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Le “français tchaté” : un objet à géométrie variable ?

par Isabelle PIEROZAK

| Maison des sciences de l'homme | Langage & société

2003/2 - n° 104

ISSN 0181-4095 | ISBN 2735109526 | pages 123 à 144

Pour citer cet article :

— Pierozak I., Le “français tchaté” : un objet à géométrie variable ?, Langage & société 2003/2, n° 104, p. 123-144.

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Le “français tchaté” :

un objet à géométrie variable ?

Isabelle Pierozak

Français émergents et contacts de langues, Université de Tours Formation doctorale Langage et parole, Université d’Aix-Marseille I

Introduction

Cet article porte sur le français utilisé dans le cadre du tchat 1 . Il repose sur un corpus 2 d’environ 13000 alinéas (300 pages en simple inter- ligne) dont voici un échantillon:

(1)

***Mode "+o topaze" by arlequin ***Cabranche is now known as Cabran Brome: camille faut pas :)

Camille^: brome ahh gilet: salut atous gana: salut a tous

ok :) alors non jeculpabilise po :)

1. Le terme tchat est relativement polysémique: il désigne aussi bien le protocole infor- matique, un secteur d’internet (au même titre que le web, par exemple), le disposi- tif sociotechnique (réseau, serveur, canal, logiciel) (se) configurant (par) l’usage social qui en est fait, ou le produit (c’est-à-dire les échanges). Nous avons adopté la graphie tchat (vs chat). Ces deux graphies sont couramment utilisées, mais chat s’accompagne généralement de guillemets, ou d’italiques, voire d’une glose, ren- dus nécessaires par le problème homographique qui se pose en français.

2. Ce travail est issu d’une thèse en cours sous la direction de M.-C. Hazaël-Massieux, intitulée: « Le français tchaté. Une étude en trois dimensions - sociolinguistique, syn- taxique et graphique – d’usages IRC ». Le tchat étudié est lié au protocole spéci- fique de l’IRC (« Internet Relay Chat », littéralement « bavardage relayé par inter- net ») et non aux tchats que l’on trouve sur les sites web.

© Langage et société n° 104 – juin 2003

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ISABELLE PIEROZAK

***Mode "-o arlequin" by arlequin

***Signoff: amine-- (mIRClic v 2.1, script en francais non agressif, Clic@itr.qc.ca) Brome: salut gilet, gana :) gilet: pc_land t'es par ici? gana: je vien d'entrer Camille^: efficace et silencieux comme on l'aime le patchwork Mia-: cam patchwork? Brome: gana : d'entrer ou? sur #france? Camille^: mia oui le couvre lit, la serpillere mutlicolore ***DESPOTES is now known as Nounours Nounours: re a tous Nounours: je suis al Camille^: nouuuuurs;)

toujours aussi affectionnées les relations entre vous je

Mia-: cam ah voui

vois Rescator: pour les quebecois -> serpillere=moppe fripouill: salut tout le monde Y-a-til un canal pour la Guadeloupe ou la Martinique? Camille^: mia euhhhhh glaciales voire inexistantes :)) over and out koua ***agooooy is now known as purrple Brome: merci pour le vocabulaire rescator :)

gilet: je cherhce FA_PREMIER_LEAGUE_STARS

topaze: fripouill tu compte aller a la guadeloupe? topaze: gilet te peux chercher sans caps svp (texte recueilli le 30/08/99 3 ).

Sans entrer dans le détail du dispositif sociotechnique, il nous faut préciser quelques aspects, qui sont intervenus dans l’élaboration du corpus. Le canal constitue, un peu à l’image du groupe de discussion, une “unité de lieu” où vont défiler en permanence, plus ou moins rapi- dement, les échanges de tchateurs “actifs” (c’est-à-dire produisant du texte), connectés “simultanément” (c’est-à-dire en situation de temps réel) depuis n’importe quel endroit 4 . Les canaux, identifiés par un terme géographique, générationnel, thématique, etc. sont d’impor-

3. Le corpus a été recueilli à l’aide du logiciel anglophone Mirc, sur le « canal France » (dit aussi « #france ») du réseau Undernet.

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tance variable en nombre de connectés, d’existence plus ou moins durable et sont définis selon divers modes réglant entre autres l’accès (en fonction par exemple d’un nombre de connectés à ne pas dépas- ser). La fenêtre principale du canal correspond à une sphère publique d’échanges, ouverte à tous les connectés au canal. Des échanges à caractère privé peuvent avoir lieu en parallèle (dans autant de fenêtres distinctes) auxquels n’ont accès que les connectés engagés dans ces échanges décidés à leur initiative. Dans l’exemple précédent, les alinéas précédés de « *** » corres- pondent à des alinéas générés automatiquement. Les autres alinéas correspondent au texte envoyé sur le canal par le tchateur dont le pseudonyme (fréquemment désigné par les termes pseudo ou nick) apparaît automatiquement en position initiale (suivi de « : »). La men- tion du pseudo du destinataire, généralement en début d’alinéa après les deux-points, est en revanche laissée à l’initiative du destinateur. Nous avons choisi d’étudier les échanges publics sur des canaux importants, d’accès aisé, existant depuis plusieurs années et sur les- quels les tchateurs s’expriment en français. De tels canaux corres- pondent à un profil généraliste plutôt que thématique. Nous avons retenu quatre canaux géographiques (#belgique, #france, #québec et #suisse) et deux canaux générationnels bien contrastés (#40ans&+ et #ados). Le corpus comprend six fois cinq extraits, ce qui représente un peu moins de 30 heures d’enregistrements (retravaillés en fonc- tion de la sélection de certaines indications techniques, générées automatiquement 5 ). Ces extraits ont été choisis afin de présenter un matériau diversifié du point de vue de comportements comme l’insé- curité ou la stigmatisation. Dans l’exemple 1) l’explicitation (relati- vement rare) de « pour les quebecois -> serpillere=moppe » est à ce titre intéressante. Dans un tel corpus, les phénomènes que l’on trouve intuitivement “remarquables” sont nombreux et de différents ordres. Nous allons

5. Dans l’extrait supra apparaissent en particulier des changements de pseudos et de statuts, sur lesquels nous reviendrons. Le mode « +o » signifie que le tchateur accè- de au statut envié d’opérateur (qui, approximativement, joue le rôle de modéra- teur/animateur du canal); le mode « -o » signifie, à l’inverse, le retrait de ce statut. Ici, « topaze » devient « op » grâce à « arlequin » et op se « désope » quelques ali- néas plus loin.

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traiter principalement de phénomènes syntaxiques et graphiques:

des fils conversationnels qui semblent “perturbés”, par rapport à ceux des échanges en face-à-face 6 , et d’écarts par rapport à l’ortho- graphe standard (repère évidemment commode lorsqu’il s’agit d’écrit). Il s’agira à partir de là de réfléchir sur la notion de français tchaté, questionnée sous l’angle de la problématique de l’identifica- tion registrale, à quoi nous substituons la description alternative “d’objet à géométrie variable”. La notion de français tchaté sera d’abord présentée en partant à la fois de faits linguistiques et des processus linguistiques qui les sous- tendent. Nous nous référerons pour cela à une sociolinguistique d’inspiration fonctionnelle. Puis la perspective sera élargie au débat épistémologique sur la caractérisation/désignation/identification. En effet, que l’on parle de français, de français parlé, ou comme ici de français tchaté, cet étiquetage commode n’est jamais neutre. Il sup- pose la possibilité d’isoler une langue, une variété, un registre, un niveau de langue, style, genre, etc 7 .

1. UNE ÉTUDE PLURIDIMENSIONNELLE

1.1. Les communautés essentiellement linguistiques des tchateurs

Les tchateurs sont structurés socialement en communautés (voir les recherches anglophones pionnières de Reid 1991, ou plus récemment, de Kollock et Smith (eds.) 1998, ou encore, l’ouvrage bien connu de Rheingold, 1993). À l’instantanéité des tchats, morceaux de discours éphémères en permanent défilement, correspond une “sédimentation communautaire”. Une communauté – qui se fonde sur une mémori- sation collective et individuelle du personnage discursif de chaque

6. Ces perturbations (au regard des conceptions pragmatiques engageant par exemple les notions de tour de parole, paires adjacentes, etc.) seraient à comparer avec les analyses de M. Marcoccia (à paraître), portant sur les fils discursifs des groupes de discussion. Elles devraient être mises en rapport avec d’autres plans linguistiques, par exemple syntaxique. Ainsi, l’éclatement de la structure conversationnelle est lié entre autres à un fractionnement syntagmatique de l’énoncé (cf. infra).

7. La cohésion communautaire permet l’identification d’une variété au plan sociolin- guistique. Néanmoins, il est intéressant de considérer ce qu’il en est au plan lin- guistique (dont les limites seront rappelées infra), notamment lorsque les commu- nautés sont essentiellement linguistiques.

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habitué 8 – se trouve à l’origine de l’élaboration d’un véritable “capi- tal sociodiscursif” permettant aux tchateurs de se reconnaître, en dehors même de leur pseudonyme, lequel peut faire l’objet de varia- tion et de changement (Pierozak, à paraître a) 9 . Une communauté se limite généralement à un canal et comprend au plus – même pour les plus gros canaux étudiés – quelques dizaines d’habitués. Dans une perspective sociolinguistique, l’on ne s’étonnera guère du fait que le social émerge du discours et réciproquement. Si l’on cherche à préciser ce que l’on entend ici par social, il faut reconnaître que le tchateur néophyte ne sait pas a priori à qui il a affaire, en termes classiquement sociologiques du moins (il ignore le sexe, l’âge… de ses correspondants). Les habitués d’un canal peuvent néanmoins acquérir ces informations au fil des tchats ; leur fiabilité se vérifie dans la durée, au long des interactions croisées entre membres d’une même communauté. Toutefois, la dimension sociale renvoie essen- tiellement au dispositif sociotechnique du tchat, organisé en statuts liés à la fois aux compétences techniques des tchateurs et à leurs com- pétences sociolinguistiques. Les ops 10 s’opposent aux non-ops, et la catégorie des ops est elle-même diversifiée et hiérarchisée en diffé- rents statuts allant de l’op fondateur du canal à l’op en quelque sorte “stagiaire”, dont le statut non permanent dépend des ops, de niveau hiérarchique plus élevé 11 . Des règles plus ou moins explicites – dont

8. Dans un autre cadre, celui des groupes de discussion, cf. F. Cusin-Berche et F. Mourlhon-Dallies (2000).

9. Le pseudonyme est généralement stable, mais il peut varier à l’initiative du tcha- teur, pour des raisons ludiques, et son changement n’est pas anodin (et reste moti- vé). Un problème est celui du “vol”, correspondant à une usurpation d’identité, si le propriétaire du pseudonyme n’a pas pris la précaution de le protéger en s’enre- gistrant auprès d’un serveur de pseudonymes, qui correspond à une sorte d’acte de naissance et de reconnaissance simultanée de propriété.

10. Ce terme vient de « operator » ou « opérateur ». Il désigne le modérateur d’un canal, qui a le devoir plus ou moins implicite d’animer le canal, et la possibilité explicite de sanctionner positivement ou négativement le comportement de tchateurs (les- quels peuvent devenir op à leur tour ou être exclus du canal pour une durée variable).

11. Selon les canaux, liés à différents réseaux de serveurs, les hiérarchies peuvent être diversement organisées. Globalement, le niveau hiérarchique d’un op dépend en particulier de son type d’“access” au robot gérant le canal. Plus cet accès est com- plet, plus l’op est de niveau élevé. Par un exemple, le “founder” d’un canal, le seul à avoir un accès complet, est dit de “level 500”.

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il est par exemple question dans la nétiquette du canal France 12 – organisent la mobilité sociale (ascendante comme descendante). Dès lors, si les communautés sont ici plus que jamais linguistiques, le dis- cours est du même coup plus que jamais social. Nous serions tentée de dire que nous n’avons pas affaire à des communautés linguis- tiques “ordinaires” – s’il en existe – et qu’il s’agit là, de communau- tés essentiellement linguistiques 13 qui surinvestissent le matériau lin- guistique. Le sentiment premier d’une grande variation, confirmé par nos enquêtes, est sans doute lié à ce privilège symbolique accordé au lan- gage (au-delà même du caractère objectivable car visuographique de l’écrit, qui y contribue aussi indéniablement). Certes, le discours est toujours investi de manière plurielle. Simplement, dans le cas des tchats, tout – y compris l’identitaire (au sens le plus large) – passe par le matériau linguistique discursif (Pierozak, 2000). C’est pourquoi il n’est guère tenable, d’étudier le corpus, en isolant seulement des paramètres variationnels, selon une perspective corré- lationniste 14 . Il faut attendre, en effet, d’un matériau surinvesti qu’il relève de logiques dont le fonctionnement est lui aussi important à saisir. Nous prenons donc également en compte les processus – ou fonctionnements – qui sous-tendent les faits linguistiques et qui en rendent compte. Notre hypothèse est que le français tchaté serait en partie le produit d’un jeu qui consiste (surtout pour les jeunes tcha- teurs) à s’entraîner à la sociabilité dans (et par) le développement d’une compétence sociolinguistique. Non seulement, la communau- té serait structurée par le jeu, mais la langue serait le lieu où ce jeu se

12. Voir M. Marcoccia (2000 : 241), pour qui les netiquettes témoignent d’une sociabili- té « codifiée par des principes de savoir-vivre similaires à ceux qui ont été défendus dans les traités de politesse, du XVII e siècle à nos jours ». Modestie, discrétion, etc. sont des notions que l’on retrouve dans nos entretiens avec des tchateurs.

13. Précisons encore autrement: ce n’est pas parce que les communautés, telles que nous venons de les présenter, en appellent entre autres à l’existence de statuts hié- rarchisés, à la présence d’habitués, etc. qu’elles ne sont pas essentiellement linguis- tiques. Les éléments non linguistiques ne trouvent de sens qu’en regard de l’exis- tence et du fonctionnement linguistique des communautés (ainsi, un habitué est un tchateur ayant un certain volume d’échanges, en direction de différents tchateurs).

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manifeste et elle en deviendrait en quelque sorte l’enjeu principal. Le français tchaté serait le produit d’une “ludogenèse” (Pierozak, 2003). Ainsi, ce français n’est pas seulement un conglomérat d’emprunts “registraux”, tel qu’il apparaît à des descripteurs extérieurs aux com- munautés des tchateurs lorsqu’ils font le choix épistémologique de l’explication (vs compréhension). Là où ces chercheurs pourraient ne voir que des onomatopées empruntées à la bande-dessinée, des abré- viations comme on en observe dans la prise de notes, ou des phéno- mènes d’étendue variable suggérant l’oral spontané, la perspective compréhensive permet de considérer les continuités entre ces emprunts présumés, de saisir leur manière de cohabiter, de penser les phénomènes en termes de compétences sociolinguistiques des communautés étudiées. Sur le plan linguistique, nous décrivons un certain type d’énoncé, désigné sous l’expression d’“énoncé fractionné”, ainsi que des phé- nomènes graphiques comme l’usage du syllabogramme « c », des allongements et des cas de fusions. Dans chaque cas, nous essayons de montrer jusqu’où ces usages participent d’une caractérisation, relativement stable, de l’objet “français tchaté” sous l’angle de la pro- blématique registrale. Dans le paragraphe conclusif 1.4., nous verrons qu’une construction non partielle, c’est-à-dire “complexe”, de cet objet doit être à la fois stable et instable (nous retrouvons alors la lec- ture ludogénétique).

1.2. D’un point de vue “syntaxique” 15

Le “fractionnement syntagmatique” fait partie des phénomènes qui émergent lorsqu’on étudie la façon dont se structurent les énoncés des tchats. Ce procédé, lié au dispositif sociotechnique du tchat, consiste à structurer la chaîne syntagmatique d’un énoncé en utili- sant plus d’un alinéa (généralement trois). En voici deux exemples:

le premier concerne un fractionnement engageant une analyse syn- taxique de la rection verbale. Le second intervient à un niveau macro-

15. Notre problématique s’inspire largement des travaux sur l’oral spontané, qui ont développé la notion de macro-syntaxe. Il y aurait là, en tout état de cause, un débat à mener, dont l’exposé argumenté constitue l’une des conclusions de l’étude syn- taxique, menée dans notre thèse.

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syntaxique (au sens de Claire Blanche Benveniste et al. 1990). Ce second type est beaucoup plus fréquent que le premier:

Gomez: oui mais on recommencait Gomez: a 0 (extrait de #suisse 16 )

abeneuneu: ah moi aussi abeneuneu: j'aime les tits chiens abeneuneu: ils font de tres bonns cibles :) (extrait de #belgique)

Au contraire l’extrait suivant, conserve le format d’un seul alinéa. On y observe entre autres un “parallélisme structurateur” qui repo- se sur la répétition d’un segment (ici, le segment la 17 ):

angie45: moi aussi la c le temps de dejeuner ici la tekk a +tard :)) (extrait de #40ans&+ 18 )

Ce segment la, répété deux fois (d’où le terme de « parallélisme »), permet lui aussi d’isoler, en l’absence de toute ponctuation, trois séquences, co-présentes dans le même alinéa. Le fractionnement peut donc être considéré comme un procédé faisant varier les possibilités de structuration du discours. Il se carac- térise par les trois éléments suivants. (1) Il y a envoi du texte sur le canal à une frontière syntagmatique: c’est justement en cela que le procédé permet de distinguer certains des syntagmes ou des séquences de l’énoncé (supérieures au syntagme et de niveau macro- syntaxique). (2) Tous les alinéas ne sont pas syntaxiquement auto- nomes. (3) Enfin, généralement, il n’y a pas d’alinéas, externes à l’énoncé étudié, qui soient intercalés (le tchateur produit donc les ali- néas fractionnés de manière continue et rapide).

16. Le pseudo « Gomez » a envoyé en deux fois, de manière contiguë, du texte sur le canal, apparaissant sous la forme de deux alinéas, à chaque fois précédés automa- tiquement de son pseudo. Notons que ce procédé interdit de considérer que chaque alinéa correspond à un énoncé syntaxiquement autonome et complexifie par ailleurs le comptage moyen du nombre de mots par énoncé.

17. Le site #40ans&+ (hébergé sur le serveur d’Undernet) est surtout fréquenté par des Québécois qui utilisent la particule « la » beaucoup plus fréquemment que les tcha- teurs français métropolitains.

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Les fractionnements syntagmatiques sont observables sur tous les canaux géographiques, mais leur emploi oppose nettement les canaux générationnels: #40ans&+ utilise très peu le procédé, en com- paraison avec #ados. Ce phénomène doit être mis en rapport avec les études statistiques sur les habitudes des tchateurs 19 . Plus le tchateur est jeune, plus il est fidèle aux canaux fréquentés; la cohésion relati- vement importante chez les jeunes est à l’origine de procédés lin- guistiques spécifiques – liés ici au média – mais observables dans d’autres situations (voir infra la vernacularisation). Par ailleurs, nous avons constaté que le fractionnement syntag- matique est régulièrement utilisé un habitué, et qu’il est alors utilisé de manière concomitante par les différents tchateurs qui interagis- sent. Ainsi une stratégie individuelle a des conséquences, au niveau collectif. Fractionner son discours en plusieurs envois permet d’occu- per la fenêtre du canal, ce qui entraîne une plus grande visibilité. Mais, cela perturbe aussi le flux des échanges. On attendrait plutôt une alternance, alors même que ces échanges ont du mal à s’organi- ser les uns à la suite des autres parce qu’interviennent des perturba- tions multiples. Elles sont causées par le temps de réaction des tcha- teurs qui, de surcroît, échangent régulièrement dans plus d’une fenêtre, par le temps de frappe, ainsi que par le temps que prend l’envoi du texte tapé au serveur. Le fractionnement se rajoute à ces perturbations et modifie le rythme discursif. Comme la synchroni- sation discursive est nécessaire au bon fonctionnement des échanges, le procédé de fractionnement se généralise sur le tchat concerné. Le fractionnement résulte donc de plusieurs éléments d’ordre individuel, collectif et médial qui se conjuguent S’il ne fallait craindre le mauvais jeu de mots, nous pourrions parler de “serial tchateurs”, parfois sanctionnés pour ce qui s’apparente à un “délit” discursif 20 .

19. Le profil identitaire des tchateurs semble bien correspondre aux intitulés identifi- catoires des canaux

20. Ce type de comportement se rapproche du flood (nuisance consistant en l’envoi répété, sur un bref laps de temps, de texte, parfois le même, notamment à des fins publicitaires). Le flood peut être sanctionné par un op. Par ailleurs, le fractionne- ment demande une certaine expérience (du moins de la rapidité et de la spontanéi- té), il peut exclure des tchateurs moins habitués, et se voir également sanctionné par un op pour cette raison (non explicitée, à la différence du flood).

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Le terme serial est à rapprocher du fractionnement syntagmatique de

l’énoncé, se présentant en une série d’alinéas entre lesquels d’autres peuvent s’intercaler. Avant de considérer le plan graphique, on peut s’arrêter sur un dernier élément. À examiner l’extrait de corpus supra, l’énoncé écrit standard (« Sujet-Verbe-Objet ») paraît quasiment évacué du français tchaté. Au moins à première vue, l’énoncé de base des tchats peut être rapproché de l’oral spontané ordinaire que M.-A. Morel (1998) analyse en « préambule-thème-(postrhème) ». Cependant l’usage du standard est bien réel, même s’il est généralement lié à des circons- tances énonciatives particulières. Par exemple, sur #france, un habi- tué, « mojenn », échange simultanément avec deux autres habitués,

« Rescator » et « Mia », sur deux sujets distincts. Dans un premier

échange qui concerne la mort de la mère de Rescator, les deux tcha- teurs adoptent un style standard (mojenn: « j'espère que tu te remets de cette épreuve »), témoignant même d’une tendance à l’hypercor- rection (Rescator: « il semblerait alors que j'ai prises les bonnes deci-

sions » 21 ). Un second échange, au même moment, avec Mia-, porte

sur un tiers qualifié de « pot de colle »: le discours de mojenn est alors

le temps que tu prennes

non standard (« pis moi il m'a collé 10 mins la relève »).

1.3. D’un point de vue graphique

Au plan graphique, le discours de Rescator manifeste également une variation sensible 22 en fonction des thématiques évoquées: « il sem-

blerait alors que j'ai prises les bonnes decisions » vs « surtout si le mec c un fif c ca? », avec l’usage remarquable du syllabogramme « c ». On peut s’arrêter sur l’usage de « c », stéréotype en passe de se généraliser, si l’on en croit nos enquêtes réalisées auprès de jeunes qui pour la plupart ne pratiquent pas le tchat. Un même scripteur peut très bien faire usage des formes « c » et « c’est », en parallèle. L’op

« Camille^ » (sur #france) emploie la « forme brève » (« c ») dans les

énoncés à destination des habitués et la « forme longue » (« c’est »)

21. Le recours au standard est tout aussi ponctuel chez Rescator qui; dans un échange thématiquement plus léger, écrit: « surtout si le mec c un fif c ca? »).

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lorsqu’il s’agit de sanctionner un indésirable (en le chassant du

canal). « Brome » s’adressant à « Camille^ » lors du même tchat, uti- lise la forme « c » puis, lorsqu’il accède au statut d’op, la forme

« c’est ». Dans cet exemple, les tchateurs jouent en tant qu’op le rôle

d’“arbitres linguistiques”. Les allongements graphiques, qui consistent à répéter (au delà du doublement) le même graphème, concernent surtout les pseudos des habitués et s’observent essentiellement à l’ouverture et à la clôture

des échanges (c’est-à-dire à l’arrivée et au départ d’un habitué). Ces procédés font partie des rituels de salutation puisqu’ils permettent d’évaluer et d’afficher indirectement un statut vis-à-vis de la com- munauté: plus le tchateur est salué, plus il est fait usage d’allonge- ments… et plus il est “important”. Voici un exemple, concernant

« ChtiDiaPS », salué à son arrivée sur le canal Belgique (et qui répond de la même façon):

***ChtiDiaPS has joined channel #belgique Albe: chti diappppppppppp ChtiDiaPS: 'jour tout le monde Quam-DoDo: ChtiDiaPS kikouuuuuuuuu MegaOtcho: chtiiiiii ChtiDiaPS: cargoloup kissssss si t'es la op nous egoiste;)))) ChtiDiaPS: elbauhhhhhhhhhhhh ChtiDiaPS: quamquam kissssssssssss MegaOtcho: diaps ta pas un w de reserve ChtiDiaPS: megatotvhooooooooo MegaOtcho: cargo est pas la :( Quam-DoDo: kiss oui ChtiDiaPS !!!!!!!!!!!!!!!!!! Albe: <ChtiDiaPS> elbauhhhhhhhhhhhh => c moua ca? ChtiDiaPS: albeuh sorry oui :))))))))) Albe: mouarf Albe: po graff

Ainsi la forme linguistique fait sens. Elle est investie de valeurs selon des représentations plus ou moins conscientes, et selon la défi- nition de la situation que l’interaction suppose pour chacun des par- ticipants. Dans ces communautés essentiellement linguistiques, les tchateurs analysent en permanence le discours comme en témoi- gnent leurs réflexions épilinguistiques et métalinguistiques fré- quentes.

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À la différence de ces exemples qui relèvent au moins en partie d’un fonctionnement énonciatif, les fusions graphiques sont plutôt liées à des contraintes syntaxiques. Ces fusions consistent à supprimer l’espace blanc, et parfois des graphèmes (comme le « e » dit muet). Elles s’observent entre prépositions, déterminants et noms (« dla radio », « levin », « lcoeur »). On les remarque également souvent entre pronoms (« jtel dit »), entre pronom et verbe (« jpense »), que la forme soit négative ou non (« jtai pas sonné »). Ce dernier type de fusion pourrait venir à l’appui de l’hypothèse syntaxique du pronom comme préfixe verbal (voir les analyses de C. Blanche-Benveniste). Plus lar- gement, ces fusions témoignent de la “fragilité” relative de certains segments dans la chaîne verbale. Et cette fragilité a d’autant plus de conséquences que du point de vue des conditions d’énonciation, le français tchaté est un français “sous stress”, surtout lorsque les habi- tués mènent des échanges dans plusieurs fenêtres à la fois.

1.4. Bilans

Ce qui de l’extérieur ressemble à une accumulation d’écarts hétéro- gènes (qu’on les appelle « fautes d’orthographe », « oral », « abrévia- tions », « écriture phonétique », etc.), renvoie de l’intérieur à des fonc- tionnements qui relèvent de plusieurs logiques. L’orthographe standard de « Baudelair » a sans doute à voir avec le pseudo choisi par le tchateur 23 et avec sa représentation du poète. Cette cohérence sociodiscursive individuelle caractérise l’être de langue qu’est le tchateur et sa façon d’utiliser, d’une manière plus ou moins caractérisante, les ressources à sa disposition. On observe également une cohérence sociodiscursive partagée, lors d’interactions comme dans l’exemple de mojenn et de Rescator. Ces deux types de cohérence peuvent être plus ou moins convergentes, d’où des variations locales plus ou moins importantes. Ainsi du point de vue d’une lecture globale des textes, le jeu – au sens de “souples- se” – dans les formes locales est en quelque sorte relayé, au plan de la cohésion communautaire, par le jeu – au sens “ludique” du terme – qui fait l’un des intérêts du tchat.

23. L’absence de « e » est probablement liée à la limite des neuf caractères autorisés pour créer un pseudo, sur le serveur.

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Apparemment, le tchat n’a donc que peu d’identité linguistique et il fonctionne en exploitant toutes sortes de ressources discursives, de manière plus ou moins originale 24 en fonction des choix indivi- duels des tchateurs et des conventions (un discours standard appa- raît lors d’échanges sur un sujet grave, etc.). Si linguistiquement on peut parler d’une variété ou d’un registre, c’est à partir de cette double utilisation, qui crée des repères valables de façon locale, bien qu’engageant à chaque fois la cohésion communautaire (cf. l’exemple de « Brome » et « Camille^ »). Dès lors, la cohésion ne signifie pas irrégularité (comme dans le cadre de la vernacularisation décrite par Manessy, 1993, 1995), mais plutôt localisation de la régularité, cette localisation n’étant pas elle- même figée une fois pour toute. Le français tchaté serait donc à « géo- métrie variable » Et il en va ainsi, plus largement, de toute variété, registre, langue… lorsque l’analyse est pleinement sociolinguistique.

2. UNE QUESTION ÉPISTÉMOLOGIQUE

La question de la catégorisation en variété, registre ou niveau de langue est posée de manière récurrente en sciences du langage. De nombreux travaux en témoignent, particulièrement en sociolinguis- tique. Nous n’en donnerons qu’un rapide aperçu et nous nous inté- resserons surtout à ce qu’ils impliquent. Par ailleurs nous considérons que, quel que soit l’ordre de grandeur envisagé – “langue” “variétés” de cette langue, “registres”, “styles” “niveaux de langue” 25 – le pro- blème posé est à chaque fois de même nature (Blanchet, 2000 : 119-124).

2.1. Poser les problèmes

Lorsqu’on veut corréler des traits linguistiques avec la dimension sociale, indépendamment de leur fonctionnement sociolinguistique

24. On peut envisager une extension des ressources dans la francophonie, en particulier:

par exemple, un témoin résidant en France fait état de sa « découverte » et de son utilisation du français québécois.

25. Cependant les étiquettes rappellent commodément que le linguiste se place à une échelle sociolinguistique particulière. Ainsi, dans le corpus francophone de tchats étudié, l’étiquette « variété » peut par exemple qualifier le français québécois.

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plus complexe, on rencontre divers obstacles. La synthèse de travaux francophones et anglophones réalisée par F. Gadet (1996) en atteste à l’évidence. Ainsi, d’un côté, les catégorisations des membres des com- munautés linguistiques montrent des points de convergence certains, ce qui est remarquable étant donné l’ensemble hétérogène que consti- tue toute communauté 26 . D’un autre côté, les points d’ancrage de cette catégorisation demeurent inaccessibles. Au-delà même de l’habituel- le question de savoir si c’est la langue qui sert à catégoriser la société, ou l’inverse, ou les deux en même temps, trois problèmes se posent:

Tout d’abord, il est plus facile d’associer les continuums linguis- tique et extralinguistique à leurs deux extrémités qu’en leur milieu. Ensuite, les traits linguistiques ne sont jamais étanches d’une variété à l’autre. Enfin, l’existence de la variation inhérente (ou “intrin- sèque”) vient limiter la pertinence des corrélations. En fait, ce type d’approche fait comme si le jeu de la variation autorisait, pour un “même” discours, diverses “variantes”. Pourtant, il n’y a pas équivalence entre ces variantes supposées. Par ailleurs, l’autre problème, qui se pose dans ce cadre, est la coexistence, dans un discours donné, de variantes hétérogènes qui n’ont pas un poids identique, et pour lesquelles l’appréciation du locuteur s’avère en fait tout autant qualitative que quantitative. S. Branca-Rosoff (1999a et b) montre ainsi que le choix des traits étudiés par D. Biber (1988), dans une perspective d’analyse quantitative de la variation, se heur- te au fait que des traits quantitativement mineurs sont également, et « tout autant », classants pour les locuteurs, dont la perspective est qualitative. On comprend ainsi les refus de catégoriser, régulièrement réitérées depuis les années soixante-dix:

Y a-t-il même “des” registres? N’y aurait-il pas plutôt une ample tessiture registrale située sur un continuum linguistique insécable? (Paquette in Bédard et Maurais, 1983 : 379).

26. Il y aurait sans doute matière à enquêtes pour les sociolinguistes, étant donné la mobilité des représentations. De plus, le fait suivant, souligné par F. Gadet (1996 :

22), pose question: « Il se pourrait […] que le flou actuel [en matière de variation identifiée diastratiquement ou diaphasiquement] reflète une difficulté éprouvée par les sciences du langage à prendre acte d’une modification de société, [consistant en un] déplacement des acceptabilités sociales […]. »

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« Linéaire, scalaire, statique et figée », écrivait D. François (1976) pour carac- tériser cette notion [de niveau de langue]. On pourrait ajouter: homogénéisan- te, dichotomique, rigide, monolithique, monotone, simpliste… (Gadet, 1996 : 35).

F. Gadet conclut dès lors, selon cette logique, que « le seul travail

utile consiste à explorer les dimensions proprement linguistiques de la variation, et à décrire le fonctionnement et les contraintes de cha- cun des traits variables dans chaque langue. » (Gadet, 1996 : 35).

2.2. Traits et fonctions

Les sociolinguistes qui travaillent sur des situations plurilingues (donc sur des matériaux particulièrement hétérogènes et instables) prennent aussi en compte les processus qu’engagent les traits linguis- tiques et les représentations qui y sont associées. Cela apparaît très nettement dans la position de P. Blanchet:

Variété et variation doivent toujours être pensées conjointement: il n’y a jamais l’une sans l’autre. L’oubli de la polarité variation est à l’origine des cari- catures de la variabilité en termes de dialectes, niveaux ou registres de langue pré- tendument pratiqués de façon déterministe et homogène. L’oubli de la polari- té variété conduit à une vision éclatée, totalement hétérogène, des pratiques de variabilité, et les réduit à de prétendues « variantes libres », négligeant les aspects collectifs, les effets symboliques et la diversité des appartenances ethno- sociolinguistiques. (Blanchet, 2000 : 123-124).

Les études sur les situations franco-créolophones sont à cet égard riches d’enseignements. La créolistique française traite à travers une approche fonctionnelle, prenant en compte la dimension des repré- sentations, tant de la genèse des créoles français, au plan diachronique, que des contacts de langues, au plan synchronique. D’autres réflexions vont dans le même sens. Ainsi, J.-B. Marcellesi voit le corse comme une langue polynomique liée à un processus d’individuation:

En réalité il est vain de s’attarder à des discussions intralinguistiques tradi- tionnelles [concernant la langue corse…] c’est le cas où on voit qu’une commu- nauté socio-historique qui pour des raisons qui lui sont propres éprouve le besoin de se différencier, se construit sa propre identité à partir de différences parfois mineures. […] Ce processus [d’individuation] ne touche pas de maniè- re uniforme tous les éléments du système linguistique. Il se focalise sur un cer- tain nombre d’indicateurs d’individuation (démarcatifs) auxquels est conférée une grande valeur symbolique et qui, même quand ils sont peu importants au niveau linguistique, peuvent être fétichisés. (Marcellesi, 1984 : 311-312)

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De même, à propos du français en Afrique, G. Manessy met en avant le processus de vernacularisation:

[chaque français vernaculaire] a pour ses locuteurs une spécificité, difficile à atteindre par les techniques habituelles de la linguistique (ce qui explique qu’il soit généralement décrit négativement, comme intervalle entre des variétés repérables), mais qui joue certainement un rôle décisif dans la cohésion de toute communauté. (Manessy, 1993 : 413)

Ces citations posent bien le problème du rapport entre la cohésion sociolinguistique, au niveau de laquelle la spécificité de la variété n’est généralement pas problématique, et la description linguistique de cette variété dont la caractérisation pose question. C’est ce qu’expriment les notions de cohérence vs cohésion proposées par de Robillard (1993), qui distingue et articule une conception sémiolinguis- tique de la langue (domaine de la cohérence) à une conception socio- linguistique (domaine de la cohésion). G. Manessy, J.-B. Marcellesi, L.-F. Prudent ou D. de Robillard soulignent tous les limites du cri- tère de cohérence linguistique. Inversement, ils reconnaissent tous l’importance de la cohésion dans l’existence d’une variété, surtout en situation de contacts de langues. La vernacularisation (Manessy 1993, 1995), correspondrait ainsi à une forte cohésion et une faible cohé- rence (à l’inverse de la véhicularisation) 27 . Dans cette mouvance, notre description du tchat s’est attachée aux fonctionnements sociolinguistiques. Elle doit beaucoup aux analyses d’inspiration fonctionnelle évoquées plus haut. Le terme ludogenèse (cf. supra) fait ainsi écho au paradigme en « o-genèse » de L.-F. Prudent. Pour autant, il ne s’agit pas de suggérer que le français tchaté serait un nouveau créole mais seulement de souligner qu’on pourra raisonna- blement en décrire la genèse, comme on cherche à le faire pour les créoles. La genèse du français on line engage selon nous des processus que l’on peut ramener, mutatis mutandis, aux deux étapes dégagées par R. Chaudenson, en matière de créolisation, complétées, au plan social, par l’hypothèse sociogénétique de L.-F. Prudent (Pierozak, 2003). L’intérêt du français tchaté est de montrer la complexité des rap- ports, aussi bien quantitatifs que qualitatifs, qu’entretiennent la cohé-

27. On aurait donc un rapport inversement proportionnel entre les notions de cohé- rence et de cohésion.

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rence et la cohésion: à mesure que la cohésion croît (c’est-à-dire que le jeu de la sociabilité fonctionne), la cohérence peut se réduire. Plus exactement, elle se “localise”, mais en gagnant en sens. Par exemple, et par opposition au « c » intégratif, le « c’est » exclusif dont

« Camille^ » use ponctuellement fait immédiatement sens auprès des

membres de la communauté, qui ont appris au cours des interactions

à identifier la façon dont ce tchateur exploite cette ressource dispo- nible. Dans les rapports entre cohérence et cohésion, la dimension qualitative, en plus de la dimension simplement quantitative, paraît donc essentielle.

2.3. Tirer les conséquences

Les auteurs qui réfléchissent sur les notions problématiques de varié-

té, registre, etc. sont amenés à traiter du plan épistémologique. Ainsi, pour reprendre le texte introducteur du volume n° 87 de Langage et société, “Types, modes et genres”, S. Branca-Rosoff choisit d’organiser son exposé en deux grands points, lisibles au plan épistémologique:

les « typologies universalistes », « sort[ant] de l’empiricité » (1999a:

7), s’opposent aux « genres sociaux empiriques » « thématis[ant] l’impossibilité d’établir des catégorisations a priori » (1999a: 17).

F. Gadet, citée supra, soulève également la question fondamenta-

le de la conception de la langue. Critiquant les conceptions qui la

définissent uniquement par des traits linguistiques stables (cf. les problèmes posés supra), l’auteur défend une conception assouplie:

« Quel que soit le locuteur, son usage de la langue manifeste de

l’hétérogène, de l’inattendu, de l’instable, de l’imprévisible, de l’éphémère, plutôt que du prévisible, de l’homogène et du monoto-

ne » (1996 : 32). Tirer les conséquences d’une telle conception amène

à mettre en perspective le problème de la variation inhérente:

Il s’agit là d’une variation radicale à laquelle on ne peut trouver aucune

« explication », ni dans l’extra-linguistique, ni en faisant appel aux notions de

« code-switching » ou de « code-mixing », qui n’auraient guère de sens ici [et

l’auteur ajoute en note à cet endroit:] Il n’empêche qu’il y a là un réel problème, car les points où se produit le « code switching » ou le « code-mixing » ne sont pas davanta- ge prévisibles grâce à des facteurs extérieurs à la langue. [nous soulignons] (Gadet, 1996 : 32)

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Pourtant selon une conception assouplie, l’imprévisible n’est plus un problème. Le prévisible et l’imprévisible cohabitent d’une façon

qui nous conduit à la notion de complexité, au sens d’E. Morin, 1977-

2001 ou d’A. Moles, 1995.

L’organisation de la variation linguistique (au sein d’un paradig- me en dia-chronique, -topique, -stratique, -phasique, ou par rapport à d’autres critères, plus affinés ou plus ponctuels, si l’on considère en particulier le plan micro de l’interaction) n’est sans doute pas pos- sible, passé un certain seuil d’analyse. Si « ce qui est fondamental, c’est la variabilité », alors la langue, dans sa variabilité constitutive, fonctionne selon un jeu chaotique de variables appartenant à une liste ouverte 28 . Reste la question, régulièrement posée, du seuil à par- tir duquel l’on pourrait parler de variété ou de registre. Et il semble que ce seuil s’évalue généralement en termes quantitatifs (tel maté- riau est plus ou moins variable): or, nous avons montré qu’il fallait également tenir compte de la dimension qualitative. De ces réflexions, nous retenons que nous sommes face à des notions souples, fonctionnant à un niveau empirique, que le linguis- te s’épuise généralement à vouloir réduire, cerner, définir. L’enfer est pavé de bonnes intentions et en l’occurrence, le linguiste cherche à s’orienter dans l’enfer de la variation (Encrevé, 1976 : 11). En même temps qu’il est convaincu que la langue est variation, il ne peut s’empêcher d’isoler les paramètres variationnels, à moins qu’il ne choisisse de considérer les représentations et les fonctionnements sociolinguistiques au sein de la communauté linguistique considérée. Cette difficulté est liée à l’inscription de la recherche dans le para- digme épistémologique positiviste. Dans ce cadre, on représente l’objet étudié sous formes de règles, et lorsque ces règles ne suffisent pas, il est supposé que sa complexité en demande un plus grand nombre, dont il faut saisir le fonctionnement hiérarchisé. Selon nous, les catégorisations en variété, registre, etc. gagneraient à être abordées à partir d’un positionnement épistémologique explicite: sauter le pas épistémologique de la complexité permettrait de considérer autrement ce qui apparaît encore comme une limite irréductible de la recherche.

28. « chaotique » ne signifie pas aléatoire. Une part de détermination est possible: prévisible et imprévisible se combinent intimement. L’adjectif est lié ici à la théorie du chaos que D. de Robillard (2001) propose d’importer dans le champ des sciences du langage.

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CONCLUSION

La problématique de la caractérisation revient à questionner la spé- cificité linguistique de tel matériau par rapport à tel autre. Ce faisant, nous sommes là dans le domaine des représentations, aussi bien celles de la communauté linguistique que celles de la communauté scientifique, représentations qui peuvent être sensiblement diffé- rentes, d’une approche à l’autre (Branca-Rosoff, 1996). Notre étude a voulu montrer que le français tchaté ne peut être considéré comme une catégorie, si on entend par catégorie un ensemble de traits linguistiques corrélés de manière simple à des dimensions d’ordre externe. En effet, le dispositif sociotechnique du tchat ne permet pas de distinguer entre dimensions externe et inter- ne. De plus, les traits linguistiques sont indéterminés: on ne peut en fournir une liste puisque que l’étude des fonctionnements sociolin- guistiques montre que la cohérence, construisant la cohésion et construite par elle, est localisée et mobile. Enfin, cette “variété” est moins liée à une situation objectivable qu’à une relation interperson- nelle subjective, baignée dans un tissu social, et redevable de diffé- rents paramètres en liste ouverte, variablement mobilisés (voir Blanchet 2000 : 119-124 sur variété, variation et variance). Aussi, le français tchaté peut être considéré comme une catégorie seulement si on l’aborde dans le cadre épistémologique de la complexité, tel qu’il a été défini par E. Morin entre autres. La caractérisation des ressources linguistiques que mobilise le tchat ne saurait constituer une finalité de la recherche. Il faut dès lors s’interroger sur la fonction de sa souplesse. Un élément de réponse tient au fait que la flexibilité assure le fonctionnement social des com- munautés essentiellement linguistiques que constituent les tchateurs. Le français tchaté, objet à géométrie variable, est d’autant plus “mou- vant” que les dimensions sociales et linguistiques s’y confondent, et que la dimension sociale ne renvoie à aucun extérieur. Ainsi, nous sommes persuadée, comme d’autres chercheurs du domaine (cf. Crystal, 2001), que le français des tchats, peut contribuer à alimenter le débat jamais clos, à la fois épistémologique, théorique et méthodologique, qui traverse tout champ scientifique 29 .

29. Le seul intitulé d’une récente journée d’étude, qui traduit, au passage, une évolu- tion de la mentalité scientifique à l’endroit d’internet, en témoigne: « Internet

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