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ISRAËL ET IRAN : LES FAUX ENNEMIS ?

Frédéric Encel

La Découverte | « Hérodote »

2018/2 N° 169 | pages 41 à 53


ISSN 0338-487X
ISBN 9782707199638
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-herodote-2018-2-page-41.htm
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Israël et Iran : les faux ennemis ?

Frédéric Encel 1
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Dès l’avènement de l’ayatollah Khomeini à Téhéran en 1979, la rivalité entre
les deux anciens partenaires commerciaux et militaires qu’avaient incarné l’Iran
du shah et l’État d’Israël n’a cessé de préoccuper les observateurs du Moyen-
Orient – journalistes, diplomates, officiers supérieurs ou simples citoyens –, invités
à entendre joutes oratoires par tribune onusienne interposée, menaces explicites de
destruction croisées, discours enflammés des dirigeants politiques respectifs.
Mais avec la très meurtrière guerre de Syrie, enclenchée dans la foulée du
printemps arabe de 2011, cette rivalité jusqu’alors essentiellement rhétorique, diplo-
matique et cybernétique semble devoir s’inscrire à présent sur le terrain sécuritaire et
militaire conventionnel 2. À telle enseigne qu’après les graves incidents de février
et mai 2018 – Tsahal abat un drone de fabrication iranienne dans l’espace aérien
israélien et perd un chasseur bombardier F-16 à la suite des tirs de missiles iraniens
depuis la Syrie puis frappe des bases aériennes près de Damas –, et surtout le retrait
américain de l’accord international de 2015, on n’exclut plus une guerre frontale
entre la République islamique et Israël. Qu’en est-il réellement de cette menace,
à l’heure où deux axes s’affrontent sans cesse plus violemment à travers le Moyen-
Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.

Orient, le chiite derrière Téhéran et le sunnite derrière Riyad, l’État juif penchant

1. Docteur HDR en géopolitique de l’université Paris 8 Saint-Denis, membre du Crag.


L’auteur enseigne les questions internationales et le Proche-Orient à Sciences Po Paris. Lauréat
2015 du Grand prix de la Société de géographie pour son œuvre, il réédite en mai 2018 son
Atlas géopolitique d’Israël (Autrement, Paris, 4e éd.) et vient de publier Mon dictionnaire géo-
politique (PUF, Paris, 2017).
2. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, au 1er janvier 2018, 514 000 Syriens,
dont plus de 100 000 civils, sont morts ou portés disparus depuis 2011. Les blessés, déplacés et
réfugiés dépassent les 7 millions. À titre indicatif, l’ensemble des conflits israélo-arabes toutes
catégories confondues ont coûté, en soixante-dix années, environ 90 000 tués...

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de plus en plus résolument vers le second ? Au-delà des menaces et autres coups de
semonce, les deux puissances montantes, non contiguës et n’ayant jamais guerroyé,
entretiennent-elles nécessairement un intérêt bien compris à entrer en conflit ouvert ?
Rien n’est moins sûr...

Les avantages croisés d’une posture de belligérance

En Iran, l’opinion rend grâce au régime, d’une part, d’avoir résisté victorieu-
sement à l’invasion irakienne de 1980, d’autre part, de réaffirmer le rôle de la
Perse chiite, naguère isolée à ces deux titres-là entre un Pakistan sunnite démo-
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graphiquement et militairement plus puissant, une Turquie sunnite et soutien
d’un Azerbaïdjan irrédentiste lorgnant vers Tabriz et la province azerbaïdjanaise
située au nord-ouest de l’Iran, et un monde arabe globalement hostile. Rien de
nouveau sous le soleil et, au fond, le régime procède de façon excessivement
banale à l’injection et la promotion d’une rhétorique nationaliste, y compris via un
pan-chiisme régional parfaitement utilisé par un État où l’islam chiite fait figure de
religion nationale ; il s’agit de tendre le ressort des énergies nationales, de pointer
le doigt vers l’ennemi extérieur en le rendant responsable de tous les maux, d’ins-
trumentaliser sa dangerosité supposée pour faire oublier l’impéritie, les exactions
ou les insuffisances du régime.
Et cette stratégie est d’autant moins inutile que l’opinion publique a plus d’une
fois exprimé une authentique rancœur à l’encontre du pouvoir en place. En 2008,
une manière de « printemps iranien » éclate, des centaines de milliers de manifes-
tants investissent les rues des grandes villes – les campagnes et les villes secondaires
demeurant moins mobilisées – à la suite de la fraude électorale dont a bénéficié
le candidat et président sortant, l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad
[Hourcade, 2016]. Certes, les manifestations sont pacifiques et, dans la quasi-totalité
des cortèges, on ne conteste pas structurellement le régime en place, mais seulement

Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.


les fraudes et, parfois, la corruption, sans toutefois incriminer le guide suprême,
pilier central et intouchable – son statut est de droit divin – de la République isla-
mique. Pour autant, ce Mouvement vert est interprété comme un coup de semonce,
qui rappelle désagréablement les émeutes ponctuelles et éparses des années 2000
contre la vie chère, contre la surtaxe puis le rationnement de l’essence (tandis que
le pays possède les troisièmes réserves mondiales d’hydrocarbures !), ou encore
contre la corruption des Gardiens de la révolution, les redoutables et richement dotés
Pasdaran et autres Bassidjis. Fin 2017, des troubles éclatent à nouveau dans les
principales villes, sur des motifs là encore semble-t-il plus socioéconomiques que
politiques ou philosophiques. Enfin, très récemment, c’est un mouvement féministe
anti-hidjab qui s’est manifesté. À chaque fois, le régime accuse explicitement des
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menées non seulement occidentales, mais « sionistes ». Et conforte les bassidjis et


les Pasdaran en leur accordant prébendes, budgets conséquents, mais aussi ferveur
idéologique, eux qui partent combattre en Syrie, à quelques encablures de l’« entité
sioniste » honnie... Outre ces milices protectrices du régime, la geste anti-israélienne
pratiquement quotidienne satisfait aussi les conservateurs de façon générale,
y compris au bazar, cette classe commerçante dont le pouvoir a cruellement besoin
de la fidélité pour se maintenir.
À l’extérieur, la rhétorique constamment et violemment anti-israélienne doit
permettre à Téhéran de se présenter comme le champion de la lutte contre l’ennemi
sioniste commun, face aux régimes renégats tels l’égyptien et le jordanien. L’avan-
tage escompté est triple : saper l’assise populaire de ces régimes arabes sunnites
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hostiles à l’Iran (et à ses alliés chiites) en les faisant passer pour « vendus » au
sionisme et traîtres à la cause palestinienne, concurrencer la propagande des groupes
sunnites islamistes, enfin renforcer le poids au Liban de l’allié instrumental chiite
local, le Hezbollah, seul depuis sa création par Téhéran en 1982 sur le « front de la
libération d’Al-Qods (Jérusalem) ». En même temps, cette reconnaissance du rôle
du Hezbollah permet de légitimer, dans la vulgate iranienne, la prodigalité en fonds
et en armements balistiques en sa faveur. De fait, en 2018, la milice chiite libanaise
pro-iranienne, la seule à rester armée au Liban (en dépit et à l’encontre des accords
interarabes de Taëf de 1989), constitue la plus puissante force de frappe en missiles
conventionnels de toute la région, loin devant Tsahal 3 !
En Israël, une personnalité incarnerait presque à elle seule l’opposition à l’Iran,
la prévention à son encontre, la surenchère verbale vis-à-vis de ses chefs poli-
tiques et religieux, la stigmatisation de la menace nucléaire et conventionnelle
qu’il est censé représenter : Benyamin Netanyahou. Depuis sa première élection,
en mai 1996 face à Shimon Peres, le jeune leader du Likoud nationaliste a toujours
placé la bitakhon, la sécurité, au premier plan, non seulement face à des groupes
ou des régimes arabes hostiles, mais aussi face à l’Iran. Aux Affaires étrangères au
début des années 2000, puis à nouveau Premier ministre (c’est-à-dire vrai chef de
Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.

l’exécutif) à partir de 2009, « Bibi » n’a cessé de monter en volume et en rythme


ses alertes à l’endroit de Téhéran et ses menaces de frappes préventives sur ses
capacités nucléaires montantes. Ainsi, de la réunion ordinaire annuelle de l’assem-
blée générale de l’ONU, en septembre 2012 – à la tribune de laquelle il présenta
un croquis en forme de bombe à mèche du XIXe siècle censée représenter le danger

3. Selon toutes les sources disponibles, le Hezbollah disposerait d’une dizaine de mil-
liers d’armes à tir courbe ou à propulsion, des vieux obusiers Katyouchas soviétiques des
années 1970 aux plus récents Zelzal iraniens dotés d’un système de guidage. La portée des plus
performants de ses missiles permet de menacer l’intégralité du territoire israélien, à l’exception
du désert du Néguev [Cohen, 2018].

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nucléaire iranien – à sa harangue du 6 mars 2018 devant l’Aipac 4, en passant par


son discours de Washington devant le Congrès (mais sans la présence de Barack
Obama qui refusait de le rencontrer) ou encore sa sortie du 16 juillet 2017 (céré-
monie de commémoration de la rafle du Vel d’hiv’) devant Emmanuel Macron,
Netanyahou pointe le doigt sur l’Iran de façon obsidionale. L’omniprésence chez
lui de ce dossier relègue à peu près complètement les autres sorties similaires de
ministres et d’officiers supérieurs, pourtant récurrentes également. La menace
existentielle des missiles iraniens serait-elle si évidente et imminente ? Peut-être.
Mais dans ce cas, pourquoi Israël aurait dérogé à sa règle d’airain consistant
à frapper préventivement et implacablement la menace ciblée ?
Si l’on doit bien entendu accorder aux mots et aux symboles, dans toute analyse
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géopolitique, un intérêt particulier en tant qu’ils expriment des représentations
ou annoncent (sincèrement ou pas) des politiques, il convient de ne pas en faire
la traduction parfaite des stratégies et des réalités du terrain. Entre les dirigeants
iraniens et les dirigeants israéliens, la virulence des menaces est inversement propor-
tionnelle à l’effectivité des coups de force sur le terrain militaire, et cela depuis
l’avènement de l’ayatollah Khomeini.

Par-delà les postures, les réalités sur le terrain

Côté iranien. Quand la République islamique demande au « petit Satan »


des armes contre l’Irak... sans jamais en employer contre lui !

En 1980, l’Irak de Saddam Hussein lance une vaste offensive militaire contre
l’Iran. Ses armements sont alors extrêmement sophistiqués, d’origine soviétique
pour les chasseurs-bombardiers et les blindés, français pour certains aéronefs, les
pétromonarchies arabes sunnites du Golfe soutenant ces achats à fonds perdu.
En pleine réorganisation de son armée à la suite de la révolution islamiste de

Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.


l’année précédente, l’Iran accuse dans les premiers mois de lourdes pertes en
espaces, en hommes et en matériels. S’impose alors le sempiternel adage selon
lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » ; voué aux gémonies, Israël est
sollicité via des canaux américains pour la fourniture de précieuses pièces déta-
chées – l’aviation iranienne étant de fabrication américaine eu égard à l’alliance de

4. L’Aipac, American Israel Public Affairs Committee, constitue le principal lobby pro-
israélien aux États-Unis. Plus conservateur que l’AJC (American Jewish Committee), plus ancré
aussi sur la défense d’Israël, il soutient globalement tous les gouvernements hébreux, y compris
les plus nationalistes.

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l’ex-régime du shah et de Washington – et de munitions pour l’artillerie [Razoux,


2017-2018]. Comme il se doit, Téhéran niera toujours ce commerce avec le
« petit Satan », dénégations rendues ridicules par les révélations de l’Irangate, en
novembre 1986, scandale lié aux complicités militaires américaines dans l’aide
illégale de hauts gradés américains – justement – à la fourniture à l’Iran de maté-
riels sous embargo. On ne saura jamais dans quelle mesure ce soutien israélien,
entre 1980 et 1986, fut militairement crucial, mais tous les observateurs affirment
qu’il le fut. Il a au moins contribué à permettre une résistance et des contre-
offensives iraniennes sur un front de prime abord très critique, voire d’empêcher
l’Irak de l’emporter.
La République islamique s’est-elle alors « vendue », employant des armes
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« sionistes » pour combattre un pouvoir pourtant musulman et abattre nombre
de soldats musulmans ? Plus prosaïquement, il s’agissait non seulement pour le
nouveau régime de se sauver lui-même, mais aussi d’affaiblir l’Irak, qui l’a attaqué,
État perçu comme fantoche (création britannique ex nihilo en 1932 sur un mandat
obtenu par la SDN dix ans plus tôt), et rival à triple titre : arabe, sunnite (bien que
la majorité de la population soit chiite) et important exportateur de pétrole. Après
l’accord d’Alger de 1988 mettant fin au conflit Iran-Irak – avec pour bilan plus
d’un demi-million de morts et la ruine des deux économies, et en germe la guerre
du Golfe autour du Koweït deux ans plus tard –, la République islamique met-elle
à exécution ses menaces de destruction de l’« entité sioniste » ? Ou, plus modeste-
ment et faute de moyens, la frappe-t-elle militairement ? Certes pas, car il s’agit
de ne pas entrer en conflit avec l’unique puissance ayant à la fois la volonté et les
moyens de nuire à nouveau, le cas échéant, à l’héréditaire, proche et si concret
ennemi irakien. On se souvient à Téhéran que l’Irak est, dès 1948, entré en conflit
militaire direct avec Israël (nonobstant l’absence de contiguïté territoriale), puis
à nouveau en 1967 et encore en 1973. Et, du reste, c’est Israël qui a effectué le
« sale travail » consistant à détruire le réacteur nucléaire d’Osirak (de fabrication
française), en 1982.
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On peut aussi opposer au constat d’une certaine prudence iranienne que c’est
pourtant bien l’Iran qui a créé cette même année au Liban le Hezbollah, le Parti de
Dieu, virulemment anti-israélien. Mais, à l’origine, le Hezbollah n’est pas, prio-
ritairement, une arme contre Israël ; il est avant tout un mouvement identitaire et
confessionnel chiite dans un pays, le Liban, où la majorité chrétienne maronite
et sunnite a toujours méprisé la communauté chiite (comme dans l’ensemble du
Moyen-Orient arabe ainsi qu’au Pakistan et en Afghanistan, soit dit en passant), et
une structure sociale dans une région, le Sud, littéralement abandonnée des inves-
tissements de l’État central libanais depuis son indépendance en 1943. Sur le plan
militaire, le Hezbollah porte en effet souvent des coups à Israël, situé juste de
l’autre côté de la frontière, mais à chaque fois procédant d’une propagande interne,
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justifiant son surarmement et son contrôle militaire du sud du pays et d’une partie
de Beyrouth par la « résistance » à l’« agresseur sioniste ».
Un fait étaye et illustre cette situation. En 2006, des combattants du Hezbollah
pénètrent en territoire israélien, tuent plusieurs soldats israéliens dans la base
militaire de Zarit, en capturent trois autres. Le lendemain, le Premier ministre
hébreu Ehud Olmert déclenche une offensive aérienne et terrestre sans précédent
contre le Hezbollah, lequel riposte en propulsant 4 000 engins balistiques de tout
calibre en Galilée et à Haïfa 5. L’Iran a naturellement soutenu diplomatiquement
et financièrement sa créature dans ce conflit s’achevant sans vainqueur – donc
avec le sentiment de défaite ou au moins d’inachevé en Israël, le plus puissant des
deux antagonistes dans cette guerre asymétrique –, mais deux questions se posent :
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d’abord, pourquoi l’Iran n’a-t-il pas bombardé directement l’ennemi commun en
soutien de son allié ? Ensuite et surtout, le pouvoir iranien a-t-il donné l’ordre au
Hezbollah d’attaquer Tsahal ? À la première question, on pourrait répondre raison-
nablement que l’Iran craignait en retour des frappes excessivement destructrices
sur ses installations aéroportuaires et pétrolières voire, déjà, nucléaires. Admettons
que cette stratégie d’attrition indirecte via le Hezbollah caractérise la stratégie anti-
israélienne de l’Iran, une stratégie qui n’aurait, de toute façon, aucune chance de
triompher et renforcerait plutôt le ciment national de l’État juif et le leadership
de Netanyahou. Mais, à la seconde question, il est sérieusement impossible de
démontrer l’implication directe de Téhéran et, en juillet 2006, l’agenda politique
du Hezbollah offrait davantage de raisons de comprendre une démonstration de
force que celui du pouvoir iranien : scrutin législatif en demi-teinte de l’année
précédente, montée en force de l’opposition chrétienne maronite, mouvement
anti-Hezbollah (et anti-syrien) du 14-Mars, etc. Mahmoud Ahmadinejad, anti-
occidental et surtout antisioniste, élu l’année précédente, aurait certes pu vouloir
« s’offrir » une guerre via le Hezbollah, mais en l’espèce les prérogatives présiden-
tielles ne permettent que marginalement des décisions en matière de défense, et
pas les plus importantes. À Téhéran, c’est le guide suprême qui décide en dernier

Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.


ressort de ces questions. En outre et plus fondamentalement, l’Iran se trouve alors
sous pression de l’ONU depuis trois années en lien avec son potentiel nucléaire,
et enclencher une guerre, même par procuration, n’eût pas été du meilleur effet...

5. L’opération est globalement un échec puisque le but de guerre affiché par Olmert est
très officiellement l’anéantissement du Hezbollah ; en termes stratégiques clausewitziens, un tel
but face à un tel adversaire relève alors de l’hérésie. En outre, Tsahal perd cent dix-sept soldats
et quarante-neuf civils périssent sous les missiles du Hezbollah (ou de crises cardiaques) en
Galilée. Cette guerre est qualifiée par la Commission d’enquête israélienne Winograd de « grave
et grand ratage ».

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Enfin, plus récemment, l’Iran aurait pu lancer des missiles sur Israël en représailles
des frappes aériennes de Tsahal sur des convois d’armes iraniennes à destination du
Hezbollah et transitant par la Syrie, le Soudan ou même la Méditerranée tout au long
des années 2000-2010. Mais non, jamais Téhéran ne s’y résolut.

Un antisémitisme non synonyme de lutte anti-israélienne


On rétorquera que les services secrets iraniens ont vraisemblablement trempé
dans l’attentat antisémite qui, le 18 juillet 1994, tua quatre-vingt-quatre personnes
à l’Amia, le siège des institutions juives de Buenos Aires. Or, même si la justice
argentine admettait définitivement et officiellement ce qui paraît de plus en plus
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manifeste, s’agirait-il d’un coup porté à Israël ? On peut en douter si l’on considère
qu’un tel massacre allait nécessairement encourager des juifs argentins à quitter
le territoire et, pour certains, rejoindre l’État juif. Si ce n’est cela, il s’agissait
peut-être d’un défi lancé aux chancelleries occidentales (mais pourquoi donc
l’Argentine ?), une façon de s’attirer les bonnes grâces de groupes radicaux ou
encore un avertissement aux diasporas juives (mais, là encore, pourquoi celle
d’Argentine, pas particulièrement puissante ni pro-israélienne ?), mais en rien un
coup efficace porté à Israël dont le gouvernement travailliste, logiquement, allait
appeler les juifs d’Argentine à rentrer baBayt, « à la maison », selon la formule
sioniste traditionnelle.
La même interrogation se retrouve autour des expositions de caricatures
négationnistes inaugurées à Téhéran par Mahmoud Ahmadinejad : faire publi-
quement assaut d’ignominie, en niant, minimisant ou moquant la Shoah et en
convoquant le ban et l’arrière-ban des négationnistes occidentaux patentés et de
quelques fascistes notoires, était-ce répondre à une stratégie anti-israélienne ?
Naturellement, au sein de l’État juif, la classe politique comme l’opinion publique
s’insurgeaient, mais, concrètement, ces caricatures n’affaiblissaient pas le pays,
bien au contraire : en pleine crise du nucléaire iranien, le gouvernement hébreu
Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.

pouvait à bon droit et sans frais prendre à témoin les gouvernements occiden-
taux de l’antisémitisme forcené – et par conséquent le caractère infréquentable
sinon dangereux – du régime des ayatollahs. L’hypothèse selon laquelle les
faucons derrière Ahmadinejad, à travers le scandale suscité en Occident du fait
de ces ignobles expositions, briseraient toute possibilité d’interaction entre leurs
opposants modérés et les diplomates ou intellectuels occidentaux semble tout
à fait digne d’intérêt ; en d’autres termes, du négationnisme instrumentalisé à des
fins de politique essentiellement intérieure. Idem pour ces treize membres de la
communauté juive d’Ispahan emprisonnés plusieurs mois durant, en 1999, pour
« espionnage » au profit d’Israël, puis finalement relâchés, assez concomitamment
à une séquence d’ouvertures avec l’Occident...
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En résumé : une absence totale d’acte militaire hostile direct en dépit d’une
rhétorique anti-israélienne constante, y compris quand les alliés syrien et libanais
sont aux prises avec Tsahal, un Hezbollah n’attaquant probablement pas sur ordre, et
des épisodes antisémites graves susceptibles – indirectement – de renforcer Israël...

Côté israélien. Quand l’État hébreu menace mais ne frappe pas...

L’un des axes majeurs de la stratégie d’Israël, tous gouvernements confondus


– depuis 1948, mais on pourrait remonter à la Haganah paramilitaire des années 1930,
sous le mandat britannique –, consiste à donner corps aux menaces formulées
à l’encontre des ennemis [Encel, 2005]. La grande crédibilité de Tsahal ainsi
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que celle du pôle action des services de renseignement extérieurs, l’Amman et le
Mossad, sont pour partie à ce prix et constituent aux yeux des dirigeants israéliens
un atout précieux dans un environnement globalement instable et/ou hostile.
Or, année après année, un constat s’impose : depuis 1979 et l’avènement d’un
régime en principe très hostile – l’Iran actuel ne reconnaît pas Israël et appelle ouver-
tement à sa destruction –, jamais Tsahal n’a frappé le sol iranien. Le fait interpelle
d’autant plus que lorsqu’il s’agit de matériels nucléaires, l’État juif n’admet aucune
entorse : le 7 juillet 1981 (en pleine offensive irakienne en Iran...) puis le 6 septembre
2007, les chasseurs-bombardiers israéliens anéantissent ainsi respectivement le
réacteur nucléaire irakien d’Osirak en construction et celui syrien d’Al-Kibar. Et les
menaces d’intervention furent toujours prises au sérieux par des États qui, pour cette
raison et d’autres, renoncèrent assez précocement au nucléaire militaire, tel celui
libyen de Mouammar Kadhafi ou celui égyptien de Hosni Moubarak (années 2000).
Pourquoi donc cette mansuétude à l’égard de l’Iran qui décide, à partir de 1985-
1986, de se doter d’une arme atomique qui lui permettrait d’éviter toute nouvelle
invasion ? Par crainte de représailles d’une grande puissance ? Certes pas ; jusqu’au
milieu des années 2000 et les pourparlers entre Iraniens et Russes sur la fourniture
des redoutables missiles antiaériens S-300, la Russie se contente d’un partena-

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riat commercial global et la Chine n’entretient encore que des rapports distants,
commençant plutôt à privilégier, en Asie du Sud, le Pakistan 6. Quant à Obama, il ne
parvient au pouvoir qu’en janvier 2009 et le quitte en janvier 2017. Autrement dit,

6. Après dix années de tergiversations et de promesses non tenues, Moscou vend et livre
finalement en 2015 à Téhéran plusieurs batteries de S-300. Mais, cette même année, Vladimir
Poutine approuve aux côtés des Occidentaux (et des Chinois) l’accord sur le nucléaire du
14 juillet, lequel entrave efficacement et durablement la marche iranienne au nucléaire militaire
et, en outre, Israël reçoit ses premiers F-35 furtifs américains moins d’un an plus tard, les seuls
avions dont on considère qu’ils peuvent déjouer les... S-300.

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ISRAËL ET IRAN : LES FAUX ENNEMIS ?

Israël pouvait agir dans cette « fenêtre d’opportunité », avant et après un Obama
promoteur actif de l’accord international du 14 juillet 2015 entre les 5 (membres
permanents du Conseil de sécurité) + 1 (l’Allemagne) et l’Iran, ce qu’il ne fit
pas. Mieux : on a vu qu’à partir de 2014 l’inamovible Premier ministre, Benyamin
Netanyahou, menace le régime iranien à un rythme crescendo et en des termes
sans cesse plus précis, de la tribune de l’ONU au Congrès américain réuni solen-
nellement en passant par la Knesset, sans jamais mettre sa menace à exécution.
Certes, outre les cibles mouvantes touchées en Syrie et au Soudan déjà évoquées,
quelques ingénieurs nucléaires iraniens disparaissent ou succombent mystérieu-
sement au cours des années 2010, et un puissant virus informatique, Stuxnet (de
conception israélo-américaine, avec peut-être une coopération allemande), crée la
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pagaille dans les ordinateurs gérant l’activité des centrifugeuses iraniennes. Sans
doute à titre de représailles, une bombe tue six touristes israéliens à Bourgas, en
Bulgarie, en 2012 ; Sofia pointe immédiatement la responsabilité du Hezbollah.
Stratégie non frontale toujours... En termes militaires et stratégiques, on désigne
cela comme un conflit non militarisé et de très basse intensité.

Les véritables enjeux : recevoir les F-35 et se maintenir au pouvoir ?


Sans mettre en cause l’authenticité du ressenti israélien quant à la menace exis-
tentielle que pourrait faire peser sur l’État juif un arsenal nucléaire iranien (sachant
que Téhéran dispose de capacités balistiques déjà opérationnelles dont le rayon
d’action inclut tout le territoire israélien), envisageons une hypothèse sur les raisons
de la retenue de Netanyahou que nous inspire une troublante analogie avec les années
1980-1981. À l’époque, les États-Unis de Jimmy Carter acceptent de fournir les
premiers avions radar de type AWACS à l’Arabie saoudite, au grand dam du Premier
ministre nationaliste (et mentor du jeune Netanyahou) Menahem Begin. Ce dernier
affirma avoir tout tenté pour entraver la transaction, puis la livraison de ces avions
à un État considéré alors en Israël comme fer de lance de la vague islamiste radicale
Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.

et soutien ultra-fortuné des États arabes les plus intransigeants du front du refus,
dont l’Irak. En vain. Or, peu après la livraison des AWACS à Riyad, Israël recevait
ses premiers F-16 Netz (faucon) de la part de l’allié américain. Dès lors, les viru-
lentes critiques de Begin cessèrent presque immédiatement et, quelques mois plus
tard, ces avions dernier cri bombardaient l’Irak avec succès... Quarante ans après, on
assiste à une séquence géopolitique fort ressemblante : un président américain (peu
amène à l’égard de Netanyahou, à l’image de Carter vis-à-vis de Begin) ne renonce
pas à passer un accord – en l’espèce, multilatéral – sur des matériels ultrasensibles
avec une puissance montante hostile à Israël, au grand dam d’un dirigeant israélien
qui, assez soudainement, atténue ses critiques lorsque parviennent sur ses aéro-
dromes, en 2016, les premiers chasseurs bombardiers furtifs F-35 fraîchement sortis
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des chaînes de montage américaines... À croire, en 1978-1981 comme en 2010-


2017, que la véhémence des menaces de frappes procédait d’une stratégie de type
« retenez-moi (ou plutôt “dotez-moi d’avions dernier cri”) ou je fais un malheur ! ».
Stratégie gagnante dans les deux cas, dans la mesure où les états-majors israéliens
successifs appréhendaient très vraisemblablement les AWACS saoudiens puis les
centrifugeuses iraniennes comme préoccupants, mais moins que l’absence d’obten-
tion rapide (délais réduits), en quantité (escadrilles augmentées), et en qualité (rayon
d’action accru), d’avions redoutables.
En regard, d’une part, de cette concomitance étonnante et, d’autre part, de
l’importance primordiale d’une telle livraison (aucune autre armée au monde ne
possède encore de F-35), qui offre à Tsahal un sursaut qualitatif inégalé dans les
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airs proche- et moyen-orientaux, la « cuisine » politicienne de la classe politique
israélienne, l’une des plus médiocres du monde démocratique, paraîtrait presque
mesquine sinon indécente 7. Néanmoins, qu’on ne s’y trompe pas : Benyamin
Netanyahou, depuis l’automne 2017, fait l’objet de quatre enquêtes judiciaires
pour corruption – avec recommandation de mise en examen, dont deux au moins
portant sur un présumé trafic d’influence –, ce qui pourrait le contraindre à la
démission. Or, très classiquement, désigner le danger extérieur, le sublimer, lui
conférer un caractère d’urgence absolue, permet d’espérer le maintien d’un large
soutien de l’opinion, précisément face à ce péril. De fait, les Israéliens considèrent
que, devant le danger iranien, « Bibi » est de loin le mieux à même de les protéger...
Outre l’opinion, la coalition gouvernementale est aussi à soigner et (sans doute
plus difficilement) à manœuvrer. Excellent tacticien et animal politique inégalé
depuis au moins Peres, voire Ben Gourion, Netanyahou réunit depuis 2009 des
coalitions étriquées ; du fait d’un mode de scrutin à la proportionnelle intégrale,
la chose n’est pas nouvelle. Mais, plus intéressant, la coalition actuelle inclut
l’intégralité des partis religieux, dont deux sont orthodoxes et qui n’entendent
rien aux questions militaires et stratégiques, cherchant à peser sur les questions
sociales, familiales, cultuelles et, accessoirement, spirituelles. Ils accordent ainsi

Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.


leur confiance totale à Netanyahou sur le dossier iranien, en contrepartie de quoi le
Premier ministre les gratifie de confortables portefeuilles et de mesures fiscales et
financières avantageuses pour leurs institutions religieuses 8.

7. Rien qu’au cours de la décennie 2005-2015, un ancien président, un ancien Premier


ministre et un ministre en exercice ont été jugés, condamnés et incarcérés pour plusieurs motifs
criminels ou délictueux tels que harcèlement sexuel, trafic d’influence aggravé, concussion,
corruption active, etc.
8. Traduction éloquente de cette alliance : l’actuel gouvernement de coalition comprend un
ministre, Arié Derhy, qui fut condamné à quatre ans de prison ferme sur plusieurs chefs d’incul-
pation datant de son... précédent mandat comme ministre !

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Quand les représentations croisées ne laissent pas apparaître d’hostilité...

Les gouvernements et leurs politiques sont une chose, les représentations


des populations aux destinées desquelles ils président en sont souvent une autre.
Lorsque Ahmadinejad traitait Israël de « sale petit microbe noir » et qu’Ali
Khamenei le qualifiait de « tumeur cancéreuse », étaient-ils approuvés par les
Iraniens, et à quelle proportion approximative 9 ? Évaluer une éventuelle appro-
bation populaire est délicat sans sondages dignes de ce nom, mais quelques faits
étayent un degré d’antisionisme relativement faible et, surtout, une absence remar-
quable (pour la région) d’antisémitisme en Iran. D’abord, 25 000 juifs y vivent
toujours – leur culte est reconnu et ils disposent d’un député au Parlement – dans
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des conditions acceptables. On trouve peu de traces dans l’histoire contemporaine
de la Perse et de l’Iran de fortes expressions de préjugés antisémites, même si
certains existent, moins encore d’humiliations publiques, de spoliations, d’expul-
sions ou de pogroms, et, du reste, les concours et expositions de caricatures niant
la Shoah n’ont eu que peu de succès 10. Ensuite, avant la révolution de 1979, une
ligne aérienne directe régulière reliait Tel-Aviv à Téhéran, et hommes d’affaires,
étudiants et touristes des deux pays se retrouvaient assez fréquemment ; il n’y eut
jamais alors de tentatives d’assassinat ni de manifestations populaires contre Israël
ou les juifs en général, ni la moindre expression négationniste. Quand le pouvoir
iranien organise des démonstrations de rues anti-israéliennes, seules quelques
milliers de personnes manifestent – très majoritairement ultraconservatrices au
regard de leur accoutrement –, moyennant rétribution. Quant aux relations entre les
diasporas iranienne et juive de Californie, environ un demi-million de personnes
pour chacune, elles sont excellentes.
En Israël, jamais la population iranienne n’a été stigmatisée. Ni la presse, ni
l’abondante littérature nationale, ni le personnel politique, ni les universités et pas
davantage l’homme de la rue n’exprima – même après 1979 – d’hostilité vis-à-vis
des Iraniens, ce peuple... non arabe. Et pour les pans conservateur et orthodoxe de
Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.

la société juive israélienne, la Perse a toujours incarné son roi Cyrus II le Grand,
roi de Perse et fondateur de la dynastie des Achéménides, libérant des griffes
babyloniennes les captifs de Sion, emmenés là par Nabuchodonosor et retenus sur
les bords de l’Euphrate ; la fête annuelle et très populaire de Pourim relate avec
emphase cet épisode de captivité, de résistance puis de libération, censé s’être
déroulé en... 539 av. J.-C. ! C’est ce que Fernand Braudel eut appelé des « temps

9. Interview au Wall Street Journal, 18 janvier 2002.


10. Cela dit, plus de 55 000 juifs vivaient en Iran en 1979. La majorité a donc manifeste-
ment choisi de quitter le pays, en l’occurrence au cours des années 1990.

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longs ». Plus prosaïquement, jamais il n’y eut de conflits directs entre Iraniens et
Israéliens, jamais les juifs d’Iran ne subirent le sort de leurs coreligionnaires en
terre irakienne, syrienne, égyptienne ou yéménite, jamais un soldat de Tsahal ne
fut capturé ou abattu par un soldat iranien, et les plusieurs dizaines de milliers de
juifs d’Iran ou nés de parents iraniens ayant rejoint l’État hébreu depuis sa procla-
mation ont toujours vanté sa société sinon sa civilisation. Quand le président de
l’État (Moshe Katsav), le chef d’état-major de Tsahal (Shaul Mofaz) et un général
ancien héros de la guerre du Kippour (Yanoush Ben-Gal) s’expriment positive-
ment sur leur pays d’origine – ce que les juifs séfarades, issus des sociétés arabes,
ne font quasiment jamais, sauf pour le Maroc – leur voix est entendue... On pour-
rait dire sans risque de se fourvoyer que les juifs israéliens entretiennent à l’endroit
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des Iraniens, au pire, de l’indifférence, au mieux, de la sympathie, et il apparaît
probable qu’un tel schéma prévaut aussi en Iran, du moins dans les milieux
ouverts à l’international. De part et d’autre, en revanche, il est une représentation
commune des Arabes frontaliers qui demeure, à des degrés divers, largement néga-
tive et là encore sur des temps longs. Il sera aléatoire pour des gouvernements,
dans ces conditions, de mobiliser efficacement leurs opinions publiques respec-
tives pour un conflit majeur...

Conclusion

L’Iran et Israël sont officiellement opposés sur plusieurs dossiers brûlants,


à commencer par le nucléaire militaire et la montée en puissance du Hezbollah
chiite libanais. Tant que le régime au pouvoir à Téhéran incarnera une République
islamique, et que sa politique pan-chiite de soutien militaire massif et incondi-
tionnel à Assad et surtout au Hezbollah demeurera, cette rivalité existera. Elle
pourrait même s’aggraver en cas de conflit entre États de l’axe sunnite – Arabie
saoudite en tête – et États de l’axe chiite, à commencer par l’Iran, et plus dange-

Hérodote, n° 169, La Découverte, 2e trimestre 2018.


reusement encore si un grave incident impliquant des tués devait se produire, par
exemple aux abords du plateau du Golan, glacis frontalier d’Israël en Syrie. Dans
cette zone à la fois multifrontalière très réduite (quelques milliers de kilomètres
carrés entre Liban, Syrie, Jordanie et Israël, et incluant Damas), relativement
escarpée (présence du Djebel Druze, du mont Hermon culminant à 2 800 m, et du
lac de Tibériade se situant à 100 m en dessous du niveau de la mer !), une politique
du bord du gouffre s’avérerait extrêmement périlleuse, y compris dans un espace
aérien très fréquenté par de puissantes aviations, la russe comprise.
Or, malgré les apparences et des réalités tactiques, une telle politique du pire
n’a jamais prévalu à ce jour entre deux États qui, géographie, pragmatisme et
corpus de représentations aidant, ne se pensent pas comme ennemis.
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Bibliographie

COHEN G. (2018), « Israel unveils answer to Hamas and Hezbollah’s deadly rockets : new
missile defense system », Haaretz, 4 mars.
ENCEL F. (2005), « L’armée israélienne et ses spécificités géopolitiques », Hérodote, n° 116.
HOURCADE B. (2016), Géopolitique de l’Iran. Les défis d’une renaissance, Armand Colin,
Paris.
RAZOUX P. (2017-2018), « Iran-Israël : les meilleurs ennemis du monde ? », Politique inter-
nationale, n° 158, hiver, p. 193-208.
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