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Assia BELHABIB

Professeure de l’enseignement supérieur


et critique littéraire
assiabelhabib@gmail.com

L’intranquillité du sens

« Ainsi que l’acteur qui ne revient que masqué sur scène,


l’écrivain nous regarde lire son texte par-dessus notre épaule »
A. Khatibi1

La littérature est un univers curieux et étranger qu’il faut entreprendre


d’apprivoiser. Se dire que ce que l’on déchiffre peut échapper à la compréhension est
si troublant pour l’esprit. La littérature est, à bien des égards, un labyrinthe des sens
inspirés de l’imagination débridée d’hommes et de femmes capables de rêver.
J’emprunterai à l’écrivain portugais Fernando Pessoa, le mot d’intranquillité pour
illustrer ce sentiment d’inconfort que peut faire naitre la lecture de textes
énigmatiques. Quel que soit le domaine de recherche (littérature, philosophie,
linguistique, herméneutique), le sens est normalement donné pour susciter de la
tranquillité. Contenu conceptuel d’une expression, il est la signification d’une
justification, d’une valeur, d’une intention propre ou figurée. Or, certains livres
comme ceux d’Abdelkébir Khatibi conduisent sur le terrain miné de l’orientation à
saisir et partant, du sens à construire à partir d’un jeu de déconstruction cher à son ami
Jacques Derrida. L’oxymore est de taille : comment le sens peut-il engendrer
l’intranquillité ? Dans le processus de création, il est commun d’évoquer la souffrance
de l’écrivain qui capte l’idée, la met en mots. On parle moins du malaise du lecteur qui
hésite à emboiter le pas à l’écrivain. Comme si la responsabilité de l’écriture était
unilatérale et que le lecteur n’était qu’une sorte de caisse de résonance. Les choses ne
sont pas aussi simples qu’il y parait. Un écrivain sans lecteur est un écrivain confiné
dans le silence et donc condamné à disparaitre… L’intranquillité que j’évoque ici est
2

double : dans l’activité solitaire de l’écriture et de la lecture et dans le dialogue sous-


jacent entre l’écrivain et son lecteur. Elle est un gage de survie pour l’un comme pour
l’autre. Khatibi s’est toujours montré exigeant vis-à-vis du lecteur. A ceux qui lui
reprochaient d’être un auteur difficile d’accès voire hermétique, il répondait qu’il
n’écrivait pas pour les plus pressés. C’est la gageure de tout écrivain qui écrit au
présent et pour la postérité. Sa force est d’être dans un lien d’aimance, et probablement
de laisser grandir la magie de l’instant privilégié bien après qu’il se soit produit. Or
pour espérer entrer dans son univers singulier, il faut s’armer de patience, de lectures,
d’humilité, de savoirs comme l’enseignait le siècle des Lumières. Khatibi s’inscrit
dans cette lignée souveraine depuis trois siècles et le commentateur désireux de lever
le voile sur la scène khatibienne, depuis sa création, emprunte les chemins de traverse
qui l’acheminent sur le territoire d’une pensée à la complexité et aux richesses qu’on
continue de découvrir dix ans après la mort de son auteur. Le legs est considérable,
surprenant à chaque visite de l’œuvre imposante par sa production et sa diversité de
genres. Mais quelle curiosité est en mesure de l’explorer ?

Pourquoi lire et relire, aujourd’hui, Khatibi ? Ce penseur prolixe nous parle-t-il


encore ? Dans notre XXIème siècle, sa singularité déconcerte. Intellectuel et poète, il
glisse sans prévenir de la réflexion la plus nuancée à l’engagement le plus inflexible.
Khatibi se passionne pour l’indicible et le pérenne tandis que nous nous débattons dans
la cacophonie de la consommation et de l’instant. Il pense en passant du carnet de bord
où il note « des pistes à suivre » comme il le disait, à la géographie de l’imaginaire en
mots. Chacun peut en faire l’expérience aisément. La nuance du propos, l’audace du
néologisme et la lucidité de la poésie sont au cœur de sa conception scripturale. Il
n’affirme pas ; il interroge. Et parce que sa tâche est de questionner, les mots du
dictionnaire peuvent se montrer inaptes à embrasser sa pensée. C’est pour cela, qu’il
en crée ou qu’il revisite ceux de ses prédécesseurs. L’étranger professionnel inspiré de
l’exote de Segalen, la bilangue qui dérive du bilinguisme, ou l’aimance relique oubliée
de la poésie courtoise sont autant de concepts qui, sous la plume de l’écrivain inventif,
respirent au rythme de battements lents ou saccadés, jamais réguliers comme une
prosodie de jazz. Il faut tendre l’oreille pour battre la mesure de la phrase musicale qui

1
« Surimpositions d’identités » in Essais III, Paris, Ed. de La Différence, 2008, p.222.
3

se révèle, murmure ou gonfle dans le palimpseste intertextuel. Le secret de l’écrivain


mélomane est d’accueillir en lui les sonorités des mots : « La musique est,
incontestablement, la fascination qui délie mes doigts. Mon corps écoute, je suis
écrivain ! »2

Khatibi n’est pas un auteur de la pesanteur mais un artiste de la grâce. Il ne


construit pas de système, ne contraint pas à coups d’arguments et de démonstrations.
Sa vocation est autre : provoquer le vertige, en sondant sa conscience et la nôtre, entre
plis et replis, remords et volonté. Peu importe la nature de l’âme, seuls comptent ses
états. Or ils sont continuellement mobiles, fluctuants, éphémères et à la limite du
dicible comme l’est l’identité à laquelle il a consacré une grande partie de sa réflexion.
Tel est le fil conducteur de son travail. S’il se donne pour moteur de tenter de penser
jusqu’au moment où la pensée se brise sur des choses difficiles à cerner, c’est que le
mouvement plus que la finalité lui procure l’équilibre de la vitalité. Tenter d’approcher
le passage du temps, à la manière de Bergson, se traduit sur le plan métaphysique, à
vouloir cerner le devenir comme trait distinctif de l’être, sur le plan moral, à scruter
l’acte libre toujours à répéter pour exorciser la malédiction de Sisyphe, et sur le plan
existentiel, à rappeler que l’inachevé est la marque de la vie et de l’histoire des
hommes.

L’énigme d’une langue

Abdelkébir Khatibi écrit en français ce qu’il appelle la langue de la dissidence.


L’allégorie de la langue comme corps est une partie de lui et toute privation ne saurait
être qu’amputation. L’interdit qui pèse sur toute appropriation d’une langue est contre-
nature. La langue devient le territoire de l’expérimentation, exercice de l’altérité,
apprentissage dans une réalité tenable et intenable. En s’inventant une langue en creux,
il espère conquérir une patrie nomade. Tout est dans la circulation, le jeu, l’inversion,
le détour, la parure. L’écriture aboutit à une forme qui rassemble tous les fragments
langagiers que l’auteur met en scène. C’est dit-il le « langage à inventer, à l’épreuve de

2
La Mémoire tatouée, Paris, Ed. Denoël, 1971, p. 120.
4

la vie »3. Si la langue française n’est pas pour lui un héritage direct, si d’une certaine
façon elle lui a été imposée, il n’en reste pas moins qu’en se l’appropriant, l’écrivain
paradoxal est plus libre et vit une expérience limite du langage. « L’expropriation de la
langue ou la séparation d’avec le lien. Elle met la langue natale en position d’exil », dit
Khatibi.4 Dans ce cas, l’écriture dépasse le cadre de l’être et de l’avoir, mais en même
temps elle se trouve prisonnière du lien indestructible de la séparation, celui du lieu, de
la société et de la culture. Sinon comment témoigner de cette fracture ? L’étranger de
la langue construit à son tour l’hospitalité du récit. La langue, parce que justement
nous l’habitons de bout en bout comme nous habitons le corps, est espace d’expérience
sous la loi du discours. C’est clair : du sens ne peut être énoncé autrement que par la
langue ; et l’énoncé de ce sens ne peut se constituer autrement que sous la forme qui
régit l’énonciation de sens dans la langue. Il y aurait toujours une phrase sous une
position de sens. C’est la métaphore de la langue tatouée « marquée par des trous de
mémoire, des associations imprévues, résurgence du refoulé »5 en soi. Dans ce cas, il
s’agit d’une marque emblématique entre le corps et la loi, un signe de reconnaissance
et d’identité à sa propre blessure au monde et à sa signification. Les deux se rejoignent
dans l’illisibilité, cette capacité de brouiller le principe d’identité des civilisations.
Khatibi dit :« L’artiste serait-il en tout temps un étranger professionnel ? Celui qui
vient pour annoncer aux hommes qu’ils ne sont ni perdus, ni chassés du paradis. »6.

Voilà donc ce qu’inaugure tout acte d’écriture : une double motivation travaillée
par cette rupture et en quête de filiation et d’histoire. Lieu d’achoppement de l’oubli et
de la mémoire, l’écriture se destine à se fixer à la lisière de cette double loi. Capteur de
la mémoire revisitée par l’imaginaire de l’autre, l’écrivain est chasseur de signes. La
langue de l’aimance prolonge le corps ou l’ampute. C’est l’angoisse d’une demande de
reconnaissance souvent bien conflictuelle et bien blessante. Langue inarticulée, langue
du maternel originel7 exprimée entre souffrance et jouissance, la langue de l’ineffable
témoigne d’une déchirure ancestrale et cette déchirure fait du sujet un exilé en rupture

3
Le Scribe et son ombre, Paris, Ed. de La Différence, 2008, p.22.
4
La Langue de l’autre. New York-Tunis, Ed. Les Mains Secrètes, 1999, p. 25.
5
Le Scribe et son ombre, Paris, Ed. de La Différence, 2008, p.54.
6
Pèlerinage d’un artiste amoureux, Ed. Tarik, 2003, p. 58.
7
Cf. Par-dessus l’épaule, Paris, Ed. Aubier, 1988.
5

de langue. La langue muette est tour à tour celle que l’on contraint au silence. Dans ce
cas, c’est le corps qui prend le relais de la langue : tension douloureuse d’une
présence-absence qui mêle au sentiment de perte celui de la proximité indéchiffrable
d’un être langagier hermaphrodite. D’où la force du choc quand on relit la définition
que donne Khatibi de l’androgyne : « J’appelle Androgyne ce contour extatique de
l’être, apparence dans l’apparence de l’homme et de la femme en un effacement infini.
Oui l’Androgyne est éternellement le fiancé de toutes les femmes et la fiancée de tous
les hommes. »8 Cette tension produit, dans l’écriture, un mode de textualisation où le
manque est retourné en désir. Il s’agit d’un désir sous forme de simulacre, transcrit sur
le corps de la langue perdue. L’idiome identitaire devient l’otage du palimpseste
textuel.

La langue muette continue de vibrer dans l’autre langue qui au-delà même de
l’usage oral, devient la langue de l’écriture et s’impose dans le corps du texte. C’est
cette mise en écho que Khatibi désigne du nom de bilangue et que toute son œuvre
s’efforce de rêver dans un vertige fait de deuil et de désir. La langue maternelle se
trouve transposée du côté de la jouissance, celle que Lacan résume dans
l’aphorisme : « Le jouir de la mère est interdit / jouir de la mère est interdit ». La
langue étrangère modifie le corps, éloigne des croyances habituelles dans une
promesse de découverte. Jouir et souffrir, tel est le tribut du désir, que ce désir soit
celui d’une illusion d’identité ou d’une illusion d’altérité par et contre la langue.

La grâce de l’aimance

Pèlerinage d’un artiste amoureux est un subtil rituel de l’aimance comme


imaginée par Khatibi. A la fois grâce de l’écriture et don de la lecture, elle serait la
seule langue possible, « cette langue d’amour qui affirme une affinité plus active entre
les êtres, qui puisse donner forme à leur affection mutuelle et à leurs paradoxes ».9
Poétique de la rencontre dans le déploiement dialogique, l’aimance se libère dans le
mouvement : va-et-vient entre les êtres, entre les rives. Le personnage principal du

8
A. Khatibi, Le Livre du sang, Paris, Gallimard,1979, p. 52.
6

roman, Raïssi est complètement tendu vers l’avènement de l’amour de l’autre comme
autre. Toutes ses rencontres sont motivées par l’attente d’une proximité des corps
comme si la langue ne s’exerçait que pour laisser les corps s’exprimer à leur tour.

Depuis Platon, la question amoureuse est au centre de la question humaine.


Nostalgie et quête, promesse et tension, tout amour vise à être physique, affectif et
spirituel à la fois. Ce désir de fusion se manifeste par fractions et c’est principalement
le langage qui est l’allié de agapé ou éros. Inséparable du logos, l’amour l’est
également de la poiésis et de la praxis. Mais, l’amour ne supporte pas une
verbalisation brutale et totale. Fragmentation et douceur, silence et dissimulation, la
langue est attentive à dire le corps avec prudence. Eros est alors inséparable de logos.
Le langage de la sensualité a une peau qui se frotte contre l’autre langage. Curieux
chassé-croisé où l’objet de la capture devient le sujet de l’amour ; et le sujet de la
conquête passe au rang d’objet aimé. Plusieurs femmes apparaissent dans Pèlerinage
d’un artiste amoureux. C’est indéniablement le roman où les personnages féminins
sont les plus nombreux et jouent un rôle central dans l’imaginaire de Khatibi. De
Caftan tacheté de passion – personnage fantasmagorique désiré par procuration- à la
Sicilienne, gardienne de la sensualité débridée, de Mariam, l’ingénue libérée à Dawiya
– l’épouse lumineuse, et de Dawiya à Mademoiselle Matisse, musicale et évanescente,
elles portent toutes en elles, chacune à sa façon, « le secret de la langue amoureuse et
de sa sensibilité artistique »10.

Les voix du récit se chevauchent progressivement, vont et viennent sans


distinction. Les énonciateurs sont flous et empêchent d’ajuster les règles de la
communication. L’écriture devient alors trop large ou trop étroite indifférente à éros –
logos qui la sollicitent sans pouvoir s’y loger. Ce que toute écriture demande et que
toute langue d’amour ne peut lui accorder sans déchirement, c’est de sacrifier un peu
de son imaginaire, et d’assurer un peu de réel. En lui imposant des modulations
toujours différentes, elle empêche la phrase de s’immobiliser. Chez Khatibi, l’écriture
est en lévitation ; elle ne retombe pas si bien que sa voix s’entend dans le rythme de

9
Le Livre de l’Aimance. Rabat, Ed. Marsam, 1995, p.5.
7

l’œuvre. En parlant le langage de l’aimance, l’écrivain ne colle pas à son époque : trop
en retard ou trop en avance, selon le point de vue que l’on porte à ses récits, cette
inactualité le maintient vivant.

La loi du partage

Khatibi se méfiait beaucoup des concepts et de leur rigidité, préférant des catégories en
apparence assez fuyantes comme le rhizome, qu’il appréciait chez Aimé Césaire. Cette
pensée du paradoxe qui passe son temps à annuler ce qui vient d’être dit, ne peut pas
satisfaire ceux qui souhaitent énoncer des choses définitives. « Dans mes lectures,
confie-t-il, j’aime les affinités pensantes qui puissent renforcer ma foi dans l’humain et
ses œuvres »11.

En effet, dans les textes de Khatibi, différents thèmes sont abordés pour servir
d’éclairage à la vie des nations, des civilisations, des comportements psychiques ou
religieux qui ont assurément une immuabilité vulnérable. Le travail d’accueil ou de
refus qu’une civilisation pratique face aux civilisations extérieures, elle l’exerce aussi
en elle-même avec lenteur. Presque toujours ce choix est peu conscient voire
involontaire. Mais c’est grâce à lui qu’une civilisation, peu à peu, se transforme en se
« partageant » d’une partie de son propre passé (selon le mot de Michel Foucault 12),
c’est-à-dire en rejetant dans la marche de l’Histoire ce qui deviendra pour elle
l’extérieur. Ainsi, une civilisation atteint-elle sa vérité personnelle en rejetant ce qui la
gêne. L’image qui s’impose dès lors est celle d’un va-et-vient permanent. Une
civilisation, comme une économie, a ses rythmes. Elle se présente comme une histoire
à éclipses, qu’on n’hésite pas à découper en tranches quasi étrangères l’une de l’autre.
Ce découpage semble contredire l’idée même de civilisation, laquelle suppose une
continuité. Pour lever la contradiction, il suffirait de rappeler qu’unité et diversité ne
cessent de s’affronter, de vivre ensemble comme nous le rappelle Khatibi dans ses
essais et ses romans. Ces voyages à travers les résistances, les acquiescements, les

10
Pèlerinage d’un artiste amoureux, op.cit., p. 233.
11
Le Scribe et son ombre, Paris, Ed. de La Différence, 2008, p.25.
12
M. Foucault. L’Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard, 1961.
8

permanences, les lentes déformations des civilisations permettent de formuler ce qui


restitue aux civilisations leur particularité : elles sont des continuités, d’interminables
continuités historiques et c’est ce que le lecteur vigilant comprend dans les pages
profondes des « Surimpositions d’identités » ou encore dans « L’universalisme et
l’invention du futur » publiés dans le volume 3 des Essais de Khatibi.

Interrogeant l’actualité à la lumière de l’Histoire, les investigations tous azimuts


du penseur court-circuitent ainsi l’ordre ancien et proposent une identité inédite,
singulière et plurielle parce qu’en lignes brisées. La tentation du mythe de l’origine est
conjurée par ce même parti pris de fragmentation énigmatique. Le sens se construit à
partir de la poursuite des traces ouvertes sur de multiples possibilités d’une
communauté et d’une histoire à ressaisir dans la mesure où toute culture est nourrie par
l’idée de l’ailleurs. Fascination naïve ? Approche utopique ? Khatibi y décèle une
signification par béances. Hors des lois de l’économie et de l’histoire, le discours
politique dévoile l’archaïsme de pouvoirs dictatoriaux modernes. Tel est, toujours au
risque du malentendu, le sens de la création en littérature : un effort pour observer et
entendre le tumulte des choses et le vœu de croire à la transformation du monde. Dans
le trajet parcouru par l’intellectuel transfrontalier, il ne s’agissait ni d’arrivées, ni
d’étapes mais plutôt de haltes fondées sur une pensée du dehors.

L’introspection verbale, comme projection et perspective d’inconnu, est la chose


la mieux partagée, rappelait-il. Le principe de base est que toute identité se prolonge
dans un rapport à l’autre de sorte que l’identité n’est plus toute dans la racine, mais
aussi dans la Relation, c’est-à-dire un rapport de dessaisissement perpétuel, dans
lequel pour exister, il faudrait pouvoir se taire non en ne disant rien, mais en
maintenant la possibilité du silence à travers la parole. Peut-être n’y a-t-il de parole
que dans le reflet inversé du silence. Voilà le sens possible à donner à cette antiphrase
énoncée par le protagoniste de Pèlerinage d’un artiste amoureux : « Il faut entendre le
13
silence qui est notre langue naturelle » auquel un Samuel Beckett répondrait : « Le
silence est notre langue maternelle ». Du naturel au maternel, la transition est aisée :

13
Pèlerinage d’un artiste amoureux, op.cit., p.11.
9

celle de l’authentique naissance à laquelle le syllogisme cartésien « je pense donc je


suis » se prolongerait par « je parle donc j’existe ». La conduite magique est bien
connue et serait le miracle de la seconde naissance comme on dirait de la deuxième
chance.

La réincarnation passe par le langage à réinventer qui serait la troisième voie


capable de pourfendre les réticences des dogmatismes têtus. Le mouvement de la
réflexion chez Khatibi est celui d’une indignation et d’une résistance à ce qui atteint la
dignité de l’autre. C’est donc une pensée qui invite à l’inquiétude. On ne peut pas lire
Khatibi en ayant l’esprit tout à fait tranquille. Pour lui, le bien est à faire maintenant,
séance tenante, et la délibération est toujours une forme de mauvaise foi, de dérobade,
de paresse. Atteindre l’humain dans le devenir est certainement la quête de la
profondeur sacrée de l’immanence. Le réenchantement du monde désenchanté prend la
couleur des mots que l’humanité doit réapprendre pour améliorer la compréhension.

L’œuvre de Khatibi aborde avec justesse l’incertitude de toute existence. Si la


mort est certaine, son moment est incertain et le jour viendra où l’on s’en ira sans crier
gare. Conscient de son devoir de transmission, l’auteur explique que « les dieux ont
inventé (sont inventés par la mort) pour que les poètes chantent la vie, à leur place »14.
La mort, dit-il « rôde chaque fois que nous sommes lâchés dans le vide par une main
invisible. Perte d’équilibre dans l’espace et le temps. Alors nous rêvons notre mort.
Parfois, elle survient. Et toujours elle rôde. »15 Pour celui qui a dédié sa vie aux mots,
pour celui qui a accompli son parcours de « langagier », le défi relevé par le corps est
un défi impossible car « même le langage est arrachable à l’homme »16 .

Le don du visionnaire est bien souvent ignoré car il emploie une temporalité
invisible à l’instant des préoccupations immédiates. Ce n’est pas un écrivain de
l’urgence ; c’est un écrivain de l’anticipation. Cette anticipation s’est subitement

14
Quatuor poétique, Ed. Al Manar, 2006, p. 90.
15
Quatuor poétique, op. cit., p.75.
16
Quatuor poétique, op. cit., p. 77.
10

interrompue avec l’opuscule Le scribe et son ombre17, dernier livre publié du penseur
qu’il n’a pas eu le temps de présenter au public. Comme un testament, sa lecture est
post-mortem. Dans une atmosphère presque d’outre-tombe, l’autobiographe ou
devrais-je dire « l’alterbiographe » (comme se plaisait à le souligner Samuel Weber au
sujet de La Mémoire tatouée) note : « Cette autobiographie imaginaire –elles le sont
toutes – serait écrite par un esprit qui raconterait son itinéraire intellectuel, de telle
façon que, moi-même étant parti, et lui, déjà reparti, c’est un troisième que personne
n’attend, un inconnu, qui relancerait le jeu d’un trilogue »18. Serions-nous cette
troisième personne ?

Lire Khatibi c’est accueillir une pensée subtile et sensible, mais aussi, quand il le
faut, intransigeante et tranchante. Elle déploie un sens aigu du caractère nécessaire des
sciences humaines et la lucidité du geste résolu pour la dignité. C’est indéniablement
une action engagée contre toutes les postures idéologiques et les dogmatismes
meurtriers. De cette position inconfortable entre deux contraires qu’on s’efforce
d’apparier, la pensée articulée et le mystère inexprimable, l’intranquillité qu’elle
inocule permet de rester vigilant. En somme, l’œuvre de l’intellectuel qui transmet et
qui a voué son existence à apprendre, incarne tout entière, à sa façon, ce qui nous
devient à présent indispensable. Et qui pourrait, chaque jour un peu plus, manquer.
Voilà pourquoi la rencontrer ou la retrouver est important dans tous les cas.
Continuons donc à réfléchir et à avancer sous la lumière de ses mots !

17
Le scribe et son ombre, Paris, Ed. de La Différence, 2008.
18
Le scribe et son ombre, ibid., p.59.