Vous êtes sur la page 1sur 2

Directeur de la publication : Edwy Plenel Directeur éditorial : François Bonnet

La radioactivité s’étend sur la province de Miyagi


Par Michel de Pracontal
Article publié le dimanche 13 mars 2011

D’après les informations disponibles dimanche matin (heure fran- et particules radioactives. L’existence de cette énorme cloche de
çaise), la situation de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi confinement est d’ailleurs ce qui différencie le réacteur accidenté
reste inquiétante. Cette centrale comporte six réacteurs de la fi- de Tchernobyl des réacteurs japonais ou français.
lière eau bouillante (« BWR ») d’une puissance comprise entre La situation est suffisamment préoccupante pour que le premier
500 et 800 MW, exploités par Tokyo Electic Power company ministre japonais ait jugé nécessaire de s’entretenir avec le pré-
(Tepco). sident de Tepco. Vingt-deux personnes auraient été touchées par
Le cœur de ces réacteurs est fait d’assemblages de combustibles les radiations. Neuf personnes qui travaillaient à la centrale ? em-
radioactifs contenus dans des gaines et refroidi par de l’eau. Cette ployés de Tepco ou d’entreprises sous-traitantes ? ont été blessées
dernière s’échauffe et se vaporise lors de son passage dans le ou irradiées, et ont dû être transportées à l’hôpital.
cœur, et la vapeur est envoyée à la turbine qui produit le courant Pluie et neige redoutées
électrique. Le cœur doit être refroidi en permanence, que le réac-
teur soit ou non en phase de production d’électricité. Au moment L’élévation de la teneur en radioactivité relevée dans la région et
du séisme, trois des six réacteurs, les nos 1, 2 et 3, produisaient les ordres d’évacuation donnés à la population dans une zone de
du courant, tandis que les réacteurs 4, 5 et 6 étaient à l’arrêt pour 20 kilomètres, qui pourrait être rapidement élargie, laissent présa-
inspection. Les réacteurs arrêtés disposaient de leur système de ger qu’il existe au moins des fissures dans cette enceinte. Mais la
refroidissement et n’ont pas eu de problème important. pagaille et les embouteillages qui règnent déjà sur les voies me-
nant vers le sud, la pénurie d’essence notamment liée à l’absence
En revanche, pour les trois réacteurs qui étaient en phase de pro- d’électricité, font hésiter les autorités japonaises : elles ne savent
duction, une série de difficultés se sont produites. Au moment de plus quoi faire des évacués qui courent le risque d’être rejoints
la secousse, les réacteurs se sont arrêtés et une alimentation élec- sur les routes souvent coupées ou privées de ponts, par une vague
trique de secours, assurée par des générateurs diesel, s’est mise plus forte de radioactivité. Des évacués qui s’ajoutent à ceux qui
en action. Mais, d’après Tepco, les générateurs diesel sont tom- ont perdu leurs maisons et ont pris la route vers la capitale.
bés en panne, privant les trois réacteurs de la source électrique Et ce, alors que la radioactivité mesurée dimanche en début
nécessaire pour pomper l’eau de refroidissement. Dans cette si- d’après-midi (heure du Japon) par des volontaires appartenant
tuation, un système d’injection de sécurité permet de continuer à à des organisations d’écologistes continue d’augmenter. Elle
introduire de l’eau pour refroidir le cœur, mais il n’a pas fonc- change d’ailleurs au gré du vent qui souffle du nord-ouest mais
tionné parfaitement. La température du réacteur no 1 s’est élevée reste très faible (8/10 kilomètres-heure). Ce qui favorise les re-
jusqu’à produire une fusion partielle du cœur, en même temps tombées sur la région : toute la radioactivité ne s’évacue donc pas
qu’une fuite d’hydrogène, cause probable d’une explosion qui a vers l’Est et le Pacifique. Une preuve : dans l’ensemble de la pro-
détruit le bâtiment du réacteur. vince de Miyagi, où se trouvent les centrales, et loin vers le sud, à
Dans le réacteur no 2, le niveau d’eau est plus bas que la nor- 100 km de la centrale, la radioactivité était dimanche après-midi
male mais stabilisé pour l’instant, et la pression a été diminuée entre 400 et 500 fois supérieure à la normale. Les pluies ou la
en relâchant de la vapeur à l’extérieur. Pour le réacteur no 3, le neige prévues pour lundi et mardi auront d’ailleurs comme ré-
système d’injection de sécurité est tombé en panne. Une valve a sultat de fixer les pollutions au sol en le contaminant pour des
dû être ouverte manuellement pour faire baisser la pression. Ac- années.
tuellement, l’exploitant s’efforce d’assurer le refroidissement des Les chiffres actuellement disponibles pour l’extérieur de la cen-
trois réacteurs en injectant de l’eau enrichie en bore, lequel a pour trale indiquent qu’un habitant présent à moins de cinq kilomètres
effet de ralentir la réaction nucléaire. Si ces mesures ne suffisent reçoit en une journée, en particules et en teneur radioactive,
pas, le risque majeur est que la réaction nucléaire dans l’un des ré- l’équivalent d’une dose 24 fois supérieure à celle autorisée aux
acteurs s’emballe, entraînant un accident de criticité, dans lequel travailleurs du nucléaire en un an. Ce qui confirme que le cœur du
une partie du combustible radioactif s’échapperait de son enceinte réacteur a commencé son entrée en fusion et que plusieurs autres
de confinement, d’où une fuite radioactive de grande ampleur. relâchent de la vapeur radioactive. Soit sous l’action des ingé-
Les autorités japonaises ne savent pas ou n’ont pas voulu préciser nieurs cherchant à faire baisser les pressions, soit en raison de
si l’explosion qui a soufflé le bâtiment réacteur numéro 1, samedi, fissures non maîtrisées. Tout cela faute de refroidissement après
a également détruit ou endommagé l’enceinte de protection du l’arrêt provoqué par le tremblement de terre. Il s’agit, comme pour
réacteur, chape de béton destinée à retenir toutes les émanations les autres réacteurs en difficulté, d’un arrêt automatique. Lequel

1
Directeur de la publication : Edwy Plenel Directeur éditorial : François Bonnet

« secoue » toujours gravement l’ensemble des équipements de est du pays donnent des soucis aux ingénieurs après avoir été arrê-
production et surtout de contrôle. Les conséquences en sont alors tés brutalement au moment du tremblement de terre, répartis dans
d’autant plus graves que pour ce réacteur comme pour dix autres ces trois centrales de la côte Est, proche de l’épicentre du trem-
ayant subi ce type de choc, le refroidissement n’a pas pu être as- blement de terre.
suré correctement ou pas assuré du tout. Il n’y a pas d’informations fiables sur la situation de la centrale de
Onze réacteurs arrêtés brutalement Tokai, au sud, où un seul réacteur, mis en service en 1976, était
Le refroidissement est indispensable, tout simplement parce sous tension au moment du séisme. Le Japon compte actuelle-
qu’après un arrêt d’urgence, un réacteur continue à dégager envi- ment 55 réacteurs en fonctionnement répartis dans dix-sept cen-
ron 10% de la chaleur et de la puissance nominale qui est de 520 trales. Ils assurent environ 35% de l’électricité consommée dans
mégawatts pour le modèle de Fukushima. Evaluation qui n’a plus le pays. L’essentiel du parc nucléaire est composé de 33 réacteurs
de sens quand un réacteur, faute de refroidissement, commence à eau bouillante, connu sous le sigle REB en français ou BWR en
à s’emballer et à échapper au contrôle : faute d’eau et de liquide anglais car il s’agit d’une technologie américaine. Ils sont prio-
réfrigérant, les barres d’uranium restent en grande partie à l’air ritairement en service aux Etats-Unis, en Allemagne, en Suède,
libre, produisant notamment de l’hydrogène (radioactif) qui peut en Finlande et aussi en Russie. En France, EDF utilise exclusi-
exploser d’un moment à l’autre. Au moins quatre autres réacteurs vement des réacteurs à eau pressurisée, mais la technologie ? et
de la centrale connaissent également des difficultés, de moindre donc les risques éventuels en cas d’incident ou d’accident ? n’est
ampleur, parce que les générateurs de secours n’ont pas fourni à pas fondamentalement différente.
temps la puissance électrique nécessaire au maintien du refroidis- Dans leurs scenarii les plus pessimistes, les ingénieurs japonais
sement et au fonctionnement des trois autres salles de contrôle en n’avaient jamais envisagé une telle accumulation d’incidents. Ils
charge chacune, comme en France, de deux réacteurs. s’avouent désormais dépassés par les événements. Mais comme
les ingénieurs et techniciens de Tchernobyl, ils prennent depuis
Un peu plus au sud, trois des quatre réacteurs de la centrale de vendredi des risques terribles, malgré les combinaisons et des
Fukushima Daiichi ne sont toujours pas correctement refroidis ; courts séjours ne dépassant pas trois minutes, au cours de leurs
tout comme les trois réacteurs, du même modèle, de la centrale interventions dans des bâtiments saturés de radioactivité.
d’Onagawa, un peu plus au nord. En tout, onze réacteurs du nord- (Avec l’aide de notre confrère japonais Hitoshi Kadowaki.)

Le journal MEDIAPART est édité par la Société Éditrice de Mediapart (SAS). Capital social : 4 017 200 e.
Immatriculation : no 500 631 932 RCS Paris. Numéro de CPPAP : en cours.
Président : Edwy Plenel. Directeur éditorial : François Bonnet.
Rédaction et administration : 8 passage Brulon, 75012 Paris.
Courriel : contact@mediapart. f r . Téléphone : + 33 (0) 1 44 68 99 08. Télécopie : + 33 (0) 1 44 68 01 90.