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APPEL À L'ÉCRITURE DANS LE CONTRE EUNOME 1

DE GRÉGOIRE DE NYSSE

Pour l'étude de la question qui est à l'ordre du jour, le Contre Eunome Ide
Grégoire de Nysse offre un intérêt tout particulier. En effet, le débat avec un
adversaire, qui propose de nouvelles interprétations des données scripturaires
et de l'enseignement chrétien traditionnel, force le Nysséen à serrer de près
l'argumentation d'Eunome. En raison même de la gravité de la crise théologi-
que ouverte par l'anoméisme, Grégoire ne pouvait guère se délecter aux jeux
subtils de l' interprétation allégorique, ni se livrer à d'aimables badinages. Les
besoins de la controverse l'obligeaient à examiner de façon rigoureuse les tex-
tes bibliques et à s'y référer à bon escient, dans la mesure où ils concernaient
l'objet du débat.
Le propos qui est le nôtre nous impose de nous limiter aux passages du
Contre Eunome I dans lesquels figurent des expressions ou des citations bi-
bliques, à un titre ou à un autre. Même dans ces conditions, l'analyse menée
fournit une ample moisson de données. Celles-ci sont d'autant plus intéressan-
tes qu' il s'agit souvent d ' une partition à deux voix - celle d 'Eunome et celle
de Grégoire de Nysse - et que ce dernier a fréquemment recours au vocabu-
laire technique des grammairiens et des rhéteurs pour le traitement même de
!'Écriture.
Vu la diversité des données recueillies, il semble opportun de regrouper les
résultats de l'enquête selon les axes suivants:
- Questions de vocabulaire et de sémantique.
- Les citations bibliques compte tenu de leur contexte et de leur visée.

1. - QUESTIONS DE VOCABULAIRE ET DE SÉMANTIQUE

S' il convient d 'envisager ce genre de questions, c'est qu'Eunome innove


par rapport au langage traditionnel de la grande Église. Tout comme Grégoire,
il est héritier d'un langage dit chrétien, résultant des efforts déployés pour
inculturer le christianisme dans le monde hellénistique. Maïs Eunome propose
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un système trinitaire nouveau, reposant sur la hiérarchie des ousies et sur la désigne l 'ousie première, ne saurait être remplacé par d'autres termes comme
condition créée du Fils et de !'Esprit. La conséquence en est que des termes 'Père'. D'une manière générale, Eunome rejette les mots traduisant un concept
techniques comme Père, Fils ou Esprit Saint voient leur champ sémantique et inventés par les hommes :
profondément modifié. « Ce qui est dit conceptuellement (x<n' Èrrivomv) a une existence purement nominale,
dans l'acte de son énonciation, puis s·évanouit naturellement avec les sons de la
voix.»2
A. Philosophie du langage : origine des mots
C'est à ce titre qu' iI croit devoir rejeter délibérément l'équivalence posée par
Eunome semble s'être rendu compte que son système pouvait donner Basile entre « inengendré »et« Père». Or, Basile avait fait valoir que Père peut
l'impression de reposer sur une sorte de pétition de principe, s'il n'arrivait signifier à la fois «qui est sans cause» et «qui a un Fils». Pour Eunome, par
pas à justifier l'importance décisive donnée à la notion d'inengendré. Dans contre, «inengendré» signifie «sans cause», alors que l'appellation «Père »
sa réfutation de l' Apologie, Basile avait fait valoir que le terme àylwni:oç sert à désigner « l'énergie qui a produit le Fils». Grégoire intervient pour dé-
(inengendré) ne figurait pas dans ~'Écriture. Dans l' Apo!o~ie, de l' A~ologie'. fendre le point de vue de Basile. Il accuse Eunome d' éviter à dessein l'emploi
opposée à Basile, Eunome s'explique de façon plus ?etaillee sur 1 e~plo1 du nom «Père», d ' origine biblique, et il récuse la thèse eunomienne relative
privilégié de ce terme: voici l'essentiel de l'argumentation telle qu'elle figure à l'origine divine des noms 3. Dans le cadre de cette discussion, il cherche
dans le Contre Eunome Il : à montrer que les noms utilisés par les hommes sont dus, pour une part, à
l'br(vOLa (conceptualisation) humaine, et pour une part à la révélation, celle-
-Les noms sont d'origine divine. Après avoir cité Gn 1, 3, «Que la lumière
ci se servant aussi de mots humains, tout en leur donnant un sens spécifique,
soit! Et la lumière fut », Eunome livre son commentaire: comme c'est le cas pour «Père, Fils, Esprit Saint ». C'est ainsi qu'il dira:
« Moïse lui-même témoigne que les hommes ont été dotés des choses nommées et
« Quel nom convient mieux que celui qui est donné par la Vérité e lle-même? »
de leur nom par le créateur de la nature et que la nomination de ce qui fut donné est
1 (Eun..1. 189)
antérieure dans le temps à la naissance de ceux qui allaient en user. » (Eun.. ll. 149)

- Ces noms sont l'objet d 'une connaissance innée de la part des hommes:
B. Homonymie: comment parler de Dieu?
« Celui qui prend soin de tout a jugé bon de répandre ces noms dans nos esprits par une
loi de sa création.» (Eun. TI.548) La question de l' homonymie est abordée de façon explicite dans le débat
- Chaque nom correspond à une réalité précise et est le seul à pouvoir dési- qui oppose Eunome à ses antagonistes. L'enjeu est de taille, à cause des
gner valablement cette réalité. implications logiques, voire métaphysiques, qui y sont liées. Certes, Eunome
Alors que ces thèses sont largement développées dans les ~xtraits _de l ' Ap~- admet l'homonymie, mais il en limite la portée. Selon lui , il n'y a aucune
logie de /'Apologie , cités en Contre Eunome Il, elles ne s'affmnent, tl ~st ~rai, similitude entre les différentes réalités désignées par les homonymes. Sous ce
qu' occasionnellement en Contre Eunome I. Ainsi Grégoire donne la c1tat1on: rapport, il semble vouloir reprendre la définition qu'en donne Aristote dans
« Les noms des œuvres produites ont été donnés en même temps comme ap- les Catégories4. Basile, par contre, plaide pour la possibilité d'un langage
propriés à ces œuvres » (Eun. I.206; voir aussi Eun. I.151). Cette formulation
apparemment anodine est en réalité un renvoi à la théorie de l' origine divine
des noms, qui sous-tend bien des passages del' Apologie de !' Apologie cité~ en
2. EUNOME, Apologie, 8 (éd. L. Doutreleau, trad. B. Sesboüé [SC 305], Paris, 1983, p. 248).
Contre Eunome I à propos du terme àylwni:oç. D'après Eun~m~, il conv1en~
3. En Eun. Il, Grégoire réfute cette thèse en fai sant appe l, de son côté, à !'Écriture, notamment
de respecter le sens précis et exclusif des mots. Le terme ayevvni:oç, qm
à Gn 2, 19-20. Grégoire y voit un indice du pouvoir accordé à l'homme d 'exercer sa domination
sur les animaux.
4. ARJSTOTE, Catégories, I, la : « On dit homonymes les items qui n' ont en commun qu' un
1. Voir aussi Eun. II.262. Pour une présentation plus détaillée de la thèse d ' Eunome sur nom, tandis que l'énoncé de l'essence, correspondant au nom, est différent ; par exemple on dit
l'origine divine des noms, voir Eun. li.149-292 et 543-553. Voir aussi J. DANIÉLOU, « Eunome (Qov à la fois l' homme et le portrait; on les dit homonymes, car ils n'ont de commun qu ' un
I' Arien .... ». Le passage-clé d u Cratyle est le suivant: «C'est une puissance supérieure à l'homme nom, tandis que l'énoncé de l'essence, correspondant au nom, est différent ». Il est aussi vrai
qui a donné aux choses les noms primitifs, en sorte qu' ils sont nécessairen:ientju~tes» (PLATON, qu' Aristote rejette la théorie platonicienne des Idées, selon laquelle les réalités terrestres sont le
Cratyle, 438b, éd. et trad. L. Méridier [CUF], Paris, 1931, p. 134). Voir aussi M. CANÉVET, reflet des Idées qui leur correspondent, mais il admet, dans certains cas, un rapport de similitude
selon la règle de proportionnal ité (ARISTOTE, Métaphysique Z, 5). Il convient de signaler que
Grégoire de Nysse el l'herméneutique biblique ... , p. 34-42.
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qui consiste à transposer les mots du langage humain à Dieu moyennant une de la première ousie, qui est l'ousie suprême, de la deuxième ousie œuvre
correction analogique5. de la_?remière et subordonnée à celle-ci, de la troisième ousie, œuv;e de la
Grégoire de Nysse reprend la thèse de son frère et fait une intéressante mise d~mueme et subordonnée à cette dernière. Par contre, aucune mention n' est
au point au sujet des mots homonymes. Il prend comme exemple l'expression: ~éll_te du Père, du F~ls_, de l'Esprit Saint. Pourquoi donc Eunome est-il porté à
« maître de la maison » qui figure en Mt 13, 27 et 52 : ce syntagme nous fait ev1ter ces noms et a mventer de nouvelles dénominations, alors qu'il prétend
penser à une maison d' ici-bas; à partir de là on peut remonter jusqu'à la mai- rendre compte de la Triade ?
son céleste dont le mruîre est Dieu. Résumant le tout de façon plus abstraite,
« Il est clair pour chacun, dit Grégoire, que la cause de cette nouvelle création de
Grégoire déclare : mot~ :st que _tous les hommes, en entendant nommer le Père et le Fils, prennent
« Il existe une certaine homonymie entre les noms qui désignent les réalités humaines auss1tot conscience, à partir des noms mêmes, de la relation appropriée et natureJJe
et ceux qui désignent les réalités divines, mais la différence est grande.» (Eun. 1.621) entre les deux. La parenté de nature (entre les deux) se fait connaître d'elle-même à
travers ces dénominations. Donc pour éviter que ces pensées au sujet du vrai Père
Cependant, ajoute-t-il, pour les mots appliqués à la divinité, « ce qui est
et_du Fils Monogène ne naissent dans les esprits, Eunome dissimule aux auditeurs
signifié à travers ces mots est différent en proportion de ce qui sépare les l'_id_ée de rel~tion_ i.~tirne qui est suggérée par les mots, et, ayant abandonné les paroles
natures (divine et humaine)» . Appliquant alors le principe énoncé à la no- ~vmement mspirees, 11 propose un exposé de la doctrine, en utilisant des mots
tion d'engendrement, Grégoire explique que, pour l'homme, l'engendrement mventés pour ruiner la vérité.» (Eun. I. 159-160)
implique l'inscription dans le temps et un processus comportant différentes
étapes relatives à la conception, au développement de l'embryon, à la nais- Notons au passage qu'aux désignations inventées par Eunome, Gréooire
sance. Par contre, oppose les noms qui proviennent de l'Écriture et sont, d'après la tradition
« Pour ce qui est de la génération divine, l'esprit n 'admet ni la contribution de la
chrétie~e, d'inspiration divine. ,L' entreprise d 'Eunome consiste donc à pren-
nature, ni le concours du temps pour le plein développement de ce qui est né, ni tout ce ?1"e ~es distances par rapport à! 'Ecriture au nom d' une prétendue connaissance
que la raison conçoit pour la naissance charnelle. [... ]Celui qui s'occupe de mystères lllDee.
divins avec des pensées non charnelles [ ... ] conviendra que l'appellation de Père
signifie que le Monogène n'est pas sans principe, si bien qu'il faut penser que le Père Dans un autre contexte significatif, Grégoire revient à la notion de « noms
est la cause d 'où il tire son existence, mais non pas que le Fils a un commencement
relatifs (rrp6ç n ) » et s'exprime de façon plus technique. Prenant la défense
pour sa subsistence. » (Eun. I.627-628)
de Ba~ile, il fait valoir, d'une part, qu'un même mot peut avoir différentes
Grégoire justifie donc la démarche de l' analogie qui consiste à partir d'un acceptions, et, d'autre part, qu'il faut tenir compte de la valeur relationnelle de
fait empirique d'ordre humain ou terrestre, à éliminer ce qui est représentation certains mots. Sous forme de commentaire, il note:
trop terrestre et à appliquer l'affirmation épurée à Dieu pour exprimer un aspect
des perfections divines. Dans le cas du Fils, la notion épurée d 'engendrement '.' ~~~utons encore ce que personne n'ignore, je dirai même pas les tout jeunes enfants
ou de génération exprime l'idée que le Fils Monogène trouve son origine et 1rut:Jes aux règles de la lexicographie par le maître d'école ou le précepteur. Qui, en
effet, ne sait pas que parmi les noms les uns sont absolus et sans relation les autres
son principe dans le Père.
e~ployés pour indiquer une relation? Il y en a aussi qui , selon l'intenti~n de celui
qui s'en sert,_peuvent être pris dans l'un ou l'autre sens et, qui, pris en eux-mêmes,
C. Noms relatifs et noms absolus ont ~n sens simple (absolu), mais qui peuvent souvent changer et exprimer alors une
relat:Jon. » (Eun. I.568-569)
À plusieurs reprises, Grégoire fait valoir la notion de « nom relatif». Ainsi,
après avoir cité le texte-programme qui inaugure la partie théologique de Grégoire ne se trompe pas en soutenant qu 'Eunome fait le silence autour
!'Apologie de l'Apologie (Eun. 1.151-154), il établit un constat: Eunome parle des noms 'Père' et 'Fils' : comme l'attestent bien des passages de ses œuvres
Eun~~e est convaincu que le Fils n'est pas vraiment Fils, en ce sens qu ' il n' ~
pas ete ~ngendré par le Père, mais créé par lui. Par ailleurs, il affirme même
la question de l'homonymie a considérablement évolué au cours des siècles. La problématique
actuelle est le fru it d ' un renouvellement significatif dû à la phi1osophie du langage. Voir entre
1:
~u,e Fils n'a pas toujours existé, ce qui implique que le Père n'a pas toujours
ete Pere : nous en reparlerons plus loin.
autres P. RICOEUR, La Métaphore vive, Paris, 1975.
5. BASILE, CE II, 22-24 (SC 305, p. 89- 102).
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«Timothée, qui occupe la troisième place, a-t-il été considéré comme étant de nature
différente, en raison de l'ordre adopté par celui qui le mentionne?» (Eun. l.203)
D. Polysémie et détermination du sens précis De ces considérations se dégage un principe: dans les cas où il existe une
olysémie de certains mots empruntés à la Bible, il n'est pa~ ét~nnant hésitation, il faut comparer les textes bibliques entre eux, au nom de la critique
Vu la P arf · · ' 1 d 't nrunation du interne. Il faut éviter d'injecter artificiellement un sens nouveau dans un cor-
que le débat entre Eunome et Grégoire ait p o!s exige a e,e .
sens précis de tel ou tel terme, pour éviter le nsque_ de la de~ormat1on. En pus qui a sa cohérence propre.
Contre Eunome I, plusieurs passages attestent le souci du Nysseen de redres-
ser des erreurs de la part d'un auteur qui sollicite les textes en faveur de ses 2) Le sens précis de Ë:xrt<Y& dans Pr 8, 22 en fonction de la critique textuelle

thèses. Parmi les rares textes bibliques cités par Eunome au début de l'Apologie de
['Apologie figure Pr 8, 22, déjà utilisé par les ariens de la première génération.
1) La notion de « soumission» ( vnoray,5) Pour prouver que le Fils n'est pas égal au Père par nature, mais qu'il l ui est
Eunome prétend que le Fils est subordonn~ au Pèr~ et l~i e~t_inférieu~, t~ut inférieur en tant que première créature du Père, les ariens, puis les anoméens,
comme l'Esprit Saint est subordonné au Fils et lm es_t mfeneur_. Greg?rre s'appuyaient entre autres sur Pr 8, 22 qui fait dire à la Sagesse: « Au commen-
cherche à réfuter cette thèse de la subordination respect1v~ en se ~1yra?t au; cement de ses voies, il m'a créée»: ils se référaient au bcncre de la version
examen assez détaillé du sens de ùrro-racrm.ù et de ùrroT~~ dans 1, ~enture .. des LXX. Dans son Apologie, Eunome en tire la conclusion: «Qu'il ait été
en arrive à la conclusion que par ces termes les auteurs bibliques d~s1gne~~ ~01t créé, un témoin digne de foi le dit, [ ... ] celui qui dit au nom du Seigneur: " Le
la soumission des êtres créés à l'homme (Ps 8, 7 et He 2, 8)'. s01t la su~et~on Seigneur m'a créé au commencement de ses voies"» (Apologie 26, 10). On
par la force à la suite d'une victoire (Ps 48, 4; 143, 2), s01t la, so~m1ss1on aura remarqué qu'Eunome applique le texte au Seigneur (Jésus-Christ), alors
volontaire du Fils au Père à la fin des temps (1 Co 1_5,_ 2~-2_8). Greg~rr~ avoue que Pr 8, 22 parle de la Sagesse.
que ce dernier point demanderait à être élucidé; mais il tnd1que les lineaments Rejetant cette interprétation, Basile souligne le caractère voilé de l'expres-
de la solution lorsqu'il note que 1 Co 15, 28 laisse entendre~ ~ots ~0~;1erts sion et ajoute :
l'obéissance de tous les hommes par la médiation de_la sou~u~s1on a! egard
«D'autres interprètes, qui ont retrouvé avec plus de bonheur la signification des mots
du Père de ce Fils qui a partagé la condition humaine. Pms il pr?ce~e par hébreux, ont traduit: ' Il m'a acquise' au lieu de 'Il m'a créée ' . »7
élimination des acceptions 1 et 2 qui ne valent pas pour la subor~tnatlon dle
· · · · implique 1'1dee que ce a Grégoire reprend l'argumentation de son frère, tout en la développant. Il
l'Esprit et retient le sens de libre ~o:11!11ss1on, ce qm
rappelle que ce qui est dit de la Sagesse personnifiée dans un langage voilé,
relève d'un pouvoir proprement d1vm .
les anoméens l'appliquent au Fils et l'entendent au sens littéral. Pour eux, le
Grégoire poursuit sa réflexion et se demande _si ~un~m~ déduit éventuel- passage signifie en clair: « Dieu a créé le Fils» (Eun. I.298). Or, tout d'abord,
lement l'idée d'infériorité de l'ordre de no~nat1on _md1que par une formule il faudrait prouver que ces paroles s'appliquent au Fils; ensuite, il conviendrait
c mme «Au nom du Père et du F ils et du Samt Espnt » (Mt 28, 19). de déterminer de façon précise le sens du mot hébreu qui se situe à l'arrière-
0 . •
«Est-ce parce que !'Esprit est troisième selon l'ordre transmis par le Seigneur a ses plan. En effet, si les LXX ont traduit par Ëxncre, d'autres traducteurs juifs
disciples, qu 'Eunome statue que l'Esprit est inférieur?» (Eun. l.197) , .
ont compris ÈxTficro.w («acquis, possédé»), ou xo.TrnTficrev («constitué» )8.
Mais alors, opine Grégoire, Eunome oublie qu'il__exist~ dans l'Ecnture Grégoire ajoute d'ailleurs que, même s'il fallait retenir Ëxncre, le sens précis
des passages d'après lesquels le Père figure en de_ux1~me heu: par exemp; ; du mot hébreu demanderait à être établi en fonction du genre littéraire des
«Moi et mon Père nous sommes un» (Jn 10, 30; _il c1t~ en plus 2 Co 1~, Proverbes. Signalons d'ailleurs qu'Eunome avait donné une citation plus
et 2 Co 12, 4). Puis Grégoire cite un passage scnpturaire_ dans lequel il est
question de « Paul, Silvain et Timothée» et il pose la question:
7. BASILE, CE II, 20 (SC 305, p. 84-85).
8. Ce passage prouve que Basi le et Grégoire de Nysse ont connu les Hexaples d'Origène.
· F MANN « Das Vokabular des Eunomios .. . », p.184-185 ; L'exégèse actuelle confirme la polysémie du verbe hébreu traduit par ËxnoE de la part des
6. Eun. I.194- 195. Voir r. ' . 288 . M CANÉVET « Traité sur la
H. R. DROBNER, « Die biblische Argumentation . . . », _P· 2 87- ' . .· 'ascal (PDF 55), LXX: voir W. FOERSTER, « xT((w », dans Theologisches Worterbuch zum Neuen Testament, III,
parole: Alors le Fils lui-même se soumettra», dans Gregoire de Nysse, Le Ch,,st P p. 999-1034.
Paris, 1994, p. 107- 127.
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l ue de Pr 8 22: « Le Seigneur m'a créée au commencement de ses,voies,
a~:~t les siècl;s Il m'a fondée, avant les collines Il m ' a engendrée »9. Ayre- 2) Valeur significative de la conjonction de coordination xaf
garder de près, ces trois verbes semblent s'éclairer,mutuellement: on constate Nous avons parlé plus haut de l'argument selon lequel l'infériorité du Fils
une sorte de synonymie entre « créé » et «engendre ». et de !'Esprit ne saurait se justifier par l'ordre de nomination. Ce n'est pas
, l'occasion, ce que nous nommons la critique parce que dans Mt 28, 19 le Père est nommé avant le Fils qu ' il est supérieur à
Grégoire pratique d one, a celui-ci. Voici le parti que prend Grégoire :
textuelle.
« Puisqu'il était impossible de désigner les trois par un seul no m en même temps, le
texte fait mention de chacun d'eux séparément selon un ordre qui paraissait bon, mais
E. Sens propre et catachrèse les noms sont coordonnés par des conjonctions qui s' interposent entre ces noms, en
vue de montrer, je pe nse, à travers le lie n établi de cette façon , la conspiration des trois
vers l'unité.» (Eun. I.203)
Dans son commentaire du texte-programme de l'Apologie de l'~pologi~,
Grégoire relève plusieurs fois la formulation selon laquelle la preffilere ous1e Effectivement, dans la formule de Mt 28 , 19, la conjonction xa( est répétée
est l'ousie « la plus authentique », i.e. « l'ousie au sens le plus ~ropre ?u terme »: pour relier le Père au Fils et le Fils à !' Esprit. L'effet de coordination étroite
Il en conclut qu'Eunome compte l'ousie du Fils et de l'Espnt parlTil celles: est encore renforcé par le « au nom de » dont le sens est « dans la puissance »
n' existent pas réellement: «Tout ce qui n'existe_pas au sens p(r~pre :;\8)t du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Le terme de 'conspiration' est employé
exister seulement en parole et selon une catachrese courante » un. d . ici pour caractériser la communion étroite des personnes divines et leur in-
Pour illustrer sa pensée, Grégoire donne l' exemple d' un homme et e son divisible unité. Selon Grégoire, le baptême ne peut procurer effectivement
ima e dans un miroir: l'image reflétée n , est pas l'homme au sens propre ; elle la vie nouvelle que si chacune des personnes mentionnées possède la pleine
n'es~ as réellement ce que dit ce nom d'homme. Retenons ~ou~ le prop?s puissance divine. À propos du baptême, il convient d'ailleurs de signaler que
ui es~ le nôtre dans le cadre de ces journées ? 'é_tude_q~e-~r~gorre ~xploit~ les anoméens baptisaient selon un rite propre. Sozomène rapporte que, selon
~abilement une formulation d' Eunome: s i celu1-c1 av:i1t ~vite l em~lo1_ du su certains, Eunome fut le premier à pratiquer une seule immersion faite au nom
perlatif « au sens le plus propre», il n'au~ai~ pas do_n ne pnse ai;; o~J~ct:~~t~: de la mort du Seigneur 10. Au dire d'Épiphane, Eunome rebaptisait ceux qui
son adversaire Reconnaissons que celu1-c1 pouvait soulever e p em . avaient reçu le baptême en dehors de sa secte, en utilisant la formule: « Au
· · f nnées · Qu' est-ce qu ' une ous1e nom du Dieu incréé, du Fils créé et du Saint-Esprit créé par le Fils» 1I, et
question relative aux deux autres ous1es men io .. . ?
désignée par voie de catachrèse, une ousie « non pleinement authenuque >> • d'après Contre Eunome III.9.61 , Eunome baptisait non pas au nom du Père et
du Fils et du Saint-Esprit, mais au nom de « Celui qui est non seulement le Père
du Monogène, mais aussi son Dieu» 12.
F . Portée sémantique de certains faits grammaticaux

Il. - L'ÉCRITURE COMME SOURCE D'ARGUMENTS, D 'EXEMPLES ,


1) Valeur durative des temps verbaux D'APPELS À RESPECTER LA VÉRJTÉ
Grégoire tire un argument ingénieux de la valeur durative des t~mps _ver-
baux. Se référant à He 1, 3: «Étant le resplendissement de sa glorre », il en L'autorité attribuée à !'Écriture explique pourquoi les auteurs de l'ère patris-
tique donnent des citations scripturaires ayant valeur d'argument déterminant.
donne le commentaire suivant:
Par ailleurs, leur familiarité avec ]'Écriture les poussait à puiser largement
« 'Étant' est-il dit et no n devenu, si bien que par là il a repoussé avec sag_ess~éle~ dans les écrits bibliques en vue d ' illustrer leur pensée par des exemples ou
, '. . ' E effet le témo iunage du 'étant' fait connai"tre la cont10u1t e
~:::~t~:~it~;~~!n/et sa ;ansce nd~ce par rapport à toute conception temporelle. »
(Eun. I.637)
10. SOZOMÈNE, Histoire Ecclésiastique, VI, 26.
11. ÉPIPHANE, Panarion 76, 32-33 (GCS, p. 41 4).
12. Cf. C. SPUNTARELLI, « "In nome della morte di Cristo": la costruzione dell 'identità cristiana
nella form ula battesimale eunomiana », AnnSE 2 1, 2004, p. 3 15-330.
9. EUNOME, Apologie, 28 (SC 305, p. 298-299).
66 RAYMOND WINL/NG APPEL À L'ÉCRITURE DANS LE CONTRE EUNOME /
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même de formuler des principes méthodologiques. Nous allons étudier Contre ou enco~~ « Quel _t~moi~ plus vér~d~q,ue que la voix du Seigneur?» (Eun. I.296)
Eunome I en fonction de ces trois aspects. ou aussi_. «~e cntere sur de la vente de toute doctrine est Je témoignage divi-
nement mspiré» (Eun. I.294). De façon plus claire, Grégoire déclare:
A. Les citations bibliques destinées à fournir un argument «_Eunome semble ignorer qu'il n'est pas possible d'arriver à la connaissance du Père
à l'appui des affirmations doctrinales SIo~ ne s'approche p~s-de lui en_ passant par le Fils: "Personne ne connaît Je Père, sj
ce n _est le Fils e t celui a qui le Fils voudra bien le révéler"» (Eun. I.459. Je texte c ité
provient de Mt 11 , 27). '
1) Démarche normalement suivie par Grégoire pour son argumentation visant
la réfutation
2) Égalité du Fils et del' Esprit avec le Père
Comme il s'agit de réfuter des thèses énoncées par E unome, Grégoire s' at-
tache à livrer, dans une première partie théologique, un commentaire critique D'~pr~~ Eunome, le Fils et !'Esprit sont inférieurs l'un à l'autre et les deux
du texte-programme de !'Apologie de l'Apologie (Eun. 1.151-154). À cette fin, sont mfeneurs a~ Père ~u point de vue de l'ousie. Grégoire dénonce vigou-
il reprend un à un les membres de phrase qui représentent chaque fois un élé- reusement _cette mnovat1_on par rapport à la doctrine héritée de la tradition
ment constitutif du système d'Eunome (Eun. 1.154-438). Dans une deuxième et confirmee par le concile de Nicée. Pour démontrer l'égalité entre les trois
grande partie, il examine la question de la génération du Fils (Eun. I.439-691); personnes de la ~rinité, il procède par étapes. Comme la démonstration occupe
de nouveau, il part de citations qu'il décompose en unités correspondant à un une place asse~ etendue en Contre Eunome I, il sera utile de rappeler ici quel-
maillon de la chaîne du raisonnement d'Eunome. ques moments importants compte tenu de l'appel à !'Écriture.
Ce qui est frappant, c ' est la démarche adoptée pour la mise au point et la . D~s un pre_mier temp~, Gr~goire c~erche à montrer que ) 'Esprit n'est pas
réfutation des thèses d'Eunome. Dans un premier temps, Grégoire s'interroge mféneur au Pe~e et au F1_ls. A cette fm, il examine des textes de !'Écriture
sur la cohérence logique des affirmations d'Eunome. Si celle-ci laisse à dési- que les adversaires pourraient éventuellement alléguer en faveur de leur thèse.
rer, il fait appel à l'argument de raison et à l' expérience commune. Souvent, il ~terro~eant ces textes en fonction de cette problématique, il arrive à la conclu-
se réfère à !'Écriture pour y puiser des arguments pour établir que te lle thèse sion qu aucun de ces textes ne permet d'affirmer que ! 'Esprit est inférieur en
eunomienne est erronée. Il s'agit de la phase négative de la réfutation. Dans un nature au Père et au Fils 13 . Après cette démonstration par la néoative il s'ef-
deuxième temps, Grégoire fait appel à ) 'Écriture pour démontrer la vérité de
la doctrine conforme à la Tradition qui remonte jusqu'au Nouveau Testament.
forc~ de prouver l'égalité de )'Esprit de façon plus positive. Il fait s'u rtout à
partir de la formule baptismale de Mt 28, 19. À propos de celle-ci il affirme:
1:
C'est le moment positif de son argumentation. Il serait intéressant de suivre le
«~e Lo?os Dieu lui-même, confiant à ses disciples le mystère de la connaissance de
mouvement même de l'argumentation dans les sinuosités de sa progression et 1
D :~· declara que, pour_ceux qui sont régénér~s. la vie est communiquée et acquise en
d'examiner au fur et à mesure l'usage de !'Écriture. Les limites imparties par plemtude au ?om du :en: et du Fils et du Samt Esprit: en mettant !'Esprit au mê me
l' éditeur ne le permettent guère. Nous nous contentons de donner un aperçu rang que le Pere et lm-meme, le Logos a écarté la supposition que !' Esprit e st créé.»
(Eun. 1.314)
relatif à l'une ou l'autre des grandes questions traitées.
Pour ce qui est de la possibilité de connaître Dieu, Eu nome prétend connaître . Dans un _d~uxième temps, Grégoire examine la question de l'égalité du
le nom de l'ousie divine par voie de connaissance innée. Or, selon une croyan- Fils, ~elle-ci etant d 'auta~t plus _facile à accepter que l'égalité de !'Esprit a été
ce assez répandue dans le monde juif et surtout dans le monde hellénistique, ?.
éta~lie préal~bl:m~~t. a~o:d '.! montre que les textes invitent à écarter, pour
la connaissance du nom signifie connaissance de la nature de 1' être connu. le Fils, toute idee d m~enont~ d _or~re spatial (Eun. I.165) ou d'ordre temporel
Cette connaissance procure une sorte de pouvoir sur ce dont on connaît la (Eun. I.171-178) ou bien de lrn11tat10n dans le domaine de la perfection (Eun.
nature . Grégoire ne manque pas de souligner le côté présomptueux de la thèse 1.167-170 et 282-283). Ensuite il allègue les textes bibliques qui militent en
d ' Eunome; il soutient que nous ne pouvons pas réellement «comprendre » faveur de sa thèse. Il cite notamment Jn 1, I : « Au commencement était le
Dieu sous forme de saisie totale au point d'enserrer l'infini dans les mailles de Log~s »; Jn 1~ 3 : « Rien de ce qui fut, ne fut sans lui»; Col 1, 16-17: « Tout
notre esprit fini, mais que nous avons une connaissance partielle du mystère, subsiste en lm ».
qui entoure Dieu, à travers la révélation apportée par Jésus-Christ. Grégoire
renvoie à la révélation à différentes reprises, ainsi : « Comme le dit le Fils lui-
même » (Eun. 1.395) ou« Comme le Logos en personne l'atteste» (Eun. 1.296) 13. Cf. supra le développement sur la notion de soumission.
RAYMOND WINLING APPEL À L'ÉCRITURE DANS LE CONTRE EUNOME I 69
68
Utilisation des noms propres d'origine biblique
Gréooire évoque aussi l'éoalité d' honneur (homotimie) entre le Père et le
Fils: <~Afin que tous honore~t le Fils comme ils honorent le P~re (Jn_ 5, ~3) » Lorsque Grégoire veut donner un exemple relatif à un comportement humain
(Eun. I.333). Mais comment rendre au Fils ~~ h_onneur ég~l _a celui qm est spécifique, il puise de préférence dans le répertoire des personnages bibliques.
rendu au Père? La réponse est fournie par l Ecnture. Se referant au Shema Il le fait avec une remarq uable aisance, citant des personnages de l'histoire
Israë"l, tel qu'il est rapporté dans le Nouveau T_estament (Mc 12, 30; Mt 22, d'Israël aussi bien que du Nouveau Testament. Les détails qu'il indique à
36; Le 10, 25) : «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de ~out to~ cœur, de to~te l'occasion attestent une réelle familiarité avec l'Écriture. Par contre, il tire
ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force», Grégoire en ttre la conclus1on rarement des exemples de l' histoire et de la mythologie grecques. Parmi les
rares mentions qu'il en fait, la plus significative est celle de l'incendiaire qui
suivante:
mit le feu au temple d 'Artémis à Ephèse, en vue d'attirer l'attention sur lui
« Si no us croyons que le Monogène est tout cela_, étant _égal ~~ Père p_our la grandeur
du bien qu' il porte en lui, [ ... ] comment pourra1t-?n d1~e qu 11 est raisonnable de ne par un forfait mémorable et de survivre ainsi dans la mémoire des hommes
pas aimer ce qui est tel ou de ne pas honorer ce qui est aimé?» (Etm. I.339) (Eun. I.56-58). Or, cette mention de la part de Grégoire représente une pointe
assassine, destinée à stigmatiser le forfait d ' Aèce et d 'Eunome, qui ont allumé
le feu ravageur et sacrilège de l'anoméisme.
B. Références à l' Écriture en vue de fo urnir des exemples
Pour quelle raison Grégoire donne-t-il la préférence aux noms propres tirés
L'appel à l'Écriture n 'est pas uniquem~nt destiné _à,foumir des arguments de ]'Écriture ? Ce n 'est pas par ignorance des données de l' histoire et de la
visant à trancher une question doctrinale, il sert aussi a tro~ver des exemples mythologie grecques. En réalité, selon lui, ! 'Écriture est « parole inspirée» et,
susceptibles d'illustrer un raisonnement à allure trop abstraite. à ce titre, elle offre des garanties de conformité à la réalité. La mythologie est
loin d' offrir les mêmes garanties.
Ainsi Gréooire examine la thèse eunomienne du plus ou moins d' ousie propre
aux trois pe~onnes de la Trinité et il se demande si Eunome veut parler ~'un:
C. Sentences et règles d'origine biblique citées en vue de définir
infériorité d'ordre temporel pour le Fils. Mê~e ~ion admet_cette concepti,on a
titre d'hypothèse, estime Grégoire, on en amve a la conclus10~ que la du:ee de
une éthique de la recherche et de la discussion
la vie de celui qui est antérieur est plus longue que celle de l_ autre, mais que Eunome et Basile s'accusaient réciproquement de déformer le sens des textes
l'ousie n'est ni supérieure ni inférieure pour autant. Il poursmt: bibliques, d' innover en matière doctrinale, de ne pas respecter l'enseignement
« Cela deviendra plus clair à travers des exe_mple~. Q~ 'est-c_e que_ Da~id avait de de l 'Écriture. Soucieux de défendre l 'honnêteté de son frère, Grégoire ne cesse
moins qu'Abraham du point de vue de l'ous1e, lui qui est ~1t avo1r v_ecu ~uatorze d'inviter son adversaire à rechercher la vérité et à faire preuve de discernement
générations plus tard? [ ... ) Pour chacun des deux, le c_oncept d o us1e est 1dent1que, ~ar dans un esprit de foi sincère.
il ne subit aucune variation en fonction du temps qui passe. [ ... ] La nature hu'.11rune
deme ure identique en e lle-même et se conserve à travers les générations successives.» Dans la partie historique, il reproche à Eunome de s'abandonner au ressen-
(Eun. 1.1 72-173) timent, en déformant outrageusement les propos de Basile et en traçant un
portrait haineux de celui-ci. De I'avis de Grégoire, la conduite d' Eunome dans
Le Nysséen revient à la même problématique dan_s un ~utre p~ssa~~- Il
s'explique: d 'après la Genèse, la création de l'homme mterv1ent le cmqmem~ le domaine des questions non doctrinales permet d'en tirer des conséquences
jour après celle du ciel (Gn 1, 6 et 26) (Eun. I.347) ; d 'a?rès Galates, la_Lo~ pour son comportement dans le traitement des questions doctrinales : « En
donnée à Moïse est postérieure de quatre cent trente ans a la promesse fait~ a effet, est-il dit, celui qui est fidèle dans les petites choses, l'est aussi dans les
Abraham (Ga 3, 17; cf. Ex 12, 4). Dans les deux :~s, ~ion re~onte du_derrner grandes (cf. Le 16,10) » (Eun. 1.79; voir aussi Eun. 1.77 et 89-90).
terme au début de l'intervalle, il est possible de dehrruter le_ point de d~p~ d~ Dans la partie doctrinale de Contre Eunome I figurent d'autres considéra-
décompte. II en résulte qu'avant ce point de départ le pre_rruer te~~ n existait tions sur l'éthique de la discussion. À propos de la notion «d'ousie la plus
pas. En définitive, en prétendant que le Fils n'a pas touJours ex~s~e, E~no?1-e élevée», Grégoire conseille à Eunome de modérer ses prétentions, lorsqu'il
suggère l'idée d'un intervalle dont le point de ?épart :st 1~ Pate~te. Mais s1_I~ parle de Dieu et lui recommande de suivre ! 'Écriture qui défend « de se faire
Fils n'a pas toujours existé, Dieu n'est pas touJOW:S Pere: 11 aurait commence a sage à l'excès» (Qo 7, 16). Comme Eunome semble méconnaître des aspects
l'être, ce qui est contraire à l'enseignement de !'Ecriture (Eun. I.350-355). essentiels de la doctrine chrétienne et oublier de mettre en œuvre les méthodes
d'investigation qui ont fait leurs preuves, Grégoire Je met en garde : il risque le
RAYMOND WINLING APPEL À L'ÉCRITURE DANS LE CONTRE EUNOME I 71
70

reproche «d'être un aveugle qui guide un autre aveugle, comme le dit l 'Évan- !'Esprit, qui sont incréés, du reste de ce qui est créé, que ce soient les êtres
gile (Mt 15, 14)» (Eun. I.222). a~~éliques o? les ê~es du n:ionde visible. C'est là un aspect capital de l'oppo-
s1bon entre I anome1sme, d une part, et la doctrine chrétienne, d'autre part.
Le ton se fait parfois plus grave, quand il s'agit de défendre les droits de la
vérité: 2) La notion d'éternité
« Est-ce que par hasard la solidité de la foi est seulement en danger à _cause des mots
et du lanoage sans qu'il faille tenir compte de leur sens exact? Ou bien la Parole de Selon E. Mühlenberg, grâce à sa conception de l' infini, Gréooire a innové de
~ ' d , . ?
vérité n'ordonne-t-elle pas avant tout de tenir le cœur pur e toute pensee mauvaise. faç?n si~1;Ïfic~ti,ve par rapport à la philosophie grecque en c; qui concerne la
En effet, ce n'est pas l' une ou l' autre manière de par(er qui ~onstitu~ la ca~se de _nos not~on d .~te~~t~; En effet, pour ~laton tout comme pour les Pythagoriciens, la
conceptions, mais c'est la pensée secrète du cœur qm fourrut le motif de l emploi de not10n d rnflm (am:tpoç) s'applique tout d'abord à la matière, dans la mesure
tel ou tel mot: "C'est du trop-plein du cœur, est-il dit, que parle la bouche" (Mt 12,
34). [ ... ] Devant Dieu, juge qui écoute les gémissements ineffables (Rm 8, 26), les où ell~ est indéterminée et sans limite. L 'infini connote même l'imperfection,
bonnes dispositions de l'âme à l'égard de la vérité ont plus de pnx que les beaux au pornt qu'on éprouve de fo1tes réticences à l'appliquer au divin. Cependant
atours de l'expression verbale.» (Eun. 1.539-541) Plotin parle à la fois de l' infinité de Dieu (de façon positive) et de l'infinité de
En clair Eunome est accusé de présenter ses innovations en parant son la matière (de façon négative). Or, Grégoire applique cette notion à Dieu de
discours d;agréments qui cachent son dessein d'altérer la vérité. En définitive, e!
faço~ ~?s~tive entend par là 'illimité'. À ce titre, il considère l'incompré-
hens1bilite de Dieu comme fondée sur l'incapacité de l'esprit humain à saisir
il s'adonne à une entreprise de tromperie (èmo:rn) et enfreint gravement l'éthi-
ce qui n'a pas de limite.
que de la recherche.
La notion d'infini joue aussi un rôle pour établir la juste notion d'éternité.
Pour mieux faire comprendre ses idées à ce sujet, Grégoire s'attache d' abord
D. Appel à des catégories et à des principes explicatifs d'origine biblique
à définir sa notion du temps. Son explication vise à faire comprendre que tout
Une place à part revient à ces catégories qui proviennent de l'Écritur~ et _que ce qui e~t ~réé doit être considéré «dans une extension de temps », alors que la
Grégoire introduit dans son argumentation à côté des schèmes et des pnnc1pes nature d1vme échappe aux distinctions d'ordre temporel:
propres à la philosophie grecque. «La vie divine ne s~ situe pas dans le temps, mais le temps y trouve son origine. [ . .. ]
Le Créateur de l'umvers a préparé d'avance les âges et l'intervalle en eux comme une
sorte de réceptacle capable de recevoir les choses créées et il a créé toutes choses dans
1) L' Incréé et le monde créé ce cadre.» (Eun. I.370-371)
L. D. Balas a étudié de près la classification des êtres, telle que la donne Le Fil~, qu~ est pleinement Dieu, échappe aux limitations propres à ce cadre.
Grégoire. Il y voit l'aboutissement de l'effort réflexif des Pères antérieurs au Il appartient a l'ordre de l'éternité:
ive siècle et porte à l'actif du Nysséen d'avoir fait le rapprochement de_ la
« ~i on voulait enfermer !'éternité dans une définition, celle-ci se présenterait ainsi:
distinction paulinienne du monde visible et du monde invisible avec la notion D:e~1e~t p~rçu comme existant toujours : il n'admet ni l'affirmation qu ' il fut un temps
de création (Eun. I.270-274). ou il n était pas, m celle qu'il y aura un temps où il ne sera plus. [ . .. ] Le Fils est
éternel, procédant de l'éternel. » (Eun . I.666 et 688)
Comme Eunome insiste sur la création du F ils, Grégoire s' attache à dé-
montrer que le Fils n'appartient pas au monde créé. S 'appu~ant sur d:s textes L'éte~it~ signifie aussi « éternel présent»: Grégoire évoque « la puissance
comme Jn 1, 1 et Col 1, 16-17, il montre d'abord que le Fils est createur de souverame a laquelle toute chose est éternellement présente sur le mode de la
toute chose. Ensuite il cherche à prouver que le Fils ne peut être créateur de contemporanéité » (Eun. I.372).
toute chose que parce que lui-même est« incréé ».
D'après Grégoire, lorsque Paul distingue le monde visible et le monde in_vi- CONCLUSION
sible, il entend établir une distinction entre les différents êtres créés. La notion
d' incréé ne concerne que le Père, le Fils et le Saint-Esprit. En guise de conclusion, on pourrait formuler quelques observations
générales:
Comme Eunome considère le seul Père comme Incréé, il établit la ligne de
fracture ontologique directement après le Père, le monde créé ,comme~çant -:- ~unome fait ~ouven~ appel! des c~tégories de la philosophie hellénistique
avec le Fils. Selon Grégoire, cette ligne de fracture sépare le Pere, le Fils et et a 1 argument dit de raison. Neanmoms, son système s'inscrit dans l'horizon
RAYMOND WINLING
72
·ao1·sme car il est censé apporter une réponse plus satisfajs~te à la
d u christl , f , de l'Ecnture en
. trinitaire. Eunome avance même des arguments rres
ques t10n r
··1
vue de sauvegarder le monothéisme tel qu 1 enten .
d

- Gré aire se réfère à l'Écriture beaucoup pl~s fré~uemm~nt que son


.g ar les citations scnpturarres qu il donne est
adversarre. Le :h~p cdo~uv::f~iarité avec les textes bibliques plus grande
assez vaste et temo1gne
que celle d'Eunome.
. , . d
- Souvent il est fait mention des the~nesd es f ,
la discussion à propos de l'irlterprétation es onnees i
ammairiens dans le cadre de
b'bliques. c'est l'une
.
CONTRE EUNOME III:
L'EXÉGÈSE STRUCTURE-T-ELLE
des originalités de Contre Eunome I. L'ARGUMENTATION?
- Ce ui est premier chez Eunome est en définitive ~e approche de typ~
hil iuque l'Écriture étant mise au service de celle-ci. ~ar C_?~tre, ce q~1
p osop . ' , . ' t l'Écriture source de la f01 chretienne et re- La question de la structure du Contre Eunome n'est pas encore résolue, du
est p~emid~r chez Gtrsega'ol~:p·p~t~e la doctrin~ traditionnelle. Grégoire fa~t aussi moins pas de manière suffisament convaincante pour être unanimement accep-
pertorre argumen · Mais cette tée. Dans la notice qui précède sa traduction du second livre, Stuart George Hall
l à l'argument dit de raison et à la philosophie de son _temps:
:~:ière est considérée comme étant au service de la doctnne qm trouve son souligne que cette question d'organisation reste en suspens 1• Le cas du Contre
Eunome III bénéficie dans ce domaine de quelques atouts: une division en dix
origine dans l'Écriture. , , , .
tomes dans les manuscrits et la présence d'une table des chapitres transmise
- Contre Eunome I peut-il être invoqué en faveur del ladthce;~~e);~~i:~ au début de certains des témoins manuscrits. Selon B. Pottier, «cette division
sation du christianisme? Disons que c'est le cas pour a o est un piège » 2 , car les tomes ne correspondraient pas à des ensembles définis
plutôt que pour celle de Grégoire. d'argumentation. La division en tomes est en effet assez peu probante; en
Raymond WINLlNG
revanche, les têtes de chapitre proposées par la tradition manuscrite ne doivent
Université Strasbourg Il
pas être écartées aussi vite, me semble-t-il. Car, si B. Pottier mentionne bien les
chapitres de la tradition manuscrite, il les écarte sans autre forme de procès3 ;
en effet, à la suite de W. Jaeger4, il considère que, puisqu'ils ne sont pas de la
main de Grégoire, ils sont sans intérêt. En outre, dans la mesure où l'éditeur
n'a pas jugé bon de signaler la place de ces chapitres dans les manuscrits, on
a toujours considéré depuis qu' ils n'étaient connus que par la table initiale5.
Or, le manuscrit de Florence6 , qui est un des manuscrits les plus importants

l. L. KARFIKOVA, Sc. D0UGLASS, J. ZACHHUBER (éd.), Gregory ofNyssa: Contra Eunomium


Il. Proceedings of the 10th International Colloquium on Gregory of Nyssa (Olomouc, September
15-18, 2004) (Supplements to Vigiliae Christianae 82), Leyde, 2007, p. 54.
2. B. POTTIER, Dieu et le Christ ... , p. 40.

3. Id., ibid., p. 23-24.


4. GREG0RlVS NYSSENVS, Colltra Eunomium libri, pars altera, éd. W. Jaeger (GNO II), Leyde
1960, p. lX.
5. Cf. par exemple J.-A. RôDER, Gregor von Nyssa, Contra Eunornium / 1-146 (Patrologia 2),
Francfort, etc., 1993, p. 74-75.
6. Firenze, Bibl. Laurenziana 6.17.

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