, suscitant des
« actes coupables, des attouchements obscènes, des désordres graves », que
le monde des prisons et des bagnes porte à leur paroxysme. À l’inceste,
qu’on ose à peine dire, s’ajoute la prostitution, surreprésentée. Quant à
l’homosexualité, elle reste peu visible. Seuls les bagnes, les prisons et plus
tard les maisons de correction autorisent de longs propos sur la corruption
que suscite le « vice honteux ». Voici, à titre d’exemple, le dépôt de Saint-
Denis en 1834 : « le hideux mélange de l’enfance, de la décrépitude et de la
virilité » y forme « un assemblage monstre, grouillant de vices et
d’infamies »93. Il existait pourtant à Londres, comme dans les autres
capitales d’Europe, de nombreux bordels homosexuels, à l’instar du White
Swan d’Oxford Street ou du Rose Tavern, « trou noir de Sodome », décrit
par l’écrivain Thomas Brown94, tandis que des policiers comme Canler
évoquent dans leurs Mémoires le milieu et l’activité des « tantes ». Mais il
faut attendre le début du XXe siècle pour que s’exprime plus librement
l’homosexualité des bas-fonds. Jésus-la-Caille, de Francis Carco, inaugure
en 1914 les récits mettant en scène les jeunes voyous équivoques de
Montmartre. Vingt ans plus tard, la romancière américaine Djuna Barnes,
qui avait donné au New York Sun Magazine de nombreux récits sur les
homosexuels de Greenwich Village, offre dans Nightwood95 une
représentation brutale et cruelle des lesbiennes parisiennes. Un univers sale,
marginal, queer dans tous les sens du terme, au cœur de bas-fonds dont
l’haussmannisation n’est pas venue à bout, « une véritable parade
monstrueuse » composée de travestis, de lesbiennes, de mendiants,
d’enfants débiles et dégénérés.

Le peuple des bas-fonds

Au fond de ces lieux innommables prospère une effroyable


« végétation humaine96 ». Les habitants des bas-fonds forment une liste
interminable qu’il serait vain de vouloir épuiser ici. Contentons-nous
d’évoquer brièvement les différentes « espèces » qui les peuplent, et que
nous retrouverons plus amplement par la suite. Cinq familles principales
peuvent être distinguées.
La plus nombreuse est sans conteste celle des pauvres, sous leurs
multiples identités, indigents, vagabonds, miséreux, gueux, mendiants,
sans-logis, ventres-vides, « les crevés, les inachevés, les “fonds de
bidet”97 ». La société qu’ils composent est aussi complexe et hiérarchisée
que celle du dessus et l’on se perdrait à vouloir la présenter dans tous ses
états. La plupart des récits s’accordent à mettre à part ceux qui travaillent,
quelle que soit la nature de leur tâche, mais qui échappent au monde de la
paresse et de l’indignité. Ainsi des chiffonniers, qui attirent parfois la
sympathie, et de tous les petits métiers, pauvres sans doute, mais qu’une
activité régulière sauvegarde de l’abîme. Une immense fracture,
structurelle, sépare tous les autres : d’un côté les « vrais » pauvres, victimes
de la vie ; de l’autre les faux, tous ceux que la paresse et le vice ont conduits
à la misère. Les premiers sont des épaves sociales, brisées par les aléas de
l’existence, l’alcool ou la déveine. « Des femmes au regard éteint, sans âge
sous leurs loques, des hommes cassés par des labeurs sans fin, sans espoir,
des pauvres gosses martyrs, aux visages d’une gravité navrante98 ». À
Buenos Aires, on les appelle atorrantes parce qu’ils dorment la nuit dans
des conduites d’adduction d’eau fabriquées par l’entreprise A. Torrent99.
Tous ou presque sont condamnés à très brève échéance. Hâves, déguenillés,
exclus du pacte social, ils ne jouent dans les bas-fonds qu’un rôle de
figurants pitoyables : « Seuls, résignés ou farouches, inoffensifs à force de
faiblesse, ils n’attendent plus que leur tour de mourir100. » Tout autres sont
les « faux pauvres », enfants de la cour des Miracles, exploiteurs de la
charité publique, ceux qui font de la mendicité une industrie, ceux qui « ont
réussi à falsifier la misère elle-même101 ». Ceux-là constituent le gros des
troupes, le vivier même d’où sort toute la société des bas-fonds. C’est dans
leurs repaires que « se forme, s’exerce, se recrute sans cesse l’armée du
vice, de la débauche, du crime et sans doute aussi celle de la révolte, de
l’insurrection et de l’anarchie102 ». Ils mendient en haillons dans la rue dès
l’enfance, inventent toutes les supercheries pour tromper la crédulité
publique, deviennent « faux culs-de-jatte, faux manchots, faux
estropiés103 » : les filles se prostituent, les garçons seront voleurs, tous
finiront à l’asile, au bagne ou sur l’échafaud.
Les voleurs forment la seconde nation, la plus puissante, celle qui
règne sur le peuple des bas-fonds. Ils sont l’incarnation par excellence des
« professions » du crime dont ils portent tous les stigmates et les « vices ».
De subtiles hiérarchies les séparent, depuis les gamins des rues, vicieux par
nature et par essence, qu’on dit irrécupérables dès l’âge de 4 ans, jusqu’aux
aventuriers et aux escrocs de « haut vol », dont l’aisance et l’audace
fascinent. Mais tous, « qui n’ont pour règles que leurs instincts pervers, […]
tendent toujours au même but : le vol104 ». Vidocq, dans Les Voleurs, les
divise en trois catégories principales : les faibles, qui volent sous l’emprise
d’une passion, principalement le jeu ; les nécessiteux, que la misère seule a
rendus coupables ; les voleurs de profession, qui « forment dix à douze
espèces bien distinctes, sans compter les variétés, ensuite viennent les
nuances… ». Ce sont ces derniers, incorrigibles en raison de leur fréquente
présence en prison, qui dominent les bas-fonds. Les plus violents vivent en
bande, et s’affrontent pour le contrôle des territoires : escarpes puis apaches
parisiens, nervis marseillais, Dead Rabbits et Bevery Boys new-yorkais,
Scuttlers, Ikers, Peaky Blinders, Hooligans britanniques. Les plus
intelligents se singularisent par une spécialité, un savoir-faire ou des
compétences rares. Mais tous forment une société distincte par ses
habitudes, son apparence, son langage. « C’est un peuple à part, sans foi ni
loi, sans feu ni lieu », écrit Maxime du Camp, des « êtres pervertis qui,
répudiant toute contrainte, dépouillant toute vergogne, vivent en dehors de
la société et n’y touchent que pour lui nuire »105. C’est pour cette raison
qu’ils peuplent depuis la fin du Moyen Âge les histoires de gueux, que leurs
« ruses, finesses et tours industrieux », décrits par le menu, sont
inlassablement ressassés.
Il n’y a pas de femmes dans la dèche, confie à Jack London un
compagnon de fortune rencontré dans les bas-fonds de l’East End106. Ni le
temps, ni l’argent, ni même l’envie. Pas de femmes « honnêtes », aurait-il
dû préciser, car les bas-fonds regorgent, dégorgent littéralement, de femmes
« de mauvaise vie ». La prostitution est partout en ces lieux. Des filles
« dépoitraillées, vautrées, ignobles ; c’est un papillotement de chair pâle, de
tricots rouges, de corsets roses, de cheveux roux ; parfois la frimousse est
jolie, fraîche encore, mais toujours la bouche ordurière et le geste
obscène107 ». À l’exception des gamines et des vieilles femmes – mais le
vice n’a pas d’âge et le pire est toujours possible –, toutes les femmes
peuvent même y être considérées comme des prostituées. À quoi d’autre en
effet la sexualité peut-elle mener dès lors qu’on la découple de sa fonction
reproductrice ? Elle est la chair des bas-fonds, l’incarnation de leur
débauche constitutive. Car à l’inverse d’autres sexualités interdites
(inversion, tribadisme, sodomie, inceste, bestialité, etc.), toutes fortement
euphémisées, la prostitution sature littéralement les représentations.
L’inversion des normes qui caractérise les bas-fonds fait d’elle une activité
ordinaire, usuelle, d’autant plus scandaleuse qu’elle suscite d’autres crimes
(les « funestes secrets » de la contraception, les « perversions »,
l’avortement, l’infanticide), engendre la maladie et la mort. Plus
structurellement encore, dans l’univers si composite et à vrai dire si
improbable des bas-fonds, la société des filles est seule à maintenir une
forme de lien social, tout comme elle est seule à pourvoir à la survie
économique du groupe. De ce rôle capital, la prostituée est d’ailleurs mal
payée en retour, puisque la domination physique et morale est son pain
quotidien ; dès que l’âge ou la déchéance flétrissent ses chairs, elle est
remisée dans la rue ou à l’asile, réduite à l’état de corps vil, de mendiante
ou de clocharde.
Toutes les formes de prostitution ne concourent cependant pas
également à l’imaginaire des bas-fonds. La représentation se double d’une
dimension sociale : les grandes horizontales et les courtisanes du demi-
monde parisien, les pretty horsebreakers de Hyde Park ou des Skittles de
Regent Street, n’en relèvent qu’au crépuscule de leur vie, lorsqu’elles sont
rattrapées par la maladie qui les mène à l’hospice ou sur le pavé de la rue
Monjol, une de « ces ruelles sordides [où] venaient échouer les filles
“vidées” de partout108 ». C’est bien le tout-venant de la prostitution qui
peuple les bas-fonds, les filles perdues, les pierreuses, les marcheuses, les
femmes aux chairs flasques et molles de celles qui ont beaucoup œuvré.
Celles de Saint-Merri sont « grasses et boudinées, elles ne sont plus de toute
première fraîcheur, mais les clients ne manquent pas : bouchers et tripiers
du coin habitués à malaxer la viande mollasse et la bidoche violette109 ».
Toutes sont des figures hideuses, avec des degrés dans l’horreur qui
conduisent jusqu’à la matrone, l’ogresse, la marchande à la toilette. Leurs
chairs sordides, qui s’exhibent par nature, donnent aux lieux leur identité
morale, physique et sensorielle. À Buenos Aires, « La Boca transpire
comme une belle fille qui manquerait de soin » ; à Nantes, le quai de la
Fosse, parfois dénommé quai de la Fesse, était « lourd des puanteurs de
syphilis »110. Figure majeure des bas-fonds, la prostituée sexualise l’espace,
fait de lui « un sexe immense, béant, unique. Les ruelles sont ses plis, les
maisons ses gonflements, ses boutons peut-être, ses cloques ; et les lumières
son duvet palpitant de sueur. Va-et-vient d’hommes et de cris, c’est le
battement du sang, le pouls large et fort de la vulve de la terre qui se tend
vers le port111 ».
Prisonniers, détenus, bagnards et enfermés de toutes sortes forment le
quatrième groupe. Ce pourrait être le plus hétérogène tant ceux qui le
composent apparaissent différents : condamnés et forçats qui purgent les
peines que les tribunaux leur ont infligées, mais aussi mendiants, indigents
et vagabonds qu’on s’efforce de plus en plus, depuis la fin du Moyen Âge,
d’enfermer et de mettre au travail. Ou encore prostituées, dont beaucoup
sont tenues en maisons « closes » ou que le système réglementaire,
dominant après 1800, tient en permanence à la merci d’un internement
administratif. Et enfin les aliénés, qu’on interne de plus en plus, notamment
en France à compter de la loi de 1838, et les indésirables de toutes sortes,
idiots, épileptiques, syphilitiques, incurables, gâteux. Immense cohorte de
réprouvés, que rien ne paraît réunir, mais que rassemble, de fait,
l’enfermement. Et peut-être les bas-fonds n’existent-ils vraiment qu’ici,
dans l’effroyable mélange et la réunion artificielle de tous ces damnés
sociaux. Les États ont inventé les lieux de ce terrible mélange, auquel ce
que Michel Foucault a appelé le « Grand Renfermement » a donné le coup
d’envoi au milieu du XVIIe siècle. Voici Bicêtre, aux portes de Paris.
Construit sur les ruines d’un château qu’on disait hanté, c’est d’abord un
hôpital militaire, édifié par Louis XIII en 1632 pour recevoir les soldats
« estropiés, vieux et caducs ». En 1656, la création de l’Hôpital général lui
donne sa vraie vocation : être « à la fois un hospice, une prison d’État et un
asile d’aliénés112 ». À la fin du XVIIe siècle, on y adjoint les vénériens, que
l’on fustige, les scrofuleux et les enfants placés en correction. Un registre de
1716 recense : « Des épileptiques, des insensés, des faibles d’esprit, des
caducs, des scorbutiques, des escrovellés, des aveugles, des estropiés, des
teigneux, des maltaillés, des galeux, des vénériens, des Bons Pauvres, des
paralytiques, des soldats invalides, des enfants trouvés, des orphelins113. »
C’est là, durant la Révolution, que le Dr Guillotin expérimente sa machine,
là encore qu’a lieu le ferrement des forçats et d’où s’ébroue la chaîne en
direction de Toulon ou de Brest. C’est là aussi que les condamnés à mort
attendent le jour de leur exécution. Deux siècles durant, Bicêtre fut « le
réceptacle de tout ce que la société a de plus immonde », écrit Sébastien
Mercier dans le Tableau de Paris, il fut ce « vaste égout où s’écoulait toute
la boue du royaume », ajoute Lamartine114. Les réformes de l’aliéniste
Philippe Pinel, l’ouverture en 1830 d’une prison pour enfants à la Petite
Roquette et la suppression de la chaîne en 1836 allègent le dispositif : après
1850, Bicêtre n’est plus qu’un asile et un hospice pour indigents.
« L’administration des hôpitaux, note Paul Bru, avait enfin obtenu la
séparation du crime et du malheur115. » Mais les journalistes qui décrivent
l’hospice dans les années 1920 continuent d’évoquer des réalités
terrifiantes, dignes des peintures de Jérôme Bosch. « Bicêtre est le sépulcre
des vivants, écrit Élie Richard, un défilé d’Apocalypse à la mesure d’une
humanité inférieure116. »
Et s’il fallait un second exemple de ce que peut être un bas-fond légal,
voici Blackwell’s Island, dans l’East River, en plein cœur de New York,
entre Manhattan et le Queens (aujourd’hui Roosevelt Island), extraordinaire
lieu de relégation où se mêlent criminels, vagabonds, prostituées, fous,
malades, sans-abri117. Achetée par la ville de New York à la famille
Blackwell en 1828, l’île est consacrée aux institutions charitables et
punitives. En 1832, on y construit un pénitencier, un bâtiment massif et
lugubre de quatre étages et de cinq cents cellules. Sept ans plus tard, on y
inaugure un asile de fous, l’Octogone, que Dickens visite en 1842. En 1852,
on ajoute un asile de pauvres de deux cent vingt cellules pour maintenir les
indigents ivrognes ou fauteurs de troubles, et en 1856 un hôpital pour
soigner la variole, mais dans lequel on envoie aussi les paralytiques, les
épileptiques, les idiots, les aveugles, les prostituées, les syphilitiques et
d’autres encore, atteints de maladies incurables. La construction en 1860
d’un hospice pour indigents complète l’ensemble. Dans les années 1870, on
y recense près de huit mille enfermés de toutes sortes118, vivant dans des
conditions effroyables, maltraités par des surveillants indignes ou vénaux,
un véritable musée des horreurs. À la suite du reportage de Nellie Bly en
1888, les autorités s’efforcent de mettre fin aux abus. En 1921, l’île est
rebaptisée, sans ironie, Welfare Island. Mais il faut près d’un demi-siècle
pour qu’elle soit définitivement désaffectée. Ce n’est qu’en 1935 que les
détenus du pénitencier sont transférés à Rikers Island.
Les bohémiens forment le dernier ensemble, le plus homogène, qui
tend à subsumer tous les autres. Car les bohémiens, peuple abhorré, « race
maudite », concentrent sur leurs personnes tous les traits des bas-fonds : on
les dit sales, vicieux, porteurs d’épidémies, mendiants, voleurs, meurtriers,
membres d’une organisation occulte dont l’existence ne fait aucun doute.
En Angleterre, ils sont réputés de surcroît maquilleurs de chevaux et
fabricants de fausse monnaie119. Quel lieu mieux qu’un campement de
romanichels peut-il incarner les bas-fonds ? À Paris, à la fin du XIXe siècle,
environ deux mille d’entre eux campent dans la zone, vers les portes de
Levallois, de Montreuil, et surtout au sud, entre Montrouge, le Kremlin-
Bicêtre et Ivry. C’est « le pays des gueux », titre La Vie illustrée du
4 décembre 1908, amas de bicoques, de cahutes, de roulottes, d’ordures,
d’excréments, dans lequel vivent, dans une promiscuité écœurante, des
femmes, des hommes, des enfants, des animaux de toutes sortes – « des
chiens, des cochons, des chèvres, des ânes, des chevaux et même des
ours120 » –, tous voleurs et tous criminels.

Contre-sociétés

Paradoxalement, cet univers sordide, violent, vicieux, est toujours


décrit comme une contre-société puissante et hiérarchisée. C’est même là,
depuis le royaume d’Argot de la fin du Moyen Âge jusqu’aux mafias
contemporaines, l’un de ses principaux traits distinctifs, le seul capable de
donner identité et cohérence à l’improbable réunion de tous les marginaux.
Tout l’imaginaire des bas-fonds repose sur cette croyance en l’existence
d’une nation, d’un peuple, « d’un monde à part, qui a son histoire, ses
traditions, ses mœurs, ses coutumes, ses conceptions, ses besoins, sa
morale, sa vanité, ses héros, ses gloires, son langage, sa littérature même,
son art et sa pensée121 ». Voleurs et criminels, que l’on dépeint toujours en
vastes bandes organisées, sont bien entendu les mieux à même de donner
prise à cette idée. « Il faut bien reconnaître qu’il existe en ce moment parmi
nous une société organisée du crime. Tous les membres de cette société
s’entraident entre eux, ils s’appuient les uns sur les autres ; ils s’associent
chaque jour pour troubler la paix publique. Ils forment une petite nation au
sein de la grande », note Tocqueville en 1843122. C’est une confrérie,
renchérit Moreau-Christophe, unie par les liens invisibles de la solidarité
criminelle123. Et lorsque M. Claude visite Londres quelques années plus
tard, il décrit une « vaste et cosmopolite corporation de filous et
d’assassins124 ». C’est là une constante de représentation, qui date des
premières descriptions de la société des voleurs. On verra au chapitre
suivant comment, dès le XVe siècle, les voleurs et les assassins sont
présentés en redoutables compagnies et en contre-royaumes. À Londres,
note Henry Fielding en 1750, les malfaiteurs « se sont constitués en une
organisation dotée d’un comité directeur et d’une trésorerie, et qui ont
réduit vol et brigandage à un véritable système125 ». Et de telles
représentations se renforcent aux XIXe et XXe siècles. Mafia et Camorra se
veulent autant des sociétés secrètes, aux règles et aux rites exigeants, que
des associations criminelles. À Berlin, au début des années 1930, Joseph
Kessel explore l’Unterwelt qu’il décrit comme une formidable organisation,
« un État dans l’État » à la hiérarchie et à la discipline implacables126.
Compagnes naturelles des bandits, les prostituées sont évidemment
agrégées de plein droit à cette société. L’observation des détenus, qui
reconstituent de solides structures dans les prisons et les bagnes, donne
encore plus de poids à ces représentations.
Mais la croyance en l’existence d’une vaste confrérie ne concerne pas
seulement le monde du crime, elle lui adjoint d’emblée celui des mendiants,
des vagabonds, des bohémiens. Pitoyables fantassins de l’armée du crime,
tous partagent un lien mystérieux, une affection occulte qui les rattachent
sans le moindre doute à « la grande tribu rebelle, vagabonde, à qui tout ce
qui est social est étranger127 ». La chose semble aller de soi pour les
bohémiens, présentés dès leur arrivée en France, au début du XVe siècle,
comme une nation homogène dirigée par le comte de Petite Égypte128.
Littérature de colportage et littérature populaire se plaisent à propager l’idée
d’un contre-royaume bohémien. Ponson du Terrail publie ainsi Le Roi des
bohémiens en 1867 et La Reine des gypsies en 1871. Plus tard, dans
L’Homme foudroyé, Blaise Cendrars retrace l’élection du roi de la zone, au
Kremlin-Bicêtre. Une telle idée est aussi partagée par les autorités,
notamment policières, ce qui justifie les mesures de surveillance et de
contrôle, le recensement de 1895 et la loi si discriminante de 1912, qui
impose aux nomades la possession d’un carnet anthropométrique. Mais tous
les vagabonds sont censés appartenir à cette armée roulante. Voici
comment, en 1930, le journaliste André Charpentier décrit dans Police
Magazine cette improbable association :

Si extraordinaire que cela puisse paraître, tous les errants, les


vagabonds, les loqueteux, les va-nu-pieds de la pègre font partie
d’une association mystérieuse et redoutable et possédant un langage
conventionnel qui s’est transmis de génération en génération, parmi
les « pauvres bougres » depuis la cour des Miracles129.

Il existe entre eux un système de signalisation, véritable code des


gueux qui assure la liaison autant que la communication entre les membres
de cette horde dispersée130.

Tous les affiliés des bas-fonds sont unis par ce lien énigmatique
qu’ils se transmettent fidèlement sans rien changer, et qui facilite leur
misérable existence, en marge d’une société qui les pourchasse et
qu’ils haïssent131.

Le signe le plus évident de cette organisation réside dans l’existence


d’une langue commune à tous les marginaux. L’argot, « langue immonde »,
fonde le groupe et en assure l’identité. « Qu’est-ce que l’argot ? »
s’interroge Hugo dans Les Misérables, « c’est tout à la fois la nation et
l’idiome ; c’est le vol sous ses deux espèces, peuple et langue »132. Dès
l’apparition de la figure du gueux, la conviction est forte que c’est par la
langue que le groupe prospère, par la langue qu’il se structure133. Henri
Estienne dénonce en 1556 « le jargon par le moyen duquel les larrons
s’entretiennent et leurs bandes correspondent134 ». Et, de La Vie généreuse…
publiée en 1596 aux Mystères de Paris et aux reportages de l’entre-deux-
guerres, tous les textes décrivant les bas-fonds sont autant de lexiques qui
révèlent au lecteur les secrets de ce « vocabulaire infâme135 ». La fonction
de l’argot est complexe. C’est pour partie une langue pittoresque, exotique,
qui se teinte volontiers de notes burlesques, comiques, poissardes, et
assume de ce fait une claire fonction récréative. Mais c’est aussi un
instrument de duplicité, qui fait des bas-fonds un univers codé. « La classe
ignoble et rebutée des sociétés humaines a composé l’argot pour dissimuler
les secrets de la débauche et du crime », écrit Charles Nodier136. C’est donc
aussi la langue de la menace, qui se criminalise peu à peu, devient la langue
« atroce » des prisons et des bagnes, la langue de la dissidence, de ceux qui
veulent détruire la civilisation.
Les bas-fonds ne constituent pas un univers en soi. Ils sont toujours
l’envers de la société du dessus, dont ils contrefont et pervertissent le
fonctionnement. C’est pourquoi ils doivent nécessairement être organisés,
hiérarchisés, et codés. De leurs racines populaires, ils ont conservé la
dimension carnavalesque de monde à l’envers. On est surtout frappé de voir
combien leur description se calque toujours, à chaque période historique,
sur l’envers des institutions ou des structures légitimes. Durant l’Ancien
Régime, ils fonctionnent comme une monarchie – le royaume d’Argot –
avec son souverain, ses États, ses corporations aux attributions bien
définies. Pendant la Révolution, les voici à la recherche d’un nouveau
modèle. Dans l’histoire des chauffeurs que publie P. Leclair en 1799, les
bandits, réunis en conseil, décident d’imiter la nouvelle organisation de la
France révolutionnaire, découpée en départements, en arrondissements, en
cantons : « La Révolution opérée en France inspira à Fleur d’Épine le grand
dessein de modifier son système politique et de singer les établissements
respectables du nouveau régime, en régénérant le sien propre137. » Lorsque
le XIXe siècle, à la recherche d’une nouvelle grille de lecture du social,
invente le concept de classe, les voici « classes criminelles », « classes
prédatrices », « classes dangereuses ». Dans la France revancharde des
années 1870, ils se présentent comme l’« armée du crime ». Plus tard,
durant l’entre-deux-guerres, on parle de « syndicats », de « cartels », de
Konzern. Dans cette ronde organisationnelle, les bas-fonds révèlent leur
véritable nature : ils sont le double inversé, contrefait, caricaturé, de la
société ordonnée.

Ces bas-fonds, dans lesquels nous venons de pénétrer, ne sont pas


immuables. De profondes évolutions les affectent également, que les
chapitres suivants auront pour tâche de retracer. Ils s’imposent en revanche
comme une incontestable réalité transnationale. Rien ne ressemble plus à un
gueux polonais qu’un vagabond anglais ou un mendiant italien.
L’iconographie montre les mêmes corps déformés, les mêmes visages
grimaçants, les mêmes hardes répugnantes. Au moment où s’accélère
pourtant la construction des types nationaux, la misère et le crime affichent
leur dimension transversale. La forte circulation des textes, des images, des
motifs, à tout le moins dans le monde occidental, concourt fortement au
phénomène, à tel point que l’on peut considérer l’imaginaire des bas-fonds
comme le premier grand fait de mondialisation culturelle. Les XVe et
XVIe siècles sont fondateurs : les ressources nouvelles de l’imprimerie, les
réseaux du colportage et le vif intérêt du lectorat pour ces questions
suscitent circulation, échanges et transferts138. Des distinctions, des nuances,
apparaissent, mais une Europe de la gueuserie émerge indiscutablement. Le
milieu du XIXe siècle constitue une nette accélération, due à l’apparition du
roman-feuilleton, et dont rend compte le phénomène des « mystères
urbains ». Le roman d’Eugène Sue était en soi un « roman-monde » (il
évoque l’Allemagne, l’Angleterre, l’Algérie, la question de l’esclavage),
mais son extraordinaire dissémination sous la forme de traductions,
d’imitations, d’adaptations et d’appropriations constitue un phénomène
exceptionnel, que les grand cycles qui suivent s’efforcent tous de
reproduire. Le tournant des XIXe et XXe siècles marque un nouvel
élargissement. L’explosion des migrations internationales entraîne celle des
trafics de toutes sortes, et principalement du marché de la prostitution, qui
mondialise très rapidement le système de représentations. Les empires
coloniaux, la Chine, l’Amérique latine deviennent de nouveaux points de
fixation. Les grands ports internationaux sont promus au cœur d’un système
décrit comme cosmopolite. Voici Hambourg, par exemple, « le Chicago
d’outre-Rhin », qui offre un « mélange extraordinaire de toutes les races,
véritable société des nations, unie par le vice, où le Péruvien ivre fraternise
avec le Portugais saoul, où le Suédois boit de la bière mélangée à du cognac
dans le même verre que le Japonais, ou l’Italien succède au Brésilien dans
les bras d’une fille venue de Berlin, du Caire ou même de Paris »139. Toutes
les grandes villes sont désormais des capitales du crime, et de nouvelles
figures émergent, comme celle du proxénète international. Un exemple
suffira, celui du sinistre Raquedalle, « répugnant produit des trottoirs
parisiens » mis en scène par Aristide Bruant dans Les Bas-Fonds de Paris.
Mais très vite, grâce à la prostitution, il devient « l’homme universel ! Celui
qui est un jour ici, faubourg Montmartre ; qui le lendemain prend son
absinthe à Monaco ou au Café royal à Londres, dans Regent Street ; qui de
là s’embarque pour New York ; qu’on retrouve quelque temps après au
Caire, à Constantinople, à Berlin, à Vienne… l’homme épatant, – un génie,
monsieur, un vrai génie ! – dans tous les fourbis, dans tous les trucs, toutes
les trouvailles possibles et inimaginables »140…

1. Jules et Edmond de Goncourt, préface à Germinie Lacerteux, Paris, Charpentier, 1864.


2. Eugène Sue, Les Mystères de Paris [1842], Paris, Pauvert, 1963, p. 8.
3. Jules Janin, L’Été à Paris, Paris, Curmer, 1843, p. 13.
4. Mémoires de M. Claude, Paris, J. Rouff, 1881-1885, p. 64-65.
5. Eugène Sue, Les Mystères de Paris, op. cit., p. 8.
6. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 21.
7. Marc-Michel, Les Gueux de Marseille. Chronique contemporaine [1810], Marseille, Imprimerie militaire,
1836, p. 9 ; Horace Bertin, Marseille intime, Marseille, Société des bibliophiles de Provence, 1876, p. 30,
cités par Laurence Montel, « Marseille capitale du crime. Histoire croisée de l’imaginaire de Marseille et de
la criminalité organisée (1820-1940) », thèse d’histoire, Université Paris X, 2008.
8. Cité par Françoise Barret-Ducrocq, Pauvreté, charité et morale à Londres au XIXe siècle. Une sainte
violence, Paris, PUF, 1991, p. 11.
9. Charles Knight, cité par Kellow Chesney, The Victorian Underworld, op. cit., p. 148-149.
10. Georges W. Reynolds, The Mysteries of London [1844-1846], Keele, Keele University Press, 1996, p. 8 et 22.
11. Rapport de la Mission Church, 1867, cité par Françoise Barret-Ducrocq, Pauvreté, charité et morale à
Londres, op. cit., p. 25.
12. Cité par T. Thomas, « Representation of the Manchester Working-Class in Fiction, 1850-1900 », in Alan J.
Kidd et Kenneth W. Roverts (dir.), City, Class and Culture. Studies of Social Policy and Cultural Production
in Victorian Manchester, Manchester, Manchester University Press, 1985, p. 193-216.
13. Christian Henriot, Belles de Shanghai. Prostitution et sexualité en Chine aux XIXe et XXe siècles, Paris,
CNRS Éditions, 1997 (citation p. 231).
14. Carton de Wiart, Le Congo d’aujourd’hui et de demain, 1923, cité par Amandine Lauro, « Maintenir l’ordre
dans la colonie-modèle », Crime Histoire Société, 2012/2.
15. Tyler Anbinder, Five Points. The Nineteenth-Century New York City Neighborhood that Invented Tap Dance,
Stole Elections, and Became the World’s Most Notorious Slum, New York, Free Press, 2001.
16. Paul J. Erickson, « Welcome to Sodom. The Cultural Work of City-Mysteries Fiction in Antebellum
America », PhD, The University of Texas at Austin, 2005.
17. Lila Camairi, La Ciudad y el Crimen, op. cit.
18. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 166.
19. Damien Cailloux, « Les bas-fonds nantais, XIXe-XXe siècle », master d’histoire, Université Paris I, 2008.
20. Henry Jacques, Jean-François de Nantes, Paris, Louis Querelle, 1929, p. 28-29.
21. Louis-François Raban, Les Mystères du Palais-Royal, Paris, Le Clère, 1845, t. I, p. 6 ; Élie Berthet, Les
Catacombes de Paris, Paris, de Potter, 1854 ; Pierre Zaccone, Drames des catacombes, Paris, Ballay aîné,
1863.
22. Henri Danjou, « Dans Paris souterrain », Détective, 51, 1929.
23. Albert Londres, Le Chemin de Buenos Aires (la traite des Blanches), Paris, Albin Michel, 1927, p. 180.
24. Jules Huret, De Buenos Aires au Grand Chaco, Paris, Fasquelle, 1912, p. 79.
25. Joseph Kessel, Bas-Fonds, Paris, Éditions des Portiques, p. 101.
26. Lucienne Favre, Tout l’inconnu de la Casbah d’Alger, Alger, Baconnier, 1933, p. 76.
27. Nicole Dyonnet, « Les bandes de voleurs et l’histoire », in Lise Andriès (dir.), Cartouche, Mandrin et autres
brigands du XVIIIe siècle, Paris, Desjonquières, 2011, p. 216.
28. Pierre Souvestre et Marcel Allain, Le Voleur d’or [1913], Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1988, p. 1124-
1128.
29. Georges Darien, Le Voleur [1898], Paris, Gallimard, 1987, p. 338.
30. Lee Grieveson, « Gangster and Governance in the Silent Era », in Lee Grieveson, Peter Stanfield et Esther
Sonnet (dir.), Mob Culture. Hidden Histories of the American Gangster Film, New Brunswick, Rutgers
University Press, 2005, p. 11-36.
31. Louis-René Villermé, Des prisons telles qu’elles sont et telles qu’elles devraient être, Paris, Méquignon-
Marvis, 1820, p. 3.
32. Antoine-François Ève, Tableau historique des prisons d’État en France sous le règne de Buonaparte, Paris,
Delaunay, 1814, p. 20.
33. Gustave Macé, Mes lundis en prison, Paris, Charpentier, 1889, p. 74.
34. Othenin d’Haussonville, « Le combat contre le vice », Revue des deux mondes, 1887, p. 803.
35. François Raspail, Réforme pénitentiaire. Lettres sur les prisons de Paris, Paris, Tamisey et Champion, 1839,
p. 365 ; Adolphe Guillot, Paris qui souffre. Les prisons de Paris et les prisonniers, Paris, Dentu, 1889,
p. 466 ; Pierre Zaccone, Histoire des bagnes depuis leur création jusqu’à nos jours…, Clichy, Dupont, 1878,
t. I, p. 432.
36. Eugène Sue, Les Mystères de Paris, op. cit.
37. Victor Hugo, Notre-Dame-de-Paris, dernier chapitre.
38. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 266.
39. Mariano Felipe Pas Soldan, Examen de las penitenciarias de los Estados Unido…, 1853. Cité par Lissel
Quiroz-Pérez, « Du service du roi au service de la République : haute magistrature et construction de l’État au
Pérou (1810-1870) », thèse d’histoire, Université Paris I, 2009, p. 260-261.
40. David Pike, Metropolis on the Styx. The Underworlds of Modern Urban Culture, 1800-2001, Ithaca, Cornell
University Press, 2007.
41. Louise Michel et Jean Guetré (Marcelle Tynaire), La Misère, Paris, Fayard, 1890, p. 302.
42. Aya Umazawa, « La prison cellulaire et la folie des prisonniers (1819-1848) », thèse d’histoire, Université
Paris I, 2012, p. 134.
43. . « Les détenus », in Les Français peints par eux-mêmes [1839], Paris, La Découverte, 2004, t. II, p. 532.
Moreau-Christophe reprend en la développant cette métaphore dans Le Monde des coquins. Physiologie du
monde des coquins (Paris, Dentu, 1863). Il rajoute : « Ce qu’il y a de phénoménal dans ce mélange, c’est qu’il
opère sans transmutation, en ce sens que les matières impures en fermentation s’y réunissent sans se
confondre. Tous les vices en effet y conservent leur nature propre, le cachet de leur origine, et le rang qu’ils
occupaient dans le monde d’où ils sortent, ils l’occupent encore dans celui où ils viennent s’incorporer »,
p. 52-53.
44. Adolphe Guillot, Paris qui souffre, op. cit., p. 241.
45. Hector Gavin, Sanitary Ramblings, Londres, Churchill, 1848, p. 19.
46. Tyler Anbinder, Five Points, op. cit., p. 19.
47. La Iberia, 26 avril 1860, cité par Fernando Vicente Albarrán, « Los Barrios negros. El Ensanche Sur en la
formación del moderno Madrid (1860-1931) », thèse d’histoire, université Complutense de Madrid, 2011,
p. 343.
48. Théodore Child, Les Républiques hispano-américaines, Paris, Librairie illustrée, 1891, p. 304.
49. Alain Pessin, Le Mythe du peuple et la Société française du XIXe siècle, Paris, PUF, 1992, p. 133.
50. Donald A. Low, The Regency Underworld, Londres, Dent & Son, 1982, p. 48 ; Charles Bateson, The
Convicts Ships, 1867-1869, Glasgow, Brown, Son & Ferguson, 1959.
51. Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1972, p. 21-30 ; Alain Corbin, Le
Territoire du vide. L’Occident et le désir de rivage 1750-1840, Paris, Aubier, 1988.
52. Rachel Falconer, Hell in Contemporary Literature. Western Descent Narratives since 1945, Édimbourg,
Edinburgh University Press, 2005.
53. Alain Pessin, Le Mythe du peuple…, op. cit., p. 133.
54. Jerry White, London in the Nineteenth Century, Londres, Cape, 2007.
55. Jean-Paul Clébert, Paris insolite, authentifié par 115 photographies de Patrice Molinard (1952), Paris, Attila,
2009, p. 116-119.
56. Honoré Antoine Frégier, Des classes dangereuses…, op. cit., p. 34-35.
57. Moreau-Christophe, Le Monde des coquins, op. cit., p. 28.
58. Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la Culture populaire au Moyen Âge et sous la
Renaissance [1965], Paris, Gallimard, 1970, p. 366-432.
59. G. de la Baume, Raoul, ou 15 jours de l’année 1228, Paris, Verdière, 1826, t. II, p. 96.
60. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 9.
61. Andrew Mearns, The Bitter Cry of Outcast London, 1883, reproduit in extenso in Peter Keating (dir.), Into
Unknown England, 1866-1913. Selections from the Social Explorers, Manchester, Manchester University
Press, 1976, p. 94-95.
62. Géo Bonneron, Les Prisons de Paris, Paris, Firmin-Didot, 1898, p. 87.
63. René Janon, Hommes de peine et filles de joie, Alger, La Palangrote, 1936, p. 30.
64. Ashelbé, Pépé le Moko, Paris, EID, p. 137 ; Pierre Loti, Les Trois Drames de la Kasbah, Paris, Calmann-
Lévy, 1882, p. 50.
65. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 41.
66. Dubut de Laforest, La Tournée des grands-ducs, mœurs parisiennes, Paris, Flammarion, 1901, p. 10.
67. Louise Michel et Jean Guetré (Marcelle Tynaire), La Misère, op. cit., p. 30.
68. André Tabet, Rue de la Marine, Paris, Albin Michel, 1938, p. 190.
69. Honoré Antoine Frégier, Des classes dangereuses…, op. cit., p. 140.
70. Le Bal des puces, troisième volume de la série, Paris, Fayard, 1903, p. 296 sq.
71. J. H. Stallard, The Female Casual and Her Lodging, Londres, Saunders, Otley & Co., 1866, p. 49.
72. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 9.
73. Louis Bertrand, Nuits d’Alger, Paris, Flammarion, 1904, p. 156.
74. Lucienne Favre, Dans la Casbah, Paris, Grasset, 1937, p. 41.
75. George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres [1933], Paris, 10/18, 1982, p. 202.
76. Rapport sur les prisons, maisons d’arrêt ou de police, de répression, de détention, et sur les hospices de
santé, fait au nom du comité des Secours publics, Paris, Imprimerie nationale, an III, p. 3.
77. Louis-René Villermé, Des prisons…, op. cit., p. 21.
78. Louis-François Raban, Le Prisonnier, Paris, Dabo jeune, 1826, p. 8.
79. Louis Roubaud, « Démons et déments », Détective, 9 février 1933 ; Jean Genet, Notre-Dame-des Fleurs
[1948], Paris, 2002, p. 84 ; Alexandre Daumal, Je m’appelle reviens, Paris, Gallimard, 1995, p. 34.
80. Jack London, Le Peuple d’en bas, op. cit., p. 57 et 226.
81. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, Paris, Éditions du monde moderne, 1925, p. 92.
82. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 12.
83. Andrew Mearns, The Bitter Cry…, op. cit., p. 94-95.
84. Friedrich Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre [1844], Paris, Éditions sociales, 1975.
85. Honoré Antoine Frégier, Des classes dangereuses…, op. cit., p. 140.
86. Andrew Mearns, The Bitter Cry…, op. cit., p. 94-95.
87. Francesco Mastriani, Les Vers rongeurs. Études historiques sur les classes dangereuses à Naples, Naples,
L. Gargiulo, 1885.
88. Louis Fiaux, Un nouveau régime des mœurs, Paris, Alcan, 1908, p. 290.
89. Id., La Police des mœurs, Paris, Dentu, 1888, p. 249-250.
90. Jules Vallès, Le Tableau de Paris [1882-1883], Paris, Messidor, 1989, p. 154.
91. René Belbenoit, Guillotine sèche [1938], Paris, Manufacture des livres, 2012, p. 118.
92. Constancio Bernardo de Quiros et José Maria Llanas Aguilaniedo, La Mala vida en Madrid. Estudio socio-
psicológico con dibujos y fotografías del natural, Madrid, Rodríguez Sierra, 1901, p. 129. Cité par Fernando
Vicente Albarrán, « Los Barrios negros », op. cit., p. 344.
93. Hippolyte Raynal, Malheur et poésie, Paris, Perrotin, 1834, p. 81-82.
94. C. Fergus Linnane, London’s Underworld. Three Centuries of Vice and Crime, Londres, Robson Books, 2003,
p. 235-236 ; A. D. Harvey, « Prosecutions for Sodomy in England at the Beginning of the Nineteenth
Century », The Historical Journal, vol. 21, 4, 1978, p. 939-948.
95. Djuna Barnes, Nightwood, Londres, Faber & Faber, 1936.
96. Honoré Antoine Frégier, Des classes dangereuses…, op. cit., p. 192.
97. Aristide Bruant, Les Bas-Fonds de Paris [1897], Paris, Fayard, 1901, t. I, p. 5-6.
98. Ibid., p. 25.
99. Théodore Child, Les Républiques hispano-américaines, op. cit., p. 304.
100. Cyril-Berger, Les Têtes baissées, Paris, Ollendorff, 1913, p. 3.
101. Louis Paulian, Paris qui mendie. Les vrais et les faux pauvres. Mal et remède, Paris, Ollendorff, 1893, p. 82.
102. Ferdinand Moine, Une plaie sociale, la mendicité. Le mal, le remède, Paris, Libraires associés, 1901, p. 86.
103. Aristide Bruant, Les Bas-Fonds de Paris, op. cit., p. 379.
104. Mémoires de Canler, ancien chef du service de la Sûreté, Paris, Hetzel, 1862, p. 200.
105. Maxime du Camp, Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle, Paris,
Hachette, 1875, t. III, p. 4.
106. Jack London, Le Peuple d’en bas, op. cit., p. 49.
107. Amédée Blondeau et Maxime Halbrand, Le Palais de Justice de Paris. Son monde et ses mœurs par la presse
judiciaire parisienne, Paris, Librairies-Imprimeries réunies, 1892, p. 322.
108. Jean Galtier-Boissière, « De Ménilmuche à la Villetouse », Le Crapouillot, hors-série, mai 1939.
109. Jean-Paul Clébert, Paris insolite, op. cit., p. 79.
110. Pierre Besnard, Ces messieurs de Buenos Aires, Paris, Éditions du Siècle, 1929, p. 69 ; Ludovic Garnica de la
Cruz, Nantes la brume, Paris, Librairie française, 1905, p. 167.
111. André Suarez, Marshilo, Paris, Trémois, 1931, p. 63.
112. Paul Bru, Histoire de Bicêtre, Paris, Lecrosnier et Babe, 1890, p. 14.
113. Ibid., p. 30.
114. Alphonse de Lamartine, Histoire des Girondins, Paris, Furne, 1847, t. II, p. 7.
115. Paul Bru, Histoire de Bicêtre, op. cit., p. 108.
116. É. Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 270.
117. T. Gilfoyle, A Pickpocket’s Tale, op. cit., p. 95-101 ; Gunja Sengupta, From Slavery to Poverty. The Racial
Origins of Welfare in New York, 1840-1918, New York, New York University Press, 2009, p. 69-106.
118. T. Gilfoyle, A Pickpocket’s Tale, op. cit., p. 100.
119. Charles Godfrey Leland, The English Gypsies and their Language, New York, Hurd & Houghton, 1873.
120. La Presse, 3 avril 1907.
121. Émile Gautier, « Le monde des prisons. Notes d’un témoin », Archives de l’anthropologie criminelle, Paris,
Masson, 1888, p. 419.
122. Alexis de Tocqueville, « Rapport fait au nom de la Commission chargée d’examiner le projet de loi sur les
prisons », in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1984, t. IV, vol. 2, p. 135.
123. Moreau-Christophe, Le Monde des coquins, op. cit., p. 54.
124. Mémoires de M. Claude, Paris, J. Rouff, 1881-1885, p. 630.
125. Henry Fielding, Examen des causes de l’augmentation récente du nombre des brigands [1751], Paris,
Éditions des Cendres, 1990, p. 54.
126. Joseph Kessel, Bas-Fonds, op. cit., p. 243.
127. Camille Aymard, La Profession du crime, Paris, Bibliothèque indépendante, 1905, p. 31.
128. Henriette Asseo, Les Tziganes. Une destinée européenne, Paris, Gallimard, 1994, p. 15.
129. André Charpentier, « Les mystérieux graffitis de la pègre », Police Magazine, 1930.
130. . « Le code des gueux », Détective, 49, 1930.
131. André Charpentier, « Les mystérieux graffitis de la pègre », op. cit.
132. Victor Hugo, Les Misérables, op. cit., IVe partie, liv. VII, chap. I.
133. Je suis redevable sur ces aspects aux travaux de Claudine Nedelec qui, depuis sa thèse (« Le langage de
l’argot. De La Vie généreuse des Mercelots, Gueux et Bohémiens aux Mystères de Paris (1596-1842) »,
Université Paris III, 1992), a publié des travaux décisifs sur cette question. Voir notamment id., Les Enfants
de la truche. La vie et le langage des argotiers. Quatre textes argotiques (1596-1630), Toulouse, Société de
littérature classique, 1998 ; id., « Les lexicographes des bas-fonds », Cahiers Diderot, 11, 1999, p. 155-168 ;
id., « Les mystères de l’argot », Nord’, 46, 2005, p. 39-61 ; id., « L’argot, langue des “gens d’une même
cabale” », in Lise Andriès, Cartouche…, op. cit., p. 62-83.
134. Henri Estienne, Introduction au traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, Genève,
1566, p. 138, cité par Claudine Nedelec, « L’argot… », op. cit., p. 62.
135. Eugène Sue, Les Mystères de Paris, op. cit., p. 40.
136. Charles Nodier, Notions élémentaires de linguistique…, 1837, cité par Claudine Nedelec, « L’argot… », op.
cit.
137. P. Leclair, Histoire des brigands, chauffeurs et assassins d’Orgères, 1799, cité ibid., p. 77.
138. Bronislaw Geremek, Les Fils de Caïn. L’image des pauvres et des vagabonds dans la littérature européenne
du XVe au XVIIe siècle [1988], Paris, Flammarion, 1991.
139. Georges Fronval, Danseuses pour Buenos Aires, Paris, Tallandier, 1932, p. 29 ; Guy de Téramond,
« Hambourg ville colossale », Le Roman-Reportage, Paris, Ferenczi, 1932.
140. Aristide Bruant, Les Bas-Fonds de Paris, op. cit., p. 336 et p. 353-354.
CHAPITRE II

« Cours des Miracles »

Si le XIXe siècle donne aux bas-fonds leur nom et leur configuration


moderne, nombre de leurs motifs s’enracinent dans un passé plus lointain
dans lequel ils puisent une grande partie de leur dynamique. C’est aussi
parce qu’ils se présentent à la fois comme immémoriaux et terriblement
présents que les bas-fonds inquiètent et fascinent tant. On partira dans ce
chapitre à la recherche de ces traces, dans une archéologie discursive qui
voudrait mettre au jour les strates les plus anciennes, celles qui continuèrent
longtemps d’affecter et de travailler cet imaginaire. La séquence décisive
est celle de ces années de crise qui se situent à la charnière du Moyen Âge
et des Temps modernes : tant sur le plan idéologique que sur le plan narratif
se met alors en place une matrice fondatrice, dont la cour des Miracles
constitue le point fort et l’icône. Mais elle se nourrit aussi de nombreuses
images antérieures, bibliques et antiques notamment, et suscite des lignes de
fuite dans lesquelles s’engouffre l’imaginaire des XVIIIe et XIXe siècles.

Sodome, Rome et Babylone

La culture occidentale, à laquelle ce livre se limite, a longtemps été


une culture ancienne, puisant ses sources dans la tradition judéo-chrétienne
autant que dans l’Antiquité grecque et romaine. La Bible et les humanités
ont forgé les références culturelles avec lesquelles ont pensé et agi nos
prédécesseurs. Comment s’étonner dans ces conditions de leur continuelle
présence dans les récits de bas-fonds ? La dimension intrinsèquement
« morale » et normalisatrice de cet imaginaire accentue le recours aux
attestations religieuses, et rend la Bible plus présente que les textes
fondateurs de la culture antique, souvent considérée comme plus
transgressive ou permissive.
Des trois cités qui constituent l’armature urbaine de cet imaginaire, les
villes bibliques sont donc les plus prégnantes, à commencer par Sodome (on
oublie le plus souvent Gomorrhe), dont les références nourrissent jusqu’à
nos jours les représentations des bas quartiers. Cité pécheresse, Sodome
incarne le « vice » – homosexualité autant que débauche et luxure –
pratiqué sur un mode collectif et inaugure en ce sens le discours anti-urbain
consubstantiel à l’imaginaire des bas-fonds. Rappelons brièvement le
contenu du passage de la Genèse qui relate l’événement : Dieu, alerté des
« péchés énormes » commis par les habitants de Sodome, y dépêche deux
anges, qui sont hébergés par Loth, le neveu d’Abraham. Ces deux étrangers,
beaux et riches, attirent la convoitise des habitants de la ville, qui
demandent à Loth de leur livrer les nouveaux venus. Loth refuse et leur
propose d’offrir ses deux filles à la place. Mais les habitants de la ville
n’acceptent pas l’échange. Alors les anges disent à Loth et aux siens de
partir sans se retourner. Convaincu du crime de Sodome (et aussi de ceux de
la cité voisine de Gomorrhe), « l’Éternel fit tomber sur Sodome et sur
Gomorrhe une pluie de soufre et de feu » qui détruisit ces villes et tous leurs
habitants. La femme de Loth, qui se retourna pour regarder le spectacle de
la destruction, fut changée en statue de sel.
Ce récit, mille fois conté, est fondateur. On en retiendra surtout
l’association de la ville, de la luxure collective, du refus d’hospitalité (un
crime au regard des sociétés de pasteurs nomades), ainsi que l’interdit jeté
sur leur représentation. Sodome devient dès lors le symbole absolu de la
perversion sexuelle, et il n’est guère de bas-fond urbain qui ne lui soit
associé. Paris, par exemple, est une « cité que l’on pourrait croire entée sur
Sodome et Gomorrhe », lit-on dans Les Mystères du Palais-Royal1. Mais
l’expression vaut surtout pour Londres. Puritaine, obsédée par la question
de la débauche sexuelle, la culture britannique a les yeux braqués sur la
ville pécheresse. La Rose Tavern, un bouge fameux de Covent Garden, était
connue comme the black hole of Sodom2, et le quartier Saint-Giles, tout
près, est une modern Sodom3, comme l’écrit John Duncombe en 18354. La
référence à la cité biblique s’impose à la fois comme un lieu commun, une
imprécation et une façon plus convenable d’évoquer le vice
« innommable ». Son nom s’étale ainsi dans tous les journaux lors du
scandale de Cleveland Street en 1889, lorsque l’on découvre l’existence
dans cette rue d’un bordel pour hommes fréquenté par la meilleure société
londonienne, dont le prince Albert Victor5. Ces usages franchissent sans
heurt le XXe siècle, notamment pour dépeindre les réalités carcérales.
Décrivant en 1932 l’univers des maisons de correction, le reporter Henri
Danjou évoque longuement « les bacchanales de la Sodome sur laquelle
règnent » les jeunes caïds, ainsi que les « lamentables Gomorrhe » que
constituent les maisons de filles6.
Babylone constitue l’autre grande référence biblique, plus prégnante
que Sodome. Symbole de la ville terrestre opposée à la cité céleste,
Jérusalem, Babylone est la grande prostituée, « la mère des impudiques et
des abominations de la terre ». Tout révulse en elle : elle incarne la
corruption, la décadence, le mercantilisme déshumanisé et perverti. Elle est
la ville dissolue, qui pratique la prostitution sacrée. Chaque femme,
rapporte Hérodote, doit en effet s’accoupler au moins une fois dans sa vie
avec un étranger dans le temple d’Ishtar et donner l’argent à la déesse. Elle
est aussi, précise le Livre de Daniel, le lieu du pouvoir politique, c’est-à-
dire celui des hommes qui gouvernent en lieu et place de Dieu. Mais la ville
est complexe, elle est aussi un des mystères de l’Apocalypse, dont la
signification demeure cachée à la compréhension humaine7. Ville maudite,
temporelle et spirituelle à la fois, elle conserve longtemps un immense
pouvoir de fascination. C’est la partie inhumaine de l’humanité. Les
protestants réactivent son image pour décrire Rome, les victoriens pour
dépeindre Londres. Son ombre pèse lourdement sur le discours anti-urbain,
une constante des civilisations modernes mais que la croissance urbaine et
le romantisme relancent fortement à compter du XVIIIe siècle. Antithèse
des valeurs fondant la société occidentale, la ville est l’espace du laid, du
vice, de l’esprit de lucre, des passions malsaines. Et Babylone devient un
terme usuel pour décrire les pathologies, les visions apocalyptiques et les
anxiétés de la ville. Londres surtout, the modern Babylon8, la grande
Babylone noire, est investie d’une immense influence corruptrice, où
semblent se mêler l’immoralisme, l’irréligion, le vice, le crime, les conflits
de classes ; Alfred Tennyson et William Morris lui consacrent des pages
suggestives. Lorsque le journaliste William Stead publie en 1885, dans la
Pall Mall Gazette, ce qui constitue le scoop le plus monumental du siècle
(comment il négocie auprès de sa mère l’achat d’une jeune vierge pour
5 livres), c’est tout naturellement qu’il titre le reportage : The Maiden
Tribute to Modern Babylon (« Le sacrifice des jeunes vierges à la Babylone
moderne »). Mais Paris n’est pas en reste. Vidocq, Balzac, Hugo ou Bruant,
tous usent fréquemment de l’expression. Les Mystères du Palais-Royal font
de la ville la « quintessence de la moderne Babylone ». Paris est la « source
et le quartier général international de la traite des Blanches », écrivent en
1909 des missionnaires américains, qui concluent qu’elle est bien devenue
the modern Babylon9. L’internationalisation progressive des bas-fonds
multiplie, de fait, les incarnations de Babylone, ce qu’ont bien compris les
feuilletonistes français Henri-Émile Chevalier et Théodore Labourieu, qui
publient en 1864 Les Trois Babylones. Paris, Londres, New York10.
En dépit de la très forte imprégnation des humanités sur la culture du
temps, l’histoire et la mythologie gréco-latines sont nettement moins
mobilisées. Elles fournissent pourtant un répertoire d’exempla, de figures et
de textes (pensons au Satiricon de Pétrone ou à L’Âne d’or d’Apulée)
capables d’offrir de nombreuses représentations des milieux interlopes. Des
marchés d’esclaves proposant de jeunes enfants aux quartiers de
prostitution d’Alexandrie ou de « Canope la putain », des tavernes de
joueurs à la société des gladiateurs, l’Antiquité n’était pas particulièrement
« morale »11. Rome surtout, avec ses quartiers surpeuplés et mal famés
comme Subure, le Janicule ou le Vélabre, était un concentré de débauche où
petit peuple, marginaux, miséreux, voleurs, prostituées, esclaves en fuite et
enfants des rues coexistaient. Plaute évoque également des réunions de
mendiants à la porte Trigémine. Des figures singulières émergent, comme le
leno, à la fois proxénète, marchand d’esclaves et entremetteur, personnage
odieux stigmatisé par les auteurs, les filles des bouges de Subure ou les
participants aux orgies de la bonne société de l’Aventin, symbolisés par
Messaline, l’épouse de l’empereur Claude. Mais ces représentations ne
nourrissent que peu les récits des bas-fonds. Quelques tentatives se font
jour, comme celle du romancier Félix Deriège qui, au plus fort de la vogue
des « mystères urbains », s’attache en 1847 à importer le genre dans
l’Antiquité romaine. Mais s’il décrit bien quelques bouges, ses Mystères de
Rome s’apparentent davantage à un roman historique, plus soucieux de
retracer la conjuration de Catilina que d’explorer les bas-fonds de la ville12.
Des figures ou des lieux surgissent parfois, comme le Minotaure, les pirates
de Cilicie ou la ville de Corinthe, fameuse pour sa prostitution sacrée et sa
forte concentration en maisons closes. C’est ainsi que Maurice Talmeyr
évoque en 1906 la « Corinthe actuelle » pour dépeindre des quartiers de
Paris13. Mais à l’inverse de Sodome ou de Babylone, ces références
demeurent isolées et ne parviennent pas à faire système.

L’invention du mauvais pauvre

La distinction entre bons et mauvais pauvres, rapidement redoublée par


celle qui sépare les vrais des faux pauvres, constitue l’une des principales
lignes de force structurant les représentations des bas-fonds. L’idée qu’une
partie indénombrable des indigents est pleinement responsable d’un état
qu’ils ont choisi par « vice », par paresse ou par facilité, commande une
large partie du dispositif. En permettant de relier la pauvreté à l’immoralité,
l’indigence au crime, elle se trouve même aux sources du phénomène.
L’histoire des pauvres en Europe a fait l’objet d’une immense bibliographie
qui a mis au jour les principales inflexions. On sait que, jusqu’au
XIIIe siècle environ, l’opinion dominante valorise la pauvreté, l’exalte
même parfois comme une vertu sanctifiante. Fort de l’exemple du Christ,
mais aussi de ceux de Job, de Lazare – auxquels on peut associer également
la figure très positive du philosophe grec Diogène –, le pauvre est « pauvre
de Dieu », « pauvre du Christ », « pauvre avec Pierre ». C’est un individu
digne, méritant et porteur de vertu. C’est « l’élu de Dieu et l’image du
Christ ». De son exemple s’inspire le vœu de pauvreté des ordres
mendiants. Son attitude renvoie au comportement du Christ qui se dépouille
de ses richesses, et devoir est fait au chrétien de lui donner l’aumône. Pour
les Pères de l’Église comme pour les autorités qui en émanent, la mendicité
n’est donc pas considérée comme infamante. Des doutes surgissent
certainement, et des récits circulent sur la tromperie et la dissimulation de
certains, mais ils ne suffisent pas à remettre en cause la doctrine de l’Église.
La rupture décisive a lieu entre la fin du XIIe siècle et le milieu du
XIIIe siècle, dictée pour partie par les évolutions économiques et sociales.
La pauvreté était jusque-là collective et universelle. La précarité était
générale, elle touchait une large majorité de la population et était atténuée
par les solidarités de village, de paroisse, de seigneurie. Les contextes
changent à partir de là : l’accroissement démographique, les transformations
des structures agraires, la croissance urbaine et celle de l’économie
monétaire tendent à compliquer et à stratifier la société. L’essor du
capitalisme marchand entend ne pas s’encombrer de ces « inutiles au
monde » et insiste à l’inverse sur la valeur cardinale du « travail ». En
France et en Angleterre, c’est au XIIIe siècle qu’apparaissent les termes de
vagabond et de vagrant14. On tend à passer d’une pauvreté générale et
collective, donc acceptée, à une pauvreté individuelle. Les pauvres ne
constituent plus la masse de la population, n’incarnent plus le corps social.
Ils n’en constituent plus qu’une partie que l’on va peu à peu stigmatiser. La
pauvreté cesse donc d’être une valeur positive pour devenir le produit d’une
déchéance. Dans les communes italiennes d’abord, puis rapidement dans
toute l’Europe chrétienne émerge la figure du « pauvre honteux15 », qui ne
s’exhibe pas, qui ne mendie pas. Elle éclaire en contrepoint l’essor d’une
autre catégorie, antithétique, celle des mauvais pauvres que l’on commence
à décrire comme laids, sales, infirmes, méchants, en guenilles, méprisables,
errants. Ce moment est décisif. La dichotomie produite déclenche un
processus d’« étiquetage » capital dans l’histoire des représentations de la
marge. C’est là, au début du XIVe siècle selon Michel Mollat, que naît la
catégorie de « classe dangereuse16 ». Les crises qui s’enchaînent alors,
guerres, peste noire, famines, accentuent ce phénomène. Ce changement de
perception a des conséquences majeures sur le monde des indigents,
confronté à une stigmatisation et à une répression croissantes, et bientôt à la
tentation de l’enfermement.
On assiste en effet, à compter de ce moment, à un déclin continu et
irrémédiable des bons pauvres, de moins en moins nombreux, au profit des
mauvais pauvres, de plus en plus désavoués. La Réforme accentue encore
ces inflexions. Soucieuse de bannir les « œuvres », elle croit à la
prédestination, valorise le travail, et n’entend plus glorifier la pauvreté,
mais l’éradiquer. D’innombrables représentations en résultent, qui associent
désormais l’indigent à tous les comportements transgressifs et déviants,
insistent sur la fainéantise, la tricherie, la tromperie, auxquelles se livrent
une « nuée d’insectes malfaisants et voraces17 », de « pirates18 », de déchets,
de détritus, de parasites sociaux. « La pauvreté elle-même n’est plus comme
au Moyen Âge le signe d’une transcendance, l’image du Christ sur terre,
résume un publiciste de la fin du XIXe siècle. Elle est le signe d’une
déchéance, l’image de l’animalité qui menace l’humanité19. » Les rares
bons pauvres finissent par se réduire à une poignée d’infirmes, d’invalides,
de vieillards ou d’orphelins, mais encore la suspicion les frappe-t-elle
toujours. Tout vrai pauvre étant nécessairement honteux, tous ceux que l’on
peut voir sont a priori des misérables.
En parallèle a lieu un premier procès de « racialisation ». L’émergence
de la fausse indigence coïncide en effet avec l’arrivée en Europe des
bohémiens, et l’on est frappé de la synchronie avec laquelle les deux
thématiques progressent à la fin du Moyen Âge. En France, c’est en 1419,
dans la ville de Châtillon-en-Dombes dans l’Ain, que l’on mentionne le
premier passage d’une troupe menée par le comte de Petite Égypte20. Paris
est confronté à cette « population étrange » huit ans plus tard, en août 1427,
dont rend compte le Journal d’un bourgeois de Paris : une centaine
d’individus, qui suscitent un mélange de curiosité et de crainte, mais que
l’on accueille favorablement en raison de leur foi chrétienne et de leur
persécution par les Sarrasins21. Mais le ton change rapidement : on les
accuse vite de vol, de sorcellerie et l’hostilité devient générale au début du
XVIe siècle. En 1560, l’ordonnance d’Orléans leur enjoint de quitter le
royaume sous peine des galères22. Les édits d’interdiction et de
bannissement se multiplient dès lors pour purger le royaume d’une
« engeance malfaisante ». La stigmatisation des gueux va de pair dès lors
avec celle des bohémiens. En Angleterre, on évoque l’arrivée des gypsies au
début du XVIe siècle, pendant le règne d’Henri VIII, et l’on a vite fait de
signaler le danger de ces « sombres étrangers », dont le rôle est majeur dans
la définition de la roguery23.
Désignation, étiquetage et répression marchent alors de conserve. Les
premières nomenclatures connues proviennent du monde germanique et
s’apparentent à des textes institutionnels : dès 1342, par exemple, la ville
d’Augsbourg a interdit ses portes à cinq catégories de mendiants, et l’année
suivante à neuf, tous censés simuler des états imaginaires (faux juifs, faux
pèlerins, faux malades, faux infirmes, faux aveugles, etc.), afin de mendier
plus efficacement24. Peu de temps après, vers 1360, le registre de Dithmar
de Meckebach, chancelier du roi de Bohême Charles IV, présente une
nomenclature de onze catégories de voleurs et de criminels (voleurs de
chevaux, d’argent, faux-monnayeurs, coupeurs de bourses, etc.). Ces textes,
de nature politico-juridique, procèdent d’un souci de contrôle social
(démasquer les imposteurs), mais aussi du désir de déchiffrement d’univers
pensés comme exotiques ou interdits.
Ce genre de description se multiplie au XVe siècle. En 1430-1444, la
ville de Bâle publie une longue liste énumérant vingt-six catégories de
mendiants et de vagabonds faussement infirmes, avec la description très
précise des tromperies et des procédés de simulation destinés à susciter la
commisération. La liste insiste notamment sur le cas des aveugles, qui se
couvrent les yeux de torchons ensanglantés, ou qui crèvent ceux de leurs
enfants. Il s’agit donc tout autant de démasquer des procédés honteux et
criminels que de se préserver de la duperie des fourbes. Ces documents
peuvent aussi provenir de l’institution judiciaire, comme à Dijon au milieu
du XVe siècle, lors du procès de la bande des Coquillards (porteurs de
fausses « coquilles » de pèlerins à destination de Saint-Jacques-de-
Compostelle), instruit par le magistrat Jean Robustel. Ces textes se
composent d’une longue énumération de soixante-deux types de filous
(crocheteur, pipeur, vendangeur, desgobischeur, blanc coulon, etc.), avec
explication de l’activité et du jargon qui la nomme.
De la stigmatisation, on passe très vite au désir d’enfermement. Un peu
partout au milieu du XIVe siècle sont prises des mesures contre les
vagabonds et les pauvres, qu’il s’agit de « mettre en besogne ». Dès 1349,
le roi d’Angleterre Édouard III promulgue un Statute of Labourers qui
réprime la mendicité professionnelle25. En janvier 1350, un édit de Jean le
Bon interdit aux pauvres valides de mendier, et le roi de Castille Pierre Ier
fait de même l’année suivante26. Toutes ces mesures, qui se répondent, sont
en plein accord avec les nouvelles représentations qui désacralisent le
pauvre. Une ordonnance de 1367 décide d’emprisonner ceux qui peuvent,
mais ne veulent pas travailler. L’alternative est simple : travail ou châtiment,
et certains, comme Jean de Gerson, défendent dès lors la possibilité de
pauvres « enclos »27. Mais les monarchies n’ont pas les moyens d’appliquer
ce principe, pourtant partout en discussion dans l’Europe de la fin du
Moyen Âge. Des expériences d’enfermement ont lieu dans les Flandres en
1525, à Londres en 1553 où l’on enferme les indigents dangereux dans la
maison de correction de Bridewell. En France, ceux que l’on rafle sur les
grands chemins sont envoyés aux galères. Une ordonnance parisienne de
1545 prescrit aux prévôts des marchands et échevins d’ouvrir des ateliers de
travail forcé pour les mendiants valides, mais elle n’est guère suivie d’effet.
À Lyon, en 1614, les recteurs de la Charité décident d’enfermer des pauvres
dans l’Aumône générale, créée en 1534. Ils sont imités peu après par la
Charité de Marseille28. C’est donc un mouvement massif qui travaille
l’Europe de ces années de crise, et auquel l’État absolutiste de Louis XIV
donne une impulsion décisive avec la création de l’Hôpital général.
Le contexte est alors difficile. On parle de « sombre XVIIe siècle »,
période de crises multiformes marquée par l’augmentation rapide du
nombre des indigents et des vagabonds. L’assimilation entre pauvreté,
délinquance et péché progresse rapidement. Dans son célèbre Procès civil et
criminel, dont la première version paraît à Lyon en 1607, Claude Le Brun
de la Rochette associe l’oisiveté, la pauvreté et la luxure. La tentation est
donc de plus en plus forte d’enfermer les pauvres dans les hôpitaux, en
s’inspirant des systèmes anglais et hollandais de mise au travail forcé. C’est
là le sentiment de la plupart des « gens de bien ». « L’indigence est
aujourd’hui méprisée partout », écrit François de la Mothe Le Vayer en
1643 dans Des richesses et de la pauvreté29. La création de l’Hôpital
général de Paris, en avril 1656, s’inscrit donc dans un contexte très
favorable. L’hôpital était jusque-là une « maison de charité établie pour
recevoir et traiter gratuitement les malades indigents », écrit Pierre
Larousse. Il offrait l’hospitalité aux pèlerins, aux voyageurs, aux infirmes et
aux malades. Il s’agissait donc d’établissements religieux destinés à
recevoir et à aider les démunis. L’institution nouvelle a une tout autre
fonction. Elle offre une forme d’assistance obligatoire et normalisée où les
pauvres valides sont envoyés au travail forcé. Son but est d’empêcher la
mendicité et l’oisiveté, « sources de tous les désordres ». Sont concernés les
pauvres « de tous sexes, lieux, âges, de quelque qualité et naissance, et en
quelque état qu’ils puissent être, valides ou invalides, malades ou
convalescents, curables ou incurables ». L’Hôpital général parisien est
formé de la réunion de cinq institutions préexistantes : la Pitié et la
Savonnerie où l’on installe les enfants, la Salpêtrière et la maison du Refuge
(future Sainte-Pélagie) qui sont réservées aux femmes, enfin Bicêtre où sont
logés les hommes, les vieux mendiants et les indésirables. On sait peu de
choses du fonctionnement de l’institution, mélange de couvent, de prison,
d’asile et de manufacture.
En 1662, le système est étendu à tout le royaume. Un édit prescrit en
effet la création d’un hôpital pour les pauvres et mendiants dans chaque
ville et donne la possibilité à ces institutions de nommer des archers pour
s’enquérir des mendiants.

Tous lesquels pauvres y seront instruits à la piété et religion


chrétienne, et aux métiers dont ils pourront se rendre capables, sans
qu’il leur soit permis de vaguer, ni sous quelque prétexte que ce soit
d’aller de ville en ville, ni de venir en notre bonne ville de Paris, et
que les habitants des villes et gros bourgs y soient contraints par
toutes voies dues et raisonnables30.

Ce ne sont donc en rien des structures de soins, mais d’enfermement ;


si l’état de santé l’exige, on envoie les malades à l’Hôtel-Dieu : ce n’est
qu’en 1781 qu’on y installe des infirmeries31.
On sait que ce dispositif est au cœur de l’analyse de Michel Foucault,
qui vit en lui l’expression d’un pouvoir normatif propre à l’ordre
monarchique qui s’affirme alors, la pièce centrale d’un dispositif absolu
propre à l’âge classique.

L’Hôpital général n’a pas l’allure d’un simple refuge pour ceux
que la vieillesse, l’infirmité ou la maladie empêchent de travailler ; il
n’aura pas seulement l’aspect d’un atelier de travail forcé, mais plutôt
d’une institution morale chargée de châtier, de corriger une certaine
« vacance morale », qui ne mérite pas le tribunal des hommes, mais
ne saurait être redressée par la seule sévérité de la pénitence.
L’Hôpital général a un statut éthique32.

C’était pour Foucault le signe de cette emprise croissante de l’État sur


les individus qui inaugurait les systèmes de discipline moderne. Tout un
réseau d’institutions d’enfermement est alors jeté sur l’Europe, que
l’enquêteur britannique John Howard va bientôt parcourir et décrire dans
The State of Prisons in England and Wales (1777).
Cette analyse a été critiquée pour ses formules trop larges, sa
description de dispositifs pensés sans relation à leur application. Car
l’Hôpital général, il est vrai, est peu mis en œuvre, pour des raisons de
financement d’abord, du fait des conflits et des rivalités locales qu’il suscite
par ailleurs. À Paris en 1663, il ne rassemble qu’un peu plus de 6 000
personnes, pour moitié des valides, pour l’autre des vieillards, des enfants,
des infirmes ou des impotents. Il ne concerne donc qu’une minorité de cette
foule de vagabonds et démunis que compte alors Paris. De nombreux
historiens ont ainsi relativisé la portée de l’édit de 1656, rappelant que
beaucoup d’autres édits l’avaient précédé et que d’autres le suivirent33.
Cher, faiblement productif, détesté de la population, le système fonctionne
mal34. D’où les nombreuses tentatives faites pour le réformer. On réfléchit
durant tout le XVIIIe siècle aux modalités d’internement et de mise en
travail des mendiants valides. Un véritable tournant répressif a lieu en
août 1764, lorsqu’on décide d’envoyer les mendiants aux galères, de
réserver l’hôpital pour les vieux, les femmes et les infirmes, et de placer les
enfants dans les structures « spécialisées », comme les Enfants-Trouvés ou
l’Hôtel-Dieu. Mais le désir d’enfermement des vagabonds et des mendiants
persiste néanmoins ; on crée pour cela, la même année 1764, les dépôts de
mendicité, qu’un arrêt du Conseil d’État rend obligatoires en octobre 1767.
Il en existe quatre-vingts en 1768, mais ils accueillent aussi des aliénés, des
prostituées, voire des pèlerins, et ne se différencient donc guère de l’hôpital.
Une ordonnance de juillet 1777 invite à interner dans des « maisons de
force » « tous Mendians quelconques qui seront trouvés, soit dans les rues
de Paris, soit aux portes des maisons, des lieux publics ou dans les
Églises35 ». Ces dépôts de mendicité font l’objet de représentations tout
aussi négatives que l’ancien Hôpital général. Louis-Sébastien Mercier
dépeint ceux de Paris comme des lieux de dégradation et de corruption, qui
entraînent leurs hôtes « dans le sentier de la crapule et de la débauche36 ».
La Révolution française, tout autant répressive à l’égard de l’oisiveté,
n’entend pas les fermer37. Elle songe un moment à transporter les mauvais
pauvres à Madagascar, mais revient dès juillet 1791 à la solution des dépôts,
rebaptisés « maisons de réception », censés être de réhabilitation. Mais
ceux-ci continuent de servir à la fois d’hospices, de prisons, d’asiles, où la
violence, la maladie et la promiscuité demeurent la règle. D’autres lieux
jouent un rôle analogue comme le couvent des repenties de Marseille, qui
« accueille » toutes les dissidentes possibles : prostituées, femmes adultères,
concubines, filles séduites, délinquantes, criminelles. Un haut lieu de
l’imaginaire populaire marseillais, à la fois prison, hôpital et refuge38.
Il est tout à fait probable que le « Grand Renfermement » ait mal ou
très partiellement fonctionné. Il n’en reste pas moins un moment décisif :
non seulement le désir s’y fait jour de rassembler en un même espace de
relégation toutes les figures repérables de l’exclusion sociale, mais des
lieux, des lieux réels, s’emploient, même imparfaitement, à réaliser le
programme. C’est le cas de Bicêtre, déjà évoqué au chapitre précédent, qui,
du milieu du XVIIe au milieu du XIXe siècle, associe dans ses murs une
population de vieillards, de mendiants, d’aliénés, de malades et de
criminels. « Le vice, le crime, le malheur, les infirmités, les maladies les
plus dégoûtantes et les plus disparates, tout était confondu », déclare le Dr
Pariset39. Avec ses locaux infects, ses murs fétides et son sol recouvert
d’immondices, Bicêtre fut un point majeur de fixation de cet imaginaire.
Diderot, Mirabeau, Malesherbes, Howard, et nombre d’autres auteurs du
XVIIIe siècle jettent un regard effaré sur ce qui, selon l’expression de
Louis-Sébastien Mercier, est un « ulcère terrible sur le corps politique,
ulcère large, profond, qu’on ne saurait envisager qu’en détournant les
regards ». Ceux du XIXe siècle, Appert, Michelet, Hugo, Lamartine, font de
même, incapables de détourner le regard de cet antre du malheur.
« Bicêtre… Ce nom seul a un aspect sinistre et résonne à l’oreille comme
un glas funèbre ! » conclut un peu plus tard le romancier Pierre Zaccone40.

Le Royaume des gueux

L’un des principaux effets de ces inflexions fut la création d’une ample
bibliothèque européenne de la « gueuserie », dont les motifs et les thèmes
structurent dans la longue durée l’imaginaire de la transgression. Ces textes,
dont la production va crescendo, s’adossent aux listes de faux mendiants et
de faux pauvres de la fin du Moyen Âge, mais en élargissent
progressivement la nature et l’assise. On passe ainsi de l’inventaire dressé
par des magistrats ou par les chancelleries au traité littéraire, du judiciaire à
la fiction ou à l’imaginaire, signe de l’intérêt public croissant que suscitent
ces descriptions. Bronislaw Geremek a minutieusement établi la
cartographie de cette production et souligné ses traits principaux41. Dès la
fin du XVe siècle, des énumérations de charlatans, faux mendiants, faux
pèlerins, etc., sont exploitées dans un souci plus ethnographique et littéraire.
C’est le cas notamment du Speculum cerrenatorum, un traité composé par
un ecclésiastique d’Urbino pour dénoncer l’art de la fourberie développé
selon lui par les habitants de Cerreto, un petit village d’Ombrie. C’est le cas
également du célèbre Liber vagatorum, livre des gueux allemands qui date
lui aussi de la fin du XVe siècle, et dont Luther préfaça l’une des versions.
Les mêmes sortes de descriptions se retrouvent à la même époque dans La
Nef des fous de Sebastian Brant. L’audience de ces textes est très large.
Bénéficiant des ressources nouvelles qu’autorise désormais l’imprimerie, ils
sont repris et diffusés par tous les réseaux de colportage et d’imprimés à bas
prix. Ils se fixent bientôt en quasi-genre, littérature des mendiants et des
gueux, qui s’épanouit dans l’Europe des XVIe et XVIIe siècles42 et que
deux traits unifient : la révélation des ruses, supercheries ou techniques de
supplication ainsi que celle de la forte hiérarchie censée régir ce monde. En
Angleterre, The Fraternity of Vacabondes de John Awdeley, publié en 1561,
distingue 19 catégories de vagabonds et 25 de filous. Les hiérarchies
semblent moins rigides en Espagne, mais les Ordenanzas mendicativas de
Guzman y ordonnent cependant la société des mendiants. On est frappé du
caractère presque immédiatement européen de cette production : littérature
picaresque en Espagne, récits de la gueuserie en France, literature of
roguery ou rogue pamphlets en Angleterre, Schelmenroman dans les pays
germaniques. Chacun bien sûr développe quelques traits spécifiques, mais
l’unité du genre est réelle, comme le prouvent les circulations et les
transferts incessants entre les différents espaces.
En France, deux ouvrages occupent une place privilégiée dans la
fixation de cet imaginaire : La Vie généreuse des mercelots, gueux et
boesmiens contenant leur façon de vivre, sublitez et gergon…, publié à
Lyon en 1596, et Le Jargon ou Langage de l’argot reformé, comme il est à
présent en usage parmi les bons pauvres, texte célèbre dû à un certain
Olivier Chéreau et publié autour des années 1630. La Vie généreuse, sorte
d’autobiographique picaresque, retrace l’initiation à la vie de gueux d’un
nobliau breton. Le texte, dans le sillage de ceux qui l’ont précédé, énumère
les divers « États », assortis des ruses et tromperies mises en œuvre, qui
constituent la gueuserie. Mais il innove en décrivant l’organisation de la
« monarchie » des gueux, véritable contre-royaume dirigé par le grand
Coësre (parfois aussi appelé Dasbuche ou roi Thune), qui distribue ses
provinces aux nombreux affidés – les cagoux – qui lui servent de
lieutenants. Le Jargon évoque lui aussi le roi des gueux, dont il décrit
l’élection, puis met en scène les états généraux de la monarchie d’Argot,
dix-huit corporations qui paient chacune tribut au grand roi. On retrouve
dans ces deux textes bien des éléments qui circulaient en Europe depuis la
fin du XVe siècle, notamment la taxinomie détaillée des différentes façons
de mendier ou de voler. Mais la description de la société des gueux est ici
poussée à bout. Celle-ci forme désormais un État dans l’État, une contre-
monarchie précisément organisée et dirigée. Les argotiers « sont tant qu’ils
composent un gros royaume : ils ont un Roi, des Lois, des Officiers, des
États, et un langage tout particulier43 ». L’idée s’affine d’une société du
dessous, qui serait le double inversé de celle du dessus, dans sa structuration
comme dans ses hiérarchies. « Les gueux ont leurs magnificences et leurs
voluptez comme les riches et, dict-on, leurs dignitez et ordres politiques »,
note Montaigne dans les Essais44.
Ces textes sont fondateurs. Les continuités sont évidemment très fortes
avec les nomenclatures de la fin du Moyen Âge : il s’agit toujours de
décrire par énumération l’organisation du monde mystérieux des
marginaux, de dévoiler leurs procédés et la communauté de langage qui les
lie. Le souci de contrôle social y demeure donc essentiel. Mais trois
innovations principales s’y font jour45. La première concerne l’attention
nouvelle portée au biographique. La société, jusque-là très collective des
mendiants et des gueux, laisse peu à peu émerger quelques personnages ou
figures singulières, dont l’entrée en scène modifie l’éclairage. Attaché à des
destins individuels, le propos tend à se faire plus empathique. C’est
principalement le cas des récits picaresques espagnols, qui s’emploient, sur
le mode autobiographique, à narrer les aventures souvent facétieuses et
ponctuées de bons mots d’un picaro, héros marginal mais sympathique.
Vivant d’expédients, vagabondant à travers les différentes classes de la
société, le picaro incarne un mode de vie qui refuse l’intégration et la
socialisation, sans pour autant sombrer dans la déchéance ou les dessous
infâmes. Les œuvres maîtresses comme les « vies » de Lazarillo de Tormès
(1544), de Guzman de Alfarache (1599) ou du Buscon (1626) connaissent
un immense succès.
La deuxième innovation s’y rattache directement. Elle concerne le
caractère plaisant, récréatif, parfois espiègle que prennent ces récits. Sans
doute certains des textes précédents, soucieux de signaler les tours les plus
élaborés des filous ou de lever le voile sur des univers interdits,
possédaient-ils déjà une telle dimension, source d’une lecture distanciée et
de ses prolongements fictionnels. Mais elle revêt au XVIe siècle des accents
nettement burlesques, en relation avec la tradition carnavalesque qui
caractérise la culture populaire du temps. Ce déplacement est
particulièrement sensible dans la littérature « espiègle » germanique, ou
Schelmenroman, marquée par les figures de Simplicissimus et surtout de
Till Eulenspiegel, fils de paysans qu’on prend pour un simplet, mais qui se
révèle être un grand malin et un grand coquin. Il se manifeste surtout dans
le picaresque espagnol, dont l’empreinte marque toute la littérature
européenne. Le regard porté sur les marginaux s’infléchit en conséquence ;
il se fait plus léger, plus délié, plus distrayant aussi, jusqu’à offrir parfois
une valorisation discrète, mais continue de la transgression. On sait
combien cette modalité descriptive est dès lors au cœur du système de
représentation des bas-fonds.
La dernière innovation, sans doute la plus décisive à l’égard de notre
propos, concerne l’émergence de topographies spécifiques, explicitement
vouées au monde des gueux et des marginaux. C’est le motif de la « cour
des Miracles », tel qu’il naît à Paris au cœur du XVIIe siècle, ce lieu secret
et dangereux où, le soir venu et comme par miracle, les aveugles retrouvent
la vue, les manchots leurs bras et les culs-de-jatte leurs jambes. La mention
la plus ancienne date de 1547 : dans les Propos rustiques de Noël du Fail,
Tailleboudin évoque l’existence, à Bourges, d’une « rue des miracles » où
les mendiants aveugles recouvraient miraculeusement la vue. Au début du
XVIIe, David Ferrand parle d’une « cave des miracles », à Rouen cette fois-
ci, et l’on trouve à peu près en même temps mention d’une cour parisienne
dans les Nouvelles et Plaisantes Imaginations de Bruscambille en 161346. À
Paris, un mémoire de 1617 fait allusion à « la place vulgairement appelée
cour des Miracles, derrière les Filles-Dieu, au bas d’un rempart d’entre la
porte Saint-Denis et Montmartre où on les voyait ordinairement le soir, tout
l’été, danser, jouer, jouer ou rire, et se donner du bon temps47 ». En 1630, Le
Jargon de Chéreau en donne une description un peu plus précise :

Ce lieu s’appelle en jargon la cour des Miracles, ou piolle


franche […] c’est le lieu où toutes sortes de maladies trouvent leur
guérison : c’est là où les aveugles retrouvent clarté, les sourds &
muets entendent & parlent, c’est le lieu où ceux qui sont frénétiques
& estropiez de la cervelle reviennent en leur bon sens, où les
paralytiques reçoivent une entière & saine disposition de leurs corps,
l’hydropique est soulagé de son enfleure, la violente ardeur de la
fièvre est esteinte, les fleux de sand estanché, & où les impotents
mesmes recouvrent l’entier maniement de tous les membres48.

Mais il faut attendre le texte célèbre et mille fois recopié d’Henri


Sauval, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, publié en
1724 mais rédigé vers 1660, pour disposer d’une description plus précise49.
Avocat au Parlement de Paris, érudit et historien de la capitale, Sauval était
l’auteur par ailleurs de nombreuses « chroniques scandaleuses » qui
détaillaient la vie des courtisanes, des filles de joie, ainsi que des bordels de
la capitale50. Il était donc à son aise pour évoquer la fameuse cour des
Miracles. Il nous présente ainsi, au moment d’ailleurs où elle vient d’être
rayée de la carte de Paris par la nouvelle lieutenance de police, dirigée par
La Reynie, une enclave de mendiants, sorte d’espace de non-droit devenu le
royaume effectif des voleurs et des gueux. On perçoit l’importance de cette
représentation, qui confère une matérialité territoriale au thème du contre-
royaume, dans l’élaboration du motif des bas-fonds. Sauval repère plusieurs
cours des Miracles à Paris, mais décrit surtout la plus grande, dont l’entrée
était située rue Neuve-Saint-Sauveur : « une place d’une grandeur
considérable et un très grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n’est
point pavé ». On y retrouve la plupart des éléments constitutifs de l’univers
des bas-fonds. Espace labyrinthique, il faut pour y venir s’égarer « dans de
petites rues, vilaines, puantes, détournées ; pour y entrer il faut descendre
une assez longue pente de terre, tortue, rabouteuse, inégale ». C’est le
repaire de la saleté, les logis y sont « bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits
de terre et de boue ». Cinq cents familles y vivent, dans la misère et la
promiscuité la plus générale, toutes « chargées d’une infinité de petits
enfants légitimes, naturels et dérobés », soit au total une population estimée
à près de 30 000 personnes. Le vice, le vol, l’irréligion y règnent en maîtres
absolus, « personne n’y avait foi ni loi, on n’y connaissait ni baptême, ni
mariage, ni sacrement ». C’est surtout la capitale du royaume des gueux.
Assis sur un tonneau, coiffé d’un bonnet d’emplâtre en forme de couronne,
vêtu d’une robe d’Arlequin, armé d’une fourche sur laquelle est suspendue
une charogne, le grand Coësre règne sur les « gens d’argot », qui lui rendent
hommage et tribut.
C’est ce texte que lit et reprend Victor Hugo dans Notre-Dame de
Paris en 1831. Et c’est Hugo bien sûr qui donne à la cour des Miracles son
impulsion décisive, qui en fait ce motif quasi universel. Démarquant le récit
de Sauval, Hugo se contente de transposer l’action en 1482, mais ne
modifie ni les lieux ni les principaux personnages. L’étape est pourtant
essentielle. Elle assure la liaison, sur fond de romantisme, entre la vieille
gueuserie qui n’a jamais vraiment désarmé, et les nouveaux bas-fonds qui
grondent dans le Paris de la monarchie de Juillet.

Bandits et brigands

Les récits et les formes nés au début des Temps modernes ne


disparaissent pas sous l’emprise des Lumières. Le XVIIIe siècle enregistre
même une flambée de littérature argotique, marquée par la vogue du
poissard, du bachique, du burlesque, et les rééditions incessantes de récits
comme La Vie généreuse ou Le Jargon. De profondes inflexions sont
cependant sensibles. La production d’imprimés, d’abord, augmente
considérablement. Aux formes traditionnelles viennent s’ajouter les
canards, les feuilles volantes, complaintes, broadsides et chapbooks
(fascicules de colportage), factums, causes célèbres, arrêts des Parlements,
etc. Une immense culture de l’imprimé se développe, qui fait de la déviance
et du crime l’une de ses principales thématiques. Les contenus se
transforment également, dans le sillage inauguré en Espagne par le genre
picaresque. L’approche biographique tend à se substituer de plus en plus
aux portraits collectifs, et la figure du brigand, du bandit, l’emporte peu à
peu sur celles des mendiants et des vagabonds, condamnés à n’être plus que
de simples figurants. Deux formes spécifiques en résultent, à la fois
articulées et très différentes dans les intentions.
D’une part la littérature dite « d’échafaud » qui, sous des formes très
diverses – feuilles volantes, récits ou sermons d’exécution, pamphlets –,
détaille au crépuscule de leur vie les méfaits des criminels célèbres. Ces
textes, à forte dimension normative, sont plus précoces et plus populaires
dans les pays protestants, en raison de l’importance qu’y tiennent la
confession collective et le discours testamentaire. En Suisse, par exemple,
le pasteur zurichois Johann Jakob Wick en compile neuf cents dès la
seconde moitié du XVIe siècle51. Ils sont également très nombreux en
Angleterre52, où ils essaiment en de multiples sous-genres. Les last-dying
speeches, qui recueillent juste avant son exécution les propos du condamné,
donnent prise à d’innombrables « occasionnels » et autres produits d’une
littérature de l’instant, vendus à la criée dans les foires et les marchés, et
qu’il faut lier à l’engouement du public pour le spectacle du châtiment et de
l’exécution capitale. Les comptes rendus du chapelain de la célèbre prison
de Newgate, à Londres, regroupent également des confessions recueillies
juste avant l’exécution et les transforment souvent en biographies
romancées de criminels. D’autres textes, comme le Newgate Calendar, ou
registre des malfaiteurs, sont des collections de fascicules consacrés aux
procès célèbres, qui visent souvent un public plus aisé53. Une production
similaire se développe en France, principalement sous la forme de canards
ou de récits d’exécutions, tel celui de Dame Lescombat en 1755, qui avait
fait assassiner son mari par son amant, ou celui de l’empoisonneur Desrues
en 1777. Ces textes, qui mettent en scène des actes ou des milieux
transgressifs, obéissent à d’évidentes intentions de moralisation. Le dessein
normatif est fort : il s’agit bien, chaque fois, de renforcer l’autorité
politique, l’allégeance religieuse, les hiérarchies familiales et sociales. Mais
des nuances nationales ou culturelles sont aussi perceptibles : les Allemands
ou les Suisses insistent surtout sur les victimes, les Anglais ou les Français
davantage sur le criminel54. On y note aussi parfois, contradictoirement, la
recherche de sensations, d’émotions fortes, qui peuvent susciter une
certaine admiration pour le transgresseur.
Les biographies de brigands constituent l’autre forme principale. Le
genre existait bien sûr déjà ; bandits et brigands ruraux, qui sont des réalités
sociales du temps, faisaient depuis longtemps l’objet de récits. En France,
l’Histoire de la vie, grandes voleries et subtilités de Guilleri et de ses
compagnons avait retracé dès le début du XVIIe siècle les méfaits d’une
bande de voleurs poitevins dont le chef, Compère Guilleri, est exécuté en
1608. On retrouve dans ce texte tous les motifs classiques de la gueuserie,
répertoire des ruses et des tromperies, description d’une contre-société,
dévoilement du langage secret, mais la figure d’un bandit plus généreux
émerge progressivement. C’est plus net encore dans la version de l’affaire
Guilleri que donne François de Rosset dans ses Histoires mémorables et
tragiques de notre temps en 1685. On trouve la même évolution en
Angleterre avec la figure de James Hind, brigand de grand chemin, pendu et
écartelé à Worcester en 1652, ou celle de Claude Du Vall, the gallant
highwayman, exécuté en 1670 à Tyburn. Ce mouvement se généralise
surtout au XVIIIe siècle. Les bandits quittent peu à peu l’univers archaïque
de la gueuserie, du burlesque et de la cour des Miracles, pour investir des
espaces propres de représentation. Focalisés sur « un grand coupable » ou
un criminel d’exception, ces récits versent dans des formes très ambiguës
où la condamnation explicite croise l’héroïsation implicite. Certains se
teintent d’une touche de contestation politique et sociale : le brigand, qui
s’attaque aux puissants, aux agents de la Ferme ou à ceux de l’État,
rencontre les attentes du petit peuple, qui tend à l’héroïser. En France, une
telle évolution est sensible dans les figures de Cartouche, fils de tonnelier
devenu chef d’une bande de voleurs dans le Paris de la Régence, et de
Mandrin, « honnête homme » ruiné par la Ferme générale et transformé en
contrebandier, champion de la protestation antifiscale en Dauphiné.
Il s’agit bien entendu toujours de figures ambiguës, que les récits ne
magnifient jamais véritablement : ils demeurent des « coupables » et
évoluent dans un univers « méprisable ». Certains textes, comme l’Histoire
de la vie et du procès de Cartouche, publié en 1722, relèvent même de
véritables opérations de désinformation et de manipulation destinées à
détourner du bandit une opinion jugée trop favorable55. La plupart de ces
récits offrent cependant des images plus positives. Ouverts sur l’actualité
sociale et politique, ils se présentent comme des textes plus réversibles, qui
laissent transparaître l’idée d’une violence ou d’un illégalisme légitimes. On
est proche parfois de la figure du redresseur de torts et du bandit social telle
que l’a synthétisée l’historien britannique Eric Hobsbawm56. Le phénomène
est plus sensible en Angleterre, où il bénéficie de la tradition médiévale de
Robin Hood. Les figures pour partie antithétiques de Jack Sheppard, bandit
de grand chemin, et de Jonathan Wild, à la fois grand voleur et chasseur de
primes, sont aux sources d’une immense bibliographie qui alimente le
thème du bandit d’honneur. L’un et l’autre font l’objet d’innombrables
biographies – dont celle rédigée par Daniel Defoe – et se retrouvent, sous
des identités transposées, dans le célèbre Beggar’s Opera de John Gay en
1728, mais sur un ton de comédie et de satire sociale qui rompt avec les
représentations traditionnelles.
Tout un panthéon de brigands célèbres se constitue alors en Europe
(marqué en Espagne par la figure de Diego Corrientes, en Allemagne par
celle de Schinderhannes), qui témoigne de l’émergence d’une sensibilité
différente à la transgression, d’un nouveau genre de textes qui mêlent le
judiciaire et la fiction, la condamnation et l’héroïsation. Le romantisme,
puis la Révolution française accentuent ces évolutions. Le drame de
Schiller, Les Brigands, constitue en 1781 une œuvre charnière qui fait du
bandit le prototype du héros romantique, homme révolté, incarnation
tragique de la liberté individuelle57. Mais le bandit, dès lors, est sorti des
bas-fonds.
Tous ces textes, qui nourrissent une culture, ne disparaissent pas avec
l’Ancien Régime qui leur donne naissance. Imprimés à bas prix, le plus
souvent accompagnés de gravures et de complaintes, ils transitent par les
réseaux du colportage de librairie, dont l’apogée éditorial se situe au milieu
du XIXe siècle. Le Jargon, par exemple, est un des best-sellers de la
Bibliothèque bleue de Troyes, où il comptabilise une trentaine d’éditions.
La plupart de ces récits sont aussi repris, adaptés, réutilisés par les journaux
populaires, les fascicules, les chapbooks, et par les différentes formes
d’imprimés à grand tirage qui prennent le relais. C’est même au début du
XIXe siècle que toutes ces histoires connaissent leur plus grande diffusion.
En 1817, Walter Scott redonne vie au bandit d’honneur écossais Rob Roy.
Le romancier William Ainsworth, fils d’un avocat réputé de Manchester,
acquiert la célébrité en 1834 avec son roman Rookwood, qui retrace la vie
de Dick Turpin, autre bandit de grand chemin britannique pendu un siècle
plus tôt. Il rencontre un succès encore plus grand avec son Jack Sheppard,
publié dans le Bentley’s Miscellany en 1839. Le roman, qui détaille toutes
les péripéties du bandit, fait contre lui l’unanimité de la critique, savante ou
ouvrière, qui en dénonce le grand danger moral, mais il obtient un
extraordinaire succès. L’édition en trois volumes qui suit la publication en
périodique écoule plus de trois mille exemplaires dans sa première semaine
et de multiples adaptations sont réalisées, notamment dans les théâtres
populaires, les penny gaffs58. Il n’est en fait que peu de distinctions, dans
l’Angleterre agitée et tourmentée des années 1830-1840, entre les derniers
feux de la Newgate Literature, les débuts du roman social (Oliver Twist
paraît lui aussi dans le Bentley’s en 1837 et 1839) et ceux du roman-
feuilleton façon Reynolds : tous décrivent les mêmes lieux atroces, les
mêmes destins misérables, les mêmes plaies sociales. Les plus anciens
permettent seulement d’inscrire dans la durée les inquiétudes modernes. Et
la publication de nombreux ouvrages tels qu’A History of Crime in England
de Luke Pike (1873) réactive périodiquement les grandes affaires du pays59.
En France, les biographies de Cartouche, « prince des voleurs », ou de
Mandrin sont rééditées en fascicules ou recyclées dans de nouvelles séries
plus contemporaines.
Parallèlement, les représentations de la cour des Miracles connaissent
un boom extraordinaire après la parution de Notre-Dame de Paris. Quelques
auteurs, pour être juste, avaient devancé Hugo : dans Raoul, publié en 1826,
ou dans Le Duelliste, paru l’année suivante, G. de la Baume et Théophile
Dinocourt avaient déjà mis en scène la cour des Miracles, ce « cloaque
affreux de misère, de vice et de libertinage, lieu d’asile des mendiants, des
filous, des voleurs, des mauvais sujets de toute espèce60 ». Le thème,
manifestement, était de saison, à la croisée des inquiétudes contemporaines
face à la misère et au crime et de la fascination que le Moyen Âge exerçait
sur le romantisme. Mais le roman d’Hugo le propulse au cœur de
l’abondante production de romans historiques qui s’épanouit durant la
monarchie de Juillet. Dès 1832, dans La Cour des Miracles, Théophile
Dinocourt se propose d’étudier « le caractère et les mœurs de cette
intéressante peuplade ». La même année, Paul Lacroix publie La Danse
macabre et s’attarde longuement sur cette « fange de la population » qui
avait banni à tout jamais la morale et la religion : « Là, sans aucun soin de
l’avenir, chacun jouissait à son aise du présent : on y vivait dans la plus
grande licence, on n’y connaissait ni baptême, ni mariage, ni sacrement. »
L’année suivante, en 1833, Charles d’Arlincourt décrit dans Les Écorcheurs
le « foyer d’infection de tout genre, centre des corruptions de toute espèce »
qu’était alors Paris. Dans son Marie de Mancini, Marie Aycard chiffre à
40 000 « le nombre de ces misérables […] répartis dans les sept à huit cours
des Miracles qui infestaient Paris ». Philippon de la Madelaine renchérit en
1834 : la cour des miracles qu’il met en scène dans Le Justicier du roi est
aux mains d’une « population à part entière dont les instincts étaient le
désordre, dont les coutumes étaient le pillage, dont la vie se passait en
rapines ». Dans Le Chevalier de Saint-Pont, paru également en 1834,
Théodore Muret s’intéresse à ces nuées d’« enfants déjà formés à 12 ans
pour la corruption et la débauche »61.
Hugo, on le voit, ne manquait pas d’héritiers. Dans le Paris romantique
des années 1830, la cour des Miracles devient un motif quasi obsédant, dont
l’emprise sur l’invention des bas-fonds apparaît décisive. Les Mystères de
Paris eux-mêmes ne s’inscrivent-ils pas dans le sillage du roman d’Hugo,
dont les premières pages s’ouvrent sur un « mystère62 » ? En 1843, Jules
Janin s’attarde encore sur cette « horrible nation, dont les noms divers
étaient horribles tout autant que la langue qu’elle parlait : culs-de-jatte,
bossus, boiteux, manchots, béquillards, coquillards, cagots, lépreux avec
leurs plaies, beuglements, glapissements, hurlements, fourmilière d’ordures
vivantes, la cour des Miracles pour tout dire63 ». Et la veine se poursuit
inlassablement. En 1845, Maurice Alhoy, célèbre auteur de drames et
d’essais sur la prison, publie Les Brigands et Bandits célèbres, succession
d’anecdotes et de récits de vie puisés dans la tradition de la gueuserie, et qui
fait une large place à la cour des Miracles. Octave Féré, l’auteur des
Mystères de Rouen, y va de sa Cour des Miracles sous Charles VI en 1860,
encore rééditée chez Fayard en 1889.
À Dijon, le souvenir des Coquillards, gloires régionales, suscite
également la publication de nombreux titres, comme ces Compagnons de la
Coquille, texte rédigé par un conservateur des Archives de la ville, qui
retrace en 1842 l’histoire des bandes de malfaiteurs, d’écorcheurs et de
déserteurs rassemblés durant l’hiver 1455 par un puissant « Roy de la
Coquille ». Voleurs, assassins, faux-monnayeurs, ces bandits qui usaient
d’un langage inaccessible au vulgaire, avaient mis en œuvre un « plan de
pillage général de la ville, à l’aide de tous les Coquillards qui s’y seraient
rendus de tous côtés64 ». Quant à la cour des Miracles et à ses habitants, ils
passent très tôt dans le vocabulaire usuel, utilisés comme un synonyme de
« bas-fond ». « Une nouvelle cour des Miracles est en train de s’établir à
Dijon sous l’œil bienveillant de la police », écrit à la fin du siècle le
directeur du Bourguignon salé, mécontent des aménagements urbains
récemment réalisés dans la ville65. « C’est là un beau recommencement de
la cour des Miracles, une population de Trouillefous, de béquillards et de
francs-mitoux, dont un Mouton sera le Grand-Coërce. »
Elle resurgit d’ailleurs pendant les Expositions universelles, comme
s’il s’agissait désormais d’un « lieu de mémoire » avant l’heure. En 1889,
on édifie dans le 15e arrondissement de Paris une tour de Nesle de 26
mètres. En 1900, c’est la cour des Miracles elle-même qu’on reconstruit
avenue de Suffren, avec son dédale « de sombres et pittoresques rues, une
ville de l’époque de Notre-Dame de Paris66 ». L’usage du terme ne faiblit
pas. Albert Londres, qui voyait dans le bagne « une nouvelle royauté »
surnomme le Camp nouveau la cour des Miracles : « Il y avait là environ
quatre cents hommes dont une bonne centaine était infirme. Aux uns il
manquait un bras, d’autres étaient atteints d’éléphantiasis ou étaient
aveugles ou bossus67… » Henri Danjou, en 1932, parle toujours du « peuple
d’argot » et « des échappés de la cour des Miracles »68. À Paris, les vieilles
rues comme la rue Brisemiche ou la rue Pierre-au-Lard « fleurent la cour
des Miracles69 », lit-on en 1932.

« Savez-vous pourquoi j’attache autant d’importance à la connaissance


précise de l’état des classes criminelles durant cette période du XVe siècle ?
s’interroge Marcel Schwob en 1892. C’est que je crois être sur la trace d’un
fait moral qui me semble d’une valeur capitale pour la science historique et
pour l’histoire de l’humanité. C’est alors pour la première fois que ces
classes dangereuses ont acquis la conscience d’une vie autonome et située
hors des limites de la société régulière. Elles faisaient contrepoids à la
bourgeoisie, qui se groupait autour de la royauté. C’était la substance dont
allait s’alimenter le mouvement contre l’autorité de l’Église et de l’État qui
commence à se manifester au début du XVIe siècle70. » Schwob va peut-
être un peu vite en besogne. Ce qui survient alors relève davantage des
angoisses des élites et de leur désir de stigmatisation que d’une improbable
conscience des exclus. Et sans doute est-il difficile également de considérer
l’association des filous et des gueux comme une force révolutionnaire. Mais
l’intuition et le constat de l’écrivain n’en sont pas moins remarquables. La
fin du Moyen Âge constitue bien cette charnière majeure dans
l’appréciation du monde des transgressions. Sans fléchir pour autant,
l’attention portée depuis deux siècles sur les mendiants et les vagabonds
commence à se déplacer peu à peu vers la figure du brigand. L’univers qui
en résulte est toujours pensé comme misérable et corrompu, mais il est aussi
plus structuré, mieux organisé, parcouru d’individus dont certains
parviennent à faire valoir des qualités, voire des personnalités.
L’assemblage complexe d’anecdotes, de mises en garde, de biographies qui
en rend compte n’entend pas renoncer à sa fonction normative et
moralisatrice, mais il a aussi pris acte du potentiel spectaculaire dont le
monde des gueux était porteur.
1. L.-F. Raban, Les Mystères du Palais-Royal, op. cit. t. I, p. 6.
2. Fergus Linnane, London’s Underworld, op. cit.
3. La Rose Tavern est le « trou noir de Sodome », tandis que Saint-Giles est une « Sodome contemporaine ».
4. John Duncombe, The Dens of London, Londres, chez l’auteur, 1835, p. 61.
5. H. Montgomery Hyde, The Cleveland Street Scandal, Londres, Allen, 1976 ; Morris Kaplan, Sodom on the
Thames. Sex, Love and Scandal, Ithaca, Cornell University Press, 2005.
6. Henri Danjou, Enfants du malheur ! [1932], Paris, La Manufacture de Livres, 2012, p. 99, p. 76.
7. Jean Bottero, Babylone et la Bible. Entretien avec Hélène Monsacré, Paris, Les Belles Lettres, 1994.
8. L. Nead, Victorian Babylon. People, Streets and Images in Nineteenth-Century London, New Haven/Londres,
Yale University Press, 2000.
9. Ernest Bell (dir.), War on the White Slave Trade, Chicago, Charles C. Thompson Co., 1909, p. 25.
10. Henri-Émile Chevalier et Théodore Labourieu, Les Trois Babylones. Paris, Londres, New York. Paris-
Babylone, Paris, Lécrivain et Toubon, 1864.
11. Catherine Salles, Les Bas-Fonds de l’Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1982.
12. Félix Deriège, Les Mystères de Rome, Paris, au bureau du Siècle, 1847. Voir la présentation de Marie-Astrid
Charlier sur Médias 19 : <http://www.medias19.org/index.php?id=631>.
13. Maurice Talmeyr, La Fin d’une société. Les maisons d’illusion, Paris, Juven, 1906, p. 49.
14. Alexandre Vexliard, Introduction à la sociologie du vagabondage, Paris, Marcel Rivière, 1956, p. 13.
15. Giovanni Ricci, « Naissance du pauvre honteux au Moyen Âge. Entre histoire des idées et histoire sociale »,
Annales ESC, 1983/1, p. 158-177.
16. Michel Mollat, Les Pauvres au Moyen Âge. Étude sociale, Paris, Hachette, 1978, p. 274.
17. G. Le Trosne, Mémoire sur les vagabonds et les mendiants, 1764, cité par Michel Foucault, Surveiller et
punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 87.
18. Lambin de Saint-Félix, Mémoire sur la mendicité, 1775, cité par C. Romon, « Mendiants et policiers à Paris
au XVIIIe siècle », Histoire, économie, société, 2, 1982, p. 262.
19. Jean-Baptiste Martin, La Fin des mauvais pauvres. De l’assistance à l’assurance, Seyssel, Champ Vallon,
1983, p. 57.
20. Henriette Asseo, Les Tziganes, op. cit., p. 15.
21. Journal d’un bourgeois de Paris, 1405-1449, publié d’après les manuscrits de Rome et de Paris par
Alexandre Tuetey, Paris, Champion, 1881, p. 219, cité ibid.
22. François Vaux de Foletier, « Les Tziganes à Paris et en Île-de-France du XVe siècle à la Révolution », Seine
et Paris, 20, octobre 1961, p. 39-47.
23. Gãmini Salgãdo, The Elizabethan Underworld, Londres, Dent & Son, 1977.
24. J’emprunte les exemples qui suivent aux travaux de Bronislaw Geremek, principalement Truands et
misérables dans l’Europe moderne (1350-1600), Paris, Gallimard, 1980 ; et id., La Potence et la Pitié.
L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, Paris, Gallimard, 1987.
25. Robert Humphrey, No Fixed Abode. A History of Response to the Roofless and the Rootless in Britain,
Basingstoke, Macmillan, 1999.
26. Alexandre Vexliard, Introduction à la sociologie du vagabondage, op. cit., p. 63-68.
27. Michel Mollat, « La notion de pauvreté au Moyen Âge : position de problèmes », Revue d’histoire de l’Église
de France, 149, 1966, p. 19.
28. Jean-Pierre Gutton, La Société et les Pauvres. L’exemple de la généralité de Lyon, 1534-1789, Paris, Les
Belles Lettres, 1971 ; id., La Société et les Pauvres en Europe, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1974.
29. Cité par Joël Cornette, « Le Nain et la “culture des images” », Société, culture, vie religieuse aux XVIe et

XVIIe siècles, Paris, PUPS, 1995, p. 125.


30. Cité par Joël Cornette, L’Affirmation de l’État absolu, Paris, Hachette, 2009, p. 150.
31. Annick Tillier, « Indigence et décrépitude : les hospices de Bicêtre et la Salpêtrière dans la première moitié
du XIXe siècle », in Anne-Emmanuelle Demartini et Dominique Kalifa (dir.), Imaginaire et sensibilités au
XIXe siècle, Paris, Créaphis, 2005, p. 223-234.
32. Michel Foucault, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, 1961, p. 86 ; Jean-Pierre
Gutton, La Société et les Pauvres, op. cit., p. 295-342.
33. Claude Quétel, Histoire de la folie, Paris, Tallandier, 2009.
34. Jean-Pierre Gutton, L’État et la Mendicité dans la première moitié du XVIIIe siècle. Auvergne, Beaujolais,
Forez, Lyonnais, Saint-Étienne, Centre d’études foréziennes, 1973.
35. Cité par André Gueslin, Gens pauvres, pauvres gens dans la France du XIXe siècle, Paris, Aubier, 1998,
p. 245.
36. Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, Amsterdam, 1783-1788, 12 vol., t. XI, p. 120.
37. Alan Forrest, La Révolution française et les Pauvres [1981], Paris, Perrin, 1986.
38. Annick Riani, « Le grand renfermement vu à travers le refuge de Marseille », Provence historique, t. XXXII,
129, 1982, p. 283-284.
39. Étienne Pariset, « Éloge de P. Pinel », Mémoires de l’Académie de médecine, Paris, Baillière, 1828, t. I,
p. 225.
40. Pierre Zaccone, Les Mystères de Bicêtre, Paris, Charlieu et Huillery, 1864, p. 7.
41. Bronislaw Geremek, Les Fils de Caïn, op. cit.
42. Erik Von Kraemer, Le Type du faux mendiant dans les littératures romanes depuis le Moyen Âge jusqu’au
XVIIe siècle, Leipzig, Helsingfors, 1944.
43. Cité par Roger Chartier, « La “monarchie d’argot” entre le mythe et l’histoire », in Les Marginaux et les
Exclus dans l’histoire, Paris, 10/18, « Cahiers Jussieu », 5, 1979, p. 293.
44. Michel de Montaigne, Essais de Michel de Montaigne, livre I [1572-1573], Paris, Firmin Didot, 1838, p. 567.
45. R. Chartier, « La “monarchie d’argot”… », op. cit. ; id., « Figures de la gueuserie : picaresque et burlesque
dans la Bibliothèque bleue », in Figures de la gueuserie, Paris, Montalba, 1982, p. 11-106.
46. Noël du Fail, Propos rustiques, 1547 ; David Ferrand, La Muse normande, 1625-1655, cités par Alexandre
Vexliard, Introduction à la sociologie du vagabondage, op. cit., p. 153-154.
47. Mémoire concernant les pauvres qu’on appelle enfermés, cité par Louis Cimber et Félix Danjou, Archives
curieuses de l’histoire de France, 1re série, t. XV, 1837, p. 243-270, cité par R. Chartier, Figures de la
gueuserie, op. cit., p. 41.
48. Ibid., p. 177.
49. Henri Sauval, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris [1724], Genève, Minkoff Reprints,
1974.
50. Id., La Chronique scandaleuse de Paris. Chronique des mauvais lieux, avec une introduction et des notes du
bibliophile Jean, Paris, Daragon, 1910.
51. Joy Wiltenburg, « True Crime : The Origins of Modern Sensationalism », The American Historical Review,
vol. 109, 5, 2004, p. 1377-1404.
52. Françoise du Sorbier, Récits de gueuserie et biographies criminelles de Head à Defoe, Paris, Didier érudition,
1984.
53. James A. Sharpe, « Last Dying Speeches : Religion, Ideology, and Public Execution in Seventeenth-Century
England », Past & Present, 107, 1985, p. 144-167 ; Victor A. Gatrell, The Hanging Tree. Execution and the
English People, 1770-1868, Oxford, Oxford University Press, 1994.
54. James Sharpe, « Last Dying Speeches… », op. cit. ; Joy Wiltenburg, « True Crime… », op. cit.
55. Patrice Peveri, « Littérature de colportage et contrôle de l’opinion », in Lise Andriès (dir.), Cartouche…, op.
cit., p. 269-292.
56. Eric J. Hobsbawm, Les Bandits [1969], Paris, Maspero, 1972, p. 36-37.
57. Lise Andriès (dir.), Cartouche…, op. cit., p. 26-27.
58. Gertrude Himmelfarb, The Idea of Poverty. England in the Early Industrial Age, Londres, Faber & Faber,
1984, p. 421-428.
59. Luke Pike, A History of Crime in England, Londres, Smith, Elder & Co., 1873.
60. G. de la Baume, Raoul, op. cit., p. 96 ; Théophile Dinocourt, Le Duelliste. Roman de mœurs du XVIIe siècle,
Paris, Tenon, 1827.
61. Théophile Dinocourt, La Cour des Miracles, Paris, Vimont, 1832, t. IV, p. 88 ; Paul Lacroix, La Danse
macabre. Histoire fantastique du XVe siècle, Paris, Renduel, 1832, p. 169-170 ; Charles d’Arlincourt, Les
Écorcheurs, ou l’Usurpation et la Peste, Paris, Renduel, 1833, p. 47 ; Marie Aycard, Marie de Mancini, Paris,
Lecointe, 1833, t. II, p. 87-88 ; Philippon de la Madelaine, Le Justicier du roi, Paris, Dumont, 1834, t. II,
p. 101-102 ; Théodore Muret, Le Chevalier de Saint-Pont, Paris, Dupont, 1834, p. 159. J’emprunte ces
références à Sébastien Bracciali, « La guerre de mille ans ? L’obsédante téléologie révolutionnaire aux
lumières du roman historique, 1815-1835 », thèse d’histoire, Université Paris I, 2010, p. 107-109.
62. Richard Maxwell, The Mysteries of Paris and London, Charlottesville, University of Virginia Press, 1992.
63. Jules Janin, L’Été à Paris, op. cit., p. 13.
64. Joseph Garnier, Les Compagnons de la Coquille, Dijon, Duvollet-Brugno, 1842, p. 9.
65. Le Bourguignon salé, 18 juin 1892, cité par Hadrien Nouvelot, « Les Mystères de Dijon », mémoire de
master, Université Paris I, 2011.
66. Le 7e Arrondissement à la Belle Époque, Paris, Musée Rodin, 1978, p. 30.
67. René Belbenoit, Guillotine sèche, op. cit., p. 73.
68. Henri Danjou, Enfants du malheur !, op. cit., p. 7.
69. René Héron de Villefosse, Les Îlots insalubres et glorieux de Paris, Paris, La Madeleine, 1932, p. 272.
70. Cité par Hubert Juin, préface à Marcel Schwob, Le Roi au masque d’or et autres contes, Paris, 10/18, 1979,
p. 11.
CHAPITRE III

« Classes dangereuses »

Si les réalités sociales et morales que recouvre le terme « bas-fonds »


existent bien avant le XIXe siècle, c’est cependant là, au cœur de ce siècle
de progrès et de positivisme, que le pire semble advenir. Brutalement, les
taudis, les coupe-gorge, les maisons de débauche les plus infâmes saturent
les descriptions des villes. Des « classes dangereuses » apparaissent,
peuplées de tous les exclus de la terre, qui semblent vouloir submerger la
société ; des quartiers entiers basculent dans l’indigence et la sauvagerie.
Des mots nouveaux émergent pour désigner ces antres de l’horreur : on
parle désormais de slums, de « bas-fonds », de sottomondo ou
d’underworld. Le langage ne dit pas tout, mais on ne peut cependant
considérer comme anodine ou insignifiante l’émergence quasi simultanée,
dans toute l’Europe, d’un lexique neuf s’attachant à dépeindre les mêmes
réalités sociales. De toute évidence, quelque chose advient au XIXe siècle
qui « recharge » cet imaginaire, lui donne une ampleur et un développement
inédits. Tout le système de représentations édifié à la fin du Moyen Âge
autour des gueux et des marginaux est réordonné dans un dispositif plus
cohérent, désormais clairement inscrit dans une dimension sociale, pris en
charge par de nouveaux savoirs et de nouveaux vecteurs. Tout un régime
descriptif se réordonne alors, nouant étroitement le relevé sociographique,
l’intention philanthropique ou répressive, les rhétoriques de l’effroi. C’est
l’objet de ce chapitre que de comprendre l’importance de ce siècle dans
l’émergence et la fixation de cet imaginaire. Le poids des contextes est ici
déterminant : contextes sociaux, politiques, religieux, culturels. Ce sont eux
qui expliquent les convergences, les seuils, les inflexions et les chronologies
dans lesquels les motifs s’inscrivent ou se réorganisent.

Menaces sociales

Description d’un monde social, les bas-fonds entretiennent


naturellement des liens étroits avec les contextes économiques et sociaux.
La relation est cependant rarement linéaire ; on sait en effet la distance qui
peut exister entre les peintures des bas quartiers, même les plus
« objectives », et la vie réelle des marginaux et des pauvres, qui se laisse
rarement approcher. Les grandes scansions de la vie sociale, les crises ou les
ruptures brutales commandent indéniablement des inflexions fortes dans
l’ordre des représentations. Que les bas-fonds émergent au temps du
paupérisme, de l’urbanisation et de la « question sociale » ne relève
évidemment pas du hasard. Deux temps, deux séquences spécifiques
peuvent cependant être distingués.
La première, qui concerne le début du XIXe siècle, en particulier les
années 1820-1840, est la plus décisive. C’est là, d’ailleurs, que sont forgés
les principaux termes qui nous intéressent. On sait que le début de ce siècle
est marqué chez les élites par un fort sentiment d’anxiété et la certitude
d’une mutation radicale des formes de la vie sociale. Deux processus
synchrones convergent et exacerbent ces sentiments. L’onde de choc de la
Révolution française d’abord, que l’on accuse d’avoir accéléré la
décomposition des liens et des hiérarchies traditionnelles qui structuraient le
monde social ; l’onde de choc d’une « révolution industrielle » ensuite (le
terme, attesté dès 1820, fait sens pour les contemporains), progressivement
perçue comme une rupture décisive. L’accélération des flux migratoires, les
transformations des cadres du travail industriel ou l’apparition de formes
inédites de pathologies urbaines suscitent chez de nombreux contemporains
des inquiétudes inédites. Le sentiment de brouillage, d’inintelligibilité se
conjugue avec la peur sociale, suscitant un intense mouvement d’auto-
analyse et le désir de réordonner une société devenue illisible1. Face à ces
anxiétés se multiplient les désirs de savoir, d’éclairer l’opacité, de décrypter
le monde social. Le premier tiers du siècle est ainsi marqué par une forte
accélération du mouvement des enquêtes et des observations sociales2. À
compter des années 1800 et plus encore 1830, médecins, « économistes »,
philanthropes, réformistes et « observateurs » de toutes sortes publient les
résultats de leurs investigations. Or celles-ci s’attachent pour la plupart à
explorer les zones d’ombre, elles mettent au jour les figures du désordre, du
danger, des ténèbres sociales. Ce sont principalement des pauvres, des
vagabonds, des chiffonniers, des détenus, des prostituées, des criminels qui
se pressent en rangs serrés dans le train quasi continu d’enquêtes sociales
que produit cette période. Ce que nous montrent les ouvrages célèbres de
Villermé, de John Kay, d’Eugène Buret, d’Edwin Chadwik, d’Adolphe
Blanqui ou de tant d’autres, ce sont bien les terribles conséquences sociales
et morales que les transformations économiques produisent chez les plus
vulnérables des travailleurs. Des conséquences que la littérature, inspirée
par la même anxiété, reprend et élargit à ce moment-là. « À l’intérieur,
paupérisme, prolétariat, salaire, éducation, pénalité, prostitution, sort de la
femme, richesse, misère, production, consommation, répartition, échange,
monnaie, crédit, droit du capital, droit du travail, toutes ces questions se
multipliaient au-dessus de la société ; surplomb terrible », écrit Hugo dans
Les Misérables pour commenter les réalités sociales des années 18303. Les
bas-fonds qui s’affirment alors dans le langage sont les enfants naturels de
ces inquiétudes multiformes. Ils signalent des lieux réels, produits d’un
changement social rapide et brutal, mais disent aussi le besoin de consolider
les contours du monde réel par la mise en scène de son envers. Ils sont
symptôme, antidote et spectacle en même temps.
C’est donc en lien étroit avec l’invention du paupérisme et avec les
débats qu’ils suscitent qu’il faut comprendre l’émergence des bas-fonds.
D’un usage courant en Angleterre à compter de 1815, le terme
« paupérisme » est attesté en France une dizaine d’années plus tard4, mais
se répand très vite pour désigner une nouvelle forme de pauvreté, un nouvel
état social, résultant des conditions du travail manufacturier, marqué par les
bas salaires, le chômage structurel, la perte des revenus complémentaires
traditionnels. C’est, au regard des conceptions du temps, une pauvreté
scandaleuse, car loin d’être le fait des oisifs et des paresseux, elle est
également celle des hommes et des femmes qui travaillent. Dès 1806, dans
son traité de police, le magistrat britannique Patrick Colquhoun définit la
pauvreté comme la condition de celui qui n’a pas de bien en réserve ;
« c’est la condition de tous ceux qui doivent travailler pour subsister5 ». En
France, Villeneuve-Bargemont ne dit pas autre chose en distinguant la
pauvreté traditionnelle, « isolée, circonscrite et passagère », du nouveau
paupérisme, qui « n’est plus un accident, mais la condition forcée d’une
grande partie des membres de la société6 ». D’où l’inquiétude de la plupart
des élites – élites sociales, religieuses, philanthropiques ou politiques – qui
voient dans ce phénomène une insupportable régression, et la floraison
d’analyses, de discours et théories critiques qu’elles publient.
Tout se complique dès lors, puisque la pauvreté, et souvent la pauvreté
extrême, affecte désormais des contingents croissants de travailleurs qui ne
trouvent comme récompense à leur labeur que l’entassement dans des
quartiers délabrés et insalubres, la nourriture insuffisante, l’insécurité du
lendemain. Les moins compréhensifs des observateurs ne tardent pas à voir
dans ces travailleurs paupérisés des sauvages, de nouveaux « barbares » qui
campent aux marges de la société. Leurs haillons, leur aspect décharné font
peur, leur misère épouvante. On connaît la formule célèbre de Saint-Marc
Girardin commentant en décembre 1831 l’insurrection des canuts lyonnais :
« Les barbares qui menacent la société ne sont point au Caucase ni dans les
steppes de la Tartarie, mais dans les faubourgs de nos villes
manufacturières7. » La fascination que le romantisme porte alors aux
invasions barbares, au Moyen Âge ou aux sauvages d’Amérique que les
romans de Fenimore Cooper viennent de populariser, renforce ces
convictions et l’alarmisme qui en découle8. Le risque est donc fort d’une
telle « démoralisation » de ces nouveaux prolétaires qu’elle les fasse verser
en nombre dans les rangs des mauvais pauvres, qu’elle en fasse des cibles
de choix pour la délinquance, la prostitution, la débauche, le crime. Un
double phénomène se dessine donc dans les années 1820-1840 : la
mauvaise pauvreté, qui était jusque-là conçue comme une perversion
morale, devient une réalité sociale, capable d’engloutir des contingents
entiers d’ouvriers misérables, voire les cohortes de migrants que
l’urbanisation attire autour des nouvelles manufactures ; les classes
laborieuses et les classes dangereuses tendent donc à se confondre, ou à se
recouvrir, tant dans leur recrutement que dans leur devenir, aux sources
d’un amalgame tenace que Louis Chevalier avait tôt mis en lumière9. « La
classe criminelle, écrit le publiciste anglais Thomas Plint, vit et pour ainsi
dire se fond avec les classes laborieuses ; elle constitue un point de contact
vicieux avec ces classes10. » Les bas-fonds, qui apparaissent en 1840, sont
les produits de ce double constat.
Ce phénomène est particulièrement net en France et en Angleterre, qui
en constituent les deux principaux points de fixation. En France, il procède
surtout de la crainte de l’émeute, des barricades, de la révolution, pensées
comme les compagnes naturelles du paupérisme. En Angleterre, si
l’insurrection gronde et inquiète également les possédants, c’est surtout la
peur de la dissolution sociale qui suscite le plus de frayeurs.
L’industrialisation, plus précoce et plus puissante que sur le continent, attire
vers les zones manufacturières des contingents sans cesse croissants de
ruraux déracinés, petits fermiers expulsés des Highlands ou des régions de
concentration foncière, bataillons d’Irlandais affamés et méprisés, ouvriers
itinérants, etc. La misère extrême qui s’abat sur les prolétaires, leurs
conditions de vie atroces, notamment durant les hungry forties, l’agitation
sociale qui en découle imposent aux élites le sentiment d’une société
brutalement coupée en deux camps ennemis, et définitivement perdue si elle
poursuit dans cette voie. C’est notamment le constat du jeune Disraëli qui
décrit en 1845, dans Sybil or the Two Nations, la menace d’une population
ouvrière brutale, vicieuse et dégénérée dans une ville imaginaire du
Lancashire. Si les rythmes diffèrent selon les situations, ces inquiétudes
affectent la plupart des sociétés européennes. À Madrid par exemple, c’est à
compter des années 1860 que la croissance urbaine et l’industrialisation
provoquent l’émergence de récits et de reportages alarmistes sur les barrios
negros du sud de la ville11.
Le second temps, plus intense encore, affecte la fin du XIXe siècle, à
compter des années 1880 environ, et s’étend jusqu’au nouveau siècle. Il part
d’un terrible constat, que semble révéler la Grande Dépression qui frappe
alors le monde occidental : les efforts d’intégration et la prospérité
économique du milieu du siècle ne sont pas venus à bout des classes
misérables, dont on redécouvre toute l’étendue et les immenses souffrances.
En Grande-Bretagne où ce phénomène est plus profond12, une nouvelle
vague d’enquêteurs, composée de missionnaires, de reporters, de
philanthropes, met au jour des réalités intolérables. Que l’on insiste sur
l’indigence extrême qui s’est développée dans les nouvelles zones
industrielles, sur la débauche sexuelle qui semble l’accompagner ou sur la
délinquance qui gangrène les quartiers populaires, c’est un véritable choc
qui saisit la société britannique. Alors que l’on pensait que les efforts de
moralisation du victorianisme triomphant avaient porté leurs fruits, on
découvre à l’inverse que le pays s’est enfoncé dans la misère et dans le
« vice ». C’est là, dans ces années également marquées par le réveil de
l’agitation sociale et par la combativité du « nouveau syndicalisme », que la
question des bas-fonds prend en Angleterre toute sa signification. Tandis
que de nouveaux enquêteurs sociaux comme Charles Booth s’efforcent de
délimiter, chiffres à l’appui, l’ampleur du phénomène, des centaines de
missionnaires, représentant toutes les Églises du pays, de slummers, de
journalistes, de romanciers, de touristes aussi, sillonnent les mauvais
quartiers à la recherche de ce residuum qu’il s’agit autant d’exhiber que de
réduire. À Londres, qui atteint 5 millions d’habitants en 1881, la
cartographie change également, ce ne sont plus Covent Garden, Drury Lane
ou Saint-Giles qui polarisent l’inquiétude, mais les nouveaux quartiers
excentrés de l’East End qui s’étendent démesurément le long de la Tamise.
On les voit comme des territoires inconnus ayant pour noms Whitechapel,
Bethnal Green, Limehouse ou The Nichol. Ces quartiers inquiètent d’autant
plus qu’ils se peuplent de nouveaux migrants, des juifs venus de Pologne et
de Bessarabie qui y reconstituent ce nouveau ghetto qu’Israël Zangwill
dépeint en 189213, mais aussi des Grecs, des Polonais, des Roumains.
L’accélération des migrations internationales produit le même effet
dans les villes américaines, principalement à New York. Sans doute Five
Points et le sud de Manhattan étaient-ils perçus depuis 1830 comme des
zones de misère et de crime, mais l’essor vertigineux des migrations à
compter des années 1880 donne au phénomène une ampleur inédite,
d’autant que l’origine des nouveaux venus, majoritairement issus d’Europe
de l’Est, du Sud ou de Chine, suscite de forts rejets ethniques. Comme à
Londres, la fin du siècle est marquée par un investissement massif des
Églises, des journalistes, des romanciers, dans l’exploration des bas
quartiers. Alors que la « frontière » a disparu, comme le proclame
officiellement le recensement fédéral de 1890, et que s’accentue la
verticalité des villes, la plongée dans l’underworld peut aussi apparaître
comme une nouvelle aventure14.

L’émeute, ou le vomissement des bas-fonds


À ces frayeurs sociales s’articulent étroitement des inquiétudes
politiques qui en sont, au vrai, indissociables. Si les ouvriers, les prolétaires,
les barbares des grandes villes suscitent autant de frayeurs, c’est aussi en
raison du rôle politique qu’on leur prête. L’irruption du peuple en haillons
sur la scène politique ne constitue évidemment pas un phénomène ni une
angoisse inédits. De la plèbe romaine aux jacqueries médiévales,
l’émergence de l’élément populaire a toujours suscité l’anxiété des élites.
Mais la Révolution française exacerbe ce sentiment. La « populace », la
« canaille », les sans-culottes, parce qu’ils constituent un temps une
alternative possible, vont figurer dès lors l’horreur et l’inacceptable en
politique. Une intense « peur sociale » en résulte, que réactivent en France
les incessants rejeux de l’événement révolutionnaire au XIXe siècle (1830,
1831, 1832, 1834, février 1848, juin 1848, 1871), qui soudent les classes
possédantes dans un réflexe défensif. Des craintes analogues animent les
élites britanniques du premier XIXe siècle, affolées par l’activité des
« radicaux », les menaces d’insurrection et les troubles sociaux qui
culminent de 1836 à 1848 dans l’agitation chartiste.
La certitude s’impose dès lors des liens « naturels » entre les taudis, les
tapis-francs (cabarets des bas-fonds), le vice et les barricades. « Il y a deux
sœurs naturelles au monde, écrit Alphonse Esquiros en 1840, c’est la
prostituée et l’émeute. Ce sont en effet ces bouges enfumés et ces allées
douteuses qui, le jour du tocsin, vomissent dans la rue des combattants15. »
Pour nombre de contemporains, l’insurrection, l’émeute ne sont rien d’autre
que le débordement, le vomissement des bas-fonds. L’émeute des
chiffonniers d’avril 1832 ne précède-t-elle pas les barricades de juin16 ? Dès
les années 1840, la figure du conspirateur s’infléchit. Ceux que l’on
décrivait comme des royalistes ou des républicains acharnés tendent à
devenir des créatures des bas-fonds, dont les menées se trament dans les
arrière-salles des marchands de vin et les taudis des grandes villes plutôt
que dans les salons17. Voici par exemple comment l’ambassadeur
d’Autriche relate une réunion de carbonari à Paris :

Qu’on se figure une rue étroite et sale, au milieu de laquelle


coule un ruisseau bourbeux et fétide. Dans cette rue, il y a une
maison encore plus sale que les autres. Son entrée est barricadée de
débris de légumes, de chiffons, de papiers gras, de paille pourrie, de
pots et d’assiettes cassés, de coquilles d’huîtres, de bouteilles brisées
et d’autres immondices18.

Dans l’Angleterre des années 1840, l’agitation sociale et politique est


explicitement assimilée à l’action des hordes criminelles émanant des bas
quartiers. « La déchéance, la débauche, la sensualité et la criminalité
gagnent du terrain avec une rapidité jamais vue dans les régions
manufacturières et dans les classes dangereuses qui y sont entassées,
explique Archibald Allison dans un article du Blackwood’s Edinburgh
Magazine. Elles s’unissent tous les trois ou quatre ans dans une grève
générale ou une insurrection dangereuse qui, pendant toute leur durée,
provoque une terreur universelle19. » La révolution, aux yeux de nombreux
observateurs, c’est la pègre qui surgit, excitée par quelques démagogues
sans scrupules. Les insurgés parisiens de juin 1848 ne sont que l’« écume
morale et physique de la société ». Ces âmes vénales, mues par la lâcheté et
l’esprit du pillage, « vivent à la charge des prostituées de bas étage et sont
pour la plupart d’anciens vagabonds, des forçats ou des voleurs20 ». Le
Représentant du peuple, organe proudhonien, poursuit dans la même veine,
et décrit des « êtres sans principe et sans drapeau, rejetés du bagne et de la
prison au sein de la société, dont ils sont les ennemis irréconciliables21 ».
D’autres témoins ne jurent que par les filles de joie, dans lesquelles ils
voient les acteurs principaux de l’événement22. C’est la même « population
infernale, de celle qui hante les cabarets, qui forme l’armée des émeutes aux
jours de renversement, des hommes tout préparés à répondre à l’appel des
assassins venus de l’étranger23 », note un magistrat lyonnais en 1859. Et la
Commune de Paris porte ces représentations à leur paroxysme. La
Commune, écrit le ministre de la Justice Jules Dufaure, c’est l’œuvre
d’individus « sortis des bas-fonds de la société ». C’est, précise Gustave
Chaudey dans Le Siècle du 20 mars 1871, l’œuvre de bandits, de déclassés,
de « la lie de repris de justice et de criminels par état », tous mus par la
vengeance, l’alcool, la folie, la bestialité, exhibant des « horribles figures »,
des faces « hargneuses, bilieuses, renfrognées »24. Pour Gabriel Tarde, la
Commune est le produit d’une « troupe hideuse », d’une « multitude
saoule » et prend la forme d’une orgie, mélange de démence, d’ivrognerie et
de débauche sexuelle25.
Paris n’est pas la seule ville à voir ainsi converger la crainte de
l’émeute et celle des bas-fonds. À Londres, durant les troubles de l’hiver
1885-1886, « le West End fut pendant quelques heures aux mains de la
populace », note le Times du 9 février 1886, et la panique se poursuivit les
jours suivants alors que des magasins étaient pillés par la canaille et les
« classes du désordre »26. Les mêmes images sont utilisées pour dépeindre
les syndicalistes et les anarchistes de la fin du siècle, tous criminels, aliénés
et amoraux. En 1928 encore, un rapport de police dépeint les
« individualistes » comme des êtres « sans scrupules, la plupart doués
d’appétits sexuels exagérés, utilisant pour vivre tous les subterfuges, ne
reculant devant aucun moyen propre à leur faire gagner de l’argent ». Cinq
ans plus tard, un second rapport explique que les cercles anarchistes « sont
surtout fréquentés par des malades, des déséquilibrés, des malfaiteurs, des
paresseux à la recherche de combinaisons »27.
Cette stigmatisation des « classes inférieures » ne se limite pas au
discours des élites conservatrices. Au même moment, Marx et Engels
forgent le concept de Lumpenproletariat, prolétariat en haillons, pour
définir cette frange de travailleurs misérables, formée d’éléments déclassés,
sans conscience de classe, facilement utilisable par la bourgeoisie à qui elle
sert de force d’appoint. C’est sans doute durant son séjour à Manchester, où
il s’installe en 1842, qu’Engels découvre les réalités d’un sous-prolétariat
qu’il identifie fréquemment aux Irlandais et qualifie de populations
« excédentaires » et « superflues ». Il est le premier à utiliser l’expression
Lumpen pour dépeindre en 1846, dans un hommage au poète Karl Beck, le
milieu des mendiants et des voleurs28. Marx, dans un passage du Manifeste,
évoque dans le même sens « la pourriture passive des couches inférieures de
la vieille société29 », et y voit l’une des clefs de la répression qui s’abat sur
les révolutions européennes dans les années 1848-1850. « Le
Lumpenproletariat – cette lie d’individus déchus de toutes les classes, qui a
son quartier général dans les grandes villes – est, de tous les alliés possibles,
le pire. Cette racaille est parfaitement vénale et tout à fait importune30 »,
elle sert donc d’hommes de main aux forces de la réaction. Engels y revient
à nouveau dans la préface de 1870 à La Guerre des paysans, décrivant le
Lumpenproletariat comme « cette lie d’individus corrompus de toutes les
classes, qui a son quartier général dans les grandes villes31 ». Marx,
entretemps, a employé l’expression dans un sens un peu différent pour
dépeindre les déclassés de toute sorte qui se retrouvent derrière Napoléon
III :
Des vagabonds, des soldats licenciés, des forçats sortis du
bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des
lazzaronis, des tenanciers de bordels, des portefaix, des pickpockets,
des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des écrivassiers, des
joueurs d’orgue, des chiffonniers, des rémouleurs, des étameurs, des
mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante,
que les Français appellent la bohème32.

On est frappé de cette énumération, semblable à toutes celles qui


emplissent alors les journaux ou les « physiologies de coquins33 ». Sans
doute est-elle le signe de réalités sociales dans cette Europe du milieu du
XIXe siècle, frappée de plein fouet par la crise économique et les effets
d’un libéralisme sans entrave. Mais elle dit aussi la force des
représentations dominantes. On comprend en tout cas que l’avènement des
bas-fonds est alors inséparable des craintes ou des espoirs d’un
bouleversement radical de l’ordre politique.

The Dark Continent

L’association des pauvres et des marginaux aux peuplades des mondes


lointains est un réflexe ancien. Mendiants et vagabonds sont de longue date
décrits comme des sauvages, des barbares, des bêtes féroces, et l’on a
rappelé plus haut les liens souvent tissés entre les hordes de gueux et les
tribus nomades venues d’Égypte et de Bohême. La reprise de l’expansion
coloniale qui marque le XIXe siècle renforce considérablement ce motif.
Comment ne pas remarquer que l’émergence des « bas-fonds » est en
France contemporaine de la conquête de l’Algérie autant que du regain
d’insurrections ouvrières qui secouent les grandes villes comme Paris ou
comme Lyon ? Le phénomène est sensible dans toutes les cultures
occidentales, qui mobilisent souvent des termes empruntés au vocabulaire
colonial pour dépeindre les bas-fonds, liant d’un même mouvement
l’exaltation de la découverte, l’inquiétude, l’horreur parfois, et le désir de
conquête. À la fin du siècle, les descriptions tendent également à se
« racialiser » sous l’effet des théories anthropologiques qui se diffusent
alors.
« Je me crus entouré des cannibales de Robinson », s’exclame
Hippolyte Raynal lorsqu’il est confronté en 1829 aux détenus de la prison
de la Force34. Fréquente depuis le XVIIIe siècle, la mobilisation d’un
lexique tribal visait à signaler la sauvagerie autant que la radicale altérité de
ces populations. « Ces hommes ont des mœurs à eux, des femmes à eux,
une langue à eux », confirme Eugène Sue. Les chiffonniers, note Frégier,
mènent une « vie tout à fait nomade et presque sauvage » et l’on parla
longtemps « des tribus de chiffonniers qui trient les épaves de Paris »35. À
Londres au milieu du siècle, Henry Mayhew, qui se définit lui-même
comme un « voyageur au pays inconnu des pauvres », entame son récit en
évoquant l’explorateur George Pritchard et fait de la notion de wandering
tribes l’intrigue centrale de son œuvre. Les populations de la rue (street-
folks), écrit-il, constituent une race à part, une race errante, une race de
nomades qui se distinguent des « tribus civilisées » par leur répugnance au
travail, leur manque de prévoyance, leur passion pour les drogues et les
danses libidineuses, l’absence de religiosité ou de chasteté des femmes. Et
c’est autour de cette dichotomie que s’édifie toute l’anthropologie sociale
qui fonde son enquête. Pour d’autres, très nombreux dans l’Angleterre du
XIXe siècle, une large partie de l’horreur des bas-fonds incombe aux
Irlandais, décrits comme un peuple sauvage et répugnant, habitué à la fange,
à la violence et à la compagnie des bêtes.
En France, l’assimilation des prolétaires menaçants aux Indiens
d’Amérique constitue un motif récurrent, qu’explique pour partie
l’immense succès des romans de Fenimore Cooper. L’Américain, qui réside
à Paris de 1826 à 1833, suscite en effet un véritable enthousiasme. Tout ce
que le pays compte alors de « classes pensantes », Balzac, Sainte-Beuve,
Dumas, George Sand, Maxime du Camp, Eugène Sue, Béranger, se
passionne pour « le Walter Scott des sauvages36 ». Balzac, dans Le Père
Goriot, évoque les Hurons et les Illinois ; « tout le monde s’intéressait aux
Sioux, aux Pawnies et aux Delaware », se souvient Henri Cauvain37.
L’association entre les sauvages de l’Ancien et du Nouveau Monde se fait
alors très naturellement, et les premières pages des Mystères de Paris
inscrivent cette analogie dans le marbre : « Nous allons essayer de mettre
sous les yeux du lecteur quelques épisodes de la vie d’autres barbares aussi
en dehors de la civilisation que les sauvages peuplades si bien peintes par
Cooper38. » Quelques années plus tard, Dumas transplante les Mohicans à
Paris et une abondante littérature française de l’Ouest américain se
développe durant le Second Empire. Un tel phénomène devait laisser des
traces : au début du XXe siècle, tous les voyous de Paris seront donc des
apaches39. Les Anglais avaient connu eux aussi leur « moment indien »,
mais, histoire coloniale oblige, il eut lieu un siècle plus tôt. C’est en effet
dès le début du XVIIIe siècle qu’est attesté à Londres le gang des Mohocks.
Cette bande très violente, que dirigeait un chef aux tatouages repoussants,
s’attaquait aux passants pour les défigurer au couteau et ne reculait ni
devant le meurtre, ni devant le viol. John Gay, l’auteur célèbre de L’Opéra
des gueux, retrace dès 1712 leurs méfaits dans une pièce intitulée The
Mohocks. Mais au XIXe siècle, ce sont d’autres Indiens, les habitants du
cœur et joyau de l’Empire britannique, qui nourrissent l’inspiration, surtout
après les publications du Ramaseeana de William Sleeman en 1836 et de
Confessions d’un Thug de Meadows Taylor en 1839, qui popularisent le
« système diabolique et insensé » des Thugs40. Présentés comme une
fraternité de forcenés criminels, les étrangleurs de Kali fascinent
l’Angleterre romantique. À Londres comme aux États-Unis, qui suivent
assez vite le mouvement, on qualifie ainsi de « Thugs » les voyous et les
mauvais garçons. D’autres emprunts sont faits aux populations des mondes
indiens : à Manchester, une bande de jeunes voyous s’était baptisée Bengal
Tigers, certains furent traités de Dacoits et James Greenwood parle des
Dyaks de Bornéo41. Le terme outcast, s’il était d’un usage plus ancien,
retrouve une seconde jeunesse dans les années 1880, en lien avec les
descriptions des intouchables du monde indien. Un peu plus tard, c’est sous
le terme « Arabs » que sont dépeints les enfants perdus et les jeunes
vagabonds des grandes villes.
Pour beaucoup de contemporains, le sentiment domine que les
populations misérables forment une « race » passible d’une anthropologie
physique. Moreau-Christophe consacre ainsi une large partie de son Monde
des coquins à évoquer les caractères physiques de ceux qu’il étudie, les
crânes bien sûr, dans la tradition toujours vivante de la phrénologie, mais
aussi les traits du visage, la forme des mains, les signes plastiques, les
signes mimiques42. Pour Maxime du Camp, c’est avec la race primitive et
méprisée des bohémiens que la filiation s’établit. L’argot des gueux,
explique-t-il, ne vient-il pas du calo, la langue des « mômes errants43 » ? En
Allemagne, le criminaliste et magistrat Friedrich Avé-Lallemant publie en
1858 un panorama des bas-fonds germaniques, qu’il dépeint comme un
univers héréditaire, contaminé par les juifs et les tziganes44. L’anthropologie
criminelle qui s’épanouit peu après confère un cadre théorique et
scientifique à ces analogies. Le très célèbre Homme criminel que publie
Cesare Lombroso en 1876 s’emploie à démontrer les liens structurels qui
relient le criminel et le sauvage, tous deux produits régressifs de
l’évolution. « La différence est bien petite, quelquefois nulle, entre le
criminel, l’homme du peuple sans éducation et le sauvage », ce qui explique
aussi selon lui la fascination que les voleurs ou les assassins suscitent dans
les classes populaires45. Les criminels forment une « ethnie particulière »,
concluent sans grande nuance certains auteurs comme Émile Gautier46.
N’est-ce pas au reste parce qu’ils sont des sauvages qu’on espère pouvoir
les implanter si facilement dans les colonies pénitentiaires ?
À compter des années 1880, c’est la métaphore africaine qui l’emporte.
Dickens, dans Bleak House, avait déjà dressé le féroce portrait de Mrs
Jellyby, dont l’activité charitable se partage entre les indigents de sa
paroisse et ceux du Borio-boola Gha. Mais les débuts de la pénétration dans
l’intérieur du continent africain permettent d’assimiler l’enquêteur à un
explorateur et les populations misérables aux peuples sauvages du continent
africain. « C’est comme si nous étions dans un pays neuf, au milieu d’une
autre race », écrit James Greenwood dans Low-Life Deeps en 187547. Très
vite, l’expression The Dark Continent sert autant à désigner les dessous des
villes britanniques que le cœur de l’Afrique. « Je propose dans les pages qui
suivent le récit d’un voyage dans une région qui s’étend à nos portes, écrit
en 1883 le journaliste George Sim en ouverture de How the Poor Live, dans
un continent noir qui n’est qu’à quelques pas de la Poste centrale. Ce
continent, je l’espère, apparaîtra aussi intéressant que ceux, récemment
explorés, qui ont retenu l’attention de la Société royale de géographie, et les
sauvages qui l’habitent trouveront, j’en suis sûr, autant de sympathie que les
tribus sauvages pour lesquelles les missionnaires ne cessent de demander
des fonds48. »
William Booth, le fondateur de l’Armée du Salut, publie en 1890 In
Darkest England and the Way Out, qui se présente explicitement comme un
écho au livre du célèbre Henry Morton Stanley, In Darkest Africa, paru la
même année. Booth commence d’ailleurs son premier chapitre par un
hommage et une question à l’illustre explorateur : « De même qu’il existe
une Afrique profonde, pourquoi n’y aurait-il pas une Angleterre obscure ?
[…] Les rues pavées de Londres, si elles pouvaient parler, raconteraient des
tragédies aussi atroces, des ruines aussi totales, des ravissements aussi
horribles que si l’on était en Afrique centrale49. »
L’année suivante, la journaliste féministe Margaret Harkness prolonge
la métaphore en publiant, sous le pseudonyme de John Law, In Darkest
London. C’est sans doute là, au seuil des années 1890, à un moment où
l’Angleterre redécouvre avec effroi l’étendue de la pauvreté qui gangrène la
société et où s’accélère le partage de l’Afrique, que ces analogies sont les
plus prégnantes. Missionnaires, journalistes et romanciers londoniens font
de l’East End une terre noire, coloniale, peuplée d’individus sans histoire ni
culture, et qu’il s’agit donc de reconquérir50.
Pour beaucoup, l’intérêt pour les bas-fonds relève du registre
ethnographique, au même titre que la fascination pour les voyages et les
peuples lointains. « Le peuple, la canaille si vous le voulez, a pour moi
l’attrait des populations inconnues et non découvertes, quelque chose de
l’“exotique” que les voyageurs vont chercher avec mille souffrances dans
les pays lointains », explique ainsi Jules de Goncourt51. L’intérêt est souvent
similaire en Angleterre : « La majorité des habitants de l’ouest et du sud de
Londres savent autant de choses sur l’East End que sur l’Hindoo Kush ou
sur les Territoires septentrionaux du sud de l’Australie », écrit en 1888 un
journaliste du Daily Telegraph52. Nombre de ces métaphores relèvent
davantage de la curiosité ou de simples conventions rhétoriques que d’une
pensée raciste53. Au Havre ou à Nantes, les mauvais quartiers ne sont-ils
pas, et de longue date, peuplés de « Bretons » misérables54 ? Ces notations,
pourtant, tendent à se durcir et à se « racialiser », notamment dans les
sociétés confrontées à une forte immigration étrangère. Le rejet et la
stigmatisation se colorent alors fortement de racisme. Aux États-Unis, une
fois passé le danger irlandais, la menace est clairement associée aux Noirs,
aux juifs, aux Italiens et aux Chinois. Ces derniers, explique le journaliste
Thomas Knox en 1878, ont définitivement pris le contrôle des bas-fonds de
San Francisco55.

L’Enfer en première page


Les évolutions religieuses et culturelles qui affectent les sociétés
européennes du XIXe siècle forment un autre élément de contexte. En dépit
de disparités liées à des traditions religieuses ou politiques différentes, un
même mouvement affecte durant le siècle les sensibilités du monde
chrétien. Influencées par le ligorisme et la piété dite « italianisante », les
représentations religieuses tendent à sortir peu à peu des pastorales de la
peur pour valoriser le « Bon Dieu » et s’appliquer à sauver le plus grand
nombre d’élus. On assiste donc à un progressif recul de la prédication de
l’enfer au profit de perspectives moins redoutables, notamment celles liées
au purgatoire qui connaît un vif essor dans le monde catholique56. Sensible
depuis les années 1830-1840, ce mouvement de « désinfernalisation »
s’accélère fortement dans la seconde moitié du siècle. En contrepoint se
développent le satanisme et les divers cultes du diable, dont Max Milner
situe l’âge d’or dans ces mêmes années 1830-1850, comme en témoigne la
multiplication d’ouvrages célèbres, tels Les Mémoires du diable de Frédéric
Soulié (1837-1838), Le Diable à Paris (1844) ou Les Enfers de Paris
(1853)57. Mais on perçoit combien ces nouveaux usages de l’enfer
procèdent le plus souvent d’approches figurées et distanciées.
Les métaphores profanes se développent au même moment,
notamment celles, alors neuves, ayant trait aux enfers sociaux, enfers
urbains, Urban Hell, qui se diffusent rapidement. L’association des bas-
fonds à l’enfer s’impose presque naturellement comme un lieu commun de
représentation. Dans une société encore très religieuse, mais marquée par un
fort mouvement de sécularisation, les bas-fonds offrent une pertinente
alternative symbolique. De Granville aux frères Cruikshank et à Gustave
Doré, la gravure et l’illustration développent puissamment ce motif,
baignant d’une lumière sépulcrale la misère sans nom des quartiers de
perdition. En 1868, dans Asmodée à New York, que Ferdinand Longchamps
publie simultanément en France et aux États-Unis, c’est sous la conduite du
diable que le lecteur entreprend la visite de Five Points58. George Sim,
l’auteur célèbre de How the Poor Live en 1883, gagne rapidement le
surnom de « Dante des bas-fonds ». Certains quartiers ou lieux spécifiques,
comme les bagnes ou les prisons, sont même promus en Pandémonium,
cette capitale des Enfers imaginée par John Milton en 1667 dans Le Paradis
perdu. Leurs habitants sont dépeints comme des diables. « Le forçat ? C’est
un réprouvé, un damné dans la société, pour lequel il n’y a ni rémission, ni
miséricorde », écrit un journaliste en 184459. Dante n’avait rien vu, tel est le
titre que l’éditeur Albin Michel choisit pour publier en 1924 le reportage
d’Albert Londres sur les bagnes militaires de l’armée française.
L’atmosphère est souvent pire encore dans les asiles, les hospices, les
hôpitaux, peuplés « de malades qui hurlent, poussent des cris, vocifèrent en
réclamant leur sortie60 ». On se souvient alors que Bicêtre, à la fois prison,
hospice et asile d’aliénés, avait été cet « endroit où le soir les damnés
revenaient danser la funèbre danse macabre, où les revenants se
promenaient librement, célébraient les sabbats profanes et se livraient aux
orgies diaboliques61 ». Cette dimension infernale des bas-fonds est plus
présente encore dans les sociétés réformées en raison du fort investissement
des pasteurs et des révérends dans la « reconquête » des quartiers de misère
et de vice.
Un second phénomène réside dans l’émergence progressive d’un
nouveau régime culturel, fondé sur la marchandisation et la massification
des produits de la culture. Tout converge en effet pour faire des années
1830-1840 – celles des bas-fonds – « l’an I de l’ère médiatique62 ».
Journaux, livres, images, spectacles sont progressivement aspirés dans des
modalités de production qui entendent en faire des biens destinés à être
vendus au plus grand nombre et au plus bas prix63. Or les bas-fonds sont
précisément au cœur de cette production. La révolution du roman-feuilleton
(ou littérature « bas-de-page », dans laquelle beaucoup virent le
« marécage », donc les bas-fonds du journal) est portée par des textes qui
exploitent largement l’univers des marges sociales. L’extraordinaire succès
et plus encore le caractère matriciel des Mystères de Paris en 1842-1843 ne
sont aujourd’hui plus à démontrer. Sans doute Eugène Sue emprunte-t-il
beaucoup à l’imaginaire gothique, mais aussi à Vidocq dont les Mémoires
avaient assuré en 1828 le transfert des récits de brigands vers ceux, neufs
alors, des prisons et des bagnes, au Hugo du Dernier jour d’un condamné
(1829), de Notre-Dame de Paris (1831) et de Claude Gueux (1834), et
encore à bien d’autres textes comme L’Âne mort et la Femme guillotinée de
Jules Janin, publié en 1829. Mais il est le premier à inscrire ces thématiques
dans la nouvelle dynamique fictionnelle du roman-feuilleton, qui leur
apporte un rythme, un souffle et une diffusion totalement inédits. Il est le
premier également à associer étroitement les trois registres sur lesquels
fonctionne l’imaginaire des bas-fonds : la description débridée de l’horreur
et du mal ; le souci préventif de connaître afin de se prémunir ; la dimension
héroïque, où se mêlent, parfois contradictoirement, l’engagement
philanthropique, l’aspiration démocratique et le sensationnalisme
médiatique. C’est pourquoi Les Mystères de Paris, dont le succès est
phénoménal, sont aux sources d’un quasi-genre, celui des « mystères
urbains », dont on commence à peine à prendre la mesure. Des centaines
d’avatars voient le jour, qui touchent presque toutes les villes du monde.
Londres est la première puisque Anténor Joly, directeur littéraire au
Courrier français, demande à Paul Féval (qui ne s’était jamais rendu dans
la capitale britannique) de rédiger à la hâte les premiers Mystères de
Londres. Ils sortent en 1844, sous le pseudonyme de Sir Francis Trolopp. La
même année, le feuilletoniste et militant radical anglais George Reynolds
entame la rédaction de ses propres Mysteries of London, dont les premiers
fascicules commencent à paraître l’année suivante, en 1845, et dont la
publication s’étend jusqu’en 1856. Le mouvement est lancé. En France,
toutes les villes de province disposent rapidement de leurs Mystères :
Rouen, Lyon, Marseille, Nancy, Lille, Belfort, et la vogue s’étend
rapidement au reste du monde : Mystères de New York (1845), de
Hambourg (1845), de Barcelone, de Berlin, de Vienne, de Boston, de Naples
(1847), de Bruxelles (1850), de Mexico (1851), de Stockholm (1852), de
Florence (1854), de Lisbonne (1854), de Rio de Janeiro (1866), de Chicago
(1891), de Buenos Aires (1897)64. Interminable liste, qui se poursuit au
XXe siècle, extraordinaire production, parfois sans autre rapport avec le
roman de Sue que le désir de récupérer la charge sensationnelle dont le titre
est porteur, mais qui constitue sans doute le premier grand phénomène de
mondialisation culturelle.
Dans cette brèche s’engouffrent des milliers d’autres feuilletons et
romans populaires, sur lesquels l’ombre des Mystères plane en permanence.
Qu’ils soient criminels, sentimentaux ou historiques, la plupart des grands
cycles populaires offrent une place de choix à la représentation des bas-
fonds, indispensable à leur charge de « sensation ». Il en va de même des
romans policiers qui émergent à compter des années 1860-1870, et de toute
la littérature de fascicules et de petits livres qui prospère à leur suite. C’est
toute la production romanesque qui est à ce moment saisie par la
représentation des plages d’ombre de la société. À la vague des romans du
Paris pré-haussmannien, dont Les Misérables constituent le point d’orgue
en 1862, ou des social-problem novels britanniques qui se sont multipliés
dans le sillage de Dickens et de Disraëli, succède une production naturaliste
qui aime aussi à plonger dans les bas quartiers, les basses classes et les
réalités sordides. « Il y a un parti pris commun à toute la jeune littérature ;
on appelle cela étudier les bas-fonds de la société », dénonce Albert Wolff
dans Le Figaro du 21 juillet 1882. Il s’insurge de voir les romanciers
s’intéresser exclusivement à « la seule étude des filles et des pochards, de ce
qu’on appelle si gracieusement dans cette littérature-là les saligauds et les
salopes ». Maupassant, qui lui répond quelques jours plus tard dans les
colonnes du Gaulois (28 juillet), reconnaît qu’une « bas-fondmanie sévit
assurément » en littérature, mais n’y voit qu’une réaction temporaire, un
correctif en quelque sorte « contre la théorie séculaire des choses
poétiques ». Le mouvement dure cependant et gagne même le théâtre, sous
l’impulsion d’Oscar Méténier, secrétaire de commissariat et inspirateur
d’Aristide Bruant. Lui !, le drame qu’il fait jouer au Grand-Guignol en
novembre 1897, fait scandale : Violette, une prostituée, reçoit un client qui
vient de commettre un crime et s’apprête à récidiver, auquel elle ne parvient
à échapper que grâce à Mme Briquet, la tenancière du bordel65.
La fortune médiatique des bas-fonds ne se limite pas, on le sait, à la
littérature. Ils font le bonheur des quotidiens, dont les faits divers rapportent
chaque jour d’horribles moissons de crimes et de scènes pathétiques, mais
aussi des magazines spécialisés comme The National Police Gazette, créé à
New York en 1845, l’Illustrated Police News qui lui fait suite à Londres en
1864, ou leurs innombrables suiveurs, dont le nombre explose littéralement
durant l’entre-deux-guerres. Ils prospèrent au théâtre, au cabaret et au café-
concert, qui sont les principaux vecteurs des chansons « de filles et de
pègres ». On leur consacre des guides, des vademecum. Le cinéma,
invention décisive du XIXe siècle tardif, s’en empare presque d’emblée.
Ferdinand Zecca, l’homme fort de la maison Pathé, ouvre la voie dès 1901
avec l’Histoire d’un crime, qui suit le destin d’un assassin depuis le bouge
où il prépare son crime jusqu’à l’échafaud où il l’expie. Zecca réalise
ensuite de nombreux films sur les bas-fonds parisiens, dont Les Apaches de
Paris en 1907, tandis que son assistant Lucien Nonguet tourne la même
année Les Dessous de Paris. La vogue des films à épisodes qui suit (les
Nick Carter, puis les Zigomar de Jasset, les Fantômas et Les Vampires de
Feuillade) sillonne dans les grandes largeurs les bas-fonds parisiens66. Le
phénomène est synchrone aux États-Unis. Dès 1902, Edwin Porter’s tourne
How They Do Things on the Bowery, où l’on assiste à une scène d’entôlage.
Quatre ans plus tard, en 1906, The Silver Wedding retrace le combat des
membres de l’underworld (sic) contre la police de New York tandis que The
Black Hand explique comment un gang de malfaiteurs utilise les nouveaux
immigrants comme vecteur de contamination67. Et l’on sait combien une
telle thématique continue dès lors à pourvoir la production
cinématographique.
Les bas-fonds sont donc au cœur de la culture de masse telle qu’elle
naît au XIXe siècle et se prolonge à partir de là. Et cette place explique
aussi, en large partie, la si forte expansion du thème. Les raisons d’une telle
centralité sont nombreuses. Quel que soit le type d’intrigue ou de ressort
narratif, la plupart des récits médiatiques68 aiment à mettre en scène une
sociologie polarisée aux extrêmes. Face au grand monde, à l’aristocratie ou
aux élites sociales, figures traditionnelles du personnel de fiction, la pègre
et les bas-fonds jouent un rôle d’évident contrepoint. « Nous croyons à la
puissance des contrastes », avait noté Sue au début des Mystères de Paris.
Les bas-fonds acquièrent dans cette scénographie une fonction décisive :
marquer l’écart, mais aussi brouiller les certitudes ordinaires en montrant
qu’il existe des êtres purs et pervers dans les deux univers, produire par la
chute, la déchéance ou, au contraire, par l’ascension sociale une forte
dynamique fictionnelle. Une deuxième série de raisons tient aux conditions
de production de ces récits, régis par le principe de la standardisation des
caractères et des situations, la sérialisation des intrigues, en un mot le
« ressassement69 » qui doit s’efforcer de produire du neuf dans du vieux. On
puise pour cela dans un stock limité de modèles et de schèmes70. La pègre et
les bas-fonds sont de ceux-là : des décors mille fois connus, des
personnages mille fois vus, des intrigues mille fois entendues, mais que l’on
s’efforce chaque fois de présenter comme inédits. « Battre des sentiers
archi-battus, recommencer une étude pour laquelle, croit-on, aucune
nouveauté n’est à prévoir, faire du neuf avec du vieux, du très vieux, tels les
navigateurs facétieux qui voudraient découvrir une seconde fois l’Amérique
ou des naïfs qui se mêleraient, un peu tard, d’inventer la poudre », voilà
bien la tâche ingrate qui attend les reporters des bas-fonds, reconnaissent
Jean Kolb et Raymond Robert en 193371. Kessel, lui, dans Hollywood, ville
mirage qu’il publie en 1936, se dit « fatigué des bas-fonds » qu’il connaît
« jusqu’à la trame »72.
Une dernière raison tient à la nécessité de la « sensation », du besoin
d’horreur, d’émotions, de frisson que le récit médiatique valorise pour des
motifs narratifs autant que commerciaux. Or l’on sait combien les bas-
fonds, lieu privilégié de l’inceste, du viol, du meurtre, du vice, de la saleté
matérielle et morale, de l’obscénité et de la pornographie, sont de solides
pourvoyeurs de ces représentations. Ils le sont d’autant plus que l’élévation
progressive des niveaux de vie éloigne de la misère effective et tend à
spectaculariser les peurs sociales. Ce qui explique pourquoi, en dépit des
critiques portées de longue date contre l’exploitation malsaine des « bas
instincts » du public, la plongée dans les dessous de la société fut et
demeure un motif majeur des industries culturelles.

C’est parce qu’il perçoit de façon exacerbée toutes les questions liées
aux marges et aux transgressions sociales que le XIXe siècle ressent le
besoin de forger les nouveaux termes et expressions chargés d’en rendre
compte. Des multiples inflexions qui sont alors sensibles, deux apparaissent
décisives. La première concerne le recouvrement du monde du travail par
celui de la misère et du vice, l’assimilation des classes laborieuses à des
classes dangereuses. Contrairement aux gueux de la tradition, c’est
désormais clairement dans une dimension sociale que s’inscrivent les bas-
fonds. Cette rupture, pointée dès 1958 par Louis Chevalier dans son
ouvrage fameux, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris
pendant la première moitié du XIXe siècle, bouleverse la représentation
classique du mauvais pauvre, qui récusait le travail et choisissait la voie du
vice. C’est dans « la population flottante des grandes villes, cette masse
d’hommes que l’industrie appelle autour d’elle, qu’elle ne peut pas occuper
constamment, qu’elle tient en réserve, comme à sa merci », que se recrutent
les nuées de criminels qui menacent la civilisation, comme l’écrit Eugène
Buret73. Et pour beaucoup d’observateurs, la démoralisation survient dès
lors non plus seulement du « vice », mais de la dégradation des conditions
sociales. « Si la démoralisation de l’ouvrier dépasse un certain point, il
devient criminel aussi inévitablement que l’eau devient vapeur en
bouillant », constate Engels en 184474. Là réside la spécificité des « bas-
fonds », marécage social, communauté de destin et de conditions qui relie le
crime, le vice et la misère, univers des « misérables ».
Pourtant, si le constat est général, s’il identifie sans coup férir les
classes vicieuses, délinquants, voleurs, prostituées, etc., au monde ouvrier,
l’analyse n’est que rarement posée en termes aussi objectifs. Ce que l’on
pointe finalement davantage, c’est le caractère « naturellement » vicieux de
beaucoup d’ouvriers. Oui, le monde délinquant est bien peuplé d’ouvriers.
« Le bourgeron règne et défie, par cette terrible région qui pue le sang
répandu75 », déclare Nadar dans les quartiers sud de Paris. Mais beaucoup
d’auteurs refusent d’établir des liens aussi nets entre misère et délinquance.
Moreau-Christophe fait même de ce refus l’argumentation centrale de son
Monde des coquins, explicitement présenté comme une réfutation des thèses
de Victor Hugo. Il n’est d’ailleurs pas le seul à le penser. S’il se trouve
autant d’ouvriers de fabrique parmi les classes dangereuses, ce n’est pas,
explique Octave Féré, « que le travail ne puisse leur donner les moyens de
vivre mieux, mais parce que le vice les a abrutis, parce que la passion de
l’eau-de-vie les domine et qu’ils boivent, dès qu’il est reçu, avant de rentrer
chez eux, l’argent de la quinzaine76 ». Hugo lui-même, dont Les Misérables
constituent pourtant l’alpha et l’oméga du romantisme social, est parfois
victime de cette confusion. Tout au fond du « bas-fond », dans « la dernière
sape », celle des ténèbres, celle qui communique avec les Enfers, il n’est
plus vraiment question de misère et d’ignorance. Dans ce dernier dessous,
dans ce monde « sans relation aucune avec les étages supérieurs », il n’y a
plus qu’une race, celle des hommes voués au mal de toute éternité. « Sous
l’obscur plafond de leur cave, ils renaissent à jamais du suintement social
[…] Du truand au rôdeur, la race se maintient pure »77.
Si le XIXe siècle fait incontestablement de la misère et du crime des
faits sociaux, le constat célèbre de Louis Chevalier mérite donc d’être
précisé. Il s’agit en effet moins de la substitution d’une description
« sociale » à celle, traditionnelle, qui privilégiait l’univers clos, pittoresque,
immoral et vicieux de la gueuserie, que, à l’inverse, de l’extension de ces
images traditionnelles vers l’ensemble des « classes inférieures » de la
société. Tout se passe comme si les traits caractéristiques des gueux, des
mendiants et des prédateurs d’antan – le vice, l’ivrognerie, la débauche,
l’imprévoyance, la violence, etc. – venaient désormais affecter la quasi-
totalité des classes laborieuses. Lorsque, dans le dernier tiers du siècle, la
stratégie sera à l’intégration d’un monde ouvrier que l’on souhaite
responsabiliser, ses éléments non assimilables, residuum, thugs ou apaches,
conserveront les caractères habituels du monde clos, professionnel, du vice
et de la corruption.
La seconde grande innovation du siècle concerne l’inscription des bas-
fonds dans les canaux et les logiques de la culture de masse. Sans doute les
histoires de mendiants ou de brigands avaient-elles toujours cherché à
toucher le plus large public, ce que permettaient les réseaux européens du
colportage. Mais le changement d’échelle qui s’opère au XIXe siècle est tel
qu’il modifie jusqu’à la structure et la nature même des récits.

1. Alain Corbin, « Le XIXe siècle ou la nécessité de l’assemblage », in Alain Corbin et al. (dir.), L’Invention du
XIXe siècle. Le XIXe siècle vu par lui-même (littérature, histoire, société), Paris, Klincksieck/Presses de la
Sorbonne nouvelle, 1999, p. 153-159 ; Pierre Rosanvallon, Le Peuple introuvable. Histoire de la
représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1988.
2. Ce phénomène a donné lieu à une immense bibliographie que j’ai tenté de raisonner dans « Enquête et culture
de l’enquête au XIXe siècle », Romantisme, 149, 2010, p. 3-23.
3. Victor Hugo, Les Misérables, op. cit., IVe partie, liv. I, chap. IV.
4. Stuart Woolf, The Poor in Western Europe in the 18th and 19th Century, Londres, Metuen, 1986.
5. Patrick Colquhoun, A Treatise on the Police of the Metropolis, Londres, Bye & Law, 1803, p. 49.
6. Cité par André Gueslin, Gens pauvres, pauvres gens, op. cit., p. 94.
7. Le Journal des débats, 8 décembre 1831.
8. Pierre Michel, Un mythe romantique. Les barbares, 1789-1848, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1981.
9. Louis Chevalier, Classes laborieuses…, op. cit.
10. Thomas Plint, Crime in England. Its Relation, Character and Extent, Londres, Charles Gilpin, 1851, p. 146.
11. Fernando Vicente Albarrán, « Los Barrios negros », op. cit., p. 344-362.
12. Gareth Stedman Jones, Outcast London, op. cit. ; John Welshman, Underclass. A History of the Excluded,
1880-2000, Londres, Hambledon Continuum, 2006.
13. Israël Zangwill, Enfants du Ghetto [1892], Paris, Les Belles Lettres, 2012.
14. Thomas Heise, Urban Underworld. A Geography of Twentieth-Century American Literature and Culture,
New Brunswick, Rutgers University Press, 2011.
15. Alphonse Esquiros, Les Vierges folles, Paris, Le Gallois, 1840, p. 83.
16. Heinrich Heine, De la France, Paris, Renduel, 1833.
17. Jean-Noël Tardy, « Les catacombes de la politique. Conspirations et conspirateurs en France, 1818-1870 »,
thèse d’histoire, Université Paris I, 2011.
18. Rodolphe Apponyi, Vingt-Cinq ans à Paris (1826-1850). Journal du comte Rodolphe Apponyi, attaché à
l’ambassade d’Autriche-Hongrie à Paris, Paris, Plon, 1913, t. II, p. 121, cité ibid., p. 462.
19. Archibald Allison, « Causes of the Increase of Crime », Blackwood’s Edinburgh Magazine, vol. LVI,
juillet 1844, p. 7.
20. Journées de juin 1848 écrites devant et derrière les barricades par des témoins occulaires (sic), Paris,
Garnier Frères, s.d., p. 14, cité par Jean-Claude Caron, Frères de sang. La guerre civile en France au
XIXe siècle, Seyssel, Champ Vallon, 2009, p. 181.
21. Cité ibid., p. 182.
22. Pierre-Antoine Pagès-Duport, Journées de juin, récit complet des événements des 23, 24, 25, 26 et des jours
suivants, Paris, Pitra et fils, 1848, p. 27, cité ibid., p. 182-183.
23. Lettre du procureur général de Lyon, 14 février 1859, BB30 440, citée par Karine Salomé, L’Ouragan
homicide. L’attentat politique en France au XIXe siècle, Seyssel, Champ Vallon, 2011, p. 127.
24. Cité par Jean-Claude Caron, Frères de sang, op. cit., p. 220.
25. Gabriel Tarde, Sur le sommeil ou plutôt sur les rêves. Et autres textes inédits, présentés par Louise Salmon,
Lausanne, BHMS, 2010, p. 197-199.
26. Gareth Stedman Jones, Outcast London, op. cit..
27. APP, BA/1900 : « Synthèse générale sur le mouvement anarchiste destinée au préfet de police », 31 juillet
1928 ; id., 11 mars 1933, cités par Camille Boucher, « Les vrais révolutionnaires. Anarchistes individualistes
français durant l’entre-deux-guerres », mémoire de master, Université Paris I, 2010, p. 40.
28. Raymond Huard, « Marx et Engels devant la marginalité : la découverte du Lumpenproletariat »,
Romantisme, 59, 1988, p. 7.
29. Karl Marx, Manifeste du Parti communiste [1848], Paris, Éditions sociales, 1987, p. 70.
30. Id. et Friedrich Engels, La Social-Démocratie allemande [1871], Québec, Les Classiques des sciences
sociales, 2002, p. 25.
31. Friedrich Engels, préface à La Révolution démocratique bourgeoise en Allemagne, Paris, Éditions sociales,
1951, p. 16.
32. Karl Marx, Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte [1852], Paris, Éditions sociales, 1984, p. 134.
33. Peter Stallybrass, « Marx and Heterogeneity : Thinking the Lumpenproletariat », Representations, 31, 1990,
p. 69-95.
34. Hippolyte Raynal, Malheur et poésie, Paris, Perrotin, 1834, p. 171.
35. Honoré Antoine Frégier, Des classes dangereuses…, op. cit., p. 108 ; George Cain, Promenade dans Paris,
Paris, Flammarion, 1906, p. 58.
36. Le Globe, 24 mai 1827.
37. Henri Cauvain, Maximilien Heller [1871], Paris, Garnier, 1978, p. 96.
38. Eugène Sue, Les Mystères de Paris, op. cit., p. 7.
39. Dominique Kalifa, « Archéologie de l’apachisme : barbares et Peaux-Rouges au XIXe siècle », Crime et

culture au XIXe siècle, Paris, Perrin, 2005, p. 44-66.


40. Martine van Woerkens, Le Voyageur étranglé. L’Inde des Thugs, le colonialisme et l’imaginaire, Paris, Albin
Michel, 1995.
41. Andrew Davis, « Youth Gangs, Masculinity and Violence in Late-Victorian Manchester and Salford »,
Journal of Social History, 32/2, 1998, p. 350 ; Upamanyu Pablo Mukherjee, Crime and Empire. The Colony
in Nineteenth-Century Fictions of Crime, Oxford, Oxford University Press, 2003.
42. Moreau-Christophe, Le Monde des coquins, op. cit.
43. Maxime du Camp, Paris, op. cit., t. III, p. 18.
44. Friedrich Christian Avé-Lallemant, Das deutsche Gaunerthum in einer social-politischen, litterarische und
linguistichen Ausbildung zu seinem heutigen Bestande, Leipzig, Brockhaus, 1858-1862.
45. Cesare Lombroso, L’Homme criminel. Criminel-né, fou moral, épileptique. Étude anthropologique et médico-
légale [1876], Paris, Alcan, 1887, p. 658.
46. Émile Gautier, « Le monde des prisons. Notes d’un témoin », Archives de l’anthropologie criminelle, Paris,
Masson, 1888, p. 419.
47. James Greenwood, Low-Life Deeps. An Account of the Strange Fish to be Found There, Londres, Guilford,
1875.
48. George R. Sim, How the Poor Live and Horrible London, Londres, Chattoo, 1883, p. 1.
49. General Booth, In Darkest England and the Way Out, Londres, International Headquarters of the Salvation
Army, 1890, p. 11-12.
50. Anne McClintock, Imperial Leather. Race, Gender and Sexuality in the Colonial Contest, New York,
Routledge, 1995, p. 120-122.
51. Jules de Goncourt, Journal. Mémoires de la vie littéraire, Paris, Flammarion, 1959, t. II, p. 848.
52. Cité par Joseph McLaughlin, Writing the Urban Jungle. Reading Empire in London from Doyle to Eliot,
Charlottesville, University of Virginia Press, 2000, p. 26.
53. Deborah E. Nord, « The Social Explorer as Anthropologist : Victorian Travellers among the Urban Poor », in
W. Sharpe et L. Wallock (dir.), Visions of the Modern City. Essays in History, Art, and Literature, New York,
Columbia University Press, 1983, p. 118-130.
54. Nicolas Cochard, « Les bas-fonds d’une ville portuaire, l’exemple du Havre au XIXe siècle », communication
au colloque « Presse, prostitution, bas-fonds dans l’espace médiatique francophone, 1830-1930 », Médias 19
(à paraître) ; Damien Cailloux, Les Bas-Fonds nantais, op. cit.
55. Thomas Knox, Underground or Life Below the Surface. Incidents and Accidents Beyond the Light of Day,
Londres, Sampson, Low & Co., 1878.
56. Gérard Cholvy, « Du Dieu terrible au Dieu d’amour ; une évolution dans la sensibilité religieuse au
XIXe siècle », Transmettre la foi. XVIe-XXe siècle, Paris, CTHS, t. I, 1984, p. 141-154 ; R. Gibson, « Hellfire
and Damnation in Nineteenth-Century France », Catholic Historical Review, LXXXIV/3, 1988, p. 383-401 ;
Thomas Kselman, Death and the Afterlife in Modern France, Princeton, Princeton University Press, 1993,
p. 82-83 ; Guillaume Cuchet, « Une révolution théologique oubliée. Le triomphe de la thèse du grand nombre
des élus dans le discours catholique du XIXe siècle », Revue d’histoire du XIXe siècle, 41, 2010, p. 131-148.
57. Max Milner, Le Diable dans la littérature française de Cazotte à Baudelaire, Paris, José Corti, 1960.
58. Ferdinand Lonchamps, Asmodée à New York, Paris, Plon, 1868.
59. Le Moniteur universel, 25 avril 1844, cité par A. Umazawa, « La prison cellulaire et la folie des prisonniers
(1819-1848) », thèse citée.
60. Adolphe Rueff, Les Aliénés à l’infirmerie spéciale près le dépôt de la préfecture de police, Paris, Victorion,
1905, p. 29.
61. Paul Bru, Histoire de Bicêtre, op. cit., p. 9.
62. Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant, 1836. L’An I de l’ère médiatique. Analyse littéraire et historique de La
Presse de Girardin, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2001.
63. Dominique Kalifa, La Culture de masse en France, Paris, La Découverte, 2001.
64. La recension de tous les mystères urbains a été engagée par une équipe dirigée à l’université de Montpellier
par Marie-Ève Thérenty. Cf. Helle Waahlberg, « Le projet “Mystères urbains au XIXe siècle” », Médias 19 :
<http://www.medias19.org/index.php?id=645>.
65. Oscar Méténier, Lui !, drame en un acte, Paris, Ollendorff, 1898.
66. Dominique Kalifa, L’Encre et le Sang. Récits de crimes et société à la Belle Époque, Paris, Fayard, 1995,
p. 47-52.
67. Lee Grieveson, Peter Stanfield et Esther Sonnet, Mob Culture. Hidden Histories of the American Gangster
Film, New Brunswick, Rutgers University Press, 2005.
68. J’utilise ce terme dans le sens que lui a donné Marc Lits, Du récit au récit médiatique, Bruxelles, De Boeck,
2008.
69. Michel Nathan, « Le ressassement, ou ce que peut le roman populaire », in René Guise et Hans-Jörg
Neuschäfer (dir.), Richesses du roman populaire, Nancy, Centre de recherches sur le roman populaire, 1986,
p. 235-250.
70. Jean-Claude Vareille, Le Roman populaire français (1789-1914). Idéologies et pratiques, Limoges, PULIM,
1994.
71. Jean Kolb et Raymond Robert, « Une soirée chez les amateurs de cocaïne », Police Magazine, 14 décembre
1930.
72. Cité par Myriam Boucharenc, L’Écrivain-Reporter au cœur des années trente, Lille, Presses du Septentrion,
2004, p. 62.
73. Eugène Buret, De la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, Paris, Renouard, 1841, t. I,
p. 69.
74. Friedrich Engels, The Condition of the Working Class in England in 1844, Oxford, Basil Blackwell, 1958,
p. 145.
75. Nadar, Le Monde où l’on patauge, Paris, Dentu, 1883, p. 30.
76. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 23.
77. Victor Hugo, Les Misérables, op. cit., p. 570-575.
DEUXIÈME PARTIE

Scénographies de l’envers social


CHAPITRE IV

L’empire des listes

« On ne trouve pas une série dans la nature, on la construit », écrit


Franco Moretti dans son Atlas du roman européen1. C’est pourtant bien
autour de la série et de ses nombreux auxiliaires (listes, inventaires,
classifications, nomenclatures, etc.) que se sont édifiées les sciences de la
nature et, dans leur sillage, celles de l’homme. La taxinomie et parfois
même la taximanie règlent depuis le Moyen Âge la production de savoir en
Occident. L’énumération constitue depuis Alcuin le principal instrument
d’enseignement, qui commande à toutes les formes d’apprentissage. Et
Michel Foucault a montré comment la mise en ordre du monde s’organise
depuis selon la logique du tableau classificateur, seul à même d’articuler
l’ensemble de la représentation en cases cohérentes et de leur conférer une
continuité2. L’univers des bas-fonds obéit fondamentalement à cet impératif,
à tel point que le scénario le plus prolixe qui organise ses représentations est
bien celui de l’inventaire ou de la classification. Depuis les premières listes
de gueux jusqu’aux reportages des magazines contemporains, la pensée du
classement est aux sources de toutes les représentations des bas-fonds. Elle
seule permet de figurer dans la continuité des réalités profondément
hétérogènes, de donner un ordre à ce qui n’en a pas. Statiques et
dynamiques en même temps, les nomenclatures se suivent et se
ressemblent, constituant une sorte de « galerie » évolutive des bas-fonds et
une histoire en mouvement.
Habitus policier

C’est sous la forme de « listes » que les mendiants, les gueux et les
vagabonds font leur entrée dans l’histoire. Émanant de cités germaniques
comme Augsbourg, Breslau, Bâle ou Constance – mais l’Italie, la France ou
l’Angleterre suivent à peu de distance –, ces premiers inventaires mettent en
scène dès le milieu du XIVe siècle des cohortes d’individus suspects : faux
pèlerins, faux aveugles, voleurs de chevaux ou d’argent, juifs convertis,
faux-monnayeurs, faux lépreux, etc. D’un même geste, ces textes réalisent
une opération de police, assignent en un même lieu des individus différents,
leur donnent consistance et cohérence. Ils sont instruments de pouvoir et
instituteurs d’identité collective. Le nombre de ces catégories augmente
régulièrement, à mesure que progressent les savoirs policier,
ethnographique et linguistique qui permettent d’identifier les populations
marginales. Le procès des Coquillards, en 1455, recense et nomme 62 types
de voleurs différents : crocheteur, pipeur, vendangeur, desgobischeur, blanc
coulon, etc. De la même manière, le Liber vagatorum, à la fin du
XVe siècle, énumère dans sa première partie 28 catégories d’imposteurs et
de déviants, depuis les « trucheurs » (mendiants), les faux moines, les
musiciens aveugles, les fausses folles, les fausses femmes enceintes ou les
simulateurs de la jaunisse. En Angleterre, vers 1560, The Fraternitye of
Vacabondes de John Awdelay distingue 19 catégories de vagabonds et 25
sortes de filous. C’est donc bien sur ce même mode que sont représentés
dans toute l’Europe moderne les divers « enfants de la truche ». La
dimension institutionnelle et policière commande ces représentations, qui
témoignent de l’importance des « listes » dans la création des savoirs
d’État, et des index comme instruments politiques.
L’évolution de ces nomenclatures aux siècles suivants, notamment à
compter du XVIIe siècle, signale une double évolution. Les listes, d’abord,
tendent à se faire plus denses, plus complexes, les types se spécialisent et
deviennent plus nombreux. Ils tendent surtout à se structurer dans des
métiers, des « États » et des corporations dont la réunion peut former un
royaume ou une contre-société, parcourus de subtiles hiérarchies internes
fondées sur le principe de « division du travail ». On a vu par exemple
combien le Jargon et les textes qui le suivent mettent en scène, dans la
France du XVIIe siècle, de véritables états généraux annuels durant lesquels
chacun des 18 États de la monarchie d’Argot (cagous, archisuppôts,
orphelins, marcandiers, ruffés, millars, malingreux, piettres, sabouleux,
caillots, coquillards, hubins, polissons, franc mitoux, capons, courtauds de
boutanche, convertis, drilles ou narquois) versent tribut à leur monarque, le
grand Coësre. Les voleurs, surtout, donnent prise à d’interminables
classifications. Premier ouvrage à leur être consacré, l’Histoire générale des
larrons de François de Calvi, publié en 1666, détaille déjà, en trois volumes
fort denses, les ruses, subtilités, finesses, tromperies et stratagèmes des
voleurs. Anecdotes à l’appui, ce texte expose les mille manières de voler, et
justifie son propos par la nécessité de s’en prémunir3. Les distinctions
peuvent reposer sur d’autres partages, s’inscrire par exemple dans des
cercles de plus ou moins grande stigmatisation. Dans la société allemande
des Temps modernes, celui des vagabonds est distancé par celui des
professions « infâmes » (bourreaux, prostituées, tanneurs, équarrisseurs,
juifs) et des criminels, même si l’interpénétration est la règle4.
De telles classifications prennent un grand essor et une justification
renouvelée avec les textes « policiers » qui émergent au tournant des
XVIIIe et XIXe siècles. Dans son Treatise on the Police of the Metropolis,
publié en 1797, Patrick Colquhoun répartit ainsi en 24 catégories les
115 000 voleurs, prostituées, tricheurs, joueurs, vagabonds, mendiants, etc.,
qu’il identifie dans la ville de Londres. Mais c’est surtout avec les
Mémoires de Vidocq (1828), texte fondateur de la modernité policière, que
cette pratique prend tout son sens. Non seulement Vidocq construit une
large partie de son récit sur ce principe, mais il en justifie précisément
l’existence. « Je présenterai les traits originaux de plusieurs classes de la
société qui se dérobent encore à la civilisation, explique-t-il au chapitre
XLV de ses Mémoires, je reproduirai avec fidélité la physionomie de ces
castes de parias. » En résultent un objet, mais surtout un principe
d’exposition, dont il fixe explicitement les règles. « Je classerai les
différentes espèces de malfaiteurs, depuis l’assassin jusqu’au filou, et les
formerai en catégories plus utiles que les catégories de La Bourdonnais, à
l’usage des prescripteurs de 1815. »
Il s’agit donc d’établir une subtile taxinomie des bas-fonds, capable de
répartir les individus, mais aussi les activités, les comportements, le
langage, les lieux, dans de savantes nomenclatures. Celles-ci fonctionnent
explicitement sur le modèle naturaliste, alors rayonnant, et mobilisent les
références aux grands savants du temps, Cuvier, Gall ou Spurzheim. Vidocq
se vante ainsi d’avoir adopté la « méthode de Linné » pour donner une
classification aux voleurs : « Par cette série de rapprochements, auxquels
sans doute le lecteur ne s’attendait pas, je suis parvenu aux confins de
l’histoire naturelle. » Il songe même, en évoquant le traité des monstruosités
de Geoffroy Saint-Hilaire, à pourvoir ses entrées de terminologies plus
savantes, faisant des cambrioleurs des « sulodomates » et des floueurs des
« balantiotomistes ». Il y renonce finalement, en expliquant avec une
modestie inhabituelle sous sa plume : « J’ai trouvé les voleurs baptisés ; je
ne serai point leur parrain, c’est assez d’être leur historiographe. » La série
s’ouvre avec Les cambrioleurs, ou forceurs de « cambriole » (petite
chambre), la seule appellation d’ailleurs qui soit passée dans le langage
courant. Vidocq ou l’un de ses « teinturiers » (on appelait ainsi les
« nègres » de l’édition) intercalent ensuite plusieurs aventures, puis un récit
entier – l’histoire d’Adèle Escars, entrée en force à cet endroit du texte –,
mais ils reviennent ensuite à la nomenclature. Les 14 derniers chapitres du
livre (LXIV à LXXVII) consacrent de longs développements à chacun de
ces types de malfaiteurs : Les chevaliers grimpants ; Les boucardiers ; Les
détourneurs et détourneuses ; Voleurs et voleuses sous comptoir ; Les
careurs ; Les rouletiers ; Les tireurs ; Les floueurs ; Les emporteurs ; Les
emprunteurs ; Les grecs ou soulasses ; Les ramastiques ; Les escarpes ou
garçons de campagne ; Les riffaudeurs.
La principale originalité de ce texte, dont l’écho fut immense, est qu’il
rompt avec les typologies de mendiants et de gueux pour se concentrer sur
les seuls criminels et voleurs, et avec eux sur le monde des prisons et des
bagnes, qui acquiert dès lors une fonction majeure dans la structuration des
bas-fonds. En résulte également une rupture profonde dans la nature des
argots mis en textes : à celui, traditionnel, des gueux, des « mercelots » et
des bohémiens succède désormais celui des forçats5.
Il est peu de dire que Vidocq fut suivi. Abondamment diffusé,
immédiatement traduit en anglais et dans de nombreuses autres langues, il
est aux sources d’un quasi-genre, dont la fortune n’a pas faibli depuis : les
Mémoires de policiers6. De Canler à Faralicq, de Goron à Roger Borniche,
l’ample bibliothèque qui en a résulté n’a cessé de reprendre, pour ne pas
dire de recopier les nomenclatures héritées de Vidocq. La plupart de ces
souvenirs s’organisent d’une manière analogue : après avoir rappelé les
circonstances qui les ont fait entrer dans la police et évoqué leurs premiers
faits d’armes, les auteurs entament, dans la seconde moitié du récit,
l’énumération des « différentes catégories de malfaiteurs qui s’étagent en
paliers assez nombreux », comme l’écrit le commissaire Guillaume, plus de
cent ans après Vidocq7. Circulant de livre en livre, ces taxinomies
composent une interminable litanie, qui hésite entre le passage obligé et le
morceau de bravoure, mais constitue une véritable marque de fabrique
générique. Leur haute productivité narrative engage les auteurs les plus
prolixes, comme l’ancien chef de la Sûreté Gustave Macé, à leur donner des
prolongements de tout ordre, interminables eux aussi : typologie des viveurs
et des hétaïres, des bouges et des tripots, des mauvais lieux et des coupe-
gorge, des prisons et des bagnes.
Mais des raisons plus profondes justifient aussi une telle faveur. Ces
nomenclatures, ces mises en recueils relèvent des réflexes coutumiers des
professions judiciaires8, et plus encore de l’habitus ordinaire du
fonctionnaire de police, pour qui elles forment souvent les catégories
usuelles de saisie et d’interprétation des transgressions. Comme l’explique
longuement Canler, qui dirige la Sûreté parisienne de 1849 à 1851, le bon
policier est celui qui parvient à identifier le type de méfait, donc le type de
population, le groupe, puis l’individu qui l’a commis9. Répartir les
délinquants dans des cases, c’est assigner chaque acte à une catégorie
d’individus, à un moment où l’identification des personnes demeure
aléatoire. C’est ce qu’explique aussi à Dickens son ami l’inspecteur Fields,
de Scotland Yard, qui peut lui aussi reconnaître ainsi les mille variétés de
voleurs10. Une sorte d’idéal de la mise en cases régit ainsi l’imaginaire
policier, ce qui explique notamment pourquoi la réglementation de la
prostitution eut toujours les faveurs de la profession.
Mais les nomenclatures, par-delà ces impératifs techniques,
témoignent d’un souci de mise en ordre du monde, d’une distribution
rationnelle des rôles sociaux où chacun doit occuper la case qui lui est
assignée. Elles constituent aussi autant de mises en garde contre les
procédés des malfaiteurs et des « truqueurs », ce qui confère au labeur
policier une évidente utilité publique et rehausse leurs récits d’une note
scientifique et « criminologique ». Elles permettent ainsi aux auteurs, sans
encourir le désaveu moral qui frappe les romanciers, d’explorer le monde
du « vice » et de livrer des descriptions souvent complaisantes des diverses
« plaies sociales ».
On est donc homme de dossiers dans la police, on pense par ordre
alphabétique et le classement vaut souvent pour raisonnement. On en
voudra pour preuve le très pittoresque vademecum de police administrative
rédigé en 1884 par le commissaire Adolphe Gonfrier, fils et petit-fils de
commissaires, alors en poste dans le quartier parisien de Grenelle. Son texte
est un mélange de notes, d’anecdotes, de circulaires, classées par ordre
alphabétique, d’« Affiches » à « Voleurs de magasins », en passant par
« Aliénés », « Bateaux à vapeur », « Champignons », « Duels », « Foires »,
« Hospices », « Falsification de l’huile d’olive » ou « Mendiants ». Mais
l’intérêt, évidemment, est ailleurs. Il est dans l’extraordinaire manuscrit
composé par Gonfrier qui, d’une belle et régulière calligraphie de
fonctionnaire, a consigné son texte dans les marges des deux tomes du
Dictionnaire général de police administrative et judiciaire, alors en usage
chez les commissaires. Une sorte de livre clandestin en résulte, qui court
dans les blancs d’un volume officiel, se cale dans sa structure et dans son
ordre alphabétique, comme si aucune pensée ordonnée de police ne pouvait
se défaire de cette classification11.
Ces pratiques témoignent d’une évidente culture et économie du savoir
policier : classer les hommes de l’ombre semble être l’unique moyen
d’éclairer leurs destins. Comment faire, dans une ville comme Buenos
Aires, bouleversée dans le dernier tiers du XIXe siècle par une croissance
sans précédent (6 millions d’Européens arrivent en Argentine entre 1870 et
1914 et la ville passe de 200 000 à 1,5 million d’habitants12), pour identifier
les fauteurs de troubles ? Comment se repérer dans ces contingents
d’immigrants, de prostituées, d’individus sans profession définie, qui
s’entassent dans les faubourgs de la ville ? La réponse policière prend la
forme de listes et de dictionnaires13. La liste pour recenser le nom, le
nombre et l’activité de tous les malandrins ; le dictionnaire pour déchiffrer
leur langage. Les deux opérations se superposent d’ailleurs puisque c’est le
même terme, lunfardo, qui sert en Argentine à désigner les voleurs
professionnels et leur argot. La Nación ouvre le bal, en diffusant dès 1879
les premières nomenclatures de « bédouins urbains ». En 1887, le
commissaire Jose Alvarez publie une longue Galerie des voleurs de la
capitale, seul moyen selon lui de mettre au jour le profond bas-fond, le
réseau occulte qu’il pressent dans le mouvement grouillant de Buenos
Aires. Les typologies de voleurs et de pickpockets se multiplient dès lors.
Certaines prennent la forme de lexiques complexes et érudits comme celui
publié par le juriste Antonio Dellapiane en 1894, d’autres se pensent
comme des encyclopédies, des manuels ou des chroniques, à l’image de La
Pègre et ses secrets du commissaire Barres en 1934. Mais toutes exposent
dans l’ordre le plus rationnel les ficelles et les embrouilles conçues par les
voleurs, les routes transatlantiques qui les conduisent jusqu’au Nouveau
Monde, l’infinie diversité de la société des indésirables.
À Buenos Aires comme à Paris, la culture policière est une culture de
l’écrit14, une culture formalisée de la fiche, de la compilation, de l’archive.
L’ethnographie qu’elle propose des marginaux et des délinquants passe par
des types, des galeries, des planches. Elle est fondamentalement une
« criminographie15 ». D’autant qu’à ces listes viennent s’ajouter, dès la
seconde moitié du XIXe siècle, les planches anthropologiques qui
répartissent les délinquants dans d’autres cadres et dégagent de nouveaux
« types ». L’image remplace ici le texte, mais la même logique taxinomique
commande cet inventaire raisonné des déviances que Lombroso et ses
collègues criminalistes s’efforcent de graver dans le marbre de la science.
Les planches se font aussi photographiques, figeant pour la première fois de
véritables visages dans ces galeries des bas-fonds. Les types semblent dès
lors se démultiplier à l’infini, se perdre dans d’indénombrables albums. La
profusion des classements ne prend-elle pas le risque d’oblitérer leur
efficacité et leur capacité d’assignation ? En superposant tous les visages de
criminels dans une image « composite », Francis Galton chercha à dépasser
cette difficulté16. La « statistique illustrée » qui devait en résulter ne serait-
elle pas le portrait d’un type, et en ce sens le type absolu ?

De la philanthropie à la littérature

Habitus policier, la taxinomie s’impose également comme une


indispensable pratique philanthropique. La dichotomie vrai/faux pauvre,
dont on a rappelé l’émergence à compter du XIIIe siècle, constitue le mode
de saisie usuel de la pauvreté : elle commande donc à toutes les pratiques
charitables. L’enjeu est en effet majeur aux yeux des philanthropes : ne pas
reconnaître le faux pauvre, c’est-à-dire celui qui ne mérite pas qu’on lui
vienne en aide, c’est prendre le risque de pervertir l’aumône, de mettre en
péril tout le dispositif caritatif ainsi que son fondement religieux. De
l’identification et du « classement des pauvres » dépend donc la juste
« distribution des secours ».
Ancien « observateur de l’homme », le baron de Gérando théorise ainsi
dès 1820 la pratique de la « visite domiciliaire »17, extraordinaire méthode
d’investigation destinée à « démasquer le mensonge », c’est-à-dire à
distinguer la fausse indigence de la vraie. Il faut entrer chez le pauvre,
explique Gérando, observer attentivement l’intérieur, les meubles, les
vêtements, la famille, analyser le langage, reconstituer l’emploi du temps,
interroger les voisins, « pénétrer dans les plus intimes secrets » pour
parvenir in fine à « démêler toutes les traces de cette vie suspecte ».
L’objectif final réside dans le classement de la pauvreté, qui constitue pour
Gérando « le grand art de la charité ». Ce classement est « la base
fondamentale » des secours, le seul moyen d’établir « le véritable degré »
du malheur. Élaborer des « nomenclatures » relève donc du devoir de tout
philanthrope. De telles pratiques sont portées à l’extrême par les
missionnaires qui, tels ceux de la London City Mission, sillonnent les
quartiers ouvriers de l’Angleterre victorienne et remplissent de mille
informations leurs rapports d’activité18. À la fin des années 1860, ceux de la
Charity Organisation Society sont capables de mener de minutieuses
enquêtes, au terme desquelles ils répartissent les demandeurs de secours en
trois catégories : ceux qu’il convient de secourir, ceux que l’on peut
recommander, ceux qu’il faut rejeter. Une véritable science de la pauvreté –
une paupérologie19 – en résulte. Établie sur des types moraux, elle
transforme les pauvres en suspects, voire en inculpés, tenus de se justifier
moralement autant que socialement.
Ce savoir, ce même besoin de classifications et de typologies, nourrit
une grande partie des enquêtes sociales. C’est bien dans une telle entreprise
de taxinomie que s’engagent au milieu du XIXe siècle Henry Mayhew et
ses « informateurs ». L’objectif annoncé de London Labour and the London
Poor consiste à distinguer les « classes des travailleurs et des non-
travailleurs de Grande-Bretagne », à relever toutes les distinctions séparant
les différentes nomadic races (vagabonds, oisifs, petits métiers) de celles
des gens civilisés. La démarche adoptée se réfère explicitement au modèle
naturaliste : il s’agit d’« énoncer pour la première fois l’histoire naturelle,
pour ainsi dire, du travail et de l’oisiveté dans la Grande-Bretagne du
XIXe siècle ». Au souci d’exhaustivité répond la définition d’une méthode
claire, inductive, désireuse de tirer des « lois concrètes » des situations
particulières. Lecteur du System of Logic que John Stuart Mill a publié en
1843, Mayhew pousse la rigueur jusqu’à préciser son acception de
l’induction :

On peut procéder du principe au fait ou partir du fait pour


revenir au principe. Le premier cas explique, le second examine. L’un
applique des règles générales connues à la connaissance de
phénomènes particuliers, l’autre classe les phénomènes particuliers
afin que nous parvenions finalement à la compréhension de leurs
règles générales inconnues. La méthode déductive est la manière
d’utiliser la connaissance, la méthode inductive la manière de
l’acquérir20.

L’ouvrage prend donc la forme d’un traité naturaliste. Les


classifications qui l’organisent aboutissent à l’établissement d’une longue
galerie de types : 42 grandes catégories de street folks défilent sous nos
yeux, déclinant tout un univers, complexe et hiérarchisé, de marchands
ambulants, de vendeurs de poisson, de dockers, de portefaix, de bateliers, de
rempailleurs, de ramoneurs, de décrotteurs, de chasseurs de vermine, tous
ou presque accompagnés de gravures qui fixent les principaux physiques de
cette pittoresque population. Une série complémentaire consacrée aux
« prostituées, voleurs, escrocs et mendiants » complète ce que Mayhew
présente comme « l’encyclopédie du travail, de la misère et du vice de cette
grande métropole ». L’information réunie est en effet exceptionnelle, et le
souci de classification particulièrement abouti. Proche des Physiologies ou
des entreprises comme Les Français peints par eux-mêmes de l’éditeur
parisien Curmer, l’œuvre de Mayhew s’en détache cependant par son esprit
de sérieux et son souci d’exhaustivité documentaire. Avec l’aide de John
Binny, l’un des informateurs de London Labour, Mayhew se lance un peu
plus tard dans une étude ethnologique des détenus des prisons de Londres,
qui là encore a pour but d’« élaborer une classification scientifique des
classes criminelles21 ». Mais le résultat se limite une nouvelle fois à une
simple succession de types, porteurs des signes de dépravation propres à
leur catégorie, marqués par l’influence des lieux où ils sont saisis, et
l’ouvrage fonctionne à la manière d’un « jardin anthropo-zoologique ».
Originale par son étendue, l’entreprise de Mayhew l’est moins par sa
démarche ou par son organisation. Le modèle classificatoire, issu du
paradigme naturaliste, domine l’épistémologie du temps et organise toute la
pensée sociographique. « J’ai appliqué à l’étude des sociétés humaines des
règles analogues à celles qui avaient dressé mon esprit à l’observation des
minéraux et des plantes », écrit Le Play22 dès 1846. On pense par « types »,
et leur réunion en « galeries » ou en « tableaux » constitue le mode le plus
classique de la description sociale. Il faut attendre l’enquête de Charles
Booth à la fin du XIXe siècle, pour voir s’esquisser une organisation
différente. Rompant avec la tyrannie morale des types, Booth suggère
d’autres modes de classification, fondés sur la saisie quantifiée, qui
redéfinissent profondément les nomenclatures habituelles23. Mais les
taxinomies n’en disparaissent pas pour autant. En 1923, puis en 1940, Nels
Anderson compte 47 catégories de vagabonds différents dans le Hobohemia
de Chicago24.
Dans l’étroite circulation des modèles et des savoirs qui lient au
XIXe siècle l’observation sociale, la philanthropie et la littérature, on n’est
pas surpris de retrouver le même principe aux sources de fictions qui
entendent, elles aussi, dire la vérité du monde social. Des tableaux et des
physiologies qui nourrissent la littérature « panoramique » des années 1840
aux grandes entreprises romanesques d’élucidation de la société
qu’inaugure Balzac et que poursuivent bon nombre de romanciers, le même
modèle classificatoire impose sa marque. Les récits des bas-fonds ne
dérogent pas à la règle. Si les nécessités romanesques imposent de les
mettre en mouvement, à l’épreuve de l’action, ce sont bien des types –
l’escarpe, l’ogresse, l’ange déchu, le gamin des rues, etc. – que Les
Mystères de Paris et tous ceux qui leur font suite offrent au lecteur.
L’iconographie qui accompagne les éditions illustrées du milieu du siècle ne
s’y trompe d’ailleurs pas. Peu de scènes d’action ou d’exploits, peu de
portraits de groupe, mais des gravures qui sont, toutes ou presque,
consacrées à des figures typisées : l’Artiste, la Grisette, les Concierges, le
Policier, le Poète-Ouvrier, etc.
Il semble alors très difficile, à qui veut « démontrer » quelque chose,
d’échapper à ce mode de représentation. Le célèbre Monde des coquins de
Moreau-Christophe, qui se veut une réponse « réaliste » aux Misérables de
Victor Hugo, procède à un très exhaustif dénombrement des malfrats de la
capitale, voleurs, escrocs, escarpes, fourgats, coqueurs, assortissant chaque
variété de son lot d’exemples ou d’anecdotes singulières25. Les vertus d’un
tel classement sont immenses : elles lestent le propos d’une incontestable
rationalité, voire scientificité (l’auteur n’a-t-il pas pris le soin de
« construire » une grille d’analyse ?), et confèrent à ses résultats l’évidence
d’un lieu commun, que chacun est à même de valider. En dépit des
avancées technologiques, l’iconographie des bas-fonds peine elle aussi à
sortir de tels procédés. On en retrouve notamment l’usage dans les clichés
qui accompagnent le premier grand reportage de Jacob Riis, How the Other
Half Lives, dans le New York des années 1890. Riis est sans doute le
premier reporter à faire de la photographie un élément constitutif du récit
journalistique et un instrument d’ethnographie sociale. Grâce au flash et au
nouveau type d’appareil dry-plate, qui permet d’éliminer les longs temps de
pause, il peut photographier de nuit et dans le mouvement même de ses
déambulations. Ses clichés n’échappent pourtant pas aux logiques
typifiantes : « The Tramp », « Boy in a gang », « Typical toughs », « Street
Arabs », « Immigrant in a sweatshop », « Bohemian cigarmakers at work »,
etc.26.

Facilités documentaires

De tels procédés sont évidemment accentués par les exigences


productivistes de l’édition de masse. Qu’il s’agisse de romans, de
magazines ou de « documents », il faut écrire beaucoup, vite, et faire du
neuf sans bousculer les attentes du lecteur. Ressassement, standardisation et
sérialisation apparaissent donc comme les clefs de l’écriture « populaire ».
Le recours aux inventaires et aux taxinomies constitue en conséquence une
évidente facilité, tant sur le plan documentaire (il suffit de puiser dans un
stock limité de motifs et de thèmes, d’adapter, de réadapter ou tout
simplement de recopier) que sur le plan narratif, puisque nombre d’auteurs
se contentent de suivre des canevas éprouvés. L’extrême productivité qui en
résulte explique l’essor continu, à compter de la fin du XIXe siècle, des
innombrables « enquêtes », romans ou « romans-reportages » sur les bas-
fonds. Le modèle naturaliste est pourtant alors remis en cause par la
littérature ou par la jeune sociologie. Mais les directeurs de journaux ou de
collections ne s’embarrassent pas de tels scrupules, d’autant que la demande
va croissant, et inondent le marché d’imprimés bon marché qui racontent
presque tous la même histoire.
La très abondante production d’ouvrages pittoresques sur Paris qui
paraissent au lendemain de l’haussmannisation – du type Paris étrange,
Paris oublié, Paris ignoré, Paris-escarpe, Paris horrible et Paris original,
Paris qui passe, etc.27 – et qui se donnent pour fonction de révéler ce Paris
mystérieux qui a survécu aux transformations, repose sur ce même procédé
taxinomique. Le Paris étrange de Louis Barron, centré sur la description
des bas-fonds, progresse par juxtaposition de quartiers : le quartier Maubert,
les Halles, le faubourg Saint-Antoine, la Croix-Nivert, Batignolles-Clichy,
puis, au sein de chaque quartier, par types de lieux (les bouges, les cabarets
borgnes, les asiles) ou de figures pittoresques. Au même moment, de l’autre
côté de l’Atlantique, Edward Crapsey, un fait-diversier qui a sillonné le bas
Manhattan de 1868 à 1871, offre dans The Nether Side of New York une
exploration sans surprise du crime, du vice et de la pauvreté dans la ville.
Les 20 chapitres de son récit sont tous construits sur la présentation d’un
type particulier de déviants : pickpockets – « les plus ingénieux de la terre
entière » –, receleurs, prostituées, enfants des rues, etc.28. Les histoires de
voleurs continuent de susciter des centaines d’ouvrages. Qu’ils insistent sur
la dimension pittoresque et récréative de l’activité ou se présentent comme
des guides à l’usage des honnêtes gens, ils sont légion à bâtir leur propos
sur l’énumération des diverses façons de voler : « à la tire » (le terme
anglais pickpocket n’est introduit en France qu’en 1876), « à l’étalage »,
« au bonjour », « au rendez-moi », « à la détourne », « à l’américaine », « à
la roulotte », « au poivrier ». La pratique tourne vite au procédé ; chaque
type de vol devient une simple case que l’on peut, après définition, remplir
d’anecdotes. C’est ainsi qu’opèrent toujours, au début du XXe siècle, des
auteurs comme Eugène Villiod – Comment on nous vole, comment on nous
tue –, Louis Thinet dans ses Histoires de voleurs ou même l’ancien chef de
la Sûreté Alfred Morain dans The Underworld of Paris29.
Les histoires de prisons et de bagnes se révèlent aussi particulièrement
propices à ce genre d’agencements. Peuvent s’y succéder sans dommage les
descriptions des types de geôles, puis des types de prisonniers, assorties
généralement de quelques anecdotes pittoresques. Du même principe
relèvent les classifications de détenus qui emplissent les ouvrages
pénitentiaires, distinguant d’abord les « bons » et les « mauvais »
prisonniers, puis ces derniers en « types » que commande le degré de vice
ou d’immoralité. Ainsi Maurice Alhoy, dramaturge et publiciste en vogue,
peut-il débiter en 50 fascicules son étude des bagnes, Histoire, types,
mœurs, mystères, en 1845, ce qui ne l’empêche pas de publier la même
année Les Brigands et Bandits célèbres et, l’année suivante, mais aidé cette
fois-ci de son collaborateur Louis Lourine, Les Prisons de Paris. Histoire,
types, mœurs, mystères, étude présentée en fascicules elle aussi30. Ce
principe est porté à son paroxysme par les récits de bagnes qui se
multiplient durant l’entre-deux-guerres, ceux des journalistes qui font le
voyage à Cayenne, ceux des médecins ou des philanthropes qui s’indignent
des conditions de détention, ceux des quelques forçats, évadés ou libérés,
qui rassemblent leurs souvenirs. Une fois évoquées la traversée, l’arrivée à
Saint-Laurent et l’organisation des lieux, l’essentiel du propos s’égrène en
interminables typologies. Types de camps : camp de la Transportation à
Saint-Laurent, camp de Godeberg, Nouveau-Camp, Charvein, Passoura,
camp des Annamites, camp des Malgaches, etc. Types de tâches : de l’enfer
de la route coloniale n° 1 aux fonctions recherchées de porte-clefs,
infirmier, cuisinier. Types de forçats surtout, le plus attendu de tous ces
inventaires : les caïds, les gitons, les pas-de-chance, les protestataires, les
vicieux, les passionnels, les escrocs, le tout généralement illustré par
quelques portraits de bagnards célèbres ou par des détails pittoresques qui
permettent de personnaliser les listes. « Il est impossible d’épuiser dans cet
ouvrage tous les différents types de condamnés, écrit Dieudonné, l’un des
complices de Bonnot. Il y aurait long à écrire sur chaque cas particulier31. »
L’immense moisson de récits qui s’attachent, à compter des années
1910, à décrire l’univers de la « traite des Blanches » organise pareillement
son propos. La taxinomie des divers « trafiquants de femmes » qu’ils
élaborent est d’autant plus détaillée qu’il s’agit là d’une activité nouvelle.
Daniel Parker, membre de la Ligue française pour le relèvement de la
moralité publique, structure ainsi son récit en distinguant :

Les rabatteurs : chargés de dépister les victimes – les placiers et


courtiers : qui les rassemblent en petits groupes, en vue de l’échange
ou de la vente – les faussaires : qui fabriquent des états civils à la
demande – les indicateurs : dont le rôle est de surveiller l’action de la
Police – les souteneurs : exploitant, chacun pour leur propre compte,
quelques femmes – les tenanciers : gèrent les maisons de prostitution
« tolérées » par les municipalités ou les maisons clandestines – les
grands patrons : possèdent plusieurs établissements et sont les
personnages importants dans la cité – les grands trafiquants
internationaux : personnages très puissants et n’intervenant jamais
par eux-mêmes32.

C’est sur un modèle analogue que fonctionnent la plupart des


« enquêtes » et reportages sur les bas-fonds, dont le nombre explose durant
les années 1920 et 1930. Les chroniques de la pègre que proposent
régulièrement les journaux et les magazines sont toutes fondées sur la
réitération des mêmes typologies du « monde spécial », des mêmes
catégories, « Ceux qui volent », « Ceux qui tuent »33, qu’un fait divers ou
un crime odieux viennent réactiver. Lorsque l’on a épuisé les acteurs, rien
de plus simple que de passer aux lieux, et d’offrir des cartographies
énumératives des bouges, des taudis ou des « rues chaudes », comme celles
que propose Jean Bazal en 1935 : Bois de Boulogne, Champs-Élysées,
Maillot, Wagram, gare Saint-Lazare, République, Belleville, Ménilmontant,
les Halles, Mouffetard, Montparnasse, Italie, les Gobelins34.
La méthode se révèle si productive qu’elle ne commande pas
seulement à l’organisation du texte, mais s’impose bientôt comme un
principe éditorial, aux sources de séries et de collections que les éditeurs de
« petits livres », Fayard, Tallandier, Ferenczi et bien d’autres moins connus,
multiplient durant l’entre-deux-guerres. Il en est ainsi des fascicules de La
Pègre démasquée d’Henry de la Bruyère, publiés en 1925 dans la collection
« Les reportages populaires », et présentés comme « l’enquête la plus
complète, la plus véridique qui ait été entreprise jusqu’à ce jour sur les
malfaiteurs de tous ordres, du surineur de barrières à l’escroc mondain des
salons et des palaces. Jamais on a fouillé les bas-fonds de Paris et des
grandes cités avec autant de précision ». L’« admirable série » de Guy de
Téramond, Les Bas-fonds, que publie Ferenczi en 1929, présentée comme
une « étude dramatique, puissante, complète de la pègre », décline ainsi ses
10 volumes (à raison de 1 par mois) sur 10 figures considérées comme
majeures : le trafiquant de femmes (n° 1 : Vendue. Roman de la traite des
Blanches), le trafiquant de drogue (n° 2 : Les Drames de la cocaïne. Roman
de la cocaïne), les joueurs professionnels (n° 3 : Tripots et Cie. Roman du
jeu), les maîtres chanteurs (n° 4 : Les Exploits des maîtres-chanteurs.
Roman du chantage), les danseurs mondains (n° 5 : Dancing !… Roman des
exploits et des crimes des danseurs mondains), les prostituées (n° 6 : La
Reine des entôleuses. Roman de l’entôlage), les étrangers (n° 7 : Les Vices
de Paris. Roman des métèques), les détenus (n° 8 : Prisons de femmes.
Roman des mœurs modernes), les enfants des rues (n° 9 : Les Parias.
Roman de l’enfance malheureuse), les indigents (n° 10 : Bouges et
clochards. Roman des derniers bas-fonds). « Chaque roman, précise
l’éditeur, est une étude spéciale et complète et l’ensemble formera la
bibliothèque la plus sensationnelle qui ait encore été écrite sur le crime et
les criminels. » La série n’est cependant originale que dans le souci très
balzacien de l’auteur – ou de l’éditeur – d’épuiser la sociologie des bas
quartiers. À l’historien toutefois, elle semble venir dire l’intérêt heuristique
de telles nomenclatures, lorsqu’on les considère en série ou dans la longue
durée : aux acteurs traditionnels (les indigents, les prostituées, les détenus
ou les gamins des rues), les bas-fonds de Téramond adjoignent en effet
quelques personnages émergents, comme le cocaïnomane, le « métèque » et
surtout le danseur mondain, figure neuve qui « est née de la guerre35 » et
dont le succès est foudroyant durant les années 1920.
Une autre forme d’énumération, très prisée des reporters de l’entre-
deux-guerres, est celle qui permet de juxtaposer des collections d’« histoires
surprenantes », selon la formule de Kessel dans Nuits de Montmartre, des
séries d’anecdotes incarnées en des lieux et plus souvent encore en des
individus remarquables. Barbou le Corse qui coupe la langue de l’homme
qui l’a donné, Berthe la provinciale qui a quitté sa famille pour suivre le
cosaque Stiopa, Fred le maître d’hôtel qui fournit les femmes du monde en
cocaïne, et ainsi de suite. Autant de figures et de destins brièvement
esquissés, mais qui, dialogues à l’appui, constituent la matière de chacun
des chapitres. « J’aime les hommes et les lieux pour les rêveries qu’ils
donnent », écrit Kessel, comme pour s’en justifier. Maryse Choisy, qui
explore les maisons de rendez-vous, construit pareillement son enquête :
successions de portraits, de destins de prostituées (parfois de clients) ou
descriptions d’établissements, dans une sorte de tournée des grands-ducs
imprimée. Henri Danjou, dans Place Maubert, est encore plus explicite :
« Trouve-moi des hommes, des femmes, qui tu voudras, demande-t-il à son
guide Maurice au début du reportage. Qu’ils aient une histoire. Je t’ouvre
un crédit. Des vies36 ! » Ces vies, et les lieux qu’elles fréquentent,
constituent la matière de chacun des chapitres qui suivent. Il n’est guère de
récits des bas-fonds qui s’affranchissent vraiment de ce mode d’exposition,
héritier des longues nomenclatures médiévales. Albert Londres lui-même,
qui s’efforce pourtant de se distinguer par un récit souvent plus composite
et par un ton plus distancié, ne parvient pas toujours à échapper à l’emprise
des taxinomies. Au bagne, qui le rend célèbre en 1923, offre aussi une
galerie de figures de forçats. Dans Marseille port du Sud, qu’il publie dans
Le Petit Parisien en 1926 et en volume l’année suivante, il livre par endroits
de très classiques énumérations des différents types locaux : « Marchands
de femmes, guides de nuit, extra pour étrangères, laveurs de bijoux,
compères de pickpockets, pieds-de-biche, hommes du milieu, dompteurs de
filles et détrousseurs d’ivrognes, tremblants indicateurs et prospères
morveux37. »

« Dénombrements à fatiguer Homère », selon l’expression de Victor


Hugo, ces listes et ces nomenclatures sont depuis l’origine au cœur des
représentations des bas-fonds. Elles continuent d’ailleurs d’alimenter
nombre d’ouvrages, dont certaines productions historiques qui ne se privent
pas de reprendre sans distance les catégories médiévales, suivies de celles
de Vidocq ou de Canler38. Quelles que soient les intentions, policières,
philanthropiques ou éditoriales, qui les sous-tendent, toutes se révèlent en
tout cas de très efficaces instruments d’étiquetage et de labellisation, au
sens qu’Howard Becker a donné à ces termes39. Non seulement elles
inscrivent et assignent les individus dans des cases, mais elles font de ces
dernières de commodes cadres d’exposition, rationnellement construits et
informés, et propres à une diffusion de masse. C’est peu de dire qu’ils sont
d’actifs agents de normalisation. Leur nature, pourtant, se révèle assez
paradoxale : en elle se mêlent en effet, contradictoirement, une logique
distinctive qui vise à singulariser chacun des types et chacune des
catégories représentés, et une logique cohésive, centrifuge, qui vise à
l’inverse à les unifier dans un univers homogène. Un étrange « monde
social » en résulte. Et là réside sans doute l’une des fonctions majeures de
ces classifications. En associant des types aussi différents, en les réunissant
dans des familles naturelles, dans des « espèces sociales », elles fabriquent
effectivement une société qui n’existe pas dans la réalité. Elles jouent dans
l’ordre des représentations un rôle analogue à celui que les institutions
d’enfermement – prisons, asiles, hospices, etc. – jouent dans celui des
pratiques : rassembler dans un même lieu des populations hétérogènes.
Ordonner donc, mais aussi instituer. Aux bas-fonds, elles confèrent enfin
une dynamique, une histoire, puisqu’elles aiment à mettre leurs tableaux en
mouvement. En insistant sur les récurrences, mais en adjoignant
périodiquement quelque figure nouvelle, elles disent l’évolution lente de ce
monde « naturel ». C’est une sorte de cinéma imprimé que ces galeries
donnent à voir, une lanterne magique, dotée du scénario le plus ancien, mais
aussi le plus efficace de l’imaginaire des bas-fonds.

1. Franco Moretti, Atlas du roman européen, 1800-1900 [1999], Paris, Seuil, 2000, p. 15.
2. Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966.
3. François de Calvi, Histoire générale des larrons divisée en trois livres, I. Contenant les cruautez &
méchancetez des voleurs, II. Des ruses & subtilitez des coupeurs de bourses, III. Les finesses, tromperies, &
stratagèmes des filous, Rouen, Chez la veuve de Robert Daré, 1666.
4. Richard J. Evans, « The “Dangerous Classes” in Germany from the Middle Ages to the Twentieth Century »,
in R. Evans (dir.), The German Underworld. Deviants and Outcasts in German History, Londres/New York,
Routledge, 1988, p. 1-28.
5. Claudine Nedelec, « Le langage de l’argot… », op. cit.
6. Voir Dominique Kalifa, « Les Mémoires de policiers : l’émergence d’un genre ? », Crime et culture au
XIXe siècle, Paris, Perrin, 2005, p. 67-102.
7. Marcel Guillaume, Trente-Sept ans avec la pègre [1938], Paris, Éditions des Équateurs, 2007, p. 123.
8. Christian Jouhaud, Dinah Ribard et Nicolas Schapira (dir.), Histoire, littérature. Témoignages. Écrire les
malheurs du temps, Paris, Gallimard, 2009, p. 34.
9. Louis Canler, Mémoires de Canler, ancien chef du service de la Sûreté, Paris, Hetzel, 1862.
10. Charles Dickens, « Three Detective Anecdotes » et « On Duty with Inspector Field », Household Words,
14 juin 1851, repris dans Reprinted Pieces, Londres, Chapman & Hall, 1859.
11. Adolphe Gonfrier, Dictionnaire de la racaille. Le manuscrit secret d’un commissaire de police parisien au
XIXe siècle, Paris, Horay, 2010.
12. Carmen Bernand, Buenos Aires, 1880-1936. Un mythe des confins, Paris, Autrement, 2001.
13. Lila Caimari, La Ciudad y el Crimen, op. cit.
14. Vincent Milliot (dir.), Les Mémoires policiers, 1750-1850. Écritures et pratiques policières du siècle des
Lumières au Second Empire, Rennes, PUR, 2006.
15. Diego Galeano, Escritores, detectives y archivistas. La cultura policial en Buenos Aires, 1821-1910, Buenos
Aires, Teseo, 2009, p. 111.
16. Francis Galton, « Composite Portraits », 1879, cité par Neil Davie, Les Visages de la criminalité. À la
recherche d’une théorie scientifique du criminel type en Angleterre (1860-1914), Paris, Kimé, 2004, p. 78-79.
17. Joseph-Marie de Gérando, Le Visiteur du pauvre, Paris, Colas, 1820. Voir l’analyse qu’en offre Michelle
Perrot, « L’œil du baron ou le visiteur du pauvre » (1988), dans Les Ombres de l’histoire. Crime et châtiment
au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 2001, p. 101-108.
18. F. Barret-Ducrocq, Pauvreté, charité et morale à Londres au XIXe siècle, op. cit. ; Seth Koven, Slumming, op.
cit.
19. Gérard Leclerc, L’Observation de l’homme. Une histoire des enquêtes sociales, Paris, Seuil, 1979.
20. Henry Mayhew, London Labour and the London Poor, New York, Dover Publication, 4 vol. La traduction du
passage cité est celle de Roland Pelurson, « Mayhew entre conformisme et dissidence », in Jacques Carré et
Jean-Paul Révauger, Écrire la pauvreté. Les enquêtes sociales britanniques aux XIXe et XXe siècles, Paris,
L’Harmattan, 1995, p. 67.
21. Henry Mayhew et John Binny, The Criminal Prisons of London and Scenes of London Life, Londres, Griffith
& Co., 1862, p. 45.
22. Frédéric Le Play, La Description des procédés métallurgiques employés dans le pays de Galles, 1846, cité in
Françoise Arnaud, Frédéric Le Play. De la métallurgie à la science sociale, Nancy, Presses universitaires de
Nancy, 1993, p. 46.
23. Cf. infra, chap. VIII.
24. Nels Anderson, The Hobo. The Sociology of the Homeless Man, Chicago, Chicago University Press, 1923 ;
id., Men on the Move, Chicago, Chicago University Press, 1940.
25. Moreau-Christophe, Le Monde des coquins, op. cit.
26. Jacob Riis, How the Other Half Lives. Studies among the Tenements of New York, New York, Charles
Scribner’s Sons, 1990 ; Keith Gandal, The Virtues of the Vicious. Jacob Riis, Stephen Crane, and the
Spectacle of the Slum, New York/Oxford, Oxford University Press, 1997.
27. Louis Barron, Paris étrange, Paris, Marpon et Flammarion, 1883 ; Charles Virmaître, Paris oublié, Dentu,
1866 ; Paul Strauss, Paris ignoré, Paris, May et Motteroz, 1892 ; Charles Virmaître, Paris-escarpe, Paris,
Savine, 1887 ; Georges Grison, Paris horrible et Paris original, Paris, Dentu, 1882 ; Paul Bellon et Georges
Price, Paris qui passe, Paris, Savine, 1883.
28. Edward Crapsey, The Nether Side of New York, op. cit.
29. Eugène Villiod, Les Plaies sociales. Comment on nous vole, comment on nous tue, Paris, chez l’auteur, 1905 ;
Louis Thinet, Histoires de voleurs, Paris, Fayard, 1929 ; ou Alfred Morain, The Underworld of Paris. Secrets
of the Sûreté, New York, Blue Ribbon Book, 1929.
30. Maurice Alhoy, Les Bagnes. Histoire, types, mœurs, mystères, Paris, Havard, 1845 ; id., Les Brigands et
Bandits célèbres, Paris, Guiller, 1845 ; id. et Louis Lurine, Les Prisons de Paris. Histoire, types, mœurs,
mystères, Paris, Havard, 1846.
31. Eugène Dieudonné, La Vie des forçats [1930], Paris, Libertalia, 2007, p. 136.
32. Daniel Parker, Les Trafiquants de femmes, leurs méthodes de recrutement, l’organisation de la Traite, Paris,
Association pour la répression de la traite des Blanches, s.d., cité par Agathe Lecœur, « Les bas-fonds a
contrario », master d’histoire, Université Paris I, 2011, p. 95.
33. Frédéric Boutet, « Ceux qui tuent », Détective, 38, 1929.
34. Police-Magazine, 254, octobre 1935.
35. Jean Chiappe, Parole d’ordre, Paris, Figuière, 1930, p. 141.
36. Henri Danjou, Place Maubert (Dans les bas-fonds de Paris), Paris, Albin Michel, 1928, p. 28.
37. Albert Londres, Marseille port du Sud, Paris, Albin Michel, 1927.
38. Alain Bauer et Christophe Souliez, Une histoire criminelle de la France, Paris, Odile Jacob, 2012.
39. Howard Becker, « Outsiders ». Études de sociologie de la déviance [1963], Paris, Métailié, 1985.
CHAPITRE V

« Le prince déguisé »

« Prince déguisé ». Derrière cette expression énigmatique, qui semble


renvoyer à quelque bal masqué du grand monde, se cache l’une des
intrigues les plus productives de l’imaginaire des bas-fonds. Résumons-la
en quelques mots : méconnaissable sous son déguisement, un individu au
caractère exemplaire s’immerge au cœur des bas quartiers pour y rendre une
justice immanente. On aura reconnu, aux sources de cette figure, le célèbre
Haroun-al-Rachid, le calife des Mille et Une Nuits, qui, déguisé en
marchand, déambule la nuit venue dans les rues de Bagdad en compagnie
de son fidèle vizir Giafar. On l’aura peut-être également associée au prince
Rodolphe, le héros des Mystères de Paris, ou à l’un de ses nombreux
avatars. Le modèle, au vrai, peut être aisément étendu à tous ceux –
philanthropes, reporters ou militants – qui s’engagent « pour la bonne
cause » dans une de ces plongées incognito au cœur des mauvais lieux qui
se multiplient à compter du dernier tiers du XIXe siècle. Comme Rodolphe
et le calife de Bagdad, eux aussi entendent rétablir le droit, la vérité ou la
justice. Suivons donc ces « princes déguisés » dans leurs pérégrinations
nocturnes, pénétrons avec eux dans les taudis et les asiles de nuit, et
écoutons-les justifier leur étrange démarche.

Le prince et les philanthropes


La déambulation nocturne et anonyme du roi justicier dans les bas-
fonds urbains s’ancre dans une longue tradition. C’est là une pratique de
pouvoir que l’on prête notamment à Louis XI ou au roi d’Écosse James V,
qui parcourait son royaume déguisé en Gudeman of Ballangeich1. Mais ce
n’est vraiment qu’avec l’introduction en Europe des Mille et Une Nuits que
cette figure accède à la notoriété. On doit au Français Antoine Galland, au
tout début du XVIIIe siècle, la première traduction de cet ensemble
composite de contes venus d’Inde, de Perse, d’Arabie et d’Égypte. Des
histoires d’amour et d’aventures, de crimes, de vols, de prostitution, qui
s’enchâssent dans le récit-cadre de la princesse Schéhérazade. L’entreprise
de Galland rencontre un succès extraordinaire. L’ensemble est aussitôt
traduit en anglais, puis dans la majeure partie des langues européennes, et se
répand très rapidement, dans un étonnant mouvement de va-et-vient qui
multiplie les versions2. On est souvent très loin des originaux. Galland a
beaucoup adapté, largement gommé la dimension érotique des récits et
placé en leur centre la figure du calife de Bagdad, inaugurant ainsi le motif
moderne du « prince déguisé »3.
Contemporain de Charlemagne (il régna au tournant des VIIIe et
IXe siècles), Haroun-al-Rachid incarne dans le texte de Galland le bon roi
qui veut voir par lui-même : la nuit venue, grimé en marchand, il déambule
dans les rues de Bagdad. Il observe, s’attache aux pas des inconnus, est le
témoin de crimes, de misères ou d’amours clandestines. Le lendemain, il
convoque en son palais les figures de la nuit, punit les coupables et
récompense les vertueux. Sa démarche est donc dictée par le souci de
justice et de charité. Mais le calife est aussi sombre et insomniaque. Sa
quête nocturne vise à tromper sa mélancolie ; il recherche l’aventure, la
distraction, le plaisir. Tout s’enchevêtre donc en sa personne : le souci de
connaître la réalité des bas-fonds, le désir de jouir de leur spectacle, le
pouvoir de rendre la justice. On ne peut donc s’étonner que le XIXe siècle,
obsédé par la question du paupérisme et du crime, ait fait de cette figure une
sorte d’icône, et le précurseur des grands explorateurs des bas-fonds. « M.
Rodolphe pratique une bienfaisance et une prodigalité assez analogues à
celles du calife de Bagdad dans Les Mille et Une Nuits », note Marx en
1845 dans La Sainte Famille, soulignant le parallèle qui unit le héros des
Mystères de Paris à Haroun-al-Rachid4. La référence dépasse vite le seul
cercle des lettrés ou des critiques. Dans la seconde moitié du XIXe siècle,
les Londoniens utilisent fréquemment l’expression « to go Haroun al
Raschid » pour désigner les virées plus ou moins déguisées dans les slums
de la capitale5. Robert Stevenson, lui, ne se contente pas de filer la
métaphore, il la développe pleinement dans une série de nouvelles qui
constituent, à partir de 1877, ses premières fictions publiées, et qu’il
regroupe quelques années plus tard dans la série des New Arabian Nights
(suivie de More New Arabian Nights)6. Dans « The Suicide Club » et les 6
nouvelles qui suivent, le prince Florizel, souverain bien-aimé de Bohême,
sillonne sous différents déguisements les bas-fonds londoniens accompagné
de son ami le colonel Geraldine. Il y croise des fous, des criminels, des
aventuriers, des femmes en situation de détresse, des anarchistes, et se fait
partout l’instrument d’une justice souveraine. Dans ce Londres fin-de-siècle
qui vient de détrôner Paris comme capitale des bas-fonds, Stevenson réalise
donc la synthèse explicite des Milles et Une Nuits et des Mystères de Paris.
Plusieurs types de figures se partagent cependant la postérité du calife
de Bagdad. Si tous sont d’impénitents découvreurs de bas-fonds, ils
œuvrent avec des styles, des postures et parfois des légitimités différents.
Dans Les Nuits de Paris – qu’il avait d’ailleurs songé un temps à intituler
Les Mille et Une Nuits françaises –, dont les douze premières parties
paraissent en décembre 1788 (mais le texte avait été rédigé à compter de
1786), Restif de La Bretonne met en scène le Spectateur nocturne, dit
encore le Hibou. Vêtu d’un « manteau bleu », porteur d’un bâton de
crocheteur, et aussi de pistolets qu’il dissimule, le narrateur, alias Restif lui-
même, déambule la nuit dans les rues et souvent les quartiers les plus
sordides de Paris. Il y est le témoin de mille scènes pittoresques ou
dangereuses : il rencontre des mendiants et des pauvres qui ne paient pas
leurs loyers, il sauve une jeune fille du ruisseau près des Halles, découvre
des débris de cadavres d’enfants au coin de la rue de la Huchette, suit des
« résurrectionnistes » voleurs de cadavres au cimetière Saint-Séverin.
Toutes ces péripéties font l’objet d’un récit qu’il raconte le lendemain à son
mentor, une marquise neurasthénique appelée la Vaporeuse. En réalité,
Restif était une « mouche », un indicateur de police, comme en témoigne
son manteau bleu. Le texte fourmille d’indices sur ses relations avec la
Lieutenance générale de police (alias la marquise ?) ; il menace ceux qu’il
interpelle d’en appeler à l’autorité, se rend sans cesse au corps de garde.
C’est ainsi, estiment certains critiques, que Restif marchanda sa liberté
d’écrire et de publier7. Cette forme de voyeurisme policier est sans doute la
moins noble de toutes celles qu’inspira le bon Haroun-al-Rachid, mais elle
est peut-être aussi l’une des plus réalistes, au cœur des activités de police
que pratiquent Vidocq et ses suiveurs. « Espions », fileurs, détectives,
indicateurs, tous plongent incognito au milieu des bas-fonds ou supposés
tels (aux États-Unis, les Pinkerton pénètrent ainsi les milieux syndicaux). Ils
sont mal payés en retour, car l’héroïsme ne s’attache guère aux pas de ces
figures de l’ombre8.
Tout autre apparaît le second type, beaucoup plus valorisé, celui du
philanthrope bohème et justicier. La bohème romantique, dont l’émergence
se fait en étroite synchronie avec celle des bas-fonds, est riche de ces
figures d’aventuriers noctambules, « plongeurs dans l’océan parisien »,
selon l’expression d’Alfred Delvau9, dont l’activité nocturne s’inspire de
celle du calife de Bagdad. Les Nuits du Rhamazan de Gérard de Nerval sont
d’ailleurs explicitement pensées comme une variation sur Galland ; elles
sont suivies en 1852 des Nuits d’octobre, dans lesquelles l’écrivain explore
quelques-uns des principaux bas-fonds parisiens. Infatigable explorateur des
rues de Paris, Alexandre Privat d’Anglemont est sans doute l’un des types
les plus achevés de ces marcheurs romantiques de la ville. Il lui manque
cependant le déguisement et l’action rédemptrice. Alors vint Rodolphe de
Gerolstein, ce prince allemand que l’on retrouve, par une soirée froide de
décembre 1839, déguisé en ouvrier dans les rues étroites de la Cité. Héros
tout-puissant des Mystères de Paris, Rodolphe poursuit une quête
personnelle. Pourtant, partout où cela est possible, il s’attache à sauver les
âmes innocentes (Fleur-de-Marie, les Morel) et à châtier les coupables (le
Maître d’École, la Chouette, le notaire Jacques Ferrand), parfois de façon
particulièrement cruelle. Pour les contemporains, l’analogie avec le calife
Haroun-al-Rachid est d’autant plus évidente qu’elle se double d’une autre
proximité, fréquemment évoquée elle aussi, celle qui relie le principe du
roman-feuilleton, encore neuf en 1842, avec la logique interminable des
Mille et Une Nuits. Mais derrière la figure du prince Rodolphe surgit bientôt
celle d’un autre redresseur de torts, Eugène Sue lui-même, dont la tradition,
rapportée par Félix Pyat, veut qu’il ait en personne parcouru les bas-fonds,
déguisé en peintre, accompagné d’un ami herculéen, Duflos, et d’un
professeur de boxe française, Charles Lacour. « J’ai besoin de voir, de
toucher », écrit-il à Marie d’Argoult10. C’est ainsi qu’il aurait été gagné à la
philanthropie, puis à la doctrine socialiste.
Mais c’est peut-être d’un autre prince, Louis-Napoléon Bonaparte, que
s’inspire Eugène Sue. M. Claude rapporte en effet que, aux alentours de
1831, habillé en ouvrier, le prince Bonaparte fréquentait le Lapin blanc et
d’autres tapis-francs de la Cité pour étudier « sur le vif » la question alors si
sensible du paupérisme et de ses effets « dans les classes les plus avilies »11.
Pour l’ancien chef du service de la Sûreté, aucun doute n’est possible, le
futur Napoléon III avait servi de modèle au Rodolphe des Mystères de
Paris. Il est peu probable qu’Eugène Sue, qui choisit l’exil après le coup
d’État de décembre 1851, se soit reconnu dans cette filiation. La figure de
Rodolphe n’en reste pas moins fondatrice, permettant de relier, à l’instar du
parcours d’Eugène Sue lui-même, le bohème romantique, le philanthrope et
le réformiste. D’autres héros viennent d’ailleurs rapidement s’inscrire dans
son sillage, à commencer par le Salvator d’Alexandre Dumas, prince
déguisé lui aussi (de son vrai nom Conrad de Valgeneuse, marquis spolié et
devenu simple commissionnaire de la rue aux Fers), qui poursuit sa
vengeance tout en venant en aide à tous les déshérités et autres « Mohicans
de Paris12 ».
En Grande-Bretagne, philanthropes et réformistes sont également
nombreux à s’engager dans l’exploration incognito des bas-fonds.
L’exemple est donné par un journaliste, James Greenwood, qui passe en
1866 « une nuit dans un asile de pauvres », événement au retentissement
extraordinaire sur lequel nous allons revenir en détail. L’initiative en suscite
beaucoup d’autres13. La même année 1866, c’est un poète, M. A., qui
s’introduit lui aussi de nuit dans une workhouse et en rend compte dans une
longue pièce en vers14. En 1866 encore, J. H. Stallard, éminent membre du
Collège royal de médecine et actif partisan d’une réforme du système
britannique de charité, cherche le moyen de rééditer l’exploit de
Greenwood, mais dans un asile féminin cette fois. Convaincu qu’aucune
femme de la bourgeoisie ne pourra supporter cette épreuve, il engage la
veuve d’un ouvrier, « habituée » de la pauvreté. Sous les noms successifs
d’Ellen Stanley et de Jane Wood, elle se rend dans les workhouses de
Newington, Lambeth, Whitechapel, Saint-George-in-the-East, dont elle
décrit les réalités parfois insoutenables. Le récit est publié du point de vue
de Stallard, qui reformule et accompagne en permanence les propos de la
veuve15. Ce genre d’immersions se multiplie à la fin du siècle. En 1904 par
exemple, Mary Higgs, femme d’un pasteur congrégationaliste et amie du
journaliste William Stead, passe trois nuits incognito dans la maison pour
femmes de Kidging et en publie le compte rendu anonyme. En 1910, c’est
George Edwards, un pasteur anglican, qui fait l’expérience de la route
durant quatre jours, dormant la nuit dans des lodging houses16.
La pratique tente rapidement les réformistes sociaux, soucieux de faire
éclater au grand jour des dysfonctionnements occultés selon eux. Ainsi le
socialiste britannique John Robert Widdup, rédacteur en chef d’une feuille
militante du Lancashire, se déguise-t-il en vagabond pour se faire admettre
en 1894 dans l’asile de pauvres de Burnely et en dénoncer les atrocités. Plus
mesurée, Beatrice Potter (la future Beatrice Webb) ressent aussi le besoin de
se déguiser lorsqu’elle participe à la grande enquête de son cousin Charles
Booth. C’est donc en jeune immigrée juive débarquée de fraîche date
qu’elle se fait engager dans une usine de confection. Elle relate l’expérience
dans ses Pages of a Work-Girl’s Diary, publiées en septembre 1888 dans
The Nineteenth Century. L’exemple le plus célèbre reste bien sûr celui du
romancier américain Jack London, qui utilise également le subterfuge du
déguisement pour s’immerger en 1901 dans les taudis de l’East End
londonien. London, qui vient de multiplier les expériences militantes (il a
rejoint la marche sur Washington de l’armée de chômeurs de Coxey en
1890 et théorisé la condition du vagabond dans « The Tramp » – War of
Classes17), se pense comme le correspondant d’une nouvelle guerre sociale.
Il entend donc donner à lire la brutalité de l’expérience de la pauvreté,
perçue de l’intérieur. Son texte est construit comme une série de vignettes,
sortes de dépêches du front, dont la cohérence est assurée par l’indignation
du narrateur, qui tient le premier rôle. La fin du récit s’émancipe des
ressorts traditionnels de l’enquête pour proposer une véritable analyse
sociale et dénoncer, sur le mode du réquisitoire, les responsabilités de « la
société industrielle telle qu’elle existe aujourd’hui ». Le texte, d’ailleurs, a
du mal à trouver un éditeur. Il paraît finalement à compter de mars 1903,
sous le titre The People of the Abyss, dans le mensuel socialiste Wilshire’s,
et est repris en volume dès octobre 1903 chez l’éditeur new-yorkais
Macmillan.
Mais l’exploration clandestine des bas-fonds n’est pas l’apanage des
militants progressistes. Elle peut tout autant servir à démontrer la plaie que
constitue, selon certains, la « fausse pauvreté ». C’est ce à quoi s’attelle le
Français Louis Paulian, chef du service des rédacteurs de la Chambre des
députés à la fin du XIXe siècle et « pénitentiaire » reconnu (il est secrétaire
de la Société générale des prisons). Ami des chiffonniers, qu’il considère
comme d’utiles travailleurs, et ennemi résolu des mendiants, il consacre à
ces questions deux ouvrages qui marquent leur époque : La Hotte du
chiffonnier, en 1885, puis Paris qui mendie, dont la première édition paraît
en 1893 (elle est suivie de nombreuses éditions ultérieures)18. Dans l’un et
l’autre de ces livres, Paulian signale les limites de l’enquête documentaire :
« Cette vaste enquête ne m’ayant pas donné les résultats que j’en attendais,
je me suis décidé à recourir à l’expérience personnelle, et, de même que je
m’étais fait jadis chiffonnier pour étudier les mœurs des chiffonniers, un
beau jour je me suis fait mendiant pour étudier les mœurs des
mendiants19. » Les deux équipées sont cependant très différentes. La
première ne consiste qu’à accompagner des chiffonniers dans leur tournée.
La seconde relève beaucoup plus clairement de l’enquête d’identification.
Paulian se confectionne un déguisement de mendiant, se transforme en
paralytique, loue une perruque à la Richepin chez Dieudonné, le coiffeur de
la rue Richelieu20, et s’immerge à plusieurs reprises dans le Paris mendiant,
sur les marches de la Madeleine, sur celles du Palais-Bourbon, puis sur
celles de l’église Saint-Germain-des-Prés où il est arrêté par un sergent de
ville. « Tour à tour cul-de-jatte, aveugle, chanteur ambulant, ouvreur de
portières, ouvrier sans travail, professeur sans emploi, paralytique, sourd-
muet, j’ai eu toutes les infirmités et j’ai débité tous les mensonges21. »
L’idée n’était pas si originale. En 1836, Marc-Michel, jeune dramaturge
marseillais qui collabore par la suite avec Labiche, avait mis en scène le
notable marseillais Dessulamare, homme de bien scandalisé par le nombre
croissant de mendiants et désireux de construire une workhouse à
l’anglaise22. Pour justifier son projet, le philanthrope explore la ville travesti
en gueux, mendie sur les cours, sur le parvis de l’église des Prêcheurs et
jusque dans la cour des Miracles, repaire des truands de la vieille ville. Mais
Dessulamare était un personnage de roman, lequel n’eut d’ailleurs guère de
succès. Paulian était un publiciste reconnu dont l’enquête vise à dénoncer
l’existence d’une mendicité scandaleuse, qui « nourrit son homme plus
facilement que le travail23 ».

« Undercover »
C’est cependant une troisième figure, celle du journaliste, qui confère
au « prince déguisé » sa forme la plus moderne et la plus aboutie. Sans
doute peut-on considérer que Les Mystères ou Les Mohicans de Paris
étaient déjà des créations « médiatiques », dont la portée est inséparable des
journaux qui en assurèrent la diffusion, mais le « nouveau journalisme » qui
se développe dans la dernière décennie du XIXe siècle et vise très
clairement à forcer l’événement est porteur de fortes innovations. La
descente incognito au plus sombre des bas-fonds fait partie de celles-là.
La figure fondatrice est celle du Britannique James Greenwood. Frère
du directeur de la célèbre Pall Mall Gazette, Greenwood y publie donc en
janvier 1866 un reportage sensationnel intitulé « Une nuit dans un asile de
pauvres24 ». Visiter les asiles était devenu en Angleterre l’une des pratiques
les plus répandues du slumming philanthropique. En 1858, Louisa Twinning
avait même fondé la Workhouse Visiting Society, et d’innombrables récits
de visites avaient été publiés. Mais nul n’avait tenté, « sans autre motif que
de connaître et de dire la vérité, de passer une nuit dans un asile de
pauvres » et de rendre compte de ce qui s’y déroule « effectivement ». C’est
là l’objet du récit de Greenwood, qui assure le lien entre le slumming
traditionnel et le reportage journalistique. Ce qu’Eugène Sue avait préfiguré
dans l’ordre romanesque, Greenwood le réalise dans celui de la pratique.
Début janvier 1866, sous le nom de Joshua Mason, il se présente en haillons
pour être admis dans l’asile de pauvres de Lambeth, quartier pauvre du sud
de Londres, où il passe toute la nuit. Le texte est publié en trois livraisons
successives, du 12 au 14 janvier. Son succès est phénoménal et dépasse
aussitôt les frontières du pays. Louis Blanc en rend compte dans l’une de
ses « Lettres de Londres », que Le Temps publie le 29 janvier : « Ce récit est
poignant ; il est terrible ; il révèle des horreurs qu’on osait à peine
soupçonner. » Le reportage est aussitôt réédité en fascicules, l’un très bon
marché, l’autre en version de luxe, et suscite également des adaptations
théâtrales. Greenwood, alors âgé de 35 ans, a trouvé sa voie. Il devient l’un
des principaux spécialistes des bas-fonds londoniens, auxquels il consacre
de nombreux autres reportages – dont celui, également mémorable, relatant
un combat organisé à Hanley entre un homme et un chien, publié dans le
Daily Telegraph le 6 juillet 1874. Il signe enfin une dizaine d’ouvrages sur
ces questions25.
L’initiative de Greenwood fonde un genre, celui du reportage incognito
dans les lieux les plus inaccessibles de l’underworld. Le contexte social
tendu que connaît l’Angleterre de la fin du XIXe siècle se révèle très
propice à ce genre d’entreprises. Des dizaines d’expériences similaires ont
lieu dans le sillage de celle de Greenwood, encouragées par les ambitions et
les méthodes agressives du new journalism. On se presse à l’entrée des
refuges de mendiants : F. G. Wallace-Goodbody en janvier 1883, C. W.
Craven en 1887, Everard Wyral, dont le récit, publié dans le Daily Express
en 1908, provoque une grande émotion26. En 1910, le journaliste Walter
Cranfield, recouvert de guenilles, avec une barbe de quatre jours,
s’immerge parmi les homeless de la capitale britannique. Il mendie, vend
des allumettes, dort en asile de nuit, puis à l’hôpital, se réfugie dans une
église, et décrit par le menu la vie de ses compagnons de misère. Il publie,
sous le titre A Vicarious Vagrant27, le récit de son expérience parmi les
pauvres de Londres.
Mais les repaires de mendiants et de vagabonds ne constituent pas la
seule cible de ce nouveau journalisme. L’affaire la plus sensationnelle est
sans aucun doute celle qui secoue l’Angleterre en juillet 1885. Alors
rédacteur en chef de la Pall Mall Gazette, William Stead publie à compter
du 4 juillet ce qui constitue la plus célèbre série au monde de reportages à
sensation : « The Maiden Tribute of Modern Babylon ». Sous l’identité du
chief director d’une secret commission, le journaliste explique comment il a
négocié l’achat d’une jeune vierge de 13 ans28. Aucun détail ne manque :
l’évocation d’un vaste marché d’esclaves sexuelles à Londres, où de
pauvres filles du peuple sont enlevées ou vendues, puis séquestrées,
droguées et offertes à des clients lubriques. Stead décrit les tenancières, les
docteurs qui certifient la virginité des jeunes filles, les captivités, les viols.
L’achat de Lily est présenté dès la première livraison. Grâce à
l’intermédiaire d’une matrone, Stead négocie l’affaire avec la mère de la
fillette : 3 livres payables immédiatement, 2 livres de plus une fois établi le
certificat gynécologique. Lily est ensuite conduite chez une sage-femme qui
garantit sa virginité, puis elle est déshabillée et chloroformée. Une fois
réveillée, elle est envoyée en France et confiée à l’Armée du Salut. L’écho
du reportage est sans précédent ; les ventes de la Pall Mall Gazette
explosent littéralement, le reportage est aussitôt repris et traduit dans de
multiples langues. Il suscite à Londres une effervescence et une poussée de
puritanisme qui tournent à la panique morale.
Les journaux américains vont donner un nom à ce genre de pratiques,
le stunt, ou « coup de force », destiné à provoquer l’événement – « il ne se
passe rien, je fabrique de l’information » –, et se faire les spécialistes de ce
qu’ils vont appeler role reporting, exposure reporting ou encore plus
fréquemment undercover journalism. Voici comment Frank Luther Mott,
célèbre historien américain du journalisme, le définit en 1941 : « Un
reporter habile et intrépide se déguise ou fabrique de faux papiers pour
pénétrer dans un hôpital, une prison, un asile, puis offre avec le récit de
cette expérience des révélations sur la façon dont cette institution est
administrée29. » L’icône de ce type de journalisme est Elizabeth Cochrane,
dite Nellie Bly (elle emprunte son pseudonyme à un personnage de chanson
populaire), la première des stunt girls. Elle débute en 1885 au Pittsburgh
Dispatch, rédige une série sur les slums de Pittsburgh, puis sur ceux de
Mexico. Elle passe ensuite au New York World de Pulitzer, où elle réalise en
octobre 1887 l’un des reportages undercover les plus célèbres du monde.
Simulant la folie, elle se fait interner au Bellevue Hospital, un asile situé
dans Blackwell’s Island, et y reste dix jours avant d’être libérée sur
l’intervention du journal. La série d’articles qu’elle publie dans le New York
World (repris aussitôt après dans un ouvrage intitulé Ten Days in A Mad-
House) dénonce la saleté, les rats, la nourriture infâme, l’eau gâtée, les
coups et les mauvais traitements infligés à des patients, dont certains sont
ligotés par les infirmières. Le scandale est tel qu’une enquête et un procès
sont intentés contre la direction de l’asile. Nellie Bly, quant à elle, poursuit
quelques années durant ce genre de reportages : elle expérimente une prison
de femmes, un hôpital de pauvres, un refuge de l’Armée du Salut, et devient
la bête noire de nombreuses institutions30. Elle est suivie par d’autres
femmes journalistes, qui voient dans de telles actions de moyen de
revendiquer une place à part entière dans la profession. Au même moment,
l’Américaine Elizabeth Banks se fait ainsi engager dans les pires
sweatshops de New York, puis comme domestique à Londres31.
Si l’on parle beaucoup de journalisme « à l’américaine » dans la
France des années 1880, ce genre de reportages demeure cependant assez
rare. On s’en moque d’ailleurs, on y voit une élucubration venue d’outre-
Manche. Voici comment le quotidien Paris-Journal, le 2 mars 1880, raille
un journaliste qui s’y était essayé :

Imitant le fameux reporter anglais, notre confrère alla coucher à


l’asile de la rue de Tocqueville, mais il lui arriva une aventure qui fit
découvrir sa ruse. Ayant oublié son porte-monnaie sous le traversin
de son lit d’occasion, il retourna le chercher le surlendemain et,
quelle ne fut pas la stupéfaction du gérant de la maison en le voyant
descendre de voiture à la porte de l’asile. Le mendiant de la veille,
inscrit sous le pseudonyme de Casubiano, dut faire connaître sa
qualité. Ajoutons que son porte-monnaie, remis au bureau par celui
qui l’avait trouvé, fut rendu à notre confrère.

En 1882, Georges Grison, célèbre fait-diversier et chroniqueur


judiciaire, notamment au Figaro, ne voit dans un tel subterfuge qu’un
procédé de débutant :

Je n’ai pas eu besoin du classique déguisement que les naïfs


croient devoir prendre pour pénétrer dans leurs repaires : une
casquette, un bourgeron, des souliers éculés… Non ! Sous les
haillons même, sous les haillons surtout, leur œil exercé flaire celui
qui n’est pas des leurs, et ce serait s’exposer à être pris pour un
mouchard et à être traité en conséquence. Je suis donc allé chez eux,
toujours, en redingote et en chapeau de haute-forme, sans me
déguiser, sans me cacher, en leur disant avec franchise ce que je
désirais savoir32.

De fait, cette pratique journalistique tarde à s’implanter en France, sans


doute en raison du caractère hybride de la presse française qui conserve
longtemps une forte dimension littéraire. En avril 1885, un journaliste du
Gagne-Petit l’utilise pourtant pour rédiger « La misère à Paris ». Séverine,
un peu plus tard, se déguise en ouvrière du sucre pour enquêter sur une
grève. Andrée Viollis se fait engager comme infirmière pour écrire sur un
hôpital, puis endosse la livrée d’une délinquante sortie de prison pour
comprendre le fonctionnement d’un patronage de libérés33. Mais ni Jacques
Duhr ni Albert Londres, les deux figures tutélaires du grand reportage en
France, n’en font usage. C’est même une technique contraire,
l’« étrangement », que préconise Albert Londres pour se pénétrer
véritablement d’une situation ou d’un état d’esprit. En 1918, la Charte des
devoirs professionnels du journaliste interdit d’ailleurs d’invoquer une
qualité imaginaire pour obtenir des informations. « Le camouflage ne sert
pas à grand-chose pour s’introduire parmi les vrais de vrai, note encore en
1932 le reporter Georges de Lavarenne, car ils ont pour se reconnaître dans
leur franc-maçonnerie de quartier des signes précis, des mots à eux, que le
profane ignore34. »
En moins d’une décennie pourtant, celle des années 1920, le reportage
undercover s’implante durablement en France. À compter du 16 novembre
1923, Paris-Soir publie « La jungle de Paris », une série dans laquelle le
journaliste René Daix, déguisé en clochard, erre dans les rues de la capitale,
sans un sou en poche. « Un homme valide peut-il mourir de faim dans la
capitale ? » s’interroge-t-il. Il traque trois jours les « petites ressources de la
grande ville ». Il distribue des prospectus, lave des voitures, nettoie des
tombes au cimetière, fait la plonge dans les restaurants, revend sa place
dans les queues des théâtres ou de l’Opéra. Sa conclusion, le 21 novembre,
est sans appel : « J’ai fini aussi les trois jours de misère que je m’étais
assignés. J’ai vécu pendant ce laps de temps parmi des hommes frustes et
souvent grossiers, dans l’accomplissement de tâches vulgaires, parfois
pénibles, mais toujours faciles. J’ai vécu rudement, froidement, mais j’ai
vécu. » La traduction en français du reportage de Jack London, qui paraît
dans Le Quotidien en mars 192635, encourage le mouvement. En 1928,
Maryse Choisy, une des rares femmes engagées dans cette profession,
publie son reportage dans les maisons closes, Un mois chez les filles36. La
préfecture de police lui ayant refusé une autorisation officielle, elle décide
de se faire engager comme femme de chambre dans une maison de rendez-
vous repérée dans l’un des nombreux « guides roses » de la capitale. On la
suit ensuite dans un certain nombre d’autres établissements, Chez Ginette,
dans l’institut de beauté de Margaret Fairy, qui prostitue des midinettes, au
Cosy-Bar, au Fétiche, une maison lesbienne, dans un bordel du Havre, puis
à l’As de cœur, au cœur du Sébasto. La fin du reportage oublie peu à peu le
déguisement (l’auteur échappe de peu à un maquereau de la rue des Vertus),
au profit de portraits et de considérations sur la prostitution et les maisons
de tolérance, mais Maryse Choisy revient l’année suivante au role reporting
en pénétrant, travestie en jeune moine, dans un des monastères du célèbre
mont Athos : Un mois chez les hommes37.
En juin 1929, Georges Le Fèvre, reporter en pleine ascension qui vient
de rejoindre la rédaction du Journal où il entend bien s’imposer, réitère la
désormais classique immersion dans le monde des clochards et des bougres.
« Je suis un gueux » est une série de 14 articles publiés du 9 au 22 juin 1929
une plongée anonyme de deux semaines dans le 13e arrondissement, l’un
des plus pauvres de Paris. Il y décrit un monde rude, durement exploité, une
société de rebuts et de « vieux pilons » qui ne peut rien attendre du monde
moderne. Complété par des expériences similaires à Berlin et à Londres
(dont les conditions de réalisation ne sont nulle part évoquées), le reportage
est publié en volume par les Éditions Baudinière dès le jour qui suit le
dernier épisode38. Ce type de récits connaît alors ses grandes heures. À
Marseille, Jean Dorian décide de se grimer en souteneur pour explorer les
bas-fonds de la vieille ville, mais il est démasqué par le commissaire de
police du secteur. Armand-Henry Flassch se fait arrêter déguisé en pauvre
bougre, un litron de vin à la main, pour écrire un « reportage vivant » sur le
dépôt de la préfecture, qu’il publie dans Détective. C’est manifestement là
un sujet prisé car cinq ans plus tard, en mai 1934, sous le pseudonyme de
M. Froment, le journaliste Maurice Aubenas se fait également arrêter dans
la rue afin de passer une nuit au dépôt de la préfecture de police. Il publie
les photos de l’anthropométrie judiciaire et de la miche de pain qu’il
emporte avec lui en sortant39.
En dépit de la multiplication de tels récits, souvent vides et plats, le
journalisme undercover gagnait peu à peu ses lettres de noblesse. Porté par
quelques figures prestigieuses, comme celle de Nellie Bly, il apparaissait
comme une épreuve et un exploit, dans lequel le reporter pouvait vraiment
donner le meilleur de lui-même et servir la société. Le mouvement se
poursuivit dans la seconde moitié du XXe siècle, notamment pour pénétrer
les univers toujours réputés interdits des pauvres et des marginaux40. Mais
une telle pratique a ses limites et exige une claire déontologie. Dans Shock
Corridor, un film assez brutal de Samuel Fuller sorti sur les écrans en 1963,
le personnage principal, un journaliste cynique et ambitieux, s’immerge
dans un asile de fous pour enquêter sur un meurtre. Certain de décrocher par
ce moyen un prix Pulitzer, il se révèle prêt à tout pour arriver à son but. Peu
à peu pris à son propre piège, il finit par y perdre la raison.

Puissances du récit

Réformateur social, missionnaire ou reporter, tous ceux qui font


l’expérience de l’immersion incognito dans les bas-fonds ressentent le
besoin de justifier leur action. Le contexte, pourtant, est favorable à ces
formes extrêmes d’exploration. La pauvreté, surtout en Grande-Bretagne où
le mouvement débute, retrouve une intensité que l’on pensait disparue,
frappe d’effroi les consciences victoriennes et exige, pour être éradiquée, la
mise en œuvre de solutions énergiques. Au même moment, le « nouveau
journalisme », qui entendait bien jouer un rôle croissant dans les questions
de mœurs et de société, est lui aussi déterminé à user de méthodes
« combatives ». Prendre la place des pauvres dans une workhouse ou
simuler l’achat d’une jeune vierge constitue cependant des actions que
beaucoup jugent déplacées, voire franchement scandaleuses. La femme de
Loth n’avait-elle pas été transformée en statue de sel pour avoir voulu voir
la destruction de Sodome ? Il convenait donc de légitimer des pratiques qui
confinaient pour certaines à une provocation doublée d’un inacceptable
voyeurisme.
C’est pourtant là le seul moyen, répondent ses défenseurs, de
débusquer le réel, de voir et de montrer des réalités qui nous demeurent le
plus souvent inaccessibles. Qui soutiendra, poursuivent-ils, que dans ces
institutions « totales » que sont les workhouses, les hôpitaux ou les prisons,
les visites publiques ou les inspections peuvent nous apprendre quelque
chose ? Toutes sont préparées, arrangées, truquées. La seule possibilité de
savoir et de faire savoir « ce qu’est effectivement un asile de nuit »,
explique James Greenwood en 1866, c’est d’y pénétrer anonymement et
secrètement. C’est alors seulement qu’apparaissent la saleté, la vermine, les
rats, le gruau immangeable, les ricanements impurs et ces regards
monstrueux que s’échangent certains hommes. Seule cette connaissance de
première main, que valide le « J’ai vu » de l’enquêteur, peut lever le voile
sur ces sordides réalités.
Pour Beatrice Webb, le déguisement est un artefact qui permet de se
mettre en condition, de se préparer psychologiquement à l’expérience que
l’on va partager avec les pauvres. Elle reconnaît cependant un peu plus tard
que ce n’était qu’une illusion41. Pour d’autres, le travestissement constitue
l’unique voie d’accès à la parole des pauvres, le seul moyen d’obtenir d’eux
des confidences, des témoignages. Immergé dans les bas-fonds de
Whitechapel, Jack London essaie bien d’avouer à ses compagnons de
misère qu’il est un enquêteur désireux de comprendre comment vit l’autre
partie du monde. « Ils se refermaient alors comme des huîtres. Je n’étais
plus quelqu’un de leur espèce, ma façon de parler avait changé, et le ton de
ma voix même était devenu différent. Je faisais partie d’une classe
supérieure à la leur ! Ils étaient magnifiques dans leur discrimination
sociale42 ! » Seul le camouflage permet, dans ces conditions, d’acquérir une
expérience d’insider, d’accéder aux réalités de l’underworld. C’est, selon
Restif de La Bretonne, la principale vertu de l’« inconussion » : « Cette
inconussion fait que chaque Particulier, dont on ne sait les affaires, ni les
relations, ni les fautes, ni les faiblesses, agit avec la liberté, la dignité
humaine tout entière43. »
Mais de telles justifications ne font pas l’unanimité. Herbert Spencer,
par exemple, dénie toute validité à cette méthode, qui brouille selon lui les
lignes séparant l’enquêteur de l’enquêté, mêle l’observation et
l’imagination. Impossible, écrit-il à Beatrice Webb, de voir la société
comme elle est quand on adopte cette posture, on ne peut qu’y projeter ses
attentes44. Le sociologue Alexandre Vexliard, qui étudie le milieu des
clochards parisiens dans les années 1950, expérimente personnellement ce
subterfuge : « À plusieurs reprises, nous nous sommes mêlés à la vie des
clochards, nous avons partagé leur existence, en portant une tenue
appropriée. » Mais les résultats sont pour lui très décevants, car le type de
discussion qu’il engage ne convient pas aux marginaux : « Les clochards ne
s’interrogent pas d’habitude mutuellement sur leur passé. Il nous était
impossible par ce procédé d’obtenir des renseignements biographiques
individuels et, à plus forte raison, des indications méthodiques et
suivies45. » Il se retourne alors vers la méthode, plus classique en sciences
sociales, des entretiens individuels. Mais entre l’observation et
l’identification, la limite peut parfois se révéler fragile. La sociologie de
Chicago, dont les liens avec un certain journalisme d’investigation n’ont
jamais été dissimulés, a très tôt privilégié les expériences personnelles46.
Josiah Flynt passe ainsi plusieurs années à vivre une vie de vagabond dans
l’Amérique des années 1890 avant d’en proposer l’analyse dans Tramping
with Tramps en 1899. Et il en est de même de la célèbre étude de Nels
Anderson sur les hoboes, publiée en 1923. Cette tradition d’une sociologie
d’identification continue d’ailleurs de marquer certains travaux réalisés à
Chicago. Ainsi Sudhir Venkatesh s’est-il récemment immergé durant cinq
ans dans les tours Robert Taylor Homes, l’un des pires ghettos de Chicago,
partageant la vie et parfois même l’activité des Black Kings, un gang
d’Afro-Américains spécialisé dans la vente de crack47.
George Orwell, qui avait passé plusieurs années « dans la dèche à Paris
et à Londres » à la fin des années 1920, avait tiré très tôt des conclusions
fort pessimistes sur ces formes d’identification48. Son ambition initiale était
pourtant claire : ne pas chercher à montrer – sa critique des journalistes est à
cet égard constante –, mais comprendre pour lui-même, voir du dedans,
vivre de l’intérieur. « Je voulais effectuer une véritable plongée,
m’immerger au sein des opprimés, être l’un d’eux et lutter avec eux contre
leurs tyrans », écrit-il un peu plus tard49. Ce qu’il recherche dans
l’expérience de vagabond et de crève-la-faim, c’est une véritable opération
de décentrement. Mais il n’y parvient pas, se sent toujours rattrapé par la
posture d’observateur, et l’expérience se solde sur un constat d’échec.
« Malheureusement, on ne résout pas le problème de classe en fraternisant
avec les clochards. On arrive, au mieux, à se débarrasser par ce biais d’un
certain nombre de ses propres préjugés50. »
Les philanthropes et les reporters qui sillonnent les bas-fonds ne
s’encombrent généralement pas de telles considérations. Ils évoquent
souvent, à l’inverse, l’épreuve que constitue l’expérience. La distance
culturelle qui sépare certains de ces observateurs des réalités explorées ne
doit pas être minimisée. On sait en effet le choc sensible, voire la profonde
répulsion, que certains philanthropes, hommes et femmes, ont pu ressentir
au contact de ces « âmes dégradées » que rien dans leur culture ni leur
histoire ne les préparait à rencontrer. Le nouveau journalisme a pris acte de
ces transformations : son ethos exige une part de risques. Il faut payer de sa
personne, engager son corps et ses sens. James Greenwood, au sortir de
l’épreuve, explique l’humiliation qu’il y avait à donner ses habits et à
évoluer nu une couverture à la main, l’angoisse de se tremper dans le baquet
immonde où surnageait toute la crasse de l’asile. Il dit le dégoût de devoir
manger l’infect skilley (une bouillie faite d’eau et de farine d’avoine) et de
s’étendre sur une paillasse répugnante. William Stead, lui, doit se défendre
en justice après la publication de « The Maiden Tribute of Modern
Babylon ». La mère de la petite Lily nie en effet avoir vendu sa fille, et
accuse le journaliste d’enlèvement et de séquestration d’enfant. Au terme
d’un procès de douze jours, Stead est condamné à trois mois de travaux
forcés, qu’il purge dans la prison d’Holloway, une condamnation qu’il
considéra toute sa vie comme une fierté. Il convient cependant de nuancer
l’ampleur des risques encourus. Les séjours dans les bas-fonds sont
généralement brefs – qu’est-ce qu’une nuit dans une workhouse ou même
dix jours dans un asile d’aliénés en comparaison des destins rencontrés ? –
et l’immersion limitée. Ceux qui, comme Jack London ou Georges Le
Fèvre, demeurent plus longtemps conservent toujours la possibilité de
s’aménager des pauses. Et la direction des quotidiens dispose de tous les
éléments pour mettre fin à l’expérience en cas de problème. La plongée,
d’ailleurs, ne s’effectue pas nécessairement en solitaire. James Greenwood
est accompagné d’un dénommé Bittlestone, dont il efface
précautionneusement la présence dans le reportage publié51. À Londres et à
Berlin, Le Fèvre dispose de guides. Cela explique sans doute pourquoi,
contrairement à d’autres observateurs sociaux comme Charles Booth,
Seebohm Rowntree ou même Henry Mayhew, ces « explorateurs » n’ont
jamais été considérés comme des pré-sociologues et n’ont fait jamais l’objet
que d’analyses littéraires ou journalistiques52.
À l’inverse d’autres modes d’approche et de représentation des bas-
fonds, cette immersion ne se contente jamais d’une démarche purement
descriptive ou « révélatrice ». Elle engage toujours une forme d’action,
entend avoir des effets pratiques. On retrouve dans la majeure partie de ces
récits une dimension empathique à l’égard des miséreux, qu’accentuent le
processus d’identification, une volonté de dénonciation, évidente dans le
cas des reporters ou des réformateurs sociaux, un souci de mise en scène qui
vise à valoriser le spectacle de l’horreur. On aura reconnu ici les trois
« topiques » dont l’articulation permet, selon Luc Boltanski, de tisser un
lien vers l’action53.
La motivation initiale relève de la justice : soulager la misère, sauver
les innocents, punir les coupables, telles sont bien les intentions du calife de
Bagdad. Certains de ses suiveurs sont parfois plus ambitieux. Outre l’aide
qu’il apporte aux familles ruinées ou aux jeunes filles guettées par la
prostitution, le Spectateur nocturne de Restif de La Bretonne n’hésite pas à
donner des conseils pratiques, à suggérer des réformes, à risquer des
utopies. Rodolphe et Eugène Sue, dont les voix s’entremêlent, lui emboîtent
le pas et proposent même quelques réformes structurelles : banque des
pauvres, amélioration pénitentiaire, engagement démocrate-socialiste. Et un
tel horizon devient évident dans le cas de reporters comme William Stead
ou Nellie Bly, qui entendent bien que leurs articles soient porteurs de
réformes précises, ce qui est parfois le cas. Mettre l’accent sur les évidents
dysfonctionnements des institutions – asiles de pauvres ou d’aliénés –
constitue l’intention la plus fréquente. Ici, le gruau infâme servi aux
pensionnaires, là, des infirmiers grossiers qui frappent et harcèlent les
patients, dont certains se retrouvent en ce lieu par hasard, pris dans un
véritable human rat-trap ; plus loin, le travail abrutissant des lendemains de
nuits d’asile, lorsqu’il faut « payer l’addition » en cassant des cailloux ou en
filant de l’étoupe. Mais derrière les dénonciations factuelles transparaissent
parfois des intentions moins humanitaires. Chez Greenwood, la cause
première des dysfonctionnements vient du fait que les workhouses ne
distinguent jamais vraiment les pauvres méritants de ceux qui le sont moins.
On y accueille donc beaucoup trop d’ivrognes et de scélérats, qui impriment
leur marque à l’établissement. Les nécessiteux, les bons bougres qui
devraient y trouver un peu de réconfort sont malheureusement traités sur le
même mode que la masse d’underserving poors qui encombrent les lieux.
L’issue passe donc pour lui par un plus rigoureux système de classement,
capable d’identifier les vrais malheureux et d’abandonner à son triste sort le
résidu de mendiants et de vagabonds. Louis Blanc, curieusement, se fait
l’écho de cette représentation dans son article du Temps, en décrivant une
workhouse gangrenée par des « gueux de la pire espèce » qui imposent une
atmosphère de débauche obscène.
En France, pendant l’entre-deux-guerres, plusieurs reportages
undercover visent à démontrer que le travail existe pour qui veut s’en saisir.
Un homme valide ne meurt pas de faim à Paris, conclut René Daix dans son
reportage de 1923. Je suis un gueux, de Georges Le Fèvre, développe une
idée analogue. Le chômage n’existe pas dans la série, qui s’emploie au
contraire à démontrer l’omniprésence du travail. Le Fèvre y est
successivement déchargeur, homme-sandwich, voltigeur, colleur d’affiches
et carbi (pelleteur de charbon). On trouve donc toujours du boulot, affirme
le reporter. Le problème est que le travail, par les contraintes qu’il impose –
les horaires, la tenue, des formes différentes de socialisation –, empêche de
s’insérer dans le dispositif traditionnel d’assistance. On arrive trop tard à
l’asile de nuit qui affiche complet, on est refoulé à l’Armée du Salut, rejeté
de la solidarité des bas-fonds. Le travail, conclut Le Fèvre, devient donc un
handicap que le clochard intelligent abandonne rapidement.
D’autres motivations paraissent cependant moins désintéressées. Les
reporters, à l’heure du new journalism, y trouvent d’évidentes
compensations professionnelles. Une série bien menée peut rapporter gros.
« A Night in a Workhouse » avait valu à James Greenwood la coquette
somme de « 30 livres, et plus si l’affaire tourne bien54 ». Habilement
conduites, de telles opérations sont d’évidents accélérateurs de carrières. Ce
n’est qu’après l’affaire de la petite Lily que William Stead accède vraiment
au statut de grand patron de presse. Nellie Bly, marginalisée par son statut
de femme, recherche surtout des moyens de percer dans la profession, et ce
n’est pas un hasard si tant de reportages undercover sont entrepris par des
femmes (Elizabeth Banks, Andrée Viollis, Maryse Choisy). Les effets sur le
journal sont tout aussi décisifs. La Pall Mall Gazette, fondée en 1865,
connaît des débuts difficiles et ne dépasse guère les 1 000 exemplaires la
première année. Les affaires Greenwood et Stead lui permettent de décupler
ses ventes en moins d’une décennie55. Le modèle de tels reportages se
révèle en effet productif. Au suspense instauré par l’intrigue, le récit associe
aisément des dialogues, des anecdotes et des portraits pittoresques. Les
quotidiens jouent fréquemment sur le ressort feuilletonesque qui s’attache à
de tels reportages. Voici comment Le Journal présente en 1929 celui de
Georges Le Fèvre :

Pour mieux connaître les bas-fonds de Paris et ceux qui y vivent,


Georges Le Fèvre a adopté le costume du miséreux. Il a vécu
quelques semaines de misère, sans appui, sans argent, allant jusqu’à
s’imposer le sacrifice de ne pas rentrer une seule fois dans sa
demeure proche. Le Journal commencera dans quelques jours la
publication de la dure enquête que Georges Le Fèvre a menée dans
ces milieux.

La dimension spectaculaire de ces récits et leur parfum de scandale


sont donc déterminants. N’oublions pas que le calife de Bagdad s’ennuie
ferme, et que c’est pour cela qu’il sort la nuit. La vogue des récits
undercover débute dans les années 1860, au moment même où émerge en
Angleterre le genre des sensation novels qu’illustrent les œuvres de Wilkie
Collins ou de Mary Elizabeth Braddon. Le récit fondateur, « Une nuit à
l’asile de pauvres », donne lieu à plusieurs brochures imprimées à grands
tirages et, moins d’un mois après sa publication, il est adapté sur la scène du
Théâtre royal de Marylebone, puis dans d’autres théâtres de la capitale56.
Comment ne pas remarquer le nombre d’« effets », d’exagérations, de
progressions dramatiques dont ces textes sont emplis ? Le bain, la
désinfection des hardes, la vermine, la persécution par les gardiens ou les
infirmiers constituent de véritables morceaux de bravoure qui circulent et
sont repris de texte en texte. La dimension érotique de ces récits est
également indéniable. Le travestissement est de longue date une pratique
homosexuelle. Derrière le slumming philanthropique ou journalistique se
profile le queer slumming57. Et l’érotisme de la misère laisse parfois la place
à des scènes moins figurées. Même si c’est à mots couverts, le récit de
Greenwood évoque l’hypocrisie de la séparation des sexes dans les asiles de
pauvres et laisse clairement entrevoir l’orgie homosexuelle qui s’y déroule
la nuit. Et le phénoménal succès de « The Maiden Tribute of Modern
Babylon » vaut autant pour sa charge érotique que pour l’indignation qu’il
suscite. Stead y recycle des scènes issues du répertoire pornographique,
reproduit des scénarios sadiques : jeunes vierges innocentes séquestrées,
attachées, torturées, déflorées, violées. Dans une des livraisons, une
matrone explique comment, grâce aux chambres capitonnées qu’elle a
aménagées dans son établissement, on n’entend jamais crier.

Plus que toute autre, l’affaire Stead témoigne de l’ambiguïté


structurelle de ce type de récits, où se mêlent l’action philanthropique et
militante (Stead a monté l’opération en partenariat avec le mouvement
abolitionniste de Josephine Butler et l’Armée du Salut, et il obtint le soutien
des milieux radicaux) et l’exploitation médiatique d’un événement
fonctionnant sur le registre du mélodrame, de la pornographie et du
voyeurisme le plus malsain. Mais la fonction normative de ces récits reste
prédominante. « Prince déguisé » ? L’expression est sans doute plus
suggestive encore qu’elle n’y paraît. Elle signale très clairement
l’extériorité absolue de l’observateur : entre le prince et les bas-fonds, c’est
le grand écart social, la barrière infranchissable des mondes disjoints. Si le
déguisement permet de les rapprocher temporairement, c’est dans la
duplicité et dans la fausse complicité du travestissement. L’expression rend
aussi parfaitement compte du pouvoir dont l’explorateur est investi. Il
dénonce les abus, soulage la misère, rend la justice, mais toujours en usant
d’une supériorité à la fois sociale, politique, financière, cérémonielle, autant
de facteurs de domination qu’il conforte dans cet exercice. « Il lui est
impossible de mener cette vie sans pomper, tel un vampire, toutes les
ressources de sa petite principauté allemande jusqu’à la dernière goutte »,
écrivait Marx du Rodolphe des Mystères de Paris58. Ce récit de l’écart
social et de la domination du prince est alors transformé en spectacle et
donné à voir à tous les sujets du royaume. Les bas-fonds y sont tout à la fois
édifiés, contrôlés et réduits, dans l’exercice d’un pouvoir bienveillant qui y
trouve sa légitimation.
1. David Stevenson, « “The Gudeman of Ballangeich’s” : Rambles in the afterlife of James V », Folklores, 115,
2004, p. 187-200.
2. Robert Irwin, The Arabian Nights. A Companion, Londres, Tauris Parke, 2003 ; Dwight Reynolds, « A
Thousand and One Nights : a history of the text and its reception », The Cambridge History of Arabic
Literature, Cambridge, Cambridge University Press, t. VI, 2006.
3. Dominique Jullien, Les Amoureux de Schéhérazade. Variations modernes sur « Les Mille et Une Nuits »,
Genève, Droz, 2009.
4. Karl Marx, La Sainte Famille ou Critique de la critique critique [1845], Québec, Classiques des sciences
sociales, 2002, p. 216.
5. Seth Koven, Slumming, op. cit., p. 61.
6. Robert Stevenson, New Arabian Nights, Londres, Chatto & Windus, 1882 ; id., More New Arabian Nights.
The Dynamiter, Londres, Longmans, Green & Co., 1885.
7. Daniel Baruch, Paris le jour, Paris la nuit, Paris, Robert Laffont, « Introduction », p. 591-615.
8. John F. Kasson, Rudeness and Civility. Manners in Nineteenth-Century Urban America, New York, Hill &
Wang, 1990, p. 110-111. Sur la faible légitimité des policiers et des détectives, cf. Dominique Kalifa,
« Criminal Investigators at the Fin-de-siècle », Yale French Studies, 108, 2005, p. 36-47 ; id., Histoire des
détectives privés en France [2000], Paris, Nouveau Monde, 2007.
9. Alfred Delvau, Les Dessous de Paris, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1860, p. 10.
10. Jean-Louis Bory, Eugène Sue. Dandy mais socialiste, Paris, Hachette Littératures, 1962, p. 248-249.
11. Mémoires de M. Claude, op. cit., p. 73.
12. Alexandre Dumas, Les Mohicans de Paris, publié initialement dans Le Mousquetaire de 1854 à 1859.
13. Mark Freeman et Gillian Nelson (dir.), Vicarious Vagrants. Incognito Social Explorers and the Homeless in
England, 1860-1910, Lambertville, The True Bill Press, 2008.
14. M. A, « A Night in the Casual Ward of the Work-House, in Rhyme. Dedicated to the Million », Londres,
News Agents’ Publishing Co., 1866.
15. Joshua Harrison Stallard, The Female Casual and Her Lodging, Londres, Saunders, Otley & Co., 1866, p. 1-
79.
16. Mary Higgs, Three Nights in Women’s Lodging House, 1906 ; George Z. Edwards, A Vicar as Vagrant,
Londres, King & Son, 1910.
17. Simone Chambon et Anne Wicke, Jack London. Entre chien et loup, Paris, Belin, 2001.
18. Louis Paulian, La Hotte du chiffonnier, Paris, Hachette, 1885 ; Paris qui mendie. Les vrais et les faux
pauvres, Paris, Ollendorff, 1893.
19. Paris qui mendie, op. cit., p. 7.
20. Ibid. p. 106.
21. Ibid. p. 8.
22. Marc-Michel, Les Gueux de Marseille. Chronique contemporaine, 1810, Marseille, Imprimerie militaire,
1836, cité par Laurence Montel, « Marseille… », thèse citée.
23. Paris qui mendie, op. cit., p. 216.
24. . « A Night in a Workhouse », Pall Mall Gazette, 12-13-14 janvier 1866.
25. The Seven Curses of London, 1869 ; Unsentimental Journeys, or Byways of the Modern Babylon, 1867 ; The
Wilds of London, 1874 ; Low-Life Deeps, 1875 ; Odd People in Odd Places, or the Great Residuum, 1883 ;
Toilers in London, by One of the Crowd, 1883 ; Mysteries of Modern London, by One of the Crowd, 1883 ;
On Tramp, 1883.
26. Vicarious Vagrants, op. cit.
27. Walter Thomas Cranfield, A Vicarious Vagrant, Londres, Hurst & Blackett, 1910.
28. L’analyse la plus intéressante de l’affaire est celle de J. Walkowitz, City of Dreadful Delight, op. cit., p. 81-
134.
29. Frank Luther Mott, American Journalism. A History of Newspapers in the United States trough 250 Years,
1690 to 1940, New York, The Macmillan Company, 1941, p. 442.
30. Brooke Kroeger, Nellie Bly. Daredevil, Reporter, Feminist, New York, Random House, 1994.
31. Elizabeth L. Banks, The Autobiography of a « Newspaper Girl », New York, Dodd, Mead & Co., 1902.
32. Georges Grison, Paris horrible et Paris original, Paris, Dentu, 1882, p. 4.
33. Marie-Ève Thérenty, « Séparatisme de genre », in Dominique Kalifa et al., La Civilisation du journal.
Histoire culturelle et littéraire de la presse française, Paris, Nouveau Monde, 2011, p. 1436.
34. Georges de Lavarenne, « Les bals musettes », Police Magazine, 109, 1932.
35. Et en volume la même année, dans une traduction de Paul Gruyer et Louis Postif aux Éditions Crès.
36. Maryse Choisy, Un mois chez les filles. Reportage, Paris, Montaigne, 1928.
37. Id., Un mois chez les hommes, Paris, Éditions de France, 1929.
38. Georges Le Fèvre, Je suis un gueux. À Londres. À Berlin. À Paris, Paris, Baudinière, 1929.
39. Jean Dorian, Belles de Lune. Reportage dans les bas-fonds de Marseille, Paris, Haloua, 1935 ; Armand-Henry
Flassch, « Vos papiers », Détective, 51, 17 octobre 1929 ; Maurice Aubenas, « Au dépôt », Détective, 31 mai
1934.
40. Pensons au reportage célèbre du journaliste américain Hunter Thomson, qui s’immerge en 1966 chez les
Hell’s Angels de Californie, ou à celui de Günter Wallraff, qui se transforme en travailleur émigré turc dans
l’Allemagne de 1985 (Tête de Turc). En 1977, Wallraff avait déjà emprunté une fausse identité pour travailler
au Bild-Zeitung et dénoncer les méthodes d’un journal qui bafoue la vie privée et déshonore le journalisme.
Plus près de nous, Hubert Prolongeau partagea durant quatre mois la vie des SDF (Sans domicile fixe, 1997),
Barbara Ehrenreich se fit embaucher comme manutentionnaire par Wall Mart (Nickeled and Dimed, 2001) et
Arthur Frayer, journaliste à Ouest-France, travailla huit mois comme surveillant aux centrales de Fleury-
Mérogis et Châteaudun (Dans la peau d’un maton, 2011).
41. Seth Koven, Slumming, op. cit., p. 13.
42. Jack London, Le Peuple d’en bas, op. cit., p. 84.
43. Cité par Dominique Jullien, Les Amoureux de Schéhérazade, op. cit., p. 27.
44. Lettre à Beatrice Potter, 12 novembre 1887, cité par Seth Koven, Slumming, op. cit., p. 13.
45. Alexandre Vexliard, Le Clochard. Étude de psychologie sociale, Paris, Desclée de Brouwer, 1957, p. 30.
46. Rolf Lindner, The Reportage of Urban Culture. Robert Park and the Chicago School, Cambridge, Cambridge
University Press, 1996.
47. Sudhir Venkatesh, Gang Leader for a Day. A Rogue Sociologist Crosses the Line, Londres, Allen Lane, 2008.
48. George Orwell, Down and out in Paris and London, Londres, Victor Gollancs, 1933.
49. Id., Le Quai de Wigan [1937], Paris, 1995, p. 167-168.
50. Ibid., p. 173.
51. Seth Koven, Slumming, op. cit., p. 36.
52. À l’exception de Carol Ann Parssinen, « Social Explorers and Social Scientists : The Dark Continent of
Victorian Ethnography », in Jay Ruby (dir.), A Crack in a Mirror, Philadelphie, University of Pennsylvania
Press, 1982, p. 205-219 ; Anthony Wohl, « Social Exploration among the London Poor : Theater or
Laboratory », Revue française de civilisation britannique, 6, 1991, p. 77-97.
53. Luc Boltanski, La Souffrance à distance. Morale humanitaire, médias et politique, Paris, Métailié, 1993.
54. Seth Koven, Slumming, op. cit., p. 32.
55. Raymond Schults, Crusader in Babylon. W. T. Stead and the « Pall Mall Gazette », Lincoln, University of
Nebraska Press, 1972, p. 87.
56. Seth Koven, Slumming, op. cit., p. 51-52.
57. Je suis ici la démonstration de Seth Koven, Slumming, op. cit.
58. K. Marx, La Sainte Famille, op. cit., « Rodolphe, ou la révélation du mystère des mystères ».
CHAPITRE VI

La tournée des grands-ducs

Qu’il soit philanthrope, justicier ou reporter, le « prince » s’aventurait


seul dans l’ombre des bas-fonds. Mais un scénario concurrent émerge dans
les mêmes années, selon lequel la découverte des bas-fonds se fait de façon
plus collective. Sous la houlette d’un guide, d’un cicérone ou d’un
détective, une troupe de viveurs parcourt la nuit venue les bas quartiers de
la ville, à la recherche de quelques-unes de ses « attractions ». Ce tourisme
des bas-fonds, qui naît à Londres sous le nom de fashionable slumming, se
diffuse rapidement dans toutes les capitales du monde occidental, jusqu’à
s’imposer comme l’une des formes principales d’exploration des bas-fonds.
N’y trouve-t-on pas tout ce qui fait l’attrait des mauvais lieux : l’exotisme et
le dépaysement, l’étrange désir de répulsion, le frisson du danger, celui de
l’érotisme aussi, tout autant que la certitude réconfortante d’appartenir à un
autre monde ? Mais c’est à Paris que cette pratique trouve sa forme la plus
achevée, sous l’appellation pittoresque de « tournée des grands-ducs ».
L’expérience parisienne nous servira donc ici de guide pour suivre le périple
nocturne de ceux qui cherchaient l’aventure dans le spectacle de la misère et
du vice1.

Tourisme des bas-fonds


Sillonner les mauvais lieux à la recherche d’émotions fortes constitue
sans doute une activité pratiquée de longue date par les élites sociales. Mais
il faut attendre le XIXe siècle pour qu’elle se codifie sous forme de récit et
se diffuse tel un modèle. Le phénomène, comme beaucoup d’autres, naît en
Angleterre lorsque Pierce Egan, journaliste à la mode, spécialiste de la vie
sportive londonienne, publie en 1821 Life in London, récit plaisant et
mouvementé des pérégrinations nocturnes de deux gentlemen, le Londonien
Tom et son cousin de province Jerry Hawthorn, dans les bas quartiers de
l’East End2. De gin palaces en coffee-shops, les deux compères rencontrent
des pauvres, des mendiants, des prostituées, des ivrognes, des proxénètes,
des enfants en haillons. Ils assistent à des mascarades, à des combats de
chiens et de coqs, et sont pour finir mêlés à une rixe où leur « supériorité
naturelle » leur donne facilement le dessus (Egan était aussi l’auteur d’un
ouvrage fameux sur la boxe3). Le récit, réaliste, décrit très précisément les
lieux et les individus, ainsi que l’argot qui fait l’objet de nombreuses
notations. Mais les bas-fonds, royaume du vice et de l’ivrognerie, n’y
constituent qu’un décor : ce sont les deux jeunes aristocrates, leurs
réjouissances et leurs plaisirs qui occupent le devant de la scène.
L’histoire de Tom et Jerry, illustrée par les frères Cruikshank, connaît
un immense succès. Elle est rapidement copiée, plagiée, adaptée au théâtre.
Elle inspire nombre de récits similaires, comme les Doings in London de
George Smeeton en 1828 ou The Dens of London de John Duncombe en
1835, tous fondés sur le même scénario : la visite guidée de gentlemen
avides de sensations fortes dans les entrailles sordides de la ville4. Egan lui-
même lui donne des suites : Real Life in London, puis, en 1828, The Finish
to the Adventures of Tom and Jerry. La mode du fashionable slumming se
développe alors assez vite. Dickens, qui avait fait de Life in London son
livre de chevet5, raconte en 1851 ses virées nocturnes avec son ami
l’inspecteur Field dans les taudis et les workhouses londoniens. Dans les
années 1860, se souvient Donald Shaw, « un des passe-temps les plus
populaires était de faire le tour des lieux d’infamie dans l’East End et les
taudis qui jonchaient à l’époque la Gray’s Inn Road. […] Le simple fait
d’en sortir vivant ou de garder sa chemise relevait de l’exploit. On pouvait
trouver de véritables antres d’infamie, au-delà de ce que l’on peut
imaginer : des cabarets, des bouges, des fumeries d’opium pleines de
Chinois rendus insensibles par les fumées toxiques6 ».
Shaw lui-même ne dédaignait pas, en compagnie de Lord Hasting, de
se perdre dans les quartiers mal famés, leurs soupes populaires et leurs
penny gaffs.
C’est donc à Londres, cette autre capitale du XIXe siècle, que les
Français vont chercher le modèle de la tournée des grands-ducs. Il n’est en
effet pas un voyageur de renom qui ne tente de suivre les traces de Pierce
Egan ou de Dickens. Taine, qui visite Manchester dans les années 1860, se
fait conduire par deux détectives dans « les mauvais quartiers » de la ville.
De 10 heures à minuit, il visite des taudis, des « maisons de filles » et des
cabarets de voleurs. L’impression est très forte : « c’est celle d’un
cauchemar ou d’un roman d’Edgar Poe7 ». Dans ses Mémoires apocryphes,
le chef de la Sûreté parisienne, M. Claude, effectue une visite guidée de
Whitechapel, de la prison de Newgate et du « monde opaque et
mystérieux » du crime londonien8. En 1884, le chroniqueur Albert Wolff, du
Figaro, se fait accompagner par un détective londonien pour visiter « les
cabarets borgnes, voir les mendiants de Whitechapel et les voleurs de
Spitalfield9 ». Après la mort de Victor Hugo, Léon Daudet, Charles Floquet
et Édouard Locroy, en visite à Londres, effectuent une virée similaire sous
la conduite d’un inspecteur de Scotland Yard10.
Le motif se déplace alors à Paris. Le tourisme des bas-fonds n’y était
pas totalement inconnu. Les Mystères de Paris avaient donné à beaucoup le
goût de l’encanaillement, et ils étaient nombreux, dès le Second Empire, à
se presser au Lapin blanc. Rodolphe, d’ailleurs, n’était-il pas un grand-duc
et Salvator, son alter ego des Mohicans de Paris, un marquis ? « Presque
chaque jour, se souvient Charles Nisard, des élégants, en équipage, arrivent
pour respirer les émanations du Chourineur, de Rodolphe, de Fleur-de-
Marie, de la Borgnesse et du Maître d’école. Le vieux Bordelais leur sert de
cicérone et des touristes empressés, tenant un Mystères de Paris à la main
comme un livret du musée de Versailles, s’en retournent enchantés de leur
pèlerinage11. »
Le vieux Bordelais en question, c’est le père Maurras, le propriétaire
des lieux, qui n’hésite pas à soigner la mise en scène. Il avait décoré les
murs de l’établissement d’un portrait d’Eugène Sue et de dessins illustrant
les grandes scènes des Mystères de Paris, et engageait parfois, c’était du
moins la rumeur, des filles et des escarpes de figuration. Le cabaret, au bout
du compte, tenait davantage du musée que du coupe-gorge12. Mais il faut
attendre les lendemains de l’haussmannisation pour que le phénomène
prenne de l’ampleur et que se développent les visites collectives ou guidées.
La relation aux transformations de la ville est en effet étroite. Tout se passe
comme si le but de ce nouveau tourisme était précisément de constater la
mort du vieux Paris et de signaler les quelques quartiers ou les ruelles
sordides ayant échappé à la pioche du démolisseur. C’est donc en étroite
symbiose avec les ouvrages sur Paris disparu, Paris qui s’efface ou Paris
ignoré qu’apparaissent les premiers itinéraires des bas-fonds. C’est
notamment le cas du Paris étrange de Louis Barron, publié en 1883, dans
lequel l’auteur, convaincu par un ancien agent de la Sûreté, décide d’écrire
le guide de « la ville obscure, cachée dans les plis sombres du Paris brillant
et luxueux, ville de malfaiteurs, de mendiants et de vagabonds13 ».
Une dizaine d’années plus tard, au cœur de la décennie 1890, la
formule s’institutionnalise et trouve son appellation « tournée des grands-
ducs ». Deux phénomènes s’y conjuguent. Le premier réside dans la
demande effective, au temps de l’alliance franco-russe, de quelques grandes
personnalités tsaristes désireuses de visiter, dûment accompagnées, les lieux
mal famés de la capitale. Pour Léon-Paul Fargue, c’est une altesse du temps
d’Alexandre III qui inaugure la pratique14. Pour André de Fouquières, c’est
à propos du grand-duc Alexis, frère cadet du tsar, viveur et francophile
convaincu, qu’on l’invente15. Pour d’autres, comme Jean Lorrain, ce sont
les chefs de la Sûreté parisienne Gustave Macé et surtout Marie-François
Goron qui ont « l’ingénieuse idée d’offrir aux grands-ducs une descente aux
enfers parisiens16 », version confirmée par le préfet de police Morain dans
ses souvenirs publiés en anglais en 192917. Paris n’a d’ailleurs pas le
monopole de l’expression. En novembre 1871, le même grand-duc Alexis,
que son frère avait nommé ambassadeur aux États-Unis pour mettre fin à la
liaison morganatique qu’il entretenait avec Alexandra Joukovskaïa,
débarque à New York et demande à visiter le quartier mal famé de Five
Points. Sa slumming party s’arrête dans un théâtre populaire situé Baxter
Street, qu’on dénomme à compter de là « the Grand Duke Opera House »18.
L’endroit demeure célèbre sous ce nom, que reprend notamment Horatio
Alger en 1904 dans son roman Julius the Street Boy. L’autre source
immédiate est le goût manifeste pour l’encanaillement qui affecte alors les
avant-gardes du temps ; la chose n’est pas neuve, mais elle devient l’un des
traits saillants du snobisme littéraire fin-de-siècle19. On se fait « engueuler »
chez Bruant, on se mêle aux souteneurs et aux prostituées, on fréquente, en
costume, le bal des gouapes de la rue Charras, la taverne du Bagne où les
serveurs portent des costumes de forçats20.
À compter de la fin des années 1890, la tournée nourrit une imposante
production imprimée. Celle-ci comprend des textes pittoresques, comme la
« très bizarre excursion nocturne à travers les bas-fonds de la capitale » que
propose Paul de Chamberet en 1897 « au pays du vice et de la misère »21,
mais aussi des guides et des almanachs, comme le Paris intime et
mystérieux, qui loue aussi des guides, au bureau des cicérones parisiens, 17,
rue Laférière22. Le thème de la rencontre du grand monde et de la pègre,
ressort traditionnel du roman populaire, accède à l’autonomie comme dans
le cycle La Tournée des grands-ducs. Mœurs parisiennes de Dubut de
Laforest : on y suit une troupe de clubmen et de viveurs qui sillonne Paris
sous la houlette d’Harry Smith, directeur de l’Agence des étrangers, « un
service de guides et d’interprètes chargés de piloter les curieux dans les
bouges, dans les asiles de la misère et les antres du crime23 ».
Mais c’est surtout dans la littérature d’avant-garde que le motif
prospère. Dès 1885, Maupassant met en scène dans Bel Ami Mme de
Marelle, qui ne rêve que d’excursions dans les bastringues et les caboulots,
comme la Reine Blanche, fréquentée par les souteneurs. Quelques années
plus tard, dans Amants, Maurice Donnay présente la jeune Claudine, qui
voudrait aller « aux endroits où l’on trouve des assassins24 ». En 1897, dans
Les Déracinés, Maurice Barrès fait de Racadot et Mouchefrin les guides qui
facilitent les excursions de la belle Astiné Aravian dans les bas-fonds de
Paris, « un goût qu’elle partageait avec tous les grands-ducs et le prince de
Galles ». Ils la mènent dans les cabarets mal famés du quartier Maubert et
finissent par l’assassiner au petit matin sur les berges de la Seine25. Le
champion de la tournée est incontestablement Jean Lorrain, voyeur
professionnel et esthète de la « ville empoisonnée ». Dès le 14 janvier 1899
dans Le Journal, il fait accomplir une tournée des grands-ducs à Mlle
Odette Valéry, vedette des Folies-Bergères26. Deux ans plus tard, il fait de la
tournée l’intrigue principale de son roman La Maison Philibert, dans lequel
une bande d’apaches, menés par le môme l’Affreux, se font cornacs et
rabatteurs de jeunes filles pour « des mondains en mal de curiosité27 ». En
juin 1905, un Kodak à la main, Lorrain consacre encore un long reportage
photographique sur la question, le seul à ma connaissance, publié dans la
revue encyclopédique de Pierre Lafitte Je sais tout28. Le jeune cinéma suit
la littérature de très près. En 1909, Léonce Perret tourne La Tournée des
grands-ducs, dans laquelle il met en scène deux couples de la bonne société
qui, à l’issue d’un dîner, décident d’aller faire une virée dans un bouge. Ils y
rencontrent un escarpe et une fille, interprétée par la grande vedette de café-
concert Polaire, qui se livrent devant eux à une très suggestive « danse
apache ». Mais l’arrivée inopinée d’un rival déclenche une rixe, qui suscite
le départ précipité des mondains. Peu de temps après, Bernard Natan tourne
une version pornographique, également intitulée La Tournée des grands-
ducs. Le scénario est le même, mais réduit cette fois à un trio (le viveur,
l’apache et la pierreuse), dans des positions nettement plus scabreuses.
La tournée ne disparaît pas après la guerre, loin de là, mais se modifie.
Elle se banalise, se standardise, se codifie à l’aune des très nombreux guides
qui se multiplient alors pour expliquer « comment visiter les dessous de
Paris29 ». L’intention, surtout, se transforme : il s’agit moins de visiter les
lieux sordides ou dangereux que les espaces de plaisir, cabarets de
Montmartre, cafés de Montparnasse. La tournée des grands-ducs
qu’organisent Maryse Choisy et Foujita à la fin des années 1920 se fait en
Bugatti et consiste à visiter les bordels à la mode30. À la même période,
selon Francis de Miomandre, le célèbre restaurant Maxim’s est devenu l’une
des étapes favorites de la tournée parisienne31. La plupart des autres
tournées relèvent de mises en scène touristiques pour nouveaux riches,
étrangers ou provinciaux en virée. Il n’y a plus de poésie, se plaint Joseph
Kessel en 1928, plus que des « bouges truqués » exploités à des fins
commerciales32. Plus que « des gobeurs et des voyeurs qui croient encore au
mythe de Montmartre », renchérit Élie Richard33. Le cinéma prend acte de
ce dépérissement et de ces inflexions. Dans Paris la nuit, film du cinéaste
brésilien Vital Ramos mis en scène par Maurice Keppens en 1924, la
tournée se réduit à des spectacles de cabaret dans les boîtes de Montmartre.
La pratique devient un rite touristique, commenté par les guides. « Autrefois
quand un provincial ou un étranger arrivait chez quelqu’un de sa famille
habitant Paris, on le menait voir Notre-Dame ou la tour Eiffel, écrit André
Warnod en 1930 ; aujourd’hui c’est chez les nègres de la rue Blomet ou
chez les apaches de la rue de Lappe qu’on le conduit34. » En 1930, Pierre
Colombier tourne Chiqué, où l’on comprend vite que les bouges visités sont
peuplés d’apaches de pacotille35. Jacques Prévert, qui avait travaillé à un
scénario intitulé « La tournée des grands-ducs ou l’apache mondain », ne le
tourne finalement pas36.
Le Paris des grands-ducs

Il convient donc de revenir aux années 1900 pour comprendre en quoi


consiste la tournée originale. « [Car] à côté du Paris nocturne des grands
boulevards, – du Paris joyeux et galant de Maxim’s, de Fantasio et des
cabarets de la butte, – il y a un autre Paris, un Paris étrange, quelquefois
dangereux, mais combien intéressant, qui offre à l’observateur des scènes et
des tableaux de mœurs qui valent ceux des Mystères de Paris37. »
C’est cette promenade-là qui est connue des Parisiens sous le nom de
la tournée des grands-ducs. Plusieurs circuits coexistent, mais tous
convergent généralement autour de quelques haut lieux et haltes principales.
La troupe ne doit pas être trop nombreuse, une dizaine de convives au plus,
hommes et femmes mélangés, guidés par un « pisteur » ou par un policier.
La compétence de ce cicérone est déterminante, c’est un des gages de la
réussite de l’équipée. Jean Lorrain, dans La Maison Philibert, met en scène
Biscuit, « un camelot qui fait aussi l’pisteur » pour 10 ou 15 francs par
soirée. L’individu, qui « a piloté un grand-duc ! » n’a pas son pareil pour
conduire les rupins dans « tout ce qu’il y a de plus chic »38. Le pisteur
d’Henri Danjou, c’est Maurice Arnaud, « c’est le Figaro de la Maubert : il
est à la fois porteur aux Halles, commissionnaire, homme de
renseignements, homme de confiance, clown amateur et cicérone pour les
Américains dans les bas-fonds de Paris39 ».
On se met en marche vers minuit, à la sortie des théâtres. « Minuit tinte
au clocher de Saint-Merri quand nous nous enfonçons dans le lacis de
ruelles boueuses entourant la vieille église […] Au bruit de nos pas qui
sonnaient sur l’antique pavé, des clients d’un horrible bistrot nous
regardèrent avec méfiance. Une voix grasse glapit : “c’est des grands-ducs
en ballade”40. » L’essentiel du parcours se déroule dans un périmètre
restreint : « la Suburre moderne qui commence à la place Maubert et finit à
la porte Saint-Martin en englobant tout le quartier des Halles41 ». C’est le
cœur du vieux Paris, que l’haussmannisation a éventré, mais qui conserve
encore des vestiges de la ville gothique. Le quartier Maubert, « la Maub’ »,
constitue le cœur du dispositif parce qu’il abrite quelques bouges très
fameux comme le Père Lunette, « la plus célèbre halte de la tournée des
grands-ducs », explique Jean Lorrain, où se réunissent « des vrais
cambrioleurs, des vrais miséreux42 », et le Château rouge, dit la Guillotine,
rue des Anglais, qui attire la même population. Mais le quartier Maubert est
aussi l’espace de la pauvreté la plus ostensible, le « quartier des sous-
hommes », écrit Élie Richard43. Dans les rues, sur les berges, sous les ponts,
on peut voir grouiller une population de clochards, de mendiants, de
vendeurs d’arlequins, de femmes saoules, « la vermine des abris sans nom
et des venelles cachées44 ». On y trouve aussi des amphithéâtres de
dissection clandestine, qui attisent l’imagination.
Tout près de là, de l’autre côté de la Seine, le quartier Saint-Merri
constitue le second point de fixation. La plupart de ses artères, la rue
Brisemiche, la rue de Venise, la rue Pierre-au-Lard, y sont répugnantes.
C’est « la terre d’élection de la plus basse pègre parisienne », écrit Georges
Cain en 1912, le repaire de la basse prostitution45. « Vagabonds dangereux,
gibier de correctionnelle, arpentent le pavé gras en quête de mauvais coups
à faire, de passants attardés à attaquer46. » Les Halles, de l’autre côté du
boulevard Sébastopol, ferment le triangle central. Comme la Maub’, le
quartier possède des établissements réputés (Chez Fradin, La Grappe d’or,
Le Caveau, L’Ange Gabriel) et une population de misérables, mendiants de
la rue Pierre-Lescot, malheureux endormis rue Montorgueil ou rue Baltard.
« Les pauvres loqueteux, les vieilles épuisées, les sans-asile qui errent
frissonnant ou dorment quelques heures assis près d’un pavillon […] se
traînent, lamentables débris humains, à l’heure de la soupe populaire47. »
L’essentiel des parcours se déploie dans cet étroit périmètre central où
se concentrent les vestiges du Paris pré-haussmannien, les ruelles étroites et
sinueuses qui ont échappé aux travaux de rénovation. Ceux qui souhaitent
éprouver le grand frisson peuvent aussi visiter les établissements fréquentés
par des mauvais garçons, comme le bal d’Austerlitz, le Polonceau où
surviennent toujours des rixes, le cabaret de la mère Casseflèche à Saint-
Denis – ou sillonner des quartiers sinistres et dangereux, les abords du
métro Combat, lieu de très basse prostitution (la rue Monjol), les quartiers
de Javel et Grenelle, le pourtour des fortifications, surtout vers le sud, vers
Gentilly, le Kremlin-Bicêtre, Malakoff et plus encore les berges de la Seine
entre Auteuil et Billancourt, le Point-du-Jour.
Quel que soit le circuit retenu, toute tournée qui souhaite donner à voir
« des spectacles sensationnels48 » doit associer la visite de trois différents
types de lieux. Il faut d’abord se rendre dans un garni, ou un asile de nuit,
rempli de vrais pauvres. Car il faut voir le peuple des bas-fonds, les
loqueteux, les épaves de la grande ville, et l’on privilégie pour cela les
bouges où l’on couche à la corde, « c’est-à-dire avec la faculté d’appuyer la
tête sur une corde tendue dans la longueur de chaque pièce49 ». Trois
établissements sont particulièrement réputés. L’auberge Fradin, 35, rue
Saint-Denis, « est la pièce de résistance de la tournée, la grande halte
sensationnelle de la descente dans ces bas-fonds parisiens. Fradin, c’est le
réceptacle de toutes les misères, le refuge suprême de toutes les déchéances,
le terminus de toutes les détresses », écrit Jean Lorrain50. Pour 4 sous, on y
a une écuelle et un bout de sol. La Grappe d’or, rue Courtalon, est son rival
direct : là, il faut boire pour dormir, commander périodiquement du « vin
d’Aramon, fort en alcool, qui chauffe l’estomac, mais alourdit la tête et
ramollit les jambes. Aussitôt bu, il faut s’étendre51 ». La consommation
donne droit à se coucher sur un banc ou sur la terre battue, et les
descriptions se font ici apocalyptiques. Écoutons Henri Danjou :

Dans une sorte de crypte, à l’abri de voûtes en berceaux et de


lourds piliers, deux cent cinquante misérables dormaient, effondrés
sur de lourdes tables […] Il y en avait à côté du poêle, accroupis,
d’autres étaient étendus sur des fûts de vin ; d’autres encore, écroulés
contre la muraille. Il y en avait, dans la cave, sur les marches, sur la
terre battue. Ils étaient tombés là, comme des cadavres. Des torses, à
peu près nus, émergeaient de pantalons en loques. Des râbles
puissants voisinaient avec des échines rachitiques. Une épouvantable
odeur se dégageait de cet entassement52.

Le dernier établissement est d’une autre nature, l’Hospitalité de nuit,


dite Maison Livois, premier asile de nuit ouvert en juin 1879 au 59, rue de
Tocqueville dans le 17e arrondissement, que tous les récits décrivent avec
admiration. La reine Nathalie de Serbie, qui le visite en mai 1908 en
compagnie de sa dame d’honneur et du marquis de Saint-Lieux, séduite par
la propreté de l’endroit, y laisse une offrande de 200 francs53.
Au spectacle du pauvre, il convient d’associer le frisson du danger. La
tournée doit donc passer, ne serait-ce que furtivement, dans un lieu
considéré comme peu sûr. Le plus simple est donc d’entrer dans un des bals
musettes crapuleux fréquentés par des souteneurs et des filles. Ce peut être
« aux Gobelins, le bal de l’Alcazar, un des endroits les plus dangereux de
Paris54 », ou encore le bal des Gravilliers, dans la rue du même nom,
« presque exclusivement fréquenté par des repris de justice et des
souteneurs de bas étage55 ». D’autres lieux font frémir : le Point-du-Jour à
Billancourt, où l’on retrouve souvent des cadavres de femmes, ou certains
coins de banlieue, comme la terrible route de la Révolte à Clichy, « un des
plus mauvais endroits de la banlieue », ensemble de terrains vagues,
d’impasses et de ruelles fangeuses, bordées d’assemblages de baraques
comme la cité du Soleil ou la cité Foucault56.
Il convient enfin que la tournée s’achève dans un lieu festif qui, dans
l’idéal, doit aussi être mal famé. La plupart de ces excursions se terminent
donc aux Halles, dont les bars et les restaurants offrent l’avantage de rester
ouverts toute la nuit. On s’y attable pour une soupe au fromage ou à
l’oignon, soit à l’Ange Gabriel, où l’on rencontre des rôdeurs, des
cambrioleurs et des filles (c’est là qu’une partie de l’affaire Casque d’or se
déroule en 1902), soit au Caveau, rue des Innocents, fréquenté par « des
loqueteux, des déchets de toute sorte et des gens qui ont de singuliers
métiers »57, ou encore au Chien qui fume, au Grand Comptoir ou au
restaurant Baratte, moins réputés cependant. L’excursion, au total, aura pris
environ six heures58.

De Canton à Limehouse

« Chaque ville a ses bas-fonds ; ses lieux secrets, lieux d’intrigue, de


vice, et ses malfaiteurs », écrit en 1925 le journaliste britannique Stanley
Scott59. Chaque ville a donc aussi sa tournée des grands-ducs. En 1905, le
reporter de l’agence Havas Georges de la Salle, qui couvre alors la guerre
russo-japonaise, entreprend la sienne en Mandchourie. Le dramaturge
Eugène Brieux, lui, fait sa « tournée des grands-ducs à Canton : on m’a fait
faire la traditionnelle tournée des maisons de jeu et des bouges »60. À
Berlin, Joseph Kessel a la nausée rien qu’à l’idée de « faire la tournée
ordinaire que peut accomplir chaque étranger s’il appointe un guide
obséquieux61 ». C’est néanmoins grâce à Albert et Dick, deux truands
locaux qui lui servent de cornacs, qu’il peut découvrir l’Unterwelt berlinois.
En 1929, Louis Bertrand se souvient de la « bombe », de la « tournée
imbécile et traditionnelle des touristes », qu’il avait accomplie à Alger en
compagnie de quelques autres « nouveaux débarqués », dont deux futurs
ministres, sous la houlette d’un « vague ruffian qui répondait au nom de
Lagoun, coquin difforme et gibbeux » qui les promène dans le quartier de la
préfecture, puis la Casbah62. Deux ans plus tard, c’est une véritable tournée
des grands-ducs que Slimane le policier guide dans la Casbah d’Alger ;
c’est ainsi que la belle Gaby fait la rencontre de Pépé le Moko63.
À New York, le quartier de Five Points attire de longue date les
visiteurs : Tocqueville, Davy Crockett ou Abraham Lincoln s’en font
l’écho. En 1842, Dickens y plonge escorté de deux policiers et le décrit
avec répulsion dans ses Notes américaines64. Dès le milieu du siècle, des
ouvrages spécifiques se font fort d’aider à la découverte de ces quartiers de
misère. Grand lecteur de Pierce Egan, l’Américain George Foster (ancien
reporter à Aurora puis au New York Tribune) est sans doute le premier à
rédiger un tel livre. Son New York by Gas-Light, publié en 1850, se veut un
guide compréhensif des réalités cachées de la ville65. Le lecteur est donc
invité à le suivre dans « les festivités de la prostitution, les orgies du
paupérisme, les antres du vol et de l’assassinat, les scènes d’ivrognerie et de
débauche bestiale66 ». Rien ne manque au tableau, les bordels de bas étage,
les maisons de jeu, les tripots, les cafés-concerts et les music-halls, Five
Points à minuit, les théâtres, « les expositions d’artistes où des femmes nues
formaient des tableaux vivants ». D’autres guides, des harems (1855), des
sérails (1857), sont publiés dans la foulée. En 1867, le romancier Horatio
Alger publie la série Ragged Dick. Or, Street Life in New York with the Boot
Blacks, dans laquelle on effectue la visite de New York sous la houlette
d’un gamin des rues qui explique sa ville. Dans les années 1890, les
véritables slumming parties deviennent très à la mode dans les milieux
mondains67. La virée y est assez comparable à celle de Paris. On part vers
21 heures de la station Bleecker Street, en compagnie d’un policier ou d’un
des nombreux détectives privés que l’on peut engager pour qu’il vous
« montre les parties les plus sombres de la ville à minuit ». L’itinéraire,
explique le naturaliste et explorateur Ernest Ingersol68, qui effectue un tel
périple nocturne dans le bas Manhattan au début des années 1890, mène
dans les plus sordides tenements de Five Points, comme celui de Mulberry
Bend, dans les bouges et les bordels de la Bowery, avec des haltes dans
certains lieux réputés, le concert-hall de Harry Hill, l’Opera House du
Grand-Duc bien sûr, les tripots et les fumeries d’opium de Chinatown,
appelés joints, et dont les plus célèbres étaient dissimulés entre Pearl et
Dover Street, près du pont de Brooklyn.
À Londres, où cette histoire avait commencé, nul ne semblait se lasser
de la visite des bas-fonds. En 1888, les crimes de Jack l’Éventreur suscitent
même un regain de faveur. On se rend en omnibus à Whitechapel pour faire
un Ripper tour : « Chaque nuit, une noria de jeunes hommes n’étant jamais
allés dans l’East End de leur vie déferle autour des maisons où les meurtres
ont été commis. Là, ils causent avec les femmes effrayées et vont voir les
asiles de pauvres surpeuplés69. » Des tournées en bus sont organisées en
direction de Whitechapel et Shoreditch et les itinéraires sont décrits dans le
guide Baedeker70. Les Londoniens en firent-ils alors trop ? Un sentiment de
culpabilité s’empara-t-il d’une bourgeoisie écœurée de son voyeurisme ?
Toujours est-il que de nombreux observateurs diagnostiquent la mort du
fashionable slumming durant la décennie suivante. « Le slumming
touristique est-il passé de mode ? » s’interroge James Aldderly en 189371.
L’ampleur de la crise sociale, l’effroi suscité par la redécouverte de la
misère telle qu’elle ressort de l’enquête de Charles Booth, la crise de
conscience du victorianisme qui en résulte, tout cela a tari selon lui ces
pratiques, et la mode a passé. « On ne trouve plus ces femmes languissantes
qui se faisaient conduire de Commercial Road jusqu’aux Docks pour “voir
de quoi cela avait l’air”, et pouvoir dire ensuite, lors de leurs réceptions :
“Ah ! M…, vous ne devinerez jamais où j’ai été aujourd’hui. J’ai vu un
“docker”. » Sir Edward Bradford, qui dirige la police métropolitaine de
Londres de 1890 à 1903, décide d’ailleurs de ne plus collaborer à ce genre
de visites : « J’ai fait cesser la pratique de laisser la police servir de guide
lors des visites organisées des bas-fonds. Lorsque je suis arrivé ici, j’ai
découvert que la police autorisait l’ouverture de certains lieux uniquement
dans le but d’avoir quelque chose à mettre sous la dent des visiteurs72. »
En réalité, le tourisme des bas-fonds prend seulement d’autres voies, et
se teinte pour partie de couleurs impériales. C’est vers le quartier de
Limehouse, dans lequel affluent depuis les années 1860 de nombreux
migrants venus de l’empire, principalement des Indiens et des Malais, que
le phénomène se déplace progressivement. En dépit du très faible nombre
d’authentiques Chinois qui y résident (un peu plus de 700 en 1921) et de
l’étroitesse du lieu (deux rues en réalité), on commence à parler de
Chinatown. Dans Li Ting of London, George Sim utilise l’expression en
190573. Évidemment, la réputation du quartier est très liée à l’opium, et a
vraiment commencé à grandir après la visite, très médiatisée, du prince de
Galles dans une fumerie de New Court en 186074. La drogue, à la mode,
suscite la curiosité des mondains. « La lumière tamisée des abat-jour
suspendus au plafond laisse découvrir un vestibule spacieux. Le pied
s’enfonce dans un riche et lourd tapis quand le visiteur monte à l’étage
supérieur, où l’on peut trouver un excellent restaurant aux chinoiseries
bizarres et au menu offrant une variété de délicieux plats typiques. Ses
clients y introduisent parfois des femmes du monde à la recherche de
nouvelles sensations », note le South London Advertiser le 28 décembre
1910, et les journaux publient de nombreux récits sur les virées à
Limehouse, dont la plupart sont centrées sur l’opium, ses plaisirs et ses
dangers75. Dans East London, qu’il publie en 1901, Walter Besant évoque
les fumeries comme des lieux plaisants et l’opium comme un produit
ambivalent, artefact poétique ou instrument du diable76. C’est aussi là, dans
l’opacité de la fumée d’opium, que le Dorian Gray d’Oscar Wilde tente de
trouver l’oubli. Le 11 janvier 1890, l’East London Observer signale le décès
de Mr Johnston, dit Ah Sing, un Chinois de Limehouse qui avait épousé une
Anglaise et dirigeait le Johnston’s, une fumerie célèbre que Dickens avait
prise pour modèle dans The Mystery of Edwin Drood. On découvre à cette
occasion que beaucoup de Londoniens des beaux quartiers fréquentent le
Johnston’s.
À compter des années 1900 cependant, la littérature et les
représentations se font nettement plus hostiles, dans un contexte marqué par
la révolte des Boxers et l’imaginaire du péril jaune. On évoque la cruauté
des Chinois, les sociétés secrètes, les travailleurs clandestins et la figure
cynique de Jack Chinaman, qui séduit et drogue les naïves jeunes
Anglaises. Les fumeries sont représentées comme des lieux sordides et
diaboliques, Chinatown comme une terre mystérieuse, dangereuse, où les
femmes surtout risquent de se perdre. La fumerie, lieu de débauche,
s’affirme comme l’antithèse absolue du home, symbole sacré de la
respectabilité britannique77. C’est dans ce contexte raciste et sinophobe que
Sax Rohmer crée en 1913 la figure du démoniaque Dr Fu-Manchu. Les
Limehouse Nights, que Thomas Burke publie en 1916, insistent plutôt sur
l’aspect fantastique du quartier, son caractère mystérieux et poétique, et
l’amour qui naît parfois entre Chinois et Anglaises. Mais des faits divers
terribles sont rapportés par la presse. Le 28 novembre 1918, Billie Carleton,
une jeune et populaire actrice de 22 ans, est retrouvée morte dans sa suite
du Savoy. On découvre qu’elle se droguait et que ses fournisseurs
s’approvisionnaient à Chinatown. En 1926, on signale la mort de Freda
Kempton, une danseuse qui avait fréquenté l’établissement de Brilliant
Chang. On signale aussi la rareté des femmes chinoises, d’où les fantasmes
sur l’exploitation sexuelle des Blanches à laquelle on se livrerait à
Limehouse. « De jeunes Blanches hypnotisées par des Jaunes », titre The
Evening News en octobre 192078. La cruauté sexuelle des Chinois
opiomanes devient un motif récurrent : « J’ai lu que les Chinois attachaient
leurs femmes à une poutre et les fouettaient avec une lanière de cuir. Je
mourrais pour un homme qui me fouetterait de cette façon. Les Anglais sont
si ridiculement suaves avec les femmes », déclare en 1913 une héroïne de
Dope, un roman de Sax Rohmer79.
Est-ce pour cette raison que les touristes sont de plus en plus nombreux
à se rendre à Limehouse ? L’ouvrage de Thomas Burke, Nights in Town,
publié en 1915, peut être considéré comme un véritable guide pour les
slummers de Chinatown : « Si vous êtes fatigués de l’Ouest et de la vie en
général, il faut aller à l’Est, jeune homme, aller à l’Est […] La haine, la
saleté, l’amour, les rixes, et la mort, toutes ces choses fondamentales sont
présentes ici, sans fard80. » Depuis 1913, on peut acheter à Ludgate Circus
des tickets pour Limey-Housey-Causey-Way et, durant la saison estivale,
l’agence Cook propose tous les mardis, jeudis et samedis après-midi, des
tours à Chinatown81. En 1928, la même agence organise des circuits en car
Pullman dans tout l’East End : « Whitechapel – the Ghetto – the People’s
Palace, Limehouse and Chinatown, Dockland, the Rotherhithe Tunnel,
London Bridge and the Ancien Borough of Southwark ». À Chinatown, les
voyageurs ont généralement droit à quelques scènes arrangées, notamment
une rixe entre bandits chinois, vêtus de costumes traditionnels et armés de
redoutables couteaux82. Le fashionable slumming décline à Limehouse dans
les années 1930, lorsque l’on détruit une partie des taudis du quartier et que
d’autres bas-fonds, notamment ceux qu’exporte le cinéma américain,
occupent les écrans.

Le spectacle de la déchéance

« Nous avons tous, peu ou prou, un incoercible goût pour l’horrible,


l’anormal et le monstrueux », écrit Émile Gautier dans son traité
pénitentiaire publié en 188883. La chose n’a évidemment rien d’inédit. Les
élites françaises de la Restauration et de la monarchie de Juillet se
pressaient à Bicêtre pour assister au ferrement des forçats et au départ de la
chaîne, les Parisiens appréciaient tout particulièrement la visite de la
morgue et les Anglais se massent de longue date pour assister aux
pendaisons de criminels, célèbres ou moins célèbres84. Mais la tournée des
grands-ducs, notamment dans sa version originale parisienne, offre
quelques singularités culturelles et sociales remarquables.
Elle commence d’abord par réinventer une ville, pour partie réelle et
pour partie fantasmée. La chose est particulièrement évidente à Paris, où la
tournée fait surgir une sorte de cité en creux, une cité inversée, qui s’attache
à mettre au jour les espaces oubliés de l’haussmannisation ou à en inventer
d’autres, sortes de buttes témoins d’un Paris disparu. Mais elle vaut aussi
pour New York et pour Londres, où cette forme de tourisme
« patrimonialise » des lieux pourtant sordides et misérables. Il n’est pas de
ville qui n’exige son envers, son revers social, moral, esthétique ou urbain,
seul capable de donner tout son éclat et son lustre à la cité du dessus. À
Paris, la « tournée », itinéraire ordonné dans les pires bas-fonds, est l’exacte
antithèse du boulevard. Il n’est donc pas fortuit qu’elle émerge précisément
au moment où triomphe la ville haussmannienne. Le nouveau Paris a besoin
d’une face sombre : on surexploite donc les rares ruelles ou immeubles qui
restituent quelque chose de la ville disparue ; à défaut, on les invente.
Les établissements les plus cotés disparaissent d’ailleurs au moment
même où la tournée s’organise, le Père Lunette en 1896, le Château rouge
en 1898. De fait, la tournée des grands-ducs a toujours été perçue et pensée
sur un mode nostalgique. « Feu la tournée des grands-ducs », écrit Georges
Cain dans Le Figaro du 8 octobre 1911. Cette nostalgie ne tient pas
seulement à des critères urbains, elle procède aussi de l’ordre narratif : pour
qu’un récit comme celui de la tournée ait une portée autre qu’anecdotique,
il faut qu’il renvoie à un monde fini dont on ne peut ressusciter que
quelques images floues, aux contours incertains. « Un Paris meurt avec la
tournée des grands-ducs », note Élie Richard85. Ce caractère s’accentue
fortement après la Première Guerre mondiale. À l’instar de Montmartre, des
fortifications et des petits bistrots des barrières, la tournée devient l’un des
constituants de l’imaginaire Belle Époque. « Ce fut l’âge des rastas, des
princes en exil et des autres rois cascadeurs, écrit Joseph Casanova dès
1920. Le boulevard prit l’accent de Suburre, la fantaisie française eut son
bain de crapule86. » Joseph Kessel est encore plus explicite, qui fait de la
tournée un des motifs forts du Paris 1900 : « C’était l’époque de la “tournée
des grands-ducs”, des grisettes, des cocottes… L’époque des premières
automobiles. Et, aussi, l’époque du premier engouement pour la boxe87. »
Les temporalités qui en résultent se révèlent complexes : à la fois observer
la misère et le vice qui sont ceux du contemporain et les inscrire dans un
temps révolu, ou appelé à mourir. Un effet de déréalisation en émane,
dissociant le tableau de toute sa dimension sociale pour le projeter dans le
seul horizon du spectacle.
La forte codification que prend peu à peu la tournée accentue cet
aspect. Le circuit, on l’a vu, est limité à la fois dans sa géographie et dans sa
thématique. Mais d’emblée, on l’accuse d’obéir à de subtiles mises en
scène, de n’offrir que des tableaux truqués et des rencontres arrangées. La
présence initiale de policiers, suivie de celles de « pisteurs » ou de
« cornacs », garantit à la fois l’existence et la sécurité du spectacle. Le Père
Lunette, se souvient un guide de 1904, était « un bouge au chiqué, comme
on dit à Paris. Ici il n’y a rien à craindre88 ». Ce n’était d’ailleurs pas une
nouveauté. Le Lapin blanc était, dès l’époque du père Maurras, un brin
aménagé, et de très nombreux auteurs raillaient déjà, dans les années 1880,
« les cabarets pseudo-Moyen Âge où se fréquentent les rapins et les
reporters89 ». Dans le roman de Dubut de Laforest, la tournée a son
imprésario, l’agent d’affaires Harry Smith, qui prépare les attractions : « Je
dois les faire assister, cette nuit, après quelques excursions, à une descente
mouvementée de police dans un bouge90. » Progressivement, la virée
s’inscrit dans une logique commerciale, qui privilégie quelques
établissements et en ordonne les mises en scène. « Au bon moment, ils
savaient hurler, tirer quelque couteau de poche, s’apaiser à l’offre d’un
saladier de vin brûlé. Les belles dames s’évanouissaient dans les bras des
guides ou s’éjouissaient avec des petits cris d’oiselle91. » Selon Harry
Greenwall, le correspondant à Paris du Daily Express pendant la Grande
Guerre, les guides proposant aux touristes de les mener dans les bars ou les
boîtes d’apaches sont devenus si nombreux et pour la plupart si
malhonnêtes qu’ils sont une des plaies de Paris92. Ils signalent en tout cas la
standardisation de l’activité. Les périls de la tournée – le vol, l’entôlage,
l’enlèvement, voire l’assassinat – ne sont plus guère que des motifs pour
romans idéologiques ou grossièrement moralisateurs93. « Cela sent la
comédie. Les apaches sont ailleurs94. » Des établissements se créent
d’ailleurs un peu partout pour exploiter le filon. Il existe à Alger, durant
l’entre-deux-guerres, un faux bouge de ce type qui s’était intitulé tout
naturellement Les Bas-Fonds. « Tel est le nom abusif dont se pare une
ancienne grange camouflée en café et d’où l’on a délogé les rats pour y
empoisonner les hommes, explique Lucienne Favre. Le mauvais goût
ostentatoire du Chat noir, de Bruant et d’un certain Montmartre voué aux
étrangers, y perdure d’une manière quelque peu anachronique […] Sur les
murailles badigeonnées de chaux, la gueule de Mistinguett, le visage de
Damia, le masque de Charlot s’affrontent. Des fragments de squelette
disposés en panoplie, des attributs virils desséchés que l’on conserve dans
des soupières en vieux Rouen sont les principaux attraits de ces lieux95. »
Quelques motifs spécifiques, peu à peu isolés, en viennent à
symboliser ces bas-fonds parisiens. C’est le cas notamment de la « danse
apache », valse ou java particulièrement brutale, assortie de gifles et de
coups de poing, censée simuler la relation du souteneur et de la prostituée.
Sa dimension spectaculaire en fait presque d’emblée un motif
cinématographique. C’est déjà le clou du scénario d’Yves Mirande pour La
Tournée des grands-ducs, de 1910. Feuillade en fait une scène d’anthologie
dans le premier épisode des Vampires en 1915. Elle se mue peu à peu en
numéro de music-hall, censé caractériser le Paris du plaisir et du crime, et le
cinéma américain s’en montre friand. Chaplin en tire un passage mémorable
des Lumières de la ville en 1931. Lewis Seiler en pousse à bout la logique
dans Charlie Chan à Paris (1935), puisque la danseuse est assassinée à
l’issue du numéro. D’autres films comme Sweater Girl de William Clemens
en 1942, Crime Doctor’s Gamble de William Castle en 1947 ou, sur un
mode parodique, Toto le Moko de Carlo Bragaglia en 1949, en font le
symbole d’une vie parisienne agitée. Mais le monde des bas-fonds s’exhibe
désormais sur une scène de cabaret. Et à Paris, dans les années 1950, « il
existe encore rue des Anglais un bal musette avec décor anachronique,
tables et bancs rivés au sol, apaches et gigolettes de service, attractions
costumées, et java-vache à l’usage des derniers romantiques nocturnes96 ».
Cela n’empêche pas la tournée de susciter toute une palette de
sensations ou d’émotions fortes qui évoluent d’ailleurs avec le temps. Les
bas-fonds de Tom et Jerry, dans les années 1820, étaient dominés par le gin
et le vice, mais c’était aussi un monde empli de figures joviales, un univers
carnavalesque où les plus pauvres s’égayaient dans une pantomime
généralisée. « Tu vois, dit Logic à Tom, je me sens assez satisfait quand je
vois que les plus basses couches de la société s’amusent réellement. Ils
mangent avec appétit […] ils boivent avec enthousiasme. […] de toutes les
scènes dont nous avons été témoins, et où les basses couches se sont
diverties, je dois dire que je n’ai vu que pur bonheur. Je suis désolé de ne
pouvoir en dire autant des plus hauts rangs de la société97. » L’atmosphère
est comparable chez Smeeton, qui décrit une mêlée joyeuse de marginaux
de toutes sortes, qui font fi du lendemain et s’enivrent dans la bonne
humeur. « Escrocs, joueurs, dandys, chasseurs de fortune, banqueroutiers
frauduleux, avocats, mégères, invertis, tarés, ramoneurs, maquerelles,
prostituées, tenanciers et hommes de main, ecclésiastiques, soldats, marins,
voleurs, rejetons de la noblesse, parvenus98 » ordonnent le chaos de leur joie
et de leur insouciance. Le ton change dans la seconde partie du XIXe siècle,
qui met en scène des réalités autrement rebutantes. Encore convient-il de
distinguer le spectacle du crime de celui de la déchéance, que le français
« bas-fonds » associe pourtant étroitement. Visiter les quartiers mal famés,
croiser les mines patibulaires des souteneurs et des filles perdues provoque
chez tous ceux que les plaisirs ordinaires fatiguent un « délicieux frisson ».
« On entrait chez les Assassins avec une contraction délicieuse des
entrailles », se souvient Élie Richard99. On apprécie la sensation trouble,
pimentée, vicieuse presque, de cette promiscuité, d’autant qu’une relation
étrange, d’ordre existentiel autant qu’esthétique, unit depuis Villon le
monde des poètes et celui des voyous. Mais à l’interdit, à l’exotique, au
désir d’ombre et de transgression s’ajoute l’anxiété que provoquent un
regard torve ou un geste farouche. Ce pittoresque-là relève d’un registre
bien connu, qu’augmente encore le plaisir de pouvoir se vanter, après coup.
« Ce bal est un endroit très dangereux, exclusivement fréquenté par des
filles de barrières et des souteneurs. Vous le saviez, mademoiselle ? –
Parfaitement. C’est même ce public spécial qui nous y attirait100. »
Tout autre apparaît le spectacle de l’extrême misère que produit la
descente dans certains cloaques. Là, d’exotique ou de pimenté, le spectacle
se fait « écœurant et sinistre101 », plonge dans l’innommable et l’abjection.
Face aux formes vagues étendues sur les bancs ou sur le sol, aux monceaux
de chair humaine et de haillons, aux ronflements, aux grognements, aux
râles, aux cris, le voyeurisme trouve ses limites. Dans les garnis ou les
asiles de nuit, les sens sont mis autrement à l’épreuve, jusqu’à
l’insoutenable. Voir jusqu’où peut tomber la déchéance est une chose,
l’entendre et surtout la sentir en est une autre. À la Grappe d’or, « ça sent le
vin, la crasse, les vêtements humides ». Ailleurs, la saleté, les relents de
vomissements et d’excréments deviennent insoutenables. « Une odeur de
fauves, d’une âcreté insupportable, nous prend tellement à la gorge qu’il
nous est difficile d’y séjourner plus de quelques minutes », note Paul de
Chamberet. « Nous n’en pouvons plus, nous étouffons, nous avons hâte de
respirer, s’exclame Jean Lorrain. De l’air, de l’air ! » L’alibi philanthropique
lui-même s’abîme dans cette confrontation. Rares sont les visiteurs qui, à
l’instar de Charlie Chaplin, parviennent à percevoir la « beauté dans les
slums […] en dépit de la saleté et du sordide. Là-bas, les gens interagissent,
on y trouve de la VIE et voilà toute la chose102 ». La tournée déserta donc
progressivement ces lieux sordides où l’on pouvait croiser « le visage sans
fard, l’âme sans pantomime des figurants atroces des bas-fonds103 » pour
s’en tenir à quelques établissements de plaisir, de plus en plus normalisés,
aux sources de la nouvelle acception du terme.
Car si l’expression a fait souche, et même fortune, c’est au prix d’une
inversion radicale de signification. Aujourd’hui, faire la tournée des grands-
ducs, c’est entreprendre une virée nocturne entre amis, dans les restaurants
chics, les bars sélects ou les boîtes à la mode. Et l’expression est d’autant
plus communément employée que le film à succès d’André Pellenc en 1953
– avec Louis de Funès et Raymond Bussières –, souvent rediffusé, en
rappelle périodiquement l’existence. Accompli en à peine un demi-siècle,
cet étonnant renversement sémantique dit à la fois la progressive
démocratisation des loisirs et leur prise en charge par les industries
culturelles qui, tout en exploitant les références et les traditions, s’efforcent
d’en neutraliser les aspects jugés inconvenants ou improductifs. Voir des
pauvres est encore possible en voyage organisé, comme celui que met en
scène la romancière Lydie Salvayre dans Les Belles Âmes104, mais cela n’est
plus de mise dans une soirée respectable.

La tournée des grands-ducs ou ses équivalents n’épuisent évidemment


pas les multiples formes d’immersion qui furent celles des classes
« supérieures » dans le monde des bas-fonds. Ni les dames charitables qui
s’efforcent d’apporter des secours dans les quartiers de misère, ni les
visiteurs de prisons, ni les missionnaires et les salutistes, ni les étudiants
d’Oxford ou de Cambridge, qui s’installent à la fin du XIXe siècle dans les
« colonies sociales » de l’East End londonien105, ne se reconnaîtraient dans
cette activité. Elle n’incarne qu’un type extrême d’interaction, presque une
caricature. Qu’elle ait à ce point polarisé l’attention des écrivains et des
journalistes interroge nécessairement. « C’est une histoire très XXe siècle,
explique Jean Lorrain, en ce sens que les pires bas-fonds criminels s’y
trouvent mêlés à des éléments on ne peut plus mondains106. » Lorrain,
manifestement, parlait en connaisseur. La fortune des bas-fonds, dans
l’ordre des représentations, naît de leur confrontation avec leur parfaite
antithèse, l’univers du grand monde et des élites sociales. Sans doute parce
qu’ils n’existent vraiment que dans la confrontation et dans le dévoilement
qui ne peut venir que d’en haut. Cette dialectique majeure, la presse et la
littérature ne cessent de la mettre en scène. C’est même le grand ressort de
la littérature « populaire » que de mettre en regard le grand monde et les
bas-fonds, et d’insister sur les correspondances secrètes qui peuvent les
réunir. D’où l’importance que ces romans accordent aux « bas-fonds du
grand monde », peuplés de viveurs, de suborneurs, d’aristocrates lubriques
et dévoyés, de « nobles gueux » et de « grandes noceuses ». En 1926, le
feuilletoniste Marcel Priollet consacre une série de 15 fascicules à ces
Gueux en habit noir107. Mais l’exemple le plus transparent est encore le
roman de Bruant, Les Bas-Fonds de Paris. L’un des principaux personnages
réalise en effet sur sa personne la synthèse des deux mondes. Le comte
Roger de Charmeuse, « satanique incarnation des vices les plus
infâmes108 », ne recule devant aucune abjection pour assouvir ses passions
malsaines. Il s’enfonce donc au plus profond des enfers parisiens, « et l’on
sait la loi d’accélération de la chute du corps109… ». Après avoir assassiné
un complice près des fortifs, il devient l’apache Jules Blanchon, se met en
ménage avec Nini, qu’il met sur le tas, puis en maison parce que cela
rapporte plus. « V’là les marles de la haute qui s’amènent dans not’patelin
et qui se foutent en ménage avec nos gonzesses110. » En compensation,
Raquedalle, sinistre prédateur du trottoir parisien, devient pour sa part
Oscar de Püllna, héritier d’une noble famille de Bohême.

1. Une première version de ce chapitre a paru en allemand sous le titre « Das Gegenstück des Boulevard : “La
tournée des grands-ducs” und der Elendstourismus », in Walburga Hülk et Gregor Schuhen (dir.), Haussmann
und die Folge. Vom Boulevard zur Boulevardisierung, Tübingen, Narr Verlag, 2012, p. 67-80.
2. Pierce Egan, Life in London, or the Day and Night Scenes of Jerry Hawthorn, Esq., and his Elegant Friend
Corinthian Tom, accompanied by Bob Logic, The Oxonian, in their Rambles and Sprees through the
Metropolis, Londres, Chatto & Windus, 1821.
3. Id., Boxiana, or Sketches of Ancient Modern Pugilism, Londres, Virtue, 1824.
4. George Smeeton, Doings in London, or the Day and Night Scenes of the Frauds, Frolics, Manners and
Depravities of the Metropolis, Londres, Hodgson, 1828 ; John Duncombe, The Dens of London, Londres,
Duncombe, 1835.
5. Judith Walkowitz (dir.), Unknown London. Early Modern Visions of the Metropolis, 1815-1845, Londres,
Pickering & Chatto, 2000.
6. Charles Dickens, « On Duty with Inspector Field » (14 juin 1851), « Down with the Tide » (5 février 1853),
repris dans Reprinted Pieces, op. cit. ; Donald Shaw, London in the Sixties, with a Few Digressions, Londres,
Everett & Co., 1908, p. 89.
7. Hippolyte Taine, Notes sur l’Angleterre, Paris, Hachette, 1872, p. 322-324.
8. Mémoires de M. Claude, op. cit.
9. Albert Wolff, Mémoires d’un Parisien. Voyage à travers le monde, Paris, Victor-Havard, 1884, chap. I,
« Londres ténébreux », p. 1-45.
10. Léon Daudet, Fantômes et vivants, Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1914. p. 333-335.
11. Charles Nisard, La Muse pariétaire et la Muse foraine, ou les Chansons des rues depuis quinze ans, Paris,
Jules Gay, 1863, p. 297.
12. Jean-Louis Bory, Eugène Sue, le roi du roman populaire, Paris, Hachette, 1962, p. 271.
13. Louis Barron, Paris étrange, op. cit.
14. Léon-Paul Fargue, Refuges, Paris, Émile Paul frères, 1942, p. 26.
15. André de Fouquières, Mon Paris et ses Parisiens. Pigalle 1900, Paris, Horay, 1955.
16. Jean Lorrain, « La tournée des grands-ducs », Je sais tout, juillet 1905, p. 717-723.
17. Alfred Morain, The Underworld of Paris, op. cit., p. 39.
18. Tyler Anbinder, Five Points, op. cit., p. 190.
19. Émile Carassus, Le Snobisme et les Lettres françaises de Paul Bourget à Marcel Proust, 1884-1912, Paris,
Colin, 1966.
20. . « Un bal shocking », Le Gaulois, 8 janvier 1885 ; Guide de poche 1900. Paris la nuit, Paris, S. Schwarz,
1900, p. 304.
21. Paul de Chamberet, Une nuit de Paris. Au pays du vice et de la misère, Paris, Warnier & Co., 1897.
22. Paris intime et mystérieux. Guide des plaisirs mondains et des plaisirs secrets à Paris, chez André Hall,
1904.
23. Dubut de Laforest, La Tournée des grands-ducs. Mœurs parisiennes, Paris, Flammarion, 1901 ; t. II,
Monsieur Pithec et la Vénus des fortifs, Paris, Flammarion, 1902.
24. Maurice Donnay, Amants, Paris, Albin Michel, 1895, p. 19-21.
25. Maurice Barrès, Les Déracinés [1897], Paris, Plon, 1967, p. 370, p. 397 et 451 (citation p. 451).
26. Jean Lorrain, Poussières de Paris, Paris, Klincksieck, 2006, p. 85-86.
27. Id., La Maison Philibert, Paris, Librairie universelle, 1904, p. 144.
28. . Id., « La tournée des grands-ducs », op. cit.
29. Comment visiter les dessous de Paris, op. cit. Mais aussi : Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, Paris,
Éditions du Monde moderne, 1925 ; Élie Richard, « La tournée des grands-ducs », Paris-Soir, 15 avril-2 mai
1930 ; Guide des plaisirs à Paris. Paris le jour, Paris la nuit. Ce qu’il faut voir, ce qu’il faut savoir, comment
on s’amuse, où l’on s’amuse, Paris, 1931.
30. Maryse Choisy, Un mois chez les filles, op. cit., chap. XV, « La tournée des grands-ducs », p. 188-222.
31. Francis de Miomandre, Dancings, Paris, Flammarion, 1932, p. 89.
32. Joseph Kessel, « Paris la nuit », Détective, 3, 15 novembre 1928.
33. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 232.
34. André Warnod, Visages de Paris, 1930, p. 360.
35. Jenny Lefcourt, « Aller au cinéma, aller au peuple », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 51-4, 2004,
p. 98-114.
36. Michel Rachline, Jacques Prévert, Paris, Olbia, 1999 p. 78.
37. Comment visiter les dessous de Paris, la tournée des grands-ducs, les bals musettes, etc., guides parisiens,
Paris, 1931.
38. Jean Lorrain, La Maison Philibert, op. cit., p. 144.
39. Henri Danjou, Place Maubert, op. cit., p. 10.
40. Georges Cain, Les Pierres de Paris, Paris, Flammarion, 1910, p. 172, cité par Chloé Maurel, « Images et
représentations du quartier Saint-Merri dans l’entre-deux-guerres », in Jean-Louis Robert et Myriam
Tsikounas (dir.), Les Halles. Images d’un quartier, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, p. 137-158.
41. Jean Lorrain, « La tournée des grands-ducs », op. cit.
42. Ibid.
43. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 95. Voir aussi Henri Danjou, Place Maubert, op. cit.
44. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 82.
45. Georges Cain, Le Long des rues, Paris, Flammarion, 1912, p. 78.
46. Joseph Hémard, Le Grand Clapier de Paris, Paris, Éditions de la Tournelle, 1946, p. 24.
47. Comment visiter les dessous de Paris, op. cit., p. 18.
48. Paul de Chamberet, Une nuit de Paris, op. cit., p. 4.
49. Ibid., p. 7.
50. Jean Lorrain, « La tournée des grands-ducs », op. cit.
51. Comment visiter les dessous de Paris, op. cit., p. 17.
52. Henri Danjou, Place Maubert, op. cit., p. 48-49.
53. Extraits des procès-verbaux des séances du conseil d’administration de l’Œuvre de l’hospitalité de nuit, cité
par Lucia Katz, « Espaces, acteurs et expériences de la pauvreté à Paris au début de la IIIe République »,
thèse en cours, Université Paris I.
54. Jean Lorrain, « La tournée des grands-ducs », op. cit.
55. Paul de Chamberet, Une nuit de Paris, op. cit., p. 4.
56. Fortuné du Boisgobey, Le Pouce crochu [1885], Paris, Les Belles Lettres, 2006, p. 78.
57. André Warnod, Visages de Paris, Paris, Firmin Didot, 1930, p. 211-214.
58. Paul de Chamberet, Une nuit de Paris, op. cit.
59. Stanley Scott, Tales of Bohemia, Taverns, and the Underworld, Londres, Hurst & Blackett, 1925, p. 15.
60. Georges de la Salle, En Mandchourie, Paris, Armand Colin, 1905, p. 199-201 ; Eugène Brieux, Voyage aux
Indes et en Indochine, Paris, Delagrave, 1923, p. 22.
61. Joseph Kessel, Bas-Fonds, op. cit., p. 15.
62. Louis Bertrand, Nuits d’Alger, Paris, Flammarion, 1929, p. 23-24.
63. Ashelbé, Pépé le Moko, op. cit.
64. Tyler Anbinder, Five Points, op. cit., p. 2.
65. Stuart M. Blumin, « George G. Foster and the Emergin Metropolis », préface à la réédition de New York by
Gas Light and Other Urban Sketches, Berkeley, University of California Press, 1990, p. 1-61.
66. New York by Gas Light, op. cit., p. 69.
67. Hjalmer Hjorth Boyesen, Social Struggle. A Novel, New York, Scribner’s, 1893, p. 259.
68. Ernest Ingersol, A Week in New York, New York, Rand McNally & Co., 1891, p. 201-217
69. The Ottawa Free Press, 21 novembre 1888, cité par Jérôme Triebel, « Les Slummers de l’East End », master
d’histoire, Université Paris I, 2010, dont je m’inspire dans les paragraphes qui suivent.
70. Karl Baedeker, London and Its Environs, cité par Seth Koven, Slumming, op. cit., p. 1.
71. English Illustrated Magazine, cité ibid., p. 6.
72. Josiah Flynt, « Police Methods in London », North American Review, vol. 176, 556, 1903, p. 436-449.
73. George Sim, Li Ting of London, and Other Stories, Londres, Chatto & Windus, 1905.
74. Virginia Berridge, Opium and the People. Opiace Use in 19th-Century England, Londres, A. Lane, 1981.
75. Anne Witchard, « A Threepenny Omnibus Ticket to Limey-Housey-Causey-Way : Fictional Sojourns in
Chinatown », Comparative Critique Studies, 4, 2007, p. 225-240.
76. Walter Besant, East London, Londres, Chatto & Windus, 1901, p. 206-207.
77. C’est l’analyse de Barry Milligan, Pleasures and Pain. Opium and the Orient in Nineteenth-Century British
Culture, Charlottesville, University of Virginia Press, 1995.
78. Cité par Michael Diamond, Lesser Breeds. Racial Attitudes in Popular British Fiction, 1890-1949, Londres,
Anthem Press, 2006, p. 20.
79. Sax Rohmer, Dope. A Story of Chinatown and Drug Traffic, Londres, Cassell & Co., 1919, p. 274.
80. Thomas Burke, Nights in Town. A London Autobiography, Londres, Allen & Urwin, 1915, p. 75.
81. How to See London and Places of Historical Interest, The Thomas Cook Group Ldt, Company Archives,
1928.
82. Stepney and Limehouse, 1914. Old Ordnance Survey Map of London, Londres, The Godfrey Edition, 1990.
83. Émile Gautier, Le Monde des prisons, Lyon, Storck, 1888, p. 1.
84. Sylvain Rappaport, La Chaîne des forçats, 1793-1836, Paris, Aubier, 2006 ; Vanessa R. Schwartz,
Spectacular Realities. Early Mass Culture in Fin-de-siècle Paris, Berkeley, University of California Press,
1998 ; Victor A. Gatrell, Hanging Tree, op. cit…
85. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 3.
86. Joseph Casanova, La Tournée du grand-duc, Paris, Picard, 1920, p. 63.
87. Joseph Kessel, La Piste fauve, Paris, Gallimard, 1954, p. 126.
88. Paris intime et mystérieux, op. cit.
89. Fortuné du Boisgobey, Le Pouce crochu, op. cit., p. 103.
90. Dubut de Laforest, La Tournée des grands-ducs, op. cit., p. 156.
91. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 92-93.
92. Harry J. Greenwall, The Underworld of Paris, London Stanley Paul & Co., 1921, p. 25-36.
93. C’est le cas des Déracinés de Barrès ou, dans un autre registre, du cycle Les Bas-Fonds de Paris de Guy de
Téramond (Paris, Tallandier, 1929).
94. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 149.
95. Lucienne Favre, Dans la Casbah, op. cit., p. 68-69.
96. Jean-Paul Clébert, Paris insolite, op. cit., p. 259.
97. Pierce Egan, Life in London, op. cit., p. 320.
98. George Smeeton, Doings in London, op. cit., p. 289.
99. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 92-93.
100. Jean Lorrain, La Maison Philibert, op. cit., p. 309.
101. Id., « La tournée des grands-ducs », op. cit.
102. Charlie Chaplin, My Wonderful Visit, Londres, Hurst & Blackett, 1922, p. 130.
103. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 6.
104. Lydie Salvayre, Les Belles Âmes, Paris, Seuil, 2000.
105. Nigel Scotland, Squires in the Slums. Settlements and Missions in Late-Victorian London, New York, Taurus,
2007.
106. Jean Lorrain, La Maison Philibert, op. cit., p. 283.
107. Marcel Priollet, Les Gueux en habit noir (les bas-fonds du grand monde), Paris, Tallandier, 1926.
108. Aristide Bruant, Le Bal des puces, op. cit., p. 61.
109. Id., Les Bas-Fonds, op. cit., p. 407.
110. Ibid., p. 400.
CHAPITRE VII

La fuite poétique

La dernière intrigue retenue est d’une autre nature. Sillonner les bas-
fonds relève dans ce cas d’une opération poétique où se mêlent la nostalgie,
le populisme, une fascination certaine pour la transgression, et la certitude,
bien qu’implicitement formulée, qu’une forme de réalité autrement
inaccessible gît au cœur de ces représentations. Dans la rue et les terrains
vagues, sur les gravats et les tas d’ordures, dans les taudis ou les maisons
d’abattage, sur l’échafaud ou dans la lourde brume qui recouvre les fosses
communes se dit quelque chose de la vie, qui n’apparaît pas ailleurs. Les
significations s’y enchevêtrent sans qu’aucune direction précise soit
spécifiée ; le « poétique » dissimule derrière les mots, les images ou les
mélodies le refus de toute explication, de toute lecture univoque. Le sens
semble s’y épuiser dans une sorte de fuite ouverte à toutes les
interprétations. C’est au romantisme, dans sa version la plus bohème et la
plus noire, que l’on doit les premières expressions de ces bas-fonds
désespérants. Mais elles s’imposent surtout dans les accents plaintifs des
chansons réalistes ou du bandonéon, dans l’angle mort et froid de certaines
photographies, dans les décors tragiques et artificiels du « réalisme »
poétique.

Bas-fonds et bohème
Entre la bohème1 et les bas-fonds s’instaure presque d’emblée une
relation privilégiée. Les deux mondes, sous leur forme moderne, émergent
dans les mêmes années, au cœur de cette décennie sombre de 1840 marquée
par l’ennui, le désespoir et le romantisme noir. La bohème, bien sûr, couvait
depuis quelque temps dans les rues de Paris. Dès 1830, Nodier avait publié
son Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, et l’année suivante,
dans Notre-Dame de Paris, Hugo réunissait le poète Gringoire, la belle
Esmeralda et le Moyen Âge des romantiques. Bohême et bohémiens étaient
dans l’air du temps. En 1843, Adolphe Dennery et Eugène Grangé portent à
la scène Les Bohémiens de Paris et Balzac publie peu après Un prince de la
Bohême. Mais ce n’est vraiment qu’avec les Scènes de la vie de bohème de
Henry Murger, ensemble de contes et de nouvelles publiés d’abord en
feuilleton de 1847 à 1849, puis en volume et sur scène (avec Théodore
Barrière), que l’expression acquiert sa pleine signification.
Des traits structurels unissent les deux mondes. Ce sont l’un comme
l’autre des contrées incertaines, des espaces d’ombre. Au premier coup
d’œil pourtant, on reconnaît leurs occupants. Ils appartiennent à la grande
famille des déshérités. Le même nomadisme urbain les caractérise, le même
goût des marges les habite. Ils ne suivent aucune règle stable, dédaignent les
normes de la vie sociale, récusent la vie bourgeoise. Leur existence est donc
marquée par la pauvreté, la déchéance, le déclassement, la mort solitaire à
l’hôpital ou dans la rue. Et puis il y a le terme « bohème » lui-même, et la
relation métaphorique qu’il entretient avec le monde des tziganes et des
romanichels, acteurs majeurs de l’imaginaire des bas-fonds. Les
romantiques ont exprimé leur fascination à l’égard de ces tribus altières, qui
incarnent aux yeux de nombreux écrivains l’aventure et la liberté absolue, la
passion amoureuse, le refus des contraintes. Leur vie rebelle et exotique
exacerbe la figure de l’Artiste2.
Sans doute la bohème parisienne joue-t-elle pour partie sur des
registres que les bas-fonds ignorent ; l’art et la littérature, la création et la
provocation, en bref la « vie d’artiste », constituent un idéal rarement
partagé par les voleurs à la tire, les souteneurs ou leurs compagnes. Ce
monde, d’ailleurs, n’est guère apprécié par les poètes romantiques. Si
Murger, dit-on, avait un temps côtoyé des malfaiteurs, il exclut de sa
bohème la compagnie des filous ou des escarpes. Le monde qu’il célèbre est
celui de la marge et de la pauvreté, pas celui du « vice » ou du crime. Sa
quête, qu’anime le dédain pour la vie réglée, vise l’insolite, l’excentrique et
la provocation. D’où les liens qui l’unissent aussi avec l’insurrection et
l’enthousiasme révolutionnaire. Mais la limite est parfois ténue avec le
« monde des coquins » : des mendiants et des gueux vendent des poésies,
des artistes commettent des vols, Lacenaire est un héros romantique et la
figure de Villon est partout célébrée. Sans doute aussi faut-il ajouter que ce
goût des bas-fonds ne concerne guère ceux que l’on désigna péjorativement
sous le nom de « bohème fardée ». Il reste le privilège de la « bohème
crottée », celle qui a partie liée avec les marges et les déclassés, comme
l’avait noté Marx dans son approche du Lumpenproletariat.
Mais toute une génération, ceux qu’Alfred Delvau appelle les
« plongeurs dans l’océan parisien3 », sillonne la nuit les replis sombres de la
capitale. Ainsi de Murger bien sûr, mais aussi de Traviès, qui trouve son
inspiration en buvant avec les chiffonniers, de Nadar, de Champfleury, de
Vallès, et de tant d’autres « irréguliers de Paris ». Tous fraient avec les bas-
fonds. Dans les Nuits d’octobre qu’il publie en 1852, Nerval n’hésite pas à
descendre dans « les cercles inextricables de l’enfer parisien ». Il y décrit
des cabarets, comme celui de Paul Niquet et sa clientèle de chiffonniers,
mais aussi les carrières de Montmartre qui abritent les vagabonds4. Une
figure incarne plus que toute autre ces déambulations nocturnes dans la ville
inconnue : c’est Privat d’Anglemont, un ami de Murger, de Banville et de
Baudelaire, noctambule invétéré, « vagabond sans feu ni lieu, bohème “sans
croix ni pile” » qui, toujours selon Delvau, « passa la moitié de sa vie dans
les explorations des dessous de Paris »5. Ces expériences, ces « nuits
passées à errabonder dans la grande cité, à la recherche de l’impossible, de
l’étrange, du nouveau6 », Privat les retrace dans trois livres (Voyages à
travers Paris en 1846, Paris anecdote en 1854 et Paris inconnu en 1861)
où s’exprime sans doute de la façon la plus pure cette étrange appropriation
romantique des bas-fonds.
Car la ville qu’il sillonne en ce milieu de XIXe siècle est bien celle de
la misère et du dénuement. Les deux espaces qui retiennent surtout son
attention sont « le pays Latin » et le 12e arrondissement de l’époque. L’un
et l’autre comptent parmi les plus misérables de la capitale. Les Écoles, le
quartier Maubert, la Contrescarpe, « le versant septentrional de Sainte-
Geneviève », la Salpêtrière, tous ces lieux constituent « une immense cour
des Miracles7 ». C’est la « cité des misères », emplie de bouges, de ruelles
insalubres, de taudis, de masures. Pourtant, Privat ne dépeint guère ces
lieux, pas plus qu’il ne s’intéresse aux populations hideuses que les autres
décrivent pourtant à loisir. « Il ne sera question ni de voleurs, ni d’assassins,
ni de tapis-francs. Tout se passera en famille, au sein de la pauvreté honnête
et travailleuse, jamais au milieu du dénuement hideux8. » Ce qu’il recherche
dans cet autre Paris, ce sont les « originaux », les membres de cette
« grande famille des existences problématiques9 », qui n’ont pas leur pareil
pour inventer des « industries inconnues ». Plus que les lieux, ce sont les
individus qui le fascinent, cette population bigarrée du Paris populaire, ces
déchus, ces « naturels de la place Maubert », dont la créativité et l’initiative
semblent infinies. C’est une véritable encyclopédie des mille métiers de la
pauvreté que composent ses ouvrages. Y défilent « toute la bohème
vagabonde, musiciens ambulants, chanteurs des rues, avaleurs de sabres,
danseurs d’œufs, équilibristes, arracheurs de dents, mâcheurs de feu,
qu’abrite Paris10 ». Des occupations inimaginables y deviennent ordinaires,
marchandes d’arlequins, devineurs de rébus, loueuses de sangsues, éleveurs
de serpents que l’on vend aux restaurants en lieu et place d’anguilles pour
faire de bonnes matelotes. On songe par endroits à Mayhew, dont Privat est
le contemporain, tant son récit compose lui aussi une « galerie » des déchus
de la grande ville et de leurs activités insolites. Mais au contraire du
publiciste anglais, Privat n’en fait jamais des types, encore moins des
outcasts. Il les saisit dans une sorte de mouvement chaleureux qui entend
rendre compte de la richesse de leur existence. De tous ces individus
émanent des vertus touchantes, une authenticité pittoresque, une
imagination fertile surtout, qui parle à la poésie. Sa prédilection va aux
chiffonniers, les plus attachants de « tous les lazzarones de Paris ». Leur
activité a beau être méprisée, elle est profondément utile et certains d’entre
eux sont des artistes. « Le chiffonnier artiste, le bohème du genre, le
philosophe, l’homme qui fut jadis quelque chose et que des malheurs
quelquefois, l’inconduite presque toujours, ont fait rouler de chute en chute
jusqu’aux plus bas-fonds de la société11. » Privat aime les chiffonniers, les
suit dans leur périple et offre de leurs « campements » des représentations
enflammées. « Là-bas, bien loin, au fond d’un faubourg impossible, plus
loin que le Japon, plus inconnu que l’intérieur de l’Afrique, dans un quartier
où personne n’a jamais passé, il existe quelque chose d’incroyable,
d’incomparable, de curieux, d’affreux, de charmant, de désolant,
d’admirable12. » C’est la cité dorée, l’une des « villas » des chiffonniers de
Paris, qui débute boulevard de la Gare, à deux pas du chemin de fer
d’Orléans. L’endroit est sordide bien sûr, les rues y sont infectes,
détrempées, mais l’empathie bienveillante de Privat transforme peu à peu ce
paysage de la misère en territoire de la poésie. « C’est le pays du bonheur,
du rêve, du laisser-aller posé par le hasard au cœur d’un empire
despotique13. »
Privat d’Anglemont n’est pas le seul à célébrer ainsi cette poésie
mouvante de la rue, qu’incarne la figure du chiffonnier, cet envers du
bourgeois, ce symbole vivant de la marginalité sociale. Le chiffonnier, c’est
la distraction du flâneur, le bonheur de l’amateur de pittoresque, écrit
Edmond Texier en 1855 dans Paris gagne-petit14. Tout attaché à décrire
« ce qu’on voit dans les rues de Paris », Victor Fournel insiste lui aussi, en
1858, sur l’univers ambulant des chiffonniers, des saltimbanques, des
balayeurs, des musiciens ambulants, des gamins de Paris et de tous les
gagne-misère15. Champfleury et Vallès sont également sensibles à
l’excentricité poétique qui sourd de ces bas-fonds16. Les lieux sont sales
sans doute, et parfois sordides, mais libérés des voleurs, des prostituées et
des mendiants hideux que ces textes escamotent, ils incarnent une marge
inventive, vertueuse, pittoresque, qui se moque des bourgeois et de la norme
sociale. Et cela suffit à leur donner une force poétique. Sont-ils plus
vraisemblables que ceux dépeints par les moralistes ou les réformateurs ?
Là n’est point leur fonction. La valence poétique qu’ils confèrent à la marge
a surtout vocation libératrice. En échappant à la tyrannie du bourgeois, ils
ouvrent symboliquement les portes d’un autre monde social. La Commune
marque d’ailleurs la fin de cette première bohème. Une bonne partie de ses
troupes, habitants du « pays Latin », réfractaires, irréguliers et autres
« Mohicans de Paris », s’engagèrent dans le soulèvement et en payèrent le
prix. Voilà qui donnait argument à ceux qui dénonçaient dans la Commune
la seule émanation des bas-fonds.

Butte Montmartre

La bohème ne disparut pas pour autant. Une deuxième génération


émerge quelques années plus tard, pour partie déplacée du Quartier latin à
Montmartre, et liée cette fois aux symbolistes, aux nouvelles avant-gardes
picturales, parfois aussi aux milieux anarchistes. Son intérêt pour les marges
demeure d’autant plus vif qu’une communauté de destin semble lier, sur la
butte, les artistes désargentés, les pauvres et les déshérités. Il tend même à
se renforcer. Les voyous et les prostituées, que la bohème romantique avait
tenu à écarter, sont ici réintégrés de plein droit dans la société des bas-
fonds. La compagnie des mauvais garçons semble même constituer tout le
sel de la vie montmartroise, que la figure tutélaire de Villon encourage de
loin. Le destin tragique des rôdeurs et des filles ne pousse-t-il pas à bout,
hors de tout sentier moral, le refus des normes et des conventions ? Dans les
cabarets de la Butte, au Zut ou au Lapin agile, « les chenapans fraternisaient
avec les beaux esprits », se souvient Dorgelès17. Ancien Au rendez-vous des
voleurs, puis Au rendez-vous des assassins, le Lapin agile ou à Gill, qui
constitue pendant une bonne vingtaine d’années le repaire de la plupart des
artistes (Satie, Carco, Dorgelès, Mac Orlan le fréquentent), accueille aussi
quelques loqueteux et des mauvais garçons. On ne fait cependant que s’y
croiser, dans une atmosphère qui se veut lourde de mystère et d’angoisse.
Tous ne partagent pas d’ailleurs cette fascination pour les mauvais garçons.
Les peintres et les poètes du Bateau-Lavoir s’y montrent moins sensibles,
ou préfèrent les apaches de papier qui peuplent la série des Fantômas. Les
choses, au reste, ne s’y passent pas toujours très bien. Le patron du Lapin
agile, Frédéric Gérard, ne goûte guère la compagnie des apaches et tente à
plusieurs reprises de les mettre dehors. Une rixe, en 1910, s’achève par le
meurtre de son fils, abattu derrière le comptoir, ce qui mit un terme à
l’aventure18. Mais le lieu, dans lequel Mac Orlan situe l’action du Quai des
brumes, marque toute cette génération.
On valorise aussi le vagabond, figure pourtant très décriée par la
société de cette fin de siècle qui voit en lui l’artisan principal du
« désordre ». Mais toute une tradition littéraire continue de le considérer
comme une sorte de héros solitaire, un réfractaire qui symbolise le refus de
la norme et de l’ordre bourgeois19. Baudelaire, en solitaire, avait même
célébré les bohémiens, « tribu prophétique aux prunelles ardentes » qui
incarnait pour lui le voyage, le mystère, la passion. En 1876, La Chanson
des gueux vaut à Jean Richepin la célébrité immédiate, ainsi qu’un mois
d’emprisonnement à Sainte-Pélagie pour outrage aux bonnes mœurs. Chez
de nombreux auteurs comme Vallès, Mirbeau, Bloy, Rictus ou Couté, le
vagabond demeure une sorte d’icône, un être fragile et sympathique,
ballotté par la vie, mais aussi une figure poétique et politique. Son errance
vaut pour exigence de liberté. Il est un pauvre diable, une victime que l’on
condamne sans l’entendre, qu’on laisse mourir en silence, comme dans « Le
gueux » que Maupassant publie dans Le Gaulois en mars 1884. Et
l’organisation occulte censée unir tous les vagabonds ne signifie pas
nécessairement la tromperie et la duplicité. Elle peut aussi dire la solidarité
et la sentimentalité qui lient le peuple des bas-fonds. « Une sorte de
fraternité, dans le malheur, d’ignoble tendresse, de défi aux institutions, de
goût de vivre quand même, préside à ces unions… », écrit un peu plus tard
Francis Carco20.
De la butte Montmartre provient également la vogue de la chanson
« de pègres », qui retrace le destin pathétique et troublant des voyous, des
miséreux et des filles « de joie ». La chanson s’était faite bien sûr depuis
longtemps la compagne des marginaux et des déshérités. Les complaintes,
attestées depuis le XVIe siècle, accompagnaient de nombreux canards et
récits d’exécutions, et les chants de galères s’étaient mués en chansons de
prisons et de bagnes. L’hymne noir des forçats, auquel le cliquetis « des
chaînes qui s’entrechoquaient en cadence servait d’orchestre », avait
profondément marqué tous ceux qui l’avaient entendu21. Mais ce n’est
vraiment qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle que ces chansons,
prises en charge par un très actif réseau de diffusion de « petits formats »,
font retentir aussi intensément la plainte des bas-fonds. Deux générations
successives portent cet imaginaire. La première est liée au monde des
cabarets et des cafés-concerts, dont l’essor est constant depuis le Second
Empire. Dans le Paris fin-de-siècle, une véritable industrie s’est développée
autour d’eux. C’est le temps des chansonniers et des poètes du Chat noir22,
Jules Jouy, Mac-Nab, Gabriel Montoya, Vincent Hyspa, Léon Xanrof, et
bien sûr Aristide Bruant, champion incontesté de ce style qu’il contribue
largement à diffuser. Au Chat noir, puis au Mirliton, Bruant compose des
centaines de chansons consacrées au destin pathétique des errants de la nuit.
« Le premier, Aristide Bruant a exprimé le pathétique de la crapule,
explique Anatole France. Il a su donner à sa poésie et à sa personne un
caractère soutenu, une physionomie originale, et se composer tout entier,
corps et âme, un grand style canaille23. » Avec l’aide d’Oscar Méténier,
écrivain et fonctionnaire de police qui lui sert de conseiller ès pègre, Bruant
actualise la tradition de la goualante. Se voulant le porte-parole des
loqueteux, il chante l’univers des barrières, les ruelles noires, les taudis et le
destin lourd des rôdeurs sur lequel plane en permanence l’ombre de la
prison ou du bagne.
Bruant n’eut guère bonne presse. Certains ne virent en lui qu’un
exploiteur de la misère publique, avant tout soucieux de remplir chaque soir
son cabaret. Et son engagement nationaliste et antisémite au temps de
l’affaire Dreyfus ne lui fit évidemment pas que des amis. Il sut pourtant
trouver une forme capable de révéler la tendresse qui existe aussi au plus
profond des bouges. Avec d’autres, il sut capter quelque chose de ce
tragique sans illusion qui façonne ce que Jehan Rictus avait appelé « le
cœur populaire ». Grand amateur et auteur lui-même de chansons, Mac
Orlan professe en cela une grande admiration pour Bruant, en qui il voit « le
poète le plus émouvant de cette pègre qui régnait dans les bas quartiers24 ».
Il est en tout cas le premier à avoir nourri par la chanson l’imaginaire des
bas-fonds et à l’avoir diffusé vers le public mêlé qui fréquente son cabaret
du boulevard Rochechouart25. Son alter ego féminin, c’est Eugénie Buffet,
qui partage son engagement nationaliste et populiste. Si la « Sérénade du
pauvre » est son plus grand succès, c’est sa dégaine de « pierreuse », de
prostituée des fortifs, qui la rend vraiment célèbre. Elle annonce en ce sens
la deuxième génération, celle des « tragédiennes » de la chanson qui, au
lendemain de la Grande Guerre, imposent le style « réaliste » et le portent
jusqu’à l’incandescence. Toutes sont des femmes, Fréhel et Damia bien sûr,
les plus célèbres, mais aussi Lys Gauty, Yvonne George, Berthe Sylva,
Nitta-Jô, Andrée Turcy, Germaine Lix, et la jeune Édith Piaf qui assure la
transition avec la période suivante26.
En dépit de nuances (le style est volontiers rosse et provocant chez les
chansonniers, plus tragique et plus noir chez les chanteuses), tous ces
artistes contribuent puissamment à édifier cette poésie de la pègre, dont
l’âge d’or se situe là, dans ce Paris des années 1900-1930. Une même
inspiration anime ces chansons, et quelques traits communs les
caractérisent. La plupart narrent de brefs destins interrompus. Ce sont des
« tragédies de poche », disait Cocteau, qui revisitent toute une vie ou
l’évoquent en raccourci, au travers d’un fait divers ou d’un épisode
dramatique. Le « je », qui l’emporte souvent, suscite l’émotion et permet
l’identification. Chaque chanson est un drame individuel, mais qui confine à
l’universel. Elles racontent les existences à la dérive, les filles des rues, les
voyous et les soûlardes, « les gueux et les proscrits ». Le décor est à
l’avenant, triste et sinistre. C’est la rue, qui est à la fois le refuge et le piège,
le quartier sans joie, les ponts, les berges, les ports d’où l’on ne part jamais,
la lumière crépusculaire et le cafard qui traîne. L’histoire que l’on raconte
est toujours celle d’un échec, d’un amour perdu, d’une tragédie. Le ton est
grave et pathétique, c’est souvent une plainte qui s’élève et qu’accentuent
les postures et la gestuelle dramatique des chanteuses. Le dolorisme du
propos et sa forte théâtralisation ajoutent encore au sentiment de tragique et
à la mobilisation émotionnelle. La fatalité, surtout, gouverne cet imaginaire.
C’est un monde de pas-de-chance, où chacun est entraîné par un destin qu’il
ne peut maîtriser, le criminel comme la prostituée, tous victimes d’une
existence qui les conduit à l’abîme. La désillusion et la résignation
s’imposent donc en dernier recours. Ce personnage, auquel la chanson a
brièvement donné âme et humanité, prend congé dans la noirceur de
l’échec. Et c’est de cette noirceur, de cette lucidité tragique et sans issue que
naît la poésie.
Paris n’a pas le monopole de ces chansons des bas-fonds. Dans les
quartiers populaires de Lisbonne, dans les tavernes du Bairo Alto ou
d’Alfama, le fado, qui naît au XIXe siècle, ne raconte pas autre chose27.
Triste et nostalgique, il dit la souffrance des marins, la saudade des
prostituées et ce mélange de sensualité et de fatalisme qui caractérise les
marges sociales. En portugais, le fadista, ou chanteur de fado, est d’ailleurs
un terme qui désigne également le souteneur ou le mauvais garçon. Tout
aussi proche apparaît l’imaginaire tanguero, qui s’épanouit à Buenos Aires
peu de temps après. Né dans les bordels de la Boca, le tango exprime tout le
sordide des bas-fonds argentins. C’est la chanson de la rue, des prostituées
et des voyous porteños, le chant long et plaintif qui accompagne l’errance
tragique des attorantes28. Ses récits juxtaposent des histoires de misère et de
crime, de sexe et de sang, retracent les jalousies et les haines sauvages qui
animent le monde mystérieux de la pègre, la hampa. La dimension
sensuelle et érotique y est majeure, tout autant que la tristesse, la nostalgie
et la solitude. « Je rêve de ce passé que je regrette, des temps anciens que je
pleure et qui ne reviendront jamais », chante Carlos Gardel dans Cuesta
abajo, immense succès de 1934. Car autant que les complaintes des bas-
fonds parisiens, le tango est chanson de la perte, perte de l’amour et de la
jeunesse, perte d’un monde dont le souvenir lui-même tend à se dissiper. En
émane un imaginaire populiste et pathétique, qui célèbre le mystère des
marges, les secrets nostalgiques de la poésie urbaine29. En dépit des
différences de rythme et d’harmonie, la similitude d’inspiration est
frappante avec les chansons de la Butte. C’est ce que remarque d’emblée un
voyageur comme Jules Huret, lorsqu’il débarque à Buenos Aires, ce « Paris
de l’Amérique latine », au début du XXe siècle30. Pourtant le tango,
lorsqu’il arrive en France dans les mêmes années, est plutôt perçu comme
un produit de luxe, et c’est comme tel que la « danse nouvelle » se diffuse
parmi les élites parisiennes du début du siècle31, dans un étonnant processus
de transfert culturel inversé32.

Poésie, réalisme et fantastique

L’entre-deux-guerres porte cette modalité poétique à son paroxysme.


Certains, comme Pierre Mac Orlan, s’emploient même à la « théoriser » en
forgeant la notion de « fantastique social », tandis que ses prolongements
cinématographiques donnent peu à peu naissance au « réalisme poétique ».
Mais des changements affectent aussi cet imaginaire. À quelques exceptions
près, les écrivains et les poètes ne partagent plus vraiment la vie des pauvres
et des mauvais garçons, ou de façon superficielle et très épisodique. Leur
intérêt procède bien davantage d’un désir de peuple, ce que traduit le
concept alors en plein essor de « populisme », que d’un réel choix de vie.
Montmartre, d’ailleurs, le cède progressivement à Montparnasse et à ses
« bars américains », dans leur atmosphère plus select et leur clientèle plus
cosmopolite. L’image, par ailleurs, tend à prendre le dessus sur l’écriture, et
déplace peu à peu le regard poétique vers la photographie et le cinéma.
Si la chanson réaliste enregistre alors ses plus grands succès, imposant
de nouvelles voix et de nouvelles vedettes, le genre semble cependant avoir
trouvé ses limites et peine à se renouveler. À l’inverse, les romanciers et les
journalistes pensent avoir trouvé dans le reportage une forme neuve de
représentation, une forme hybride dans laquelle le récit, l’information et la
poésie tendent à se télescoper. Au sortir de la guerre, le reportage est en
plein essor. Aucun sujet ne l’intimide. Des conférences internationales aux
bals musettes du samedi soir, des marchés d’esclaves de l’Éthiopie aux
évadés du bagne réfugiés dans les bouges de Panamá ou de ColÓn, il
ambitionne de rendre compte de toute l’énigme du monde. Les frontières,
d’ailleurs, se brouillent entre une littérature en proie à la tyrannie du
« vécu » et un reportage qui se pense comme un « genre », voire, ainsi que
l’écrit Henri Béraud en 1927, comme « la littérature de demain33 ». Mac
Orlan, Carco, Cendrars écrivent aussi des reportages, et peu de choses les
séparent parfois de Kessel, de Danjou, de Marcel Montarron ou de Maryse
Choisy. Les hommes, les lieux, les rêves s’enchevêtrent dans ces textes,
sortes de fictions du journalisme qui entendent fabriquer du secret en série.
Et c’est sans doute autour de la thématique des bas-fonds et de « la sombre
poésie de la zone34 » que s’expriment le mieux ces convergences, et
l’énigme qui en émane.
Celle-ci naît d’abord de l’attention portée aux lieux. Les décors, en
effet, sont majeurs. Les bas quartiers de la ville sont dotés dans ces textes
d’une dimension presque fantastique, nourrie par le mystère des rues
obscures, des bars, des ports retentissant des appels des sirènes, des navires
en partance et des feux dans la nuit. Kessel, qui entend explorer les
« replis » de la ville, évoque « des rues glissantes, dures, hostiles,
sournoises, où rôdaient des adolescents crapuleux35 ». Un extrême
sensualisme émane des mauvais lieux, des bruits indistincts et toujours un
peu inquiétants, des lueurs qui attirent dans un brouillard tenace. « Une fois
de plus l’humidité des sous-sols m’enveloppa. Une fois de plus l’âcreté des
caveaux mal aérés me saisit à la gorge. Il faisait froid, il faisait triste, il
faisait lourd. Une sonorité spéciale déformait tous les bruits.36 » La nuit,
« la nuit brune des chansons apaches37 », donne à ces paysages clandestins
tout leur pittoresque : les avenues et les escaliers vides, les berges, les
canaux, la désolation des rues sans joie. « L’obscurité, le silence, la solitude
pénètrent le passant d’une mélancolie poignante », écrit le Dr Drouin dans
Détective à propos de la rue de Venise, « un des cloaques de Paris où les
prostituées viennent achever leur lamentable existence38 ». « Est-ce ma
faute si, le premier jour, j’ai découvert le Paris de cette atmosphère de brune
et de désolation qui devait lui communiquer tant de charme ? » se défend
Francis Carco39.
Dans ce décor à la fois matériel et mental évoluent des personnages
incertains, qui s’expriment peu, mais dont l’épaisseur existentielle,
nécessairement tragique, émerge petit à petit, par touches imperceptibles.
On songe par endroits à des fantômes. « J’appelle fantômes ces apparences
humaines que l’on rencontre dans toutes les villes, dans tous les paysages,
et qui sont les véritables créations littéraires de la vie quotidienne40. » Tous
ou presque sont des figures du crime, de la misère et du vice, que l’on
regarde avec un « étonnement mêlé d’effroi et de fascination41 ». On ne se
fait guère d’illusions sur leur compte, la plupart sont des êtres vils, lâches et
sans pitié. Ils sont « les déchets de la combustion sociale » et Mac Orlan sait
la « pourriture morale » qui gouverne leur vie42. Mais c’est précisément
pour cela que l’on s’attarde sur eux. À l’instar de Bruant et des chanteuses
du pavé, les auteurs postulent la sensibilité complexe, la sensibilité à fleur
de peau, irréfléchie, des mauvais garçons. Derrière la brutalité des
apparences ou des situations se dissimule une sentimentalité exacerbée, qui
ne s’avoue ni ne s’exprime, et dont seule la poésie peut rendre compte. Et
c’est dans le contraste entre l’intensité de cette vie intérieure et la
médiocrité de ces destins de réprouvés, de victimes ou de vaincus de
l’existence, que surgit là aussi le mystère, puis le fantastique social. « J’ai
vu une profonde bestialité, une amoralité totale et, en même temps, une
sorte d’héroïsme, de mystique de hors-la-loi43 », explique Kessel. Henri
Danjou, lui, évoque en 1932 l’« élégance crapuleuse » des gamins des
maisons de correction, eux aussi enveloppés de mystère44. Les filles, plus
encore que les voyous, semblent auréolées de cette humanité atroce. Elles
disposent, souligne Mac Orlan, « d’une connaissance sentimentale des êtres
malheureux qui donne à leur profession une noblesse tout aussi émouvante
que celle que peut imposer le fanatisme stérile d’un ordre religieux comme
il en existe45 ». Mais il y a plus : « la prostitution est souvent liée à la poésie
et à l’art par des liens mystérieux ». Les bouges ou les trottoirs que les filles
fréquentent ont beau avoir une personnalité affreuse, ils émeuvent par leur
apparence mystérieuse, par leur « coloration violente46 ».
Ce qu’on perçoit en elles, comme en tous les hôtes des bas-fonds
d’ailleurs, c’est la main du destin, la présence de la fatalité effrayante qui
gouverne ces vies. « Une force obscure les attirait en bas et les y
maintenait », écrit Francis Carco47. La rue dicte sa loi, oriente les destins
vers les maisons de correction, les maisons de tolérance, la prison ou le
bagne. L’amour qui naît dans les marges se révèle toujours tragique,
désespéré. L’Homme traqué, que publie Carco en 1922, expose l’amour
maudit d’une prostituée et d’un criminel confronté aux troubles de sa
conscience. « L’attirance du malheur est une des lois étranges de
l’humanité48 », résume Mac Orlan, et sans doute est-ce dans l’univers des
bas-fonds que cette loi se fait la plus impérieuse. Il y a dans ces destins
voués au crime ou au vice une densité existentielle, une « vie secrète »
capable de révéler des sentiments, des réalités, des fragments d’humanité
inaccessibles autrement. Il faut savoir déceler la pureté sentimentale qui se
dissimule dans les vies misérables, dans les visions attristantes, dans le
sordide des situations, et c’est là précisément que surgit la poésie. Il faut se
montrer attentif aux mots, à leur charge émotionnelle, à leur puissance
d’évocation ou à l’incongruité de leur association. « Il faut chercher la
vérité dans le rayonnement funèbre qui s’échappait de ces mots précis »,
écrit Mac Orlan, des mots comme « bouge », « prison », « trottoir »,
« échafaud », « bagne ».

Le mot bouge est évocateur, commun, et un peu tombé en


désuétude […] On peut dire que ce mot, qui ne signifie plus rien de
précis, ne correspond plus à la réalité. Ils existent toujours, si l’on
s’en tient aux images et aux idées inquiétantes qu’ils évoquent. Car
dans ces maisons nocturnes assez bien dissimulées pour n’être point
agressives durant le jour, le crime, ou plus exactement les origines du
crime s’associent à des plaisirs crapuleux49.

Si Paris domine cet imaginaire, il n’en sature cependant pas les


représentations. Les ports sont aussi des lieux privilégiés. Ils sont à la fois le
terminus où viennent s’échouer des destinées misérables et la promesse,
toujours illusoire, du départ et d’une autre vie ailleurs. Voici Nantes par
exemple, « une ville de pochards qui hurlent, qui roulent sur les trottoirs.
Des vieillards lubriques en chasse sur le sentier des fillettes, […] les grues
acharnées sur leurs proies, les passants attardés, les imbéciles à voler, les
maladies à donner, avec l’autorisation de l’autorité, le passe-partout sur le
ventre. Une ville de laideurs, monstrueuses en méli-mélo avec les
tendresses ingénues des amants, les rêves innocents des vierges, les petits
calculs sournois des filles à marier50 ». Mais on pourrait en dire presque
autant du Havre, de Bordeaux, ou encore de Marseille, le port du Sud, qui
permet de rallier l’autre bord de la Méditerranée, d’atteindre Alger, autre
port. L’empire s’ouvre ici, souvent réduit d’ailleurs à l’Algérie, qui occupe
une place croissante dans cet imaginaire. L’Algérie de la Casbah et des
quartiers réservés, du cafard, de la Légion et des Bat’ d’Af. Dans un
ouvrage qu’elle dédie en 1937 à Francis Carco, Lucienne Favre explore la
Casbah, ses « dédales d’une pureté vraiment orientale » et la poésie
violente, sournoise, qui s’en dégage. Ici, « le viol, l’inversion sexuelle, le
meurtre paraissent des événements fatalement créés par l’ambiance et en
quelque sorte inévitables51 ». Le tragique des destinées semble s’y lire à nu,
à peine compliqué par le pittoresque qui naît de l’exotisme et du racisme.
Mais la nostalgie en vient facilement à bout. Pépé le Moko, dans le roman
d’Ashelbé comme dans le film de Duvivier, quitte la Casbah et les bras de
la Mauresque Inès pour l’amour de Gaby et l’espérance des faubourgs.
À cet imaginaire, Pierre Mac Orlan donna le nom de « fantastique
social52 ». Les bas quartiers du monde – ruelles sinistres, maisons closes,
marges troubles et dangereuses – deviennent ces lieux privilégiés où la
poésie fait surgir « les fantômes qui habitent l’ombre de notre temps », les
races que l’on n’imagine pas, que l’on ne rencontre « que dans les endroits
où l’homme a pour habitude de se débarrasser des éléments indésirables qui
peuvent nuire à son existence », en bref les produits du « mystère social »53.
Ce qui apparaissait aux feuilletonistes ou aux observateurs sociaux comme
« les immondes rencontres des quartiers les plus impurs54 » est investi ici, et
dans les mêmes termes, d’une dimension secrète et positive. La force de
cette fuite poétique est de ne pas proposer de vision alternative. Escamotant
tout jugement moral, elle se contente de « retourner » les mots, de les
charger d’une dimension sensuelle et sentimentale qui les humanise. Ces
amours tragiques qui naissent au petit jour, ces destins brisés par la misère
ou par le crime, ces histoires sinistres et pitoyables où s’agitent tous les
« déchets de l’activité humaine » constituent toujours autant d’images
dégradées, d’« images abîmées55 » de la vie et du monde, mais une
tendresse nostalgique les recouvre désormais. Dans ces vies ratées qui ne se
dévoilent que par bribes, dans ces rencontres hasardeuses et ces tristes
passions se cache une morale sentimentale et poétique qui en neutralise
toute la violence. L’expérience du fantastique social naît de la superposition
esthétique de l’exotisme et du quotidien, des silences, des dégoûts et des
rêves, de la morale et du crime, et l’imagination seule s’impose en dernier
recours.
Mais davantage que par le texte, c’est peut-être par l’image que cette
poésie trouve sa pleine expression. Souvent inspirés par l’expressionnisme
allemand, qui domine alors l’esthétique photographique par son usage de la
lumière et des contrastes, les clichés qui accompagnent la plupart de ces
reportages s’attachent à en prolonger l’esprit. Pour Mac Orlan, qui
l’affectionne tout particulièrement, la photographie est sans doute plus apte
que le texte à rendre compte du fantastique social. Cendrars se déclare
également très impressionné par ses possibilités d’expression et
d’évocation. Bien des images des bas-fonds publiées dans les quotidiens ou
les magazines comme Détective, Police Magazine, Vu, Voilà, etc., ne sont
sans doute que des portraits très ordinaires, des clichés d’enquêtes ou des
photos « de chic » fabriquées pour l’occasion. La plupart, très standardisées,
proviennent des agences qui se multiplient dans la période : Meurisse, Rol,
Trampus, Keystone, Rapho, Alliance photographique, etc. Mais il en est
suffisamment d’autres pour insuffler au genre une dimension poétique
majeure. Celles de Germaine Krull, à qui Kessel fait appel en 1928 pour la
publication de son reportage « Paris la nuit » dans Détective. Celles, noires
et pessimistes, d’Élie Lotar, qui illustrent « le pays de l’amour vénal » dans
le même magazine. Celles de Brassaï qui fixe lui aussi, quatre années plus
tard, son « Paris de nuit », empli de rues « secrètes », de bars louches et de
mauvais garçons. Celles de René Jacques encore, qui illustre en 1938
Envoûtement de Paris de Francis Carco et fixe un peu plus tard le quotidien
insalubre du peuple pauvre de La Zone de Clignancourt56. La force des
contrastes et des compositions, les lumières blanches qu’ils projettent sur
les figures et sur les types contribuent à esthétiser et à poétiser à leur
manière les bas-fonds de Paris. Leur écho est d’autant plus fort qu’il vient
se joindre aux textes des reporters, mais aussi aux images souvent proches
que diffuse le cinéma. De nombreux films documentaires défendent en effet
à la même période une veine « populiste ». Georges Lacombe, à qui Pathé-
Revue avait commandé une série sur les « Chiffonniers de Paris »,
rassemble en 1928 ses vues dans un documentaire, La Zone, film simple et
cruel qui lui vaut l’estime des avant-gardes cinématographiques du temps.
Dans les mêmes années, Harmonies de Paris de Lucie Derain (1928),
Études sur Paris d’André Sauvage (1929), ou le plus célèbre Nogent
Eldorado du dimanche de Marcel Carné en 1929 reconstituent avec
empathie un Paris populaire et pour partie misérable.
Le passage au parlant permet à compter des années 1930 d’associer
encore davantage l’image cinématographique et l’imaginaire des bas-fonds.
Le « genre » auquel on donne un peu plus tard le nom de « réalisme
poétique » procède très largement de cette poésie populiste dont s’inspirent
les scénaristes. Francis Carco signe d’ailleurs lui-même les scénarios de
Paris la nuit d’Henri Diamant-Berger en 1930, puis de Paris-Béguin
d’Augusto Genina l’année suivante, Charles Spaak adapte La Bandera de
Mac Orlan et Jacques Prévert Le Quai des brumes. À la croisée du
naturalisme et de l’expressionnisme, les réalisateurs reconstituent (le plus
souvent en studio pour mieux contrôler la lumière et l’éclairage) la même
misère des quartiers populaires et des marges urbaines, les rues sales et
désolées, les flaques d’eau où se reflète la brume. On y trouve les mêmes
figures de parias, grêlés par la fatalité, voyous, déserteurs, filles perdues,
« hommes de nulle part », tous animés de sentiments forts, l’amour ou la
vengeance, mais de sentiments désabusés, marqués par le cynisme, le
dégoût et la désillusion, auxquels les dialogues, très travaillés, donnent une
présence forte. Le crime et le suicide y retrouvent, sous la lumière froide,
leur sens de drame atroce qui clôt le destin tragique des petites gens. Les
films de Marcel Carné (Le Quai des brumes et Hôtel du Nord en 1938, Le
jour se lève l’année suivante) et de Julien Duvivier (La Bandera, 1935,
Pépé le Moko, 1937) incarnent sans doute au mieux une veine qui est alors
très riche et à laquelle contribuent, entre autres, des cinéastes comme Pierre
Chenal (La Rue sans nom, 1933) ou Jean Grémillon (Gueule d’amour,
1937). Il est bien sûr dans le cinéma de l’entre-deux-guerres d’autres
représentations des bas-fonds : une veine pittoresques ou « couleur locale »
comme dans Justin de Marseille de Maurice Tourneur, en 1941, un style
plus « à l’américaine » comme dans Faubourg Montmartre, de Raymond
Bernard en 1931, ou encore un registre plaisant et divertissant qu’illustrent
Fric-Frac ou Circonstances atténuantes57 en 1939. Et sans doute le succès
public de ces derniers films fut-il supérieur à ceux de Carné et Prévert. Mais
c’est le réalisme poétique, sorte de version cinématographique du
fantastique social, qui porta le plus loin cette poésie des bas-fonds, et fut
aussi critiqué pour son fatalisme et son populisme. « Populisme, direz-vous.
Et après ? se défend Marcel Carné. Le mot pas plus que la chose ne nous
effraie. Décrire la vie simple des petites gens, rendre l’atmosphère
d’humanité laborieuse qui est la leur, cela ne vaut-il pas mieux que de
reconstituer l’ambiance trouble et surchauffé des dancings, de la noblesse
irréelle, des boîtes de nuit dont le cinéma a fait jusqu’ici abondamment
profit58 ? »
Cette esthétique s’éteint peu à peu au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale. Le film Les Portes de la nuit, que signe encore en 1945 le tandem
Carné et Prévert, pousse à l’extrême ce style et son imaginaire. Le destin,
personnifié, y poursuit les personnages, les héros comme les salauds, dans
un Paris populaire dont on sent qu’il est en train de perdre son âme. L’échec
cuisant du film scelle la fin d’un modèle et l’épuisement d’une forme.
« Poésie et horreur de la zone ont été maintes fois décrites, inspectées,
photographiées, filmées, reconstituées en studio, exportées à l’étranger
comme patrimoine national (culture et goût français), utilisées à des fins
littéraires, artistiques, moralisatrices, politiques et fourrées de force sous le
nez des indifférents, par tous les descripteurs de fantastique social. » Ainsi
s’emporte Jean-Paul Clébert en 1952, qui s’indigne que l’on n’ait jamais
vraiment entrepris en France l’ethnologie des bas quartiers et que l’on s’y
contente d’une production qu’il juge préfabriquée59. Le jugement est sans
doute un peu sévère. Ces « bas-fonds épris d’un désespérant romantisme60 »
sont-ils d’ailleurs une spécialité si française ? À Lisbonne et à Buenos Aires
prospère, on l’a vu, un imaginaire qui partage bien des traits avec celui des
faubourgs parisiens. À Londres, les Contes des rues tristes que le romancier
Arthur Morrison publie en 1894 s’attachent à dépeindre la monotonie
désespérante des allées de l’East End, le quotidien ordinaire, mélancolique
et parfois tragique d’existences qui ne parviennent jamais à se départir de la
misère et du crime. C’est aussi le sens du destin du jeune Dicky Perrott,
qu’il décrit deux ans plus tard dans A Child of the Jago61. Est-il si facile, au
reste, de se défaire de ce regard lorsque l’on souhaite dépeindre sans fard la
vie des bas quartiers ? Jean-Paul Clébert lui-même n’y échappe guère
lorsqu’il sillonne en 1952, puis en 1954, accompagné cette fois d’un
photographe, le Paris de la cloche et des mendigots. Rédigé à partir des
notes crayonnées et compilées durant trois années de vagabondage intra-
muros, ce texte baroque juxtapose une série d’itinéraires dans les parties de
la ville qu’ignorent les guides touristiques, mais où l’œil exercé du
promeneur sait reconnaître « la poésie à l’état brut […] poésie des pierres,
des pavés, des bornes, des portes cochères, des fenêtres mansardées, des
toits de tuiles, de l’herbe rare, des herbes inattendues, des impasses, des
passages, des culs-de-sac, des cours intérieures, des hangars dépôts de
charbon ou de matériaux de construction, des entreprises de démolition,
poésie des chantiers, des terrains encore vagues, des boulodromes, des
bistrots, buvettes, poésie des couleurs mais aussi poésie des odeurs qui
varient sur chaque pas de porte62 ».
En dépit des efforts de l’auteur pour s’en déprendre, la nostalgie
s’attache à chaque page, face aux quartiers de la ville qui s’en vont par
morceaux, face à la zone « qui s’efface comme une tache de graisse frottée
vigoureusement63 ». Soucieux de rendre compte de la richesse des bas-
fonds, du « merveilleux qui y règne à l’état naturel et des personnages
extraordinaires qui y vivent miraculeusement64 », Clébert emprunte comme
d’autres avant lui le chemin de la fuite poétique.
1. La meilleure étude sur la question est celle de Jerrold Seigel, Paris bohème. Culture et politique aux marges
de la vie bourgeoise, 1830-1930 [1986], Paris, Gallimard, 1991. J’utilise également Mary Gluck, Popular
Bohemia. Modernism and Urban Culture in Nineteenth-Century Paris, Cambridge, Harvard University Press,
2005.
2. Marylin Brown, Gypsies and Other Bohemians. The Myth of the Artist in Nineteenth-Century France, Ann
Arbor, University of Michigan Press, 1985 ; Sarga Moussa (dir.), Le Mythe des bohémiens dans la littérature
et les arts en Europe, Paris, L’Harmattan, 2008.
3. Alfred Delvau, Les Dessous de Paris, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1860, p. 10.
4. Gérard de Nerval, Nuits d’octobre [1852], Œuvres, Paris, Gallimard, 1993, t. III, p. 321.
5. Alfred Delvau, Les Dessous de Paris, op. cit., p. 32.
6. Alexandre Privat d’Anglemont, Paris inconnu, Paris, Delahaye, 1860, p. 11.
7. Ibid., p. 54.
8. Id., Paris anecdote. Les industries inconnues, la Childebert, les oiseaux de nuit, la villa des chiffonniers,
Paris, P. Jannet, 1854, p. 218.
9. Ibid., p. 6
10. Id., Paris inconnu, op. cit., p. 40.
11. Ibid., p. 157.
12. Id., Paris anecdote, op. cit., p. 217.
13. Ibid., p. 173.
14. Cité par Dietmar Rieger, « Ce qu’on voit dans les rues de Paris : marginalités sociales et regards bourgeois »,
Romantisme, 59, 1988, p. 19-29.
15. Ibid.
16. Miranda Gill, Eccentricity and the Cultural Imagination in Nineteenth-Century Paris, Oxford, Oxford
University Press, 2009.
17. Roland Dorgelès, Le Château des brouillards, Paris, Albin Michel, 1923, p. 41.
18. Ibid., p. 8.
19. Jean-François Wagniart, Le Vagabond à la fin du XIXe siècle, Paris, Belin, 1999.
20. Francis Carco, « Chansons de Paris ».
21. Sylvain Rappaport, La Chaîne des forçats, op. cit.
22. André Velter, Les Poètes du Chat noir, Paris, Gallimard, 1996.
23. Cité par Henri Marc, Aristide Bruant, le maître de la rue, Paris, Éditions France-Empire, 1989, p. 54.
24. Pierre Mac Orlan, Chansons pour accordéon, Paris, La Table ronde, 2002, p. 16.
25. Catherine Dutheil Pessin, « Chanson sociale et chanson réaliste », Cités, 19, 2004, p. 27-42. ; id., La Chanson
réaliste. Sociologie d’un genre. Le visage et la voix, Paris, L’Harmattan, 2004 ; Dietmar Rieger, « Aristide
Bruant et la chanson naturaliste fin de siècle », Dynamique sociale et formes littéraires. De la société de cour
à la misère des grandes villes, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1997, p. 201-224.
26. Joëlle Deniot, « Elles s’appelaient Rose, Nina, Pauline ou Louise », in J. Deniot et A. Pessin (dir.), Les
Peuples de l’art, Paris, L’Harmattan, 2006, t. I.
27. Agnès Pellerin, Le Fado, Paris, Chandeigne, 2009.
28. Christophe Appril et Élisabeth Dorier Appril, « Espaces et lieux du tango. La géographie d’une danse entre
mythe et réalité », in Dominique Guillaud et al. (dir.), Le Voyage inachevé. À Joël Bonnemaison, Paris,
Orstom/Prodig, 1998, p. 583-590.
29. Jorge Muñoz, La Policía, el lunfardo y el tango, Buenos Aires, Editorial Policial, 2008 ; Lila Camairi, La
Ciudad y el crimen, op. cit.
30. Jules Huret, De Buenos Aires au Grand Chaco, op. cit., p. 115.
31. Béatrice Humbert, « Le tango à Paris de 1907 à 1920 », in Ramon Pélinski, Tango nomade. Études sur le
tango transculturel, Montréal, Tryptique, 1995, p. 109-162.
32. Agathe Lecœur, « Les bas-fonds a contrario », op. cit.
33. Myriam Boucharenc, L’Écrivain-Reporter au cœur des années trente, op. cit., p. 37.
34. Henri Drouin, « Service de nuit », Détective, 6, décembre 1928.
35. Joseph Kessel, Bas-Fonds, op. cit., p. 109.
36. Ibid., p. 97.
37. Henri Drouin, « Service de nuit », op. cit.
38. Id., « Au pays de l’amour vénal », Détective, 33, 1929.
39. Francis Carco et René-Jacques, Envoûtement de Paris, op. cit., préface, p. 14.
40. Pierre Mac Orlan, Rues secrètes, op. cit., p. 147.
41. Joseph Kessel, Bas-Fonds, op. cit., p. 8.
42. Pierre Mac Orlan, Rues secrètes, op. cit., p. 29 ; id., in Marcel Montarron, Ciel de cafard, Paris, Gallimard,
1932, préface, p. 9.
43. Joseph Kessel, Bas-Fonds, op. cit., p. 8.
44. Henri Danjou, Enfants du malheur, op. cit., p. 80.
45. Pierre Mac Orlan, Le Bataillon de la mauvaise chance. Un civil chez les « Joyeux », Paris, Éditions de
France, 1933, p. 160.
46. Id., Rues secrètes, p. 6 ; id., Nuits aux bouges, Paris, Flammarion, 1929, p. 77.
47. Francis Carco, Traduit de l’argot, Paris, Éditions de France, 1931, p. 262.
48. Pierre Mac Orlan, Rues secrètes, op. cit., p. 29.
49. Id., Nuits aux bouges, op. cit., p. 33.
50. Ludovic Garnica de la Cruz, Nantes la brume, Paris, Librairie française, 1905, p. 292-293.
51. Lucienne Favre, Dans la Casbah, op. cit., p. 42.
52. Bernard Baritaud, Pierre Mac Orlan, sa vie, son temps, Genève, Droz, 1992.
53. Pierre Mac Orlan, Domaine de l’ombre. Images du fantastique social, Paris, Phébus, 2000.
54. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 326.
55. Pierre Mac Orlan, « Nocturne », Variétés, 15 juillet 1929.
56. Joseph Kessel, « Paris la nuit », op. cit. ; Henri Drouin, « Au pays de l’amour vénal », op. cit. ; Paris de nuit,
texte de Paul Morand, photographies de Brassaï, Paris, Impr.-édit. Arts et Métiers graphiques, 1933 ; Francis
Carco et René-Jacques, Envoûtement de Paris, op. cit. ; René-Jacques, La Zone de Clignancourt,
photographies, 1948.
57. Le premier réalisé par Maurice Lehmann et Claude Autant-Lara, le second par Jean Boyer.
58. Marcel Carné, « Quand le cinéma descendra-t-il dans la rue ? », Cinémagazine, novembre 1933.
59. Jean-Paul Clébert, Paris insolite, op. cit., p. 82.
60. Pierre Rocher, « La lèpre de Nantes », Le Populaire, 19 février 1925.
61. Arthur Morrison, Tales of Mean Streets, Londres, Methuen & Co., 1894 ; id., A Child of the Jago, Londres,
Methuen & Co., 1896.
62. Jean-Paul Clébert, Paris insolite, op. cit., p. 57-58.
63. Ibid., p. 92.
64. Ibid., p. 30.
TROISIÈME PARTIE

L’affaissement d’un imaginaire


CHAPITRE VIII

La lente résorption des bas-fonds

Comme toute construction historique, les imaginaires sociaux sont


inscrits dans un temps. Ils ont un début et une fin, ce qui seul peut les rendre
perceptibles pour l’historien. Nulle date, bien sûr, ne vient les délimiter
avec la précision de celles qui fixent les cycles économiques ou les régimes
politiques. Leur périodisation, indicative, est de celles qui rythment les
grandes scansions de sensibilité collective, les grandes inflexions de la
conscience sociale. Leurs composants, de plus, ne disparaissent jamais
vraiment. Ils subsistent à l’état latent, demeurent disponibles et peuvent être
facilement mobilisés dans des configurations ou des reconfigurations
ultérieures. Ainsi en va-t-il également des bas-fonds. On a montré plus haut
comment des motifs variés, certains très anciens, voire immémoriaux,
d’autres plus clairement contextualisés, s’étaient associés en « figures »
particulières pour donner naissance à la fin du Moyen Âge à l’imaginaire de
la gueuserie puis, au début du XIXe siècle, à celui des bas-fonds. Ce
chapitre voudrait évoquer comment et pourquoi ces configurations se
dénouent progressivement vers le milieu du XXe siècle. Les évolutions
sociales et politiques, l’essor de l’État providence, les mutations des
pratiques criminelles engagent les sociétés occidentales à considérer
différemment leurs marges et leurs transgressions. L’association de la
misère, du vice et du crime se délie pour partie. Aucun des constituants des
bas-fonds ne disparaît et bien des réflexes demeurent effectifs, mais la
combinatoire spécifique qui les réunissait n’est désormais plus de saison.

Décriminaliser les pauvres

Au cœur de ces transformations réside le déplacement progressif du


regard sur la misère. À compter du tournant du siècle se renouvellent en
effet les représentations sociales, scientifiques, politiques de la pauvreté.
Dissociant peu à peu l’indigent du criminel, une configuration neuve se met
en place, qui affecte autant la philanthropie traditionnelle que l’action
réformatrice et les sciences sociales, signant ainsi la sortie progressive de
l’âge des bas-fonds. Des multiples innovations qui se conjuguent dans cette
inflexion, trois au moins apparaissent décisives.
La première est liée à l’émergence de nouvelles grilles de lecture et de
nouvelles taxinomies de la pauvreté. On classe toujours les pauvres et les
indigents, mais selon d’autres catégories, peu à peu dégagées des
présupposés moraux qui les sous-tendaient jusque-là1. La grande enquête
que mène à partir de 1886 l’Anglais Charles Booth, Life and Labour of the
People of London, offre sans doute l’exemple le plus abouti de cette
« révolution classificatoire »2. Négociant fortuné de Liverpool, propriétaire
d’une compagnie maritime assurant la liaison entre l’Europe et le Brésil,
Booth finance et organise en effet une immense enquête visant à quadriller
la capitale britannique, quartier par quartier, district par district, rue par rue,
afin de répartir ses 4,3 millions d’habitants en différentes « classes
statistiques ». Cette gigantesque entreprise, qui dure près de dix-sept ans,
mobilise une équipe composée de 7 enquêteurs réguliers et d’un très grand
nombre d’informateurs (visiteurs du London School Board, éducateurs,
philanthropes, clergymen, policiers)3. Le modèle reste pour partie
naturaliste. Il s’agit de dresser « un plan de classification grâce auquel,
comme dans les tiroirs d’un cabinet de minéralogiste, les détails peuvent
être classés et vus à la place qui est la leur4 ». Et la démarche est encore
souvent fondée sur des entretiens et des études de cas, mais ceux-ci sont
ensuite réinscrits dans une grille quantifiée, soucieuse d’établir des
« relations numériques ». Et là est l’essentiel : rompant avec la logique du
« voyage » en terre inconnue et de la description des « types » qui domine
les récits des journalistes ou des missionnaires, Booth décide de ne pas
utiliser la « matière d’histoire à sensation » qui gît pourtant dans ses carnets.
« Les rires sensuels, les plaisanteries grossières, les rixes brutales, tout
comme les minables petites escroqueries qui se commettent dans la rue ne
sont que des signes extérieurs qui trahissent une condition misérable
dominée par la faim et par le surmenage5 ». Récusant donc le pittoresque,
qui prend la partie pour le tout ou l’effet pour la cause, et ne produit que la
confusion et l’anxiété, il entend objectiver la misère, donner à l’analyse une
« valeur quantitative ». Il construit pour cela une grille complexe de
stratifications qui, en fonction de critères statistiques fondés sur l’échelle
des revenus, la structure de l’emploi, la nature de l’habitat, etc., répartit les
individus en 8 « classes », identifiées de A à H. La méthode, qui
révolutionne l’enquête sociale traditionnelle, aboutit à des séries de tableaux
statistiques, synthétisés sous la forme d’un jeu de poverty maps (« cartes de
la pauvreté ») établies section par section.
Ce sont évidemment les résultats concernant l’East End et ses
900 000 habitants qui sont l’objet de la plus grande attention. Booth établit
que près d’un tiers de la population de ces quartiers vit en dessous de la
poverty line (un peu plus de 1 livre par semaine pour une famille moyenne).
À l’échelle de la ville, la pauvreté touche 1,3 million de personnes, soit plus
de 30 % des habitants. La révélation produit un véritable choc parmi les
élites victoriennes. Mais plus que le constat, ce sont les explications de
Booth qui se révèlent novatrices. Il montre d’abord que l’alcoolisme, la
paresse, les transgressions sont bien davantage des symptômes que des
causes, lesquelles résident principalement dans la structure irrégulière de
l’emploi. Il s’efforce surtout de distinguer la question du résidu, des
outcasts, de celle de la pauvreté. « Les hordes de barbares dont on a parlé,
qui, sortant de leurs taudis, vont un jour engloutir la civilisation moderne,
n’existent pas. Ils sont des barbares, mais ils sont une poignée, un
pourcentage faible et décroissant, une honte, mais pas un danger6. » Ces
barbares, ces parasites, ce monde du crime et de la transgression, Booth en
fait la classe A de son tableau, la classe de ceux qui récusent le travail. Ce
monde existe bien sûr, mais il ne constitue qu’une frange très étroite –
1,2 % de la population de l’East End –, un monde à part qui vit dans une
sorte d’extra-territorialité : « Cette classe de personnes sauvages et semi-
criminelles a connu son apogée lorsque des quartiers entiers de Londres
étaient sous son joug. Elle désire surtout qu’on la laisse en paix, qu’on
l’autorise à construire sa propre Alsatia7. » Le principal danger réside selon
Booth dans le risque de contagion vers la classe B, celle des « très
pauvres », qui n’ont que des revenus occasionnels et se révèlent souvent
incapables d’un travail régulier. Il convient donc de réduire la classe A, d’en
tarir la reproduction, en large partie héréditaire selon Booth, en séparant les
parents et les enfants. On retrouve ici la notion de residuum, très en vogue
en cette fin de XIXe siècle, mais partiellement dégagée chez Booth de
présupposés moraux et identifiée à des populations précisément quantifiées.
L’élimination de ces unfits peut aussi passer par une véritable politique
urbaine. La poverty map établie par Booth permet de localiser très
précisément les portions de la ville investies par la classe A. Isoler ces rues
par une ligne de quarantaine, puis les détruire systématiquement permettrait
aussi de se débarrasser de cette frange et de s’attaquer ensuite à la classe B,
qui constitue selon lui le cœur de la question sociale.
L’enquête de Charles Booth ne rompt pas avec tous les diagnostics
moraux et fait de la notion de dégénérescence l’un des facteurs principaux
de reproduction des populations « sauvages » et criminelles. Mais en
s’émancipant des typologies traditionnelles et du langage classificatoire des
sciences naturelles au profit de grilles sociologiques et quantifiées, elle met
à mal les représentations habituelles de l’underworld. Dissociant
radicalement la frange étroite des outcasts de la société des pauvres et des
indigents, elle invalide le principe même sur lequel est construit tout
l’imaginaire des bas-fonds. Il faut bien sûr plus d’une enquête pour modifier
des représentations sociales aussi profondément enracinées, mais le travail
de Booth marque une étape essentielle. Il contribue à infléchir l’ensemble
des méthodes classificatoires mises en œuvre à compter des années 1890 et
inspire d’autres enquêteurs comme Seebohm Rowntree dans son étude de la
pauvreté londonienne en 19018. Ses méthodes, surtout, accèdent à un statut
quasi officiel quand son ancien collaborateur, Hubert Llewellyn Smith,
devient Chief commissioner for Labour et reprend la classification de Booth
pour le Board of Trade.
Une seconde innovation est liée aux nouvelles conceptions du travail et
du non-travail9. Réalité ancienne et structurelle de la vie ouvrière, le
chômage est peu à peu réinvesti de nouvelles appréciations et de nouvelles
significations. L’essor constant de secteurs neufs comme les
administrations, les banques, les compagnies de chemin de fer ou les grands
magasins suscite l’émergence de formes stabilisées de salariat, qui
démontrent peu à peu leurs vertus sociales, professionnelles et politiques. À
ces transformations structurelles s’ajoute le souci des experts et des élites
réformatrices de stabiliser également les modes de travail des classes
populaires, de promouvoir un rapport salarié normalisé. En stigmatisant la
traditionnelle mobilité de l’activité ouvrière, on espère assigner les
travailleurs dans une nouvelle relation à l’emploi et au salaire. Toute une
réflexion internationale s’amorce au début du XXe siècle pour placer ces
nouvelles acceptions du chômage au centre des débats sur la réforme
sociale. Vers 1900, en Angleterre, le terme unemployable commence à se
substituer aux appellations classiques de pauper, homeless, destitute10. La
progressive diffusion de cette catégorie tend à disqualifier la dichotomie
traditionnelle sur laquelle se fondait le dispositif philanthropique (bon vs
mauvais pauvre, vrai vs faux indigent) et avec elle toute « l’épistémologie
morale » du travail. À l’instar des classifications de Charles Booth, et en
étroite symbiose avec elles, elle permet de sortir progressivement des
taxinomies naturalistes et de l’univers des sciences morales. Le travail, tout
en restant la valeur cardinale de la société, devient une réalité plus
complexe, plus plastique. L’objectivation du chômage comme fait
économique et social constitue en ce sens un profond retournement de
perspective. Informée statistiquement, la catégorie peut engendrer des
chômeurs dont la situation ne dérive plus nécessairement de la paresse et du
vice, mais d’une position dans le jeu de production.
Cette inflexion n’est bien sûr ni totale ni absolue. L’idée demeure
souvent que certains individus, rétifs au travail, perturbent les nouvelles
dispositions. Mais il ne s’agit plus que d’un « résidu », pour reprendre le
terme alors à la mode en Grande-Bretagne, de « parasites » et « déchets
sociaux », comme l’on dit en France. Il est frappant de constater que
l’exacerbation du discours sur les vagabonds et leur forte stigmatisation
sont concomitantes à l’invention du chômage. Mais ces franges
d’« anormaux » sont quantitativement réduites (moins de 2 % en France) et
pensées comme amenées à disparaître11. D’autres représentations émergent
également, qui rejettent le moralisme et le sentimentalisme traditionnels
pour signaler les vertus, le courage ou l’énergie dont les « basses classes »
sont porteuses. À Milan, les jeunes intellectuels « positivistes » s’efforcent
de voir dans le sous-prolétariat qui peuple les bas-fonds de la ville le levain
d’un autre monde. À New York, certains journalistes ou romanciers comme
Stephen Crane revalorisent la vie dans les slums, d’où peuvent surgir une
nouvelle volonté et une éthique alternative12.
L’ensemble de ces inflexions entraîne un renouvellement assez
profond des formes de l’assistance, marquées par la marginalisation
progressive des œuvres et de la philanthropie traditionnelle au profit du
compromis assurantiel et de la construction progressive de l’État régulateur.
La pratique de la « sainte violence » et des visites domiciliaires inquisitrices
disparaît peu à peu. La plupart des structures traditionnelles subsistent bien
entendu, et certaines tendent même à se développer, à l’instar de l’Armée
du Salut, fondée en Angleterre en 1865, et qui s’implante durablement sur
le continent au début du XXe siècle. On ne peut donc parler d’épuisement
du modèle caritatif traditionnel. Mais les conceptions sur lesquelles il se
fonde tendent à se renouveler. En France par exemple, à compter du début
du XXe siècle, la place des pauvres se modifie dans le discours théologique
et philosophique du catholicisme13. On assiste en effet à un transfert
progressif de la figure du pauvre, traditionnellement inscrite dans une
perspective anthropologique « naturelle », donc légitime, vers celle de
l’exclu, victime au contraire d’un processus de disqualification sociale. Au
cœur de ces mutations réside la réflexion sur le concept de « personne
humaine », telle que la mène la philosophie chrétienne de l’entre-deux-
guerres. De multiples influences, celle de philosophes comme Maurice
Blondel ou Gabriel Marcel, celle du néo-thomisme de Jacques Maritain,
celle du personnalisme incarné par la revue Esprit ou par le groupe
« Économie et humanisme », convergent dans l’émergence d’une nouvelle
éthique de la personne. Le regard sur les pauvres se détache du seul monde
ouvrier pour s’ouvrir à d’autres catégories, notamment dans les pays
colonisés ou dans les replis de la société industrielle, ce qui contribue aussi
au redéploiement des œuvres vers les réfugiés, les immigrés, les prostituées,
les lépreux, les mal-logés, etc. En associant le concept de « personne
humaine » à la notion d’exclusion, la pensée catholique s’engage dans un
processus d’objectivation progressive qui suscite, à terme, un véritable
changement de paradigme. La figure traditionnelle du pauvre de Dieu y
disparaît presque totalement au profit de représentations beaucoup moins
fatalistes, qui font de l’indigent un accidenté et un inadapté social.
Les formes de l’engagement philanthropique se modifient en
conséquence. On assiste, principalement dans les mondes protestants, à
l’émergence d’actions différentes, qui s’efforcent de lier militantisme
charitable, éducation et sciences sociales. C’est notamment le cas des
colonies sociales (social settlements), qui se développent en Angleterre et
aux États-Unis dès la fin du XIXe siècle. Le principe, inauguré en 1884 à
Whitechapel par le pasteur Samuel Barnett, consiste à substituer à la
traditionnelle visite philanthropique l’installation de résidents permanents
dans les quartiers pauvres, où ils proposent des activités éducatives et
sociales. C’est ainsi que des jeunes diplômés de Cambridge et d’Oxford
s’installent au Toynbee Hall, sorte d’extension de l’université dans les
slums14. L’expérience, on le perçoit, modifie profondément le regard porté
sur le Dark Continent et ses « hordes sauvages ». De telles pratiques se
diffusent davantage encore aux États-Unis. En 1889, l’Américaine Jane
Adams crée sur le même modèle Hull House à Chicago, et des
implantations similaires ont lieu à New York, Boston et Pittsburgh. Ces
« colonies » offrent des cours, des conférences, des loisirs, mais aussi des
remèdes concrets aux problèmes du quotidien (santé, logement, relations de
travail, etc.). Elles se transforment aussi peu à peu en structures et
instruments d’enquête, comme en témoignent les travaux sur le sweating
system menés durant sept ans par Florence Kelley et son équipe, et publiés
en 1895 dans les Hull House Maps and Papers. On note un mouvement
analogue à Boston, où Robert Wood, qui voit dans les settlements un
laboratoire des sciences sociales, fonde Andover House. Les liens se
renforcent avec les universités ainsi qu’avec certaines municipalités. De ces
initiatives diverses émane le mouvement des social surveys, une série
d’enquêtes plus ambitieuses qui se développent aux États-Unis dans les
années 1900-191015. Ces expériences originales s’efforcent d’abattre les
cloisons entre philanthropie, action réformatrice et sciences sociales, et
entretiennent également des liens avec les reporters qui enquêtent au même
moment sur ces sujets brûlants, aux sources de la tradition sociologique qui
se construit alors à Chicago16. Surtout, une représentation différente de la
pauvreté en émane.
De telles pratiques sont moins développées en France. On en retrouve
néanmoins l’esprit dans le mouvement des Équipes sociales, fondées en
1921 par le jeune philosophe catholique Robert Garric. Soucieux de lutter
contre la ségrégation sociale et fort de l’expérience solidaire qu’il avait
connue dans les tranchées, Garric encourage les jeunes diplômés à investir
les quartiers populaires. À Belleville, où Garric s’installe, mais aussi dans
plusieurs autres quartiers périphériques, les Équipes sociales offrent des
cours, ouvrent des bibliothèques, s’efforcent de jeter des ponts entre les
pauvres et la culture17. Reste que le mouvement général est bien celui qui
conduit de l’assistance, prise en charge par les élites sociales et religieuses,
à l’assurance, pensée comme un droit social18. Suivant le modèle
bismarckien, qui avait été le premier à faire adopter des lois sociales dès les
années 1880, la plupart des États européens s’engagent au début du
XXe siècle dans la mise en œuvre de réformes ouvrant des droits (maladie,
accident, retraites, assurances sociales). En France par exemple, la loi du
14 juillet 1905 organise l’assistance obligatoire aux « vieillards, infirmes et
incurables » sous forme de placements ou d’allocations. On passe donc
progressivement à des structures d’entraide moins personnelles,
rationalisées et prises en charge par les pouvoirs publics. Cette émergence
d’un État social et régulateur, qui fait peu à peu de l’assistance un droit,
s’accompagne de la progressive disparition des distinctions morales ou
religieuses qui fondaient les pratiques philanthropiques antérieures19. C’est
là une recomposition majeure, qui affecte l’ensemble des sociétés
occidentales, et à laquelle le modèle keynésien donne une justification
théorique et économique. La voie avance vers les États providence, qui
triomphent dans ces mêmes espaces au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale.
Une dernière évolution, plus matérielle et conjoncturelle, concerne la
destruction partielle des quartiers les plus insalubres et dégradés des
grandes villes, ceux précisément qui avaient contribué à polariser et à fixer
l’imaginaire des bas-fonds. Accompagnant l’élévation générale des niveaux
de vie sensible dans les États occidentaux, des politiques d’aménagement et
de liquidation des taudis sont mises en œuvre un peu partout.
L’haussmannisation avait donné le ton, même si elle avait eu pour effet de
déplacer vers les périphéries la localisation des « mauvais lieux ». Mais le
cœur de la ville, sa vitrine, échappe désormais aux bas-fonds, ou se contente
de les figurer symboliquement, dans l’ordre du spectacle. Aux destructions
du vieux Paris ou à celles menées à la même période dans le cœur dégradé
de Londres – Saint-Giles, Holborn, Drury Lane –, fait écho, un demi-siècle
plus tard, de 1895 à 1930, la politique de slums clearance engagée à New
York. Lancée dans le sillage des articles dénonciateurs de Jacob Riis, elle se
solde par la destruction des pires tenements de Five Points, notamment ceux
de Mulberry Bend, rasés au profit d’un parc inauguré en 1897. Durant les
années 1920, à l’initiative du Département municipal des tenements, dirigé
par Robert DeForest, on détruit à New York 40 000 taudis, dont le célèbre
Gotham Court20 construit en 1850 dans Cherry Street et devenu le symbole
du New York sale, dégradé et corrompu.
De tels phénomènes sont sensibles un peu partout en Europe. À
compter du début du XXe siècle, les municipalités et les pouvoirs publics
s’engagent dans des politiques d’assainissement et d’arasement des taudis.
Le désir s’accroît de réduire les bas-fonds réels et les zones insalubres des
villes. À Rouen, par exemple, on s’attache à mettre à bas les
10 000 maisons qui « ont encore des fosses fixes complètement perméables,
qu’on ne vidange jamais, et dont les infiltrations souillent nécessairement le
puits placé dans la cour au voisinage de la fosse21 ». Ce mouvement se
généralise dans les années 1900, obsédées par les politiques
d’assainissement22. Partout, on dresse le casier sanitaire des immeubles et
l’on s’efforce de remédier aux situations les plus sinistres. À Limoges, on
détruit le quartier Viraclaud, le bas-fond de la ville, encombré de taudis, de
bouges et de maisons closes, et on édifie sur ses décombres la nouvelle
préfecture et l’hôtel des postes23. À Lyon en 1906, on se félicite de la
disparition du quartier Grôlée. À Dijon, on éradique les rues et les maisons
les plus insalubres, à l’exception de la portion supérieure de la rue Roulotte,
qui est aussi l’endroit où l’on trouve les maisons closes24. À Alger, le
quartier de la Marine, zone de baraquements sinistres où s’entassait la plus
sordide population de miséreux, est rasé entre 1937 et 194325. À Paris, la
lente et incomplète liquidation de la « zone » nous raconte une histoire en
tous points analogue. Le traitement des eaux, des déchets et des excréments
polarise l’attention. Les décharges, qui attirent les mouches, la vermine et
les rats, suscitent un gros débat dans les années 192026. La fosse d’aisances
apparaît surtout telle une insupportable survivance et sa disparition est
pensée comme le symbole absolu de la résorption des bas-fonds,
topographiques tout autant que sociaux. Mais le mouvement, engagé vers
1895, n’est finalement gagné qu’à la fin des années 1950.
Il ne faut donc pas se méprendre sur le sens de ces évolutions. Les
lieux sordides et insalubres ne disparaissent malheureusement ni de France
ni des autres pays occidentaux entre 1920 et 1950. Dans les replis ou les
interstices des cités, dans leurs périphéries, sous les ponts et les échangeurs
d’autoroutes, repoussent en permanence les baraquements, les bidonvilles,
les campements, intolérables espaces de « non-vie » où des populations sont
pourtant périodiquement contraintes de reconstituer un semblant de vie
sociale. L’histoire des banlieues et des « cités » contemporaines s’articule
étroitement à cette question. Mais quelque chose est néanmoins entrepris au
premier XXe siècle pour que cet environnement ne constitue plus le cadre
« naturel » des catégories populaires.
La perception traditionnelle des « bas-fonds » de la misère tend à
s’effacer dans ces bouleversements, d’autant que surgissent d’autres réalités
sociales. De nouvelles topographies de la misère apparaissent, localisées
dans les banlieues ou s’étendant en taches d’huile le long des voies de
communication. De nouvelles lectures de la délinquance se font jour,
l’identifiant de façon croissante et insistante à l’immigration étrangère. Une
attention neuve est portée aux situations de pauvreté des pays du tiers-
monde. Lorsque l’on détruit en 1943 une partie des vieux quartiers de
Marseille, les nouveaux pauvres, principalement des Arméniens, sont
parqués dans les « enclos » et les bidonvilles des quartiers nord de la ville.
Mais si la misère ne disparaît pas, les façons de la désigner ont changé. À
l’expression « bas-fonds », dont l’emploi se réduit progressivement à des
usages symboliques ou dramatisés, succèdent donc d’autres termes.
« Clochard », attesté à partir des années 1895, ne se diffuse véritablement
qu’après la Première Guerre mondiale27. Son origine était la cloche, qui
sonnait aux halles de Paris l’heure de la fin du marché, et donc le début de
la récupération. Si les réalités qu’il recouvre demeurent composites, le
terme tend à prendre durant l’entre-deux-guerres une dimension de plus en
plus pittoresque, alors que se diffuse la figure du bon clochard, symbole
d’une vie de bohème pour partie consentie, d’une existence ambivalente et
sans contrainte. À la fin des années 1960 se développe l’expression très
différente de « quart-monde », suggérée par Joseph Wresinski, fondateur de
l’association ATD-Quart Monde. Wresinski s’inspire bien entendu de la
formule « tiers-monde », forgée par Alfred Sauvy en 1950, mais il se
souvient également du révolutionnaire Dufourny de Villiers, auteur en 1789
d’un Cahier du quatrième ordre consacré aux indigents et aux plus pauvres
que les débats oubliaient selon lui28. En associant ainsi la thématique
révolutionnaire des droits de l’homme et celle des inégalités nées de la
situation coloniale, l’expression offre un nouveau champ aux
représentations de la misère.
À la fin des années 1970, l’intensification de la crise économique et
sociale suscite l’apparition de nouvelles désignations. Parmi elles
s’imposent rapidement les notions d’« exclus » et d’« exclusion », que
l’ouvrage de René Lenoir, Les Exclus. Un Français sur dix, a introduit en
1974. Ces expressions sont d’emblée très critiquées par les sociologues, qui
signalent leur faible pertinence explicative. En associant des situations très
hétérogènes, en présentant la société sur un mode binaire réducteur (inclus
vs exclus ?) et en insistant sur un état plutôt que sur le processus qui lui
donne naissance, l’« exclusion » simplifie à l’extrême les situations sociales
dont elle entend rendre compte. Elle escamote les responsabilités (sociales,
économiques, idéologiques, politiques) au profit d’une procédure abstraite
et anonyme, que rien ne semble provoquer. Certains voulurent y voir une
simple prénotion, au sens durkheimien du terme, convertie en paradigme
par la demande sociale. Demeurent une fonction dramaturgique et une
portée métaphorique indéniables, qui donnent une grande puissance à ce
terme29. D’autres désignations apparaissent dans la foulée : « SDF » (le
terme avait surgi sans faire souche dans le langage bureaucratique de
l’administration policière à la Belle Époque30), « RMIstes », « nouveaux
pauvres », etc. Au mal massif et clairement identifiable du paupérisme
succèdent donc une pléiade de situations de désaffiliation sociale,
incapables de donner prise à une lecture ou à un traitement d’ensemble.

L’invention du « milieu »

Mais l’affaissement de l’imaginaire des bas-fonds tient tout autant aux


transformations qui affectent les représentations du monde criminel, l’autre
grande figure constitutive de cet univers. Or celui-ci se modifie fortement
au début du XXe siècle. Déjà, sous l’effet des nouveaux savoirs médicaux
et anthropologiques, la seconde moitié du XIXe siècle avait contribué à
infléchir, sans la faire disparaître cependant, l’association de la misère et du
crime. Les travaux de Benedict Morel, introducteur du concept de
dégénérescence en 1859, puis ceux de l’anthropologue Paul Broca, du
médecin turinois Cesare Lombroso, auteur de L’Homme criminel en 1876,
et des nombreux aliénistes qui s’intéressent à ces questions, avaient suscité
l’essor des lectures anthropologiques et biologiques du crime31. Et si le
criminel, loin d’être un ouvrier ou un indigent poussé au geste défendu par
la misère ou le vice, était un être dégénéré, structurellement déterminé au
mal ? Ces nouvelles grilles se surimposent plus qu’elles ne se substituent
aux représentations précédentes. Elles tendent aussi à raviver des figures
plus anciennes, comme celle du « monstre ». Elles n’ont au reste pas
vocation à définir tout l’univers criminel. Pour Lombroso, les criminels-nés
représentent moins d’un tiers de l’ensemble des transgresseurs, ce qui laisse
subsister un grand nombre de malfaiteurs d’habitude, de profession ou
d’occasion, sans parler même des assassins passionnels ou des aliénés. Mais
la faveur publique dont bénéficie cette nouvelle catégorie et sa rapide
diffusion affaiblissent les approches en termes de « marécage social » que le
premier XIXe siècle avait privilégiées. Si elles sont encore très composites,
les figures d’apaches qui surgissent dans la France de la Belle Époque
privilégient les représentations d’un monde clos, de voyous incorrigibles et
presque naturellement voués au mal. Qu’il relève d’une « nature » ou d’une
« profession », le crime est moins pensé comme l’aboutissement d’un
processus de déchéance sociale.
L’invention du « milieu » au lendemain de la Première Guerre
mondiale accentue ces évolutions. L’origine de l’expression n’a jamais
vraiment été élucidée. Policiers et magistrats évoquaient de longue date le
« milieu spécial » des voyous et des souteneurs, mais le terme seul n’est
attesté pour la première fois qu’en 1920 pour désigner la société criminelle,
dans une pièce de Francis Carco et Aimé Picard, Mon homme32 :
« Maintenant, c’est mêlé sens dessus dessous. Il vient des gens qu’est même
pas du milieu », s’exclame la tenancière d’une maison de la rue de Lappe.
L’équivalent méridional et argotique, le « mitan », apparaît deux ans plus
tard.
Il est presque impossible de donner une définition « objective » du
milieu. Des dizaines d’ouvrages s’y sont pourtant essayés, mais tous offrent
des représentations nostalgiques, idéalisées ou pittoresques, qui insistent sur
ce qui serait la « mentalité » spécifique des truands du milieu, ses règles,
son code de l’honneur, sa loyauté, ou son organisation quasi féodale en
clans ou en fratries, dans lesquels « chacun se voit assigner une fois pour
toute sa place, du plus petit tueur au plus gros trafiquant33 ». On ne
soutiendra évidemment pas, dans un livre consacré à l’imaginaire social,
que cette « mythologie » du milieu est sans intérêt, mais elle n’aide pas à
comprendre les mutations effectives qui affectent les sociétés criminelles au
début du XXe siècle. Les définitions les plus utiles sont à cet égard les plus
simples, comme ce rapport du service régional de police judiciaire de 1967
qui définit le milieu comme un « assemblage disparate d’hommes vivant en
marge de la société, camouflant plus ou moins bien leurs activités illicites
derrière une façade de circonstance34 », ou la formule, encore plus
justement imprécise, de Jérôme Pierrat : « une communauté d’hommes qui
se reconnaissent35 ».
Au vrai, ce que l’on nomme en France le « milieu » traduit une série de
transformations qui affectent un peu partout, dans la première moitié du
XXe siècle, ce que les autres langues désignent le plus souvent comme le
« crime organisé ». Aux sources du phénomène réside l’enrichissement
général de la société criminelle. L’essor conjoint, à compter des années
1905-1910, du trafic de stupéfiants (principalement l’opium et la cocaïne
qui se répandent peu à peu dans les grandes villes occidentales) et plus
encore celui de la prostitution internationale, dite « traite des Blanches »,
engendre des profits considérables, sans commune mesure avec ceux
traditionnellement engrangés par les bandes professionnelles. Une dizaine
d’années plus tard s’y ajoute, aux États-Unis, l’extraordinaire manne
financière suscitée par la prohibition. On assiste, en moins de trois
décennies, à un très net processus d’ascension sociale : une fraction
minoritaire, mais significative, de la société délinquante, s’enrichit de façon
substantielle. Costumes, postures, lieux, décors tendent dès lors à rompre
avec la tradition populaire et ouvrière. Une nouvelle esthétique impose le
truand « lingé », « nippé », « sapé comme un milord ». Voici les malfaiteurs
désormais « vêtus avec une fausse élégance, porteurs de chaussettes de soie,
de chaussures vernies à élastique et les doigts alourdis par d’énormes
chevalières en or36 ». Loin des rôdeurs de barrières ou des terreurs à
casquette, ces nouveaux bandits portent beau, des costumes trois-pièces, « à
l’américaine », des cravates voyantes, des chaussures bicolores ; ils se
déplacent en automobile, utilisent de puissantes armes à feu. Les journaux,
les magazines photographiques, le cinéma leur prêtent une attention de tous
les instants, accentuant au-delà du réel l’ampleur de ce phénomène. Mais
une chose demeure claire : issue des dessous les plus sordides de la société,
une partie du monde criminel s’extrait progressivement de ces bas-fonds
pour s’élever dans la hiérarchie sociale jusqu’à atteindre, sinon ses couches
supérieures, du moins son « milieu ».
Une conséquence importante de cette « élévation » réside dans les
nouvelles relations que peuvent désormais envisager les mieux placés ou les
plus doués de ces aristocrates du crime. Pas tant avec la police,
« partenaire » traditionnelle depuis Vidocq et presque structurelle compte
tenu du rôle déterminant des indicateurs dans le travail policier. Mais l’on
voit désormais des truands patentés s’afficher publiquement avec des
personnalités du monde politique ou du monde des affaires. Ce type de
relations était ancien aux États-Unis où la pègre de Five Points servait
depuis le milieu du XIXe siècle d’auxiliaire à Tammamy Hall, la grande
organisation locale du parti démocrate : elle lui fournissait hommes de
main, colleurs d’affiches, service d’ordre. Il était également traditionnel en
Italie où les principales sociétés criminelles (Mafia sicilienne, Camorra
napolitaine, Ndrangheta calabraise, Sacra Corona Unita des Pouilles)
s’étaient édifiées dans un lien de connivence complexe avec le pouvoir et
les autorités politiques37. Peu développé jusque-là en France, ce type de
relations connaît un essor remarquable durant l’entre-deux-guerres,
notamment à Marseille qui y gagne peu à peu sa renommée de « capitale du
crime en France »38. La ville était longtemps restée une cité sans bas-fonds,
riante, plaisante, marquée par une sorte d’insouciance et de luminosité toute
méridionale. Les choses s’étaient compliquées à la fin du XIXe siècle :
l’activité portuaire, l’émigration italienne, le développement de la
prostitution avaient fait surgir des figures plus inquiétantes, comme celles
des nervis, dont les bandes s’affrontent à la Belle Époque pour le contrôle
des quartiers de Saint-Jean et de Saint-Mauront. Grand port, cité
d’immigration, Marseille est peu à peu saisie par les trafics du XXe siècle,
l’opium, la cocaïne, la prostitution méditerranéenne et atlantique. Un milieu
enrichi et sans complexe en émane, qui fait bientôt la une des quotidiens
nationaux. Deux grandes figures l’incarnent : Paul Carbone et François
Spirito. Enrichis par les jeux prohibés, l’opium, le racket et la prostitution
internationale, les deux hommes sont inculpés, puis arrêtés en avril 1934
dans l’affaire du conseiller Prince, l’un des magistrats en charge du dossier
Stavisky, concernant l’homme d’affaires que l’on venait de retrouver écrasé
sous un train à la Combe-aux-Fées. Mais Carbone et Spirito sont bientôt
libérés. Ils bénéficient en effet de la protection et du soutien public de
Simon Sabiani, député des Bouches-du-Rhône depuis 1928 et premier
adjoint au maire de Marseille. L’affaire met ainsi en lumière les relations
nouvelles entre les trafiquants et les hommes politiques, que semble lier un
puissant clientélisme. À Sabiani, qui rejoint bientôt le Parti populaire
français de Jacques Doriot, Carbone et Spirito fournissent des hommes de
main, des briseurs de grèves39. L’affaire est peu après complétée par les
révélations qui signalent l’existence d’un second réseau, liant un autre clan
de malfrats, dirigé par Antoine Guerini et Noël Renucci, avec les instances
de la SFIO marseillaise, puis par la mise au jour, en 1938, d’une vaste
corruption de la police des mœurs. Le milieu marseillais offre ainsi l’image
d’une sorte de méritocratie criminelle, au sein de laquelle un petit nombre
d’individus est parvenu par le trafic, l’affairisme et le clientélisme à occuper
de très enviables positions.
Peu à peu dissociés des misérables et des gueux, ces nouveaux
délinquants rompent donc avec la symbolique de la lie et des bas-fonds
sociaux. On les dit toujours vicieux, immoraux et sans scrupules, mais les
voici également policés, politisés, civilisés. Ils sont devenus le produit
d’une promotion sociale qui leur permet désormais de fréquenter les élites
légales. Et s’ils continuent d’employer des voyous, des têtes brûlées ou
crucibellis, des « nervis promis aux “durs” et à la mort violente parce qu’ils
tuent, volent et menacent jusqu’à ce qu’ils aient épuisé leurs chances40 », ce
n’est pas sur ces seconds couteaux qu’insistent désormais les reportages des
journaux ou des magazines. On les condamne bien sûr, mais on donne aussi
de leurs exploits des représentations ébahies. Loin des images d’antan, qui
offraient aux élites la vision de hordes ouvrières criminelles, les journaux
diffusent maintenant parmi les classes moyennes les représentations d’un
milieu enrichi. Cendrars, qui visite le quartier réservé de Marseille en 1933,
doit vite reconnaître qu’il fait fausse route. « Je me disais que pour ne pas
perdre le but de mon enquête, je devais descendre beaucoup plus bas ou
viser beaucoup plus haut41. »
Le plus significatif concerne peut-être la mutation des lieux, dont on
sait l’importance dans l’imaginaire des bas-fonds. Un double déplacement
est en effet perceptible. Les nouveaux trafics, plus mobiles, plus
internationaux, tendent à déterritorialiser les activités criminelles. Fini
l’époque où tout s’exerçait dans son quartier, d’où aussi, chez certains, la
nostalgie du bon vieux temps. « Tu vois, dit Guy […], il n’y a plus de
cachette dans Paris, il n’y a plus de bas-fonds, comme on disait de mon
jeune temps, déplore un vieux truand. Maintenant, c’est dans les bars pareils
aux autres que tu trouves des hors-la-loi. Ils sont habillés comme tout le
monde42. » On migre donc vers d’autres lieux. Loin des tapis-francs de la
Cité et des bouges des barrières, c’est désormais dans les beaux quartiers
que paradent les mauvais garçons. « Tout se passe en pleine lumière », écrit
Blaise Cendrars dans une série de reportages sur les nouveaux bandits
publiés en 1934 dans Excelsior et repris l’année suivante sous le titre
Panorama de la pègre43. « Panorama », le terme est explicite. Fini l’ombre
et les ruelles sordides, fini les caves et les tables poisseuses, on se donne à
voir en toute liberté, dans les bars et les cercles somptueux des Champs-
Élysées. Plus besoin d’exploration, de révélation ou de dévoilement : on
s’exhibe comme sur un écran de cinéma, de ceux qui diffusent les nouveaux
films de gangsters venus d’outre-Atlantique.
L’imaginaire romantique, celui-là même qui avait donné naissance aux
« bas-fonds », se défait peu à peu dans ces transformations. Cendrars fait de
cette mort programmée l’argument principal de son reportage. Les lieux ont
déjà disparu, le vieux Paris, les bistrots des barrières, les berges de la Seine,
les fortifications, comme le pleure aussi Fréhel dans les mêmes années. Les
figures et les mises disparaissent également, et avec elles l’ombre et le
dévoilement des secrets. Laissons la parole à Cendrars tant son propos est
limpide :

Aujourd’hui ce romantisme est bien suranné. Aux bandes de


malandrins en casquette, aux terreurs de quartier, aux apaches armés
d’un surin ont succédé les bandes de gangsters en chapeau gris, les
hommes de main en smoking, les chevaliers du chloroforme, de la
seringue, les rats d’hôtel et la dernière génération des danseurs
mondains qui vont tête nue, les cheveux gominés. Tout ce monde
plastronne dans les boîtes à la mode et habite officiellement dans les
grands hôtels, où il se mêle, depuis la guerre, aux gens du monde et
aux riches étrangers. Cette promiscuité bien moderne est à l’opposite
de tout romantisme […] C’est pourquoi, en dépit de la faveur
croissante dont semble jouir le roman policier, il faut bien convenir
que la poésie du « milieu » est morte et que, dans ce domaine, tout
romantisme littéraire est périmé44.

Certains auteurs sont toutefois, à raison, plus nuancés. Edmond Locard


peut encore, en 1927, consacrer tout un chapitre de son nouvel ouvrage, Le
Crime et le Criminel, à la figure de l’apache. Celui-ci d’ailleurs ne disparaît
pas si vite et la lecture des journaux des années 1920 montre que les
reporters et les fait-diversiers continuent de l’employer abondamment45. En
décembre 1927 et janvier 1928, Le Matin publie un reportage-fleuve signé
Adrien Bourse qui relate durant près de trois semaines « la grande épuration
de Paris », menée sur l’initiative du préfet Chiappe : taudis empestés, garnis
misérables, joueurs de bonneteau et rôdeurs de barrières, les bas-fonds de
Paris, sordides et puants, y trônent dans la grande tradition d’Eugène Sue46.
La permanence de types anciens et la nostalgie se mêlent dans ces
descriptions, tout comme dans La Bonne Vie, texte que Jean Galtier-
Boissière publie en 1925 et dans lequel il met en scène la prostitution et la
pègre insouciante de l’avant-guerre. C’est aussi la « Belle Époque » qui se
construit peu à peu dans ces souvenirs. « Je ne suis pas triste. J’ai plutôt le
milieu qui me dégoûte. C’est fini. Avant la guerre, y avait encore des
hommes et il en reste. Mais voilà, les plus forts sont obligés maintenant de
mettre les pouces. Qu’est-ce que vous voulez, c’est comme ça, c’est la
vie », déclare Bob dans Paname, en 192747.
Marcel Montarron, dans un grand article consacré en 1936 aux
nouveaux criminels, se montre également plus nuancé. S’il admet lui aussi
que les mœurs ont changé, que l’enrichissement né de la drogue et de la
« traite » a bouleversé les traditions de la pègre, il note aussi que tous n’en
ont pas profité, que la crise a affecté le milieu, soumis aux fluctuations du
luxe et du plaisir, qu’un afflux d’étrangers nourrit de nouveaux bas-fonds.

Le chômage et la misère recrutaient pour l’armée du crime. On


vit se multiplier les vols, les cambriolages nocturnes, les raids en
auto, les pillages de vitrines, les chantages, les coups de main. Avec
une rapidité inquiétante, on vit s’étendre un peu partout l’offensive de
cette nouvelle armée du crime, où des sans-travail s’improvisant
malfaiteurs venaient rejoindre les rangs des gangsters en mal de
ressources […] Une nouvelle pègre, née de l’oisiveté forcée des sans-
travail, des songe-creux de la misère, surgissait sur le pavé de Paris,
et grossissait la jungle de ses bas-fonds48.

Il faut également tenir compte, dans la diffusion des nouvelles


représentations, de la force d’attraction des images venues d’Amérique. Les
fascicules populaires, le ciné-roman et plus encore le cinéma parlant
imposent la représentation des « bandits de Chicago », qui incarnent la
modernité. En décembre 1927, on diffuse à Paris, sous le titre Les Nuits de
Chicago, le film underworld de Joseph von Sternberg, qui met en scène
l’histoire de Tommy O’Connor et les affrontements sanglants des gangs
rivaux de Chicago. Le premier numéro de Détective, le 1er novembre 1928,
s’ouvre sur un grand reportage consacré à « Chicago, capitale du crime »
(signé Allan Ross McDougall) et l’hebdomadaire publie quelques mois plus
tard, en janvier et février 1930, une longue enquête-feuilleton sur les « bas-
fonds de New York ». Simenon, qui n’a pas encore inventé Maigret, y va lui
aussi de ses Bandits de Chicago en 1929. L’année suivante, Géo London, le
plus réputé des chroniqueurs judiciaires du temps, publie Deux mois avec
les bandits de Chicago, texte dans lequel il raconte son entretien avec Al
Capone49. En 1931, le procès de Capone suscite un train continu de
publications, pour la plupart à bas prix, fascicules, romans-reportages,
souvenirs, « rapport véridique publié d’après les journaux du secrétaire
particulier d’Al Capone ». La biographie que lui consacre Fred Pasley, Al
Capone le Balafré, tsar des bandits de Chicago, est présentée par Blaise
Cendrars50. Cette fascination complexe pour les bandits américains
s’alimente à de nombreuses sources. La technique, l’automobile, les armes
à feu, la modernité des villes d’outre-Atlantique y jouent pour beaucoup, le
cinéma et la photographie aussi. Mais l’image d’un crime organisé, riche et
puissant, capable de traiter d’égal à égal avec la police, de négocier avec les
milieux politiques et financiers était un motif extraordinaire dans un pays
qui avait si longtemps privilégié le romantisme misérable des bas-fonds. À
côté des bandits de Chicago, écrit Géo London, « Bonnot, Garnier,
Raymond la Science, Soudy sont de falots personnages et l’on comprend
que Charles-Louis Philippe, Charles-Henri Hirsch, Francis Carco se soient
penchés presque avec sympathie sur le monde des “barbeaux” dans le
même temps où André Salmon s’émouvait aux exploits de ses “tendres
canailles”51 ».
Cette américanisation, à laquelle participent les nombreux
hebdomadaires de faits divers créés dans la période, Détective et Police
Magazine bien sûr, mais aussi des feuilles plus éphémères comme Police et
reportage (1933), Réalisme (1933) ou Faits-Divers (1932), joue un rôle
déterminant dans le sentiment d’émergence d’une nouvelle société
criminelle et dans la nostalgie du vieux monde qui s’en va. Les bas-fonds
deviennent une des modalités de cet avant-guerre qui se construit peu à peu
comme un temps héroïque ou légendaire. Un ancien apache se souvient :
« On était moins féroce et plus loyal que maintenant. Les règlements de
comptes se faisaient au couteau et au rasoir, et on y prenait moins souvent la
mort que de glorieuses cicatrices52. » On déplore la disparition de « l’esprit
et de la loi » transmis par les anciens, de cette « grande famille » que
composaient les malfaiteurs, les forçats en rupture de ban, les barbeaux, les
irréguliers53. Mais la nostalgie est inhérente aux représentations du monde
criminel. Plus tard, dans les années 1970, les vétérans du milieu déplorent
de la même manière la perte de la « mentalité » censée régner durant
l’entre-deux-guerres. « Les voyous ne sont plus ce qu’ils étaient », titre
encore un quotidien de 2012 en commentant l’histoire du fameux gang des
Lyonnais54.
Le scénario ici décrit, qui transforme assez fortement l’organisation de
la société criminelle en France, affecte, avec des rythmes et des modalités
particuliers, la plupart des pays occidentaux. C’est bien entendu aux États-
Unis, qui donnent désormais le ton, que ce processus est le plus avancé. La
prohibition a accéléré la formation d’un puissant « crime organisé », d’un
« syndicat du crime » capable de multiplier, par la corruption et la collusion,
les liens avec la société légale. Fondé sur la violence, mais aussi sur les
services mutuels et le clientélisme, le système qui en résulte a souvent
partie liée avec la police, les milieux d’affaires et les réseaux politiques55.
Mais le processus est partout à l’œuvre. On décrit, avec une fascination
inquiète, le développement en Allemagne de redoutables confréries
criminelles, structurées sur le modèle des entreprises industrielles.
L’Unterwelt dont parle Kessel ne désigne pas les bas-fonds, mais un État
dans l’État, qui enveloppe le pays de son « farouche réseau », et Cendrars,
très impressionné par ces nouvelles formes d’organisation, décrit « des
associations internationales de malfaiteurs, spécialisées, outillées, qui se
complètent les unes les autres et qui, sur le modèle des grands konzern
industriels, ont su mettre leurs intérêts en commun pour s’assurer
l’exclusivité et l’exploitation du crime dans tel ou tel port, gare, ville,
région, zone frontalière, littoral ou pays56 ». La Mafia sicilienne connaît une
évolution similaire, perdant peu à peu ses relations avec le monde des
pauvres (la première occurrence du terme maffia – avec deux f – apparaît en
1868 dans un dictionnaire de dialecte sicilien pour signifier « misère »57),
pour n’être plus qu’une puissante société criminelle, organisée et structurée,
capable de traiter avec les puissants ou même les États58. Les historiens du
Japon contemporain montrent un phénomène identique : les contacts et les
accords se multiplient durant l’entre-deux-guerres entre les yakuza et l’État
nippon, et ces réseaux complexes se densifient encore dans l’après-guerre59.
À Buenos Aires, le gangstérisme fait fureur à compter de la décennie 1920.
Un nouveau style émerge, très influencé par le langage photographique et sa
puissance émotionnelle, et par les modes de spectacularisation imposés par
le cinéma. Le bandit devient une nouvelle star dont le portrait s’affiche en
pleine lumière, sur le papier glacé des magazines ou sur l’écran des
cinémas60. Il se déplace en automobile et utilise toutes les ressources de la
technologie moderne. Il semble lui aussi être définitivement sorti de
l’obscurité des bas-fonds, qui migrent vers d’improbables et lointaines
périphéries.

L’imaginaire des bas-fonds tend donc à se résorber durant la première


moitié du XXe siècle. Le discours sur les pauvres se reconfigure, les
criminels s’enrichissent et s’émancipent, le mystère social change peu à peu
de nature. Le grondement sourd de ces terribles dessous qui menaçaient de
submerger la société s’éloigne ou vient désormais recouvrir d’autres périls.
L’expression, d’ailleurs, est de plus en plus utilisée dans un sens figuré, elle
perd sa signification proprement sociale pour venir désigner toute forme de
corruption. À droite, dans les rangs des ligues et de l’Action française, on
conspue les « bas-fonds » de la police, du gouvernement, du Parlement.
Avocat véreux et homme d’affaires sulfureux, Georges Anquetil est pour
Léon Daudet « le maître des bas-fonds de Paris61 ». Dans le monde
anglophone, le terme underworld acquiert son sens moderne, celui de crime
organisé, et perd peu à peu toutes les connotations qui le reliaient au monde
de la misère et de la pauvreté.
Les Bas-fonds, le film de Jean Renoir qui sort sur les écrans en 1936,
offre une saisissante métaphore de cette progressive résorption. Adaptée de
la pièce de Maxime Gorki par Charles Spaak et par Renoir lui-même,
l’intrigue se déroule dans un asile de pauvres, sordide établissement tenu,
avec la complicité de la police, par un vieux receleur qui est aussi usurier et
proxénète, Kostylev. Des pauvres, des vagabonds, tous alcooliques, une
jeune poitrinaire, un acteur mystique, un voleur, des prostituées et un baron
déchu vivent dans ce bouge, pur produit de l’exploitation sociale, et
composent une parfaite société des bas-fonds. Le pire est bien sûr Kostylev,
exploiteur cynique et misérable, qui cherche à acheter le silence de la police
en lui offrant la jeune Natacha. Encouragés par la fureur vengeresse de
Pepel le voleur, les bas-fonds se révoltent alors contre la tyrannie du vieil
homme, qu’ils entraînent dans la cour de l’asile et massacrent en pleine
lumière. Ce meurtre collectif a valeur libératoire. L’acteur maudit se pend,
mais Pepel et Natacha partent libres sur la route, sans crainte de la police, et
les bas-fonds se désagrègent presque naturellement. Le contraste est absolu
avec le drame de 1902. Dans la pièce de Gorki, la mort de Kostylev n’a
aucun effet rédempteur. Il n’y a ni amour (Natacha n’y aime pas Pepel) ni
issue, et les bas-fonds s’enfoncent inexorablement dans le malheur et dans
la tragédie. « Vous tous, il faudrait vous envoyer au bagne, conclut la jeune
Nastia, amoureuse délaissée, vous balayer comme des ordures et vous jeter
dans une fosse62 ! » L’optimisme du film de Renoir et son volontarisme
social traduisent bien sûr l’atmosphère et les espérances du Front populaire,
dont il est contemporain, mais ils rendent compte aussi, sur le mode
symbolique, de l’épuisement d’un imaginaire.

1. . « Classer les assistés (1880-1914) », Les Cahiers de la recherche sur le travail social, Caen, Université de
Caen, 1991.
2. Charles Booth (dir.), Life and Labour of the People of London, Londres, Macmillan & Co., 1892-1893, 5 vol.
J’emprunte l’expression « révolution classificatoire » à Christian Topalov, Naissance du chômeur, 1880-1910,
Paris, Albin Michel, 1994 ; id., « La ville, “terre inconnue”. L’enquête de Charles Booth et le peuple de
Londres, 1886-1891 », Genèses, 5, 1991, p. 4-34.
3. Kevin Bales, Man in the Middle. The Life and Work of Charles Booth, Londres, Routledge, 1991.
4. Charles Booth, cité par Christian Topalov, « La ville, “terre inconnue”… », op. cit., p. 217.
5. Charles Booth, Life and Labor…, op. cit., vol. 4, p. 29.
6. Charles Booth, cité par Christian Topalov, « La ville, “terre inconnue”… », op. cit., p. 221.
7. Charles Booth, Life and Labor…, op. cit., vol. 1, p. 174.
8. Seebohm Rowntree, Poverty. A Study of Town Life, Londres, Macmillan, 1901.
9. Christian Topalov, Naissance du chômeur, op cit. ; Nicolas Baverez, Bénédicte Reynaud et Robert Salais,
L’Invention du chômage, Paris, PUF, 1986.
10. Mark Freeman et Gillian Nelson, Vicarious Vagrants, op. cit., p. 47 ; G. Stedman Jones, Outcast London, op.
cit., p. XXV.
11. Michelle Perrot, « La fin des vagabonds » [1978], in Perrine Simon-Nahum (dir.), Les Ombres de l’histoire.
Crime et châtiment au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 2001, p. 317-336 ; J.-F. Wagniart, Le Vagabond…, op.
cit.
12. Olivier Bosc, La Foule criminelle. Politique et criminalité dans l’Europe du tournant du XIXe siècle, Paris,
Fayard, 2007, p. 231-239 ; Keith Gandal, The Virtues of the Vicious, op. cit.
13. Bruno Dumons, « L’engagement des catholiques français contre la pauvreté, 1890-1960 », in André Gueslin
et Dominique Kalifa (dir.), Les Exclus en Europe, 1830-1930, Paris, L’Atelier, 1999, p. 390-404.
14. Nigel Scotland, Squires in the Slums, op. cit. ; Standish Meacham, Toynbee Hall and Social Reform, 1880-
1914, New Haven, Yale University Press, 1987.
15. Antoine Savoye, « Les social surveys américains. La ville comme terrain d’étude et d’action », Les Débuts de
la sociologie empirique, Paris, Klincksieck, 1994, p. 85-114.
16. Jean-Michel Chapoulie, La Tradition sociologique de Chicago, 1892-1961, Paris, Seuil, 2001.
17. Pascal Bousseyroux, « Robert Garric (1896-1967), éducateur catholique du social », thèse d’histoire,
Université Paris-Diderot, 2011.
18. André Gueslin, Les Gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle, Paris,
Fayard, 2004.
19. Robert Castel, La Métamorphose de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.
20. Tyler Anbinder, Five Points, op. cit.
21. Dr Vallin, « Les projets d’assainissement à Rouen », Revue d’hygiène publique, 1895, cité par Stéphane
Frioux, « Les réseaux de la modernité. Amélioration de l’environnement et diffusion de l’innovation dans la
France urbaine (fin XIXe siècle-années 1950) », thèse d’histoire, Université Lyon II, 2009, p. 42.
22. Lion Murard et Patrick Zylberman, L’Hygiène dans la République. La santé publique en France ou l’utopie
contrariée (1870-1918), Paris, Fayard, 1996.
23. Stéphane Frioux, « Les réseaux de la modernité… », thèse citée.
24. Hadrien Nouvelot, « Les Mystères de Dijon », op. cit., p. 61-63.
25. Jean-Jacques Jordi et Jean-Louis Planche (dir.), Alger 1860-1939. Le modèle ambigu du triomphe colonial,
Paris, Autrement, 1999, p. 141.
26. Stéphane Frioux, « Les réseaux de la modernité… », thèse citée.
27. Patrick Gaboriau, SDF à la Belle Époque. L’univers des mendiants vagabonds au tournant des XIXe et

XXe siècles, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, p. 24.


28. Michèle Grenot, « Dufourny de Villiers et les plus pauvres (1738-1796). Vaincre l’exclusion au nom des
droits de l’homme », thèse d’histoire, Université Paris VII, 2001.
29. On trouvera un état des principales discussions du terme dans André Gueslin et Dominique Kalifa (dir.), Les
Exclus en Europe, op. cit.
30. Patrick Gaboriau, SDF à la Belle Époque, op. cit.
31. Peter Becker et Richard Wetzell (dir.), Criminals and their Scientists. The History of Criminology in
International Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
32. Francis Carco et André Picard, Mon homme, Paris, Ferenczi, 1921.
33. James Sarrazin, Dossier M comme Milieu, Paris, Alain Moreau, 1977, p. 115.
34. AD BDR 1767W29, rapport du SRPJ de Marseille à la DGSN, 1967, cité par Laurence Montel,
« Marseille… », thèse citée, p. 775.
35. Jérôme Pierrat, Une histoire du milieu. Grand banditisme et haute pègre en France de 1850 à nos jours,
Paris, Denoël, 2003, p. 9.
36. Marcel Petit, « Où se cachent les malfaiteurs ? », Détective, 28 février 1929.
37. Tyler Anbinder, Five Points, op. cit. ; Marie-Anne Matard-Bonucci, Histoire de la Mafia, Bruxelles,
Complexe, 1994.
38. Paul Bringuier, Détective, 1928 ; Laurence Montel, « Marseille… », thèse citée, que je suis sur ces questions
marseillaises.
39. Paul Jankowski, Communism and Collaboration. Simon Sabiani and Politics in Marseille 1919-1944, New
Haven, Yale University Press, 1989.
40. Henri Danjou, « Les bas-fonds de Marseille », Détective, 18 septembre 1930, cité par Laurence Montel.
41. Blaise Cendrars, Panorama de la pègre, Paris, Artaud, 1935, p. 37.
42. Joseph Kessel, « Nuits de Montmartre », Détective, 24 octobre 1929, p. 3.
43. Blaise Cendrars, « Les gangsters de la Maffia », Excelsior, 19 avril-14 mai 1934 ; Panorama de la pègre, op.
cit. (citation p. 286).
44. Panorama de la pègre, op. cit., p. 13.
45. Vanessa Zerjav, « La pègre parisienne dans les années vingt », maîtrise d’histoire, Université Paris VII, 1998.
46. Adrien Bourse, « La grande épuration de Paris », Le Matin, 20 décembre 1927-17 janvier 1928.
47. Francis Carco, Paname, Paris, Jonquières et Cie, 1927, p. 14.
48. Marcel Montarron, « La guerre du crime », Détective, 389, 9 avril 1936.
49. Géo London, Deux mois avec les bandits de Chicago, Paris, Éditions des Portiques, 1930.
50. Fred D. Pasley, Al Capone le Balafré, tsar des bandits de Chicago : sa biographie, présentée par Blaise
Cendrars, Paris, Au Sans Pareil, 1931.
51. Géo London, Deux mois avec les bandits de Chicago, op. cit., p. 8.
52. Paul Bringuier, « Coup de sonde », Détective, 5 avril 1934.
53. Francis Carco, Traduit de l’argot, Paris, Éditions de France, 1931, p. 262.
54. Le Temps, 20 mars 2012.
55. Alan Bock, East Side, West Side. Organizing Crime in New York, 1930-1950, New Brunswick, Transaction
Publishers, 1999.
56. Joseph Kessel, Bas-Fonds, op. cit., p. 8 ; Blaise Cendrars, Panorama de la pègre, op. cit.
57. Marco Gasparini, Mafia. Histoire et mythologie, Paris, Flammarion, 2011, p. 28.
58. Marie-Anne Matard-Bonucci, Histoire de la Mafia, Bruxelles, Complexe, 1994 ; Salvatore Lupo, Histoire de
la Mafia des origines à nos jours, Paris, Flammarion, 1999.
59. Eiko Maruko Siniawer, « Befitting Bedfellows : Yakusa and the State in Modern Japan », Journal of Social
History, vol. 45, 3, 2012, p. 623-641.
60. Lila Caimari, La Ciudad y el Crimen, op. cit.
61. Léon Daudet, Bréviaire du journalisme, Paris, Gallimard, 1936, p. 164.
62. Maxime Gorki, Les Bas-Fonds [1902], Paris, L’Arche, 1962, p. 112.
CHAPITRE IX

Persistance des ténèbres

Que la combinatoire spécifique sur laquelle s’était édifié l’imaginaire


des bas-fonds se soit progressivement dénouée dans le courant du
XXe siècle ne signifie pas que tous ses motifs aient disparu, ni que des
réactivations n’aient pas lieu périodiquement. Bien des composantes de
l’univers des bas-fonds existaient avant 1840, elles ont persisté après la
Seconde Guerre mondiale. Toute la force des imaginaires sociaux réside
sans doute dans la longue résistance solitaire de certains thèmes ou de
certaines figures, dans leur capacité à resurgir dans des contextes favorables
ou à donner naissance à des formes héritées. Celui qui s’est construit autour
des « mauvais lieux » ou de la vie « des hommes de veulerie et des filles de
paresse »1 ne faillit pas à cette règle. En dépit des efforts menés pour penser
les marges et les transgressions sur un mode moins crispé ou moins
stigmatisant, l’univers des bas-fonds ne s’est pas définitivement évanoui.
C’est l’objet de ce chapitre que de traquer quelques-unes de ses
rémanences, de ses adaptations ou de ses reconfigurations.

« Ces hommes qu’on raye de l’humanité »


Postuler la fin des bas-fonds ne signifie évidemment pas que l’extrême
misère, le crime et la prostitution aient déserté nos sociétés. Ce qui s’efface
partiellement est une modalité de représentation, celle qui associait le crime
et le vice à toutes les figures de l’exclusion sociale. Mais partout demeurent
des cohortes d’hommes et de femmes brisés, stigmatisés, exclus à jamais du
jeu social, ainsi que des situations politiques ou sociales qui s’en
accommodent. Le cas des bagnes coloniaux français est emblématique à de
nombreux égards de ces longues rémanences. Il l’est en raison de la
vocation que la France républicaine a toujours voulu se donner, patrie de la
liberté et des droits de l’homme. Il l’est aussi en raison de la chronologie
dans laquelle s’inscrit la suppression du bagne. C’est en effet le 7 juin 1938
qu’est adopté le décret supprimant la transportation outre-mer des
condamnés aux travaux forcés. Les réquisitoires de nombreux reporters,
Albert Londres en tête, dont le Au Bagne avait fortement marqué l’opinion
en 1923, les mises en garde des médecins, l’action des Églises,
principalement de l’Armée du Salut, les critiques de nombreux États,
notamment ceux d’Amérique qui déplorent l’existence sur leur continent de
cette « porte de l’enfer2 », véritable plaie d’un autre âge, les prises de
position de Gaston Monnerville, député de Guyane, à l’encontre
d’implantations pénitentiaires qui disqualifient un département et portent
atteinte au prestige de la France, aboutissent à la suppression définitive de
la transportation3. Prise en 1938, cette décision s’inscrit donc clairement
dans ce contexte général qui marque l’extinction progressive du système
des bas-fonds.
Il faut néanmoins près de trente-cinq ans pour que la République
résorbe l’héritage et les traces de ce bas-fond institutionnel. Six mois après
le décret supprimant la transportation, le 22 novembre 1938, un dernier
convoi de 666 forçats quitte Saint-Martin-de-Ré à destination de Saint-
Laurent. Le salutiste genevois Charles Péan assiste à son départ : « Vision
de la déchéance humaine ! […] leurs cheveux trop longs, en broussaille,
leur regard vague, ou inquiet, ou abruti, font peine à voir ; beaucoup ont des
allures de déments4. » Au reste, s’il prévoit l’arrêt de la transportation, le
décret de 1938 précise explicitement qu’« il ne saurait être question de
ramener en France les condamnés déjà transportés ». Ceux-ci, ainsi que tous
les « libérés » (la loi contraignait les forçats, à l’issue de leur peine, à
demeurer en Guyane), demeurent donc prisonniers de ce que l’on a pris
l’habitude d’appeler « la terre de la grande punition5 ». Tout se passe
comme si cet immense bas-fond, créé de toutes pièces par la France au cœur
de la forêt amazonienne, avait acquis son autonomie : à ses occupants de
s’en extraire comme ils le pourront. Le décret par ailleurs ne dit rien du sort
des relégués, ces petits délinquants multirécidivistes qu’une loi de 1885
déclare « incorrigibles » et punit de la peine accessoire et perpétuelle de la
relégation en Guyane. L’écrasante majorité d’entre eux, les relégués dits
collectifs, sont astreints au travail forcé dans le camp de Saint-Jean-du-
Maroni ou dans ses annexes. En 1942, un décret décide de transférer
l’exécution de leur peine dans les établissements pénitentiaires de
métropole, mais au moment où la transportation est supprimée, on continue
de les expédier en Guyane. Transportés, relégués ou « libérés », ils sont
alors 5 612 individus à relever, sur le territoire de la colonie, de la
« pénitentiaire ».
Ce sont ces hommes tassés, brisés, ces « hommes que l’on raye de
l’humanité », selon la formule d’Albert Camus6, que la République ne
cherche même pas à récupérer, comme s’ils ne constituaient que le résidu
sans intérêt du système pénitentiaire. En 1941, Vichy y dépêche un nouveau
directeur, le lieutenant-colonel Camus, qui dirigeait auparavant le bagne
indochinois de Poulo-Condore, autre bas-fond tropical institué par la
France7. Camus instaure en Guyane un régime de terreur, rétablit le cachot
et les châtiments internes que les décrets de septembre 1927 avaient abolis,
oblige les relégués collectifs au travail forcé, expulse des salutistes. Surtout,
les restrictions alimentaires affament les détenus : la ration de pain passe de
750 à 500 grammes, celle de riz de 100 à 60. Et encore ces rations ne sont
que celles des hommes au travail, on réduit davantage celles des tricheurs,
« habitués de l’hospitalisation ». Les effets de cette politique sont
désastreux sur l’état sanitaire des forçats, dont le taux de mortalité atteint
48 % en 1942. On songe au sort similaire des internés des asiles d’aliénés et
des maisons de santé, autre « déchet social », également décimés par
l’abandon et la famine durant la période vichyste8. Le ralliement de la
Guyane à la France libre en 1943 assouplit les conditions de détention, mais
la guerre se solde au total par le décès de la moitié de la population
pénitentiaire de la colonie. En 1945, il ne reste sur place qu’un peu plus de
837 transportés, 290 relégués et environ 1 000 « libérés ».
La République restaurée ne fait rien de plus pour ces hommes. Face à
la surpopulation carcérale que suscite l’épuration des collaborateurs,
certains fonctionnaires de la justice songent même, en décembre 1944, puis
en février 1946, à reprendre les convois vers la Guyane9. C’est à l’Armée
du Salut qu’incombe la tâche du rapatriement des bagnards, autre façon de
considérer ces hommes comme les derniers des exclus. Depuis 1928, les
camps de la transportation avaient attiré l’attention de l’officier salutiste
Charles Péan, qui leur consacre vingt-cinq ans de sa vie. Très tôt, Péan
dénonce le « désordre moral et [la] cruauté dont le bagne reste le dernier
exemple et qui est une tache pour la justice de notre pays10 ». À compter de
1933, il fonde dans la colonie trois centres de l’Armée du Salut, destinés à
offrir du travail aux « libérés », ces cohortes de loqueteux décharnés, abrutis
d’alcool, interdits de séjour à Cayenne et à qui l’administration pénitentiaire
interdit un grand nombre d’emplois. L’idée était de les aider à financer leur
billet de retour, d’encadrer les voyages, puis de leur offrir un hébergement
une fois rentrés en France. À partir de 1945, les salutistes prennent donc en
charge le retour des survivants : ils sont encore 2 000 forçats ou ex-forçats à
végéter en Guyane. « Pourrissement. Il reste une boue d’hommes piétinée
par la mort », écrit d’eux Pierre Hamp11. Des convois de 200 à 300 ex-
forçats quittent Saint-Laurent jusqu’en 1953. Mais les lépreux ne furent pas
autorisés à rentrer. Une poignée de solitaires, souvent tuberculeux,
choisissent également de rester sur place où ils meurent dans le dénuement.
« Certains ont des masques bleus tatoués sur le visage. Ils sont brisés à
jamais12. » Y demeurent aussi les nombreux Indochinois, pour la plupart
militants nationalistes et condamnés politiques, qu’on déportait depuis 1931
dans le camp guyanais de Crique-Anguille. Eux ne quittent le bagne qu’en
1963.
Le triste périple de ces hommes ne s’arrête pas là. En France, certains
sont encore sous le coup de condamnations et sont incarcérés dans les
prisons métropolitaines. Tous demeurent interdits de séjour dans les
départements où leurs crimes ont été commis. Le résidu, on le voit, était
difficile à résorber. Restait surtout le cas très douloureux des relégués,
désormais rapatriés en France, mais dont on ne savait que faire13. Car la
peine complémentaire de la relégation, qui vise à se débarrasser des
délinquants multirécidivistes, existe encore : quatre condamnations
correctionnelles à plus de trois mois de prison entraînent automatiquement,
si le juge le décide, l’application de cette mesure d’élimination perpétuelle.
Elle n’est définitivement supprimée qu’en 1970, et remplacée jusqu’en
1981 par la tutelle pénale. Que faire de ces hommes perdus qu’on ne peut
désormais plus exiler en Guyane ? D’autant que la philosophie et la
politique pénales ont changé. La « nouvelle défense sociale », dont la
réflexion s’organise et progresse depuis les années 1930, entend croire en
l’homme, et fait de l’observation et de la prévention ses maître mots. Au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle influence le mouvement
législatif. Défendues par Marc Ancel, ses théories entendent donner la
priorité à la socialisation et au reclassement des délinquants14. La réforme
pénitentiaire impulsée par Paul Amor, qui dirige l’administration
pénitentiaire à partir de 1945, s’inscrit dans ce courant. Soucieuse de
comprendre l’itinéraire social et psychologique d’individus auxquels on
souhaitait redonner confiance, elle préconise surtout « l’observation » de
ceux que Pierre Cannat, sous-directeur de l’administration pénitentiaire,
appelle « nos frères les récidivistes15 ».
Les relégués vont donc pour l’essentiel devenir des « observés », que
l’on déplace de centre en centre en fonction des résultats constatés. Dès
1945, on installe les rapatriés de Saint-Jean-du-Maroni dans des centres
d’épreuves situés à Saint-Martin-de-Ré, l’« île des réprouvés », leur point
de départ en quelque sorte, ainsi qu’à Mauzac, en Haute-Garonne. En 1954,
la peine n’est plus obligatoire, mais il demeure plus de 1 600 relégués en
France, qui forment un « résidu », les derniers vestiges d’un monde en voie
de disparition. On en voit qui rôdent à Gennevilliers, à la lisière du
département, n’osant pas rentrer dans Paris où ils sont « interdits16 ». Un
nouveau cycle se met en place. À l’issue de leur condamnation principale,
les relégués sont envoyés dans les centres d’épreuves de Ré et de Mauzac,
où ils restent trois ans. D’abord emprisonnés, et astreints au travail forcé, ils
sont ensuite placés dans un état de semi-liberté, où ils sont observés. À
l’issue de ce « délai d’épreuve » de trois années, ils constituent un dossier
qui doit comporter un certificat de travail et un autre d’hébergement, et le
soumettent au bureau de l’application des peines de l’administration
pénitentiaire. L’Armée du Salut, à ce moment, est fréquemment sollicitée
pour aider les relégués à préparer leur sortie ou pour leur servir de garant.
La commission qui examine les dossiers peut alors décider de la libération
conditionnelle ou, au contraire, du renvoi dans un centre de « triage » pour
un nouveau cycle d’observation. C’est le sort qui attend le plus grand
nombre, redirigé alors vers les centres qui existent à Lille, Rouen, Saint-
Étienne et Besançon, et dont beaucoup ne sortent jamais.
Trente ans après la suppression du bagne, il demeure donc encore une
cohorte de ces hommes, sorte de race à part de détenus, « tombés à la
relèg’ », au plus bas de l’échelle carcérale, incapables de satisfaire aux
exigences de la libération conditionnelle. On en retrouve quelques-uns à
Radepont, en Normandie, au Centre de relèvement et d’assistance par le
travail que l’Armée du Salut a créé en 1952 pour accueillir des relégués,
mais aussi des vagabonds, des libérés des prisons ou des hôpitaux
psychiatriques. Ce centre, qui fonctionne jusqu’en 1972, représente la
dernière chance d’extraire du circuit carcéral les plus vieux ou les plus
marqués des relégués. La plupart de ces hommes, explique Jean-Claude
Vimont, ont été durement bousculés par la vie. Beaucoup ont suivi le
parcours classique, qui mène de l’Assistance publique aux colonies
pénitentiaires, puis aux Bat’ d’Af, à la prison et à la relégation. On trouve
parmi eux des ouvriers agricoles misérables, de ceux qui vivent à la lisière
des bois, des chiffonniers, des « forains », des « cloches » venus des marges
sociales les plus sordides, des indigents, quelques anciens déportés, des
faibles que la guerre a ébranlés et qui ont tourné « collabos », des libérés du
bagne, des gitans. Les rapports des commissions évoquent des réalités
terrifiantes. On parle de « rustres », de « brutes », d’asociaux, tous ou
presque hérédo-alcooliques, des impulsifs, des abouliques, des hommes
précocement vieillis, aux corps déformés, aux « stigmates dégénératifs »
avancés. Beaucoup sont décrits comme des « tarés », des débiles, des
« pervers instinctifs », des hommes à l’empreinte pénitentiaire et parfois
psychiatrique forte.
Ces portraits, qu’autorisent les dossiers d’observation conservés, disent
des réalités effroyables. Nulle mise en scène ici, nul effet rhétorique, juste le
produit d’un terrible processus institutionnel et social qui finit par
rassembler tous les vaincus de l’existence, ceux que tout accable. On aurait
pu retenir beaucoup d’autres exemples. L’armée française, par exemple,
maintient jusqu’en 1972 un système disciplinaire et pénitentiaire qui, depuis
la monarchie de Juillet, réunit « le résidu des hommes tarés17 ». Les autres
nations, malheureusement, ne font pas nécessairement mieux et chacun
conserve, dans les prisons, les centres d’hébergement ou les asiles, ces
hommes et ces femmes qu’on aurait dit, dans le style du XIXe siècle, être
« les déchets de la grande machinerie sociale ». Conjuguant répression,
assistance et stigmatisation, l’action institutionnelle peut-elle faire autre
chose que produire en permanence ces nouveaux bas-fonds ? Mais, sauf
exception, elle ne les exhibe plus, dans l’espoir peut-être que de
l’enfouissement naisse peu à peu l’extinction.
« Salauds de pauvres ! »

Proférée par un Jean Gabin ulcéré dans le célèbre film de Claude


Autant-Lara, La Traversée de Paris (1956), cette formule demeurée célèbre
dit assez bien le mépris dans lequel peuvent être tenus ceux qui sont à la
fois les figurants et les maillons les plus faibles de l’univers des bas-fonds.
En dépit des nombreuses évolutions évoquées et des crises économiques
qui, depuis les années 1970, ont fait resurgir une grande pauvreté que l’on
croyait éradiquée, la croyance en l’existence de « faux » et de « mauvais
pauvres » n’a jamais vraiment désarmé. D’un sentiment très partagé, elle
s’est toutefois déplacée vers une position idéologiquement plus ancrée,
expression d’un libéralisme politique affirmé ou des thématiques
sécuritaires dont la croissance est vive dans le dernier tiers du XXe siècle.
La suspicion n’a donc jamais cessé de frapper les pauvres. « De mon
enquête il ressort que les seuls mendiants à qui l’on doive faire l’aumône,
les seuls du reste à qui la mendicité soit permise, ce sont les infirmes18 »,
note en 1925 un reporter breton. Les mesures d’assistance et de protection
sociale qui progressent tout au long du XXe siècle accentuent en un sens
cette croyance en la « responsabilité » des pauvres qui subsistent. Une
figure singulière se développe à compter de l’entre-deux-guerres, celle du
clochard philosophe et heureux, version moderne de Diogène, et ou encore
celle du clochard « millionnaire ». Cette variante, et nouvelle émanation du
faux pauvre, est alors portée par une série de faits divers à l’authenticité
parfois discutée. Élie Richard rapporte ainsi que, vers 1925, vivait sur les
berges de la Seine un professeur d’université qui s’était fait clochard.
« Résigné, vaincu, philosophe ? Il tirait, dit-on, ses ressources de la
confection de thèses19. » L’histoire édifiante de Marcel Jacquet, dit « le roi
des clochards », nourrit également cette idée. Fondateur en 1938 d’un
« comité de la misère », sorte de mutuelle d’indigents auxquels il procurait
du travail, Jacquet monte également le projet d’un « journal des clochards »,
dont la tribune financière devait être tenue par un ancien conseiller de
Marthe Hanau. L’individu, qui vit un moment dans un somptueux immeuble
de la rue Bayard cédé par le duc de Rothschild, est manifestement un
escroc, qui réunit des fonds provenant de nombreux donateurs, dont
François Mauriac et la reine Wilhelmina, avant de se volatiliser. Il est
finalement arrêté en août 1950 et jugé en correctionnelle l’année suivante20.
Mais le personnage a marqué, on apprécie sa truculence et ses reparties à
l’audience, et son histoire conforte le folklore qui s’édifie alors autour de
certaines figures de clochards. En 1959 sort sur les écrans le film de Gilles
Granger, Archimède le clochard, qui met en scène le clochard-gentleman,
aristocrate et cultivé, qui, faute de pouvoir passer l’hiver en prison, décide
d’aller s’installer sur la Côte d’Azur. Cette figure de clochard sympathique
et pittoresque, symbole d’une nouvelle bohème, se diffuse assez largement
dans ces années de croissance et de prospérité. Les quelques expériences
effectives de vie des marges rappellent pourtant combien de telles
représentations sont sans fondement. « Les histoires de mendiants qui
meurent avec 2 000 livres cousues dans la ceinture de leur pantalon
relèvent, bien sûr, de l’affabulation telle qu’on la voit s’étaler dans les
journaux du dimanche », écrit George Orwell durant son périple Dans la
dèche à Paris et à Londres21. Outre la permanence des réflexes traditionnels
sur la « duplicité » des pauvres, ces fables disent surtout combien le danger
du vagabondage cesse alors d’être un motif fort. La grande thèse du
sociologue Alexandre Vexliard, publiée en 1957, remet radicalement en
cause ce mythe du clochard heureux, philosophe ou milliardaire, des
fictions « forgées par l’imagination de quelque vagabond en quête de
publicité, avec la complicité du reporter qui n’a pas pris la peine de vérifier
les déclarations recueillies22 ». Analysant les étapes de la désocialisation à
partir d’une série d’études de cas, l’ouvrage insiste sur l’anomie profonde
qui caractérise la vie de la rue. Dans le monde de la cloche, écrit Vexliard,
« il n’y a ni structure, ni organisation, c’est-à-dire point de hiérarchie, ni de
divisions fonctionnelles23 ».
Mais la séquence de crises économiques et sociales qui s’ouvre au
milieu des années 1970 réactive très rapidement les figures des mauvais
pauvres, profiteurs et exploiteurs de la misère, soulignant combien ces
appréhensions, que motivent la crainte autant que les préoccupations
d’ordre idéologique, sont contextuellement déterminées. Replaçant dans la
longue durée les représentations des vagabonds, Alexandre Vexliard
signalait dans l’introduction du Clochard l’extrême difficulté à s’extraire
des deux pôles structurant de très longue date l’appréciation du
phénomène : d’un côté la peur, la primauté donnée à l’idée de responsabilité
individuelle, le souci de la répression, de l’autre la compassion, la notion de
responsabilité collective, le désir d’entraide et d’assistance24. On ne peut
donc s’étonner de la résurgence récente, dans des contextes plus tendus, des
figures de la mauvaise pauvreté. Elles ont pris des formes diverses, parfois
renouvelées comme celles des « assistés », des « chômeurs canapés » et
autres « profiteurs » des services sociaux, ou, dans un autre registre, celles
des nouveaux vagabonds et « punks à chiens » qui ont suscité la
multiplication des arrêtés municipaux anti-mendicité dans la France des
années 1990, d’autres fois très classiques comme celles décrivant la
mendicité professionnelle et agressive des « Roumains ». Mais toutes
s’inscrivent très clairement dans la tradition de la fausse pauvreté.
Ce soupçon apposé sur la fraction la plus vulnérable du monde social,
dont on sait qu’il est constitutif de la catégorie « bas-fonds », resurgit de
façon très explicite dans les débats américains et britanniques de la
décennie 1980. Leur particularité est d’avoir donné naissance et de s’être
polarisé sur un terme nouveau, qui n’est pas sans évoquer ceux forgés par le
XIXe siècle : underclass. Apparu à la fin des années 1970 dans le
vocabulaire sociopolitique et médiatique (« The American Underclass »,
titre le Time Magazine le 29 août 1977), ce terme connaît d’emblée une
rapide fortune médiatique. Il est notamment utilisé par le journaliste
américain Ken Auletta dans une série d’articles du New Yorker publiés en
1981 et ramassés l’année suivante dans un ouvrage précisément intitulé The
Underclass25. Auletta réunit sous ce terme l’ensemble des populations non
assimilées du pays, disqualifiées par le chômage, la prostitution, l’addiction
aux drogues et à l’alcool. L’usage du terme se répand alors, y compris dans
les sciences sociales. Le sociologue américain William Wilson, alors
professeur à Harvard, l’utilise dans plusieurs travaux publiés à la fin des
années 198026. Sa perspective est principalement structurale, rangeant sous
l’appellation underclass les catégories rejetées hors du marché du travail.
Mais d’autres usages sont avancés, notamment spatiaux et
comportementaux, qui renouent clairement avec les analyses des sciences
morales du siècle précédent. En Angleterre, le débat se cristallise autour des
positions du sociologue américain Charles Murray, dont les premiers
articles sur l’underclass britannique paraissent en novembre 1989 dans le
Sunday Times Magazine27. « Ce n’est pas un nouveau concept, écrit alors
Murray. J’ai grandi avec une claire connaissance de ce qu’était l’underclass.
Nous ne l’appelions juste pas comme cela à ce moment. » Sa définition
recoupe en effet exactement celle des traditionnels mauvais pauvres,
« l’autre sorte de pauvres » (« the other kind of poor people »), écrit-il en se
référant explicitement à Henry Mayhew et aux enquêtes sociales du
XIXe siècle. Trois traits caractérisent selon lui ces populations : le choix
délibéré de l’oisiveté, le recours aux activités illégales, délinquantes ou
criminelles, la prépondérance des naissances « illégitimes », hors unions
établies. Paresse, crime et immoralité, on retrouve dans cette définition les
constituants traditionnels des bas-fonds. Ces similitudes sont encore
accentuées par le très fort accent porté sur le dernier critère, et sur la
stigmatisation des mères célibataires qui l’accompagne. Les naissances
illégitimes sont pour Murray le principal indicateur de l’underclass, aux
sources de cette « masse de jeunes garçons pauvres, mais en bonne santé,
qui ont choisi de ne pas travailler28 ». On songe à la célèbre étude sur les
« Jukes » réalisée à la fin des années 1870 par le sociologue américain
Richard Dugdale. L’enquête, menée dans les prisons de New York,
identifiait une famille témoin, les Jukes, tous indigents et criminels, suivie
sur près de trois générations, et mettait au premier rang des responsabilités
la « fornication » et sa conséquence, la « bâtardise ». « En d’autres termes,
écrivait Dugdale, la fornication, consanguine ou pas, constitue le cœur de
leurs habitudes, flanquée d’un côté par le paupérisme, de l’autre par le
crime29. » L’ouvrage, ouvertement eugéniste, recommandait la stérilisation.
Sans aller jusqu’à de telles propositions, les analyses de Murray
relayaient presque terme à terme certaines des conceptions du libéralisme
victorien. Elles firent l’objet d’un très virulent débat, scientifique autant que
politique. Car pour Charles Murray comme pour Lawrence Mead30, la
notion d’underclass constituait un puissant argument pour défendre les
théories libérales du Welfare causing poverty, selon lesquelles les mesures
d’assistance sociale incitent à la paresse, au chômage, à la dislocation de la
famille et à la délinquance. Les critiques, très virulentes, portèrent autant
sur l’improbable notion de « classe » utilisée dans l’expression que les
représentations qu’elle charriait. Non seulement la préposition under-
introduisait d’emblée dans le registre sémantique bien connu du vil, du bas,
du disruptif, mais le terme réactivait tout l’imaginaire des « classes
dangereuses » tel que l’avait construit le XIXe siècle : des parasites, des
mauvais pauvres, pleinement responsables de leur état, finissant par
constituer une nation à part qui menaçait l’ordre social31. S’y ajoutait une
claire stigmatisation ethno-raciale, puisque l’essentiel des populations
regroupées sous ce label était d’origine noire, jamaïcaine ou latino-
américaine, ce qui tendait à faire de l’underclass un « phénomène de
race »32.
La notion suscita et suscite encore une immense bibliographie et
d’intenses débats parmi les sociologues, à la mesure des présupposés
politiques et sociaux qu’elle soulève33. La plupart des commentaires furent
cependant très critiques. Qu’elle soit pensée dans une perspective
structurale – qui met l’accent sur les déterminants économiques,
comportementaux, qui décrit des attitudes dites antisociales – ou écologique
– qui se focalise sur les quartiers de misère comme producteurs de
marginalité –, la notion d’underclass, « construction hybride, mi-
administrative, mi-journalistique », attise les représentations
sensationnalistes. Elle dramatise l’existence d’un groupe repoussoir,
composé de tous les marginaux et inadaptés sociaux, et les projette au cœur
du discours politique et social34. C’est à tous les égards un terme
« irrémédiablement pollué », note le sociologue américain Herbert Gans35.
Mais qu’une telle expression soit forgée à la fin du XXe siècle et donne
prise à ce débat, qui réactive la question de la « responsabilité » et de la
« dangerosité » des pauvres, la double même de considérations de « race »
plus contemporaines, dit bien l’insistante et insidieuse présence, comme en
embuscade, de l’imaginaire des bas-fonds.

Les bas-fonds de l’antimonde

Cette persistance passe aussi par la fortune dont continuent de


bénéficier les récits des bas-fonds. Si la diffusion des grandes séries de
romans populaires s’est considérablement affaiblie dans la seconde moitié
du XXe siècle, le relais a été pris par le cinéma et la télévision, qui en ont
adapté les œuvres maîtresses. Les ruelles de la Cité, les allées embrumées
de Whitechapel ou même les images de la gueuserie n’ont donc jamais
vraiment cessé de hanter nos imaginaires. L’un des plus grands succès du
« cinéma populaire » français des années 1960, la série des Angélique de
Bernard Borderie, elle-même adaptée du roman d’Anne et Serge Golon, use
efficacement de la cour des Miracles et de tous ses affiliés avant d’explorer
les marchés aux esclaves du monde barbaresque36. Et de Vidocq à Jack
l’Éventreur, en passant par toutes les grandes figures des « mystères
urbains », le cinéma, la télévision et la bande dessinée ont su faire leurs
affaires. S’il explore des territoires plus actuels du « vice » et de la
marginalité, le train interminable des séries policières et criminelles
contemporaines n’innove structurellement que très peu dans la mise en
scène des envers sociaux, presque tous hérités de motifs et de
représentations gothiques37. Il en va de même de l’immense production de
True Crime, genre éminemment prolixe dans le monde anglophone, et qui
explore, généralement sans beaucoup de nuances, les univers sociaux
dégradés des grandes villes.
Mais l’une des évolutions les plus notables et les plus significatives du
grand XXe siècle réside dans le progressif déplacement des bas-fonds des
marges de la société, où ils sont nés et se sont définis, vers les dessous
d’autres univers, qui n’entretiennent avec notre monde social que des
relations d’ordre métaphorique. Cette migration est en ce sens conforme au
mouvement historique. Les bas-fonds, comme la gueuserie, sont apparus à
un moment où les sociétés européennes étaient pleinement autocentrées.
Leurs envers constituaient donc presque mécaniquement la figure retournée
de la société du dessus, même si quelques éléments extérieurs ou pensés
comme tels, Égyptiens, bohémiens ou « sauvages » des contrées lointaines,
pouvaient venir parfois compliquer le scénario. Le XXe siècle apparaît à
l’inverse marqué par l’épuisement progressif des sociocentrismes, et le
passage à des conceptions beaucoup plus ouvertes et plurielles de ce qu’est,
ou peut être, le monde social. L’imaginaire des bas-fonds a accompagné ce
mouvement, et l’on assiste, avec une accélération surprenante, à la
multiplication de bas-fonds de l’ailleurs, généralement portés par de
nouveaux médias – cinéma, bande dessinée, jeu vidéo. Plus le support,
d’ailleurs, semble « moderne » ou « postmoderne », plus le bas-fond tend à
migrer vers d’autres dimensions spatio-temporelles.
Le mouvement, en réalité, est engagé très tôt et par la littérature. H. G.
Wells l’inaugure dès 1895 avec La Machine à explorer le temps, dont
l’action se déroule à Londres à la fin du XIXe siècle. Deux descendances
antithétiques de l’espèce humaine se partagent la Terre : les bons Éloïs,
raffinés et pacifiques, qui ont fait de la planète un paradis retrouvé, et les
abominables Morlocks, être difformes qui hantent les entrailles et les
dessous obscurs de la Terre, et organisent périodiquement des razzias
nocturnes dans le monde d’en haut. Derrière la dystopie se niche une
description métaphorique des bas-fonds de l’Angleterre fin-de-siècle, qui
n’échappe évidemment pas aux observateurs du temps. Le journaliste
Thomas Holmes, dont le London Underworld paraît en 1912, s’inquiète de
cette représentation quasi dantesque : « Constituons-nous deux races
distinctes ? Ceux d’en bas et ceux d’en haut ? Et si la prophétie de Wells se
réalise, l’une de ces deux races sera-t-elle formée d’avortons étranges et
répugnants, à la peau moite et aux yeux incapables de regarder la lumière,
tandis que l’autre se transformera en jolis papillons humains ? Je ne l’espère
pas, et non, je suis sûr que Wells se trompe38. »
Si la prophétie de Wells ne se réalise pas, elle donne en revanche
naissance à une abondante production littéraire. L’année suivante, le très
sérieux Gabriel Tarde publie dans la Revue internationale de sociologie une
« fantaisie » intitulée « Fragment d’histoire future », dans laquelle la
civilisation, confrontée au XXVe siècle à un nouvel âge glaciaire, se réfugie
dans des cavernes souterraines où elle rencontre, cette fois-ci, le bonheur et
le progrès39. Utopies ou dystopies, ces fables s’inscrivent dans une tradition
qu’avait inaugurée Platon en décrivant l’Atlantide dans le Timée. Mais le
XXe siècle lui donne une ampleur inédite. Le continent en plein essor des
« littératures populaires » multiplie en effet les sous-genres – romans
d’aventures, romans fantastiques, préhistoriques, d’anticipation, de science-
fiction, weird tales ou amazing stories –, dans lesquels les héros s’enfoncent
dans des univers souterrains figurant ou métaphorisant les envers de nos
mondes sociaux40. Certains ne proposent que de simples changements de
décors, en développant le thème de la cité de voleurs ou de criminels
enfouie dans les dessous de la ville. Dans La Cité des tortures41, René
Thévenin imagine une ville souterraine aux mains d’une société secrète de
criminels chinois qui s’apprêtent à faire main basse sur l’Occident. Mais ce
ne sont parfois que des refuges peuplés de bandits très ordinaires, comme
dans La Cité des voleurs de Maurice Level, ou de pirates, comme chez Léo
Gestelys42. Dans la plupart des cas, ces mondes sous la terre ont, comme
chez Wells, engendré de profondes transformations qui affectent la nature
des bas-fonds qui s’y trouvent. Dès son premier roman, La Double Vie de
Théophraste Longuet, publié dans Le Matin en 1901, Gaston Leroux
imagine, au fond des catacombes de Paris, la société sans loi et sans État
des très libertaires Talpas, humanoïdes aveugles et au groin rose. En 1935,
le Britannique Joseph O’Neil conçoit lui aussi une civilisation utopique
établie sous l’ensemble de l’Angleterre par des descendants des Romains43.
Mais les univers décrits sont souvent plus menaçants, et les mondes
souterrains peuplés de sauvages, de monstres, de créatures qui racontent à
leur manière d’autres histoires de bas-fonds. Toute une veine, illustrée par
Conan Doyle, Henry Rider Haggard et surtout Edgar Rice Burroughs, met
en scène des mondes oubliés, peuplés de races, de civilisations, mais aussi
de monstres disparus. Burroughs, qui inaugure avec Au cœur de la Terre le
cycle de Pellucidar en 1914, est sans doute le plus représentatif des auteurs
de lost race novels. Rider Haggard, lorsqu’il rédige les aventures d’Allan
Quatermain, se souvient-il qu’il est aussi un rigoureux enquêteur social qui
sillonne l’Angleterre rurale, et un proche de l’Armée du Salut à laquelle il
consacre deux ouvrages44 ? Les entrailles de la Terre recèlent mille autres
dangers : ici, dans The Underground City, on a réduit les populations à un
esclavage de chaque instant ; là, dans Agonie des civilisés, la race des
Incultes gémit sous le joug des seigneurs du dessus ; plus loin, des bêtes
sorties du néant, yétis, « crétins » ou Gargoyles, terrorisent les populations ;
plus près de nous encore, dans le métro de New York sévit une secte de
nains maléfiques, les chevaliers de Bernardus, mais aussi des réalités qui
s’ouvrent, par d’imperceptibles nexus, sur des univers parallèles45. Quel que
soit le danger qui menace dans ces profondeurs, il récupère le plus souvent
les principaux caractères des bas-fonds, le vice, le mal, la violence, la
difformité morale et physique, mais les déplace dans des univers qui ne sont
plus que métaphoriquement l’envers de notre société.
Les comics américains prennent en charge, à peu près au même
moment, des représentations parallèles. Dans le sillage des dime novels de
la fin du XIXe siècle dans lesquels de solides détectives, Nick Carter en
tête, luttaient contre de redoutables bandes de malfaiteurs, puis des pulps
qui y avaient adjoint, au début du XXe siècle, des environnements
fantastiques (le magazine Weird Tales est lancé en 1923, son concurrent
Amazing Stories en 1926), les comics des années 1930 placent les nouveaux
super-héros face à de nouveaux bas-fonds. Les principaux personnages de
cet univers apparaissent en rangs serrés : la maison Detective Comics lance
Superman dès 1938, Batman l’année suivante et Wonderwoman en 1941 ; le
concurrent, Marvel, fondé en 1939 pour profiter de ce courant de succès,
attend les lendemains de la Seconde Guerre mondiale pour propulser ses
héros, les Fantastic Four, puis Spiderman, Hulk, Daredavil, les X-Men, etc.
La plupart de ces personnages s’emploient à rendre la justice dans les
sordides bas-fonds de métropoles corrompues (Metropolis, Gotham City,
Netherworld), dominées par le mal, rongées par le crime et la corruption.
Gotham City, imaginée en 1941 par Bob Kane et Bill Finger pour la série
Batman, est un double assez transparent de New York. Mais pour
l’essentiel, les univers urbains dans lesquels évoluent les super-héros sont
clairement situés hors du temps et hors du monde, transposant les bas-fonds
urbains traditionnels dans des worlds of fantasy. Les concepteurs de
Detective Comics inventent la notion de multivers (« ensemble d’univers
parallèles ») et d’infinite earths pour déplacer à loisir les personnages et les
intrigues dans d’autres univers spatiaux et temporels. Leurs bas-fonds sont
tout autant difformes, sales, vicieux et criminels que ceux de la vieille Terre,
mais ils prospèrent désormais dans des univers extra-sociaux. On ne sera
donc pas étonnés d’y retrouver des Morlocks, communautés de mutants
réfugiés cette fois dans les égouts de Manhattan. Reprenant les créatures de
La Machine à explorer le temps, les producteurs de Marvel Comics en font
les victimes d’un vaste massacre mené par des extraterrestres.
Ces bas-fonds remaniés sont aussi devenus, un peu plus tardivement,
un motif cinématographique. La très prolifique veine de zombies modernes
qu’inaugure George Romero avec La Nuit des morts vivants en 1968 offre
déjà une première transposition : une société de créatures malfaisantes issue
des dessous de notre monde impose sur la Terre un chaos mortifère. Mais
c’est vraiment Escape from New York de John Carpenter (1981), qui a fait
de Manhattan une ville-prison, et plus encore Blade Runner, le film de
Ridley Scott sorti sur les écrans en 1982 qui popularise une sorte de futur
noir, urbain, apocalyptique, la ville sombre et humide du XXIe siècle
réduite à un bas-fond. L’action de Blade Runner se déroule en 2019 à Los
Angeles, mais ce pourrait être n’importe quel autre espace urbain, New
York ou Hong Kong. « Une partie de l’action de Blade Runner a lieu dans
les bas quartiers d’une mégalopole qui pourrait être un mélange de Chicago
et New York, si ces deux villes venaient à fusionner », déclare le réalisateur
Ridley Scott46. La ville tout entière est devenue un immense bas-fond,
sombre, froid, oppressant, éclairé de néons, dans lequel évoluent de sinistres
« réplicants », androïdes hors la loi. Le film est caractéristique de la vague
cyberpunk qui s’épanouit alors. D’inquiétantes dystopies en émanent,
représentations noires et alarmistes d’un futur proche, post-apocalyptique,
où l’informatique, l’intelligence et la machine ont donné naissance à des
créatures hybrides qui transforment le monde en un vaste bas-fond.
Films, romans, bandes dessinées et jeux vidéo n’ont depuis ce moment
cessé de réactiver cet imaginaire où se mêlent science-fiction, fantastique et
tradition gothique. Immense succès de la décennie 2000, la trilogie
Underworld de Len Wiseman (le premier film est diffusé en 2003) met en
scène la guerre impitoyable se jouant, depuis des centaines d’années, entre
les Lycans, sortes de loups-garous, et les Vampires. Les scénarios
compliquent cette intrigue élémentaire par des relations qu’entretiennent ces
espèces, qui vivent pour partie dans les bas-fonds des grandes villes, avec
les humains, investis malgré eux dans ces affrontements millénaires. Une
large partie de la création contemporaine américaine, y compris littéraire,
semble comme engluée dans la géographie urbaine des mondes souterrains :
l’Underworld de Don DeLillo entremêle en 1997 l’histoire d’un ex-jeune
délinquant et la gestion souterraine des déchets nucléaires, tandis que la
trilogie Underwold USA de James Ellroy entreprend de relire, sous un angle
sombre et labyrinthique, toute l’histoire récente des États-Unis47.
Souvent marquée par un mélange de violence, d’inspiration gothique et
d’environnement médiévalo-fantastique, une grande partie des jeux vidéo se
révèle également très propice à ces thématiques. Si plusieurs jeux à grand
succès comme True Crime et plus encore Grand Theft Auto, dit GTA,
commercialisé en 1997, mettent en scène des bas-fonds très contemporains
(les joueurs évoluent dans les ghettos criminels de New York, Chicago ou
Los Angeles, s’occupent d’affaires de drogue, de racket, de prostitution, et
multiplient entre eux les règlements de comptes), la plupart privilégient
néanmoins les bas-fonds de l’antimonde. Les scénarios types invitent les
joueurs à explorer des souterrains emplis de monstres ou de figures du mal
(rogue-like games) ou, dans le cas des survival horrors, un univers de
zombies, de loups-garous, de gargouilles ou autres « créatures »
monstrueuses. Dans The Dark Descent, le joueur est confronté aux
« Brutes », créatures informes dont le bras gauche s’achève en lame
tranchante, aux « Grunts », humanoïdes défigurés dont la main gauche est
munie de griffes, aux « Kaernks », êtres invisibles, amphibies, et carnivores,
issus d’un autre monde. L’heroïc fantasy, qui demeure l’inspiration
dominante, semble en fait incapable de se passer de ce grouillement sordide
de créatures violentes, difformes, vicieuses, que recèlent les sous-sols sales
et dégradés de nos imaginations.
C’est cependant au travers d’une autre mouvance, très contemporaine,
le steampunk, que ces convergences trouvent toute leur dimension, et que
les bas-fonds des antimondes font retour dans leur matrice originelle.
Également qualifié de « rétro-futuriste », l’imaginaire steampunk est
constitué d’uchronies, qui réimplantent des intrigues modernes – ou
modernisées – dans la société du XIXe siècle, principalement le Londres
victorien48. Deux romans ont inauguré ce genre avec faste. Dans Morlock
Night, publié en 1979, le romancier américain K. W. Jeter réinvente la
peuplade maléfique de La Machine à explorer le temps de H. G. Wells.
Mais les Morlocks que Wells avait projetés dans le futur réintègrent leur
contexte de création et envahissent les égouts de Londres au XIXe siècle.
L’autre texte fondateur, The Anubis Gate, de Tim Powers, publié en 1983,
catapulte son héros, Brendan Doyle, dans un Londres très dickensien. Il
plonge dans l’horreur des taudis et des slums où il doit affronter des
sorciers, des bohémiens, mais aussi des monstres, des loups-garous, des
poètes maudits et autres entités maléfiques. Science-fiction, fantastique et
roman gothique se conjuguent dans une intrigue particulièrement
anachronique, mais qui assure la liaison entre les bas-fonds d’hier et les
bas-fonds d’aujourd’hui49. Cette veine s’est montrée depuis extrêmement
prolixe et a donné naissance à d’innombrables romans, bandes dessinées,
films, dont certains ont connu un très grand succès. C’est notamment le cas
de La Ligue des gentlemen extraordinaires, une bande dessinée d’Alan
Moire et Kevin O’Neil publiée en 1999. L’intrigue réunissait quatre figures
littéraires de la seconde moitié du XIXe siècle, le capitaine Nemo, le
Dr Jekyll, Alan Quartermain et l’Homme invisible, réunies dans leur lutte
contre le mal. Un film en fut adapté en 2004 et la série se poursuit,
agrégeant sans cesse d’autres personnages, héros ou génies du mal. Vidocq,
Sherlock Holmes, Jack l’Éventreur, Arsène Lupin ou Belphégor ont
également été revisités, et confrontés à des bas-fonds uchroniques ou aux
loups-garous de Londres, dans des combinaisons qui mêlent l’imaginaire
gothique, le design industriel et la fascination des dessous. Le mouvement a
même gagné les super-héros traditionnels : Batman a ainsi été expédié dans
les années 1880, dans un suranné Gotham by Gaslight où il est confronté à
Jack l’Éventreur50. Le diptyque de bandes dessinées Alchimie, d’Olivier
Roman et Richard Nolane51, est assez emblématique de ces convergences
improbables, qui bousculent les chronologies et superposent les
imaginaires. L’intrigue met en scène, dans le Paris de 1842, le feuilletoniste
Alexis Lerouge, qui enquête sur les malversations souterraines d’une
société secrète, les Habits noirs. Il y fait la rencontre de Vidocq, grâce à qui
il parvient à déjouer un complot puisant sa source dans un secret des
Templiers. Les mystères urbains s’y mâtinent donc d’ésotérisme et de
fantastique, ce que n’avait sans doute pas prévu Eugène Sue. Les bas-fonds,
eux, poursuivent leur itinéraire chaotique, signe que leur potentiel
d’inspiration créatrice est loin d’être encore épuisé.

1. Paul Matter, « Chez les apaches », Revue politique et littéraire, octobre 1907, p. 626.
2. William Alison-Booth, Hell’s Outpost. The True Story of Devil’s Island by a Man Who Exiled Himself There,
Minton, Balch & Co., 1931.
3. Danielle Donet-Vincent, La Fin du bagne, 1923-1953, Rennes, Éditions Ouest-France, 1992 ; id., De soleil et
de silences. Histoire des bagnes de Guyane, Paris, La Boutique de l’histoire, 2003.
4. Charles Péan, Conquêtes en terre de bagne, Paris, Altis, 1948, p. 138.
5. Michel Pierre, La Terre de la grande punition, Paris, Ramsay, 1982.
6. Albert Camus, Alger républicain, 1er décembre 1938.
7. Daniel Hémery, « Terre de bagne en mer de Chine. Poulo-Condore (1863-1953) », 2008, <http://www.europe-
solidaire.org/spip.php?article8969&var_recherche=prison%20#top>.
8. Isabelle von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français
sous l’Occupation, Paris, Aubier, 2007.
9. Danielle Donet-Vincent, La Fin du bagne, op. cit., p. 71.
10. Charles Péan, Terre de bagne, Paris, La Renaissance moderne, 1930, p. 248.
11. Ibid., « Préface », p. 10.
12. René Girier, Je tire ma révérence, Paris, La Table ronde, 1977, p. 318.
13. Je suis sur cette question les travaux majeurs de Jean-Claude Vimont, notamment « L’observation des
relégués (1947-1970) », Crime, histoire et sociétés, vol. 13, 1, 2009, p. 49-72 ; id., « Des corps usés et
maltraités, les multirécidivistes relégués de 1938 à 1970 », in Frédéric Chauvaud (dir.), Corps saccagés. Une
histoire des violences corporelles du siècle des Lumières à nos jours, Rennes, PUR, 2009, p. 163-174 ; id.,
« Les dossiers judiciaires de personnalité et la réforme pénitentiaire (1945-1970) », in Ludivine Bantigny et
Jean-Claude Vimont (dir.), Sous l’œil de l’expert, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2010 ;
id., « La peur des récidivistes relégués en métropole, 1945-1970 », in Frédéric Chauvaud, L’Ennemie intime.
La peur. Perceptions, expressions, effets, Rennes, PUR, 2011, p. 143-153.
14. Marc Ancel, La Défense sociale nouvelle, un mouvement de politique criminelle humaniste, Paris, Cujas,
1954.
15. Pierre Cannat, Nos frères, les récidivistes. Esquisse d’une politique criminelle fondée sur le reclassement ou
l’élimination des délinquants, Paris, Sirey, 1942.
16. Jean-Paul Clébert, Paris insolite, op. cit., p. 19.
17. Dominique Kalifa, Biribi. Les bagnes coloniaux de l’armée française, Paris, Perrin, 2009.
18. L’Écho de la Loire, 19 mai 1925.
19. Élie Richard, Le Guide des grands-ducs, op. cit., p. 103.
20. François Martineau, Fripons, gueux et loubards. Une histoire de la délinquance de 1750 à nos jours, Paris, J.-
C. Lattès, 1986, p. 265-266 ; Alexandre Vexliard, Introduction à la sociologie du vagabondage, op. cit.,
p. 117-119.
21. George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, op. cit., p. 231.
22. Alexandre Vexliard, Le Clochard. Étude de psychologie sociale, Paris, Desclée de Brouwer, 1957, p. 28. Sur
l’importance de l’œuvre de Vexliard, voir Laurent Mucchielli, « Clochards et sans-abri : actualité de l’œuvre
d’Alexandre Vexliard », Revue française de sociologie, 1998, p. 105-138.
23. Alexandre Vexliard, Le Clochard…, p. 64.
24. Ibid., p. 70-71.
25. Ken Auletta, The Underclass, New York, Random House, 1982.
26. William J. Wilson, The Truly Disadvantaged. The Inner City, the Underclass, and Public Policy, Chicago,
University of Chicago Press, 1987. Il reprend en ce sens les définitions du sociologue suédois Gunnar
Myrdal, Challenge to Affluence, New York, Random House, 1963.
27. Charles Murray, The Emerging British Underclass, IEA Health & Welfare Unit, 2, 1990.
28. Ibid., p. 17.
29. Richard L. Dugdale, « The Jukes ». A Study in Crime, Pauperism, Disease and Heredity, New York, Putnam’s
Sons, 1877, p. 13.
30. Lawrence M. Mead, Beyond Entitlement. The Social Obligations of Citizenship, New York, The Free Press,
1986.
31. Christopher Jencks et Paul E. Peterson (dir.), The Urban Underclass, Washington, The Brookings Institution,
1991 ; Dee Cook, Poverty, Crime and Punishment, Londres, CPAG Ltd, 1997.
32. Fred Robinson et Nicky Gregson, « The Underclass, a Class apart ? », Critical Social Policy, vol. 12, 34,
1992, p. 38-51 ; Charles Murray, Underclass, The Crisis Deepens, Londres, IEA Health & Welfare Unit,
1994.
33. Voir, parmi une très abondante bibliographie, Bill E. Lawson (dir.), The Underclass Question, Cambridge,
Harvard University Press, 1992 ; Michael Katz (dir.), The « Underclass » Debate. Views from History,
Princeton, Princeton University Press, 1993 ; L. Wacquant, « L’Underclass urbaine… », op. cit. ; id., Urban
Outcasts. A Comparative Sociology of Advanced Marginality, Malden, Polity Press, 2008.
34. Dee Cook, Poverty, Crime and Punishment, op. cit.
35. Herbert Gans, The War Against the Poor. The Underclass and Antipoverty Policy, New York, Basic Books,
1995, cité par Loïc Wacquant, « L’Underclass urbaine… », op. cit.
36. Angélique, marquise des Anges, 1964 ; Merveilleuse Angélique, 1965 ; Angélique et le Roy, 1966 ;
Indomptable Angélique, 1967 ; Angélique et le Sultan, 1968. Tous sont adaptés de la série écrite par Anne et
Serge Golon, dont les 13 titres s’échelonnent de 1957 à 1985.
37. Danielle Aubry, Du roman-feuilleton à la série télévisuelle. Pour une rhétorique du genre et de la sérialité,
Berne, Peter Lang, 2006.
38. Thomas Holmes, London’s Underworld [1912], Londres, Anthem Press, 2006, p. 30.
39. Gabriel Tarde, « Fragment d’histoire future », Revue internationale de sociologie, août-septembre 1896,
p. 603-654, repris en volume sous le même titre, Lyon, Storck, 1904.
40. Guy Costes et Joseph Altairac, Les Terres creuses. Bibliographie commentée des mondes souterrains
imaginaires, Amiens, Encrage, 2006.
41. René Thévenin, La Cité des tortures. Le journal des voyages, 521-526, 1906.
42. Maurice Level, La Cité des voleurs, Lectures pour tous, mai-août 1923 ; Léo Gestelys, Prisonniers des
pirates, Paris, Ferenczi, 1939.
43. Gaston Leroux, La Double Vie de Théophraste Longuet [1901], Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1988 ;
Joseph O’Neil, Land under England, Londres, Victor Gollanczs, 1935.
44. Henry Rider Haggard, Rural England, Londres, Longmans & Co., 1902 ; id., The Poor and the Land. Being a
Report on the Salvation Army Colonies in the United States and at Hadleigh, England, Londres, Longmans &
Co., 1905 ; id., Regeneration. Being an Account of the Social Work of the Salvation Army in Great Britain,
Londres, Longmans Green & Co., 1910.
45. Bertrand Shurtleff, « The Underground City », Amazing Stories, septembre 1939 ; Jean-Gaston Vandel,
Agonie des civilisés, Paris, Fleuve noir, 1953 ; Régis Messac, Valcrétin, Paris, Jean-Claude Lattès, 1973 ;
William Lemkin, « Isle of the Gargoyles », Wonder Stories, février 1936 ; Francis Thomas, Night Train, New
York, Pocket Book, 1984.
46. <http://www.allocine.fr/film/fichefilm-1975/secrets-tournage/>.
47. Thomas Heise, Urban Underworld. A Geography of Twentieth-Century American Literature and Culture,
New Brunswick, Rutgers University Press, 2011.
48. Étienne Bariller, Steampunk ! L’esthétique rétro-future, Paris, Les Moutons électriques, 2010.
49. K. W. Jeter, Morlock Night, New York, DAW Books, 1979 ; Tim Powers, The Anubis Gate, Londres,
HarperCollins, 1983.
50. Brian Augustyn et Mike Mignola, Gotham by Gaslight, New York, DC Comics, 1989.
51. T. I, L’Épreuve du feu, 2010 ; t. II, Le Dernier Roi maudit, Toulon, Éditions Soleil, 2010 et 2011.
CHAPITRE X

Les ressorts d’une fascination

« Les rues de Londres à minuit, froides, humides, sans abri ; les


tanières infectes et puantes, où le vice s’entasse sans même la place pour se
retourner ; les repaires de la faim et de la maladie ; les haillons minables qui
tiennent à peine ensemble ; où donc est la séduction dans tout cela1 ? »
Cette interrogation de Dickens, qui prélude au roman Oliver Twist, peut
valoir pour toute la question des bas-fonds. « Où est la séduction dans tout
cela ? » Comment comprendre l’intérêt et la fascination que les réalités
sociales les plus sordides n’ont cessé de susciter, comment appréhender les
multiples ressorts qui commandent cet imaginaire ? De telles interrogations
apparaissent d’autant plus difficiles que la thématique des bas-fonds,
comme l’ensemble des imaginaires sociaux d’ailleurs, obéit à des usages
pluriels, polysémiques, évolutifs. Aventure – pittoresque – utilité –
réforme – protection –, telles sont par exemple les justifications que Vidocq
confère à ses Mémoires, et qui rendent assez bien compte des différents
registres mobilisés par ces récits. Lequel privilégier ? Lequel évacuer
comme un simple alibi ? Comment éviter les jugements, qui n’ont pas leur
place dans une histoire avant tout soucieuse de comprendre la façon, les
façons dont les contemporains donnèrent sens à leur monde ? Questions
difficiles, mais qu’il convient de prendre à bras-le-corps, sans s’exclure
d’ailleurs nous-mêmes – moi auteur, vous lecteur – de l’enquête. Que
cherchons-nous dans ces récits ? À quelles nécessités sociales, politiques,
idéologiques, morales répond ce besoin ? Bref, comment analyser les
ressorts d’une fascination qu’on peut considérer comme « malsaine », mais
tout autant comme un puissant régulateur des affects, des sensibilités ou des
aspirations sociales ?

Rendre compte des réalités sociales

Même si les bas-fonds constituent indubitablement un « imaginaire


social », on ne peut éviter de s’interroger sur leur articulation avec les
réalités représentées : l’indigence, l’exclusion, la prostitution, le crime.
Aussi fortes que soient les codifications narratives ou thématiques
auxquelles obéissent ces récits, aussi puissants que soient les effets de
médiatisation, et aussi insaisissables que demeurent, hors des textes qui les
portent, les réalités en question, il serait tout à fait intenable de les en
dissocier radicalement. Quelque chose, nécessairement, transparaît : des
lieux, des gestes, des paroles, et ces fragments d’expérience sociale, aussi
infimes soient-ils, ne peuvent être négligés tant le monde des marges et de
la transgression demeure inaccessible. Quel historien, du reste, peut se
désintéresser de cette relation ténue, incertaine, qui sépare le monde des
représentations de celui des expériences sensibles ? Indéniablement, ces
textes transposent en figures littéraires des fragments de réel tout autant
qu’ils les subvertissent par le jugement moral, la sensation, le pittoresque ou
la parodie, ce qui est aussi un des caractères de la culture « populaire »2.
Départager le vrai du faux n’aurait évidemment guère de sens, tant le
« faux » se révèle, ici comme ailleurs, producteur de vrai. Ces
représentations, même les plus improbables, ont agi, suscité des réactions,
entraîné des mesures. Mais circonscrire au plus près la gamme
d’expériences engendrée par ces récits constitue une évidente exigence
historienne.
Pourtant, l’insistance avec laquelle les auteurs prétendent faire œuvre
« documentaire » peut entretenir le soupçon. Observateurs et enquêteurs
sociaux, qui font du « j’ai vu » un véritable leitmotiv, ne cessent d’attester
leur bonne foi, de justifier leur démarche, d’afficher leurs protocoles. La
plupart des romanciers font de même. Eugène Sue ouvre la voie en
rappelant que l’objet de son livre est bien de « connaître ces classes que la
misère écrase, abrutit et déprave3 ». Octave Féré, l’auteur des Mystères de
Rouen en 1845, est plus explicite. Rien dans son œuvre « n’a été fait
légèrement, ni sans étude. Il nous a fallu lier par l’intérêt d’un roman des
détails qui eussent été fastidieux ou nauséabonds privés de ce secours et
exposés dans leur nudité4 ». Les Vrais Mystères de Paris de Vidocq portent
leur programme dans leur titre. « Fruit du travail, de l’observation, de
l’expérience de toute une vie », ils entendent être « un livre utile » et
rétablir l’authenticité des choses quand d’autres la travestissent. L’exigence
de vérité accompagne ces récits, romans « réalistes » à qui l’époque prête
une claire fonction de connaissance5.
Les reporters sont plus insistants encore. Pas une « enquête » qui
n’affiche, souvent de façon péremptoire, son authenticité : « Le tableau que
nous avons brossé de cette sorte de traite des Blanches est exact. Nous
n’avons rien inventé, sans fioritures ni exagération6. » Tous nous proposent
de découvrir la réalité cachée des classes misérables, des pauvres, des
vicieux, des malfaiteurs. Ils y adjoignent une claire fonction de « sécurité
publique ». Car depuis les premières listes de mendiants jusqu’aux mises en
garde des reporters, la justification est la même : en dévoilant les méthodes
des malfaiteurs, on prévient les honnêtes gens des dangers qui les guettent.
C’est même là la justification suprême de récits accusés de dépeindre des
réalités abjectes. « En indiquant à tous les honnêtes gens Comment on nous
vole, comment on nous tue, explique le détective privé Eugène Villiod dans
l’ouvrage qui porte ce titre, nous voulons leur enseigner la façon d’éviter
qu’on les tue ou qu’on les vole7. » Tous les récits, tous les articles, tous les
reportages qui s’attardent sur les bas-fonds de la société défendent à
quelques nuances près ce même cahier des charges. Voici comment la
célèbre Gazette des tribunaux justifie son existence, dans son prospectus de
lancement du 1er novembre 1825 : « Ce sera rendre un véritable service à
toutes les classes de la société, aux commerçants surtout, que de leur révéler
chaque jour dans un journal, non seulement les noms des malfaiteurs, mais
encore les moyens de fraude et d’escroquerie dont ils font usage. » Certains
auteurs, comme Vidocq, donnent des recommandations plus précises
encore, faisant de leurs ouvrages de véritables manuels de vigilance :
« Lecteur, qui souhaitez n’avoir rien à craindre des chevaliers grimpants, ne
laissez jamais votre clef sur votre porte, ne cachez pas celle de votre buffet,
car ils la trouveront infailliblement, gardez-la dans votre poche. Méfiez-
vous, lecteurs, de ces individus qui, lorsque tout le monde sort de l’église ou
du spectacle, cherchent à y entrer ; tordez le gousset de votre montre,
n’ayez jamais de bourse8. » Le dévoilement de l’argot procède du même
souci puisque cette « langue immonde » ne constitue que le moyen de
dissimuler au vulgaire les méthodes et les supercheries des classes
criminelles.
Tous ces récits nous dévoilent-ils vraiment la vie, l’organisation, les
comportements des « basses classes » qui peuplent les marges de la
société ? Certains auteurs ont défendu la valeur documentaire de ces
sources. Analysant les listes de mendiants et de vagabonds de la fin du
Moyen Âge, l’historien polonais Bronislaw Geremek note leur « caractère
de reportage ethnographique9 » et soutient en conséquence leur « réalisme
historique ». Ces nomenclatures, explique-t-il, usent du langage et des
catégories techniques des mendiants. Elles « reflètent » donc l’organisation
des milieux marginaux eux-mêmes. La source, selon lui, « n’est pas l’effet
d’un regard classificateur d’un observateur extérieur, mais traduit
l’organisation interne du milieu criminel. L’observateur ne décrit pas, mais
découvre les réalités de ce milieu et déchiffre le langage qu’il emploie pour
se présenter10 ». La valeur documentaire de ces textes n’est-elle pas
confirmée par les documents judiciaires contemporains, les interrogatoires
notamment, qui reprennent les mêmes catégories ? Sans l’abandonner
complètement, Geremek nuance cette interprétation quelques années plus
tard, en précisant que, autant que les réalités des milieux marginaux, ces
textes offrent « une image générale des attitudes “idéologiques” et des
comportements sociaux vis-à-vis de l’indigence et des milieux
marginaux11 ». Certains historiens du XIXe siècle ont défendu des idées
analogues. Dans son célèbre Classes laborieuses et classes dangereuses…,
Louis Chevalier s’efforce de valider par l’analyse démographique et
« biologique » le constat d’une population de migrants paupérisés
particulièrement vulnérables au crime et à la délinquance12. Certaines
sources, comme la grande enquête d’Henry Mayhew, London Labour and
the London Poor, ont suscité la confiance de nombreux historiens
britanniques, en raison notamment de ses méthodes d’élaboration et des
entretiens réalisés avec les petites gens du Londres des années 1850. John
Tobias y voyait une source pertinente pour écrire l’histoire des classes
criminelles britanniques, Eileen Yeo, Edgar P. Thompson ou Donald
Thomas lui accordèrent aussi toute leur confiance13. Plus près de nous, des
spécialistes britanniques ou américains de l’histoire du crime, tout en
percevant les innombrables biais de récits qui traduisent surtout les
obsessions et les fantasmes des élites, estiment que certaines réalités « par
le bas » sont néanmoins accessibles14. Soucieuse de comprendre comment
s’organisèrent et fonctionnèrent les réseaux criminels dans l’Angleterre du
XIXe siècle, l’historienne Heather Shore s’efforce de prendre au sérieux des
descriptions dont beaucoup, explique-t-elle, sont fondées sur des
événements et des individus de la vie réelle.
On en restera ici à une position plus nuancée. Indéniablement, ces
récits fourmillent de notations, de descriptions, de détails fugaces qui
restituent quelque chose de la vie des populations les plus disqualifiées. Des
lieux (bouges, taudis, cités de chiffonniers) font l’objet de peintures
précises. Des institutions (prisons, bagnes, workhouses) donnent prise à des
tableaux qui en détaillent les ressorts et les rouages. « Voici l’indication du
vaste restaurant où on peut se les procurer », précise Clémence Royer en
décrivant dans Les Mendiants de Paris le fonctionnement des « dîners à un
sou ». Le courrier adressé à Eugène Sue révèle combien les lecteurs étaient
attentifs à l’exactitude de ces descriptions, et les corrigeaient parfois15. Des
portraits, des figures, des pratiques et des comportements transparaissent
également. Ici cette vieille femme qui vend des arlequins, là ces gamins au
crâne rasé qui jouent dans le ruisseau, plus loin ce forçat entièrement
recouvert de tatouages…, il y a bien quelque chose des vrais pauvres, des
vrais criminels dans ces récits et ces photographies des bas-fonds. Et tous,
de fait, ne se valent pas. Entre ceux qui, comme Parent-Duchâtelet, Henry
Mayhew ou Jack London, s’immergent profondément dans leur terrain
d’enquête, s’efforcent de retranscrire des paroles, des mots, des destins, et
ceux qui recopient inlassablement les mêmes descriptions stéréotypées, le
partage est vite fait. Aux plus documentés de ces récits, il faut emprunter les
éléments qui nous permettent de connaître un peu mieux la vie de ceux qui
ont laissé peu de traces. Tout un pan de l’histoire sociale s’est, avec raison,
adossé à quelques-uns de ces textes pour tenter de restituer un peu de la vie
des démunis.
Mais ce savoir ne peut reposer que sur des données fragmentées, que
sur un maigre échantillon de témoignages, le plus souvent indirects. Les
tableaux d’ensemble que composent ces sources sont vite rattrapés par
d’autres intentions, qui procèdent d’un regard classificateur et d’un désir
d’assignation. C’est particulièrement le cas des nomenclatures de mendiants
et de criminels qui prospèrent depuis la fin du Moyen Âge. En mettant au
premier plan les « structures » internes de milieux marginaux, en
répartissant des individus aux parcours et aux activités hétérogènes dans des
catégories, ces représentations font-elles autre chose que de mettre de
l’ordre dans l’univers éclaté et incontrôlable des « inutiles au monde » ? Et
les confirmations des documents judiciaires invoqués à titre de « preuves »
par Geremek peuvent tout autant rendre compte de la circulation de ces
descriptions, dont les catégories sont reprises par les magistrats, les
greffiers, les témoins, que d’une « traduction » des réalités déviantes. Il n’y
a guère de structures ni d’organisation dans la vie des plus démunis,
expliquait le sociologue Alexandre Vexliard16 en 1957. Analysant le procès
de Cartouche et de ses complices dans le Paris de la Régence
(777 personnes impliquées, 350 arrêtées), Patrice Peveri a fortement nuancé
la hiérarchisation du monde des voleurs. Les cartouchiens forment en effet
moins une « bande » qu’un monde anomique de petits artisans de la
délinquance s’associant au coup par coup, et recyclant leur butin avec l’aide
de centaines de petits receleurs. La truanderie parisienne est constituée
d’une nébuleuse de petits « voleurs d’habitude » qui, contrairement aux
représentations de la gueuserie littéraire, n’ont ni spécialité ni technique
exclusive. On fait de tout, et l’occasion fait le larron. Il existe bien sûr une
culture professionnelle, mais on reste loin des hiérarchies mises en œuvre
par les récits des bas-fonds17. Moins que de minutieuses descriptions,
celles-ci procèdent du désir d’appréhension et de contrôle d’une société en
mutation sur laquelle on impose une grille de stratification sociale. Le
monde des marginaux est-il si différencié, si structuré, si ordonné selon le
principe, alors neuf, de la division du travail ? La société des « gueux » est-
elle à ce point démarquée du reste du monde social ? En insistant sur la
structure et la spécificité de cet univers, ces nomenclatures unifient des
groupes hétérogènes, les constituent en entités homogènes, ce qui est l’un
des enjeux de l’invention de la catégorie « bas-fonds ».
Les relations d’ordre « objectif » qui s’établissent entre ces textes et le
monde réel procèdent d’une autre nature. Elles sont d’abord contextuelles.
Des liens forts relient en effet les périodes de crise et d’insécurité, qu’elles
soient économiques, sociales ou spirituelles, avec la production de récits des
bas-fonds. L’émergence du thème de la fausse pauvreté, fondateur à tant
d’égards, est inséparable des famines, des guerres et du pic d’indigence qui
marquent la fin du Moyen Âge. C’est dans un contexte social et intellectuel
très troublé qu’émerge également la « gueuserie » aux XVIe et
XVIIIe siècles. On ne comprendrait pas davantage les « bas-fonds » du
XIXe siècle sans les inquiétudes multiformes nées de l’émergence du
paupérisme et de leur puissant rejeu dans les années 1880. Et c’est
évidemment dans le sillage des crises économiques et sociales du dernier
XXe siècle que s’épanouit le débat sur l’exclusion ou l’underclass. La
corrélation s’établit d’ailleurs tout autant avec les dysfonctionnements
sociaux effectifs qu’avec les appréciations que peuvent en avoir les élites.
Les craintes, les frayeurs, les anxiétés, les contextes politiques et les
préoccupations idéologiques sont tout autant producteurs de bas-fonds que
la misère ou la pression criminelle. Périls réels, périls fantasmés ? Le
partage, au vrai, est impossible à établir tant les sources – policières,
judiciaires, savantes, romanesques, médiatiques, statistiques, fictionnelles –
s’entremêlent, se répondent, se valident, ou s’invalident. C’est donc autant
comme produit de la crise sociale que comme expression de la conscience
inquiète et de la vulnérabilité des élites qu’il faut penser ces synchronies.
Elles expriment, exacerbent et euphémisent en même temps les inquiétudes
sociales. Mais ces relations « objectives » sont aussi stratégiques. De claires
visées de stigmatisation, d’assignation, de moralisation s’y expriment. Elles
sont également « performatives », pèsent sur les attitudes et les
comportements, suscitent des actes, charitables ou répressifs, horrifiés ou
distanciés. L’imaginaire, on le voit, n’en finit pas de peser sur le réel.

Normaliser la société

Bénéficiant le plus souvent de larges diffusions, depuis les réseaux du


colportage jusqu’à ceux de la culture de masse, les représentations des bas-
fonds se compliquent de toute une fonction d’identification et de
normalisation sociales. La stigmatisation de l’Autre est un réflexe inhérent :
c’est pour signaler des individus suspects qu’apparaissent les premières
listes, c’est pour mieux les reconnaître que s’organisent les nomenclatures.
L’univers des bas-fonds définit et distingue ainsi tous les indésirables : les
mendiants, les vagabonds et tous les types de migrants ou d’errants, les
Irlandais, les bohémiens, les étrangers. En identifiant les diverses figures
repoussoirs, puis en les amalgamant dans une communauté présentée
comme structurée et homogène, ces récits consolident en retour les contours
du groupe dominant, lui confèrent identité et cohésion. Eugène Sue, qui
avait signalé en ouverture des Mystères de Paris l’intérêt et la « puissance
des contrastes », expose très clairement cette fonction de miroir inversé :
« Sous ce point de vue de l’art, il est peut-être bon de reproduire certains
caractères, certaines existences, certaines figures, dont les couleurs
sombres, énergiques, peut-être même crues, serviront de repoussoir,
d’opposition à des scènes d’un tout autre genre18. » C’est pourquoi ces
représentations se propagent particulièrement en période d’opacité et
d’illisibilité sociale, comme durant le premier tiers du XIXe siècle. Mais la
nécessité d’afficher de telles figures est une constante de toutes les sociétés.
« L’étude des anormalités individuelles et sociales contribue
indubitablement à la connaissance plus profonde des sources de la vie saine
et normale, tant des individus que des sociétés », note en septembre 1901 le
criminaliste hollandais Gerard Van Hamel19. Leur rôle de normalisation
s’avère donc décisif : non seulement la connaissance des marges délimite le
cercle des honnêtes gens, soude le groupe en agitant les figures du désordre,
mais elle vise à s’assurer de la conformité des conduites. Voilà ce qu’il ne
faut pas faire – l’errance, la paresse, l’ivrognerie, la licence sexuelle – et
voici à quel abîme de misère, de crime et de déchéance mènent de tels
comportements. L’intention de moralisation est constante, le souci de
dissuasion, de répression et de contrôle social ne l’est pas moins.
L’invention des bas-fonds a ainsi pu jouer, dans l’ordre culturel, un
rôle analogue à celui que Michel Foucault attribuait à la prison dans la
gestion des illégalismes20. Identifier une marginalité repoussoir, en stabiliser
les contours, en diffuser les images, tout cela contribue sans aucun doute à
édifier une société mieux normée. Ainsi la « respectabilité » victorienne est-
elle pour partie le produit de ces milliers de pages mettant en scène son
envers, ces hordes de travailleurs « occasionnels » abrutis de gin, férus de
combats de coqs et de débauche sexuelle. Ainsi la démocratie républicaine
ne s’installe-t-elle vraiment en France qu’une fois « la canaille » des bas-
fonds définitivement élimininée au lendemain de la Commune de Paris.
Dans le Mexique du Porfiriato, ces années de modernisation autoritaire qui
correspondent à la présidence de Porfirio Díaz, entre 1876 et 1910, les élites
du pays ont forgé et diffusé de terribles images de bas-fonds pour partie
réelles, pour partie fantasmées, mais avant tout destinées à valoriser une
classe moyenne décente, à consolider une nation mexicaine moderne21.
Toute une série de quartiers populaires, principalement les colonias où
s’installent les nouveaux migrants, La Bolsa, La Maza, El Valle Gomez,
Morelos, sont dépeints comme des univers dantesques peuplés de fous,
d’alcooliques, de brutes, de dégénérés, d’assassins. Les pulquerías, ces
bouges où le pulque (une boisson alcoolisée très populaire à base d’agave
américain) coulait à flots, sont dépeintes comme le cœur d’une
insupportable subculture délinquante. La prison de Belém devient le
symbole d’immondes bajos fondos, repaire de monstres criminels et
pervers, immense bordel aussi car il n’y existait pas de claire séparation des
sexes. Au travers de milliers de faits divers et de notas rojas, d’enquêtes, de
brochures, de romans comme les très célèbres Bandidos de Rio Frio de
Manuel Payno, dont le succès phénoménal marque en 1889 l’apogée du
roman-feuilleton mexicain22, le pouvoir politique encourage la diffusion
d’un grand récit national destiné à forger une nation policée et normée. Un
scénario analogue se diffuse dans l’Allemagne en voie d’unification : les
nouvelles élites multiplient les images de bas-fonds terrifiants afin de
spécifier et d’imposer les normes requises par le nouvel État23.
Il faut pourtant se garder de lectures ou d’interprétations trop
univoques car bien des processus se mêlent dans la réception et l’usage de
ces textes. Identifier la fraction active des classes dangereuses et l’édifier en
épouvantail était aussi un moyen de décriminaliser et d’intégrer la plus
grande partie des classes populaires. Apaches et Hooligans payèrent en ce
sens pour l’ensemble de la classe ouvrière : leur stigmatisation et leur mise
à l’écart lui donnaient une sorte de blanc-seing. Telle est bien la logique du
« résidu », telle qu’elle est forgée par Charles Booth et par les élites du late-
victorianism. Quant au procès de moralisation, bien malin qui peut dire
comment et jusqu’où il fonctionne vraiment. On sait aussi la part
d’érotisation qui traverse ces textes, le désir de transgression sociale et
sexuelle qu’ils satisfont parfois24. On sait combien la culture de la
respectabilité et l’adoucissement des mœurs des Londoniens ordinaires
s’accompagnèrent de la consommation de spectacles d’une rare violence25.
On sait la réversibilité qui entoure la figure du grand criminel ou le regard
distancié, amusé, que certains pouvaient porter sur le monde des filous.
Découvrir leurs méthodes, c’était aussi s’approprier leur monde et prendre
sa revanche.
Dénoncer les plaies sociales

On ne peut de même escamoter les fonctions « empathiques » et


dénonciatrices de ces représentations. Même si les intentions des individus
sont toujours plus complexes et mêlent au souci de l’autre une part
indéniable de « profit » personnel, nombre de ces récits visent à signaler
une plaie sociale, à dénoncer une situation jugée inacceptable : c’est le cas
des philanthropes qui entendent à leur manière soulager des difficultés ou
des maux ; c’est le cas des observateurs sociaux, tous ou presque animés
d’un projet de réforme ou d’action sociale ; c’est le cas de nombreux
romanciers et aussi de certains journalistes, dont les reportages furent
effectivement aux sources de mesures et d’actions réformatrices
importantes. Et l’on ne peut rayer d’un trait de plume l’investissement,
parfois lourd et difficile, de milliers d’individus qui crurent, par leurs
actions, par leurs écrits, soulager les souffrances.
Les philanthropes, dans leur diversité, furent parmi les plus actifs
producteurs de récits des bas-fonds. Dans les taudis victoriens ou les
tenements de New York, dans les prisons de la Restauration ou les bagnes
de la IIIe République, des milliers de slums travellers, de missionnaires, de
révérends, de salutistes, de laïques aussi, hommes et femmes mélangés, ont
donné du temps et de l’énergie pour accomplir ce qu’ils pensaient être juste.
Ainsi par exemple de Benjamin Appert, « pénitentiaire » au temps de la
Société royale des prisons, ethnologue des bas-fonds, incarnation de la
philanthropie romantique, qui sillonne des années durant les quartiers mal
famés, visite les bouges et les taudis, les hospices et les prisons, jusqu’à se
ruiner dans la création d’une colonie pour libérés26. Ainsi de David
Nasmith, fondateur du City Mission Movement, à Glasgow d’abord en 1825,
puis à Édimbourg, à Londres et dans la plupart des autres villes du pays, et
qui meurt dans la misère à 40 ans. Ainsi de James Adderley, qui renonce à
sa vie d’aristocrate pour fonder une « colonie sociale » à Bethnal Green,
devient prêtre et rejoint la grande grève des dockers britanniques avant de
fonder une nouvelle Église. Ainsi encore, dans un tout autre registre, du
baron de Livois, qui ouvre à Paris en juin 1879 le premier refuge de
l’Œuvre de l’hospitalité de nuit, première structure à proposer en France un
hébergement gratuit aux sans-asile. Ses deux dortoirs y accueillent une
centaine de démunis pour une durée maximale de trois nuits27. Dix ans plus
tard, l’Œuvre a ouvert 3 autres maisons, soit plus de 950 lits au total, et
suscité la création de structures municipales analogues. Et l’on estime que
près de 500 000 femmes, religieuses exclues, sont engagées en Angleterre
dans les années 1890 dans l’action philanthropique28. Aucune de ces
personnalités ne se ressemble. Chacune obéit à des croyances, des
présupposés moraux, religieux, idéologiques qu’elle ne questionne que très
rarement. Mais tous publient des récits qui ont nourri l’imaginaire des bas-
fonds et tous le font, en dépit d’itinéraires variés et de projets différents,
pour remédier à des situations qu’ils jugent humainement intolérables.
Enquêteurs et observateurs sociaux, qui ne se distinguent parfois guère
des philanthropes, entendent eux aussi « dénoncer ». Leurs motivations sont
cependant plus complexes car si presque tous décrivent avec force
l’insalubrité, l’entassement et les tragiques conditions de vie des classes
laborieuses, beaucoup le font en signalant aussi l’imprévoyance,
l’immoralité et l’ivrognerie des pauvres, en bref leurs propres
responsabilités. Leurs récits, plus que d’autres, semblent être contraints par
les cadres et les postures idéologiques. Chez les « économistes » ou les
« réformateurs, note à juste titre Louis Chevalier, le système l’emporte sur
l’observation »29. Leurs intentions sont également différentes. Ce qu’ils
produisent est un savoir pragmatique, tourné vers l’action, soucieux
d’éclairer les réformes ou de résoudre les conflits. C’est « au timon de la
machine sociale », pour reprendre l’expression de Parent-Duchâtelet30,
qu’ils entendent se placer. En résultent des effets de dramatisation ou
d’atténuation qui pèsent fortement sur leurs descriptions. Tandis que
certains construisent une image apocalyptique de la pauvreté – Engels
postule en 1844 la « déshumanisation » des travailleurs et Mary Carpenter
parle en 1850 de « classes en train de périr »31 – afin de promouvoir des
réformes, d’autres comme Villermé cherchent avant tout à signaler les effets
globalement bénéfiques de la mécanisation. Chacun à sa manière s’efforce
d’apprivoiser la misère selon les cadres idéologiques qui organisent sa
réflexion. La force de dénonciation en pâtit, sauf lorsque, comme c’est le
cas chez Charles Booth, l’enquête aboutit à des conclusions admises comme
scientifiquement valides par tous.
C’est sans doute aux romanciers et aux journalistes, dont les plumes se
confondent souvent au long du XIXe siècle, que revient la lourde tâche de
dire le monde tel qu’il est, et d’en dénoncer tous les dérèglements. La
littérature, et principalement le roman, est alors investie d’ambitions
presque démesurées : donner à voir le monde social dans toute « l’étendue
de son agitation », selon l’expression de Balzac, en dire la vérité, en
formuler le devenir. « Que me font vos mœurs de salon dans une société qui
ne vivrait pas un jour si elle perdait ses mouchards, ses geôliers, ses
bourreaux, ses maisons de loterie et de débauche, ses cabarets et ses
spectacles ? » écrit Jules Janin en 1829. Ce sont donc ces « agents
principaux de l’action sociale » qu’il importe également de connaître, même
s’il doit en résulter des traités de la laideur morale32. Hugo, prince du
romantisme qui se pose peu à peu en conscience du siècle, est sans doute
l’un de ceux qui incarnent au mieux cette vocation. Dès 1829, Le Dernier
Jour d’un condamné pose la question de la pénalité dans toute son horreur
factuelle : le ferrement des forçats dans la cour de Bicêtre, le monde atroce
des prisons, la solitude et l’angoisse du détenu. En 1834, Claude Gueux,
inspiré d’une histoire réelle, pousse plus loin l’analyse de la vie carcérale et
lie de façon explicite le crime et la question sociale. Les Misérables enfin,
entamés vers 1845, achevés en 1862, constituent la représentation la plus
aboutie des bas-fonds parisiens. Misère, prostitution, bagne, crime, police,
gamins des rues, émeute, hideur physique autant que morale, rien ne
manque au tableau, rien ne manque à la dénonciation générale qu’Hugo
entreprend d’une société qui non seulement tolère, mais produit ces
horreurs. Car l’ambition de l’écrivain, en dévoilant toute l’étendue de la
damnation sociale, est bien d’y apporter une réparation romanesque. En ce
sens, Les Misérables sont presque un antiroman des bas-fonds, puisque
l’intention est de « montrer l’ascension d’une âme et, à cette occasion,
peindre dans leur réalité tragique, les bas-fonds d’où elle sort, afin que les
sociétés humaines se rendent compte de l’enfer qu’elles ont à leur base et
qu’elles songent enfin à faire lever une aube dans ces ténèbres ».
Mais Hugo n’est pas seul. Une large partie des romanciers de ce temps
le secondent, plus ou moins efficacement, dans sa dénonciation. Eugène
Sue n’est évidemment pas des moindres et son espoir, dans Les Mystères de
Paris, est « d’avoir éveillé quelques nobles sympathies pour les infortunes
probes, courageuses, imméritées, pour les repentirs sincères, pour
l’honnêteté simple, naïve ». Et de la banque des pauvres, raillée par Marx, à
la refonte du système parlementaire, Sue passe presque insensiblement de la
critique à la réforme sociale. Féval, dans la préface des Mystères de
Londres, parle d’un « service rendu à l’humanité [visant], en en révélant les
vices, [à] détruire les lois qui perpétuent la misère chez le peuple, et ces
préjugés qui arrêtent tout progrès social ». En Angleterre, les industrial
novels qui se multiplient à compter de la fin des années 1830 sont
également des textes de combat et de contestation33. C’est le cas des romans
de Dickens bien sûr, dont l’Oliver Twist, publié en 1837, fixe pour
longtemps l’image des workhouses et de l’exploitation des enfants dans les
bas-fonds londoniens, mais aussi de ceux d’Elizabeth Gaskell (Mary Barton
en 1848), de Richard Horne (The Dreamer and the Worker en 1851) ou de
Charles Kingsley, dont l’Alton Locke retrace en 1850 la vie d’un émigré
chartiste qui, à la lecture de son passé, dénonce la misère du bas peuple, le
scandale du sweating system et la nécessité de la protestation morale.
Certains auteurs ne cachent pas la dimension militante de leurs récits.
Ancien chartiste lui aussi, le radical George Reynolds définit ainsi son
projet dans l’épilogue du premier volume des Mysteries of London : « Il
nous faut mettre en place une morale, enseigner à chaque classe sociale une
grande leçon. Les thèmes de cette morale et de cette leçon sont :
RICHESSE/PAUVRETÉ. Car nous nous sommes constitués en ennemi de
l’oppresseur, en champion de l’opprimé. »
Tous ces romans ne défendent pas les mêmes valeurs. Certains sont des
réactions idéalistes contre l’individualisme et l’utilitarisme, d’autres ont la
nostalgie de l’Angleterre préindustrielle où l’autorité des notables et des
paroisses ordonnait harmonieusement la société, d’autres sont plus radicaux
ou défendent un idéal d’interventionnisme sentimental, mais tous dénoncent
dans des termes souvent très durs un monde social dégénéré, violent,
vicieux et courant à sa perte. Plus tard, dès les années 1880-1890, une autre
littérature de crise reprend ce flambeau. Ceux que l’on qualifie alors
d’urban ou de slums novels insistent sur d’autres abcès de fixation, l’East
End et son univers de misère et de prostitution, les bandes de jeunes et leur
spirale de violence, mais ils n’en poursuivent pas moins une tradition
dénonciatrice. De fait, à l’exception du tout-venant du roman populaire,
façon Aristide Bruant ou Guy de Téramond qui se contentent d’aligner des
représentations déploratives et populistes (mais il s’agit toutefois de la
production quantitativement dominante, et de loin !), la plupart des
romanciers qui mettent en scène les bas-fonds le font dans une perspective
critique.
Au tournant du siècle, la littérature fait cependant entendre d’autres
voix, qui abandonnent la posture accusatrice, jugée trop conformiste, trop
moralisatrice, trop proche des descriptions larmoyantes du roman populaire.
Certains récits se mettent ainsi à valoriser la vie, l’énergie, l’inventivité des
bas-fonds. Arthur Saint-John Adcock dans East End Idylls en 1897 ou
Walter Besant dans East London, publié en 1901, s’attachent à défendre
l’effervescence bruyante, mais positive de ces quartiers. Le jeune Alf, que
Clarence Rook met en scène dans The Hooligan Nights34 en 1899, est
indiscutablement un voyou, mais c’est aussi un garçon soigné, un bon fils
qui possède des qualités et des compétences. Dans Maggie. A Girl of the
Streets (1893), l’Américain Stephen Crane révoque tout sentimentalisme au
profit d’une représentation intérieure, brutale, de la vie des taudis. Le roman
met pourtant en scène la déchéance et la mort d’une jeune prostituée, mais il
évite tout misérabilisme en épousant les valeurs de Maggie, en refusant de
tracer une ligne claire entre moralité et immoralité, ce qui constitue
évidemment un point de vue inacceptable aux yeux de l’éthique puritaine
dominante. À l’instar des représentations de la bohème romantique, les bas-
fonds sont ici promus en antidote des valeurs étouffantes de la vie
bourgeoise. Le Bubu de Montparnasse que publie Charles-Louis Philippe
en 1901 va dans le même sens : valorisation du métier de souteneur, de la
liberté de l’homme fort, de la syphilis.
À compter de cette fin de siècle, reporters et journalistes sont sans
doute les plus constants et les plus efficaces dans l’exercice de la
dénonciation, ce qui témoigne de l’emprise alors évidente de la presse et de
l’inscription progressive dans une société médiatique. L’enquête déjà
évoquée de William Stead sur le commerce des jeunes vierges londoniennes
est évidemment très ambiguë, sa dimension « sensationnelle » et
commerciale est indéniable, mais il serait réducteur de s’en tenir à cela.
Stead était le fils d’un pasteur congrégationaliste et considérait le
journalisme comme l’instrument d’une nouvelle croisade morale. À
Newcastle, il contribue à la création de la Charity Organization Society. Il
est très proche du révérend Andrew Mearns, dont il publie le Bitter Cry of
Outcast London en 1883, de William Booth et des milieux salutistes. C’est
d’ailleurs en étroite collaboration avec Catherine Booth, l’épouse du
général, et avec Josephine Butler, figure de proue du féminisme et du
mouvement abolitionniste britannique, que « The Maiden Tribute » fut
entrepris35. Stead voyait dans cette enquête une sorte de nouvelle Case de
l’oncle Tom, centrée cette fois sur l’esclavage des prostituées. De fait,
l’effervescence qui suit la publication permet le vote du Criminal Law
Amendment Act, qui relève l’acte du consentement sexuel de 13 à 16 ans.
Quant à son emprisonnement à Holloway, Stead l’affronte avec courage. La
tradition veut même qu’il ait célébré chaque année avec fierté la date
anniversaire de son incarcération en endossant son uniforme de détenu.
Les muckrakers américains, littéralement les « racleurs de fange »,
prolongent une telle conception du journalisme, soucieuse de réforme et
d’amélioration sociale, mais lui adjoignent une note plus sociale et
politique36. Souvent d’anciens fait-diversiers, qui ont sillonné les dessous de
la ville pour en chroniquer les délits et les crimes, ces reporters s’engagent
dans des investigations qui entendent aussi dénoncer la corruption des
autorités municipales, principalement la collusion entre la police et les
criminels, mais aussi celle des milieux économiques et des trusts. Les
premières enquêtes de Jacob Riis sur les slums new-yorkais inaugurent le
mouvement au début des années 1890. Comme Stephen Crane, Riis y rompt
avec le ton grave, moralisateur, contempteur du vice, qui était celui des
représentations habituelles, au profit d’une éthique alternative qui insiste sur
l’énergie et la vitalité qui émanent de ces quartiers37. La critique reste
cependant limitée aux descriptions des conditions scandaleuses de vie dans
les tenements du sud de Manhattan. Il n’en obtient pas moins quelques
effets concrets, comme la destruction de plusieurs zones de taudis. Les
reporters qui viennent après lui se font nettement plus offensifs. En 1902,
les articles que publie Lincoln Steffens dans la revue Mac Clure’s
dénoncent la corruption municipale qui gangrène toutes les cités
américaines (ils sont repris en 1904 dans un volume intitulé The Shame of
the Cities) ; ceux d’Ida Tarbell révèlent les procédés illicites ou violents
utilisés par les grands trusts pétroliers, Rockefeller en tête, pour éliminer les
concurrents38. La même année, Upton Sinclair passe sept semaines parmi
les ouvriers des abattoirs et des conserveries de Chicago. « Ils me contaient
leur vie, les uns après les autres, et je prenais note de tout. Durant la
journée, je rôdais dans les abattoirs et mes amis me montraient ce que je
voulais voir, au risque de perdre leur place39. » The Jungle, l’ouvrage qui en
résulte en 1906, n’esquive rien de ces terribles conditions, évoque la
déchéance, l’alcoolisme, la prostitution qui sévissent dans les quartiers
ouvriers de Chicago40. Là aussi, le reportage a des conséquences
immédiates puisque l’administration Roosevelt, très sensible aux écrits des
reporters (le terme muckraker est forgé à cette occasion par Theodore
Roosevelt lui-même41) nomme une commission chargée d’enquêter sur les
conditions de travail dans les industries alimentaires, aux sources de la
Food and Drug Administration créée en 1930. Au-delà de ces effets
pratiques et institutionnels, le journalisme des muckrackers influence aussi
fortement la sociologie qui s’édifie au même moment à l’Université de
Chicago. Robert Park, l’une de ses principales figures, n’oublia jamais qu’il
avait débuté comme police reporter à Minneapolis et se présenta par la suite
comme « un des premiers et modestes racleurs de fange42 ». Tant par ses
méthodes – les entretiens et les récits de vie –, que par ses objets – le crime,
la délinquance, les bandes de jeunes, les vagabonds –, tous ou presque
consacrés aux formes de désorganisation sociale dans la grande ville, aux
bas-fonds en quelque sorte, la sociologie de Chicago se développe dans une
indiscutable proximité avec le journalisme d’investigation.
Ce type de reportage est nettement moins développé en France. Au
début du XXe siècle, un reporter comme Jacques Dhur s’efforce pourtant de
multiplier les enquêtes spectaculaires – le bagne de Nouvelle-Calédonie, les
internements abusifs dans les asiles d’aliénés, les sévices dont sont victimes
les condamnés des pénitenciers militaires –, toutes publiées dans les
colonnes du Journal43. Mais Dhur est desservi par son style, qui ne
s’encombre pas de nuances, et use souvent d’une rhétorique feuilletonesque
qui le discrédite. Albert Londres, qui traite les mêmes sujets au lendemain
de la Grande Guerre, est autrement subtil et bien plus efficace. Ce sont
pourtant les mêmes bas-fonds qui retiennent son attention – le bagne, Biribi,
les asiles de fous, la traite des Blanches en Argentine, etc. –, mais il le fait
en s’efforçant de bannir les effets grand-guignolesques ou trop pathétiques.
Londres dit rarement la morale, mais la laisse se dégager des collections
d’anecdotes ou de saynètes dialoguées qu’il rapporte. Son récit plus
distancié, parfois même ironique, donne incontestablement plus de poids à
un propos qui peut dès lors, comme dans le cas du bagne de Cayenne en
1923, et des pénitenciers militaires l’année suivante, déclencher des
mesures effectives. Le style Londres fait quelques émules, qui s’engagent
eux aussi à porter plus délicatement « la plume dans la plaie ». En 1925,
Pierre Rocher livre dans Le Populaire de Nantes une longue enquête sur les
taudis et « la lèpre de Nantes »44. Son itinéraire dans les bas quartiers de la
ville, plus suggestif que descriptif, s’attache à la puissance évocatrice de
certaines scènes, multiplie les notations brèves, les esquisses. « J’ai vu et
j’ai dit tout ce que j’ai vu, pour qu’on sache que le mal dépasse ce qu’on
peut prévoir. » La série, à la manière de Londres, s’achève sur un envoi
dénonciateur, adressé aux pouvoirs publics. Henri Danjou, qui signe au
Quotidien, à Paris-Soir et à Détective, s’efforce lui aussi, notamment dans
son enquête de 1932 sur les maisons de correction, Enfants du malheur, de
proposer de courts récits censés être exemplaires, d’analyser sans juger,
« de pénétrer chaque misère »45. Mais l’exercice est difficile, et la peinture
des bas-fonds toujours guettée par l’exotisme ou la sensation forte. La
plupart des journalistes n’échappent pas à cette veine, évidemment plus
spectaculaire. Évoquant Louis Roubaud, auteur lui aussi de plusieurs
reportages sur le bagne et les maisons de correction pendant l’entre-deux-
guerres, le journaliste Alexis Danan écrit un peu plus tard : « Si cette misère
le bouleverse c’est comme spectacle, non comme expression d’erreur et
d’injustice46. »
La limite est donc toujours étroite entre le souci de faire justice, de
dénoncer des situations intolérables et leur exploitation sensationnelle ou
voyeuriste. En 1892, une réformiste américaine, Miss Helen Campbell, qui
avait déjà rédigé un ouvrage sur les plaies vives des bas-fonds de New
York, s’associe à un reporter, Thomas Knox, et à un policier, chef du bureau
des détectives de la ville, pour publier un tableau encore plus alarmiste des
crimes et de l’immoralité qui y sévissent47. « Ce récit retiendra l’attention
du lecteur avec plus de fascination que Les Mille et Une Nuits ou les
péripéties de Monte-Cristo », lit-on dans l’introduction, manifestement
rédigée par l’éditeur48.

Désirs de bas-fonds

En règle générale, les gens comme il faut n’aiment pas lire des choses
déplaisantes, écrit le journaliste américain Hutchins Hapgood en 1910.
« S’ils prêtent attention aux bas-fonds, c’est dans un but philanthropique,
pour soulager la misère ou leur propre conscience49. » Tout autre attrait
serait pervers ou immoral à leurs yeux. Et sans doute a-t-il raison au regard
des motifs reconnus et avoués. Mais les gens respectables avouent-ils
toujours les motifs qui gouvernent leur vie ? Peut-être faut-il donner la
parole à quelques autres, moins respectables, pour entrevoir un peu de la
réalité. « Aux objets répugnants nous trouvons des appas / Chaque jour vers
l’Enfer nous descendons d’un pas », écrit Charles Baudelaire dans l’adresse
« Au lecteur » qui ouvre Les Fleurs du mal en 1861. La misère, le crime, la
saleté n’ont jamais cessé d’attirer le regard. Il y a en chacun de nous une
fascination pour le bas, pour l’abject, et l’on pourrait sans grand mal nourrir
toute une anthologie pour illustrer « ces bas instincts qui nous attirent vers
un spectacle horrible50 ». Il est en revanche beaucoup plus difficile
d’expliquer un tel penchant où s’entremêlent des sentiments complexes et
parfois contradictoires. L’historien, au reste, n’est sans doute pas le mieux
armé pour débrouiller un tel écheveau psychologique et social. Tout
sentiment d’abjection se divise en deux phases, soutient Julia Kristeva, la
répulsion d’abord, la fascination ensuite51. Et l’horreur fonctionne comme le
pendant de l’admiration avec laquelle elle exerce une fonction
d’individuation : elle « isole en rendant incomparable, incomparablement
unique », écrit Paul Ricœur dans Temps et récit, « l’horreur est une
vénération inversée »52.
La dimension érotique qui régit pour partie ce désir de bas-fonds est
sans doute la plus aisément décelable. Elle ne répond parfois qu’à des
motivations très matérielles : les bas quartiers ne sont-ils pas d’abord un
espace prostitutionnel ? On peut donc aller au bas-fond comme on va au
bordel, ou le considérer comme un vaste terrain de chasse ouvert à tous les
possibles sexuels. Les mondains que Jean Lorrain met en scène dans La
Maison Philibert attendent des apaches qu’ils leur procurent des jeunes
femmes pour des parties fines. Et Lorrain lui-même ne cacha jamais que
son goût pour la tournée des grands-ducs provenait de la possibilité d’y
trouver de jeunes garçons disponibles pour achever la nuit. Proust, dans À la
recherche du temps perdu, prête de semblables façons au baron Charlus :
« Il m’arrive en effet, comme le calife qui parcourait Bagdad pris pour un
simple marchand, de condescendre à suivre quelque curieuse petite
personne dont la silhouette m’aura amusé53. » Et de telles pratiques sont
encore plus fréquentes dans le monde colonial, lieu de tous les désirs
interdits, aux sources d’un tourisme sexuel qui, à l’intérieur ou même en
dehors des quartiers « réservés », fait aussi des empires de vastes espaces de
domination charnelle.
Mais les bas-fonds peuvent receler d’autres attraits, ou d’autres formes
de séduction. À l’instar de celles qui existent dans d’autres communautés,
religieuses notamment, une communion de sentiments a souvent réuni les
hommes et les femmes qui descendent dans les slums. Des fraternités, et
plus encore des sororités y sont nées, dont certains n’étaient évidemment
pas dénués de désirs homosexuels, effectifs ou refoulés54. Pour bien des
femmes notamment, la philanthropie des bas-fonds est aussi un moyen
d’acquérir indépendance et liberté, et de les vivre dans une communauté et
une solidarité de genre. Et rien n’interdisait de penser que l’âme sœur
pouvait aussi se trouver au fond des pires bas-fonds, parmi ces femmes
admirables qui luttaient contre la misère ou le vice, voire parmi ces filles
perdues qu’on pensait sauver de l’abîme. C’est pour partie le sens de A
Princess of the Gutter (Une princesse du caniveau), un roman de la très
prolifique L. T. Meade, publié en 1895, qui décrit la relation plus
qu’ambiguë qui lie une jeune diplômée de Cambridge, Joan, et une jeune
délinquante du quartier d’Old Nichol à Londres. Mais l’amour dans les
slums peut tout autant concerner l’autre sexe : les mariages sont fréquents
dans les « colonies sociales » que méthodistes ou congrégationalistes
implantent dans les bas-fonds de Londres à la fin du XIXe siècle, agences
matrimoniales d’un autre type55.
Au pire, l’investissement dans les bas-fonds peut prendre la forme
d’une renonciation, ou d’un dérivatif à la sexualité. De l’érotisme, pourtant,
émane du spectacle des slums56. Il peut être très direct, comme dans les
photos d’enfants en haillons que diffuse dans les années 1870 le Dr
Bernardo à Londres, dans le reportage de William Stead ou dans les
allusions à peine voilées à l’orgie sodomite que multiplie James Greenwood
à propos de sa nuit à l’asile. Il peut être symbolique comme dans cette
obsession de la saleté qui traverse tous les récits des femmes philanthropes,
saleté repoussante bien sûr, mais qui est aussi une marque de désir primitif
et une façon d’entrer en contact avec les corps, fussent-ils les plus
misérables.
Au-delà de la sexualité, il y a aussi la sensation forte, brutale,
excessive, que peut apporter l’expérience des bas-fonds. La peur, le frisson,
la répulsion, le dégoût, le haut-le-cœur, autant de réactions dont
l’ambivalence fait le prix. « J’aime à goûter ce qu’a de plus rare chaque
pays », écrit Astiné Aravian à un ami diplomate. Qu’importe si sa tournée
des grands-ducs la conduit à rencontrer des voleurs, des assassins, « des
dégénérés qui boivent des mélanges de Locuste dans une atmosphère
d’hôpital et de bagne, cela me sort de l’ordinaire »57. Pour Lucienne Favre,
la Casbah d’Alger, dont elle donne une image répugnante, est « un lieu
atroce et magnifique58 ». À cette soif de distinction par l’épreuve, qui est
aussi une façon de se rassurer face au spectacle du mal ou à la détresse des
autres, se joint la fierté que l’on peut éprouver à se mêler au monde de
l’altérité. « Je me lie un jour à une bande de malfrats de la porte d’Italie »,
explique Brassaï, non sans un certain orgueil à côtoyer ainsi des figures
inquiétantes59. Cendrars, lui, « traîne de bar en bar, raconte sa fille Miriam,
accepte des rendez-vous dangereux qui lui sont fixés par courrier anonyme
dès la parution du premier article60 ».
Bien des sentiments se mêlent dans cette satisfaction : provocation,
rébellion, goût de l’interdit, désir de transgression. « Je disparaissais dans
les bas-fonds de la capitale que je venais de découvrir et où, avec un
désespoir juvénile, fait d’orgueil et de révolte, de plaisir et de dégoût, je me
plongeais, obéissant à un besoin baudelairien de provocation, d’épate et de
débauche… Au fond, j’étais très fier de fréquenter les mauvais garçons, » se
souvient Francis Carco de ses premiers moments à Paris61. Pourtant, à
d’autres moments, il s’interroge : « D’où me vient ce goût de la crapule ?
Pourquoi n’ai-je jamais éprouvé, à son approche, la répulsion qu’elle
devrait normalement m’inspirer ? » Et il ne se montre pas toujours dupe du
romantisme qui entoure la figure des mauvais garçons qu’il fréquente. « Ces
misérables constituent l’élément le plus décourageant, le plus abject qui soit
[…] En vain soutiennent-ils que la chance les a trahis, paresse, ivrognerie,
bestialité, mensonge sont depuis si longtemps enracinés au fond de leur âme
qu’ils nous trompent et s’abusent eux-mêmes en assurant qu’ils seraient
devenus d’autres hommes si le destin l’avait voulu. Ce n’est pas vrai. Ils
sont nés monstres. Leur nature véritable les porte à ne rien faire, à n’aimer
que le mal62. » D’autres, comme Kessel, veulent aussi voir la face claire de
ces hommes : « J’ai vu une profonde bestialité, une amoralité totale et, en
même temps, une sorte d’héroïsme, de mystique de hors-la-loi63. » Mais la
nature réelle de ces hommes importe peu au vrai. L’essentiel est dans le
regard que l’on porte sur eux. L’écart et le rejet social qui les définissent
suscitent presque naturellement une sorte d’exacerbation symbolique :
l’Autre, déprécié, méprisé, se mue en figure déterminante, et souvent
érotisée, dans les fantasmes et les imaginaires sociaux64. On songe à la
jeune Colette, « ingénue libertine », qui rêve d’apaches le soir dans son lit65.
Toute la fascination des marges, tout l’exotisme social fonctionnent sur un
tel registre.
Mais d’autres regards sont possibles. Chaplin, lui, voulait voir de la
beauté dans les slums, du mouvement, de l’activité, de la vie66. « Cette rue
immonde l’attirait, le fascinait. C’était pour lui la vie, l’action, la liberté.
Son univers commençait là67 », se souvient Pépé le Moko. Certains
missionnaires sociaux espèrent que ce peuple sans morale, une fois dégagé
des sentiers de la perdition, constituera le levain d’un monde nouveau.
Fascinée par la « canaille », la jeune bohème milanaise des années 1880-
1890, qui vient au socialisme par la lecture de Sue, de Vallès ou de Zola,
estime aussi que de ce sous-prolétariat honteux, de cette société sauvage de
mendiants, de déclassés, de souteneurs et de prostituées, émergera demain
le peuple véritable, doté d’une réelle conscience de classe68. « C’est un lieu
infect et dangereux pour les uns, un lieu de perdition et de débauche, source
de tous les fléaux de l’alcoolisme à la drogue. Lieu privilégié pour les
autres, lieu de rencontre, de convivialité, de festivité, de distraction, de
culture même69. »
Et puis il y a le désir de se perdre, d’aller au bout de la débauche, de la
descente, de rencontrer cette part obscure de nous-mêmes que l’on s’efforce
habituellement d’esquiver. De faire face au mal, au sale, au pervers, au
damné, que la progressive sécularisation de nos sociétés entraîne vers un
enfer laïcisé et qui s’impose en même temps comme un puissant motif,
voire un mythe culturel70. Les victoriens, confrontés plus que d’autres aux
réalités comme à l’imaginaire des bas-fonds, dont l’insidieuse présence
troublait la certitude de progrès social, furent particulièrement sensibles à
cette dimension. Incarnation exemplaire de la respectabilité bourgeoise, le
bon Dr Jekyll fait surgir de lui-même ce double maléfique, Mr Hyde, qui
l’entraîne jusqu’à la mort dans l’abîme des bas-fonds. Publiée en 1886, la
nouvelle de Stevenson est tout autant révélatrice de l’hypocrisie de la
« double morale » que de cet irrépressible désir intérieur de faire face au
mal qui anime la société victorienne71. C’est aussi ce que recherche le
Dorian Gray d’Oscar Wilde, que publie en une seule livraison, en
juillet 1890, le Lippincott’s Monthly Magazine. Si Dorian Gray s’enfonce
dans les bas-fonds, c’est sans doute à la recherche d’opium ou de
prostituées, mais plus encore à la recherche de la laideur qui est la sienne.
« La laideur qu’il avait haïe parce qu’elle fait les choses réelles lui devenait
chère pour cette raison ; la laideur était la seule réalité. Les rixes sordides,
l’exécrable taverne, la violence crue d’une vie désordonnée, la vilenie des
voleurs et des déclassés étaient plus vraies, dans leur intense actualité
d’impression, que toutes les formes gracieuses d’art, que les ombres
rêveuses du chant ; c’était ce dont il avait besoin pour trouver l’oubli. » La
transgression, l’oubli de soi, la mort – ou leurs artefacts symboliques –,
c’est aussi ce que certains ont pu chercher dans l’immersion corps et âme
dans les bas-fonds.
Ces désirs, cette attirance pour les plus sordides marges sociales
apparaissent d’autant plus puissants que tout notre dispositif culturel, depuis
plus de cinq siècle, n’a cessé de les stimuler. Tout comme la violence, avec
laquelle ils font bon ménage, les bas-fonds se vendent bien, et leur insertion
progressive dans les canaux de la culture industrielle et médiatique n’a fait
que démultiplier l’offre. L’exploitation commerciale du misérabilisme ou du
sensationnalisme dont ces récits sont investis n’a évidemment pas créé le
phénomène, mais elle a su l’accompagner, le justifier et le réactiver au
besoin. Elle l’a fait avec d’autant plus d’efficacité que cette thématique
excelle à rayonner dans des registres différents – information, émotion,
drame, suspense, horreur, érotisme, poésie –, tout comme elle excelle à
migrer d’un genre à l’autre ou d’un support à l’autre. Ces indéniables
qualités ont permis aux bas-fonds de s’imposer comme une sorte de
spectacle total, moral et transgressif à la fois, sérieux et divertissant,
ethnographique et stéréotypé. On a souligné plus haut combien les
reportages new-yorkais de Jacob Riis visaient à dénoncer des réalités
urbaines et sociales intolérables et parvinrent même à quelques résultats non
négligeables dans la destruction des slums. Mais cela ne les empêchent pas
de s’imposer aussi – contradictoirement ? – comme un spectacle très prisé.
Voici comment est présenté par exemple son deuxième grand reportage, The
Children of the Poor, qui paraît en 1892 :

Toutes les pages y sont instructives, mais on se tromperait si on


pensait le livre empreint de didactisme. Il est, du début à la fin,
pittoresque dans l’analyse comme dans les sources. L’auteur connaît
son sujet de façon très intime. Le lecteur se sent ainsi guidé par un
cicérone expérimenté qui le conduit au travers de la boue et du crime,
des haillons et des loques, des ruelles et des impasses des bas
quartiers de New York. M. Riis, en un mot, bien que philanthrope et
philosophe, est aussi un artiste. Il a également l’avantage d’être un
photographe accompli, et son livre est abondamment illustré de
clichés représentant des vues et des scènes étranges, caractéristiques,
exceptionnelles, qu’il a pris lui-même avec son appareil. Aucune
publication – et certainement pas les comptes rendus officiels des
œuvres charitables – n’a montré de façon aussi frappante l’aspect et
les réalités des arrière-ruelles du centre, le Bend, Chinatown, le
quartier juif, les garnis à bon marché, les nègres décharnés, les
bohémiens misérables, ou n’a donné une image aussi véridique des
voyous, des vagabonds, des enfants abandonnés, des soûlards, des
indigents, des gamins, et de toute la population hideuse de ce centre
de la civilisation72.

1. Charles Dickens, Oliver Twist [1837], Paris, Gallimard, 1973, préface, p. 21.
2. Roger Chartier, Figures de la gueuserie, op. cit., p. 101.
3. Eugène Sue, Les Mystères de Paris, op. cit., p. 9.
4. Octave Féré, Les Mystères de Rouen, op. cit., p. 130-131.
5. Judith Lyon-Caen, « Enquêtes, littérature et savoir sur le monde social en France dans les années 1840 »,
Revue d’histoire des sciences humaines, 17, 2007, p. 99-118.
6. Jean Moris, « Traite des Blanches dernières formules », Police Magazine, 375, 20 janvier 1938.
7. Eugène Villiod, Les Plaies sociales. Comment on nous vole, comment on nous tue, Paris, chez l’auteur, 1905,
p. 9-10.
8. Vidocq, Mémoires, op. cit., t. II, p. 246 ; id., Les Vrais Mystères de Paris, op. cit., t. III, p. 296.
9. Bronislaw Geremek, Les Fils de Caïn, op. cit., p. 357.
10. Id., Truands et misérables, op. cit., p. 184.
11. Id., Les Fils de Caïn, op. cit., p. 38.
12. Louis Chevalier, Classes laborieuses…, op. cit.
13. John J. Tobias, Crime and Industrial Society, op. cit. ; id., Nineteenth-Century Crime. Prevention and
Punishment, Londres, David & Charles, 1972 ; Eileen Yeo et Edward P. Thompson (dir.), The Unknown
Mayhew. Selections from the Morning Chronicle, 1849-1850, Londres, Merlin Press ; D. Thomas, The
Victorian Underworld, op. cit.
14. Andy Croll, « Who’s Afraid of the Victorian Underworld ? », The Historian, 84, hiver 2004, p. 30-35 ;
Heather Shore, « Undiscovered Country : Towards a History of the Criminal Underworld », op. cit. ; Tyler
Anbinder, Five Points, op. cit.
15. Clémence Royer, Les Mendiants de Paris, op. cit., p. 116 ; Judith Lyon-Caen, La Lecture et la Vie. Les usages
du roman au temps de Balzac, Paris, Tallandier, 2006.
16. Alexandre Vexliard, Introduction à la sociologie du vabagondage, op. cit., p. 125.
17. Patrice Peveri, « La criminalité cartouchienne : vols, voleurs et culture criminelle dans le Paris de la
Régence », in Lise Andriès (dir.), Cartouche…, op. cit., p. 156-174.
18. Eugène Sue, Les Mystères de Paris, op. cit., p. 40.
19. Gerard Van Hamel, « Discours d’ouverture du congrès international d’anthropologie criminelle », Archives
d’anthropologie criminelle, 1901, p. 600-601.
20. Michel Foucault, Surveiller et punir, op. cit., p. 299-342.
21. James Alex Garza, The Imagined Underworld. Sex, Crime, and Vice in Porfirian Mexico City, Lincoln,
University of Nebraska Press, 2007.
22. Le roman met en scène une bande de terribles malfaiteurs opérant dans tout le pays, commandée par le
mystérieux colonel Juan Yauez, dit El Relumbro, dont on perçoit vite qu’il entretient des liens ambigus avec
Santa Anna, c’est-à dire le régime précédent. Sur ce monument de la littérature populaire mexicaine, voir
Robert Duclas, Les Bandits de Rio Frio. Politique et littérature au Mexique à travers l’œuvre de Manuel
Payno, Paris, IFAL, 1979.
23. Richard J. Evans, Tales from the German Underworld, op. cit.
24. Seth Koven, Slumming, op. cit.
25. Rosalind Crone, Violent Victorians. Popular Entertainment in Nineteenth-Century London, Manchester,
Manchester University Press, 2012.
26. Jacques-Guy Petit, « Le philanthrope Benjamin Appert (1797-1873) et les réseaux libéraux », Revue
d’histoire moderne et contemporaine, 41-4, 1994, p. 667-679.
27. Lucia Katz, « L’hospitalité de nuit parisienne au début de la IIIe République : structures, acteurs, pratiques
(1878-1898) », master d’histoire, Université Paris I, 2009.
28. Ellen Ross, Slum Travelers, op. cit., p. 1.
29. Louis Chevalier, Classes laborieuses…, op. cit., p. 76.
30. Alexandre Parent-Duchâtelet, De la prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de
l'hygiène publique, de la morale et de l’administration, Paris, J.-B. Baillière, 1837, p. 527.
31. Jacques Carré, « Pauvreté et idéologie dans les enquêtes sociales… », op. cit., p. 201-222.
32. Jules Janin, L’Âne mort et la Femme guillotinée, Bruxelles, Dumont et Cie, 1829, p. 76-77.
33. Peter J. Keating, The Working Classes in Victorian Fiction, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1971 ;
Gertrude Himmelfarb, The Idea of Poverty. England in the Industrial Age, New York, Knopf, 1983.
34. Clarence Rook, The Hooligan Nights [1899], Oxford, Oxford University Press, 1979.
35. Raymond Schults, Crusader in Babylon, op. cit.
36. L’ouvrage classique est celui de Louis Filler, The Muckrakers [1976], Stanford, Stanford University Press,
1993 ; complété par Arthur et Lila Weinberg, The Muckrakers, Urbana, University of Illinois Press, 2001 ; et
surtout Aileen Gallagher, The Muckrakers. American Journalism during the Age of Reform, New York, The
Rosen Publishing Group Inc., 2006. En français, la thèse de Nicolas Gauchon, « Les Muckrakers et le rêve
d’Amérique, 1900-1912 », Université de Nice, 1999, qui insiste sur la dimension religieuse du phénomène.
37. Keith Gandal, The Virtues of the Vicious, op. cit. ; Robert M. Dowling, Slumming in New York. From the
Waterfront to Mythic Harlem, Urbana, University of Illinois Press, 2007.
38. Lincoln Steffens, The Shame of the Cities, New York, Smith, 1904 ; Ida Tarbell, The History of the Standard
Oil Company, New York, McClure, Phillips & Co., 1904.
39. Cité par Rolf Lindner, The Reportage of Urban Culture, op. cit., p. 30.
40. Upton Sinclair, The Jungle, New York, Grosset & Dunlop, 1906.
41. Aileen Gallagher, The Muckrakers, op. cit., p. 5.
42. Rolf Lindner, The Reportage of Urban Culture, op. cit., p. 87.
43. Dominique Kalifa, Biribi, op. cit., p. 34-38.
44. 19, 21, 26 février ; 4, 6, 14, 21, 27 mars ; 3 et 10 avril 1925. Cf. Damien Cailloux, Les Bas-Fonds nantais, op.
cit.
45. Henri Danjou, Enfants du malheur, op. cit.
46. Alexis Danan, L’Épée du scandale, Paris, Flammarion, 1961, p. 172. Henri Roubaud est notamment l’auteur
d’Enfants de Caïn, Paris, Grasset, 1925 ; 36, quai des Orfèvres, Paris, Éditions de France, 1927 ; Démons et
déments, Paris, Gallimard, 1933.
47. Helen Campbell, Darkness and Daylight, or Light and Shadow of New York Life in the Underworld of the
Great Metropolis, New York, Hartford Publications Co., 1889 ; Helen Campbell, Thomas Knox et Thomas
Byrnes, Darkness and Daylight, or Lights and Shadows of New York Life, Hartford, Worthington, 1891.
48. Ibid., p. 45.
49. Hutchins Hapgood, Types from City Streets [1910], New York, Garrett Press, 1970, p. 13.
50. Jean Norton Cru, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de
1915 à 1928 [1929], Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1993, p. 148.
51. Julia Kristeva, Pouvoirs de l’horreur. Essai sur l’abjection, Paris, Seuil, 1980, chap. I.
52. Paul Ricœur, Temps et récit, t. III, Le Temps raconté, Paris, Seuil, 1985, p. 273.
53. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe [1921], Paris, Gallimard, 1988, p. 12.
54. Seth Koven, Slumming, op. cit., p. 198-205, dont la belle analyse inspire les paragraphes qui suivent.
55. Ibid., p. 200-201.
56. Ibid.
57. Maurice Barrès, Les Déracinés, op. cit., p. 370.
58. Lucienne Favre, Tout l’inconnu de la Casbah d’Alger, op. cit., p. 10.
59. Brassaï, Le Paris secret des années 1930, Paris, Gallimard, 1976, p. 9.
60. Miriam Cendrars, Blaise Cendrars, Paris, Balland, 1985.
61. Francis Carco, Revue de Paris, 1er octobre 1952.
62. Id., Envoûtement de Paris, op. cit., p. 9-10.
63. Joseph Kessel, Bas-Fonds, op. cit., p. 8.
64. Peter Stallybras et Allon White, The Politics and Poetics of Transgression, Ithaca, Cornell University Press,
1986.
65. Colette, L’Ingénue libertine, Paris, Ollendorff, 1909.
66. Charlie Chaplin, My Wonderful Visit, Londres, Hurst & Blackett, 1922, p. 130.
67. Ashelbé, Pépé le Moko, op. cit., p. 18.
68. Olivier Bosc, La Foule criminelle, op. cit., p. 231-239.
69. Luc Bihl-Willette, Des tavernes aux bistrots. Une histoire des cafés, Lausanne, L’Âge d’homme, 1997,
p. 179.
70. Evans Lansing Smith, The Descent to the Underworld in Literature, Painting and Film, 1895-1950,
Lampeter, The Edwin Mellon Press, 2001 ; David L. Pike, Metropolis on the Styx. The Underworlds of
Modern Urban Culture, 1800-2001, Ithaca, Cornell University Press, 2007.
71. Robert L. Stevenson, The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, Londres, Longman, Green & Co., 1886.
72. Jacob Riis, The Children of the Poor, Londres, Srampson Low & Co., 1892, présentation de l’éditeur.
Conclusion
« L’histoire des hommes se reflète dans l’histoire des cloaques »,
écrit Victor Hugo dans Les Misérables. Celle des bas-fonds ne faillit pas
à la règle. En dépit de sa nature hybride, où les inquiétudes, les angoisses
et les fantasmes se mêlent aux fragments de réel, l’imaginaire des bas-
fonds nous parle bien de la vie des êtres de chair et de sang. À trois
égards au moins, l’histoire qu’il nous raconte se révèle essentielle. Elle
nous dit d’abord le trouble qui affecte les sociétés occidentales au
moment où s’amorce le grand basculement vers ce monde neuf que
l’industrie, la ville, la démocratie et la culture marchande commencent à
façonner dès la première moitié du XIXe siècle. Confrontées à un
profond bouleversement de l’ordre et des cadres sociaux, troublées par
l’irruption de nouveaux acteurs collectifs, les élites ont ressenti le besoin
de repenser les contours, l’organisation et la stratification du monde
social. Elles ont pour cela fabriqué cet épouvantail – les bas-fonds –,
agrégat de figures hideuses et repoussoirs, et l’ont installé au cœur d’une
géographie symbolique, qui signifiait l’inacceptable. Tout n’était pas
imaginaire dans ces représentations, loin s’en faut, l’essentiel était même
bien réel : l’effroyable misère qui écrasait les nouveaux prolétaires,
l’insalubrité, la promiscuité, l’absence d’horizon autre que celui dessiné
par l’accablement, la détresse ou la révolte. Mais l’éclairage général, qui
insistait sur le vice, la « démoralisation » ou la transgression, relevait du
fantasme. L’intention était claire : stigmatiser l’intolérable, mais
déresponsabiliser aussi les élites et réaffirmer les valeurs fondant
l’identité dominante. Lorsque, à compter de la fin du siècle, le monde
social se clarifia et que ses accotements se stabilisèrent, on congédia peu
à peu les bas-fonds comme motif structurant. Progressivement vidés du
gros de leurs effectifs, ils se muèrent en « résidu », assimilé au monde
des marginaux et des malfaiteurs de profession, comme en témoigne
l’évolution du terme anglais underworld.
Mais l’histoire des bas-fonds contemporains est porteuse d’autres
enseignements. Elle nous dit également la grande difficulté qu’ont les
imaginaires collectifs à s’extraire des formes les plus traditionnelles de
représentation. Lorsque le XIXe siècle, ébranlé par l’émergence du
paupérisme et des nouvelles réalités sociales nées de l’industrialisation,
cherche les figures susceptibles d’exprimer ses craintes et son anxiété, il
va puiser dans ses souvenirs, et dans le répertoire d’images léguées par
les crises et les siècles précédents. Les « mauvais pauvres » et les gueux
de la fin du Moyen Âge resurgissent alors en rangs serrés. D’autres
références sont aussi mobilisées, les barbares, les sauvages, les peaux-
rouges, mais les gueux dominent l’assemblage. Qu’importe si leurs
silhouettes ne correspondent qu’imparfaitement à celles des nouveaux
pauvres industriels, on surimpose les images et l’on étend à toute une
classe sociale les caractères autrefois attribués à un groupe de mendiants
et de vagabonds. Porteuses de tous les stigmates du passé, les « classes
vicieuses », les « classes dangereuses » sont aussi grosses de toutes les
frayeurs de l’avenir puisqu’elles incarnent le risque politique du trouble
et de l’insurrection. On perçoit combien, même confrontées à de
nouveaux enjeux, les sociétés tendent à faire rejouer des scénarios
éprouvés. Cela peut-il suffire à disqualifier l’imaginaire comme objet
historique, à le rejeter dans l’univers intemporel des invariants et des
archétypes ? Non bien sûr, car c’est de ces rencontres et de ces
télescopages que naît aussi le mouvement de l’histoire. Mais cela exige
une attention soutenue aux rythmes et aux échelles du temps, à
l’enchevêtrement des motifs, aux usages et aux réemplois. C’est
pourquoi l’histoire des imaginaires ne consiste pas, comme le signalent
parfois ses détracteurs, à « recopier » les discours du passé, mais bien à
en déconstruire l’agencement pour mettre à nu ses significations.
Une dernière intrigue, plus indéchiffrable, vient encore
s’entrecroiser dans cette histoire des bas-fonds. Elle a trait à la part
obscure de nous-mêmes, aux contradictions de nos désirs, à l’impensé de
certaines de nos pulsions. Aujourd’hui comme hier, les transgressions et
les marges continuent de nous fasciner. La consommation symbolique de
l’horreur n’a pas fléchi, elle semble même s’accroître à mesure que nos
mondes se policent, que nos sociétés se pacifient. Prise en charge par les
technologies, les industries du divertissement et les médias modernes,
elle connaît même ses plus grandes heures. Je n’ai pas cherché dans ce
livre à exploiter le goût public pour le crime, la misère ou le « vice »,
mais, inévitablement, celui-ci nous a accompagnés, malgré nous, et est
venu, ici ou là, interférer dans le récit. Il ne servirait à rien de le déplorer,
il convient juste de ne pas l’ignorer, de le prendre en compte comme un
des éléments de l’histoire. Il nous renseigne sur nos vies comme sur
celles qui nous ont précédées.
Ces descriptions des bas-fonds ont profondément marqué le
XIXe siècle occidental. Elles l’ont teinté de gris, lui ont donné la saveur
âpre du malheur et de l’horreur sociale, l’ont environné de tensions et de
crimes. Le Londres victorien est-il aujourd’hui compréhensible sans
Oliver Twist, sans les gravures de Gustave Doré ou les meurtres de
l’Éventreur ? Et que vaudrait Paris sans ses Mystères ou ses Misérables ?
Pour autant, ces représentations ont-elles rempli leur but ? Sont-elles
parvenues à réordonner et à normaliser ces sociétés en mutation ?
L’extraordinaire profusion de récits des bas-fonds que ce siècle a
produite, et sur laquelle repose tout ce livre, plaide évidemment en ce
sens. Mais les contemporains ont-ils donné foi à toutes ces descriptions ?
Ont-ils considéré tous les migrants comme des criminels en puissance et
partagé la même attitude à l’égard des apaches, des rôdeurs des barrières
et des miséreux qui dormaient la nuit dans les fours à plâtre des carrières
d’Amérique ? Croyances, sensibilités et positions sociales ont bien
entendu pesé sur les appréciations et diversifié à l’extrême les réactions.
La lecture symptomale, nécessairement surplombante, que privilégie
l’histoire des imaginaires tend à durcir les représentations que la vie,
elle, s’attache à l’inverse à délier. Ai-je fait ici la part trop belle au
sordide, à l’abject, à « l’envers de la société, les plaies de l’humanité, les
hideuses machines qui font mouvoir ce monde1 » ? Bien des textes, bien
des témoignages ont jeté sur les marges un regard plus simple, plus clair,
et parfois attendri. Tous n’ont pas versé dans l’horreur et dans la
surenchère. On a décrit aussi des intérieurs pauvres, mais dignes, des
hommes et des femmes au travail, des vies difficiles, mais ordinaires.
D’autres, taraudés par l’effroi, par l’empathie ou par la culpabilité, ont
mis l’accent sur la détresse réelle, dépeint un univers de victimes, de
pauvres bougres, d’enfants grelottants. Des « êtres hâves, déguenillés,
qui semblent comme exclus du pacte social et qui seuls, résignés ou
farouches, inoffensifs à force de faiblesse, n’attendent plus que leur tour
de mourir2 ».
Le parcours ici proposé n’a sans doute pas épuisé les façons
d’explorer et de dire les bas-fonds. Il est fort à parier que les
philanthropes, les clergymen ou certains travailleurs sociaux ne s’y
reconnaîtraient qu’imparfaitement. D’autres expériences, d’autres récits
auraient pu fournir la matière à des scénarios alternatifs : une visiteuse
de prisons, un jeune « missionnaire » frais émoulu d’Oxbridge et engagé
dans une colonie sociale de Whitechapel, ou un de ces homeless
bohemians embarqué sur les routes de l’Amérique en crise et désireux de
suivre la voie des down and out writers incarnés par Jack London ou
George Orwell, nous raconteraient de tout autres histoires. Dans un
genre différent et plus près de nous, le journaliste et romancier Sergio
González Rodríguez a cherché à rendre compte de la nature des bas-
fonds de Mexico. Conçu comme un va-et-vient presque kaléidoscopique
entre le passé et le présent, son récit mêle une myriade de textes, de
lieux, de souvenirs, de chroniques, d’images, d’anecdotes qui, ensemble
« et parfois sans le savoir », traduisent toute l’effervescence des zones
d’ombre de la ville3. La caméra de Lionel Rogosin, qui filme trois jours
durant, en 1955, la chaleur dense et désespérante des hommes sans
avenir déambulant On the Bowery, ouvre sur le monde d’en bas un
regard encore différent.
Mais l’objet de ce livre n’était pas d’embrasser toutes les
expériences et tous les récits de la marge, tâche démesurée et à vrai dire
illusoire. La pauvreté, le malheur, comme l’avait bien senti Hugo, sont le
plus souvent irreprésentables ; ils n’émergent qu’à quelques rares
intersections avec le monde d’en haut : la charité, la pénalité, la prison4.
À bien des égards, l’expérience matérielle et morale de la misère est une
aporie littéraire, qui rentre mal dans les cadres de la représentation : elle
« y figure sans pouvoir s’y maintenir5 ». Ce que ce livre met au jour est
un imaginaire social. Son regard se veut panoptique : il s’efforce de
rassembler et d’inscrire dans le tableau l’essentiel des matériaux produits
par les contemporains pour figurer l’écart social et la transgression.
Attentif aux assemblages, il postule que les sociétés se racontent à elles-
mêmes des récits signifiants, qui engagent leur présent et aussi leur
avenir. Il croit à la vertu des paroxysmes6, qui révèlent dans l’affolement
ou dans la crudité les angoisses sociales les plus profondément enfouies.
Il défend enfin l’idée que l’Histoire est faite d’histoires, et qu’elle peut,
sans rien perdre de son ambition à dire le vrai et à expliquer le monde, en
raconter à son tour.
The Gladstone Library
août 2012

1. François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe [1830-1841], Paris, Classiques Garnier, 1998,


p. 106.
2. Cyril-Berger, Les Têtes baissées, op. cit., p. 1.
3. Sergio González Rodríguez, Los bajos fondos, Mexico, Cal y arena, 1990 (citation p. 24).
4. Guy Rosa, « Histoire sociale et roman de la misère, Les Misérables de V. Hugo », Revue d’histoire du
XIXe siècle, 11, 1995, p. 95-110.
5. Michel Biron et Pierre Popovic (dir.), Écrire la pauvreté, Toronto, Éditions du Gref, 1996 ; la citation est de
Charles Grivel, « Les déchets de la littérature », ibid., p. 35.
6. Alain Corbin, Le Temps, le Désir et l’Horreur, Paris, Aubier, 1991.
Remerciements
Plusieurs chapitres de ce livre ont fait l’objet, dans des versions
préalables, d’exposés ou de communications orales. Mes remerciements
vont donc aux nombreux collègues qui m’ont donné la possibilité de
discuter certains aspects de ce travail : Lise Andriès à l’Université Paris-
Sorbonne ; Lucia Granja à l’Université fédérale de São Paulo à Rio
Preto ; J.-P. Daughton à Stanford University ; Cathy Nesci et Dominique
Julien à l’Université de Californie à Santa Barbara ; Daryl Lee, Corry
Cropper et les étudiants de la Brigham Young University, qui ont suivi
un séminaire concentré sur ce sujet ; Michel Porret à l’Université de
Genève ; Corinne Legoy à l’Université d’Orléans ; Walburga Hülk-
Althoff à l’Université d’Essen ; Robin Walz, Sarah Maza et Miranda
Spieler, avec qui fut organisée une session de la Western Society for
French Studies à La Fayette University ; Andrea Goulet et la Nineteenth-
Century Society for French Studies ; Jann Matlock à University College
London ; Laure Murat à l’Université de Californie à Los Angeles ;
Andrew Pepper et Dominique Jeannerod à la Queen’s University de
Belfast ; Alex Gagnon et Pierre Hébert à l’Université de Sherbrooke ;
Vanessa Schwartz à University of South California ; Laura Suarez de la
Torre et Marie-Ève Thérenty à l’Instituto Mora de México ; Guillaume
Pinson à l’Université Laval de Québec ; Maire Cross et Steve Wharton à
l’Université de Bath ; Marta Caraion à l’Université de Lausanne ; Deivy
Carneiro Ferreira et Marcos Bretas à l’Université d’Uberlandia.
D’autres aspects de ce livre ont fait l’objet d’un cours et d’un cycle
de séminaires à l’Université Panthéon-Sorbonne. Mes remerciements
vont donc aussi aux étudiants qui les ont suivis, et dont les remarques ou
les travaux m’ont permis d’approfondir plusieurs points. Avec une
mention spéciale pour Louise Auvitu, Camille Boucher, Émilie Braga,
Damien Cailloux, Corinne Doria, Laure Dubesset, Fabienne Giuliani,
Lucia Katz, Agathe Lecœur, Mathilde Rossigneux-Meheust, Hadrien
Nouvelot, Marie-Charlotte Parpaite, Nicolas Picard, Alicia Potin et
Jérôme Triebel.
De nombreux collègues ou étudiants m’ont fait profiter de leur
érudition ou m’ont aimablement transmis des documents. Merci donc à
Lila Caimari, Leonardo Carvalho-Goncalves, Jean-Claude Caron,
Jacques Carré, Glenn Close, Stéphanie Demange, Mélodie Houde, Laura
O’Brien, Michel Porret, Jean-Noël Tardy et Jean-Claude Vimont.
Merci aussi à Alberto Gabriele qui m’a fait connaître la Gladstone
Library, et à mes éditeurs du Seuil, Laurence Devillairs puis Hugues
Jallon et Séverine Nikel, qui ont eu confiance en ce projet.
Index
Abraham, 1
Adams, Jane, 1
Adcock, Arthur Saint-John, 1
Adderley, James, 1, 2
Ah Sing, 1
Ainsworth, William, 1
Albert Victor, prince, 1
Alcuin, 1
Alexandre III, 1
Alexis, grand-duc, 1-2
Alger, Horatio, 1, 2
Alger, 1, 2-3, 4, 5-6, 7-8
Alhoy, Maurice, 1, 2
Allisson, Archibald, 1
Alvarez, José, 1
Amor, Paul, 1
Anderson, Nels, 1, 2
Anquetil, Georges, 1
Anxiété sociale, 1-2, 3-4
Appert, Benjamin, 1, 2
Apulée, 1
Archer, Thomas, 1
Argot, 1-2
Argoult Marie d’, 1
Arlincourt, Charles d’, 1
Arnaud, Maurice, 1
Ashelbé, 1
Aubenas, Maurice, 1, 2
Auletta, Ken, 1
Autant-Lara, Claude, 1
Avé-Lallement, Friedrich, 1
Awdelay, John, 1, 2
Aycard, Marie, 1,
Babylone, 1-2
Baedeker, Karl, 1
Bagnes de Guyane, 1-2
Bakhtine, Mikhaïl, 1
Balzac, Honoré de, 10 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Banks, Elizabeth, 1, 2
Banville, Théodore de, 1
Barnes, Djuna, 1
Barnett, Samuel, 1
Barres, commissaire, 1
Barrès, Maurice, 1
Barrière, Théodore, 1
Barron, Louis, 1, 2,
Bas-fonds, définition, 1-2, 3-4 – constituants, 5-6 – du grand
monde, 7-8 – de Renoir, 9-10 – et sciences sociales, 11-12, 13-14 – de
Guy de Téramond, 15-16
Baudelaire, Charles, 1, 2, 3
Baudinière, 1
Baume, G. de la, 1, 2
Beck, Karl, 1
Becker, Howard, 1
Benjamin, Walter, 1
Béranger, Pierre-Jean, 1
Béraud, Henri, 1
Bernard, Raymond, 1
Bernardo, Thomas, 1
Bertrand, Louis, 1
Besant, Walter, 1, 2
Bicêtre, 1-2, 3
Binny, John, 1
Biographies de criminels, 1-2
Bittlestone, 1
Blackwell, 1
Blackwell’s Island, 1-2, 3-4
Blanc, Louis, 1, 2
Blanqui, Adolphe, 1
Blondel, Maurice, 1
Bloy, Léon, 1
Bly, Nellie, 1, 2-3, 4, 5
Bohème, 1-2, 3-4
Bohémiens, 1-2, 3
Boltanski, Luc, 1
Bonaparte, Louis Napoléon, 1
Bonnot, Jules, 1
Booth, Catherine, 1
Booth, Charles, 1, 2, 3, 4, 5, 6-7, 8, 9
Booth, William, 1, 2, 3
Borderie, Bernard, 1
Borniche, Roger, 1
Bosch, Jérôme, 1
Bourse, Adrien, 1
Braddon, May Elizabeth, 1
Bradford, Edward, 1
Bragaglia, Carlo, 1
Brant, Sebastien, 1, 2,
Brassaï, 1
Brieux, Eugène, 1
Bright, John, 1
Broca, Paul, 1
Brown, Thomas 1
Bru, Paul, 1
Bruant, Aristide, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7-8, 9, 10
Bruyère, Henry de la, 1
Buenos Aires, 1-2, 3, 4-5, 6-7
Buffet, Eugénie, 1
Buret, Eugène, 1
Burke, Thomas, 1-2
Burke, William, 1
Burroughs, Edgar Rice, 1
Bussière, Raymond, 1
Butler, Josephine, 1, 2
Cain, Georges, 1, 2
Calvi, François de, 1
Camp, Maxime du, 1, 2, 3
Campbell, Helen, 1, 2
Camus, Albert, 1
Camus, lieutenant colonel, 1
Canler, Louis, 1, 2-3
Cannat, Pierre, 1
Capone, Al, 1
Carbone, Paul, 1-2
Carco, Francis, 1, 2, 3, 4-5, 6-7, 8, 9, 10
Carleton, Billie, 1
Carné, Marcel, 1-2
Carpenter, John, 1
Carpenter, Mary, 1
Cartouche, 1-2, 3, 4
Casanova, Joseph, 1
Casque d’or, 1
Cauvain, Henri, 1
Cendrars, Blaise, 1, 2, 3, 4-5, 6, 7
Cendrars, Miriam, 1
Chadwick, Edwin, 1
Chamberet, Paul de, 1, 2
Champfleury, 1, 2
Chansons, 1-2
Chaplin, Charlie, 1, 2, 3
Charles IV, 1
Charpentier, André, 1
Chaudey, Gustave, 1
Chenal, Pierre, 1
Chéreau, Olivier, 1, 2
Chevalier, Émile-Henri, 1
Chevalier, Louis, 1, 2, 3-4, 5, 6
Chiappe, Jean, 1
Chicago, 1-2, 298-299
Chiffonniers, 1, 2-3
Choisy, Maryse, 1, 2-3, 4, 5, 6
Chômage, 1-2
Cinéma, 1-2, 3, 4-5, 6, 7-8, 9, 10-11, 12, 13-14
Claude, empereur, 1
Claude, M., 1, 2, 3, 4
Clébert, Jean-Paul, 1-2
Clemens, William, 1
Clochards, 1, 2-3
Cobbet, William, 1
Cocteau, Jean, 1
Colette, 1
Collins, Wilkie, 1
Colombier, Pierre, 1
Colonisation, 122-129
Colquhoun, Patrick, 1, 2
Comics, 1-2
Commune de Paris, 1, 2, 3
Contrôle social, 1-2
Cook, Thomas, 1
Cooper, Fenimore, 1, 2
Corrientes, Diego, 1
Cour des Miracles, 1-2, 3-4
Couté, Gaston, 1
Crane, Stephen, 1, 2, 3
Cranfield, Walter, 1
Crapsey, Édouard, 1, 2
Craven, C. W., 1
Criminologie, 1-2
Crockett, Davy, 1
Cruikshank, 1, 2
Culture de masse, 1-2, 3-4, 5-6
Curmer, 1
Cuvier, 1
Cyberpunk, 1-2
Daix, René, 1, 2
Damia, 1
Danan, Alexis, 1
Danjou, Henri, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8
Dante, 1
Darien, Georges, 1
Daudet, Léon, 1, 2
Defoe, Daniel, 1
DeForest, Robert, 1
DeLillo, Don, 1
Dellapianne, Antonio, 1
Delvau, Alfred, 1, 2
Dennery, Adolphe, 1
Derain, Lucie, 1
Deriège, Félix, 1
Desrues, 1
Diamant-Berger, Henri, 1
Diaz, Porfirio, 1
Dickens, Charles, 1, 2, 3, 4, 5-6, 7, 8, 9, 10
Diderot, 1
Dieudonné, Eugène, 1
Dinocourt, Théophile, 1-2
Diogène, 1,
Disraeli, Benjamin, 1, 2
Dithlar de Meckebach, 1
Donnay, Maurice, 1
Doré, Gustave, 1, 2,
Dorgelès, Roland, 1
Dorian, Jean, 1
Doriot, Jacques, 1
Doyle, Arthur Conan, 1
Dreyfus, Alfred, 1
Drouin, Henri, 1
Dubut de Laforest, 1, 2
Dufaure Jules, 1
Duflos, 1
Dufourny de Villiers, 1
Dugdale, Richard, 1
Duhr, Jacques, 1, 2
Dumas, Alexandre, 1, 2
Duncombe, John, 1, 2
Duvivier, Julien, 1, 2
Eau (symbolique de l’–), 1-2
Édition populaire, 1-2, 3-4
Édouard III, 1
Edward, George, 1
Egan, Pierce, 1-2, 3
Ellington, George 1
Ellroy, James, 1
Émeutes, insurrections, 1, 2-3
Enfer, 1-2
Engels, Friedrich, 1, 120-122, 2, 3
Érotisme et sexualité, 1-2, 3-4, 5-6, 7-8 – Prostitution, 9-10, 11, 12-
13, 189 – Homosexualité, 14-15, 16-17
Esquiros, Alphonse, 1
Estienne, Henry, 1
Exclus et exclusion, 1
Fado, 1
Fail, Noël du, 1
Fantastique social, 1-2, 3-4
Faralicq, René, 1
Fargue, Léon-Paul, 1
Favre, Lucienne, 1, 2
Féré, Octave, 1, 2, 3, 4
Ferrand, David, 1
Feuillade, Louis, 1
Féval, Paul, 1, 2
Fielding, Henry, 1
Finger, Bill, 1
Flassch, Armand-Henry, 1
Floquet, Charles, 1
Flynt, Josiah, 1
Foster, George, 1-2
Foucault, Michel, 1, 2-3, 4, 5
Foujita, 1
Fouquières, André, de, 1
Fournel, Victor, 1
Fradin, 1, 2
France, Anatole, 1
Frégier, Honoré 1, 2, 3, 4
Fréhel, 1, 2
Fuller, Samuel, 1
Funès, Louis de, 1
Furetière 1
Gabin, Jean, 1
Gall, Franz, 1
Galland, Antoine, 1-2, 3
Galtier-Boissière, 1
Galton, Francis, 1
Gans, Herbert, 1
Gardel, Carlos, 1
Garric, Robert, 1
Gaskell, Elizabeth, 1
Gautier, Émile, 1, 2
Gauty, Lys, 1
Gay, John, 1, 2
Genet, Jean, 1
Genina, Augusto, 1
Geoffroy-Saint-Hilaire, 1
George, Yvonne, 1
Gérando, Joseph-Marie de, 1-2
Gérard, Frédéric, 1
Geremek, Bronislaw, 1, 2-3, 4
Gerson, Jean de, 1
Gestelys, Léo, 1
Giafar, 1
Golon, Anne et Serge, 1
Goncourt, Jules et Edmond de, 1, 2
Gonfrier, Adolphe, 1-2
Gonzalez, Rodriguez Sergio, 1
Gorki, Maxime, 1-2
Goron, Marie-François, 1, 2
Grand Renfermement, 1, 2-3
Grangé, Eugène, 1
Granger, Gilles, 1
Granville, 1
Greenwall, Harry, 1
Greenwood, James, 1, 2, 3, 4-5, 6, 7-8, 9
Grémillon, Jean, 1
Grison, Georges, 1
Guerini, Antoine, 1
Gueux et « gueuserie », 1-2, 3-4
Guillaume, Marcel, 1
Guilleri, 1-2
Guillotin Dr, 1
Guzman, 1
Haggard, Henry Rider, 1
Hamel, Gerard van, 1
Hamp, Pierre, 1
Hanau, Marthe, 1
Hapgood, Hutchin, 1
Hare, William, 1
Harkness, Margaret, 1
Haroun al-Rachid, 1-2, 3, 4
Haussonville, Paul-Gabriel d’, 1
Henri VIII, 1
Hérodote, 1
Higgs, Mary, 1
Hill, Harry, 1
Hind, James, 1
Hirsch, Charles-Henri, 1
Hobsbawm, Eric, 1
Holmes, Thomas, 1, 2
Horne, Richard, 1
Howard, John, 1, 2
Hugo, Victor, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7-8, 9, 10, 11, 12,169, 13, 14, 15-16,
17, 18
Huret, Jules, 1, 2
Hyspa, Vincent, 1
Imaginaire social, 1-2, 3-4
Indiens d’Amérique, 1-2
Ingersol, Ernest, 1
Jack l’Éventreur, 1, 2, 3, 4, 5
Jacques, René, 1
Jacquet, Marcel, 1
James, Henry, 1
James V, 1
Janin, Jules, 1, 2, 3, 4
Jasset, Victorin, 1
Jean le Bon, 1
Jefferson, Thomas, 1
Jeter, K. W., 1
Jeux vidéo, 1-2
Jewsbury, Geraldine, 1
Job, 1
Joly, Anténor, 1
Jonson, Ben, 1
Joukovskaïa, Alexandra, 1
Jouy, Jules, 1
Kane, Bob, 1
Kay, John, 1
Kelley, Florence, 1
Kempton, Freda, 1
Keppens, Maurice, 1
Kessel, Joseph, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7-8, 9, 10, 11
Kingsley, Charles, 1
Knox, Thomas, 1, 2
Kolb, Jean, 1
Kristeva, Julia, 1
Krull, Germaine, 1
Labourieu, Théodore, 1
Lacenaire, Pierre-François, 1
Lacombe, Georges, 1
Lacour, Charles, 1
Lacroix, Paul, 1
Lafitte, Pierre, 1
Lamartine, Alphonse de, 1, 2
Larousse, Pierre, 1, 2, 3,
Lavarenne, Georges de, 1
Law, John, 1
Lazare, 1
Le Brun de la Rochette, Claude 1
Le Fèvre, Georges, 1, 2-3, 4-5
Le Play, Frédéric, 1
Leclair, P., 1
Lenoir, René, 1
Leroux, Gaston, 1
Lescombat, dame, 1
Level, Maurice, 1
Lincoln, Abraham, 1
Littérature d’échafaud, 1-2
Littérature, 1-2
Littré, Émile, 1
Livois, Edgar de, 1, 2
Lix, Germaine, 1
Locard, Edmond, 1
Locroy, Édouard, 1
Lombroso, Cesare, 1, 2
London, Géo, 298-299
London, Jack, 1, 2, 3-4, 5, 6, 7, 8, 9
Londres, 1-2, 3, 4-5, 6-7, 8,157-159, 9-10, 11-12, 13-14, 15-16
Londres, Albert, 1, 2, 3, 4, 5, 6-7
Longchamps, Ferdinand, 1,
Lorrain, Jean, 1, 2, 3-4, 5, 6, 7, 8
Lotar, Élie, 1
Loth, 1-2
Louis IX, 1
Lourine, Louis, 1
Lumpenproletariat, 120-122
Mac Orlan, Pierre, 1, 2, 3-4, 5-6, 7
Macé, Gustave, 1, 2, 3
Mac-Nab, 1
Madelaine, Philippon de la, 1
Madrid, 1, 2, 3-4
Malesherbes, 1
Mandrin, 1, 2
Marcel, Gabriel, 1
Maritain, Jacques, 1
Marseille, 1, 2, 3, 4-5
Marx, Karl, 120-122, 1, 2, 3, 4
Maupassant, Guy de, 1, 2, 3
Mauriac, François, 1
Maurras, père, 1, 2
Mayhew, Henry, 1, 2, 3-4, 5, 6, 7, 8
McDougall, Allan R., 1
Mead, Lawrence, 1
Meade, L.T., 1
Mearns, Andrew, 1, 2
Mercier, Sébastien, 1, 2-3
Messaline, 1
Méténier, Oscar, 1, 2
Mexico, 1-2, 3
Michel, Albin, 1
Michel, Marc, 1
Michelet, 1
Mill, John Stuart, 1
Mille et Une Nuits, 1-2
Milner, Max, 1
Milton, John, 1
Miomandre, Francis de, 1
Mirabeau, 1
Mirande, Yves, 1
Mirbeau, Octave, 1
Moire, Allan, 1
Mollat, Michel, 1
Mondes perdus, 1-2
Monnerville, Gaston, 1
Monnier, Henry 1
Montaigne, Michel de, 1
Montarron, Marcel, 1, 2
Montoya, Gabriel, 1
Morain, Alfred, 1, 2
Moreau-Christophe, 1, 2, 3, 4, 5, 6
Morel, Benedict, 1
Moretti, Franco, 1
Morris, William, 1
Morrisson, Arthur, 1
Mothe le Vayer, François 1
Mott, Frank Luther, 1
Muret, Théodore, 1
Murger, Henry, 1-2
Murray, Charles, 1-2
Mystères urbains, 1-2, 3, 4-5, 6-7
Nadar, 1, 2
Nantes, 1-2, 3, 4
Napoléon III, 1
Nasmith, David, 1
Natan, Bernard, 1
Nathalie de Serbie, 1
Naturalisme, 1-2
Nerval, Gérard de, 1, 2
New York, 1, 2, 3-4, 5, 6, 7-8, 9, 10-11, 12
Niquet, Paul, 1
Nisard, Charles, 1
Nitta-jo, 1
Nodier, Charles, 1, 2
Nolane, Richard, 1
Nonguet, Lucien, 1
O’Neil, Joseph, 1
O’Neil, Kevin, 1
Opium, 1-2
Orwell, George, 1, 2, 3
Panamá, 1, 2
Parent-Duchâtelet, Alexandre, 1, 2
Paris, 1-2, 3-4, 5-6, 7-8, 9-10, 11-12, 13
Pariset, Dr, 1
Park, Robert, 1
Parker, Daniel, 1
Pasley, Fred, 1
Paulian, Louis, 1-2
Paupérisme, 1-2
Pauvres et mendiants, 1-2, 3-4, 5-6, 7-8, 9-10, 11-12 –
Enfermement des pauvres, 13-14 – Enquêtes sur les pauvres, 15-16
Payno, Manuel, 1
Péan, Charles, 1, 2,
Pecqueur, Constantin, 1
Pellenc, André, 1
Pensée du type, 1-2, 3-4
Perret, Léonce, 1
Personnalisme, 1-2
Pessin, Alain, 1
Pétrone, 1
Peveri, Patrice, 1
Philanthropes, 1-2, 3-4, 5-6
Philippe, Charles-Louis, 1, 2
Photographies, 1-2
Piaf, Édith, 1
Picard, Aimé, 1
Picaresque, 1-2
Pierrat, Jérôme, 1
Pierre Ier, 1
Pierre, 1
Pike, Luke, 1
Pinel, Philippe, 1
Pinkerton, 1
Plint, Thomas, 1
Platon, 1
Plaute, 1
Poe, Edgar, 1, 2
Polaire, 1
Police et culture policière, 1-2
Ponson du Terrail, Alexis, 1
Popovic, Pierre, 1
Populisme, 1
Porter, Edwin, 1
Potter (Webb), Beatrice, 1, 2-3
Powers, Tim, 1
Prévert, Jacques, 1, 2-3
Priollet, Marcel, 1
Prisons, 1-2, 3-4, 5-6, 7-8
Pritchard, George, 1
Privat d’Anglemont, Alexandre, 1, 2-3
Proudhon, 1
Proust, Marcel, 1
Pulitzer, Joseph, 1, 2
Pyat, Félix, 1
Raban, Louis-François, 1
Radcliffe, Ann, 1
Ramos, Vital, 1
Raynal, Hippolyte, 1
Réalisme poétique, 1-2
Relégués, 1-2
Renoir, Jean, 1-2
Renucci, Noël, 1
Reporters et reportages, 1-2, 3-4, 5-6, 7-8, 9-10, 298-300, 11-12,
13-14
Residuum, 1-2
Restif de la Bretonne, 1-2, 3, 4
Reynolds, George, 1, 134n 2
Richard, Élie, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7
Richepin, Jean, 1
Ricœur, Paul, 1
Rictus, Jehan, 1, 2
Riis, Jacob, 1,283, 2, 3
Rio de Janeiro, 1
Robert, Raymond, 1
Robustel, Jean, 1
Rocher, Pierre, 1
Rogosin, Lionel, 1
Rohmer Sax, 1-2
Roman, Olivier, 1
Rome, 1-2
Romero, George, 1
Rook, Clarence, 1
Roosevelt, Theodore, 1
Rosset, François de, 1
Roubaud, Louis, 1
Rowntree, Seebohm, 1, 2
Roy, Rob, 1,
Royer, Clémence, 1
Sabiani, Simon, 1
Sainte-Beuve, 1
Saint-Lieux, marquis de, 1
Saint-Marc Girardin, 1
Saleté, 1-2
Salle, Georges de la, 1
Salmon, André, 1
Salvayre, Lydie, 1
Sand, George, 1
Satie, Erik, 1
Sauvage, André, 1
Sauval, Henry, 1-2
Sauvy, Alfred, 1
Schiller, Friedrich, 1
Schinderhannes, 1
Schwob, Marcel, 1-2
Scott, Ridley, 1
Scott, Stanley, 1
Scott, Walter, 1
Seiler, Lewis, 1
Séverine, 1
Shaw, Donald, 1-2
Sheppard, Jack, 1
Shore, Heather, 1
Silva, Berthe, 1
Sim, George, 1, 2
Simenon, Georges, 1
Sinclair, Upton, 1
Sleeman, William, 1
Slumming, 1-2
Slums, 14 – slum clearance, 1-2
Smeeton, George, 1, 2
Smith, Hubert L., 1
Sodome, 1-2
Soulié, Frédéric, 1
Spaak, Charles, 1, 2
Spencer, Herbert, 1
Spirito, François, 1-2
Spurzheim, 1
Stallard, Harrison, 1
Stanley, Henry Morton, 1
Stavisky, Alexandre, 1
Stead, William, 1, 2, 3-4, 5, 6, 7-8, 9-10, 11
Steampunk, 1-2
Steffens, Lincoln, 1
Sternberg, Joseph von, 1
Stevenson, Robert, 1-2, 3
Sue, Eugène 1, 2-3, 4, 5, 6-7, 8, 9, 10-11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18,
19, 20
Taine, Hippolyte, 1
Talmeyr, Maurice, 1
Tango, 1-2
Tarbell, Ida, 1
Tarde, Gabriel, 1, 2
Taylor, Meadows, 1
Tennyson, Alfred, 1
Téramond, Guy de, 1-2, 3
Texier, Edmond, 1
Thévenin, René, 1
Thinet, Louis, 1
Thomas, Donald, 1
Thompson, Edgar P., 1
Thugs, 1-2, 3
Tobias, John, 1, 2
Tocqueville, Alexis de, 1, 2
Torrent, A., 1
Tourneur, Maurice, 1
Traviès, 1
Trevelyan, Charles, 1
Trolopp, Francis, Voir Féval, Paul
Turcy, Andrée, 1
Turpin, Dick, 1
Twinning, Louisa, 1
Underclass, 1-2
Underworld, 1-2, 3-4
Unterwelt, 1, 2, 3, 4
Valéry, Odette, 1
Vall, Claude du, 1
Vallès, Jules, 1, 2, 3
Venkatesh, Sudhir, 1
Vexliard, Alexandre, 1, 2, 3
Veyga, Francisco de, 1
Vidocq, 1, 2, 3, 4, 5-6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14
Villeneuve-Bargemont, Alban, 1
Villermé, Louis-René, 1, 2, 3
Villiod, Eugène, 1, 2
Villon, François, 1, 2, 3
Vimont, Jean-Claude, 1
Viollis, Andrée, 1, 2
Voleurs, 1-2, 3-4, 5-6, 7-8
Wallace-Goodbody, F. G., 1
Warnod, André, 1
Wastle, William, 1
Wells, H. G., 1-2, 3
Wick, Jakob, 1
Widdup, John, 1
Wild, Jonathan, 1
Wilde, Oscar, 1, 2
Wilson, William, 1
Wiseman, Len, 1
Wolff, Albert, 1, 2
Wood, Robert, 1
Workhouses, 1-2, 3-4, 5-6
Wresinski, Joseph, 1
Xanrof, Léon, 1
Yeo, Eileen, 1
Zaccone, Pierre, 1, 2, 3
Zangwill, Israël, 1
Zecca, Ferdinand, 1
Zola, Émile, 367

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