Vous êtes sur la page 1sur 16

LE VOYAGE DE PARIS À CONSTANTINOPLE DE L’AMBASSADEUR DE

FRANCE AUPRÈS DU SULTAN OTTOMAN (XVIE-XVIIIE SIÈCLE)

François Brizay

Armand Colin | « Histoire, économie & société »

2018/1 37e année | pages 31 à 45


ISSN 0752-5702
ISBN 9782200931605
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2018-1-page-31.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Armand Colin.


© Armand Colin. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Le voyage de Paris à Constantinople
de l’ambassadeur de France
auprès du sultan ottoman
(XVI e-XVIII e siècle)
François Brizay

Résumé
Le récit du voyage que firent six ambassadeurs de France entre 1547 et 1768 pour gagner leur
poste à Constantinople nous renseigne sur les conditions matérielles de leur voyage (les difficultés et
les dangers rencontrés sur la route des Balkans et en mer, les moyens de transport et les conditions de
logement) et sur l’accueil qu’ils reçurent en cours de route. Les récits accordent une place significative
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


au protocole et au cérémonial observés pendant les étapes, que l’accueil fût officiel ou impromptu.
Ils s’inscrivent dans une tradition de la littérature de voyage qui laisse peu de place à la nouveauté, et
l’on observe qu’au XVIIIe siècle l’attitude des auteurs reste ambiguë à l’égard de l’Empire ottoman,
car elle oscille entre une curiosité bienveillante et érudite, et une critique sans concessions.

Abstract
The accounts of the travels six ambassadors of France made between 1547 and 1768 to reach
Constantinople give us information about material conditions of their travels (difficulties and dangers
they faced on Balkan roads and on the sea, means of transportation and housing conditions) and
about the reception they were given along the way. Theses texts grant a significant position to
protocol and ceremonial kept during stages, whether the greeting was formal or unpremeditated.
They situate themselves in a travel literature tradition that leaves little space for novelties even if we
can notice that during the 18th century the authors’ attitude towards Ottoman Empire remains quite
ambiguous : it wavers between a benevolent and erudite curiosity and a ruthless criticism.

Parmi les cinq catégories de récits de voyage au Levant qu’elle a identifiées, E. Bor-
romeo1 distingue celle des récits « proprement dits ». Il s’agit de textes qui évoquent les
conditions matérielles d’un séjour à l’étranger en suivant un itinéraire et une chronologie,

1. Elisabetta Borromeo, Voyageurs occidentaux dans l’Empire ottoman (1600-1644), Paris-Istanbul, Mai-
sonneuve & Larose, 2007, 2 vol.

rticle on line n° 1, 2018


32 François Brizay

or plusieurs d’entre eux sont consacrés à des voyages réalisés par un diplomate et sa suite.
Pour comprendre comment l’ambassadeur de France à Constantinople gagnait son poste à
l’époque moderne, nous avons donc retenu le récit du voyage que firent six ambassadeurs de
France entre 1547 et 1768 : Gabriel de Luetz, seigneur d’Aramon, en 1547, Jean-François
de Gontaut-Biron, baron de Salignac, en 1604, Achille de Harlay, baron de Sancy, en 1611,
Jean-Louis d’Usson, marquis de Bonnac, en 1716, Louis-Sauveur, marquis de Villeneuve,
en 1728, et François-Emmanuel Guignard, comte de Saint-Priest, en 1768.
Notre corpus est composé de sept documents conservés aux archives du Ministère
des affaires étrangères : cinq récits de voyage, tirés de la série Mémoires et documents.
Turquie, déposés au centre de La Courneuve2 , et deux documents relatifs à l’itinéraire suivi
par le comte de Saint-Priest, consultés au CADN, à Nantes (le journal de son voyage et
une « Note instructive sur le voyage de France à Constantinople par Belgrade »)3 . Ces
textes, qui ont été conservés par le Secrétariat d’État des Affaires étrangères parce qu’ils
renseignent les futurs ambassadeurs sur leur déplacement dans les Balkans et dans la
Mer Égée, sont des sources d’autant plus suggestives qu’elles intéressent trois champs
de la recherche : la diplomatie, et plus particulièrement le thème des déplacements des
ambassadeurs4 , le voyage en Orient, dont bien des acteurs furent des diplomates à partir
du XVIe siècle5 , et la perception de l’Empire ottoman par les Européens6.
Les auteurs des documents sont des secrétaires ou des membres de la suite de l’ambas-
sadeur. Nous connaissons l’identité de trois d’entre eux. Le gentilhomme Jacques Danguze
(ou d’Angusse) a rédigé le récit du voyage du baron de Salignac qui figure dans le tome
5 des Mémoires et documents. Turquie7 . L’auteur du récit du voyage de M. d’Aramon,

2. Archives du Ministère des Affaires étrangères [désormais AMAE], Mémoires et documents [désormais
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


M. D.], Turquie, Voyages de MM. d’Aramon, vol. 2 (f°288 v°-319 r°), de Salignac, vol. 5 (f°26 v°-36 r°), de
Sancy, vol. 6 (f°7 r°-43 r°), de Bonnac, vol. 10 (f°129 r°-136 r°) et de Villeneuve, vol. 110 (f°218 r°-237 r°).
3. Centre des Archives diplomatiques de Nantes [désormais CADN], Constantinople (amb.), série A, Fonds
Saint-Priest, vol. 44, doc. non daté, p. 113-129 ; « Journal de voyage de S[on] Ex[cellen]ce M le ch[evali]er de
S[aint-] Priest ambassadeur en France à la Porte ottomane, depuis son entrée à Belgrade jusqu’à son arrivée à
Constantinople », p. 133-167.
4. Lucien Bély, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, Paris, Fayard, 1990, p. 351-372 ; id.,
L’Art de la paix en Europe : naissance de la diplomatie moderne XVI e XVIII e siècle, Paris, PUF, 2007, p. 213-224
à propos du voyage qu’accomplit la maréchale de Guébriant de novembre 1645 à mars 1646 pour accompagner
Marie de Gonzague en Pologne.
5. Stéphane Yerasimos, Les Voyageurs dans l’Empire ottoman (XIV e –XVI e siècle) : bibliographie, itinéraires
et inventaire des lieux habités, Ankara, Société turque d’histoire, 1991 ; Frédéric Tinguély, L’Écriture du Levant
à la Renaissance, Genève, Droz, 2000, étudie les textes de sept voyageurs français qui ont gravité autour de
l’ambassade à Constantinople de Gabriel d’Aramon ; E. Borromeo, Voyageurs occidentaux, op. cit., consacre
son étude aux provinces européennes de l’Empire ottoman, qui sont précisément les territoires traversés par les
ambassadeurs pris en compte dans notre corpus.
6. Géraud Poumarède, Pour en finir avec la Croisade : mythes et réalités de la lutte contre les Turcs aux
XVI e et XVII e siècles, Paris, PUF, 2004 ; Jean-François Solnon, Le Turban et la Stambouline : l’Empire Ottoman
et l’Europe, XIV e -XXe siècles, affrontement et fascination réciproques, Paris, Perrin, 2009 ; Henry Laurens, John
Tolan et Gilles Veinstein, L’Europe et l’Islam : quinze siècles d’histoire, Paris, Odile Jacob, 2009.
7. Il existe deux autres versions de ce voyage : la Relation iournalière du voyage du Levant. Faict et et
descrit par Messire Henry de Beauvau baron dudit lieu..., Toul, François du Bois, 1608 ; le texte de Julien
Bordier, un écuyer de Salignac, conservé à la Bibliothèque nationale de France [désormais BNF], Département
des manuscrits [désormais Mss], sous la cote fr. 18076, et édité sous le titre Ambassade en Turquie de Jean de
Gontaut-Biron, baron de Salignac (1605 à 1610) : voyage à Constantinople-Séjour en Turquie, éd. Théodore de
Gontaut-Biron, Paris, H. Champion, 1888, p. 1-62.

n° 1, 2018
Le voyage de Paris à Constantinople de l’ambassadeur de France 33

dont il existe une autre version, publiée au XIXe siècle8 , est Jean Chesneau, qui réussit à
se faire admettre comme secrétaire de l’ambassadeur car il souhaitait aller au Levant. Le
récit du voyage du baron de Sancy fut écrit par un de ses secrétaires, Lefèvre9 , plusieurs
années après le voyage, car au f°23v° on trouve quelques lignes sur le séjour qu’effectua à
Constantinople, en 1616 et 1617, le frère de M. de Monteler, un renégat français devenu
agha que la suite de l’ambassadeur avait rencontré à Niš le 24 août 1611.
Les textes du corpus concernent un cinquième seulement des ambassades ordinaires
envoyées à Constantinople par le roi de France entre 1547 et 1768. Ils ont été rédigés à
deux moments différents de l’histoire des relations entre les Européens et les Ottomans.
Jusqu’au début du XVIIe siècle, les premiers redoutent encore l’expansion ottomane, et
une culture de l’antagonisme nourrit l’idée qu’ils se font des Turcs : ils respectent leurs
compétences et leurs vertus militaires, mais voient en eux des barbares cruels, luxurieux
et ignorants des lettres10 . Au XVIIe siècle, les Turcs sont encore redoutés, mais on voit se
développer un orientalisme érudit caractérisé par la volonté de mieux connaître les langues
orientales11 et le Coran12 . À partir de la fin du siècle, à cause des défaites subies par les
Turcs en Hongrie, le regard porté sur eux change : ils ne font plus peur et suscitent un réel
intérêt dans un public qui dépasse celui des lettrés13 , mais des auteurs de récits de voyage
et d’essais expriment désormais une condescendance teintée de mépris à leur égard, car ils
les considèrent comme un peuple en retard dans les domaines technique et scientifique14 .
Au XVIIIe siècle, l’attitude des Européens reste ambiguë à l’égard de l’Empire ottoman :
elle oscille entre une curiosité bienveillante et érudite15 , et une critique sans concessions16 .
Les textes du corpus suivent un plan répétitif centré sur deux grands thèmes. D’une part,
ils décrivent les itinéraires et présentent les conditions matérielles du voyage : les difficultés
et les dangers rencontrés en mer et sur la route des Balkans, les moyens de transport et
les conditions de logement. Ils insistent surtout sur les itinéraires suivis entre Raguse –
ou Belgrade – et Constantinople, et ne s’intéressent donc pratiquement pas aux étapes en
France. D’autre part, ils accordent une place significative au cérémonial observé pendant
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


8. Le Voyage de Monsieur d’Aramon, ambassadeur pour le Roy en Levant, escript par noble homme Jean
Chesneau, éd. Ch. Schefer, Paris, E. Leroux, 1887 (Genève, Slatkine Reprints, 1970).
9. Il existe plusieurs manuscrits de son récit de voyage : BNF, Mss, fr. 16172, f° 131 r°-170 r° ; fr. 7095,
f° 11r°-51 r° ; Bibliothèque de l’Arsenal, Traictez et Ambassades de Turquie, vol. IV, ms. 4770, f° 181 r°-194 r°.
10. Alexandra Merle, Le Miroir ottoman : une image politique des hommes dans la littérature géographique
espagnole et française (XVI e- XVII e siècles), Paris, PUPS, 2003, p. 168-177 ; G. Poumarède, Pour en finir avec la
Croisade, op. cit., p. 9-21 et 50-79.
11. Citons, à titre d’exemples significatifs : la Grammaire turque (1630) d’André du Ryer ; la Grammatica
arabica (1613) et la Grammatica syra et chaldoea (1628) du philologue et grammairien Thomas van Erpe ; le
Thesaurus linguarum orientalium, Turcicae, Arabicae, Persicae... et grammatica Turcica...(1680) de François
Mesgnien ou Menin ; la Bibliothèque orientale, ou Dictionnaire universel contenant tout ce qui regarde la
connoissance des peuples de l’Orient, de Barthélemy d’Herbelot de Molainville, publiée en 1697 avec les
compléments ajoutés par Antoine Galland.
12. André du Ryer publia en 1634 une traduction française du Coran, et Ludovico Marracci en 1698 une
Refutatio Alcorani qui comprend le texte arabe du Coran, sa traduction en latin, des notes et une réfutation du
Coran.
13. Hélène Desmet-Grégoire, Le Divan magique : l’Orient turc en France au XVIII e siècle, Paris, L’Harmat-
tan, 1994.
14. H. Laurens, J. Tolan et G. Veinstein, L’Europe et l’Islam, op. cit., p. 257-268. Voir le témoignage de
Lady Élisabeth Craven, Voyage en Crimée et à Constantinople en 1786, Londres et Paris, 1789.
15. Henry Laurens, Les Origines intellectuelles de l’expédition d’Égypte : l’orientalisme islamisant en
France (1698-1798), Istanbul, Isis, 1987 ; J.-F. Solnon, Le Turban et la Stambouline, op. cit., p. 279-304.
16. Jean-François Solnon, Le Turban et la Stambouline, op. cit., p. 332-351.

n° 1, 2018
34 François Brizay

les étapes, que l’accueil fût officiel ou impromptu. Ces documents posent deux questions à
l’historien : les informations qu’ils donnent sont-elles différentes de celles que l’on trouve
dans les récits de voyages effectués par des non diplomates, et leur évolution pendant
la période de deux siècles prise en compte confirme-t-elle les conclusions auxquelles
parviennent aujourd’hui les chercheurs ?

Les itinéraires et les dangers de la route et de la mer


Des itinéraires traditionnels
Trois récits seulement évoquent l’itinéraire suivi par l’ambassadeur en Europe entre Paris
et l’arrivée dans les Balkans ou le port où il s’est embarqué. M. d’Aramon quitta Paris
le 5 janvier 1547, gagna Lyon puis Venise en passant par le sud de la Suisse (Genève,
Lausanne, Coire et Pays des Grisons), la Valcamonica17 et la Terre ferme vénitienne :
Bresse (Brescia), Vérone, Vicence, Padoue et Venise.
Le baron de Salignac divisa son équipage en deux groupes : l’un passa par l’Allemagne,
l’autre par l’Italie. Lui-même quitta Paris le samedi 4 septembre 1604, arriva à Nancy le
10 septembre, puis traversa le Saint Empire par Saverne, Strasbourg, Ulm, Augsbourg et
Munich où il arriva le 23 septembre. Il franchit les Alpes, vraisemblablement par le col du
Brenner, et arriva en Italie par la vallée de l’Adige. Il gagna donc Vérone, puis Padoue et
Venise. Bonnac alla de Paris à Toulon en passant par Lyon, Avignon et Marseille.
Ajoutons à ces trois témoignages les indications données dans la « Note instructive sur
le voyage de France à Constantinople par Belgrade » pour aller d’Ulm à Semlin18 , dernier
poste hongrois sur le Danube avant l’Empire ottoman. La route la plus commode consistait
à s’embarquer sur le Danube à Ulm. La descente jusqu’à Vienne se faisait ordinairement en
sept jours. Ensuite, l’auteur de la notice suggère deux itinéraires : on pouvait soit continuer
à emprunter le Danube et gagner ainsi Semlin en 15 à 20 jours, soit utiliser la route de la
poste avec des voitures très légères.
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


Une fois arrivés à Toulon, Venise ou Semlin, les diplomates empruntaient deux itiné-
raires pour aller à Constantinople : la mer ou la route des Balkans. Trois des ambassadeurs
étudiés traversèrent la Méditerranée. Salignac se rendit de Venise à Constantinople en 67
jours. Il partit le 1er novembre 1604 sur un navire marseillais, le Saint-Roch, qui s’arrêta
brièvement devant Parenzo19 , sur la côte occidentale de l’Istrie. Ensuite, il fit escale à
Raguse et à Navarin20 , passa au large des caps Matapan et Malée, de Milo et de L’Argen-
tière21 , et fit une escale de huit jours à Chio. Il en partit le 6 décembre et entra deux jours
plus tard dans le détroit des Dardanelles. En raison des conditions climatiques, il ne put
accoster à Tophane22 que dans la soirée du 6 janvier 1605.
Au début du XVIIIe siècle, Bonnac et Villeneuve se rendirent à Constantinople en
partant de Toulon. Le premier accomplit ce voyage en 80 jours, le second en 52 jours.
Bonnac embarqua à Toulon le 17 juillet 1716 sur le Toulouse, arriva à Malte le 2 août et se
rendit ensuite à Smyrne, resta à l’ancre huit jours devant Gallipoli, et accosta le 4 octobre
à Tophane. Le Léopard, qui transportait Villeneuve, quitta Toulon le 14 octobre 1728 au
matin. Il passa au large de Malte le 21 octobre, fit une escale en rade de L’Argentière

17. Vallée de l’Oglio, dont les eaux se jettent dans le lac d’Iseo.
18. Semlin est aujourd’hui Zemun, un quartier du grand Belgrade.
19. Poreč, en Croatie.
20. Pylos, en Messénie.
21. L’Argentière est l’actuelle île de Kimolos, au nord-est de Milo.
22. Faubourg de Galata où les Ottomans avaient aménagé une fonderie de canons.

n° 1, 2018
Le voyage de Paris à Constantinople de l’ambassadeur de France 35

du 29 octobre au 14 novembre, relâcha à Paros et à Chio, dut faire une nouvelle escale à
Ténédos, entra dans les Dardanelles le 28 novembre et accosta à Galata le 4 décembre.
Saint-Priest, qui venait de Hongrie, arriva le 22 septembre 1768 à Semlin, une ville à la
frontière entre la Hongrie et l’Empire ottoman, à la confluence du Danube et de la Save.
Le samedi 24 septembre, il traversa la Save et entra à Belgrade, première ville ottomane. Il
quitta Belgrade le 26 septembre, longea d’abord le Danube, dormit à Kollar (Kolari), au
sud de Smederovo, puis gagna la vallée de la Morava qu’il remonta en passant par Batočina,
Jagodina et Paračin, et arriva à Niš le 5 octobre. Il rejoignit ici la route que prenaient les
convois en provenance de Raguse.
Le navire qui transportait M. d’Aramon partit de Venise le jeudi 24 février 1547 au soir.
Il fit escale à Paranzo et gagna Raguse où d’Aramon resta quatre jours, le temps de trouver
des chevaux pour faire la route. D’Aramon et Sancy suivirent la même route, de Raguse à
Constantinople. En croisant le récit de leurs voyages, on peut reconstituer leur itinéraire.
Après avoir quitté Raguse, ils partirent vers le nord-est, en Herzégovine, et contournèrent le
massif du Monténégro en passant par Trebinje, Černica et Foča. Ensuite, ils traversèrent le
sud de la Serbie par Prijepolje, Novi Pazar, Niš et Pirot, puis la Bulgarie par Sofia, Jenikan,
Ihtiman, Tatar Pazardžik, Plovdiv et Andrinople (Edirne). De là, en Thrace orientale, les
trois ambassadeurs traversèrent Hapsa (Havsa), Lüleburgaz et descendirent sur la côte
nord de la mer de Marmara, à Silivri, et se rendirent à Constantinople par Pontegrande
(Büyükçekmece) et Pontepiccolo (Küçükçekmece)23.
Les diplomates empruntaient donc la route Belgrade-Niš-Constantinople, que suivirent
également en 1717 l’ambassadeur anglais Edward Wortley et son épouse, Lady Mary
Wortley Montagu24 . Elle était bien connue des voyageurs puisqu’il s’agissait de l’un des
principaux axes commerciaux de l’Empire ottoman25 . Pour parcourir les 1 288 km qui
séparent Raguse de Galata, Sancy mit 33 jours et d’Aramon 73 jours, car il séjourna plus
d’un mois à Andrinople. Il fallut 49 jours à Saint-Priest pour se rendre de Belgrade à Galata
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


(946 km), dont 38 pour aller de Niš à Galata. Ces durées étaient dues le plus souvent aux
obstacles rencontrés en cours de route, un thème incontournable de la littérature de voyage.
Les difficultés et les dangers de la route et de la mer
Le mauvais temps ralentissait souvent la progression des navires en les obligeant à faire
demi-tour ou à chercher un abri. Salignac et Villeneuve, qui naviguèrent en automne, en
firent l’amère expérience. Le 3 novembre 1604, trois jours après avoir quitté Venise, le
Saint-Roch, sur lequel voyageait Salignac, dut faire deux fois demi-tour dans la journée et
jeter l’ancre près de Campo de Paula (Pula), en Istrie, à cause des mauvaises conditions
météorologiques. Il ne put repartir que le 5 novembre. Un mois plus tard, pendant la nuit
du 6 au 7 décembre, une violente tempête le surprit au nord de Chio : le navire dut accoster
sur la côte asiatique, en face de Metellin (Lesbos). Le mauvais temps fut particulièrement
gênant à partir de l’entrée dans le détroit des Dardanelles. Les vents contraires et les
besoins du ravitaillement obligèrent le Saint-Roch à faire des escales à « Nacara26 », du 9
au 24 décembre, et à Gallipoli, du 24 au 30 décembre ; puis la galère ottomane sur laquelle

23. E. Borromeo, Voyageurs occidentaux, op. cit., t. I, carte p. 468-471.


24. Lady Mary Montagu, L’Islam au péril des femmes : une Anglaise en Turquie au XVIII e siècle, Paris, La
Découverte/Poche, 2001, lettre à la princesse de Galles, 1er avril 1717, p. 130-131 ; lettre à l’abbé Conti, 29 mai
1717, p. 174-176.
25. Halil Inalcık et Donald Quataert, An Economic and Social History of the Ottoman Empire, 1300-1914,
t. I, 1300-1600, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, carte p. 220-221.
26. Le cap Nağara, sur la côte asiatique des Dardanelles, près duquel était bâtie l’antique Abydos.

n° 1, 2018
36 François Brizay

Salignac était monté à Gallipoli fut surprise par des neiges abondantes dans le port de
Marmara où elle dut rester du 30 décembre au 4 janvier 1605, et l’ambassadeur fut encore
immobilisé aux îles Rousses (îles des Princes), à l’entrée du Bosphore, du 4 au 6 janvier.
La nature n’était pas la seule menace sur mer. Les navires pouvaient parfois être
poursuivis par des corsaires. Le 20 novembre 1604, le Saint-Roch dut faire escale à Navarin
car il était suivi par trois vaisseaux menaçants. Pendant la nuit du 24 au 25 novembre, entre
le cap Malée et Cythère, il fut de nouveau poursuivi par un navire corsaire qui, une semaine
plus tard, le rejoignit à Chio où il faisait escale. Il s’agissait d’un navire anglais dont
le capitaine justifia l’attaque qu’il avait tentée par le fait que les marins du Saint-Roch
n’avaient pas hissé le pavillon de paix. Ces épisodes s’inscrivent dans la tradition du récit
de voyage en Méditerranée qui accorde une place de choix aux corsaires, à une époque où
ces derniers deviennent des personnages de la littérature française27 . Ils n’en sont pas moins
des témoignages de la peur éprouvée par les voyageurs qui traversaient la Méditerranée
aux XVIe et XVIIe siècles, une période où corso et piraterie chrétienne et barbaresque
constituaient une réelle menace28 .
Les routes des Balkans laissèrent un mauvais souvenir aux ambassadeurs et à leur suite.
Jean Chesneau, l’auteur du voyage de M. d’Aramon, note que les montagnes traversées
entre Černica et Foča sont rudes et arides. C’est toutefois l’auteur du voyage de Saint-Priest
qui fournit le plus d’informations sur la circulation dans les Balkans, plus précisément sur
l’itinéraire Belgrade-Constantinople. Le 16 octobre 1768, après avoir franchi la Maritsa,
il fallut faire trois à quatre heures de marche « très périlleuse » à cause de l’étroitesse du
chemin et des glissements de terre. Des étapes quotidiennes pouvaient être très longues : le
4 novembre, les six lieues séparant Havsa de Babaeskir furent parcourues en neuf heures
à cause du mauvais état de la route. « Au total », résume l’auteur, « la voie de terre est
praticable et possible, mais l’ambassadeur et sa suite ne laissent pas d’y souffrir, et avant
de l’entreprendre il doit consulter son courage et ses forces. »
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


Ce témoignage négatif suscite deux commentaires. D’une part, le réseau routier otto-
man n’était pas conçu comme celui de la France, pour deux raisons : dans les régions
montagneuses, notamment les Balkans, les voyageurs parcouraient des chemins peu équi-
pés car ils suivaient des voies différentes de celles qu’empruntaient les convois militaires,
qui évitaient les villes et n’utilisaient pas les caravansérails ; le réseau de communications
ne nécessitait pas de routes pavées, puisque la transmission des informations et le transport
des marchandises étaient assurés par des chevaux et des chariots pour lesquels une piste
de terre était plus confortable29 . D’autre part, l’auteur du récit du voyage de Saint-Priest
écrit à la fin du règne de Louis XV, à une époque où les inspecteurs généraux des ponts
et chaussées, Daniel-Charles Trudaine et son fils, Jean-Charles Trudaine de Montigny,
faisaient construire en France des routes rectilignes et pavées qui facilitaient la circula-
tion30 . Il exprime donc son mépris pour un pays qu’il juge en retard par rapport à la France,

27. Gérard A. Jaeger, Pirates, flibustiers et corsaires : histoire et légendes d’une société d’exception,
Avignon, Aubanel, 1987, p. 180-184.
28. Salvatore Bono, Corsari nel Mediterraneo : cristiani e musulmani fra guerra, schiavitù e commercio,
Milan, A. Mondadori, 1993 (trad. française : Les Corsaires en Méditerranée, Paris, Paris-Méditerranée, 1998) ;
Gilbert Buti (dir.), Corsaires et forbans en Méditerranée : XIV e XXI e siècle, Paris, Riveneuve, 2009 ; Michel
Fontenay La Méditerranée entre la Croix et le Croissant : navigation, commerce, course et piraterie (XVI e
XIX e siècle), Paris, Classiques Garnier, 2010 ; Lemnouar Merouche, Recherches sur l’Algérie à l’époque ottomane,
t. II, La course : mythes et réalités, Saint-Denis, Bouchène, 2007.
29. E. Borromeo, Voyageurs occidentaux, op. cit., t. I, p. 274-275.
30. Guy Arbellot, « La grande mutation des routes de France au XVIII e siècle », Annales. Economies,
Sociétés, Civilisations, 28e année, 1973/3, p. 765-791.

n° 1, 2018
Le voyage de Paris à Constantinople de l’ambassadeur de France 37

mais il oublie que l’état des routes balkaniques était sans doute assez proche de celui
qui existait en France un demi-siècle plus tôt. En effet, l’ambassadeur du sultan Ahmed
III auprès de Louis XV, Mehmed Efendi, qui séjourna en France de novembre 1720 à
septembre 1721, évoque « les mauvais chemins » qu’il dut emprunter entre Petit-Niort et
Saintes, les « chemins impraticables » entre Saintes et Poitiers31 . En outre, de l’aveu de
nombreux voyageurs occidentaux, la voie impériale que les ambassadeurs empruntaient
entre Andrinople et Constantinople était bien entretenue32.
Au moment où Saint-Priest voyage dans les Balkans, les Européens regardent de plus
en plus les sujets du Grand Seigneur comme des hommes et des femmes différents d’eux-
mêmes. Depuis longtemps, certes, ils jugeaient leurs mœurs, leurs institutions et leur
religion exotiques, mais au XVIIIe siècle, leur jugement devient plus sévère : ils adhèrent
de plus en plus à un « orientalisme » selon lequel la Turquie incarnerait le despotisme
oriental et l’ignorance33 , au point de devenir une sorte de repoussoir pour des Européens
convaincus d’incarner « la » civilisation. L’état sanitaire des Balkans et l’insécurité de leurs
routes les confortaient dans leur opinion, car ils devaient parfois y affronter des épidémies
et des bandits.
D’Aramon n’a pas pu séjourner à Sofia à cause de la peste et deux siècles plus tard34 ,
à Plovdiv, Saint-Priest dut prendre des précautions car « il y avoit quelque indice de
peste dans la ville ». La menace d’une attaque de bandits effraya plusieurs fois la suite
de Sancy. L’auteur du récit de son voyage écrit à propos d’une route, située aux confins
de l’Herzégovine et de l’Albanie : elle est « toute couverte d’arbres, le chemin mesme,
et parce que nos morsaques (ce sont paysans qui conduisent les chevaux de voiture)
nous donnèrent quelque appréhension de voleurs, nous nous mismes tous sur nos gardes
prenant nos pistolets et harquebuses en main, et mettant pied à terre ». Peu rassurée par un
environnement jugé hostile, pendant la nuit du 20 au 21 août 1611, alors qu’elle dormait
près de Novi Pazar dans un village ou cazal, pour reprendre l’expression de Sancy, sa suite
monta la garde par quatre.
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


Toutes ces menaces justifiaient le recours à des escortes. Le 25 août 1611, Sancy
quitta Niš accompagné par trente cavaliers et vingt arquebusiers, car on avait appris
que non loin de la ville 250 à 300 brigands guettaient les passants pour les détrousser.
De plus, un capitaine albanais, qui avait servi dans la compagnie du connétable de
Montmorency, accompagna l’ambassadeur avec ses 300 hommes sur la portion de chemin
jugée dangereuse. Un siècle et demi plus tard, quand Saint-Priest quitta Belgrade, le pacha
lui donna une escorte d’environ trente janissaires à cheval, qui était en principe relevée
de village en village jusqu’à Sofia. Ensuite, on en avait peu ou pas du tout. À Banu, entre
Sofia et Plovdiv, son escorte de janissaires fut réduite à cinq hommes.
Les moyens de transport et l’hébergement
Peu de documents du corpus donnent des renseignements sur les membres de la suite des
ambassadeurs. Les textes sont en revanche plus diserts sur les moyens de transport. Sur les
routes des Balkans, les ambassadeurs voyageaient dans des voitures et faisaient transporter
leurs effets sur des chariots, dont le récit du voyage de Saint-Priest évoque les fréquents

31. Mehmed Efendi : le paradis des infidèles, éd. Gilles Veinstein, Paris, La Découvert/Poche, 2004 (1re éd.
1981), p. 84.
32. E. Borromeo, Voyageurs occidentaux, op. cit., t. I, p. 251.
33. J.-F. Solnon, Le Turban et la Stambouline, op. cit., p. 336-337 et 341-342.
34. La peste était endémique dans l’Empire ottoman au XVIII e siècle. Voir Daniel Panzac, La Peste dans
l’empire ottoman, 1700-1850, Louvain, Peters, 1985.

n° 1, 2018
38 François Brizay

changements, qui témoignent à la fois du mauvais état des routes et de l’usure du matériel.
À partir de Paračin, son convoi fut désormais composé de onze chariots, et il fallut ensuite
en changer tous les deux ou trois jours35 .
Sur mer, les ambassadeurs voyageaient sur des navires français. À Venise, Salignac
refusa d’emprunter des galères de la République. Il embarqua le 1er novembre 1604 sur
le Saint-Roch, de Marseille, commandé par le capitaine Pierre Isnard. Il dut cependant
faire une concession avant d’entrer dans la mer de Marmara. À Gallipoli, il fut tellement
importuné par un des tchavouchs36 envoyés à sa rencontre par le sultan qu’il finit par
monter, sans ses bagages, à bord d’une galère ottomane commandée par un renégat, Ali
Chiara, originaire de Marseille. Le bateau qui transportait ses affaires le rejoignit aux îles
Rousses où l’ambassadeur de France à Constantinople, François Savary de Brèves37 , lui
envoya deux galères pour le complimenter. Ce sont ces deux bateaux qui le conduisirent à
Galata. Villeneuve et sa suite allèrent à Constantinople sur deux navires du roi : le Léopard
et l’Alcion.
Le logement variait d’une étape à l’autre. Dans l’Europe catholique, l’ambassadeur
était hébergé dans des bâtiments dignes de son statut : Salignac dormit dans le château
de Saverne, Bonnac dans les palais épiscopaux de Lyon et de Marseille. Dans l’Empire
ottoman, où le protocole d’accueil était différent, les hébergements étaient en revanche
beaucoup plus divers. L’ambassadeur était le plus souvent logé chez des notables ou des
membres du personnel consulaire. Salignac demeura du 24 au 30 décembre 1604 chez le
consul à Gallipoli, un franciscain ; à Chio, il logea chez Nicolo Misagui qui fit de lui le
parrain de son fils. Saint-Priest descendit chez le vice-consul de France à Andrinople, mais
il fut également reçu chez des prélats orthodoxes comme l’archevêque de Niš, l’évêque de
Plovdiv et l’archevêque de Sofia, dont la maison « est un peu plus décente que le palais
archiépiscopal de Nissa (Niš) ». Pour des raisons de sécurité, l’ambassadeur était parfois
hébergé dans des forteresses, comme celles de Bela Palanka et d’Izvor, qui étaient des
palanques, autrement dit de petites fortifications en bois et en terre.
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


Le logement le plus commun était le caravansérail. Sancy en fréquenta notamment
à Foča, à Braha, à Plevlja et à Rocatrithe, Saint-Priest à Sariburad. Des ambassadeurs
passèrent aussi la nuit dans des conditions spartiates dans des villages38 . L’auteur du
voyage de Saint-Priest est celui qui donne le plus de détails sur ces hébergements rustiques,
qui le dégoûtaient. Il évoque les maisons sordides que l’ambassadeur fréquenta stoïquement.
Les gîtes étaient presque toujours de plain-pied, sans volets ni vitres, peuplés de milliers
d’insectes. Pour Saint-Priest, les surprises désagréables commencèrent à Belgrade : « On ne
peut s’empêcher de dire que ce premier gîte n’étoit qu’un vrai galetas où on ne trouva que
les quatre murailles et qui étoit par conséquent dénué des commodités les plus ordinaires.
Trois chambres en faisoient le total ; encore y en avoit-il deux sans fenêtre39 . » C’était
une maison à la turque, « c’est-à-dire n’ayant presque ni portes, ni fenêtres et sans aucune
espèce de meubles40 ». À Kisdevrent, Saint-Priest se contenta d’« une vraie tanière dont le

35. À Seheher Kiri le 9 octobre, à Sofia le 12 octobre, à Banu le 15 octobre, à Tatar Passargik le 17 octobre.
36. Émissaires, courriers.
37. François Savary de Brèves : ambassadeur de France à Constantinople de 1591 à 1605.
38. Sancy passa la nuit à Baritza (près de Novi Pazar), à Petarč (entre Pirot et Sofia), et à Semizce (entre
Plovdiv et Andrinople).
39. CADN, Constantinople (amb.), série A, Fonds Saint-Priest, vol. 44, « Journal de voyage de S[on]
Ex[cellen]ce M le ch[evali]er de S[aint-] Priest », p. 138.
40. CADN, Constantinople (amb.), série A, Fonds Saint-Priest, vol. 44, « Note instructive sur le voyage de
France à Constantinople par Belgrade », p. 117.

n° 1, 2018
Le voyage de Paris à Constantinople de l’ambassadeur de France 39

plancher et l’enceinte n’étoient que de boue séchée ». Entre Plovdiv et Andrinople, comme
il n’y avait pas de caravansérails, il dormit dans des villages bulgares41 où la chambre était
un espace couvert de chaume avec une seule ouverture dans le toit pour l’évacuation de la
fumée du foyer.
Toutes les maisons n’étaient cependant pas aussi inconfortables. Pendant la nuit du
30 septembre au 1er octobre 1768, à Jagodina, Saint-Priest fut enfin logé « dans une maison
passable », à l’étage, et non plus au rez-de-chaussée comme les jours précédents. L’endroit
semblait, il est vrai moins inquiétant : « Les gens de cet endroit nous ont paru plus honnêtes
et par conséquent moins dangereux, quoique presque tous janissaires. » L’ambassadeur
fut parfois hébergé chez un particulier. En raison d’une fièvre, Sancy refusa plusieurs
fois de dormir dans un caravansérail. Il préféra se reposer à Raguse chez un marchand
nommé Marco di Rodo, et à Plovdiv chez un Arménien qui s’occupait de la monnaie. À
Tatar Passargik, Saint-Priest passa la nuit dans la maison de l’ancien voïvode où il reçut
toutes sortes de fruits de la part du successeur de ce gouverneur, et à Silivri, « petite ville
charmante » qui donne sur la mer de Marmara, il fut décemment logé dans la maison d’un
Grec.
Sancy coucha parfois à la belle étoile. Aux confins de l’Herzégovine et de l’Albanie, le
maalin (chef des voituriers), redoutant l’Albanie voisine qui était « remplie de larrons »,
fit dormir l’ambassadeur et sa suite « en la prairie, sans autre couverture que du ciel et nos
manteaux, joignant un petit ruisseau ». L’auteur ne s’en formalisa pas car il ajoute : « le
matin à nostre lever nous nous trouvasmes tous mouillés de la grande rosée qu’il fit la nuict,
laquelle aussi bien que les autres estoit assez fraiche bien que le jour fut fort chaud42 . »

L’accueil reçu sur le trajet


L’accueil des autorités locales
Dans les villes qu’il traversait en France et dans les pays catholiques, l’ambassadeur était
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


reçu par les autorités municipales ou le prince. Le marquis de Bonnac, qui voyageait
pourtant incognito, fut accueilli à différentes étapes avec les honneurs dus à son rang. À
Lyon, première ville où il s’arrêta, il n’exigea pas que le Magistrat fît tirer le canon et
se contenta de la visite que lui firent les échevins dans la résidence de l’archevêque où il
logeait. À Avignon existait un protocole décrit en ces termes :

Il y a un cérémonial réglé pour les ambassadeurs qui passent à Avignon. Le vice-légat


doit les venir prendre avec ses carosses (sic) et tout son cortège à une demi-lieue loin
de la ville, on doit tirer le canon à son entrée et à sa sortie et il doit être accompagné
de même par le légat et par tout son cortège, et quand il va voir le vice-légat, celuy-cy
doit venir le recevoir à la portière de son carosse43 .

Bonnac arriva par le Rhône sans cérémonial. Il ne fit pas prévenir de son arrivée le
vice-légat Salviati, qu’il connaissait, et se rendit directement dans le logement qu’il s’était
fait préparer. Le vice-légat vint lui rendre visite et le lendemain lui offrit à déjeuner. À
Marseille, Bonnac reçut la visite des autorités régionales et municipales : le maréchal de
Villars, qui était gouverneur de Provence, puis les échevins. Quelques jours plus tard, il se
rendit dans l’hôtel de ville où il eut une entrevue avec le corps municipal et les députés du

41. À Kayali, Semisché et Hermanli.


42. AMAE, M. D., Turquie, vol. 6, f° 14 v°.
43. Ibid., vol. 10, f° 129 v°-130 r°.

n° 1, 2018
40 François Brizay

commerce à propos des affaires du Levant. Il visita le château d’If et la citadelle et, bien
qu’il fût incognito, les commandants de ces forts firent tirer le canon pour lui et pour son
épouse.
Salignac fut accueilli par le capitaine ou le gouverneur de la ville à Saverne, à Stras-
bourg, à Ulm et à Augsbourg. Il fut reçu à Nancy par le duc de Lorraine et à Munich
par le duc de Bavière. À chaque étape, ses hôtes lui montrèrent les curiosités de la ville.
Ainsi, il visita les arsenaux de Nancy et de Strasbourg, « l’excellent & admirable Collège
des Jésuites » d’Augsbourg. À Munich, le duc lui fit visiter les sites les plus fameux de
la capitale : jardins, grotte des fontaines, salle des antiques, cabinet des merveilles, et à
Padoue il parcourut le jardin des plantes et vit le tombeau de Tite Live.
L’auteur du récit du voyage de Saint-Priest donne une description détaillée du cérémo-
nial observé pour entrer dans l’Empire ottoman par la frontière hongroise44 . L’ambassadeur
arriva le 22 septembre 1768 vers 10 heures du matin à Semlin, accompagné du chevalier
de Pontécoulant45 qui fit prévenir le drogman de France, Fornetti46 , qui l’attendait depuis
46 jours à Belgrade avec le mihmandar47 Nevi Effendi et deux tchavouchs. Le samedi
24 septembre, Saint-Priest embarqua sur un bateau autrichien, puis, une fois arrivé au
milieu de la Save, monta sur une felouque turque où il fut reçu par le defterdar, ou trésorier
du pacha.
Selon l’usage, l’ambassadeur restait trois jours à Belgrade, le temps que le mihmandar
préparât les chariots nécessaires pour le transport des effets de l’ambassadeur. Un officier
ottoman était chargé des provisions quotidiennes (tayîn), c’est-à-dire des voitures et des
denrées que le sultan fournissait aux voyageurs officiels, qu’il faisait en outre accompagner
par des janissaires et des tchavouchs. Les Turcs prenaient en effet en charge les frais de
route, de logement, d’hébergement et de nourriture de l’ambassadeur. Le secrétaire de
Saint-Priest écrit que le 25 septembre 1768 le pacha fit offrir au diplomate un cheval, qu’il
juge « assez mauvais », ainsi que des produits alimentaires. Il note que « Son Ex[cellen]ce
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


avoit déjà prévenu leurs mesquines politesses en envoyant son drogman avec les présents
qu’elle avoit choisis pour les mêmes personnages et autres officiers subalternes », reprenant
ainsi des lieux communs sur l’obséquiosité supposée des Turcs. Il commente ensuite l’étape
belgradoise en des termes négatifs qui, à la fin du règne de Louis XV, expriment le mépris
des Européens qui ne redoutent plus les janissaires à cause de leur propension à se rebeller
contre le pouvoir du sultan48 et des défaites qu’ils ont subies à Vienne (1683), Zenta (1697)
et Peterwardein (1716) :

Ce qu’un ambassadeur peut faire de mieux à Belgrade est de ne pas sortir de chez
lui. Il n’est aucune ville dans l’empire ottoman plus mal policée et les janissaires qui
y habitent sont les plus indisciplinés de ce corps. [...] Ils entrent dans la maison de
l’ambassadeur et même dans sa chambre avec une liberté qu’on retrouve assez dans
toute la Turquie. Il faut éviter de rien laisser sous leurs mains, ils ne manqueroient

44. Ce cérémonial est également décrit dans CADN, Constantinople (amb.), série A, Fonds Saint-Priest,
vol. 44, « Note instructive sur le voyage de France à Constantinople par Belgrade », p. 114-117.
45. Jacques Le Doulcet, baron de Pontécoulant, était un officier des Gardes du Corps, ami de Saint-Priest.
46. En 1768, l’ancien jeune de langues Pierre-Luc Fornetti (1732-1790) venait d’être nommé deuxième
drogman à Constantinople après avoir été dix ans consul en Crimée. Anne Mézin, Les Consuls de France au
Siècle des Lumières (1715-1792), Paris, Direction des Archives et de la Documentation Ministère des Affaires
étrangères, 1997, p. 295.
47. Officier nommé par la Porte pour recevoir l’ambassadeur et l’accompagner jusqu’à Constantinople.
48. Godfrey Goodwin, The Janissaries, Londres, Saqi Books, 1997, p. 187-191 et 197.

n° 1, 2018
Le voyage de Paris à Constantinople de l’ambassadeur de France 41

pas de s’en emparer [...]. Au total, le passage et le séjour à Belgrade présentent les
plus grands inconvénients de cette route49 .

Les bureaux du secrétariat d’État des affaires étrangères savaient pourtant que les
Ottomans n’observaient pas le même protocole que les Européens. Sous la Régence, lors
de la préparation de l’accueil de Mehmed Effendi50 , un secrétaire rédigea pour l’abbé
Dubois un mémoire sur la manière de recevoir un ambassadeur ottoman. Il souligne la
différence suivante : « On ne rend pas dans les États de ce Prince [le sultan] d’aussy grands
honneurs aux amb[assadeu]rs que le Roy luy envoye, et les Turcs se bornent à tirer le canon
au passage de ces ministres51 . » Certes, l’ambassadeur est accompagné dans les Balkans
par un mihmandar, mais comme le souligne avec dépit et malveillance l’auteur de la « Note
instructive sur le voyage de France à Constantinople par Belgrade », en reprenant des topoi
remontant au moins au XVIe siècle, cet officier « tache de fournir le moins possible et de
tirer des habitans le plus d’argent qu’il peut. L’avidité n’a aucune espèce de bornes chez
les Turcs52 ». L’avidité est en effet un des défauts le plus souvent mentionnés dans les
ouvrages européens de la Première Modernité sur les Turcs53 .
Dans l’Empire ottoman, l’accueil officiel réservé à un ambassadeur suivait un protocole
différent de celui des pays chrétiens pour plusieurs raisons : les Balkans comptaient peu de
villes suffisamment peuplées pour avoir des bâtiments dignes de recevoir un ambassadeur54 ,
et les villes n’avaient pas d’institutions à caractère communal. Les responsables des affaires
urbaines étaient les kadis, or leur statut ne leur permettait pas de recevoir des diplomates.
Dans les villes des Balkans où il passait la nuit, l’ambassadeur était donc accueilli par
le gouverneur ou par son lieutenant, le musselem. Certains dignitaires ottomans venaient
saluer l’ambassadeur le jour de son départ. En sortant de Niš, Saint-Priest fut accompagné
un moment par le kiaya55 du musselem et par un personnage qui est nommé le « Besli
agassi ».
Exceptionnellement, l’ambassadeur pouvait rencontrer le sultan avant d’arriver à
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


Constantinople. Il lui offrait alors de somptueux présents au nom de son roi. M. d’Aramon
fut ainsi reçu par Soliman le Magnifique à Andrinople, l’une des villes où les sultans
possédaient une résidence. De la part de François Ier , il lui remit une magnifique horloge,
sept toiles de Hollande, des velours et des draps de Paris d’une très grande valeur. Ensuite,
il fit des présents aux pachas et aux « officiers de qualité », puis les officiers de la maison
de Soliman offrirent aux Français un repas. Ils mirent des tapis par terre et posèrent dessus
de grands plats pleins de viandes en petits morceaux, bouillies et rôties, avec du riz, des

49. CADN, Constantinople (amb.), série A, Fonds Saint-Priest, vol. 44, « Note instructive sur le voyage de
France à Constantinople par Belgrade », p. 119-120.
50. Sur cette ambassade, voir : Mehmed efendi, op. cit. ; Fatma Müge Göcek, East encounters West. France
and the Ottoman Empire in the Eighteenth Century, Oxford, 1987 ; Géraud Poumarède, « Un Turc à Bordeaux
sous la Régence : Mehmed Efendi, ambassadeur extraordinaire du sultan Ahmed III à la cour de France (1720-
1721) », dans Carole Carribon et Nicolas Champ (dir.), Voyage(s) et tourisme(s) en Aquitaine, Fédération
Historique du Sud-Ouest/Société de Borda, Bordeaux, 2014, p. 209 sq.
51. AMAE, M. D., Turquie, vol. 10, « Mémoire pour servir à régler le cérémonial pour la réception de
l’ambassad[eu]r envoyé au Roy par le g[ran]d Seigneur », f° 39 v°.
52. CADN, Constantinople (amb.), série A, Fonds Saint-Priest, vol. 44, « Note instructive sur le voyage de
France à Constantinople par Belgrade », p. 129.
53. A. Merle, Le Miroir ottoman, op. cit., p. 173-174.
54. D’après N. Todorov, seuls 3,5 % des villes des Balkans dépassaient les 8 000 à 10 000 habitants au XVIe
siècle. Robert Mantran (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 216.
55. Un kiaya était un intendant.

n° 1, 2018
42 François Brizay

potages, des « friteaux de pâtes », « le tout sentant bien la vieille gresse ». Devant l’attitude
des janissaires avec qui il partagea le repas, Jean Chesneau exprime son étonnement. Il est
frappé par des traits que ses contemporains considèrent comme caractéristiques des Turcs :
la gloutonnerie56 et le fait de manger assis à même le sol.

Nous nous baissasmes à terre pour en taster, mais nous n’y fismes pas grand dommage
aussi qu’il n’y avoit que de l’eau à boire, par quoy bientost fusmes rassassiez de leur
banquet qui ne nous empescha pas de disner, et fusmes desservis desdictes viandes
par certains janissaires et jamolans qui les portèrent au milieu de la cour, sur l’herbe,
où vous ne vistes jamais mieux manger loups affamez que ceux là mangeoient57.

À la différence de ce que l’on observait dans les pays catholiques, les autorités otto-
manes ne proposaient pas à l’ambassadeur de lui faire visiter la ville qu’il traversait. Le
diplomate la découvrait avec sa suite. Dans les échelles du Levant, il était reçu ou visité
par les consuls de France et par des notables. À L’Argentière, Villeneuve reçut la visite du
consul à Siphante (Siphnos), Guyon58 , de l’évêque orthodoxe de Milo et des magistrats
de L’Argentière, que l’on appelait les Primatis. À Chio, le vice-consul de France59 vint le
saluer et, pendant que son navire mouillait devant un château situé sur la côte européenne
des Dardanelles, le « consul des Dardanelles », Valnay60 , monta à bord avec M. de Laria,
un des drogmans de France venu de Constantinople pour l’attendre. À Smyrne, Bonnac fut
accueilli par le consul de France, Gaspard de Fontenu61 , qui vint lui rendre visite pendant
que son vaisseau mouillait à une lieue de la ville. Avec lui, il se rendit près de Smyrne et
rencontra des députés des nations anglaise et hollandaise qui venaient le complimenter, puis
il assista à plusieurs cérémonies religieuses destinées à rappeler à l’assistance qu’il était le
représentant du roi de France, protecteur des catholiques de l’Empire ottoman. Il écouta
donc d’abord dans l’église des capucins un Te Deum que les religieux avaient composé
pour son arrivée. « Il fallut encore le lendemain aller entendre la messe en cérémonie »,
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


ajoute avec dépit l’auteur du mémoire. On présenta l’Évangile à l’ambassadeur et au consul
et on les encensa pendant l’offertoire. Cet office agaça Bonnac :

Quoyque touttes ces cérémonies ne fussent point du goust du Marquis de Bonnac et


qu’elles luy parussent ridicules par raport au consul, cependant il y donna la main
parce qu’on l’asseura que M. de Ferriol les avoit pratiquées et qu’il luy parut de
plus que l’amb[assadeu]r du Roy dans le Levant devoit maintenir autant qu’il luy
étoit possible la considération qu’il est bon que les Orientaux ayent pour les consuls,

56. A. Merle, Le Miroir ottoman, op. cit., p. 219.


57. AMAE, M. D., Turquie, vol. 2, f° 295 r°-v°.
58. L’inventaire du fonds A.E. BI de la correspondance consulaire, conservée aux Archives nationales, ne
signale pas de poste consulaire à Siphnos, mais dans le tome I des Lettres édifiantes et curieuses concernant
l’Asie, l’Afrique et l’Amérique, publié sous la direction de Louis-Aimé Martin en 1838, figure p. 62 une lettre
datée du 20 mars 1701 écrite à Naxos par le jésuite X. Portier, où le missionnaire évoque « M. Guyon, consul de
la nation françoise » à Siphnos.
59. Christophe Rougeau de La Blottière fut vice-consul à Chio de 1722 à 1743.
60. Pierre-Étienne Robeau de Valnay aurait servi à l’ambassade de France à Constantinople à partir de 1716.
Il fut plus tard vice-consul aux Dardanelles, de 1733 à 1737 (A. Mézin, Les Consuls de France, op. cit., p. 520 et
690).
61. Consul à Smyrne de 1707 à 1731.

n° 1, 2018
Le voyage de Paris à Constantinople de l’ambassadeur de France 43

[considération] qui auroit souffert quelque diminution s’ils avoient vu qu’il les privoit
par sa présence des honneurs dont ils ont accoutumés de joüir quand ils sont seuls62 .

Le cérémonial n’était pas terminé : « Il fallut ensuitte essuyer les mêmes cérémonies
chez les Pères jésuites et chez les socolans63 », puis l’ambassadeur dut encore recevoir la
visite des consuls d’Angleterre et de Hollande qui vinrent, l’un après l’autre, à la tête de
leur nation, et leur rendre cette visite.
Quand il arrivait à Galata, l’ambassadeur était accueilli par son prédécesseur et la nation
française. Bonnac parvint à Galata à un moment délicat. Non seulement la peste sévissait
alors à Constantinople mais les Impériaux du prince Eugène de Savoie venaient d’infliger
à l’armée du grand vizir Silahdar Ali une lourde défaite à Peterwardein, près de Novi Sad,
le 5 août 1716. Dès qu’ils apprirent l’arrivée des vaisseaux du roi, les « princippaux [sic]
habitans françois de Constantinople » et les drogmans vinrent saluer Bonnac à bord de son
navire, mais à cause de l’épidémie, la plupart des marchands français et les ambassadeurs
d’Angleterre et de Hollande s’étaient réfugiés dans les îles des Princes, dans le Bosphore
ou à la campagne. En outre, contrairement à l’usage, les Français ne firent pas tirer de
feux d’artifice pour saluer l’entrée du nouvel ambassadeur dans le palais de France, car les
Ottomans étaient alors plongés dans la consternation à la suite de la défaite qu’ils venaient
de subir.
Lorsque le navire de l’ambassadeur devait faire une escale imprévue, les autorités
ottomanes organisaient un accueil impromptu et, s’il y en avait, les consuls – ou les vice-
consuls – venaient saluer le diplomate. Après avoir essuyé une tempête et s’être ensablés,
les navires de la suite de Salignac firent escale au cap Nağara pour être réparés. Cette halte
donna au gouverneur d’un château de la côte asiatique des Dardanelles l’occasion de venir
rencontrer l’ambassadeur le 10 décembre 1604, escorté par quinze ou vingt Turcs. Ils lui
apportèrent un cheval avec lequel il les accompagna à la chasse au lièvre.
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


Les deux navires du convoi de Villeneuve durent faire deux escales imprévues dans la
mer Égée. À Paros, l’ambassadeur reçut des agents du roi de France : le consul à Naxos,
Chrysanthe de Raymond de Modène64 , et le vice-consul à Paros et Antiparos, Balthazar
Goujon. Les représentants des pouvoirs politiques et religieux locaux vinrent le saluer : les
Primatis de Naxos, de Paros et Antiparos, l’agha qui commandait les troupes ottomanes
stationnées à Naxos, et l’archevêque de Naxos, accompagné de son chapitre. À Ténédos, le
27 novembre 1728, le vice-amiral de la flotte ottomane envoya à Villeneuve son capitaine
de pavillon pour lui présenter ses compliments et lui offrir riz, café, sorbet, sucre et oranges.
Deux heures plus tard, en échange, Villeneuve fit porter à bord du navire-amiral turc un
fusil et une caisse de liqueurs.
Les salutations
Les textes précisent régulièrement les salutations à coups de canon qui étaient adressées
à l’ambassadeur, selon un protocole précis, car elles soulignent l’importance du statut du
diplomate. Le départ de la rade de Toulon donnait lieu à plusieurs canonnades. Dans les
principales villes des Balkans, l’ambassadeur était salué à son arrivée et à son départ. Le
24 septembre 1768, pendant que le bateau ottoman qui transportait Saint-Priest traversait la

62. AMAE, M. D., Turquie, vol. 10, f° 133 r°.


63. Soccolants est le surnom donné aux franciscains réformés, aujourd’hui unis aux Frères Mineurs Obser-
vants. Leur nom vient de l’italien zoccolànte, qui désigne « celui qui porte des sabots ».
64. Petit-fils et frère d’un consul de France à Naxos, où il était né, il remplit lui-même les fonctions de
consul à Naxos, de 1728 à 1756.

n° 1, 2018
44 François Brizay

Save, les canons de Belgrade tonnèrent et les janissaires jouèrent de la musique. Deux jours
plus tard, quand il quitta Belgrade, il y eut deux décharges des canons, l’une du rempart de
la ville, l’autre de la forteresse. Raguse fit tirer dix ou douze coups de canon pour saluer
le départ de l’ambassadeur Sancy et la ville de Chio salua Salignac de plusieurs coups de
canon lorsqu’il quitta le port. Très rares, en revanche, sont les allusions à des salutations
effectuées dans de petites villes, comme Seheher Kiri où « un petit fortin à demi croulé »
tira un coup de canon à l’arrivée de Saint-Priest le 8 octobre 1768.
Dans la mer Égée, les Ottomans ne saluaient pas systématiquement le navire de
l’ambassadeur : les navires du roi qui transportaient Bonnac et sa suite ne furent pas
salués par le château de Smyrne et par la ville de Chio. En revanche, la coutume était que
le navire de l’ambassadeur qui entrait dans les Dardanelles saluât le premier les châteaux
qui surveillaient le détroit. Le 9 décembre 1604, les navires de la suite de Salignac durent
plier et déplier trois fois la bannière de la hune en signe de paix. Quand Bonnac entra
dans les Dardanelles, il fut convenu avec les gouverneurs des châteaux situés sur les
deux rives que les navires du roi de France les salueraient de sept coups de canon, et
que les châteaux leur répondraient par sept coups de canon pour les navires et huit coups
de canon pour l’ambassadeur. On retrouve le même protocole lors du passage du navire
de Villeneuve fin novembre 1728. Pour les diplomates se rendant à Constantinople par
la mer, les salutations échangées à l’entrée des Dardanelles marquaient véritablement
l’arrivée dans l’Empire ottoman, et c’est à Galata qu’ils retrouvaient des usages familiers
et prenaient leurs dispositions avant d’entreprendre les deux premières étapes de leur
ambassade : l’audience auprès du grand vizir et l’audience auprès du sultan.

Les sept textes étudiés ne se distinguent pas des autres relations de voyage au Levant
© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)


par les thèmes qu’ils abordent. Leurs auteurs donnent en effet des renseignements concrets
et précis sur les conditions matérielles des déplacements de l’ambassadeur de France à
Constantinople en évoquant des sujets aussi familiers aux lecteurs de littérature de voyage
de l’époque moderne que les itinéraires maritimes et terrestres, l’inconfort de certaines
nuitées, les péripéties survenues sur les routes et en mer65 .
Toutefois, entre le milieu du XVIe siècle et la seconde moitié du XVIIIe siècle, le récit du
voyage de l’ambassadeur de France à Constantinople connaît une inflexion. Conformément
à une tradition que l’on retrouve dans la littérature de voyage de la Renaissance, les
hommes qui ont accompagné l’ambassadeur entre 1547 et 1611 sont sensibles aux dangers
du voyage mais portent assez peu de jugements de valeur sur les agents de l’Empire
ottoman, le logement ou l’état des routes. Au XVIIIe siècle, ils continuent à reprendre le
discours conventionnel sur les défauts des Turcs, s’inscrivant ainsi dans une tradition de
la représentation critique du monde ottoman, nourrie de lieux communs et de préjugés
qui nous renseignent davantage sur les a priori des auteurs et de leur milieu culturel que
sur les conditions dans lesquelles l’ambassadeur a effectivement voyagé, mais le ton des
deux textes consacrés au voyage du comte de Saint-Priest est plus critique que celui des
cinq autres documents du corpus. Convaincu de la supériorité de la France sur l’Empire
ottoman, leur auteur66 insiste sur le manque de confort des gîtes et le très mauvais état des

65. E. Borromeo, Voyageurs occidentaux, op. cit., t. I, p. 105-106, 197-202 et 223-253.


66. Le « Journal de voyage » de Saint-Priest et la « Note instructive sur le voyage de France à Constantinople
par Belgrade » pourraient avoir été rédigés par un des secrétaires de l’ambassadeur.

n° 1, 2018
Le voyage de Paris à Constantinople de l’ambassadeur de France 45

routes, et se plaît à évoquer de longues et fatigantes étapes sous la protection de janissaires


aussi taciturnes qu’inquiétants. Il partage l’« orientalisme » de son temps qui considère
que les sociétés du Levant connaissent un retard technologique, scientifique et culturel par
rapport à celles de l’Europe occidentale.
L’échantillon du corpus est trop modeste pour en tirer des conclusions générales, mais
les récits de voyage au Levant inspirent deux observations. Ils incitent d’abord à poursuivre
la réflexion sur l’usage que l’historien peut faire de ce type de sources. Ces documents
sont normatifs et obéissent à des règles d’écriture répétitives, mais les informations qu’ils
donnent ne sont pas nécessairement caricaturales. Même si leurs auteurs témoignent d’un
complexe de supériorité à l’égard des Turcs, leurs remarques sur l’état des routes dans les
Balkans, par exemple, ne sont pas dépourvues de réalisme, car le réseau routier était presque
inexistant à l’époque moderne en dehors de la voie impériale Andrinople-Constantinople67.
Ils invitent ensuite à s’interroger sur l’évolution de la représentation du monde ottoman
dans le milieu des diplomates du XVIIIe siècle. L’Europe manifeste alors de l’intérêt pour
les « turqueries », et des auteurs comme Paul Lucas68 ou Richard Pococke69 rédigent sur
le Levant des publications plus nuancées que celles des deux siècles précédents, et qui
furent rapidement traduites. Ces textes et ce contexte culturel ont-ils influencé les auteurs
de récits de voyage de l’ambassadeur de France à Constantinople ou bien ces derniers
ont-ils préféré pratiquer un « orientalisme » condescendant à l’égard des sujets du Grand
Seigneur et reprendre sur les Turcs des lieux communs vieux d’au moins deux siècles,
comme le fait l’auteur du voyage du comte de Saint-Priest ?

U NIVERSITÉ DE P OITIERS – CRIHAM - EA 4270


© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

© Armand Colin | Téléchargé le 07/05/2021 sur www.cairn.info (IP: 151.251.242.172)

67. E. Borromeo, Voyageurs occidentaux, op. cit., t. I, p. 375.


68. Voyage du Sieur Paul Lucas fait par ordre du Roy dans la Grèce, l’Asie Mineure, la Macédoine et
l’Afrique, Paris, N. Simart, 1712 ; Troisième voyage du sieur Paul Lucas, fait en 1714, par ordre de Louis XIV
dans la Turquie, l’Asie, la Syrie, la Palestine, la Haute et Basse-Egypte, etc., Rouen, R. Machuel le jeune, 1719.
69. A Description of the East and Some other Countries, vol. I, Observations on Egypt, Londres, W.
Boyer, 1743; vol. II, Observations on Palæstina or the Holy Land, Syria, Mesopotamia, Cyprus, and Candia et
Observations on the islands of the Archipelago, Asia Minor, Thrace, Greece, and some other parts of Europe,
Londres, 1745.

n° 1, 2018

Vous aimerez peut-être aussi