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Revue Langues, cultures et sociétés, Volume 3, n°1, juin 2017

Parler citadin, parler urbain.


Quelles différences?*

Leila MESSAOUDI
Laboratoire Langage et société-URAC56
Université Ibn Tofail Kénitra
lmessaoudi@gmail.com
* Cet article a fait l’objet d’une première publication en 2003, dans : Thierry BULOT et Leila MESSAOUDI
(Dirs.), Sociolinguistique urbaine. Frontières et territoires, Cortil Wodon, EME & intercommunications. Cette
version est quasi -identique à la première, à l’exception de quelques aménagements minimes

Résumé
Cet article traite de la distinction entre citadin et urbain. Ces deux concepts souvent utilisés
comme synonymes servent dans ce travail à rendre compte d’une situation linguistique, en
s’appuyant non seulement sur la catégorisation des locuteurs (auto- et hétéro-) mais aussi sur
des faits langagiers L’exemple retenu est celui de la ville de Rabat dont le parler actuel, marqué
par des traits ruraux des tribus avoisinantes, est considéré comme urbain et assure une fonction
véhiculaire tandis que le parler citadin caractérisé par des traits andalous et vu comme prestigieux
doté d’une fonction identitaire mais il est en voie de disparition.

Mots clés
Citadin – Urbain – Rural – Rabat – Zaers - Arabe dialectal-

Abstract
This article deals with the distinction between urban and neo urban. These two concepts that are
often used as synonyms are used in this work to give an account of a linguistic situation, relying
not only on the categorization of the speakers (auto - and hetero) - but also on language facts.
The example is that of the city of Rabat, whose current speaking, marked by rural surrounding
tribal features, is seen as urban and has a vehicular function while the city talk (neo urban) is
characterized by Andalusian features and is seen as prestigious endowed an identity function,
but it is endangered.
Key words
Urban - Neo urban – Rural – Rabat – Zaers – Arabe dialectal

1. Introduction
Cette recherche émane du constat qu'au Maroc, comme ailleurs, le parler est souvent un
indicateur du lieu de production. Les variétés utilisées notamment dans la vie privée – et même
parfois, oralement, dans certains espaces publics (souks et grands magasins, postes, ministères,
banques, etc.) ou dans des moyens de transport collectifs (autobus, trains, etc.) sont tributaires
du lieu d'origine: les locuteurs lettrés ou non, ont toujours tendance à conserver leur parler
maternel. Et même s'ils le voulaient, ils ne pourraient se débarrasser de leur "accent" qui influe
même sur les langues qu'ils acquièrent telles que l'arabe standard ou le français. Le locuteur
s'annonce ainsi en s'énonçant. Aussi bien le berbérophone (l'amazighophone) que l'arabophone
sont identifiés comme appartenant à un lieu d'où provient une parole différenciatrice. Ainsi,
l'amazighophone est toujours rattaché à une région (régiolecte) et le locuteur est soit un usager
122
du "Tachelhit" parlé dans la région du Sous ou du "Tamazight" dans la région du Moyen Atlas
ou du "Tarifit" du Rif oriental. Pour les arabophones, on peut distinguer entre plusieurs types de
parlers:
- les parlers bédouins; utilisés généralement dans les plaines et plateaux, par exemple le
parler des Zaers dans les environs de Rabat (AGUADE, 1998) et le parler du Hassania des
provinces du Sud (AL MAKARI, 2000) qui présentent des traits hilaliens et maaqiliens
tels que le segment [g] (au lieu de [q]), par exemple [gàl] pour [qàl] "il a dit", les
interdentales spirantes simples [] et [], par exemple, [mar] pour [tmar] "dattes" - et
[kub] pour [kdub] "mensonge" tout particulièrement par l'usage de l'interdentale spirante
sonore emphatique à la place de la dentale correspondante par exemple, [ħfeĐ] au lieu de
[ħfeD] "il a appris" et enfin par une forte tendance à la diphtongaison, par exemple[tawr]
"taureau", [xayma] "tente", [Treyg] "route" au lieu de [tur], [xima] et [Triq]
- les parlers montagnards: par exemple, les parlers des Jbala (Nord ouest du Maroc, dans la
chaîne du Rif occidental) présentent des points communs avec les parlers citadins mais s'en
distinguent par des traits spécifiques comme l'affrication par exemple, le segment dʒ est
utilisé au lieu de ʒ comme dans sfendʒa pour sfenʒa "beignet", le dévoisement de
certaines emphatiques comme dans Tahr au lieu de Dahr " dos" et le spirantisme de
certaines dentales en coda de syllabe comme dans RliĐ pour RliD "gros" et bi pour bit
"chambre" (MESSAOUDI, 1996, 2000);
- les parlers arabes citadins et urbains: par exemple, le parler citadin ancien de Rabat
comporte des traits andalous dominants tandis que le nouveau parler urbain de Rabat se
caractérise par la dominance des traits ruraux des tribus avoisinantes, en particulier des
Zaers (MESSAOUDI 1996, 2001 et ci-dessous).
Mais si sur le plan dialectologique, du point de vue descriptif des traits linguistiques, les
frontières linguistiques semblent clairement tracées, dans la réalité du fonctionnement langagier
et tout particulièrement dans les villes, les limites entre les parlers ne sont pas aussi aisées à
définir.
Cette étude vise à rendre compte de la dynamique langagière prévalant actuellement dans les
villes marocaines, en prenant comme exemple le cas de Rabat.
L'hypothèse de travail est qu'au Maroc, les parlers urbains actuels se distinguent à la fois des
anciens parlers citadins (encore en cours dans certains groupes; par exemple, pour Rabat, c'est
tout particulièrement dans les anciennes familles d'origine andalouse qui vivaient dans un
confinement linguistique, dans la médina de Rabat, intra muros du 17e siècle jusqu'aux années
1960 environ ) et des parlers ruraux (utilisés encore actuellement dans les campagnes, tout
particulièrement dans les tribus environnantes, par exemple, les Zaers pour la région de Rabat).
La ville est un "laboratoire social" (Park) et linguistique par excellence, les effets de mobilité et
de mélange de populations qu'elle présente retentissent donc ostensiblement sur les parlers.

2. Comment caractériser alors ces parlers?


Pour l’arabe, les classifications des dialectologues distinguent traditionnellement entre les
parlers citadins (des populations sédentaires des villes) et les parlers bédouins (des populations
nomades ou transhumantes) auxquels s’ajoutent les parlers montagnards. Cette typologie
est-elle toujours valable pour la description des parles tels qu'ils se présentent actuellement dans
les villes? Le terme de citadin utilisé pour référer aux traits pré-hilaliens1 (Caubet, 1998) peut-il
servir pour caractériser les nouveaux parlers urbains? Comment les locuteurs identifient-ils le

1
Les dialectes préhilaliens – étaient parlés au cours du VIIe siècle - avant l'invasion bédouine des Beni Hillal au
XIIe siècle. Des traits et vestiges de ces parlers continuent d'être utilisés dans les parlers citadins actuels de
certaines villes comme Rabat, Fès, Salé, Tétouan.

123
parler "mdini"(citadin) de Rabat? Le parler 'rubi (rural) des Zaers? Le parler urbain de Rabat?
Peut-on parler de macro discriminants linguistiques parfaitement identifiés et identifiables? Ne
serait-il pas utile d'introduire une nouvelle distinction qui permettrait de rendre compte des
nouveaux parlers des villes ?
Comme signalé ci-dessus, mon hypothèse est qu'il est tout à fait opportun de distinguer entre le
parler citadin et le parler urbain. En anglais, on pourrait opter pour urban et neo urban.
La difficulté rencontrée réside dans les jugements de valeur qui accompagnent ces deux
termes, vraisemblablement en privilégiant un aspect historique contenu dans la citadinité et
évacué ou non reconnu pour l'urbanité.
Comme le souligne Pierre SIGNOLES2 :
"D'abord, il n'est pas toujours aisé – compte tenu des difficultés urbaines dans le monde
arabe – d'éviter l'écueil de la présentation nostalgique d'une citadinité ancienne et
magnifiée parce qu'ancienne".
De son côté, BOUCHANINE NAVEZ3 note à ce sujet :
"mais les concepts de citadinité et d'urbanité posent bien d'autres problèmes, car ils sont
tous deux porteurs d'un contenu idéologique évident. Dans quelque réalité qu'ils soient
employés, ces termes sont tout sauf neutres. Au Maroc, dans le langage courant, mais
malheureusement aussi dans la presse et chez les décideurs et même chez certains
chercheurs, ils véhiculent un lourd bagage en termes d'échelle de valeur, d'évaluation du
comportement, en même temps qu'ils fonctionnent parfaitement comme critère de
ségrégation et de rejet, y compris, et ce n'est pas là le moindre paradoxe, dans la bouche
d'anciens migrants d'origine rurale…".
Souvent, le statut de citadin, relié à la notion de cité, n'est pas forcément utilisé pour désigner
l'urbain même si ces deux termes sont parfois employés de façon synonymique sous la plume de
certains chercheurs en géographie humaine, en sociologie, en anthropologie, etc.
Cependant, certains d'entre eux - surtout les sociologues, sont attentifs aux distinctions
introduites dans l'usage par les populations étudiées; SIDI BOUMEDINE4 (1996) signale par
exemple:
"Lorsque nous parlons d'urbanité, nous sommes en terrain sûr. Les vieux débats sur la
définition de la ville, sur sa caractérisation, même lorsqu'ils se poursuivent dans des
escarmouches sur les formes nouvelles de l'urbanisation (métropolisation, rurbanisation,
région urbanisée) reposent sur un consensus quant à la prise en compte des caractères
essentiels du fait urbain. (…) Mais qu'en est-il de la citadinité dès lors que certains
s'accordent à ne pas attribuer le statut de citadin à tout urbain?"
Ces questionnements ne font que raffermir ma position concernant la nécessité de distinguer
entre les deux termes et de s'en servir comme des éléments d'une catégorisation à trois
composants: citadin, urbain et rural. En effet, ces deux termes n'ont de sens que confrontés au
troisième qui est le rural. Il est évident que cette distinction ne renferme pas pour moi les
contenus idéologiques (mélioratif ou péjoratif) que certains locuteurs, y compris des
chercheurs, se plaisent à lui accoler. L’on peut rappeler aussi que l'idée qui sous tend ce travail
émane d'un point de vue sociologique particulier qui sera élucidé dans ce qui suit afin
d'expliciter ma posture par rapport au terrain familier sur lequel je travaille.
2.1. Du terrain familier à la nécessité de la distanciation:
Des trois rôles affectés au chercheur comme "périphérique", "actif" ou "immergé" (A.
COULON, 1992 :96), c'est vraisemblablement le dernier qui caractériserait le mieux mon
rapport au terrain de Rabat. Etant native de la ville de Rabat et membre de la communauté

2
SIGNOLES Pierre et LUSSAULT Michel (1996), La citadinité en questions, Urbama, n°29, Tours, p. 5
3
BOUCHANINE NAVEZ Françoise (1996), Citadinité et urbanité: le cas des villes marocaines, Urbama, 29,
Tours, p. 103
4
SIDI BOUMEDINE Rachid (1996), La citadinité: une notion impossible?, Urbama,29, p. 49
124
étudiée, je n'éprouvais aucune difficulté à comprendre les interactions verbales des locuteurs.
Je me dois de reconnaître, cependant, que la conscience des faits n'a pu pour ainsi dire s'imposer
à moi que lorsque j'ai eu à travailler sur des terrains éloignés. Mes sorties de terrain chez les
Jbala (Nord Ouest du Maroc, dans le Rif occidental) et chez les Zaers (région environnante de
Rabat) ont largement contribué à attirer mon attention sur des faits linguistiques qui me
semblaient tout à fait "ordinaires" ou "allant de soi". Cette distanciation par la comparaison avec
d'autres terrains a été le point de départ de cette réflexion menée depuis quelques années sur les
faits linguistiques et sociolinguistiques. C'est pour ainsi dire, l'observation du terrain qui a
donné naissance à cette catégorisation à trois termes. Parfaitement opératoire, cette distinction
est non seulement illustrée par les pratiques linguistiques des locuteurs mais, de plus, elle est
légitimée par leurs propres représentations.
2.2. Le point de vue du chercheur
Il est important d'expliciter la posture du chercheur et son point de vue afin d'objectiver la
démarche et d'insérer le "je" méthodologique. Choisir une méthode, n'est-ce pas opter pour un
cadre théorique et sociologique? (COULON 1992 : 95).
Ayant opté pour une méthodologie multiple: entretiens libres, non formels, observation
"sauvage", participante, conversations ordinaires, j'ai sciemment évité la passation de
questionnaires vu le bais qu'ils risquent d'introduire sachant que les populations observées sont
dans la majeure partie des cas analphabètes. Des tests ont été réalisés pour valider ou infirmer
l'existence de macro discriminants linguistiques. Pour relever ceux-ci, il n’y avait pas eu de
difficultés puisqu’une question brève était posée et à laquelle une seule réponse était possible
(un peu à la manière de LABOV pour la recherche sur les réalisations du "r" dans les grands
magasins de New York). Par exemple de demander: quel jour sommes-nous? , en choisissant de
poser la question le mercredi, pour avoir comme réponse: lyum larbeç (du parler citadin) ou
lyuma larbça (du parler rural).
Ainsi, toute cette réflexion émane du terrain. Bien entendu, elle est aussi alimentée par des
théories sociologiques et sociolinguistiques.
Les écoles sociolinguistiques existantes voient pour la majeure partie des conflits entre les
langues (LJ CALVET, 1987, BOYER, 1997) et des compétitions symboliques. Si Bourdieu, qui
est sociologue et non linguiste, a introduit la métaphore du "marché linguistique", cette dernière
n'est pas sans inconvénients par son aspect réducteur (MESSAOUDI 1996, 1999) et ce, malgré
le réel engouement qu'elle connaît chez certains sociolinguistes marocains, comme chez
Ahmed BOUKOUS (1995). Pourtant, il y a des positions plus nuancées et des propositions plus
affirmées chez les sociolinguistes ; récemment, par exemple chez BLANCHET (2000 :125 sq.).
Il est vrai qu'il est plus stimulant d'analyser les situations de compétitions et de tensions, il n'est
pas obligatoire pour autant de rechercher à tout prix les conflits, même là où il n'y en a peut
être pas. Il ne s'agit pas non plus d'affirmer par avance que les contacts de langue sont à priori
harmonieux ou consensuels. Ceci signifie que la sociolinguistique devrait être une science
suffisamment performante, œuvrant à l'objectivation de la signification sociale des conduites
langagières et leur dynamique. Cette science devrait nous permettre d'être suffisamment
outillés pour prononcer un diagnostic concernant une situation linguistique donnée – et aussi
des pronostics sur l'évolution possible -, sans poser à l'avance que tout contact linguistique est
forcément conflictuel ou harmonieux. Ceci implique une certaine neutralité ou du moins une
mise en attente des jugements exprimés par les adjectifs "conflictuel", "harmonieux", etc. qui ne
pourront être employés qu'à posteriori, une fois l'étude de terrain faite. C'est dire l'importance
du terrain dont on ne peut absolument pas faire l'économie. Certes ce n'est pas le lieu ici de faire
le procès à cette sociolinguistique de cabinet qui porte du tort non seulement à ses tenants mais
surtout aux variétés linguistiques et à leurs locuteurs. Les locuteurs sont les véritables
détenteurs du langagier et c'est la raison pour laquelle nous n'avons eu de cesse d'appeler à un
retour aux locuteurs et au terrain (MESSAOUDI, 1999).

125
A cet effet, ne serait-il pas utile de rappeler qu'une conduite langagière fait partie d'une
interaction sociale et constitue un élément d'un acte social commun? George MEAD
(1968(1934)) avait déjà insisté sur cet acte social et avait mis l'accent sur les adaptations et
réadaptations nécessaires à son accomplissement. Considéré comme le père de
l'interactionnisme symbolique il soulignait qu’il y a une interaction dans laquelle les gestes
remplissent leurs fonctions, c'est-à-dire provoquent les réactions d'autrui, ces réactions
devenant à leur tour des stimuli pour une réadaptation jusqu'à ce que l'acte final lui-même
s'accomplisse(…) Nous avons là une série d'adaptations entre deux êtres qui réalisent un acte
social commun.
Toujours dans la même perspective de l'école de Chicago, Jean Michel CHAPOULIE note que
PARK et BURGESS introduisent une distinction entre "quatre grands types d'interaction": "la
compétition, le conflit, le compromis et l'assimilation."5
En fait, au cours des interactions, les protagonistes i.e. les locuteurs développent une série de
conduites langagières en fonction de buts déterminés et "intelligibles" pour eux. Ces conduites
sont socio différenciées et elles obéissent à une "rationalité".
Qu'entendons-nous par la rationalité des comportements langagiers?
2.3. L'hypothèse de la rationalité
Dans un précédent travail (1998), nous avons adopté le concept de rationalité (M. WEBER
(1913 :23). "Agit de façon rationnelle par finalité celui qui oriente son activité d'après les fins,
moyens et conséquences».
Nous avons émis les hypothèses suivantes :
1. le comportement langagier des locuteurs est considéré comme «rationnel» ; en ce sens qu’il
s’oriente vers une finalité en usant de moyens vus comme appropriés pour atteindre cette fin ;
2 -les locuteurs déploient des stratégies qui peuvent être de deux sortes
a) des stratégies d’adéquation lorsqu’ils manipulent un code linguistique donné et qu’ils sont
en conformité avec les normes de son emploi ;
b) des stratégies de compensation lorsque les locuteurs usent alternativement de deux ou
plusieurs codes et qu’ils choisissent l’un ou l’autre ou un mélange des deux selon les situations
de communication dans lesquelles ils se trouvent impliqués. Du reste, l’on pourrait caractériser
les premières comme découlant d'une rationalité de type R1 et les secondes d'une rationalité
limitée de type R2.6
Cette conceptualisation se rapproche de la théorie de l’accommodation - qui relève de la
psychologie sociale- et qui a été appliquée à la linguistique par Howard Giles (1975, 1991).
Mais elle en diffère dans la mesure où nous préconisons l’existence de deux types de stratégies
(d’adéquation et de compensation). Ces stratégies sont aisément décelables à travers
l’observation des pratiques linguistiques. Et ce sont ces stratégies qui permettront de dégager
des tendances d’évolution, en faveur de la norme de jure ou en faveur des normes de facto
De toute évidence, la thèse que nous défendons s’appuie une conception qui considère que le
locuteur répond aux besoins requis par une situation de communication au sein de laquelle il
interagit avec l'interlocuteur. Ces interactions interpersonnelles peuvent émaner de rapports de
conflits ou d'alliances. Mais ils ne sont pas exclusivement l'un ou l'autre. C'est la dynamique des
relations d'acceptation et de rejet, en cours de construction au cours de l'interaction verbale -
qui caractérisent généralement ces relations. La caractéristique principale du langage est d'être

5
CHAPOULIE Jean-Michel (2001) , La tradition sociologique de Chicago 1892 –1961, Paris, Seuil, p. 108
6
La rationalité limitée (concept wébérien utilisé dans le domaine économique) renvoie à la situation où un individu n'applique
pas le principe de la rationalité ( qui consiste à rechercher la réalisation d'un objectif en utilisant au mieux les moyens dont il
dispose) mais celui de la rationalité limitée dans la mesure où il ne dispose pas de tous les moyens pour faire le choix le meilleur
et se trouve obligé de se replier sur des solutions qui lui semblent raisonnables ou satisfaisantes. De la même façon, le locuteur
développe des stratégies d'adéquation ou de compensation selon le degré de maîtrise des outils linguistiques requis par telle ou
telle situation.

126
le support et le vecteur de ces relations. Quels que soient les rapports d'amitié, d'animosité qui
animent ces relations, les locuteurs se voient contraints d'utiliser le médium langagier pour
"communiquer": communiquer à l'autre son désarroi, son refus, sa haine, tout comme sa joie,
son consentement ou son amour. Les dynamiques langagières s'inscrivent dans ces deux
tendances antagonistes mais complémentaires. Les locuteurs s'en accommodent et développent
les stratégies qui leur paraissent les plus appropriées aux objectifs qu'ils souhaitent atteindre. .
L'essence même de la vie sociale réside dans l'interaction entre les individus, dans leurs attentes
et réactions respectives par rapport à des buts négociés et renégociés au cours des événements
de langage (GUMPERZ). D'où l'importance que revêtent les locuteurs en tant qu'individus
prenant part à l'acte de communication et dont on pourrait ériger les profils langagiers en
"idéaltypes"7.
3. Qu'est-ce qu'un idéal type?
A partir de l'observation de conduites langagières précises et en collectant des faits linguistiques
considérés comme des macro-discriminants, nous pouvons construire différents idéaltypes.
Que pourrait être l'idéaltype de chacun des locuteurs du citadin ou de l'urbain ou du rural ?
Ces idéaltypes seront construits à partir de plusieurs axes de questionnements qui sont:
Axe 1. Parler et traits linguistiques spécifiques - Axe 2. Parler et territoire - Axe 3. Parler et
norme(s) - Axe 4. Parler et historicité - Axe 5. Parler et fonctions
3.1. Parler et traits linguistiques spécifiques (observation en synchronie).
Les traits linguistiques – autant que faire se peut vu la mobilité et la dynamique qui
caractérisent généralement les villes dans quelque réalité qu'ils sont employés- constituent le
premier axe. Nous distinguerons ainsi trois idéaltypes: celui du parler ancien de Rabat (PAR)
qui correspond au parler citadin, le parler des Zaers (PZ), qui réfère au parler rural employé
dans les environs de Rabat (Rommani, Ain Aouda, Zhiliga par exemple) et le Parler urbain de
Rabat (PUR).

Tableau 1

PAR PZ PUR
Phonologie / Consonnes
- /q/ q/? q q/g
-/j/ z J j
-/t/ ts [+ sifflement] θ (interdentale) t [+ chuintement]
-// s  
-/d/ d  (interdentale) D
- / D/ (emphatique) D/d Đ (interdentale) D
Voyelles et diphtongues u "tur" aw "θawr" aw / tawr
i " Dif" ay "Dayf" i/ ay Dif /Dayf

7
Max Weber, (1992 [1913]: 180) en donne la définition suivante :"On obtient un idéaltype en accentuant unilatéralement un
ou plusieurs points de vue et en enchaînant une multitude de phénomènes, donnés isolément, diffus et discrets, que l'on trouve
tantôt en grand nombre, tantôt en petit nombre et par endroits pas du tout, qu'on ordonne selon le précédent point de vue choisi
unilatéralement pour former un tableau de pensée homogène. On ne trouvera nulle part empiriquement un pareil tableau dans sa
pureté conceptuelle: il est une utopie". Schutz Alfred (1994 :23) relève au sujet du concept de typification et de la procédure
"idéal typique" de Weber que: " Pour Weber, l'essence même de la réalité sociale réside dans l'interaction entre les individus,
dans ce qui arrive et dans ce qui est ressenti par les acteurs dans la réalité au moment de l'action. L'intérêt des sciences sociales
(…) est de retracer le sens que des activités sociales prennent pour les acteurs eux-mêmes".
Nous reprenons à notre compte cette notion d'idéal type qui nous semble opérationnelle sur le plan méthodologique, dans la
mesure où nous la faisons correspondre à un "profil type" de ce qu'est un locuteur de tel ou tel parler.

127
Tableau 2

Morphologie/verbe
Schème : tsac1c2vc3  tseɛqel tseɛqel
Accompli, 2e pers, pl xreʒ+ tiw xreʒ+ tu xreʒ+tu
Inaccompli/ modalité ka- ta- ta-/ ka-
Impératif 2e masc, sing - -i -
Impératif fém, sing - -i -i
Participe actif xayef xawfan xufan
Morphologie/nom
Schèmes:
c1c2ac3a / c1ec2c3a ktaba ketba ketba
Singulier Pluriel /nom Pluriel /nom Pluriel /nom
Dif (invité) Dyaf Difan Difan
ma (eau) myahat miman miman
Tbib (médecin) TBayeB Tebba Tebba
isbaɛ (doigt) isabeɛ sebɛan sebɛan
briq (cafetière) brayeq berqan berqan
mida (table) myadi midat midat
ktab (livre) ktuba ktabat ktabat
tiyyara (avion) Tyayer Tiyyarat Tiyyarat
ràs (tête) ryus rus rus
keswa (vêtement) ksawi keswat keswat
belRa (babouche) blaRi belRat belRat
teqʃira (chaussette) tqaʃer teqʃirat teqʃirat

Pluriel / adjectif
kbir kbar kbarin kbarin
zreq zureq zergin zergin
Modalité du possessif dyal- ntaɛ- mtaɛ- dyal- dyalt- dyawl
ntaɛt-mtaɛt-
ntawɛ-mtawɛ
Modalité du nombre tnaʃ tnaɛʃ tnaɛʃ
Pronoms libres :
1e sing / 1e pl ana / ħna Anaya / ħnaya Anaya / ħnaya
2e sing masc / fém nta / nta Nti, tti/ nti, tti nta(ya) / nti(ya)
2e pl ntuma ttumaya ntumaya
Pronoms compléments :
1e pers li liya liya
3e pers lu lih lih
Adverbes (temps/ espace) qbayla gbila qbila/ gbila
hna, hnaki hnaya hnaya
Nom de jour temmaki lhih lhih
« mercredi »
« hier » larBeɛ larbɛa larbɛa
« aujourd’hui » lbareħ yames lbareħ
« le lendemain » lyum lyuma lyuma
laʁedda laʁeDDlih laʁeDDlih

128
Tableau 3

Lexique PAR PZ PUR


« lettre » bra Briyya Briyya
« épicier » Baqqal mul l hanut mul l hanut
« avaler » bleç SreT Sret
« papillon » pripellu Fertuttu Fertuttu
«se mouiller » fzeg sred fzeg / sred
« souiller » zexTen Jellex jellex
« glisser » zheq Zleg zleg
« moules » srembeq Buzrug buzrug
« se perdre » mDa Tlef tlef
« guêpe » rzizzi Rzuzi rzuzi
« trousseau » ʃwar Jhaj dhaz
« frère » xa xu xu
« oncle maternel » ħbib xal xal
« bouteille » rduma Qerɛa qerɛa
« escargot » Rlala babbu babbu
« insecte » qerwata bexxua bexxua
« nombril » serra buT buT
« boucles d’oreilles » zwaheg ħalaqat ħalaqat
« passer le jour » qiyyel ĐeLL Dell
« soufflet » kir rabuz rabuz
« délicieux » ldid bnin bnin / ldid
« arrête ! » hda zga zga

Ces tableaux appellent quelques commentaires.


3.1.1. Phonologie
Les consonnes
Le segment /q/ se réalise respectivement:
- [q] uvulaire, avec une légère affrication provoquée par la présence de la pharyngale ,
lorsqu’il est doté du trait [+ citadin] du PAR;
- [g] lorsqu’il est doté du trait [ + rural] du PZ
- [g] et / ou [q] sans affrication, lorsqu’elle est dotée du trait [+ urbain] du PUR. Dans ce cas, on
constate l’existence de trois types de locuteurs: ceux qui réalisent systématiquement [q], ceux
qui réalisent systématiquement [g] et enfin ceux qui alternent et qui utilisent l’un ou l’autre
selon les contextes et les situations de communication.
Le segment /ʒ/ se réalise respectivement:
[z] alvéodentale, sifflante lorsqu’il est doté du trait [+ citadin] (PAR);
[Ǯ] palato-alvéolaire, chuintante lorsqu’il est doté du trait [ + rural] (PZ);
[ʒ] chuintante, dépalatalisée lorsqu’elle est dotée du trait [+ urbain] (PUR).
Le segment / ʃ / se réalise respectivement:
[s] alvéodentale, sifflante lorsqu’elle est dotée du trait [+ citadin] (PAR);
[ʄ] palato-alvéolaire, chuintante lorsqu’elle est dotée du trait [ + rural] (PZ);
[ ] chuintante, dé palatalisée lorsqu’elle est dotée du trait [+ urbain] (PUR).
a. d. Le segment / t/ se réalise respectivement :
[ts] apico-dentale, sourde, accompagnée d’un léger sifflement dans le PAR
[] inter dentale sourde dans le PZ (se réalisant parfois labiodentale sourde f)
129
[t] apico-dentale sourde, accompagnée parfois d’un léger chuintement [t) (à l’instar de la
réalisation dans les parlers de la plaine du Gharb ou de la Chaouia).(PUR)
Le segment /d/ se réalise respectivement :
[d] apico-dentale sonore dans le PAR
[] inter dentale sonore dans le PZ
[d] apico-dentale sonore dans le PUR
Le segment emphatique /D/ se réalise respectivement :
[D] apico-dentale, sonore, emphatique dans le PAR (parfois désemphatisée dans certains
lexèmes; ex. dhek)
[Đ] inter dentale, sonore, emphatique dans le PZ ; ex Dhaw
[D] apico-dentale, sonore, emphatique dans le PUR (les désemphatisés ne sont pas attestés).
Voyelles et diphtongues
Le segment /u/:
- se réalise [u] lorsqu’il est doté du trait [+ citadin] ;ex.: tur, huli
- se réalise [aw] lorsqu’il est doté du trait [+ rural]; ex: tawr, hawli;
- se réalise soit [u] soit [aw] lorsqu’il est doté du trait [+ urbain]
Le segment /i/:
- se réalise [i] ou [e] selon les contextes phonologiques lorsqu’il est doté du trait [+citadin];
ex.: xima, Sif ;
- se réalise [ay] lorsqu’elle est dotée du trait [+ rural]; xayma, Sayf
Phénomènes connexes
- assimilation
Ex : ʃef+na du PAR se réalise ʃenna dans le PUR comme dans le PZ
ɛend+na du PAR se réalise ɛedd+na comme dans le PZ
- dissimilation
Ex : nqul+l +hum du PAR se réalise ngul+li+hum dans le PUR
- emphatisation
Certaines consonnes désemphatisées dans certains mots du PAR comme yallah, dhek ...etc. se
réalisent emphatisées dans le PUR (comme dans le PZ)
-
3.1.2. Morphosyntaxe
Le verbe
En marge des données présentées dans le tableau, on voudrait attirer ci-dessous l’attention sur
quelques phénomènes.
- Les types verbaux répertoriés par Youssi (1992) se retrouvent dans le PAR. Toutefois,
sous l’effet de l’urbanisation et des contacts avec les populations migrantes, les formes
des deux verbes atypiques kla et xda, ont tendance à perdre la forme vue comme
prestigieuse. Ainsi la conjugaison du PUR présentera kelt et xett – vraisemblablement
une forme de la Chaouia et de Casablanca (au lieu de klit et xdit du PAR et de kleyt et
xdeyt du PZ).
- La forme rurale encore utilisée chez les Zaers de la 1e pers plurielle nemsu ne sera pas
conservée dans le PUR ; c’est plutôt la forme nemSiw (du PAR) qui est attestée dans le
PUR; en revanche, temʃiw alterne avec temʃu. Mais mʃitiw (du PAR) disparaît presque
systématiquement au profit de /mʃitu/ dans le PUR.
- Le participe actif est waxed pour le PAR et xayed pour le parler rural. Les deux formes
sont employées dans le PUR. Le participe actif est xayef dans le PAR, xufan dans le PZ et
xufan dans le PUR.
- Une seule forme est employée à la 2e personne à l’inaccompli et à l’impératif au masculin
dans le PAR ; ex. sir « va », lɛab « joue » et au féminin dans le PZ siri, laɛbi . La

130
distinction entre masculin et féminin est introduite dans le PUR, elle est inexistante dans
le PAR et dans le PZ.
- Concernant les verbes dérivés, on peut noter la présence de la forme stac1c2ec3 dans le
PUR. Cette forme provient du PZ comme dans : stacqel « se rappeler de qqch. », stamen
« chercher refuge /confiance ».
NB - Ce schème est productif en Arabe marocain moderne dans des unités en provenance
de l’arabe standard comme staqbal « accueillir », stamerr « continuer », staRna « se passer
de », stadɛa « convoquer » utilisées essentiellement par les lettrés ou par les locuteurs
influencés par les médias du fait d’un taux d’écoute élevé. Il serait intéressant d’ailleurs de
constituer des échantillons sur la base du taux d’écoute afin d’évaluer le degré d’influence
des médias.
- Modalité verbale /ka/ : cette modalité est présente dans le PAR et elle est fréquente dans
le PUR amis sa variante /ta/ présente dans le PZ est tout aussi fréquente dans le PUR.
Un même locuteur peut les alterner dans le même message. Pour illustrer la présence de
/ka/ YOUSSI (1992 : 64) a ainsi donné des exemples puisés dans le discours sportif avec
la modalité /ta /.
Le nom
- Modalité du possessif : dyal ne s’accorde pas en genre et en nombre dans le PAR. En
revanche dans le PUR, elle s’accorde. On note deux formes supplémentaires : dyalt, et
dyawl. Mais la variante mtac et ses différentes formes (ntawc, ttawc, btac) du PZ existe
aussi dans le PUR.
- Modalité du nombre : dans les nombres de 11 à 19, on constate la présence de ɛ dans le
PZ comme dans tnaɛs, sa chute dans le PAR comme dans tnaʃ et les deux formes sont
concurrentes dans le PUR.
Le pronom
- le pronom libre 1e pers se réalise ‘ana dans le PAR et anaya dans le PZ et le PUR
- la distinction du genre dans la 2e pers sing n’existe pas dans le PAR.(le masculin nta est
employé pour les deux) ; dans le PZ, c’est le pronom féminin qui est employé pour les
deux ; dans le PUR, la distinction nta/nti est maintenue.
- Le pronom complément 1e personne –ya se réalise avec les prépositions mɛa-, bi- fi- et
li- dans le PZ, le PUR et le PAR. Une exception pour le PAR, ya chute devant li- comme
dans ɛTaha li
- Le pronom complément 3e pers/masc se réalise [u] dans le PAR : ɛTalu mais ɛTalih
dans le PZ. Dans le PUR, les deux formes sont concurrentes.
d. L’adverbe
- Noms des jours : dans le PAR, le 4e jour se réalise laRbeɛ (avec emphatisation), dans le
PZ, il se réalise larbɛa (sans emphase) et dans le PUR, c’est plutôt la 1e forme qui est
usitée. Dans le PAR, lyum est réalisé pour « aujourd’hui » , dans le PZ, lyuma est attesté.
Dans le PUR, les deux formes sont présentes. Dans le PAR, lbareħ, wulbareħ dans le PZ,
yames et wunnames ; dans le PUR, ce sont les deux premières formes qui sont utilisées.
Dans le PAR, laʁedda, dans le PZ, laʁeddlih et dans le PUR, c’est la 2e qui est utilisée.
- Ponctuation du temps : qbayla dans le PAR, gbila dans le PZ et q°bila dans le PUR. yallah
(sans emphase) xrej « il vient de sortir » dans le PAR et bahra xrej dans le PZ et ɛad xrej
dans le PUR. zman « il y a longtemps » dans le PAR, Bekri dans le PZ et zman dans le
PUR.
- Adverbes spatiaux : hna et hnaya dans le PAR, hna dans le PZ et le PUR. Temma et
temmaki et hnaki dans le PAR, lhih dans le PZ et temma/lhih dans le PUR. Mura
« derrière » dans le PAR, se réalise wra dans le PZ et mura dans le PUR.
En résumé, le PUR résulte de mélanges entre le PAR et le PZ avec une forte prédominance du
PZ.

131
3.2. Parler et territoire
La relation à l'espace est assez complexe car s'inscrivant dans un processus en dynamique. On
peut distinguer trois aspects: territorialisé, dé territorialisé et re territorialisé. Par parler
territorialisé nous entendons un usage caractéristique d'un espace géographique déterminé
(régional, local, etc.) ; par parler dé territorialisé, un usage dispersé à travers un ou plusieurs
territoires (ex: lingua franca) mais qui peut être en cours d'expansion ou au contraire en cours
d'extinction; et par parler re territorialisé: la redistribution du parler sur le même territoire ou
sur de nouveaux territoires ou bien un parler ressuscité après une quasi disparition. C'est plutôt
la première acception que nous retiendrons. Ainsi, le PAR s'est déterritorialisé dans la mesure
où il n'est plus confiné dans l'espace territorial de la médina de Rabat amis il est en cours
d'extinction; le PZ est toujours territorialisé dans la mesure où il continue d'être employé par les
locuteurs de la région des Zaers, le PUR est en cours de re territorialisation dépassant les
frontières spatiales de Rabat et évoluant linguistiquement dans la même direction que les
parlers urbains des autres villes, dont le prototype est celui de Casablanca, à dominante plutôt
rurale que citadine (MESSAOUDI 2002, 2001). Nous userons dans ce cas de "parler
reterritorialisé".
3.3 Parler et norme(s)
Peut-on parler de norme(s) en dynamique, subissant un processus de territorialisation
/déterritorialisation /reterritorialisation? .de norme innovante (à travers les parlers des jeunes et
les technolectes)? De norme véhiculaire? Identitiaire? Quelle relation peut on détecter entre les
parlers urbains et l'arabe marocain moderne (YOUSSI 1992)? Parler et norme endogène dont la
définition inspirée de Gabriel MANESSY (1997) serait: Endogène ne doit pas être pris pour
un simple euphémisme suppléant indigène (…) norme (…) n'est que la représentation
consciente, éventuellement formalisée par des gens dont la compétence en matière de ce parler
est reconnue (les anciens par exemple).Cet usage se caractérise par la mise en relief d'un certain
nombre de traits linguistiques (phoniques, morphologiques, syntaxiques et lexicaux).
3.4.Parler et historicité
Il s'agit de témoignages écrits ou oraux relatifs à l'histoire du parler et à l'attestation ou non de
certains traits pré hilaliens ou non dans les travaux anciens ou chez les vieilles personnes.
3.5.Parler et fonctions.
Quelles sont les fonctions dominantes ? Identitaire? Véhiculaire?
En réponse à ces questions, nous présentons un tableau récapitulant les trois idéal types: citadin,
rural et urbain.
Tableau 4

Idéal Traits Territorialité Norme Historicité Fonction Fonction


type Ling. endogène identitaire véhiculaire
Citadin + - + + + +/-
Rural + + + + + +/-
Urbain +/- +/- +/- +/- +/- +

4. Conclusion
Il semble que ce soit la fonction véhiculaire qui l'emporte dans le parler urbain. L'aspect
prestigieux lié naguère au parler citadin est en cours de disparition. Les nouvelles élites
urbaines, d'origine rurale le plus souvent, sont en train de re composer une nouvelle culture
urbaine qui se manifeste dans les mélanges linguistiques et l'émergence d'un parler urbain issu
de ces mélanges. Cette nouvelle culture urbaine se manifeste aussi dans le mode d'appropriation
de l'espace. L'organisation de la médina était une sorte de microcosme où chaque membre
occupait une place précise. Robert Escallier souligne à cet effet: "Toute l'organisation de la ville
arabe, de l'espace mdini maghrébin aux vieilles villes proches-orientales, évoque l'existence de
132
rapports de dépendance mutuelle, de nature plus ou moins asymétrique, où chacun était intégré
dans un réseau d'engagements déterminés par la coutume et affirmés tacitement et où une
certaine solidarité prévalait. (…) A travers les différents niveaux hiérarchiques spatiaux de
référence – de la trame cellulaire, "espace familial", à la trame tissulaire du derb , espace de
reconnaissance et de convivialité, ou encore à l'espace relationnel, celui du quartier, de
l'haouma – s'inscrit le temps où l'économique était le vecteur d'un message, d'une symbolique
sociale, où le maintien de la cohérence sociale, celle de la solidarité, l'emportait sur
l'accumulation des richesses matérielles, où la vie économique n'avait de sens qu'intégrée dans
la vie sociale et religieuse". Or actuellement, l'émergence de nouvelles urbanités caractérisées à
la fois par l'individuation, l'abandon de la solidarité traditionnelle conduisent à la parution de
nouvelles formes d'interagir et de communiquer, et surtout de nouveaux modes d'appropriation
de l'espace urbain. Par exemple, le transfert de l'habitat traditionnel au mode "immeuble"
montre que les architectes conçoivent l'espace d'une certaine façon, dans le but d'une certaine
fonctionnalité. Mais cette dernière est vue tout à fait autrement par les occupants qui en ont
une autre conception : par exemple, d'utiliser le balcon - prévu initialement pour accueillir des
pots de fleurs décoratifs- au séchage du linge ou des olives! Ou encore, la transformation d'un
espace vert en terrain de foot par les jeunes ou d'un espace vacant en une décharge "sauvage"
systématique par tous les habitants d'un même quartier" (Bouchanine, 1996).
Ces pratiques qui sont le signe d'une transformation profonde de la société globale font dire à
Robert ESCALLIER (1996) qu'une nouvelle urbanité est en cours et que la fonction de la ville
elle-même a changé. Il semble intéressant de s'interroger sur la nature des nouvelles élites
urbaines.
Nous pensons que nous sommes actuellement dans une phase dynamique de transformation
globale de la société qui obéit à de nouveaux types de rationalité. Une nouvelle élite urbaine est
en cours de constitution, de nouveaux critères d'organisation/désorganisation de la ville sont en
élaboration, des défragmentations manifestées par la perte de la notion de centre et par la
multiplication des centres pour la même ville, des dysfonctionnements dont les signes sont la
présence de bidonvilles et le mode de gestion de l'espace et le rapport à celui-ci. Le parler urbain
est à l'image de ces pratiques - allant des modes d'appropriation de l'espace urbain aux
changements subreptices intervenus dans les us et coutumes, par exemple, la façon de rompre le
jeune pendant le ramadan chez les citadins était différente de celle des ruraux et de celle en
vogue actuellement à Rabat . Ceci corrobore que les villes sont les lieux de transformations qui
vont vers une certaine convergence et unification dans les pratiques qui font déceler des
tendances dominantes. Ces tendances pour le Maroc sont ostensiblement en faveur des
pratiques rurales aussi bien linguistiques que culturelles. Pourtant, naguère, les usages citadins
étaient dotés d'un certain prestige qui ne leur est plus reconnu. Les études d'approfondissement
sont nécessaires et pourront alimenter utilement ces réflexions et consisteront à se demander si
une nouvelle conception du prestige, à la fois dans l'être, le paraître et le parler n'est pas en cours
de construction De nouveaux types de rationalité apparaissent et sont différents de ceux qui
animaient la culture ancienne dite "citadine". Une nouvelle culture urbaine interstitielle
(CALVET, 1993 et 1994) est en émergence. Le meilleur exemple en est le parler des jeunes qui
ne cesse d'innover et qui est aussi le plus souvent à dominante rurale. Voici quelques exemples
du lexique (mots simples ou expressions) utilisé dans le parler des jeunes de Rabat-Kénitra :
qattac "devenir fou" (lit 8 . "couper", "prendre un ticket de transport"), ʃoq "demander de
l'argent" (lit. "diviser"), kħub "donner de l'argent"), (lit. "tousser"), ɛelleq "fuir, partir" (lit.
"suspendre"), qeddef djaketa "vendre la jaquette", slet "fuir" (litt. "fuir" en parler rural), ftel
"rouler qqn" (lit. rouler le couscous), zdeh "vendre cher" (litt. "heurter"), ɛemmer mɛa flàn
"fréquente untel" (lit: remplir avec qqn), ħreg "partir clandestinement pour l'étranger" (lit ħreg

8
Lit = littéralement
133
luraq: brûler les papiers), Zreb clu ""il l'agresse, il le bat", Ztem clu "il l'humilie" (lit. Il le
piétine), ħger clu "il l'agresse" (lit. il le maltraite injustement), Saddru "il l'a éconduit de façon
fine" (lit. il l'a exporté), ʃɛel "se mettre en colère (lit. s'enflammer, s'allumer"), Sebbeʁ
"flatter"(lit. peindre), waɛer "extraordinaire, beau » (pour les objets (lit. sévère, difficile")
Rappelons ce que Louis Jean CALVET (1993 : 12) note au sujet d'interstice (repris à
Thrasher): "cette notion d'interstice est à prendre à la fois en termes synchroniques et
diachroniques, comme lieu de passage culturel, comme lieu de transition". Le parler urbain en
émergence à Rabat est-il une transition vers une koiné de l'arabe marocain en cours de
constitution? Quelles que soient les transformations, ce qui est sûr c'est qu'il faut admettre
"que la texture de la citadinité soit fondée sur la constitution d'un système de pratiques qui
s'acquièrent dans le temps (…) dimension temporelle tend à effacer par apprentissage et
héritage (socialisation) la différence entre urbanité (être dans la ville) et citadinité "être de la
ville" (Sidi Boumedine, 1996). Cette différence qui s'estompe dans le mode d'appartenance à la
ville ne signifie pas pour autant la disparition des idéaltypes dégagés dans cette étude, ils
possèdent des traits linguistiques (macro discriminants) qui les marqueront pour longtemps
encore.

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