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colonialisme anglais. La population ne suivit pas,


galvanisée par l’effort de guerre – 200000 citoyens
Irlande réunifiée: l’UE avait enterré la
irlandais s’étaient portés volontaires dans l’armée
hache de guerre, le Brexit la déterre britannique pour combattre l’Allemagne. Et Londres,
PAR ANTOINE PERRAUD
ARTICLE PUBLIÉ LE DIMANCHE 2 MAI 2021 rendue furieuse par ce coup de poignard dans le dos,
réprima sans pitié le mouvement, puis passa par les
armes tous les meneurs – à l’exception d’Éamon de
Valera, de nationalité américaine, qui échappa en
conséquence à l’exécution.
Les suites de l’échec révolutionnaire de 1916
allaient toutefois faire basculer l’opinion, émue par la
férocité anglaise – le dimanche 21 novembre 1920,
Le 3 mai 1921 fut entérinée la partition de l’Irlande. l’armée britannique tirait sur une foule assistant à un
Le Sud devint République, le Nord demeura sous match de football gaélique au Croke Park de Dublin,
égide britannique. La réunification de l’île, minorée le tuant 14 personnes. Le séparatisme devait gagner les
temps de la parenthèse européenne vécue par Londres, esprits. Le 3 mai 1921, voilà 100 ans, l’Irlande obtenait
resurgit à la faveur du Brexit. son indépendance tout en subissant une partition :
C’est en République d’Irlande que s’éclipsa Charles six comtés du Nord, à majorité protestante, restaient
de Gaulle, roi Lear devenu après avoir perdu le membres de la couronne britannique. Et ce, au grand
référendum d’avril 1969. Cette année-là, du 10 mai au scandale d’Éamon de Valera et du Sinn Féin, vent
19 juin, le vieux général s’exilait pour ne pas être sur debout contre cette amputation avalisée par le clergé
le sol français le 18 juin; comme il le ferait en 1970 catholique et par un personnel politique modéré se
dans l’Espagne de Franco et comme il était prévu qu’il satisfaisant d’une émancipation morcelée.
le fît, en 1971, dans la Chine de Mao – mais la mort Moins d’un demi-siècle plus tard, face au président
en décida autrement. de Valera, à la fois butte témoin et bombe politique à
retardement qui vouait Londres aux gémonies, Charles
de Gaulle réactive le contentieux irlando-britannique.
«Vous n’êtes pas des continentaux», remarque le
général, toujours féru de tautologie. Éamon de Valera
répond: «Nous voulons l’être. L’ennemi britannique
fait écran entre l’Europe et nous.» Les plaies sont
© Capture d'écran du site www.charles-de-gaulle.org encore vives, en 1969.
En Irlande, terre de ses ancêtres maternels (du Le lendemain 19 juin, juste avant de regagner la France
clan McCartan), le fondateur de la VeRépublique et Colombey, Charles de Gaulle enfonce le clou lors
arpenta les dunes de Derrynane, à l’ouest de Cork : d’un toast au château de Dublin, où il est l’hôte du
haute et glorieuse silhouette retirée du monde. Taoiseach (premier ministre) Jack Lynch. Le Français
Cependant, il allait rencontrer un autre géant de son cite les grands noms liés, du XVIIe au XXe siècle, à
espèce, le président Éamon de Valera (1882-1975), de la lutte irlandaise contre le colonialisme de Londres :
huit ans son aîné mais toujours aux affaires; survivant « Il y a l’exemple que vous avez toujours donné, qu’a
auréolé des « Pâques sanglantes » de Dublin. toujours donné votre peuple si courageux, si noble,
Le lundi de Pâques 24 avril 1916, des nationalistes si généreux, et dont les héros sont dans toutes nos
irlandais du Sinn Féin et de l’IRB (Irish Republican
Brotherhood) lancèrent une insurrection contre le

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mémoires : Sarsfield, bien sûr, mais aussi Wolfe Tone Deux ans après cette lune de miel, en 2016, le vote
et aussi O’Connell et aussi Parnell, aussi Valera et en faveur du Brexit met fin à l’harmonie du statu
tant d’autres. » quo et l’effet centrifuge se fait à nouveau sentir.
Le général ose une ultime phrase, dont la charge Londres, qui entendait prouver que l’Europe était
émotionnelle et politique s’approche du «Vive le démontable, se découvre menacée de plein fouet par
Québec libre!» lancé en juillet 1967 du balcon de l’éclatement politique –ainsi que nous l’analysions
l’hôtel de ville de Montréal. Il lâche: «Vive l’Irlande dans Mediapart en 2018 : «Comment le Brexit aura
tout entière!» Mais la formule passe à la trappe : elle raison du Royaume-Uni »(à lire ici).
ne figure ni dans la captation sonore (pseudo-incident Le cas irlandais en offre une illustration patente :
technique), ni dans le texte officiel initialement rendu l’UE enterrait la hache de guerre, le Brexit la déterre.
public par les autorités irlandaises. Une réunification économique de l’Irlande, au sein
Ce mois de juin 1969 fut-il, au sud de l’île, le chant d’un marché unique européen diluant les frontières,
du cygne de la volonté de réunification irlandaise? allait de soi au nom d’un idéal émollient constitué
Quatre ans plus tard, Éamon de Valera quittait, à d’harmonisation fiscale et de levée des barrières
90 ans, la présidence de la République et l’Irlande douanières.
adhérait à la CEE, lors du premier élargissement, Le prurit nationaliste qu’induit le Brexit a changé la
en compagnie du Royaume-Uni et du Danemark. donne : l’unification de l’Irlande sous l’égide d’un
L’Europe allait longtemps faire figure de baume à filet de sécurité (backstop) exigé par Bruxelles devint
même de cicatriser les blessures géopolitiques sous la politique. Les unionistes royalistes se sentirent spoliés
gaze communautaire. tandis que les républicains fusionnistes se sentirent
Le 10 avril 1998, l’accord dit « du Vendredi saint pousser des ailes lorsque Boris Johnson, pour écarter
», signé entre Tony Blair, Bertie Aherm (premier le maintien du Royaume-Uni dans l’union douanière
ministre de la République d’Irlande), ainsi qu’entre les européenne, accepta que l’Irlande du Nord seule y
différents courants nationalistes et unionistes d’Ulster, demeurât.
mettait fin aux «troubles » meurtriers secouant La partition du 3 mai 1921 pourrait faire long feu
l’Irlande du Nord et l’Angleterre depuis 1969. si le Sud s’avérait en position de revendiquer le
Acmé de cette concorde trouvée au sein de l’Union Nord sans que Londres soit en mesure d’y imposer,
européenne, la visite historique, le 17 mai 2011, comme en 1972, son administration directe (Direct
de la reine Élisabeth II en République d’Irlande. Rule). L’idéologie impériale britannique ayant nourri
Une première –depuis GeorgeV en 1911–, qui vit le Brexit aboutirait alors au sacrifice paradoxal
la souveraine s’adresser, au château de Dublin et en des loyalistes d’Ulster, qui feraient les frais d’un
gaélique, à la présidente Mary McAleese. Les deux recentrage de Londres sur la seule Albion : à chacun
îles ne se regardaient plus en chiens de faïence. En son île…
2014, c’est au tour du président irlandais Michael Dans de telles conditions, qui donc, à part le Vatican –
Higgins de rendre visite à la reine, flanqué de Martin pour des raisons strictement religieuses –, souhaiterait
McGuinness, du Sinn Féin, qui va jusqu’à porter un enfoncer un coin entre l’Irlande « tout entière » et
toast à la souveraine. Celle-ci se réjouit qu’Irlandais et la Grande-Bretagne ? La France, pardi !, qui céderait
Britanniques « osent enfin voir le meilleur les uns chez ainsi aux ressorts d’une rivalité séculaire.
les autres ». Et Sa Gracieuse Majesté donne un conseil L’énumération gaullienne des grands Irlandais, le 19
mémoriel bien senti: «S’incliner devant le passé, mais juin 1969, vaut déclaration de guerre rétrospective à
ne pas en être prisonnier. » l’Angleterre. Charles de Gaulle citait Patrick Sarsfield

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(1655-1693), jacobite –donc fidèle au Stuart Jacques Un tel manège géopolitique ira-t-il jusqu’à favoriser
II destitué en 1688–, qui se mit au service de la France une réunification de l’Irlande imposée à la Grande-
de Louis XIV à la tête de la Brigade irlandaise. Bretagne ainsi détricotée ? Par-delà le folklore du
pays des droits de l’homme perpétuellement au
secours de l’île d’Émeraude, les achoppements n’ont
pas manqué, soigneusement gommés par de Gaulle
en 1969 à Dublin. La France révolutionnaire se
méfiait considérablement des Irlandais, jugés plus
catholiques que républicains. Au sortir de la Seconde
Guerre mondiale, la France de la Libération regardait
avec suspicion une Irlande restée neutre durant le
Plaque commémorative, sur le sol irlandais, de l'expédition
de 1798 (© capture d'écran du site antredustratege.com) conflit contre la barbarie nazie et parfois gagnée
Venait ensuite, dans la bouche du général de par la tentation de considérer avec complaisance
Gaulle, Wolfe Tone (1763-1798), figure tutélaire du l’Allemagne, ennemie de l’Angleterre ennemie.
nationalisme irlandais qui semblait accorder en lui Enfin, Charles de Gaulle lui-même, une fois « revenu
le radicalisme protestant et l’esprit révolutionnaire aux affaires » en 1958, s’était opposé à l’entrée
de 1789. Il allait pousser la France du Directoire à conjointe de la Grande-Bretagne et de l’Irlande dans le
débarquer sur son île, en 1796 puis en 1798, pour club européen, craignant la prédominance de l’anglais
bouter l’Anglais hors d’Irlande – deux expéditions qui s’ensuivrait au détriment de la langue française,
désastreuses, néanmoins hissées au rang de glorieux refusant surtout le lien transatlantique qu’impliquerait
mythes mobilisateurs dans la geste irlandaise. l’arrivée de ces deux îles aux allures de chevaux de
Le fondateur de la Ve République française avait Troie des États-Unis d’Amérique.
également lâché le nom de Daniel O’Connel De toute façon, en cette fin du premier quart du XXIe
(1775-1847), francophone et francophile, adversaire siècle, Dublin a compris qu’il ne servait à rien de se
déclaré de l’Acte d’union de 1800 qui avait fusionné faire l’instrument d’un jeu de bascule, de surcroît aux
les Parlements des deux îles pour former le Royaume- mains d’une France devenue puissance affaiblie du
Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. Autre figure continent européen.
de proue du nationalisme irlandais évoquée, avant
Si jeu de bascule il y a, c’est l’UE qui en
Éamon de Valera, par de Gaulle dans son toast de
serait l’instrument, manipulé par Dublin avec un
1969 à Dublin : Charles Stewart Parnell (1846-1891),
remarquable sens de l’anticipation. En effet, sur la
surnommé dans les années 1880 « le roi sans
demande de la République d’Irlande, le texte de
couronne d’Irlande », promoteur du Home Rule,
négociation du Brexit, adopté par les 27 en avril 2017,
projet d’autonomie interne pour desserrer la tutelle
précise qu’en cas de réunification de l’Irlande l’île tout
britannique, qui devait mener à la lutte sans merci pour
entière serait de facto membre de l’UE, à l’instar de
l’indépendance.
l’Allemagne unifiée après la chute du mur de Berlin.
Charles de Gaulle récapitulait donc une constante
Des rébellions toujours vaincues aux tractations
française : soutenir Dublin pour saper Londres.
somme toute bénéfiques, l’Éire a changé d’ère. Quant
Emmanuel Macron, qui aime à se mettre dans les
à l’Ulster, la démographie favorable aux catholiques
pas de ses prédécesseurs – la posture valant chez lui
promet ce que n’obtint jamais le terrorisme de l’IRA.
politique –, aura la tentation de jouer la carte irlandaise
Le fruit de l’indépendance irlandaise mûrit sur le
face au coriace Boris Johnson.
terreau du Brexit, sans qu’il y ait besoin du moindre

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coup de gaule de la France et alors que la Grande- Si l’Angleterre devait être réduite à elle-même dans les
Bretagne se retrouve dans la position inédite d’avoir années à venir, nous découvririons peut-être, à défaut
tout à perdre. de connaître enfin une véritable Europe européenne,
une Irlande tout entière irlandaise…

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