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Droit administratif
Licence II
Premier semestre

Fiche 1 : Méthodologie

I. Les travaux dirigés.

A. Préparation.

Les travaux dirigés doivent se préparer. C’est une évidence qui est démentie chaque jour par
l’observation de la pratique. Il suffit d’assister à une séance pour constater que beaucoup
d’étudiants sont venus «les mains dans les poches». Prétexte ou pas, ils n’ont pas lu la fiche
de la semaine et ignorent même le thème au programme. Leur préoccupation est de ne pas se
faire remarquer. Ils comptent (à tort) sur leur faculté d’improvisation pour ne pas faire trop
mauvaise figure s’ils sont interrogés. Les gros bataillons de ceux qui obtiennent des notes de
TD autour de 7/20 se recrutent parmi eux.
Comment préparer une séance ? La séance porte sur un thème qui doit être étudié à partir de
documents réunis dans une «fiche». L’étudiant doit commencer par prendre connaissance du
thème, le délimiter, le comprendre. Puis il se reportera à ses notes de cours et à un manuel
pour replacer le thème dans l’ensemble de la matière, se remémorer des connaissances à
mettre en œuvre, les relier aux développements voisins. Ensuite, l’étudiant reviendra à la fiche
et, après l’avoir lue attentivement en entier pour avoir une vue d’ensemble, procèdera à
l’analyse des différents documents. Il doit maîtriser les documents communiqués, être à l’aise
dans leur utilisation, savoir y retrouver immédiatement un élément évoqué en cours de séance.
Combien de fois, pourtant, on constate que les étudiants «pataugent» et sont incapables de
distinguer les différents documents en précisant ce que chacun apporte. On ne peut participer
avec profit à une séance de TD que si on a, au préalable, longuement étudié la fiche. Alors la
séance devient vivante, intéressante, enrichissante ; l’étudiant ne découvre pas la matière au
fur et à mesure que le chargé de TD intervient, il est déjà familier avec elle ; il confronte ses
réactions, ses critiques avec celles de quelqu’un plus qualifié que lui.
A partir du thème de la fiche, un exercice du type de ceux proposés à l’examen (dissertation,
commentaire) est donné aux étudiants. Il est attendu d’eux qu’ils préparent un plan, aussi
détaillé que possible, et qu’ils soient capables de le défendre en séance. Là encore, beaucoup
d’étudiants rechignent à cet effort. Ils se contentent de lire la fiche et éventuellement de
l’analyser, mais ils reculent devant la mise en forme des éléments dégagés. Là est pourtant la
meilleure façon de s’entraîner à faire des plans, d’acquérir le sens de la construction.
L’étudiant pourra confronter ses propres résultats avec ce qui a été dit en séance, soumettre
son plan à la critique du chargé de TD, et voir comment ce dernier propose de traiter le sujet.
Le débat est d’autant plus formateur que l’étudiant aura réfléchi préalablement pour définir et
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délimiter le sujet, et pour bâtir un plan personnel. Sinon la correction du chargé de TD lui
paraîtra évidente car il ne sera pas en mesure de comprendre les difficultés qu’il a dû
résoudre.
Comme on le voit, la préparation d’une séance de travaux dirigés demande du temps. En règle
générale, il faut compter une journée de travail.

B. Participation.

Il ne suffit pas d’être présent, il faut être attentif. Il ne suffit pas d’être spectateur, il faut
participer et être acteur. Le TD n’est pas un second cours magistral : ce sont les étudiants qui
doivent animer la séance sous la direction du chargé de TD, en faisant usage des
connaissances acquises en cours et à la lecture des manuels.
L’étudiant doit d’abord apporter ce dont il a besoin. Combien d’étudiants oublient la fiche de
la semaine. La répétition de ces comportements produit un effet déplorable : le chargé de TD
y voit, à juste titre, une présomption du manque de sérieux de l’étudiant.
Au cours de la séance, l’étudiant doit adopter une attitude intermédiaire entre la passivité et
l’activisme. La moitié environ des étudiants ne parle que lorsqu’on les interroge. Ce ne sont
pas nécessairement les plus nuls et, lorsqu’on corrige les exercices écrits, on a parfois la
surprise de découvrir de bonnes copies rédigées par des étudiants dont on ne connaît même
pas le son de la voix. La timidité explique beaucoup, mais elle n’excuse pas. Autant s’y mettre
dès le début. Beaucoup de gens ont du mal à s’exprimer, et tout le monde dit des bêtises - le
chargé de TD et le professeur comme les autres. Il faut donc se manifester. Les étudiants
muets doivent savoir qu’ils posent des problèmes de notation : le caractère actif de la
participation est pris en compte ; les silencieux en pâtiront. A l’opposé, des étudiants se
rendent insupportables par leurs interventions incessantes, sur tout et sur rien, croyant
toujours savoir et n’apportant que des mots. Du travail du chargé de TD on ne sait ce qui est
le plus difficile : faire parler les muets ou faire taire les bavards. Ces derniers tendent à
monopoliser le débat alors que la séance doit permettre au plus grand nombre de s’exprimer.
Il ne faut demander la parole qu’à bon escient - et ne pas la prendre sans y avoir été autorisé -
pour faire avancer la réflexion, donner une réponse ou poser une question. L’étudiant de bon
niveau n’a pas besoin de parler constamment, sa réputation sera vite faite, la consécration
arrivera lorsque le chargé de TD se tournera vers lui, resté silencieux, pour lui demander la
solution à la recherche de laquelle les autres s’épuisent. Il est classé, ses qualités sont
reconnues alors que certains de ses camarades se sont déconsidérés en intervenant
systématiquement à mauvais escient.
L’étudiant doit éviter le langage familier, utiliser un vocabulaire précis, rechercher rigueur et
clarté. Cela s’apprend. C’est aussi l’objet des séances de TD.
Enfin, les étudiants ne doivent pas hésiter à poser des questions au chargé de TD, en
particulier pour faire préciser des passages du cours qui n’auraient pas été bien compris. Il
faut profiter de ce contact hebdomadaire avec un enseignant pour faire disparaître les îlots
obscurs de la matière.

II. Méthodologie.

A. La dissertation.
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1) Définir les termes du sujet et délimiter le sujet. C’est probablement l’étape la plus
importante, laquelle doit figurer en toutes lettres dans l’introduction.

2) Réunir les matériaux en fonction de la délimitation adoptée du sujet.

3) Élaborer un plan. Le plan est nécessaire pour la cohérence du propos. Comme le faisait
déjà remarquer David Hume (1711-1776) :

«Dans toutes les compositions de génie, on réclame donc que l’auteur ait un plan ou un objet ;
bien qu’il puisse être entraîné hors de ce plan par la véhémence de la pensée, comme dans une
ode, ou qu’il la délaisse négligemment, comme dans un épître ou un essai, il paraît
nécessairement un dessein, une intention dans sa première exposition, sinon dans la
composition de l’œuvre entière. Une œuvre sans dessein ressemblerait plus aux extravagances
d’un fou qu’aux sobres efforts du génie et du savoir.
Cette règle n’admet pas d’exception ; il en suit donc que, dans les compositions narratives, il
faut que les événements ou les actions que rapporte l’auteur soient reliés par quelque lien ou
quelque nœud ; il faut qu’ils se relient les uns aux autres dans l’imagination et qu’ils forment
une sorte d’unité qui puisse les placer dans un seul plan, dans une seule vue, et qui puisse être
l’objet et la fin de l’auteur dans sa première entreprise.» (Enquête sur l’entendement humain,
Section III, L’association des idées.)

Se méfier des plans apparemment donnés par le sujet. Par exemple : « Service Public et acte
administratif ». Il ne faut pas faire I. Service Public ; II Acte administratif, car il ne s’agit pas
de parler indépendamment de ces deux notions. Il convient, en revanche, de montrer dans
quelle mesure l’accomplissement des missions de service public conduit à l’édiction d’actes
administratifs, et, réciproquement, dans quelle mesure des actes administratifs (unilatéraux et
contractuels) déterminent l’accomplissement de missions de service public.
Il convient de proportionner les parties, les I B et II A pouvant cependant être légèrement plus
importants que les 2 autres sous-parties, le II B pouvant généralement être plus petit que le
IA.
Le bon plan est celui qui permet de traiter l'ensemble du sujet sans se répéter.

4) Rédiger l’introduction. L’introduction, après une phrase d’attaque permettant de poser le


sujet, doit comprendre les éléments suivants :
a) Une définition du sujet. Il faut précisément définir les termes du sujet afin de le délimiter.
Par exemple, le sujet «Les engagements internationaux de la France en droit administratif»
doit comporter une définition de l’engagement international. Cette définition devra
nécessairement inclure les conventions internationales, mais elle pourra inclure ou non le droit
dérivé de l’Union européenne (règlements, directives…).
b) Une délimitation du sujet. Il faut, à partir de la définition adoptée du sujet, préciser de quoi
il convient de parler et ce qu’il faut évacuer. L’objectif est d’éviter, à la fois, le hors sujet et
d'oublier une partie du sujet. Pour reprendre l’exemple précédent, il faudra, selon la définition
adoptée du sujet, intégrer ou évacuer du sujet : les règlements et les directives de l’Union
européenne, ainsi que la jurisprudence de la Cour de justice.
c) Une problématique. La problématique est destinée à souligner l’enjeu du sujet. C’est
l’intérêt du sujet. Il convient, autrement dit, de présenter les problèmes juridiques soulevés par
le sujet de manière à en souligner les enjeux, donc l’intérêt. Les problèmes soulevés peuvent
être techniques. Par exemple, un sujet relatif aux engagements internationaux en droit
administratif conduit à se demander dans quelle mesure il est techniquement possible de se
prévaloir des stipulations d’une convention internationale pour obtenir l’annulation d’un acte
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administratif. Les problèmes soulevés peuvent aussi être théoriques. Par exemple, toujours à
propos des conventions internationales, la question se pose de savoir si leur supériorité sur les
lois est conforme à l’idée que l’on se fait de la démocratie dans la mesure où les conventions
internationales sont généralement négociées par les services du ministère des affaires
étrangères alors que la loi est l’expression des représentants du peuple, ce qui, pour grossir le
trait, revient à soumettre la volonté du peuple à celle de certains fonctionnaires.
La problématique peut être formulée en questions. Il est souvent souhaitable, pour y répondre,
de faire référence à l'histoire. Par exemple, en matière de responsabilité, l’histoire du droit
administratif fait apparaître une évolution progressive allant de l’irresponsabilité de la
puissance publique à sa responsabilité sans faute, en passant par la responsabilité pour faute et
celle pour faute présumée.
d) L’annonce du plan. L’introduction se termine par l’annonce du plan, qui est une réponse à
la problématique posée précédemment. L’annonce du plan doit exactement correspondre aux
titres des parties.

5) Rédaction du devoir. Le plan doit être formalisé. Il convient d’énoncer les parties (I, II,
voire III), ainsi que les sous-parties (A, B, voire C). Ne pas oublier les chapeaux, destinés à
justifier et annoncer les sous-parties, ainsi que les transitions. L’objectif est d’établir un fil
directeur de manière à guider le lecteur. Une des qualités d’une bonne dissertation juridique
est en effet d’être construite et structurée.

6) Conclusion. Elle est facultative. Si elle existe, elle ne doit pas être un résumé de ce qui a
été dit précédemment. Elle doit ouvrir sur un autre problème accessoire au sujet.

B. Le commentaire d'arrêt.

Il est conseillé de respecter les étapes suivantes :

1) Lire attentivement l'arrêt à plusieurs reprises et repérer les passages importants qui doivent
être soulignés. Ce sont ces passages importants qui, pour l’essentiel, doivent être commentés.

2) Relever les faits, la procédure (noter de quelle juridiction émane l'arrêt - Tribunal
administratif, Cour administrative d’appel, Conseil d’Etat), les moyens invoqués par les
requérants, et la réponse du juge, c'est-à-dire la solution retenue. Pour les arrêts du Conseil
d’Etat, il faut souligner si l’arrêt a été rendu par une formation de jugement élevée (Section ou
Assemblée), car en fonction du caractère solennel de la formation de jugement, on est ou non
en présence d'une solution de principe.

3) Mentionner directement sur le texte de l’arrêt ou sur une feuille à part toutes les idées ou
réflexions suscitées par l’arrêt.

4) Insister sur les passages importants de l’arrêt. Il faut les expliquer, pour montrer que l’arrêt
a été compris, et les commenter, c’est-à-dire donner son vis, prendre position, expliquer
pourquoi c’est important (généralement, c’est l’apport de l’arrêt, ce en quoi cet arrêt va « faire
jurisprudence »). C’est autour de ces passages importants que sera construit le plan du
commentaire.

5) Elaboration du plan. Soit il y a deux problèmes juridiques, ce qui peut donner lieu à deux
parties ; soit il y en a trois, ce qui peut donner lieu à trois parties. Généralement il y a un seul
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problème juridique important. Il faut alors évacuer les problèmes juridiques accessoires dans
l'introduction (en montrant que ces problèmes ont été vus) et se concentrer sur le problème
central. S'il n'y a qu'un problème juridique, il est possible d'adopter la construction suivante
(en masquant cette construction par des intitulés adaptés) :

I- Cadrage et contenu de la solution


A- Etat du droit antérieur
B- Solution rendue et fondement de la solution

II- Portée de la solution


A- Commentaire juridique de la solution. Situer la solution par rapport au droit
antérieur. Critiques (positives ou négatives).
B- Avenir de la solution.

Généralement le plan suit la démarche et la logique de l'arrêt.

6) Rédaction de l’introduction. Elle doit comprendre les éléments suivants :


Phrase d'attaque. Le plus simple est de préciser, en une phrase, le principal apport de l'arrêt.
Présentation des faits et de la procédure. L’objectif est de montrer l’enjeu pratique de l’arrêt.
Présentation des problèmes accessoires (compétence du juge, recevabilité...), qui ne seront
plus abordés par la suite.
Présentation du ou des problèmes juridiques importants soulevés par l’arrêt. Il faut insister sur
l'enjeu de l'arrêt. Il est possible de poser des questions.
Annonce du plan.

7) Rédaction du commentaire.
a) Forme. Il faut formaliser le plan, c’est-à-dire mentionner des parties (I, II) et des sous-
parties (A, B). Il faut faire des transitions, c’est-à-dire à la fois annoncer les sous-parties et
justifier le passage d’une partie à l’autre. L’objectif est qu’il y ait un fil directeur qui guide le
lecteur car il faut faire une démonstration en indiquant d’où on part et où on souhaite arriver.
b) Fond. Il faut donner l'apport de l'arrêt, mais il faut aussi souligner la méthode du juge, ses
buts, sa façon de rendre sa décision, son interprétation (plus ou moins large) des règles
applicables. Pour chaque point abordé, il faut discuter, présenter la question, et la solution,
rendre compte de la solution dans l'évolution de la jurisprudence (incidences), prendre
position sur la solution.

Le commentaire d’arrêt est un exercice difficile car deux écueils sont à éviter :
1° Disserter autour du thème abordé par l’arrêt en oubliant l’arrêt. Il est par conséquent
conseillé de citer au moins une fois l’arrêt dans chaque sous-partie.
2° Se contenter de paraphraser l’arrêt sans le commenter. Il est alors conseillé de faire preuve
d’imagination en posant des questions et de faire l’effort de donner un avis, qu’il soit positif
ou négatif.

C. Le cas pratique.

Il s’agit de répondre aux questions posées à partir de la situation de fait décrite dans
l’exercice. Il n’y a pas à rédiger d’introduction, ni à faire un plan. La principale difficulté
méthodologique posée par le cas pratique est de déterminer les questions juridiques soulevées
par la situation de fait. Par exemple, si l’habitant d’une commune vous demande s’il est
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possible d’obtenir du maire qu’il interdise l’implantation d’antennes de téléphonie mobile


dans la commune, il convient de repérer que les décisions d’implanter des antennes de
téléphonie mobile relèvent des autorités de l’État qui exercent ici une police spéciale. Par
conséquent, le maire, qui est autorité de police générale, ne peut pas, en principe, s’immiscer
dans cette police spéciale, sauf en cas de péril imminent (CE, 2 décembre 2009, Commune de
Rachecourt-sur-Marne, n° 309684). Il faut donc répondre - après avoir précisé que les
décisions relatives à l’implantation d’antennes de téléphonie mobile expriment une police
spéciale relevant de la compétence des autorités de l’État et que la règle juridique qui permet
de régler le problème juridique posé est celle du concours entre police spéciale et police
générale - que le maire n’est normalement pas compétent pour prendre l’interdiction
envisagée, sauf en cas de péril imminent. Or, un péril imminent est ici difficilement
envisageable dans la mesure où il y a débat sur les conséquences environnementales des
ondes produites par les antennes.
La réponse à chaque question doit être structurée. Il s’agit successivement de reprendre les
faits, de les qualifier juridiquement, de préciser la règle de droit applicable, puis d’appliquer
cette règle aux faits. Attention, le droit n’est pas une science exacte ! Il est donc possible
d’hésiter en faisant état des différentes solutions susceptibles d’être données. Il est d’ailleurs
possible de faire état, dans la réponse à la question, des différentes solutions possibles.
Néanmoins, il convient de se prononcer en faveur de l’une des solutions avancées.

Document n° 1 : Loi des 16 et 24 août 1790, Titre II, art. 13.

«Les fonctions judiciaires sont distinctes et demeureront toujours séparées des fonctions
administratives. Les juges ne pourront, à peine de forfaiture, troubler, de quelque manière que
ce soit, les opérations des corps administratifs, ni citer devant eux les administrateurs pour
raison de leurs fonctions.»

Document n° 2 : Décret du 16 fructidor an III.

«Défenses itératives sont faites au tribunaux de connaître des actes d’administration, de


quelques espèces qu’ils soient, aux peines de droit».

Document n° 3 : TC, 8 février 1873, Blanco, GAJA ; GDJ.

Considérant que l’action intentée par le sieur Blanco contre le préfet du département de la
Gironde, représentant l’Etat, a pour objet de faire déclarer l’Etat civilement responsable, par
application des articles 1382, 1383 et 1384 du code civil, du dommage résultant de la blessure
que sa fille aurait éprouvée par le fait d’ouvriers employés par l’administration des tabacs ;
Considérant que la responsabilité qui peut incomber à l’Etat pour les dommages causés aux
particuliers par le fait des personnes qu'il emploie dans le service public ne peut être régie par
les principes qui sont établis dans le code civil, pour les rapports de particulier à particulier ;
que cette responsabilité n'est ni générale ni absolue ; qu'elle a ses règles spéciales qui varient
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suivant les besoins du service et la nécessité de concilier les droits de l'Etat avec les droits
privés.

Document n° 4 : DROIT et JUSTICE, 2007-2008, n° 28, Lettre de la Mission de


recherche Droit et Justice, « Les avocats et le droit public », par Yann AGUILA,
Conseiller d’État, Directeur de la Mission.

Les universités doivent en avoir conscience : nous manquons d’avocats en droit public. Ce
constat n’émane pas seulement d’un juge administratif, qui est bien entendu directement
intéressé par la question… Il provient du barreau lui-même.
Paul-Albert Iweins, Président du Conseil national des barreaux, se livrait, récemment encore,
à un vibrant plaidoyer en faveur de l’enseignement du droit public à l’université (1). Il
observait que les barreaux qui se développent sont ceux qui ont su conquérir de nouveaux
secteurs, au-delà du droit pénal et du traditionnel droit de la famille. De même, lors d’une
réunion à l’Ecole de Formation du Barreau de Paris (EFB), les besoins en recrutement dans
les cabinets publicistes étaient évoqués par plusieurs avocats, qui s’inquiétaient du manque
d’étudiants dans cette matière.

Des besoins en recrutement


De fait, le contentieux administratif a connu une expansion spectaculaire ces dernières années
: le nombre d’affaires a plus que doublé en 15 ans. Et le potentiel de croissance reste
important. Deux chiffres en donnent une idée : 36.000 communes, 5 millions de
fonctionnaires. Or, les premières comme les seconds se défendent aujourd’hui souvent seuls
devant les tribunaux : ils n’ont pas le « réflexe avocat ». Le droit public constitue donc, pour
le barreau, une formidable « niche » de développement.
Pourtant, ne nous le cachons pas : le droit administratif n’a pas toujours bonne presse dans les
universités.
Certes, dans les maquettes pédagogiques, les masters de droit public existent. Mais leurs
étudiants se tournent davantage vers les concours administratifs ou les entreprises publiques.
Il nous semble, en vérité, que c’est une question de culture : dans les facultés de droit, le droit
administratif n’est pas une matière prisée par ceux qui se destinent aux carrières
juridictionnelles. Un changement de mentalités est-il possible ? Nous l’appelons de nos vœux.

Le goût du droit public


Il faut donner aux étudiants le goût du droit public. Derrière une matière, il faut voir la réalité
des dossiers. Parce que les collectivités publiques gèrent les affaires de la cité, les litiges qui
les concernent portent souvent sur de grands enjeux économiques et sociaux : environnement,
protection des libertés publiques, droit des étrangers, urbanisme, droit public des affaires, etc.
Le procès administratif est, par définition, au cœur des politiques publiques. Parce que le juge
administratif est un juge des normes, il peut être saisi de recours directement formés contre
des décrets, qui le conduisent à se prononcer sur la légalité de toute une réglementation. Se
développent ainsi de véritables « recours citoyens », formés par des associations, dans le
prolongement de leur action militante.
La recherche en droit public est vivace, comme en témoigne le dynamisme de l’équipe du
GRIDAUH (2), présentée dans cette Lettre. Dans la perspective d’une meilleure adéquation
entre l’offre et la demande de formation, souhaitons qu’il en aille de même des masters
professionnels de droit public.
1) Lors de la réunion du Conseil national du droit tenue le 1er février 2008 dans les murs du
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CNB.
2) Groupement de recherche sur les institutions et le droit de l’aménagement, de l’urbanisme
et de l’habitat.

Document n° 5 : Yann Aguila, Droit public et droit privé : la nécessité de regards


croisés, AJDA, 2009, p. 905.

La distinction entre droit public et droit privé est sans doute beaucoup plus universelle qu'on
ne le croit. Dans toute société humaine, il existe des biens communs (des chemins ou des
rivières, des routes ou des ports?) régis par des règles spéciales prenant en compte l'usage
public auquel ils sont destinés. Cette dichotomie relative au fond du droit se traduit d'ailleurs
dans la majorité des pays européens par l'existence d'une cour administrative suprême
spécialisée, distincte des juridictions civiles (v. Yann Aguila, La justice administrative, un
modèle majoritaire en Europe, AJDA 2007. 290).

Ce préalable étant posé, on peut toutefois se demander s'il n'y a pas en France trop de
cloisonnements, trop de barrières entre droit public et droit privé. Avec humour, Guy Braibant
avait dit un jour, recevant de jeunes auditeurs au Conseil d'Etat (dont l'auteur de ces lignes) : «
Connaître le droit public sans connaître le droit privé, c'est un peu comme savoir ce qu'est un
homme sans savoir ce qu'est une femme? ». Cette complémentarité lui était apparue comme
une évidence lors de la rédaction du rapport du Conseil d'Etat sur la bioéthique (De l'éthique
au droit, Etude du Conseil d'Etat, Doc. fr., 1988), lequel faisait appel à ces catégories
juridiques fondamentales dégagées par le droit civil que sont les personnes et les biens, les
faits et les actes. Les avocats sont également parfois confrontés au caractère transversal des
questions qui leur sont soumises. Un même litige peut comporter plusieurs volets - civil ou
pénal, social ou administratif. Le meilleur défenseur est alors celui qui discerne l'ensemble
des qualifications juridiques possibles et qui maîtrise toute la palette des actions en justice.
Or, l'enseignement du droit est ainsi fait que beaucoup d'avocats sont exclusivement
privatistes et risquent ainsi de manquer un aspect du contentieux.

Certes, la summa divisio entre droit public et droit privé présente à la fois de profondes
justifications théoriques et un intérêt pédagogique évident. Mais il y a une unité fondamentale
du système juridique. Au-delà d'inévitables différences de méthodes ou de finalités,
publicistes et privatistes partagent une grammaire commune du droit et doivent souvent
répondre à des questions similaires.

Ce besoin de dialogue et de connaissance réciproque est à l'origine du cycle de conférences «


Regards croisés : droit public-droit privé », créé dans le cadre de l'Ecole de formation du
barreau de Paris et ouvert à un large public.

Le principe de ces conférences est simple : réunir des privatistes et des publicistes, autour de
sujets d'intérêt commun. Il peut se décliner dans de nombreux domaines. Pour donner
quelques exemples, les précédentes conférences ont porté sur le licenciement, les accidents
médicaux, le droit des étrangers, l'urbanisme, les référés, la lutte contre les discriminations ou
encore le rôle du juge d'appel. La réserve de thèmes est inépuisable. Les études publiées dans
le présent numéro de l'AJDA en donnent une illustration, avec des regards croisés sur le droit
des contrats et sur les règles de procédure.
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Ces échanges mettent en lumière des différences d'approche, justifiées par la finalité propre de
chaque branche du droit, mais aussi de profondes convergences. Le souci de protection des
libertés individuelles, le besoin de sécurité juridique ou encore la recherche d'une articulation
claire entre normes nationales et internationales constituent ainsi des préoccupations
communes à l'ensemble de la communauté juridique. En outre, la connaissance d'un autre
système, comme dans un exercice de droit comparé, est toujours une source d'enrichissement
et d'inspiration.

Document n° 6 : Questions à Me Thierry Wickers, président du Conseil national des


barreaux, AJDA, 2011, p. 1229.

« Le droit administratif est un champ d’activité très important pour les avocats »

Le Conseil national des barreaux organise, le 30 juin, ave le Conseil d’Etat, les premiers états
généraux du droit administratif. Son président a expliqué à l’AJDA les objectifs de cette
manifestation.

Pour quelle raison le Conseil national des barreaux a-t-il souhaité organiser des états
généraux du droit administratif ?
Les états généraux sont un modèle que le Conseil national des barreaux a mis en place et
décline depuis déjà huit ans sur diverses thématiques. Les plus connus sont les états généraux
du droit de la famille qui rassemblent plus de 1500 personnes chaque année. Ce modèle
permet de confronter, sur une matière donnée, les points de vue des magistrats,
d’universitaires et de praticiens. Ces états généraux s’inscrivent aussi dans une politique de
formation des avocats. Cette année, nous avons souhaité la développer dans plusieurs
directions, dont le droit des entreprises en difficulté et le droit administratif qui constitue un
pan considérable de l’activité des avocats. Il ne s’agit pas d’une manifestation unique. Nous
voulons instituer un rendez-vous annuel, toujours avec le Conseil d’Etat et, si possible,
toujours à la même date.

Pourquoi cette collaboration avec le Conseil d’Etat ?


C’est une juridiction qui joue un rôle immense dans la construction du droit administratif, que
ce soit par sa mission de conseil du gouvernement ou par sa fonction contentieuse. C’était
donc un partenaire naturel et privilégié. Dans d’autres domaines, nous avons coopéré avec la
Cour de cassation, récemment pour un colloque sur l’expertise judiciaire. De même, nous
avons beaucoup travaillé avec le Conseil constitutionnel sur la question prioritaire de
constitutionnalité. En outre, dans le cadre du projet personnel individualisé, qui fait partie de
la formation des jeunes avocats, le Conseil d’Etat accueille une quinzaine de jeunes avocats
chaque année.

On a parfois l’impression que seuls quelques cabinets d’avocats spécialisés s’intéressent au


droit administratif. Les choses sont-elle en train d’évoluer ?
Il faut se souvenir que nous avons créé les états généraux des collectivités territoriales il y a
déjà six ans, droit des collectivités territoriales qui étais aussi le thème de notre convention de
Marseille. Cela montre bien l’intérêt que la profession montre au droit administratif. Le
Conseil national des barreaux participe également au groupe de travail que le Conseil d’Etat a
mis en place sur la rédaction des décisions. Le droit de l’urbanisme, le droit de
l’environnement, le conseil aux collectivités territoriales, sont des champs d’activité très
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importants pour les avocats. Et dans la liste des spécialités que nous venons de rénover, figure
le droit public.