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Les déséquilibrés de l'amour.

3 / par Armand Dubarry

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Dubarry, Armand (1836-1910). Auteur du texte. Les déséquilibrés
de l'amour. 3 / par Armand Dubarry. 1898-1902.

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en couteu'

(TYPOGRAPHE)
LES DËSËOUtUBRËS DE L'AMOUR

LES

FEMMES EUNUQUES

'E ARMAND DUBARRY

ONZtKME ÉDtTtON

~Paris. MMML. j~r, S. rac de Sa~ S. Ms


AMtAND DUBARRY

i.M M~Mi!)Ms <e t'AmMf


S~Wo (te ron)ans pass!onn<)!a pathotogiquea conten)pora!n* `~

VOLUMES PARUS
LE FÉTtCHOTE
LES !MVEF!Tt8 (~' ~M~)
L'HËRMAPnRCMTK
3HE~rSTTÈ!~XQI.jr ~3
COUPEUR DE NATTES
LKS FLAGELLANTS
LE VIEUX ET L'AMOUR
LES FKMMKS EUNUQUES v

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Pour paraître preehaiaemeat: t

MADEMOtSELLE CALLtPYGE
MYSTIQUE

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LOURDES AMOUREUSE ET

CAayMe roman /bfme on /br< t'arme <M- yet~


Prtx 3<Tr.SO
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PoMe
~<Kts<'ot~(Mtm~6eD)'eytena,edtt.). i T-
Scianoe v~gatiaee
~<t matoot' (Librairie Fume, MU.)
Jf.< &~ff<t et
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Rotnana géographiques
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~Mn'MfM ~fmttMM de JV<n'e<MC Ntee~M au Congo (Cha-
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yro<* &<ato<<'M d« terre <t de mer' (Mb M~d. Pevr!n. MU.)
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ravay, Mtmtoax. Martin. Mtt.)
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J*<'t~MN <Mf ta mer de Corail (Ch~Mvay. Mantoux, Martin,

~<f<ti'e<!«<M raM~aH<&a'Firm!nDMot,<MH.)
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T~a~e au Mit.)
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~<<todeReMejM~MHj9oMr&oM(MaMricet)reyfeMS,êd!t.). i
Romans historiques
7.Ma~M< cher elle etcj
et FMqaeMe, ëdit.)
e< Cha~eaMer
!M ow~'M (G.

Biographies
i
Qt<a<f< e~W~ (Libmide des gens de lettres, edtt,) 1
Romans et NonveHea
r' Gtt7<t~'ec<t6ottHe(E.Dentu,êdtt.).
Dentu. édit.)
<

ëdit.).
<
pf~<t'e dans la maison
~/<tnt<tMt' au Monost~'e (E. Dentu.
<E.
edit ii

.< tt–
~M!<<~ <tM S~M (E. Denta. ëdit.)
jS~nctee dee M<BM' t <A. Savine,
jEt'H/e de en~tte A Cowetta?-««' Mef (H.
~JMom*teMf<e<?'~tK<tyMie<MonBleF.édit.).
Simonis Empis, éd.)
ii
jT'He A«<w<Kde'HbtaMe Mondaine. 6dH.)
!?? acead~e de olottre (Chanmet. edit.).
J.a ~tte <t<ttMptetM< (Chtn~vay, Mantoux, Martin. &Ut )
ii–
Les

Le JMtteM~te (Chamnël,
edit.)
~J?e<-M'<~t-od!«'<CBammet.
J9;)!<e<~<<e(Ch<Mnne!,<dH.).j.
<dH.).
eh/a de /'<tfM (Chamnet, edit.)
Les DéaeqmUtbtëade t'Amoar

ëdit.). ti
SMe de fowat~ pa«toMHe!~jp'ye&op«t&o~o~tyt<e<
i
jE<'< /Mt'eft~ (jt.e efce allemand(Chamne!.

i
Ce<tpe<tf<feMa<tfs((&aamet,edH.).4–
ÏM JP7<t~<!MtMttt (ChMMtd. edit) i
.&eMetMeet<'Attto«<'(Qtamuei,édit.).
t' ~<mt.BMM)tH,St-te"'t&.
i
S~K. ,M.M.H'S~.
LES~ËSÊ~IMB~~ J ~E~
LES
FEMMES EUNUQUES

~e~MAN)) DUBARM

PARIS
CHAMUEL, ÉDITEU
5, ans «B SAVOtB, 5

i899
i

~v~y~opo~
l

JVOMSCO~Ct aMAM<<e CMP~~C cfM D~SÔ-


qaiMbr~s de l'amour. Cc~'M coMM)'w foc<
~0<0?H!~ ~<Ke ~K'eM~CMÎMM< eM jM!f<M
VM~M~CSHO&MMe.
~MOM~ MMUMM~M'Ï que ~MCj9~'M~I.e
Mt!oMste, le pfeM~' co&<me de tM<M s~e,~e
directeur d"MH des ~OM~syoMfMOKac <~ Paris,
lisant la préface CM~MC~HOM«)'MMOMC~M
que ~es Déséquilibrés se co~pose<'<)!~eH< de
<fME~OM!aHSC<tf! nOMS~eMSP~aM~~
\1. avec :a~<!?M~ < JaMC!~ co~ ne paft~a-
y d'·ez
d éc~ire,dzx
<! ccr&'e <~M: yowaMs sitr des
romans $M~ <~esthérrxés a~s~
<A~Mtes iaiassâ

LCO~O~eVOMStMaMa'M~O!
~c~a~ ~e Ma~rc <<c peM <f~
les ~'«t't't~ <<~M~
<<ÏM<?<*

A~~H(!<< Wtf O~Mjf~M ~M< Hf /W<


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HOtM <?M tW<«' le AK~W~ titre <fM MtK!qu<-
Hbt'<!N, K'<'f!< ~f/Mf A~ MMM M)?UMS ~'<ï~
?MOt~ des a~MM yM~ /w~ MM

~'0~'<!WM!<; ~MC MMM M<WS <!OMMMM ~'<M~.


~O~CMtMM~~ ~M ~'ew<!MN MS AM/~it'aM~ point
<"jM<t~' MO~'C S!</e~. ~OM~<!M~ ~MMS la /)/M-
part des /M ~M< p<Los femmes eu-
nuques, ~<MMMMM< ~<MM Le Fétichiste, Los
Invertis, Coupeur de nattes, Les FtageHaMt!),
MOMN avons Mt!S les ~OMC~~M doubles et ~V<-
MMM~ fois ~MMM~ ~MM:M sexuelles.
J6'M la ~<*A~ utile et <f~C:~ que nous pOM~

suivons, nous ne ~OMMOMS compter .~M~ COM-


cours ofM~M/<M cfe~t<Bt~, ~P~MC&a~CC~Mf
de grands principes de morale e~ sous le MtOM-
leaudela c~cM:M~e, soM~7MpM'M~ps~rao~;
MOM< nous passons de cp~ j~M ?'ecomîKaM<~a~~<
hypocrites ~Mt, si cela ~f0~ CM ~W~KMMMC~
~C~Ott~tt un nKir/<A~KOti'«' le MOKO~
<!MtM<M~ MM' <~0~< ~'O~W<* /)f~<< /WW~'<'S,
Maw M«K~ CÛM~~OMS <i~ MOM~MMamis
COMMMS OM /MCOMWM, ~<W~. ~<W,
yMS<<'S t11 /)WM~M*MMM~ <yMC MOMS a <~</MN
JM~M'd~'<~CM~ pM~M<~M < M<<? <NM<
AnMANR DuBAMMy
LM FemmesEunuques

1
t'ATME
CHEVBtÈME
KT

Tout la-bas, la-bas, au fond du département


des Hautes-Pyrénées, sur la route merveilleuse
du cirque de Gavarnie, en la petite ville rus-
tique de Luz, nicbée au débouché de la ~altée
du- Bastan, le terrible gave de Bareges, yégé-
ta!ent dans les brouillards de la pauvreté,
Pierre Bastanet et Marie Escoubous, l'un, petit
y
pâtre, l'autre petite chevrière.
Pierre était un gara de moyenne stature,
bien découplé, brun, a la figure agréable, à
l'air intelligent, ingénu et Ney & la foia~ au
type basque classique. !~es jarrets solides, les
poumons vigoureux,la démarche aisée, c'était
en se jouant que, le bâton en main et dirigeant
ses Mtos, il oacaiadait les Mcners ou dévalait
les pontes escarpes.
ff~rigine gasconne, Mar!e avait une taillo
d'une souplesse do roseau, un nez fin, dos
lèvres à peindre, des yeux d'auge, aux cils'
veloutés, un galbe ravissant, une physio-
nomie moitiie, expressive, ~et, en toute aa
gentille personne, une grâce innée.
Son vêtement, pou cossu, se composait
d'une robe de laine noire usée, étroite, courte,
mise la semaine et le dimanche, et de bas
gris tricotés. Des galoches protégeaient ses
pieds mignons; un fichu de cotonnade cou-
vrait son abondante chevelure et son cou lors-
qu'il pleuvait ou faisaitdu soleil.
Quant à Pierre, il portait un pantalonde ve-
ïours couleurlie de vin, que retenait une cein-
ture de flanelle rouge, des espadrilles, ungilet,
une veste de bure, et, ombrageant son front
large, un béret bleu-foncé.
Cela n'était ni riche, ni musqué, néanmoins
la ntletto et le gardon ne paraissaient point
guonineuxson~ces nippes qu'ils rehaussaient
par leur désinvolture distinguée.
Orphelin de bonne heure, recueilli par son
grand-père promet, un cantonnier, dont le
traitement se montait à une cinquantaine de
franca par mois, depuisl'âge de sept ans, Pierre
gardait les tronpeanx.
H fallait qu'il gagnât son pain.
Dès que la neige des gorges, des déclivités
élevées fondait, an printemps, sons le souffle
chaud du vont du midi, que la terre rever-
dissait, à l'époque de la transhumance du
hétai!, il abandonnait les prairies de Luz, bor-
dées de peupliers; franchissaitle gave de Ga-
varnie, et conduisait plus loin que Sazos et
Grust, à proximité du pic du Viscos, des mou-
tons, des b<Bufs, des vaches, au milieu des-
quels il vivait tristement, n'ayant pas même la
société d'un chien.
La nourriture, si maigre qu'elle soit, d'un
chien, nécessite une dépense que répudient
les éleveurspyrénéens.
Deux fois par semaine lui parvenaient,à dos
de mulet, des provisions auxquelles il lui était
permis d'ajouter quelques écueIMes du lait
qu'il trayait et employaità fabriquerdu beurre,
du fromage, fabrication pour laquelle il avait
& sa disposition un outillage et au sujet
de laquelle il essuyait incessamment, quoi
qu'il fit, los critiques acerbes de son patron,
un rustre.
Debout à l'aube, au crépuscule il ramenait à
l'étable ses bêtes qui lui obéissaient parce qu'il
était bon avec elles, répondaient aux noms
qu'il leur imposait, à ses coups de sifilet,
écoutaient placidement la musiquette de son
chalumeau, musiquette imprécise, d'une poé-
sie prenante.
Sa grosse besogne terminée, il s'adossait
à un 'arbre, et assis à la turque, devant son
troupeau paissant, rêvait tout éveillé, en son-
dant les cieux d'un bleu clair, transparent, ou
nuageux, nébuleux, ou bien, au moyen de son
couteau, de vieux ciseaux d'ébéniste, achetés
au bric-à-brac, sculptait de menus ustensiles
de bois.
Il savait Ure, écrire, compter, avait une
teinture d'histoire, de géographie, dessinait
facilament, presque sans avoir appris, et se
délectait & rechercher, tout en se distrayant,
les secrets, les formules de l'art, pour lequel,
Instinctivement, il se sentait né.
M passait six & sept mois aux pâturage des
cols de ïa montagne, et, au retour des frimas,
guidant son bétail, redescendait à Luz où il
reprenait ses études élémentaires inter-
rompues, ses études a l'école commu-
nate.
!i frisait la treizième année et vivait ainsi,
candide, sans comprendrè les ambitionsqui
,grondaient en son Ame encore enveloppée
de sa gangue, quand, au début de l'été, Marie,
la fille de l'amere~ de la veuve acariâtre
Escoabous, Marie, qui comptait onze ans, tut
envoyée à ses pacages avec une quarantaine
de chèvres.
!1 connaissait la gamine, à Luz tous les ha-
bitants se connaissent, et ne se souciaitpoint
d'elle, a cause de l'espièglerie, de la pétu-
lance, de la hardiesse qui étaientlacaractéris-
tique de la demoiselle cependant, il se réjouit
de son arrivée, le soliloque en face de l'impo-
sante nature fatigant à la longue.
Entre chevriëre et pâtre voisine, on se rap-
proche, autant pour se desennuyerencausant
que pour s'entr'aider Marie et Pierre se rap-
prochèrent donc, et se pluront à jaboter, &
faire la d!oette ensemble, à se prêter assis*
tance.
Chaque matin, à la premierehenre, de Grust,
la Buotte montait au pâturage distant de
quatre kilomètres, et chaque soir rentrait à
ce hameau, chez un métayer de ses maîtres.
De novembre à mat, elle couchait dans la ma-
<
sure de sa mère, à Luz, et allait irrégulière-
ment à la mutuelle.
Séduit, sans s'en apercevoir, par sa vivacité,
sesjolivetés péUUantes, ses roueries, ses cali-
neries, Pierre s'attacha tellement à elle qu'il
en perdit le sommeil, et que, dès le patron-
minet, il la guetta de l'extrémité du sentier
de Grust, qu'à la brune, il la suivit des yeux
tandis qu'en fredonnant, en lui criant de sa
voix argentine « Bonsoir! à demain » elle

glissait entre les ronciers, les cailloux cou-


pants résonnant sous ses pas.
Son apparition en étoile matinière devint,
pour lui, une Mte son départ, à ]& tombée de
ïanmt~tmdeuH.
Près d'elle, il oublia tout, et un mal indéMni-
sable, son bonheurot son tourment, a'ancra en
lui.
Une après-midi d'août, pendant que teur~
troupeaux, pète-môle, tondaient fraternelle-
ment une prairie mamelonnée,étendus contre
un bouquet de noisetiers et se divertissant a
des riens, le berger, la bergère batifolaient
innocemment,lorsquedeuxchèvres, se dispu-
tant rageusement des plantes succulentes,
s'enchevêtrèrent par les cornes et ne purent
se dégager.
En s'élançant a leur secours, leurs gardiens
se heurtèrent et s'étalèrent en un endroit
boueux piqué de bouses, d'ouilsse dépêtrèrent
tout salis.
Nous voilà propres dit en nant Marie.
Lavons-nous, repartit, sans malice, Pierre
quand il eut séparé les chèvres.
Et délibérément, le garçon et la fillette se
dévêtirent afin de se baigner et de faire la
lessive.
B y avait là une source fraîche, limpide,
murmurante, aiguade du pacage, qui sour-
dait d'une an&'actQaaitémoussue, et coulait
abondante et vive, en unNtpierreux~anx rives
feutrées d'herbe, pointées d'iris flamme, à
grandes fleurs violettes, de fleurons de safran,
tachetées d'arbrisseaux où chantaient des ci-
gales égarées, où voletaient des abeilles, où
.se réfugiaient de timides passereaux.
L'air était balsamique, la tranquillité sereine,
la montagne déserte.
Inconsciente, la chevrière ôta sa robe, sa
cotte, ses bas, tout enûn, simultanément le
paire se dépouillant aussi de son costume, et
nue, pareille à une nymphe des fontaines des
bois, se précipitadans le ruisseau dont elle fit
gicler l'eau claire, et où elle s'étala en pous-
sant des cris, des gloussements, après quoi
elle lava ses effets maculés.
Foudroyé, hébété, n'ayant pas soupçonné
lesbeautésqui électrisaient ses sens, le berger
imita machinalement l'exemple qui lui était
donné, et la baigneuse, étonnée et flattée du
secouement qu'elle lui causait et ne ressentait
point, le lorgna en dessous.
Alors, Pierre s'avisa que Marie était jolie à
croquer, que ses jambes,son ventre, sa croupe, `

son corps, ses bras~ son cou, formaient des


lignes délicieuses, que ses tetins mignards,au
bout rosé, ornaient adorablement sa poitrine,
que sa tête était la plus exquise qu'on pût
voir, sa bouche aux dents blanches, aux lèvres
Gémissantes, au sourire moqueur,la plus affo-
lante qu'on pût baiser, sa peau la plus douce
qu'on pût tater, et à part soi, Marie constata
que Pierre supportait victorieusement l'exa-
men.
Leurs habits nettoyés, tordus, suspendus
à des buissons où ils séchèrent, le pâtre et la
chevrière se blottirent à croupeton,celui-là au
pied d'un vieux chêne, celle-ci au pied d'un
acacia, à cinq à six mètres l'un de l'autre, et
quasi muets, se reluquèrent,elle gênée par le
malaise de la pudeurblessée, lui se repaissant
du spectacle troublant des charmes de sa com-

regard.
pagne, et pourtant impatient que ceux-ci
fussent voilés, afin que nul ne les violât du

Marie remettait sa chemise essorée quand,


emporté malgré soi, Pierre courut à elle, l'en-
laça, embrassa sa gorge, son torse enchanteur,
puis honteux de son acte irréuéchi qui lui va-
lut une bourrade et un aigre reproche, sens
dessus dessous, se retira pour se rha-
biller.
Dos femmes de Grust, chargées do bois sec
ramassé en la forôt de Visços, et que la lassi-
tude engagea à se reposer au campement du
berger et de la bergère, où elles taillèrent
immédiatement d'actives bavettes, flrent di-
version à la scène révolutionnante du ruis-
seau.
La nuit suivante, Pierre, fiévreux, n'eut
point de repos, ne pensa qu'à Marie toute nue,
Vénus adolescente aux célestes attraits, et op-
pressé, éprouva une douleur inconnue qui lui
arracha des gémissements et des pleurs brû-
lants.
Dès l'aurore, blême, les traits tirés, il dé-
laissa son grabat, ouvrit la porte de la grange
& ses bêtes, et s'en fut au bocage où s'était
déroulé l'enivrante bucolique de la veille, et
y songea <~n prêtant l'oreille dans la direction
de Grust.
Un bruit de pas le nt tressauter, et il
se porta au devant de la chevrière dont l'ana-
Mite, lorsqu'ilredoutait sa méchante humeur,
ï'encoMagea.
Je t'aime~dit-M chaleureusement en pre-
nant la fillette par la taille, et si tu y consens,
nous serons mari et femme.
J'y consens, répondit la bergerette avec
un petit air pudique. Mais il faudra patienter.
Nous ,ne sommes point en âge de nous ma-
rier.
Nous le serons. Il suNt que tu me
jures de n'écouter que moi et d'être à
moi.
Je te le jure 1

Pierre baisa Marie sur les deux joues, des


joues duvetées, patinées par le haie, et sur la
bouche, une bouche plus rouge qu'une cerise
récemment cueillie ou qu'un fruit mûr d'ëglan"
tier.
Et depuis, le pâtre ne vécut que pour la che-
vrière, et la chevrière, glorieuse d'avoir à sa
disposition un esclave empressé, prévenant,
joua à la caillette capricieuse, et par ses aga-
ceries, sans cependant se montrer nue une
seconde fois, se plut à exciter'la passion du
pâtre.
L'été passa comme un météore en revanche,
l'hiver parât éternel à Pierre, et tant qu'il
dura, le pauvre garçon regretta ses extasoa au-
près de sa camarade chérie,dans les herbages
qu'arrosait la fontaine cristalline témoin do
ses aveux et do ses tendres soûlas.
Quand avril out reverdi les liois, rendu aux
coHines reneuries les gazonuiomonts des oi-
seaux, les bourdonnements dos aboilles, aux
près les bêlements des brebis, tes bougto-
ments dos bmufs, dos vaches, ce fut eu exul-
tant que le pâtre remonta, aux pâtures des
cols où i! savait que le rejoindrait la elle-
vrière.
Les mois de mai et juin durèrent pou pour
lui, car Marie demeurait aimante; en juillet,
les maîtres de la bergère, cédant a des consi-
dérations qu'il est superuu d'exposer, ven-
dirent leurs chëvres, congédièrent leur ga-
giste, et celle-ci s'en revint chez sa mëre.
Cet événement, qu'il n'avait point prévu,
abattit Pierre, qui, resté seul, douffrit affreu-
sement de l'absence de Marie et projeta de
délaisser ses troupeaux et de rallier, à son
tour, la vallée.
Hélas! son grand-père miséreux n'auraitpu
le nourrir, il se serait diiBcilement replacé
a ~UK ou les emploi manquent MM point
qu'on y qualifie do parvenus les journaucra
devenus gendarmes, gardes cimmpctres ou
sommeliersdans des hâtaisde Pau, de t!!an !tz
on do Bordeaux, et !a d~hcaso l'atnait tef-
raM6.
Forcement il conserva son pn~to, hton qu'il
n'y fut pas une heure en paix, en se de-
mandant quel lot lui ménagea!! lavenh' en
ces sites alpestres,jadis célestes, que n'embet-
lissait plus, n'égayait ptua'Ja fauvette dont
dépendait sa félicité.
La vastitô du paysage, la familiarité de ses
animaux, son travail, ses pipeaux, ses essais
artistiques, bref tout ce qui contribuait,avant
l'explosion volcanique de son amour, & le di-
vertir, était maintenant pour lui dépourvu de
séduction.
En sa retraite lamentablement morne, il
n'avait plus qu'une vision obsédante Marie
au divin corps nu, il ne désiraitplus, il n'appe-
lait plus que Marie, il ressentait des affres in-
fernales à s'imaginer qu'on lui ravirait son
trésor irremplaçable.
Son exaltation d'enfant précoce prédisposé
par la aubUimtM dos aommcta pyr6~on& et
nnt) cx!HtoMce <«ttachMMa, et'ex~p6)mU ou-
coM au HonvMnh' dos H«avUAtt tûspatMOs ~M;
t av~ottt ~t«d<t!to, ut oa HOM curvcau hou!t-
tOHnant ac~M~tM!t utto !t)tMMa!M quo n'~umH
pas c<to c«Ho <run ptuMon t)e ttonte KMa,
l'oaprH inttamimaMe.
Bon petit p&he des montagnes, sea con-
jectnrea Iane!nantes MM ïe tr<ttnpa!ent pas, et
to chungomoMt t)M)t%eMU en la poumon de aou
Mote.dcvatttantôt avoh das auitca qui allaient
le vrUtor jttMjU'au contre du cœur.
i!

SMUt'R )ME t'ÈMMtSTES

Saint-Sauveurfait partie de la commune do


Luz chef-lieu de canton du département deo
Mautoa-Pyrënées, quoiqu'il soit éloigné dû
quinze conis mètres do cette localité et ait
une vie propre. C'est un village cossu, la,
hôtels, à villas, MU sur la rive gaoche du
raviu du gave de Gavarnie, formé d'une rue
de plus d'un kilomètre détendue, appuyée
contre la montagne, contre l'Ase, et d'où l'on
jouit de la vue du Bergons, majestueux géant
de la région.
Autrefois, Saint-Sauveur se terminait en
cul-de-sac en i8K9, Napoléon III, venu avec
sa famille prendre les eaux minéralesdu pays,
ordonna la construction d'un pont appelé à
établir une seconde communication entre le
bourg et la route nationale, et ce pont, de
marbre blanc, œuvre des architectes Gratelot
et Bruniquet. a somptueusementdégagéSaint-
Sauveur au sud. Long do 67 métros, ayant 47
mètres d'ouverture d'arche, et, li la clef, se
dressant & (? mètres du torrent mugissant
par-dessus lequel il est lt cheval, sa hardiesse
égale son élégance.
C'est a partir do Saint-Sauveurque le che-
min fameux de Pierreutte & Gavarnie est le
plus beau. Tantôt a droite, tantôt a gauche du
gave qui serpente au fond d'une droite tran-
chée de 60, do 80, de 100 mètres do creux, ce
chemin, taillé dans te roc ou surplombant
en encorbellement, a la grandeur sauvage
et le pittoresque. Entre ses parois de ro-
chers auxquelles sont accrochés des fouillis
d'arbres, d'arbustes, le torrent qu'on n'aper-
çoit pas toujours, mais dont le grondement
trahit la présence, le tone~t dégringole
vers la plaine de Pau par une succession
d'échelons, d'escaliers, de cascatelles, de ra-
pides, de biefs, là tapageur, tumultueux, Oo-
conneux et d'un blanc d'argent ict vif seu-
lement et azuré, refuge préfère des truites.
Au pont de Sia, la lit du Gave s'exhausse pro-
gifeasivementpourafneurer presquele sentier
en amont du village de Gavarnie.
Riches eu mines, abondanteson marbres, en
ardoises, en granits, les montagnes do Saint-
Sauveur sont couvertes d'une nore qui double
leur magmncence. Le peuplier, le tilleul, le
chêne, l'acacia, le hêtre,le charme, l'ormeau,
le sapin,le noyer, le saulepleureur s'y mêlant
au buis, au mûrier, au noisetier, à l'églantier,
au genévrier le lierre y drappe les pierres la
fougère y balance ses palmes auprès de la
bruyère rosé; la saponaire, la gentiane, le
thym, l'ortie, le romarin, la mousse, la sauge,
le fraisier y poussent de toute part l'herbe
y foisonne grasse et parfumée.
A l'égard de l'eau, Saint-Sauveur est favo-
risé. Partout, du massif à la base duquel il est
blotti, sourdent de clairs Mets liquides dont
quelques-uns lavent ses ruisseauxaux cailloux
polis et savonneux.
Plusieurs de ces sources sont très apréciées.
Thermales,sulfureuses, elles agissent sur le
système nerveux, conviannentau traitement
do la phthisie, de la dispepsie, des mau?: de
gorge, et spécialeme.nt des maladies des
femmes.
On les administre en baina, douches et
boisson dans un ediOce ad hoc, au mHieu
du village.
Un autre établissement, situé deux cent
cinquante mètres plus haut, à l'angle d'une
terrasse du coteau de Hontalide, est égale-
ment fréquente par les baigneurs et les bu-
veurs.
Moins chaude que l'eau de Saint-Sauveur,
l'eau de Hontalade est surtout une eau qu'on
boit.
Réputées souveraines, les sources de Saint-
Sauveur attirent chaque année, de juillet à
octobre, des quantités de malades ou préten-
dus tels, appartenant, en majorité, au sexe
féminin, beaucoup venant-de la Gascogne,
de Bordeaux, question de voisinage, beau-
coup aussi accourant de Paris, du nord de la
France, de l'Algérie, de l'étranger, les trois
quarts étant des névrosés et offrant au psy-
chologue des sujets originaux d'observation.
L'annco on nocs le visitons, auuée do !a
séparation obligatoire du pâtre et de la che-
vriàro, Saint-Sauveur regorge de monde.
L'hôtel Pintat, renommé pour sa bonne oui*
sine, est comble, et sa taMe d'hôte sont
quelques types en relief que nous demandons
l'autorisation de crayonner.
Voici d'abord, honneur aux dames, la ba-
ronne de Blampin, grande perche ossue do
quarante ans, bavarde, arrogante et à voix de
fausset.
La baronne se targue d'être dans la cpnn-
dence des célébrités parisiennes et d'avoir
ses entrées à l'Elysée. Elle se dit veuve et
issue do parents illustres. En réalité, elle est
fllle d'un herboriste de Montmartre, et a
épousé un ouvrier mécanicien, nommé Tho-
mas, qu'elle a martyrisé au point qu'il s'est
expatrié. M" Thomas, pardon, M' la baronne
de Blampin est une de ces aventurièreséhon-
tées qui spéculent sur l'éternelle sottise et
sur l'éternelle dégradation humaines.
Corrompue, mais ménageant le décorum,
elle a fondé une ligue féministe dont le pro-
gramme ofnciel consiste à obtenir que la
~mrne ait tous les droits de l'homme, dont le
programme inavoué et inavouable, est de ga-
rantir ses adeptes contre la maternité en les
châtrant.
Un chirurgien de renom le docteur Wences-
las, et un médecin alioniate le docteur Chan-
dart, sont ses associés secrets en cette œuvre
immorale qui lui rapporte annuellement une
dizaine de mille francs.
La première, en se faisant stériliser, elle a
pratiqué ce qu'etle conseille elle n'a plus
d'ovaires, et ne craint point d'être « prise»
lorsqu'elle rôtit le balai.
Elle recrute des adhérentes parmi les bai-
gneuses excentriques de Saint-Sauveur, qui
désirent s'amuser sans dommage et se sou-
cient autrement des lascivetésexemptes d'ap-
préhension que leur promet la castration que
des revendications politiques et civiles de la
femme.
La baronne a créé à Paris, rue du Bac, une
académie de peinture, pour jeunes ÛHos et
jeunes femmes, dont elle tire des revenus,
le pavillon couvrant là une marchandise pro-
Mbée très estimée, quoiqu'ellesoit très com-
mune.
L'académie de M"* de Blampin n'est, en
effet, qu'une ouicine clandestine de plaisir,
habilement dirigée.
A Saint-Sauveur, des « amies habituées
de la station thermale, avec quelques repré-
sentants du sexe barbu, forment à la baronne
une cour au milieu de laquelle la noble dame
pérore.
Au premier rang de ces thuriféraires en
robe, citons M"" Eugénie Motteras et sa belle-
mère, M"" Motteras, la comtesse Anna de
SamowsM, M* Goring, M"' de Cadnitz, la
marquise de! Bosco, M"* Berthe Rachon.
M'" Eugénie Motteras, brune capiteuse
de M ans) native de la Guadeloupe, a un
montant exotique étrange. Femme d'un in-
géniear-explorateur qui passe son temps à
parcourir, en prospecteur,les régions reculées
de nos colonies, pendant que son mari voyage,
il est ptésentement au Tonkin, elle est sous
la protection et la surveillance de sa belle-
mère, quinquagénaire blondasse, courtaude
et maniaque.
Ses ressources pécuniaires sont restreintes,
sa sagesse est sujette a caution, mais Tetfroi
de devenir enceinte en l'absence de celui
dont elle porte le nom, la retient au bord du
fossé.
La comtesse Anna de Samow&ki, grassette
de trente jMMt ans, aux cheveux noirs, a dû
être bien à \mgtrdnq ans. Polonaise prus-
sienne, elle se dit originaire de Moscou, s'ex-
pcuue correctement en français,est excellente
musicienne, a l'esprit cultivé,liant et platt gé-
néralement.
Pourquoi masque-t-elle sa uatIonaUté?
Certainal'accaaent de se Uvrera reapton-
nage.
À la surface, tout à la Blampin, elle afftche
un ïe<mmame outrancier et un malthus;a-
nisme identique 'au nihilisme, qui authen-
tique le caractère slave qu'elle se donne. A
l'âge de trente ans, on lui a enlevé les ovaires
c'est une eunuque. 1
M' Goring est née à Londres. Vettve à
~7 ans d'an pasteur anglican, eUe s'est fait
ch&trer à 28 ans, pMce q)te, raconte-t-elle,des
v&peuMruMomtnodaient. A ia trentaine. Se*
rait assez jolie sans une roséole .qui la grime.
A quitté les brumes d'Albion pour le soleil de
France. Aime les hommes vigoureux et les
liqueurs spiritueuses, et, en catimini, use et
abuse des uns et des autres.
j~me de Cadnitz, une autrichienne, est, de
même, veuve et eunuque. Trente-cinq ans,
d'un blond cendré, ni beUe ni laide, aristocra-
tique.
La marquise del Bosco est. une plantureuse
Gènoise de trente-quatre ans, qui a perdu son
V

mari on ne sait où. Privée de ses ovaires, elle


a la réputation d être peu rigoriste. Ses al-
lures sont celles d'une intrigante.
M'" Berthe Rachon, jeune personne de
vingt-deux ans, munie d'un brevet supé-
rieur qui lui est inutile, sans position dé-
unie, a des agréments physiques, surtout une
taille de guêpe, à laquelle elle tient énormé-
ment, car elle a subi l'ovariotomie pour la
conserver. Fille d'un employé borné d'admi-
nistration, et d'une mère vaniteuse, elle a
été élevée maladroitement et est devenue une
déclassée.
La baronne s'est emparée d'elle et en a fait
une de ses créatures. Un agioteur de la Bourse
du Commerce, depuis six mois subvient à ses
besoins. Elle pédale, et après son bain quoti-
dien, vêtue en zouave, bat, à bicyclette, le ma-
cadam de la contrée.
Le côte deshommes de l'entourage, à Saint-
Sauveur, de M"' de Blampin, n'a pas de figures
moins dignes d'attention que le côte des
femmes. Qu'on en juge
Primo, M. de Blincart, trente-six ans, peintre
amateur qui joue au professionnelet expose,
au salon de la société nationale des Beaux-
Arts, des compositions d'un symbolisme in-
déchiurable. Son portrait une tête de guignol
à moustache. Quand on lui indique un point de
vue ou qu'il regarde une photographie,il s'ex-
clame invariablement Moi, je vois ça en
peinture M n enseigne l'aquarelle à l'institut
de la rue du Bac.
Secundo, M. Delphin de Canou.quaranto ans,
attaché au ministère des affaires étrangères,
timide à l'excès, et afuigé d'une bizarre vésa-
nie celle du doute, d'un doute partiel,laquelle
vésanie s'est déclarée en lui en une cir-
constance notable de sa vie.
Dans une soirée mondaine, il devait être
présenté a une demoiselle qu'il recherchait en
mariage. En retard, étourdiment il pénètre
jusqu'au salon éclairé à giorno, et de but en
blanc, par la maîtresse de.la maison, qui le
rabroue sans l'inspecter, est conduit près de
l'héritière en disponibilité, que gardent le père
et la mère, des argus sévères. Il s'incline, es-
quisse un sourire, un compliment, et devient
écarlato il a oublié de boutonner son pantalon
et, asabrayette entr'ouvorte~ brille un bout de
sa chemise 1
Les parents de la vierge roulent des yeux
indignés, la jvierge se détourne confuse, l'hô-
tesse perd contenance, renversé, il pose son
claque contre son bas-ventre, balbutie, fait
une courbette, et s'éclipse en heurtant des in-
vités que son ahurissement l'empêche de voir
Depuis, à chaque instant, il se figure que
son pantalon est ouvert, que sa chemise passe,
et il porte la main entre ses jambes.
Il a en sus l'intirmité qu'on appelle « éreu-
thophobie. » Pour une vétille il rougit, et Fhy-
pérexcitabilitéde son système nerveux est si
développée que l'embrouillement de ses idées
accompagne presque toujoursla rougeurémo-
tive de son visage.
a*
Tertio, le prince Coslov, cinquante ana, pro-
priétaire terrien Russe. Chauve, grisonnant, à
la moustache copieuse, à la taille haute, aux
traita réguliers, ce puissant seigneur semble
être francophile. Amateur du Champagne et
du cotillon, il a des mines de pétrole qui lui
rapportent annuellement trois millions qu'il
gaspille.
La société de la baronne et du cénacle de
celle ci lui convient parce qu'il y puise des
distractions.
Quarto, le docteur Wencoslas, quarante ans,
chirurgien en titre de la ligue féministe que
préside .M"' Thomas dite do Blampin. Petit,.
brun, à moustache et barbiche, à l'air cuistre,
au ton tranchant, au nez droit surmonté
d'un binocle.
Na manque pas une occasion de proclamer
que l'ovariotomie est la première des con-
quêtes du x:x* siècle.
Quinto, le docteur Chandart,aliéniste,trente-
ans, blond et barbu, la suffisance en culotte.
Le docteur Chandard, ainsi que la baronne,
pour des remises, procure des clientes au.
docteur Wenceslas. D'après lui, on ne sup-
primera l'aliénation mental qu'en châtrant
les folles, lea fous, les tuberculeux, les
ivrognes, les ivrognesses,les hystériques, les
progénitures des dégénérés et tous les indi-
vidus atteints d une maladie chronique quel-
conque. Châtrez 1 châtrez 1 est au. turtutaine.
Il a converti & SON principes la beite-mbro de
M"" Eugénie Mottoras, laquoUo ayant au qu'un
cousin de sa bru était mort d'un ramollisse-
mement du cerveau, en pensant qu'elle pour-
rait, de par l'hérédité, avoir des petits-enfants
aliénés, voudrait que la femme de son fus sa-
crifiât ses ovaires. Mais Dlm" Eugénie résiste,
quoique la sécurité consécutive & la castra-
tion la tente, la chirgurie abdominale l'épou-
vantant.
Les deux esculapes, en congé, font un
voyage & bâtons rompus dans les Pyrénées,
en compagnie de deux cabotines. Ils arrivent
de Cauterets, et, en allant à Luchon, se sont
arrêté a Saint-Sauveur.
Ajoutons à cette liste un homme de valeur,
qui est des connaissances, non des amis
de la Blampin Antoine Fertot, célibataire,
âgé de soixante ans, statuaire éminentque ses
compositions ontpoputariao. Corpulence ordi-
naire, cheveux blancs bouci<!a, barbe brou-
aaHteuso poivre et sol, nez gros, yeux spirt-
tue!s qn':thttn!neht !'hon!e eHa bonM, MMoHe
d'oMc!et do la M~!on d'honnour à la bouton-
n!ëre: \'oHa, a la c~oquade, jt'att!sto.
Frano du collier, no mâchant point ce qu'il
a adiré, Fertotnestpaa de ceux qu! flattent.
En vieux sanglier, il préfère décocher dos
coups de houtoh'. Ecoutons-la A midi, à la
table d'hûtc ou la baronne, asticotéo par le
peintre do BHncart, entre los côtelettes de
mouton et les aubergines à la provençale, a
prôné le féminisme.
Vos cHtiques portent à faux, chère Ma-
dame, réplique t-il mordant, gouailleur, et
c'est en pays musulman que vous devriez
vous croiser. Là on a la polygamie là, sou-
vent à huit ans, la femme est mariée, souvent
à onze ans, elle est mère, inéluctablement, à
trente ans, elle est vieille, toute sa vie elle
est esclave. Là, la femme est un être si infé-
rieur qu'un homme croirait se ravaler en
embrassant celle qu'il aime, plus strictement
celle qu'il désire, en admettant sa légitime
ranger avec lui. I.'étatdo servitude, d'abjec-
tion où l'Islam orthodoxe tient voa « a<aurs u,
est comparable à celui de la h&to de somme.
(~uo n'aliez-vous inculquer vos Maories aux
arabes Ma!s on Fra~Mo oit la fommo est cho-
yée, adulée, où elle est l'<!gato do t'homme
dans le code, los usages, ies mmura, abreu-
ver les sillons de sang impur pour sa ao!-
disant émancipation, c'est, par compara!-
aon, Mro feu de tous les canous, de tous tes
fusils de nos années de terre et de mer pour
tuer une moucha.
Quoi, riposte la Btampin, vous osez sou-
tenir que la femme est l'égaie de l'homme
chez nous, lorsqu'elle n'a le droit d'y exercer
aucune fonction politique, lorsqu'elle n'y est
point électeur 1
Elle n'y est point militaire non plus. Elle
n'y est pas davantage matelot, maçon, forge-
ron, charron, serrurier,charpenUer, égoutier,
vidangeM nature délicate l'évincé des
occup&UoM 'n<~s, meurtriras; elle ne
peut pr~t~Mh~ <* i~ut, n'ëtont pas apte à
tout.
–C'est de l'argutie.
C'eat do la raison. moins, soyez lo-
Au
giques, demandez que les femmes aiitent à la
guerre et que les hommes soient mamans et
nouMtcen. M, U est vrrti, vous se~ez redM~es
rhnpn'saaMce, car si les hommoaoMt,<m
bon endroit, tes s!gnos manifestesde I&maacu-
~mite ~inte que vous n'y nvez point, ils n'ont
pM plus & ht poitrine qu'a!!leursla feoMo!mte
qui est vôtre.
Ha, ha t la tocUssecte sur la mater-
nUe.
Oui, Madame. !t est des benêts, je suis do
la catégorie, qui ont la niaiserie de croire que
le rôle do ta femme est d'être opouae et mère,
de s'adonner aux soins du ménage, de
la cuisine, de l'hygiène, de l'éducationde ses
mioches, d'être enfin, dans la réelle accep-
tion du mot, la patronne du foyer domes-
tique.
C'est là une conception mesquine, vul-
gaire.
Elle suffit aux gens de mauvais goût de
mon acabit.
Nous ne voulons plus être des boîtes à
fabriquer des enfants.
Oui, plus d'enfantement, plus de famille,
plus do patrie, l'internationalisme, lu déchaî-
noment de la licence, et l'homme sous vous
au lieu d'être à sa place normale. C'est de l'tn-
version et de l'anarchie.
Prévenir rengendrement quand il doit
être funeste à la femme, n'est point de l'ana~
chie, dit le docteur Wencostaa s'interposant
en arbitre.
!i faudrait stéritiser les neuf dixièmes de
la chrétienté, appuie l'aliéniste Chandart, a
l'approbation do la beUe-mere de M°"' Eugénie
Motteras. On ne sera maître de la folie que
lorsqu'on aura adopté mon système. Los Lacé-
démoniens escoffiaient les nouveau-nés in-
firmes; surpassons-les, et que la procréation
condamnée& être défectueuse,soitimpossible.
La castration est. la prophylactique infaillible
de l'aliénation.
Eh! que ne vous faites-vous chàtrer re-
part Antoine Fertot.
Permettez
Tant que la Terre aura des habitants, elle
aura des fous, et l'on ne supprimera la folio
qu'en supprimant l'humanité. Au reste, "dé-
tru!re n'est pas guérir, et si votre science
d'anôniateréside dans la castration, elle est
problématique. Honte & la femme qui, par la
mutilation, se soustrait à la sainte Mche que
la providencelui a assignée.
Rangaine voci~re la Blampin. Voua 6tea
un ennemi de notre sexe.
Mo! j'adore la femme que j'éieve par
l'affection, la considération, quand vous ne
tendez qu'à l'abaisser, à la gauchir, à la dé-
poétiser, à l'animaliser.J'ai applaudi à la loi du
divorce j'ai flétri la police des mœurs dont
vous ne vous inquiétez pas, quoi qu'elle vous
opprime abominablement; j'ai subventionné
l'institution des réfuges-ouvroirs en faveur
des femmes enceintes, institution qu'on doit
à des Françaises modestes et compatis-
santes j'ai insisté pour que, sans rompre
l'équilibre entre Adam et Eve, la femme ait
les droits qui lui appartiennent autant qu'~t
l'homme. Toutefois mon radicalisme ne va
pas jusqu'à l'absurde. Le pire ennemi de la
femme ce n'est point l'homme c'est le fémi-
nisme collectiviste que vous personnifiez si
bien. Mesdames.
Des exclamations tapageuses, des cris de
réprobation répondirent à cette philippique,
et peu a'en fallut que l'artiste conspué ne fut
lapidé,nereçut à la tète les verres,les assiettes,
les carafes, les concerts.
En riant, le prince Coslov mit le hoi&, M. de
Canou, négligeant sa nrayette, recommanda
la modération, M. de Blincart~ emporté
par l'animation de la dispute, dit Moi, je
vois ça en peinture w les médecinshaussèrent
les épaules jugeant superuu de poursuivre,
le statuaire se tut.
Le déjeuner uni, pendant que les hommes
aUumaient cigares,cigarettes, pipes et allaient
boire le café sur la terrasse du restaurant,
qui domine le gavè, les femmes se réuniront
au salon où, n'ayant plus de contradicteurs,
elles ne s'attardèrent pas et d'où elles se
dispersèrent.
Accompagnez-moi,fit, du seuil de l'hôtel,
Ïa baronne à la créole je vais conclure avec la
veuve Escoubous l'affaire que vous savez.
~M Eugénie Motteras acquiesça et les deux
amies montèrentvers le beffroi, mitan dit vil-
lage.
3
L'affale dont il s'agissaitconsistaità décider
la paysanne aconuer Marie Escoubous à la di-
rectrice de l'académiede peinture de la rue du
Bac.
Ne gardant plus les chèvres, Marie aidait,
à Saint-Sauveur,sa mère qui possédaitun âne
qu'elle louait aux baigneurs, au baigneuses.
Au cours de promenades sur le dos du pai-
sible Martin, la Blampin ayant constaté que la
fillette était jolie, au bout de quelques jours,
forte de l'adhésion de celle-ci, avait proposé
à l'anière de se charger de la bambine. Alors
la montagnarde, qui s'était !amontée du sur-
croit de dépenses que lui occasionnait son en-
fant en chômage, avait dit que Marie la sou-
lageait dans sa besogne journalière, et de-
mandé une indemnité. Après avoir chipoté,
la baronne s'était engagée à verser i80 francs
à la veuve, et elle allait mettre le marché
à la main à cette dernière.
La mère Escoubous, une madrée parchemi-
née de 40 ans, l'espérait à droite de la « piaz-
zetta des acacias, vis-a-vis du beffroi, entre
Marie dissipée et le baudet mélancolique.
Hé bien 1 fit la Blampin à qui la bergère
souriait,me cédez-vous votre BUette contre iSO
francs, espèces sonnantes et trébuchantes ?
Cent cinquantefrancs, c'est peu, répondit
sournoisementla paysanne.
Peu que me chantez-vous? c'est une
aubaine. Votre gosse ne vous rapporte pas
un sou, vous coûte, et près de vous, n'a en
perspective que la misère, au lieu que chez
moi son pain est cuit. Prononcez-vous. Je
quitte Saint-Sauveur samedi tôpez ou je
vous plante là.
Cet ultimatum modina incontinent la ma-
nière d'être de la commère. Craignant une
rupture si elle n'abaissait pas ses prétentions,
M"' Escoubous « topa ? » finalement, à la grande
joie dé son héritière qui, les larmes aux yeux,
la tirait par la jupe en répétant, suppliante
« Maman &

Je m'en vais samedimatin à huit heures,


reprit sèchement la baronne amenez-moi
Marie à sept heures et demie alors, vous
aurez votre argent.
Ensuite s'adressant à l'enfant qu'elle ca-
ressa
Tu es heureuse de venir à Pan&?
Oh 1 oui, Madame.
Tu ne regrettes pas tes montagnes~, tes
parents ?
Oh 1 non, Madame.

Elle a de l'ambition, expliqua, en riant


jaune, l'àniere estomaquée de l'indifférence de
saCUe.
Si tu es obéissante, je te récompense-
rai.
Et embrassant la chevrière
Au revoir, acheva la Blampin.
Au revoir, Madame, à samedi matin,
sept heures et demie, à l'hôtel, précisa Marie,
de façon qu'il n'y eût point d'équivoque.
Elle est piquante, votre fleurette des
champs.nt, en tournant les talons.M'"Eugénie
Motteras.
N'est-ce pas? repartit en minaudant la
baronne. J'en ferai quelque chose.
Quoi?q
L'intransigeanteprésidente de la ligue pou r
la castration de la femme ne l'eut peut-être
pas dit sans réticence.
in

ANTOÏNE FËBTOT

Les vues de la Blampin sur la jeune Ëscou-


bous, étaient de celles qu'on passe sous si-
lence mais tout indiquait que la vénérable
féministe qui, en sa double qualité de vieille
garde de la galanterie et de châtrée, inclinait
vers le lesbianisme, avant de se faire la pro-
xénète de sa.gente recrue, initierait celle-
ci aux pratiques en lesquelles elle était
experte.
En vendant sa fUIe à l'associée du chirur-
gien Wenceslas et de Faliéniste Chandart,
l'ânière avait jeté la petite au vice dévorant;
si l'obtuse, la laide montagnarde ne pres-
sentit pas cela, Pierre eut spontanément l'ins-
Il
tuition du sort qui, loin de la vallée, attendait
celite qu'il aimait.
La nouvelle de l'exode imminent de Marie
se répandit vite, et dès le mercredi (l'en-
tente entre la baronne et la veuve datait du
lundi) de Luz aux pacages du Viscos, on la
commenta.
Informé par une faneuse de Grust, le pâtre
faillit mourir de saisissement.
Déterminéà conjurer le malheur qui le me-
naçait, le jeudi, de bonne heure, il pria un ber-
ger des alentours de le suppléerdurant unepar-
tie de la journée, et, la tête en combustion,les
yeux gonflés, rougis, courut à Saint-Sauveur.
En sa boîte crânienne tourbillonnaient les
insanités les plus extravagantes.
A l'entrée du village, il rencontra l'àniëre
qui sortait de l'hôtel Pintat ou l'avait mandée
la Blampin, et allait à la mairie de Luz
demander l'acte de naissance de sa fille.
11 l'aborda. Hélas aux premiers mots qu'il
prononça, la veuve, instruite de ses frasques,
l'envoya paître, et en rognonnant continua
son chemin.
Pantois, il demeura contre le parapet
du ravin du gave, et pleura par spasmes.
Des passants survenant, il repartit. A la
place des acacias, il aperçut la chevrière as-
sise sur un banc.
Elle gnngottait en gardant le baudet ma-
terne!.
Ah te voilà 1 dit-elle d'un air dégagé.
Quel vent t'amené ?p
J'ai appris, répondit Pierre angarié, que
ta mère, embobelinée par une dame de Paris,
se sépare de toi, et que.
Oui, interrompit Marie, M°" la baronne
de Blampin, une dame de la haute, m'emmène
et me créera une position. Je pars samedi ma-
tin à huit heures.
De bon gré ?p
Assurément.
Je t'adore, tu le sais, et tu m'as juré que
nous nous marierions ensemble ? que devien-
drai-je sans toi?p
–Eh!
La fillette St sa lippe et témoigna que-la
conversation l'ennuyait.
Reste, insista le pâtre avec un accent su"
prême.
Je ne peux pas, Maman a signé. J'appar-
tiens ù la baronne.
--Oh!
Ne te désole point, et puisque tu m'aimes,
réjouis-toi de savoir que j'échappe a la condi-
tion misérable où je suis et que j'ai des chances
d'être riche plus tard.
A cet instant, une servante de l'hôtel Pintat
avertit la bergère que M" de Blampin la vou-
lait, elle et son âne, pour une excursion à
l'hermitage Soiférino.
Ne te tracasse point, conseilla la jeune
Escoubous détachant la bête qu'un licou rete-
nait à la grille de la place.
Ah c'est indigne gémit l'abandonné
s'affalant à l'endroit laissé vacant par la
ailette.
Des baigneuses, intriguées, s'étant attrou-
pées à quelques pas de lui, honteux, la gorge
serrée, la poitrine oppressée, il reprit la route
des hauts herbages.
Merci, dit-il à son collègue qui, le voyant
malade, lui offrait derechef ses services
merci, ce n'est qu'une indisposition; le repos
me guérira.
Au crépuscule, il ramena son troupeau Il
l'étable, et se coucha tenaillé par la froideur
de Marie. Il ne concevait point que la ber-
gère, qui lui avait tout promis, se gaussât
do lui, et ne cessait d'aimer parce qu'on ne
l'aimait plus, parce qu'on prouvait qu'on ne
s'était jamais soucié de lui.
Le lendemain, épuisé, image de l'afflic-
tion, il visitales coins verdoyants ou il avait
goûté les joies de l'amour éthéré en con-
templant, en écoutant la chevrière accou-
dée à l'ombre, pendant que le bétail pais-
sait aux entoura, retenu par le chant du
chalumeau,le sifnement,le commandement
il se perdit en des visions de féerie au bord
de la source où Marie nue s'était emparée de
lui en allumant ses sens, où il avait reçu le
coup de foudre.
Sans cette chair de sa chair, sans ce but pa-
radisiaque à mériter, à atteindre, comment
allait-il exister?
Ne valait-il pas mieux mourirque d'endurer
les tourments auxquels le condamnerait à
perpétuité l'éloignement de celle au contact
de laquelle son être s'était transformé ?
3'
Et il eut l'obsession du suicide, du suicide
en un précipice~ quand la monteuse s'en irait
sous un autre ciel.
Le samedi, dès l'aube, il se lova~ déchiré
jusqu'aux viscères.
Lorsque ses brebis, ses vaches furent au pâ-
turage, emporté par une impulsion irrésis-
tible, il prit ses jambes & son cou et dévala la
montagne.
L'atmosphère était claire, la température
tiède, tes papillons butinaient de fleur en
fleur, la campagne avait sa sérénité des jours
ensoleillés d'août.
A huit heures, à l'hôtel Pintat, la baronne,
prête à s'embarquer, comptait 180 francs à la
veuve Escoubous qui lui livrait la flllette re-
quinquée et si joyeuse qu'elle oubliait de
tendre une dernière fois sa joue à sa mère,
puis en un landau où se casaient M"" Mot-
teras aînée et sa bru la créole, M'" Berthe Ra-
chon, s'asseyait avec la poulette et disait
adieu à Saint-Sauveur, saluée par le prince
Coslov, par de Blincart à qui la colora-
tion de la scène arrachait son refrain ha-
Mtacl <: Moi, je vois ça en peinture a par
M. de Canon quo tisonnait sa brayette, et, R
une cinquantaine de mètres, par le statuaire
on train de fumer une pipe en regardant le
Bergona.
Lo chirurgien, l'aliéniato et leura bayadères,
M*" Gor!ng. M"* de Cadnitz, la comtesse de
Samowst: !a marquise del Bosco, etatent
partis, la veille, pour Bagneros-do-Luchon.
Une voiture commune, bondée do bagages
que gardait une domestique,suivaitle carrosse
découvert de la chevrière.
D'humour falote, la Blampin et saa amies
lutinaient Marie, et se renvoyaient dea plai-
santeries, parfois salées, dont s'alimentait
leur hilarité.
F~es bruits du trot des chevaux, des roues
faisant craquer les cailloux cassés, des grelots
tintinnabulant, se mêlaient aux rires dea
voyageuses quand, à proximitéde Sassis, d'un
rocher tapissé de bruyère jaillit un être It.-
vide, égaré, qui s'étendit en travers de la
route, en ululant
« Ecra: e-moi~ tu me libéreras des galères -1
j'ai trop vécu!a
Le cocher du landau maîtrisa et dêtoorM
ses chevaux près de piétiner le pauvre; le
cocher de la voiture dea bagages agit iden-
tiquement, et tous les deux, appuyant adroite,
presque aana s'arrêter, en jouant du fouet,
nièrent avec un redoublement de vélocité,
rasant l'individu aplati par terre, la baronne
s'exclamant
C'est un ivrogne
La NUette, étonnante de sang-froid, bien
qu'elle eût reconnu le désespère, disant à sa
« bienfaitrice M
C'est un pâtre de Luz, dont la raison dé-
ménage.
fit Pierre meurtri pendant que les
« Ah
véhicules disparaissaient dans la tranchée du
chemin de Pierreûtte, elle s'en va elle s'en
va Mon Dieu mon Dieu 1 ayez pitié de
moi ? »
A quinze jours de là, à la fin de septembre,
Antoine Fertot, précédé d'un guide, au retour
d'une ascension à mulet du Viscos, fit halte
aux pacages du troupeau du berger. Après
avoir payé son tribut d'admiration au mer-
veilleux panorama qu'on a de ce point, il
considéraindiscrètement le jeune gardien du
lieu, actionné, sous un pin, à un ouvrage °
relevé.
L'infortuné ne s'était pas tué une voix
intérieure lui avait ordonné de vivre mais
son corps amaigri, son teint bilieux dénon-
çaient sa désespérance.
L'artiste l'abordant, il suspendit son travail,
et, emprunté, mâchonna un
Bonjour, Monsieur.
Bonjour, mon garçon, repartitle statuaire.
Tu sculptes?
Pierre rougit et cacha derrière son dos l'objet
qui l'absorbait.
Ne sois pas honteux, dit Fertot, se mé-
prenant sur la signification du mouvement;
je suis de la partie, et j'ai vu que ce que tu
n'oses exposer est très bien.
Oh 1 très bien. vous êtes indulgent,
Monsieur.
Nullement,
Et l'artiste tendit la main avec tant de
bienveillance et de ténacité, que Bastanet,
conquis peu à peu, .non sans malaise dévoila
son œuvre à laquelle, préalablement,il eut
volontiers mis un peignoir.
C'était une statuette de bois, de trente-
cinq centimètres de hauteur, représentant
une nilotte nue, d'un modelé douant l'éplu-
chage, et d'une vénusté telle en sa naïveté,
qu'on eut dit une de ces séraphiques pro-
ductions que nous ont léguées les « ima-
giers a de génie du moyen-Age.
C'est ravissant proclama Fertot qui avait
pris le joyau.
Vous latrouvez ressemblante,Monsieur ?
C'est un portrait?
Oui, Monsieur, répondit le gars baissant
les yeux.
Je te félicite d'autant plus. Il doit être
exact. Et avec quels outils as-tu taillé cette
pièce de musée ?
Avec ça. Monsieur.
Et Pierre exhiba un de ces couteaux & plu-
sieurs lames, à scie et à tire-bouchon, qu'on
vend dans les bazars.
Tu me renverses. Sûrement, je n'en fe-
rais pas autant. R faut cultiver tes dispositions,
mon enfant. C'est Antoine Fertot, le statuaire~
qui te donne ce conseil. Bravo! bravo.! tu es
artiste né t
Je suis pastoureau, répliqua Bastanet,
et condamné à dépérir en indigent, sur la
montagne. Mais l'art m'a toujours séduit.
L'art II n'est point a ma portée, malgré vos
éloges, Monsieur.
As-tu dessiné quelquefois ? dit Fertot
tournant et retournant la statuette.
Oui, Monsieur, à l'école mutuelle et au
pacage.
Montre-moi tes études.
Elles sont là, en la grange.
Va les chercher.
Subjugué, le berger obéit.
Apathique, le guide empêchait ses mulets
de déranger les brebis, les vaches, et les me-
nait au ruisseau de l'herbage où ils se désal-
téraient.
Pierre apporta un carton éraillé qui con-
tenait ses « essais a, et le présenta à l'illustre
visiteur.
Ces croquis ne sont ni mauvais ni ba-
naux, fit celui-ci passant en revue la collec-
tion, et il serait déplorable que tes dons
n'eussent pointlaculture qu'ils méritent. Quel
Age as-tu?2
Bientôt quatorze ans, Monsieur.
-Le métier de tes parents ?2
le n'ai plus que mon grand-père, qui est
cantonnier à Luz.
Combien gagnes-tu à garder les trou-
.peaux ?2
Huit francs par mois et nourri, durant
huit mois de l'année.
Soixante-quatre francs par an. Si, en te
promettant une paye supérieure, on se char-
geait de ton instruction artistique.t'éloignerais-
tu des Pyrénées ?
Pour aller où ?
A Paris.
A Paris répéta le pâtre secoué.
Et, les prunelles humides
Monsieur, c'est la réalisation de la chi-
mère que vous me proposez là. Habiter Paris,
devenir célèbre ?
Oui, tu serais mon élevé, et ta fortune
dépendrait de ton application et de ta bonne
conduite.
Oh Monsieur t Monsieur
Comment te nommes-tu ?q
Pierre Bastanet.
J'irai voir ton grand-père cela ne me
dérangera pas, je suis à Saint-Sauveur,à l'hô-
tel Pintat, et je me renseignerai. Je ne doute
point que tu ne sois honnête et laborieux. Si
mon enquête connrme ma première impres-
sion, je te le ferai savoir.
Dans combien de temps, Monsieur ?
Dans une huitaine, car je rentre chez
moi prochainement. Au revoir.
Et complimentant encore le berger auquel
il serra la main, Antoine Fertot renfourcha son
mulet, et, en quelques minutes, avec son guide
eut disparu derrière les haies.
Bouleversé, croyant presque & une appari-
tion miraculeuse, et d'abord stupéfait der-
rière lui, Pierre erra ensuite par l'herbage
en pressant contre sa poitrine la statuette de
bois, qui était la reproductionûdele de Marie,
de Marie nue en la source vive, son imagina-
tion déréglée, ainsi que celle d'un fumeur
d'opium, développant les tableaux lumineux
d'ùne existence dorée.
Pendant la semaine d'attente, après ïa~
quelle on l'aviserait de son sort, it compta les
heures, tantotbouïHant de foi, d'SBthoosKtsmo,
tantôt avili au point de souhaiter la mort, mais
constamment supplicié par le souvenir de la
chevrière.
Avoir du talent, être applaudt, c'était rame-
ner à lui la félonne qu'on avait circonvenue,
forcée de se soumettre à la baronne. Si ce
programme se vérinait!
Neuf jours s'étaient écoulés, et Pierre, plus
déprimé qu'auparavant, voyait s'éteindre la
lueur d'espoir qui l'avait ranimé fugacement,
quand un des manouvriers de son patron vint
lui dire
On m'envoie pour remplir temporaire-
ment ta place. Ton grand-père t'appelle à Luz;
emporte tes affutiaux.
Il eut un cri de soulagement, dont rien
ne saurait traduire l'expression, fit un pa-
quet de ses bardes, de sa statuette, de ses
dessins, de tout ce qui lui appartenait, em-
brassa affectueusement ses bêtes les plus
choyées, descendit quatre à quatre la mon-
tagne, et en une heure, en nage parvint & la
cahute de son aïeul.
Assis à la porte, l'un sur un tronc d'arbre,
Fautre sur un tabouret, le cantonnier et le
statuaire, une paire d'amis, devisaient des
débordements ravageurs du Bastan et de la
Lise.
Ha ha te voilà dit Antoine Fertot. Nous
nous sommes entendus, ton grand-père etmoi:
tu es mon élevé.
Monsieur Maître Grand-père
nt Pierre que l'émotion suffoquait.
Nous partons jeudi matin. Mercredi soir,
à six heures, à l'hôtel, tu auras le mot d'ordre
du lendemain.
Et rallumant sa pipe éteinte~ sans ponHÛer,
l'artiste se déroba aux remerciements du can-
tonnier, du pâtre et, en nânant, retourna à
Saint-Sauveur.
Le jeudi matin, en présence de son grand-
père touché de son bonheur, Bastanet
sauta dans la voiture du statuaire et, l'âme
en effervescence, la vue obscurcie par
des nuées poudrées d'or, ainsi que la ber-
gère antérieurement, quitta la vallée de
Luz.
Lorsquela victoria qui l'emportaitapprocha
du point où il avait voulu se faire écraser
sous les roues du landau' de la baronne,
la honte, la superbe colorèrent simultané-
ment son visage, et it se dit intérieurement:
« Nous nous retrouverons, Marie, quand le
maître qui m'adopte me jugera digne de lui.
A cette époque, qui sait si tu ne regretteras
pas de m'avoir méprise ab
w

LE BUSTE

Près de six ans se sont écoulés.


Sous l'autorité paternelle, sous la savante
direction d'Antoine Fertot, Pierre est devenu
un artiste de rartello, et son récent envoi
au salon < Adam et Eve avant le péché »,
obtient un succès précurseur d'une médaille,
d'un prix, d'un encouragement du gouver-
nement ou de la ville de Paris.
Rangé, probe, reconnaissant, piocheur infa-
tigable, il a donné à son maître toutes les
satisfactions aussi le statuaire, au foyer du-
quel il vit, ne lui marchande-t-il pas l'attache-
ment.
Garçond'unevingtained'années,biencampé,
sur sa agare imbsrbe, sympathique, délurée,
se rellètent la turbulence d'un tempérament
de méridional et la maturité d'un esprit de
chercheur.
Quant à Marie, c'est une captivante fille de
dix-huit ans, vouée au féminisme, coquette,
fantasque, égoïste, que la Blampin a élevée
& la brochette et surveille comme un amant

jaloux surveille une maîtresse chérie, et qui,


dans « l'académie de peinture a de la noble
dame, quoiqu'elle n'ait pas d'aptitudes; est
monitrice.
L'établissement de la rue du Bac, il est vrai,
n'abrite guère que d'aimables personnes en
quête d'une situation de courtisane, et la ca-
pacité n'y est pas indispensable à ceux ou
celles qui y portent la toque.
Voyez sa directrice. Est-il quelqu'un de plus
ignorant ? Vous m'objecterez que le premier
janvier, le ministre de l'Instruction publique
et des Beaux-Arts a gratifié M"' Tomas, dite
baronne de Blampin, des palmes académiques,
à titre de professeur de dessin, et qu'un mi-
nistrè de l'Instruction publique et des Beaux-
Arts ne peut errer sur un article qui est
de sa compétence. Brave lecteur, votre
candeur est grande. Le ministre de l'Instruc-
tion publique et des Beaux-Arts, en France,
est le meùibre du gouvernement qui, annuel-
lement, décore le plus d'imbéciles intrigants.
Ah si le ruban transformait les Anes en
cygnes Mais il n'a point cette vertu. D'où il
suit que si les décoréspullulent, il n'en est pas
de même du génie, et qu'il ne suffit point,
pour être « quelqu'un », d'avoir la bouton-
nière fleurie.
Fréquentant le monde artiste, connaissant
Antoine Fertot, la baronne est entrée tout na-
turellement en relation avec le brillantélève
du statuaire qui, un jour, alors que sa persé-
vérance lui méritait d'unanimes suffrages,
au vernissage a revu Marie en nue parisienne,
et bien qu'il attendit ce rapprochement, a
pâli et faibli.
Orgueilleuse de son rang social et de
sa beauté que sa « bienfaitrice », encense,
M"* Escoubous qui, à l'instar de celle à la-
quelle elle doit ce qu'elle est, troquera, à
l'heure propice, son nom plébéien contre un
nom et un titre patriciens. M"* Escoubous a
mieux supporté le choc.
Sans nier que son amoureux de Luz ait
changé avantageusement, se croyant au-
dessus d'un sculpteur, elle a eu dévant son
compatriote grandi de toutes les manières,
plus de suffisance que d'émotion.
Par calcul, dans un but indéOni et pour ne
point éveiller la suspicion de la Blampin, elle
a tu à cette dernière ce qui s'est passé jadis
entre l'ex-berger et elle, et il est résulté de sa
discrétion, qu'au lieu de suspecter et de re-
pousser Bastanet dont la réputation com-
mence, la baronne a prié celui-ci d'être des
patrons de « l'institut » qu'elle préside.
Il est en plus advenu que presque immé-
diatement, Pierre a accepté de remplacer gra-
tuitement, chez M"' de Blampin, le maître de
modelage et de ronde bosse, qu'une maladie
de poitrine a contraint de se réfugier à Men-
ton.
Pierre n'a pas mésusé de la place privi-
légiée que l'imprévu lui a faite sa nerté de
basquea comprimé ses élans, et àl'étonnement
de l'ancienne chevrière, il s'est borné à être
courtois avec celle qui, après les illusions, a
semé en lui l'anxiété.
Sa sévérité a été d'autant plus désagréable
qu'il n'a pas ménagé les amabilités à M' Go-
ring, l'anglaise, à M'" de Cadnitz, l'autri-
chienne, à la pseudo-Russe, la prussienne
Anna de Samowski, à la marquise dol Bosco,
l'italienne, à M"' Berthe Rachon que son pro-
tecteur, l'agioteur de la Bourse du Commerce
a lâchée, surtout à M°" Eugénie Motteras, la
créole, laquelle s'est éprise de lui et lui fait
des avances.
Marie a, en outre, remarqué qu'il est aux
petits soins avec M"* Motteras mère, indubita-
ment aûn que cette vieille toquée, entichée
de l'opinion excentrique de Faliéniste Chan-
dart, touchant la nécessité de ch&trer les neuf
dixièmes de la population du globe, tolère ses
assiduités scandaleuses.
Le dédain de pacotille qu'il lui réserve
est insultant; elle l'en punira, et pour dé-
buter, elle le desservira dans le cercle fémi-
niste de la baronne, sans en excepterl'inflam-
mable guadeloupeenne qui, probablement,
papillonne.
1
Ce cercle cosmopolite, M"" de Blampin le
conserve et l'entretient, aûn de jouer au
personnage politique, de paraitre disposer
d'un parti supposé influent parce qu'il se dé-
mène, plutôt qu'avec l'espérance de forcer
le parlement à traduire en lois les absur-
dités des revendicationsféminines. Le public
se désintéresse de la question dont il flaire le
trucage, dont il comprend l'exagération, et
parait dire aux énergumènes en jupon qui
vont braillant que la femme est opprimée en
notre pays, ce que Antoine Fertot disait un
matin, à Saint-Sauveur, à la baronne « C'est
parmi les musulmans que votre croisade serait
sur son terrain.»
Des journalistes, des auteurs dramatiques
snobs, courtisans du succès, de ceux qui
n'ayant pas d'idées à eux, s'accrochent aux
idées des autres, de préférence quand ces
idées sont saugrenues, et avec des airs de pa-
ladins flattent les coteries par lesquellesils se
figurent qu'ils auront le succès, et « l'assiette
au beurrée, des publicistes affamés et fan-
taisistes, de temps en temps rompent bien,
tapageusement, des lances en l'honneur des
viragos qui prêchent l'antiphysique et le gâ-
chis mais la multitude ne leur prête qu'une
oreille distraite, parce qu'elle sent que s'il est
des améliorationsrationnellesindiquées sous
notre régime démocratique, si la femme, ce
qui n'est point contesté, doit être l'égaie de
l'homme, à peine de déchoir, de gâter ses
qualités, ses charmes attractifs et de devenir
l'instrument d'une dés&grégation avant-cour-
rière d'une débâcle, elle ne saurait avoir
toutes les attributions de l'homme, pour les-
quelles elle n'a pas été créée.
Parlant de la bourgeoise de jadis et de
celle de nos jours, Arvède Barine publiait,
en juin i897, dans le Journal des Débats,
cec~
« Levée à cinq heures, hiver comme été,
(il se traite de M" Geoffrin) elle faisait sa
toilette toute seule, usage essentiellement
bourgeois, l'absence de pudeur vis-à-vis des
domestiques ayant passé de tout temps pour
un signe d'aristocratie. Au sortir de sa cham-
bre, et déjà tirée à quatre épingles, elle s'oc-
cupait avec vigilance de son ménage, tout
particulièrement de sa cuisine, voulant que
chez elle la chère fut exquise, comme c'était
alors la règle dans toutes les maisons bour-
geoises. La tradition s'en était conservéejus-
qu'à une époque réconte mais elle se perd,
les jeunes femmes d'à présent, celles qui fré-
quentent le turf, comme celles qui ont passé
leurs examens, jugeant au-desous d'elles
d'aller regarderdansleurs casseroles. Leur sno-
bisme est causo que la gargote nous envahit.
Quand on pense à ce qu'a été la cuisine chez
nos grand'mères et à ce qu'elle est devenue
chez nos fllles, il est impossible de ne pas don-
ner un peu raison aux prophètes de mal-
heur qui annoncent la décadence de la vieille
bourgeoisiefrançaise et sa chute dtf. pouvoir
dans un avenir prochain. Ceci n'est pas un
paradoxe.Tout se tient, dans les mœurs d'une
classe sociale. La maîtresse de maison se dé-
sintéressant de son ménage, c'est le pilote
abandonnant le bateau à son sort, et c'est la
plus grande preuve d'impéritie que puisse
donner une génération féminine qui fait vo-
lontiers parade de sa supérioritéintellectuelle
sur ses devancières. »
Le fait de la femme est d'être l'ange de la
maison et de la maisonnée tout le reste est
mauvais, faux, pestilentiel, et ne mérite que
la réprobation. Voilà ce qu'en général on dit.
La Blampin ne s'égare pas sur les dispo-
sitions des masses à l'égard de ses pareilles i
elle a conscience que les féministesfont de la
bouillie pour les chats, et si elle ne convientt
point que sa ligue est mort-née, prévoyant
qu'elle n'en tirera pas grand'chose, elle se
paye des compensations avec le proxéné-
tisme qu'à son école de peinture elle pratique
sous de respectables apparences, et avec son
office déguisé pour la castration des femmes

fantement. If
qui désirent s'amuser sans s'exposer à l'en-

L'un des meilleurs clients de la mégère


est le prince'Coslovqui a déjà tàté de plusieurs
demoiselles de « l'Académie », en tête Berthe
Rachon qu'il a ensuite négligée, son pédan-
tisme lui ayant déplu, et dont les regards'
dévisagent maintenant Marie Escoubous qu'il
croit pucelle et chaste, ne sachant point que
le lendemain du jour où elle l'a enlevée aux
Pyrénées, la baronne l'a polluée.
Un tantôt, son Excellence a, par des insi-
nuations, accentué ses visées mais saphiste
impénitente, M°" de Blampin n'a pas répondu
4~
.à l'invite en outre, elle a recommandé & sa mi-
nette d'être circonspecte, de garer le capital
que représente sa virginité, capital d'autant
plus fragile qu'elle n'est point stérilisée, et
a conclu ainsi a je te pourvoirai ultérieu-
rement. »
Je te pourvoirai,c'est-à-dire lorsqu'ilfaudra
te vendre à un homme, je choisirai mon can-
didat qui sera le plus enchérisseur.
Marie a accédé, en se jurant, en son for in-
térieur, de subordonner à sa convenance les
intérêts de sa « bienfaitrice ».
Le~ prince Costov a quarante ans de plus
qu'elle, et elle lui préférerait un adorateur tel
que Bastanet par malheur, Bastanet n'a pas
le sou, et cela le toise, au lieu que le boyard
Russe remue à la pelle For qui change en
adonis les vieillards cacochymes.
En considération de l'or. M"' Escoubous ne
découragera pas son Excellence; elle verra
venir ce Rothschild et traitera ou ne traitera
point avec lui. Il lui servira toujours à
retourner le poignard dans la plaie de son
ûancé de jadis, qui l'outrage en courtisant la
créole.
Certainement, M. Pierre s~était persuadé
qu'en apprenantqu'il faisait de lasculpture,elle
tomberait en pamoison entre ses bras il s'est
grossièrement trompé, et le moyen qu'il em-
ploie pour la ramener à lui est enfantin. C'est
à elle d'avoir la prééminence. C'est elle la
déesse, c'estlui l'esclave. H l'aime encore,com-
ment aurait-il fini. de l'aimer ? Et comment,
lorsqu'elle est là, aimerait-il une femme plus
âgée et moins jolie qu'elle q?
a Bientôt, cher MonsieurBastanot, se dit-elle
sarcastiquement,quand le prince vous portera
ombrage, vous chanterez une gamme diffé-
rente.w
Ici, peut être a-t-elle raison. Pierre ne l'a
point oubliée et n'est pas indissolublementlié
à la créole avec laquelle il se borne à filer un
innocent amour platonique néanmoins, il se
peut que sa présomptionl'égaré.
La suite nous instruira.
Exalté par M"' Eugénie, à l'agacement de
Marie, notre artiste a eu, de la vieille M' Mot<
teras, la commande du buste de ta jeune
femme, et s'est mis à l'ouvrage en l'apparte~
ment qu'occupent les deux dames, au
deuxième étage d'une maison de la rue de
l'abbaye, près de Saint-Germain-dea-Prés.Làil
pétrit la glaise; pour le marbre, il disposera,
rue Bara, de l'atelier d'Antoine Fertot, qui est
le sien.
Ce marbre sera une surprise de la douai-
rière à son Ris qui est à Madagascar.
M. Motteras rentrera à Paris le prochain
hiver.
Sûr que Pierre s'acquittera au mieux de la
tâche, qu'il a le don d'attraper la ressem-
blance, Antoine Fertot se réjouit de la
chance. de son élève, et celui-ci, encouragé
par le meilleur des conseilleurs, enlève le
chef-d'oeuvre avec style et maestria, sous
l'œil complaisant de M*" Motteras mère.
La créole a consenti à faire faire son buste
par le pyrénéen, parce que Pierre a produit
en elle une révolution et qu'elle aspire à le
voir. Quoi qu'en dise Marie, ce n'est. point un
caprice qu'elle a~ c'est une inclinationalaquelle
elle ne peut plus résister.
Ah! si elle avait écouté sa belle-mère et
subi l'ovariotomie,si elle était assurée contre
lesinconvénientsdésastrueux de la copulation,
comme elle se jetteraitau cou de son charmeur
en s'écriant « Me voilà, prends-moi » a
Au cas où l'appétit concupiscible qui l'op-
prime augmenterait, il faudrait bien qu'elle
adoptât une résolution énergique.Pasplus que
la baronne elle n'est au courant de la liaison
d'enfance de l'ex-p&tre et de l'ex-chevriëre;
elle suppose que le cœur de l'élève d'Antoine
Fertot est neuf, et qu'elle le gagnera et le
conservera.
Pierre s'aveugle sur l'étendue de l'affection
qu'il a inspirée, et les instances attisantes
de la jeune femme l'éclairentimparfaitement.
Se poser en Joseph lui paraissant grotesque,
il répond aux provocations de M"* Eugénie,
dans l'espoir que Marie surprendra le flirtage
et diminuera son arrogance. Car il a beau se
raisonner, dès qu'il songe à ses amours de
la vallée de Luz, il n'a plus qu'une envie se
consacrer à celle qui le possède et dont la
perversité lui échappe, lui échappe au point
que tout en lui adressant de justes reproches,
il l'acclamerait si elle lui disait « le me rap-
pelle le passé pardonne-moi mes torts
soyons unis.. »
Il n'a pas vent des rapports honteux de la
baronne et de Marie, et soutiendrait que cette
dernière est vertueuse cependant l'école de la
Blampin lui semble malsaine pour l'ex-ber-
gère qui a atteint l'ûge épineux, celui de
l'épanouissement de la grâce, et il voudrait
prévenir ce qu'il redoute.
Par la démangeaison,accidentelle, c'est son
opinion, de M"" Motteras, il excitera les re-
grets de son amie d'autrefois.
Cette démangeaison, au surplus, est bour-
geoisement circonscrite. Mariée à un ingé-
nieur-explorateur qui n'entend point la plai-
santerie, M"" Eugénie a peur d'une gros-
sesse la fougueuse insulaire ne culbutera
point dans la nasse.
Ce raisonnement prouve que Pierre n'a pas
plus deviné la créole que la e protégée w de
M"* de Blampin.
Il ignore, du reste, que M*" Motteras mère,
poussée par l'aliéniste Chandartet la baronne,
adjure sa belle-fille de se faire châtrer en l'ab-
senco de M. Motteras, et il nie la pass:on qu'il
ne partage point.
Il se peut pourtant que cette passion s~
firme à l'improviste. O~M~ vincit <MMM'. Il
sera incessamment axé sur ce point, M"' Eu-
génie n'étant pas femme à s'éterniser entre
le zist et le zest.
Le buste est modelé en deux semaines, et
si remarquablement qu'il vaut à son auteur
de vifs compliments. A la fin de la dernière
séance, la Blampin et Marie se présentent au
domicile des dames Motteras la Blampin fé-
licite l'artiste, et Marie abonde dans le sens
de sa « tutrice e toutefois, elle ne le fait
qu'avec contrainte.
U lui déplaît que l'élève d'Antoine Fertot
ait eu le coup de pouce si habile, et pour un
peu elle prétendrait que la créole n'est point
aussi bien que ça.
Lorsqu'après un quart d'heure de vaine cau-
serie, elle repart au côté de la baronne, elle
n'a, pour M' Eugénie et l'ancien pâtre, que
d'incolores politesses.
Son aigreur frappe Pierre qui infère de
l'humeur qu'elle laisse percer que les ponts ne
sont pas rompus entre elle et lui.
Demain, dit aux dames Motteras le sim-
pliste coquaid quand il a parachevé son trs-
vai!, resserré ses outils, renn!é sa redingote,
demain le mouleur emportera cet original, et
en coulera en pl&tre deux copies une copie
pour vous et une copie pour moi, pour faire
le marbre qu'on vous apportera dans six se-
maines.
Je vous accorderai d'autres heures de
pose, ù votre atelier, réplique la créole extrê-
mement engageante.
M°" Motteras mère appuie la déclaration de
sa bru, et le sculpteur se retire l'esprit plein
de sa compatriote, en grommelant
« Qu'eHe redevienne bonne, fuie l'ogresse
qui l'exploiterait et soit ma femme, ou que
l'oubli nous sépare déSnitivement. L'oubli 1
Expulse-t-on de son Ame la souvenance de.
celle qu'on adore?. a
Y

LA LAVEUSE

Le penchant de M°° Eugénie devînt impul-


ait. La jeune femme ne supporta plus d'être
une journée sans l'élu de son cœur, et celui-
ci prévit le moment où se poserait à lui ce
dilemmé faire un affront à celle qui l'avait
distingué, ou profiter de la bonne fortune
qu'il trouvait sur son chemin.
Or, insulter une femme en la forçant à
rougir devant vous de l'affection qu'elle vous
porte, est une piètre action succomber à
une tentation qui n'est point oppressive,
lorsque le sentiment vous entraine ailleurs,
est une espèce de trahison qu'une nature
d'élite repousse.
~uant à Marie Escoubous, sa haine de celle
8
qui lui enlevait le Roméo,dont cependant elte-
faisait fi, s'accrut au point qu'elle évita ostensi-
blement le contact de cette rivale abhorrée
qu'elle critiqua à tout venant, qu'elle ridi-
culisa sur Je soin vétilleux que, depuis un
temps, elle apportait aux moindres détails de
sa toilette.
S'étant aperçue de l'aversion qu'elle provo-
quait et ayant l'intuition de la cause du chan-
gement de conduite envers elle de la fille
adoptive de la baronne, par bravade et con-
tradiction, ta créole s'amouracha davantage
et songea plus que jamais au moyen d'appar-
tenir impunément à t'artiste..
En l'immeuble qu'elle habitait, ily avait une
sage-femmed'une quarantaine d'années, rou-
geaude, ragote, connue d'elle et de sa belle-
mère, qui savait les inquiétudes de la douai-
rière au sujet de sa fécondation probable au
futur retour de l'ingénieur.
Adonnée au fructueux métier des avor-
tements hâtifs, cette accoucheuse s'appelait
Louchaud, vivait séparée de M. Louchaud
que quelques-uns qualifiaient de mythe, et
avait une clientèle composée de bourgeoises
légères, d'actrices, d'horizontales variées qui
se souciaient infiniment d'être dégagées /<~
MMMC sitôt qu'elles étaient dans « l'engre-

nage. a
M*Louchaudappartenait & la catégorie des
matrones que la police épie et pince rarement
parce qu'elles ont de la prudence, et qui pres-
que autant que les chirurgiensovariotomistes,
contribuent à la dépopulation du pays en
spéculant sur la préoccupation de quantité de
femmes, des noceuses, des cataux, d'éviter la
conception.
Ces chouettes sont dites ~oweMMs.
Au lieu de procéder tardivement à l'avorte-
ment, de s'entremettre quand le fœtus est
formé et susceptible d'occasionnerdes com-
plications mortelles, elles agissent avec di-
ligence à leur profit et au profit de celles
qu'elles traitent, enles-conditions suivantes
chaque mois, à l'époque de la menstruation,
elles se rendent chez leurs abonnées, pour-
vues de leur matériel médical, renfermé en un
cabas, et si le flux de sang n'est point venu,
le font venir à l'aide d'une injection à base de
sublimé, qualinée d'injection de propreté. Au
cas où on les tracasseraitjudiciairement, elles
se défendraient en afnrmant qu'elles font de
l'hygiène vaginale, obstétricale, de l'hygiène,
et il y a à parier qu'elles sortiraient indemnes
de.la poursuite.
M'" Louchaud était le type de la ~!)<*Kse
insinuante, retorse, et si elle n'avait point en-
core inscrit M"" Eugénie sur la liste des fê.
tardes qu'elle « lavait mensuellement, cela
provenait de ce que l'aliéniste Chandart et le
chirurgien Wenceslas, obstinément, et pour
cause, attelés au principe de la castration,
ne se lassaient point de déblatérer près des
dames Motteras, contre les « pestes de son
genre.
Mais quand l'amour parle haat, il confond
la raison, et sourd à la désapprobation, n'en-
tend ptus qu'une voix, autoritaire etiaudative
la sienne.
L'envie d'être à l'adolescent Phidias qui lui
tournait la cervelle, devint si pressante chez
la créole, qu'un tantôt, une huitaine après
l'achèvement du buste de glaise, l'incandes-.
cente enamourée, emportée par l'ardeur qui
l'érodait, sonna à la porte du logement de la
Louchaud, et en inconséquente dont la tête
est à l'envers, involontairement et à brûle
pourpoint rëvéla son trouble psychique et
physiologique.
A cet instant en train de préparer la solu-
tion chimique des lavages de la semaine, la
matrone lui ouviit à demi d'abord, ensuite à
deux battants, et devinant tout de suite, en
flnaude perspicace, le but réel de sa visite,
lui dit d'un ton de patte-pelue
Eh bonjour, madame Motteras, entrez
donc, entrez donc. Je manipule, selon la for-
mule, l'injectionqu'attendent quatre rentières
de ma chalandise, attachées & leurs agre-
ments physiques et au trantran de leurs mé-
nages. Asseyez-vous là. Un de ces jours,
vous serez du nombre des dames avisées qui
m'ont conné la mission de garantir leur
beauté, leur sveltesse et leur quiétude.. Car,
avec moi, on dort sur ses deux oreilles. Mon
préservatif est infaillible, archiinfaillible, et
défie la comparaison, l'analyse, bref quoi que
ce soit.
La Louchaud avait introduit la créole en un
petit salon médiocrement meublé, où était
appendu, contre le mur, au-dessus d'un canapé
rouge, un diplôme encadré et sous verre, de
sage-femme de première classe, où en un
angle, posé sur un socle de bois noir, on
voyait un bocal contenant un fœtus noyé
dans l'esprit de vin.
Infaillible répéta M"' Eugénie d'un
air peu convaincu.
Oui, infaillible, insista la mégère la for-
çant à s'asseoir et se plaçantà sa droite. Avec
mes lavages hygiéniques, vous faites la
nique à la maternité.
Les docteurs Chandart et Wenceslas sou-
tiennent que l'ovariotomieseule prévient l'en-
gendrement.
Comme la décapitation prévient la mi-
graine. Ces deux médecinssont de pernicieux
charlatans qui, afin de toucher des hono-
raires, vont sassant, ressassant que le remède
souverain, unique à la fécondation de la
femme, est la castration chirurgicale. Ils se
gardent, intentionnellement, ces oracles,
d'ajouter que leur thérapeutique de boucher
est pire que le mal, que souvent on en meurt,
et quelle a des conséquences déplorables. Au
contraire, mes lavages aromatiques dont
ie prix est minime, n'ont rien de dangereux,
et leur effet certain est tout uniment de gra-
tifier de la sécurité celles qui y ont recours.
Défiez-vous des chirurgiens et des aliénistes
~es uns sont constamment prêts & vous
couper ceci ou cela; les autres ne font que
comploter de vous verrouiller en des caba-
nons. Absolutistes, intransigeants, lorsque,
par hasard, il ont de la modération et du bon
sens, c'est qu'ils couvent quelque maladie.
J'ai été enceinte une fois, ce disant la matrone
désigna le bocal au fœtus, et un accident m'a
fait accoucher, avant terme, de ce beau mor-
ceau de salé, embryon de fuie, lequel a failli
amener mon décès et qui est conservé dans
l'alcool. A dater de ce jour, je n'ai plus voulu
être en l'état qu'on qualifie d'intéressant et
que je traite, moi, de funeste, et chaque mois,
j'ai recours à ma mixture. Résultat je ne
connais plus l'enfantement. ·
M~'Louchaud avou&itinconsciemmentainsi
qu'elles'ébattaitsousies courtinesd'Aphrodite.
?"' Eugénie fit la moue au bocal à la con-
serve, et demanda
Comment opérez-vous ?
Oh sans solennité,sans mise en scène mé-
lodramatique.Je déterge à l'eau tiède, le va-
gin ensuite, le sol étant nettoyé, amolli,
en employant une seringue d'un calibre ana-
logue à celui de votre seringue de toilette, en
douceur j'injecte, mon abonnée étant couchée
sur un lit ou une chaise longue où elle se dé-
lasse une demi heure, car il est nécessaire
qu'elle garde pendant ce temps le liquide
bienfaisant que j'ai fait pénétrer en son corps,
et. voilà tout. Vous voyez, ça n'est pas ter-
rible. Tandis que l'ovuriotomie. l'ovario-
tomie, c'est une autre histoire, une histoire
lugubre.
Hé bien 1 je profiterai de votre savoir et
de votre obligeance, repartit, hésitante, la
créole.
Je suis à votre disposition.
Ne parlez à quiconque de notre entre-
tien.
Cela va de soi.
A l'heure opportune, je communiquerai
à ma belle-mère, que MM. Wenceslas et Chan-
dart ont circonvenue, ma décision, et si vos
lavages sont vraiment des agents d'invulné-
rabilité, je les préférerai à la castration.
M' Eugénie se fit montrer la solution chi-
mique « bienfaisantea, après quoi, rassurée et
l'avorteuse s'enrouant à lui certifier que rien
n'était plus anodin et meilleur pour les femmes
sujettes, en dépit de toutes les précautions,
à être o enlizées », que les douches in-
ternes en discussion, elle redescendit à son
appartement, décidée à éprouver les talents
secrets de sa docte voisine.
La révolte de la chair, de la chair abusi-
vement négligée par un mari sempiternel-
lement aux colonies, en exploration, l'incitait
aux casse-cou, et son impatience d'être soûlée
de jouissance par le sculpteur était si vive
qu'elle bombardait celui-ci d'épïtres compro-
mettantes incendiaires,lorsqu'elle ne devait
point lui parler à l'atelier de la rue Bara on à
l'institut de la baronne.
« Vous êtes un ange, lui répondait, en
substance, Pierre sans s'engager à fond, et je
nemérite pas le suffraged'une des femmes les
plus désirables et les plus désirées de Paris. a
Ces répliques, relativement ternes, man-
6'
quaient, suivant elle, de chien, et elle eût
préféré que leur auteur se comportât à la
dragonne, enlevât la redoute au lieu de sup-
porter que celle-ci offrit de se rendre à dis-
crétion néanmoins, elle se nourrit des fa-
deurs graphiques ou parlées du pyrénéen,
et s'obstina à voir en les unes et les autres un
amour échevelé qui n'y était point, et à se
bercer de la conviction que l'élève d Antoine
Fertot ne rêvait que d'elle.
Mais les aliments non substantiels ne lui
suffirent pas longtemps; son tempérament
volcanique de guadeloupéeone en éruption,
réclama des mets plus nutritifs que les hors-
d'<Buvre qui formaient exclusivementles me-
nus des repas de carême auxquels on la con-
viait, elle se persuada qu'en aucun cas, des
préliminaires ne devaient se substituer à
l'objet principal, assigna un terme à ces insi-
pides bagatelles de la porte, et se promit, dès
que ce terme serait atteint, de brusquer le
dénouement après lequel elle aspirait et qui,
au surplus, lui paraissait inéluctable.
<' Mest positif, à présent, se dit-elle, que je
lui appartiendrai a!ors, à quoi bon retarder
l'enivrement qu'il me procurera et que je
lui procurera! ? Au début, une femme se
donne en idée à celui qu'elle aime l'abandon
du corps n'est que la résultante rationnelle
de ce premier élan spirituel. En réalité, je
suis son bien depuisle jour où j'ai eu soif de
ses baisers. »
Ella bâtissait des palais en l'air quand sa
belle-mère, revenant de courses, lui annonça
la visite, l'après-midi, des docteurs Chandart
et Wenceslas.
De l'avis de la douairière,l'affaire dela sté-
rilisation de M' Eugénie languissait outre
mesure et il convenait de résoudre ce pro-
blème.L'ingénieurde Mtour.l'opération deve-
nait impraticable, parce que M. Motteras
s'opposerait à ce qu'elle se fit, et par sur-
croit, la jeune femme avait toutes les chances
d'être comblée par son mari heureux de
la tenir de nouveau et lui rapportant, des
antipodes, des économies exceptionnellement
fertilisantes. En ce cas, au bout de neuf mois,
M" Eugénie psalmodiait la chanson du bébé,
et M" Motteras aînée possédait un petit-fils ou
une peMte-n!!e, condamné ou condamnée,par
la loi Implacable de l'hôrédUé, ù être un fou
ou une folle.
Tarabustée et sa terreur grandissant,l'opi-
niâtre holie-mere que sermonnaient la Blam-
pin, l'aliéniato, le chirurgien, s'était décidée
à tenter Hn vigoureux effort pour engager
aa beHe-RMe ù accepter d'&tte ehatrûe, et
c'était cet etTort qui pointait ioraqM'eMe avait
averti la créole, aux trois quarts empaumée
par la sage-femme, que les docteurs Chan-
dart et Wencostas l'entretiendraient dans la
journée, évidemment de la castration en sus-
pens depuis tant d'années.
En écoutant cette notitication, M°" Eu-
génie eut la velléité d'apprendre à l'ultra-pré-
voyante douairière, qu'elle s'était entendue
avec M°" Louchaud et n'avait que faire des
médecins ovariotomistes la crainte de des-
siller les yeux à la mère de son mari, de dé-
celer l'effervescence immaîtrisable de son
être, la retint et elle se tut, se réservant de
signifier catégoriquement à l'aliéniste, au
chirurgien et à la vieille radoteuse, qu'elle
s'opposait à ce qu'on lui ouvrît le ventre.
VI

t.'AMÉNt8TB BT t.E CMtRUMtEt)

Enjôlée par la baronne jet les deux méde-


cins, M"' Motteras mère mitonnait silencieu-
sement l'attaque Onale qu'elle préméditait con-
tre sa bru. Pour confirmer sa foi, le docteur
ChandartPavait conduite & l'asile Sainte-Anne,
auquel il était attaché, et dans les sections des
pires agitées maniaques,persécutées parve-
nues au dernier période de la violence, mé-
lancoliques anxieuses, scatophages répu-
gnantes, s'était exprimé en ces termes
« Il est incontestable que votre belle-aile,
si elle faisait des enfants, pondrait des dé-
traqués identiques à ces pitoyables créatures.
Rien n'arrête l'hérédité, rien que la castration
qui aux évolutionsserpentines de l'assassine,
oppose la barrière du néant, devant laquelle
tout baisse pavillon. »
Horrinée, M°" Motteras, avait juré que sa
bru subirait rovat!ot0tnie ctprM l'aliéniste de,
t<*a<tjo!ndre ïo chirurgien et de venir chapi-
trer caMemeat la jeune femme.
Cette fois, il fallaitcontraindre &s'incUncria
rétive, et nxor la date de l'opération.
Les deux escntapoe arrivèrent ensemble, à
trois heures, et avec l'autorité que leur valait
leur titro unïversttatre, la désinvolture que
leur prAtaU leur qualité de commensauxdo la
maison et qui découtatt do leur aplomb inso-
lent, entamèrent la conversation sur le thème
tracé préalablementpar la douairière.
Hé bien 1 belle dame, fit, ouvrant le feu
et d'un ton dégagé, le docteur Chandart s'em-
parant d'un des fauteuils roulés au milieu
du salon pour son confrère et lui, allez-vous
enfin consoler votre entourage, vous exo-
nérer des charges excédantesd'une maternité
menaçante, et vous préserver des mille et
uae maladies qui assaillent toutes les remmés
intégrales, celles qui n'ont pas encore en-
<«t<~ ut CCttttS d<~& <!pMM~~p«<*MMt) ~MN.
sps~o pénible ?P
Kon, messieurs, non, répond!! la créole
on s'asseyant.
Pourquoi ? interrogea le doctou" Won-
ceslas,
Parce que voho ch!m~!« ettothayanio.
Quel enfantillage t grAca aux pro~fÈ~
t~a!!sds on ce dernier quart do sK'c!e, dan!*
i art de guérir, il M'est pas plus diMcMo à l'un
de nous de faire, &un sujet tel que vous, l'aMa-
tion dos ovaires, qu'MMol'Mtà un pédicure de
couper des cors aux pieds.
Si je conviens que la chose soit aisée,
vous conviendrez, je gage, qu'elle a des dan-
gers.
Du tout Du tout En elte-môme, l'ova-
riotomia est bénigne. Mais il advient que des
valétudinaires têtues s'y soumettent tardive-
ment, quand tout espoir de les sauver s'est
évanoui, et qu'on l'accuse de méfaits dont
elle est innocente. Appliquée à des femmes
robustes, eHe n'a rien de Stche<M, i'iea, non,
~en de pen.
Retenez cette attestation de notre savant
docteur Wencealas, dit la vieille dame Mot-
teraa à aa helle-nile, que sa faiblesse de caruc'
tere rendit tout de suite douteuse.
Par l'extraction de vos ovaires, prononça
Chandart, vous voua épargnez le matheur de
procréer des enfanta aUenoscongénKaiement,
et la kyrielle d'indispositions qui août lepatr!-
moiMe de la femme en possession de l'appa-
rou complet de ïagénorat!on, appareittrague
et au fonctionnementlaborieux.
Votre bassin est étroit, fit Wenceslas si
vous deveniez enceinte, votre délivrance ne
s'etTecInerait qu'à l'aide du forceps.
Du forceps 1
Or, à tous les points de vue, l'ovariotomie
est préférable a,un accouchement par les
fers.
M°" Motteras mère regarda sa bru avec
une physionomie disant « Vous avez en.
tendu t »
Je peux bénéficier, sans vos couteaux et
vos ciseaux, de l'immunité aSérente à la
castration, répliqua la jeune femme:
Par quel moyen ? s'écria le, chirur-
gien.
Par des ïavagen moMtmds.
Dca lavages mensuels qui vous a suggère
cette énormité ?9
Une aage-femmo de première classe a
la clientèle consideraNo M* Louchaud.
A ces mots, d~bordaMta do colère, Chandart
et Wencesta~jetèrent des cris de réprobation
etaefMpperenHescuiasos.
–Cette Louchaud est MnemiNëraMe,voo!fera
Chandart.
Une saltîmuanque 1 brailla Wences-
las.
Une c~m!neUe, et si la sûreté la surpre-
nait, elle la coffrerait.
Et la justice la condamnerait. C'est un
gibier de Cour d'assises.
Les lavages ne décrochent pas un atome
et ne servent qu'à empoisonnerlesecerveiées
qui en font usage.
–Tontes, au bout de quelques mois, de-
viennent des incurables et sont en proie à des
accidents hideux.
A la métrite chronique et aux troubles
dysménorrhéiques.
–A l'infection de l'utérus.
Aux défécations doulourenaea.
Aux cancers.
Aux dégénérescences kystiques.
A la gangrené,
a la paralyaiedal'intestin,
et meurent torturées.
Oh t exclama la créole ébranlée.
Et nous abrégeons la liste, nota Wencas-
las.
Les protestations d uno aage-femMo mé-
diocrement recommandable ne peuvent ba-
lancer les déclarations formelles de médecins
ominonta, dit la douairière, et je pense, ma
chcre Eugénie, qu'après avoir entendu ces
Messieurs, vous êtes renseignée sur l'accou-
cheuse Louchaud.
Quant il l'ovariotomie, reprit le chirur-
gien, je le maintiens c'est un jeu d'enfant,
et exclusivement elle prévient l'engendre-
ment. Le reste n'est que mensonge. L'ova-
rietomie stérilise irrémédiablement, et au
lieu de causer, comme les injections toxiques
qualifiées, par euphémisme,de lavages, des
maux infinis, qui en la suppliciant sans trêve,
fanent prématurément la femme et la con-
duisent, avant l'heure, au tombeau, elle est
un certificat de santé, de beauté et de longé-
vité.
Rappelez-vous cela, insista l'inébran-
lable belle-mère.
nt l'aliéniste.
Voyez M'" Berthe Rachon,
Depuis huit ans que mon ami et d!at!ngue
confrère Wencostaa lui a enlevé los ovaires,
a-t-elle eu le plus tnaîgninantmalaise, a'eat-
ello en!aidie? Enchantée d'ûtro délivrée dos
souffrancesintoMraMos que lui occasionnait
!<) retour de sea relies, et do savoir qu'elle est

a l'abri du danger et du fardeau de l'enfan-


tement, elle bénit quotidiennement l'illustre
praticien qui, sans qu'elle ressentit rien, tout
s'étant passé pendant qu'elle dormait, l'a ren-
due infertile en lui sauvegardant ses jolies
formes.
C'est vrai, dit la créole.
Que ne faites-vous ce qu'elle a si intelli-
gemment fait?
Votre intérêt est notre guide en cette con-
jonel ure, protestale chirurgien.
Vous vous réjouirez de nous avoir écou-
tés.
Soit, je cède à vos instances et à celles
de ma bolle-more, repartit M" Eugénie
incapable de résister a la dialectique serrée,
pressante des deux docteurs secondés, a son
insu, par son cerveau et' son cœur, tout en-
tiers a Pierre Bastanot.
Rayonnante, la vieille M* Motteras respira.
Vos arguments sont irréfutables et je
m'avoue vaincue. Dans trois ou quatre jours,
je me confierai a vous, sûre que vous me con-
serverez la vie et les forces du corps.
Je vous revaudrai en félicité durable
votre estime, répondit Wonceslas devenu im-
médiatement pommadeur.
-Je prends à ma charge les honoraires du
docteur, déclaragénéreusement la douairière.
Wenceslas salua en homme qui regarde
comme subversif l'enseignement de saint
Cosme, patron des. chirurgiens, lequel saint
Cosme, on le sait, ne voulut jamais recevoir
de salaire, et Chandart congratula la « néo-
phyte ».
A ce moment, la baronne qu'accompagnait
Marie, on ne la rencontraitpas sans la pyré-
néenne, entra.
Vous me voyez tout heureuse, dit après
les fadeurs d'usage. la vénérable dame à la
Blampin. Eclairée et comprenant que chacun
ict veut son bien, ma bru se résout à sacrifier
aoa ovaires.
–Bravo mâchera, M la directrice de l'aca-
démie da la rue du Bac en baisant la créole.
Vous allez être des nôtres de la bonne manière,
cette qui nous affranchit des détestables arias
auxquels nous expose l'approche de l'homme,
cela dit sans offenser nos amis Chandart et
Wenceslas, lesquels, nous le savons, non pas
d'hier, sont étroitement avec nous.
Les docteurs approuvèrent.
–Quand il est positifqu'on mettraau monde
des progénitures condamnées à l'asile d'alié-
nés.on a l'obligation de se stériliser mais en
thèse généraie, la stérilisation s'impose. Par-
tout 1 inhumaine humanité est surabondante,
et la place manque tellement ici-bas à la moi-
tié au moins des êtres de notre espèce, que si
la guerre, le choléra ét les autres calamités
qui enrayent la natalité, n'existaient point, il
faudrait les inventer afin de supprimer l'excé-
dent de population. Sur toute la surface du
globe, iespauvres,les meurt-de-faim sont plus
nombreux que ceux qui mangent leur content,
et à peine un emploi est il vacant que dea
nuées de postulants se!e disputent. Impossible
môme de vivre de son travail. Jf/ouvrage dis-
ponible ne anfut pas à occuper tous les taho-
rieux. Pourquoi procréer? Pour jeter a la rua
des infortunés qui devront pdtir et se mô-
ler à la bataille diabolique pour la vie ? Nous
ne voûtons plus de cette bataille acharMee
continue qui, par nous, ce sera notre gtoiro,
cessera faute de combattants,I/ovariotom!e
nous conduira à la paix universelle. Vive
l'ovariotomie 1
La paix par le désert, repartit, avec une
pointe d'ironie, M"" Eugénie.
Plutôt le désert, plutôt la nécropole que
ja misère et son cortège de tourments N'est-
<:epas, docteurs?
-Certes f
Plutôt cent fois f
Pendant que la baronne louait les dames
Motteras, l'aliéniste et le ch!rat~ien se prodi-
gttèrent près de M'" Escoubous qai&tisa!t grise
mine à la jeune femme, et exprimèrent l'es-
poir que la pupille de M" de Blampinne tarde-
rait pas à se prémunir, a son tour, contre les
Infirmitésdéprimantes de son sexe non ébré-
ché, à quoi l'ox-bergero répliqua qu'elle exa-
minerait à loisir ce qu'il serait bon qu'eue
fit.
En dépit des rutilants tableaux par lesquels
on essayait de l'empaumer, Marie n'était point
partisane de' réventrement que sa a bienfai-
trico » n'osait lui recommander, et ne témoi-
gnait point l'envie de présenter son flanc de
déesse au bistouri de Wenceslas.
Docteur, dit au chirurgien, après quinze
minutes de parlote, M" Motteras mère, samedi
nous choisirons l'heure a laquelle mabellc-
fille se présentera lundi à votre clinique.
A vos ordres, répondit Wenceslas.
Ayant partie gagnée, les deux médecins
invoquèrent une consultation en ville, et se
retirèrent, suivis jusqu'au palier par la
vieille personne qui ne se sentait pas d'aise,
ignorant que le faible de sa bru pour l'ancien
pâtre de la vallée de Luz avait été son plus
puissant auxiliaire, et qu'en la circonstance,
l'amour s'était constitué l'allié des contem-
pteurs, des bourreaux de l'amour, car châtrer
la femme, c'est lui ôter ses hautes facultés,
son attrait sexuel, sa poésie, et c'est la frustrer
des sensations d'une acuité grisante qui sont
liées aux risques qu'elle court en se livrant
& celui qu'elle aime.
Les docteurs Wenceslas et Chandart ve-
naient de partir, et la Blampin réembrassait
la créole, lorsque la domestique introduisit
successivement M"* Berthe Rachon, M" Go-
ring, M" de Cadnitz, la marquise dol Bosco, la
comtessede Samowski, le peintre de Blincart,
M. de Canou, l'homme il la brayette, et en der-
nier, le prince Coslov.
C'était le jour de réception des dames Mot-
'teras, et les habitués de la maison avaient
été avisés que le buste en plâtre de M"' Eu-
génie, serait visible cette après-midi là.
Apportée la veille, par le mouleur, rœuvre
de Bastanet, éblouissante de blancheur, appa-
raissait, bien en lumière, au-dessus du piano,
sur un socle garni de velours rouge.
Les fadaises habituelles échangées, on
la célébra, on épilogua, et dans le brouhaha
de la dispute, M. de Blincart lançait son cri
ordinaire « Moi, je vois ça en peinture 1 »
quand survint le boyard slave que tes dames
Motteras~ la baronne, l'anglaise, la pseudo-
Russe, l'autrichienne, l'italienne, Berthe Ra-
chon, comblèrent incontinent de m'amours,
Marie restant il l'écart quoique son Excel-
lence la saluAt d'un air exceptionnellement
avonant.
Avec déférence,la déférence qu'on a pour
le dieu des richesses, le plus adulé des dieux,
on invita le noble arrivant à formuler son avis
touchant la valeur artistique du travail de
l'élève d'Antoine Fertot, et le prince, en.ama-
teur, le binocle au nez, étudia ce travail, et dit,
qu'à son sens, il était parfait.
Sa perfection est d'autant plus impres-
sionnante, ajouta-t-il en sé tournant vers la
créole, que les grâces du modèle sont d'une
subtilité quasi intraduisible.
On applaudit franchement du côté des
hommes, tièdement du côté des femmes, le
buste fut proclamé chef-d'œuvre, et, en lun-
chant on s'entretint de la pluie et du beau
temps, de politique, de mode, de futilités, son
~-t~uonuuKU tenant
Excellence mmujn lete dé en la
uo eu jm conversation
uuuvdaauuu et
demeurant l'oMet~a.aattentions de tous.
$
Au plus bruyant du bavardage, la bonne
annonça M. Baatanet.
Ah N'exctama-t-on.
Et l'on (tt l'artiste une réception chaleu-
reuse.
Ne s'attendant pas à être en si nombreuse
compagnie, Pierre s'arrêta Mugissant, et il
fallut que M*' Eugénie allât à lui pour qu'il
répondit aux compliments de de Blincart, de
deCanou, de la Blampin, du princo, do tout le
monde.
A signaler, durant ce remue-ménage, la
moue de M"" Escoubous, qui avait surpris la
joie de la créole à ï'entrée du sculpteur et
dont la jalousie, instantanément ravivée, vi-
naigrait le caractère.
–Monsieur,dit au pyrénéen son Excel-
lence, dès que le silence se rétablit, le buste de
M"" Eugénie Motteras estdétectabie~ et je vous
commande le mien que j'enverrai en Russie
où ii représentera dignement l'art Français.
Une approbation ùnanime, aussi flatteuse
pour le prince que pour le statuaire, couvrit
ces paroles.
Vous êtes dans la voie du succès, pour-
suivit M. de Coslov, votre envoi au salon de
cette année et ce bijou le prouvent.
Puis après avoir pris congé des maMresses
de la maison et de leur société
Voulez-vous profiter de ma voiture et
me permettre de vous déposer chez-vous?
nt-il en s'en allant, à la Blampin et à la jeune
fllle.
Volontiers, prince, répondit en se ren-
gorgeant, la directrice de l'institut de pein-
ture.
M'~Goring, de Samowski, deCadnitz,del
Bosco, Rachon, MM. de Blincart et de Canou
gcnëraIisèrenUe mouvement do retraite.
Restez, j~i à vous parler, murmura à
l'artiste devant qui elle passa exprès, le sen-
tant entraîne par les déserteurs, M"" Eugénie
tout en remplissant envers les uns et les
autres ses devoirs d'hospitalité.
Marie entendit cette invite impérative, et
irritée renvoya sèchementà la guadeloupéenne
ses mignardises mondaines brodées de sou-
rires stéréotypés, et pirouetta quand son ca-
marade d'enfance lui présenta ses hommages.
Alors, il est vrai, le richissime Russe
était avec elle d'une prévenance raffinée.
Que les nou-nou et Ja variété dos toi-
lettes des femmes do Paris aont piquants, dit
à cet instant M. de Blincart à M. de Canou,
à la gaucho duquel 11 mâchait moi jo vois ça
en peinture!
Et i'attacM au ministère des affaires etran-
gerea, de répondre
Oui, oui, tout on portant la main à sa
brayotto et en rejoignant solitaire, à trois pas
do lui, Bortho Rachon qui ne parvenant point
à remplacer atablement son tripoteur de la
Bourse du Commerce, commençaità se plain-
dre de l'amertume de son existence et à
pester contre son brevet supérieur dont l'inu-
tilité était de plus en plus claire.
VH

AU MMC ttR MOKTSOUHta

Quand elles eurent reformé la porte der-


rière do Blincart qui formait la queue du dé-
nié, les dames Motteras rejoignirent, au salon,
le pyrénëon qu'eMes louangèrent en se réjouis-
sant qu'H recueillit les suCTragos de tous, et
questionnèrent sur l'état d'avancement du
buste de marbre.
M répondit que le bloc sans défaut qu'il
sculptaitétait au point et fourniraitune pièce
d'une incomparablepureté; et témoigna l'en-
vie de revoir une dernière fois la créole en
robe de bal, en robe de pose, pour contrôler
un détail de la poitrine décolletée.
L'occasion de parader sous un aspect qu'elle
jugeait avantageux, devant celui dont elle
6*
raffolait ne pouvant que lui p!ah< M'" Ku-
gonic' no sonbva aucune objection, sonicita la
permission do se retirer en sa chambro ft
coucher. et un quart d'home s'étant ~cout6,
pondant lequel la douairibro su d~pnnsa en
caquetage. t'MVtnt par<!o, son corsago de sote
e' de dcntt~e encadrant optuanunent sa
gorge fe* me, anondie, chando do ton.
t'!M'ro la mena ei nne' p!acH oit !e jour était
favoraMo, et en ptofessionnci consciondoux,
la contpaM au ptatro.
cardon d!t on se levant et toraqu'H
ouvrait son carnet afin d'y cons!«ncr ses oh-
servatiuns, la vieille dame Motteras que la
bonne appelait.
Quelle coïncidenct)nt ta jeune femme
indiquant, a sa droite, un fauteuil au monta-
gnard nous voilà entre quatre yeux nous
pouvons causer.
Causons, Madame, repartit gaiement
Bastanet. portant & ses lèvres la mainqu'on lui
tendait.
Vous avez terminé vos repérages ? de-
manda malicieusementia créole à Pierre qui
K~rmait son ca~pin.
Ou!, Madame, et je suis tout a vous.
Aiora.
A!ors ?i
O'auord, jo voudrais <~tre persuadée quo
vous êtes sincère.
PuUKJUttt tttM SU~MCtOt'?
t.ei) artistes sont des papillons, dos in-
constants.
Pas toua.
Si, tous. Cola ttont a l'art. Mais j'osp!;t'o
quo vous dHMrox du commun des mortels, et
que vous neme tromperezpas.
Vous tromper 1
Je suis mariée et ohUgee ia des ména-
gements durant les voyages et durant les sé-
jours & Paris de mon mari un scandale me
perdrait; je vous supplie de me jurer que
vous ne ferez rien qui puisse me compro-
mettre.
On galant homme a plus de soin de
l'honneur de celle qui l'a préféré que de sa
propre vie. Je jure, Madame.
Gravement?
Gravement.
Et vous m'aimerez ?.
Mémo quand voua ne m'aimerez pïua.
Vous venez de proférer une hérésie
n'importe je vous excuse, et je vous pré-
viens à !a fois que lundi je quitte Paris pour
une quinzaine.
–Ah!1
Une parente agrée, paralysée, me mande
son chevet, et Je ne peux lui déniera con-
solation qu'elle attend do moi.
Elle habite loin, cette parente?
Non. ABourg-ia-Reine.
En une demi-heure, en chemin do for, on
va (le cette localité an Luxembourg, à quatre
cent mètres de mon pigeonnier notre sépara-
tion se peut donc mitiger.
Non, parce que ma parente me traitera
en prisonnière. « Tu m'as accordé deux se-
maines, me dira-t-elle, ne me dérobe point
une partie de ce temps écourté. ? » Et craignant
de l'indisposer au lieu de la réconforter, je ne
bougerai pas de son cottage. Je ferai prendre
quotidiennement, rue de l'Abbaye, mon cour-
rier.
Vous écrire 1 on décachèterait mes
lettres.
–Nullement.
Heu heu 1

Ecrivez-moi en employant do l'encre sym-


pathique que voua obtiendriez avec une solu-
tion de chlorure do cobalt. Votre envoi déplié,
je le chautferaia et les caractères s'y désaxe-
raient en bleu. Mais ce subterfugeest superflu.
Je le répète vos pus me seront remis in-
tacts.
EtvotM me répondrez ?'1
Régulièrement.
–M°~ votre beHe-m~ro est du voyage ?
Oui. Elle aura les coudées franches, elle.
A mon retour, ayant supprimé des sujétions,
des entraves qu'il est inutile d'enumerer, je
vous appartiendrai.
Enftammé par cette déclaration transpor-
tante, à laquelle un regard enveloppant,d'une
inexprimable tendresse, donna toute sa si-
gnification, toute sa portée, Pierre colla sa
bouche sur la bouche sensuelle qui l'appelait,
etia créole, p&mée entre ses bras, en se déga-
geant pour respirer, lui dit avec l'accent de
la femme qui tremble de succomber avant
l'heure.
AaMz assez! mon am! je.ah!f
tu me tuas!
t~voix de !a douairière, ea!aaaHe à manger,
tronqua t'envoModu dMO a la seconde psycho-
Jog!qMo,et sépara les deuxaman~ en scabreuse
poNturo.
Jusque diManchc, juaqu'& Ja veille de
mon départ, dit vivement M'" Eugénie, !e py-
rénéen se rasseyant bur sa chaise et rouvrant
son calepin, sous un motif quelconque, le
soir, vous monterez à la maison, je l'exige.
La pénitence est douce.
Chut mahoHe.mere t
M"" Motteras a!née a'enquit, en rentrant, de
ce qu'avait fa~t le sculpteur, et celui-ci répli-
quant que tout était au mieux et qu'aucun
changement ne modifierait le buste, marqua
du contentement, réfugie de sa bru lui parais-
sant réunir toutes les qualités.
Mon fils nouâ saura gré de l'attrayant ca-
deau que nous lui ménageons, dit-elle. Exces-
sivement attaché à sa femme, laquelle le paie
de retour, tout ce qui a trait à son Eugénie le
touche profondément. Cher enfant, avec quel
attendrissement il nous remerciera de notre
attention! 1
Visiblement contrariée et afin de réprimer
l'épanchement de la vieille dame, la créole
rompit les chiens, et Pierre, ~ne l'éloge de
rhtg~n!et!t' gôna!t aussi, ae relira on aunon-
<~nt qu'H apportefameïendomaïn(H motivait,
pour la douairière, sa visite hâtive) la photo-
grapMe est grand de son envoi au saton, pho-
tographto que la jeune femme lui avait ra-
clamée hautement.
Homme du monde, artiste de mérite, et
au plus vingt ans c'est un pMnix, ntM°"Mot-
toras, quand il eut tourné les talons.
Oui, approuva la créole encore palpitante
des récentes caresses. ·
Le lendemain, le sculpteur revint chargé de
la photographie de son exposition, qui lui
valut toutes sortes d'aménités et fut l'objet
de digressions auxquelles la belle-mère se
mêla malheureusement du commfncement à
la Sa*
Redoutantd'être en tête-à-tête avec lui, tant
que Wenceslasne l'aurait pas invulnérabilisée,
néanmoins désireuse de l'entretenir sans té-
moin, d'avoir l'heur de se pendre & son bras,
d'entendre ses protestations d'amour, dont
la musique bernante résonnait harmonien-
sement & ses oreilles, en raccompagnant
quand il partit, M' Eugénie glissa furtive-
ment & Pierre ces mots
Notre future entrevue, samedi, au parc
de Montsouris.Soyez a cinq heures & la porte
proche du réservoir de la Vanne. Ici. on con-
trecarre abusivement nos épanchements.
Bien.
Et le samedi, par une température printa-
niëre, la quadeloupéenne et le pyrénéen se ren-
contrèrent au point désigné.
Le parc de Montsouris est un des jardins les
plus pittoresques de Paris.Bordé par les rues
Cazan et Nansouty, l'avenue Reille et le bou-
levard Jourdan, très éloigné du centre de la
capitale (sa frontière au sud est la route stra-
tégique des fortifications) situé à la périphérie
du X!V°" arrondissement, à proximité de la
partie excentrique du XIH* arrondissement,
il a nn public sui generis.
Aux buttes Chaumont, les promeneurs, en
majorité, appartiennent à la classe ouvrière
au parc Monceau, ils sont surtout des gens
riches, bonnes et bébcs compris; à Mont-
souris. ils ae recrutent parmiles employés, tes
petits rentiers, les retraités civils ou mili-
taires, aussi ce square n'est-il ni vivant ni
bruyant.
H faut excepter, toutefois, les dimanches et
fêtes où, de deux heures à la nuit, il a de
l'animation.
Accidenté, valonné, traversé par deux lignes
de chemin de fer qui y jettent une note clai-
ronnante, joie das enfants et des badauds la
ligne de Sceaux, du Nord au Midi, en remblai et
en déblai, et la ligne de ceinture, de l'Est à
l'Ouest, en tunnel et en tranchée profonde, le
parc de Montsouris.au point culminant duquel
est l'observatoire météorologique, a été par-
faitement distribué et percé. Les pelouses
vertes, les corbeilles, les massifs, les allées om-
breuses y varient partout le paysage, et son
laquotavec Nette, où l'eau tombe en cascades
et dans lequel se mirent des peupliers et une
demi-douzainede saulespleureurs.fourmillent
des cyprins, nagent des cygnes, des canards
qui ne cessentde mendier dn pain aux ûâneurs,
7
aonlaquetfaitles délices des mamans et de
leur turbulente marmaille.
Au principe, M"" Eugénie avait pensé à choi-
sir, comme Heu de réunion, le Luxembourg,
limitrophede l'atelierdu sculpteur eHe s'était
ravisée, le jardin sénatorial étant trop passant,
et avait opté pour le parc de Montsouris qui,
à un quart d'heure du bout de la rue d'Assas,
lui garantissait la clandestinité.
Pierre n'attendit que cinq à six minutes au
rendez-vous.
La voilette baissée,,la jeune femmel'accosta
en frisonnant, serra amoureusement son bras,
et monta avec lui la sente de droite, une des
moins fréquentées.
Les oiseaux chantaient par la ramée la
chanson du soir. le soleil irisait le ciel en des-
cendant à l'occident, la bisesoufflaitfaiblement,
frôlant de sa suave haleine les thyrses roses
et blancs des marronnniers, les lilas en fleur,
et sous le feaiUage demai, la créole et l'artiste
marchaient lentement, tels deux tourtereaux
en train de roucouler.
Ce fut la créole qui eut le plus de loquacité.
Humblement elle avoua ses élans, ses lan-
gueurs, ses r&verios en les régions bleues,
s'apptïqua à niveler le terrain entre elle et
l'éphëbe de Luz, près duquel ses trente ans
lui donnaient un cachet maternel qu'eue t&-
chait d'effacer.
S'apprêtant à subir une mutilation pé-
rilleuse, pour s'abandonner ensuite sans rete-
nue, sans émoi aux enlacements de celui
qu'elleadorait, elle tremblait d'être, plus tard,
après quelques mois peut-être, délaissée à
cause de son âge, et toutes ses phrases, en
leurs modulations mélodieuses, trahissaient
ses alarmes.
Pierre lui prêta l'oreille en garçon de vingt
ans, aguiché par une sirène aux jupes flouflou-
tantes qui lui gazouille le poême de l'amour,
et ne put se dispenser de déplorer les retards
qu'elle apportait à couronner ses divines fa-
veurs.
le dois être prudente,exp!iqua-t-eMe.Des
considérations de famille m'enserrent, sans
cela, croyez que j'agirais autrement.Patientez.
En juin, rien ne nous séparera plus.
L'artiste sollicita des éclaircissements.
M' Eugénie le conjura de ne pas insister,
ne voalant point lui révéler qu'elle se prépa-
rait à se faire enlever les ovaires et, par con
venance, il se tut.
!1 y avait quarante minutes que les deux
amants honoraires parcouraient, à pas lents,
sous la fouillée, les méandresdu parc, celui-là
prévenant, attentif, celle-ci ardente, ondulante,
lorsqu'au détour d'un sentier, contre un bou-
quet d'arbres émergeantde touffes de fusains~
où ils supposaientque nul ne les apercevrait, ils
s'embrassèrent, la créole en murmurant « Je
t'aime Je t'aime 1 » oublieuxdes dieux et des
humains.
Tout àcoup, non loin d'eux, le sable de la
chaussée cria sous les pieds des chevaux et
les roues d'un landau précédemment caché
par les sapins, où se prélassaient un homme
de cinquante-cinq à soixante ans, à l'appa-
rence aristocratique, une demoiselle de dix-
sept à dix-huit ans, et une femme de qua-
rante-six à quarante-sept ans.
Hant M"" Eugénie d'une blancheur de
neige et en lâchant le pyrénéen.
Des éclats de rire jaillissaient du carrosse
qui roulait à une allure modérée.
Qu'est-ce ? dit Pierre.
La baronne de Blampin, M"" Escoubous,
le prince Coslov sont dans cette voiture, et
ils nous ont reconnus 1
Diable l
Filona par la l
Et bien qu'il fût trop tard, la créole chan.
gea illico de direction.
Désastreuseinspiration.
Pendant qu'elle s'esquivait, agitée, accro-
chée au sculpteur ahuri, quatre dames, con-
fortablement vêtues, que le landau intéres-
sait, tout le démontrait, la croisèrent elle et
son cavalier.
Les avez-vous remises ? fit-elle affaissée
èt d'un ton contenu.
Oui, répondit Pierre, Ce sont M" Go-
ring, de Samowski, de Cadnitz et del Bosco.
Que font-elles aux trousses du Russe et de la
baronne ?2
Ah t Pourquoi sommes-nous venus à ce
parc?`1
C'est vous, mon amie, qui avez insisté.
J'ai eu tort. Pourvu que ma belle-mère
n'apprenne pas
Vous auriez toujours la possibilité de
motiver notre passade en ce jardin. Ne voua
tracassez point.
le pyrénéen et la jeune femme atteignirent
le boulevard Jourdan; ta ils arrêtèrent un
Ûacre cnlequot s'engouffra M' Eugénie, tors-
que Baatanet, désarçonné, en out ouvert la
portière.
Au revoir, dit la créole, tendant sa main
gantée, et ne manquezpas de m écrire toutes
les vingt-quatre heures. Je vous aviserai sitôt
que je me réinstallerai rue de t'Aobaye; que
te cocher me mène à Saint-Germain-dès-
Près.
Puis plus bas et vibrante de ferveur
Je vous aime, ajouta-t-olte,je vous aime
aimez-moi 1
Pierre transmit au cocher l'ordre de
Mm° Eugénie, et le coupé prit la rue Nansouty
qui aboutit à l'avenue de Montsouris.
« Quel contre-temps 1 grommela l'élevé
d'Antoine Fertot atfëctc et le front plissé,
en s'en allant vers la porte d'Orléans.
La rencontre des quatre rastaquouères fe-
melles n'a pas d'importance mais celle de
Made Mat'!e comment <!taH-eMc aupt~a
do M. do Costa v?. n
Et assombri, auivant te chemin des ~coHot'8,
il rotoMmo. too Bara, chez son maMn), chez
ao!, fn tMnunant ce (jui hu ttoUa!t pat la eer-
voile,
vm

HW ESfMSKKS

~a France est la nation la p!us espionnée


ses moindres gestes font naître les soupçons,
J'envio, et pour être au courant de ce qu'eue
fait, spécialement ett ce qui concerne sa dé-
fense territoriale, ses ennemis latents ou
avérés, aujourd'hui l'Angleterre et tes gou-
vernemcnta composant la Triplice, l'inondent
d'espions.
jL'A!!ema~ne a la palme en ce pororoca, et
ses agents déguisés sont si nombreux chez
nous, qu'on les coudoie, qu'on les heurte à
chaque pas.
Le Germain ne réprouve point la traîtrise.
Communément,l'attaché militaire Prussien
à Paria eat l'âme du « service d'information
tudesque en France.
t<cs autres puissances qui nous gMcttont ad-
mettent implicitement la SMp~rior!té do les-
p!onnage teuton, et il n'est pas rare quo leurs
mouchard", dan<t le département de la ~eme
et dans noa villes de province, se mettent a
la disposition des mouchards commisaionnos
à Bortin, quand ta but vis6 est d'un intérêt
cetlectif.
L'espionnage allemand eut, en notre capi-
tale, de <878 ai896,un bureau central dont
la police de sûreté unit par annihiler !e fonc*
tionnement, et que ses maîtres transférèrent à
Bruxelles, on il est actuellement.
«Les agents du bureau de Bruxelles, aujour-
d'hui devenu une officine internationale d'es-
pionnage au service de la Triplice. racontait,
il y a quelque temps, un de nos quotidiens les
plus ferrés sur la matière l'~cAo de Pcf~, se
contentent d'effectuer de fréquentes excur-
sions en France poury venir prendreles raports
des indicateurs de divers acabits établis un
peu partout sur le territoire Français, dans
T
tes Ports, les arsenaux, tes) administrations
publiques, etc., ote,
« Partout, on trouve l'indicateur accrédite
auprès dus agontt du Ituroau contrai do Bru-
xelles.
<'
~'administrationdécès espions est classée,
organisée, cataloguée comme une adminis-
tration publique. ïi y a tes espions voyageurs
et!os espions établis à demeure on Franco;
i' y un a pour toutes !es variétés d'espionnage
qu'ii soit possible do prévoir espions mUitairos
et espions civils, espions de salons, et tout
cela forme une vaste société secrète dont les
réseaux enveloppent la Franco.
« Le bureau de Bruxelles emploie beaucoup
de femmes dans ses services de ~correspon-
dances, et ces femmes sont choisies principa-
lement parmi les illles galantes. »
Les mémoires du prince Kraft-Hohenlohe-
!ngelnngen, nous fournissent un échantillon
curieux de la manière dont l'espionnage aNe-
mand sait utiliser la femme, même à l'insu de
celle-ci. Après avoir été adjudant de Frédéric
Guillaume IV, le princesusnommé fut désigné
pour remplir à Vienne les fonctions d'attaché
militaire « Amusez-vousbien lui dit le sou-
verain en la congédiant. Et le comte Waldersee,
ministre de la guerre, résuma ainsi tes devoirs
du jeune attaché < C'est votre affaire de vous
procurer, comme vous l'entendrez, les 616-
ments de vos rapports. R'aiUeuM, en Autriche,
on apprend tout quand on sait fairela couraux
femmes. Beau cavalier, valseur infatigable,le
nouvel attaché s'efforça de passer, dans la so-
ciété viennoise, pour un viveur incapable d'au-
cun travail sérieux. Cette tactique lui réussit.
Les hauts dignitaires ne paraissaient pas le
remarquer et parlaient devant lui de toutes
choses. Rentré en son logis, le prince Hoben-
lohe rédigeait alors de substantiels rapports
sur ce qu'il venait d'entendre.
C'est surtout en le salon de la Taglioni qu'il
recueillit des renseignements précieux. Les
officiers et diplomates qui se rencontraient
chezia célèbredanseuse se croyaientbien entre
eux et causaient à tort et à travers de leurs
a petites aNairesa. Et moi, dit le prince Ho-
henlohe,j'apprenais,parce système,sans ques-
tionner personne et sans avoir l'air d'en-
tendre. »
M y a une éternité que les femmes forment
une notable portion des bandes de vampires
qui, de leurs griffes crochues, fouillent nos
entrailles et aplanissent les voies & l'inva-
sion.
Audacieuses, sans scrupules, caUns neuves,
prêtes à tout, lorsqu'il s'agit d'avoir une nou-
velle sensationnelle, un document de valeur,
instruites, parfois jolies, les espionnes sont
des plus dangereuses. Quand elles ont des
avantages physiques et de la jeunesse, on les
~tache contre nos ofuciers qu'elles excellent
à <. ~ter avant qu'ils aient découvert à qui ils
ont e~ ~'imprudence de s'accoler.
M°" G~"g, pour l'Angleterre, la Cadnitz,
pour l'Autriu. la del Bosco, pour l'Italie,
la comtesse Anna de Samowski, pour la
Prusse, étaient des aventurières de la caté-
gorie des chauves-souris précitées. Sous le
masque du féminisme à tous crins, elles grap-
pillaient impunément, aurait-on soupçonné
des pythies de leur farine d'être des mouches?
Châtrées, il leur était loisible de se livrer « au
plaisir sans redouter d'être bloquéespar des
grossesses, et le pouvoir qu'elles avaient de
courir te guilledou en narguant Junon Geni-
trix, facilitait leurs artinces occultes.
Toutes les quatre, chacune selon son tem-
pérament, usaient de la luxure dans l'accom-
plissement de leurs missions, et il faut croire
que les chiffres des atTaires qu'ellesavaient en-
levées à la force de leurs croupes, étaient
considérables,puisqu'on les maintenait en ac-
tivité avec appointements fixes.
Mais la phase des victoires sexuelles tou-
chait à son terme. La comtesse de Samowski
comptaitquarante-sixans et grisonnait, JM"' de
Cadnitz quarante-un ans et bourgeonnait, la
marquise del Bosco était quadragénaire et
épaississait,M"" Goring égrenaitsa trente-sep-
tième année et vieillissait grotesquement,
le rhum de la Jamaïque, dont elle abusait,
rougissant son nez, ses yeux, ses joues, dé-
racinant ses cheveux flavescents; malgré le
maquillage, les fraudes de la toilette, l'heure
dé changer de système, de sauter de Vénus à
Mercure sonnait, les charmes flétris ne ten-
tant que des potaches affamés.
Désagréablement éclairées par des échecs
successifs, par le mépris de ceux qu'elles
essayaient de séduire en jouant de la pru-
nelle, les quatre espionnes, en leur for in-
térieur, cela va de soi, se dirent qu'eUes
n'étaient plus capables d'allumerles sens de
leurs contemporains, et s'ingénièrent à subs-
tituer à l'amour un nouvel élément d'intri-
gues, car elles tenaient à nier à perpétuité, en
notre pays, les jours de joie auxquels elles
s'étaient habituées.
Elles avaient contracté amitié à l'institut de
la Blampin, et, en renardes madrées, s'étaient
mutuellement flairées.
Sans se contrecarrer, elles se surveillaient,
uniquement afin d'être au courant de ce
qu'elles manigançaient et de profiter de leurs
efforts individuels, sachant pertinemment
qu'elles poussaient une même sape, celle de la
France.
Au moment oùchacuned'elles, en constatant
sa décadence plastique, songeait à remplacer
les instruments d'action, qui lui échappaient,
la proclamation,à bord du vaisseaucuirasséLe
Pothuau, en rade de Cronstadt,le 28 août 1897,
de l'alliance Franco-Russe, par l'empereur Ni-
colas II et le Président de la République Fran-
çaise, apporta à leur quatuor aux abois des
armes perfectionnées quoique a tir lent (1).
Cette alliance, finalement scellée pendant
le séjour de Félix Faure à Saint-Pétersbourg,
comportait une convention militaire sur la-
quelle l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche,
l'ita!ie n'avaient point de données et que le
prince Coslov, en suite d'incidents roma-
nesques, était en mesure- de révéler « les in-
formateurs » des quatre puissances le di-
saient.
Arrivé à Saint-Pétersbourgpour y participer
à la réception du Président de la République,
alarmaient les espions de la Triplice et de la
Grande-Bretagne, le prince un des confidents
de l'empereur, s'étant trouvé au palais im-
périal, en le cabinet de sa Majesté, quand
Nicolas H annotait la minute de la convention
militaire avec la France, que venaient de lui
remettre ses ministres des affaires étrangères
et de la guerre, durant une courte absence du
Tsar appelé chez la Tsarine, son Excellence
avaitlu Facto diplomatiquelaissé sur le bureau

(i/ Voir la acte i, la Bn du volume.


par le souverain sans dénance, et comme sa
mémoire était prodigieuse, on la citait dans
l'aristocratie Russe,avait retenu le mot à mot
du document.
Trois émissaires prussiens de haute lice, de
ceux qui ne bronchaientpas lorsqu'il se traitait
de faits de high-life, assuraient en plus que,
rentré en sa résidence,le prince avait couché
par écrit le texte de la conventionmilitaire,
mis le papier sous enveloppe et enferméle pli
cacheté en un coffre-fort. On tenait la chose
d'une sémillante danseuse aux gages de
l'Allemagne, à Saint-Pétersbourg, danseuse
avec laquelle M. de Coslov, qui était incor-
rigiblement cotillonneur, avait passé une
nuit, et à laquelle, ivre après un souper
arrosé de champagne,il s'était plu à dire qu'il
n'ignorait rien de ce qui intéressait, à un si
haut degré, les cours de Berlin, de Vienne,
de Rome et le Foreign Office, et à relater
comment l'énorme secret d'Etat était devenu
sien, sans semer une bribe de ce secret.
Le prince retourné en France, l'espionnage
de la Triplice et celui de l'Angleterrel'avaient
pris comme point de mire, atde'nt en aiguille,
le dévalisement de son Excellenceétait devenu
l'entreprise de M"' Goring, de la marquise del
Bosco, de M' de Cadnitz, de la comtesse Anna
de Samowski, amies de l'académie de la
rue du Bac, ou paillardait M. de Coslov, puis
chaque moucharde ayant échoue en ses essais
individuels, les quatre fureteuses s'étaient
groupées,espérant qu'elles réussiraientmieux
en faisceau.
La promotrice de cette entente, M" Goring,
un soir, chez elle, entre deux tasses de thé
additionné de gin, avait posé en ces termes
la question à ses émules rassemblées autour
de sa table
« Nous faisons toutes du reportage politique,
et nous ne nous tromperions ni les unes ni les
autres quant à notre condition. Donc, jouons
franc jeu, abattons nos masques de polichi-
nelle, et causons en informatrices sérieuses.
Nuire à ce pays est notre lot mais isolément
nous nous cognons contre. des barrières qui
nous arrêtent. Hé bien 1 au lieu de nous con-
sumer sans profit, en des escarmouchesper-
sonnelles condamnées,combinonsnos coups;
et nous serons invincibles. Unous incombe do
soutirer au prince le texte de la convention
militaire entre la Russie et la France, conven-
tion qui inquiète la Pruase, l'Autriche, l'Italie,
l'Angleterre, et que ces puissances ao commu-
niqueraient si, séparément, elles se la procu-
raient que ce soit celle-ci ou celle-là qui dd~
croche ~a timbale, c'est kif-kif associons-
nous on nous approuvera. Mon gouverne-
ment imputerait, par mon entremise, une
centaine de mille francs à l'achat d'une copie
de la dite convention; vos gouvernements
feraient, par vous, des sacrifices non infé-
rieurs avec quatre cent mille francs, nous
aboutirions. Et quelle moisson de lauriers
nous vaudrait notre action 1 » La campagne
de la convention militaire Franco-Russe se-
rait la plus brillante et la plus fructueuse de
nos campagnes car il est certain que nos
employeurs nous rémunéreraient royale-
ment. »
Et le pacte avait été conclu entre les quatre
espionnes.
Peu après, le siège de son Excellence était
entamé.
n traînait en longueur et décourageait les
assiégeantes,lorsquela comtessede Samowsk
s'aperçut que le boyard se frottait à Marie Es-
coubous.
« L'amour nous sourit, s'coria-t-eUo. Adres-
sons-nous a lui, favorisons-le il nous secon-
dera ?»
Aussitôt, les batteries des représentantes
de la Tripliceet de l'empireBritanniquefurent
braquées vers le point où braconnait le fils dé..
vergondé de Cythérée, etl'attaque eut une vi-
gueur décuple.
Cela nous dit pourquoi M" Goring, M"" de
Cadnitz, M*" de Samowski et la marquise del
Bosco, talonnaient, au parc de Montsouris,
M. de Coslov accompagné de la pyrénéenne
et de la baronne.
Quand les quatre agentes surent que son
Excellence était férue de l'ex-chevriere,
elles élucubrèrent un plan qui consista à faire
adopter par la jeune fille la résolution de dé-
trousser le richissime slave, conséquemment
acheter la jeune aile.
Suivant elles, la vénalité de la pupille
de la Blampin était une garantie contre le
nasco.
Ayant sondé ïo gué,eHescomprirent qu'eMos
échoueraient si ollea ne se ménageaient pas la
complicité do la directrice do l'instHut do
po!ntMK<, on un mot, si otto~ n'acht~aient pas
!a tutrice avec la pnpH!e, et elles d~c!-
dèrent de mener de front loa deux cnrrnp'
tiona.
Sagaces, elles éprouveront la baronne. Arti-
Mc!ousement, celle-ci leur t!nt la dragée haute,
et elles eurent la prénotion que la toison
d'or qu'elles convoitaient leur conterait plus
d'elforts et de billets de banque qu'cttcN
n'avaient cru.
Certes, la Btampin nourrissait le sentiment
cuisant que tôt ou tard elle céderait sa chatte à
un homme mais eUe était résolue à faire
payer cher cette cession c'est pourquoi les
espionnes la trouvèrent à la fois prête à être
embauchée et & vendre, à beaux deniers
comptants, ce qu'on souhaitait d'elle.
< Nous sommesen
négociationavec une har-
pie plus rouée qu'une diablesse, firent les Tn-
pliciennes, à l'issue d'une entrevue qui eut
lieu entre elles, l'anglaise et la noble dame, à
l'académie de la rue du Bac, le lundi d'après
la promenademouvementée au parc do Mont-
aonria, narrée au chapitre précadent f! noua
MO déployons ptM toute notre ~nhtinté, si
notre vigilance est en défaut, nous sotOM:*
dMp6es.
Bah roparHt M"* Goring, la baronno
acceptera nos cond!t!ot)s nous n'avons point
de concurrent. Reste le penchant Matu'eMX
qu'elle a pour M"° Escoubous. C" ptiuchaut
qui no ticra pas éternellement la jeune pyré-
néenne, ne reststera point à une abon-
dante pluie de Ion! La citoyenne est a nona,
et eUe gagnera à notre cause sa mi-
gnonne. M
M"' John BuU était dans le vra! mais ses
complices ne se trompaient pas non plus,
preuve de cela: tes quatre alliées avaient &
peine tourné le dos, quela Blampin dit a Marie
qu'elle embrassa
Mon chat, la Goring, la, Cadnitz, la Sa-
mowski, la del Bosco, espionnes en fonction,
tu le sais, cherchent à s'emparer d'un secret
d'Etat que détiendrait M. de Coslov, et se dé-
mènent afin que nous les assistions. bléne-toi
d'elles, renvoie-les à moi quand elles te tâ-
toront, et remets-moi la charge de (axer notre
collaboration éventuelle. S H y a lieu, nous
detMtttWM, entre nou«, ce qu'i! faudra ha-
a~rJer, sous te manteau de !a ettOtaitt~M, con-
ttt< lu pt!ncc.
Et Made a'<)ta<t hat6ad'approuver, en ao ré-
servant <n-pctto, a nouveau, de se conduire,
envers aon Excellence, comme elle l'enton-
drait.
EHe la sentait, son avenir dtait sur te tapis,
dépendait de son tact, et il convenait qu'elle
se tint prête à prendre la décision ~a plus
avantageuse.
Eu nUc « qui les connatt toutes », ello nota
ce qu'on distillait dans sa sphère, et sa « Men-
faitrice ne prévit pas qu'un jour, a l'invita-
tation insidieuse de trimer plutôt pour celle
qui l'avait formée que pour soi, elle réplique-
rait « Fichez-moi la paix! et que l'ordre,des
droits serait alors interverti.
<x

KNTMRTtRX ~MKUMANT
#

L'éducation Mpercoquontieuse (;M'o!!c de-


vait a sa « protectrice » avait dave!opp6 en
'elle les pires inat!nct8.
!)i8!)!muMe~a8tuc!euse,<!goïsto,orgueiHeuse,
intéressée, elle était, en plus, <MpMvëejuaqu'&
la moelle.
Physiquement vierge, la Blampin ayant
rigoureusement veillé à ce qu'aucun des vi-
veurs de sa familiarité ne la denorat~ eUe en
savaitt autant sur la lubricité qu'une marcheuse
de quarante ana, et BashF:.f~ s~ méprenait
étrangement quant à ses mi~m ¡
Jolie, charmeuse, capable <~ î~r&ngs ~cs
esprits, savante en l'art raffiné do la luxure,
e!!e voyait s'ouvrir largement devant tdto la
carrièro do demi-mondaine, et c'était a cette
carrure qu'elle «o destinait, sans cependant
sa confonnef & la dochhtM Mtnmiato de la
cotoUa do t'acad~mta do la rue du Bao até-
ftMaation avant tout.a copulation, et en hôs!-
tant, Man que p6n<5ttôM du t'utititô do !a cas-
tration,dans to m<!t!er dit vondenso de vo!upt~,
a se séparer de ses ovaires, l'extraction de
ccMX-ct étant soumise h des aMas.
Adut6o par lo cerdo do la baronne, en
tôte M. de Canon dont la timidité, le tic ï'amu-
saient, sans éconduire ses adorateurs, e]!e
n'avait encouragé aucun d'eux lorsque lo
prince se mit sur les rangs, sa vanité, sa ra-
pacité, son ambition s'exaltèrent, et elle mo-
dina ses agissements.
Agé, débauché, auaiMi, millionnaire,,grand
seigneur, le boyard était, pour elle, le <t type e
à.capter.
Pétulante, badine, provocante, eUe inter-
préta si artistement, près de lui, la comédie
de l'amour que, pris au piège, il n'eut bien-
tôt plus qu'un nom à la bouche le sien,
qu'un désir la posséder.
Et dame, quand un crésus convoite une nMo
vénale, il est rare qu'il no parvienne pas à
8M MHS.
Ebahie do la maîtrise des manèges de sa
nngnonne.laBiampinqui observaitendessous,
ce voulant point qu'une entente fût conclue
à son insu et à son détriment, entre l'ours blanc
etia gazelle, s'interposaen maman grondeuse,
soucieuse du bonheur de son enfant, et reven-
diqua la conduite de la brigue ontamée.
Ha ha 1 Elle se heurtaà une résistance si.
calculée qu'elle envisagea incontinentle mat
qu'ello aurait à défendre ce qu'elle appelait
ses légitimes prétentions, et la nécessité de
redoubler de vigilance, de feintise, d'indus-
trie dans les pratiques engagées.
Evidemment, M'" Escoubous se sentait de
force à être le pilote de sa propre barque; mais
la baronne entendait préserver ses attribu-
tions de « tutrice et le privilège qu'elle
s'arrogeait de faire argent de celle qu'elle
avait achetée à Saint-Sauveur six ans aupa-
ravant.
Inutilo, n'est-ce pas, de démontrer que la
maligne pyrénéenne, entièrement à ses sup-
putations, ne daignait point s'inquiéter du
sculpteur, son compatriote,dont la liaison avec
M' Eugénie, indéniable après l'intermède
théâtral du parc de Montsouris, excitait pour-
tant son ressentiment.
Cet intermède taraudait Pierre qui son-
geait à l'expliquerplausiblementà Marie dans
un dialogue où le prince aurait sa part.
Le lundi étant le jour de la leçonde modelage,
Bastanet vint, à l'institut de peinture~ le sur-
lendemain de sa promenade sous les ombrages
odoriférants, à la droite de la créole, et ann
de trouver seule M'" Escoubous, arriva avant
l'heure réglementaire, a une heure où il présu-
mait que sa classe serait vide.
De fait, personne n'était là quand il sonna,
et ce fut la « monitrice qui le reçut, la Blam-
pin ayant dû s'absenter.
L'occasion qu'il recherchait s'offrait à lui
il la saisit pas les cheveux, et dès qu'en la
salle d'études où il avait été introduit, galerie
vitrée donnant sur un jardin, garnie d'une
longue table, de chaises de noyer, et aux murs
tapi~és de dessins, il se vit en face de la
jeune fille étonnée de son excès de zèle, il
ouvrit le feu.
Cette toilette vous sied à merveille, dit-il,
débutant par un compliment appelé à lui
déblayer la route.
La pièce capitale du costume visé était une
jaquette blouse en fatin noir, à entre-deux
de dentelle et petits rubans froncés, que
faisait valoir le chic de l'ex.bergèro.
Ho ho quel talon rouge ae récria en
gaussant cette dernière. C'est & M"' Eugénie,
à votre bras au parc de Montsouris, que vous
devriez adresser ces fleurs de langage.
M"* Escoubous abordait précisément ce qui
chagrinait le sculpteur.
Si j'étais samedi au parc de Montsouris,
c'est que la bru de Mme Motteras m'avait prié
de lui montrerl'observatoire météorologique,
un des astronomes de eb monument tunisien
ét!:nt des copains de mon maître, Antoine
Fertot,. repartit assez imperturbablement °
Pierre.
Oh! ne vous excusez pas vous êtes
libre. Vous pouvez piloter qui vous plaît où il
vous plaît; cela ne me regarde point.
N'interprétez pas mal une course scien-
ti1lque.
Je vous répète qu'il M'est indifférent que
vous serviez de cicérone à M' Eugénie.
Quant à moi, il m'est pénible de vous vo!r
en landau, près do M. do Coslov.
De quoi vous mêlez-vous?riposta verte"
ment Marie. Je ne dépendspoint de vous, et je
n~accepte point vos observations.
Je n'ai pas eu l'intention de vous blesser,
fît le pyrénéen mortifié je voulais unique-
ment vous rappeler qu'il y a sept ans, aux pâ-
turages du col de Riou~ lorsque nous gardions
ensemble les troupeaux, nous échangeâmes
des serments.
Que vous tenez avec M"* Eugénie. Ha 1
ha! ha ha C'est impayablet
Que je suis prêt à tenir avec vous si vous
les tenez avec moi.
Des serments de gamin, de gamine, ne
signifient rien et ne sont que ridicutes.
L'affection profonde n'est jamais ridi-
cule elle est aussi touchante chez l'enfant
que chez l'adulte.
Ce n'est point mon avis, et je ne me sou-
viens du temps de ma pauvreté que pour dé-
tester ce temps détestable.
Détestez-le, excepté l'intervalle enso-
leillé pendant lequel l'amour a carillonné en
votre tête, en votre cceur, et en mémoire
de cette période embaumée, soyez moins dure
a qui vous aime.
Ha ha 1 si M"' Eugénie vous entendait
Et!e n'aurait rien à redire puisque je ne
lui suis de rien.
Quel aplomb
Mettez-moi à l'épreuve.
A quelle épreuve ?
Celle qui consisterait à vous prouver
que je n'ai pas changé à yotre égard, et que
ma félicité serait de vous avoir pour femme.
Pour femme Vous gagnez de quoi vous
suffire, et vous postulez la main d'une jeune
nllo habituée au bien-être et au luxe 1 Vous
vous moquez du monde. Votre femme 1 Vous
m'habilleriez de bure, vous me feriez user
des galoches, vous me nourririez de pain bis
et de fromage sec, comme & l'époqueou j'étais
àLuz.
rai des ressources.
Lesquelles ?
Mon maître m'alloue deux cents francs
par mois en plus, il me loge et je mange & sa
table et si j'ajoute foi à ses prédictions, dans
quelquesannées, je gagnerai, paran, une dou-
zaine de mille francs.
Douze mille francs problématiques, par
an, peut-être quand vous atteindrez la cin-
quantaine Merci. Au reste, cette discussion
est un enfantillagebasé sur des enfantillages.
Je n'ai nullement Fenvie de me marier, et ·
vous êtes trop entiché de M°" Eugénie pour
vouloir tout de bonm'épouser.
Je vous jure que M"" Motteras.
Si vous vous entêtiez à la renier,je vous
dénoncerais à elle, et elle vous arrangerait.
Ha ha ba ba quelle burlesquechamaillerie
de ménage résulterait de mes révélations.
Ha! ha ha! ha! quel passage à tabac, mon
i
pauvre monsieur Bastanet Ha ha! ha 1 ha 1
j'en ris d'avance à me tenir les côtes. Ha ha!1
ha! ha! Ha! ha! ha! ha!
A cette déviation de la conversation,Pierre
s'embrouilla, rougit à éclater, à l'instar de
M. de Canou, et, en défaut, démonté, demeura
court.
L'apparition de plusieurs élevés cassa l'en-
tretien qùi, quoique topique,manquait,d'après
l'ar.tiste, de conclusion, et impliquait une suite
et une nn.
« Nous nous reparlerons, et je poserai, de
manière à la liquider, la question e, mâchonna
Pierre tandis que M"' Escoubous saluait les
nouvelles venues et les aidait à accrocheraux
portemanteaux d'un cabinet noir, situé à l'un
des angles de la salle, leurs chapeaux et leurs
collets.
Bien qu'elles eussent conféré le matin, de
dix heures à midi,aveclapatronne de l'institut,
à leur tour, les espionnes se montrèrent,et
contentes de voir la jeune Ûlle sans son
vigilant chaperon, s'attroupèrent auprès
d'elle.
L'académie de peinture n'était-elle pas leur
meilleure arène, tant que la position de celle
qu'elles essayaientd'embrigaderne se modifie-
rait point, et n'était-il pas rationnel qu'elles y
musassent?
Profitant de la circonstance, elles envelop-
paient, en leur filet la pyrénéenne, lorsque
rentra le cerbère redouté qui les obligea à se
recroqueviller
La baronne, elles en avaient la conviction, ne
tendait point à les fâcher, à les éloigner, parce
qu'elles lui apportaientle Pactole mais elles
ne doutaient pas non plus que la vorace
ogresse ne fît des pieds et des mains pour s'ad-
juger les trois quarts du gain illicite de la né-
gociation en cours, et conséquemment pour
mener celle-ci, quoique l'ex-chevriere seule
eût effectivement la faculté de les rassa-
sier.
Pierre n'obséda point Marie et donna sage-
ment sa leçon de modelage, les représentantes
de la Triplice et de l'Angleterre,fautrices et
spectatrices de son maudit déconcertement
du parc de Montsouris, faisant partie de son
auditoire, et le turlupinant en lui décochant
des œUlades.
A l'instant où il terminait sa démonstration
manuelle, le prince survint.
Très flatteusement accueilli, après avoir dit
au sculpteur contraint devant lui, qu'il lui
accorderait prochainement la première des
séances de pose du buste commandé, M. de
Coslov passa en l'appartement de M"' de Blam-
pin, où l'intraînërent la « tutrice » et la
« pupille &, toutes deux pleines d'attentions.
« Ça persiste, grommelaBastanet.mordupar
la jalousie. Fort de la complaisance de laba-
ronne, le boyard poursuit Marie, et Marie.
Je tenterai de la sauver. Si j'échoue. Ah!
sijéchoue qu'adviendra-t-il de moi?. o
Quand il partit de la rue du Bac, son Excel- t"
lence était toujours enfermée avec la Blampin
et la jeune iule, et les espionnes croquaient
lé marmot dans l'espoir qu'après le départ
du slave, M' Thomas, à défaut de M"" Es-
coubous, leur glisserait quelques communi-
cations dont elles feraient leurs choux gras.
Partagé entre l'indignation et l'affection,
en se rappelant les théories impudemment
formulées par son ancienne compagne,Pierre
suivit le boulevard Saint-Germain et s'arrêta
s
une minute rue de l'Abbaye.
Les persiennes de l'étage qu'habitaitM"" Eu- 0
génie étaient tirées cela signifiait que la
jeune femme avait exécuté son projet d'aller
à Bourg-la-Reine, chez sa parente malade.
« Elle est à la campagne», se dit-il.
Et il s'enfonça dans la rue Bonaparte qui le
rapprochait de la rue Bara.
t<a créole avait réellement pris son vol,
mais pour la clinique du docteur Wenceslas,
à la porte de laquelle. à ce moment, ftanquée
de sa belle-mère, elle descendaitde fiacre.
<~Lw Ac~tai~e? marmotta, en marchant,
1 artiste. Pourquoi ne lui ecrira!s~e pas? Elle
m'a!me, elle, et aucun prince ne bourdonne
autour d'elle. Je lui ecriFai. Et si je dois
chasser de mon être ce qui ,juaquea aujour-
d'huit ravivine, comment me reprocherait-
on de profiter de ce que je n'ai point qué-
mandé, le ciel m'en est témoin?. »
Et le soir tard, en sa chambre, il écrivit à
M" Eugénie Motteras, en se servant d'encre
noire, non d'encre sympathique, une lettre
plus amicale que passionnée, en laquelle il
ne se compromettaitqu'a moitié.
x

t.'OVAMOTO!NE

La clinique du docteur Wenceslas, le docteur


donnaitquelquefois des leçons de laparotomie
& dos apprentis chirurgiens, de là la dénomi-
nation de son hôpital, la clinique du docteur
Wencestas, située quai de Passy, entre cour et
jardin, occupait une construction sans relief,
de trois étages, dont un étage mansardé. Au
rez-de-chaussée étaient le logement, le cabinet
du Directeur et. un laboratoire au premier
et au second, de spacieuses chambres de
malades; au comble,des logements de bonnes,
d'inNrmiëres.
Le jardin, que protégeait un mur de quatre
mètres de hauteur, avait de vieux arbres
marronniers, tilleuls,et enl'épaisse porte char-
retibro, pointa on gr!«, do l'immeuble, s'ouvrait
un portillon usuel.
L'apparence do la propriété était celte d'une
maison bour~eolao do rentiers; cependantquo
de ltitoa, de femmes ombaboninées, en qu&te
de « plaisirs Nanspcort, ou encetntos après
N'être follement divertios à faire inconsidé-
rément la bote a doux dos, et venant y replâ-
trer leur vh'g!n!te, leurhonneur parle minis-
tère do Favortement à la sourdine, en avaient
franchi le seuil, le sourire aux lèvres, l'espé-
rance au cœur, pour en ressortir les pieds
devant, en un suaire t
Si son jardin eût servi de cimetière a celles
qu? y décédaient, il aurait fallu l'agrandir pé-
riodiquement, comme on agrandit les cime-
tières parisiens.
Nonobstantcela, c'était du ton le plus enga-
geant que le mattre qui y régnait invitait les
clientes qu'il racolait ou que ses courtiers lui
rabattaient, à s'y délasser, à s'y restaurer, de
toniques applications des récents progrès de
la science y dotant les prévoyantes d'inappré-
ciables biens.
Attendue, M' Eugénie y fut reçue en em-
haasadnco. TrenoMant qu'eMo no ao mv!a~t au
dornier monnont, ïa doMaMbro la tatonna!t
aftn do provenir nno rcothttte. Ma!a non, <M-
tenn!n6<! par la ftayeut do t'tM'coMchement,.
qu'on avait sului inapirar,parl'inefftcacitedos
« lavages » de la matrone Louchaud, sur-
tout par la soif des griseries de l'amour dé-
sordonné, enlacde a celui qu'elle ch<!r!8sait,
la jeune femme se livrait au couteau du prati-
cien.
Wencestas montra complaisamment aux
doux dames l'établissement, du sous-sol au
grenier, et installa sa cliente en la chambre
disposée pour l'imprudente, la folle, une des
plus gaies.
Vous serez là, douillettement, dit-il, et
Joséphine (la première inurmiore, qu'il pré-
senta) vous choiera.
Joséphine, une ragote de quarante-cinq ans,
à la poigne de portefaix, à la mine hypocrite,
s'inclina en protestant de son empressement,
et M"' Motteras mère, Mme Motteras fllle re-
mercièrent.
L'hôpital de Wenceslas hospitalisait, à cette
époque, cinqdames, épouses de onmmerçants.
9
précédemment opérées pour des nbromos,
des OatMios, et presque guériea.
En notant cela, la docteur n'eut, garde (le
négliger d'entamer, à son éloge, un di-
thymmha, do produbo des aHestaUotta, de
dire qMe si, M ~mi~'on da tant d'autres,
il publiait toa certMeats, tes tottros de grati-
tudu qu'ou lui envoya! il lui faudrait faire
intptUMor dos in folio qui formeraient une
uittttothcquc.
Momain matin, ajouta-t-il, parlant & la
hene-m<)to, nous cuirasserons, sans quet!e
sente rien, Madame votre bru que, rapres-
midi, vous retrouverez à l'at'ri des à-coup.
Quelques jours de recueillement en cette re-
traite parisienne et bocagère,. puis plus la
moindre alarme & avoir. Ah! combien ma-
dame Eugénie se louera do sa sage déci.
sion t C'est la santé, l'impassibilitéet un pas
seport de centenaire qu'elle emportera de
cet asile salutaire, ma chère Madame Mot
feras.
En prononçant cès mots, Wenceslas serra
les unes mains gantées de sa future pa-
tiente.
Celle-ci avoua que la défiance avait par-
tiatement influé sur elle, mais dit qu'e!to était
convertie.
On la défendait contre et!o-meme, elle n'en
doutait point, et de bon gré elle se confiait
aw savant chirurgien qui, elle le sentait,
aUaitlui rendre un immense service.
La douairièrecontribua à l'emménagement
de aa belle-fille, cette dernière avait apporté
une maUe dont le contenu fut rangé en la
commode de la chambre, et, vers sept heures,
la vieille dame, aux anges, tout se dessinant
au mieux, reprit te chemin de Saint-Gérmain-
des-Prés, en se gaudiasant de savoir compé-
temment que l'épouse de son fils, dès le jour
suivant, ne pourrait plus procréer d'enfants
condamnés, de par la loi de l'hérédité, à être
des aliénés.
Ici, qu'on nous permette d'envisager la spé-
cialité à laquelle mons Wenceslas devait sa
notoriété.
La laparotomie ou l'art d'inciser le ventre,
quand elle a pour but l'ovariotomie, l'enlève-
ment des ovaires, la castration de la femme,
est aujourd'hui une opération commune.
Les chirurgiens, qui ne sont pas invariable-
ment des médecins distingués~ lorsou Ha ont
le prurit du découpage, iraient découper aux
champs 6tys6ens la Trbs Sainte Trinité.
Le besoin morbide de renommée et d'ar-
gent, tara du corps médical, les dévoie sou-
vent, et quand ils nefontentptus le droit che-
min, en leurs serres, tout malade, voire tout
être bien portant, devient chair d'amphi-
théâtre.
Macéa hors dea atteintes du code, libres de
se laisser aller & leurs quintes, de mutiler,
bannissant la compassion sotte, ils se com-
portent avec autant do sans-façon que le
boucher a l'étal.
L'ovariotomie, dont ils ont répandu la mode,
est devenue pour eux une mine d'or. Obligés
à de la circonspection en le traitement des
parties génitales de l'homme, la neutralisa-
tion de l'homme n'étant pas dans les mœurs,
sauf en orient et en ce qui concerne les gar-
diens de harems, ils se dédommagent en
faisant, moyennant finance, l'ablation de?
organes reproducteurs de la femme.
La méthode antiseptique, l'anesthésie, les
procédés hémostatiques out, il est vra!, révo-
lutionné l'ancienne chirurg!e mais en dépit
des perfectionnements réalisés, le dépeçage
abdominal est resté périlleux, et s'y adonner
en marchand rapineur est plus qu'un coupa-
ble commerce c'est, par dessus te marché, une
barbarie quatre-vingts fois sur cent inspirée
par une sordide immoralité, et il faudra bien
que le législateur étudie la question, quand
ce ne serait qu'au point de vue de la per-
pétuation de l'espèce.
Commenttolèrerait-on indéfiniment que des
bandits,a l'abri du diplôme qu'on leur a ac-
cordé, ôtent, sans nécessité, à la femme, en
jouant avec les jours de celle-ci,le pouvoir de
transmettre la vie, d'accomplir sa plus haute
mission sur la Terre ?
C'est un chirurgien rouennais, nommé Lau-
monier qui, le premier, en i7M, ouvritl'abdo-
men d'une dame affectée d'ovarie, et réséqua
un ovaire à cette souffrante. L'opération réus-
sit, et Laumonier en publia, l'année suivante,
la relation dans les mémoires de la société
royale de médecine.
Elle ne fut pas immédiatementrenouvelée.
A bon droit, elle effrayait,
Moins scrupuleux que nous, les anglais et
les américains aulviroat tout de go la ligne
tracée par le chirurgien normand, si bien
que l'un deux, le docteur Washington Atlee,
de Philadelphie, plein de désinvolture et
d'orgueil, put dire, en 1876, qu'il en était à
sa 340' ovarlotomle.
Il affirmait n'avoir perdu que 30 de ses
mutilées, et s'honorait de ce funèbre pourcen-
tage.
Le pansement antiseptique, dont les bien-
faits sont indéniables, décupla l'entraînement
des chirurgiens britanniques et yankees, la
chirurgie abdominale gagna l'Europe, et à
présent, nos chirurgiens déploient à explo.
rer les ventres féminins une activité analogue
à la fureur ovariotomique de leurs confrères
de Londres, de New-York ou de Chicago.
Certes, si la laparotomie n'avait d'autre fin
que de déraciner des maladies mortelles, et
était toujours faite avec les rigoureuses pré-
cautions qui opposent des barrières à la pu-
tréfaction des liquides du corps, à la périto-
nite, il n'y aurait pas à blâmer. Lorsqu'un
kyste doit sûrement tuer, l'hésitation n'est
plus do saison il faut s'en remettre à la ré-
section mais les tumeurs de l'ovaire, les
hystes ne sont point les causes les plus nom~
brouses de l'application au sexe féminin de
la chirurgie abdominale. Une insignifiante
ovarite fournit au spécialiste le motif d'ex~
tirper les deux ovaires, le sacrifice d'un
ovaire no suturait pas, et de guérir ainsi
notre moitié de tous ses maux, les chevaliers
du couteau et des ciseaux jurant que la
castration est la panacée infaillible, qu'elle
exonère la femme des vapeurs, des métrites,
des névralgies, de l'hystérie, de l'épilepsiet
des douleurs de la menstruation, des accidents
de la ménopause, etc., etc., et lui garantit
la robustesse, oubliant en leur nomencla.
ture rharamineuse, les complications abou~
tissant à la tombequi résultent de leur char-
cutage.
Une insignifiante ovarite, disons nous, pré.
texte l'ovarlotomie.
Les chirurgiens de l'acabit de notre Wen.
ceslas se passent même de cet embryon de
raison près de certaines poupéesdétraquées,
nous désignons ici les précieuses ridicules
dont l'engeance est éternelle, les vaporeuses
qui, jusqu'aux insigniûantes vétilles, avec
afféterie, pointillerie suivent les fluctuations
de l'érotique mondanité. Ces baroques n'ont
plus la migraine, la migraine est vieux jeu
elles ont de ta neurasthénie, la neurasthénie
est nouveau jeu, de la neurasthénie à l'abdo-
men, à la matrice, et mille incommoditésima-
ginaires à la région pelvienne, se font électri-
ser les parties secrètes, l'électricité étant en
réputation, et pour ne pas être surpassées en
idiotie par telles ou telles mijaurées déca-
dentes en vue, quoi que ce soit invraisembla-
ble à priori, sans que rien que leur entende-
ment obtus les y contraigne, en prenant des
airs penchés, langoureux, vont à l'éventre-
ment.
Nous connaissons des guenuches cotés qui
ont subi la laparotomie, afin d'être en tout
semblables à des dames huppées de leurs
relations, lesquelles dames s'étaient fait
extraire les ovaires, et parce que rovario-
tomie a de la vogue.
Et les chirurgiens, au lieu de réagir contre
ces stupidités de morphinomanes,d'éthéro-
manes, de cocaïnomanes, de dypsomanes,
encouragent celles-ci qui développent leur
clientèle 1
A un de ces dépeceurs patentés, qui se tar-
guait d'avoir ovariotomisé une des incroya-
bles mignardes susmentionnées, la pécore
n'accusant point de principe morbiNque, nous
demandions pourquoi il avait fait cela. a–Si
je ne l'eusse pas fait, un autre l'eût fait à ma
place », nous répliqua-t-il.
Cette explication a tout juste autant de va-
leur qu'en aurait celle d'un homme qui, presse
par un malfaiteurde participer au pillage d'une
villa et ayant cédé à l'incitatiop, objecterait,
pour sa justification, que s'il s'était refusé
à collaborer au cambriolage perpétré, un va-
lontaire plus « à la redresse », l'eût remplacé.
Il s'en faut de beaucoup que l'ovariotomie
apporte aux femmes la santé indestructible.
La vérité, c'est que cette. innovation qui di-
minue la natalité de la population, n'a point
les qualités thaumaturgiques que ses vanteurs
lui attribuent, et qu'elle est le facteur lugubre
d'innombrables indispositions ou innrmités
insuportables.
9*
L'insuMsance de nos connaissances anato-
mo-pathologiques, en ce qui concerne les or-
ganes sexuels féminins, devrait brider les
chirurgiens oui, va-t-en voir s'ils viennent!1
Aussi autoritaires que les aliénistes~ les chi-
rurgiens ne veulent entendre que la voix qui
leur crie a Si tu t'arrêtais à toutes les con-
sidérations qu'on*t'oppose, tu n'aurais plus
qu'à fermerboutique. Tu es né pour trancher,
rogner, tailler, palper de beaux honoraires
tranche, rogne, taille, palpe, et moque-toi
du qu'en dira t-on. »
Parfois, lorsqu'une catastrophe suit une
opération, l'opérateursoutient que les ovaires
extirpés étaient en piteuse condition. Cette
défaitepost-mortem,inconsistante,desovaires
sains étant journellement sacrifiés, quantité
d'examens d'ovaires arrachés de leur siège
l'ont prouvé, cette défaite ne légitimerait
nullement en somme la frénésie des ova-
riotomistes.
Quoi, parce qu'une portion de l'individuse-
rait avariée, il faudrait supprimer cette por-
tion 1 Alors quand on souffrirait d'une né-
vralgie fasciale, on serait tenu de se faire cou-
per la t&te A la bonne heure, voilà de la thé-
rapeutique of&cace.
Nous n'entreprendrons point d'énumérer les
maladies que les chirurgiens voués à la détô-
rioration de la femme ont la pretenUon de
juguler avec rovanotomîo nous nous con-
tenterons de marquer au crayon rouge,
trois de celle-ci les troubles relatifs & la
menstruation, épilepsie, l'hystérie.
La ménopause n'est pas infailliblemen
assurée par la castration laquelle, de fois à
autre, n'a qu'une influence tardive sur l'éva-
cuation sanguine, et il advient que pendant
un temps plus ou moins long, quand l'ablation
ovarienne a été eBectuée, les menstrues per-
sistent intermittentes, et ont des ressauts
violents.
Nous avons interrogé des filles appauvries
de leurs ovaires, dont les flux de sang pério-
diques ont duré quatre ans après la castration,
et l'on a vu l'ovariotomierégulariser la mens-
truation chez des femmes défectueusement
réglées.
Au reste, l'opportunitéde provoquer préma-
turément l'Age critique de la femme, échappe
MX recherches de ceux qui savent que la
suppresston des règles peut avoir pour effet
des désordres intellectuels. La ménopause
anticipée, fruit de l'ovariotomie, est plus dan-
gereuse que la ménopause normale, et elles
sont multitude les malheureuses eunuques
devenues folles.
Les asiles d'aliénéshospitalisent des batail-
lons de ces infortunées, et les travaux de
Spencer Wells, de L. Tait, de J. Thomas,
d'Emmet, de Terrier, nous ne citons que les
plus populaires,sont là pour attester que l'en-
lèvement des deux ovaires est un élément de la
folie et exaspère les dérailements de l'encé-
phale,même qu'une laparotomiepeut entraîner
l'aliénation.
Le procès des docteurs Boisleux et de la
Jarrige, lequel en 1897, passionna, contient,
à ce propos un fait souligner. Le docteur
Boisleux, chirurgien-gynécologuede réputa-
tion, qui, en arguant de métrite fongueuse,
passait à la curette des vierges, qui, sur une
liste, incomplète, de 90 ouvertures de ventres,
de i89i à i894, avait 26 décès (et l'on célé-
brait son instructionscientifique,sa dextérité)
opëre une Mlle Naga. Mais contentons-nous
de rééditer la partie du compte rendu du pro-
cès relatif à cette personne. Mncîdeht est de
l'audience du 22 Mara
Le p~~H~. D. En i89i, le docteur
Navet voua adresse une Dlle Naga, maitreaso
du nommé Daubenfeld. Vous lui avez fait une
opération qui n'est pas critiquée) une laparo-
tomie pour une tumeur double des. annexes.
Après l'opération, elle est devenue folle. Elle
poussait des cris, elle. hurlait, si je puis em-
ployer cette expression, bien triviale Alors
vous conseillez à Daubenfeld de l'emmener
chez lui, parce que vous ne vouliez pas de
mort dans votre clinique, et comme il s'y re-
fuse, vous allez trouver le commissaire de po-
lice, pour la faire conduire dans un hospice
d'aliénés. Vous vouliez à tout prix vous en dé-
barrasser. Le commissaire de police n'y ayant
pas consenti,vous êtes allé vous-même à l'asile
Sainte-Anne où vous demandez son admission,
et au retour,vous annoncez à M. Danbenfeld
qu'il était convenu qu'on y accepterait sa mat-
tresse. La voiture des ambulancesurbaines ar-
rive/mais l'interne se refuse d'abord à emme
ner la malade. H n'y consent enfin que sur
vos inatancea et aur votre affirmation qu'elle
sera admise & l'asile.
A'~cc!M~. R. On nie l'avaiapromis en eïfet.
f~p~~H~. t~. –Mais en arrivant à Sainte-
Anne, la première ïn~nniere,la croyantmorte,
refusa de la recevoir.Vous faites replacerdans
la voiture cette moribonde que l'on voyait
déjà trépassée.
Z*acctM~. R. C'est l'infirmière.
Le président. D. Vous n'allez pas mettre
en doute ce qu'elle a dit. Une première in-
ûrmiëre a l'habitude des malades Vous
donnez donc l'ordre d'aller à l'hôpital le plus
voisin, à Cochin. Mais alors l'interne, écœuré,
enlève sa blouse et refuse de vous accom-
pagner, déclarant qu'il ne veut plus assumer
aucune responsabilité. A CôcMn, on nnit par
accepter la ûlle Naga, et elle y mourait
quelques minutes après.. Hé bien! qu'avez-
vous à dire ?
Z/seeM~. R. II y a un point inexact.
M"* Naga est morte à l'hôpital Cochin, non
pas quelques minutes, mais plusieurs heures
après son arrivée.
D. Comment avez-vous pu
J~pr<fs~<'H<.
consentir à trimbaler ainsi cette malheu-
t'euso ?
~'CMK~ R. –EUe était folle et il fallait lui
donner des soins spéciaux. Si j'avais pensé
qu'e!!o n'avait plus que peu de temps à vivre,
je l'aurais gardée chez moi. ')
En son répert. KM~<fo~. de ~yM-Werth.
appréciant la castration, dit qu'il a constaté
que des trouMe~ psychiques s'étaient déve-
loppe deux fois sur 36 ovariotomies.
Quant à l'épilepsie et à l'hystérie, loin d'être
annihilées~eltes sont renforcées par l'ablation
des ovaires.
Terrier cite le cas~t'nne femme qui n'ayant
pas eu de nervosisme, présenta, lorsqu'elle
eut été châtrée, une série de crises hystéri-
ques subintrantes!l
L'interruption des attaques de lhystéria
~:o~<M' par la compression ovarienne, est un
fait clinique qui ne signifie pas que l'hystérie
dépende strictement de l'appareil génital de
la femme. Nous avons effleuré ce point dans
le 4* roman des D~~M:/<<~c ~aM!OM~
dans Hystérique; nous le préciserons avec
concision en nous appropriant ces lignes du
docteur R. Pichevin (Des o&Ms de la castra-
~OM chez la femme) lesquelles sont topiques

« Toutes ces tentatives (celles qui appli-


quent la castration & la cure des névroses)
sont condamnées et condamnables.
« Le professeur Charcot, que nous avons con-
sulté,a été très net et trësafnrmatifà ce sujet.
Il est absolument opposé à la castration dans
l'hystérie, l'hystéro-épilepsie, la manie,la folie
etc. L'éminentchef de l'école de la Salpêtrière
nous a déclaré que l'hystérie génitale était
une erreur grossière et que l'hystérie, l'hys-
téro-épilepsie, l'épilepsie d'origine mens-
truelle, de cause génitale, n'existaient pas. Il
n'a jamais vu un cas d'hystérie, d'hystéro épi-
lepsie, de manie susceptible d'être traité par
la castration. Bien au contraire, il a rencontré
des femmes qui avaient subi l'opération de
Battey (Battey un des premiers sinon le pre-
mier extirpa les deux ovaires) et qui étaient
hystériquescomme par le passé. Elles regret-
taient seulement de n'avoir plus d'ovaires.
La tentative de la chirurgie actuelle est un re-
tour aux idées anciennes dont a fait justice la
pathologie nerveuse, moderne. Il est aussi
illogique d'enlever chez un hystérique mâle
le testicule ou la peau du scrotum, sièges de
la sensation douloureuse, que d'enlever
une zone hystérogène quelconque ou un
ovaire hypéresthésié, chez une femme. La
théorie sur laquelle les opérateurs s'ap-
puient est fausse; leur pratique est mauvaise,
et, a-t-il ajouté, immorale. ?»
Et afin de colorer de la manière qui con-
vient ce couplet, le docteur Pichevin dit en
note, au bas de la page « cette partie du
texte a été lue et approuvée par M. Charcot. »
Ainsi, c'est avéré l'ablation des ovaires ne
produit pas immanquablement la ménopause
et accentue les malaises de la menstruation
elle modifie physiquement, mais ne change
pas « l'expurgée a quantau tempérament elle
n'enraye pas l'hystérie, l'épilepsie elle n'est
guère plus efficace contre la névralgie uté-
rine, les douleurs pelvienneset, en général,
contre toutes les affections de la zone génitale
de la femme elle est capable de faire naître
des complications mentales on l'a vainement
employée à combattrela nymphomanie, l'ona-
nisme, le morphinisme, la manie paroxys-
tique ennn, en des proportions imposantes,
elle est pourvoyeuse de la mort. En compen-
sation, elle stérilise.
Privée do ses ovaires, dos mufs indispensa-
blaa à la reproduction de l'être humain, la
femme no peut pins enfanter, quoiqu'elle
garde les désirs vénériens.
Noua avons observé, à l'asile de Villejuif,
des folles en lesquelles la castration avait dou-
blé l'appétit sexuel et qui,selonl'expression de
leurs gardiennes, étaient amoureuses comme
des chattes.
C'est surtout à cause de la stérilité avec con-
tinuation des sensations voluptueuses, que
l'ovariotomie a eu vite le caractère épidé-
mique, le caractère d'un néau.
Depuis que les jeunes filles, partout embras~
sent les professions chinoisement qualifiées
de libérales, professions de clinquant qui
les conduisent à la détresse d'abord, à la pros-
titution ensuite.; depuis que les sorcières du
« féminisme » politique, portent la femme à
négliger les grâces qui ont fait, font et feront
éternellement sa puissance, sa toute-puis<
sance, arevendiquer tousies droits de~'homme
bien qu'elle soit inapte à remplir tous les de-
voirs do celui-ci; depuis que sous couleur
d'une égalité imbécilement comprise, on
l'excite à se poser en ennemie, non en
auxiliaire de l'homme, dans la lutte pour le
pain quotidien, depuis qu'on N'évertue & la
séparer de l'homme dont la rapproche la loi
de nature, et sans lequel elle n'est qu'un être
incomplet, elle tourne à l'androgyne, altère
les qualités de son sexe sans acquérir celles du
sexe masculin, crache sur l'intérieurfamilial,
et le noble rôle d'épouse aimée, aimante, de
mère, de reine du foyer conjugal, prétend
qu'il est au-dessous d'elle de supporter les
saintes charges de la maternité, renverse
l'amour, voit en l'homme un tyran, et aussi
internationaliste que l'anarchiste butor, vili-
pende la Patrie.
Ce minotaure, à l'opposite duquel, Dieu
mercil la vraie femme se maintient, ce mino-
tanre hybride qui veut ignorer les vertus de
la ménagère, qui rougirait de soigner sa mai-
son, son mari, d'allaiter son enfant, de coudre,
de repasser, de cuisiner, ne se borne pas à être
ridiculement orgueilleux, à méconnaître sa
mission, il est, en plus, rapace et débauché.
Assoitréede luxe et de luxure,bêtement va-
niteuse, pédante, fainéante, la nUo que nous
servent les modernes « tricoteuses a aoi-disant
émancipatricesde la femme, n'aime que l'ar-
gent et la noce, et refuse de s'exposer à l'en-
gendrement. S'ébattre sans courir de risques,
telle est sa devise. Et pour éviter les risques,
écoutant d'ignominieux conseils, elle affronte
le bistouri de l'ovariotomiste et sacrifie ses
glandes ovariennesf6condes,concurrencant,de
la sorte, la truie châtrée pour engraissement.
Des chirurgiens, par bandes, se sont rués
sur cette pervertie qu'ils ont exploitée, qu'ils
exploitent au détriment de l'honnêteté, de la
nation, et l'on ne sait quand finira leur infâme
négoce.
Avant que l'extirpation des ovaireseût passé
dans les usages, des milliers de prostituées
pratiquant le « saphisme a pour dames et
hommes, ne consentaient point à la copula-
tion. Ces étranges pucelles, dénommées « age-
nouillées a, qui, excepté l'accouplement a ré-
gulier dont les conséquences leur déplài-
saient, en eussent remontré, sur la lubricité,
aux courtisanes de Corinthe, en majorité
lasses de l'abstinence à laquelle elles s'astrei-
gnaient, reçoivent aujourd'hui le mâle, mais
après s'être fait châtrer, et « agenouiUées »)'
cumulent désormais les polissonnesjongleries
des « horizontales, »
La chirurgie abdominale soutiendra que
c'est une amélioration àl'encontre, nous ose-
rons dire que c'est.un surcrott de corruption.
Et aux prudentes gouges qui, pour s'éjouir
impunément avec l'homme, vont au devant
de la plus honteuse mutilation, nous préfé-
rons la pierreuse qui devient mère et que la
maternité purifie t.
L'ovariotomie s'est tellement propagée en
France que le docteur Canu, dont l'autorité
est incontestable ici, évalue à trente mille le
chiffre des femmes qui s'y sont soumises à
Paris, de i882 à i897, et à cinq cent mille
celui des femmes châtrées en France durant
cette période d'années.
Etonnez-vous, après cela, que la population

t Voir la note 2, à la Sa da volumo.


Française augmente peu ou n'augmente pas
du tout.
Le docteur Canu a questionné de ces eunu-
ques, prétendument guéries de tous les maux
par leurs opérateurs, et n'a recueilli de la bou-
che de la plupart que des doléances navrantes.
Irascibilité, hypocondrie, douleurs abdomi-
nales, digestions difâciles, affaiblissementde
la vue, diminution des forces voilà les suites
de l'ablation « réussie a de leurs ovaires.
Montrant la légèreté criminelle des chirur-
giens à évider l'abdomen, le docteur Canu
rapporte des confessions d'opérées du genre
de celle-ci.
« Je suis allée en janvier i894 à l'hôpital X.
pour demander à être guérie d'une maladiede
ventre je souffrais tant que je ne pouvais ni
travailler ni marcher. Le chef du service me
trouva une opération à faire et voulut me
garder pour m'opérer. Je préférai attendre.
Un mois après. je me suis aperçueque j'étais
enceinte, o
Et le brave médecin conclut
a D'un bout de la France à l'autre, on pra-
tique les mêmes abutt, parce que sous le cou-
vert de la science et avec la complicité de
l'antisepsie, la castration de la femme est de-
venue une industrie à gros bénéfices. Ces suc-
cès opératoires, ~quo la réclame transforme
en succès thérapeutiques, éblouissent le pu-
blic profane et causent de profondes décep-
tions chez les opérées et leurs familles. La
castration est la négation des phénomènesles
plus élémentaires de la physiologie on ne
guérit pas un organe en l'extirpant on en sup-
primant sa fonction, pas plus qu'on ne guéri-
rait une affection cardiaque en pratiquant
l'ablation du cœur. Il faut écouter ces gron-
dements sourds, ces imprécations populaires,
comme nous les avons entendus~ pour com-
prendre que l'irresponsabilitédes chirurgiens
de nos jours est une monstruosité dans notre
organisation démocratique. »
Cette irresponsabilité que la justice, quali-
fiant des actes scandaleux, restreint quand elle
condamne'pour homicide par imprudence ou
manœuvres abortives, des docteurs dont les
stupres ont dépassé les limites, cette respon-
sabilité, la détruira-t-on? Si seulement on la
mitigeait, c'est ça qui serait un progrès 1
Et les «distractions » des praticienspendant
l'ovariotomie Noua savons de ces messieurs
qui fredonnent, plaisantent au cours d'une
opération pour prouver leur virtuosité, pour
« épater leur entourage, étudiants ou autres,
et qui « oublient » des éponges, des pinces,
des compresses, etc., dans les ventres qu'ils
ont ouverts et qu'ils recousent. Est-il besoin
de démontrer que ces absences occasionnent
la mort ?
Au surplus, le nombre des médecins et des
chirurgiens est exagéré. De nos jours, on
embrasse la carrière médicale parce que
cette carrière exempte d'une partie du ser-
vice militaire et qu'on croit qu'elle est très
fructueuse, non parce qu'on à les dons qu'elle
exige la douceur, la charité jointes à la
sûreté du coup d'œil, à l'énergie. Alors, au
lieu d'exercer un sacerdoce, on exerce un.
métier qu'on a mal appris et où l'on apporte,
avec des défauts incompatibles, l'avidité de
l'usurier et le pumsme du banquiste. C'est
en battant la grosse caisse qu'on attire la
foule.
Voir la note 3, à la fin du volume.
Par les ravages qu'il faits, l'abus de l'ova-
riotomie déterminera une réaction contre lus
chirurgiens suspects mais avant cette révolte
de l'opinion publique, il coulera de l'eau sous
les ponts.
Les fanatiques des revendicationsféminines
objectent aux « intolérants qui les contre-
disent, l'exemple des Etats-Unis ou l'on voit
des femmes notaires, architectes, doctoresses
en médecine, en chirurgie, avocates, conduc-
trices de tramways, mineurs, mairesses, capi-
taines de pompiers, directrices de la police,
pasteurs, rabins, etc., et crient, en se cam-
pant et le poing à la hanche « Qu'avez-vousà
répliquer à cela ? »
Les Etats-Unis, c'est le propre de tous les
pays neufs, sont défectueusement équilibrés
ici ils manquent d'hommes, ailleurs ils man-
quent de femmes, et l'on s'y accommode à la
diable, selon l'indigence du moment et les
coutumes rudes qui s'y sont arbitrairement
implantées à l'aurore de la conquête. Quoi
qu'il en soit, notre éducation diffère de celle
du peuple des Etats-Unis.
Nous avuus vu, sur le vieux continent, des
10
héritières de ces fameux miUiardaires de
FAmérique du nord, élevées à Faméricaice,
en une viUe de l'Union, qui après avoir, en
Europe, épouse des princes rainés, pour pos-
séder un titre pompeux, ce qui est peu ré-
publicain, étant mères, se sont conduites
comme des 0!!es du trottoir, en disant effron-
tément « Je fais ce que je veux »
Si la femme a le droit de se vautrer, on con-
viendra que le régime qui a préparé son vau-
trement manque de prestige.
Il est. curieux de constater que le pays par
excellence du féminisme est celui où l'ova-
riotomie sévit le plus.
Sans doute, une châtrée hommasse peut
être capitaine de pompiers ou commissaire
de police mais supposez, à sa place~ une
femme entière, chérissant son mari, ses èn-
fants et les soignant, que ferait-elle contre
les incendies ou contre les voleurs ?
Le féminisme a été inventé pour les femmes
eunuques auxquelles il va comme un gant
laissons-le & ces fausses femelles.
Deux mots encore.
ÏI n'y a pas que les uih!ttea, les plus logi-
ques de la tourbe insexée,les malthusianistes,
les féministes forcenées, les demoiselles, les
dames désireuses de s'en fourrer jusqu'au
menton et par delà, en toute sécurité, qu'on
neutralise on ovariotomiseaussi les bêtes.
On a commence par les truies, on continue
par les vaches.
La castration engraissant et activant la sé-
crétion lactée, la race bovine a dû en tâter,
et aujourd'hui, les vétérinaires suivent la
trace des chirurgiens.
La vache ch&trée serait plus docile, grossi-
rait moinslentement, aurait un lait supérieur
et une viande meilleure.
C'est possible; toutefois, malgré l'anti-
sepsie, l'ovariotomiefaisant autant de victimes
chez Io que chez Vénus, au point de vue agri-
cole, elle est, au total, une piètre spéculation.
En outre, elle diminue le cheptel national.
Alors ?.
Nous avons quitté Mmo Eugénie en sa
chambre d'hôpital retournons à elle.
La vieille M"" Motteras est loin.
La jeune femme prend un bain, l'infirmière
lui donne une injection vaginale avec une so-
lution au sublime, & deux millièmes elle
soupe de bon appétit, se couche en un lit
confortable, et dort.
En dormant, elle rêve du sculpteur, à ses
yeux se déploie un cycle ininterrompu, infini
d'amour, elle s'imagine que son mari ne re-
viendra point de Madagascar, et projette de se
noyer dans la sensualité sitôt qu'elle sera re-
mise de la bénigne extraction qui va la rendre
inféconde à toujours.
Au matin, les oiseaux du jardinla réveillent;
Joséphine vient la saluer eu~n, d'humeur
joviale, arrivent ensembleWenceslas et Chan-
dart. Ce dernier a mission d'administrer le
chloroforme.
L'œuvre chirurgicale commence.
XI

HADAME EUGÉNIE

L'ovariotomie, fit Wenceslas après des


bonjours amicaux,l'ovariotomie,madameMot-
teras, quand elle est pratiquée avec la mé-
thode antiseptique, sur une personne telle que
vous, réussit infailliblement. Or, mon émi-
nent confrèreChandart vous le dira, j'exagère
le respect de l'antisepsie, et je me flatte de
cela, car c'est à mes scrupules que je dois
mes succès.
Très exact, appuyal'aliéniste.
Mes instruments sont d'une propreté
irréprochable, et je ne les utilise que lorsque
je les ai sténusés~haque pièce de ma trousse
est nambée par la flamme d'une lampe
d'alcool, et ptongéedans l'eau bouillantephe-
i0*
niquoe où elle mijote deux heures. Une mar-
mite en fonte émaillée, que chaun'e un feu de
charbon de bois, contient cette eau. Les nls
d'argent, les soies pour les ligatures sont
traitéscomme les instruments. A la minute on
ils me servent, je retire de l'eau phéniquée les
crins de Florence, de l'huile phéniquée, les
catguts. Mes éponges, neuves, blanchies, dé-
sinfectées~ baignent en une solutionphéniquée
au vingtième avant une laparotomie, quelle
qu'elle soit, j'ordonne de laver à l'eau phé-
uiquée les murs vernis et le parquet des
locaux affectés à la cliente, de renouveler
la literie de la même, de mettre en batterie
un pulvérisateur à vapeur, pulvérisant de
l'eau phéniquée au 80', de maintenir, par le
calorifère, dont on a intercepté les poussières,
la température à 30", et mes aides et moi,
nous nous nettoyons, en les brossant, les
mains en une solution de sublimé an
millième. L'eau nécessaire & mes manipula-
tions est Bitré~, bouillie bref, je m'accroche
à tout ce qui prévient ou combat la putré-
faction.
Je sais, docteur, que voua n'avez pas
moins de souci de la vie de vos malades que
de votre réputation loyalement acquise, et
c'est pourquoi je suis là, repartit gracieuse-
ment la créole.
Vous n'y moisirez point, et mon ami Wen.
ceslas regrettera que votre villégiature chez
lui ait été si courte, dit en marivaudant l'alié-
niste.
Puisque vous êtes bien physiquement et
spirituellement, si nous cessions de jaboter et
entamions la besogne qui nous réunit, nous
aurions plus tôt fini? proposa le chirurgien.
AUons-y 1 fit gaiement la jeune femme.
Le cœur est bon, n'est-ce pas ?'t
oh très bon, docteur.
Interrogeons-le.
M°"' Eugénie, qui était assise en son lit, fut
auscultée devant et derrière, en premier par
Wenceslas, en second par Chandart.
Vous supporterez allègrement le chloro-
forme, déclara celui-ci.
Où est-il 1

Dernièrement, rasons votre pubis.


Raser mon pubis!1
C'est indispensable.
–An!
–Oui.
Tant pis.
Wenceslas eut un rire doucereux Joséphine
prit la savonnette à barbe l'aliéniste dit à la
créole de se mettre sur le dos le chirurgien
découvrit le Ut, releva la chemise de la pa-
tiente, savonna la partie à raser, s'arma d'un
rasoir, et rasa, non sans avoir prisé, en
paillard de race, ce qu'il venait de dévoiler,
ce que, de son coin, Chandart lorgnait sour-
noisement.
Le pubis désherbé, déparé, désorné, rinnr-
mière le lava avec une éponge imbibée d'eau
phéniquée, et l'essuya avec une serviette
chaude.
Ces préliminaires parurent longs, pénibles
à la jeune femme qui les supporta, la rougeur
de la honte au front.
Secondement, senora, fit Wenceslas dé-
posant sa serviette de barbier occulte, nous
vous envelopperons les jambes et les cuisses
d'ouate que retiendront des bandes de toile.
Joséphine
Voilà, docteur 1
L'inurmières'avança,les bras encombré de
ce qu'il fallait.
L'emmaillottementterminé
Ba ha d!t faoétieusementle chirurgion,
eMe a l'air d'un bébé au berceau. Une risette
à papa, mon chérubin 1
M"" Eugénie se dérida l'aliéniste et rinur-
mière rirent.
Nous sommes en marche, galopons, con-
tinua Wenceslaa étincetantd'humour; ne nous
endormons point, ou, pour parler plus con-
grument~ endormons-nous.A toi, Chandart 1
Joséphine rétablit en son séant, au milieu
du lit, la créole qu'elle adossa aux oreillers
placés l'un derrière l'autre, et à laquelle, en
plaisantant, l'aUeniste fit respirer une com-
presse imbibée de chloroforme.
1.
Non. non. je ne veux plus Je me
rhabille 1. dit tout à coup la jeune femme en
se débattant.
Trop tard, ma princesse, répliqua, gouail-
leur, ïe chirurgien.
Pierrot. Pierre! Rt, béate, M'"Eagé-
nie pour toi 1. Pour toi
EHe dort chuchota Chandart.
Les paupières baissées~ la créole se renver-
sait, en effet, en arrière, en soupirant le nom
du sculpteur.
La passion chamelle avait repris le dessus
à l'instant on agissait l'anesthésique, et c'était
vraiment et exclusivement pour être à son
cher pyrénéen, que l'ensorcelée s'exposait
aux dangers de l'ovariotomie.
Sus sus au laboratoire1 au laboratoire
dit Wenceslas.
Chandart et Joséphine empoignèrent, celui-
ci par les pieds, celle-là par dessous les bras,
la dormeuse, et la déposèrent en un ascenseur
voisin qui la descendit mollement à la salle
des opérations où on l'étendit sur une table-
spéciale.
L'anesthésie était complète.
L'aliéniste l'avait prédit nulle nécessitéde
recourir à la respiration artificielle pour dis-
siper des syncopes, ni de faire des piqûres
sous-cutanées d'éther pour enrayer des fai-
blesses.
Hardi hardi commanda Wenceslas,
ainsi que son adjoint, en tablier blanc à
bavette, et en retroussant ses manches. Ne
lanternons point, l'action du chloroforme
peut-être fugace.
Posté à gauche de la table, Chandart devait
seconder l'opérateur placé entre les jambes
du « sujet a et tendre les instruments debout
à droite, l'infirmière avait le domaine des
éponges, des solutions antiseptiques, de l'eau
chaude bouillie.
La jeune femme sondée,le chirurgien, bran-
dissant le bistouri, incisala paroi abdominale,
en commençant à deux centimètres de l'om-
bilic, pour s'arrêter à deux centimètres du
pubis, et, le sang coulant abondamment,
pendant que Joséphine épongeait, mit aux
vaisseaux qui donnaient, des pinces que lui
passa l'aliéniste.
Le péritoine apparaissant mal, il agrandit,
en employant les ciseaux, la brèche ouverte,
et dit en regardant rintérieur du ventre:
Elle est magnifique. Pas l'ombre d'un
désordre pas une tache.
Puis, de la main droite, fouillant la ca-
vité
Les ovaires, l'utérus sont intacts, je
l'aurais certifié ni tumeur, ni adhérences, et
le bassin a la perfection de forme d'un vase
antique.
L'intestin grêle répandant, de quelques
points, du sang en nappe, l'aliéniste qui em-
pêchaitla sortie des intestins, de deux de ses
doigts trempés dans du perchlorure de fer
liquide, neutre, le toucha, après quoi le chi-
rurgien, armé d'outils tranchants, détacha
successivementles deux ovaires qu'il déposa
en un récipient de verre avancé par l'innr-
mière.
Ça y est La voilà châtrée, et Lucifer
même serait impuissant à la féconder, dit-il
humoristiquement.
L'hémostase obtenue, la toilette des plaies
achevée, l'épiploon étalé, les tissus rap-
prochés, les ligatures effectuées, Wenceslas fit
les sutures, les unes au SI de soie, les autres
au 61 d'argent.
Le ventre refermé, recousu, Joséphine le
lava à l'eau phéniquée forte, Chandard le sau-
poudra d'iodoforme pulvérisé, et le chirurgien
le recouvrit du pansement classique douze ou
quinze doubles de gaze phéniquée, deux épais-
seurs d'ouate idem, un coussin d'ouate vnl-
gaire, une feuille de gutta-percha laminée
retenant le tout et entourant la taille, une
large ceinture de flanelle, des sous-cuisses
nxés par des épingles anglaises.
Ensuite Wenceslas sonda et administra une
injection hypodermique tendante à prévenir
les vomissements chloroformiqaes, lesquels
eussent périlleusement secoué l'eventree.
C?<!M<<HM ~cos! s'exclama, en se re-
dressant, le chirurgien dont la veine comique
n'était pas épuisée et qui se lava les mains
en une solution au sublimé.
L'opérationavait duré trois heures, sans
qu'aucun signe de sensibilité la contrecarrât.
A leur tour, l'aliénisto et l'infirmière ayant
désinfecté leurs mains, la créole fut remontée
au premier étage, et recouchée précaution-
neusement en son lit.
Midi sonnait.
Hé bien 1 comment vous sentez-vous ?
demanda en souriant Wenceslas à l'opérée qui
écarquillaitles yeux.
Je ne saurais préciser apprenez-moi
Vous êtes délivrée.
?.
–Ah!i
ii
Et sous peu, rentrée chez voua, voun
exulterez. Quelle splendide ovariotomie Ne
parlez point, ne bougez point, ne dérangez
point votre appareil inertie absolue en te
dëcubihM doraat. Attendez pattemment !o
jour de vos a reievaMes. Une quinzaine t't
voua cearfe: la prctentMMC.
Puis iAtant le pouls à la maladedont il prit,
après, la température
Pas un soupçon de complication, ajouta
présomptuensement le chirurgien. Hein voilà
de quoi clouer le bec anx détraotenrs de la
chirurgie abdominale.
Rece~jz mes félicitations, Madame, dit
Chandart emboîtant le pas à son chef de Me.
La guadeloupéenne remercia des lèvres.
les deuxdocteurs se dérobèrent en la réconfor-
tant, et eUe resta sous la garde de José-
phine.
Etie était en une disposition générale ana-
logue à celle de l'accouchée, et si on Fe~t
questionnée, probablementcette phrase pitto-
resque, assez commune aux parturientes, se
serait-eUe échappée de sa bouche <' II me
semble que je suis comme un lapin vidé. »
Le cerveau obscurci par le chloroforme, le
corps aveuli par les hémorrhagies, les intestine
stupcnéa par te farfouiMement dtimrgicat.
l'abdomen tailladé et devenu hagito, con-
damnée a une raideur de momie, tea jambas
fléchies et appuyées aur un coussin, e!h'
n'avait qu'une nuctuante compréhension de
soi et du monde, une compr6henf!on du
genre de celle qu'on a quand on entre dans Jo
c~chemarou quand on sort du cauchemar.
Son premier ressouvenir fut pour Pierre
Rastanet, etce ressouvenir eut tout de suite le.
caractère angoissant.
Habitué au nu, appréciateur du nu, en lui
ôtant son vêtement lorsqu'elle s'aban. ine-
rait à lui, l'artiste ne remarquerait-il pa~ 'es
traces du rasoir, du couteau de Wences! ),
et ne s'éloignerait-il pas avec répugnance ?Y
Cacher son ventre à son amant était îm-
praticable. Au défaut de ta vue, le toucher ne
la dénoncerait-upoint à l'adoré ?
Pourquoi ne s'était-eMo pas informée avant
tout, près de ta baronne ou de Berthe Ra-
chon, des résultats plastiques de l'ovario-
tomie ?
Son pubis était-il gAté, chauve sans retour?
son ventre coupé, fendu, raccommodé,reste-
rait-il cicatrisé, couturé visiblement ou ne
garderait-il aucune trace de aea terribles
blessures ?
« J'interrogerai le docteur ae dit-elle, la
ouenr au front.
La paix de son esprit étant capable d'activer
aa gueriaon, eUo tacha de 'reléguer au qua-
trième plan la question do la conservation
de la beauté do son torse, mais ne parvint
qu'a tripler son inquiétude et à amasser des
aliments à la nbvre.
Une coupe de champagne frappé? lui
proposa l'in(lrm!ero qui l'observait et jugeait
opportun de neutraliser la dépressionqu'elle
accusait.
Oui.
Elle but & petite gorgée, la tète ramenée
en avant et soutenue par Joséphine.
Soudain, sa beUe-mëre, que catéchisait le
chirurgien, Qt irruption en sa chambre, l'em-
brassa en évitant de la remuer, et lui dit, toute
contente
Mon enfant, le docteur m'a renseignée je
sais que voua avez été courageuse, que rien n'a
achoppé et que prochainement,plus vaillante
que précédemment, vons réintégrerez la
maison. C'est une bénédiction et j'en pleure.
Ne me répondez point, ne discourez point
le silence voua est ordonné. Et no vous ennuyé:!
pas trop. Toutes les apreadînéea, je vous
transmettrai les encouragementsde nos amis,
des journaux et des livres. Tenez, une lettre
que ïo facteur déposait chez le concierge
lorsque je sortais. Désirez-vous que je vous
la lise?
Non; je sais ce qu'eue contient, Ce sont
des indications se rapportant a une institutrice
besoigneusequ'on m'a recommandée.
La créole avait reçu le pli, et sa figure s'était
illuminée.
Tout a marché selon mes prévisions, lit
Wenceslas. Notre charmante pensionnaire n'a
pas eu d'accident pendant son anesthésie. et
l'ablation des ovairess'est bien effectuée. Les
sutures sont incriticables; la cicatrisationne
tardera point.
Vous êtes notre bienfaiteur repartit la
douairière.
Voilà ma récompense, dit le chirurgien
sinmiant la modestie.
Je jubile! Mâchée Eugénie, je me sauve
atta de na pas vous fatiguer. Demain, voua me
revorrez do trois à quatre.
Kt ao tournant vers rtnttftntëto
Ayez en «o!n.
Joséphine est une garde-malade d'élite,
attesta Wenceslas emmenant !avie'ne femme,
qui partit en saluant de la main sa bru.
Le principal impediment obahuctit de
lovanotomie, repr!t le chirurgienintroduisant
un son cabinetla douairière, réside dans la sep-
ticémie contre laquelle il faut lutter, et je ne
manque pas de le faire, que les ovaires a
extraire soient sains ou kystiques. En cette
conjoncture, l'infection n'est point a redouter,
nul principe morbinque n'ayant corrompu le
sang de votre belle~Ulo. Le rétablissement de
M"' Eugénie, je vous en donne ma parole,
aura un cours pondété, et incessamment,
oest au jardin que vous distrairez notre
stérilisée.
Nous avons Mxé à trois mille francs le
prix de l'opération et du séjour de ma bru à
votre clinique, fit M** MottaroK exubérante et
en tirant de son réticule des MUota do banque
voici, sur ce chiure, deux mille francs. Vous
toucherez !o solde à la nn du traitement.
Woncoslas encaissa, et de plus on plus
flatteur, de plus en plus catégorie quant
au rolèvementhatif do l'alitée, reconduisit ta
venéraMe dame qu'un fiacre attendait.
Tandis qu'il accomplissait ses devoirs de
civilité, la créole, profilant d'une minute de
<o!itude, décachetaitet lisait la lettre du sculp-
tour que lui avait naïvement remise sa heUe-
mere.
Le soir, resondée, ta châtrco vida une se-
conde coupe de champagne glacé.
Elle ne souffrait pas, ne vomissait pas et
s'assoupissait.
On lui ménagea une paisible nuitée en lui
faisant une injection hypodermiquede 0 02
de chlorydratede morphine, et on lui souhaita
le bonsoir.
Dès qu'elle n'ont pins de guetteuses près
d'elle, elle prit, en la manche gauche de sa
camisole, le poulet de l'artiste, le baisa, le
rebaisa, en relut la suscription à la clarté va-
citante do ta veiHeuse, ot~ le sommeM ta
gagnant, suaM~a, extaUque « Piètre, moM
Pierre, jo vais être à toi 1 »
La mercredi matin, ne ressentant rien,
n'ayant point de vomissements, point de
ballonnement du ventre, sondée, elle fut
piquée au chlorydrate de morpitine.
A huit heures, eiio but un verre de lait a
dix heures, on lui servit une tasse de bouillon;
à onze heures, elle avala du Banyuls.
A midi, interrogée, elle répondit qu'elle
n'éprouvait pas de malaise et n'avait que de
la somnolence.
Dormez, dormez, lui dit le chirurgien
dormir est souverain. Vous allez, en train
express, a Jta convalescence.
Ah tant mieux 1
De la volonté, l'esprit badin, et vous
avancerez votre départ de mon établisse-
ment.
En finir presto pour voler sur le sein du
pyrénéen, pour s'enivrér du nectar défendu
dont elle avait soif, oh oui, elle le voulait;
aussi réagissait-elle, déployait-elle toute sa
résistance, se disait-elle tenacement
<(
Il faut que sous quelques jours j'aie la
rocompenae due à mon aacrince.
A quatre heures, à son réveil, on lui an-
nonça que sa bcne-mere, M"' de Blanipin et
M"' Eacoubous étaient on bas.
Qu'eHos montent nt-euo.
Les trois dames gravirent l'escalier et se
jetoMutau cou do la jeune famme.
Nous savons, par le docteur, que vous
êtes en très bonne situation, dit la baronne.
Votre expérience et'celle do Berthe Rachon,
sans parler de la mienne et de tant d'autres,
démontrent que l'ablation des ovaires d'une
personne bien portante, lorsqu'un maître,
notre savant ami Wenceslas en est un, l'exé-
cute, n'est pas hasardeuse et n'a point d'in-
fluence nocive. Dans une quinzaine, nous
fêterons, à l'académie, votre réapparition
parmi nous.
M"' Eugénie répliqua par trois ou quatre
phrases témoignant qu'elle avait en gré les
réconforts qu'on lui apportait, et n'articula
que des réponses monosyllabiques, les
plus

digressions prolongéeslui étant interdites.


Un bavardage de trente-cinq à quarante
ii*
minutes lui apprit loa bruits do la viUe, et
cessa lorsque Joséphine, conformément à sa
consigne, s'interposa.
Marie n'avait guère alimenté la conversa-
tion elle s'était plu A exaatiner du coin
do l'mii ïa!nata<ïe,enMs~et4aatquace!!a'ci
eut si bellement ~ndaFÔ !o chaKutag~ du chi-
rmgien.
A l'imitation de la douairière et de la
Blumpiu, à l'instant de la retraite et en la
comblant deprotestations jésuitiquesd'amitié,
eUe déposa cependant un baiser sur la joue de
ia créole.
Hé bien votre <opMMon ? demanda, d'un
air vainqueur, Wenceslas en remettant les
trois visiteuses en voiture, la porte de sa
clinique.
Elle a une mine de prospérité, dit 1a
baronne. Une fois de plus, tous mes compli-
meuts, docteur.
Vous êtes son sauveur et celui de ma
famille, fit la vieille femme essuyant <des
larmes de recomsaissance.
Le ~nMMgiena'mdiïm et ie qu&~e-phMs
MMtla.
A six heures, sondage subséquent de Fova-
riotomiséo qui, par le fait de la rctontion des
urines, a une température étuvée, et piqûro
au chlorhydrate de morphine.
A huit heures, houUton à neuthourcs,lait;
ai dix heures, Banyuls et dernière injection
hypodermique.
La jeune femme s'endort.
Elle a une nuit catme.
Le jeudi les symptômes favorables per-
sistent. Même régime que la veille.
Le tantôt, M"' Motteras mère tombe a rhô-
pital, chargée de journaux etd'uM deuxième
lettre du sculpteur.
Cette lettre espérée, pareitle à la première,
les amants se répètent sans s'en apercevoir et
sans se lasser, produit un effet salutaire.
Le vendredi,accèsde toux.Sondage.BouiDon
et lait à discrétion cuiUerées de Bamyub. In-
jections hypodermiques;
La douairière dépense une heure au chevet
de sa-bru.
Le samedi, la nuit ayant été entrecoupée
d'hallucinations, après sondage et injection
morphinigue, M' Eugénie réclame une uour-
riture plus substantielleque le lait, le bouillon,
le Banyuls. Quand on Fa pansée et qu'on a
constaté que les blessures de son ventre se
ferment, on lui accorde un peu de bifteck et'
un demi-verre de vin de Bordeaux.
A trois heures, lorsque sa belle-mère lui
apporte des publications diverses et une troi-
sième lettre du môme correspondant aecret,
elle crie la faim et boit goulûment le con-
sommée puis le vin que l'on consent à lui
servir.
Mme Motteras atnée s'en retourne trans-
portée.
Que vous disais-je ? scande, plein de suf-
fisance, Wenceslas en lui tendant la main au
seuil de la maison.
Ah docteur 1

Mandée par son frère, à Chantilly, la vieille


dame ne doit'revenir que le lundi.
La troisième épïtre du pyrénéen contient des
reproches.
Pourquoi ne répond-onpas ?
C'est parce qu'on n'a pas pu répondre.
L'artiste ignore cela.
Le lendemain, on essayera d'écrire.
Et à dix heures du soir, quand on a été
sondée, quand on a été piquée à la morphine,
en projetant d'indemniser « le trésor on
cëde à la lassitude.
Le dimanche matin, le facies est décomposé
et l'état général défectueux, peut-être par
suite de vomissements nocturnes. On sonde
on ne pique pas.
Point de bobo, dit le chirurgien, que
l'infirmière a appelé. Le ventre n'est pas gon-
Né, n'a pas, à la pression, de réaction dou-
loureuse il se peut que la toux et de vilains
songes aient accumulé ces nuages noirs dé-
pourvus d'importance.
Pourtant, à midi, la température a une
poussée exagérée, le pouls est lent, le ventre
se ballonne.
« Hé hé 1 grommélle Wenceslas.
Le ventre, c'est indubitable, recèle la cause
du mal il faut explorer en ces parages.
On explore.
Selon le docteur, des liquides putrides, qu'il
convient d'expulser~ sont retenus dans le
petit bassin.
Le pansement enlevé, Wenceslas défait
deux points de suture, au-dessus du pédicule,
sépare les lèvres jointes de la plaie, suit la
paroi do l'utérus, an écartant les anses intes*
tinales violacées, pénètre jusqu'au cul-de-sao
postérieur, lequel, réellement, contient une
a<5fosit6 sanguinolente, avec l'aide de José-
phine et au moyen d'un gros trocart, passe en
arrière du col, un drain dont les extremite&
ressortent par la vulve et la suture abdomi-
nale, et y enfile une injection d'acide phénique
au 40", de façon a désinfecter la cavité pel-
vienne.
Après avoir rétabli le pansement, il 'pique
al'éther, prescrit des boules d'eau chaude, car
la patiente est gelée, du cognac, et s'en va
en disant « accident ordinaire prévu. Point
d'aggravation à craindre. ?»
Toutefois, six heures plus tard, la jeune
femme refuse d'ingurgiter quoi que ce soit,
et s'anéantit.
Bien que la fièvre la tracasse et que sa peau
se perle de sueur froide, elle ne se plaint
point.
A minuit, son pouls est nUïbnne, et elle a
des visions ou reparaît opiniâtrement ridée
excédante que son pubis rasé no sera ptu~
te jardin ombreux d'antan, que son ventre
coupé, taillé, recousu, décousu, rerecousu
demeurera couturé, rugueux, et que le sta-
tuaire, lorsqu'il l'aura tatc, lorsqu'il aura
vu les bourrelets de chair provenant des su-
tures des blessures abdominales, avec répul-
sion, criera « va-t-en, être nauséabond et
fuira.
Alors, elle s'etTorce d'obtenir du chirurgien
la certitude qu'eHe ne sera point dénuée
de ses charmes les plus grisants, que ce
qu'elle a enduré pour l'amour ne tournera
point il sa confusion, qu'on ne la chérira
pas moins qu'elle chérira, et qu'elle se gor-
gera des délices de la passion délirante.
A cinq heures du matin, elle exhale un
soupir, murmure: « Pierre, je t'idolâtre1. »
et doucement, doucement, s'éteint, la tête
farcie de scènes aphrodisiaques.
A sept heures, quand Joséphine vient savoir
où elle en est, la mort imprime sur son visage
amaigri le calme religieux de l'au delà.
xn

MUtTURE

« Sapristi c'est sciant, grogna Wen-


ceslas qui, averti par l'inurmiere, après avoir
constaté le décès de sa pensionnaire, sortait
de la chambre de celle-ci. Les déconvenues de
ce genre me nuisent en entamant mon pres-
tige, et, par répercussion, anémient ma
caisse. H est supposablemaintenant que cette
ganache de belle-mère me fera décompter, et
que je perdrai mille francs. Voilà les désagré-
ments de la profession.
Et il épancha, contre Dieu et diable, sa bile,
rudoya, sans rime ni raison, son personnel, et
toute la matinée fut injuste et intraitable.
A trois heures, fringante, souriante, pliant
sous le poids de fleurs, de gazettes, et com-
plotant de eompenser par une longue jacas-
sera, le silence obligatoire des jours précé-
dents, la douairière ayant passé le portillon
du dehors, se dirigea délibérément vers le
cabinet du chirurgien.
H6 bien docteur, dit-etle sans préambule
et plus sautillante que d'habitude, comment
va ma bru, ou plus exactement, quand se
lèvera ma bru? car la santé de la chère en-
fant n'est point en discussion.
Hélas Madame, répondit Wenceslas onc-
tueux, sépulcral, et en engageant, du geste, la
vieille femme à s'asseoir, combien je voudrais
pouvoir vous servir à profusion les rasséré-
nantes nouvelles que.
Qu'y a-t-il ? demanda M"" Motteras chan-
geant de couleur.
–La nature est déroutante. Malgré des
précautions minutieuses et la science dé-
ployée, lorsqu'on croit toucher au but, un
désastre se produit subitement, et embrouille
les esprits les mieux trempés.
Docteur, expliquez-vous clairement,
je vous en supplie 1
M'y voici. Notre sympathiqueopérée que
j entourais de tant de soins, n'était~ pas une
amie autant qu'une cliente? attaquée samedi
par la nevre, a eu des phénomènes consé-
cutifs qu'aucune médication n'aurait compri-
m~a, et a succouu)6 co matin !t una p<'r!totute
puruteuto tardive.
Morte exotatuala douaMbfe atterrée.
Le cas est du à la propagation de la
suppuration. Je n'ava!8 cependant rien në-
gug6. Ma!s la fatalité a ëtô plus forte que
moi. Je partage votro afMicUon, et le deuil
qui vous abat me consterne au plus haut
degré.
Morte 1 répéta, hébétée, la balourde
belle-mère.
Voulez-vous la voir f?i
Oui. oui. menez-moi près d'eUe.
A vos ordres.
Avertie par la sonnerie électrique, José-
phine, énigmatique, refrognéè, reçut son pa-
tron et M°" Motteras au palier de la chambre
mortuaire.
Etendue dans son lit, la tète sur l'oreiller,
les yeux fermés, les bras dessus la couver-
ture, les mains d'un blanc mat, ouvertes et
sana contraction, la créole paraissait reposer
en la béatitude.
0 Eugénie gémit son imprévoyant
parente en étalant & tes pieds la gerbe de
neurs apportée pour elle.
Puis éclatant en sanglota
Pardon Pardon C'est moi qui vous ai
eoMdaite o~ vous ~tea. Que dira mon n!s
ioraqn'it connattra ma part de responaaninte
entoutceta?p
Pas plus que moi, repartit te cbirngien,
vous n'avez de reprochpa & vous faire ce n'est
ni votre faute ni la mienne ai la Destin, aux
dtMseina impénétrables, nous a d~oues.
A présent, je vous en prie, en qualité de
médecin et d'intime, venez. Laissez la dé-
funte qui, du moins, je vous le jure, s'est
éteinte sans douleur jt sans envisager sann,
dormir son grand sommeil.
La vieille femme ne résista point, et Wen-
ceslas la ramena au bureau de consulta-
tion.
Prévenu par un petit bleu de son confrère
et complice, Cbandart arriva alors à la clini-
que.
Très cauteleuaomont, il formula aoa compli-
ments de condoléance, cortinaque l'opération
avait été magiatralement accomplie, que tout
allait magninquament quand la péritonite,,
qu'oM avait contenue <U)8 le début, s'était ino-
pinôment mise en travers, accuaa le aort in-
déchiffrable, et ajouta d'un ton de prédica-
teur
–C&nsotex-voua. A l'instar du docteur Won-
costas, vous avez obéi à la voix do la charitë.
Avec ses ovaires, votre bru devenait grosso
au débarquer de son mari, et enfantait des
aliénés. Ne vaut-il pas mieux, au total, qu'elle
n'ait pu commettre insciommontce crime de
lèse-humanité.
-Oh oui,cela vau t mieux, soupiraM'"Mot-
teras.
Si l'hétéroclitecamarde fauchait tous les
individus aptes à engendrer des fous, la folie
deviendrait un mythe. Voilà ce qu'il est sage
de se dire lorsqu'on est frappé ainsi que vous
êtes frappée. Devant la tombe prématurément
creusée, rénéchissez que M"' Eugénie, sans
cette laparotomiequ'elle n'a point supportée,
vous eut plongée dans les transes, et accep-
tez la peine d'aujourd'hui en pesant ce qu'eue
vous épargne.
Mère!, merci, docteur, de me fortinor.
C'est ega!, le coup est rude.
–Les démarches,!ea formalités que néces-
sitent un décès et un enterreMtent de la c!asso
de celui que vous cho!a!rex, je suppose, étant
fatigantes, repr!ttochhug!en,vousp!a!t-U que
je vous envoie un régleurconsidéré do pompes
funèbre! qui se chargera do tout et vous rem
placera en tout?
Oui, docteur.
H vous soumettra son devis, chez vous,
à six hourea, ou plus tût.
Non, non, pasplus tôt. Entre six et sept.
C'est entendu. Je vais le convoquer par
tétephone.
Wonceslas~avait des commissions de l'en-
trepreneur st~mentionné de funérailles.
Au revoSr, Messieurs, dit en chevrotant
la débile dame. Je ne me doutais point, en ve-
nant ici, de ce qui m'attendait. Plaignez-moi.
Les deux médecins accompagnèrent réve-
rencieusement,àsa voiture, leur extravagante
dupe.
Où allo&'vous? uti'aliéniste.
Le chirurgien ouvrait la portière du coupé.
Chercher des consolations auprès de
mon amie la baronne de Blampin.
Wencoslaa donna au cocher l'adresse de
l'académie do la rue du Bac, et le saph)
routa.
T'aa-t-eHepay6? dit Chandarten rentrant
dans le bureau du chirurgien.
Aux doux tiers.
Saperlipopette S
On a beau avoir du culot, on est forcé de
«e p!ier aux circonstances.
Froissé d'un silence qu'il jugeait offensant,
déterminé & ne plus écrire, trois de ses lettres
étant restées sans réponse, au mépris de
solennelles promesses, grossissant ses griefs
contre la créole, Pierre projeta de renouer
avec Marie le débat interrompu, et le mardi,
à deux heures, espérant qu'il surprendrait la
jeune nlle ainsi que la fois antérieure, se
montra à l'académiede peinture ou l'appelait
xon cours de modelage qu'il n'avait pas fait
la veille, l'école ayant chômé en suite d'une
réparation partielle du local.
t.e hasard le favorisait M'" Escoubous était
solitaire quand il sonna. !i avait donc la fa-
culté de vider la contestation relative aux
assiduités de M. do Coslov, assiduités exclu-
sives de son amour.
« Il est temps d'en finir, se dit-il il est
temps do balayer la jalousie, l'incertitude qui
me torturent. M'"< Eugénie se fiche de moi
c'est bien. En me bernant, elle me replace sur
ta voie de la vérité, de la loyauté, d'en je
m'étais éloigné. Arrière la duplicité laide 1 je
n'aime que Marie, et si Marie y consent. Ah 1
si elle y consent, je lui appartiendrai corps et
Ame »?~
Eh 1 monsieur Bastanet~ quelle ponctua-
lité 1 clama narquoisement l'ex-chevriere en
ouvrant à l'artiste. La salle d'étude est dé-
serte et la baronne est en course.
Vous êtes là, l'institut a son plus bel
ornement, repartit Pierre.
fla 1 ha ha 1 ha vous cultivez décidé-
ment la mnguetterie. Je croyais que cettû
plante de serre chaude ne poussait pas dans
les ateliers de sculpture.
Les deux pyrénéens,l'une arrogante, l'autre
roMgiaaant, rassirent à t'endroit où Ha avaient
eu des mots, près d'ano fenêtre à balcon en
encorbellement, dominant un jardin aux
vieux arbres enfeuillés peuplés de pierrots
frétillants et babillards, contre la longue table
de travail,l'ancienne bergère moqueuse, tour-
nant a demi le dos à l'auoien pâtre suppliant
et troublé.
Avez-vous retenu la proposition,non la
prière que je vous ai faite la semaine dernière ?
dit timidement celui-ci.
Quelle proposition, quelle prière ?
Celle de revenir & la liaison qui confon-
dait nos êtres sur nos montagnes, et d'être
ma femme.
Ha ha encore votre dada 1 Non, M. Bas-
tanet, non, je n'ai point retenu votre facétie.
–Ma facétie r
Eh oui. Ne vous ai-je pas rencontré,
l'avant-veille du jour que vous rappelez, sous
les ombrages du parc de Montsouris, poéti-
quement accouplé à votre incandescente
amoureuse, M°" Eugénie, et ne suis-je pas
autorisée à traiter de comédie vos protesta-
tions et vos sollicitations.
Je voua a! exposé comment je me suis
trouvé au parc avec M°" Motteras dont je taille
le buste en marbre. Depuis ce samedi néfaste,
je n'ai point revu mon innocente partenaire
qui, ai je m'en réfère & ce qu'elle m'a dit, doit
être au chevetd'une parente malade, Bourg-
la-Reine, ou elle ne se soucie pas plus de moi
que je ne me soucie d'elle à Paris.
Ah 1 elle a prétendu qu'elle allait soigner
une parente malade à Bourg-la-Reine P?
Oui.
Et vous avez cru ça?
Oui.
Vous êtes gobour.
Peu me chaut la conduite de M"" Mot-
teras.
La facilité avec laquelle les hommes
mentent imperturbablement confond l'enten-
dement. Au surplus, mon cher mcnsieur Bas-
tanet, vos bonnes fortunes ne me regardent
point. Ayez en des mille et des cents mais
ne me comptezpas parmi vos victimes.
–Marie!
Je ne vous aime point, et j'entends ne
pas être assommée. Accordez-moi la paix ou
<2
je me Cacherai, et !a baronne vous Interdira
t'accea de son école.
En prononçant ces paroles, d'une façon
simante, vipérine, la jeune nlle se leva et Ot
mine de se retirer.
Voua ne m'aîmez pas. lui répliqua Pierre
brisé, en lui barrant le chem!n eat.ce donc
que vous aimez M. de Costov. près de qui
«n vous voit aussi au parc de Montsourîs ?q
Je n'ai point & répondre votre interro-
gation impertinente.
Marie, no me martyrisez pas, ne vous
détournez pas quand je vous implore, ne me
désespérezpas!1
Monsieur Bastanet, vous m'embêtez 1
articula impitoyablementl'ex-chevrière.
Ab miséraMe 1

Et le sculpteur s'avança, les traits convul-


sés.
Battez-moi ce serait le comble, riposta
M'" Escoubous, qui avait pAli et s'était pru-
demment reculée.
Aviti, regrettant incontinent son légitime
emportement, Pierre courba le front et sem-
bla cloué au sol.
Je vous signMe, MoNsietu, que voa ma-
niorea de charretier ivre sont intolérables,
ot que M' de Blampin vous sommera d'en
dispenser sa maison.
Vous me chassez
le vous renvoie aux milieux distingués
d'où vous vous êtes évadé. Je vous renver-
Hus m&me à M'" Eugénie, si ce n'était vous
renvoyer à un cadavre.
A un cadavre ?
M"' Eugénie, votre colombe, n'est point
& Bourg-la-Reine, chez une parente malade

le surlendemain de votre promenade senti-


mentale, elle est entrée à la clinique chirurgi-
cale du docteur Wenceslas, pour s'y faire
extirper les ovaires,.aûn de vous appartenir
sans souleurs et sans réticence, car elle re-
doutait de devenirenceinte durant les voyagea
de son mari, et l'opération ayant mal tourné,
elle est morte hier matin. Vous voilà veuf
avant d'avoir été marié. Ha! ha ha! 1 ha 1
c'est original 1
–M""Motterasmorte!1
Vous ne lui avez pas porté veine. La
pleurerez-vous au moins ? Ra ha! 1 ha ha t
mirez-vous en la glace, Monsieur votre air
penaud est à peindre. Ha t ha t ha ha 1 Ha 1
ha!ha!ha!t
Je me suis lourdement trompé à votre
égard, reprit Bastanet en se contenant. Je
vous connais aujourd'hui, et je vous exècre.
Monsieur 1.
Vous êtes une méchante femme, et
M"' Eugénie valait mieux que vous. Certes,
je la pleurerai. Elle a droit à mes larmes.
Quant & vous, je vous maudis. Adieu. Je ne
vous reverrai pas.
Ça m'est totalement indiuërent.
Et sens dessus dessous, son idole d'antan
ricanant insolemment, le sculpteur partit de
l'académie de la baronne.
« Quel effondrementt se dit-il en marchant.
Elle a cassé la chatne qui m'attachait & elle,
et nous sommes séparés irrévocablement.
J'étouS'e ah 1 Marie Marie »
Et des sanglots l'étranglèrent, et des pleurs
l'aveuglèrent.
Rue de l'Abbaye, il questionna la concierge
des dames Motteras.
Oui, Monsieur, lui répondit dolemment
celle-ci, M"'EugénieMotteras est décédée hier
matin, à une clinique du quai de Passy, je ne
sais de quoi, j'ignorais qu'elle fut malade. On
la rapporte, en bière, ce soir, à son domicile.
La date des obsèques ?g
Demain ou après-demain.
Rue Bara, Pierre monta à son logement
sans traverser l'atelier de son maître, qu'il te-
nait à tromper sur son état d'âme.
Enfermé en sa chambre, il alluma du feu
dans la cheminée, prit au fond d'une armoire~
derrière son linge, enveloppée en un foulard
espagnol, une statuette de bois, celle admirée
autrefoispar Antoine Fertot et qu'il avait dis-
simulée à tous les regards, et la jeta sur les
chenets.
a Brûle, relique d'un ange déchu, fit-il en
entassant sur elle, avec les pincettes, lea
tisons rouges sois réduite en fumée, et
emporte aux limbes les souvenirs fleuris que
tu me rappelais 1 »
Lorsqu'à minuit, s'étant, pour dissiper ses
rancœurs, fadgué à parcourir à pied, toute la
soirée, la rive droite et la rive gauche, u~se
coucha éreinté:
« Pauvre Eugénie,marmonna-t-il.elle m'ai-
mait, s'il est vrai que ce soit pour moi qu'elle
ait bravé la mort, qu'elle ait succombe.L'éter-
nité lui soit clémente, etdelà-haut.qu'elleme
pardonne'! M»
ï<e lendemain, le facteur déposa rue Bara,
au nom du maître et au nom de rc!~ye,
deux convocations encadrées de noir.
L'enterrement de la créole avait lieu le
jeudi.
Ce jour-là, à dix heures du matin, quand
le corbillard transporta le corps de la défunte
à la proche église de Saint-Germain-des-Prés,,
le cercueil disparaissait sous les couronnes et
les bouquets entre lesquels était une brassée
de roses recélant la carte de l'artiste.
La Blampin, M'" Escoubous, les quatre es-
pionnes, Berthe Rachon, M. de Canou, M, de
Blincart, M. de Coslov entouraient M°" Motte-
ras mère larmoyante, et,perdu enla foule des
parents, des amis, recueilli ~'avançait Bas-
tanet.
Pendant le service reHgieux, les féministes
châtrées de l'assistance échangereni lears
opinions en faisant les entendues. La cash~-
tion était une chose ~t'ave qui aboutissait
parois & la tombe pour s'y soumettre, il
fallait une intrépidité héroïque, et les femmes
do principes, les émancipatrices du sexe
féminin trop longtemps opprimé qui l'avaient
supportée ou qui la supporteraient, méri-
taient ou mériteraient des statues et non
l'animadversion publique.
Un peu plus, elles auraient crie gloire
aux châtrées!1
Quant a Wenceslas et & son aide Chandart,
dont on commentaitl'abstention, on les taxait
de maladresse.
A la sortie, et iand:s qu'on regarnissait te
sombre véhicule~ et que les deux cents per-
sonnes composant le convoi se répandaient
avec animation sur le large trottoir du temple,
M. de Blincart, interpellant 'M. de Canon,
qu'il crocha à deux pas d'unnrinoir en lequel
celui-Ct venait de faiM une courte station, dit
de son air des grandes manifestations
Quel fourmillement 1 Et ces chevaux ca-
nnés, ce char argent, cet amas de
couronnes, de bouquets, ces tramways,ees
omn!ba8,cesMcycliste~qui'ciN:uIentet8*entpe-
croisent boulevardSaint-Germain! K'y a't-il
pas là un tableau parisien à met:re sur la
toile Moi, je vois ça en peinture t
M. de Canou,. je voua cherchais, nt
Berthe Rachon parlant au fonctionnaire du
ministère des attires étrangères.
Mademoiselle. bégaya le diplomate de-
venant illico rouge tomate.
Vous montez au cimetière, n'est-ce pas ?
Oui. oui, Mademoiselle.
Je retiens une place en votre voiture.
Très natté, Mademoiselle.
Et l'idée que sa chemise passait le hantant,
avant de regagner son remise, M. de Canou
porta la main à sa brayette. Il respira il
s'était reboutonné en l'urinoir.
Aux petits soins pour M'" Escoubous cram-
ponnée par sa « bienfaitrice » et que les
Tripliciennes et l'Anglaise, à l'écart, obser-
vaient, M. de Coslov proposa à la jeune ulle et
à la baronne, de les emmener en son équipage,
à Montparnasse où l'on devait procéder à
l'inhumation, en la sépulture de fa famille
Motteras.
Pierre vit la cynique avec laquelle il avait
rompu sana rômissioo le mardi et qui allait
voraer des plaura de crocodile au bord do la
fosso do ta créole, aourira au prince, accMo!t-
lir les Maadicea de celui-ci, ot tm lardant
de regards caw~ques ses envioHao!), a'tMatat-
lor on landau prbs de la directrice de UnstHut
de la rue du Bac ot de aon KxceMenco.
A ce spectacle, MctMurement le po!gnaat,
il tourna le dos au convo! qui, à l'aMure réglo-
~nentaue, enfilait la rua de Rennes.
Pourquoi se serait-il exposé à d'autres amer-
tumes ? H avait assisté aux funérailles de
M" Eugénie, il no lui restait qu'à se dérober.
« Je terminerai, et j'exposerai au salon de
l'année prochaine, son buste de marbre, se
dit-il. Ce sera l'hommage de l'art à l'amour.
Quant au buste du boyard, il va de soi que je
ne le ferai point. M. de Coslov et moi, nous
ne devons plus avoir de relations, »
Xt!t

<.R PETIT MWM.

Le décès do M'" Kugonie déprécia l'ovario-


tomie & l'académie de la baronne. M"' Ea-
coubous déclara à sa Il tutrice » qu'elle n'expo-
aeratt point Il sa peau e dans une opération
& ce degt6 téméraire, et qu'elle conserverait

ses ovaire~ quoi qu'il dût en résumer.


« S! je deviens grosse, Ût-eMe, j'accoucherai
ou je provoqueras i'avortement je préfère
cela & être déchiquetée par le couteau d'un
Wenceslas. Je me vois à la place de la créole.
n n'a tenu qu'à un fll que je l'occupasse, cette
place. C'est à en blanchir Je vivrai telle que
ma mère m'a b&tie. »
La Blampin défenditfaiblementta mutilation
qu'elle chantait publiquement, l'insuccès du
chirurgien officiel de aa petite église ta dé-
concertant, et son losbianisme joint à sa râpa
cité, lui commandant do no pas exposor les
jours do sa mignonne.
En cn'et, s! cette domi&ro Me tôsittatt pu!t)t
A t'~vonhettMMt, la baronno ôtait tottoh~e <"<
8cs<]onvrasvive«: sapMStOK et 8a bourae. les
deux moitiés de sa vio, car o!!e perdait, de ce
chef, celle qu'elleéduquait depuis six ans pour
ta vcttdte au plus enchoriasour.
M** Thomas de Blampin n'insista donc point.
« A rhoure aacramenteiio, dit-eit~ & ia
pyféQocnne rétivo, nous nous concorteron~
avec une « laveuse a ;'on sais une fort ox-
perto la sage-femme Louchaud qui hautt''
au-dessus do M"° Motteraa. Je m'oppose & ta
déformatton par la maternité. Je veux que
tu sois, jusqu'à l'extrême vieillesse, la poupée
que j\.dore. 1)
Et en finissant, la baronne plaqua ses lèvres
ridées, moustachues sur les unes lèvres rosés
de l'ex-berg&re.
L'heure sacramentelle, suivant l'euphé-
mismo de l'impudente gouge, était proche.
Très enQammé et très orgueilleux, le nabab
slave n'aurait pas enduro d'être atermoyé,
et aous peine de voir fM!p ~e~ d'autres cieux
ce o micM mttUonnahe doat les agentes de
la TnpMco et de rAogtoterro avaient qutn-
tuplô ta \ateur, M fallait pr&ter l'ore!Me a aost
avances.
Ne pouvant plus pretendt'ealaposaeaaion ex-
clusse de l'oiseau de voMere dônichô par elle à
Saint-Sauveur, supputant ce qu'eue obtiendrait
des espionnes, sacritlant à co qu'elle appelait
< la sagesses, la directrice de l'école de la
rue du Bac, qui s'était réservé le privilège de
traiter la transmission do sa minette, après
une entente avec celle-ci, le samedi qui suivit
l'enterrement de M' Eugénie, alla à un ren-
dez-vous que lui avait assigné le prince, en
l'appartement somptueux de son Excellence,
rue de Grenelle.
Poliment, mais sans circonlocutions et en
homme auquel on n'en fait pas accroire,
M. de Coslov entra tout de suite dans le vif
de la question.
Vous n ignorez pas, dit-il, combienvotre
charmante pupille me plaît. blon rang, ma si-
tuation m'interdisent le ridicule de courtiser
qui n'agréerait point ma recherche. Si M'" Es-
couboua consent à être à moi, je lui créerai
un intérieur et lui servirai une Mensualité
de cinq mille francs. Enun au cas on, posté-
rieurement, de l'incompatibilité d'humeur
nous diviserait, en me séparant d'eUe, à
titre d'indemnité, je lui ferais cadeau de
soixante mille francs. Quant à vous, M*' la ba-
ronne, en compensation de vos soins à la
mutine montagnarde que je me rappelle, à
Saint-Sauveur, criant en langage du pays, au
baudet de sa mère < Arry 1 ou je te pique 1 »
et qui vous doit d'être à Paris, en le cadre de
la grâce, de l'esprit, en son cadre, lorsque je
posséderais ce que je sollicite, je vous verse-
rais cinquante mille francs.
Ne tolérant point que son dixi fut discuté,
son Excellence se leva après cette notifica-
tion, et en reconduisant la Blampin contrariée
de remporter les arguties,les ergoteriesqu'elle
avait remâchées, reprit
J'attendrai votre réponse jusqu'à lundi;
si cette réponse est telle que je la souhaite, je
serai à la disposition de M'" Marie si elle est
négative, je ne vous importunerai plus.
EMbarbouHMe et amorcée à la fois, la pro~
xonete retourna a sa «chipottea qui,aHnsti-
tut, se d~voratt d'impatience.
Cinquante mille ~aNca de commission,
c'était chiche, à son avia cependant en ôva-
luant ce que iHi vaudrait sa coltahoration a
r<BHvro dos espionnes, elle ne rechignait pas
trop.
Tout bien peso et aucun soupirant ne se
disposant à lui payer deux à trois cent
mille francs sa connivence, elle avait l'obliga-
tion de se croire rémunérée.
Rue du Bac, avant de déposer son chapeau
et son collet, e!!e emmena en sa chambre la
pyrénéenne énervée qu'elle instruisit ex
abrupto, en taisant, cela va do soi, qu'elle
encaisseraitdeux mille cinq cents louis si l'af-
faire se concluait.
Les propositions du prince sont raisonna-
bles, flt-elle, et je te conseille de ne pas les
rejeter. Les hommes magnanimes cousus
d'or, deviennent rares, et l'on se cogne plus
souvent à des cancres qu'à des prodigues. Le
régime politique sous lequel nous dépérissons
n'a pas même entretenu les aristocratiques
traditions de la vie galante de la monarchie.
M. de Coalov est équitable, je ne te nie
point, repartit patelinement la jeune Escou-
bous néanmoins, je ferai à son programme
un changement qui ne soulèvera pas d'oppo-
sition.
Quel changement ?
Au lieu de me garantir une indemnité
en cas de divorce, que le prince m'acheté un
petit hôtel situé avenue de Villars, derrière
les Invalides. C'est une construction Renais-
sance, presque neuve, et vide. On y emména-
gerait ad libitum. Dernièrement, revenant du
tombeau de l'empereur et des musées d'artil-
lerie et de l'armée, en compagnie de vos
étëves Agathe et Emma, l'écriteau « Hôtel à.
vendre a m'inspira la fol&trerie de jouer à la
capitaliste, de visiter l'immeuble, et de ma
grave expertise, dont se divertirent Emma
et Agathe, naquit en moi l'envie d'être pro-
priétaire du local smart.
–Ah!1
Oui, ma maman gâteau.
Si ton palais est cher, son Excellence
regimbera.
Non, il n'est pas cher. Un supplément aux
soixante mille francs de gratification, et on
l'acquerra.
Un supplément. Je n'oserai point sou-
mettre ta requête au prince qui a été très
précis.
Oh si, vous oserez, parce que ce qui
touche votre Ninie vous touche.
Et afin d'appuyer sa supplique, de ses beaux

sa « bienfaitrice à
bras l'ancienne chevrièra entoura le cou de
laquelle, en souriant,
elle tendit sa bouche de carmin.
Ah 1 tu me transformes en toton s'écria
la mégëre la baisant à l'étouffer. Mais, deve-
nue indépendante~ resteras-tu pour moi ce
que tu as été dès ton départ de Luz, ce que
tu es aujourd'hui ?
Oui, oui, oui M. de Coslov est âgé et ne
m'obsédera pas je vous consacrerai le tiers
de mon temps.
C'est que je t'aime par-dessus tout et ne
pourrais être privée de toi. Te partager avec
son Excellence soit: ton avenir le veut; sup-
porter une séparation non.
Nous ne nous séparerons pas, ma mé-
mère en sucre chaque jour nous nous ver-
rons ma maison vous appartiendra, et je
demeurerai votre g&tëe, votre chachatte. Ma
maman Jésus, obtenez que le prince m'achète
rhûtel de l'avenue de ViUars 1
Tiens tu es une enjôleuse 1 C'est con-
venu; je catéchiserai ton boyard..
Vous l'engluerez, et si vous m'apportez
son adhésion.
Si je t'apporte son adhésion ?..
Vous serez récompensée selon vos mé-
rites.
Vrai ?
Vrai, chuchota à l'oreille de l'entremet-
teuse la perfide pyrénéenne incommensura-
blement câline.
Je vole chez M. de Coslov, fit la baronne
en se repomponnant devant un miroir.
Vite vite j'aspire à te combler, ajouta
en la tutoyant, ce quf pimenta sa répartie,
M"' Escoubous d'un air de chaMemite las-
cive.
L'invertie se sauva en effervescence.
Pensant qu'elle lui rapportait un acquiesce-
ment, le prince la reçut le plus amicalement.
Lorsqu'elle lui eut exposé ce que prétendait
rex-bergere, son Excellence demanda à étu-
dier ce qu'elle lui soumettait, et la congédia
en lui disant:
Je vous écrirai ou je vous télégraphierai
dans quarante-huit heures.
M. de Coslov est vexé~ raconta t-ello à
Marie. Dieu veuille que ton indiscrétion n'ait
point désanectionné le phénix que je t'avais
péché.
Le prince ne vous ayant point signifié
immédiatement son intention, c'est qu'il per-
siste. Le souci de son amour-propre explique
sa demande de surséance. Son Excellence fera
mes quatre volontés, qui en définitive, ne
sont pas excessives en l'occurrence. Maman
bonbon, la fortune ne nous délaissera pas: Je
dis nous, ne concevant point que mon avoir
ne soit pas le vôtre, et jusqu'à ce que j'aie
décroché le lot qui se balance au-dessus de
ma tête, jusqu'à ce que notre pétrolier soit à
ma dévotion, prêtez-moi votre concours dé-
voué sans lequel je serais comme l'oiselet en
face de l'autour.
Et des cajoleries dénotant une « rosserie a
consommée, achevèrent d'empaumer M* de
Blampin.
Compte sur moi, dit la vieille garde.
Je lutterai jusqu'à extinction.
Vous des la perle des mémères, ron-
ronna la demi-viergeméridionale sur le cœur
do sa « tutrice. »
Quoiqu'elle eut l'intellect délié, M"' Escou-
bous ne supposait pas que celle-ci recevrait
une prime de son Excellence, et elle estimait
que la charge de rétribuer sa vendeuse lui in-
comberait. D'âpres elle, la baronne payant
que la nébuleuse promesse d'une subvention
de la part des espionnes, et l'espoir maladif de
retenir ses délectations 'coutumières,il était
urgent de lui persuader qu'elle ne cesserait
pas d'être la conseillère, le montor de celle
qu'elle plaçait, et que la fortune de la protégée
appartiendrait à la protectrice.
Eu égard à la fourberie de la « ponifle » che-
vronnée à chambrer, il y avait là matière
ardue.
Mais la pyrénéenne se jouait des problèmes
compliqués, et elle conduisit l'intrigue avec
tant d'aisance que « l'ancienne ? » qu'elle roulait
ne vit que du feu à sa prestidigitation et lui
obéit ponctuellement.
Les quarante-huitheures écoulées, le boyard
manda par dépêche M"' de Blampin.
M consent t nt Marie battant des mains. Ma

maman du Paradis, courez, et en songeant à


votre nulle qui ne saurait pas plus vivre
sansvous que vous ne sauriezvivre sans elle,
finissez ce que vous avez ébauché.
La pyrénéenne, qui s'était appliquée à dé-
chiffrer son illustre adorateur, avait pres.
senti juste. Emporté par sonenvie de jouir de
la jolie native de la vallée de Luz, le noble
Russe achetait et meublait l'hôtel de l'avenue
de ViUars.
AIi! ma maman angélique, dit Marie
lorsque la baronne, revenant de chez son
Excellence, lui eut annoncé que le succès
dépassait toutes les prévisions, me voilà châ-
telaine, et vous l'êtes aussi. Combien je voua
remercie Châtelaine Châtelaine
Et elle suffoquaentre les bras de sa a me-
mère en sucre qui, en la pressant jalouse-
ment se félicita de n'avoir pas enrichi une in-
grate.
Les termes do l'entente étant arrêtéa,le len-
demain, M. de Coslov se fit annoncer à l'ins-
titut de peinture ou it ont une réception de
pacha au harem.
H apportait un bouquet à sa < future u
qui avait à lui confirmer lea paroles de la
Blampin.
Sous un futile mobile, cette demiare laissa
lea deux « nancés que son intrusion eàt gê-
nés, et en un échange d'aperçus empreint d'a-
ménité, ou M'" Escoubous déploya une sa-
vante félinité, le contrat de mariage fut scellé
par un baiser du preneur, »
Le notaire sera à son étude demainmatin,
à dix heures, dit en terminant le prince. Ma
voiture vous enlèvera à dix heures moins un
quart. N'oubliezpas votre extrait de naissance,
c'est un acte essentiel. La baronne peut vous
accompagner. Quant à la garniture de votre
palazzetto, « Le Louvre a ou a Le Bon Marché »
en assumera la responsabilité. Ainsi< nous
gagnerons du temps. Vous ne vous étonnerez
point que j'aie hâte de goûter les douceurs
de votre hospitalité Vous choisirez votre
mobilier, vos tentures; une après-midi aux
~y
comptoirs du magasin qui aura votre préfo-
yence. suffira à cela.
Marie ne souleva aucune objection, et en
déployant ses captivantes qualités, mena
jusqu au palier le boyard on or qui, sur son
passage, salua la directrice de l'académie, aux
écoutes.
H partit ravi.
Le matin suivant, en toilette de cérémonie,
la Blampin patronna, chez te notaire, sa « pu-
pille pourles formalités de l'acquisition,plus
exactement de la donation de l'hôtel de l'ave-
nue de Villars. A midi, elle ramena rue du
Bac sa mignonne, et, à deux heures, chape-
ronna celle-ci au « Bon Marché ».
Un quart d'heure plus tard, le prince rejoi-
gnait en le salon de lecture de ce grand ma-
gasin, les deux dames. A six heures, tous
les achats étaient enectués et toutes les ins-
tructions spécifiées.
La luxueuse cage de la colombelle devait
être meublée, décorée, capitonnée en cinq
jours au maximum.
Le dieu Plutus, le père aux éeua, est le ma-
gicien des magiciens, et les miracles de la
vierge de Lourdes ne août que do Ïa gno-
gttottt) au pt!x dos s!ons. Ah le d!euputaa&Mt
et io hajtaaaMa d!eu
hes taptssiots achevfuent taur hoso~ne et
M'" ËacoMbous aUa!t 8'hMtaHct « chez otto »,
quand ta hM'onnt) eut, racad6m!o, tox-che-
vr!6re étant là, une VtsUe extraoKtinatpo:
ceMc do ring6n!eur Motteras, d~harqn6 peu
auparavant a MaraetHe, d'importantes affaires
l'ayant rappelé à "aris.
Quarante~inq ans, taillé en horcule, brun,
barbu, bronzé par le soloil tropical, la phy-
sionomie dure, il n'avait pas l'abord agréa-
ble.
Abêtie, sa mère n'ânonnant que des expli-
cations embrouiHêes, 11 avait compulsé les
papiers de la défunte, y compris ceux mê-
lés aux effets rendus par le docteur Wenceslas,
et mis la main sur une élucubrationde M"* Eu-
génie, visant un sculpteur nommé Bastanet,
auteur d'un buste exposé en l'appartement
de la rue de l'Abbaye, et sur trois lettres
d'amour de cet artiste, lequel, selon M°'° Mot-
teras mère, professait le modelage à l'école
de M*" de Blampin.
Les lettres susdites critiquaient cette école.
M. Motteras venait ontretenir la baronne
qui !e connaissait, du sieur Bastanet et du
drame de la mort prématurée du M"' E<tg<h<
nio, son honneur lui ordomn~Mt d'apptofondh'
le mystbro de co dfamo.
M. Baatanot, qui je me suis vue forcée
d'interdire i'acccs de mon institut où, à mon
insu, il cherchaità corrompre ma pupille, ré-
pondit ia Blampin, M. Bastanet s'était évertue
à capter votre mère et votre femme, et sans
lui, sans son action n6fa8to, M"" Eugénie
n'aurait point atTrontô l'ovariotomie.
-On rencontrait M. Bastanet et M'" Eu-
génie aux promenades publiques, attesta per-
Adementl'ex-chevriero. L'avant-veille de l'en-
trée de votre dame à la clinique Wenceslas,
passant en landau, avec le prince Coslov, au
parc de Montsouris, nous avons surpris, bras
dessus bras dessous et marchant lentement
sous les arbres, celle que vous pleurez et son
inséparable M. Pierre Bastanet.
–Oui, dit la baronne.
M"' Eugénie craignait de devenir en-
ceinte les inconvénientsauxquels l'exposait
aa liaison adultérine l'ont indiacutaMement
portée à se faire extrade les ovaires.
Ejttn a été payôo de son penchant pour
l'
un indélicat personnage.
0 honte gromme!a, grinçant des dentf,
nngéniour hainoux. A nous doux, maintenant
M. Bastanet 1
Et le soir, rue de l'Ahbayo, M. Motteras '&crt-
vit A !'at t!ste cec'

« Monsieur,
« Les lettres de vous qui se cachaient
» entre los papiers de ma femme, et Fen-
M quête sur vous à
taqueMoje me suis livr6,
prouvent que c'est aQn do vous complaire
» que M"" MoHeras a subi l'opération chirur-
N gicate dont
elle est morte. En vous crachant
» & la face mon mépris, je vous signifie que
cj'a! constitué des témoins qui se mettront
» en rapport avec vos représentants.
NAtUUS MOTTEB~S. »

A l'heure o&t~Q~ 4 Antoine Fs~tot déca-


chetait cette '~Hp~~nte missive, M Escou-
bous prenait possession de son castel à l'en-
troc duquel l'attendait sa domesticité: uno
cuisinihr~, une camériate, un valet, mati du
cordon-bleu.
Al'oxMmp!e do sa « bien6titrico la jeune
~maw~6tt troquaH do nom et, avenno dt)
Vi!t&t s, a'app@hH « La vtcotntca~e d'AUoMt*. a
Donast'<tnent, aon Excottcnce avait souscri à
cette auporcheno d'état civil.
ÀM crdpuacuto~ !nt!momont, M°* la vicom-
tesse traitait son magn!nquo soigneut'.
Pour qMO non no fût ctaudtcant & co festin
nuptial et à la nuiMo consécutive consacrée
& Vénus, la Blampin, avertio en catimini par
M. do Coslov qu'eMe aurait dans les vingt-
quatre heures les cinquante mille francs de
son courtage, la Blampin se multiplia, révisa
le menu, rectifia ce qui, & son sens, péchait
en la cuisine, la salle à manger, le boudoir,
la chambre à coucher où elle eut bassiné le
lit, parfumé le vase nocturne, veilla à tout,
réprimanda, sermonna la valetaille, n'épar-
gna pas la plus insignifiante injonction bé-
-nigne à sa minette.
Tu sais quels sont nos arrangements,
ditrelle en se recoitïant, l'apparition du prince
étant imminente. Ta position est enviable;
par moi qui me suis vouée à toi, tu es au
fatte des grandeurs. Sois reconnaissante,et je
serai heureuse.
Ma petite maman pralinée.répliqua Marie
en tapotant les mains de sa tutrice, Mmment
oublierais-je que tout ce que j'ai émane de
voua ? Je suis a toujours votre crotte de cho-
coïat à la cr&me, et vous me croquerez autant
et plus que jadis.
Réconfortée, la vieille garde marbra de
baisers, baigna de larmes « sa crotte de cho-.
colat à la crème, fort appétissante et très en
beauté, et prêt de franchir le seuil de la porte
du dehors, ut d'un ton pressant et un tantôt
grondeur:
w Surtout, mon bijou, ne te fatigue pas
trop t a
Le tantôt d après, le slave vint à l'académie
de peinture et se dégagea chevaleresque-
ment en comptant à la baronne cinquante
billets de mille francs.
Marie, dit-il, est une fascinatrice, une
enchanteresse. Au revoir. Je vous ai bien des
obligations.
La noble féministe se confondit en protes-
tations de respect, de zèle, et son Excellence
s'éloigna.
M"' de Blampin resserrait en son co'ffre-fort
le don royal du fastueux Russe, quand les
quatre espionnes débouchèrent en escouade
compacte.
Informées des moindres gestes du prince
et de l'ex.chevrière, elles accouraientchauf-
fer la directrice de l'institution de la rue du
Bac et se renseigner concernant l'attitude
qu'il convenait qu'elles eussent doréna~
vant dans leurs rapports avec la vicomtesse
d'Altour.
Je revendique le droit d'être le capitaine
de notre navire, leur fut-il répondu. N'incom-
modez pas ma louloute, ne vous adressez pas
à elle, laissez-moi le champ libre sous son
toit où mon autorité prime, et vous ne vous
en repentirez point. Par Marie, vous ne récol-
teriez que du vent. Vous saurez ici les pro-
grès de ma diplomatie. Mais avant tout,
nxons le chiffre de ma quote-part et de celle
de ma cocote, car la vicomtesse ne coopérera
pao gratis
Qu'exigez-vous pour vous et pour elle ?
ntM"Goring.
Pour moi, trois cent mille francs, en
billets de la banque de France, non en cho-
ques pour Marie, cent mille francs. En
échange de ces sommes, donnant, donnant,
vous recevrez le texte de la conventionmili-
taire Franco-Russe.
–C'est excessif s'exclama la comtesse de
Samowski.
Vos gouvernements, mesdames, ne se-
raient point de cet avis, si vous les consul-
tiez.
Ne lésinons pas lorsqu'on nous rend un
service que nous apprécions, reprit l'anglaise.
La prussienne, l'autrichienne, l'italienne
abondèrent dans ce sens.
Dépêchez-vous, <~st tout ce que nous
recommandons. vous lambiniez,
vous
d'autres, plus expéditifs, se procureraient, à
Saint-Pétersbourg ou au ministère des
affaires étrangères, à Paris, l'instrument
international que détient M. de Coslov, et
du coup s'envolerait le magot qui vous
tente
Oh Mesdames, je no m'amuserai point
aux mouches.
Ces mots martelés, la baronne et les es-
pionnos se sépareront, la baronne brûlant
de savoir comment tout s'ôtait passé la nuit
précédente, avenue do Villars, et de se con-
soler auprès de ?"* d'Altour, du mariage de
sa « crotte de chocolat a la crème avec son
Excellence.
X!V

MONSIEUR MOTTERAS

Pièrre qui avait tu à son maître les lan-


cinantes douleurs que lui causait M'" Escou-
bous et son intrigue printanière avec M"" Eu-
génie, intrigue qu'il qualifiait de court épi-
sode de sa vie d'artiste, Pierre, outragé, me-
nacé par M. Motteras, changea de modalité,
et porta à son instructeur, à son père, le défi
souffletant de l'ingénieur et des aveux obliga-
toires.
Renversé, Antoine Fertot interrogea son
élève, sur le fonds sinon sur le tréfonds du
conflit, et quand il eut appris que tout s'était
borné, entre le pyrénéen et la créole, à des
frivolités, et que Bastanet n'avait point con-
seillé à la défunte de se faire châtrer, il décida
de se constituerle répondant de celui-ci et de
s'associer un vieux paysagiste de talent, son
voisin, le peintre Gerdeil.
Lorsque les mandataires de M. Motteras
se présenteront à toi, dit-il, tu les mettras
en rapport avec nous, et le même jour,
nous nous réunirons chez Gerdeil que je vais
prévenir. Point d'inquiétude de vieux cama-
rades t'assistent.
De J'iaquiéiude,Pierre en avait malgré soi,
car c'était la première fois que lui advenait
pareille aventure mais il avait aussi une
colère léonine et le besoin de châtier son in-
sulteur.
Les témoins annoncés 'arrivèrent rue Bara
à onze heures du matin. C'étaient MM. de Blin-
cart et de Canou. En s'excusant de s'immiscer
dans une contestation où l'adversaire de leur
mandant étaitun gentleman qu'ils estimaient,
les deux piliers de l'institut de la Blampin
prièrent l'ex-patre de les adresser à ses amis,
et Pierre leorréponditque ces derniers seraient
à leurs ordres, à trois heures, au domicile de
l'un deux, le paysagiste Gerdeil, rue Notre-
Dame-des-champs, ii7.
A cinq heures, après des débats contradic-
toires, Antoine Fertot et Gerdeil rendirent
compte au pyrénéen de leur mission.
M.M. de Blincart et do Canou s'étaient
obstinés à dicter, au nom de l'ingénieur, de
« l'otfensé », les conditions du combat. A
ces prétentions, le statuaire et le peintre
avaient objecté que si, en cette histoire
grossie, pointait, une étourderie excusable
de jeune homme, on ne relevait pas d'in-
jure grave à M. Motteras, que Bastanet ne
connaissaitpoint. Le sculpteur ne pouvait en-
dosser la responsabilité des imprudences de
M"' Eugénie, dont il n'avait pas été l'amant; les
lettres de lui qu'on produisait ne prouvaient
qu'un innocent flirtage en l'espèce, une ren-
contre ne s'imposait point.
MM. de Blincart et de Canou n'ayant pas
admis le bien fondé de cette argumentation,
étaient repartis en disant qu'ils en référeraient
à l'ingénieur.
Si ce voyageur qui a failli être cocu, s'en-
têtait à publier ses déboires conjugaux et à te
persécuter, nt après sa relation Antoine Fertot,
nous proposerions un jury d'honneur. Ne
bouge pas ta cause est en bonnes mains.
Ce fat & nouveau par la poste que M. Motte-
ras se manifestarue Bara. En son second billet
au sculpteur, on lisait ces lignes
« Je vous considérais comme un drôle je
sais à présent que vous êtes un lâche. Je vous
appliquerai, en public, la correction manuelle
et pédiale que vous méritez. 0
Cette autre lettre grossière bouleversa
Bastanet et affecta le statuaire et le paysa-
giste.
bi. Motteras était un irascible en quête
d'une affaire, or, les affaires, on les a quand
on les cherche.
Antoine Fertot et Gerdeil engagèrent leur
ami à se moquer des provocationsbrutales do
l'explorateur.
Ne dérange pas, en ses grognements, cet
homme des bois, dit le statuaire mais sors
armé d'une canne, et si tu es assailli, tape
dru.
Pierre promit d'avoir du sang-froid et de la
fermeté cependant, les épithètes de drôle, de
lâche, lui étaient pesantes, et si célui qui les
avait proférées se fut campé en face de lui en
croquemitaine, sans hésiter, sans calculer, il
se aérait rué sur lui.
Tout do auite m&mo, il comprit qu'il n'au-
rait point de paix tant qu'il serait sous le coup
des rodomontadesûétrisaantes de l'ingénieur,
et prémuni d'un rotin à pommeau de plomb,
il partit, dans l'intention d'affronter,non dans
celle d'éviter son ennemi.
Machinalement il se dirigea vers un café du
boulevard des Italiens où, la veille, MM. de
Blincart et de Canou, cela découlait de leurs
communications à Fertot et à Gerdeil, avaient
consulté leur client.
On lui avait dit que M. Motteras fréquentait
& cet établissement, et il déambulait ennévré

par le dessein de dévisager l'ogre qui par-


lait de le manger, et de lui dire, à un empan
du nez:
« Je suis Pierre Bastanet, et je n'ai peur ni
de vous ni de quiconque »
A six heures, au moment où les terrasses
des cabarets du boulevard sont encombrées,
le sculpteuraborda le café qui l'attirait.
Lorsqu'il modelait le buste de la créole,
il avait pu remarquer, appendu au mur,
au-dessus d'un divan, le portrait bien peint
du mari de son modèle il avisa donc d'em-
blée, attabM avec MM. de Blincart et de
Canou, société qui le désignait déjà, l'ori-
ginal de ce portrait fumant une cigarette et
sirotant une absinthe.
« Le voilà maugréa-t-il, plus nerveux et
plus pale.
Et u s'avança
En le voyant, l'ingénieur, aussitôt prévenu,
dressa la tête.
C'est vous, M. Motteras ? nt-il frémissant.
Oui, c'est moi. Et vous, qui êtes-vous?
le suis Pierre Bastanet.
Ah vil pleutre 1
Les deux hommes se colletèrent, les con-
sommateurs intervinrent tumultueusement,
les garçons protestèrent,les badauds s'amas-
sèrent.
Les pugilistes s'étaientassez mal accommo-
dés quand on les sépara.
Cette fois, dit l'élève de Fertot reprenant
haleine et se rajustant, c'est pour un motif
sérieux que nos témoins s'aboucheront.
Ha ha t tu consens à te battre, g&çhour
de glaise, repartit M. Motteras que la fureur
étranglait et qui rattachait son col et sa cra-
vate.
Oui. Et c'est moi qui te défie, brigand Ce
soir, à neuf heures, chez moi, mes représen-
tants seront à la disposition des tiens.
–Qu'est-ce qu'il y a? s'enquit un gardien
de la paix venu de l'angle de la rue Drouot.
Une dispute, répondit le gérant du café.
Alors, circulez 1
Bayeur aux corneillas, le public circula.
Pierre ramassa son chapeau et se fraya un
passage en la foule.
Quelle bagarre dit M. de BlincartaM.de
Canou qui vérifiait sa brayette, pendant que
M. Motteras réparait le désordre de son accou-
trement, et que les garçons balayaient des
débris de verres cassés subito, j'ai vu ça en
peinture1
A sept heures, rue Bara, le pyrénéen dé-
tailla au statuaire la collision du boulevard
des Italiens.
Patatras voilà ce que je craignais t
Maître, dit Pierre courbant le front, je
ne pouvais vivre hnmiUé, abaissé. Pardon-
i4
noz-moi et pr~tM-mo! jusque la ftn votre
appui. H faut que ja me batte. J'a! la iM que,
sur le pré, jo me conduirai honotah!e<nent.
Fertot pressa la ma!n a son ~ve, son on-
tant, retint nne larme qui pe<Ia!t, et alla
avertir CcKte!
A neuf heures, la discussion ao roMvr!t en-

tre MM. de Blincart, de CanoM, le. statuaire


et le paysagiste. Elle ne Mn!t y cotnpr!a ditM-
rcntes démarchas qu'elle suscita, qu'à une
heure du matin, par l'adoption do ce pro-
gramme
Rencontre, le jour, a trois heures, près da
parc de Sceaux, en le jardin d'un chalet ap-
partenant à Gerdeil; arme: l'épée: gant de
vi!le àvolonté chemise non empesée. Espac&
de repos de trois minutes, le combat ne ces-
sera que quand un des deux adversaires aura
une blessure qui le mettra en état d'infériorité
notoire. Le terrain gagné ne sera pas acquis
les corps à corps sont interdits.
Fertot et le paysagiste s'étaient employés
pour que la lutte ne fut pas inéluctablement
mortelle.
Va te coucher, dit, lorsqu'il eut exposé
la situation, le atatnah'c & son oleve et dors.
Gardai! apportera des épées le docteur Mias,
que J'ai averti, sera ton médecin. Mais nous
n'utitiscrona paa sa science, et on revenant
'de Sceaux, noua d!norons gaiement, au cham-
pagne.
Ayant consciencieusementrempH aon rota
de témoin, ïouuel rûlo conteste a écarter sys-
tématiquement ce qui rend inévitable un
trféparabte dëaastro. Fertot s'étudiait a re-
monter le moral de son otovo, tout on se de-
mandant comment il établirait l'ogaUté des
chances entre M. Motteras qui était une Une
lame, un friand de la lame, et Bastanet
ignare ~e l'escrime.
« tt est indispensable qu'il truque, conclut-
autrement le cornard par persuasion l'em-
brochera comme un poulet. »
Et le matin, quand le sculpteur lui souhaita
le bonjour, il indiqua pratiquement, en ne le
démontant point, au fler garçon, la tactique
la moins désavantageuse.
M. Motteras étant ce que tu n'es pas,
un ferrailleur, dit-il, ne t'engage point, et
mordicus, tiens à distance ton adversaire, de
cette manière le bras tendu et l'épée droite,
Ma hauteur du menton.
Et avec les namherges que lui avait en-
voyées le paysagiste, il donna à l'inexpéri-
menté une leçon émouvante.
En persistant ainsi, sans faiblir, insista-
t-it, tu excéderas et j'augure que tu blesseras
l'ingénieur qui, lui, ne parviendra pas jus-
qu'à toi.
Pierre dit qu'il se remémorerait les conseils
de son maître et, le déjeuner mangé, le café
bu, avec le statuaire, Gerdeil et le médecin,
embarqua en chemin de fer, à la gare de
Port-Royal.
MM. Motteras, de Blincart, de Canou et un
docteur d'une trentaine d'années, étaient
montés a la gare de la rue Gay-Lussac, dans
le train qui l'emportait.
Le duel est une sottise, une sottise barbare
puisque, le plus souvent, il est favorable &
celui qui a tort, et que le hasard y est pré-
pondérant mais tant qu'on n'aura paa inventé
quelque chose de moins inepte et de moins
cruel pour répondre à une irrémissibleinjure,
il subsistera.
Point du tout bretteur et quoiqu'il eût
anairo & un redoutable spadassin, le aculp-
teur bouillait de laver, en chevalier, l'ou-
trage qui l'avait souillé.
Singulier cas que le aien, tout bion consi-
déré.
« Pauvre Eugénie, marmotta-t-il en roulant
vers Sceaux, que se dit-elle si, d'où elle est,
elle voit qu'elle m'a mis dans le pétrin. »
Les deux parais prirent contact à la des-
conte de wagon, et, guidés parle paysagiste,
entrèrent au ohaiot de celui-ci.
C'était une fraîche habitation à perron,
précédée d'un jardin d'un millier de métrés
carrés, que traversait une allée sablée bordée
de cerisiers. Un domestique y avait accom-
modé les êtres.
L'ingénieur se réfugia à droite, l'artiste à
gauche, et tandis que chacun échangeait
des phrases rebattues avec son médecin, en
la maisonnette,les témoinsréglèrent le mode
de procéder.
La température était tiède, et le soleil,
masqué par des nuages blancs moutonnés,
peu incommodant.
i4*
On tira au sort tes armes, le terrain et le
directeur du tournois.
Le choix des armes échut aux amis de Bas-
tanet les amis do M. Motteras eurent le choix
dn terrain (Us désignèrent l'allée sablée) et la
direction de l'engagement, laquelle incomba
à M. de Canon, troublé et tracassant sa
brayette.
En domptant son émotion, Fertot commu-
niqua & son élève les ultimes arrangements.
D'aplomb, le sculpteur mit habits bas. Râblé,
musclé, en pantalon et en chemise bouffante,
il avait bonne apparence.
En toisant son insulteur qui, revêche,
paraissait être un tigre prêt à déchirer un
cerf, la rage le remua, ses narines se con-
tractèrent, se dilatèrent, et en lui, la timidité
du guerrier novice céda le pas à la frénésie
de la revanche.
Allez, Messieurs dit M. de Canou après
avoir brièvement résumé les conditions de la
rencontre, croisé les fers et en rejoignant
M. de Blincart à la lisière de l'allée.
Alors, an lieu de romprepour se rapprocher
ensuite, ainsi qu'il est d'usage, Pierre rugit,
et avec l'impétuosité d'un taureau déchaîné
attaquant un torero, chargea l'ingénieur,
frappant en aveugle, en fou, et, par son
agilité de montagnard, son pied solide, sa vi-
vacité, son audace, déconcertant son adver-
saire qui n'eut point le loisir de faire un coulé
et céda.
Dans un duel à l'épée ou au sabre, si l'assaut
désordonné est partbis la perte de celui qui a
ta bravoure de le livrer, parfois, par contre, il
donne la victoire au plus malhabile.
« Il va être transpercé! » dit le, statuaire
enrayé.
Halte 1 cria M. de Cànou voyant les com-
battants poitrine contre poitrine.
Eloignés l'un de l'autre, essoufflés, en nage,
le pyrénéen et M. Motteras s'essuyèrent la fi-
gure et se reposèrent.
Ne t'engage pas à fond, et par ton bras
tendu et ton épée droite, interdis à l'épée ad-
ver3e de pénétrer jusqu'à toi, réitéra An-
toine Fertot à Bastanet.
Oui, oui; mattre, fit celui-ci de plus en
plus énergique.
Les trois minutes réglementaires écou-
Mes, les champions se replacèrent en garde.
A cette reprise, l'ingénieur, sachant com-
ment il fallait estocader,avait la partie belle,
vu son expérience et sa force musculaire, et le
sculpteur était en posture éminemment défa-
vorable.
Gerdeil et le statuaire eurent l'intuition
du surcroît de danger que courait le jeune
homme quant à ce dernier, ce fut en redou-
blant d'ardeur qu'il fonça sur M. Motteras.
A la parade, l'explorateur supporta le choc,
se couvrit, serra le bouton, et brusquement
faisant une feinte du corps et de l'épée, par
une tierce étincelante, se fendit en levant le
poignet.
Antoine Fertot blêmit.
Heureusement, à la seconde où M Motteras
lui portait sa botte meurtrière, le pyrénéen
bondissait en prononçant une attaque furi-
bonde, et le fer du voyageur, au lieu de le
traverser, s'enfonçait seulement de cinq cen-
timètres en son flanc gauche. n tomba en
syncope, la chemise teinte de sang.
Son médecin, ses amis se précipitèrent à son
secours; l'autre praticien se consacra à son
adversaire, que son arme avait piqué à la main
droite, entre l'index et le médius.
Hébien 1 dit anxieusement le statuaire
lorsqu'au bout d'un quart d'heure, la doc-
teur Pélas eut arrêté l'hémorrhagie et fait le
premier pansement.
C'est sérieux, ce n'est pas grave, repartit
le médecin. Aucun organe vital n'est lésé.
Un mois de lit.
A cet instant, Pierre respira.
Maître 1. murmura-t-il.
Mon enfant, fit Fertot, Pélas affirme
qu'après une quinzaine de régime claustral,
di bel nuovo, tu retravailleras à l'atelier.
Le docteur opina du bonnet.
Recommencer le combat, il n'y fallait point
songer. D'ailleurs, l'ingénieur ne pouvait plus
tenir son arme. Les témoins, autour d'une
table, rédigèrent le procès-verbalcoutumier,
et les champions restèrent sous les arbres
du jardin, en puissance de leurs méde-
cins.
Le procès-verbal recopié, signé, les deux
.partis se sépareront, et M. Motteras, le bras
en écharpe, et son monde, vidèrent le cot-
tage, Canou la main à la brayette, M. de
M. de
Blincart en disant
« L'affaire a été chaude. Si j'avais eu un
objectif j'aurais pincé, à titre de croquis, les
diverses phases de cette mémorable passa
d'armes. Je voyais ça on peinture a n
Ramener à Paris le sculpteur pour lequel
l'immobilité était de rigueur, présentant des
inconvénients, le docteur Pélas, le statuaire,
le paysagiste décideront qu'on louerait un
brancard que, grâce à la complaisance du chef
de la station du chemin de fer, on rangerait
en le fourgon des bagages. Par ce moyen, de
Sceaux puis de la gare de Port-Royal, sans
heurt, on transporterait rue Bara le Nessé.
Cette résolution fat exécutée à l'aide de
pourboires adroitement distribués, et le soir,
Pierre reposa en son logement d'artiste, sous
la garde de son maître, ne sachant point qu'il
devait sa mésaventure & l'abominable dénon-
ciation de sa compagne tant adorée de Luz.
xv

TCTMCE ET PCPtLM

Tout a son installation, à sa lune de miel,


M'" Escoubous, que le prince gorgeait de ca-
deaux, recevait en son « hôtel ses connais-
sances, Berthe Rachon et d'autres, les quatre
espionnes, et se plaisait à étaler à leurs yeux
envieux ses richesses.
A l'origine, bénévole parce que grisée~ elle
toléra que la baronne prit, avenue de Villars,
des airs de maitresse de maison mais très vite,
elle trouva sa a bienfaitriceencombrante. Du
reste, celle-ci, était-ce perspicacité ? horripilait
M. de Coslov.
Les Tripliciennes et M"* Goring lui four-
nirent iMciemment la raison qui lui man-
quait pour s'affranchir d'une tutelle devenue
à charge.
Plus que jamais attachées à leur œuvre té-
nébreuse, prévoyant qu'ellesparviendraient à
leurs uns, le boyard étant en puissance de l'ex-
bergère, les espionneséperonnaient cette der-
nière et la Blampin, et la noble féministe,
avide de ses trois cent mille francs de
commission, aiguillonnait, à son tour, sa pou-
ponne au pinacle, en faisant luire les cent
mille francs que palperait, lorsqu'elle répon-
drait à l'attente des agentes étrangères, « la
vicomtesse
Soupçonnant « M*" Thomas D de s'être
ménagé la part du lion, et se refusant à peiner
en faveur de la tribade immonde à l'auto-
rité de laquelle elle s'était soustraite. Marie,
ann de couper court aux manèges de cette
pieuvre, une après-midi que les « plénipo-
tentiaires a de la Prusse, de l'Italie, de l'Au-
triche, de l'Angleterre, en son salon, lui en
contaient, tint à ces exotiques ce langage
explicite
La baronne se prévaut sottement d'un
pouvoir qu'elle u*a point chez moi.. Elle
entend vous diriger et me diriger en la machi-
nation qui consiste à vous mettre en pos-
session du texte de la convention militaire
Franco-Russe, et empocher les bénéfices de
ce coup de main, et vous avez dit a~M à
ce qu'elle vous a dégoisé: vous vous êtes
trompées. C'est avec moi qu'il convient que
vous vous concertiez, car c'es~ moi qui dis-
pose du « Sésame ouvre-toi 1 par lequel
vous forcerez la place. Je vous préviens,
au surplus, que je ne m'embarquerai dans
votre conjuration que si vous vous engagez,
par écrit, et au nom de vos monarques,
à me compter, r'jn pas une somme totale de
centmiilefrancs.maischacunecentmillefrancs,
soit quatre cent mille francs, quand je vous
apporterai le papier objet de vos manèges.
A ce discours imprévu, les espionnes furent
interloquées.
Quatre cent mille francs est un chiffre
exorbitant, fit M"' Goring en son nom et au
nom de ses collègues il nous est interdit de le
dépasser. Or, votre ex-tutrice exige trois cent
mille francs.
Quel front Ne lui donnez rien.
i5
Si elle insiste ? objecta la comtesse de
Samowski
Si eUe menace de nous dénoncer ? dit la
marquise de! Bosco.
Envoyez-la promener. Quant & vous dé.
noncer non. Elle est véreuse, elle ne mettra
pas en branle la police. Je veux tout l'argent
qu'on voua alloue pour l'achat de la Conven-
tion, ou je m'abstiens.
Diable grogna M"' de Cadnitz.
Ayant le mal, il est équitable que j'aie
l'émolument?
Nous ne contestons point la force de
votre raisonnement, et nous allons conférer,
dit M- de Samowski.
Je suis à vous dans les termes que je
viens de poser, sinon, non.
Les Tripliciennes et l'Anglaise se retirèrent
quinaudes, et, dehors, s'interrogèrent.
Rompre avec la Directrice de l'académie de
peinture, était périlleux, bien que la pyré-
néenne soutint le contraire; néanmoins, en
votant de persister à entretenir des espoirs
qu'elles ne réaliseraient pas, les quatre aven-
tarières comprirent la nécessité d'informer,
ou à peu près, la Blampin des errements de
aa pupille, et da lui soufQer en le tympan que
son ingérence était annulée, que ses préten-
tions étaient non recevables, dès que la vi-
comtesse procédait à sa guise et sans con-
trôle au détournement du documentFranco-
Russe, et affichait la résolution ~e rafler les
quatre cent mille francs qui formaient leurs
ressources.
Quoi qu'il en soit, conclut M"' Goring im-
muablement pratique, c'est à présent avec
lanlleEscoubousque nous négocierons, de-
main, nous dirons & cette demoiselle, plus
cupide que sa rufftana, que nous acceptons
son ultimatum, et, en même temps, nous la
prierons de tisser sa toile d'araignée. Pour
la baronne, nous la bernerons.
M"* de Blampin qui avait déjeuné avenue
de Villars, reçut à son école les espionnes et
tomba de son haut en les écoutant.
Ce que vous me racontez là est le renver-
sement de la raison, Ût-eUe, et à moins que
Marie ne soit devenue folle. J'irai demain
matin voir la vicomtesse, et je déchiffrerai
l'imbroglio.Je suis convaincue qu'il y a erreur,
malentendu.Revenez demain, acetteheure-
ci je vous communiquerai de bonnes nou-
velles.
Votre collaboration, qui est celle d'une
amie, nous est chère, répliqua mielleusement
M" Goring mais nous ne disposons point
d'une .mine d'or, et il est clair qu'il nous
serait matériellement impossible de verser à
M"* d'Altour quatre cent mille francs si nous
vous attribuions, à vous, trois cent mille
francs.
Revenez demain, répétala baronne dont
l'agitation perçait, et vous apprendrez de moi
le mot de l'énigme, vous apprendrez que
l'équivoque est dissipée.
Elle n'eut fait qu'un saut de son institut à
l'avenue de Villars si, à partir de cinq heures,
l'ex-chevriëro n'avait appartenu exclusive-
ment au prince. Elle ajourna sa visite, et
passa une nuit infernale sa fortune et son
affection antiphysique, étaient en question.
Le lendemain matin, à onze heures, son
Excellence libérait d'ordinaire à dix heures
et demie la vicomtesse, la Blampin sonna à la
porte du palais de sa Nmiche.
Que désirez-vous ? lui dit le domestique
qui lui ouvrit.
Comment, ce que je désire! répliqua-
t-elle en ruchon. Arrière, marouue, ou je vous
chasse t
Et repoussant le valet bérissonné, elle pé-
nétra dans l'immeuble en s'écriant
Qu'est-ce que c'est queces~nanieres ?
Qu'y a-t-il ? fit la pyrénéenne que le bruit
attira sur le palier.
-Il y a, réponditla baronne, que ce voyou,
et de la tête elle désigna le larbin qui l'avait
suivie en protestant, a eu l'insolence de me
demander ce que je désirais.
Ha exécuté sa consigne. On nous ex-
cède, M. de Coslov et moi, et j'ai jugé pru-
dent d'opposer une digue aux flots des fâ-
cheux.
Cette digue ne saurait être pour moi,
articula la Blampin entrant en la chambre de
son ex-protégée.
Elle est pour tout le monde, notifia
sèchement M"' d'AItour.
Cette phrase glaciale foudroya la propaga-
trice féministe de la castration des femmes.
Les Tripliciennes et l'Anglaise avaient dit
vrai.
Stupide, voyant s'écrouler l'édiuce qu'elle
s'était complu à bâtir, disparattre à la fois
l'or qu'elle reluquait et l'amour contre-nature
indispensable à sa'vie de dépravée endurcie,
la Blampin s'affaissa sur une causeuse, et
pleura, accablée.
Vraie ou feinte, sa peine,. au lieu d'émou-
voir irrita M'" Escoubous qui, altibro, âpre,
piétina en soupirant spasmodiquement.
Vêtue d'une matinée de soie bleue parsemée
de rubans, de dentelle, et les cheveux piqués
d'épingles d'écaille à garniture de diamant,
la jeune émancipée était dans tout son éclat.
A travers ses larmes, la propriétaire de l'aca-
démie de la rue du Bac la trouva plus jolie
que jamais, et ses regrets cuisants s'en accru.
rent.
Je ne m'explique point ta versatilité,
reprit presque servilement la vieille garde
épongeant ses joues fanées, jaunies. Qu'est-
il advenu ? Et pourquoi as-tu invité les es-
pionnes à m'éliminer des conciliabules rela-
tifs à la convention militaire Franco-Russe,
où pourtant je défendais tes intérêts plus que
les miens.
–Ha ha! ces dames voua ont avertie?.
Oui, avoua Marie, je leur ai dit que si je par-
venais à les contenter, tous les risques de
l'effraction effectuer étant pour moi, pour
moi également devaient être tous les avan-
tages pécuniaires. Or, vous aviez vendu aux
Tripliciennes et à l'Anglaise, votre prétendue
complicité trois cent mille francs, et vous ne
me laissiez que cent mille francs. Je gage
même que vous estimiez que c'était trop. De
là ma variation. D'ailleurs, je n'occasionnerai
point de tracas au prince, dont je suis plei-
'nement satisfaite.
Ce mécène irréprochable, qui te l'a pro-
curé ?
Ma jeunesse, ma beauté, mon intelli-
gence. Si je n'étais pas ce que je suis, toute
vos recommandations, toute votre astuce
n'auraient pu résoudre son Excellence à faire
de moi sa femme de la main gauche.
Qui a soigné, mis en lumière ces charmes
dont tu excipes ? qui a développé cette intelli-
gence que tu tournes contre moi? qui t'a en-
levée aux campagnes de Luz on tu serais, à
cette heure, l'épouse de quelque rustre ? qui
t'a transplantée a Paris ou tu es de venue une
biche à la mode?
-Si vous ne m'aviezpoint emmenée de Luz,
en dépit de ma misère, j'aurais fait mon
trou. Puis qu'est-ce qui vous a engagée à
m'acheter ? le lucre et votre aberration
sexuelle. Durant six ans, j'ai été votre jouet,
quoique cela me dégoûtât et j'ai rempli, a
votre académie, les fonctions de pionne. Je
vous ai largement payée, si largement que
c'est vous qui êtes ma débitrice. Cependant,
M. de Coalov a daigné vous octroyer cin-
quante mille francs d'indemnité, de prime,
ce qui revient à dire que bien qu'ayant été
employée par vous aux ouvrages que vous
savez, ma pension annuelle vous a rapporté
huit mille trois cent trente-troisfrancs trente-
cinq centimes. Vous n'y perdez pas.
Déconfite, car elle croyait que le boyard
tairait la gratification, la Blampin recom-
mença à larmoyer. Les pleurnicheries lui per-
mettaient d'avoir une contenance.
Cette altercation que je n'ai pas pro-
vaquée, poursuivit d'un ton acéré la pyré-
néenne, me détermine à vous inviter à venir
peu ici où son Excellence vous verrait d'un
mauvais cail.
Quoi, tu m'interdis l'accès de ton foyer,
et hier, pas plus tard qu'hier, tu affirmais que
je serais ta gardienne, ta conseillère1 Non,
ce n'est pas toi que j'entends. Je t'en supplie,
ne me taquine plus. Tu as eu la velléité tra-
cassière de m'éprouver, n'est-ce pas ? Hé bien 1
c'est fait. Je demeure ta petite maman et tu
demeures ma g&tée. Ah dis que oui 1
Et la vieille châtrée enlaça son ex-chatte,
et lui plaqua sur la bouche un baiser de sa-
phiste.
Pouah 1 fit la vicomtesse se dégageant
et crachant avec un vomissement. Je vous dé-
fends de m'embrasser, désormais, ~ie cette
façon, voire de m'embrasser d'une façon
quelconque.
Tu es une coquine et une ingrate tonna,
exaspérée, la baronne;
Et vous une saleté riposta du tac au tac
M~ Escoubous.
La directrice de l'institut de peinture eut un
i5*
accès de fureur et a~avan~a comme pour
étrangler l'insolente; mais celle-ci, prévoyant
la complication, avait poussé le bouton d'une
sonnerie électrique, et le domestique faisait
irruption en le salon. 1
Reconduisez cette femme ordonna
M"* d'Altour, et si elle se représente à l'hôtel,
renvoyez-là.
Ecrasée, avilie, sans ressort, la Blampin fut
expulsée.
« C'est un cauchemar a barbota-t-elle.
Et les centaines de mille francs des espion-
nes, la gratte que devait lui valoir la qualité
de majordorme de « sa crotte de chocolat à la
crème »,. les fêtes orgiaques intimes qu'on lui
avait garanties, les félicités entrevues, dan-
sèrent en sa tête endolorie une farandole
macabre, et des voix démoniaques la cri-
blèrent de quolibets,lanarguèrent.et desêtres
intangibles lui montrèrent du doigt l'iso-
lement, la dégringolade.
Dégotée, elle était dégotée
Elle rentra à pied à son institut, payant
pas conscience de ce qui se passait autour
d'elle.
A ce moment, les Tripliciennes et l'Anglaise
étaient introduites près de la vicomtesse, la-
quelle s'informait dès l'abord de ce qu'elles
avaient décidé.
Nos quatre cent mille francs vous appar-
tiendront, répondit M' Goring.
La baronne n'a point de titras à vos lar-
gesses, repartit la pyrénéenne.~Bt il est préfé-
rable qu'elle se figure que j'ai renoncé à vous
seconder. Vous ne la rencontrerez plus ici.
Son sans-gêne incommodait M. de Coslov;
j'ai dû la congédier.
Les quatre « informatrices a n'épuoguerent
pas sur ce coup d'Etat minuscule, insistèrent
de nouveau pour que M"" d'Altour enlevât
prestement l'escamotage appelé à lui cons-
tituer des rentes, établirent les formalités de
la livraison du document politique, et repar-
tirent en invitant la jeunehétereà ne point
leur ménager ses communications, qu'elle
adresserait à M' Goring, et en réclamant la
permission, qui leur fut accordée, de prendre
langue avenue de Villars.
Elles avaient dit, on se le rappelle, qu'elles
reparaîtraient le tantôt rue du Bac, et y écou-
teraient la relation de la Blampin concernant
les histoires démoralisantes de la veille mais
la vicomtesse ne s'était-ellepas chargée de les
renseigner amplement? A quoi bon aller ouïr
les doléances, les mensonges de la lesbienne 1
éconduite ?q
Ne nous dérangeons point, flt M"* Go-
ring elle ne nous est plus utile.
Les dégommés ont tort.
En les attendantvainement, « M"' Thomas a
qui se proposait de leur monter le coup, de
les emprisonner en son giron, et, par elles,
d'amener ~résipiscence l'ex-bergère, M"Tho-
«
mas M eut un découragementprofond. Tout lui
manquait, et le couronnement de ses « tra-
vaux qu'elle avait dit certain argent,
amour, oisiveté, s'enterrait après avoir brillé
en Féther, tel un bolide en feu traversant la
nue et tombant en un coin ignoré.
Partagée entre l'abattement et la violence,
elle ne dormit point.
Le matin, impuissante à se contenir, elle
retourna avenue de Villars.
Plus elle rénéchissait, plus elle se persua-
dait que Marie ne persévérerait point dans
son ostracisme qui était en contradiction
avec sa conduite antérieure.
«' Elle Nétrira le caractère monstrueux de
ses torts envers moi, marmonna-t-elle en
allongeant le pas. Ah! qu'elle se repente
et je lui rouvrirai mes bras, et je lui pardon-
nerai, et sans récriminer je me réomparerai
de mon tabouret sous son toi~ ce toit doré
qu'elle doit à mon dévouement, »
Hélas! l'heure du repentir n'était pas son-
née, car lorsque la Directrice de l'académie de
peinture présenta sa face ridée au judas de la
porte de la résidence de M"* d'Altour, une
voix d'homme, celle du valet, rauqua
Allez-vous-en t on ne veut plus de
vous 1
Et le guichet se referma.
La visiteuse tempêta, frappa à coups redou-
blés aussitôt l'huis s'entre-b&illa, et derrière
le domestique. M"' Escoubous, les sourcils
froncés, dit d'un ton tranchant:
Que l'esclandre finisse ou vous avertirez
les gardiens de la paix1
Les gardiens de la paix bégaya la fémi-
niste. Ah 1 tu es décidémentune gueuse 1
Et courbée, anhélante, le. chef bjfanlant,
traînant la jambe, la a bienfaitrice » de la vi-
comtesse s'éloigna du quartier des Invalides.
Il semblait que ce deuxième aplatissement
dut être dénnitif il ne dura pas plus que le
premier.
La compression n'amoindrit point la force
d'expansion de la sordidité, de la vanité~ de
la luxure.
Consignée à la porte de l'hôtel, la Blampin
écrivit a son insensible mignonne des lettres
de huit pages, de dix pages elles lui furent
renvoyées avec cette note tracée en rouge en
travers du recto
« Vous êtes une ordure, et si vous m'as-
siégez encore, je ne plaindrai au commissaire
de police. D
Elle adressa, en outre, des élucubrationsde
détraquée aux espionnes qui lui répondirent
évasivementqu'elles regrettaientque M"" d'Al-
tour eût renoncé à « l'anaire »
Ces affronts, ces formules dilatoires ne la
démontèrent point, et d'autant plus actionnée
à courir après ce que le vent emportaitdevant
elle, que les obstacles se multipliaientplus hé-
risses d'épines, sur son chemin, elle poursuivit
aveuglément la reconquêtede ce qu'onlui avait
a voléa quand elle croyaitie posséder à tou-
jours.
Nous ne la suivrons pas en les diverses ma-
nifestationsde sa ténacité de démente, et nous
nous bornerons à dire'que rien ne la rebuta,
ne la terrassa, ni la haine grandissante, ni
les avanies, et qu'elle s'obstina à ravoir les
trois cent mille francs de la convention
Franco-Russe et sa < pupille s insurgée~ indé-

fectiblementaimée, peut-être parce qu'un au-


tre en jouissait.
Quant aux Tripliciennes et à la représen-
tante de l'Angleterre, agriCMes à la vicom-
tesse, elles n'oublièrent pas un jour de faire
valoir le prix que celle-ci retirerait du service
qu'elle rendrait aux puissances alliées.
Malheureusement, de ce côté, l'intrigue
était d'une exécution très scabreuse, et il
fallait user de circonspection.
Soit qu'il se dënât, soit qu'il fut rebelle a
l'interview, au bout d'un mois de cohabitation,
d'ébats avec la pyrénéenne, et malgrédes insi-
nuations habilement déguisées, aux meilleurs
instants, ceux pendant lesquels on cède à
toutes les prières, le prince n'avait pas conne
à sa maîtresse le secret que cette dernière
avait vendu. M'" Escoubous savait seulement
que son Excellence gardait, à son domicile,
en un coffret de fer à fermeture compliquée,
la pièce de chancellerie à dérober.
De nécessité, il ne fallait se hasarder en ce
guêpier qu'à pas de renard M"' d'Altour le
démontra à la comtesse de Samowski &
M°"' de CMtnitz~ à la marquise dol Bosco, à
M" Goring, et ces honorables eunuques
agréèrent ses faux-fuyants sans discontinuer
de la harceler.
Elles étaient pressées et leurs chefs les
pressaient d'en finir.
Par MM. de Blincart et de Canou et par
les gazettes, on avait eu connaissance, rue du
Bac, du duel de MI. Motteras et Bastanet,
mais pas plus que la baronne, l'ex-chevriëre,
en ce temps en train d'emménager, ne s'y
était apitoyée sur le blessé de ce combat
sensationnel.
M. Bastanet avait été récompensé selon ses
mérites.
Grâce au ciel, tandis qu'à l'institut de pein-
ture et avenue de Villars, on se moquait de
lui, rue Bara, Pierre se rétablissait, et à
l'époque axée parle docteur entrait en con*
vaiescence, à la grande joie de son mattre qui
le soignait avec une bont6 paternelle.
XVt

LA CAVALCADE

On est à.la mi-septembre; le temps est


beau, la température douce, le ciel bleu, et
Saint-Sauveur o~, matin et soir, s'arrêtent
des pèlerins do Lourdes allant au cirque de
Gavarnie ou revenant de visiter cette majes-
tueuse curiosité de la chaîne des Pyrénées,
Saint-Sauveur brille des derniers flamboie-
ments d'une saison fructueuse.
A l'hôtel Pintat, il y a affluence, et entre les
habitués, les habituées de la maison, l'on re-
marque une dizaine des acteurs de notre
éthopée M. de Blincart qui s'obstine à voir
tout en peintnre, M. de Canou incurablement
préoccupé de sa brayette, et auquel Berthe
Rachon dont l'embonpoint augmente, l'en-
graissement est une des conséquences de la
castration, prodigue des soûlas nocturnes, la
Blampin accrochée aux espionnes, lesquelles
supportent en maugréant ses assiduités tan-
nantes, enfin le prince Coslovet la vicomtesse
d'Altour.
Le boyard et sa ma!trease ne mangent
pas à la table d'hôte on les sort à part,
en un cabinet du restaurant, et ils logent en
un corps de bàtiment différent de celui où la
Directrice de l'institut de la rue du Bac a sa
chambre. Ils ont fait signiner à la propaga-
trice de l'ovariotomie qu'ils n'endureraient
point d'être embêtes, et en prévision d'humi-
liations déshonorantes, d'expulsion, celle-ci
ronge son frein et se résigne au silence.
Son Excellence et la gente Escoubous ont
passé une quinzaine aux bains de mer d&
Royan,puis sont venusà Saint-Sauveuroù l'ex-
chevrière voulait reparaître en « princesse. &
Mais tout en désirant qu'on la reconnaisse
pour l'admirer, l'aristocratique courtisane
s'oppose à ce qu~on la reconnaisse pour lui
adresserla parole, et elle repousse hautaine-
ment les familiarités, voire celles de sa mère.
A son débarquer, en catimini elle a mandé
la loueuse d'ânes, et en lui donnant deux
cents francs en or, lui a dit
« Prenez cela et ne me compromettez point
par des déclamations publiques, ou vous
n'auriez plus rien de moi. Je suis devenue
la vicomtesse d'Altour, et un monde noua
sépare. Si vous êtes réservée, je vous assis-
terai encore si vous ne l'êtes point, je ne
vous assisterai plus. »
Et la veuve, enchantée de serrer en son
bonrsicaut les dix jaunets, a juré d'être
muette comme une truite, et de traiter en
étrangère la a dame a du grand seigneur
russe.
Quant à MM. de Blincart, de Canou, à
Berthe Rachon, aux Tripliciennes, à l'An-
glaise, ils conservent leurs places auprès de la
pyrénéenne.
Les espionnes suivent partout leur future
pourvoyeuse qui récemment les a prévenues
que la trame était à sa phase décisive.
M' d'Altour a surpris le secret de la ferme-
ture du coffret ou son Excellence garde le
document international et plusieurs papiers
personnels importants. Ce coffret, le prince
l'emporte en voyage et le range au fond
d'une malle de cuir bordée de cuivre, à ser-
rure et à cadnas de sûreté, que la vicomtesse
ouvrira à la minute propice. Un surcroît de
persévérance, et lorsque M. de Coslov s'ab-
sentera, il projette des course:} & cheval
prolongées psitt,psltt 1 Mmed'Altour réunirales
agentes étrangères, lèvera, en leur présence,
le couvercle de la malle et celui du coffret,
tirera de l'obscurité la convention militaire,
la dépliera, et sitôt qu'elle tiendra les qua-
tre cent mille francs, la dictera aux informa-
trices qui la transcriront et en collationneront
le texte, après quoi tout sera remis en ordre
de façon que le prince ne se doute pas de la
trahison.
Enervées des lenteurs de la cabale, les Tri-
pliciennes et M" Goring ont songé à sous-
traire la malle de son Excellence une dé-
fiance réciproque et les hasards de cette sous-
traction les ont retenues.
Au guet, la baronne devine tout. N'ignorant
point pourquoi les espionnes emboîtentle pas
à son ancienne chatte,elle s'ingénie à rentrer,
en qualité de participante, dans Je complot;
par malheur pour elle, les quatre rasta-
quouères femelles qui, en leur for intérieur
l'envoient à tous les diables, ne consentent
point à la faire participer au banquet qui se
prépare, et son entêtement ses postulances
sont d'avance tribulations perdues.
Pendant que Marie Escoubous se pavane, à
Saint-Sauveur, au bras du prince, Pierre Bas-
tanet, à Luz, où l'a expédié Antoine Fertot,
parachève sa convalescence.
Tout rond, cordial, content de refréquenter
ses compagnons d'enfance, ses compatriotes,
de reparler avec eux le langage du terroir,
Pierre s'est logé en une auberge populaire,
au bord du Bastan, où presque chaque jour
son grand-père retraité partage son déjeuner
et son diner. Les journaux ayant exalté son
talent, on le considère comme une célébrité
du pays, et c'est à qui, en la commune et le
canton, fera son panégyrique.
« C'est un artiste de cartello et un bon gar-
çon '), répète-t-on.
Et les sympathies se généralisent autour
de lui.
11 sait que M. de Coslov et la « vicom-
tesse » figurent au nombre des hôtes de
distinction de Saint-Sauveur il a même
croisé sur la route les deux amants en lan-
dau, l'un indiMérent, l'autre dédaigneuse &
son aspect,et quoiqu'il se soit raidi, a éprouvé
alors un intraduisibleécœurement.
Les espionnes, Berthe Rachon, MM. de
Blincart et de Canou, la Blampin l'ont égale-
ment rencontré et, sauf cette dernière, dis-
crète pour cause, se sont intéressés à sa
santé. H doit rentrer rue Bara le iS octobre
et y renfiler le veston d'atelier.
Avant de repartir, il parcourt la vallée et
les alentours. Epaissement chaussé, guétré,
coiffé du béret basque, la canne d'alpiniste à
la main, il se récrée à revoir les endroits où,
étant pâtre, il a séjourné peu ou prou.
Le long de la rive droite du gave de Pau, à
Saligos, à Sère, à Esquièze dont les garçons
dansent si agilement le ~Aa~; le long du
Bastan, àEsterre, à Viella, à Viey, à Betpouey,
à Sers, à Barèges par delà Saint-Sauveur,au
pic du Bergons, au pont de Sia, à Pragnëres,
à Trimbareille, à Bue, à Gèdre en face de
Luz, du plateau de la Hontalade au Viscos, il
relit les feuillets épars du livre rudimentaire
de sa prime jeunesse.
M ne pousse pas jusqu'aux pâturages du
Viscos, jusqu'au ruisselet ou Marie s'est ré-
vélée àlui en son éblouissantegrâce de nllette,
où il a couvert la bergerette nue contre sa
poitrine, de baisers, et échangé avec elle
des serments d'amour ~solennels. n sent qu'il
lui faut amasser en soi de la résistance pour
affronter les sensations vrillantes que pro-
duira en lui la revue de son paradis perdu
de pastoureau, et il se borne à faire des ex-
cursions à Sassis, à Sazos, en attendant sa
promenade ultime aux pacages témoins de
ses premiers rêves de bonheur.
Cependant les jours s'écoulaient sans que
M*' d'Altour remplit ses engagements, et les
Tripliciennes et l'Anglaise s'impatientaient et
concertaient entre elles d'activer là solution
qui tardait exagérément, de l'activer par un
tour hardi, celui-ci sous couleur de fêter
le prince, très civil avec eties, elles ver-
seraient à son Excellence et à sa maîtresse
une liqueur de marque additionnée d'un
toxique dormitif puissant, et lorsque leurs
deux convives ronfleraient, défonceraient la
malle de cuir, enlèveraient la cassette de fer,
et, sur des chevaux loués d'avance, après
avoir payé leurs notes d'hôtel, gagneraient
l'Espagne où elles copieraient le document
Franco-Russe qu'elles tireraient ensuite au
sort.
Cette ûibusterie eut permis aux quatre in-
formatrices de s'attribuer la totalité des
sommes promises à M'" Escoubous, et de dé-
nouer avantageusement un roman passion-
nant et productif.
Nanties de l'agent anesthésique propre à
engourdir durant douze à quatorze heures
M. de Coslov et la vicomtesse, les ingénieuses
gredines allaient risquer le paquet, quand la
pyrénéenne les prévint qu'elle était en mesure
d'ouvrir la malle et le coffret, et que, dans
le courant de la semaine, elles seraient au
comble de leur vœu, le prince ayant dit que
le mercredi ou le jeudi, il irait à Cauterets
où il coucherait, confabuler avec ses ban-
quiers.
« Droguons encore, se dirent-elles aparté;
i6
mais ai nous étions redéçuea, nous exécu-
terions notre dessein.»
Un changement inopiné d'idée, de son Ex..
silence, modifia radicalement le plan du dé-
troussement.
En train de vendre une quantité considéra-
ble de pétrole, M. de Coslov jugeait utile de
se transférer de Saint-Sauveur à l'antique sta-
tion thermale voisine, oh se délassa Rabelais,
où la sœur de François la reine Margue-
rite de Navarre, la Marguerite des Margue-
rites, la grand'mère de Henri IV, écrivit des
fragments de son joyeux « Heptaméron ».
et dont le chiffre des malades ou touristes
varie annuellement entre quinze et dix-huit
mille.
Par la route et en voiture, gardant les baga-
ges, son Excellence faisaitprendre les devants
à sa domestiquequi avait mission de veiller à
ce que tout fût en état en l'appartement que
ses maîtres venaient de retenir télégraphi-
quement dans le principal hôtel de la ville,
et en compagnie de la vicomtesse, en partie
de plaisir, se rendait à'Cauterets par le col de
Riou.
Vous partez, nous partons aussi, et nous
vous ferons cortège s'écrièrent, en appre-
nant cet exode, M.M. de Blincart, de Canou,
M"' Berthe Rachon constamment prête à se
mouvoir afin de maigrir, M*" Goring et ses
collègues.
Toutefois, les espionnes étaient indécises
la bonne convoyait-elle ton les colis du
boyard et de M'"d'AItour?
Une indiscrétion, en les avisant que le prince
emportait avec soi la malle de cuir, la malle à
là cassette, les décida à marcher dans le sillage
de son Excellence. D'autre part, M"* Escoubous
les attachait plus étroitement à ses jupes en
leur disant à mi-voix
Lundi ou inardi, sans faute, à la faveur
des colloques ûnanciers que va présider M. de
Coslov, vous lirez et copierez l'instrument de
l'entente militaire Franco-Russe. Apprêtez
vos billets de banque, car ainsi qu'il est con-
venu, ce sera donnant donnant.
La baronne, à laquellen'échappait pas le
redoublement d'animation des conversations
des Tripliciennes et de l'Anglaise avec son
ancienne minette, la baronne devinant rar-
tinco ttlatif à la convention diplomatique,
réaolutde se coller aux flancs de celles qui
se nattaient do se passer d'elle, et de las con-
traindre à lui accorder une portion du gâteau.
« Si eUos persistent à me denier ma place
au festin, grommeta-t-eMo embrasée par la
haine, je les dénoncerai, et tant pis pour oMea.
Ah M"* Escoubous, vous vous riez de moi
l'artisane do votre fortune H6 bien du pied je
renverserai l'édifice o!t voua faites la paonne,
et je voua replongerai en ht poussière de vos
premiers ans. Œil pour mil, dent pour dent.
Ma part des quatre cent mille francs, ou je
casse tout, ou je fais une olla-podrida des es-
pionne. et de M"' d'Altour 1. J>
Et avertie que le prince et la vicomtesse
déménageraient de Saint-Sauveur ie samedi,
le vendredi elle paya son compte à l'hôtel, et
arrêta un mulet, un âne et un guide. `

A huit heures du matin, !e samedi, la femme


de chambre partit dans une voiture bourrée
de caisses dont quelques-unes appartenaient
à Berthe Rachon et à MM. de Blincart et de
Canou, et à neuf heures et demie; après un
copieux déjeuner mangé en commun; sûrs
M CAVAMAM

qu'Us couleraient une journée divertissante,


son ExceMonce, sa maitrasae et leurs amis
enfoMrchhrent les chevaux, los mulets que
leur avait amenés un vieux guide chargé de
reconduire à Saint-Sauveurcette cavalerie.
Ce guide montait un roussin sur lequel était
assujettie la malle de cuir de M. (te Coalov, ta
malle à la convent!on militaire Ffanco-Ruaso.
Un clignotement des yeux, <ait à la ddroMe
par la vicomtesse, avait indiqué aux TripU-
ciennes et à ?" Goring le rarissime colis qui
devint illico le sujet de toate l'attention et de
toute la vigilance des quatre rastaquouères.
La brillante troupe Ma vers Sazos, le guide,
un montagnard nommé Estoubé, répondant
abondamment aux questions qu'on lui posait,
et s'étendant comiquement sur s~ apports
avec l'empereur Napoléon 111, l'imp. atrice
Eugénie et la famille impériale, en <<S9et
en i863.
Pendant leur séjour & Saint-Sauveur,
en 48S9 et en 1863, en septembre, disait-il,
l'empereur et l'impératrice habitèrent la villa
Beau-site, en face du parc, et que désigne une
plaque commémorative.L'empereuret l'impé-
i6'
ratripesp baignaient arétaMissetnont thonnat
et buvaient de l'eau delaHontatadc. Le matin,
un chtunbt'UMtt venait chercher & la source,
pour loura majestés, une bouteiHo d'eau qu'it
cachetait et portait a la villa. Le tantôt, les
souverains gntMpatont à la Hontatade ou i~
avata!entïaura rat!ons. L*!mpt!ratricoAta!tmo-
d«stotnent par~e mais aet damea d'atour
déployaient un luxe ébouriffant. Une aprbs-
midi, le petit prince impérial, qui accusait un
mauvais caractère et qu'on habillait en soldat
de la garde, ayant importinemmont apos-
trophé des aides do camp, en punition fut
privé du port de son costume militaire, ce
qui Jui arracha des torrents de larmes. L'em-
pereur choisit l'emplacement du pont de
marbre par lequel le haut du village com-
munique avec la route de Gavarnie. Vêtu
d'une redingote, en fumant it visitait & pied
les environs. Des agents en bourgeoisle pré-'
cédaient Une fois, & deaxcents mètres de Sia,
il me demanda du feu et alluma sa cigarette &
ma pipe .Un jeudi, se reposant en une ferme
du Bergons, il acheta un jeune chien de mon-
tagpe qu'il mit au régime fbrtinant des pâtées
M CAVAtCAM

succulente~. Habitue, ainsi quesescongôneres,


A se repa!tre d'une oapeoe do bouiUie, je vous
laisse à penser si notre tou tou se pourlécha
les babines. H appartenait depuis une semaine
a !acour quand romporour le ramona chez ses
ancietM nta!tr<f là, pendant qu'il flairait, en
démonte, son ex-uicite vide, sa B!ajcat6 se ta-
pit derrière une moule de paille. A cet instant,
ceux qui l'avaient vendu essayeront, on le fla-
gornant, do !o retenir auprès d'eux. Ouiche r
Le chien ne les écouta point, chercha le sou-
verain, le découvrit, et peu empressé de re-
prendre son ordinaire do carême, lorsque Na-
pot6on tM redescendit le Borgons, gambada
en aboyant d'une manière qui décelait son
opinion sur la table impériale. Sa démonstra-
tion divertit sa Majesté. Une autre fois, ren-
contrant mon oncle chargé de bourrées et
respirant sous un acacia, l'empereur ques-
tionna le bonhommequ'il régala d'une pièce
dp dix francs, pour boire bouteille. Du vin 1
Nous n'en consommons guère en nos vallées
où le lait même n'est pas abondant Sans la
guerre de i8'?0 qui a abattu et ruiné la France,
ie souvenir du passage parmi nous, de Na-
poléon 1M, ae serait pas aaaonitbr! par la tria-
tesso.
Sou boniment bonapartiatadébité, Estoub6
montrait du doigt lea points do vue notables
dea pentea ~u'on gravissait, et M'" d'Attour,
& qui il a'adressMit do préférence, suppor-

tait son verbiage, bien qu'elle les comt&t,


ce8 pointa do vue, autant qu'il les connais-
sait.
En dovisant, on traversa Sazos d'où, par un
sentier, on parvint a Gruat, hameau de vingt-
quatre feux, dont un vicaire de Sazoa régit
l'égiiae.
Les bêtes étant eaaoufMea~ on haita.
Après un quart d'heure, on aonna le boute-
aeUe, et l'on ae dirigea vers le col de Riou
pour dévater le versant opposé de la monta-
gne jusqu'à Cautereta où l'on eapérait se re*
poser & aix heures du aoir.
A une'demi-lieueen arrière, & dos de mulet,
a'avançait la Blampin fielleuse, vindicative,
maudissant, invectivant, et conduite par un
garçonnet d'une douzaine d'années, commo-
dément juché contre la valise de aa patronne
que véhiculait un âne robuste.
Les espionnes la virent et enragèrent de
80n itOportMnité.
« Est-ce qu'elle noua bassinera sans paix ni
?.
trêve, cette canaille n gronda, menaçante
et en la guignant, M*' Goring.
XVH

t.R COFFRET DE MN

Ce jour la, domptant aa pusillanimité,


Pierre s'était embarqué pour revoir les pâtu-
rages du Viscqs, théâtre de ses amouM d'en-
tant. Antoine Fertot le rappelait a Paris, ses
vacances Unissaient, et il ne consentait pas a
repartir avant d'avoir fait un pèlerinage aux
campagnes élevées, plus près du ciel, on tout
en lui s'était mis à vibrer, où Vénus rayon-
nante avait trôné en son âme.
La brise était si caressante, si parfumée, le
céleste azur si pur qu'il ne pouvait prétendre
de meilleures conditions climatologiques.
M s'en alla & sept heures, après une subs-
tantielle collation, et en emportant, en une
musette, quelques provisions.
Par Fanée de peupliers qui va & Saint-Sau-
veur, il gagna le chemin de Sazoa, établi sur
le versant de la montagne dont le gave tëche
la hase, chemin où devait dénier la cara-
vane du prince, et en atationnant, do dis*
tance en distance, à des points reMemoratiftt
d'anecdotes de sa vie d'écolier, do berger,
arriva à Grust d'en iFon jouit du panorama
du Bergona et de la vattee de Luz.
Une paysanne d'une cinquantaine d'années,
chaussée de galoches et jambes nues, buttait
des pommes de terre, en un champ situe à
cent mètres du hameau.
C'était la métayère Marcadau. n la salua en
patois.
Sans le remettre, la femme lui rendit sa
politesse, et comme il lui demandait si tout
procédait à sa convenanee, elle lui narra ses
déboires.
Depuis deux mois, les renards, qui infes-
taient la contrée, lui avaient dévoré vingt-six
poules les blaireaux ravageaient ses cul-
tures de maïs la semaine précédente, deux
ours sortis des bois du Viscos, s'étaient jetés
sur son troupeau de chèvres et l'avaient
décimé en égorgeant quatre dos pauvres ca-
prines.
rentrds en for&t, dit-elle,
t<es ours aont
mais les loups les ont remplacés. Quoi qu'il
on aoU, les paoagca des hauts plateaux
sont dôaertés, et je ploie aous tes pertes
qui m'aMigeut. Ah le
bon Dieu est dur aux
gens do ma condition. Pourquoi ? Est-ce
qu'au neu de nous opprimer, il ne ferait paa
mieux do nous soulager, d'avoir égard a nos
onnuia ?°
Le gouvernement de l'ompyroo, repartit
Pierre, trouvant probablementtrop minuscule
notre planète, applique à celle-ci le principe
olympien: ne t'occupe point des infimes, de
la gueusaille.
Puis poursuivant son ascension
« Elle a raison, la mère Marcadau le sort
devrait-il tourmenter ceux qui ne méritent
pas ses rigueurs ? ))
Le vent d'Espagne, le vent chaud soufflait,
et gravir, à travers ses ondes torrides, les
pentes escarpées, était fatigant, même pour
un pyrénéen aguerri.
Dans les buissons, les arbres, les geais ra-
magoaiont, des pies chassaient les oiselets
clair-semés grâce à elles outre cela, de l'Est
à l'Ouest, du Nord au Sud, régnait la solitude.
La sonnaille des bestiaux ne retentissait on
aucun coin il semblait que les ours et les
toups honnis par la m~tayër~ eMasent semé
l'effroi & plusieurs lieues la ronde.
Des .oura, Pierre n'en avait Jamais vus en
liberté n savait, c'était tout. que de loin en
loin, le bruit se propageait qu'un do ces
mastocs avait rodé au-dessus de Cauterets.
Quant a~ lui, il ne se plaignait pas de l'ours
qu'il tenait pour bon enfant; mais il se défiait
du loup, quoique ce fauve ne deso!at point le
pays.
Du renard, qui pullule dans le département
des Hautes Pyrénées, il ne se martelait point.
Le renard n'est redoutable qu'à la volaiUe et
au gibier.
<! Bah Ot-ii sans ralentir
ie pas, les ours
n'auraient point l'indélicatesse de molester
un artiste qui n'est aucunement leur ennemi
et les représentera un jour en marbre- ou en
bronze. Les loups rapinant habituellement le
soir ou la nuit, s'ils hantaient les pacages du
col de Riou, Ils ne ma dérangeraient point en
mon pèlerinage matinal. ? »
A dix heures, 11 était au pré vert oa autre-
fois, assis sous la ramée, prèa de Marte, en
jasant, en jouant du chalumeau, Il surveillait
ses brebis, ses vaohes et les chèvres de sa ber-
gère.
Nul changement au paysage.
L'arbre ombreux dominait encore le gras
pâturage l'étable, refuge du troupeau et du
pâtre, quasi enfouie sous le chaume, meu"
blait toujours le plateau herbeux les eatoars
n'étaient pas modiMés l'horizon n'avait pas
varié l'ensemble de la campagne conservait
sa sublime poésie, cette poésie alpestre im«
pressionnante et attirante, comme celle de la
mer, comme celle de tout ce qui est immense.
M s'adossa à l'acacia, témoin muet de ses
premiers épanchements, et là, revit en des
mirages ses vingt années d'existence,pleura,
anathématisa la a traîtresse », bénit son mat-
tre qui l'avait conduit au temple de l'art,
sanctuaire où rétre est inondé d'ivresses di-
vines.
Longtemps il resta extasié enBn il essuya
ses joues, et pou & peu, il se dénait de sa sen-
sibilité, s'approcha de la source limpide au lit
caillouteux, en laquelle Marie s'était montrée
à lui sans voile, des haies où, en contemplant
la nymphette, remué, il avait senti, & travers
les vapeurs de l'ivresse des sens, son esprit
ae transformer.
En ce fraia bocage, tout subsistait la prai-
rie émaillée, les arbrisseaux que peuplaientles
papiBoM,les abeilles; le ruisseau a t'eau vive,
tout, excepté les engagements de rox-che-
vriëre.
Broyé par ce qu'il éprouvait, Bastanet s'en-
fonça.dans une méditation mélancolique qui
fit de lui un terme sylvestre.
Un bruit qui se produisit à cent cinquante
mètres de lui, le tira de son engourdissement
cérébral.
« Ah t a exdama-t'il en retenant sa voix et
les prunelles dilatées.
Attablé aux buissons qu'arrosait la source,
entre un coudrier et un roncier, en grognant
de plaisir, un ours de poids, un mâle, se re-
paissait en gourmet de grappes de noisettes
et de murons.
Le sculpteur se crut perdu.
Livide et la sueur au front, il pensait &
preudre ses jambes à son cou, lorsqu'on se
retournant, il découvrit, en aval du ruisseau,
un deuxième ours, une femelle sans doute,
également en train de s'offrir un balthasar de
framboises sauvages et ~de fruits d'églantiers.
La retraite lui étant coupée vers Luz et vers
Canterets, a gauche, des murailles de granit
s'opposant a sa fuite, il n'avait plus qu'a se
réfugier & droite, en la grange située « quatre
cents pas de la source, a deux cents pas d'un
précipice, et a y attendre que les carnassiers
eussent réintégré leur tanière, quelque ca-
verne ignorée des bois du Viscos, car c'était
certainement au fond d'un hallier de ce pic
qu'ils gttaient.
La difncuité consistait, pour lui, à M point
éveiller l'attention des deux colosses, lesquels
l'auraient vite grappiné sur un terrain brous-
sailleux, raviné, rocheux, ou l'on risquait
partout de se rompre les membres.
Retenant son haleine, avec une angoisse
mortelle il rampa piano, pïano~ s'arrêtant de
minute en minute, épuisé par la tension de
ses nct'fit, s'imaginant que tintait lo glas do
son agonie, at au bout d'une demi-heure de
cet exercice tuant, aborda l'étable où il s'en-
ferma.
En nage, il s'affalait sur au tas de ft'in,
quand des cria, des rugissements emplirent
l'espace.
Que se passait-il?
Des épisodes tragiques que nous essaierons
de dépeindre.
Suivie, à trois kilomètres, par la baronne,
la cavalcade de M. de Coslov venait d'esca-
lader les pacages des hauts plateaux, lorsqu'à
l'improviste, les ours, déranges dans leur
frugal festin, avaient semé en elle l'épou-
vante.
En apercevant les carnassiers, les chevaux,
les mulets terrines se cabrèrent, tournèrent
bride, ceux qui les montaient hurlant, et
s'éclipsèrent à fond de train, de divers côtés,
spécialement du côté de Luz, quoique la dé-
clivité, les rochers, les brandes, les lits assé-
chés des torrents lissent le galop périlleux
en ces parages.
En une terrasse raboteuse, pierreuse, espèce
de lande pointée de bruyère rose, do fougère,
les mulets affolés dea eap' unes envoyèrent
& terre celles qu'ils porte -tt, et atmMÏtan~-

ment Je ~'oassin du guide, que ne nm!trisa!t


plus le \'io!! EstoMb~ rudement déposé en nn
creux MOHNau, se débarrassa de la malle de
cuir de son Excellence.
« Au secours f au secours 1 cnèrent les
Tripliciennes blessées au point de ne pouvoir
bouger.
M' Goring en était quitte pour des contu-
sions sans gravité.
Elle se releva et Interpella ses amies.
Qu'avez-vous~ madame de Samowshi ?
La tibia droit fracturé.
Jdsus! 1 Et vous, M" de Cadnitz?
La cheviUe gauche brisée. En grâce, de
l'aide! de l'aide
Et vous M"" del Bosco
J'ai un genou d6bo!té je soufre atroce-
ment. Dépêchez-vousde nous prêterassistance
puisque vous êtes épargnée.
Oui, oui, répondit l'anglaise qui subite-
ment apprécia les avantages extraordinaires
de sa position.
Et sans plus s'inquiéter des trois <<clopp&es,
elle s'arma d'un couteau de poche de Schet-
field, et éventra la malle du boyard, déjà
en~ommagoa parles heurta et la chute.
Que faites-vous là? dirent en protestant
tea Tripliciennes. Ne vous attardez point à cet
ttupediment qui n'importe guère a cette heure.
Au surplus, nous veineronsà ce qu'il ne s'égare
pas. Courez chercher, au prochain village, des
porteurs qui nous redescendront a Saint-Sau-
veur. Ha ça vous perdez la tramontane Que
signifie?
Le voilà brama M*' Goring se moquant
des observations, des réclamations de ses
associées, et enlevant de la malle démolie le
coffret de fer renfermant la convention mili-
taire Franco-Russe. Je vous souhaite le bon-
jour, Mesdames. Soyez paisibles, de Grust
ou de Sazos, je vous expédierai des se-
cours.
Ah! 1 gueuse 1
Ah voleuse f
Ah scélérate t
Au meurtre f
–Au feu!1
–A l'assassin ropliquerenties espiounes
monhanUepoin~.
Juste à Ja seconde of),dopin,c!opant, elle
t
boitait de aes Mstons, t'a~ente du Foreign
OMee brûlait la poHteaso à ses compUcos, la
Blampin et son mat'mousot abordaiont le
champ où gisaient ceUes ci.
BaroMMe empochez-la de se dérober 1
C'ost une escarpe! EUo profite de ce que
nous sommes réduites à l'inertie pour nous
dévaliser.
Elle emporte la cassette qui contient
l'acte diplomatiqueFranco-Russe.
Arrêtez-la 1

Arrêtez-la I

Arrêtez-làbraillèrent en dératées, les


trois informatriceschansonn~es.
Entrevoyant la vérité et ennammée par
l'envie de reconquérir ce qu'on lui avait ravi,
la vieille lesbienne, se suspendant {fanatique-
ment au rameau de salut qui se balançait
devant-elle, sauta de sa selle, et Même de
colère, dit impérativement à la fuyarde
qu'elle crocha à la jupe
Ke~titMOï!, sans barguigner, ce coffret, ou
gare à vous 1
Bravo, baronne applaudirent les inva-
lides.
–Gara à vous, plutôt, voirie riposta
M*" Goring en tachant de se dégager.
Ne la lâchez point t
Qu'elle dépose la cassette
Nous vous donnerons ce que nous vous
avions, des l'abord, garanti trois cent
mitte francs, dirent, en sa démenant, les
TripMciennes.
Bas le con'ret intima la Blampin inttant
de tous ses muscles.
–Je vous ordonne de me laisser! pesta
l'anglaise.
Je ne vous laisserai que quand vous
aurez laissé le coffret.
Vous m'obtigez à me défendre sans
merci.
Le coffret le coffret 1

Il ne vous appartient pas il n appartient


pas non plus à ces paillasses.
Assez causer t Obéissez r
Non.
<r
Non. dis-lu voMiMra la féministe qnalo
pugilat dpouffait.
Et do sca longues mains aasenaes formant
un garrot, '~lle serra jusque la SMtFocation !<t
cou do M* Gortng.
Ceïto c! eut MM hoqttot sed, projeta la ta~He
!tora (!e ta houche, <)t das yeux dé batraci~M,
faiblit, et la magique caaHotha'~cotHa attrdes
pierres.
La voici 1 lit avec UMbjoio débordante
o madame Thomas en N0 baissant pour ia'
masser ce dont informatrice britannique
s'était forcement dessaisie.
Etouffant, trébuchant, t'Anglaise ao rétablit
pourtant, prit en un sac de soie retenu par
les cordons à la ceinture de sa robe, un re-
volver charge, et avant que les représen-
tantes de la Prusse, do l'Autriche, de ntalie
eussent eu le loisir de provenir la Directrice
de l'académie de la rue du Bac, troua la Ogure
à la peu intéressante personne.
La balle pénétra d~hs la tête par la joue
gauche, et la vieille prêtresse de la castra'
tion et de la galanterie, s'échoua au milieu de
la fougère, en poussant un « Ha » aigu.
M CMFMRT fK
Il y en a cihq autres pour vous;, si voua
bougez, dit M"* Goring montrant son joujou
fumant.
Puis se reemparant du cotTret:
Adieu. Mesdames guérissez-vous. Goo~
l
Et iaiaat~ un pied de nez aux espionnes
qui fulminaient et écumaient, elle s'esquiva
en s'ébrouant.
Epeuré et près do ses bêtes broutant, à dix
mëtres des Messëos~ le guide jeuaet de la ba-
tonne se garda de s'opposer a son évasion.
Ce n'était pas la première fois que l'Ahgte-
teri'ë narguait ses alliées, ei on guise de pai't
dans ses combinaisons égoïstes, gratinait dt~
coquilles de l'huître qu'elle gobait, échan-
tiuons de sa pMMK'd! /MM, lëa jobardes qu i
l'avaient soutenue.
xvm XVIIl

!OUHS

Pendant que M°" Goring,échappée au désas-


tre, faisait la révérence aux Tripliciennes et
emportait la cassette de fer de la convention
militaire Franco-Russe, une scène plus terri.
Me avait lieu aux pacages des hauts p!ateaux.
Lorsque son cheval s'était dérobé, en là
jetant contre une masse de granit, Marie~
quoique ayant le front fendu, avait bondi,
électrisée par la frayeur, et en fuyant l'ours au-
quel elle devait sa culbute, se rappelant les
êtres qui lui étaient familiers jadis, quand
miséreuse, à l'ombre d'un arbre à l'épais
feuillage, elle écoutait son berger Tityre et
cultivait lidylte~ elle avait obliqué vers la
grange en laquelle elle jugeait qu'elle serait
~l'abri jusqu'à l'heure où on accourrait la do-
Ih'rer.
Mais la b6te la rallia à la porte qu'elle es-
sayai inutilement d'ouvrir, Bastanet s'étant
hâté de former et de barricader & 1 inté-
r!eur cette porte au moyen de branchages
amassés près du fourneau et servant & la
fabrication du fromage.
A moi & moi cria, au paroxysme de
l'effroi, la vicomtesse tournant autour du
bâtiment rustique clos, serrée par le planti-
grade dont l'excitation augmentait.
A cette voix, autrefois tant douce à ses
oreilles, le sculpteur tressaillit et, sans hésiter,
dégageantrapidemenU'entrée de l'étable, une
matraque en main, vola au secours do celle
qui l'implorait.
Marie ût-H en apercevant par terre sa
compagne d'enfance que l'ours avait abattue
d'un formidable coup de griffe.
Les bras tendus, la physionomie exprimant
une peur indicible, 1 ex-bergere poussait des
sons gutturaux inarticulés.
A l'apparition de l'artiste, le féroce quadru
pède se piéta sur ses pattes de derrière, et,
les yeux ëtincolants, s'avança avec une lour-
donr éléphantesque.
A moi A moi Pierre, protégez-moi t
pria, par aaccadoa, M"' Eacouboua reconnais" 1
saut t'anc!an pâtre.
Prompt est ses mouvements et maniant agi-
lement son bàton noueux, à arêtes piquantes,
Bastanet frappa au crAno, au nez le carnaa-
ster, et profitant d'un recul de l'animal qui,
fouetté par la dontour, retombait à quatre
pattes en grondant, empoigna par le coraag6
la jeune fille, -la traîna on la grange, et
avant que son adversaire vom ont eu le
loisir de recouvrer la plénitude do ses facu!"
té8t referma la porte qu'il consolida avec tous
les matériaux, toutes les charpentes qu'il put
utiliser immédiatement.
Pierre, «ub)iez ma mauvaise actioù! J'ai
eu tort. J'étais en nn vilain miiieU. Des con-'
seils pernicieux. Je me repens Pierre,
soyez généreux, sauvez-moi la vie dit,
haletante, la maitresse du prince, tandis que
l'artiste se barricadait.
Quoiqu'il advienne, repartit Bastanet,
je vous ferai un rempart de mon corps.
L'obscurité était profonde en le refuge, et le
pyrénéen ne distinguait qu'imparfaitement la
pyrénéenne, Mon que celle-ci le touchai
mais it n'était pas douteux, pour le brave
garçon, qu'il avait a côté de soi une blessée,
car on soulevant, en abritant l'ox-chevriere,
Un liquide poisseux~ gluant avait mouillé sea
doigts.
« I/ourseNtfortet souple, a écrit Louis Viar-
dot, il a des armes puissantes, et ce ne sont
pas ses dents qu'il faut le plus redouter, mais
ses bras et ses griffes. Quand il se dresse sur
les pieds do derrière, s'it s'élance sur vous, il
vous brise infailliblement les côtes en vous
serrant contre sa poitrine, et s'il vous passe
amicalement la main derrière le chignon,
il vous ouvre le crâne comme une taba-
tière.
Le carnassier de M°*< d'Attour avait-it agi
ainsi ? on l'aurait cru, la vicomtesse ne pou-
vant plus se tenir debout ni agenouiHée.
Cependant, revenu de sa surprise, l'ours
se ruait à la rescousse contre l'huis à loquet
par lequel s'étaient dérobes la touriste qu'il
allait déchirer et le défenseur de la bflle,
employant son gros corps comme un bélier
et ébranlant le frôle édidce.
A son acharnement. il était clair qu'il no
s'en irait pas avant d'avoir renversé les fai-
bles obstacles qu'on lui opposait.
Alors qu'adviendrait-il de celui qui lui te-
nait tête et de ceHe que ce tetuera're gardait
sons son aile q?
Pierre se le demanda avec effroi, et a bout
d'expédients, adopta le parti de multiplier
les entraves devant lui, ann de repousser
dans les conditions les moins défavorables,
les attaques qu'il prévoyait.
Peut-être, s'il prolongait la résistance, des
gens de Luz ou de Cauterets surviendraient-
ils, le dégageraient-ils.
Hëlas! 1 la disposition intérieure de l'ôtable
ne se prêtait guère à cette lutte d'éta-
pes, à cet échelonnement de blockhaus, et
rompu, inondé de sueur, Bastanet n'en était
encore qu'à sa seconde ligne de fortifica-
tion, quand l'ours enfonça la porte et pro-
nonça un mouvement offensif en grimaçant,
en montrant ses crocs.
Pierre, délivrez-moi Pierre. en
grâce dit ta vicomtesse éperdue.
Prat & tout pour sauver celle qu'il avait
adorée,serrant des deux mains ettransforniant
en massue son gourdin, sa seule arme, l'ar-
tiste se campa en face du carnassier lequel,
derechef, se dressait sur ses pattes de derrière,
tel un titan en devoir de pulvériser un pygmée,
et en cognant, cognant, tenta de faire reculer
l'animal.
Le résultat de ce combat disproportionné
n'était pas douteux: en quatre à cinq minutes,
l'ex-berger, l'ex-bergepeétaient escarbouillés,
réduits en bouillie, et déjà cela se dessinait
lorsque des détonations de fusils et l'inter-
vention tapageuse de six bassets modifièrent
la situation.
Mordu aux orteils par. ses intrépides
assaillants, le plantigrade s'etforça d'écar-
ter ceux-ci, petit à petit, délaissa Bastanet et
M"° Escoubous, cette dernière ne cessant de
s'époumoner, et, à reculons, ressortit de la
grange.
Dehors, d'autres vaillants bassets s'étant
réunis 'a leurs frères d'avant-garde, et ache-
vaut de l'ahurir, trois chasseurs appuyés par
une vingtaine de paysans maniant des piques,
des fourches, des faux, des coutelas cata-
lans, purent l'encercler et le fusiller à bout
portant.
M s'esbignait on toussant, on marquant de

rouge son passage une seconde décharge le


renversa.
Une balle lui avait perforé le crâne.
Plus prudent que lui, son congénère «s'était
trotté « en entendant les chiens, les chasseurs,
les rabatteurs et, a cet instant, caché par les
buissons, regagnait la foret du Viscos.
Les auteurs de ce changement de décoration
étaient des habitants de Cauterets instruits
des ravages des carnassiers dans le troupeau
de chèvres de la métayère Marcadau, et qui
avaient organisé une battue afin de purger la
montagne d'hôtes insociables et de faire pa-
rade d'un royal gibier.
L'ours tué et son compagnonloin, les chas-
seurs et leurs piqueurs pénétrèrent en
l'étable et y virent le sculpteur chancelant,
appuyé sur son bâton, et à trois pas'de lui, en
an coin, gémissante, saccombantanx axcea
de l'horreur et de l'hémorrhagieconsécutive &
ses blessures, M~ d'Altour.
On porta l'infortunée aous un arbre pour la
panser sommairement.
D'un coup de griffe à la nuque, l'ours lui
avait décollé, avec la netteté du scape!, la.
peau de la tête jusqu'aux sourcils.
C'était affreux.
Pierre seutit le cœurlui faillir.
Il faudrait, dit-il en tremblant, transférer
à Luz, où demeure sa mère, M"" Escoubous.
Des perches, des claies, des cordages em-
pruntés à la grange suffiraient a former une
litière.
Un des chasseurs, pharmacien à Nestalas,
qui soignait l'ancienne chevrière, partageait
cet avis, lorsque des rabatteurs amenèrent, en
le soutenant, M. de Coslov tiré par eux d'un
ravin.
Meurtri, le boyard n'avait rien de démanti-
bulé.
Oh! Nt-il en découvrant la jeune Me
étendue sur l'herbe. Pauvre enfant pauvre
enfant 1
Son émotion apaisée
Qu on transporte la vicomtesse h Cau'
terets où mes appartements sont retenus, où
nous aurons un service médical, ajouta-t-il je
payerail'aide qu'on me prêtera.
Désarçonne, froisse, écorché autant que son
Excellence~le guide,en rattrapant sa cavalerie,
ayant dit aux paysans qu'ils avaient affaire à
un priftce Russe millionnaire, chacun, rivali-
sant d'égards, de complaisance, se mit aux
ordres du noble slave.
Les mulets des chasseurs étaient restés à la
lisière du bois de sapins qui couronne le
plateau de Lisey, égayé, l'été, par les pasteurs
Béarnais et leurs troupeaux. On alla les quérir,
et quand on revint avec eux. Marie sans
connaissance et près de laquelle soupirait
M. de Coslov, était couchée sur le brancard
qu'on avait improvisé.
DifQcuItueusement on replaça en selle le
boyard qui invita tout le monde à rechercher
et à lui rapporter, contre récompense, sa
malle de cuir, ensuite quatre gars vigoureux
soulevant la litière et tournant le dos aux
chasseurs et à l'ours occis, suivirent à une
allure lente la direction de Cauterets, le
prince leur répétant à chaque soubresaut
Mes amis, attention & la vicomtesse Ne
secouez point la vicomtesse Ménagez la vi-
comtesse1
t~ Marie Escoubous, il n'était pas question,
non ptus que de Bastauet, qui pourtant avait
exposé ses jours pour protéger celle que sou
Excellence emmenait saus daigner le remer-
cier.
« Ah dit le sculpteur ulcéré et eu compri-
mant ses larmes, la Providenceeût dû m'épar-
gner cette douleur ?»
Vingt-cinq minutes plus tard, en retournant
à Luz, Pierre se heurta aux Tripliciennes et à
la Blampin que relevaient des indigènes de
Sazos avertis par le petit cicerone.
Non moins mal en point que son ex-mi-
gnonne, la vieille lesbienne, les paupières
fermées, la bouche entr'ouverte, sanguino-
lente, rMait.
Leurs fractures, leurs ecchymoses les suppli-
ciant, les espionnesplaignaientbeaucoup sans
que leurs souSrances oblitérassent en elles la
mémoire du crime de l'anglaise, de l'anglaise
qui impudemmentles avait flouées en profitant
lâchement de leur déveine, et qu'en raison
de cela, elles vouaient à l'exécration de lUni-
vers.
Avez-vous rencontré M°" Goring? de-
mandëront-elle~au pyrénéen.
–Non. leur répondit celui-ci.
C'est une infâme Elle nous a votées et
a as8aMtn6 la baronne 1
Donnez l'alarme. Qu'on t'arrête, qu'on
l'emprisonno, qu'on la juge, qu'on la con-
damne, qu'on la guillotine 1
C'est la dernière des dernières t
Bastanet et les gens de Sazos descendirent
les quatre femmes au chef-lieu du canton où,
cahin-caha, elle arrivèrent la nuit et re-
çurent les soins qui leur étaient indispen-
sables.
Un peu avant, au déclin du jour, M. de
Coslov et M" d'AItour avaient atteint Caute-
rets. $
On les y attendait.
MM. de Blincart, de Canou M"' Berthe Ra-
chon, assez délicatement traités par leurs
« haquenées et qui n'ayant que des bleus~
s'étaient dépêchés de détaler à la vue fou-
droyante des oura, MM. de BUncart, do Ca-
nou M"' BeUheRachon, lea salueront au seuil
de leur hôtel, et eurent un en unanime de
pitié en regardant, sur sa ch'xare OMaan-
glantée, leur déplorable amie.
Lu aotr, aa U~tement de la cloche du dtnef,
en se rendant à la aane a manger, M. de
Canou, plus que jamais acoquiné ti sa
brayeUe, a la droite do Berthe Rachon, dit
aM.deBHncart:
Nous sommes les heureux de la catas-
trophe. ·
Quand ou pense que je pourrais être
aussi abîmée que Marie s'écria M"' Berthe.
Brr t j'p n ai froid dans le dos t
Et a part soi
<i Du moins, si ces révolutions me faisaient
maigrir o »
Oui, ce drame de plein air a été mouve-
menté, répliqua M. de Blincart. Quelle étude
& brosser Tout de suite, j'ai vu ça en peinture.
M"* Escoubous ne survécut point à ses bles-
anres, ni la baronne au coup de revolver de
l'anglaise toutes les deux expirèrent en trente
à quarante heures.
Le curieux de l'issue funeste des Measoros
de la vicomtesse, fut l'enrichissement de ta
veuve Escouboua & laquelle revenait de droit
tous les biens moMtiera de sa mie et le coquet
palais do t'avenue de Villars.
Par suite do la « perte de celle qu'elle
avait vendue six ans auparavant, moyennant
une somme décent cinquante francs, r~n!&t'o
montait, ipso facto, au rang de capitaliste, en
la vallée de Luz.
Les surprises du destin sont parfois confon-
dantes.
Au moment de repartir, Pierre apprit le
décès de la dévoyée dont il avait rev6 de faire
sa muse inspiratrice, et qui mourait mélodra-
matiquement, Mite entretenue.
« Qu'elle dorme dans l'oubli, murmura-t-il
tristement; elle n a pas .aimé elle n'a pas
vécu.? »
Quant à M°" Goring qui sûre qu'eUe possé-
dait un Pérou, avait franchi la frontière, a
Hendaye, sa déconvenuefut incommensurable
lorsqu'à Irun. ayant été contrainte de forcer
le coffret du prince pour satisfaire aux exi-
gences inquisitoriales des douaniers espa"
gnola, elle lut les papiers de son Excellence.
La fameux document diplomatique qu'elle
N8 proposait do porter à ses patrons par ta pro.
miar paquebot allant on Angleterre et stop-
pant a Saint-Sébastien, te fameux document
diplomatique était absent do la cassette de fer
où la sanguinaire châtrée ne trouva qu'une
convention commerciale Franco-Russe, entre
des financiers et le boyard, concernant les po-
troles do ce donner. C'était do cette conven'
tion que M. do Cosiov, entre deux vins do
Champagne, avait parle a la danseuse aHo-
mande qu'il honorait do ses hommages.
CoUe-ci s'imaginant qu'it s'agissait do la con-
vention militaire qui était lo sujet des conver-
sations a Saint-Pétersbourg, avait provenu le
service d'espionnagePrussien en Russie, au-
quel elle appartenait, et ce service, abusé par
d'autres indications complémentaires, s'était
emballé sur une fausse piste. M. de Coslov ne
jouissait pas de l'intimité du Tsar Nicolas I!,
n'était pas chez soi en le cabinet du souverain,
et les racontages, sur ce point, appartenaient
au domaine de la fantaisie. M advient que les
espions se trompent ou sont trompés.
M"' Goring qui avait commis un meurtre
ann de s'emparerdu cotffet décevant du noble
amant de la vicomtoase, ne supporta point
l'échec qui la tidicuMsatt près de sea chefs et
la ruinait, et une nuit, à hon<!f<M où oHo ~<a!t
rentrée qtunande, on la ramaasa ivre~mofte,
OK un rM!MeaM. Cfltte an lui convenait.
Les TripMc!onnes ignorèrent cela et gudri-
rent; mais déconsidérées, ne recevant pins
que des subsides dérisoires, et ~o (remp!in 0-
ministo do la rue du Bac où eUes se seraient
consacrées au proxdnëHame et & l'exploitation
de l'ovariolomie, leur manquant, elle devin-
rent des guenipes do la basse prostitution.
Le prince regretta Mario Escoubous qui lui
plaisait; néanmoins, il tarda peu à se consoler
avec une autre jolie demoiselle désireuse de
briller sur le turf.
H n'est pas commode de remplacer les
femmes qui aiment; il est très facile de rem-
/C
placer les femmes qui se vendM~?–

FM
NOTES

NOTR t

A l'occasion del'anniversaire du voyage en


Russie du Président de la Répubuquo Fran-
çaise, les télégrammes suivants furent échan-
ges, le 2S août 1898, entre le Tsar Nicolas H
et M. Fc!ix Faure
Le H&vre, S5 août, 4 h. 47 soir.
S. ~f. l'empereur Nicolas H, PF~
La présence à bord du Pothuau, il y a un an, de
l'empereur et de t'imperatnce de Russie, les dectara-
tions qui ont été échangées à t'ombre de nos cou-
leurs en rade de Cronstadt, nous sont des souvenirs
trop chers pour que je laisse passer cet anniversaire
sans assurer à nouveau Votre Majesté de ma bien
vive gratitude pour l'accueil qu'elle a fait au prési.
dent de ta KepubMque française. Nos sentiment:!
n'ont pas varie et je suis, aujourd'hui comme alors,
le Odfto interprète du poupte français on ronouvetant
à Votre Majesté l'expression dos vu-ux ardents que
nous formons pour son bonheur, pour celui de
famille imperiato et pour !a grandeur de la Hus~!o.
S<~< Fé)<x FAfttf:.

Le Tsar a répondu

Petcrhof.AteMndria, !e M août, i h. i2 M:r.


<< S. E. JfoosfeM)' F<'M.e FaMt'e,
P<'e!!«!eM< <<c la M<~MM<9Mc Fr<!Mpa!se.

Le jfMn'e.

Nous sommes vivement touches, t'imperatrico et


moi, des sentiments que vous avez bien voutu nous
exprimer en votre nom et en celui du peuple fran-
çais à l'occasion de l'anniversairede notre visite à
bord du Po</<!MK. Nous aimons à nous reporter en
pensée à ces moments historiques dont ie souvenir
ne saurait s'effacer, et il m'est particulièrementagréa-
Me de pouvoir vous renouvelerà cette date l'exprès-,
sion des vœux chaleureux et invariables que nous
ne cessons de former pour vous, monsieur le prési-
dent, et pour la France amie.
S~M~ NtCOLAS !L

A la suite de cet échange de félicitations,


0,
l'empereur de Russie, on le sait, proposa aux
puissances d'étudier lu question du désarme-
ment générât!, et la diplomatie' ont, sur la
planche, un surcroît de hosogne mais l'acte
du Tsar ne médina en rien la situation de la
France vis-à-vis de la Triplice et de ï An~te-
terre, t'extrait ci-dessous. d'un des ptns of-
ficieux organes de Saint-Potersbonrg.: le ~Vo-
<?o~ ~<?MM<, dn I!! septembre i~8, le dé-
montrerait a défaut de l'évidence.
Satot.PëterebeMrg. <5 septembre i898.
Le Novoid V«*Mfa écut

« Tttus les Musses


ont toujours pensé
aoteëMment am!s do !a Ffance
et pensent aujourd'hui plus
que
ornais que la question de t'Atsace-Lorrainene peut
être soumise à aucune solution qui ne concorde pas
avec les déstcs et les intérêts nationaux de la France
qui a seule le droit de discuter avec t'AHemagne la
possibilité de tel ou tel arrangement si te gouverne-
ment aHemandse montre enclin à le conclure.
M t~a Russie n'exigera jamais rien de son alliée dans
la question d'Alsace-Lorraine; elle ne se permettra
pas non ptus de !ui donner le moindre conseil à cet
égard et ne s'arrogera pas le droit de toucher aux
Messages les plus vives de laine française.
~.M Les conséquences de la guerre de~t870 i87i doi-
ait rester en dehors des questions qui seront son-
levées au sein de la conférence internationale. En
<nprimantcettB opinion~ ppas soaumes conwainoM
i8'
d'être en parfait accord avec t'optnion publique russe
et avec les sphôfesqui dir!gent Ja poHU~He de ia
Russie.)'
JI

NOTJRa

taaueaoe de la oa~raMomsur l'organismeféminin.

M. A. Pf!8Ti;K a recueilli ii6 observations de


castration féminime.
La ménopause s'est produite dans 94,8
des cas, mais 30 des femmes ont conservé
le motimen menstruel. L'appétit sexuel a per'
sisté chez 30 il a diminué chez 30 et it
a disparu chez 43 0/ Quant au plaisir sexuel,
il a continué a être ressenti par ,26,6 "/o. avec
diminution pour 2~,4 < mais S2 ne l'ont
plus éprouve.
L'utérus, en règle générale~ a été atrophie
le vagin et la vulve l'ont été plus rarement. Il
y a eu atrophie des seins chez 29 des
femmes.
La tendance à l'obésité a été accrue. Les
bouffées de chaleur s'observent fréquemment
après l'opération, mais disparaissent géné-
ralement d'une manière spontanée.
La voix est souvent modiMe& la suite de
t'opération, et cela pour un temps assez long.
mais rarement d'une façon définitive.
Quant aux résultats donnés par l'opération
au point de vue des troubles qui lavaient in-
diquée, on compte 87 guérisons, i8 amélio-
rations marquées et 6 améliorations faibles
(~e. 6~<a~).
Le chiffre des guérisons est certaineident
majoré.

NOTE a

Les oublis des chirurgiens.

Le ? juillet 1897, le professeur Marchand,


dans la séance bimensuelle de la Société dé
chirurgie. faisait cette communication
c Le corps étranger que je présente à votre
société, a été extrait par.moi, le H mars der-
nier, de l'abdomen d'une malade, dans lequel
il séjournai t depuis une année moins quelques
jours.
c H s'agit, comme vous le voyez, d'âne
double bougie de Hégar n" « et 13, soudées
par leur bout, et faites de métal resMmbJtant
il du ctnvre jaune qui aurait et~ recoMvctt
d'une mince coucbe de nickel. t

» Cet instrument mesure 23 centimètres de


longueur, le diamètre est d'environ i centi-
mètre 2S pour la moitié n" <3, de 7,8 milli-
mètres pour la partie n" H.
Uae dame B. L. Agée de vingt-un an, après
un mauvais accouchement, le 2S mars 1890,
subissait la laparotomie, et dans son abdomen
qu'il recousait, le spécialiste <w~<?~ un ins'
irument. Ne pouvant vivre avec ce corps
étranger môle a ses boyaux, au bout d'un~an
de martyre, la malheureuse se faisait rou-
vrir le ventre. Par miracle, elle ne succomba
pas. Et les oMMf~dece genre sont si fréquents
qu'on ne les compte plus. Tenez, lisez encore,
à ce propos, cet extrait de la séance du
23 mars i893, de la même société de chirurgie r
I
M. Pu.ATK d'Orléans.Je vous présente une com-
presse de gaze sortie spontanément par !e rectum,
huit mois après avoir été laissée dans t'abdomeo aa
cours d'une laparotomie pour fibro myôme utérin.
La malade, opérée en avril, eut des suites not~-
males au mois d'août, elle commença à souffrir.
<tKmois de novembre elle eut des accidents intenses,
en&a le 4 décembre, ta~Mt)ade rendit par ie tes&Str"
nno compresse do gaze pliée en quatre et. mesurant
28 centimètres de long. A partir de ce moment, les
accidents disparurent.
Je ferai remarquer dans cette observation les trois
points suivants
i<* L'oubli d'une compresse sans doute échappée à
la pince qui la tenait
2" Son état d'asepsie, puisqu'elle a séjourné sept
mois dans le ventre sans provoquer d'accidents
3" Enfin, son élimination spontanée par le rectum.
M. QuÉNC. J'ai aussi laissé une compresse dans
le ventre d'une malade opérée au commencement
de i89i pour une pyosa!pingite. Cette femme avait
en môme temps une affection mitrale, de la bron-
chite et de l'emphysème a peine le ventre était-il
ouvert qu'elle fut prise de syncope respiratoire; je
mis une compresse sur les intestins et m'occupai de
la respiration artiuciette. Dans ces mouvements la
compresse fut entraînée et disparut dans te ventre
lorsqu'on compta les compresses, on me donna un
chiffre faux au troisième jour la malade fut prise
de fréquence du pouls, de dyspnée, et le quatrième
jour.eUe succomba.A t'autopsie, nous trouvâmes une
compresse routée autour de l'intestin et tout à fait
remontéedans l'abdomen. Aussi, depuis cette époque,
j'ai redoublé de précautions je rejette la {pince
mise sur la compresse parce qu'elle peut se détacher;
je fais la numération des compresses avec un grand
soin, et, pour la rendre plus facile, je mets à part
quinze compresses, dites compresses du ventre, en-
tourées d'un liséré rouge et facilement reconnaissa-
––Mes:
M. TsMtsa. M. Pitato m'avait demandé s'it exis-
tait des exemptes semblablesau sien, je n'on oopnais
pas. Je puis rapporter un fait analogue observé par £
un de mes collègues, oil une pince aseptique est
restée huit mois dans io ventre et a etë ensuite é!i'
c
minée par la région ombilicale. Pour moi, j'ai oublié
une éponge la malade a été prise d'accidents de pe-
ritonite, et elle est morte te troisième jour; depuis cette
époque jo ne me sers plus que do compressescorn-
ptotement stérilisées, ce qu'on n'obtion~jamais avec
!os éponges.

FIN DES NOTES


TABLE DES CHAPITRES

P'ge*.

AVANT-PMPOS. i
I.M.–Gro<tpedefëm!ntstes
chevri&re.
P&tre et ¡;

19
UI.–AntomeFertot.
IV. Le buste
41
S?
V.–Laiavease 73
VI.–L'atiémisteettecMrargten. 83
VM.–AaparcdeMontsoaris i0<
VIII. Les espionnes ii6
ÏX. Entretien écœurant i3i
X.–L'ovariotomie 143
XI.
XH.
Madame
–Raptare
xm.–Le petit
X!V.–Monsieur
hôtel.
Eugénie

Motteras.
173
~M
3i4
235
XV.–Tutrice et
XV!. La
fer.
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XVH.–Lo coffret do
XVm. L'ours
NoTt~
pup!e
cavatcado

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270
S86
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P)X DE LA TABLE

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