Vous êtes sur la page 1sur 4

Directeur de la publication : Edwy Plenel

www.mediapart.fr
1

port du voile –qu’elle avait choisi de porter–, qu’une


femme peut parfaitement prier et jeûner pendant ses
Musulmanes et féministes, elles disent non
règles, que rien dans le Coran ne lui interdit de prier
à Erdogan à côté d’un homme. Annonciatrice d’un féminisme
PAR NICOLAS CHEVIRON
ARTICLE PUBLIÉ LE LUNDI 3 MAI 2021 musulman, elle parlait trop fort, trop tôt, dans une
Turquie des années 1990 déchirée par le conflit kurde
et les violences interconfessionnelles.
Le 16 juillet 1998, elle a été enlevée par trois hommes
armés à son domicile de Mersin, le grand port du sud
de la Turquie. Elle avait alors 37 ans. On a retrouvé
son corps le 23 janvier 2000, enterré dans la cave d’une
maison appartenant au Hezbollah turc, un groupe
armé islamiste, sans lien avec son homonyme chiite
Dans la manifestation du 8 mars 2021 à Istanbul. © Nicolas Cheviron libanais, qui s’est surtout illustré par ses exécutions
Face aux attaques du président turc contre les droits de sympathisants de la rébellion kurde. Le cadavre de
des femmes, dont la récente sortie du pays de Konca Kuris portait des traces de torture.
la Convention d’Istanbul, le mouvement féministe
Il aura fallu près de deux décennies –une génération–
musulman s’affirme et n’hésite plus à critiquer le
aux féministes musulmanes turques pour surmonter
sexisme du gouvernement islamo-conservateur.
ce traumatisme et affirmer collectivement leurs
Istanbul (Turquie).– Konca Kuris serait sans doute convictions. Mais elles sont là aujourd’hui, scandant
fière de voir ces centaines de femmes voilées avec des milliers d’autres femmes à travers la Turquie :
descendues dans la rue fin mars pour conspuer, aux « La Convention d’Istanbul nous appartient. Nous ne
côtés de leurs camarades aux cheveux nus, le président baissons pas les yeux, nous n’acceptons pas, nous ne
islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan et sa renonçons pas. »
décision de faire sortir la Turquie de la Convention
Après plusieurs années de tâtonnements, comme
d’Istanbul, qui encadre et encourage la lutte contre les
la naissance d’une Initiative musulmane contre les
violences sexistes.
violences faites aux femmes, en 2013, ou l’ouverture
d’un blog, Reçel (« La Confiture »), l’année
suivante, leur mouvement s’est constitué fin 2018
en association, Havle (« La Force », en langage
religieux). L’association a organisé des conférences
et des ateliers dans plusieurs villes de Turquie, de la
métropole kurde de Diyarbakir à Istanbul, en passant
par les très religieuses cités anatoliennes de Konya et
Bursa. Les thèmes allaient de la sexualité féminine
aux enjeux climatiques, avec pour principaux chevaux
de bataille la lutte contre les violences à l’égard des
femmes et les mariages arrangés d’adolescentes.
Konca Kuris. © DR « Toutes les pratiques discriminatoires qu’on justifie
Mère de cinq enfants, membre de la confrérie par la religion sont des constructions sociales »
religieuse Naqshibendî, la jeune femme plaidait pour
une relecture des Écritures sacrées avec un regard Interrogée par Mediapart, la présidente de Havle,
féminin. Elle assurait que l’islam n’impose pas le Rümeysa Camdereli, résume la raison d’être de
l’association en deux objectifs : « favoriser

1/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
2

l’enracinement local du féminisme »,en le traduisant conservatrice », Rümeysa Camdereli a milité contre
dans une langue que peut entendre la multitude de l’interdiction du port du voile à l’université et dans
femmes vivant dans un environnement traditionnel, la fonction publique, progressivement levée par le
et « améliorer la prise en compte par le mouvement gouvernement islamo-conservateur à partir de 2011.
féministe des spécificités locales turques », en lui « Pendant ces manifestations, j’ai eu l’occasion de
faisant prendre conscience des difficultés particulières discuter du féminisme, du fait que le choix de porter
rencontrées par ces femmes. ou non le voile revient à la femme et à elle seulement,
« Historiquement, le féminisme en Turquie est surtout se souvient-elle. Cela a constitué un point de rupture
associé à la laïcité, complète Aysenur Deger Yanik, pour moi, le moment de la jonction entre mon identité
membre fondatrice de l’association. Havle remplit un religieuse et mon identité de femme. »
vide dans la société turque parce nos membres se La jeune femme a aussi affiché son indépendance
définissent comme musulmanes et, de ce fait, je pense d’esprit en devenant guitariste professionnelle. Elle
que nous pouvons apporter une meilleure réponse jouera un temps avec le groupe Kardes Türküler,
quand la religion est utilisée comme une justification précurseur dans la diffusion des musiques kurdes,
pour des inégalités entre les genres. » Car, pour elle, arméniennes et chaldéennes d’Anatolie, avec un
il ne fait pas de doute que « toutes les pratiques répertoire s’étendant des classiques turcs à Pink Floyd
discriminatoires qu’on justifie par la religion sont des (à retrouver en vidéo ici, là, là ou encore là). Elle est
constructions sociales – dans l’islam, l’homme et la aujourd’hui directrice de recherches dans un institut
femme sont égaux aux yeux de Dieu ». spécialisé dans la mise en valeur de projets sociaux et
environnementaux.
Aysenur Deger Yanik a, en quelque sorte, fait le trajet
inverse. Issue d’une famille de la classe moyenne, elle
se définit comme libérale et a choisi de ne pas porter
le voile. « Je crois en Dieu, mais je crois aussi que
la foi est un voyage, pas un acquis », confie-t-elle.
Dans son cas, c’est le féminisme qui l’a conduite vers
Dans la manifestation du 8 mars à Istanbul. © Nicolas Cheviron
la mouvance des femmes musulmanes. La militante
prépare actuellement une thèse sur les politiques de
À l’instar de Konca Kuris, mais dans des termes
genre dans une université de la côte est américaine.
plus consensuels, les deux militantes défendent une
relecture libérale et féministe des Écritures sacrées.
« Nous n’avons pas l’intention d’imposer nos
interprétations alternatives [du Coran] aux autres
comme une nouvelle vérité –ça, c’est précisément ce
à quoi on a eu droit trop souvent, explique Rümeysa
Camdereli. Nous, nous voulons juste donner une
visibilité à ces interprétations, en particulier en ce qui
concerne la libération des femmes, et permettre leur Manifestation contre les féminicides, le 5 mars à Istanbul. © Nicolas Cheviron
libre discussion dans l’espace public. »
Havle compte aujourd’hui environ 200 volontaires,
À elles deux, Rümeysa Camdereli et Aysenur Deger souvent dotées d’un niveau élevé d’éducation et d’une
Yanik incarnent un peu cette nouvelle génération importante expérience militante, « mais diverses dans
de femmes pieuses mais conscientes de leurs droits, leurs opinions, leur compréhension de la religion et du
et résolues à les défendre. Ayant grandi dans une féminisme », explique Aysenur. Pourtant, l’association
famille politisée, « islamiste, mais pas franchement

2/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
3

ne compte officiellement que 17 membres. « En sociales et familiales de la Turquie ». La convention


Turquie, toutes les informations sur les membres interdit, en effet, toute forme de discrimination en
des associations sont actuellement transmises à la fonction de l’orientation sexuelle.
présidence, commente Rümeysa. En dehors d’un Ces explications font fulminer Rümeysa Camdereli. «
noyau de militantes, nous n’avons pas voulu faire Les droits des LGBTI font partie des droits de l’homme
courir de risques à nos sympathisantes.» et, à ce titre, leur inclusion dans la convention est
Si les sympathisantes de Havle préfèrent souvent nécessaire », souligne-t-elle, avant de rappeler que «
préserver leur anonymat, le noyau dur des militantes ce sont les femmes de Turquie qui ont tenu la plume
ne craint pas les accusations de trahison émanant pour rédiger cette Convention d’Istanbul » et que le
parfois des milieux islamistes, qu’elles voient passer retrait de son pays « crée une zone d’insécurité pour
sur les réseaux sociaux, et dénoncent sans tabous les femmes » du monde entier.
l’hypocrisie d’Erdogan et du Parti de la justice et du Après les luttes autour du voile, « passer à autre
développement (AKP), quand ceux-ci légifèrent sur la chose »
question des femmes.
Dans un pays où les choix politiques sont encore
« L’AKP protège les droits des femmes de manière largement dictés par l’appartenance à la communauté
sélective. Il choisit quelle cause il va défendre et des «religieux» ou à celle des «laïques», Rümeysa
quelle cause il va tout bonnement ignorer, voire faire Camdereli est à l’aise dans ses baskets quand elle
régresser », analyse Aysenur Deger Yanik. « Sur la revendique son identité musulmane tout en affichant
question du voile islamique, il a protégé les droits ses distances avec le pouvoir islamo-conservateur.
des femmes », poursuit-elle. Mais, dans d’autres cas, Pour elle, ce positionnement a été rendu possible par
comme les discussions sur la réduction de l’âge la levée des interdictions liées au port du voile, devenu
légal du mariage, qui n’ont pas abouti pour l’heure, le terrain d’affrontement par excellence entre les deux
et surtout le retrait de la Convention d’Istanbul, il pôles.
va à l’encontre de leurs droits, dans le seul but
« La fin de ce combat a permis une libération de la
d’« obtenir du soutien des franges conservatrices de
réflexion et de la parole sur notre propre identité,
la population », parce qu’il « sent qu’il a besoin de
estime la militante. Jusque-là, se dire musulman,
consolider sa base électorale ».
c’était une façon de prendre position sur le plan
Signée en 2011 par 45 pays et ratifiée par plus d’une politique. Maintenant, le concept ne coïncide plus
trentaine, la Convention d’Istanbul est le premier avec le soutien à un parti politique. »
traité international à fixer des normes juridiquement
Thésarde à l’École pratique des hautes études (EPHE),
contraignantes pour prévenir la violence sexiste. En
Ayse Akyürek partage cette analyse : « La victoire de
Turquie, elle a notamment conduit à une augmentation
l’islam politique a permis de régler le problème du
du nombre de décisions de placement des femmes en
voile, qui ne permettait pas aux femmes de passer à
danger sous protection judiciaire et à un renforcement
autre chose. Après avoir obtenu ce droit, les femmes
des services d’aide aux femmes victimes de violences.
ont pris conscience qu’elles pouvaient passer à autre
Par un décret présidentiel publié dans la nuit du chose et même se retourner contre ceux qui leur
19 au 20 mars, Erdogan a ordonné le retrait de avaient accordé ce droit. »
la Turquie de cette convention. Le lendemain, le
La chercheuse, autrice d’une étude sur le féminisme
ministère de la communication a justifié la décision en
islamique en Turquie, rappelle que la première vague
expliquant que la convention « a été manipulée par
féministe turque, à la fondation de la République,
une partie cherchant à normaliser l’homosexualité
revendiquait une femme émancipée des carcans de
d’une manière qui ne s’accorde pas avec les valeurs
la famille et de la tradition, mais plaçait celle-ci au
service de la nation, en tant que modèle de la modernité

3/4
Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr
4

et cheville ouvrière de la révolution kémaliste dans « Je pense que les femmes ont pris conscience,
des fonctions d’infirmière ou d’institutrice. « Il a fallu comme l’avaient fait les féministes dans les années
attendre les années 1980 pour qu’une deuxième vague 1980, qu’elles avaient été instrumentalisées par
secoue le joug de ce féminisme d’État en affirmant : l’idéologie islamiste et que, désormais, elles peuvent
non, je ne suis pas un instrument au service d’une être indépendantes de ce mouvement et de ces droits
idéologie », souligne la chercheuse, qui s’apprête à octroyés par l’AKP », poursuit-elle.
soutenir une thèse sur la confrérie Mevlevi.

Directeur de la publication : Edwy Plenel Rédaction et administration : 8 passage Brulon 75012 Paris
Direction éditoriale : Carine Fouteau et Stéphane Alliès Courriel : contact@mediapart.fr
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Téléphone : + 33 (0) 1 44 68 99 08
Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Télécopie : + 33 (0) 1 44 68 01 90
Capital social : 24 864,88€. Propriétaire, éditeur, imprimeur : la Société Editrice de Mediapart, Société par actions
Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des simplifiée au capital de 24 864,88€, immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS,
publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. dont le siège social est situé au 8 passage Brulon, 75012 Paris.
Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Laurent Mauduit, Edwy Plenel Abonnement : pour toute information, question ou conseil, le service abonné de Mediapart
(Président), Sébastien Sassolas, Marie-Hélène Smiéjan, François Vitrani. Actionnaires directs peut être contacté par courriel à l’adresse : serviceabonnement@mediapart.fr. ou par courrier
et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, Marie- à l'adresse : Service abonnés Mediapart, 4, rue Saint Hilaire 86000 Poitiers. Vous pouvez
Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, Société des également adresser vos courriers à Société Editrice de Mediapart, 8 passage Brulon, 75012
Amis de Mediapart, Société des salariés de Mediapart. Paris.

4/4