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Les amours grecques

L’amour désigne alternativement le désir, la relation amicale, l’affection filiale, la philanthropie .. etc. Pour rendre
compte des différentes nuances de la palette des sentiments qu’on range habituellement sous la dénomination « aimer »,
la tradition grecque recourt à des notions spécifiques.

Eros :le nom d’un dieu ,devenu le nom de l’amour physique et le plaisir des sens dans la Grèce antique. Éros est peut-être
le vocable qui a connu la plus grande fortune lexicale et artistique.

L’amour est vécu ici comme un manque, un désir ; l’amoureux se représente l’objet comme une source de satisfaction.
Platon était le premier à définir l’amour comme manque. Le sujet s’applique à atteindre sa cible pour combler un vide
qu’il éprouve comme une incomplétude.

Les Grecs appelaient éros l’amour qui manque de son objet, l’amour qui prend ou qui veut prendre, l’amour qui veut
posséder et garder, l’amour passionnel et possessif… C’est n’aimer que soi (l’amant aime l’aimé, écrivait Platon dans le
Phèdre, comme le loup aime l’agneau), ou l’autre seulement en tant qu’il nous manque, en tant qu’il nous est nécessaire
ou qu’on l’imagine être tel.

Le partenaire est alors moins conçu comme un sujet que comme un objet. Objet support de nos manques et de nos
fantasmes d’un amour idéal, objet chargé de combler nos désirs affectifs… L’intensité et la durée de cet état passionnel
varient en fonction de la force de ses projections sur l’autre. 

Il serait sans doute réducteur de n’y voir que l’expression de la pulsion sexuelle ; égoïste de nature parce qu’il est désir de
possession, éros est également ouverture à l’altérité en ce qu’il aspire à l’extase, c’est-à-dire à la sortie de soi. Aussi est-il
perçu comme un possible vecteur d’ascension par la philosophie platonicienne : l’attirance sensuelle devient aspiration,
vers le monde des idées chez Platon, vers Dieu selon la relecture chrétienne des néoplatoniciens

Selon André Comte Sponville, Eros sera implicitement rattaché à l’amour passion et aux déchaînements sensuels du
désir des premières rencontres, qui ont du mal à perdurer une fois l’objet consommé et/ou possédé.

Tout aussi riche est la notion de philia, souvent traduite par « amitié », mais qui renvoie à une relation interpersonnelle si
étroite et si exceptionnelle qu’elle est parfois perçue comme l’une des nuances de l’amour. La philia exclut en effet le
désir sexuel, mais suppose une égalité et une réciprocité qui peuvent manquer à l’éros. Elle constitue une forme
d’élection intime que traduisent le respect, l’échange et le partage, et connaît des degrés divers, de l’association raisonnée
à l’affection la plus vive.

Montaigne décrit une telle union d’âmes lorsqu’il se souvient du lien puissant qui l’attachait à La Boétie : «  […] ce que
nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou
commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent
l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me
presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : « Parce que c’était lui ;
parce que c’était moi »

c’est l’amour de celui ou celle qui ne manque pas mais qui réjouit et qui comble.

Comme le précise Comte-Sponville,entre Eros et philia ,on ne devrait pas choisir : Voyez l’enfant qui prend le sein,
disais-je. C’est éros, l’amour qui prend, et tout amour commence là. Et puis voyez la mère, qui le donne. C’est philia,
l’amour qui donne, qui protège, qui se réjouit et partage. Chacun comprend que la mère a été enfant d’abord : elle a
commencé par prendre ; et que l’enfant devra apprendre à donner. Éros est premier, toujours, et le demeure. Mais philia
en émerge peu à peu, qui le prolonge. Que tout amour soit sexuel, comme le veut Freud, cela ne veut pas dire que la
sexualité soit le tout de l’amour. Qu’on commence par s’aimer soi, comme l’avaient vu les scolastiques, n’empêche pas –
mais permet au contraire – qu’on aime aussi, parfois, quelqu’un d’autre. D’abord le manque, puis la joie. D’abord
l’amour de concupiscence (aimer l’autre pour son bien à soi), puis l’amour de bienveillance (aimer l’autre pour son bien à
lui). D’abord l’amour qui prend, puis l’amour qui donne. Que le second n’efface pas le premier, c’est ce que chacun peut
expérimenter. Le chemin n’en est pas moins clair, qui mène de l’un à l’autre, et c’est un chemin d’amour, ou l’amour
comme chemin.

La concupiscence et la bienveillance cohabitent ensemble


Le mot grec agapè signifie affection, amour, tendresse, dévouement. Son équivalent latin est caritas, qu’on traduit par
« charité » (dans les textes chrétiens). Généralement, la langue emploie agapè pour désigner un amour distinct de l'amour-
passion, distinct du désir amoureux ,autrement dit éros. Lorsqu'on oppose érôs et agapè, on sous-entend que le premier est
un amour égocentrique et intéressé, et le second un amour de charité, de prévenance, de courtoisie, et désintéressé. Agapè
convient principalement à l'amour fraternel, à l'amour paisible et pur, à l'amour de dilection(spirituel).

Traduit tantôt par « amour » tantôt par « amitié », mais aussi par « affection », « tendresse » ou « dévouement » il se
distingue par sa gratuité et sa philanthropie . Là où l’éros espère la possession, là où la philia exige la réciprocité, l’agapè
est entièrement tourné vers l’autre, sans souci de soi. Il ne se limite pas à un individu élu, mais s’adresse potentiellement à
tous : l’amour du prochain et la philanthropie relèvent de l’agapè, qui occupe une place de choix dans la terminologie
chrétienne : « aime ton prochain comme toi-même »

Ajoutons la storgê, qui partage avec l’éros la dimension instinctive et naturelle, avec la philia la tendresse tournée vers un
autre être, et avec l’agapè le caractère désintéressé.

En grec, storge est une expression qui désigne l’amour familial (l’amour d’un parent pour son enfant, d’un frère pour sa
sœur, etc.). Les amoureux storge sont d’abord « amis » avant de devenir amants. Leur amour est davantage fondé sur des
intérêts conjoints que sur les sentiments. Les attributs physiques du partenaire sont secondaires. Ce qui compte, c’est qu’il
soit affectueux et de bonne compagnie.

Ce terme renvoie à l’amour familial, en particulier celui qu’un parent porte à ses enfants, mais il peut également désigner
la douceur amoureuse qui unit les deux membres d’un couple serein, que la passion propre à l’éros ne tourmente pas.

Les catégories grecques de l’amour ne sont donc pas exclusives les unes des autres, mais au contraire complémentaires.
Qu’un seul mot puisse toutes les traduire n’est peut-être pas l’indice d’une défaillance de la langue française, mais le
signe de la richesse d’un sentiment que la pensée peut nuancer presque à l’infini..

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