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LES ENJEUX DU MARCHÉ DE L'AUDIT

Benoît Pigé

Lavoisier | « Revue française de gestion »

2003/6 no 147 | pages 87 à 103


ISSN 0338-4551
Article disponible en ligne à l'adresse :
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AUDIT
PAR BENOÎT PIGÉ

Les enjeux
du marché de l’audit

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Pour obtenir une meilleure

L
e rôle essentiel de l’audit, à travers la certifi-
adéquation entre le prix
cation des comptes qui permet de « fiabiliser »
acquitté par les entreprises
et le service fourni par les
certaines informations, est de réduire l’asymétrie
auditeurs, une étude du d’information entre les détenteurs de l’information1, qui
processus d’audit montre sont en fait les décideurs, et les actionnaires ou les tiers
que deux solutions sont contractants qui dépendent de cette information pour
envisageables. La première
prendre leurs décisions propres. On pourrait ainsi penser
vise à favoriser le
développement d’agences
que la tendance naturelle devrait être de favoriser les
de notation des réseaux meilleurs. La disparition du réseau d’audit Arthur
et des cabinets d’audit sur Andersen (liée à l’affaire Enron) indique que la relation
le modèle des agences n’est pas si évidente.
de notation financière. Arthur Andersen était le premier réseau d’audit. À cer-
La seconde solution vise
taines époques il le fut par son chiffre d’affaires mais,
à définir des outils pour
permettre aux
administrateurs membres 1. En France, les problèmes de communication soulevés par l’affaire
du comité d’audit d’évaluer Alstom au début de 2003 ont montré combien l’asymétrie d’informa-
la qualité de la mission tion pouvait être importante et pouvait léser les intérêts des parties pre-
d’audit en cours nantes à la vie de l’entreprise. Après le rachat des turbines à gaz d’ABB
(juin 2000), Alstom a été confronté à un certain nombre de dysfonc-
de réalisation.
tionnements des turbines de très forte puissance. Lors de l’assemblée
générale du 5 septembre 2000, Pierre Bilger, le P-DG, déclarait que les
problèmes étaient en cours de résolution et que les provisions néces-
saires avaient été constatées. En janvier 2003, son successeur Patrick
Kron annonçait une provision complémentaire de 1 milliard d’euros et
l’action atteignait un plus bas de 1 euro alors que dix huit mois aupara-
vant elle atteignait 30 euros et qu’Alstom est, par ailleurs, assis sur des
métiers relativement stables avec des marges récurrentes (notamment la
construction des TGV et des TER).
88 Revue française de gestion

surtout, il l’a toujours été par sa « qualité », pus de normes à respecter. En réalité, cette
ou autrement dit par sa renommée2. Com- vision est très réductrice et ne rend pas
ment dès lors expliquer que le meilleur de compte de la richesse de l’audit. L’audit est
la classe (appréciation qui n’était pas seule- une production humaine et, à ce titre, elle
ment subjective mais qui reposait égale- s’apparente davantage à un continuum de
ment sur un certain nombre de facteurs prestations possibles qu’à un domaine
objectifs) ait été défaillant ? étroitement délimité. La qualité de l’audit
Les réponses à cette question sont le plus n’est pas un élément unique, c’est une
souvent techniques et liées à l’affaire appréciation subjective qui dépend des
Enron. Dans le processus d’audit des attentes que chacun y place.

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comptes d’Enron, les auditeurs d’Arthur Notre troisième et dernière partie portera
Andersen n’ont pas respecté, ou fait respec- sur les solutions originales à apporter au
ter, toutes les normes comptables. L’associé problème de l’évaluation de la qualité de
signataire de la certification des comptes a l’audit. Les actionnaires, et de manière
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accepté des mécanismes de déconsolidation générale tous les tiers qui contractent avec
discutables. Il y a eu une confusion entre les l’entreprise, souhaitent disposer d’une cer-
différentes missions assurées par le cabinet taine confiance sur la sincérité des états
chez Enron (audit, conseil en organisation, financiers présentés. Comment le conseil
optimisation fiscale, missions de contrôle d’administration peut-il évaluer la qualité
interne, etc.). Certains responsables du de l’audit qui lui est fourni ? Quelles sont
cabinet d’audit ont fait détruire des docu- les solutions économiques qui pourraient
ments de travail susceptibles de fournir des être mises en œuvre pour aboutir à une
indications sur la qualité de l’audit. meilleure adéquation entre les besoins de
Mais, en réalité, la question doit être posée l’entreprise, en matière de réduction de
différemment : quelles sont les évolutions l’asymétrie d’information, et les prestations
du marché de l’audit qui ont permis cette offertes par les différents cabinets d’audit ?
disparition si rapide du réseau Arthur
Andersen et cette réduction de cinq à quatre I. – LES ÉVOLUTIONS DU MARCHÉ
du nombre de grands réseaux interna- DE L’AUDIT
tionaux ? Ce sera l’objet de notre première
partie. Les vingt dernières années montrent deux
Notre seconde partie traitera de la modéli- grandes évolutions (figure 1). La première
sation de la qualité de l’audit et de la rela- est la concentration des grands réseaux
tion entre les ressources déployées par l’au- d’audit, passés de huit à quatre, et la réduc-
diteur et la qualité de l’audit obtenue. Il tion de la concurrence qui en résulte. La
semble évident de considérer l’audit seconde est la polarisation sur la question
comme une prestation uniforme qui pour- de l’indépendance comme facteur essentiel
rait être modélisée et s’appuyer sur un cor- d’appréciation de la qualité de l’audit. Une

2. La quasi-totalité des études universitaires distinguent les cabinets d’audit selon leur appartenance ou non à l’un
des Big Five (les cinq plus grands réseaux d’audit). Mais, dans certaines études (notamment Parkash et Venable,
1993), une variable spécifique était également ajoutée si l’auditeur était membre du réseau Arthur Andersen.
Les enjeux du marché de l’audit 89

conséquence directe de cette focalisation la dernière décennie est, sans doute, la géné-
sur la question de l’indépendance est la ralisation de cette mondialisation à tout un
pression des institutions pour inciter les tissu d’entreprises moyennes. Or, comme
cabinets à séparer de plus en plus fortement dans la plupart des autres secteurs d’activité
les activités d’audit de celles de conseil. économiques, on a assisté au cours des vingt
dernières années à une réduction du nombre
1. Une réduction de la concurrence des acteurs majeurs. Par le biais des fusions,
Parler de mondialisation de l’économie est les grands réseaux d’audit, susceptibles
devenue une banalité. Il apparaît tout aussi d’offrir une prestation d’audit à peu près
évident d’expliquer que les cabinets d’audit uniforme dans le monde entier, sont passés

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ont besoin de s’organiser en réseaux pour de huit à quatre. L’écart, en termes de chiffre
suivre leurs clients tout autour de la planète d’affaires, entre le quatrième réseau interna-
quand ces derniers ouvrent une filiale en tional et le cinquième est de un à quatre
Chine ou en Argentine. Le fait marquant de (tableau 1). Si l’on retient le principal réseau
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Figure 1
LES INTERROGATIONS SOULEVÉES PAR L’ÉVOLUTION
DU MARCHÉ DE L’AUDIT
90 Revue française de gestion

français indépendant (RSM International, lidé (tableau 1). De même, KPMG s’est
c’est-à-dire le cabinet Salustro-Reydel), séparé d’une partie de sa branche conseil.
l’écart de chiffre d’affaires est de un à cinq.
De surcroît, cette différence de taille est sans 2. Une polarisation sur la question
doute accentuée par une intégration plus de l’indépendance
forte des quatre grands réseaux, par rapport Il nous semble que cette réduction de la
aux réseaux concurrents de plus petite taille concurrence ne peut pas s’appréhender
qui revêtent souvent davantage le caractère indépendamment d’un problème spécifique
d’une fédération ou d’une association de au marché de l’audit qui est la difficulté à
cabinets d’audit. Il ne manque pas d’obser- évaluer la qualité de l’audit réalisé. Le mar-

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vateurs pour s’inquiéter de cet état de fait3. ché de l’audit est marqué par une très forte
Pourtant, dans le domaine de l’acier, de asymétrie d’information entre le prestataire
l’aluminium, de l’alimentation, on observe de service et le commanditaire. La question
une évolution similaire. majeure apparaît alors de déterminer si
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L’évolution de l’activité entre 2001 et 2002 l’entreprise cliente bénéficie d’un audit
s’explique, pour certains cabinets, par des dont la qualité est en rapport avec les hono-
changements de périmètre. Pricewaterhou- raires qu’elle verse (figure 1). De surcroît,
seCoopers a ainsi vendu à IBM son activité cette question est rendue encore plus com-
de conseil, ce qui a entraîné une baisse plexe par l’absence actuelle de publicité
mécanique de son chiffre d’affaires conso- sur les honoraires d’audit versés4.

Tableau 1
CHIFFRE D’AFFAIRES DES PRINCIPAUX RÉSEAUX INTERNATIONAUX
(exercices 2000/2001 et 2001/2002)
Réseaux CA CA Évolution CA audit en 2000 (a)
2001/2002 2000/2001 % %
PricewaterhouseCoopers 13 800’M$ 22 300’M$ – 38 % 39 %
Deloitte Touche Tohmatsu 12 500’M$ 12 400’M$ 1% 35 %
KPMG 10 700’M$ 11 700’M$ –9% 50 %
Ernst & Young International 10 100’M$ 9 900’M$ 2% 57 %
BDO International 2 395’M$ 2 203’M$ 9%
Grant Rhornton International 1 843’M$ 1 789’M$ 3%
RSM International 1 829’M$ 1 632’M$ 12 %

(a) Cette information provient de Option Finance, n° 672, janvier 2002, p. 17.
Source : La Profession comptable, n° 242, mars 2003, p. 30-31.

3. Au point de baptiser les nouveaux « big four » de « fat four » (en français : les quatre gros, ou gras, au lieu des
quatre grands).
4. Il s’agit d’une situation en cours d’évolution et on peut estimer que, d’ici quelques années, la publicité des hono-
raires d’audit sera rendue obligatoire dans la plupart des pays à l’image de ce que l’on observe en Australie
(Craswell et Francis, 1999).
Les enjeux du marché de l’audit 91

Les problèmes d’évaluation de la qualité de luer car ils reposent sur des facteurs propres
l’audit ne sont cependant pas récents, même à l’auditeur mais aussi sur des facteurs spé-
si l’actualité a braqué les projecteurs sur la cifiques à chaque mission. Dès lors, deux
dichotomie entre les attentes du public et la hypothèses se sont progressivement impo-
réalité de l’audit. Depuis DeAngelo (1981), sées. Selon la première, on n’évalue plus
on considère que : « la qualité de l’audit est directement la compétence du cabinet mais
l’évaluation par le marché de la probabilité sa capacité à mettre en œuvre les diligences
jointe que l’auditeur va tout à la fois (a) estimées nécessaires. On se réfère ainsi au
découvrir une défaillance dans le système volume des heures de travail de l’auditeur.
d’information comptable du client, et (b) Selon la seconde hypothèse, on considère

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mentionner cette défaillance ». Autrement que l’indépendance de l’auditeur dépend
dit, deux facteurs apparaissent comme étroitement de sa réputation, telle qu’elle se
essentiels pour la qualité de l’audit, il s’agit reflète à travers la taille du réseau, c’est-à-
de la compétence (qui comprend la tech- dire le volume des honoraires facturés.
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nique et la technologie d’audit mises en Ces deux hypothèses tendent à s’avérer


œuvre) et de l’indépendance (qui corres- insuffisantes, voire même inadaptées, au
pond à la capacité de révéler les anomalies regard des besoins variés de réduction de
relevées). Mais, un troisième élément appa- l’asymétrie d’information. Il apparaît ainsi
raît également déterminant, c’est que la nécessaire d’identifier de façon plus pré-
qualité de l’audit ne dépend pas seulement cise les différents types de prestations
de ses qualités intrinsèques (qui sont diffici- d’audit que les cabinets sont susceptibles
lement observables par quiconque autre que de proposer.
l’auditeur), mais également de son évalua-
tion par le marché. L’apparence apparaît au 1. La modélisation de la qualité
moins aussi importante que la réalité. et du coût de l’audit : la taille
de l’entreprise cliente comme
déterminant du volume de travail
II. – LES DIFFÉRENTES de l’auditeur
APPROCHES DE LA QUALITÉ
Selon cette hypothèse, plus le cabinet d’au-
DE L’AUDIT
dit consacrerait de temps à la réalisation de
La définition de la qualité de l’audit repose l’audit et plus la probabilité de déceler des
donc sur deux piliers : la compétence et erreurs serait élevée. En France, le modèle
l’indépendance. Dans ces deux domaines il de facturation de la Compagnie des com-
existe une forte asymétrie d’information missaires aux comptes repose sur cette
entre l’auditeur et les utilisateurs des états hypothèse : le volume des heures travaillées
financiers. Tant la compétence que l’indé- dépend de la taille de l’organisation
pendance sont des attributs difficiles à éva- (figure 2)5.

5. Décret n° 85-665 du 3 juillet 1985 : « Les diligences estimées nécessaires à l’exécution du programme de travail
doivent comporter, pour un exercice, en fonction du montant du bilan de la personne morale, augmenté du montant
des produits d’exploitation et des produits financiers, hors TVA, un nombre d’heures de travail normalement com-
pris entre les chiffres suivants : […] », suit un tableau donnant les fourchettes d’heures de travail.
92 Revue française de gestion

Figure 2
NOMBRE NORMAL D’HEURES DE TRAVAIL EN FONCTION
DE LA TAILLE DE L’ORGANISATION6
(décret du 3 juillet 1985)

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La figure 2 fait apparaître une zone de d’outils informatiques permettant de faire


négociation entre les deux lignes. En effet, des extractions, ou de réaliser des rappro-
le nombre d’heures de travail correspond à chements entre des sources distinctes, rend
une fourchette. De plus, chaque cabinet parfois la notion de temps passé peu perti-
reste libre de négocier avec l’entreprise nente. Une très bonne maîtrise des requêtes
cliente le taux horaire de facturation qui informatiques, ainsi qu’une connaissance et
sera appliqué (figure 3). une compréhension des systèmes de traite-
Le développement des organisations, et sur- ment de l’information de l’entreprise
tout la place croissante des nouvelles tech- cliente, sont souvent des facteurs-clés pour
nologies de l’information et de la commu- obtenir une qualité technique de l’audit. Les
nication, ont rendu le modèle précédent en coûts du cabinet d’audit, et par conséquent
partie obsolète. En effet, le volume de sa facturation ne peuvent plus, dès lors, être
temps passé n’est plus une garantie de la appréhendés uniquement en fonction du
qualité technique de l’audit. L’utilisation temps passé, mais ils doivent faire référence

6. L’abscisse correspond au logarithme du montant total du bilan et des produits d’exploitation et des produits finan-
ciers. L’ordonnée correspond au logarithme du volume des heures de travail recommandé par la Compagnie. L’uti-
lisation du logarithme permet de mieux appréhender visuellement l’impact d’un doublement de la taille de l’orga-
nisation. Les courbes étant approximativement des droites, l’hypothèse sous-jacente au modèle de la Compagnie
des commissaires aux comptes est que le nombre d’heures de travail doit doubler quand la taille de l’organisation
double.
Les enjeux du marché de l’audit 93

Figure 3
CHIFFRE D’AFFAIRES MOYEN PAR EMPLOYÉ
SELON LES CABINETS COMPTABLES
Exercice 2001/2002 (en millier d’euros)

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Note : les écarts de chiffres d’affaires par employé s’expliquent en majeure partie par la diversité des
activités exercées par chaque cabinet.
Source : la Profession comptable, n° 242, mars 2003, p. 20-21.

aux moyens techniques mis en œuvre, qu’il nologiques impliquant un accroissement


s’agisse d’outils informatiques ou de par palier du coût des ressources déployées
moyens humains très spécifiques interve- autour de la mise en œuvre de l’audit. Ces
nant à l’occasion de certains contrôles. sauts technologiques peuvent résulter de la
Le coût de l’audit n’est plus une fonction complexité organisationnelle des entre-
linéaire continue de la taille de l’organisa- prises auditées ou de la spécificité de leur
tion (figure 4). On observe des sauts tech- environnement. Dans les deux cas, la prise

Figure 4
UNE MODÉLISATION DU COÛT DE RÉALISATION DE L’AUDIT
94 Revue française de gestion

en compte d’une dimension technologique rence de qualité d’audit selon la taille du


supplémentaire s’impose pour répondre aux cabinet (critiques qui s’appuient parfois sur
risques d’audit. la comparaison avec d’autres secteurs éco-
Ainsi, dans une petite entreprise de distri- nomiques), DeAngelo (1981) a clairement
bution, le contrôle des fournisseurs peut se expliqué que, si la taille n’était pas en soi un
faire par un tri sur le volume des factura- indicateur de compétence, elle n’en consti-
tions effectuées ou sur le montant des dettes tuait pas moins une variable estimative de
restant dues à la clôture, l’auditeur pouvant l’indépendance de l’auditeur, et donc de la
ensuite recourir à une sélection manuelle qualité de l’audit. En effet, un cabinet d’au-
(éventuellement d’ailleurs en appliquant dit offrant des prestations à un grand

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une procédure d’échantillonnage). Dans nombre d’entreprises clientes a plus à
une entreprise de distribution plus impor- perdre en acceptant certaines compromis-
tante, le travail de contrôle des fournisseurs, sions8 qu’un petit cabinet n’ayant que
c’est-à-dire de l’enregistrement des achats quelques clients et pour lequel la perte de
devra reposer sur des tris informatiques7
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l’un d’entre eux se traduirait par une catas-


pour permettre de détecter les risques les trophe financière.
plus significatifs. De surcroît, des contrôles En fait, cette hypothèse repose elle-même
renforcés devront porter sur la chaîne de sur une autre hypothèse qui est celle d’ho-
contrôle interne conduisant à l’enregistre- mogénéité interne de chaque cabinet d’au-
ment comptable des factures fournisseurs. dit. Autrement dit, l’approche en termes de
À partir du moment où le cabinet d’audit réseaux d’audit n’est pertinente que s’il
estimera qu’il ne peut plus recourir aux pro- existe une très forte homogénéité des
cédures de contrôle « manuelles » anté- méthodes de travail et des pratiques de cer-
rieures, il devra allouer un niveau de res- tification au sein de chaque réseau. Si cette
sources plus important pour franchir un cap hypothèse n’est pas respectée, c’est-à-dire
technologique. si un réseau d’audit n’est que la consolida-
tion de cabinets d’audit nationaux ou régio-
2. Les faux enjeux de l’indépendance : naux ne partageant (dans le cas extrême)
la taille du réseau d’audit qu’un logo commun, l’hypothèse de corré-
comme facteur déterminant lation entre la taille du réseau et l’indépen-
de son indépendance dance du réseau n’a plus de sens.
Cette seconde hypothèse porte sur l’indé- En effet si, pour un réseau, un client donné
pendance des auditeurs et, plus spécifique- peut ne représenter que 1 % de son chiffre
ment, sur les facteurs représentatifs de cette d’affaires, pour un cabinet local, cela peut
indépendance. Aux critiques récurrentes représenter 20 % ou 30 %. Il est bien évi-
faisant valoir qu’il n’existe pas de diffé- dent que si les règles de contrôle interne du

7. Ces tris permettent d’associer le montant de la dette, son ancienneté, le volume des achats réalisés avec le four-
nisseur, etc. pour déterminer les dettes à contrôler et le mode de contrôle à adopter.
8. La révélation des compromissions passées affecte l’image de marque du cabinet auprès des investisseurs. Cela
peut conduire certaines entreprises clientes, soucieuses d’affirmer la fiabilité de leurs comptes, à changer d’audi-
teur. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit pour Arthur Andersen à la suite des malversations révélées pour Enron.
Les enjeux du marché de l’audit 95

réseau ne sont pas suffisamment dévelop- (ou son équivalent dans les autres pays),
pées, il existe un risque significatif de perte l’audit atteindra son objectif sous réserve
d’indépendance du réseau local. Ce cas de d’y avoir consacré le nombre d’heures pres-
figure est apparu dans le cas d’Enron. L’as- crites et de conserver son indépendance vis-
socié signataire a perdu, de fait, son indé- à-vis du client. En réalité, ce n’est pas si
pendance vis-à-vis de son client. Mais les clair. Un auditeur peut appliquer les stan-
procédures de contrôle interne n’ont pas dards d’audit et ignorer complètement les
permis de mettre en place les procédures de réels risques d’audit de l’entreprise contrô-
contrôle qualité qui auraient dû conduire à lée. En effet, si les normes prévoient cette
une certification avec réserves des comptes identification des risques, elles supposent

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de l’entreprise. implicitement que l’auditeur les a bien
En France, le même problème s’est posé appréhendés. Or, cette identification des
lors de la certification des comptes de risques est justement le talon d’Achille de
Vivendi Universal (printemps 2002). Les toute procédure standardisée car elle sup-
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deux commissaires aux comptes étaient les pose que l’auditeur soit cultivé (qu’il com-
cabinets Arthur Andersen et Salustro Rey- prenne le secteur d’activité de l’entreprise)
del. Dans ces deux cabinets, l’associé et qu’il dispose de suffisamment de recul
signataire a accepté des principes comp- pour appréhender les conséquences de déci-
tables contestables. Mais, à la différence du sions en apparence bénignes. Ainsi, dans le
réseau Arthur Andersen, les procédures de cas Enron, la principale faute formelle
contrôle qualité en vigueur au sein du cabi- reprochée à Andersen par rapport à l’appli-
net Salustro-Reydel ont conduit l’associé cation des principes comptables américains
responsable de la doctrine comptable à (les GAAP américains) a été le non respect
s’opposer à l’associé signataire et à l’entre- d’un seuil de 3 % pour la SPE Chewco, une
prise cliente. Le différend s’est tranché entité ad hoc non consolidée. Et pourtant,
devant la COB (Commission des opérations les malversations majeures n’ont pas eu lieu
de Bourse) qui a soutenu la position du res- par rapport à cette entité mais par rapport à
ponsable de la doctrine comptable. Vivendi d’autres entités où les règles formelles
Universal a donc été contraint d’adopter la étaient respectées (Power’s Report, 2002 ;
position défendue par l’associé responsable Pigé, 2002).
de la doctrine comptable sous peine de voir Notre conclusion est donc que la qualité
ses comptes non certifiés. de l’audit est multiple et qu’elle dépend
de facteurs annexes aux missions de
3. L’arbitrage activités directes/activités contrôle proprement dits. Dans l’indus-
support trie, la performance d’une entreprise
Les deux hypothèses sur les moyens alter- dépend souvent davantage de la qualité de
natifs de mesure de la qualité de l’audit, ses activités support que de la producti-
supposent qu’il existe une relative homogé- vité de ses activités de production (Lardy
néité dans la conduite d’une mission d’au- et Pigé, 2001). Il en est de même dans le
dit. Autrement dit, si l’auditeur applique domaine de l’audit. Mais quelles sont ces
scrupuleusement les normes édictées par la activités support ?
Compagnie des commissaires aux comptes
96 Revue française de gestion

Elles sont de deux ordres : leur utilisation qu’en termes de mobilisation.


– Elles peuvent porter sur la compétence : il L’auditeur ne peut pas nécessairement
s’agit alors des activités de prestations spé- attendre que ces ressources soient dispo-
cifiques permettant à l’auditeur d’analyser nibles pour y faire appel. Au contraire, ces
le système informatique du client, ou de ressources doivent être disponibles pour s’in-
passer en revue les principaux contrats et tégrer à la mission d’audit au moment où
leurs clauses spécifiques. Dans ces deux cas, l’auditeur associé l’estimera nécessaire. Le
l’auditeur dépend de compétences spéci- niveau même de compétence de ces res-
fiques en conseil informatique ou en conseil sources n’est pas uniforme à travers les cabi-
juridique et fiscal. Ces compétences ne sont nets. Certains cabinets d’audit recruteront des

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pas mobilisées en permanence pour la réali- auditeurs polyvalents, c’est-à-dire capables
sation des audits mais elles s’avèrent néces- d’aborder certains aspects informatiques ou
saires pour approfondir un certain nombre au contraire certains problèmes juridiques.
de points sujets à des risques d’audit. D’autres cabinets, au contraire, feront appel à
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– Elles peuvent porter sur l’indépendance : des spécialistes de ces différents domaines.
il s’agit alors des activités de contrôle Le coût des ressources déployées n’est pas le
internes au réseau d’audit. Dans toutes les même, et par conséquent la facturation, cor-
grandes entreprises, la fonction d’audit respondant à la valeur créée pour le client, ne
interne tend à prendre une influence gran- pourra pas être identique.
dissante. Dans les réseaux d’audit, il s’agit La conséquence directe de cette approche en
d’une fonction critique, puisque c’est elle termes d’activité support concerne le débat
qui conditionne la survie du réseau et sa sur la séparation des activités d’audit et de
réputation vis-à-vis des clients. conseil. L’étude de la répartition par nature des
Ces deux types d’activité support ne sont pas honoraires des grands réseaux internationaux
également réparties dans tous les cabinets en France révèle, pour 2002, la pratique
d’audit. Elles coûtent cher, tant au moment de d’une certaine pluridisciplinarité (tableau 2).

Tableau 2
CHIFFRE D’AFFAIRES PAR ACTIVITÉ DES PRINCIPAUX RÉSEAUX
INTERNATIONAUX EN FRANCE
exercice 2001/2002

Réseaux CA Expertise Audit Juridique Conseil % Audit


2001/2002 comptable
PricewaterhouseCoopers 592 M € 82 M € 340 M € 146 M € 24 M € 57 %
Deloitte Touche Tohmatsu 497 M € 89 M € 217 M € 50 M € 141 M € 44 %
KPMG 751 M € 255 M € 250 M € 235 M € 11 M € 33 %
Ernst & Young 750 M € 520 M € 180 M € 50 M € 69 %
BDO Gendrot 51 M € 21 M € 20 M € 4M€ 6M€ 39 %
Grant Thornton 78 M € 31 M € 39 M € 5M€ 3M€ 50 %
Salustro Reydel 136 M € 24 M € 98 M € 6M€ 8M€ 72 %

Source : La Profession comptable, n° 242, mars 2003, p. 18-19.


Les enjeux du marché de l’audit 97

La part de l’audit évolue ainsi entre 33 % et collectivités publiques), l’audit exerce un


72 % du total des honoraires perçus par ces rôle essentiel. Il est un moyen pour les diri-
cabinets. geants de se dédouaner vis-à-vis de leurs
Depuis 2002, aux États-Unis, le Sarbanes- administrateurs et de leurs actionnaires
Oxley Act prévoit l’interdiction du cumul (Jensen et Meckling, 1976). C’est égale-
de prestations d’audit et de conseil pour un ment un moyen pour ces derniers de s’assu-
même client, avec cependant certaines pos- rer que les comptes financiers présentés
sibilités d’exemptions concernant notam- offrent une image fidèle de l’entreprise.
ment le conseil juridique et fiscal sous L’audit n’est cependant pas une fonction
réserve de l’accord du comité d’audit. En binaire qui donnerait un risque 0 si les

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France, la séparation tend à être beaucoup comptes présentent une image fidèle et 1 en
plus stricte. Certains réseaux envisagent de sens inverse. L’audit est plutôt un conti-
se scinder. C’est notamment le cas pour la nuum permettant d’obtenir une certitude
partie juridique de KPMG qui représente un plus ou moins grande sur l’image fidèle des
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volume d’honoraires quasiment identique à comptes. Comme toute prestation de ser-


celui de l’audit (tableau 2). Le précurseur vices, il existe deux phases essentielles
en la matière fut Arthur Andersen avec la pour évaluer la qualité du service que l’on
création d’Accenture (correspondant à la souhaite obtenir.
partie conseil en informatique et en organi- La première phase est celle de sélection du
sation d’Arthur Andersen). Et pourtant, cela cabinet d’audit. Toutes les entreprises n’at-
n’a pas empêché la partie audit (restée tendent pas nécessairement une qualité
Athur Andersen) de recréer des activités de maximale de l’audit. De surcroît, cette
conseil après la scission. notion même de qualité « maximale » est
La mise en place de séparations strictes, sans fondement dans la mesure où, s’il n’est
entre les activités de conseil et celles d’au- pas possible d’obtenir un risque 0 (ou une
dit, peut parfois s’avérer nécessaire. Mais certitude à 100 %), il est toujours possible
elle comporte un coût non négligeable en de s’en approcher davantage en consacrant
termes de difficulté de mobilisation des des ressources plus importantes. La phase
compétences annexes. L’enjeu essentiel du de sélection de l’auditeur correspond donc
marché de l’audit est plutôt d’envisager de à une phase d’adéquation entre les attentes
nouvelles formes d’évaluation de la qualité de l’entreprise, et notamment de ses admi-
de l’audit que de recourir à de nouvelles nistrateurs et de ses actionnaires, et l’offre
formes d’interdictions. des différents cabinets d’audit.
La seconde phase est celle du contrôle de
III. – L’ÉVALUATION l’adéquation de la prestation fournie par le
DE LA QUALITÉ DE L’AUDIT cabinet d’audit par rapport au cahier des
charges initial. Comment les administra-
Pour résoudre les conflits, nés de l’asymé- teurs et les actionnaires peuvent-ils avoir la
trie d’information entre les dirigeants de garantie que l’audit réalisé correspond à la
l’entreprise et les actionnaires ou même, de prestation de services initialement négo-
manière générale, tous les autres tiers ciée ? Cette phase de contrôle de la mission
(créanciers, clients, fournisseurs, salariés, d’audit implique la définition d’indicateurs
98 Revue française de gestion

susceptibles d’être utilisés par les adminis- sort de l’assemblée générale, c’est davan-
trateurs membres du comité d’audit pour tage la préparation de cette décision que son
vérifier la pertinence de la démarche d’au- approbation, qui est déterminante dans le
dit mise en place. choix des auditeurs. C’est donc le conseil
d’administration ou, plus fréquemment
1. La qualité de l’acteur : le cabinet encore, les dirigeants, qui exercent réelle-
ou le réseau d’audit ment la fonction de sélection des auditeurs.
La sélection d’un cabinet d’audit, c’est-à- Selon la théorie économique, et notamment
dire le choix d’une adéquation entre les l’approche de Jensen et Meckling (1976), on
besoins de réduction de l’asymétrie d’infor- peut supposer que, pour chaque situation

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mation de l’entreprise et la prestation que d’asymétrie d’information, il existe un opti-
propose l’auditeur, comporte en fait deux mum dans le choix d’une qualité de service et
paramètres. Le premier, le plus évident, est d’un montant d’honoraires. On peut ainsi esti-
celui du choix de l’auditeur par les acteurs mer que, dans le cas d’une société propriété
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ad hoc de l’entreprise. Se pose néanmoins de son dirigeant principal, le travail des audi-
la question de la détermination de ces teurs consistera principalement à se pronon-
acteurs exerçant la fonction cruciale de cer sur les risques de cessation de paiement
choix de l’auditeur. Le second, est celui du encourus par les tiers contractants avec l’en-
contrôle de cette décision. treprise. À l’inverse, dans le cas d’une entre-
prise cotée en Bourse, les problèmes d’asy-
L’arbitrage qualité/prix, le choix de
métrie d’information peuvent être beaucoup
l’auditeur par l’entreprise cliente
plus complexes et concerner les conventions
Selon l’article 223 de la loi du 1er mars passées directement ou indirectement avec les
1984, les commissaires aux comptes sont dirigeants ou les principaux actionnaires
désignés par l’assemblée générale ordi- (Geniteau, 1999). De manière générale, l’au-
naire. Mais, comme toute décision du res- dit est un moyen d’identifier et de mettre en

Figure 5
L’ARBITRAGE QUALITÉ/PRIX
Les enjeux du marché de l’audit 99

évidence les décisions discrétionnaires et les En France, la COB exerçait déjà un contrôle
avantages que certains dirigeants peuvent être similaire pour les entreprises cotées, et la
susceptibles de s’accorder au détriment des commission bancaire exigeait, pour les
actionnaires (Jensen et Meckling, 1976). banques et les assurances, que l’auditeur
On peut supposer que la courbe d’arbitrage dispose de références suffisamment
entre la qualité de la prestation fournie par sérieuses pour pouvoir être désigné.
l’auditeur (telle qu’elle apparaît à travers la En France, comme aux États-Unis, il existe
réduction de l’asymétrie d’information ou une tendance à évoluer vers un organisme
la couverture du risque d’audit) n’est pas de supervision et de contrôle des auditeurs.
une droite (figure 5). Pour obtenir une Cet organisme aura ainsi pour fonction de

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garantie minimale d’audit il est nécessaire s’assurer de l’adéquation entre les besoins
de mettre en œuvre un certain volume de des actionnaires et des tiers contractants
prestations ; en France, c’est l’objet des avec l’entreprise par rapport aux capacités
recommandations de la Compagnie des du cabinet d’audit. Mais, cette information
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commissaires aux comptes. Par contre, à et ce contrôle apparaissent a posteriori. Les


partir d’un certain niveau de couverture du décideurs de l’entreprise cliente (les admi-
risque, pour réduire encore le degré d’incer- nistrateurs membres du comité d’audit) ne
titude, il est nécessaire d’aller au-delà du disposent pas de ces paramètres d’informa-
respect formel des principes comptables et, tion et ils ne peuvent donc pas les intégrer
par conséquent, de consacrer des ressources dans le processus de sélection de l’auditeur.
technologiques plus importantes. De surcroît, il est possible qu’il existe des
biais de sélection entre certains cabinets
La mise en place d’une instance de d’audit et l’organisme de contrôle. En
régulation et de contrôle France, le contrôle exercé par la Compagnie
Les actionnaires désignent les auditeurs, des commissaires aux comptes n’est pas
mais disposent-ils de l’information perti- considéré comme réellement fiable, dans la
nente ? Aux États-Unis, le Sarbanes-Oxley mesure où ce sont des commissaires aux
Act (2002) prévoit la création d’un orga- comptes de cabinets concurrent qui vien-
nisme (le Public Company Accounting nent contrôler leurs confrères mais qui, en
Oversight Board : Comité de surveillance sens inverse, sont également contrôlés par
comptable des entreprises cotées) chargé de d’autres confrères. Il n’est de l’intérêt de
contrôler les cabinets d’audit et d’assurer personne de déclencher des hostilités en
des inspections sur la comptabilité des mettant en évidence les déficiences de tel
entreprises cotées (indirectement il s’agit ou tel auditeur contrôlé.
donc d’une forme de contrôle de la qualité Le problème s’est d’ailleurs posé aux États-
de l’audit). Ce contrôle était déjà en partie Unis pour l’affaire Enron, dans la mesure
assuré par la SEC (Securities Exchange où Arthur Andersen était lui-même contrôlé
Commission) qui est d’ailleurs l’organisme par Deloitte & Touche9 qui n’a pas formulé
chargé de chapeauter le Public Company de remarques montrant une déliquescence
Accounting Oversight Board. des procédures d’audit.

9. Communiqué d’Arthur Andersen du 30 novembre 2001.


100 Revue française de gestion

Il nous semble ainsi, et c’est une des judiciaire (Lennox, 1999) et, par consé-
conclusions de cet article qui donnera lieu à quent, plus il est susceptible de faire
des recherches ultérieures, qu’il serait judi- connaître ses réserves éventuelles sur les
cieux d’introduire un système de notation a comptes qui sont présentés.
priori des cabinets d’audit. La mise en place d’agences de notation per-
mettrait d’affiner la mesure a priori de la
La notation des cabinets d’audit qualité de l’audit. En effet, il est vraisem-
La notation d’entreprises se développe sur blable que l’effet réputation ne soit pas
un marché quand cette notation permet nécessairement le même selon les pays où
d’éviter une duplication inutile d’efforts l’on intervient, voire même selon les

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individuels pour accéder à une information domaines d’activité. Certains cabinets d’au-
sur la qualité d’un cocontractant. Ainsi, dit disposent d’une réputation d’excellence
pour les émissions de dettes, la crise bour- dans certains domaines et, au contraire,
sière des années 2001-2002 a révélé l’im- d’une réputation moins nette dans d’autres
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portance de la notation pour évaluer la sol- secteurs d’activités.


vabilité de grandes entreprises internationales
auparavant considérées comme n’offrant 2. La qualité de la mission :
aucun risque (pour la France, il suffit d’étu- la certification des comptes
dier les cas de France Télécom, Vivendi Si l’entreprise réussit à obtenir une adéqua-
Universal, ou même Alstom). tion entre la qualité espérée de l’audit et le
Que pourrait apporter une notation des prix qu’elle devra acquitter, elle ne dispose
cabinets d’audit et comment se déroulerait- pas néanmoins d’une garantie sur la réalité
elle ? Selon les modèles d’appréhension de de la qualité de l’audit. Autrement dit,
l’asymétrie d’information, les dirigeants ou qu’est-ce qui garantit à l’entreprise que
les conseils d’administration peuvent déter- cette adéquation, qui apparaît réalisée a
miner le niveau de qualité d’audit qu’ils priori, le sera également a posteriori. Il
souhaitent atteindre. Par contre, pour iden- existe une forte asymétrie d’information sur
tifier les cabinets d’audit susceptibles de les travaux mêmes de l’auditeur.
leur offrir la prestation demandée à moindre Si le travail d’audit est standardisé, on peut
coût, les entreprises sont réduites à procé- estimer qu’une revue réalisée par des pro-
der par appel d’offres ou par négociation, fessionnels compétents sous la tutelle d’un
en prenant comme critère indirect de la qua- organisme indépendant devrait permettre de
lité de l’audit la taille du cabinet, ou en garantir la qualité minimale de l’audit.
essayant de collecter de l’information de Mais, qu’en est-il si l’entreprise souhaite
manière plus ou moins informelle. accéder à une qualité d’audit supérieure.
La taille du cabinet d’audit apparaît comme Comment les administrateurs, en tant que
un bon déterminant de la qualité de l’audit représentants des actionnaires, disposent-ils
principalement au regard de la notion d’in- des moyens pour évaluer la pertinence des
dépendance. Les études universitaires ont travaux d’audit réalisés ? Deux questions
ainsi montré que plus un cabinet a une apparaissent en fait sous-jacentes. La pre-
clientèle importante et plus il est sensible au mière concerne la nature ou la qualité des
risque de réputation et de mise en cause personnes assurant ce contrôle de l’audit
Les enjeux du marché de l’audit 101

pour le compte des actionnaires. La risques sont évalués à partir d’une connais-
seconde porte sur le processus d’évaluation sance du secteur d’activité de l’entreprise,
à mettre en place. d’une analyse des forces et faiblesses de
l’entreprise (y compris au niveau straté-
Le rôle du comité d’audit gique), et d’une compréhension des procé-
De nombreuses contributions ont souligné, dures de contrôle interne de l’entreprise.
au cours des dernières années, le rôle crois- À partir de cette évaluation des risques
sant du comité d’audit (Saada, 1998). Ce d’audit, l’auditeur construit la mission
comité est donc constitué d’administra- d’audit et définit les outils qu’il utilisera
teurs. Ces derniers doivent être indépen- pour cerner au mieux les risques d’audit

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dants des dirigeants de l’entreprise mais ils concernés.
doivent également disposer de compétence Pour les administrateurs, le risque de qua-
en matière de contrôle et de compréhension lité insuffisante d’un audit porte donc sur
des activités. Ces deux conditions sont deux aspects principaux :
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nécessaires mais non suffisantes. Le comité – la compréhension de l’entreprise et


d’audit d’Enron était constitué d’adminis- l’identification des risques d’audit spéci-
trateurs réunissant ces deux caractéris- fiques à l’entreprise ;
tiques. Pourtant, il manquait une condition – la mise en place effective d’un programme
complémentaire qui est l’implication des de travail permettant d’aboutir à une opinion
administrateurs et l’accès à l’information. sur chacun des risques identifié.
En sus de la relation directe avec les audi- Le second risque peut être appréhendé par
teurs (le processus de sélection des audi- tout professionnel de l’audit examinant
teurs doit dépendre directement du comité dans quelle mesure les outils utilisés répon-
d’audit et les auditeurs doivent rapporter dent à l’objectif d’audit défini. Par contre,
leurs travaux devant ce même comité d’au- les administrateurs peuvent attendre de leur
dit), les administrateurs doivent disposer auditeur une couverture du risque plus éle-
d’un outil leur permettant d’évaluer la qua- vée que celle habituellement retenue. Il est
lité de la mission réalisée par les auditeurs. donc nécessaire de disposer d’un état indi-
quant le degré de certitude obtenu par l’au-
Le processus d’évaluation de la qualité
diteur sur chacun des risques identifié.
de l’audit
Le premier risque est beaucoup plus com-
La notion française d’image fidèle des plexe. Il implique particulièrement les
comptes constitue vraisemblablement la administrateurs dans la mesure où, pour
référence la plus avancée en matière d’au- identifier correctement les risques d’audit,
dit. Les normes et les procédures ne consti- il faut avoir une profonde compréhension
tuent que des moyens pour aboutir à cette de l’entreprise. Pour évaluer la pertinence
image fidèle. Les méthodes d’audit ont de la première approche de l’auditeur, les
ainsi évolué d’une approche plus comp- administrateurs devraient exiger de la part
table, correspondant à un processus de révi- de l’auditeur un état recensant l’identifi-
sion des comptes, vers une approche par les cation des principaux risques d’audit, en
risques. L’auditeur est ainsi amené à éva- lien avec les caractéristiques de l’entre-
luer les risques d’audit de l’entreprise. Ces prise, de son environnement, etc. Les admi-
102 Revue française de gestion

nistrateurs pourraient suivre l’évolution de dire que la mauvaise qualité chasse la


cette appréhension des risques d’audit au bonne dans la mesure où il n’est pas
cours des années et la confronter avec leur possible d’identifier cette meilleure qualité.
connaissance de l’entreprise, telle qu’elle À l’inverse, l’appréhension de cette diver-
ressort des conseils d’administration, des sité de l’audit pourrait permettre une
entretiens avec les dirigeants et des docu- meilleure adéquation des prestations
ments internes collectés. offertes par rapport aux attentes diverses
La forme exacte de cette appréhension de la des utilisateurs des états financiers. Deux
qualité de la mission d’audit constitue un axes apparaissent ainsi comme devant être
axe de recherche important, susceptible privilégiés dans un proche avenir.

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d’application dans les grandes entreprises Le premier est celui de la mise en place
cotées, mais aussi dans toute entreprise où d’une agence de notation des cabinets d’au-
il existe des actionnaires minoritaires sou- dit. Aux États-Unis, le Public Company
cieux de disposer d’une information finan- Accounting Oversight Board prévu par le
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cière donnant une image fidèle de leur Sarbanes-Oxley Act devrait en partie rem-
entreprise. plir ce rôle. Il serait alors nécessaire que
son évaluation des réseaux d’audit soit ren-
due publique et sous une forme qui soit
CONCLUSION
accessible aux administrateurs et aux
Quelles sont les risques que courent actionnaires soucieux de sélectionner leur
l’audit ? À nos yeux, le risque principal est auditeur en fonction des besoins de réduc-
celui d’un repli sur des normes et des prin- tion de l’asymétrie d’information qu’ils
cipes d’audit visant à standardiser la presta- auront identifiés.
tion offerte. Dans la mesure où il subsistera Le second est celui de la conception d’ou-
nécessairement une diversité10 dans les dif- tils ou de systèmes d’évaluation de la qua-
férentes offres d’audit, mais que cette diver- lité de la mission d’audit. Ces outils
sité ne sera pas appréhendée, le marché de seraient à la disposition des administra-
l’audit pourrait connaître le sort peu teurs, et notamment des membres du comité
enviable du marché des véhicules d’occa- d’audit, pour évaluer la réalité de la qualité
sion tel qu’il est décrit par Akerlof dans son de l’audit pour la mission en cours de réali-
article de 1970 sur les « tacots », c’est-à- sation au sein de leur entreprise.

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Les enjeux du marché de l’audit 103

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