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Serge MOSCOVICI [1925-2014]

Psychologue social, historien des sciences français d’origine roumaine


et l’un des principaux théoriciens de l’écologie politique

(2013)

“Esquisse d'une description


des représentations sociales

LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES


CHICOUTIMI, QUÉBEC
http://classiques.uqac.ca/
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 2

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Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 4

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole,


professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi
Courriel: classiques.sc.soc@gmail.com
Site web pédagogique : http://jmt-sociologue.uqac.ca/
à partir du texte de :

Serge MOSCOVICI

“Esquisse d'une description des représentations sociales.”

In Serge Moscovici, Le scandale de la pensée sociale, chapitre 3,


pp. 119-178. Textes inédits sur les représentations sociales réunis et
préfacés par Nikes Kalampalikis. Paris : Les Éditions de l’École des
Hautes Études en Sciences sociales, 2013, 319 pp.

L’auteur nous a accordé le 1er septembre 2007 son autorisation de diffuser la


totalité de ses publications en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences
sociales.

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2008 pour Macintosh.

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Édition numérique réalisée le 22 décembre 2018 à Chicoutimi, Québec.


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Serge MOSCOVICI [1925-2014]


Psychologue social, historien des sciences français d’origine roumaine
et l’un des principaux théoriciens de l’écologie politique

“Esquisse d'une description


des représentations sociales.”

In Serge Moscovici, Le scandale de la pensée sociale, chapitre 3,


pp. 119-178. Textes inédits sur les représentations sociales réunis et
préfacés par Nikes Kalampalikis. Paris : Les Éditions de l’École des
Hautes Études en Sciences sociales, 2013, 319 pp.
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Table des matières

Un malentendu sur la psychologie sociale [119]


Représentations : collectives et/ou sociales [130]
De la comparaison avec d’autres notions ou théories [143]
Se familiariser avec l’étrange [148]
La science de la vie privée versus la science de la vie publique [166]
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[119]

Serge MOSCOVICI [1925-2014]


Psychologue social, historien des sciences français d’origine roumaine
et l’un des principaux théoriciens de l’écologie politique

“Esquisse d'une description


des représentations sociales.”

In Serge Moscovici, Le scandale de la pensée sociale, chapitre 3,


pp. 119-178. Textes inédits sur les représentations sociales réunis et
préfacés par Nikes Kalampalikis. Paris : Les Éditions de l’École des
Hautes Études en Sciences sociales, 2013, 319 pp.

Un malentendu sur la psychologie sociale

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Avant 1 * d'entreprendre ce long périple, il convient de se donner un


point de départ simple et incontestable. Le phénomène s'est
récemment frayé un chemin en psychologie sociale. Il est devenu
ensuite la composante unificatrice de la psychologie cognitive et il se
diffuse également parmi d'autres champs scientifiques. Cela déjà le
justifie. Notre science a de bonnes raisons de le revendiquer pour sien,
au lieu de multiplier les réserves à son égard. Mais le fait que Gustav

1 Un des articles le plus cité de l'auteur, il a été rédigé à New York en 1987,
paru en 1988 sous le titre : « Notes towards a description of social
representations », European Journal of Social Psychology, 18(3), p. 211-2
50. Il s'agit d'une réponse argumentée à l'article critique de Gustav Jahoda,
paru dans le même numéro et intitulé « Critical notes and reflections on
"social representations" ». Grâce à Grete Heinz, nous avons pu avoir accès
au tapuscrit original rédigé majoritairement en français.
* Note de l'auteur : Je suis reconnaissant à Willem Doise pour ses
remarques et à Denise Jodelet pour la discussion éclairante et le détail de
ce texte.
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Jahoda lui consacre aujourd'hui ces notes d'une grande virulence


montre que la théorie de ce phénomène touche à des points tellement
fondamentaux de la psychologie sociale qu'elle en [120] prend
presque un caractère subversif. Puisque notre amitié lui a permis de
s'exprimer avec une telle franchise, de mon côté je vais tenter de
m'expliquer sur un travail qui a occupé une bonne partie de ma vie.
Dans le seul but de faire avancer la discussion, sans chercher à
convaincre qui que ce soit.
Je pourrais commencer par rappeler que la notion de représentation
et de représentation collective a jalonné les relations scientifiques des
deux côtés de la Manche depuis le siècle dernier. Les Anglais ont
commencé par la rejeter, la jugeant trop abstruse et imprécise.

Ces modes ou types de pensée, écrivait Evans-Pritchard, qui dans leur


ensemble composent l'esprit ou la mentalité d'un peuple sont ce que Lévy-
Bruhl appelle des représentations collectives, une expression d'usage
courant parmi les sociologues français de cette époque et une traduction, je
crois, du terme allemand Vorstellung  2. Cela suggère quelque chose de très
abstrus tandis qu'il veut exprimer par là peu d'autre que ce que nous
appelons une idée, une notion, une croyance, et quand il dit qu'une
représentation est collective, il ne veut rien dire d'autre que ce qui est
commun à tous ou à la plupart des membres d'une société (1981, p. 124).

Ce « peu d'autre » (« little more ») n'est sans doute pas dénué


d'importance. Puisque les Anglais ont fini par saisir l'intérêt de la
notion et y reconnaître un grand stimulant à la formulation de
nouveaux problèmes. De sorte qu'elle s'est implantée dans
l'anthropologie, la sociologie, la psychologie sociale (Bartlett, 1932)
et même dans l'histoire de la philosophie (Cornford, 1964). Qu'on le
veuille ou non, la discussion avec Gustav Jahoda s'inscrit dans un long
et riche contexte auquel nous devons plus que nous en avons
conscience. Non qu'il n'y ait rien de nouveau sous le soleil. Mais
vieux ou neuf, il y a toujours un soleil, je veux dire le problème du
rapport entre le mental et le matériel dans la vie sociale.
[121]

2 Littéralement : « idée, notion, représentation » (N.D.E.)


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Depuis que la théorie des représentations sociales est sortie de


l'ombre et se diffuse un peu partout, deux sortes de critiques m'ont été
adressées. Les unes portent sur l'usage que les gens font de mon
travail, et je ne peux m'empêcher de m'en sentir responsable. Si je ne
le faisais pas, on ne me prendrait pas au sérieux, jugeant que je
n'accorde pas grande importance à cette théorie. Les autres touchent à
sa substance et à la possibilité de devenir le foyer d'une recherche
scientifique commune et cohérente. Ces critiques ont quelque
fondement et donnent à penser que la théorie des représentations
sociales résulte d'un malentendu et qu'elle n'appartient peut-être pas à
la psychologie sociale telle qu'elle est. Disons qu'elle a été conçue
hors de tout contact avec la psychologie sociale américaine - c'était la
situation de l'époque - qui marque la pensée et le style de travail de la
plupart de nos collègues. Elle est issue en droite ligne de la tradition
classique. Selon celle-ci, une théorie est, à la fois, une perspective,
une vision des phénomènes sociaux et un système qui les décrit et les
explique. Ainsi la théorie de Weber comprend un point de vue sur la
société moderne et une tentative de mettre au jour les mécanismes
éthiques et politiques profonds. De même, à son modeste niveau, la
théorie des représentations sociales englobe une vision de la
communication et de la pensée au jour le jour dans le monde
contemporain, et une analyse des faits anonymes qui leur
correspondent. Vouloir séparer un aspect de l'autre, ce serait lui
enlever tout intérêt réel pour ne retenir que ce qui concerne un petit
nombre de spécialistes.
À ce malentendu je vois trois raisons. D'abord le fait que, placé
justement dans l'optique classique, je considérais la psychologie
sociale comme une science sociale, à côté de l'anthropologie,
l'histoire, la sociologie, etc. Partant, j'estimais qu'elle devait adopter
une démarche analogue en matière de théories et de faits. Dans ces
sciences, on n'aspire pas en priorité à la perfection de la physique, et
personne ne croit devoir vérifier l'un après l'autre un faisceau
d'hypothèses, même les plus pédestres. Et encore moins donner une
définition univoque à chacun de ses concepts. Connaît-on une
définition qui le soit pour des concepts aussi généraux que ceux de la
conscience collective, charisme, classe sociale, [122] mythe - et j'en
passe ? Lorsque j'ai refusé de définir plus avant le phénomène de
représentation sociale, je tenais compte de ses usages. On me
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demandait, et on me demande toujours, d'entrer dans un domaine de


recherches comme si je connaissais d'avance la forme que les choses
doivent prendre. Mais je l'ai fait aussi pour protester contre une
exigence que les psychologues sociaux s'imaginent satisfaire en
paroles et dont l'effet général est une certaine stérilité. Ainsi que
l'écrivait un méthodologue américain :

La demande d'exactitude du sens et d'une définition précise des termes


peut avoir un effet pernicieux, comme je crois que ça a été souvent le cas
dans les sciences du comportement (Kaplan, 1964, p. 70).

On ne tient pas compte du caractère particulier et foisonnant des


choses dont nous nous occupons. Et on croit les avoir maîtrisées parce
qu'on les a condensées en une formule. Quoi qu'il en soit, il me
semblait que le seul critère d'une théorie est de savoir si elle a ou n'a
pas de sens, si elle aide à voir les choses autrement. De même que
l'étude de syllabes sans signification ne nous fait pas comprendre le
langage, de même certaines hypothèses définies, mais dénuées de
sens, ne font pas une science.
Ensuite, songeant aux phénomènes religieux, politiques et culturels
qu'elle est censée expliquer et aux attentes de nombreux auteurs, je
croyais la psychologie sociale une science majeure. Car enfin, il fut un
temps où des hommes aussi divers que Simmel et Freud, Lévy-Bruhl
et Halbwachs, Marc Bloch et Bartlett se réclamaient d'elle. Les
problèmes qu'ils ont posés et nous ont légués concernent les
événements les plus immédiats et les plus humbles de la vie courante,
les échanges corporels et symboliques entre individus. Répétés, puis
régularisés, ces échanges s'objectivent pour devenir des pratiques et
des croyances institutionnelles, voire des mouvements collectifs. La
chaîne des métamorphoses d'éléments subjectifs en éléments objectifs,
et vice versa, est la chaîne même dont la psychologie sociale est
supposée découvrir les principes. Si elle est une science majeure - je
ne dis là rien [123] de surprenant -, elle doit viser à une théorie
générale qui désigne et puis décrit le phénomène commun à toutes ces
métamorphoses, de même que le marché est le phénomène commun à
tous les échanges économiques, ou le pouvoir celui d'une grande
variété de nos relations. Comment espérer d'une science des
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 11

contributions utiles, en particulier de caractère général, théorique, sans


un tel phénomène ? À tort, jugeront certains, j'ai cru que les
représentations peuvent jouer ce rôle en psychologie sociale non
seulement parce qu'elles sont au cœur de la mémoire collective et des
liens que les hommes forment ensemble, mais aussi parce qu'elles sont
les conditions préalables de toute action en général. Et ce, dans la
sociologie de Durkheim - aussi bien que dans celle de Weber - qui
écrit, dans la préface de son ouvrage majeur, que « ces structures
collectives qui font partie de la pensée quotidienne ou de la pensée
juridique (ou d'une autre pensée spécialisée) sont des représentations
de quelque chose qui, pour une part de l'étant, pour une autre part du
devant être, flotte dans la tête des hommes réels (non seulement les
juges et les fonctionnaires, mais aussi le "public") d'après quoi ils
orientent leur activité ; et ces structures comme telles ont une
importance causale considérable, souvent même dominante, pour la
nature du déroulement de l'activité des hommes réels. Cette
importance, elles l'ont avant tout comme représentation de quelque
chose qui doit être (ou au contraire qui ne doit pas être) » (1978, p.
14).
Allons un peu plus loin, mais pas trop, et regardons du côté de
l'histoire. Comme n'importe qui peut le constater, des nouveautés ont
surgi dès que l'on s'est mis à étudier les mentalités. Il faut scruter
attentivement les valeurs et les drames d'une époque pour comprendre
les modes de pensée et le caractère imaginaire de la vie qui s'est tissée
dans le passé, dont les documents portent la trace. Le constat vient
alors de lui-même, comme l'observait Le Goff :

Histoire non pas des phénomènes « objectifs », mais de la


représentation de ces phénomènes, l'histoire des mentalités s'alimente
naturellement aux domaines de l'imaginaire (1974, p. 86).

[124]
Je ne procède pas à un inventaire de la notion, je veux simplement
signaler ceci : emprunté à la philosophie, le concept de représentation,
sous une forme ou une autre, s'est frayé un chemin dans de nombreux
domaines des sciences de l'homme. Sans doute ce ne sont pas des
raisons historiques qui nous font choisir un phénomène, ou qui
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 12

justifient ce choix. Mais elles permettent d'en évaluer l'importance et


la gamme des questions auxquelles il répond. Or les représentations
sociales, j'y ai déjà fait allusion, touchent au contenu de la pensée
quotidienne et au fonds mental qui tient ensemble croyances
religieuses, idées politiques et relations que nous créons aussi
spontanément que nous respirons. Elles nous donnent la possibilité de
classer personnes et objets, de comparer et d'expliquer les
comportements et de les objectiver comme une partie de notre milieu
de vie. Bien que les représentations se trouvent souvent dans l'esprit
des hommes et des femmes, elles peuvent tout aussi bien se trouver
« à l'extérieur, dans le monde » et être envisagées comme appartenant
à un domaine séparé. Est-ce que les représentations peuvent être
préservées dans des manuscrits anciens ou des pierres à des endroits
oubliés sans exister comme telles dans l'esprit de personne pendant
des millénaires ? Donc, nous les rencontrons sous les deux espèces,
ainsi que le montre l'argent dans notre culture (Moscovici, 1988b). Il
est l'objectivation la plus courante de nombre de valeurs et de
raisonnements, illustrant ce que Hume nommait « la propriété de
l'esprit de se propager sur des objets externes ». Evidemment, ce que
nous connaissons de nous-mêmes, de notre esprit, devient une partie
de nous-mêmes, de comment cet esprit fonctionne, alors que cela
n'affecterait ni une étoile, ni un oiseau. Les représentations qui
façonnent nos rapports dans la société sont elles-mêmes une
constituante de l'organisation de celle-ci. Et chacun sait combien la
réalité sociale varie, par exemple celle de la drogue, selon qu'elle est
comprise et représentée comme une tare héréditaire, une déchéance
familiale, une tradition culturelle ou une substance nécessaire au rituel
du groupe. En un mot comme en cent, toute conduite apparaît
simultanément comme un donné et un produit de ce que nous nous
représentons. Cela nous rappelle la légende du peintre chinois qui,
[125] ayant fini son chef-d'œuvre, fit un pas dans le paysage, entama
le sentier et disparut au beau milieu des montagnes embrumées, en
présence du spectateur impérial, qui aurait voulu suivre ses traces. Il
est vrai que j'aurais pu m'arrêter à une notion voisine et plus maniable,
celle de schéma, par exemple. Sans encore approfondir ce point,
remarquons qu'il désigne une représentation simplifiée et se trouve
moins enraciné dans le social. Mais j'ai été impressionné par les
arguments de Bartlett qui, tout en l'utilisant, l'a « fortement détesté »,
pensant que le concept était « à la fois trop défini et trop imprécis »
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 13

(1932, p. 201). Quand on voit les résultats, il est difficile de ne pas lui
donner raison.
Le problème que je pensais - et je le pense toujours - devoir être
résolu par cette théorie a tracassé de nombreuses générations de
philosophes et s'est transformé de nos jours en problème social. La
grande variété de formes de connaissances et de croyances auxquelles
nous avons affaire tous les jours résulte d'une longue chaîne de
transformations. De leur défaut de logique ou de leur absurdité, on
peut épiloguer sans fin. Mais on n'aboutit à rien si on ne les replonge
pas dans le véritable laboratoire social où elles prennent forme, à
savoir le milieu de la communication. En ce qui concerne les grands
médias, il est certain que les messages qui y circulent ont besoin d'être
modifiés pour atteindre un vaste public. On doit ajuster la grammaire,
raccourcir le trajet logique, changer les mots en images, les idées en
métaphores pour rendre le contenu sensible et compréhensible (Wade
& Schramm, 1969). De même, lorsqu'un spécialiste s'adresse à un
auditoire de non-spécialistes, un professeur à ses étudiants ou un
médecin à ses patients. Tout comme le texte d'un article est pensé et
écrit de manière différente quand il devient matériau d'une conférence,
d'une interview ou topos d'une conversation entre collègues. Non
seulement on modifie la rhétorique, mais aussi le raisonnement, les
exemples, la nature des conclusions qu'on en tire. La proportion de
connaissances et d'informations que nous obtenons par la simple
interaction de l'individu que nous sommes avec les faits et le monde
est très réduite. La plupart nous proviennent par le moyen d'une telle
communication. Elle transforme des formes de pensée [126] et crée
des contenus nouveaux. La philosophe Hanna Arendt (1982) avait
raison d'écrire que le sens commun est une particularité humaine. Sans
lui, nous ne pourrions pas communiquer, nous ne parlerions pas. On le
vérifie chaque fois qu'un contenu nouveau se matérialise dans des
mots qui le sont aussi et n'appartiennent qu'au langage des
représentations. Ainsi les mots scientifiques « syndrome
immunodéficitaire acquis » sont devenus un seul mot, le terrible
« sida », porteur d'une extraordinaire charge symbolique et
imaginaire.
Si on voulait simplifier, on pourrait soutenir que, dans certaines
conditions, surtout lorsque nous sommes seuls, nous pensons pour
penser, avec la tête. Mais Hanna Arendt objectait à juste titre :
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 14

« Penser est une pratique entre les hommes plutôt que la performance
d'un seul » (1987, p. 21). Or, au milieu d'autres personnes, nous
pensons pour parler, donc, comme j'ai osé l'écrire, avec la bouche
(Moscovici, 1984a). Ou, pour m'exprimer d'une manière plus
abstraite, raisonner et argumenter ne font qu'un. La métaphore que
j'utilisais est recoupée par les observations de psychologues anglais
qui soulignent combien on acquiert les concepts de manière différente
dans la vie de tous les jours et dans un exercice de laboratoire. Dans la
vie quotidienne, écrivent-ils, « les concepts tendent soit à être appris
bon gré mal gré sans effort conscient ou bien à être saisis de bouche à
oreille » (Wason & Johnson-Laird, 1972, p. 72). Or, la plupart des
connaissances et des visions qui circulent dans les grands médias et
par le bouche-à-oreille sont d'origine plus ou moins scientifique. On
voit là une dégénérescence, toute idée étant sujette à s'altérer
lorsqu'elle entre en contact avec la masse humaine et s'acoquine avec
d'autres dans des cerveaux d'une autre facture que ceux dont elle est
issue. Trahison de la science, vulgarisation, culture de masse, ainsi
fustige-t-on cette pratique. Comme s'il s'agissait d'une chute de la
connaissance dans l'ignorance, des hauteurs de la science dans le
marais du sens commun. Pour décrire la vie mentale du plus grand
nombre, on parle de biais, d'irrationnel, de préjugés et d'un tissu de
prénotions dépourvu de cohérence. On en conclut qu'elle ne présente
aucun intérêt puisque, selon Gramsci, nous avons affaire à « une
conception désagrégée, [127] incohérente, inconséquente, conforme à
la position sociale des foules » (1978, p. 195). Pour en finir avec la
méconnaissance de cette vie mentale et le mépris dans lequel on la
tient, bric-à-brac de mots, capharnaüm d'idées, j'ai voulu repérer le
lien non pas où se dégradent et se déforment les savoirs, mais où se
produisent leurs représentations sociales. Celui où elles se relient en
formant des réseaux de communication qui irriguent le corps social.
En conséquence, à des degrés divers et à sa place dans ce réseau,
chacun de nous fait partie d'une intelligence commune qui se
transmet, évolue et, répandue à travers les représentations, devient
omniprésente comme une rumeur.
Le problème épistémologique posé par tout ce qui précède devient
un problème social dans notre monde où les révolutions scientifiques
et techniques sont permanentes. Ceci ressort d'un paradoxe courant.
On suppose, à juste titre, que les connaissances scientifiques en
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 15

physique, médecine, biologie, économie, diffèrent radicalement de la


connaissance ordinaire. Non seulement les démarches intellectuelles
sont différentes et les langages incompatibles ; de plus, il est souvent
difficile de visualiser les phénomènes en question. On sait à quoi
correspond, dans l'expérience concrète, le prisme de Newton ou une
poulie, mais peut-on voir le code génétique, les trous noirs,
l'inconscient ou la parité des monnaies ? Comprend-on ce que signifie
tel examen médical concernant le bilan chromosomique d'une femme
qui a dépassé un certain âge ? Et pourtant, les gens semblent
comprendre. Ils donnent un sens à des mots ésotériques et se
demandent quelle est la meilleure façon de comprendre l'inflation,
pourquoi leurs enfants sont anxieux, comment garder sa santé,
pourquoi l'univers est comme il est, et cent autres questions
intellectuelles ou pratiques de ce genre. La majeure partie des
connaissances spécialisées est destinée à être assimilée par les non-
spécialistes - ce qui passe pour impossible, au sens strict du mot. Or,
de telles connaissances s'échangent sans cesse à l'atelier, à l'école, lors
des consultations médicales, à la table familiale, au café, fournissant
un sujet de conversation et permettant de prendre des décisions sur
des choses dont la vie dépend.
[128]
Voici donc le paradoxe : comment les gens font-ils autant avec
aussi peu de savoir ? Comment comprennent-ils ce dont ils n'ont ni
information, ni expérience directe ? Puisqu'ils arrivent à créer leur
corps propre de représentations à usage quotidien qui façonnent les
comportements habituels, à partir de la science, mais liés à elle par des
fils ténus. Et, par ce moyen, le monde naturel qui change sans cesse
devient leur monde humain (Roqueplo, 1974 ; Herzlich, 1969 ;
Moscovici & Hewstone, 1983 ; Jodelet, 1985). Une fois représentées,
on le sait, les théories de la personne, du cerveau, de l'économie, de
l'atome, de l'ordinateur, etc., entrent dans les pratiques courantes et
façonnent le milieu où nous sommes en relations. Elles sont le substrat
du sens commun et la forme que prennent les mythes à notre époque.
Mythes scientifiques, dérivés de la psychanalyse ou du marxisme, de
la cosmologie ou de la neuroscience, auxquels nous attachons toute
notre croyance. On y arrive au prix d'un décodage et d'un transfert de
contexte. En général, ce qui dans la science apparaît comme système
de notions et de faits se retrouve dans les représentations associé dans
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 16

un réseau plus ou moins étendu à des notions et des faits de divers


ordres, mais de façon cohérente.
On aperçoit encore mieux le problème à la lumière du contraste
qu'il dessine entre la psychologie sociale, d'une part, et l'anthropologie
et la psychologie de l'enfant, de l'autre. Celles-ci suivent la généalogie
qui va de la pensée mythique à la pensée scientifique, ou de la pensée
opératoire concrète à la pensée abstraite et rationnelle. Celle-là a pour
vocation de comprendre le mouvement inverse qui mène des sciences
aux représentations sous l'effet de la communication et de la masse.
Certes, un tel mouvement est plus ou moins accusé, selon les
disciplines (Semin & Manstead, 1979), mais sa direction est
indiscutable. Je parle ici uniquement des représentations sociales, pour
autant qu'elles ont trait à ce problème à la fois épistémologique et
social. Mais on ne saurait les y réduire de manière exclusive. Car la
société en produit constamment de nouvelles pour impulser une action
et donner un sens aux relations qui se nouent entre les hommes à
propos des dilemmes auxquels ils sont confrontés jour après [129]
jour. Et ce sont elles qui nous conduisent à une psychologie sociale de
la connaissance capable de comparer groupes et cultures. Ainsi
s'élargit le champ entourant un problème qui sert de pivot. Sans lui, ni
une théorie, ni la science ne peuvent se concevoir. C'est peut-être une
des raisons qui expliquent le peu d'articulation de la psychologie
sociale car, ainsi que l'écrivait Bartlett, « il se peut que le sociologue
ne soit pas psychologue, mais le psychologue social se doit d'être
sensible aux problèmes sociologiques » (1932, p. 243).
Vous voyez que le malentendu est né du décalage entre une vision
classique de la psychologie sociale - dont la contribution serait plus
importante pour les sciences sociales qu'au titre d'annexé de la
psychologie ! - concernée par un phénomène majeur et attachée à
résoudre un problème épistémologique devenu problème social, et la
vision qui prévaut à présent. De ce fait, la théorie des représentations
sociales n'a pas de place où elle puisse être accueillie. Surtout dans
une science où les phénomènes de ce genre sont considérés sociaux de
manière nominale (Landman & Manis, 1983), mais non pas réelle.
L'exposé des raisons de ce malentendu peut apparaître comme une
longue digression. Mais n'est-il pas sollicité par la première phrase
que cite Gustav Jahoda ? Et si l'idée d'une ère des représentations
sociales a gagné du terrain, jusqu'à être reprise dans cette revue
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 17

(McGuire, 1986) - hélas, sans qu'aucune mention soit faite aux


travaux de ceux qui, depuis vingt ans, œuvrent dans ce sens -, ces
raisons n'ont pas pour autant disparu. Peu importe, après tout. Les
représentations furent pour nous une découverte, soutenue par cette
naïveté inhérente aux passions nouvelles. Elle ne nous a cependant
jamais empêchés de regarder d'un œil lucide ce qui a été accompli et
le chemin qui reste à parcourir.
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 18

[130]

Représentations : collectives et/ou sociales

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Les voyageurs qui se sont aventurés dans les régions glacées du


Grand Nord ont décrit, il y a des siècles, ces apparitions soudaines
d'immenses montagnes se dressant sur une mer calme, là où il n'y en
avait aucune. On nomme fata morgana  3 ces apparitions qui font
l'illusion que quelque chose existe là où il n'y a rien et qui attirent le
voyageur imprudent vers un but qui recule constamment et qui est en
fin de compte irréalisable. Aux yeux de Gustav Jahoda, les
représentations sociales évanescentes ressemblent à cette fata
morgana qui nous échappe dès que nous nous en approchons et
croyons pouvoir les saisir. Ce pour quoi le passage de la notion de
représentation collective à celle de représentation sociale le trouble. Il
se demande s'il s'agit d'autre chose, et de plus qu'une affaire de mots.
Qu'il se rassure, le changement de mots dénote expressément un
changement de perspectives. On sait que Durkheim (1898) inscrit les
représentations dans une dichotomie qui oppose individuel et collectif,
personne et société, stable et instable. Il sépare les faits en deux
univers différents, auxquels conviennent une explication
psychologique et une explication sociologique respectivement. Il se
peut que cette séparation ait été nécessaire pour asseoir l'autonomie de
la nouvelle science de la société. Mais lorsqu'elle se présente à la
psychologie sociale, elle empêche de considérer le rapport des
individus à la collectivité et leur terrain commun. En somme, il s'agit
de sortir d'une dichotomie où nous avons à choisir entre une société
qui est un tout et plus que la somme de ses parties et un individu
composé de qualités psychologiques internes réagissant à un ensemble
de stimuli externes. Ce n'est pourtant pas le principal. Dans l'optique
de Durkheim, la notion de représentation désigne, en priorité, une
vaste classe de formes intellectuelles : sciences, religions, mythes,
catégories d'espace et de temps. En réalité, elle est équivalente à celle
d'idée ou de système, sans qu'on [131] cherche à spécifier davantage
3 « Fée Morgane », en italien ; par définition, phénomène optique qui résulte
d'une combinaison de mirages, d'où l'idée d'illusion (N.D.E.)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 19

ses caractères cognitifs (Ansart, 1988). Ajoutons qu'elle possède un


certain degré d'invariance et détermine les perceptions et les
sensations des individus qui seraient variables. De ce fait, la notion de
représentation présuppose ce qu'on appelle aujourd'hui un
fonctionnement mental top down 4. D'autre part, elle est collective,
dans la mesure où son support est une communauté, et où elle est
partagée de manière homogène par tous ses membres. Elle l'est
également dans la mesure où tous les individus la partagent au cours
de plusieurs générations et où elle exerce sur eux, ce qui est propre à
tout fait social, une contrainte. Sous forme de religion, mythe ou
langage, on la voit marquer des hommes et cimenter de manière
uniforme les liens unissant les uns aux autres. Donc l'équation : une
représentation, une collectivité, propre à cette conception, signifie
qu'elle est unique et identifiée à un groupe qui n'en a pas d'autre. Ce
qui lui donne un caractère statique et correspond à une société close
(Bergson, 1932).
Une observation, avant d'aller plus loin. Concrètement, nous
devons du moins admettre que les représentations sont, d'une façon ou
d'une autre, créées et modifiées. Dans la conception de Durkheim,
ceci n'a lieu qu'exceptionnellement, dans des circonstances
extraordinaires, en dehors des relations sociales habituelles. Ce sont
des états d'effervescence, modulée par un rituel, dans lesquels la
société réunie peut produire de nouvelles idées et des sentiments. Ils
sont ensuite fixés dans la mémoire et inculqués par l'éducation en tant
que cadres stables de la vie en commun. Les représentations
deviennent aussi « partiellement autonomes », ayant le « pouvoir de
s'appeler, de se repousser, de former entre elles des synthèses de
toutes sortes, qui sont déterminées par des affinités entre elles et non
par l'état du milieu au sein duquel elles évoluent » (Durkheim, 1968,
p. 34). Je simplifie, certes, mais ce sont là des choses bien connues.
On ne peut nier que cette façon de les envisager traduit une
certaine réalité. Et un anthropologue, à l'exemple de Horton, peut s'en
servir pour comprendre une communauté [132] dominée par la
tradition à partir des informations fournies par un seul de ses
membres. Car enfin, il fut un temps où des sociétés entières
partageaient une même représentation, y ajoutaient foi et la
célébraient par des rites et des sacrifices. On pourrait ajouter que ceci
4 Littéralement : « du haut vers le bas » (N.D.E.)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 20

reste vrai pour un certain nombre de sectes et de partis uniques


(Deconchy, 1984) qui croient détenir une doctrine infaillible autour de
laquelle règne un consensus unanime. Toutefois, cette vision ne
correspond pas, ou ne correspond plus, à la réalité historique telle que
nous la connaissons. Il est douteux que, même dans les communautés
dominées par la tradition, on rencontre l'uniformité et l'invariabilité
que les anthropologues supposaient autrefois y trouver (Barth, 1987).
Quant aux sectes et aux partis uniques, ils sont nombreux, assurément.
Ils figurent néanmoins une forme d'association politique et religieuse
parmi d'autres. De sorte qu'à l'époque moderne, la représentation
collective, telle qu'elle a été définie, n'est plus une catégorie générale,
mais une espèce particulière parmi d'autres, ayant des propriétés
différentes. En tout cas, la considérer homogène et comme telle
partagée par une société entière semble manifestement une vue de
l'esprit. C'est cette pluralité des représentations et leur diversité dans
un groupe que nous avons voulu expliquer en abandonnant le terme de
collectif. Mais j'y reviendrai dans un instant.
Depuis le début, nous nous sommes d'emblée intéressés aux
processus génératifs, à la création de nouveaux contenus significatifs
au cours de la transformation des formes mentales et sociales (Jodelet,
1984 ; Farr, 1987). En somme, nous avons pensé à des représentations
qui sont toujours in the making 5, eu égard à des relations et des
actions elles aussi in the making. A cette seule condition, nous
pouvons les relier à des phénomènes importants dans le monde
moderne. Des phénomènes qui, il faut le préciser, sont du ressort de la
psychologie sociale, car, ainsi que l'écrit Weber : « Malgré tout, la
sociologie ne peut pas, même pour ses propres fins, ignorer les formes
de pensée qui ressortissent à d'autres procédés de recherche » (1971,
p. 12). Les nôtres, sans doute, [133] puisqu'il énumère parmi ces
formes les concepts communs, tels la famille, l'Etat, la nation ou la
représentation de ce qu'on doit ou ne doit pas faire dans une société.
Or, pour Durkheim et son école, n'importe laquelle de ces
représentations est pour ainsi dire collective d'emblée,
indépendamment presque des relations et des échanges dont elle est la
matière. Chaque membre du groupe la trouve déjà constituée en
dehors de soi, d'où son caractère obligatoire, et s'y conforme sans
restriction. Si c'est le cas, on n'a aucun moyen de concevoir une façon
5 Littéralement : « en gestation, en devenir » (N.D.E.)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 21

de procéder, un mécanisme ordinaire, grâce auquel quelque chose de


commun se forme et se transforme par le concours de ceux qui sont
concernés. Il est évident que si on voulait poser la question : comment
se forme une représentation ?, ou : comment et pourquoi une théorie
scientifique ou médicale se transforme-t-elle en représentation ?, il
fallait revoir la notion. D'un côté, tenir compte d'une certaine diversité
d'origine, et de l'autre, déplacer l'accent sur la communication qui
permet aux sentiments et idées des individus de converger, de sorte
que quelque chose d'individuel peut devenir social. Ainsi, en
reconnaissant cette créativité, nous pouvions éviter une notion
d'interaction qui ne peut expliquer ni le changement interne ni les
différences externes. Ce déplacement d'accent fait que « ce qui permet
de qualifier de sociales des représentations, ce sont moins leurs
supports individuels ou groupaux que le fait qu'elles soient élaborées
au cours de processus d'échanges et d'interactions » (Codol, 1969b, p.
2). En somme, la nécessité de faire de la représentation un pont entre
le monde individuel et le monde social, d'abord, de l'associer ensuite à
la perspective d'une société qui change, voilà les raisons du passage
sur lequel nous interroge Jahoda. Il s'agit de comprendre non plus la
tradition, mais l'innovation, non plus une vie sociale déjà faite, mais
une vie sociale in the making. Que ce passage n'ait pas eu lieu plus tôt
explique en partie pourquoi, après un départ fulgurant, la notion a été
abandonnée pendant un demi-siècle.
Je peux me tromper, mais nous sommes probablement les premiers
à l'avoir reprise et renouvelée en tant que phénomène contemporain.
Les premiers à creuser sous les [134] comportements et les réalités
sociales que l'on tend à mettre à part, les représentations incorporées
et parfois dormantes. On trouve une illustration frappante de cet état
dans Sindbad le marin. Des voyageurs ont débarqué dans une île et
sont émerveillés par les sources d'eau claire et la luxuriance des arbres
fruitiers. Certains se désaltèrent, d'autres se baignent, d'autres font du
feu pour préparer le repas. Ils ne savent pas que cette île est un
énorme poisson qui a si longtemps dormi dans la mer que les arbres
ont poussé sur son dos. Ressentant la morsure du feu allumé par les
voyageurs, il se soulève brusquement et plonge, les entraînant tous
vers le gouffre. L'image est puissante, suggérant des représentations
qui sont objectivées depuis si longtemps que nous ne les apercevons
plus. Ce qui ne les empêche pas d'être un peu partout le substrat de ce
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 22

que nous concevons comme matériellement indépendant et donné


dans la vie sociale. À la faveur d'un événement ou d'un changement,
elles redeviennent manifestes. Et comme aujourd'hui tout est flux,
elles sont perçues avant même de se cristalliser en une quelconque
action ou réalité. Cependant, ne tirons pas argument de ce genre de
faiblesse de nos prédécesseurs. Reste que, pour répondre à des
problèmes qu'ils ne pouvaient entrevoir, il nous a fallu repenser la
représentation comme un réseau de concepts et d'images qui
interagissent et dont les contenus évoluent continuellement dans le
temps dans des environnements donnés. La manière dont évolue le
réseau dépend de la taille et de la vitesse des communications, mais
aussi de la communication par les médias. Et son caractère social est
déterminé par les interactions entre individus et/ou groupes, l'effet
qu'ils ont les uns sur les autres en vertu du lien qui les unit (Farr &
Moscovici, 1984 ; Billig, 1987). En mettant de côté les particularités
de chacun et les détails qui sont à l'intérieur, nous dégageons les
propriétés sociales de l'ensemble, tant du point de vue mental
qu'affectif. Par analogie, on peut envisager toute représentation sociale
comme issue d'un comité de décision collective. Les membres
donnent leur suffrage et sont à même de faire entendre une large
gamme d'opinions. Chacun a connaissance de la façon dont les autres
ont voté, il peut ainsi changer d'avis, combiner des [135] opinions. La
décision prise est l'œuvre conjointe des participants, exprimant le
consensus de la réunion. Il n'est pas nécessaire d'atteindre le
consensus de façon explicite ou pour obéir à un rite, il suffit que les
initiatives individuelles aillent dans le sens du courant social. Ainsi,
chaque proposition d'un individu est en liaison avec l'action du groupe
qui peut lui donner une forme acceptable et intelligible à chacun. Dans
ces échanges, toute représentation se situe à l'intersection de deux
réalités : de la réalité psychique par les relations qu'elle garde avec
l'imaginaire et l'affectivité de chacun, et de la réalité extérieure parce
qu'elle s'insère dans une collectivité et que les membres du groupe lui
appliquent des règles. Entre les deux, existe un lien analogue à celui
qu'observe Obeyesekere entre la signification publique des symboles
culturels et les raisons pour lesquelles les gens les emploient à des fins
privées. En étudiant le détail des cas de mysticisme et la façon dont
les personnes vivent leur religion, il a montré que l'on pouvait investir
des symboles partagés d'un sens hautement personnel, sans qu'ils
cessent d'avoir l'approbation d'une grande partie de la société. Il
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 23

remarque que « des modèles culturels et des symboles sont remis dans
la discussion des usages conscients et remodelés afin de créer un
ensemble tolérable d'images que j'ai désigné d'imagerie subjective »
(1981, p. 169). Cette observation, faite à partir d'une autre culture,
recoupe celle faite par Claudine Herzlich (1969) dans son travail sur
les représentations de la santé et de la maladie. Et on la retrouve avec
plus de détails dans la recherche de Denise Jodelet (1985) sur les
malades mentaux placés dans une communauté villageoise. Mais,
quelle que soit la forme mentale dont il s'agit, dans le registre qui va
chez nous de la science aux représentations communes, il semble que
les contenus privilégiés tiennent l'individu ancré dans le collectif. S'ils
sont partagés par toute une société, chaque réflexion y puise ses
catégories, et elles ont une valeur que personne ne pourrait rejeter. Par
exemple, notre société favorise les contenus économiques lorsqu'il
s'agit de rapports sociaux, ou les contenus biologiques lorsqu'il est
question du corps et des maladies en général. Ils nous servent dans
maintes circonstances, quelquefois sans rapport avec le contexte dans
[136] lequel ils sont valides. De ce point de vue, le contenu exerce une
pression déterminante sur ce que nous pensons et la manière de
représenter événements et conduites en excluant les alternatives
comme peu crédibles ou peu informatives. L'anthropologue anglais
Hocart disait :

C'est parce que les sauvages interprètent psychologiquement nos


coutumes qu'ils nous considèrent comme méchants ou idiots ou les deux à
la fois (1987, p. 46).

Mutatis mutandis, on pourrait dire que, parce que nous donnons de


beaucoup de choses des explications économiques, utilitaires, les leurs
nous semblent en comparaison naïves, absurdes ou irrationnelles. En
fait, dans les processus intellectuels, on tend à négliger l'aspect
déterminant du contenu, quand on devrait lui prêter la plus grande
attention. En ce qui nous concerne, une représentation associe
toujours une forme cognitive à un contenu privilégié par le groupe.
J'en arrive au dernier point. Dans la perspective classique, ce qui
définit la représentation collective est son opposition aux
représentations individuelles. Dans la nôtre, cette opposition perd de
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 24

son intérêt. Il faut supposer que les représentations deviennent


sociales de trois manières, selon des rapports liant les membres du
groupe. Elles peuvent être partagées par tous les membres d'un groupe
fortement structuré - parti, nation, ville - sans pour autant être leur
œuvre. Ces représentations hégémoniques prédominent de manière
implicite dans toutes les pratiques symboliques ou affectives. Elles
apparaissent uniformes et contraignantes. On y retrouve l'homogénéité
et la stabilité décrites par les sociologues français quand ils les
qualifient de collectives. D'autres résultent de la circulation des
connaissances et d'idées appartenant à des sous-groupes qui sont plus
au moins en contact. Chacun engendre sa propre version et le partage
avec les autres. Ce sont des représentations émancipées, ayant un
certain degré d'autonomie par rapport aux parties interagissantes de la
société qui les rendent complémentaires en échangeant et mettant en
commun un ensemble d'interprétations ou de symboles. Elles sont
sociales en vertu [137] de la division des fonctions, des informations
associées et coordonnées par leur moyen. De ce type sont celles de la
santé et de la maladie (Herzlich, 1969) combinant les notions et
expériences des médecins, des professions paramédicales, des milieux
profanes, avec les expériences de la population en général. Enfin, il
existe des représentations générées au cours d'une lutte, d'une
controverse dans la société, mais que celle-ci en entier ne partage pas.
Elles sont déterminées par la relation d'opposition entre ses membres
et conçues de manière à exclure l'une l'autre. Ces représentations
polémiques ont un sens dans le cadre d'une opposition ou d'un combat
entre des groupes et s'expriment souvent à travers un dialogue avec un
interlocuteur imaginaire. Ainsi, la représentation sociale du marxisme
circule en France sous plusieurs versions façonnées par la polémique
sociale entre croyants et non-croyants, communistes et libéraux, etc.
Ces distinctions soulignent le passage d'une vision uniforme, que la
notion de collectif exprime, à une vision différenciée du social plus
proche de notre réalité. Bref, les contrastes entre les relations sociales
elles-mêmes sont plus significatifs que ceux entre le social et
l'individuel, et c'est ce que j'ai voulu exprimer. Sans doute, au cours
de sa genèse, une représentation passe d'une sphère à l'autre, et
beaucoup dépend du point de vue de celui qui l'observe. Mais ces
transformations sont un symptôme capital de l'état d'une société.
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 25

Par représentations sociales, nous entendons un tel réseau de


concepts et d'images reliés de diverses façons suivant les relations
entre les gens et les médias par lesquels ils doivent être communiqués
(Marková, 1987). Il en existe aujourd'hui un sur l'ordinateur comme
image dominante, ou ce que nous appelons le noyau figuratif de
certaines représentations. De sorte que l'on peut lire dans The
Scientific American ce qui suit :

Les ordinateurs numériques modernes sont tardifs dans le monde du


calcul. Les ordinateurs biologiques - le cerveau et le système nerveux des
animaux et des humains - ont existé depuis des millions d'années et sont
merveilleusement efficaces dans le traitement processuel de l'information
[138] sensorielle et le contrôle des interactions des animaux avec leurs
environnements. Des tâches comme celle de la recherche d'un sandwich, la
reconnaissance d'un visage ou la remémoration d'objets associés au goût
d'une madeleine sont des calculs tout autant que les multiplications ou les
jeux vidéos (Tank & Hopfield, 1987, p. 104).

Il est évident que les auteurs associent à la fois comme un


comportement perçu et comme une opération abstraite. Ils réunissent
les deux par une allusion à un souvenir commun aux lecteurs, je veux
dire la madeleine de Proust dans A la recherche du temps perdu. Nous
avons là une structure cognitive spécifique qui est celle d'une
représentation. Mais elle n'a de sens que par rapport à la notion
d'ordinateur que notre culture partage et qui, de ce fait, d'instrument
particulier, devient un modèle général du cerveau et du système
nerveux. Et on en parle comme de l'aboutissement d'une sorte
d'évolution biologique qui aurait commencé par des ordinateurs
organiques et finit par des ordinateurs inorganiques. Vous me direz
qu'il s'agit là d'une évidence scientifique, que l'on expose à l'aide de
quelques analogies. Elle ne dépend pas de la manière dont nous nous
la représentons, et dont nous partageons cette représentation. À cette
objection, je ne connais pas de meilleure réplique que celle de
Hocart :

Chacun reconnaît que les sauvages ne croient pas aux fantômes parce
qu'ils les voient, mais qu'ils les voient parce qu'ils croient en eux. Mais il
est rare de dire que nous ne croyons pas à notre principe d'inertie, car c'est
l'évidence même, mais que c'est l'évidence même, car nous y croyons ; ou
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 26

encore que notre loi économique de l'offre et de la demande est largement


créée par notre croyance en elle et non pas que notre croyance a été créée
par la loi (1987, p. 42).

Ceci est encore plus vrai quand on fait de nos cerveaux et systèmes
nerveux des ordinateurs biologiques, alors que les ordinateurs
techniques tendent à reproduire une petite fraction de leurs capacités.
Et notre croyance en quelque chose est, en dernière analyse, une
représentation étayée par la [139] confiance et la pratique d'un groupe
humain. Sous cet angle, croire à un fantôme ou croire aux machines,
ont les mêmes racines. Revêtant pour un instant le maillot noir de
l'arbitre, Gustav Jahoda m'avertit, dans ses notes, que je me contredis
à plusieurs reprises en donnant aux représentations ce sens cognitif
particulier et une importance générale. J'aurais envie de lui rétorquer
par la phrase d'un philosophe espagnol qui déclare : « Si un individu
ne se contredit jamais, ce doit être qu'il ne dit rien. » Et ceci est encore
plus vrai d'une théorie. Mais je crois qu'il se trompe sur les points où il
situe cette contradiction, et je ne vois pas leur pertinence par rapport à
la question qui nous intéresse. Si quelqu'un a la patience de parcourir
mes travaux, il observera que l'énigme du changement et de la
créativité en est le fil conducteur. Est-ce se contredire que d'insister
sur le poids de la mémoire et l'inertie des sentiments et des notions
dans la genèse des représentations ? Je ne le pense pas, dans la mesure
où elles portent en permanence la marque de cette tension entre la
tendance à conserver et la tendance à renouveler le cours des choses.
Les épaisseurs des images et du langage filtrent toutes les incisions
que nous opérons dans le présent et rendent souvent superficielles nos
révolutions les plus puissantes. On aime bien, chez nous, séparer ce
qu'on devrait tenir ensemble : la conformité et l'innovation, la
résistance au changement et le changement lui-même, les relations à
l'intérieur d'un groupe et les relations entre groupes. Au contraire, les
deux termes d'une opposition ne se comprennent que l'un par l'autre.
Reconnaître ceci conduit à mieux comprendre la force avec laquelle
nous sommes tirés en arrière par des idées et des émotions archaïques
qui ne cessent de revenir et de s'imposer à nous. Le fait même que
nous inventions des passés fictifs et des souvenirs chimériques pour
détourner une innovation de son chemin est un indice de cette tension
inhérente à la vie sociale.
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 27

Mais Jahoda insiste sur une autre contradiction qui m'étonne. Il


s'agit d'une question épistémologique plutôt élémentaire à propos de
laquelle je me suis probablement mal fait comprendre. Il me faut donc
reprendre mes arguments, disons pour plus de clarté. Dans la
sociologie de Durkheim [140] et de son école, les représentations ont
une fonction explicative des phénomènes sociaux. Cela est connu, et
on leur en a fait reproche, en les taxant d'idéalisme. En général, les
notions explicatives elles-mêmes sont abstraites, et on en ignora la
nature pendant longtemps. Ce fut le cas pour la force de gravité en
mécanique, l'atome en physique, le gène en biologie, les classes
sociales dans la théorie marxiste. On supputait leur existence et on
expliquait beaucoup de choses par leur truchement, mais sans mieux
les connaître. Disons que c'étaient des êtres de pensée et non des êtres
de réalité, pour reprendre une expression vieillotte. On sait ce que
chacun fait, on ne s'intéresse pas à ce qu'il est. Mais, une fois qu'il est
conçu et a pouvoir explicatif, il faut tenter d'aller plus loin, afin de
saisir la réalité de la force ou du phénomène en question. De cette
manière, on avance.
À moins que je me trompe, nous ignorons à ce jour la nature exacte
de la gravité ou des classes sociales. En revanche, le gène et l'atome
nous ont livré une grande partie de leur énigme physico-chimique.
Donc, ce n'est pas « departing front Durkheim » 6 ou « by contrast » 7
que, une fois l'intervention des représentations sociales dans la société
reconnue, on s'est proposé de débrouiller leur structure et leur
dynamique internes. Et j'ai rappelé qu'il incombe à la psychologie
sociale de le faire, de même que ce fut la tâche de la physique
quantique de démêler la structure et la dynamique de l'atome qui,
pendant deux mille cinq cents ans, avait été une entité abstraite. Ceci
une fois compris, il n'est plus du tout curieux que les représentations
sociales aient une fonction explicative dans notre science. Pas plus
qu'il n'est curieux que les particules élémentaires aient une telle
fonction en physique nucléaire ou les gènes en biologie moléculaire. Il
n'y a donc pas, à l'encontre de ce que veut Jahoda, deux versions
contradictoires de l'explication. En vérité, la discontinuité sur le plan
de la théorie n'exclut jamais la continuité sur le plan de la recherche
destinée à approfondir un phénomène.
6 Littéralement : « en s'écartant de Durkheim » (N.D.E.)
7 Littéralement : « par contraste, en s'en démarquant » (N.D.E.)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 28

[141]
Tout le monde déclare que nous devons tenir compte des
dimensions sociales des phénomènes psychiques et les saisir dans ce
contexte. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, des principes que l'on
proclame, aux réalités qu'on étudie. Bref, c'est chose plus facile à dire
qu'à faire. Et si on le tente, on risque de se voir reprocher les erreurs
mêmes qu'on a mis tant de soin à éviter. De presque tout ce que
Jahoda écrit du « group mind » 8, je ne puis que dire : « parfait. » De
toute manière, cela ne me concerne pas. En effet, ce qui est exprimé
par « société pensante » se réfère à quelque chose de plus modeste et
de plus empirique. D'un côté, j'entendais protester contre la vision fort
répandue d'une « société non pensante ». Car pour les uns, seuls les
individus pensent ; pour les autres, les groupes ne pensent pas, ou mal.
On dirait que la majorité de la société ne fait que reproduire et mimer
la pensée de ses élites, de ses avant-gardes, sans plus.

Curieusement, écrit un sociologue français, en voulant s'attacher au


seul développement économique, la sociologie, dans ses conceptions
marxistes et fonctionnalistes, a minimisé ou évacué l'ordre des
représentations... Dans son ensemble, la masse était naturellement
infantile ou ignorante, la vérité ne pouvant venir que d'un apport extérieur
(Maffesoli, 1985, p. 81).

Mais il est inutile de répéter ce que j'ai dit plus haut. D'un autre
côté, pour faire simple, ce concept signifie qu'il convient d'envisager
la société comme un système pensant, de même qu'on y voit un
système économique ou politique. De même qu'on va dans des
laboratoires pour étudier comment la communauté scientifique produit
des faits et des théories, on peut aller dans ces laboratoires d'une autre
espèce que sont les usines, hôpitaux, etc., pour comprendre de quelle
manière d'autres communautés produisent leurs faits et leurs
représentations. En d'autres mots, la question posée à la psychologie
sociale est de savoir : « Qu'est-ce qu'une société qui pense ? », alors
que la psychologie générale demande : « Qu'est-ce qu'un [142]
individu qui pense ? » Aux cerveaux s'ajoutent dans le premier cas

8 Littéralement : « esprit de groupe » (N.D.E.)


Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 29

d'autres organes, tels les institutions et les moyens de communication,


les dépôts matériels de savoir et les règles d'échange et de consensus.
On illustre toujours la naissance de la philosophie par les allées et
venues de Socrate sur les marchés d'Athènes, engageant la discussion
avec les artisans, commerçants ou étrangers de passage. Et la Royal
Society à ses débuts était un club qui se réunissait régulièrement dans
des pubs avant de devenir une institution officielle. Mais nous
connaissons aussi une grande variété de lieux de rencontre, cafés,
pubs, paroisses, salons, etc., où les individus manifestent leur
sociabilité en conversant ensemble. Dans ces lieux particuliers, penser
n'est pas un luxe, mais une recherche menée en commun où sont
traités des aspects politiques, religieux, personnels et psychologiques.
Le résultat de tous ces échanges circulera dans les vases
communicants d'une ville ou d'un pays. Nous avons affaire à des
variétés plus ou moins réussies de ce qu'on appelait autrefois des
« sociétés de pensée ». Ce sont les milieux où se forment des
représentations sociales et à partir desquels elles se propagent comme
des rumeurs. Elles deviennent pour la société en général l'analogue
des paradigmes pour la communauté scientifique. Pourquoi ne pas
aller les étudier sur place, comme on va étudier dans une usine
comment on produit des objets, ou des techniques dans un centre de
recherches ? Je ne puis entrer ici dans les détails. Mais la psychologie
sociale doit prendre en considération ces moyens et manières de
fabriquer de la connaissance. Et ce, d'autant plus que les
représentations sociales sont l'objet d'une division du travail qui leur
reconnaît une certaine autonomie. Nous savons qu'il existe une
catégorie de personnes ayant pour métier, pour ainsi dire, de les
fabriquer. On doit y inclure tous ceux qui se consacrent à la diffusion
des connaissances scientifiques et artistiques, médecins et travailleurs
sociaux, spécialistes des médias et du marketing politique. À maints
égards, ils sont les équivalents modernes des faiseurs de mythes dans
les sociétés plus anciennes.
Si les représentations sont sociales, ce n'est pas seulement à cause
de leur objet commun, ou du fait qu'elles sont [143] partagées. Mais
aussi dans la mesure où elles ont une autonomie dans notre société et
résultent d'un savoir-faire codifié, jouissent d'une autorité certaine. Il
faudrait lui accorder plus d'attention qu'on ne fait, car ces spécialistes
mettent en œuvre des méthodes supposant une connaissance de la vie
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 30

psychique et une vision de l'aspect collectif, du plus haut intérêt. En


un mot comme en cent, vous voyez que mon expression « société
pensante » est empirique et modeste. Elle n'a rien à faire avec l'idée
fallacieuse d'un esprit du groupe qui vit en symbiose avec l'autre idée
fallacieuse qu'est l'esprit individuel. Dans ce genre de critique, il ne
faut s'étonner de rien. Et si Gustav Jahoda, qui connaît mieux le sujet,
crée l'impression qu'il existe une solution simple à la tension entre
tradition et innovation ou une réponse en noir et blanc à l'idée
fallacieuse de l'esprit du groupe, on doit l'admettre. Etre aux prises
avec de tels problèmes et commettre quelques péchés - comme
Geertz, Harré et moi-même l'avons fait - fait de la science une affaire
excitante. La seule réponse à donner à la question : L'idée d'un esprit
du groupe est-elle fallacieuse ?, c'est de ne pas s'en occuper. En bref,
la laisser mourir de vieillesse, ce qui arrive à la plupart des questions
qui ont perdu leur fécondité.

De la comparaison
avec d'autres notions ou théories

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L'aspiration principale de la théorie des représentations sociales est


claire. En se focalisant sur la communication et la pensée
quotidiennes, elle tend à élucider le lien entre la psychologie humaine
et les tendances culturelles et sociales de notre temps. Elle commence
à trouver un écho, stimule des recherches un peu partout, à l'exception
notoire des Etats-Unis. Quelles en sont les raisons ? À coup sûr, elle
légitime l'intérêt pour le social, enrichit une phénoménologie de notre
science qui est devenue squelettique. Elle s'adapte mieux aux
situations concrètes que d'autres théories conçues pour des situations
abstraites et, somme toute, artificielles. En raison de cette tension,
sans doute, on commence [144] à s'apercevoir qu'il existe entre cette
théorie et les divers courants, ethnométhodologie, interactionnisme
symbolique, de nombreux points de convergence. Puisque Jahoda
insiste pour que je m'explique sur cette convergence et justifie
l'emploi que je fais de telle ou telle notion, j'aimerais faire une
remarque générale. Elle concerne à la fois le ton et la substance de ses
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 31

critiques. Il passe rapidement sur le faible écho qu'a rencontré mon


ouvrage de 1961 au-delà du petit cercle de chercheurs d'Aix-en-
Provence et de Paris qui collaborent depuis. Il en fut de même des
remarques que j'ai publiées en 1963 dans l’Annual Review of
Psychology. « Peu ont deviné à l'époque qu'il s'agissait d'un travail
pionnier », reconnaît-il. Je me demande si une partie de son
argumentation ne repose pas sur le sentiment d'avoir méconnu à son
heure les potentialités de la théorie des représentations sociales, et de
ne pas en avoir tiré parti. Il me paraît en effet curieux de me voir
reprocher de ne pas chercher dans les modèles postérieurs à ma
contribution une légitimité qui a été nécessaire à d'autres pour se
libérer des modèles dominants que j'avais critiqués. Je comprends mal
que l'évolution des recherches et des théories dans le domaine des
cognitions, des attitudes et de l'analyse du sens commun puisse servir
d'arguments contre mes positions - elles ne sont d'ailleurs pas que
miennes, alors qu'elles ne font que les rejoindre. Au lieu de me
demander plus de réserve, Gustav Jahoda ne devrait-il pas, au
contraire, m'accorder au nom de l'antériorité, le droit à des
commentaires équitables, même s'ils sont critiques ? Les modèles de
la cognition ont dû, comme le rappellent Markus et Zajonc (1985),
passer par des transformations du new look et de la soi-disant
révolution cognitiviste. Et pour retrouver quoi ? Le cadre qui état
proposé en 1961 ! Nos deux collègues américains montrent que le
modèle béhavioriste S-R s'est progressivement complexifié en passant
par le schéma S-O-R où l'organisme occupe une place variable
médiatrice entre le stimulus et la réponse, pour aboutir au schéma O-
S-O-R, où le sujet dénommé organisme (il y aurait beaucoup à dire
sur cette dénomination) est censé par son activité constructive définir
S
le S et le R. Ce qui précisément était proposé dans le modèle SR  ,
R
qui exprimait le rôle constructif [145] des représentations sociales que
nous partageons en tant que sujets actifs et faiseurs de notre société. À
ma connaissance, la notion même de construction n'avait pas encore
droit de cité en psychologie sociale !
Des remarques semblables s'imposent à propos des attitudes dont
on dit que les représentations sociales sont les analogues et substituts,
bref ne se différencient en rien d'un système. À supposer que ce soit
vrai, encore faut-il reconnaître que leur définition doit s'enrichir
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 32

jusqu'à ce qu'elles ressemblent par leurs propriétés aux représentations


sociales. Il a fallu pour cela une évolution (McGuire, 1986 ; Fraser,
1986) qui mène à considérer les attitudes comme : 1° socialement
partagées, 2° dotées d'un contenu, 3° formant système. Je suis prêt à
reconnaître la ressemblance, à condition qu'on me concède que cette
dernière tient de l'infléchissement de l'analyse des attitudes au cours
de ces travaux. Ce pour quoi j'ai été surpris de voir Colin Fraser se
demander :

Mais pourquoi cette nouvelle approche des représentations sociales


souhaite établir un lien avec des notions si familières et sans doute si
fatiguées ? Que pourra-t-on apprendre sur les représentations sociales en
les considérant comme un ensemble d'attitudes (1986, p. 9) ?

Eh bien, peut-être rien. Par contre, c'est en partie pour rafraîchir


cette notion fatiguée et l'enrichir que les représentations sociales ont
fait leur entrée en psychologie sociale. Aucun doute sur ce point : les
relations entre elles ont été soulignées à plusieurs reprises (Doise,
1985 ; Farr, 1984 ; Jaspars & Fraser, 1984). Et les attitudes sont
devenues des dimensions nécessaires pour qui veut définir un objet
social. Dès qu'on veut se le représenter, on prend en même temps une
position vis-à-vis de lui. L'objet le plus anodin, un verre d'eau, un
arbre, on l'imagine et le décrit à partir de réactions favorables ou
défavorables minimes envers lui. D'ailleurs, on ne pourrait pas l'éviter,
car le langage dont on se sert n'est jamais neutre dans la vie courante,
pas plus que dans la philosophie. Si Bergson s'efforce de représenter
deux types de sociétés, en qualifiant l'une de close et l'autre d'ouverte,
[146] aussitôt il induit une attitude réservée envers la première,
sympathique envers la seconde. Rien d'étonnant, donc, si attitudes et
représentations sociales sont liées si étroitement. On ne touche pas
aux premières sans passer par les secondes. Nous ne devenons pas
favorables ou défavorables à quelque chose sans le percevoir et le
juger d'une autre manière. Je conclus par cette observation pour
signifier que nous n'avons pas à choisir entre attitudes et
représentations, puisque nous ne pouvons nous servir des unes sans
les autres (Fodor, 1981). Le reste est question de mots et de recherche
d'une originalité mal placée. Cela dit, j'estime que Deutscher (1984)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 33

ou Harré (1984) dont les préoccupations sont voisines, ont débrouillé


ces affaires de parenté avec les divers courants d'excellente manière.
Les remarques de Jahoda ont beau être brèves, elles exigent des
réponses circonstanciées. Il y concentre beaucoup de questions, vite
posées et non moins vite tranchées. Comment aurais-je pu, en un
chapitre, procéder à une mise en rapport approfondie de tant de
notions, dont celle d'idéologie ? Elle apparaît, dans la vaste littérature
qui lui est consacrée, comme un système de représentations et rien
d'autre (Althusser, 1972 ; Dumont, 1977 ; Doise, 1985a). Quant à la
contradiction qui m'est imputée, il s'agit plutôt d'une affaire de mots
que de substance. Le cadre d'analyse proposé dans le chapitre en
question est général. Pourquoi n'ai-je pas mentionné l'idéologie à
propos du marxisme ? Est-ce parce que « ça ne collerait pas aisément
au schéma ? » Au contraire, c'est parce qu'il est devenu, dans un petit
nombre de pays (France, Italie, Espagne probablement) une partie de
la culture, des modes de pensée et d'agir d'un grand nombre de gens
dans leur vie courante. Ou du moins une référence commune à toute
interprétation des événements et des relations dans la société.
L'ouvrage de Berger et Luckmann est de ceux que l'on ne peut
traiter à la légère. Donc, je ne l'ai pas fait, comme il m'est reproché. Je
rappelle que mes remarques à son propos se contentaient de relever
que le principe de construction de la réalité sociale prend un sens
arbitraire et n'a pas d'avenir empirique. Ceci, tant qu'on ne tient pas
compte des [147] représentations des membres d'une société. Je
soulignais surtout que ses auteurs le désignent comme un chantier de
recherches à ouvrir par les sociologues, et déjà largement mis en
œuvre par les psychologues sociaux français avant que l'ouvrage ne
soit publié. Il s'agit en vérité d'indiquer les possibilités de rencontre
entre nos disciplines qui ont cessé de communiquer depuis longtemps.
Mais nulle part je ne prétends que la théorie des représentations
sociales est déjà testée, ou est empiriquement bien fondée. Quant à
Schütz, c'est un « ancêtre » auquel on ne fait retour que depuis peu et
qui vient légitimer a posteriori le consensus anti-fonctionnaliste dans
les sciences sociales. J'avoue être impressionné par la hargne que met
mon censeur à vouloir dépouiller cette théorie de toute spécificité. Il
n'est pas le premier, ni le seul, sans doute. Je connaissais jusqu'ici une
façon de faire qui consiste à la citer, et puis à se référer
immédiatement à Durkheim pour marquer qu'il n'est pas nécessaire de
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 34

passer par nos travaux. Comme si remonter à Démocrite dispensait


quiconque de passer par les théories, et surtout les théoriciens de
l'atome, qui y ont travaillé depuis. Comme si, ajouterais-je, adopter la
notion de représentations sociales signifiait adopter la sociologie de
Durkheim et l'envisager de la même manière. Gustav Jahoda s'y prend
autrement. Cela consiste à m'imputer d'avoir pensé et ouvert un champ
de recherches avant d'autres courants de recherche dans les sciences
sociales, et indépendamment d'eux. Au lieu de reconnaître que cette
convergence valide et consacre la spécificité de la théorie des
représentations sociales, il y voit un signe de sa redondance et de son
inutilité. À son avis, peut-être tout ce qui en porte le label pourrait être
« présenté sans l'étiquette de représentation sociale et son absence
aurait fait peu, sinon aucune différence ». Libre à Jahoda de le penser,
mais c'est un fait que le label a existé avant d'autres et que sa présence
fait et continue à faire une différence. Ces façons de faire qui n'ont
rien à faire ni avec la connaissance, ni avec la critique, ne
m'empêchent pas de continuer à élaborer une théorie dont les
perspectives sont désormais « admises et largement partagées ». Ni de
voir la distinguer dans le concert des recherches qui viennent plutôt
[148] confirmer qu'invalider son orientation depuis le début. Une
ressemblance familière n'est pas une identité, voilà qui paraît avoir
échappé à notre censeur - il n'est pas le seul. Mais passons sur ces
polémiques pour en venir à ce qui pourrait être l'amorce d'un dialogue.
Car Gustav Jahoda, au-delà de ses excès, s'intéresse aux mêmes
questions que nous et comprend les difficultés que présente leur
solution.

Se familiariser avec l'étrange

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Les représentations répondent aux nécessités les plus diverses


d'une société. Les unes sont d'ordre purement intellectuel, ou cognitif,
suivant l'expression consacrée. On y voit les Vorstellungen, substituts
ou reflets de ce qui existe dans l'esprit des gens. Les autres, inscrites
dans l'ordre pratique, ont trait aux rituels et aux actions exécutées en
commun. Ce sont des Darstellungen, des mises en œuvre et des mises
en scène entièrement publiques d'une vision d'ordre social. Dans le
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 35

sens où une pièce jouée sur une scène de théâtre, ou encore une
cérémonie apporte une représentation dans laquelle un groupe se
reconnaît, un pouvoir s'exprime. Envisagées sous l'un ou l'autre
aspect, les représentations façonnent ce qu'on appelle de manière
imprécise une conscience sociale, celle d'une époque, d'une classe ou
d'une nation en son entier. Prendre conscience d'un problème ou d'une
situation historique, ce n'est pas révéler quelque chose de caché, mais
en faire des représentations qui le permettent. Or cette conscience n'a
pas encore été, que je sache, décryptée de façon satisfaisante. Elle
nous fait cependant toucher du doigt combien il nous faut changer de
perspective. L'échelle crée le phénomène, disait un physicien français.
En effet, penser les représentations au plan de personne à personne et
les envisager au niveau des rapports entre les individus et le groupe,
ou de la conscience commune d'une société, change leur signification
du tout au tout. Il y a là des phénomènes apparentés, mais différents.
Supposons la question : « Pourquoi Marie mange-t-elle ses
steaks ? » Les deux explications « car ils sont délicieux » et « car ils
ne sont pas cuits » expriment des causes externes [149] à la pensée de
la personne qui a mangé. On peut négliger le fait que ce jugement
explique des règles de gastronomie, que Marie est une jeune femme,
et aussi les raisons pour lesquelles elle répond ainsi. C'est une affaire
privée qui n'intéresse que quelques personnes, dont un logiciel et un
expérimentateur. Mais c'est autre chose d'explorer un phénomène
d'ampleur collective. Voici un malade dans un hôpital, interviewé par
un journaliste, répondant à une question qui nous concerne tous. Il lui
dit :

- Écoute, j'ai une théorie sur le sida. Cette maladie est artificielle. C'est
un complot mondial des gouvernements visant à exterminer les
indésirables. Ils veulent commettre un génocide sur nous (New York,
30/11/1987).

Là aussi nous avons une explication pour une cause extérieure.


Cependant, elle s'inscrit d'emblée dans un rapport de l'individu à la
société et à l'Etat. Elle est déterminée par le contexte dans lequel on
perçoit le malade, un ancien combattant de la guerre du Viêt Nam, et
où il apparaît indésirable. Sa réponse présuppose un contenu non
exprimé, la représentation d'une société dans laquelle les indésirables
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 36

sont mis à l'écart et puis éliminés par n'importe quel moyen. La


maladie en est un, dès lors qu'elle est « provoquée par l'homme ». De
ce fait, elle a moins un caractère organique que politique ; et celui qui
en est atteint apparaît comme une victime, non comme un malade.
D'ailleurs, l'interviewé commence par dire : « - J'ai une théorie. » Il
s'est donc formé une représentation dont on sait par ailleurs qu'elle
circule depuis un certain temps sous forme de rumeur. En ce sens, elle
est sociale, et l'interview amplifie ce caractère sans le vouloir. Je n'ai
pas besoin de m'étendre davantage sur ce point pour souligner qu'à
l'échelle où nous abordons d'habitude les représentations, les aspects
mentaux et sociaux prennent une allure différente (Moscovici, 1987 -
texte 5 du livre) de celle qu'ils ont à l'échelle d'une ou deux personnes.
On saisit la raison pourquoi il ne suffit pas d'aborder l'étude de ces
aspects sur le modèle de la résolution de problèmes. Il est courant, en
psychologie sociale, d'envisager les phénomènes [150] cognitifs dans
la vie quotidienne sous cet angle en tant que puzzles and pragmatics 9
(Turnbull, 1986). En conséquence, l'individu est considéré comme un
déchiffreur d'énigmes (« puzzle-solver » 10). On transfère ici le modèle
de la science à l'étude de théories de la vie de tous les jours. Mais on
le fait de manière incomplète vu que le scientifique résout ses énigmes
dans le cadre d'un paradigme établi par la communauté scientifique,
dont l'équivalent serait pour nous une représentation sociale. En tout
cas, dans cette perspective, les individus sont censés résoudre des
problèmes, animés par le besoin de « chercher la vérité » et de porter
des jugements corrects sur les faits (Higgins & Bargh, 1987). En
ajoutant toutefois que les gens perçoivent et pensent le monde social
autrement que s'ils se fiaient seulement à l'observation et aux règles de
la logique. Bref, ils pensent moins correctement sur le marché des
actions que sur les marées, sur les signes du pouvoir que sur les signes
de la pluie. Mais, en changeant d'échelle, nous changeons aussi de
modèle. Distinguer entre le correct et l'incorrect, comme entre le
normal et l'anormal est possible et clair lorsqu'il s'agit d'individus.
Ceci parce qu'une société ou une communauté scientifique définit de
manière légitime le critère par rapport auquel quelque chose peut être
considéré comme vrai, normal ou réel. Il n'est pas possible de le faire
pour des groupes, sociétés ou cultures. En disant qu'une guerre a

9 Littéralement : « puzzles et pragmatiques » (N.D.E.)


10 Littéralement : « celui qui résout un puzzle » (N.D.E.)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 37

commencé par une faute de calcul, ou que les camps de concentration


sont une erreur commise par Staline par rapport au socialisme, on
abuse du langage. Car on présuppose connue la vérité du sens que doit
prendre l'histoire, de même que l'on connaît celle de la trajectoire des
planètes. Si on en abuse, c'est pour donner l'impression que l'on
corrige une erreur d'expérience ou l'équation d'une théorie.
Je l'ai souligné en commençant : ce qui nous concerne a trait à la
connaissance au vu de « créer une réalité ». La communication n'est
pas une expression des pensées et des sentiments qui serait secondaire
par rapport à eux. L'action elle-même qui les sous-tend est
communicative, qu'elle soit [151] instrumentale ou purement rituelle.
Elle modifie ou engendre une réalité, se traduit par une pratique qui
objective les pensées et les sentiments dès l'instant où ils sont
communiqués et partagés. Notre vie de tous les jours s'entrelace à
celle des autres qui agissent sur nous. Si nous la connaissons, c'est
parce que nous la faisons chaque jour.
Donc, il faut se défaire de l'idée selon laquelle représenter consiste
à imiter en pensée ou en langage des faits et des choses qui auraient
une signification hors du monde du discours qui les exprime. Il n'y a
pas de réalité sociale et psychologique « en soi », ni d'image
transparente des gens ou des événements sans rapport à celui qui crée
l'image. C'est pourquoi celui qui les représente en même temps se
représente en et par eux. Il paraît donc difficile d'affirmer que leur
connaissance résulte de la résolution d'un problème ou d'une
récognition. Le paradigme ne s'applique pas aux situations et
échanges quotidiens. Le critique littéraire russe Bakhtine oppose
« pensée sur le monde et pensée dans le monde » (1986, p. 162).
Quand nous passons des représentations en tant que moyens de
reconnaître aux représentations en tant que constructions de réalité,
nous passons de la pensée sur le monde à une pensée dans le monde.
Aux dimensions où nous le faisons, une représentation s'imprime dans
la langue et dans les pratiques. Cette empreinte n'est pas un à-côté du
fonctionnement mental et social. L'acte de connaître ne s'exerce
jamais à vide ; il n'existe et ne se reconnaît que dans son travail, dans
ses œuvres dirigées et conservées. Les états mentaux partagés ne
restent pas des états mentaux, ils se communiquent, prennent figure,
tendent à se matérialiser, à devenir des objets. Et dans cette optique,
ils acquièrent un pouvoir. Il y a une « puissance des idées »
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 38

(Moscovici, 1988b) que l'on voit se manifester au plus haut lorsque


les représentations acquièrent l'intensité d'une croyance.
Bref, ce qui est représenté et la façon dont c'est représenté reçoit un
sens en relation avec la position de celui qui représente. Lorsqu'on
occupe des positions claires et partage des valeurs fermes, le rôle des
notions et des images qui forment une représentation est véritablement
crucial. Au lieu de les utiliser comme des symboles, des moyens
d'interpréter [152] les observations réelles, les hommes y voient des
éléments de la réalité, et leur caractère de notions et d'images passe au
second plan par rapport à la préoccupation principale : agir et
communiquer. Ils n'y voient que l'objet ou l'être auquel ils pensent et
dont ils parlent comme s'il faisait corps avec les concepts et les mots.
En disant qu'il faut considérer les représentations sous cet angle
d'efficacité quasi matérielle, je renouvelle une proposition qui a déjà
été faite, sans être suffisamment entendue :

Il est le temps, écrivait Hocart, que ces sentiments et idées, jamais


incarnés dans le métal et la pierre, mais vivant uniquement dans l'esprit,
soient reconnus comme des faits aussi réels que ceux que l'on peut toucher
et susceptibles d'être traités avec la même rigueur que tout ce qui tombe
sous nos sens (1987, p. 60).

Une représentation peut constituer le réel dans les deux sens. D'une
part, comme le langage ou le symbole, elle est performative ; définie
par le fait d'être partagée, elle s'avère une situation effective. Envers
un leader charismatique, nous nous conduisons comme s'il possédait
une qualité précise. Ceci lui crée l'obligation de se présenter, de parler,
comme il lui est prescrit. D'autre part, elle est constructive dans la
mesure où elle sélectionne et met en relations des personnes, des
objets, de manière à correspondre aux stipulations du groupe, lui
permettre de communiquer et d'agir en conformité avec les notions et
images communes. Le représentant est ainsi présent dans le
représenté, comme l'argent dans l'objet qu'on achète et vend, et auquel
il donne une valeur. On a aussi montré que les représentations qu'on
se fait déterminent l'explication qu'on donne des causes d'une maladie
et des traitements appliqués. Un clinicien exercé à la psychanalyse
situe le problème du malade dans l'histoire de la personne ; un
psychiatre, dans un trouble génétique ou dans la situation du patient.
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 39

Dans le premier cas, on aura tendance à changer la personne et


protéger la société. Dans le second, ce sera l'inverse : on voudra
protéger la personne et changer la situation sociale (Batson, 1975).
Tout ceci présuppose une [153] sélection et une création de
l'information qui déterminent la réalité dans laquelle les gens vivent.
Diffusée et changée en représentations sociales, une théorie a des
conséquences analogues. Elle engendre des situations et des
informations qui lui confèrent une réalité que nous avons faite nous-
mêmes. La théorie du « split-brain » 11 (syndrome de déconnexion
interhémisphérique) a été popularisée et a captivé l'imagination
jusqu'à devenir non seulement une grille de lecture des faits, mais
aussi une source de pratiques de la vie courante. Deux auteurs
américains en résument le cheminement :

Ainsi la lutte éternelle à la corde, écrivent-ils, entre « l'émotion et la


raison », « le cœur et l'esprit » - ce que Freud appelait « processus
primaire » (primitif, mythique, de pensée, comme dans les rêves) et
« processus secondaire » (l'analyse rationnelle) - a semblé avoir un réel
impact dans les hémisphères de jumeaux. Joseph Bogen était parmi les
premiers à saluer le cerveau duel comme une dichotomie humaine
fondamentale... Un culte répandu du cerveau droit a suivi et la maison à
deux étages de Sperry a grandi dans la salle des ventes des sciences du
cerveau. Aujourd'hui, notre coiffeur nous donne des leçons sur les deux
hémisphères du cerveau et la vente par correspondance psy à la mode nous
recommande vivement d'éveiller la créativité latente de notre hémisphère
droit négligé. Nous avons même rencontré un psychologue qui dirige un
atelier pour des personnes qui sont ordonnées ou désordonnées à cause de
la domination de l'hémisphère droit - ou gauche - et qui sont mis en
contact de personnes avec la tendance opposée. Est-ce que tout cela est
vrai ? Bien, il y a un peu de cela (Hooper & Teresi, 1986, p. 224).

Cet exemple montre comment les gens transforment une


connaissance donnée, créent des informations qui la confirment, et en
même temps l'objectivent dans leurs pratiques courantes. Nous avons
élucidé ce phénomène dans plusieurs recherches (Moscovici, 1961 ;
Herzlich, 1969 ; [154] Jodelet, 1984 ; Mugny & Carugati, 1985). Ce
que nous avons mis comme prémisse à nos recherches apparaît

11 Littéralement : « cerveau divisé » (N.D.E.)


Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 40

comme la conclusion d'une série d'expériences menées de façon


indépendante :

Une plus grande attention, écrit-on, doit être clairement accordée à la


façon dont les percevants créent et construisent les informations en plus de
la façon dont ils les traitent.

Mais dans la mesure où les individus traitent une information qu'ils


ont créée en tant que groupe, ce qui se passe « là-bas » peut être
« autant les effets de notre perception de ces événements que les
causes de ces perceptions » (Snyder et al., 1977, p. 664). Le terme de
perception est inadéquat dans ce contexte et n'a de sens que parce
qu'on considère ces faits en dehors du contexte social. Ceci nous
amène en tout cas à penser que « créer » une réalité signifie que nous
vivons et pensons, sauf exception, des mondes « virtuels » imbriqués
dans des mondes « actuels ». Je veux dire que les mondes tels qu'ils
sont, ou tels que nous les croyons être, comprennent une partie de
souvenirs de ce qu'ils ont été, mêlés à des anticipations, des calculs et
des alternatives qui nous associent et nous font agir. Plus nous
partageons une représentation, plus ce monde est de notre fait, « in
hère » 12, apparaît autonome, existant de son propre fait, « out
there » 13.
En somme, les représentations sociales sont, pour reprendre une
expression courante en anglais, ways of world making 14. Il n'y a rien
d'arbitraire dans ce faire, puisque les régularités de la pensée, de la
langue et de la vie en commun se conjuguent pour en déterminer les
possibilités. C'est pourquoi la notion de construction devenue banale
perd son caractère strict et émancipateur, si on y voit un simple effet
du discours et du consensus des individus. Si tout est permis, alors
construire exprime moins une liberté créatrice du réel qu'une illusion
sur les conditions de cette liberté.
[155]

12 Littéralement : « ici » (N.D.E.)


13 Littéralement : « là-bas » (N.D.E.)
14 Littéralement : « des façons de construire le monde » (N.D.E.)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 41

Il y a encore du chemin à faire pour comprendre la psychologie


d'une cognition pour laquelle créer de la réalité l'emporte sur tester la
réalité. Cette vision des transactions dans le monde comporte une
mise en place de concepts provisoires pour cerner les phénomènes.
Jahoda en a conscience. Ceux que j'ai proposés, il les présente comme
si je m'étais contenté de les jeter sur le papier, sans raison.
L'opposition univers consensuel/univers réifié peut surprendre ou
gêner. Ou être assimilée à celle du spontané et de l'organisé, du formel
et de l'informel, etc. Mais à quelle nécessité répond-elle ? En adoptant
le modèle d'une pensée créatrice de réalité, il faut préciser les
catégories dans lesquelles on définit celle-ci. En effet, toute
représentation se forme dans une culture qui divise les êtres et les
choses, impose un cadre à tout ce qui se pense et se pratique dans un
ensemble de sociétés. Ce fut longtemps le cas du cadre définissant le
sacré et le profane, le surnaturel et le naturel. Les actions et les
relations entre les hommes le renforçaient, obéissaient à certains
impératifs de l'entendement et de la sensibilité propres à lui. Dans la
société moderne, les représentations qui se substituent aux mythes et
savoirs populaires constituent notre monde dans un cadre différent.
À la suite de la science, on pourrait penser que les catégories de
vrai et de faux, rationnel et irrationnel ont repris une partie des
fonctions et même du prestige du sacré et profane. Elles induisent un
modèle de la nature humaine qui consiste à résoudre des problèmes
puis à soumettre des solutions à l'épreuve du réel. Mais elles
concernent plutôt l'individu. De celles que nous formons en commun,
on peut dire ce que Lévi-Strauss disait des mythes :

Pour passer à l'état du mythe, il faut précisément qu'une création ne


reste pas individuelle (1971, p. 56).

Elles portent toujours la marque d'un antagonisme entre la


signification humaine et la signification non humaine, entre ce qui
nous est propre et ce qui semble venir du dehors, être objectivé. Plus
généralement, entre la catégorie du consensuel à laquelle
appartiennent les premiers et la catégorie du [156] réifié dont font
partie les seconds. Et les représentations s'inscrivent dans l'écart qui
les sépare.
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 42

Reprenons le cas du split-brain (syndrome de déconnexion


interhémisphérique). Débordant la biologie et la génétique, on a défini
le cerveau droit dans la catégorie du consensuel et le cerveau gauche
dans celle du réifié. Je ne dis pas que ce soit inexact, mais la
représentation comporte une dualité dont le contenu s'exprime dans le
tableau suivant :

Hémisphère gauche Hémisphère droit


analytique, déductif dialectique, synthétique
exclusif (l'un ou l'autre) inclusif (l'un et l'autre]
convergent divergent
ordre de l'ordre ordre du désordre
système, texte environnement, contexte
mots, numéros, lettres modèles, plans, images
littéral figuratif
logistique reconnaissance
objectif subjectif

Tout cela peut être lu comme un conte pour les enfants. Mais,
compte tenu de sa diffusion, qui l'a fait devenir une partie de la vision
commune, on peut se demander ce qui détermine sa mise en œuvre.
On retrouve alors le cadre mentionné ci-dessus et les catégories qui le
définissent et s'imposent aux raisonnements et aux images avec la
force d'une évidence.
On s'étonne souvent que les gens soient si négligents à valider
leurs jugements, si oublieux des règles statistiques et si peu soucieux
de corriger leurs erreurs. C'est parce qu'on les envisage comme des
organismes biologiques, or ce sont des organismes sociaux. Il faut se
poser la question de l'univers dans lequel sont formulés les dilemmes
et situés ceux qui doivent les résoudre. Dans l'univers consensuel, la
fonction communicative de la pensée est d'une extrême importance,
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 43

puisqu'elle contribue aux échanges constants entre les gens à propos


d'événements qui influent sur leur vie ou piquent leur curiosité. Elle
permet une délibération continue entre des [157] personnes dont les
opinions et les humeurs évoluent en permanence. La conversation
donne une signification humaine à ce qui compte à leurs yeux, de
préférence en dehors de la hiérarchie sociale.
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 44

Dans le parler familier puisque les contraintes et les conventions du


discours sont caduques, on peut adopter une approche spécifique,
officieuse, volontaire vis-à-vis de la réalité (Bakhtine, 1986, p. 97).

Dans ces conditions, les représentations présentent une


configuration où notions et images existent sans viser à l'uniformité,
où l'incertitude est tolérée ainsi que les méconnaissances, ce qui
permet à la discussion de se poursuivre, à la pensée de circuler.
Producteurs et utilisateurs d'une représentation ne font qu'un. A la
base de leurs relations se trouve un facteur essentiel, la confiance, tout
comme en politique et économie. Ainsi papier-monnaie, chèques et
autres symboles passent de main en main ; toutes les opérations se
déroulent sur une couverture mince et fictive. Le papier, en soi sans
valeur, ne vaut qu'en fonction d'une autre chose, impalpable. De
même, on ne contrôle pas l'information fournie par un collègue ou un
ami, l'essentiel est qu'elle semble juste. Dans l'univers consensuel, ces
représentations ont une vérité fiduciaire qui naît de la confiance que
nous faisons aux informations et jugements du moment que nous
partageons avec autrui.
Dans l'univers réifié, il faut donner une structure et une cohérence
définies à la connaissance que nous avons des gens et des événements
sociaux. Penser, c'est ordonner et incorporer chaque exemple
particulier dans un cadre plus englobant. Cela présuppose une
hiérarchie et des règles spécifiques de communication qui organisent
l'information en une représentation unitaire, voire unique. Elle devient
une base d'action et façonne une réalité officielle dont on écarte les
traits non pertinents et les alternatives troublantes. On peut décrire le
cerveau comme un ordinateur, mais non pas réifier la pensée elle-
même, ni la définir par des opérations qui portent l'empreinte du
mécanique. Dans cet univers, [158] toute vérité est légale, confirmée
par la conformité aux procédures et au langage prescrits. On fait
confiance aux règles, non aux personnes, même si les conditions de
leur application ne sont pas remplies.
La théorie des représentations sociales s'est plutôt placée dans
l'optique de l'univers consensuel. Ce qui inclut la prise en compte de
l'univers réifié. Tous deux interviennent en même temps pour
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 45

façonner notre réalité. En parlant de l'aliénation de l'homme, de la


tyrannie bureaucratique, nous envisageons l'univers réifié par rapport
à un homme vivant dans l'univers consensuel. Et leur opposition
s'exprime dans la distinction entre médecine douce et médecine
organique, psychologie clinique et psychologie expérimentale, soft
and hard sciences, pensée narrative et pensée paradigmatique (Zukier,
1986). Pour une psychologie sociale qui a la réputation d'être aveugle
à la culture (Pepitone, 1986), nos catégories sont superflues. Elle s'en
tient à l'équipement biologique de l'homme qui est partout et toujours
le même. Mais les représentations sont envisagées à une échelle où les
différences inscrites dans la culture façonnent la famille humaine et
son monde. Une fois reconnues ces différences entre catégories, une
question se pose : qu'est-ce qui suscite les représentations en général ?
Pour y répondre, j'ai proposé l'hypothèse que toute représentation
répond à la nécessité de nous familiariser avec l'étrange. Notre
attention est captée par l'absurde, l'incongru, fasciné par le
monstrueux, l'insolite, catastrophes naturelles, miracles de la science
ou créations des artistes et des romanciers. La science elle-même
rejette le trivial de ses théories et de ses expériences. Sachant que
cette tendance est profondément enracinée et que la tradition du
nouveau en fait un impératif, j'ai hésité à formuler l'hypothèse en
question. J'y suis parvenu récemment au vu d'une série d'études qui
soulevaient des questions du genre : à quoi tient le pouvoir des
représentations sur la sensibilité ? A quelle impulsion affective
doivent-elles répondre ? Quelles satisfactions peut-on attendre ?
Confronté à ce genre de matériaux, ce n'est pas dans les livres
qu'on cherche des réponses ou des concepts. On [159] les évite même,
afin de garder une liberté de réflexion, une fraîcheur d'esprit dans la
recherche d'une solution. Je ne regrette donc pas, malgré les
remontrances de Jahoda, de ne pas avoir lu le travail de Schütz ou de
ne pas avoir cité Bartlett, dans l'œuvre duquel j'ai trouvé par la suite
bien des confirmations. Jahoda estime mon hypothèse intéressante et
même l'admet. Ce pas en avant est suivi d'un pas en arrière. Il soutient
que je ne fournis pas assez d'évidence pour montrer que le non-
familier est troublant, sinon menaçant. Je le lui accorde, mais ne juge
pas indispensable d'énumérer tous les faits connus dès qu'on énonce
une proposition. Quelques indications me semblaient suffire. Je ne
crois pas, pour m'en tenir à son exemple, que la crainte des enfants
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 46

envers les personnes ou les objets non familiers puisse être séparée de
l'« idée » qu'ils s'en font. L'empire magique de l'étrange et de la nuit,
la peur du noir, ont sans doute pour origine autant l'abandon imaginé
d'une mère aimée et protectrice que des histoires racontées.
Ce qui le dérange n'est pas le manque d'évidence, mais la nature de
l'hypothèse. A savoir que la formation des représentations sociales a
un ressort affectif, une base motivationnelle comme on dit. Ces
émotions sont aussi nombreuses et variées que les représentations
elles-mêmes, elles ont cependant en commun le sentiment d'étrangeté,
qui est à la vie mentale ce que le sentiment de culpabilité est à la vie
morale. Pour l'écarter, Jahoda reformule l'hypothèse en termes
purement cognitifs, dans la tradition de Piaget. Du point de vue social,
une cognition ne peut être séparée de sa marque affective, voilà ma
première remarque. Ensuite, comment distinguer l'étrange de
l'inconnu, de l'ignoré ou du contradictoire ? Si l'hypnose apparaît telle,
ce n'est pas en raison de l'ignorance de ces causes ou d'effets
contraires à la raison, mais de ses aspects non familiers, hors du
commun et légèrement magiques. Gustav Jahoda suppose que le non-
familier a pour origine des incertitudes intellectuelles et peut être
défini de manière objective indépendante de l'expérience de ceux qui
l'éprouvent. Il le confond avec le nouveau, l'original, ce qui n'a pas
beaucoup de sens.
[160]
L'hypothèse de l'étrangeté ou de la non-familiarité exprime bien
autre chose qu'une contradiction ou une dissonance entre deux
cognitions. Elle présuppose un défaut de communication avec le
monde où se situe une personne ou un objet et un excès de
significations familières qui nous arrachent à l'état passif, à la
conviction qui va de soi. Si précise et si quotidienne que soit notre
connaissance de certaines pratiques sexuelles, l'homosexualité, par
exemple, elle garde toujours ce caractère à cause des prohibitions.
Tout comme certains savoirs, dont la science, sont qualifiés de plus ou
moins ésotériques. Mais laissons à Heider (1958, p. 194) le privilège
de décrire les effets du sentiment de non-familiarité :

Une situation non-familière offre de nombreuses options suffisamment


menaçantes pour qu'une personne en insécurité se retourne contre elle.
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 47

Une situation non-familière est cognitivement non structurée, c'est-à-dire


la séquence des étapes nécessaires pour atteindre un résultat n'est pas
clairement connue. Les conséquences du manque de clarté cognitive, la
conduite instable et les conflits de groupes ont été expliqués par exemple
auprès d'adolescents (Lewin, Lippitt et White, 1939), de minorités (Lewin,
1935), de groupes autocratiques (Lippitt, 1940), de jeunes enfants dans des
contextes non familiers (Arsenian, 1943), de personnes handicapées
(Barker et al., 1946)... L'étrange est vécu comme inadapté à la structure de
la matrice de l'espace vital, inadapté aux attentes. L'adaptation du
changement lors de la rencontre avec le non-familier demande de
l'énergie.

Pour venir à bout d'une idée ou d'une perception « étrange », on


commence par l'ancrage via l'une des représentations sociales
existantes, l'ensemble recevant une signification courante dans ce
processus. Une étude sur la représentation de la radioactivité par des
enfants italiens après l'accident de Tchernobyl (Nigro et al, 1987) le
montre joliment. Les phénomènes non familiers qui se sont produits
(explosion, évacuation de la population, contamination des aliments)
sont d'abord élaborés à l'aide d'images religieuses, de science-fiction
ou d'images médicales que ces enfants [161] possèdent. Puis les
notions et images familières apportent leurs propres descriptions
d'abord, et explications ensuite. Et le non-familier est assimilé, le tout
s'unifiant en une représentation du nouvel objet au cours du processus.
Un trait important souvent négligé de l'ancrage est le transfert d'un
réseau de notions et d'images d'un domaine à l'autre auquel il sert de
modèle. Ainsi l'extrême droite, en France, a élaboré il y a peu une
représentation de sida calquée sur celle de la tuberculose, et proposé
des remèdes analogues. Elle a même créé un langage approprié : les
malades qualifiés de « sidaïques » devraient être isolés du reste de la
population dans un « sidatorium ». Dans les grandes villes
américaines, on observe ce processus de manière plus spontanée. Bien
qu'il semble que la maladie se propage plutôt de l'homme à la femme,
les représentations formées au cours de la circulation des rumeurs de
bouche-à-oreille suivent la convention. La contagion est censée se
produire de la femme à l'homme (Fine, 1987). La règle de l'ancrage
est bien celle indiquée par Bartlett :
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 48

Comme cela a été souligné précédemment, écrit-il, chaque fois qu'un


matériel visuel est présenté comme étant représentatif d'un objet commun,
tout en contenant certaines caractéristiques qui sont non-familières à la
communauté à laquelle le matériau est introduit, ces dernières subissent
invariablement la transformation dans le sens du familier (1932, p. 178).

En définitive, une opération de décodage exige que l'on transforme


des symboles « étranges » en symboles « familiers », sans jamais y
réussir en entier. On finit par ne plus y prêter attention, tant ils
deviennent évidents ou banals. Motions et images s'objectivent,
deviennent choses en se fermant sur elles-mêmes. Le mot se fait
cliché, les significations contradictoires coexistent sans s'annuler et
prennent un caractère impersonnel. Ceci parce qu'elles appartiennent à
tous et à personne, se répétant au cours des échanges quotidiens. Au
point que nous ne distinguons plus les objets dont nous avons la
notion et ne les voyons pas, de même que nous [162] ne faisons pas
attention aux proches parce qu'ils sont nos proches, non parce qu'ils
nous sont indifférents. « Ils ont des yeux et ne voient point », comme
dit la formule de l'Ancien Testament. Des théories « implicites », ou
« profanes » sont des représentations à cet état. La tension avec le
non-familier a cette vertu d'empêcher l'habituation du mental de
s'achever, ainsi que la répression de ce que nous avons sous les yeux,
le familier. Les préjugés qui nous permettent de juger restent actifs, la
perception des choses demeure en mouvement. On voit cette tension à
l'œuvre lorsque la psychologie met en théorie des connaissances sur
l'individu ou la société qui font déjà partie des représentations
communes. Elles agissent et sont objectivées dans des relations et des
comportements à notre insu. Mais ce sont bien les théories
scientifiques, avec leur terminologie et leurs méthodes différant de
celles de la vie quotidienne, qui les revivifient et les rendent sensibles
sous une autre forme (Semin, 1987). Je ne veux pas dire que
l'hypothèse est démontrée, et encore moins qu'elle ne doive pas être
affinée à la lumière des observations (Mugny & Carugati, 1985 ;
Jodelet, 1985) pour mériter notre pleine confiance. Mais elle ouvre
une possibilité de penser la genèse des représentations sociales et des
communications humaines en général.
Parvenu à ce point, je me sens comme un coureur qui, ayant sauté
un certain nombre d'obstacles, s'entend dire que ce n'était pas la peine,
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 49

car la course elle-même n'a pas de raison d'être. Après que je me suis
expliqué sur les catégories du consensuel et du réifié, sur la
dynamique sous-jacente aux représentations, Jahoda me renvoie sur
les bancs de l'école. Personne ne considère plus la perception comme
une copie ou une reproduction de ce que nous voyons, m'informe-t-il.
En outre, les concepts eux-mêmes sont des fragments de
représentations sociales. C'est donc par ignorance ou naïveté que j'y
vois quelque chose de distinct, une charnière entre percepts et
concepts. Assurément, je connais ces arguments depuis belle lurette,
et je me tiens au courant de tout ce qui se passe dans ces domaines.
Parlons plutôt de la dose d'imaginaire que les représentations
contiennent à quelque degré. Dans une étude sur les représentations
sociales de la maladie [163] mentale, De Rosa (1987) a montré et de
plus découvert que la composante figurative évolue de manière
indépendante de la composante intellectuelle. Elle semble enracinée
dans un état archaïque de la mémoire sociale. De même pour les
représentations du groupe. Kaës (1976) les décrit comme émergeant
d'un certain nombre d'images précoces de la famille et du corps des
parents. Ensuite, seulement, elles s'inscrivent dans ces concepts et
attirent un vocabulaire qui les exprime. Les deux études suggèrent que
la composante figurative est plus stable et plus directement sociale
que la composante intellectuelle. L'image a la vertu de nous relier au
passé et d'anticiper la forme des choses à venir, du réel in the
making 15.
Au cours du processus de communication, on génère une structure
cognitive particulière qui diffère de la structure « classique », quels
que soient le degré d'éducation des individus ou le degré de formalité
du domaine de connaissance. Les idées et les informations qui ne sont
pas destinées à rester propriété exclusive d'une petite minorité doivent
se transformer radicalement en se propageant dans la société, en
devenant un sujet de conversation courante. Lorsque les hommes ont
d'autres esprits à l'esprit, ils traitent les informations et les idées à un
certain niveau pour les communiquer et former une réalité commune.
Quiconque ignore cette nécessité et s'en tient au niveau « conceptuel »
ou « scientifique » ne peut espérer toucher qu'une infime minorité.
L'étude que nous menons en ce moment sur la représentation sociale
du marxisme témoigne de cette conséquence « indésirable ». Tout ceci
15 Littéralement : « en train de se faire » (N.D.E.)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 50

explique pourquoi j'ai opté pour une définition de la représentation


comportant des traits abstraits et iconiques, des cognitions
propositionnelles et figuratives. Elle permet de comprendre une idée
avec la même vivacité qu'une émotion, et vice versa.
Une conséquence au moins s'en dégage : les représentations sont
sociales par un isomorphisme particulier de la structure cognitive et
des fonctions d'agir et de communiquer qu'elle remplit dans la société.
Et l'image y joue un rôle capital. Voici la description que donne
l'historien Duby [164] de la diffusion des doctrines chrétiennes parmi
les masses populaires :

Où il s'agit de convertir, écrit-il, et pour convertir d'éduquer, il est


évident que les ateliers de création culturelle situés aux niveaux supérieurs
de l'édifice social, dans les foyers d'avant-garde du corps ecclésiastique,
mais œuvrant constamment à l'usage du peuple, ont volontairement
accueilli des tendances diffuses, des schémas, des images mentales
répandues, afin de les incorporer à leur construction de propagande, et par
cette propagande revêtue de traits plus familiers, elle put moins
malaisément pénétrer dans les masses (1988, p. 196).

Dans la recombinaison d'éléments cognitifs, l'image a la vertu


particulière de « faire voir » et de familiariser avec ce qui demeure
lointain, étrange. Les choses apparaissent plus habituelles et plus
intéressantes. Les représentations sociales sont formées et se
communiquent afin de rendre le monde quotidien plus passionnant.
Au-delà de ce constat, se profile une direction d'évolution
psychosociale d'une idée ou d'une information. À l'inverse de l'énergie
qui se déplace toujours d'un état chaud vers un état froid, une loi de la
société fait que les cognitions se déplacent d'un état froid vers un état
chaud. Une image vive et répétée enchaîne ce que l'on perçoit à un
jugement dont la logique se présente comme l'expression la plus juste,
la plus simple d'un état de choses (Piaget & Inhelder, 1966 ; Johnson-
Laird & Steedman, 1978). Que nous ayons « vu » une foule déchaînée
à la télévision ou au stade, les réactions déclenchées sont à peu près
les mêmes et la certitude que nous pouvons en avoir aussi. Voilà un
moyen qui permet de sauter bon nombre d'étapes logiques et de rendre
quelque chose familier. Les notions conçues sont métamorphosées en
objets perçus - pensons aux hallucinations et illusions collectives ! - et
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 51

deviennent si vives que leur contenu intérieur prend le caractère d'une


réalité extérieure. Mead l'observait avant moi :

Nous devons reconnaître non seulement un individu corporel, mais un


individu social et logique, chacun d'eux serait [165] en mesure de
répondre à la traduction des sciences sociale, logique, et psychologique, en
des termes d'environnement psychique.

Et il ajoute, reconnaissant que le seul terme psychologique qui


convienne ici est celui d'image, malgré tout ce qu'il implique :

Il n'y a pas d'autre expression qui répond à une telle organisation d'un
état subjectif pouvant devenir objectif (1981, p. 57).

Par son moyen, les idées se changent en choses, les pensées en


actes et les noms sont identifiés à des personnes. Ceci reconnu, il faut
admettre que les représentations sociales ont l'aspect double, iconique
et intellectuel qui leur est particulier, selon des dosages variés relatifs
aux circonstances, au degré de compétence ou aux croyances. Nous
voyons une tendance dominante actuellement à faire passer idées et
événements par une pensée figurative qui dépeint au lieu de décrire,
montre au lieu d'expliquer, ajoutant à la rêverie des pensées irréalistes
et des utopies qui sont sans cesse inventées dans les médias publics et
les lieux de conversation.
La représentation est-elle un phénomène psychique distinct ? À
cette question la réponse est décidément oui. Il faut d'abord tenir
compte de deux univers, deux catégories, le consensuel et le réifié.
Elles façonnent nos pensées et visions qui sont ensuite dirigées de
façon à nous familiariser avec l'étrange. Enfin ceci accentue, en partie,
le caractère figuratif des représentations et leur spécificité, vérifiant ce
qu'écrivait Wittgenstein ; « L'acte de penser est tout à fait comparable
à celui de dessiner des images » (1980, p. 172). D'où l'importance des
traits stylistiques et de la valeur esthétique des représentations
sociales, la fascination qu'elles exercent.
Jahoda, une fois de plus, trouvera là une occasion de fustiger mes
allusions, métaphores et vices du même genre. Mais le phénomène
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 52

dont nous traitons touche à plusieurs sciences sociales et nous ne


pouvons éviter une expression plus personnelle. Ces vices ne servent
pas à enjoliver le texte [166] ou accroître le plaisir de l'écriture. Ce
sont des engins qui permettent de faire converger plusieurs formes
d'analyse et modes de discours, tout en restant aussi proche que
possible de la matière en jeu. Le principal est d'apercevoir quelque
chose que nous n'avons pas aperçu auparavant et que nous apercevons
d'une nouvelle façon. Je connais aussi les engins d'une écriture
vertueuse, ayant publié dans toutes les revues qui en exigeaient une.
Je ne suis pas sûr que nous lui devions une avance spéciale, ni qu'elle
ait contribué à faire connaître nos travaux en dehors d'un cercle étroit.
La vertu n'est pas toujours récompensée, même si le vice est
quelquefois puni par la majorité morale.

La science de la vie privée


versus la science de la vie publique

Retour à la table des matières

Gustav Jahoda a-t-il réfléchi aux implications éthiques et


intellectuelles de sa conclusion ? Il me concède, et je l'en remercie, le
mérite d'avoir créé un label et fait quelques recherches, indignes de la
science sans doute, mais qui ont néanmoins retenu l'attention. Après
quoi il m'en dépossède et me conseille de passer la main à des gens
sérieux, capables de reconstruire avec méthode ce que j'ai bricolé,
passant d'une « soft » à une « hard » approche. Ces métaphores
empruntées à la pornographie font mauvais effet. Il vaudrait mieux
dire de la pensée linéaire à la pensée non-linéaire, ou du point de vue
d'un esprit large à celui d'un esprit borné, on saurait de quoi on parle.
Si je comprends bien, il suggère trois remèdes : 1° donner une
définition stricte des représentations, 2° adopter des méthodes de
recherche plus rigoureuses, 3° réintégrer le cadre reconnu de la
cognition sociale. Cela semble raisonnable à première vue, mais ces
propositions sont d'un intérêt plus général et vont loin. Notre stratégie
a été de combiner sans cesse soft et hard approche selon les besoins,
en veillant à ce que les soucis de rigueur n'étouffent pas le souci
heuristique. Pour ce qui est des définitions, on peut en discuter la
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 53

valeur. Si des concepts en ont une, ils en ont plusieurs : [167] ainsi
pour le self, schème, attitude, etc. Et s'il y en a plusieurs, il n'y en a
aucune. Et nous restons avec des descriptions et intuitions dont les
unes recueillent le consensus et pas les autres. Là où je suis réticent à
définir les représentations sociales, certains l'ont osé (Doise, 1985 ;
Jodelet, 1985 ; Codol, 1969b), et ils ont bien réussi. Donc, le premier
remède a déjà été découvert.
Qu'en est-il de la méthode ? Les théories qui nous occupent sont de
deux espèces, à ne pas confondre. Les unes sont des cadres
conceptuels, permettant de découvrir un aspect nouveau et fécond des
faits, de les interpréter et d'en parler, ce qui n'est pas rien. Les autres
sont un système d'hypothèses qui s'en déduisent et que l'on peut
vérifier ou falsifier. La plupart des théories dans les sciences
humaines et en psychologie sociale (Semin, 1987) sont du premier
genre : théorie du champ, du traitement de l'information, de
l'attribution, des représentations sociales, bien sûr. On ne peut pas leur
demander une grande précision, ni les soumettre à une preuve
exhaustive de faits. C'est la nécessité de tenir compte de la croissance
et du cadre conceptuels qui motive nos réserves devant les méthodes
strictes. Et notre théorie, relativement neuve, a un long chemin à faire
avant d'être vérifiable ou falsifiable - à condition de rester féconde. La
seule attitude scientifique est donc de respecter ces exigences, avant
de la soumettre à des critères auxquels elle ne pourra satisfaire que
plus tard, voire pas du tout. Le physicien Bohm parle de la lente
gestation des idées :

Mais une nouvelle idée ayant de larges implications peut exiger une
longue période de gestation avant que des inférences falsifiables ne
puissent en être tirées. Par exemple, l'hypothèse atomique, suggérée
originellement par Démocrite il y a vingt-cinq siècles, n'avait aucune
inférence falsifiable pendant au moins deux mille ans. Les nouvelles
théories ressemblent aux plantes qui nécessitent nutrition et culture
pendant un bon moment avant de les exposer aux risques du milieu (Bohm
& Peat, 1987, p. 59).

[168]
Notre idée aussi nécessite encore nutrition et culture, il n'y a rien
d'illogique à la reconnaître. Persuadés de tout ce qu'elle implique,
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 54

notre premier souci est d'enrichir son contenu et d'affiner son cadre
théorique. En somme, la remplir, lui donner du corps, si on veut
aboutir à une connaissance originale qui nous aide à comprendre ce
que font les gens dans la vie réelle et dans des situations
significatives. Certes, pour atteindre ce but, il faut compter davantage
sur la créativité des chercheurs que sur des recettes. Ce n'est pas l'avis
de Jahoda qui reproche à la théorie des représentations sociales d'avoir
suivi d'une démarche plus ou moins qualitative, disons nonchalante.
Ce pour quoi il propose d'abandonner le label et de me laisser à mon
ornithologie et à mes pseudo-explications. Pour céder la place à des
esprits plus soucieux de preuve et de méthodes rigoureuses.
Il aurait dû se poser la question, non par rapport à la personne,
mais à la nature du phénomène. Ce n'est pas par manque de savoir-
faire, aversion pour l'expérience de laboratoire ou les échelles que leur
emploi suscite ma réserve dans ce domaine, puisque je les pratique
volontiers dans d'autres. Mais sans doute pour éviter toute exactitude
prématurée qui, Festinger l'a rappelé, fait avorter des idées capitales et
rend la recherche « stérile » (1980, p. 252). Et le besoin d'explorer les
diverses possibilités aussi loin que faire se peut est central. Dès le
début, nous avons donc suivi plusieurs pistes, « soft » ou « hard »,
non pas en suivant le vent, mais en tant que bénéfices du contenu.
Nous avons utilisé constamment les échelles pour dégager la structure
du matériel recueilli par des questions, ainsi Flament pour l'analyse de
similitudes (1962). Les applications de l'analyse hiérarchique
(Moscovici, 1961) ou des analyses factorielles (Mugny & Carugati,
1985) sont courantes. Plusieurs chercheurs (Di Giacomo, 1986 ; Le
Bouedec, 1986) ont proposé une technique d'association de mots aux
statistiques adéquates, qui nous livre le réseau de notions et d'images
composant une représentation, avec la mesure du lien qui les unit.
Ces méthodes posent cependant le problème du sens des structures
ainsi définies, analogue à celui que soulevait l'anthropologue
D'Andrade :
[169]
Un inconvénient majeur de cette recherche consiste en ce que les
échelles multidimensionnelles ne rapportent pas encore de résultats
illustrant un modèle de traitement cognitif. C'est-à-dire, on ne peut pas, à
partir de résultats d'échelles, construire un programme informatique qui
même rudement stimule les processus de la pensée humaine. Mais, alors,
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 55

comment des gens ordinaires font pour remplir les grandes matrices
utilisées dans cette recherche ? Peut-être l'attention à la manière dont les
gens traitent en réalité des informations culturelles peut rapporter des
modèles plus efficaces et généraux que les échelles multidimensionnelles
(1986b, p. 45).

Nous nous heurtons là aux difficultés de rendre la pensée


accessible aux mesures scientifiques.
Le recours à l'expérience est aisé, et de nombreuses expériences
ont été faites chaque fois qu'une hypothèse s'y prêtait (estime de soi :
Faucheux & Moscovici, 1968 ; créativité : Abric, 1971, Abric &
Kahn, 1972 ; résolution de conflits : Abric, 1976, Apfelbaum, 1967,
Codol, 1968, 1969a, Flament, 1967 ; relations intergroupes : Doise,
1972, 1984 ; Hewstone étal., 1982, Pion, 1968, Rossignol & Flament,
1975), chacune nous a beaucoup appris et montré ce que cette
perspective apporte à la psychologie sociale. Nous avons cependant
ressenti le besoin d'aller au-delà, comme l'exprime Neisser :

Le développement actuel de la psychologie cognitive au cours des


dernières années a été limité de manière décevante, se concentrant vers
l'intérieur sur l'analyse de situations expérimentales spécifiques plutôt qu'à
l'extérieur sur le monde au-delà du laboratoire (1976, p. xi).

Puisqu'il est évident que les mots diffèrent des choses auxquelles
ils se réfèrent et sont néanmoins compris par une communauté de
locuteurs, les représentations y sont impliquées. Certains mots
concentrent des images et des significations qui aimantent la
conversation et le raisonnement. D'autres, plutôt vides, permettent
d'aller d'un univers à l'autre et de communiquer à propos de ce qu'on
ne comprend pas. [170] Les uns sont de purs emblèmes (sida,
charisme, ordinateur, complexe d'Œdipe), les autres des quasi-
métaphores (trous noirs, inconscient, code génétique). Les deux
genres forment la trame de toute une série de combinaisons qui sous-
tend le langage d'une représentation. L'étude de ce langage, par des
méthodes rigoureuses qui nous donnent accès à certains processus
cognitifs, a été une de nos préoccupations constantes. Depuis la
recherche d'Ackermann et Zygouris (1974) qui a utilisé le « syntol »,
jusqu'à celle d'ordre plus logique de Grize et al. (1987), et Vergés
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 56

(1987), une série d'analyses du discours a enrichi notre répertoire de


méthodes. Je ne suis pas compétent pour me prononcer, mais je sais
(Gardin, 1974) que cette solution ne met pas le point final au
problème du rapport entre théories et faits. Il se posera tant qu'on
n'aura pas réussi à donner à l'analyse du discours un statut spécifique,
puisqu'elle reste vulnérable aux controverses philosophiques sur les
rapports entre langue et pensée.
L'observation garde à mon sens un privilège certain dans l'étude
des phénomènes de pensée et de communication. Les grandes percées
qui ont permis de comprendre la vie mentale, de Lévy-Bruhl à Piaget,
de Freud à Vygotski, de Lewin à Marc Bloch, ont été obtenues par
cette voie. Et quand je pense à celles de nos recherches qui ont suivi
cette voie (Moscovici, 1961 ; Jodelet, 1985 ; Emler & Dickinson,
1985), je constate qu'elles nous ont permis de saisir en profondeur les
phénomènes en question. L'étude des représentations sociales assigne
à l'observation un rôle privilégié. Elle nous libère d'une quantification
et d'une expérimentation prématurées qui morcellent les faits et
aboutissent à des résultats peu significatifs. C'est parfois une sorte
d'observation vaine sans doute, mais qui peut aller loin. Sans avoir des
conséquences aussi importantes, la démarche peut trouver en
psychologie sociale (Cranach, 1980) une place analogue à celle qu'a
conquise l'approche éthologique en biologie, et pour les mêmes
raisons. Au sujet de cette dernière, Medawar a écrit les lignes
suivantes que nous devrions méditer :

Dans les années 1930, il ne nous a pas semblé possible d'étudier


« scientifiquement » le comportement à l'exception de [171] quelques
interventions expérimentales - en confrontant le sujet de notre observation
à « une situation » ou avec un stimulus bien dirigé pour ensuite enregistrer
ce qu'un animal avait fait. Lorsque la situation variait de manière
appropriée, le comportement animal variait aussi. Même piquer un animal
serait sûrement mieux que simplement le regarder ; cela conduirait à de
l'anecdotique : c'était ce que l'ornithologie a fait. Cependant, c'était aussi
ce que les pionniers d'éthologie ont fait. Ils ont étudié le comportement
naturel et ont pu ainsi, pour la première fois, discerner des structures
naturelles de comportement ou des épisodes - un style d'analyse aidé
énormément par l'approche comparative - pour des séquences
comportementales identiques ou semblables chez nombre d'espèces
apparentées. Ces structures ou épisodes ont renforcé l'idée qu'il y avait une
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 57

certaine connexion naturelle entre ses termes divers, comme si elles


représentaient le résultat d'un programme d'instincts (1965, p. 109).

Longtemps encore, une observation stimulée par la théorie et


armée de procédés d'analyse fine, nous donnera le moyen de
comprendre la genèse et la structure des représentations sociales in
situ. En tout cas, il est certain qu'en ce moment on assiste à une
floraison de recherches et d'essais de méthode originaux (ceux
inspirés par Flament, en premier lieu) qui porteront des fruits. De loin,
on peut juger selon des formules toutes faites. Mais si l'on y regardait
de près, on verrait que nous formons probablement le groupe le plus
actif dans ce domaine, et chacun y a conscience de participer à un
mouvement qui se développe dans plusieurs directions.
Suffit-il donc d'appliquer tous les critères de définition et de
rigueur pour en être quitte ? Non, car selon Jahoda, « il serait plus
réaliste de l'attacher au corps croissant de travaux sur la cognition
sociale plutôt que de réclamer l'existence invérifiée de domaines
spéciaux. » Comme si le premier n'était pas fait, lui aussi, de
domaines spéciaux. Nous suivons ces recherches de près et en
assimilons certains résultats. Mais ce qu'on nous demande, c'est
d'appliquer tels quels les principes ayant une valeur à l'échelle des
individus aux phénomènes qui se situent à l'échelle des groupes et des
[172] sociétés. On le fait, certes, mais l'expérience de l'anthropologie
nous avertit des limites de cette transposition. En considérant les
hypothèses et postulats qui « ne font intervenir que les mécanismes
d'un esprit humain individuel », Lévy-Bruhl a énuméré tous les
arguments qui interdisent de les transposer aux représentations
collectives. Puisque ce « sont des faits sociaux, comme les institutions
dont elles rendent compte » et qui, à ce titre, « ont leurs lois propres,
lois que l'analyse de l'individu en tant qu'individu ne saurait jamais
connaître » (1951, p. 14). Aussi, pour se défaire de ce « domaine
spécial », il faudrait en vérité renoncer au caractère social des
représentations et à une véritable psychologie sociale de la
connaissance constituée à partir d'elles. Que la plupart des recherches
sont menées en dehors du contexte social, sans référence aux produits
des groupes, est chose reconnue (Nisbett & Ross, 1980). Le corps de
travaux sur la cognition sociale étudie la cognition comme processus
non social. Ceci le conduit à une liaison unilatérale avec la
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 58

psychologie cognitive, au point que les chercheurs eux-mêmes se


demandent :

Lorsqu'on observe l'emprunt massif de la psychologie cognitive par


des chercheurs de la cognition sociale, la question se pose : est-ce valide
pour la cognition sociale d'importer des théories issues de l'étude de
phénomènes non sociaux ? Est-ce que les gens se connaissent entre eux
comme ils connaissent les sons, les formes géométriques, les chaises ou
les animaux (Landman & Manis, 1983, p. 109) ?

On emprunte toujours, c'est vrai. Cependant, eu égard aux


phénomènes qui nous occupent et à leur contexte (Zajonc, 1980), il
serait légitime de faire plus largement appel à la psychologie de
l'enfant, l'anthropologie, et même la psychanalyse. Ceci serait un
emprunt plus heuristique, si on veut comprendre comment les gens
créent de l'information et pas uniquement comme ils la traitent. Pour
des raisons que je laisse à d'autres le soin d'éclaircir, la cognition
sociale s'intéresse aux biais, aux actes manques de la pensée, aux
erreurs de raisonnement de l'homme ordinaire. Ils semblent [173]
intrinsèques, plutôt qu'introduits, au fonctionnement cognitif,
provoqués par des émotions ou des besoins sans rapport avec le sujet.
On en conclut qu'il existe un fossé entre la pensée logique et la pensée
naturelle, voire sociale. Cette dernière serait faite de stéréotypes et
d'incongruences, serait irrationnelle en somme. À vrai dire, faire de
ces biais, erreurs, corrélations illusoires, etc., la marque de la pensée
ordinaire et sociale a quelque chose de naïf, de pré-scientifique. C'est
qu'on suppose qu'il existe une norme de la pensée à laquelle il faut se
conformer et qui prend en compte les raisonnements de logique et de
probabilité. Pour beaucoup de jugements, pourtant, « ni des modèles
normatifs ni des vérifications directes ne semblent être disponibles. Ici
le propre jugement des enquêteurs quant à ce qui constituerait une
inférence valable est fréquemment utilisé comme une norme de
vérité ; et les déviations de cette norme sont considérées comme
erronées » (Kruglanski & Ajzen, 1983, p. 3). Autant dire qu'on définit
arbitrairement ce qu'on met en évidence sous forme d'absurdité ou de
déviation. Il y eut certes une époque où l'on tenait le discours des
malades pour du non-sens, les erreurs des enfants aux tests pour un
indice de moindre intelligence et les religions primitives pour des
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 59

superstitions dues à un défaut d'association. Tout comme de


nombreuses études sur la cognition sociale tiennent la pensée
quotidienne pour marquée par des « troubles » d'inférence. Et qu'elles
appellent une remarque analogue à celle que Wittgenstein a exprimée
sur le Golden Bough :

La manière dont Fraser expose les conceptions magiques et religieuses


des hommes n'est pas satisfaisante ; elle fait apparaître ces conceptions
comme des erreurs (1982, p. 31).

Or l'approche scientifique de ces phénomènes en psychologie


pathologique, anthropologie ou psychologie de l'enfant a débuté
quand on s'est aperçu que ce non-sens a un sens et que les erreurs
traduisent une représentation différente du réel. La découverte de
Piaget, pour ne donner qu'un exemple, a été que les enfants soumis à
un test donnaient de fausses réponses aux questions, et de plus
raisonnaient de [174] façon qualitativement différente. Un jeune
enfant n'est pas plus sot qu'un enfant plus âgé, ni se trouve à quelques
degrés en arrière. Sa façon de penser est entièrement différente, il se
représente le monde autrement. À chaque fois qu'il raisonne à sa
manière sur chaque objet, on s'en aperçoit en posant les questions
appropriées. Cette extension de la découverte de Lévy-Bruhl a eu les
conséquences que nous savons.
Dans cette perspective, l'erreur fondamentale qui consiste à voir la
cause des événements dans une personne au lieu d'une situation n'en
est pas une. Elle s'inscrit dans une vision de la morale et du droit selon
laquelle une personne est responsable de ses actes. Plus généralement,
tous ces dérapages peuvent être compris à partir des représentations
que les gens partagent (Otway & Thomas, 1982). De même que les
résultats incongrus ou anormaux ne sont pas la conséquence d'un
raisonnement fautif du chercheur, mais d'un paradigme de la
communauté scientifique. Sans vouloir choquer quiconque, introduire
la notion qui nous occupe dans la cognition sociale pourrait, à
l'encontre de ce qu'on prétend, lui donner un caractère plus
scientifique et account for all theses slips of inference 16. De nombreux

16 Littéralement : « rendre compte de tous ces glissements d'inférence ».


(N.D.E.)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 60

problèmes se posent dans les relations entre groupes différents,


médecins et patients, parents et enfants, les médias et le public. Ils ne
sont pas dus au manque d'information, elle abonde, ni à
l'incompétence logique. Mais ils sont certainement en rapport avec le
manque de représentations sociales ou la nature de celles qui sont
communiquées et échangées dans la vie en commun. En leur prêtant
l'attention qu'elle mérite, on jetterait un pont entre les opérations
mentales et le contenu social, comme l'a montré fort simplement
D'Andrade (1986a). Tous ces dérapages logiques n'en sont plus
lorsqu'on y voit les symptômes d'une certaine manière de se
représenter la société ou les relations au monde extérieur (Flament,
1989 ; Moscovici, 1988a). Voilà qui nous débarrasserait de certains
faux problèmes (Moscovici & Hewstone, 1984 ; Douglas, 1985 ;
Doise & Palmonari, 1986) et projetterait un éclairage différent sur
[175] la rationalité. Ceci n'a pas besoin d'être original pour être
souligné, car la question est bien de savoir ce qu'on doit connaître et
comprendre.
Il est certain que les cognitions sociales sont des représentations
d'une manière générale. Et ce, lorsqu'elles décrivent comment les
individus trient, parmi les connaissances, faits, règles, ce dont ils ont
besoin. Ils n'utilisent que ce qui est pertinent, sans avoir besoin
d'examiner et de rejeter ce qui ne l'est pas. Comment organisent-ils
l'information pour pouvoir en extraire immédiatement ce qui réponde
à la situation présente ? Ils ont toujours le mot, l'objet, l'émotion
requis. En fait, l'expérience leur permet de construire des formes, de
bâtir des concepts et de rapporter la diversité actuelle à des schèmes
ou des cadres existant dans leur esprit (Higgins & Bargh, 1987). Il
s'agit donc de formes de pensée façonnées par les contenus qui se
trouvent déjà dans le cerveau, c'est-à-dire des stéréotypes de mémoire,
de situation et du soi (self). Tout objet nouveau est ainsi ramené à un
objet ancien, le cas unique à une catégorie générale. Le monde
instable se stabilise, et l'individu en retrouve l'aspect routinier.
Schèmes, scripts, prototypes peuvent être spécifiques et concrets - par
exemple : Quel est le prototype d'un hamburger ? Comment manger
au restaurant ?, - ou abstraits : Comment former une équation
correcte ? Tous fournissent un répertoire de conduites ou d'idées
apprises, pour faire face aux obligations de la vie courante. Ces
processus de catégorisation présentent un grand intérêt, notamment
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 61

ceux qui concernent le prototype (Semin, 1987), parce qu'on y


reformule, en termes de théorie d'information, des processus bien
connus en psychologie sociale. En premier lieu, celui de
catégorisation ou de stéréotypie. En basant « les théories de la pensée
sur l'importance de la catégorisation », Billig a raison de le souligner,
« les psychologues ont tendance à construire des théories de la pensée
unilatérales » (1986, p. 119).
Elles ne sauraient en tout cas suffire à celui qui envisage les
représentations sociales in the making 17, s'adaptant aux sinuosités
d'une culture. Comment parler de construction ou [176] de création de
réalité sur la base de processus qui signifient justement le contraire ?
Et dans quelle mesure peut-on avoir recours à des processus dissociant
pensée et communication, alors que toute représentation est à la fois
un résultat et un foyer de diffusion de ce qui a été créé ? Relisez le
texte sur le split-brain cité plus haut, vous verrez jusqu'à quel point
diffusion et connaissance sont mêlées. Quand une représentation
surgit, on est stupéfait de voir comment elle résulte d'une apparente
répétition de formules standardisées, d'un échange en termes
tautologiques tels qu'ils se présentent dans la conversation, d'une
visualisation d'images floues à propos d'objets étranges. Et pourtant,
elle combine tous ces éléments hétérogènes et donne à l'ensemble
l'aspect du nouveau, et même du cohérent. Les processus d'ancrage et
d'objectivation nous livrent la clé de son mode de fabrication. Enfin,
la cognition sociale ne s'intéresse guère au facteur population ni, a
fortiori, à celui de culture (Pepitone, 1986). Nous les avons fait entrer
en ligne de compte jusqu'ici, et ils sont capitaux. La théorie des
représentations sociales garde une flexibilité suffisante pour épouser
la variété des groupes, des matrices culturelles et des théories qui
circulent dans la société. Dans cette phase où il s'agit d'engranger des
expériences et des matériaux, l'observation, aussi systématique soit-
elle, reste tributaire des qualités de la population étudiée et des
problèmes qu'elle pose. Sinon, quel serait le sens du mot social dont
nous faisons si largement usage ?
Ayant dit cela, il est vrai que la psychologie sociale, dans ce
domaine, s'intéresse aux actes et aux relations de la vie privée. De
plus, dans ce milieu riche et étroit, chacun est censé se comporter avec
sérieux, envisager les choses de manière nette, choisir avec logique
17 Littéralement : « en train de se faire » (N.D.E.)
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 62

comme il faut. Nul ne rêve, ne croit en dieu, nul n'est rongé par une
passion dévorante. Le monde où se meuvent les hommes est celui
conçu par la science et la technique, vaste campus où l'on résout des
problèmes, et aspire à réussir au mieux. Or, ce qui touche de près ou
de loin aux représentations sociales doit tenir compte du fait qu'il
existe chez les hommes toute une zone d'ombre qui recouvre la
plupart de leurs réflexions et de leurs relations. Des croyances très
anciennes les guettent [177] et une mémoire les habite, dont le
contenu n'est pas toujours avoué. Leur attirance pour ce domaine
limitrophe de la connaissance claire est si forte que le psychologue qui
ne cherche pas à reconnaître cette zone d'ombre passe à côté d'une
représentation et de ce qui fascine en elle. Bartlett l'a dit : « Le
familier est facilement accepté ; le non-familier nous maintient »
(1932, p. 19). N'est-ce pas le propre des religions, des visions
politiques, des légendes journalistiques, de nous attirer par ce côté ?
Notre vie publique est faite d'explosion d'illusions, d'idéologies
syncrétiques et de croyances arborescentes. C'est elle que nous
pénétrons à travers les représentations sociales, la plupart des théories
menées à ce jour l'ont montré.
Dans ce but, je voudrais pousser plus avant le constat ébauché en
commençant. Une théorie des représentations ne concerne pas
seulement les personnes en chair et en os. Elle devrait nous permettre
de comprendre leurs œuvres communes et, au-delà, la littérature, le
roman, le cinéma, l'art, même les sciences et les institutions qui les
objectivent. N'y a-t-il pas là un vaste matériel ayant trait à nos facultés
de connaître et de communiquer dans ces divers domaines de la
culture ? On ne voit pas pourquoi la psychologie sociale s'en exclut et
se retire de la conversation qui se poursuit, à leur propos, entre les
diverses sciences. En résumé, je ne soutiens pas que nous devions
nous détourner de ce large corpus de cognition sociale - à moins que,
comme d'autres, il ne disparaisse du jour au lendemain (Moscovici,
1984a), sans crier gare. Je dis tout simplement certaines occasions que
nous offre l'étude des représentations sociales. Il faudra du temps
avant de s'arrêter à une formule unique, touchant à ce qui est un des
plus anciens, sinon le premier des objets d'enquête et de culte, à
savoir, l'esprit social (« social mind »).
En tout cas, les objections de Jahoda pourraient s'appliquer à
n'importe quelle notion, de l'attribution au schème, encore mieux qu'à
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 63

la nôtre. Qu'elles jouissent d'une certaine faveur aux Etats-Unis, qu'on


ait publié des centaines d'expériences dans les revues les plus cotées,
ne change rien au fond de l'affaire. Des questions fondamentales, dont
celle de l'illusion individualiste (Farr, 1978) sont passées sous [178]
silence, et les limites de ces notions ne sont pas discutées
sérieusement. Mes contacts étroits et ma connaissance de la
psychologie sociale me portent à me soucier moins que Jahoda de me
conformer à ses priorités. Je porte un tout autre jugement sur ses
forces et faiblesses. Il est vrai que je n'y ai aucun mérite. À la fois
parce que je ne crois pas aux « tests durs de théories tenues », par
esprit de méthode, et parce que le caractère social de la pensée, de
l'existence en général, me paraît évident. Il est vrai que ce n'est pas le
cas de nos collègues américains qui vivent dans une culture n'offrant
pas d'alternative aux représentations individuelles, pas de langage
pour exprimer les besoins et les intérêts qui dépassent ceux des
individus et expriment le groupe. Faute d'avoir l'habitude de telles
notions et d'un tel langage, il est normal de les voir se demander
comment et pourquoi quelque chose, une représentation par exemple,
est sociale... Souvent, je m'étonne qu'on pose ce genre de questions,
qu'on demande à justifier ce qui, à mes yeux, va de soi. Ou bien on
hausse les épaules, parce que la réponse est donnée dans les termes
d'une expérience qui fait défaut au questionneur ou lui paraît abstraite.
Comme si, là où pour moi il y a un plein, il y avait pour eux un vide,
et vice versa. Un écart de ce genre explique les difficultés à saisir
l'intérêt et la portée de la théorie qui fait l'objet de ces notes. Bien sûr,
de nombreux doutes subsistent à son égard, et c'est inévitable. Ils
n'ébranlent pas la confiance que nous sommes un certain nombre à
mettre dans la ligne de recherches suivie depuis des années. Et encore,
moins à présent que rapidement et discrètement, elle stimule la
recherche partout où l'on n'a pas tant besoin d'un dogme que d'un
cadre heuristique. Pour tous ceux qui souhaitent trouver une autre
manière de faire de la psychologie sociale, plus proche des autres
sciences de l'homme et à l'échelle des phénomènes sociaux dans
lesquels ils vivent, il semble y avoir là une ouverture. Je suis
persuadé, comme eux, que les représentations sociales pointent, à long
terme, vers la solution de problèmes de la science et des sociétés qui
ne sont pas moins réels.
Serge MOSCOVICI, “Esquisse d'une description des représentations sociales” (2013) 64

Fin du texte