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Apparitions du Diable

CHRISTOPH HAIZMANN

A RRIVÉ À VIENNE, m’étant fait recevoir à la Sainte Fraternité de


Rose Croix, j’ai vécu en paix jusqu’au 11 octobre où, entre
onze heures et minuit, apparut un chevalier bien vêtu qui s’adressa à
moi et me demanda pourquoi j’étais simple d’esprit au point de me lais-
ser enrôler à la Fraternité. A quoi cela me servirait-il ? Je devrais jeter
ces bouts de papier inutiles qui n’étaient que stupidités. Il ajouta en
outre : puisque j’étais abandonné de tous, qu’allais-je faire maintenant ?
Mais comme je ne l’écoutais pas, il s’effaça et disparut.
La nuit du 12, entre deux et trois heures, j’imaginai que j’étais dans
une salle magnifique, délicieusement meublée, pleine de chandeliers
d’argent où brûlaient des bougies ; des chevaliers en habits somptueux
dansaient avec des femmes d’une grande beauté, en faisant des cercles
autour de moi. C’est alors que l’un d’eux me dit que s’il avait pu res-
ter parmi nous, il aurait pu lui aussi apprécier ces plaisirs ; tout était de
sa faute. Le chevalier dit que je devrais déchirer les croquis des appa-
ritions que j’avais dessinées, ne pas peindre le grand autel, et qu’il me
donnerait alors une coquette somme d’argent. Mais je ne voulais pas
l’écouter, et m’agenouillai pour dire un rosaire. Puis je m’allongeai
sur le sol et priai cinq Notre Père, cinq Ave Maria et un Credo, et tout
disparut.
118 Les secrets de la séduction

Le 14 octobre entre trois et quatre heures du matin, je vis de nou-


veau cette salle imposante et sa longue table couverte des mets les plus
délicats et ornée de gobelets d’or et d’argent, et les chevaliers en grand
apparat qui mangeaient et buvaient ensemble. Parmi eux se trouvait le
chevalier qui m’était apparu au début, et il m’appela à lui. Je devais
m’asseoir entre lui et la dame qui avait son siège auprès du sien ; mais
comme je ne pouvais me résoudre à faire cela, il dit à la dame de se
lever et de m’amener jusqu’à eux. Elle se leva et vint vers moi. Mais je
me mis à crier comme souvent, « Jésus, Marie, Joseph! » Elle recula. Mon
cri fut entendu par mon beau-frère, ce qui fait que lui-même, ma sœur
et d’autres gens se précipitèrent dans ma chambre avec une lumière et
un bassin d’eau bénite qu’ils aspergèrent dans ma chambre, jusqu’à ce
qu’enfin ils se trouvent face à face avec ces monstres infernaux dégui-
sés qui se mirent à reculer pas à pas, jusqu’au mur dans lequel ils dis-
parurent.
Le 16 octobre, m’apparut de nouveau une salle encore plus belle,
ornée de pièces d’argenterie précieuses et de chandeliers d’or où brû-
laient des bougies blanches. Au centre, il y avait un trône fait de parties
d’or, avec de chaque côté un lion rampant recouvert d’or ; chacun tenait
dans sa patte droite une couronne royale, et dans sa gauche un sceptre.
Des chevaliers se tenaient autour, en grand nombre, discutant entre eux
apparemment dans l’attente impatiente de leur roi ; mais comme ils ne
pouvaient plus l’attendre, le chevalier que j’ai déjà mentionné vint vers
moi en me disant que je devrais m’asseoir sur le trône, qu’ils me pren-
draient pour roi et m’honoreraient pour l’éternité. Sur ce, je criai « Jésus,
Marie ! », repris mes esprits et ne vis plus rien.
Le 20 octobre, le soir entre six et sept heures, une lumière radieuse
m’apparut. Je criai aussitôt « Jésus, Marie, Joseph ! » Puis j’entendis
une voix qui sortait de la lumière et me disait : « C’est eux qui m’en-
voient ». Il disait aussi que je ne devais pas avoir peur. « Lève-toi
pécheur », disait-il, et « Aime-Moi Jésus ». Je vis quel grand bonheur
et quelle peine indescriptibles il y a dans l’éternité, et je tombai dans une
transe qui dura deux heures. Je vis le bonheur éternel et la douleur éter-
nelle, que je ne peux mettre en mots ni décrire. Après cette vision, il me
dit que je devais aller dans le désert pendant six ans et y servir Dieu. Et
qu’ensuite je pourrais aller où je voudrais. Sur ce, je m’éveillai de nou-
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veau, si l’on peut dire, et revins à moi.


Le 21 octobre, j’entrai le soir dans ma chambre pour dire mes prières
à genoux, et je dis un rosaire, puis m’allongeai sur le sol et commen-
çai à prier le rosaire de douleur et à contempler la Crucifixion du Christ,
quand le même personnage radieux m’apparut et me menaça de dam-
nation éternelle parce que je ne suivais pas les commandements de
Dieu qui m’avaient été transmis par lui. Il dit : « Quelle attraction y a-
t-il pour toi dans ces plaisirs oisifs et terrestres, et pour l’amour de ça
es-tu prêt à renoncer à l’incommensurable bonheur éternel du Para-
dis, pour souffrir plutôt à tout jamais les affres de l’Enfer ? Tu ferais
mieux de remplir de douleur ta courte vie afin de pouvoir connaître
ensuite le bonheur immortel de l’âme ». Sur quoi il me prit par la main,
disant qu’il allait me montrer ce que j’aurais à endurer en damnation
si je refusais de suivre le commandement de Dieu. C’est ainsi qu’il
me mena dans un enfer plein de flammes et d’une puanteur terrible.
Il y avait là un énorme chaudron d’où sortaient les plaintes et geigne-
ments insoutenables d’êtres humains ; au bord se tenait un démon infer-
nal qui ne cessait de verser de la résine en flammes et du souffre qu’il
répandait au-dessus d’eux. Après que j’aie été en transe près d’une
heure, ma sœur arriva avec quatre personnes, me trouva sur mon lit
couché sur le ventre, et voulut m’éveiller en leur présence. Elle versa
sur moi de l’eau bénite, mais je ne donnai pas signe de vie bien qu’elle
pût sentir ma respiration. Je fus ainsi inerte encore un bon moment
avant de revenir à moi.
Le 1er novembre, jour de Toussaint, j’allai à l’église le matin, me
confessai et communiai : l’après-midi je retournai à l’église et dis mes
prières. Puis je retournai chez moi où j’arrivai à sept heures, pris mon
rosaire et commençai à prier en présence de quatre personnes. Quand
j’arrivai à la troisième série de prières, le même personnage radieux
m’apparut de nouveau. Je commençai à crier : « Jésus, Marie, Joseph! »,
tombai à genoux, et entrai en transe. Les personnes qui étaient pré-
sentes commencèrent à crier, tentèrent de me soulever, versèrent sur
moi de l’eau bénite, mais je ne pouvais ni sentir ni entendre. La personne
que j’ai mentionnée me prit par la main gauche, m’entoura la taille et
me mena vers un pré magnifique, orné des plus belles roses. Après nous
être promenés quelque temps, nous tombâmes sur un lys magnifique
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qui portait trois fleurs, avec, écrit sur l’une « Père », sur une autre
« Fils », et sur l’autre « Saint Esprit », mais sur la tige il était écrit
Dieu. Quand je lus cela, j’entendis une voix qui disait : « ô pécheur ! Aie
confiance, crois et construis sur ceci et ainsi tu atteindras le bonheur éter-
nel ». Quand je me plaignis à la personne qui me guidait que personne
ne me croirait, et que je ne pourrais donc pas accomplir ce qui m’était
ordonné, la personne me répondit : « même si personne ne me croit, je
sais parfaitement ce qui est arrivé, bien qu’il me soit impossible de le
mettre en mots ». Pendant ce temps, le lys se mit à briller si lumineu-
sement que je ne pouvais plus le regarder. Puis je me penchai et eus
l’impression de tomber dans de l’eau : sur ce, je revins à moi.
Le 6 novembre, la nuit, j’entrai dans ma chambre pour dormir, étei-
gnis la lumière, mais voulus prier un peu auparavant, quand revint la per-
sonne que j’ai mentionnée. C’est pourquoi j’appelai le garçon dans la
chambre voisine et lui demandai de m’apporter de la lumière ; mais
avant qu’il revienne j’étais déjà dans une transe, et la même personne
m’emmena dans une ville. Dans les rues que nous parcourions il se pas-
sait beaucoup de choses : des gens criaient, se querellaient, s’empoi-
gnaient et luttaient ; ailleurs il y en avait qui se battaient et se tuaient.
Dans un coin se passaient des jeux de prostituées, dans un autre de
sombres pratiques. Il y avait de la jubilation, des danses, de l’excitation
dans les rues comme si tout était sens dessus dessous. Il me dit que
c’étaient tous des enfants de la damnation et m’ordonna de ne pas regar-
der. Il m’emmena plus loin et me dit que nous allions sortir de la ville.
Là nous arrivâmes à un pré magnifique. Quand nous l’eûmes traversé
un moment, nous arrivâmes à un ravissant bosquet vert où se trouvaient
éparpillées des huttes d’ermites ; à côté de chacune était placé un panier
avec des racines et des herbes. Je demandai : « qu’en font-ils ? » et il me
fut répondu que « ceci était leur nourriture ». Il m’emmena plus loin et
nous arrivâmes à un rocher où se trouvait un trou dans lequel nous nous
glissâmes. Dedans il y avait une grotte spacieuse dans laquelle se tenait
un vieil homme tout déformé, avec une longue barbe grise. Je deman-
dai qui il était. A quoi mon guide me répondit que cet homme vivait
dans cette grotte depuis soixante ans sans jamais avoir mis le pied
dehors. Je demandai encore : d’où obtient-il sa nourriture et de quoi
survivre ? Il me répondit : « il est nourri chaque jour par les anges de
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Dieu ».
Mon guide me dit que je devais attendre un moment, qu’il revien-
drait dans peu de temps. Il me laissa, et tout fut dans l’obscurité. En
même temps une lumière magnifique irradia autour de l’ermite et un
ange entra, lui apportant trois plats de nourriture, une miche et un bei-
gnet et de quoi boire ; il plaça tout cela sur une pierre. Puis il mangea,
et quand il eut fini, l’ange rassembla tout et partit; l’ermite pria et remer-
cia Dieu pour Sa bonté et Sa grâce. Mon ange revint, me mena dehors,
et la lumière quitta l’ermite complètement, et nous retournâmes au mer-
veilleux pré plat sur lequel cependant il n’y avait pas de huttes d’er-
mites. Puis je vis un éclat brillant en haut qui descendait sur moi. Je
vis dedans Notre Bonne Dame qui me parla ainsi : « viens ici mon cher
enfant, car tu as maintenant pris entièrement refuge en moi, et je prie-
rai aussi pour toi » ; elle m’exhorta à suivre le commandement de son
Bien-aimé Fils. Puis elle me prit la main et m’emmena jusque chez
moi. La lumière demeura avec moi tout le temps. En me réveillant de
la transe, ayant repris complètement mes esprits, je vis l’image lumineuse
de Notre Dame dans un coin de la chambre. Des gens se tenaient autour
de moi : je criai qu’il leur fallait s’agenouiller et prier car la Mère de Dieu
était présente. Ma sœur prit alors de l’eau bénite et voulut l’asperger dans
la chambre. J’entrai de nouveau en transe et vis un ange tenant un cru-
cifix sur lequel était suspendu le Christ vivant. Il le donna à la radieuse
Mère de Dieu qui le leva vers l’eau bénite, et me parla encore en me
disant que « son Fils, lui, avait tant souffert pour moi, bien qu’Il fût
innocent et n’eût fait aucun mal ; et que je souffrirais bien plus encore
en ce monde car j’étais un homme terrestre et pécheur ». Puis toute la
vision disparut et mon ange revint me dire qu’il m’avait montré tout
ceci afin que j’aie assez de preuve de la vérité, et que je commence
maintenant l’existence d’ermite qui m’avait été ordonnée, passant six
ans dans une conduite édifiante et dans la crainte de Dieu. Puis je repris
de nouveau mes esprits. Mais je ne m’étais pas encore décidé. C’est
pourquoi il m’apparut de nouveau le lendemain matin et me dit que
« je devais obéir, qu’il ne me laisserait plus le voir pendant les six ans ;
et que si je ne voulais pas le faire quelque chose m’arriverait, ce qui
obligerait les gens à croire. Je ne devais pas tenir compte des gens,
même si j’étais persécuté par eux ou que je ne recevais d’eux aucune
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aide, Dieu ne m’abandonnerait pas ».


Sur ce, il disparut et je repris mes esprits. Après cela, je décidai
finalement d’entrer dans cette voie, de partir pour le désert et d’obéir
ainsi au commandement divin qui m’avait été révélé par tant de visions.
Depuis lors je n’ai plus eu la moindre tentation ou vision.
Le 26 décembre j’allai l’après-midi à la Cathédrale Saint-Etienne
pour prier. Pendant que je me recueillais de mon mieux, entrèrent une
jeune femme robuste et un homme bien mis, et je pensai que j’aurais bien
aimé être lui et aussi bien mis que lui. Puis je rentrai chez moi. Dans la
soirée j’allai dans ma chambre pour dire mes prières et quand je les eus
dites, il y eut un éclat de tonnerre et une flamme vive descendit sur moi
qui me fit m’évanouir encore.
Ma sœur vint ensuite avec un gentilhomme qui m’appela par mon
nom, et je revins à moi. Puis j’eus l’impression d’être étendu dans du
feu et de la puanteur, et je ne pouvais me tenir sur mes jambes. Je roulai
hors de ma cellule dans la pièce, et roulai dans la pièce jusqu’à ce que le
sang jaillît de ma bouche et de mon nez. Ma sœur ne savait que faire de
moi. Elle envoya chercher les prêtres. Quand ils arrivèrent, la chaleur et
la puanteur disparurent. Comme je ne pouvais pas encore me tenir sur
mes jambes, on me souleva sur un fauteuil. Un quart d’heure plus tard,
les prêtres m’avaient quitté et quelque chose vint à mon côté et me parla :
« cette souffrance t’est infligée parce que tu as des pensées si vaines et
oisives ». Je devais obéir et devenir un ermite comme Dieu me l’avait
ordonné. Puis je me levai du fauteuil comme si rien ne s’était passé.
Le 26 décembre et le 30 décembre, deux esprits malins me torturè-
rent avec des cordes que je sentis sur mes membres pendant deux jours.
Ils me dirent que la torture serait répétée chaque jour jusqu’à ce que je
rejoigne l’Ordre des Ermites.
Le 2 janvier je revins chez moi vers le soir. Je marchais de long en
large dans la chambre quand des frissons de fièvre s’emparèrent de
moi. Ma sœur me dit de m’asseoir près du feu et que je me sentirais
mieux. J’étais à peine assis quand six esprits malins arrivèrent, pour
m’attaquer et me déchiqueter. Je criai « Jésus, Marie, Joseph ! soyez
près de moi » ; ils reculèrent, mais revinrent vers moi de nouveau. La
lutte entre nous dura une heure entière. Puis les prêtres arrivèrent, et
aussitôt qu’ils furent là, ils disparurent l’un après l’autre. Je me relevai
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du sol.
Le 7 janvier j’eus ma leçon à la Fraternité de Jésus, Marie et Joseph.
Le même jour, j’allai chez les Pères Franciscains pour me confesser et
communier. Quand je voulus me confesser, le prêtre m’ordonna de dire
la prière de confession. Mais je ne pus pas la dire, bien que je m’y
prisse à quatre reprises, sans y parvenir jusqu’à ce que le prêtre la récite
devant moi; alors je pus la dire jusqu’au bout. Pendant que je me confes-
sais, le Démon Malin vint me chercher deux fois et me tourmenta pen-
dant la confession. Quand je me fus confessé, j’entrai dans l’église et
reçus le Saint Sacrement de l’Autel. Puis le prêtre m’ordonna de prendre
ma leçon dans l’après-midi, et je rentrai chez moi. Après le repas de
midi, quatre esprits malins vinrent et commencèrent à me torturer ter-
riblement. Pendant tout l’après-midi et la nuit jusqu’au lendemain
matin, ils étaient après moi ; l’un d’entre eux s’assit sur ma langue,
alors j’arrachai l’esprit malin avec la main.
Pendant ce temps plusieurs personnes veillaient sur moi, si horrifiées
qu’elles en devinrent gravement malades et eurent des visions.
Le 13 janvier, pendant que j’étais assis à peindre mon tableau, le
Démon Malin vint et s’assit sur la table à côté de moi ; alors je criai à
ma sœur que le Malin était présent. Ma sœur vint avec de l’eau bénite,
l’aspergea dans la pièce, et tout disparut de la table.

Christoph Haizmann

Traduit du texte original par Laurence Apfelbaum,


Leo Bleger, Volker Mertens.