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LE BUREAU

DES JOURS PERDUS


Éric Faye

LE BUREAU
DES JOURS PERDUS
et autres
récits étranges

Préface inédite
de Brigitte Giraud

Éditions Points
Les Lumières fossiles et autres récits © Éditions Corti, 2000
Quelques nobles causes pour rébellions en panne © Éditions Corti, 2002
Un clown s’est échappé du cirque © Éditions Corti, 2005
Quelques nouvelles de l’homme © Éditions Corti, 2009
Devenir immortel, et puis mourir © Éditions Corti, 2012
Nouveaux éléments sur la fin de Narcisse © Éditions Corti, 2019

 978-2-7578-8698-4

© Points, 2021 pour la présente édition

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PRÉFACE

Un rempart contre le totalitarisme

Éric Faye occupe une place à part dans le paysage


littéraire français, auteur d’une œuvre qui projette des
lumières noires venues de l’ailleurs, du passé, de l’étrange.
Son terrain de jeu embrasse le monde entier, avec une
dilection particulière pour les territoires où règnent des
régimes autoritaires, ce qui lui permet de creuser les
thèmes éminemment littéraires que sont la disparition,
la surveillance, la chasse aux fantômes, et plus largement
le questionnement identitaire qui pèse sur les êtres sou-
mis aux raffinements de la coercition. Dès lors, mystère
et invisibles dangers donnent à l’œuvre d’Éric Faye
un charme singulier, qui se décline avec de nombreux
romans, dont le fameux Nagasaki (Stock) qui lui valut le
prix de l’Académie française en 2010 ou le plus récent
La Télégraphiste de Chopin (Seuil 2019, Points n° P5235),
mais aussi des essais littéraires dédiés à des écrivains
dont Ismaïl Kadaré, une merveille de récit qui fait écho
à l’enfance Nous aurons toujours Paris (Stock 2009),

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PRÉFACE

des récits de voyages, un journal, et un grand nombre de


nouvelles publiées principalement chez Corti, qui font
l’objet de la présente édition.
Pour porter plus loin cette approche des vertiges identi-
taires, Éric Faye aime mettre en scène l’écrivain lui-même
face à ses doutes, ses « semi-échecs », ses frustrations,
et parfois son impuissance. Dans l’une des nouvelles qui
constituent ce volume, L’Inachèvement, précédemment
publiée dans le recueil Devenir immortel, et puis mourir
(Corti 2012), il joue cartes sur table avec l’humour (noir)
et l’ironie qui le caractérisent en observant le vain com-
bat avec l’écriture que s’inflige un écrivain chaque jour
à l’aube, près de sa femme encore assoupie. Le médecin
qu’il finit par consulter est formel : « Vous devez arrêter
le roman. C’est très mauvais pour vous. Limitez-vous aux
fragments, aux aphorismes, pendant deux-trois ans. Après,
nous verrons. Pardon ? Des nouvelles. Oui. Mais n’en
abusez pas. Espacez-les. Ne dépassez-pas une par mois.
Et pas d’essai. Ce serait pire que le roman… »
Dans une autre de ces nouvelles Quadrature publiée
dans le recueil Nouveaux éléments sur la fin de Narcisse
(Corti 2019) qui resserre la focale sur le quatuor éter-
nel écrivain-éditeur-critique littéraire-lecteur, Éric Faye
s’amuse plus encore puisqu’il imagine une planète uni-
quement peuplée par ces quatre-là, et invite le lecteur au
cruel spectacle de cette mise en abyme. L’écrivain aurait
définitivement renoncé à la poésie face à un lectorat qui
aurait perdu le sens du goût. Mais il n’aurait pas encore
renoncé à écrire des nouvelles, même si son éditeur,

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UN REMPART CONTRE LE TOTALITARISME

pourtant un allié de toujours, ne voit dans le genre que


« le chaînon manquant » à son œuvre.
« Chaînons manquants ? Manquant entre quoi et
quoi ? Entre les romans ? » demande l’écrivain.
Assurément, les nouvelles que vous avez entre les
mains, dont certaines datent de vingt ans et ont davan-
tage rajeuni que pris des rides, sont tout sauf des chaînons
manquants puisque n’y sont omises aucune des obsessions
de l’auteur et qu’elles agissent au contraire comme un
jeu de miroir avec ses romans, ses récits ou ses essais, un
miroir kaléidoscopique dont les facettes seraient taillées
avec le tranchant du diamant.
L’écrivain qu’il lui arrive de mettre en scène se confond
avec l’homme de la rue, cet homme ordinaire souvent
dépeint par l’auteur, si peu remarquable, sobrement vêtu,
qui prend le tramway, et voit son quotidien se distordre
parce que son ombre devient une menace, parce que
les caméras de surveillance fouillent son intimité, parce
que ses paroles sont enregistrées à son insu puis utilisées
contre lui, parce que le passé devient une pièce à convic-
tion et un piège.
Les personnages se débattent contre le temps qui
passe et ne reviendra pas, révélant ce sentiment de « trop
tard » qui est peut-être l’un des carburants de l’auteur.
Le bureau des jours perdus, véritable joyau, précédem-
ment publié dans le recueil Quelques nobles causes pour
rébellions en panne (Corti 2002) met en scène un dis-
positif sidérant, générateur de folie. Contre une somme
considérable, des citoyens sont invités à visionner cer-
taines scènes de leur existence, notamment les épisodes

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PRÉFACE

traumatiques, accidents, séparations, jusqu’à en épuiser


la charge douloureuse, avec possibilité de rembobiner à
l’envi pour finir par « faire le deuil du passé ». À l’instar
d’une psychanalyse qui ne dirait pas son nom.
Ce temps enfui conduit Éric Faye à reprendre la phrase
de Godard dans À bout de souffle, Devenir immortel, puis
mourir, dans une nouvelle publiée dans le recueil épo-
nyme (Corti 2012) qui épouse le parcours du premier
empereur de Chine, et donne à l’auteur l’occasion d’une
réflexion sur le pouvoir, l’anonymat, la patience, et au
final l’éternité, comme il est dit dans le Tao : « Il incombe
à chacun de construire son immortalité. »
Lire Éric Faye, c’est aborder la question des preuves,
des indices, de la trahison, des masques, des situations
doubles qui, à force d’être inquiétantes glissent parfois
vers le fantastique. Les appartements occupés, les hôtes
clandestins, ombres dissimulées et autres présences énig-
matiques constituent le sel de son œuvre, décidément très
contemporaine. Qui nous renvoie aux multiples territoires
et frontières qui bornent nos existences. Y compris dans
le couple, qu’il observe et sur lequel il jette un regard
intranquille, questionnant la légitimité et la liberté de
chacun à être là.
Éric Faye est l’un des maîtres incontestables de ce réel
manipulé, à l’instar des nombreux écrivains qu’il a lus
assidûment, parmi lesquels des auteurs des pays de l’Est,
d’Amérique du Sud, auteurs d’anticipation ou de romans
noirs. Puisqu’il est admis que le rôle d’un écrivain digne
de ce nom est de pervertir le réel. Mais son champ est
bien plus vaste.

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UN REMPART CONTRE LE TOTALITARISME

Dans sa nouvelle la plus somptueuse Anamorphose,


publiée dans le recueil Nouveaux éléments sur la vie de
Narcisse (Corti 2019), il rend un hommage émouvant à
la littérature et aux écrivains qui l’ont nourri. Tabucchi,
Onetti, Kafka, Modiano, Perec, Gracq, Conrad, Bove,
Echenoz, Nemirovsky, Germain, Camus, Gary, Condé ou
Zinoviev, pour n’en citer que quelques-uns, deviennent
les auteurs d’une œuvre collective sous la plume d’Éric
Faye, qui réussit le tour de force d’agencer des phrases
leur appartenant en un texte inédit. Il trouve ainsi à la
« panne littéraire » qui revient dans plusieurs de ses
textes, la plus ambitieuse, la plus généreuse des réponses.
Et ensemble, à leur insu, ces grands écrivains dressent
un mur contre la soi-disant fin de la littérature, contre
la soi-disant fin de la pensée. Le cadavre exquis le plus
radical qui soit, et dont on aimerait qu’il enfle jusqu’à
devenir une nouvelle fleuve, et pourquoi pas un roman,
qui charrie avec elle toute l’histoire de la littérature et
dresse un rempart contre le totalitarisme.

Brigitte Giraud
HIER
Postérité
– 1 –

« Est-ce le soleil revenu qui me donne des fourmis


dans les jambes et ces picotements au ventre et au visage,
cette envie compulsive de me gratter partout à la fois,
et qui vient de me réveiller en sursaut ? Réveiller n’est
pas le terme exact. Le coulis de lumière tombé du ciel
a eu raison du froid dont j’étais captif. Que faisais-je,
otage du glacier ? M’avait-on jeté dans les séracs après
m’avoir rattrapé ? Je ne peux esquisser le moindre geste,
pas même un battement de paupières pour tempérer la
virulence du soleil. Les mots se sont incrustés sur ma
gorge. Mes dents jaunies sont affreusement serrées. Une
hache s’est abattue sur mon besoin de hurler, d’interroger
les visages étranges qui me veillent comme un mort. Sous
ma peau plus rien ne court. Je vois pourtant, j’entends
mais leur langue n’est pas mienne. J’ignore qui ils sont et
d’où ils tiennent des habits si colorés. Avec ces hommes,
j’oublie la peur. Ils ne me font aucun mal, contrairement
aux autres, qui m’avaient pourchassé et auxquels je dois

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HIER

ce choc violent, ce sommeil profond et cette sensation


de creux…
J’avais pourtant bon espoir de leur échapper. Mais
en prenant mes empreintes, la neige me trahissait. Il
est passé par là, regardez ! Il a tourné ici, montrait-elle
à mes ennemis. Il aurait fallu que je saute de branche
en branche, mais à l’altitude où nous étions, les arbres
sont si rares ! Repos et répit m’étaient interdits. Courir,
les semer… Je savais qu’ils m’infligeraient le châtiment
suprême. Pourquoi diable m’étais-je aventuré sur leur
domaine de chasse ! Il fallait bien que la saison fût déjà
froide, qu’Elen et les enfants eussent très faim pour que
cette idée folle me fût venue à l’esprit. Pénétrer dans les
territoires de l’autre tribu, plus giboyeux que les nôtres,
avait été interprété comme une provocation. Après avoir
enlevé Elen et en avoir fait ma femme, après avoir volé
à leur chef cette femelle à la peau irrésistible, dont les
yeux atténuaient la rudesse de notre monde, je revenais
tuer des perdrix pour nourrir les enfants de nos amours…
Elen ! Où es-tu ? Au moment où ils allaient me rejoindre,
je leur avais jeté au visage les deux lagopèdes, dans un
geste désespéré. Pour toute réponse, une lance m’avait
fracassé le genou. Ma femme et mes enfants, qu’allaient-
ils en faire ? Ces trois petits bouts humains qui avaient
faim dans nos huttes transpercées par la bise, qui devaient
guetter mon retour, comme chaque fois ; selon le volume
de ma besace, ils poussaient des cris de joie ou des pleurs
sans fin… Elen ! Je revois un champ de neige et un tour-
billon de sommets quand leurs haches ont défoncé ma
poitrine. Où est passée notre neige ? Tout a fondu autour

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POSTÉRITÉ

de moi hormis ce résidu de glace dont on m’extrait, en


ce moment, à l’aide d’instruments que je ne connais pas.
Comment diable, en quelques heures, la neige a-t-elle dis-
paru ? Ai-je dévalé, m’a-t-on transporté plus bas ? Non, je
reconnais aisément la ligne de crête. Je n’ai pas bougé, ou
si peu. Je ne rêve pas. Ces deux aiguilles, là-bas, pareilles
à une molaire de loup. Et le col, où nous pourchassions
les mouflons aux beaux jours… »

– 2 – Fragment d’article de presse :

Ce que l’on considère comme une momie naturelle a


été repéré à fleur de glacier, à quelques mètres seulement
de la frontière, par un couple de randonneurs retraités qui
redescendaient d’un sommet et ont, au lieu-dit Hauslab-
joch, aperçu une tête et un bras puis, bleui sous la glace, le
reste du corps, racorni mais bien préservé. On ignore tout
de l’identité du malheureux. Voici ce que s’est borné à noter
le sergent de gendarmerie qui a dressé le procès-verbal de la
découverte : « Le crâne chauve, le cou et les épaules d’un
homme émergent. Peau ridée ; on la dirait brûlée. » Les ser-
vices compétents vont s’atteler à la tâche de désincarcérer
l’individu. On dirait qu’il a été surpris là par un froid brutal
en traversant un fleuve à la nage… S’agit-il d’un alpiniste
charrié jusque-là, ou de ce compositeur italien disparu dans
le secteur il y a un demi-siècle ? L’homme avait-il chuté
dans une crevasse, et les séracs viennent-ils de le rendre à
la surface ?

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HIER

– 2 bis – Autre fragment, le surlendemain :


Les travaux d’extraction d’« Hibernatus » se poursuivent.
Il s’avère que l’homme est d’un autre siècle. D’aucuns
parlent d’un soldat qui aurait servi sous le duc Ferdinand,
il y a cinq cents ans (…).

– 2 ter – Dernier extrait :


Il a fallu cinq jours pour dégager celui que l’on surnomme
Ötzi, d’après le nom du col où il a été découvert : Ötz. Le
plus spectaculaire n’est pas tant le corps en soi que ce qu’on
a trouvé sur lui et autour : l’homme portait un carquois
de cuir, une hache, un couteau, une pierre à feu, des vête-
ments chauds et des chaussures fourrées de foin. Dans l’étui,
quatorze flèches à pointe d’os et quatre pointes en bois de
cerf, intactes. Il ne fait aucun doute maintenant que cet
homme, dans un état de conservation rare, vient droit de
la préhistoire. Mesurant moins d’un mètre soixante, celui
qui gisait, je le rappelle, à quelques mètres du côté italien
de la frontière, présente plusieurs côtes et un genou brisés.
On présume, pour l’heure, qu’il a péri au cours (ou des
suites) d’un combat. Son corps repose à l’institut médico-
légal d’Innsbruck.

– 3 –

« Je les ai vus me délivrer très lentement, sans me


faire le moindre mal. Ils ont mis plusieurs jours. Quelle
prudence ! Quelle prévenance ! Tous ont pour moi des
égards que je ne comprends pas. Qui sont-ils ? Ils m’ont

20
POSTÉRITÉ

enfermé dans un vaste tombeau éclairé où le froid ne


désempare pas. Une partie de mon corps doit subir le feu
de petits morceaux de glace. Ils viennent de temps à autre
se pencher sur moi et, je le constate à leur air soucieux,
je pose d’insolubles problèmes. Ceux qui m’entourent, ici,
sont aussi propres et beaux que mon père et ses femmes.
Aucun ne pue, à moins que j’aie perdu l’odorat. Où donc
m’ont-ils transporté ? Quelles merveilles, partout ! Ils
sont si absorbés qu’en m’examinant, nul ne parle. Ils se
bornent à murmurer, si bas que je les entends à peine.
Je songe avec douleur aux quatre êtres qui m’attendent
là-bas, le ventre creux, mal protégés par nos guerriers
affaiblis. À moins que les autres, ivres de m’avoir blessé,
n’aient déjà poussé jusqu’à notre village fortifié, incen-
dié nos huttes, emmené Elen et nos trois petits bouts
humains. Elen ! Se peut-il que l’irréparable se soit produit
et que mes blessures m’aient plongé dans un sommeil
exceptionnellement long ? Se peut-il que l’hiver soit passé
à mon insu, et le printemps, se peut-il que nous soyons
en été ? Cela expliquerait l’absence de neige… Non ! Je
veux bien être le prisonnier de mille ennemis, mais pas
des jours ! »

– 4 –

Ce soir-là, le professeur Gletscher éprouve une forme


d’inquiétude qu’il n’avait jamais connue jusqu’alors.
Depuis que son équipe a annoncé que le cadavre congelé
avait peut-être quatre mille ans, les hommes, trouve-t-il,

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HIER

se sont avilis. Ils auraient matière à s’émerveiller, à se


recueillir, méditer ; mais non. Aux antipodes de toute
sagesse, Ötzi attise en eux de nouvelles haines. Depuis
qu’il a été prouvé que le monde n’avait affaire ni à un
alpiniste tombé d’un pic ni à un compositeur début de
siècle, ils ont accouru, titres de propriété en main. Cela
a commencé de l’autre côté de la frontière, dans le Haut-
Adige. À Bolzano, ils ont mis sous presse un T-shirt
frappé du crâne d’Ötzi qui proclame, dans leur dialecte
germanophone : « Je suis un Tyrolien ».
Oui, le professeur Gletscher énumère en son for inté-
rieur les raisons de ne plus être tranquille. Quand il entre
dans la chambre froide et dévisage la momie, il relit en
pensée les lettres venues de l’autre côté des Alpes, leurs
communiqués de presse, réentend leurs voix catégoriques :
« Il nous appartient ! C’est notre ancêtre ! » Gletscher
considère la merveille endormie, étendue à même un
drap stérile et une balance qui veille à la constance de
son poids. On ne vient à son chevet qu’une demi-heure
tous les quinze jours : éviter toute décomposition, tout
contact nocif. Cette demi-heure, il l’a attendue des jours
durant et il surplombe le visage d’Ötzi, sa barbe comme
naissante. « Des analyses au carbone quatorze vont être
pratiquées, se dit-il. Bientôt, nous saurons à quel rebord
nous agripper dans le gouffre des siècles. Nous sommes
des puisatiers du temps. »
Ce visage n’exprime rien, mais ses yeux ne sont pas
clos par lesquels filtre la clarté des veilleuses. Gletscher
aimerait que son image pénètre encore par les pupilles
de l’homme ancien. Qui virent-elles ? Aima-t-il, et qui ?

22
POSTÉRITÉ

Quel métier exerça-t-il dans le monde d’hier, et quel


destin le mena à son linceul de glace ? Le professeur se
surprend à penser qu’un jour, la même mésaventure lui
arrivera peut-être lors d’une randonnée en solo sur les
hauts glaciers : une crevasse, trente mètres de chute et
une catacombe gelée qui ne le rendra qu’aux hommes de
l’an 6 000… Que sauront-ils de lui ? Que comprendront-
ils de ce qu’il aima et pensa, des recettes dont il usa pour
distiller ses colères ? Et ses skis ? Les prendront-ils pour
des armes de chasse ? À coup sûr, ils se poseront la ques-
tion qui lui vient pour Ötzi : Qu’était-il allé faire si haut
dans les montagnes ? Quelle nécessité l’avait poussé si
près des sommets ?

– 5 –

« Que peuvent-ils savoir de moi… Qu’ont-ils perçu


de ce que je pense et ressens ? Ils me dévisagent, s’éba-
hissent, défilent autour de moi. J’entends dans leur sabir
ce mot bondir de loin en loin comme un saumon hors de
l’eau : karbonkatorz, karbonkatorz. Depuis quelque temps,
leurs mines m’atterrent. Leurs traits me rappellent les
poursuivants que j’ai laissés sur l’autre rive du sommeil.
J’ignore ce qu’ils disent et pourtant tout en eux réveille
mes craintes. Ötzi (c’est ainsi qu’ils me nomment), les
préoccupe au-delà de ce que je suis et fus. Quelque chose
a dû se produire qui me sépare d’Elen et des petits miens
d’une distance supérieure à ce que je puis concevoir. Ceux
d’ici sont si différents, si propres, si calmes ! Alors que,

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HIER

depuis l’aube du monde, nous mourons autour de trente


ans, quand une avalanche ou une lance ennemie n’abrège
pas la vie avant, voilà que je suis entré dans des espaces
de temps qu’aucun d’entre nous n’a connus. Je ne sais où
je me suis égaré dans l’éternité, mais à voir les hommes
autour de moi, ce que j’ai franchi en m’effondrant tête
contre neige ne doit pas être négligeable… Et toi, Elen !
Où es-tu dans ce déluge de jours dont je crains le pire ? Je
redoute que tu ne sois plus, depuis longtemps… Peut-être
ai-je glissé dans un sommeil profond et lent à la façon
des glaciers qui descendent vers la vallée, en perdant peu
à peu d’eux-mêmes, qui sait pourquoi, tout comme ma
peau s’est racornie. »

– 6 –

Et le professeur Gletscher repense à Camus, au doc-


teur Rieux, à la peste vaincue dans Oran mais qui, un jour
ou l’autre, peut réveiller ses rats et les envoyer mourir
dans les cités heureuses. Observant Ötzi à travers la vitre,
il se demande si l’homme ancien n’est pas venu de la nuit
des temps pour semer le trouble dans les esprits et réveil-
ler les rats. La cité heureuse parlait d’union, d’abolition
des frontières, de libre circulation des hommes et des
idées, mais cette allégresse était menacée, on feignait de
l’ignorer : voici qu’une momie est apparue et que souffle
un vent mauvais. Et tout cela, parce qu’on l’a découverte
à dix mètres d’une frontière. Que serait-il advenu si le gla-
cier l’avait charriée jusqu’à la ligne frontière ! L’aurait-on

24
POSTÉRITÉ

écartelée, envoyée à l’équarissage comme un veau pour se


la partager en vertu d’un traité, un poumon, une hanche
chacun, dans quel pays aurait-on trouvé le cœur ?
Les résultats de l’analyse au carbone quatorze sont
formels, l’homme vivait il y a cinq mille trois cents ans.
Gletscher calcule : un ancêtre du début de l’âge du
bronze. À ce jour, la momie humaine la plus ancienne
qui ait été retrouvée dans la glace était une Esquimaude
de deux mille quatre cents ans. La peau brunie d’Ötzi
évoque certains cuirs, avec, au niveau des articulations,
la pigmentation bleu foncé de nombreux tatouages :
deux croix, cinquante-sept traits verticaux. Il considère
la panoplie de l’homme du néolithique. La toque en
peau d’ours et ses autres vêtements, le cuivre arrondi
de sa hache au manche en if et le grattoir, restaurés par
des spécialistes de Mayence. « Un fait divers, songe-t-il.
Quel geyser de l’Histoire nous a mis en présence d’un fait
divers d’il y a cinquante-trois siècles ? Car il ne s’agit pas
là d’un squelette tranquillement étendu dans sa tombe,
mais d’un homme en chair et en os que le froid a figé
dans sa dernière pose. C’est bien cela qui les excite, ici
comme de l’autre côté de la frontière… Nous savons déjà
tant de choses sur lui ! Ainsi est-il mort à l’automne, aux
premières neiges, puisqu’on a retrouvé dans sa besace une
prunelle, fruit qui vient à cette saison… Il ne manque plus
que les circonstances exactes pour clore le rapport d’en-
quête, glissade, dégringolade, crime crapuleux ou ven-
detta, sait-on jamais, hypothermie, maladie. À ce propos,
les analyses ont montré qu’il souffrait d’arthrose. C’est
pour cela, prétend-on, qu’il se serait fait tatouer partout :

25
HIER

incisions dans la peau et poudre d’origine végétale, voilà


le remède… Mais alors ? Que faisait-il à trois mille deux
cents mètres avec une santé si fragile ?

–7–

« Mon corps, au moins, ne me fait plus souffrir. Je


suis devenu une mémoire qui voit, entend, et endure ses
propres souvenirs. La peur va et vient, et quand je la sens
croître, je redoute qu’elle atteigne à l’insupportable, et
l’insupportable, quand la panique vous prend, c’est de
ne pouvoir fuir. Où sont mes poursuivants ? Et si eux
aussi avaient accédé à une forme d’éternité ? S’ils étaient
encore de ce monde à me rechercher ? Ou si ce n’est pas
eux, leurs descendants, acharnés à ma perte et à celle des
miens ; n’avions-nous pas pour coutume de nous maudire
jusqu’à plusieurs générations ? Quand je ne suis pas en
pensée avec mes trois enfants malingres, me voilà harcelé
par mes ennemis, combien étaient-ils ? Ils m’ont fracassé
un genou et des côtes à coups de lances et de haches
parce que j’avais ravi Elen, et la propriété des fesses est
la plus sacrée qui soit en ce monde. Y attenter, c’est se
condamner à mort. Au moment où j’avais reçu le coup qui
devait me plonger dans le sommeil, j’avais reconnu l’un
des hommes, vieilli, rage et joie mêlées sur son visage : le
prince de l’autre tribu, à qui Elen avait donné un enfant,
des années avant le rapt. Ceux qui m’entourent, ici, sous
de pâles lumières, se sont aperçus que j’ai plusieurs côtes
brisées ; la façon qu’ils ont de se pencher sur cette zone de

26
POSTÉRITÉ

mon corps ne trompe pas. Que vont-ils faire ? Peuvent-ils


me ramener à la vie ? J’aimerais parfois leur adresser, oh,
ne serait-ce qu’un signe, fût-il vague… »

–8–

Rarement il est arrivé à Gletscher d’être à ce point en


désaccord avec ses confrères. Est-ce d’avoir si longtemps
contemplé la momie, notamment dans les temps qui
avaient suivi sa découverte ? Il persiste et signe dans son
interprétation. Soixante-quatre laboratoires du monde
entier ont été associés à l’examen du corps et de tout
ce qui l’accompagnait. Des généticiens, des microbiolo-
gistes, des botanistes, étant donné les grains de blé et la
prunelle trouvés dans la besace. Et même des tracéo-
logues, ces détectives du temps qui flairent, sur le poli
des outils préhistoriques, quelque reste de cellule ou de
poil, tout ce qui peut amener les scientifiques à induire,
déduire, contredire. Nombre de ses confrères l’assurent,
Ötzi est mort d’hypothermie. À cette altitude, il s’était
arrêté, épuisé, il s’était allongé contre un rocher et le
gel l’avait pris dans ses serres tandis qu’il dormait. Voilà
tout. Ou bien, ajoutent-ils comme on changerait une roue
de secours, il est mort de faim. Là, Gletscher dit non. Il
restait une prunelle dans son sac en peau ! On ne meurt
pas de faim avec des stocks à portée de main, fussent-ils
minimes. Cet homme, il en est persuadé, a été tué, pour
une raison mystérieuse. Ses cinq côtes et son genou cas-
sés l’attestent. Comment, avec un tel handicap, aurait-il

27
HIER

pu monter si haut ? Il a fait une chute, lui objecte-t-on.


C’était un berger. Non ! Octobre : les troupeaux étaient
redescendus depuis longtemps… Et avait-on besoin d’esti-
ver si haut ? C’est un voyageur de commerce de l’époque,
hasardent d’autres « experts » ! Faribole ! Les premières
neiges interdisaient tout déplacement transalpin… Car
c’est bien sur les hauteurs, où nul ne s’aventure plus à
l’automne, que s’est joué son dernier acte. Comment ? La
plus vieille affaire de meurtre au monde ne sera jamais
élucidée.
Depuis que Gletscher a été chargé d’étudier de près
la victime, des images de son enfance lui reviennent
en mémoire. Des images qu’il n’avait jamais revues
jusqu’alors. Ötzi le renvoie à sa propre préhistoire, quand
il ne savait ni lire ni écrire, à peine parler, qu’il observait
le monde tel un bon sauvage. Oui, assassiné, pourchassé
en tout cas, pour s’être réfugié à pareille altitude. Et il
incline à croire qu’Ötzi n’était pas quiconque. « L’habit
ne fait pas le moine, songe le professeur, mais j’ai ten-
dance à penser qu’à des époques aussi reculées, c’était
peut-être le cas ; sans doute avons-nous affaire à quelque
espèce de prince, je ne sais comment désigner la noblesse
de ces temps-là. Des mocassins rembourrés de foin aux
pieds, des jambières liées à la ceinture, un manteau en
chamois, le tout sous une cape de paille imperméable.
Autour du cou, pour seul bijou, un collier et sa perle
de marbre… Son destin est donc d’être pourchassé. Les
nationalistes germanophones d’Italie et le gouvernement
de Rome l’exigent sur leur sol. Quoi ? Le blé découvert
dans son sac viendrait d’une vallée d’Italie du Nord ?

28
POSTÉRITÉ

D’autres scientifiques affirment que son ADN en fait


un homme du nord des Alpes ! Entendez-vous, avant de
le dépecer… Chez nous, des extrémistes réclament son
maintien à Innsbruck. Ils ont menacé d’attentats en cas
de transfert de l’autre côté du Brenner. On murmure que
notre gouvernement négocie un compromis avec ceux de
l’autre côté. Chères frontières… La glace avance, recule,
éructe et craque, vomit un jour ceux qu’elle charrie, et
en cinq mille trois cents ans, combien de fois a-t-il dû la
franchir, l’actuelle frontière ! Mais on tonne. Un long
roulement de tambours parvient jusqu’à nous, assourdi.
Journaux, partis politiques, autorités s’en mêlent. Le gla-
cier, aimerais-je leur dire, le glacier ! Il venait de bien plus
loin que d’un pays. Depuis la nuit des temps il charriait
vers nous un homme qui nous renvoie à un sentiment
proche de la honte. Qu’on cesse de lui briser les côtes et
de le harceler de plus en plus haut ! »

–9–

La guerre d’Ötzi n’aura pas lieu. Aux termes d’un règle-


ment intervenu après des semaines d’invectives puis de trac-
tations, il sera transféré au musée archéologique de Bolzano,
chef-lieu du Haut-Adige, de l’autre côté de la frontière.
Ainsi nous leur cédons Ötzi, bien que l’ayant découvert. Un
camion frigorifique sous haute protection policière empor-
tera le corps dans un mois. Le coût de l’opération dépasse
un million et demi de dollars. La momie sera enveloppée
dans un drap spécial couvert de glace.

29
HIER

L’accord fait déjà des vagues à l’université d’Innsbruck et


dans les milieux politiques. Certains s’y opposent dans une
lettre ouverte. Exposer Ötzi n’est autre que du « sensation-
nalisme », jugent-ils. Là-bas, à Bolzano, le public pourra
venir admirer Ötzi dès le mois de mars, conservé par moins
six degrés Celsius dans un sarcophage percé de lucarnes, au
musée archéologique installé dans les anciens locaux de la
Banca d’Italia. Les nationalistes d’en face claironnent. « Le
plus vieil ancêtre de notre Padanie revient », titrait hier un
quotidien du Nord. H.K., Die Zeitung.

– 10 –

« D’un jour à l’autre je suis devenu l’attraction des


lieux. Ils m’ont déposé là, nu, séparé de mes armes et
de mes sacs. Jour après jour, ils s’agglutinent de l’autre
côté et me détaillent, longuement. Leurs lèvres remuent.
Parfois, ils rient. Certains sont en larmes. Ah ! S’ils
m’avaient vu au temps de ma splendeur, quand j’avais
ravi Elen ! Ils promènent leurs yeux sur ma peau par-
cheminée à laquelle, peu à peu, Elen avait pris goût au
point de la parcourir souvent des mains, de la frotter
contre la sienne jusqu’à en faire jaillir le feu. Et voilà
que parfois, parmi les centaines de visages braqués sur
moi, je suis certain de la revoir. L’éclair d’un instant, j’ai
l’impression qu’une bouffée de chaleur va m’envahir, mais
non, toujours ce froid, et puis, naturellement, ce n’est
pas elle. Pourtant… Comme j’aimerais qu’elle surgisse
transfigurée par leur époque, parée de leurs atours et de

30
POSTÉRITÉ

leurs vêtements légers, si colorés ! Souvent, oui, je crois


reconnaître Elen ou l’un des enfants… Elen, elle aussi
dotée de la faculté d’immortalité, Elen immortellement
jeune et belle… Ou l’un de nos enfants… Je me persuade
qu’il s’agit d’un enfant de mes arrière-petits-enfants, je ne
sais comment désigner une génération parvenue jusqu’à
maintenant malgré tous les fléaux. Mais j’en suis certain,
parmi ces visiteurs s’embusquent nos rejetons lointains,
notre semence toujours réactivée. Ils sont là, sans savoir
qui je suis pour eux. Je les ai nourris des perdrix au vol
interrompu par mes flèches. Mais voilà que certains jours,
ce n’est pas eux que je vois, mais les autres, les descen-
dants des autres. Des visages ressemblant fort à ce prince
qui me fit tuer par un de ses proches parce que je lui avais
volé Elen dix ans plus tôt. Alors, la panique me reprend.
Est-ce eux qui m’ont conduit ici dans un tombeau de
glace, pour mieux m’exposer, nu et amaigri, aux yeux de
leur peuple ? Me ridiculiser jusqu’à la fin des temps en
exhibant mes fesses ratatinées. Quel est ce supplice nou-
veau qui consiste à être vu en permanence ? Vont-ils,
le jour où ils estimeront m’avoir suffisamment humilié,
rouvrir mon antre et me larder de coups ? Non, plus de
haches ! Plus de lances ! Qu’on m’oublie ! Je ne veux pas
de votre éternité ! Qu’on m’enfouisse, me détruise sans
quoi je trouverai quelque moyen de me ronger de l’inté-
rieur ! Elen ! Tu dois reposer en paix en un endroit que
nul ne soupçonne. Quelle chance si je pouvais m’allon-
ger et perdre conscience auprès de toi ! Où es-tu ? Il
me semble que depuis quelques jours, un vide étrange
progresse en moi. Je suis comme une neige qui fond

31
HIER

par-dessous. On peut toujours se sentir plus vide qu’on


ne l’était. Quelque chose s’altère, se délite. Comment
dire ? C’est peut-être ma seule solution : me décompo-
ser. Je les vois qui s’inquiètent. Des hommes en blanc,
qui ne savent que faire. Leurs yeux vont de ma peau à
des instruments dont j’ignore la fonction, reviennent à
ma peau qu’ils scrutent. Leurs regards, leurs pensées zig-
zaguent. Le vide croît de l’intérieur. Il se répand jusqu’à
l’extrémité de mes doigts. Mon unique espoir. Qu’ils ne
réussissent pas à me figer ! Ne plus être pourchassé : voilà
ce que j’aimerais hurler à travers ce tumulus, mais les
mots restent bloqués ; comme j’aimerais les vomir !

– 11 –

La peau de la célèbre momie, dont le corps a été retrouvé


il y a six ans à deux pas de la frontière, est de plus en plus
atteinte. Des cristaux de glace sont apparus, et les respon-
sables du musée de Bolzano sont pour l’heure impuissants.
On ignore si le phénomène tient à l’humidité de ses tissus
ou à la lumière, qui risque de faire germer des microspores
emprisonnées dans son corps. Nous savons conserver des
momies sèches, mais celle-ci est particulière : l’humidité a
été préservée par le gel. Les scientifiques sont perplexes. Le
poète H.R. n’hésite pas à nous comparer à Créon refusant
une tombe à Polynice. Ainsi clamait Antigone sous la plume
de Sophocle : « Défense est faite, paraît-il, aux citoyens de
donner au cadavre ni tombeau ni lamentation : on le lais-
sera là, sans larme ni sépulture… » (Il Giornale).

32
POSTÉRITÉ

– 12 –

« Ou comment fabriquer un héros, se dit Gletscher, qui


fend la masse pour jeter un œil sur la momie. Difficile
d’appeler colère ce que je ressens. Depuis qu’il est exposé
à la lumière et n’est plus, comme avant chez nous, recou-
vert de glaçons, Ötzi se dessèche. Nous nous sommes
plaints. Ils ont protesté, certains d’agir pour le mieux.
Deux mille visiteurs par jour actuellement ; on table sur
trois cent mille par an. Des guides proposent de conduire
touristes et nostalgiques sur les lieux de la découverte,
au bord du glacier. Ötzi… Ici, on dit “l’homme de Simi-
laun”. La randonnée jusqu’au site coûte cent vingt-cinq
mille lires par personne. La boutique du musée vend un
jeu familial, L’homme de Similaun. Chez nous, ce n’est
pas mieux. La télévision retrace sa vie dans une “fiction”
d’une heure. Après les extrémistes, les mouvements “new
age” font le siège. Ötzi aurait inventé l’acupuncture avant
les Chinois, son corps le prouverait : voilà la dernière
découverte. La race blanche, or donc, marque un nou-
veau point… Sieg Heil ! Tous ces phénomènes ne sont
pas nouveaux : après sa découverte, Ötzi avait été retenu
par un grand magazine américain parmi les vingt per-
sonnalités de l’année, aux côtés d’Elizabeth Taylor et de
George Bush, ne riez pas. Difficile, dès lors, de parler
de colère de ma part ; d’écœurement, plutôt. Et je viens
d’apprendre que le couple de retraités à l’origine de sa
découverte a engagé une action en justice pour obtenir
une récompense financière. Mais il y a pis encore. Le

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HIER

mois dernier est paru un ouvrage diffamatoire d’un jour-


naliste, La Supercherie de la vallée d’Ötz, sous-titré Anato-
mie d’une farce archéologique, où, chacun le comprendra,
tout est nié, recomposé. Jusqu’à l’existence du glacier,
photo à l’appui puisqu’on y distingue le site de la décou-
verte, rocailleux et dénudé, vierge de neige et de glace ! Il
s’agit sans conteste du lieu où le corps a été trouvé, mais
montré de telle façon qu’on ne voit que l’endroit où l’on
a creusé, piétiné et fait disparaître la glace à force de la
fouler… Mais quoi qu’affirme l’auteur de cette calomnie,
il reste bien là-haut un glacier résiduel, de soixante à
quatre-vingts centimètres d’épaisseur, dans la partie basse
du ravin du Hauslabjoch. Combien de personnes pour-
raient en témoigner ! D’après ce monsieur, Ötzi n’est pas
même un homme préhistorique de la région. Il viendrait,
écrit-il, de bien plus loin… Je n’ose citer les hypothèses
échafaudées de toutes pièces – qui toutes ont trait à un
réseau de contrebande entre les Andes et l’Allemagne,
ou l’Égypte et l’Europe – mais l’une d’elles le mérite :
Himmler, qui avait organisé une expédition au Tibet en
1938, aurait fait rapporter des momies himalayennes ;
cinquante ans plus tard, on ne sait ni comment, ni par
qui, ni pourquoi, l’une d’elles aurait été déposée dans les
Alpes de l’Ötztal… Jusqu’où truquera-t-on le passé ? Ötzi
sera-t-il effacé à tout jamais parce que le jour de sa mort,
avant de se mettre en marche, il avait omis d’emporter
ses papiers d’identité ?
Demain, dès l’ouverture, je reviendrai avant que la
foule n’afflue. L’œil contre la vitre de son caisson, je le
regarderai, figé dans la posture où on le trouva il y a

34
POSTÉRITÉ

six ans. De l’essentiel, de son mystère, de ce qui l’avait


conduit jusqu’au col d’Ötz, il ne nous a rien dit. Et ce
ne sont pas les T-shirts à son effigie, ce ne sont pas les
pèlerinages sur le lieu de son apparition qui fourniront
quelque ébauche de réponse. Pas plus que cette guerre
larvée qui ne cesse. Il est à nous ! Il ne leur appartient
pas ! Des menaces sont parvenues au musée. Les sépa-
ratistes ne supportent pas qu’on le montre au public. Les
gardiens renforcent la surveillance. Un jour peut-être,
faudra-t-il fouiller chaque visiteur. »

– 13 –

Un artiste a relevé le défi le plus audacieux qui soit :


reconstituer le visage d’Ötzi. Il vient de porter à la connais-
sance de la presse et des photographes le fruit de six cents
heures de travail, un buste qui sera exposé au musée de
Bolzano. Étonnant visage qui, élégamment coiffé, passerait
inaperçu dans les beaux quartiers ! L’artiste a divisé son
travail en plusieurs étapes, et la rigueur scientifique de son
œuvre est avérée. Il a d’abord pris connaissance des carac-
téristiques du crâne : les radiographies et mesures effectuées
pendant le séjour de la momie à Innsbruck lui ont été de la
plus grande utilité. Ainsi a-t-il pu fabriquer un crâne en plas-
tique conforme à celui de l’intéressé. Ensuite, l’aventure a
pris un tour plus audacieux. L’opération consistait à enduire
le crâne d’une pâte à modeler correspondant à l’épaisseur
habituelle de la chair dans ces régions, en chaque point du
visage… L’autopsie ayant révélé qu’Ötzi avait eu des yeux

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bleus, des cheveux bruns et une barbe, le tour était prati-


quement joué. Tout cela a été minutieusement implanté.
Il ne restait plus qu’à recouvrir l’épiderme provisoire d’une
résine lui donnant la carnation d’un homme vivant au grand
air, en altitude… L’effet est saisissant. Rien à voir avec ces
répliques de cire dont les musées de Londres ou de Paris
nous accablent. G.E., La Gazetta.

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« Un jour, après la fermeture, j’ai remarqué un grand


remue-ménage autour de mon tombeau. Depuis un
moment, j’étais pensif et apaisé, heureux de sentir ma
décomposition en bonne voie, heureux de tourmenter mes
gardiens, heureux est un grand mot, tourmenter aussi.
Quand, soudain, la panique m’a repris en entendant ce
vacarme. Ces claquements, ces ordres clamés, ce matériel
déplacé : j’ai eu peur qu’ils recommencent. Que d’autres
viennent s’emparer de moi. Que mes poursuivants m’aient
retrouvé, ou les arrière-petits-enfants de mes poursui-
vants. J’ai tendu l’oreille, guetté par les lucarnes ; ils ne
semblaient pas se soucier de moi, pour l’instant. Comme
mon tombeau n’était pas éclairé ce jour-là, j’ai pu suivre
ce qui se passait à l’extérieur. Des hommes que je n’avais
jamais vus (je connais bien mes gardiens, en noir, et les
hommes en blanc qu’on autorise à venir à mes côtés,
une dizaine en tout) charriaient de lourds objets, dont
l’un d’eux était une pierre haute et rectangulaire. Avec
infiniment de précautions, ils ont d’une caisse extrait une

36
POSTÉRITÉ

forme humaine, je n’ai aperçu qu’une tête, vaguement


tout d’abord, ils l’ont hissée sur cette pierre, l’ont ajustée,
et pour cela ils ont fait toute la lumière, et ce que j’ai vu
m’a saisi d’effroi.
Il était face à moi, son visage braqué sur mon tombeau,
un léger rictus aux lèvres, et je ne pouvais pas même lui
échapper en fermant les yeux. Quel regard ! Des yeux
d’obsidienne. Aurais-je pu hurler à ce moment, je les
aurais mis tous en fuite, gardiens et habits blancs, et les
autres, les visiteurs du lendemain, et ceux qui m’avaient
découvert, ceux qui m’avaient marchandé, ceux qui me
pourchassaient. Qu’il eût été beau, ce cri ! Comme j’aurais
aimé le pousser, laisser l’écho le répercuter de l’autre côté
des montagnes, jusqu’au glacier, jusqu’à fendre la glace,
déclencher l’avalanche ! Car je venais de me reconnaître,
décapité, face à moi-même. Je venais de reconnaître celui
qui, après ses heures de chasse, avant de revenir au vil-
lage, se mirait dans le lac pour remettre de l’ordre dans
sa tignasse, se passer de l’eau sur les joues pour rendre
sa peau acceptable à Elen. Elen ! Il m’aura fallu effectuer
cette grande migration pour me revoir aussi jeune, aussi
beau que j’étais le jour où je t’avais ravie, me retrouver
à l’époque de mon bonheur ! J’ai cru quelques instants
m’être projeté hors de moi-même, hors de ce lit que
je pensais ne plus jamais devoir quitter. J’ignore à qui
appartient cette tête tranchée à la peau si peu couturée.
J’ignore qui est ce jumeau pétrifié qu’on me condamne
à regarder. Cet ego venu me narguer de son sourire fin
et triste, qui est-il ? Lequel de nous deux suis-je ? De
quel rite sacrificiel a-t-il été la victime ? Comment a-t-il

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pu jaillir de l’imagination de ceux qui m’entourent de


leurs attentions, ou bien est-ce un autre, capturé durant
quelque guerre, que l’on a installé là pour me faire médi-
ter sur ce qui ne reviendra jamais ? »

mai 1999

Nouvelle issue du recueil Les Lumières fossiles


Devenir immortel, et puis mourir

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